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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:23 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***
+
+OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT
+
+
+
+GHISLAINE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I
+
+Une file de voitures rangées devant le double portique de l'ancien hôtel
+de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait
+la curiosité des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur
+leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampées sur le cuivre et
+l'argent des harnais:--couronne diadémée et sommée du globe crucifère
+des princes du Saint-Empire, couronne rehaussée de fleurons des ducs,
+couronne des marquis et couronne des comtes.
+
+--Un grand mariage.
+
+Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand mariage: ni fleurs
+dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers;
+comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui
+montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la justice de paix, dont
+c'était le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de
+conseils de famille.
+
+Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier étage et dans
+les étroits corridors du greffe, ceux qui étaient appelés pour les
+conciliations et pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle; de
+temps en temps un secrétaire appelait des noms et des gens entraient
+tandis que d'autres sortaient dans l'escalier à double révolution.
+C'était un murmure de voix qui continuaient les discussions que la
+conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées.
+
+Le secrétaire cria:
+
+--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais
+sont-ils tous arrivés?
+
+Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé de six hommes, d'une
+dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'à leur
+tenue, autant qu'à leur air de n'être pas là, il était impossible de
+confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle.
+
+--Oui, répondit une voix.
+
+--Veuillez entrer.
+
+--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à celui qui venait de
+répondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de
+regret et avec une intonation bizarre formée de l'accent anglais mêlé à
+l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici.
+
+--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne.
+
+Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secrétaire,
+lady Cappadoce, restée seule debout au milieu de la salle, regardait
+autour d'elle.
+
+--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un
+croque-mort assis à côté de lui sur un banc, on peut lui faire une
+petite place.
+
+--Merci.
+
+--Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur.
+
+Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que cet individu en
+tablier se permît cette familiarité, suffoquée dans sa pudibonderie
+anglaise qu'il lui proposât une pareille promiscuité; et elle se mit à
+marcher d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur ses hanches
+plates, les yeux à quinze pas devant elle.
+
+Pendant ce temps le conseil de famille était entré dans le cabinet du
+juge de paix.
+
+La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit le secrétaire en
+indiquant des fauteuils, la ligne maternelle à gauche.
+
+Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix:
+
+--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc
+de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle?
+demanda-t-il en s'arrêtant.
+
+--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'émancipation de laquelle
+nous sommes ici, dit M. de Chambrais.
+
+--Très bien.
+
+Puis se tournant vers la gauche, il continua:
+
+--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon,
+M. le marquis de Lucilière, amis.
+
+Il vérifia sa liste:
+
+--C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous tout de suite.
+
+Assis à son bureau, le juge de paix était pour le moment aux prises avec
+un boucher, dont le tablier blanc, retroussé dans la ceinture, laissait
+voir un fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pâle,
+épuisée manifestement autant par le travail que par la misère.
+
+--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix à la
+femme.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en écrivant
+quelques mots sur un bulletin imprimé. Quand paierez-vous ces
+vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
+avertissement, font vingt-huit francs cinquante?
+
+--Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux
+de devoir.
+
+--Il faut une date; quel délai demandez-vous?
+
+--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends.
+
+--Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est à l'hôpital, il n'y a
+que mon garçon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure...
+S'il y avait de l'ouvrage!
+
+--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois régulièrement? demanda
+le juge de paix.
+
+--Je tâcherai.
+
+--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez
+poursuivie.
+
+--Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera pas.
+
+--C'est entendu, cinq francs par mois, allez.
+
+Le boucher paraissait furieux, et la femme était épouvantée d'avoir à
+trouver ces cinq francs tous les mois.
+
+Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scène sans en perdre un
+mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait:
+
+--Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle
+vivement, on vous donnera une collection de musique à relier.
+
+Et sans attendre une réponse, elle revint prendre sa place.
+
+Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant à tous les
+membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre.
+
+--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous
+êtes convoqués pour examiner la question de savoir s'il y a lieu
+d'émanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
+d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe?
+
+--Parfaitement, répondit le comte de Chambrais.
+
+Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le
+juge de paix garda sa gravité.
+
+--C'est pour que vous voyiez vous-même que ma nièce est en état d'être
+émancipée, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenée.
+
+--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une
+émancipée, dit le juge de paix en saluant.
+
+C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt petite que grande,
+au type un peu singulier, en quelque sorte indécis, où se lisait un
+mélange de races, et dont le charme ne pouvait échapper même au premier
+coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en mèches sur le
+front, derrière en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un
+noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures étaient si souples
+et si légères que cette chevelure profonde, coiffée à la diable, avait
+des douceurs veloutées qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.
+
+Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à la fois, à l'ovale
+allongé, au nez pur, au teint ambré éclairé par d'étranges yeux gris
+chatoyants, qui éveillaient la curiosité, tant ils étaient peu ceux
+qu'on pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié mélancolique
+qui ne riait que par le regard et d'un rire pétillant. Il n'y avait pas
+besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte
+spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui se dégageait
+d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de tenue ne pouvaient avoir
+d'égales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu à pois
+blancs, avec son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie
+voulue montrait un mépris absolu pour la toilette, elle avait un air
+royal que l'être le plus grossier aurait reconnu, et qui forçait le
+respect; et c'était précisément à cet air que le juge de paix avait
+voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était.
+
+--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.
+
+--Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette émancipation, répondit
+M. de Chambrais.
+
+Les cinq membres du conseil firent un même signe affirmatif.
+
+--Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua le juge de paix,
+et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'à nommer le curateur. Qui
+choisissez-vous pour curateur?
+
+Cinq bouches prononcèrent en même temps le même nom:
+
+--Chambrais.
+
+--Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi moi, je vous prie,
+pourquoi pas l'un de vous?
+
+--Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine.
+
+--Parce que vous êtes son plus proche parent.
+
+--Parce que vous avez été son tuteur.
+
+--Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un meilleur défenseur que
+vous.
+
+Ces quatre répliques étaient parties en même temps. Il allait leur
+répondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit,
+plaça aussi son mot:
+
+--Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur des tuteurs,
+parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un
+père.
+
+M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'émotion en
+même temps que la contrariété:
+
+--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais
+qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un
+peu, moi, et de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne
+me suis pas marié. Quand mon aîné a pris femme, je suis resté auprès de
+notre mère aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
+appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à sa chambre.
+L'année même où nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna
+vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle.
+Aujourd'hui, la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit, la sagesse
+de la raison, la droiture du coeur, en état de conduire sa vie; elle a
+dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit--enfin
+j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six années
+pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je vous demande de
+m'émanciper à mon tour; il n'en est que temps.
+
+--Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le
+comte de Chambrais, ayant été tuteur et ayant, en cette qualité, un
+compte de tutelle à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la
+reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il se contrôlerait
+ainsi lui-même.
+
+--Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais triomphant.
+
+--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ à
+l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est
+votre intention, confier la curatelle à M. le comte de Chambrais.
+
+--Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq membres du conseil de
+famille.
+
+--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom.
+
+--La mission du curateur ne consiste pas à agir pour le mineur émancipé,
+dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement à l'assister
+pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres
+actes.
+
+--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma nièce dans
+l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administré la mienne?
+
+--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille.
+
+Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgré lui
+et malgré tout, il fut nommé curateur.
+
+Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arrière avec le
+duc de Charmont.
+
+--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.
+
+--Nous dînons avec des gueuses au café Anglais, et après nous allons à
+la première des Bouffes.
+
+--Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai vous rejoindre; en tout
+cas, gardez-moi une place dans votre loge.
+
+
+
+II
+
+Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce
+qu'on voit de l'hôtel de Chambrais dans la rue Monsieur, où il a son
+entrée; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on
+l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnées
+qui, entre des murailles garnies de lierres et masquées par des arbres à
+haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppée
+dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutôt une
+habitation de campagne que de ville, et ses deux étages en pierre jaune,
+sans aucun ornement, élevés au-dessus d'un perron bas, ses persiennes
+blanches; son toit d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent
+encore ce caractère.
+
+Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième siècle, abandonné
+leur vieil hôtel du quartier du Temple pour faire bâtir celui-là, ils
+avaient en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse de
+l'architecture ou de la décoration, et leur but a été atteint: il y a de
+plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a
+pas de mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement ombragée l'été,
+de plus agréable à habiter, avec de la lumière, de l'air, de l'espace,
+de plus tranquille, où l'on soit mieux chez soi.
+
+Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils
+n'entrèrent pas dans l'hôtel.
+
+--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de
+Chambrais.
+
+Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le moyen que son
+oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se
+tenant à distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux
+aguets: le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout
+lumineux et tout parfumé des fleurs de mai avec les reflets rouges des
+rhododendrons épanouis qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient
+dans les massifs; ce désir de promenade devait donc paraître tout
+naturel sans qu'on eût à lui chercher des explications de mystère ou de
+secret, mais précisément rien ne paraissait naturel à la curiosité de
+lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle voulait pénétrer.
+
+Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle pas connaître tout
+ce qui touchait son élève? Si à chaque instant elle affirmait bien haut
+«qu'elle n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait que
+Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait
+élevée, c'était en mère. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le
+malheur des temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier dans
+l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation de cette enfant,
+elle n'avait pas pour cela cessé d'être une lady, et c'était en lady
+qu'elle voulait être traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté,
+au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et
+même, en remontant dans les âges, il était facile de prouver qu'ils
+valaient mieux.
+
+Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit
+quelques pas en avant pour se rattacher à eux:
+
+--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous à Paris, ou
+partons-nous pour Chambrais?
+
+--Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si
+vous me faites le plaisir de rester à dîner je couche ici, sinon je
+retourne à Chambrais.
+
+Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de
+ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait
+pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si
+cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont,
+qu'il ne savait quel parti prendre.
+
+--C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec lui, dit-il enfin.
+
+Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta.
+
+--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien
+que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit
+pour lui d'une décision grave à prendre.
+
+--Il faut y aller, mon oncle.
+
+--Si tu le veux....
+
+--Nous partirons pour Chambrais à cinq heures, dit Ghislaine en se
+tournant vers lady Cappadoce.
+
+--Comme tu dois revenir à Paris très prochainement pour la reddition du
+compte de tutelle, nous dînerons ensemble ce jour-là, je te le promets.
+
+Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de
+Chambrais passa son bras sous celui de sa nièce, et l'emmena dans le
+jardin. Penché vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la
+Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air d'un grand frère
+qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un
+oncle. Et en réalité, c'était un frère qu'il avait toujours été pour
+elle, en frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours traitée
+sans pouvoir jamais s'élever à la dignité d'oncle ou de tuteur. Tuteur,
+pouvait-on l'être quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du
+coeur on n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie les
+Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture, pour sa souplesse,
+son entrain, on eût bien plutôt vu en lui Almaviva, un peu marqué
+peut-être, mais à coup sûr un vainqueur.
+
+--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent à l'abri des
+oreilles curieuses, que comptes-tu faire?
+
+--Comment cela, mon oncle?
+
+--Je veux dire: maintenant que tu es émancipée, comment veux-tu arranger
+ta vie?
+
+--Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée d'un coup de baguette
+magique?
+
+--Certainement.
+
+--Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier, cet après-midi que je
+n'étais ce matin?
+
+--Sans doute.
+
+--Je ne le sens pas du tout, même quand vous me le dites.
+
+--Tu as la volonté, la liberté; et je te demande comment tu veux en
+user.
+
+--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la
+semaine dernière: demain, M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera
+une conférence de littérature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny;
+après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai de une heure à
+trois, dans l'atelier de M. Casparis, à mon groupe de chiens qui avance;
+vendredi, c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique
+d'accompagnement.
+
+--C'est le grand jour, celui-là; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de
+Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette.
+
+--Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant, il sait tout et
+il vous fait tout comprendre.
+
+--Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas.
+
+--Je reconnais que la musique est ma grande joie.
+
+--Pendant que j'ai encore une certaine autorité sur toi....
+
+--Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi, mon oncle.
+
+--Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que tu te donnes
+trop entièrement à la musique. Plusieurs fois, je t'ai adressé des
+observations à ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu
+m'inquiètes.
+
+--Vous n'aimez pas la musique!
+
+--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas
+comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à
+la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un
+parfum par hasard, est agréable; vivre dans une atmosphère chargée de
+parfums, est aussi désagréable que dangereux. Tandis que la pratique des
+autres arts fortifie, celle de la musique poussée à l'excès affaiblit.
+Quand tu as modelé pendant deux ou trois heures dans l'atelier de
+Casparis, tu sors de ce travail allègre et vaillante; quand, pendant
+deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu sors de cette
+séance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur troublé. On dit et
+l'on répète que la musique est le plus immatériel des arts; c'est le
+contraire qui est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble
+qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre organisme en
+frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les
+cordes. Nos cordes à nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations
+répétées, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent
+pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses dévastés, détraqués,
+déséquilibrés que je pourrais te nommer, si cela n'était inutile avec
+les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec
+ses mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés, ses
+grimaces, soit un être équilibré? Cependant il est grand, fort, bien
+bâti, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garçon, sans
+ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître Soupert, qui n'est qu'un
+paquet de nerfs, ne soit pas plus inquiétant encore dans sa maigreur
+décharnée?
+
+--Est-ce que vraiment je suis menacée de tout cela? demanda-t-elle avec
+un demi-sourire.
+
+--Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est sérieusement que je
+te demande de comparer Soupert à Casparis, puisque ce sont les seuls
+artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
+santé physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et
+désordonné.
+
+--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il
+est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est
+musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas,
+comme vous n'avez pas à craindre que j'approche jamais du talent de M.
+Soupert, ni simplement de celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à
+la maigreur de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre. Je ne
+suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de
+beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'étais dans des
+conditions particulières qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi
+que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères, des soeurs, des
+camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublié mon piano bien
+souvent. Vous savez que mes seules lectures ont été celles que lady
+Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas très
+étendu. Je n'ai jamais été au théâtre. Dans la musique seule, j'ai eu et
+j'ai liberté complète. Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour
+les distractions présentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais
+encore pour les ailes qu'elle mettait à mes rêveries... quelquefois
+lourdes... et tristes.
+
+Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra:
+
+--Pauvre enfant! dit-il.
+
+--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes à former,
+je ne les adresserais certainement pas à vous, qui avez toujours été si
+bon pour moi.
+
+--Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance, je me le suis
+dit moi-même bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir.
+C'est le malheur de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune,
+sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui
+ne pouvait être ni un père ni une mère pour toi! Heureusement ces
+tristesses vont s'évanouir puisque te voilà au moment de faire ta vie et
+de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses
+qui ont manqué à ton enfance.
+
+--Vous voulez me marier? s'écria-t-elle.
+
+--Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour cela je demande qu'à
+partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes à ta
+rêverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la
+musique pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais pour suivre
+les pensées sérieuses que le mariage fait naître dans l'esprit et le
+coeur d'une fille de dix-huit ans.
+
+--Vous avez quelqu'un en vue?
+
+--Oui.
+
+--Quelqu'un qui m'a demandée?
+
+--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le
+sais.
+
+--Qui, mon oncle, qui?
+
+--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras
+là-dessus, tu n'auras plus ta liberté; cherche dans notre monde qui tu
+accepterais pour mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un
+que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet
+examen, nous en reparlerons.
+
+--Quel jour? demain?
+
+--Non, non, pas demain?
+
+--Alors, après-demain?
+
+--Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis,
+je dînerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir à ton
+impatience que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage.
+
+
+
+III
+
+Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles de son oncle,
+Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitôt que M.
+de Chambrais l'eut quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put
+trouver de musique non reliée.
+
+Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle
+faisait là, et Ghislaine le lui expliqua.
+
+--Comment! s'écria le gouvernante, vous allez donner votre musique à
+relier à des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de
+travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera
+perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous tenez à lui faire du
+bien.
+
+--Elle ne demande pas l'aumône.
+
+--Si elle est réduite à la misère que vous dites, comment voulez-vous
+qu'elle achète ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton,
+le papier?
+
+--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse
+faire ces achats.
+
+--Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer comment elle voulait
+que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.
+
+A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se ranger devant le perron,
+car pour aller à Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou
+pour venir de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude qu'on prit
+le chemin de fer: quatre postiers étaient attachés à ce service, et en
+leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives
+de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.
+
+Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du tête-à-tête que M. de
+Chambrais avait voulu se ménager avec Ghislaine, elle avait compté sur
+ce voyage pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue promenade
+autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité vaine qui la poussait,
+le seul désir de savoir pour savoir, c'était son intérêt.
+
+Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il se passer?
+Était-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue?
+La question. était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une navrante
+mortification d'en être réduite, elle, une lady, à vivre dans une
+position subalterne, en réalité, elle tenait à cette position qui
+n'était pas sans avantages. Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir
+que du dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en
+réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter cette France détestée pour
+retourner dans son Angleterre adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable,
+incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle
+fût, elle ne craignait rien tant que d'être obligée, par le mariage de
+Ghislaine, de renoncer à son malheur et à son humiliation.
+
+A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des
+Invalides, qu'elle commença ses questions:
+
+--Cette émancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes?
+dit-elle de son ton le plus affable.
+
+--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.
+
+--Et vous lui avez répondu?
+
+--Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais la semaine
+prochaine ce que j'avais fait la semaine dernière.
+
+--Il est certain que l'émancipation ne confère pas tout d'un coup des
+grâces spéciales.
+
+--Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si vous le voulez bien,
+je vais préparer ma leçon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.
+
+Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la conversation sur ce
+sujet, mais déjà Ghislaine avait pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans
+une poche de la voiture et sa lecture était commencée; elle dut donc
+se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs était
+rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait
+qu'une enfant.
+
+Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine,
+ordinairement attentive et appliquée, faisait sa lecture, l'inquiétude
+prit la place de la confiance; certainement il s'était dit, entre
+l'oncle et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui avait répété,
+et cette lecture n'était qu'un prétexte pour penser librement à cette
+autre chose.
+
+A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, elle la
+questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:
+
+--Il me semble que _Chatterton_ ne vous intéresse guère?
+
+--Je réfléchis.
+
+--C'est précisément ma remarque.
+
+--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer ses lectures.
+
+--Encore faut-il les suivre.
+
+--C'est ce que je vais faire.
+
+Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire,
+au moins pour échapper à ces interrogations. Elle avait bien l'esprit à
+la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du
+quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses
+oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?
+
+Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation pour se dire
+qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les
+tendresses qui avaient si tristement manqué à sa première jeunesse; mais
+les idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de
+prendre corps par la forme précise que son oncle leur avait données et
+elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.
+
+Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les espérances dont
+son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commencé à juger la vie?
+
+Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse
+que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps étaient
+tous pleins de joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont
+l'unique souci semblait être son bonheur; autour d'elle, une existence
+de fêtes qui lui avait laissé comme des visions de féeries: au château,
+dans les allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle était
+mêlée, galopant sur son poney à côté de sa mère; à l'hôtel de la rue
+Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée
+des invités, et la musique qui, la nuit, la berçait dans son lit, et
+toujours à Paris, à la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.
+
+Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, plus de mère, plus
+de fêtes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le père avait
+été tué dans un accident de chasse. Huit jours après, la mère était
+morte d'un accès de fièvre chaude.
+
+Du côté de son père, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais,
+dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la
+rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie française; du côté
+de sa mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes;
+mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient guère s'acquitter de leurs
+devoirs de parenté envers cette petite Française qu'ils connaissaient à
+peine.
+
+Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la
+maison déserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser
+de son oncle quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et plus
+souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château où l'on n'arrivait
+qu'après un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste
+solennel, la leçon à propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
+le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude toujours
+gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuée de sa
+naissance, exaspérée de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait
+sa situation par sa dignité.
+
+A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine avait accepté
+cette vie monotone, soumise et résignée, sans échappée au dehors,
+n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre.
+Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par scrupule et pour
+qu'on ne l'accusât point de s'être débarrassé d'un devoir difficile, que
+son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation.
+Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir
+les sévérités; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et
+toujours appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne pas faire une
+observation qui ne fussent dictés par la justice même, elle sentait
+qu'elle eût été ingrate de se plaindre. On était pour elle ce que les
+circonstances permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; une
+gouvernante n'est pas une mère; c'était là le malheur, la tristesse de
+sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.
+
+Mais la floraison de la quinzième année avait suscité en elle des
+échappées au dehors, qui étaient nées de ses souvenirs mêmes.
+
+C'était en se rappelant les regards émus et les paroles de tendresse que
+sa mère et son père échangeaient en l'embrassant, qu'elle s'était
+dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
+dissiperaient que le jour où elle se marierait. Pourquoi, alors, ne
+serait-elle pas heureuse comme sa mère l'avait été? Pourquoi le babil
+d'un enfant n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle avait
+vu le sien provoquer sur celles de sa mère?
+
+Et de même c'était en se rappelant les illuminations et les fleurs des
+grands appartements de l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en
+retrouvant dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du
+château les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle
+les soirs où l'on jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela
+ressusciterait quand elle se marierait.
+
+Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui donner un corps,
+l'être idéal qui flottait indécis dans les féeries de son imagination
+devenait un personnage réel; il existait, il la connaissait; tout au
+moins il l'avait vue.
+
+Où?
+
+Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines qui, à dix-huit
+ans, ont été partout; en vraie fille du monde où les traditions sont
+une religion, elle n'avait été nulle part! les offices à
+Saint-François-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche à Paris;
+quelques rares visites chez des parentes à qui elle avait des devoirs à
+rendre, en janvier ou à de certains anniversaires; en mai, des séances
+d'étude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'était
+tout; il lui était donc facile de remonter dans ses souvenirs en se
+demandant où elle avait vu «l'homme de son monde qu'elle accepterait
+pour mari et qui pouvait prétendre à sa main».
+
+Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. Jamais personne n'y
+avait fait attention à elle. Tout d'abord, elle en avait été mortifiée,
+s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tardé à
+comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder
+ce regard à une fille simplement habillée, que pour le costume on
+pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa
+maîtresse, plutôt que pour une fille de grande maison accompagnée de sa
+gouvernante.
+
+C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer
+avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient réunir les
+qualités dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui
+les eût toutes,--celles-là et beaucoup d'autres qu'elle était disposée
+à lui reconnaître,--le comte d'Unières. En tout elle ne l'avait pas vu
+trois fois, et ils n'avaient pas échangé dix paroles; mais certainement
+il était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être idéal dont elle
+avait si souvent rêvé.
+
+Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée de le dire, ne sachant
+rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en était
+ainsi.
+
+
+
+IV
+
+C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha tous les soirs à
+neuf heures et demie. Mais ce jour-là, si elle entra dans sa chambre à
+l'heure réglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était
+trop agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le voyage de
+Paris à Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la
+quittaient pas, elle avait besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte
+close, elle l'était.
+
+Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre d'enfant, à côté de sa
+gouvernante, au premier étage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle
+prit l'appartement de sa mère, qui se composait de quatre pièces au
+rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un petit salon, une
+chambre à coucher qui était immense avec six fenêtres, deux sur la cour
+d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste
+cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet où couchait
+une femme de chambre.
+
+Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement qui lui semblait
+amoindrir son autorité; mais c'était justement en vue de cet
+affaiblissement d'autorité que M. de Chambrais avait imposé sa volonté.
+Ne fallait-il pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour cela le
+mieux était de l'habituer à une certaine liberté. Chez elle, dans
+l'appartement qu'avaient toujours habité les princesses de Chambrais
+depuis deux cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.
+
+Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença par éteindre sa lampe, puis
+ouvrant une des fenêtres qui donnent sur les jardins, elle resta à
+rêver en laissant sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc
+qu'éclairait la pleine lune.
+
+Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporté
+aucun changement aux dispositions primitives de leur château et de leur
+parc: tels ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient
+conservés. Chaque fois que les dégradations du temps l'avaient exigé,
+ils avaient fait réparer le château, mais sans jamais accepter des
+restaurations plus ou moins savantes qui auraient altéré son caractère.
+De même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes toutes les
+fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais toujours en respectant
+l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine,
+qui dans son neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait été
+recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours
+de Gênes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.
+
+Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui leur faisait suite
+n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis
+qu'on voyait à Versailles le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin
+du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais
+restait ce qu'il avait toujours été avec ses avenues droites, ses
+arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et
+ses cyprès taillés, ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
+terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.
+
+Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle était
+ainsi venue s'asseoir à cette place. Certaine de n'être pas surprise
+par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette
+fenêtre, elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle voulait.
+C'étaient les seuls moments de la journée où elle eût sa liberté
+d'esprit et ne fut pas exposée à entendre sa gouvernante, toujours aux
+aguets, lui dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous
+donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la rêverie,
+n'est-ce pas?»
+
+Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'être pas
+bavard avec soi-même; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres
+que cette partie du jardin et du parc que de cette fenêtre son
+regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien
+tranquillement se confesser à quelque coin de sa chambre ou à quelque
+meuble, mais ils n'eussent été que de muets confesseurs, tandis que le
+jardin et le parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que la
+neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des
+orangers passât dans l'air tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient
+de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
+statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans
+l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours elle les trouvait en
+accord avec ses sentiments: triste, ils étaient tristes aussi: «Tu te
+plains d'être abandonnée; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
+la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et à l'avenir en te
+rappelant le passé; et nous?»
+
+Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents
+lui répondirent. Comme ils s'étaient associés à ses tristesses, ils
+s'associèrent à ses espérances: on allait donc revoir les fêtes
+d'autrefois; les promenades des amis dans les allées; les danses dans
+les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le
+parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la forêt.
+
+L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, éclairée par
+la pleine lune de mai, parfumée par les senteurs des roses et des
+chèvrefeuilles, qu'il était tard lorsqu'elle se décida à fermer
+doucement sa fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas
+tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer
+son rêve de la soirée.
+
+Le temps avait marché: on célébrait son mariage avec le comte d'Unières,
+dans l'église Saint-François Xavier; elle avait la toilette ordinaire
+des mariées, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. Mais
+le comte était en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_,
+tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Doré: justaucorps de satin
+rose, toque à plumes, épée; en même temps, par un dédoublement de
+personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait au baptême de
+son premier né.
+
+Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite pendant ses
+leçons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication
+de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
+évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
+l'accompagna jusque dans la cour où attendait la voiture qui devait le
+reconduire à la station.
+
+--Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, que vous avez remarqué
+le trouble de votre élève?
+
+--Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était pas homme à remarquer
+quoi que ce fût quand il s'écoutait parler.
+
+--C'est à peine si elle vous a entendu.
+
+--Vraiment?
+
+--Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant à cela avec un
+pareil sujet.
+
+--Mais il est anglais, ce sujet.
+
+--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous
+l'accorde, mais pour les sentiments, les idées, les moeurs, les actions,
+ces gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: croyez-vous
+qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, ne soit pas de nature à
+éveiller les idées d'une jeune fille?
+
+--Et comment voulez vous que j'enseigne notre littérature contemporaine
+sans parler de ses oeuvres, typiques?
+
+--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en à des modèles
+plus anciens; pour moi, j'ai appris le français dans les _Mémoires de
+Joinville_, et je m'en suis bien trouvée.
+
+--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager
+une discussion inutile, je le soumettrai à M. le comte de Chambrais.
+
+--Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, répliqua lady Cappadoce
+qui n'avait jamais admis qu'on lui répondit ironiquement.
+
+Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, car lorsque M. de
+Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait
+fait le jour de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer
+de derrière une persienne pour tâcher de comprendre à leur pantomime
+ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle était si discrète, cette
+pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un
+mariage, une affaire d'intérêts, il pouvait être aussi bien question de
+ceci que de cela.
+
+--Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je t'ai dit avant-hier,
+avait commencé M. de Chambrais lorsqu'ils avaient été à une certaine
+distance de la maison?
+
+--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!
+
+--Et tu as trouvé?
+
+--Comment voulez-vous que je sache?
+
+--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus à l'esprit.
+
+--Mais je vous assure que cela m'est tout à fait difficile; je n'ose
+pas.
+
+--Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas le plus souvent en
+vertu de certaines affinités mystérieuses dans lesquelles notre volonté
+ne joue aucun rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les
+jeunes gens que tu as vus et qui peuvent être des maris pour toi, il en
+est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien
+de plus.
+
+--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me
+semble, accepter pour mari.
+
+--Un seul?
+
+--J'ai vu si peu de monde!
+
+--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?
+
+Elle hésita un moment, détournant la tête pour cacher sa confusion, car
+il lui semblait que c'était là un aveu.
+
+Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un
+ton tout plein d'une tendre affection:
+
+--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter d'être ton confident?
+
+--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence.
+Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me défendre
+sottement: j'ai pensé à M. d'Unières.
+
+Il poussa une exclamation de joie.
+
+--Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de d'Unières qu'il s'agit. Tu
+vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un
+peu aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me prouve que
+nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera
+heureux. Vous vous êtes vus quatre ou cinq fois....
+
+--Trois.
+
+--C'est encore mieux; les affinités dont je parlais se manifestent plus
+franchement; sans vous connaître, vous avez été l'un à l'autre attirés,
+par une sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment plus tendre,
+et qui le deviendra. Tu m'aurais demandé un mari que je ne t'en aurais
+pas choisi un autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, c'est
+beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observés en pensant que
+j'aurais un jour la responsabilité de ton mariage, je n'en connais aucun
+qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune
+n'est pas l'égale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin
+c'est un homme d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu de
+perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il a travaillé; il a
+fait de bonnes études en droit; il a voyagé, en séjournant dans les
+pays étrangers où il y a à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux
+États-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on
+peut être certain que, quand il entrera à la Chambre, il sera un des
+meilleurs députés de notre parti.
+
+--Quel âge a-t-il donc?
+
+--Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est pour la préparer
+qu'il est en ce moment dans son département. Il en reviendra dans
+six semaines. Et alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse
+d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à ton mari la Grandesse
+d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.
+
+
+
+V
+
+Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et à son corps
+défendant les leçons de littérature française contemporaine, par contre
+elle était passionnée pour celles de musique; que cette musique fût
+allemande, italienne ou française, ancienne ou nouvelle, peu importait,
+pour elle il n'y avait ni nationalité, ni âge. Tout à craindre de
+Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que
+des corrupteurs. Rien à redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont
+des charmeurs. Infâme le rapt de la fille de Triboulet par François Ier;
+innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.
+
+Pour elle, il en était des professeurs comme de leur science ou de leur
+art; c'était ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou
+en tendresse et qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts:
+M. Lavalette, le professeur de littérature française, ne pouvait être
+qu'un sacripant, et Nicétas, le professeur d'accompagnement, qu'un
+charmant jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété sur tous
+les tons que M. Lavalette était un critique de grand talent, un esprit
+distingué, une conscience droite, en tout le plus honnête homme du
+monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait
+pas, on se trompait. Au contraire, elle était disposée à voir un ange
+dans Nicétas: en pouvait-il être autrement avec l'âme et la verve qu'il
+mettait dans son exécution?
+
+Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons de l'un toujours trop
+longues, se changeait en ravissement à celles de l'autre toujours trop
+courtes. Installée dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le
+quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il exécutait,
+elle restait plongée dans sa béatitude, dodelinant de la tête, battant
+la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps échapper de
+petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.
+
+Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que l'heure de la leçon ne
+fût pas dépassée, et s'il se laissaient entraîner à des développements
+qui l'intéressait lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon de
+tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicétas, elle
+n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle
+écoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scène
+de comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au bout. Encore
+avait-elle d'ingénieuses ressources pour allonger la séance et même
+quelquefois pour la doubler.
+
+Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle s'apercevait qu'il était
+trop tard pour que Nicétas pût prendre le train; il partirait par le
+suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
+bien trop froid: et, passant par dessus les règles de l'étiquette et des
+convenances, qui pourtant lui étaient si chères, elle le gardait à dîner
+au château. Que faire en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et
+comme il eût été indiscret de continuer le travail de la leçon, ce qui
+eût ressemblé à une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux
+qui lui plaisaient.
+
+Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle d'une pareille faveur,
+et le soleil eût pu dévorer la plaine, le verglas eût pu rendre la route
+impraticable sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était pas
+un professeur comme les autres: d'abord il était musicien, et ce titre
+seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en
+étaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes
+et même dans son attitude des côtés mystérieux dont on parlait tout
+bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque et chevaleresque de lady
+Cappadoce.
+
+Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique de Ghislaine avait été
+le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce
+que c'était un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait
+facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement et sans perte de
+temps. Mais si Soupert était un musicien de talent, par contre c'était
+bien pour la régularité le plus détestable professeur qu'on pût trouver:
+il n'y avait pas de meilleures leçons que les siennes; seulement, il
+fallait qu'il les donnât et surtout qu'il fût en état de les donner, ce
+qui n'arrivait que rarement.
+
+Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine d'années, Soupert
+était redevenu dans sa vieillesse le bohème qu'il avait été dans sa
+jeunesse: rôdeur de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des
+salons où il promenait de trente à cinquante une fille de grande
+naissance qu'il avait épousée; à soixante, il vivait dans une masure
+du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa
+seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui
+séparait celle-ci de celle-là.
+
+Quand il avait été question de le donner pour professeur à Ghislaine,
+c'était à l'auteur du _Croisé_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais
+avait pensé et non au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du _Croisé_
+il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré dans le
+monde, la réputation, le mariage extraordinaire; du bohème, il ne
+savait rien, si ce n'est qu'il habitait à une assez courte distance de
+Chambrais pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt qu'à un
+musicien qui viendrait de Paris.
+
+Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème se montrât tel
+que la vie, la lutte et «le pas de chance» l'avaient fait. Partant de
+chez lui le matin pour venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier
+cabaret de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et
+prendre la force d'accomplir cette odieuse corvée qui consisté à donner
+une leçon de piano, au lieu de rester attablé tranquillement avec les
+ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa société.
+Au cabaret du bas de la côte, il faisait une seconde halte. Au café de
+la Gare, il en faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui
+causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou
+simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succédaient,
+et au lieu d'être à Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y
+arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.
+
+--Retenu; à mon grand regret empêché; vous comprenez.
+
+Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait
+parfaitement.
+
+--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela.
+Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-être, nous
+vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.
+
+En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard
+valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, c'était une odeur de vin blanc
+mêlée à celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand
+Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un _la_ ou un _fa_ au
+lieu d'un _sol_, incapable qu'il était de diriger ses doigts tremblants.
+
+Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté ces parfums, que
+lady Cappadoce n'eût éprouvé aucun embarras avec lui: elle l'eût tout
+de suite remercié; mais ce procédé expéditif était-il applicable à un
+musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle avait les romances
+dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas
+pensé. Il fallait aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen
+qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert partît de chez
+lui pour venir directement sans s'arrêter en route, il n'aurait pas
+d'occasions de se parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
+avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.
+
+Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle était
+capable, cette proposition, il avait commencé par refuser:
+
+--La promenade du matin est hygiénique.
+
+Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû accepter.
+
+Il avait été calculé qu'il arriverait au château un peu avant neuf
+heures: la première fois qu'on alla le chercher, il arriva à dix
+heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le
+professeur et le cocher étaient exactement dans le même état, pour
+s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.
+
+Boire avec un valet!
+
+Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été prévenu que, «à
+cause de l'irrégularité dans ses heures, qui dérangeaient tous les
+autres professeurs», mademoiselle de Chambrais renonçait à ses leçons.
+
+Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; mais lui n'était
+pas homme à le prendre par le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât
+deux cents francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule
+ressource, il s'était tout de suite consolé en se disant que c'était la
+liberté qu'il recouvrait; maître de son temps désormais et n'ayant
+plus à se préoccuper de ces leçons, il aurait le loisir de faire les
+démarches nécessaires pour que son répertoire fût repris: c'était
+parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le négligeait; il se
+montrerait.
+
+Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une élève qui
+l'intéressait; elle était née musicienne, cette jeune fille, et il
+serait vraiment dommage qu'elle tombât entre de mauvaises mains: il ne
+fallait pas, il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de
+gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, il avait proposé à
+lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens élèves, celui
+qu'il avait formé avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus
+d'espérances, qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.
+
+Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées eussent été
+cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance
+en sa probité d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
+Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier prix
+de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix également du
+Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur
+accompagnateur que pût trouver mademoiselle de Chambrais était ce jeune
+musicien, il semblait qu'on pouvait se fier à cette parole.
+
+Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux qui recommandaient
+l'artiste, avait ajouté tout bas et confidentiellement des détails
+particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'était émue.
+
+--Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, je n'en sais rien.
+
+--Mais alors....
+
+--Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. Quelle est
+sa nationalité? Je n'ai que des probabilités à ce sujet. Comment se
+nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.
+
+--Et vous le recommandez!
+
+--Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques,
+Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble
+que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est
+lui qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint me trouver à
+Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes leçons. Nous étions en
+été, et la poussière couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur
+son visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le questionnai.
+Il me répondit qu'en effet il était venu à pied. Huit lieues aller et
+retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se
+rafraîchir. Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition
+pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait en prendre; ce fut le
+commencement de nos relations. Elles continuèrent sans que j'apprisse
+rien, ou à peu près rien sur lui, tant il était réservé et discret:
+il était remarquablement doué pour la musique; en toutes choses,
+son éducation avait été poussée beaucoup plus avant que ne l'est
+ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voilà
+tout ce que je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le
+connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes
+élèves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que
+j'aurais voulu servir dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui
+montra combien je m'intéressais à elle.--Je puis lui donner des lettres
+qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habité la
+Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une était pour une grande
+duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse.
+Vous comprenez ma stupéfaction: comment avait-il des relations dans
+ce monde, et telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré ma
+curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de là,
+le hasard me fit monter chez lui, car après l'avoir fait engager aux
+Concerts populaires, je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il
+avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première fois
+que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur était accrochée
+une gravure, un portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme
+étranger chamarré de décorations: un nom avait été gravé au dessous,
+mais il était effacé; à côté se lisait, de l'écriture de Nicétas, que je
+connais bien, cette étrange inscription: «Haine éternelle.»
+
+--Voilà qui est bizarre.
+
+--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui représente
+ce portrait et Nicétas, il y a une ressemblance frappante.
+
+--Son père, alors.
+
+--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette
+histoire du portrait, s'ajoutant à celle des lettres, m'intéressa. Je
+voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences
+de Nicétas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il
+s'enveloppe.
+
+--Et vous y êtes arrivé?
+
+--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilités. Il serait
+le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice,
+aimée pendant un séjour que ce personnage aurait fait dans le Midi.
+Obligé de retourner en Russie, ce personnage maria sa maîtresse à un
+professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le
+paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit
+ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais martyrisé par celui-ci,
+il écrit à son vrai père qui vient le reprendre, le rachète, l'emmène en
+Russie et le fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
+Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été le camarade de ceux et de
+celles pour qui il m'a donné des lettres de recommandation. Un jour son
+père meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle.
+Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment à Vienne, entre au
+Conservatoire où il obtient un premier prix, et arrive enfin à Paris où
+il en obtient un autre.
+
+Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce
+s'enflammât; mais c'était presque un personnage de roman, ce jeune
+musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre,
+à coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée de
+supériorité aristocratique allait plus vite et plus loin que les
+probabilités de Soupert.
+
+--Amenez-le, cher monsieur Soupert.
+
+Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par Soupert, elle
+n'avait plus douté de cette naissance illustre.
+
+Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large
+d'épaules, à la tête énergique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui
+lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisées, était
+quelqu'un.
+
+Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre voulu de cette
+chevelure tortillée en serpents; peut-être les yeux ardents qui
+brillaient, à travers ces mèches ramenées en avant, au lieu d'être
+rejetées en arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une
+expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet quelconque;
+mais qu'importait, cela n'empêchait pas qu'il fût étrangement
+original,--comme il convenait à un homme de son sang.
+
+Un Romanof--elle était sûre que c'en était un--maître de musique de la
+princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'était bien.
+
+
+
+VI
+
+Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, autant Nicétas
+était exact dans les siennes; si l'un avait toujours été en retard,
+l'autre était toujours en avance.
+
+Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au concierge de ne pas
+l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille
+entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
+lady Cappadoce le voyant alors errer à petits pas, la tête tournée vers
+le château, s'attendrissait sur lui:
+
+--Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château de ses pères.
+
+Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la Néva, où elle
+avait décidé, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se
+trouver ce château.
+
+--Comme il doit souffrir de cette misérable vie de musicien en la
+comparant à celle de ses frères, et jamais une plainte, jamais une
+allusion; le stoïcisme!
+
+Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus
+ne faisait allusion à ses grandeurs déchues, et cette ressemblance le
+lui rendait plus sympathique encore.
+
+Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passé
+par ces épreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.
+
+Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait par de petits
+moyens détournés à lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi,
+du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Écosse
+incontestablement--compatissait à son infortune et qu'il n'était pas
+seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait à ce qu'il se
+réchauffât avant sa leçon; quand c'était par une journée de soleil,
+elle lui faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît pour s'en
+défendre; tout cela accompagné de bonnes paroles, de câlineries, de
+cajoleries; une mère n'eût pas eu plus de prévenances avec un fils.
+
+Dans son élan de compassion elle eût souhaité que Ghislaine s'associât à
+elle, sinon avec la même franchise, au moins avec une sympathie secrète.
+Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un professeur comme
+les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait
+l'art qu'il enseignait; mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle
+l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était simplement celui
+d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle
+n'avait aucune arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste,
+réduit à toucher un cachet, était un Romanof. Comment l'idée lui en
+serait-elle venue? Ce n'était pas à une jeune fille de son âge, élevée
+comme elle l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette
+illustre origine.
+
+C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à Chambrais; le
+vendredi qui suivit l'émancipation de Ghislaine, il arriva comme
+toujours en avance. L'heure de la leçon était trois heures; un peu après
+la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut se promenant dans
+le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des
+plates-bandes, mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers le
+château pour qu'on devinât sa préoccupation: il pensait à la Néva!
+
+La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux pommelé de blanc
+tombait une chaleur lourde qui le força à s'abriter dans un berceau
+d'ifs taillés ras, et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête
+franchement levée sur l'aile du château qu'il avait devant lui,--celle
+habitée par Ghislaine. De la fenêtre derrière laquelle elle était, lady
+Cappadoce ne lui voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme
+toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais à l'attitude
+générale, on pouvait suivre sa pensée: Chambrais lui rappelait le
+château de la Néva, et en l'observant avec cette fixité, il revivait,
+le pauvre jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il avait
+passées dans les joies de la famille et la paix du coeur, auprès de son
+père, entre ses frères et soeurs.
+
+Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir secoué sa longue
+chevelure emmêlée et l'avoir arrangée avec ses doigts sur son cou et
+sur son front, il se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce
+descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.
+
+Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée pour produire un
+effet quelconque. Tantôt il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un
+ravissement séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire qu'il
+surgissait directement de l'enfer, désespéré.
+
+Ce jour-là, c'était la période du recueillement; après avoir adressé une
+longue et basse inclinaison de tête à Ghislaine sans prononcer un mot,
+une autre un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, il tira
+son violon de la boîte dans laquelle il dormait depuis trois jours,
+l'accorda avec soin, et se mit à son pupitre; alors seulement il daigna
+ouvrir les lèvres:
+
+--Quand vous voudrez, mademoiselle.
+
+La séance devait se composer de deux parties l'une réservée au
+déchiffrage, l'autre à l'exécution de morceaux déjà travaillés; ce
+fut par le déchiffrage qu'ils commencèrent, et comme pendant les
+hésitations, les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser
+distraire par les choses extérieures, elle remarqua bientôt que le ciel
+se couvrait et que le vent s'était élevé.
+
+--Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte pour retenir Nicétas, et
+prolonger la musique de deux heures au moins.
+
+Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne dit rien tout de suite;
+ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprochèrent
+qu'elle prépara son invitation.
+
+--Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? demanda-t-elle, entre
+deux morceaux.
+
+--Non, madame
+
+--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir à
+votre heure habituelle; je crois que nous allons être assaillis par un
+orage terrible.
+
+Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé d'un peu près,
+elle aurait remarqué qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont
+l'expression était pour le moins étrange.
+
+Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus forts, l'obscurité
+s'épaissit, les nuages que roulait le vent crevèrent en une trombe
+d'eau.
+
+Ghislaine s'arrêta de jouer.
+
+--Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.
+
+Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné les malices de sa
+gouvernante, et trouvait qu'il était peu délicat de payer d'un dîner les
+heures prises de cette façon, voulut intervenir:
+
+--Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, on fera atteler pour
+vous reconduire à la gare.
+
+--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.
+
+--Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.
+
+--Mais, madame....
+
+--C'est entendu....
+
+Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître d'hôtel.
+
+L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire assez faible,
+les roulements du tonnerre s'éloignèrent, la pluie cessa, et Nicétas
+aurait très bien pu repartir pour la gare à son heure habituelle, mais
+puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent qu'il reprit sa
+liberté; aussi, quand la séance de travail fut finie, eut-elle la joie
+de se faire jouer jusqu'au dîner les morceaux qu'elle demandait.
+
+Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine trouvait les
+artifices de sa gouvernante désagréables et mauvais, c'était aussi pour
+elle-même. Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à son
+aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que
+l'accompagnateur, et il réalisait toutes les qualités qu'elle pouvait
+désirer; c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien
+que Soupert avait recommandé. Mais à table, l'artiste devenait un
+invité, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invité, ce
+monsieur la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas
+emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce
+qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la façon dont il
+la regardait à la dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux
+sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des
+attitudes mélancoliques ou inspirées qu'elle trouvait grossièrement
+ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il
+adressait généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui
+tombaient de ses lèvres une affectation à la bizarrerie, une tension à
+la pose dont elle ne pouvait pas ne pas être blessée, elle qui était
+la franchise même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis,
+s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait le service de
+table lui ayant offert du vin, il avait refusé en disant qu'il ne buvait
+que de l'eau glacée et que plus elle était glacée meilleure il la
+trouvait.
+
+Elle ne pensait point que boire du vin fût un mérite et boire de l'eau
+un vice, mais le ton sublime de cette réponse l'avait choquée, et comme
+depuis, à chaque instant, il en avait eu du même genre, elle dut le
+juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait le plus:--un
+comédien.
+
+Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, ce qui d'ailleurs
+n'était guère difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours à
+abréger le dîner.
+
+Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:
+
+--Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu avant de quitter la
+table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; après la pluie il est
+agréable de marcher sous bois.
+
+Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à son grand regret,
+lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer à l'humidité des bois, aurait
+mieux aimé passer la soirée au coin du piano à entendre de la musique,
+dut se conformer à cette invitation.
+
+En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à droite, Ghislaine
+tourna à gauche accompagnée de lady Cappadoce, et tandis qu'elles
+descendaient le perron du vestibule qui accède aux jardins, il
+descendait, lui, celui de la cour d'honneur.
+
+--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas ce soir, dit lady
+Cappadoce, continuant son idée.
+
+--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai proposé cette
+promenade.
+
+--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?
+
+--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et désire que
+j'en fasse moins.
+
+--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.
+
+Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir une discussion sur
+les idées et les goûts de son oncle, elle ne répondit pas, mais lady
+Cappadoce, qui était outrée, continua:
+
+--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adressé son observation;
+puisque j'ai la direction de votre travail, c'était à moi qu'elle devait
+être présentée.
+
+--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la
+distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale
+au lieu de vous l'adresser.
+
+Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, il ne désarma
+point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle était le plus furieuse,
+ou de l'atteinte portée à son autorité, ou de la suppression des séances
+supplémentaires de musique.
+
+--Je ne connais pas de distractions mieux employées que celles qu'on
+donne à la musique, plus saines, plus morales.
+
+Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée de ces dîners,
+cela suffisait, et pour l'heure présente, plutôt que de discuter, elle
+aimait mieux être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: le
+soir tombait, et de la terre trempée par l'orage montait avec des buées
+blanches le parfum des fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes
+et des mousses du parc; après la chaleur du jour il était réconfortant
+de se baigner dans cette fraîcheur, comme il était doux aux yeux, après
+les violentes clartés du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
+rampaient aux extrémités des longues allées droites.
+
+C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle
+allait s'occuper!
+
+
+
+VII
+
+Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les
+domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec
+affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la
+maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
+conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier;
+lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas
+lui ouvrir la porte, et à table, le maître d'hôtel le livrait
+dédaigneusement aux mains d'un subalterne.
+
+Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il
+s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait
+la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.
+
+--Bonsoir, bonsoir.
+
+--Bonsoir, Monsieur.
+
+--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?
+
+--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.
+
+--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la
+station sans pluie?
+
+--Oh! pour sûr.
+
+Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se
+regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions
+peu naturelles.
+
+Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte d'arriver, mais il ne
+tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un
+endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par
+un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour
+empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage
+n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
+par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque côté des
+fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long
+de la route vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, à
+cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne,
+n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.
+
+Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire
+constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le
+château, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder.
+Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à arriver au
+berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment,
+il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se
+trouverait en vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne
+risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure.
+
+Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers
+étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que
+Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait
+donc pas à craindre que personne vînt le déranger. A ce moment même,
+une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de
+Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à
+une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée,
+qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de
+façon à ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.
+
+De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre
+de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il
+entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle
+manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et
+rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre
+était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du château
+se trouvait abandonnée, le personnel domestique dînant tranquillement à
+l'office dans d'aile opposée.
+
+La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en
+se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du
+couchant, mais cependant les ombres commençaient à être assez confuses
+pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par extraordinaire
+quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint
+s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant
+brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui balance une résolution,
+prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant
+de manière à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les
+plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour
+que son pas ne criât pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre
+restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du
+sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.
+
+Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée,
+il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa
+disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le
+lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six
+feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité
+où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à
+se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose
+se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des
+fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le
+présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on pût se cacher
+là en toute sûreté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux
+en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas
+vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite
+fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était
+pas embusqué derrière!
+
+Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait
+qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise
+d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de
+Chambrais, pour se calmer.
+
+Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps
+s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé
+derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui
+tomber sur les mains.
+
+Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les
+deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit
+que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le
+serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?
+
+--Faut-il fermer la fenêtre?
+
+C'était une femme de chambre.
+
+--Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.
+
+--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?
+
+--Pas du tout.
+
+La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitôt la
+lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la
+fenêtre restée ouverte.
+
+Il attendit quelques instants que le silence se fût établi, puis
+écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.
+
+--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité
+qu'une autre personne que sa femme de chambre fût là.
+
+--Non, mademoiselle.
+
+Elle poussa un cri en se levant d'un bond.
+
+--Ne craignez rien.
+
+Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait
+haletante.
+
+--N'approchez pas, j'appelle.
+
+--Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure.
+
+--Pourquoi êtes-vous ici? Comment?
+
+--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.
+
+Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement
+passé, de reprendre courage:
+
+--Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.
+
+Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix
+étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton.
+
+--Partez, monsieur, demain je vous écouterai.
+
+Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle
+voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle
+continua:
+
+--Me forcerez-vous à sonner?
+
+--Vous ne sonnerez pas.
+
+--Qui m'en empêchera?
+
+--Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que
+penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on
+nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?
+
+Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que
+dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid
+qu'elle devait appeler seuls à son aide.
+
+--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?
+
+Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude,
+l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:
+
+--Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous
+aime, que je vous adore....
+
+Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite
+elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face:
+
+--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici,
+partez, monsieur.
+
+Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de
+quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas
+l'indignation de Ghislaine:
+
+--Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la
+pensée que je vous écouterais?
+
+--Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un
+outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé?
+
+--L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans
+votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez,
+partez, partez.
+
+A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa
+pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale
+déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses
+plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première
+parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle
+faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination
+inventait:--et voilà quelle était la réalité.
+
+--Partez, répétait-elle.
+
+--Pas avant que vous m'ayez entendu.
+
+--Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance
+est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas?
+partez.
+
+--Je ne partirai pas.
+
+--Eh bien! moi, je pars.
+
+Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il
+se plaça devant elle les bras étendus:
+
+--Vous ne passerez pas.
+
+Elle recula.
+
+--Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution
+désespérée, c'est que je ne suis pas maître de mon amour, c'est lui qui
+m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui
+m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.
+
+--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.
+
+--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et
+quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne
+pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis
+heureux.
+
+--Eh bien! je le sais, partez.
+
+--Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi,
+mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien
+à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par
+vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si
+cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant
+lui est permise.
+
+--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse:
+jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le
+faire se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez pour vous,
+doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps
+votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en
+advenir, je sonne.
+
+--Je vous en empêcherai bien.
+
+--Alors j'appelle.
+
+Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les
+yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son
+regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite
+devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il
+était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait.
+Alors, qu'arriverait-il?
+
+--Et si je partais? dit-il.
+
+C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.
+
+--Partez, dit-elle.
+
+--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre
+pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main
+sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je
+suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à
+vous aimer... silencieusement, respectueusement.
+
+Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du
+fauteuil; il enjamba l'appui:
+
+--Vous vous souviendrez.
+
+
+
+VIII
+
+Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que
+l'heure était trop avancée pour qu'il pût prendre le dernier train de
+Paris.
+
+Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait qu'à aller coucher
+chez Soupert. Quelques kilomètres à travers les champs par cette
+belle nuit lumineuse n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à
+Palaiseau, la porte du vieux maître était fermée, il frapperait et
+on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué à recevoir ainsi
+quelquefois la visite de noctambules égarés.
+
+La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit devant lui par la
+campagne déserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on
+l'avait vu à cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine
+silencieuse on n'entendait que le cri articulé des perdrix, et de temps
+en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand
+il longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs moutons parqués;
+dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne
+derrière les collines de Montlhéry.
+
+Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il était encore dans la
+chambre de Ghislaine se demandant comment il en était sorti et pourquoi.
+Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eût
+appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait pas encore comment
+il s'était laissé dominer. Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui
+avait obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine vraiment
+de se jeter dans cette aventure pour arriver à cette sortie piteuse.
+Partez. Et il était parti.
+
+Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette
+soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demandé; ou bien sa
+fierté persisterait-elle, comme elle l'en avait menacé?
+
+La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant
+Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierté.
+
+Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, les
+retournant, mais sans s'arrêter à rien de satisfaisant, il fut tout
+surpris de se trouver à Palaiseau qu'il traversa: pas une maison
+ouverte; pas une lumière derrière les volets clos; certainement il
+serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.
+
+C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, au milieu de la
+plaine, que se trouvait la maisonnette où Soupert était venu échouer,
+heureux encore d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa
+belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un jardin du côté des
+champs, elle était en façade sur la grande route de Versailles, et
+c'était sur cette disposition que Nicétas comptait pour se faire ouvrir
+en cognant à la porte.
+
+Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison
+dont il voyait déjà la façade toute blanche éclairée par la lune, il
+crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.
+
+--Soupert faisant de la musique, voilà qui serait étrange!
+
+Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; non seulement
+il jouait du piano, mais encore de sa voix cassée et chevrotante il
+chantait la romance du ténor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans
+auparavant, avait eu une si grande vogue.
+
+Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir sur les autres,
+cependant il fut ému, et avant de frapper il voulut attendre que la
+romance fût achevée.
+
+Comme il avançait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un
+goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.
+
+--Holà, qui est là?
+
+--Moi, maestro.
+
+--Qui toi?
+
+--Nicétas.
+
+--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.
+
+La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce assez grande qui
+servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail;
+un piano à queue, reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble
+principal avec une immense bergère recouverte en velours d'Utrecht.
+
+--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander à
+coucher?
+
+--Si vous le voulez bien.
+
+--La bergère te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.
+
+Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon
+était retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit
+un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa
+main tremblante:
+
+--Tu dois avoir soif.
+
+--Un peu.
+
+--Comme tu dis cela.
+
+Il le regarda en face.
+
+--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es
+troublé.
+
+--Mais non.
+
+--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque
+chose. Mais restons-en là si tu ne veux pas répondre; tu me connais: pas
+curieux. A ta santé, mon garçon.
+
+Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le reposant sur la
+table, il continua de façon à changer de conversation:
+
+--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse élève que
+je t'ai donnée là, n'est-ce pas? Elle est douée, cette petite, et
+jolie; à ton âge, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus
+d'amoureux--regardant le verre de Nicétas encore plein--comme il n'y a
+plus de buveurs; à quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?
+
+--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?
+
+--De mademoiselle de Chambrais?
+
+Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table,
+regardait Nicétas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de
+tenture.
+
+--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans
+une aventure, laquelle m'amène ici ce soir.
+
+Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions où le besoin
+des confidences force les lèvres les plus étroitement fermées à
+s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
+pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux
+bonhomme dévoyé et tombé qui ne pensait plus qu'à boire, il avait été un
+vainqueur.
+
+Du doigt, Soupert montra le plafond:
+
+--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.
+
+Cette invitation directe décida Nicétas.
+
+--Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il,
+vous ne devez pas vous étonner que je le sois devenu.
+
+--Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie fille, un garçon
+comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'était écrit.
+
+--Quand je me suis aperçu que je commençais à l'aimer, et ç'a été tout
+de suite, j'ai voulu me défendre contre ce sentiment. Nicétas amoureux
+de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où pouvait-elle
+me conduire?
+
+--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande
+jamais où les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et
+de l'avant.
+
+--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me
+manquaient pas, pour me détacher, votre exemple, maestro, a pesé
+sur moi; ne vous êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
+naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?
+
+--Elle lui était supérieure.
+
+--Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.
+
+--Oui, mais avec le prestige du talent.
+
+--Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; après chaque
+leçon je me retirais plus épris, possédé, je l'aimais, je l'aimais
+passionnément.
+
+--Et elle?
+
+--Nous allons y arriver. Je passe sur le développement de mon amour, sur
+ses espérances et ses craintes....
+
+--Je connais ça.
+
+--Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.
+
+--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était donc disposée à
+t'écouter?
+
+--Je n'en savais rien, et c'était justement pour le savoir que je
+voulais lui parler. Ce soir, après avoir dîné au château, pendant
+qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa
+chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon amour.
+
+--Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. Flanqué à la porte.
+
+--Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, je me suis laissé
+toucher par son émoi: je suis parti.
+
+--C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant que va-t-il
+arriver?
+
+--Je vous le demande.
+
+--Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te réponde, je n'ai
+jamais passé par là. Vois-tu, en amour, il y a trois façons de procéder:
+écrire, ce qui est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière
+des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai été
+homme tout de suite, et j'ai épousé une femme qui, comme tu le dis,
+était l'égale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrivé,
+je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui adresser un beau
+discours. Il n'y a pas eu à me répondre; elle d'abord, la famille
+ensuite n'ont eu qu'à accepter un mariage indispensable. Alors c'est
+elle qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas
+ta rentrée auprès de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.
+
+--C'est justement ce qui prouve mon amour.
+
+--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter devant elle comme si
+rien ne s'était passé entre vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?
+
+--Lundi.
+
+--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: «Qu'est-ce
+que nous jouons aujourd'hui?»
+
+--Je vous le demande.
+
+--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter près d'elle un maître
+de musique qui lui a déclaré sa flamme, et auquel elle a répondu:
+Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait été une curieuse ou une
+gaillarde disposée à trouver dans cet amour des distractions ou autre
+chose, si même elle n'avait été simplement qu'une coquette, elle ne
+t'aurait pas flanqué à la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas
+comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou
+après-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande écriture anglaise,
+t'écrivait que les leçons d'accompagnement sont momentanément
+suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile à
+la petite Ghislaine de trouver un prétexte pour justifier la suspension
+de ces leçons. Alors?
+
+--Alors?
+
+--Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, à la brune,
+dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est
+mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: «Je vous
+aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et sans s'être
+demandé comment cet aveu serait reçu.
+
+--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne
+pas avoir. Je n'ai rien calculé; je ne me suis rien demandé. Entraîné
+malgré moi, poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un besoin
+irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je n'ai pas vu autre chose
+que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai écrit
+vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que
+voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commencé comme vous par être
+homme.
+
+--C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! Comment as-tu eu le
+courage d'entrer dans la chambre et de parler?
+
+--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces
+quand ils sont poussés à bout... et je l'étais par mon amour. Une fois
+sorti de ma réserve ordinaire, rien ne m'arrête plus.
+
+--Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de
+toi. C'est égal, fichue aventure. Buvons un grog.
+
+Il caressa son verre:
+
+--Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin;
+tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie.
+A ta santé.
+
+
+
+IX
+
+Sur la bergère où il avait pour toute couverture un vieux tapis de
+table, Nicétas dormit peu, et le matin, avant que la maison fût
+éveillée, il partit pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.
+
+Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il avait cru que
+l'obscurité dans laquelle il se débattait allait se dissiper, et que
+Soupert, avec son expérience de la vie, éclairerait son lendemain; mais
+Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et son lendemain
+était aussi plein d'indécision et d'incertitude que la veille.
+
+De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tiré qu'un seul
+enseignement, c'est qu'il avait été plus que naïf d'obéir à Ghislaine
+quand elle lui avait demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt
+fois dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces railleries
+pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il
+avait pu s'adresser.
+
+Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur
+son mariage «indispensable», il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile:
+évidemment la comparaison entre son procédé et celui de Soupert n'était
+pas à son avantage: Soupert s'était fait aimer par une fille qui était
+l'égale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était
+fait flanquer à la porte.
+
+Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait sa maîtresse; tandis
+que maintenant il fallait bien reconnaître que les probabilités étaient
+pour que lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.
+
+Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à chaque instant, il
+rentra demander si l'on n'avait rien reçu pour lui.
+
+Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à espérer qu'elle ne
+viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait été réellement blessée
+par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
+indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle commencerait sa
+journée par lui faire signifier congé; les prétextes ne lui manqueraient
+pas si, comme il était probable, elle ne voulait pas confesser la
+vérité. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il
+lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons
+s'enchaînaient dans son imagination enfiévrée.
+
+Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? Parce qu'elle
+avait repoussé un amant alors qu'il se présentait maladroitement et
+de façon à effrayer une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas
+nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui
+déplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait très bien
+lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il
+était tout disposé à se contenter de ce rôle... au moins en attendant.
+Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de
+ne trouver que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot,
+d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une
+au-devant de l'autre; leurs silences même auraient une douceur et une
+ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin ce serait
+un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majesté
+héréditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.
+
+Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et de repos après les
+angoisses de la journée.
+
+Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on pouvait croire que,
+plus tard, elle serait amenée fatalement à en accepter une autre: à lui
+de la préparer.
+
+Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir
+descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa
+concierge n'étant point femme à monter ses cinq étages pour la lui
+remettre: chaque fois il eut la même réponse: rien; à la dernière, sa
+concierge qui voyait son trouble, crut à propos de lui adresser un mot
+d'encouragement.
+
+--Ce sera pour demain.
+
+Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; Ghislaine n'avait
+rien dit, lady Cappadoce n'écrirait pas.
+
+Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde à la porte de la
+loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet
+d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiété il se pencha
+par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le
+nez, faisait son tri.
+
+--Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce sera pour la seconde.
+
+Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait partir à une heure pour
+Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que décidément Ghislaine
+acceptait la déclaration avec ses conséquences.
+
+Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, que Soupert
+le disait; pas si naïve, sa sortie; décidément, il était vieux jeu, le
+maestro.
+
+Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.
+
+--Monsieur Nicétas, une dépêche.
+
+Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche sûrement
+venait de Chambrais.
+
+Elle en venait en effet, et elle était signée de lady Cappadoce:
+
+«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai quand pourra être
+reprise.»
+
+Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison les leçons étaient
+momentanément suspendues.
+
+Était-ce momentanément?
+
+Après un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait
+attendre que lady Cappadoce le prévint; il fallait savoir et tout de
+suite, car malgré ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances;
+avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore tout à fait.
+
+Il écrivit:
+
+«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce mon respectueux hommage,
+et de la prier de me faire savoir si les empêchements dont parle sa
+dépêche semblent probables pour vendredi.»
+
+Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il était résolu, car
+c'était son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractère, violent
+au contraire et emporté; la réponse de la gouvernante déciderait la
+question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de rester dans le
+doute.
+
+Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle arriva:
+
+«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir M. Nicétas à l'avance
+lorsque les leçons pourront être reprises, mais en ce moment il y a
+empêchement à fixer une date.»
+
+A ce court billet était joint un chèque pour le paiement du mois.
+
+Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles à échafauder
+pour chercher un doute, c'était bien un congé, malgré la forme aimable
+dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
+avait trouvé un prétexte pour supprimer les leçons, et avec sa naïveté
+ordinaire, la vieille Anglaise croyait à une simple suspension.
+
+Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le revoir jamais, et
+elle prenait ses précautions pour qu'il en fût ainsi.
+
+Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre les siennes pour
+la revoir le jour même.
+
+Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché
+était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une
+condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre
+l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et
+cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour
+respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce
+qui arriverait.
+
+Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans
+l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si
+elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque
+chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady
+Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements
+n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa
+résolution.
+
+A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer
+avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de
+l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de
+voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la
+gare de Sceaux.
+
+Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet,
+qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner,
+mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne
+heure à Chambrais.
+
+Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle
+n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus
+naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des
+précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté
+à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première.
+Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le
+laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la
+chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait
+donc manoeuvrer autrement.
+
+C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et
+c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour
+rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept
+heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine
+devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être
+déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc
+finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des
+chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu;
+s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il
+ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de
+surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.
+
+Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins
+qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas
+prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
+déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit
+qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se
+cacher: c'était l'anéantissement de son plan.
+
+Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la
+porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là; assurément cette
+voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou
+rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui
+s'ouvrit.
+
+N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas
+n'attirerait-il pas l'attention?
+
+Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la
+première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire
+dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de
+se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement
+devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle
+de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se
+trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.
+
+Son intention n'était pas de se cacher comme la première fois, derrière
+un rideau, car les précautions prises indiquaient qu'il devait employer
+des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était quelque coin
+sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du château qu'il
+connaissait, elles étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
+n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces habitées par
+Ghislaine comme dans les autres?
+
+Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du
+choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisième, et se
+décida enfin pour un placard haut et profond qui servait à ranger les
+balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de ménage. Là,
+il devait être en sûreté; ce n'était pas l'heure de se servir de ces
+objets, et en ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait
+pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la porte sur lui.
+
+Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son aise pour prendre
+les positions qu'il voulait, il pouvait rester là une partie de la nuit.
+
+Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, il entendit qu'on
+entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.
+
+--Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, une jeune femme de
+chambre attachée spécialement au service de Ghislaine.
+
+Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées et venues qui
+vint faiblement jusqu'à lui.
+
+--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mère ce
+soir? demanda la femme de chambre.
+
+--Quand rentrerez-vous?
+
+--Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me ramènera.
+
+--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la clé.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans
+sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi
+Ghislaine devait se croire en sûreté.
+
+Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignât; mais
+peu importait, car son dessein n'était pas d'aller dans la chambre, il
+attendrait qu'elle vînt dans le cabinet de toilette.
+
+Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de lumière annonça
+qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit
+poser sa bougie sur une console; elle était à deux pas du placard, lui
+tournant le dos.
+
+Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un cri, il la prit dans
+son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:
+
+--Ce soir, je ne partirai pas.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de
+Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller
+son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil
+des nuits prolongées.
+
+--Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en
+toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de
+Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse,
+alors...
+
+Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que
+Philippe lui présentait sur un plateau.
+
+--Tire les rideaux.
+
+C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la
+place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions
+les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant
+la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de
+déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il
+n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez,
+et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient
+nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de
+satin rouge.
+
+--Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe.
+
+«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le
+prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche,
+portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux
+heures.»
+
+--Que me lis-tu là?
+
+--Rien que ce qui est sur la dépêche.
+
+Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait
+l'éclairage qu'il lui fallait.
+
+Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait
+lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même.
+
+Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute
+hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir.
+
+--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il.
+
+Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller.
+
+--Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté!
+s'écria-t-il tout à coup.
+
+Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût
+libre.
+
+A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider
+un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une
+séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite
+femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait
+enfin.
+
+Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au
+monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall,
+la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très
+bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion
+perdue qui ne se retrouverait pas.
+
+A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner,
+et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château
+où Ghislaine l'attendait, seule.
+
+En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en
+écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons
+rauques de sa voix tremblante.
+
+--Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait
+imaginé?
+
+Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt
+qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de
+Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
+remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les
+fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa
+nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.
+
+--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un
+ton affectueux et encourageant.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+--Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.
+
+Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à
+peine perceptible, elle murmura.
+
+--La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....
+
+L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons
+inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis,
+brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes.
+
+Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité,
+terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même
+l'envisager hardiment.
+
+Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes
+paroles la pousser, la forcer:
+
+--Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui
+t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai
+pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai
+l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il
+t'écoutait.
+
+Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya
+contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.
+
+Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la
+brusquer.
+
+--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.
+
+Puis, baissant encore la voix:
+
+--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour
+la musique....
+
+Un éclair le frappa:
+
+--Nicétas, s'écria-t-il.
+
+--Oui.
+
+Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de
+Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de
+Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il
+lui restait à dire.
+
+Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et
+la soutînt en même temps.
+
+--Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te
+recommander la réserve avec lui.
+
+--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette
+réserve.
+
+Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole
+de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire;
+si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce
+musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans
+doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était
+exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait
+facile.
+
+--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que
+cela puisse être.
+
+--Comment?
+
+--Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?
+
+--Oh! jamais.
+
+--Cependant?
+
+--Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude
+avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois
+étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des
+discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie
+de son caractère. Comment supposer...
+
+--Évidemment.
+
+--Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui
+une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand
+vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....
+
+--Et pourquoi?
+
+--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en
+retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de
+sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours
+vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et
+moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et...
+lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
+rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans
+doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché
+derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier
+mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre
+elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du
+scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et
+avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule.
+
+--Bien, ma fille.
+
+--Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?
+
+--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.
+
+--Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait
+de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je
+l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point
+et alors il se jeta à genoux....
+
+--Je comprends, passe.
+
+--Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la porte. Je recommençai
+à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais
+prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que
+j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler,
+je le menaçai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais
+décidée à tout, plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de plus;
+il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi.
+
+--Et depuis?
+
+--Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser
+la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir
+que les leçons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à
+ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai
+qu'on tînt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le
+dîner; je me croyais en sûreté. Hier soir....
+
+Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être
+à peine intelligible.
+
+--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les
+fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant.
+Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais
+en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la
+clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai
+dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la
+console....
+
+--Il était là!
+
+--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus
+appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à
+moi, il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était entrouverte.
+
+
+
+II
+
+Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son oncle, éplorée,
+haletante, et lui la tenait sans trouver un mot à dire, bouleversé par
+la douleur et aussi frémissant d'indignation.
+
+--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!
+
+Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux
+mouvements de fureur qui le soulevaient:
+
+--Le misérable!
+
+L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait osé craindre, et devant
+le désespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour
+la première fois il sentait toute l'étendue, il restait anéanti.
+
+Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle comprît
+qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque chose devait la
+relever et la soutenir c'était à coup sûr la certitude qu'elle ne serait
+pas abandonnée.
+
+--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler à un petit
+enfant, ta première pensée a été de m'envoyer cette dépêche.
+
+--N'êtes-vous pas tout pour moi?
+
+--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: je suis à toi,
+entièrement à toi et désormais je veux que nous vivions comme père et
+fille. J'ai eu tort de penser que tu étais assez grande pour n'avoir
+plus besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde dans ce
+malheur. Si j'avais été ce que je devais être, si j'étais resté près
+de toi je t'aurais protégée, ma présence seule eût empêché ce qui est
+arrivé.
+
+Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à peu la lumière se
+faisait.
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle.
+
+--L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand je t'ai donné lady
+Cappadoce, et je l'étais aussi quand j'ai provoqué ton émancipation;
+père, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au
+jour....
+
+Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé en ce moment ne
+pouvait qu'éveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint à
+temps.
+
+--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu ne voudras plus de
+moi.
+
+Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion qui disait combien
+profondément elle était touchée.
+
+--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer mon appartement ici,
+celui que je suis venu occuper quand tu es restée seule.
+
+--Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus malheureuse un jour
+que je ne l'étais en ce moment?
+
+N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua pour qu'elle fût
+obligée de le suivre.
+
+--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton
+état normal, et si tu étais forcée de te contraindre, si tu devais
+amener un sourire sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de
+larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. Nous partirons
+donc demain ou après-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et
+bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant que
+Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que
+s'il était aveugle.
+
+Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à dire était si
+délicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit
+n'avait pas fait que Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune
+fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât sans que cette
+innocence fût effleurée.
+
+--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés de revenir à
+Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-être. Sans doute, il
+est à espérer que cette crainte ne se réalisera pas, et même les
+probabilités sont pour la non réalisation; mais il faut la prévoir;
+dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque part où nous aurions la
+certitude de n'être pas connus, et nous attendrions.
+
+Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de
+sueur, il poursuivit:
+
+--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le répète, est en
+dehors de la probabilité, c'est pour que dès maintenant tu aies la
+certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous;
+que ce qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne sera
+connu de personne; enfin que pour te défendre, te sauver, compatir à
+ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une
+tendresse paternelles.
+
+Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole,
+étouffée par les larmes.
+
+--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps
+qu'il nous reste à passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les
+choses pour que notre départ paraisse à tous la chose la plus naturelle
+du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé une dépêche?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que cette dépêche soit
+une réponse à une lettre que tu aurais reçue de moi?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas été arrangé
+aujourd'hui; je te l'aurai proposé il y a plusieurs jours--ce qui a son
+importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous
+entendre définitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais présenter
+les choses à lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une
+voiture qui me conduira à Paris.
+
+--Vous voulez?
+
+--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que
+j'ai dit: je suis à toi, entièrement; si je vais à Paris c'est pour toi;
+je dois voir ce misérable.
+
+Elle eut un frémissement.
+
+--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom;
+aie confiance en moi.
+
+Elle releva la tête et lui tendant la main:
+
+--Toute confiance, mon oncle.
+
+--Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions de lady Cappadoce
+et à sa curiosité, viens avec moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel
+tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la
+veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait des courses à faire
+dans les magasins. Ce sera ton explication.
+
+Pendant que le comte annonçait son voyage à lady Cappadoce, si ébahie
+qu'on ne l'emmenât point qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre,
+Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer les
+traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle était
+prête à partir.
+
+En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: où
+désirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun désir, bien qu'elle ne fût
+pas plus blasée sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
+été réservés pour ses premières années de mariage. Si l'été leur
+interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord:
+la Hollande, la Norvège. Le Danemark ne la tentait pas plus que la
+Hollande, la Norvège que le Danemark.
+
+Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou
+au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux
+qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse
+qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite elle s'en excusa en
+priant son oncle de choisir lui-même le pays qu'il aurait plaisir à voir
+ou à revoir, et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce choix.
+
+Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligée de
+suivre son oncle, obligée de lui répondre, Ghislaine se calma. La honte
+de la confession commençait à perdre de son intensité première, en
+même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait dans la tendresse
+qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compté sur cette tendresse, et
+c'était cette confiance qui lui avait donné la force de l'appeler à son
+aide; mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont elle connaissait
+les idées et les habitudes d'indépendance, allait sacrifier ses idées
+et ses habitudes pour se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion
+qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.
+
+En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à l'hôtel:
+
+--Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que
+je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-être faudra-t-il que je
+revienne à une heure où il y a chance de le trouver.
+
+Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se fit conduire rue
+de Savoie où demeurait Nicétas; à sa demande, la concierge répondit que
+justement M. Nicétas était chez lui:
+
+--Au cinquième, la porte et gauche, au fond du corridor.
+
+Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour les mêmes raisons
+qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arrêtait à
+chaque palier: il fallait qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner
+par la colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, avec
+dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire à sa fin.
+
+Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré tout ce qu'il
+s'était dit et se répétait, il ne se sentait pas maître de ses nerfs.
+
+La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de lui un de ces
+hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et
+préparent leur joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la gauche.
+En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un
+gymnaste, les capacités et les exigences stomacales d'un gentilhomme
+campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur,
+également fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé
+à la retenue ou à la timidité.
+
+Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, crânement; la tête
+haute et le nez au vent, ne subissant d'autres règles que celles de sa
+fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience.
+Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer
+simplement chez ce misérable pour lui casser les reins et lui tordre le
+cou comme il le méritait; ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si
+l'honneur de cette pauvre petite n'eût été en jeu.
+
+Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de son caractère qui le
+rendait hésitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche
+gredin devant lui?
+
+Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et
+l'examina avec la curiosité d'une commère à l'affût de ce qui se passe
+chez ses voisins, le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait
+plus maître de soi.
+
+Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait
+indiquée la concierge, la clé dans la serrure.
+
+Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.
+
+--Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un homme mécontent
+qu'on le dérange.
+
+Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la clé accrocha
+dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:
+
+Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna la tête d'un
+mouvement impatienté; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva
+violemment:
+
+--Monsieur de Cham...
+
+Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique lui ferma la
+bouche si violemment que le nom fut coupé.
+
+--Ne prononcez pas de noms.
+
+De sa main levée il montra la porte et les quatre murs:
+
+--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.
+
+
+
+III
+
+La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait était plutôt un
+atelier de peintre qu'une chambre. Aménagée dans les greniers de cette
+vieille maison, elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le
+rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond
+n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement à ces
+hauteurs.
+
+Mais par où elle se rapprochait de ces logements, c'était par la
+pauvreté de son ameublement consistant en trois chaises de paille et
+une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
+recouvert de papier peint développé dans un angle pouvait le cacher
+derrière ses feuilles; au mur, en belle place, était accrochée dans
+un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un
+militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort
+provoqué l'étonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.
+
+--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer est l'aveu que vous
+savez ce qui m'amène.
+
+Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme qui reçoit un
+personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de
+défense:
+
+--Je suis à votre disposition, monsieur.
+
+Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispé; mais il se
+retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un
+peu de son sang-froid.
+
+--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, en sifflant ses
+paroles, ahi vraiment, à ma disposition, vous!
+
+Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que Nicétas baissa
+les yeux:
+
+--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de
+vous battre avec moi?
+
+--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous êtes ici.
+
+Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, d'un air de défi.
+
+De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de répondre,
+et au lieu de répliquer, à cette insolence, il continua:
+
+--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!
+
+--Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.
+
+M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié méprisante:
+
+--Décidément, vous êtes un sot.
+
+--Monsieur le comte!
+
+--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre
+vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de
+moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime.
+Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus
+sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas
+dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.
+
+Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance,
+ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné.
+
+--On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que
+vous êtes.
+
+--Alors, que voulez-vous?
+
+--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air
+menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on
+ne me met dehors.
+
+Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large
+poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés.
+
+--Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites
+en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et
+pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir
+d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on
+vous tire dessus.
+
+Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider.
+
+--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je
+compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire
+appel à un autre ordre de sentiments.
+
+--Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de
+mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est
+point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à
+d'autres sentiments.
+
+--Vous voulez de l'argent, vous?
+
+Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il
+ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il
+avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux
+noirs lançaient des flammes.
+
+--Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.
+
+--A qui?
+
+Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment,
+il la rabaissa.
+
+--A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne
+veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici
+la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur.
+
+--Que vous ne méritez pas?
+
+--Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute....
+
+--Votre faute!
+
+--....A mon crime il y a une explication et une excuse.
+
+--Une excuse au crime le plus lâche
+
+--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
+
+--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
+
+--J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette
+passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de
+moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
+laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il
+en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous
+qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique,
+rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur
+se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne
+l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur.
+En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant
+chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est
+venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour
+lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
+qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu
+me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais
+été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls,
+portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je
+ne l'ai pas prise.
+
+--Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul.
+Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle
+comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour
+respectueux et soumis, elle se donnerait:
+
+--Je n'ai point fait de calcul.
+
+--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez
+proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre
+maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous
+vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il
+l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même
+résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul
+était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous
+êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se
+jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres.
+
+--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je
+n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais
+que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne
+reposent sur rien.
+
+--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
+
+--A quoi bon? Et pourtant.
+
+Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais
+était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
+
+--Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais,
+et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous
+voyant vous l'a prouvé,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
+écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne
+répondait pas à vos accusations.
+
+--Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans
+avancer la main.
+
+Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit
+revenir sur ce premier mouvement de mépris.
+
+Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.
+
+--Donnez, dit le comte.
+
+Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut:
+
+«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
+
+«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
+
+«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous
+avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le
+nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à
+conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute,
+cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir
+de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
+doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous
+attendre, à vous guetter.
+
+«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en
+grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire
+ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires,
+les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les
+platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un
+sang de sauvage.
+
+«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le
+destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en
+vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une
+habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait
+avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été
+l'esclave, même dans l'amour.
+
+«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet
+amour.
+
+«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais.
+
+Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien
+recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort
+qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me
+conduisît à une résolution qui devînt ma force.
+
+«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement,
+c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé
+malgré moi.
+
+«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous
+revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous,
+vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être.
+
+«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours,
+c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les
+autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée.
+
+«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme
+idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que
+vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié.
+
+«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous
+jamais?
+
+«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande
+seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
+vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre
+notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences;
+les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant
+soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.»
+
+--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
+
+--Ce soir même.
+
+--Je la prends.
+
+Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la
+mettait dans sa poche.
+
+--La lira-t-elle? demanda-t-il.
+
+--Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse
+à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle
+tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un
+sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité.
+
+
+
+IV
+
+C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M.
+de Chambrais avait compté pour occuper Ghislaine.
+
+Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le
+changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha à
+elle-même, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.
+
+Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le meilleur des
+parents assurément, bon, prévenant, indulgent, affectueux, mais avec
+l'acuité de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément
+parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il ne se donnait
+pas entièrement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vînt déjeuner à
+Chambrais comme il lui en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait
+jamais l'heure du départ; toujours il avait les meilleures raisons pour
+rentrer à Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire
+importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus
+longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son
+affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était pour lui qu'une
+nièce, et non une fille.
+
+Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient quitté Paris pour
+Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppée d'une tendresse
+qu'elle avait si longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle
+l'imaginait, son angoisse nerveuse s'était fondue: elle n'avait point
+douté de lui quand il avait dit que «l'oncle désormais ferait place au
+père», mais ce n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague
+pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant ces paroles étaient
+réalité.
+
+Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était partagée en deux
+parts inégales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant
+les treize années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant
+partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture,
+l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes
+de sollicitude, de prévenance, de petits soins qui lui étaient
+instantanément revenus auprès de Ghislaine.
+
+Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, mais l'homme de
+devoir fut tout de suite à son aise; il n'eut qu'à se souvenir.
+
+Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris,
+et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupé qu'il avait
+fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de
+contrariété et de mélancolie.
+
+--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait
+esclave; et quand la liberté lui serait rendue, si jamais elle l'était,
+la vieillesse l'empêcherait d'en profiter.
+
+Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de
+Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; aussitôt il monta près
+d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les
+précautions d'un habitué des voyages.
+
+--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va être un plaisir pour
+moi?
+
+--Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.
+
+--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. C'est la première fois
+que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais
+jouir de tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu
+peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne
+suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des
+peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates,
+mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu
+sens, et ce me sera une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus
+charmant qu'une aurore!
+
+Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie
+sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette
+sévérité tenait à de certains scrupules: il voulait réserver à un mari
+aimé la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer un pareil souvenir
+en ce moment? Comment faire allusion à un mari ou un mariage? Ce
+mariage, c'était celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari,
+c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les évoquer serait une
+blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet
+avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?
+
+Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle s'était bâti
+entrait-il dans son désespoir? car pour elle ce mariage qu'elle désirait
+était rompu, et ce mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout
+ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile que dangereux.
+Si ce projet pouvait être jamais repris, ce qu'il ignorait lui-même, ce
+ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait à
+cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il devait se
+renfermer en attendant.
+
+Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu du ciel, les
+hautes cheminées et les combles du château d'Écouen; à gauche c'était
+Chantilly, ses étangs, sa forêt et son château: les sujets de causerie
+s'enchaînaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrière,
+ni de réfléchir.
+
+Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, où pour la première
+fois elle vit la mer, à Anvers où les Rubens de la cathédrale et les
+Metsys du Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.
+
+Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut
+succédèrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux
+éblouissements des Rubens, les révélations des Rembrandt de La Haye et
+d'Amsterdam.
+
+Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journée écoulée,
+s'applaudissait d'avoir eu cette idée de voyager, car chaque soir il
+la trouvait plus calme que la veille, plus reposée: évidemment la
+distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en eût conscience.
+Ce n'était pas seulement une distance matérielle qui l'éloignait de
+Chambrais, c'était encore une distance morale: l'angoisse des premiers
+moments s'affaiblissait.
+
+A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à sa disposition
+pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son
+vissage ou dans son attitude, des traces évidentes de trouble; des plis
+au front et aux lèvres, des contractions aux paupières, une profondeur
+de regard qui disaient que son sommeil avait été agité, mais il lui
+semblait que ces plis étaient maintenant moins profonds qu'en quittant
+Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient peu à peu, il se
+disait que bientôt ils disparaîtraient entièrement si des complications
+ne se présentaient pas.
+
+C'était un grand point obtenu que cette amélioration continue, et tel
+qu'on pouvait espérer la guérison dans un délai donné, mais il y en
+avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour
+quelques semaines encore.
+
+Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait pas, et il y avait
+certaines questions qu'une mère seule aurait su adresser à cette jeune
+fille. Condamné au silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher
+de deviner ce qui était impossible à demander, mais encore était-ce avec
+une extrême réserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement
+il était sûr de la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et
+honteuse pour plusieurs heures.
+
+Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher en elle un
+indice qui fut une lumière, et s'il en trouvait un plus ou moins
+caractéristique, il ne l'acceptait jamais sans hésitation: parce que ses
+yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; parce que
+son regard avait perdu de sa vivacité; parce que sa peau se décolorait,
+en résultait-il nécessairement qu'il devait croire à une grossesse?
+Et des raisons toutes simples ne se présentaient-elles pas aussitôt à
+l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux
+extrêmes?
+
+Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?
+
+Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances qui se présentaient
+dans ses observations, et il l'était aussi peu que possible, surtout en
+cette partie de la médecine.
+
+Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait offrir quelque
+précision il interrogeait Ghislaine, mais d'une façon si vague que les
+réponses qu'il obtenait ne pouvaient guère avoir de sens.
+
+Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait si elle avait mal à
+l'estomac, et quand elle avait répondu négativement il n'insistait pas.
+
+Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût jamais de bouillon
+gras et qu'elle ne bût plus de vin? Ne l'était-il pas qu'elle demandât
+toujours de la salade et des fruits?
+
+Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse,
+souffert de névralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir
+si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son
+insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du
+tout.
+
+--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux
+dents, alors j'avais pensé...
+
+--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.
+
+--Tant mieux!
+
+Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger soulagement et un
+mince sujet d'espérance: si la grossesse se manifeste quelquefois par
+des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne
+signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: Ghislaine ne souffrait
+pas des dents, voilà tout; rien ne prouvait qu'un autre symptôme
+n'éclaterait pas le lendemain, décisif celui-là.
+
+Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se partageait en visites
+aux musées, aux collections particulières et en promenades aux environs.
+Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture
+sur le quai de l'Y, et là ils montaient dans l'un des nombreux petits
+bateaux à vapeur prêts à partir; au hasard, ils verraient bien où ils
+arriveraient.
+
+Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un vapeur sans autre
+but que de passer entre des rives fraîches et vertes, de chaque côté
+desquelles s'étalaient d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et
+là un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit
+en tuiles noires, ils étaient arrivés à un gros village appelé
+Monnickendam; là M. de Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où
+l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'île de Marken,
+et il proposa cette excursion à Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce
+serait sa première promenade sur mer; le temps était beau, la traversée
+du détroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'était
+charmant.
+
+La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent au milieu
+d'une mer glauque, laissant derrière eux les clochers de Monnickendam,
+et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume légère se
+découpait sur un ciel d'un gris tendre. C'était à peine si la légère
+brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine
+ne tarda pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se troubla.
+
+Était-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le
+mal de mer?
+
+Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue qui protège l'île
+contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiété qu'il n'avait jamais
+mise dans ses questions:
+
+--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?
+
+Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'éveillant, elle
+avait des nausées.
+
+
+
+V
+
+D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il
+connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu
+à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de
+ces longues explications auxquelles il se plaisait.
+
+Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent
+ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un
+groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que
+par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes,
+ils s'arrêtaient un moment.
+
+Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam
+furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais
+prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour
+parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses
+réflexions.
+
+Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer
+survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que
+trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà
+observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac,
+les dégoûts pour certains aliments,--c'était bien une grossesse.
+
+Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit,
+ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains
+et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait
+envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité.
+
+--Une Chambrais!
+
+Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire
+dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus
+ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec
+Ghislaine.
+
+Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer
+leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin
+zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une
+table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait
+plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux
+noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
+beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui
+occupaient les tables voisines.
+
+Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à
+sortir, elle ne l'était point.
+
+--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.
+
+--Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je
+vous prie de me donner quelques instants.
+
+--Tu as quelque chose à me demander?
+
+Elle baissa la voix:
+
+--Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de
+savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?
+
+--Ah! tu as remarqué que j'insistais.
+
+--Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous
+m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez
+quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au
+contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à
+vous demander.
+
+Avant qu'il pût répondre, elle continua:
+
+--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour
+adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de
+Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée
+dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je
+le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas.
+Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous
+m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir
+à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger,
+où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en
+état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à
+ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément.
+
+--Au moins est-ce leur sens.
+
+--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre;
+mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit,
+ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et
+ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures
+où je me demande si j'ai ma tête.
+
+--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà, n'était
+la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines
+paroles.
+
+Elle lui prit la main et l'embrassant:
+
+--Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus
+forte que vous ne pensez.
+
+--Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce
+que je dois faire, comme une brave que tu es.
+
+--Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le
+désespoir qu'on prend quelquefois le courage.
+
+Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée
+contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et
+s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait
+ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de
+quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en
+lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait
+dire pour n'en pas trop dire.
+
+--Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé
+visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas
+seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les
+craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient
+pas de se réaliser.
+
+--Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.
+
+Il inclina la tête d'un signe affirmatif.
+
+--Elles paraissent se réaliser.
+
+Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens:
+
+--Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te
+parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons
+à craindre une grossesse.
+
+Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas
+ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par
+un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.
+
+--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de
+liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois
+t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous
+ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés
+dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un
+médecin....
+
+--Oh!
+
+--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle
+épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à
+attendre en prenant nos précautions.
+
+Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts
+crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses
+bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.
+
+--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve
+pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa
+faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une
+grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne
+l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc
+résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté...
+ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de
+revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions
+à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais
+pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces
+ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
+cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour
+cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien,
+n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère.
+
+Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le
+comprenait pas, comme il l'avait cru.
+
+--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie,
+et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce
+qu'il convient de faire?
+
+--Oh! sans doute.
+
+--Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours,
+j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à
+le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis
+est réfléchi: tu peux avoir confiance.
+
+--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous
+dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est
+là ce que je ne comprends pas.
+
+--Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté
+pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la
+Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais
+je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu
+me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à
+Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières
+y reviendra...
+
+Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme
+s'il ne l'avait pas remarqué:
+
+--Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de
+la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de
+comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte
+sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour
+le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison
+la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous
+ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac
+de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous
+descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence,
+Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
+étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont,
+mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et
+d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en
+parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand
+nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à
+être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons
+pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans
+un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et
+assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon
+médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né
+de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons
+à Chambrais.
+
+--Et lui?
+
+--Qui?
+
+--L'enfant, murmura-t-elle.
+
+--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée.
+
+--Mais c'est l'abandonner!
+
+--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel;
+peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri:
+«C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
+penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom.
+S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les
+précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange
+seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement
+nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour
+être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas
+perdu.
+
+--Et après?
+
+--Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je
+surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans
+la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car
+il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce
+que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être
+croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux,
+moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu
+près.
+
+
+
+VI
+
+Pour éviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de
+Chambrais voulut que Ghislaine écrivît à celle-ci leur projet de voyage
+en Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait rien à dire.
+
+Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, et beaucoup.
+
+--Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces
+voyages qui s'enchaînaient sans raison? Était-ce un prétexte pour lui
+faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en
+était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'était pas
+femme à s'imposer.
+
+Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; mais ce
+souci égoïste de ramener tout à soi la tira d'embarras: comme il n'avait
+jamais été question de se priver des services de lady Cappadoce, elle
+put démontrer avec la persuasion de la vérité que cette idée ne reposait
+sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui,
+avait pris plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
+voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voilà tout;
+c'était bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentât de ces
+explications.
+
+Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de Chambrais à qui elle
+essaya de présenter des objections de convenance sur ce long tête-à-tête
+entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut
+reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se mettre en tiers dans ce
+tête-à-tête comme elle l'aurait désiré.
+
+Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que
+cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, et elle ne s'expliqua cette
+bizarrerie que par la haute compétence qu'elle s'attribuait dans les
+questions d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, qui était
+un ignorant présomptueux--comme tous les Français d'ailleurs--prenait
+ses précautions pour n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui
+l'auraient humilié.
+
+Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux partis à prendre:
+se soumettre ou se fâcher. Son premier mouvement fut de retourner en
+Angleterre; mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne rentrer
+dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage qui devait la
+rétablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore
+attendre, elle trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment que
+de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blessé qu'il fût,
+et elle se soumit.
+
+Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eût
+à prendre des précautions pour sauver les apparences; il avait aussi
+à faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui
+s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner d'une absence
+de près d'un an.
+
+Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques jours qu'ils
+passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le même: on félicita le comte
+et on complimenta Ghislaine:
+
+--Charmant voyage!
+
+--Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?
+
+Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous qu'elle était
+heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage.
+
+Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire que Ghislaine avait
+dû mettre sur ses lèvres pour parler des «joies de ce charmant voyage»
+était un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant de Paris, elle
+put déposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme.
+
+Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait.
+
+Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères dans laquelle elle
+entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle?
+
+Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se
+penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosité ignorante: mère!
+enfant! que de questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne
+pour l'éclairer.
+
+Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements
+pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils étaient dictés
+par l'expérience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
+croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête homme au monde que
+son oncle, de plus droit et de plus délicat que lui, mais malgré tout,
+au fond de sa conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues
+protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas à
+étouffer; les mères se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle
+sacrifiait son enfant à son propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de
+son nom.
+
+Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, elle fut sur le point
+de se confesser à son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et
+n'était rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel
+titre? En appuyant sur quoi?
+
+Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le
+sentait-elle assez fermement pour avoir la force de résister à son
+oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle?
+
+Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était obligée de convenir
+que cet amour des mères pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices,
+et ces héroïsmes dont parle la tradition, était bien faible en elle, si
+même il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans
+son esprit, c'était une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment
+passionné. L'illusion n'était pas possible: sa vie serait manquée dans
+tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans
+l'amour; elle aurait un enfant sans la maternité.
+
+Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait régulièrement pendant
+qu'elle tournait ses tristes pensées, et si absorbantes qu'elles
+fussent, elles cédaient cependant aux distractions du voyage.
+
+Enfermée à Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au
+même point: la grossesse, l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte,
+mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la
+secouer.
+
+A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes après les autres eussent
+été éternelles à passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si
+remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.
+
+A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par la fièvre et les
+tristes réflexions, eussent été terriblement longues: à Andermatt ou à
+la Furca, la fatigue les faisait courtes.
+
+Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé précisément à ce que
+Ghislaine ne se fatiguât point, et leurs promenades avaient été limitées
+en conséquence. Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, elles
+avaient au contraire une heureuse influence sur son état général, il les
+avait peu à peu allongées.
+
+Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni chétive; élevée à
+la campagne dans la liberté du plein air, elle n'avait pas besoin de
+ménagements et de précautions qui eussent été indispensables à une
+Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme
+le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fît de l'exercice, elle
+mangerait; qu'elle se fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en
+mouvement, elle échapperait aux rêveries de la réflexion et du retour
+sur soi,--le point essentiel à obtenir.
+
+La réalité justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et
+elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'étaient
+manifestés en Hollande disparurent.
+
+Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les
+lacs de la frontière italienne, puis en septembre ils commencèrent leur
+vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en novembre.
+
+Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage
+ou dans son attitude provoquât la curiosité, et les personnes de leur
+monde qu'ils avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à Rome
+n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: à la vérité, on pouvait
+trouver qu'elle portait des vêtements un peu larges, mais il y avait
+à cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans
+aller en chercher d'invraisemblables: la liberté du voyage, la chaleur
+et, plus que tout, le dédain de la toilette qui chez mademoiselle de
+Chambrais était notoire.
+
+Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer à ces rencontres
+et de disparaître, comme il était arrivé aussi pour M. de Chambrais
+de se débarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine
+confiance dans ce vieux domestique attaché à son service depuis plus
+de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre
+maître du secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller des
+travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue
+de Rivoli, Philippe fut donc renvoyé à Paris avec ordre de presser
+les ouvriers de façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier
+janvier.
+
+Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une soirée de beau temps, la
+mer devant être plus douce à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en
+voiture à travers les Calabres et le Sicile.
+
+Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix de M. de Chambrais.
+Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette époque,
+il n'imaginait guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, mais
+il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et
+d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme,
+Bagaria, l'idée lui était venue qu'on serait là à souhait pour se
+cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, à l'abri de toute
+surprise.
+
+Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui en était resté
+assez vivace pour s'imposer le jour où il s'était demandé dans quel pays
+Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile
+et à Bagaria.
+
+Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle
+lui avait tant parlé? Depuis trois mois la question s'était posée à
+chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivée à
+Palerme approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. Elle
+resta là assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de
+l'horizon. Enfin un point plus sombre se détacha sur la ligne indécise
+où la mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le panorama
+verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au
+cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.
+
+--Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard charmé qu'elle avait
+fixé sur lui.
+
+Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; et quand elle se trouva
+installée dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du
+Monte-Catalfano, elle éprouva un sentiment de tranquillité et de repos,
+presque de confiance. A la vérité, ces jardins, tout pleins d'ermitages,
+de ruines et de grottes avec des statues de personnages à figure de
+cire ou de bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, mais
+qu'importait? ces «embellissements» n'avaient pas supprimé l'admirable
+vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre
+là, enfermée ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se promener
+que les allées plantées d'orangers de ces jardins, cette vue lui
+ouvrirait au moins des échappées au dehors et cela suffirait.
+
+Cependant ces trois mois furent longs à passer et les promenades dans
+les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi
+pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouvé
+moyen de les couper de temps en temps.
+
+Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un médecin depuis leur
+départ de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de
+toutes sortes, pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités
+dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant
+peu à peu à ce médecin, Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au
+moment décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un point que
+lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.
+
+Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile ni sous son vrai nom,
+ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que
+c'était un client sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi
+quand il avait demandé à un médecin de Palerme, réunissant à peu près
+les conditions de savoir et d'âge qu'il voulait, de venir une fois
+par semaine à Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptée avec
+empressement.
+
+Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de
+précautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs années.
+On trouva une femme de pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait
+certaines garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit:
+jeune encore, superbe de force et de santé, elle avait déjà eu cinq
+enfants; sans être à son aise, elle n'était point misérable, et sa
+maisonnette, bâtie au bord de la mer, était plus propre que celles de
+ses voisins.
+
+Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-même et
+dont elle surveilla l'exécution pièce par pièce, sans que son oncle s'en
+fâchât: certes, il lui déplaisait de voir en elle le développement d'un
+sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il était bon qu'elle
+s'occupât à quelque chose.
+
+
+
+VII
+
+M. de Chambrais était depuis trop longtemps éloigné de Paris pour ne pas
+vouloir rentrer en France aussitôt que possible, il le voulait pour lui,
+car les journées commençaient à être terriblement longues; et il le
+voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait
+duré quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur
+départ, fixé pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il
+fallait être certain à l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter
+les fatigues de la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris
+celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant à
+Chambrais personne ne pût trouver en elle le plus léger indice qui
+permît un soupçon.
+
+--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le
+médecin venait à Bagaria.
+
+Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné une partie de la
+vérité, et il était trop italien pour ne pas accepter tout ce que le
+comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donné une jeune femme à
+soigner et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; on l'avait prié
+de déclarer l'enfant comme né de père et de mère inconnus, il avait fait
+cette déclaration sans laisser paraître la plus légère surprise, et de
+cette enfant--une fille--il avait voulu être le parrain avec sa femme
+pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines à Paris,
+poste restante, à de certaines initiales, un bulletin de la santé
+de l'enfant, il trouvait ces précautions toutes naturelles et ne
+s'offusquait pas qu'on les prît avec lui; jamais d'opposition, de
+contradiction, de suspicion:--«Vous voulez? rien de plus facile, et avec
+le plus grand plaisir, très heureux de vous êtes agréable.»
+
+Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, il avait pour la
+première fois résisté.
+
+--Je comprends votre désir de rentrer en France, je dirai même que je le
+partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une
+belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires,
+les relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous voir
+partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder toujours. Mais il
+ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se
+sont passées pour madame votre fille--il avait toujours appelé Ghislaine
+«Madame votre fille»--d'une façon extraordinairement providentiellement
+favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
+aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions en usage
+en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans
+aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus
+régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le rétablissement
+s'opère si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me
+demandait d'examiner madame votre fille, moi médecin, je serais dans
+l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas
+primipare.
+
+Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point,
+mais il ne convenait pas à son adresse de laisser voir jusqu'où il
+allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de
+façon à ce que le comte pût les interpréter comme il voudrait:
+
+--En ne considérant que la question de beauté chez la femme, c'est
+quelque chose cela. On croit généralement que la grossesse et
+l'accouchement laissent des stigmates ineffaçables; mais c'est là une
+opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. Sans doute
+il arrive quelquefois et même il arrive souvent que ces stigmates
+existent, mais il se produit aussi des cas où ils manquent absolument,
+et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de
+madame votre fille, si vous permettez, en différant votre départ de
+quelques semaines encore, qu'elle se rétablisse complètement.
+
+Comment résister? Après tout, quelques semaines de plus ou de moins
+étaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles étaient décisives
+pour la santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
+voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait
+être donnée sans provoquer les interprétations.
+
+Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle avait demandé que la
+nourrice lui amenât sa fille tous les jours et quand elle avait commencé
+à sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
+nourrice.
+
+De même que M. de Chambrais avait été peu satisfait du soin qu'elle
+mettait à la layette, de même et plus vivement il fut fâché de la voir
+donner à cet enfant des témoignages d'affection et de tendresse.
+
+--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas
+avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le père?
+
+A mesure que le moment du départ approchait, les visites de Ghislaine
+chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers
+jours, elles n'avaient été que de quelques instants, mais peu à peu
+elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture qui
+l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre à
+une heure chaque fois plus reculée.
+
+On était en mars, et dans ce climat méditerranéen les journées étaient
+déjà chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de
+l'ouest il apportait le parfum et même les pétales des amandiers, des
+abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de
+Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait
+au bord du rivage à l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait
+apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la
+nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à son ménage,
+ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin
+d'elle.
+
+Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent joué à la maman
+avec ses poupées pour savoir comment on tient un bébé, et tout de suite
+sa fille s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans
+pleurer.
+
+Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser
+qu'avec horreur, c'était la sienne aussi, et cependant elle allait
+l'abandonner!
+
+Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à son oncle et
+qui l'avaient si douloureusement tourmentée lui revenaient avec plus
+d'intensité maintenant que cet enfant n'était plus un être vague, que
+son imagination se représentait difficilement.
+
+Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, elle avait
+voulu qu'on le lui montrât; mais dans son état de prostration, elle
+l'avait à peine regardé, et le souvenir indécis qui lui en était resté
+était celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant
+à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, elle s'était dit que
+décidément ce qu'elle avait prévu se réalisait: elle n'avait point le
+sentiment de la maternité; et continuant son examen, elle s'était dit
+aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi c'est le
+père aimé que la mère cherche et trouve dans son enfant, comment
+aimerait-elle celui-là?
+
+C'était donc par devoir plutôt que par tendresse qu'elle avait voulu que
+la nourrice le lui apportât tous les matins; la seconde fois, elle ne
+l'avait pas vu moins laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus:
+que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les
+directions, au hasard, sans paraître rien voir, ces lèvres qui ne
+s'ouvraient que pour sucer le lait resté dans les plis de la bouche ou
+pour crier?
+
+Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans
+sa petite main et le serra, en même temps ses joues se plissèrent et ses
+yeux vagues exprimèrent un sourire.
+
+Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête aux pieds, et fit sauter
+son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eût
+reçue, ce sourire venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel
+qu'elle se croyait incapable d'éprouver.
+
+Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. Le lendemain
+l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mère faisait pour la
+prendre; le surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça son
+nom:
+
+--Claude.
+
+Puis comme elle le répétait avec une intonation de tendresse, elle crut
+remarquer que la petite la regardait de ses yeux pâles en souriant,
+comme si c'était pour elle une agréable musique que cette voix qui la
+caressait; elle le répéta:
+
+--Claude, Claude.
+
+Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps elle chercha à
+produire des sons qui, bien que n'arrivant pas à l'articulation n'en
+étaient pas moins pour Ghislaine une réponse.
+
+Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie expérimentale,
+n'était pas en état de décider ni même de se demander si ce sourire et
+ces sons étaient nés d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le
+produit d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, lui
+souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus éloquente que
+celle des savants, celle que la mère,--humaine ou bête, parle à son
+enfant et que l'enfant parle à sa mère.
+
+Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait de rester
+dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la
+nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
+d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou
+piaillaient.
+
+Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que le médecin autorisait
+enfin leur départ, elle demeura anéantie.
+
+--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se méprenant sur la cause de
+son émotion.
+
+--Je ne crains rien.
+
+--Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année dernière à pareille
+époque; à vrai-dire même, tu es peut-être en meilleure santé, fortifiée
+par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus
+léger soupçon.
+
+--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?
+
+--L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue
+absence serait impossible à expliquer, elle n'a que trop duré. Je
+comprends que décidément j'ai eu tort de te laisser voir cette petite
+tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
+l'avait enlevée le premier jour, comme il était convenu, tu accepterais
+aujourd'hui notre départ sans penser à le retarder.
+
+--C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un certain point
+naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.
+
+--Impossible?
+
+--A ce moment, cette enfant ne représentait pour moi qu'un sentiment
+confus, aujourd'hui elle est ma fille.
+
+--Dis qu'elle est celle de ce misérable.
+
+--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un père, faut-il
+qu'elle n'ait pas de mère.
+
+--Alors, que veux-tu?
+
+--Je voudrais ne pas l'abandonner.
+
+--Comment?
+
+--Mais en restant près d'elle, en la gardant avec moi.
+
+--Ici?
+
+--Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.
+
+--Et ta réputation, ton honneur?
+
+--Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou mon honneur à ma fille?
+C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je
+suis libre, qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger,
+sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de
+Chambrais ne serait pas atteint.
+
+--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi.
+Si depuis bientôt un an je t'ai aimée et soutenue avec une tendresse
+paternelle, j'ai par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu
+en conviendras, n'est-ce pas?
+
+--De tout coeur.
+
+--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec
+la liberté dont tu parles: moi ton père, moi chef de famille, je ne
+permets pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse te
+pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai
+imposée, je l'ai prise avec l'autorité que me donne l'expérience de la
+vie et j'en assume toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle
+de la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; d'ici là tu
+décideras.
+
+--N'admettez pas un seul instant la pensée que je puisse vous désobéir,
+nous partirons samedi.
+
+--Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait t'empêcher de te
+suicider. Maintenant que ta résolution est prise, comprends que pas plus
+que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que
+les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; puis je viendrai la
+chercher et l'amènerai en France, près de Paris, où je pourrai la voir
+et la surveiller.
+
+
+
+VIII
+
+Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut
+arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu
+avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire
+immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons,
+aussi y tenait-elle.
+
+Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs
+heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud,
+le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les
+journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc
+le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à
+ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand
+talent.
+
+Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de
+l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois
+se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le
+maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne
+pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois
+qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice
+qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en
+fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le
+distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours
+prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller,
+à recevoir qui il voudrait inviter.
+
+Lady Cappadoce avait été positivement renversée.
+
+--Mais les leçons....
+
+--Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer
+mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et
+je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai
+disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M.
+Casparis....
+
+--Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce,
+poussée par la passion musicale.
+
+--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie
+m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
+d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle.
+
+--La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture.
+
+Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:
+
+--Peut-être l'ennuierait-elle davantage.
+
+--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce
+avec un mélange d'aigreur et de compassion.
+
+--Je dois donc la lui éviter.
+
+--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?
+
+--Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante
+de les faciliter.
+
+Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux
+arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait
+inspirés à Ghislaine.
+
+Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils avaient parlé
+de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son
+intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans
+doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais
+connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas
+se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et
+régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence,
+peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à
+quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?
+
+Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de
+gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules.
+
+C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle
+n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait.
+
+--Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire,
+mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière
+et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.
+
+--Comment serait-elle autre?
+
+--En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton
+père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge
+est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es
+émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au
+château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à
+moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et
+égaieraient cette monotonie?
+
+--Est-ce donc possible?
+
+--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible,
+et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir.
+
+--Je veux tout ce qui peut vous être agréable.
+
+--Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour
+les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est
+pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et
+d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.
+
+C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui
+avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il
+n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au
+trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait
+que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais
+impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande
+qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce
+mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne
+réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements
+les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que
+c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de
+ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien
+à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.
+
+De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste:
+d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible
+d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le
+reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le
+serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la
+sixième.
+
+Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux
+alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas
+la bataille?
+
+Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de
+s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté.
+
+Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom
+du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation
+douloureuse:
+
+--Vous avez invité M. d'Unières!
+
+Il évita de la regarder.
+
+--M'était-il possible de faire autrement?
+
+--Mais après ce qui s'est passé....
+
+--C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à
+l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de
+lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous
+ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui
+d'Italie, sans que je lui donne des explications.
+
+--Des explications?
+
+--Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais
+écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous
+examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand
+contentement.
+
+--Vous avez dit cela?
+
+--N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un
+autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande,
+moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez,
+je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait
+une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.
+
+--N'était-ce pas le mieux?
+
+--Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas cette injure, et je
+n'étais pas en disposition d'en faire à un homme tel que lui, que
+j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage
+par ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. Depuis, nous
+sommes restés en correspondance; il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a
+parlé de toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous rentrons,
+la première personne que je dois voir, c'est lui.
+
+--Et après?
+
+--C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous aviserons.
+
+--Je vous assure qu'il m'est très pénible de me trouver avec M.
+d'Unières.
+
+--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette
+impression pénible se calmera et passera....
+
+Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc
+l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas
+paraître intervenir dans le choix des invités de son oncle.
+
+--N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unières vous
+entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?
+
+--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.
+
+--Alors?
+
+--Je répondrai ce que tu voudras.
+
+--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.
+
+--J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des tiennes; mais
+puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne
+sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas
+être devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons et je
+n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des
+échappatoires; les médecins conseillent de ne pas te marier trop jeune;
+enfin je gagnerai du temps.
+
+--Il faudra toujours se prononcer à un certain moment.
+
+--Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on ne veut pas de lui et
+qu'alors il se retire.
+
+--Et s'il ne se retire pas?
+
+--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment sérieux,
+profond, et dans ce cas ce sera à toi de voir comment tu veux répondre
+à cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper de
+cela. En vertu de certaines idées, dont je sens toute la force, tu crois
+devoir renoncer à ton mariage avec d'Unières....
+
+--Avec lui et avec tout autre.
+
+--Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne romps pas ce mariage
+brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou
+en blessant d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.
+
+Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question
+entre M. de Chambrais et le comte d'Unières, et les raisons les
+meilleures s'enchaînèrent pour le justifier:
+
+Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de
+mariage, c'était d'abord par estime et par amitié pour le mari qui se
+présentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine
+était parfaitement en âge de se marier. Mais quand l'indisposition qui
+avait nécessité leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des
+médecins, il était revenu sur cette opinion.
+
+S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient se marier à
+dix-huit ans et même à seize, il en est d'autres pour lesquelles les
+mariages précoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux
+fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet développement
+qui, pour la Française, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans.
+Sans doute, Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant elle se
+trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable qu'on attendît
+ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait
+retardé, mieux s'en trouverait sa santé.
+
+A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre
+moral non moins grave pour M. de Chambrais.
+
+S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le comte d'Unières, il
+ne voulait cependant pas la marier à lui tout seul, et sans que par un
+choix librement fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand on ne
+connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine
+accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas
+elle-même--ce que justement il voulait. De là la vie nouvelle qu'il
+avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se
+déciderait, ce serait en connaissance de cause.
+
+--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de
+d'Unières, après ces explications, le mariage dépend de vous et est
+entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices,
+j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de
+meilleures conditions que vous.
+
+
+
+IX
+
+Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le seul homme qui pût
+faire revenir Ghislaine sur sa résolution: qu'il ne réussit pas et
+qu'elle s'obstinât dans son idée, qu'elle n'était pas digne de se
+marier, elle en arriverait un jour à reconnaître Claude; à la vérité,
+tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que
+lui donnait sa qualité d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine,
+empêcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle
+serait libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.
+
+Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des
+députés, le comte d'Unières s'était déjà placé à la tête du parti
+royaliste. Son élection violemment contestée l'avait, dès son entrée
+à la Chambre, amené à la tribune; et aux premières phrases il s'était
+révélé orateur. Il était facile de contester ce qu'il disait, il était
+impossible de ne pas écouter avec plaisir la langue qu'il parlait,
+abondante, imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue,
+avec des redites et des périodes inachevées, mais originale toujours,
+ne ressemblant pas plus à la phraséologie vague des avocats, qu'à la
+platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'élan,
+passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions littéraires, ni le
+bon goût, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraîner les
+esprits et d'ébranler les coeurs.
+
+On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, charmé bien
+vite, et son élection, qui pouvait être cassée dix fois, avait été
+validée. Ce fort et ce violent, qui était aussi un timide, serait
+probablement resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès
+l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours il s'était
+montré l'homme de son début.
+
+Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes pour se faire
+aimer, mais d'Unières n'était pas passionné seulement dans ses discours,
+et les passionnés enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par sa
+propre flamme met le feu à votre esprit et à votre coeur; avec cela beau
+garçon, d'une élégance simple, d'une distinction affable, tendre comme
+une femme, il entraînerait Ghislaine.
+
+Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, pour
+l'avoir rencontré trois fois, elle avait été à lui; maintenant, quoi
+qu'elle voulût, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence
+qu'il exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé paraître,
+en le voyant sur la liste des invités: indifférent, elle n'eût pas
+craint de se trouver avec lui.
+
+Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de
+Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet émoi,
+était la crainte que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi
+eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans une prudente réserve,
+mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient
+été menées à un point si avancé l'année précédente, et quand il lui
+disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu entrer dans des explications
+telles que le mieux encore était de s'en remettre au tact de d'Unières
+qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.
+
+Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité comme les autres,
+d'Unières, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir
+accaparer Ghislaine comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le
+déjeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc,
+il loua discrètement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la
+première fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pût donner
+à supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour.
+S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient sortis des mains de
+Le Nôtre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprès taillés à
+l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,
+Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allées et les pièces
+d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-être, il était l'homme de la
+tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant
+trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne parla que des
+oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, très
+simplement, sans aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et
+les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste,
+pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-même.
+
+--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités partis, il fut seul
+avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unières; n'a-t-il pas été
+parfait?
+
+Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré d'une grande
+discrétion.
+
+--Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.
+
+Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lèvres et qui
+était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion de le connaître mieux.
+Mais elle ne voulait pas gêner son oncle dans ses relations. Et en même
+temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât franchement,
+qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir d'Unières, et son oncle
+assurément la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à
+distance s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait renoncé
+à se marier? Au contraire, s'il ne lui était pas indifférent, pourquoi
+s'obstinait-elle à ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent
+qu'elle laissât lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons
+qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne
+comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fût
+un empêchement à ce mariage qu'il voulait.
+
+Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent qu'il plut à son
+oncle, non seulement à Chambrais où il n'y eut pas de réunion sans lui,
+mais encore à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes les fois
+qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis à
+l'Opéra, où son oncle se fit céder une loge par un de ses amis.
+
+Ce fut un événement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit
+paraître dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crêpe
+blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration
+et d'envie à plus d'une femme.
+
+--Quelle était cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait,
+et qu'on voyait pour la première fois à l'Opéra?
+
+Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde
+affirmaient que c'était la nièce du comte, la princesse Ghislaine;
+d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,
+ni ne l'ayant jamais rencontrée.
+
+Le collier trancha le différend; des femmes d'un certain âge, qui
+avaient été en relations avec la mère de Ghislaine, reconnaissaient ce
+collier fameux par la beauté et la pureté des quatre cents perles qui le
+composaient:
+
+--C'est le collier des princesses de Chambrais.
+
+--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette
+importance?
+
+C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce bijou comme il avait
+exigé la robe décolletée, au grand étonnement et à la grande gêne de
+Ghislaine qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un de ses
+axiomes.
+
+--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la
+toilette était la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre
+distinction?
+
+--Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou quand on ne doit pas
+se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.
+
+Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de donner ses autres
+raisons qui étaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que,
+quand le comte d'Unières viendrait dans sa loge, tout le monde eût les
+yeux tournés vers cette loge.
+
+Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_,
+on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte
+d'Unières, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir
+les fiançailles «d'une des plus nobles héritières du faubourg
+Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques
+du parti monarchique».
+
+Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait,
+non les français bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond
+mépris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas,
+en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille
+et même de l'avant-veille, soigneusement pliés sous le bras gauche, les
+serrant sur son coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle les
+finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la trace, comme si elle
+avait pris soin de jalonner son passage.
+
+Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut surprise un matin
+de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitée un numéro
+du _Morning Post_, et elle crut, tant était vive l'agitation de sa
+gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle
+qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se
+fâcha:
+
+--Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est pas de moi qu'il
+s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.
+
+Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques lignes du _Morning
+Post_ en le lui mettant devant les yeux.
+
+C'était la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais
+reproduisait, mais en la précisant, sinon pour Ghislaine, qui restait
+«l'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain», au moins
+pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti
+monarchique», qui était nommé tout au long.
+
+--N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage par un journal?
+demanda lady Cappadoce.
+
+--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de cette façon?
+
+Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher
+_Morning Post_ pût annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si
+méthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.
+
+--Ce ne serait pas vrai?
+
+--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.
+
+--Il aura été trompé par quelque journal français, répondit lady
+Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri;
+alors, ce n'est pas vrai?
+
+--Ce n'est pas vrai.
+
+--Convenez que cette intimité avec M. d'Unières est bien faite pour
+susciter ces bruits de mariage.
+
+Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, lady Cappadoce
+continua:
+
+--Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle soit fausse.
+Vous connaissez mon opinion sur les mariages précoces: ils sont rarement
+heureux, très rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage
+doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, et non pris au hasard. Ce
+n'est pas quand elle ne connaît ni le monde, ni la vie, qu'une jeune
+fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse
+entraîner par des considérations futiles: un nez bien dessiné, une barbe
+soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unières est
+d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais après?
+
+--Il me semble qu'il a autre chose.
+
+--C'est de son rôle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.
+
+--Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre ne dit pas ce qu'il
+vaut?
+
+--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui étaient de pauvres
+caractères.
+
+--C'est que justement le caractère chez M. d'Unières est à la hauteur du
+talent.
+
+--Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce
+ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.
+
+--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de façon à en rester
+là.
+
+Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne
+se trahissait que trop visiblement, elle ne l'était pas moins
+contre elle-même. Au lieu de défendre M. d'Unières et de confesser
+maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter sa
+gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?
+
+
+
+X
+
+Depuis longtemps déjà tout le monde admettait que le comte d'Unières
+était le fiancé de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de
+leur mariage, et c'était un étonnement que la date n'en fût pas encore
+fixée; cela était si bien accepté que quelques prétendants, qui avaient
+pensé un moment à se mettre sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon
+persévérer, puisque le choix était arrêté!
+
+Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne
+s'était encore dite entre eux, bien que l'assiduité de d'Unières se fût
+continués aussi constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas
+manqué une seule des réunions de chasses en plaine que le comte avait
+organisées à l'automne, ni celles des chasses à courre qui les avaient
+remplacées en hiver.
+
+Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à une femme qu'on
+l'aime; c'est même rarement de cette façon que les duos d'amour
+commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus
+rien à s'apprendre.
+
+Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semblé
+qu'elle était disposée à l'écouter et même à lui répondre, et toujours
+à l'instant où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté,
+voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, et que si
+elle s'était abandonnée quelques secondes auparavant, déjà elle s'était
+reprise.
+
+Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, n'étaient pas
+exclusivement féminines, et avaient des causes que d'autres plus experts
+que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui
+échappaient.
+
+A la longue, la situation était devenue difficile pour lui, et même
+jusqu'à un certain point ridicule, croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé
+ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus
+franchement.
+
+A bout de patience, il se décida à s'en expliquer avec M. de Chambrais
+qui, de son côté, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent
+toujours au même point, sans avancer d'un pas.
+
+--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me
+faire aimer, et vous avez ajouté, avec la bienveillance que vous m'avez
+toujours témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne
+n'étant dans de meilleures conditions que moi.
+
+--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont même
+plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à ce moment.
+
+--Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle Ghislaine que je la
+demande en mariage, elle vous répondra qu'elle m'accepte?
+
+Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément c'était que,
+s'il adressait cette demande à Ghislaine dans ces termes, la réponse
+qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il
+avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait
+pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'année précédente.
+Il fallait donc tourner cette difficulté.
+
+--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et
+même de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirés.
+
+--Vous le croyez?
+
+--J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai
+pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer
+m'a donné cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il est
+question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.
+
+--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous dire avec quelle
+joie profonde je reçois vos paroles, je crois que le moment est venu de
+lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.
+
+Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, ce fut une gêne
+inquiète.
+
+--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce mariage, il ne me
+reste plus qu'à lui demander le sien. Aussi bien la situation dans
+laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas
+plus pour nous que pour le monde.
+
+--Évidemment, répondit le comte, cependant....
+
+--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez
+parlé l'année dernière pour retarder cette date existent encore; mais je
+demande une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de
+devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me présenter
+ouvertement comme son fiancé, et j'attendrai.
+
+Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au
+pied du mur, se demandait comment sortir de là; ce dernier mot lui
+ouvrit un moyen:
+
+--Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder
+cette question de délai avec elle?
+
+--Assurément, c'est difficile.
+
+--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile
+de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous
+voulez une réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je
+ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlèverai pas la joie de
+lui dire votre amour.
+
+Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unières, que
+trop duré, il fallait en sortir; rien à attendre de bon à la prolonger,
+au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était grande
+et la responsabilité lourde pour lui.
+
+C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et on pouvait
+craindre de la perdre si le terrain n'était pas bien choisi; avec
+une volonté résolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur féru de
+certaines idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien rencontrer
+une invincible résistance.
+
+Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour
+de Paris à Chambrais, où il trouva Ghislaine seule au travail dans
+l'atelier de sculpture qu'elle avait fait aménager en ces derniers
+temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.
+
+D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe
+de chiens qu'elle était en train de modeler, un tablier de serge passé
+par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.
+
+Il lui adressa quelques encouragements aimables comme à l'ordinaire,
+puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invités pour une
+partie de pêche.
+
+--M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.
+
+Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette question.
+
+--Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.
+
+Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de celui qui était
+toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unières.
+
+--Après tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.
+
+--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ébauchoir en l'air,
+en regardant son oncle.
+
+--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unières... il se marie.
+
+En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés sur elle, il la vit
+pâlir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais
+déjà il était près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans
+ses bras.
+
+--Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.
+
+En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un fauteuil où il
+l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte
+tout de suite de ce qui s'était passé.
+
+--C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir
+employé. Il fallait bien t'amener à avouer ton amour....
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!
+
+--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se
+trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.
+
+Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.
+
+--C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne
+puis pas être sa femme.
+
+C'était une discussion à soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne
+la redoutait point: le coup avait ouvert une brèche par où il devait
+emporter toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.
+
+--Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!
+
+--Je ne suis pas digne de lui.
+
+--C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?
+
+--Suis-je la jeune fille qu'il suppose?
+
+Il eut un geste d'impatience:
+
+--Quelle drôle de façon de juger la vie quand on ne la connaît pas.
+Assurément il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions
+sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il
+faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne
+pas exagérer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute,
+tu entends, commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité
+d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en était ainsi
+je t'assure que la statistique du mariage serait changée. Quelle faute
+as-tu commise, toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable?
+Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton esprit, occupé ton
+coeur? As-tu une légèreté de conscience, une imprudence de conduite à te
+reprocher?
+
+--J'ai ma fille.
+
+--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune
+fille, la chaste jeune fille que étais il y a deux ans? A-t-elle laissé
+une souillure dans ton âme? une trace quelconque en toi?
+
+--Une honte dans ma vie.
+
+--Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours
+partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à
+ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je
+t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne
+serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais
+rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de
+l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave
+médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu
+étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie,
+j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne
+peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de
+devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce
+serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette
+folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus
+inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et
+sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles.
+
+Elle resta un moment silencieuse:
+
+--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la
+tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai
+d'autres aussi....
+
+--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que
+l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je
+serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi
+cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort,
+l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte
+à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte,
+tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et
+j'installe Claude ici avant deux mois.
+
+--Ici!
+
+--Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du
+jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel
+par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc
+te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à
+Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service;
+pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé,
+Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un
+bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui
+m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente
+nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de
+Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille
+qui leur a été confiée... la tienne.
+
+--Vous voulez....
+
+--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour
+enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu
+visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses
+devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je
+ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand
+tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous
+l'envoyions à Paris pour son éducation.
+
+--Oh! mon oncle, mon oncle.
+
+--Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout cela se réalise, tu
+fais d'un mot notre bonheur à tous le sien, le tien, le mien et celui de
+Claude.
+
+Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il
+la vit frémissante.
+
+--Qu'as-tu?
+
+--J'ai peur.
+
+--De quoi!
+
+--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.
+
+--De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce malheur que tu veux
+prévoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne
+t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.
+
+Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table sur laquelle se
+trouvaient un encrier et une plume.
+
+--J'écris la dépêche, dit-il.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix
+années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères,
+embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du
+rang peuvent donner de joies et de confiance.
+
+Elle aimait son mari d'un amour passionné.
+
+Le comte idolâtrait sa femme.
+
+Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un
+état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part
+d'exaltation.
+
+Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils
+n'en connaissaient pas le calme.
+
+Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la
+politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations
+ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse
+passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût
+au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte
+ne leur donnassent un vertige.
+
+Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient
+vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un
+regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant
+des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude
+à l'avance d'un accord parfait.
+
+Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques,
+discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus
+grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas
+toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé--ce qui était
+rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de
+respect.
+
+Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était
+mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se
+montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée,
+d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance
+dans son esprit, tant de foi dans son coeur!
+
+Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la
+principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur
+séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le
+repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le
+monde et les grandes réceptions.
+
+Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois
+en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient
+seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées
+par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été
+sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils
+tiraient de si profondes jouissances.
+
+C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de
+leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors
+que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de
+flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son
+mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.
+
+Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme
+un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se
+terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait
+un tel bonheur.
+
+Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains
+de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement
+murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle
+était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.
+
+Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse:
+
+--Non, disait-elle, c'est trop.
+
+Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et,
+dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était
+aimé.
+
+Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans
+leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait
+en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle
+raison de s'aimer davantage.
+
+Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris
+et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris
+place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
+vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique
+qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.
+
+Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la
+réponse qu'elle voulait.
+
+Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:
+
+--M. le comte d'Unières a la parole.
+
+Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les
+paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais
+comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
+interruptions et le boucan?
+
+Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un
+tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.
+
+Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le
+plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il
+avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans
+populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche
+en même temps qu'il consternait ses amis de la droite.
+
+Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander
+chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les
+applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées?
+
+Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et
+tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu
+le silence s'établissait et il commençait.
+
+Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant
+au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la
+Chambre entière restait attentive, quelle fierté!
+
+Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient
+l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa
+gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils
+faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que
+le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa
+conscience.
+
+Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur
+monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le
+talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.
+
+Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à
+la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur
+fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain
+de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la
+comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits
+détails était l'application même de leurs principes.
+
+Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux
+qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette
+fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à
+cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de
+devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à
+côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement,
+en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul
+bien souvent que le hasard les leur avait révélées!
+
+On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et
+le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le
+souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer
+une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence
+d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené,
+et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que
+les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la
+simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que
+la correction la plus irréprochable en souffrit en rien.
+
+Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était
+exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières,
+c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter.
+Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était
+sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières
+s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était
+montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même
+songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime
+que personne ne s'était encore aventuré à commettre.
+
+Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces
+engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse
+parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable
+d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et
+dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que
+si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On
+se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter
+l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages
+souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les
+exagérations de la mode.
+
+Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir
+leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de
+Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le
+comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la
+poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt
+il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée
+qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort.
+
+M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir
+de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de
+l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé,
+chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa
+légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette
+fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.
+
+Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop
+tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce
+sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait
+de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu.
+
+--Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce
+n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation
+à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir--mais,
+rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais,
+j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des
+femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde
+de plus heureuse, que toi?
+
+--Certes non, mon bon oncle.
+
+--Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un
+jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que
+sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et
+l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une
+position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La
+Crochardière, des pièces qui pourraient te servir.
+
+Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:
+
+--Il est revenu, murmura-t-elle.
+
+--Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré
+les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu
+depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui,
+toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à
+craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour
+ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention:
+«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si
+cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de
+madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais
+lieu.
+
+
+
+II
+
+La mort de M. de Chambrais avait changé la situation et l'état de
+Claude.
+
+Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer sans que personne eût
+à s'occuper d'elle--au moins au point de vue légal.
+
+Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait
+pas à le savoir; arrivée à Chambrais en même temps que les Dagomer, on
+l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus
+attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni père ni
+mère, croyait-on, et encore n'en était-on pas bien sûr.
+
+La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité et même parfois
+quelques questions aux Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de
+Chambrais.
+
+On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler
+qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou à peu près. A la vérité,
+madame Dagomer aurait pu raconter comment, à Marseille, une femme qui
+avait prononcé quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui
+avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé
+le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt étant de se taire:
+pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas à se voir enlever une
+enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.
+
+Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette petite, c'est-à-dire que
+plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant à l'enfant, lui
+donnant des jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais quoi
+d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et le suppléât dans ses
+soins et ses attentions pour lesquels il était peu fait?
+
+D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite que madame
+d'Unières se montrait bonne et généreuse; elle l'était également pour
+les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi
+sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne n'avait pu remarquer si
+sa voix, lorsqu'elle s'adressait à Claude, avait des intonations plus
+tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus
+ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour cela des facultés
+d'observations ou des soupçons que n'avaient point les gens qui, par
+hasard, s'étaient rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle
+s'entretenait avec la petite ou la caressait.
+
+Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût trouvé quelque
+mystère à chercher dans l'existence de cette petite fille qui
+grandissait à côté de ses frères et soeurs, et se confondait avec eux
+comme s'ils eussent eu tous le même père et la même mère; aussi solide
+qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lâchant ses sabots pour mieux
+courir, et parlant en j'_avons_ et j'_étons_ comme une vraie paysanne
+de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de
+l'affection que lui témoignait M. de Chambrais pour établir sa
+supériorité sur ses camarades.
+
+Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'était rien
+parce qu'elle n'avait rien, était devenue, de par l'héritage qui lui
+tombait, un personnage.
+
+Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de naissance manquant,
+on l'avait remplacé par un acte de notoriété, qui, se basant sur une
+pièce trouvée dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus
+qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en septembre au lieu de
+février.
+
+Puis on lui avait institué un conseil de famille composé de gens
+d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, et toute la mécanique
+judiciaire s'était mise en marche pour elle.
+
+De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, on avait pu ne pas
+s'occuper, mais il n'en devait pas être de même de l'héritière du comte
+de Chambrais.
+
+Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation légale de Claude,
+Ghislaine n'avait pas à intervenir: qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit,
+et même qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les précautions
+que ses conseils lui avaient indiquées, et elle pouvait avoir toute
+confiance dans ceux qu'il avait lui-même choisis pour surveiller
+l'exécution de ses volontés.
+
+Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil de famille, d'accord
+avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.
+
+Héritière de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M.
+de Chambrais avait très gaillardement dépensée, Claude ne pouvait pas,
+semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait
+la mettre dans un couvent où elle recevrait l'éducation qui convenait à
+la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait
+presque doublée par l'accumulation des intérêts; mais par raisons de
+convenances, on n'avait pas voulu décider quel serait ce couvent, s'en
+remettant, pour ce choix, à la comtesse d'Unières, dont on demandait
+l'avis.
+
+L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser encore à
+Chambrais: elle savait que son oncle désirait que Claude n'entrât pas
+au couvent avant dix ans,--ce qui était vrai d'ailleurs, cette question
+ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,--et elle
+trouvait que la volonté de son oncle devait être respectée. Sans doute
+l'instruction de l'enfant devait être commencée: mais il semblait
+qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la mît au couvent tout
+de suite, ou sans qu'on l'envoyât à l'école communale, ce qui ne serait
+pas décent.
+
+Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, séparée de lady
+Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle
+en avait si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention de
+rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli
+l'héritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays
+que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance.
+Jusque-là elle supporterait son exil avec dignité, quelque part dans un
+village aux environs de Paris, dont le climat convenait à sa santé,--le
+climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique en France--et
+où elle pourrait cacher sa médiocrité.
+
+Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert
+dans le village une maisonnette qui, habitée autrefois par l'intendant,
+était libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là
+depuis huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant son
+temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes
+dans le jardin potager et les serres du château, pendant lesquelles elle
+choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi
+que les fleurs qui devaient décorer son salon, où Ghislaine seule lui
+faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait
+le château, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons
+pour le voir passer portant sur sa tête une manne pleine de légumes,
+de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la
+«vieille Anglaise,» racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement
+ou donné un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas
+l'éducation de Claude?
+
+Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, outragée
+évidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des
+leçons à une gamine qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait
+consenti à accepter une position subalterne, c'est qu'elle la plaçait
+auprès d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un
+rang des plus élevés dans la noblesse française dès le dixième siècle
+et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons
+souveraines....
+
+Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité des grands jours, tout
+à coup elle s'était arrêtée en souriant:
+
+--Il est vrai que les probabilités disent que cette enfant est aussi une
+Chambrais.
+
+Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.
+
+--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce
+cher comte; les hommes ont en France des libertés qu'il faut bien
+admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le
+suppose, il est le père de cette petite, la position se trouve changée:
+ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.
+
+Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter
+la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptée
+qu'elle avait proposé de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire
+travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation qui laissait si
+fort à désirer et sur tant de points.
+
+Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert
+depuis si longtemps de la sécheresse de son ancienne gouvernante, ne
+pouvait pas accepter que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste
+serait trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait chez les
+Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce.
+Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idée; elle était
+aimée par son père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre
+de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses frères et
+soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle
+ne serait point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle devrait
+perdre toute initiative.
+
+Se retranchant derrière la volonté de son oncle, elle n'avait donc pas
+accepté cette proposition d'internat, et Claude était venue simplement
+travailler quatre heures par jour--ce qui s'était trouvé déjà si dur
+pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des révoltes.
+
+--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce à Ghislaine,
+mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduité viendra.
+
+Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, elle l'était
+aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti à
+donner des leçons à une enfant habillée en paysanne, on mettait à Claude
+une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines
+soigneusement lacées, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre
+heures de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil
+vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en un tour de main,
+elle se débarrassait de sa belle robe, dénouait son ruban, lâchait ses
+bottines et, reprenant ses vêtements de tous les jours, son casaquin et
+ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher des nids, ou
+bien, la faucille à la main, couper de la fougère et de l'herbe pour ses
+vaches, rapportant sur sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans
+souci d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.
+
+Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait
+en cet attirail dans une allée de la forêt.
+
+--Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!
+
+Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine qu'on ne ferait
+rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:
+
+--Une sauvage!
+
+
+
+III
+
+L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre Claude au couvent était
+passé depuis plus d'un an, et cependant l'enfant était encore chez les
+Dagomer.
+
+Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité et
+l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, était cependant
+vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à
+coup changé; il avait semblé que cette intelligence et cet esprit
+s'alourdissaient, l'attention manquait, même pour ce qu'elle aimait; en
+même temps un arrêt dans le développement physique se produisait, elle
+devenait grêle et pâlissait, elle mangeait mal.
+
+Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de Paris, et celui-ci, la
+rassurant, avait ordonné simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de
+travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'était en
+faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.
+
+Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question de la mettre au
+couvent, et les heures des leçons de lady Cappadoce avaient été réduites
+de quatre à deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt
+minutes.
+
+Mais la paysanne que Claude avait été, comme les filles de Dagomer,
+jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout de suite retrouvée, et même il
+avait paru à Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire
+vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady
+Cappadoce.
+
+Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se fût trouvé là pour
+la voir venir, elle l'avait aperçue du dehors dans la cuisine du garde
+Claude, à cheval sur une chaise renversée: elle se tenait assise de
+côté, et au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe faisant
+queue; à la main, elle tenait une baguette de coudrier qui était une
+cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui
+trotte, elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»
+
+--Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.
+
+Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant très bien compris que
+tout lui était permis, aussi, après le premier moment de surprise, ne se
+gêna-t-elle pas pour répondre franchement en souriant:
+
+--Ma promenade au Bois.
+
+Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que Claude savait ce que
+c'était que le Bois.
+
+--Ah! tu vas au Bois?
+
+--Mais oui.
+
+--Souvent?
+
+--Toutes les fois que j'en ai la liberté.
+
+--Et quand as-tu cette liberté?
+
+--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.
+
+--On te défend donc d'aller au Bois?
+
+--Non, mais les autres se moquent de moi.
+
+Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les filles de Dagomer,
+avaient bien raison, mais elle ne dit rien.
+
+--Tu sais ce que c'est que le Bois?
+
+--Bien sûr; c'est une promenade où les gens du monde se rencontrent, où
+l'on se montre ses toilettes, où se font les grands mariages.
+
+Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une
+voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait
+pas être intimidée par ce rire.
+
+--Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du même ton affectueux.
+
+--C'est lady Cappadoce.
+
+--A propos de quoi?
+
+--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon
+col, elle me dit: «Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous
+vous tenez ainsi.»
+
+--Tu voudrais aller au Bois?
+
+--Oh! oui.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour me promener donc, pour voir.
+
+--Tu t'ennuies ici?
+
+--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.
+
+--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.
+
+--Je ne resterai pas toujours au couvent.
+
+--Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.
+
+--Je ne le voudrai pas; je me marierai.
+
+--Ah! tu penses à te marier?
+
+--Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais avoir un mari pour
+qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais
+être aimée.
+
+--Moi, je t'aime!
+
+--Vous êtes la comtesse d'Unières!
+
+Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille
+habituée à se faire une idée presque surnaturelle, religieuse, de cette
+comtesse d'Unières si loin d'elle.
+
+Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était donc vrai
+qu'elle était bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son
+ignorance, n'admettait même pas que cette distance pût être jamais
+franchie.
+
+Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre
+bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres;
+personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une
+faiblesse, elle qui toujours s'était si rigoureusement observée;
+d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa poitrine et,
+longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne
+comprenait pas.
+
+Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, elle s'arrêta
+brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.
+
+--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime
+bien.
+
+--C'est vrai, mais il n'est pas mon père.
+
+--On n'a pas toujours une mère et un père; à ton âge je n'avais plus les
+miens.
+
+--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....
+
+C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulût le
+continuer, chaque parole de Claude lui était une blessure.
+
+--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt pour changer l'entretien
+que par curiosité réelle, quelle étrange odeur!
+
+Claude se troubla.
+
+--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une
+pommade; est-ce une eau?
+
+Elle lui flaira les cheveux et le visage.
+
+--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mangé des
+bonbons?
+
+--Non.
+
+--Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a pas de mal à manger
+des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des
+petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?
+
+Claude hésita; enfin elle se décida:
+
+--C'est de la cire.
+
+--Quelle cire?
+
+--De la cire à cacheter les lettres.
+
+--Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!
+
+--C'est très bon; ça fait une pâte.
+
+--Une mauvaise pâte.
+
+--Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.
+
+--Où as-tu eu de la cire?
+
+--J'en ai pris chez lady Cappadoce.
+
+--Comment t'est venue cette idée?
+
+--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau
+de cire dans ma bouche sans penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai
+continué; j'aime mieux ça que les meilleurs bonbons.
+
+--Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la cire à cacheter n'est
+pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?
+
+--Oh!
+
+--Tu me feras plaisir.
+
+Claude la regarda un moment profondément dans les yeux:
+
+--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.
+
+--Grand plaisir.
+
+--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.
+
+Ghislaine, en redescendant au château, se trouva troublée et émue.
+
+Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec Claude et pût
+l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir
+à craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui était permis d'en
+montrer.
+
+Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!
+
+N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour
+être aimée! N'était-ce pas ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait,
+enfant, quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite aussi
+souffrait de cette solitude et, détournant les yeux d'un présent triste,
+les fixait sur l'avenir, que son imagination lui représentait tout plein
+de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces rêveries,
+ces regards jetés en avant; et par là elle trouvait entre sa fille et
+elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.
+
+Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle demandé ce
+qu'elle serait: fille de sa mère? fille de son père? Et la question
+était assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes,
+regards, attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère,
+nature, tout lui avait été matière à observation. Claude était une vraie
+brune avec les cheveux ondulés, mais cela ne tranchait rien, car si
+elle-même l'était, lui aussi avait les cheveux noirs frisés.
+
+Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire
+ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression du visage,
+généralement mélancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie,
+pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait
+été potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la maigreur et à
+la sécheresse de son père.
+
+Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si particulière et ce
+désir de mariage étaient quelque chose de caractéristique qui pouvait
+faire pencher la balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à
+cacheter n'était pas venue la relever. Assurément, ce n'était pas
+un fait insignifiant que cette perversion de goût. Jamais, dans son
+enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries,
+tandis que chez lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle
+maintenant dont le souvenir précisément lui était resté, parce qu'elles
+étaient aussi étonnantes que cette passion pour la cire à cacheter.
+
+De là son trouble et son émoi: justement parce que Claude tenait de son
+père par plus d'un côté, il aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une
+sollicitude de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait
+la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais chemin, en la
+mettant dans le bon, elle suivrait celui-là.
+
+Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme en même temps qu'assez
+douce pour cette tâche; et elle ne pouvait pas se montrer mère pour
+Claude.
+
+De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant si jusqu'à ce
+jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.
+
+Certes il était impossible que les conditions d'habitation pussent être
+meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde,
+vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa façade de pierres
+et de briques, bien exposée à la lisière du parc et de la plaine,
+abritée l'hiver, ombragée l'été, entourée de communs qui abritaient deux
+vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de
+légumes; et, puisque les médecins voulaient qu'elle vécut en paysanne,
+nulle part elle n'eût été mieux que là.
+
+De même il était impossible qu'elle eût un meilleur père nourricier
+et une meilleure mère que les Dagomer, qui étaient de braves gens,
+honnêtes, réguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne
+faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais enfants.
+
+Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était celle-là même qui
+l'avait élevée, un peu sèche il est vrai, rigide, austère, cependant
+pleine des plus hautes qualités.
+
+Mais était-ce assez!
+
+Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude qu'on n'a pas toujours
+un père et une mère, l'enfant lui avait répondu d'un mot qui ravivait
+tous ses doutes: «Vous avez connu les vôtres.»
+
+Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et de cette mère aimés
+et respectés avait eu sur sa destinée, tandis que Claude seule, depuis
+sa naissance, ne subissait que celle de la nature?
+
+
+
+IV
+
+Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de Dagomer pour voir
+Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne
+fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop répétées,
+deviendraient inexplicables; elle devait être prudente, elle voulait
+l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une
+raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle
+s'était donnée et manquât à sa promesse.
+
+Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide
+coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait qu'un mot avec Claude;
+peut-être même ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.
+
+Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller à la
+maison du garde, de même elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil
+et du seul mot. Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et
+le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours elle avait des
+questions à adresser à Claude, des recommandations à lui faire.
+
+Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady Cappadoce à l'heure
+des leçons, sous prétexte de savoir comment elle travaillait, mais elle
+avait dû y renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner
+qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on n'allait pas au delà de
+cet étonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce
+qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en était
+autrement.
+
+La première fois, la gouvernante avait été flattée que l'ancienne élève
+voulût assister à la leçon de la nouvelle, et elle avait donné à cette
+leçon une importance considérable--elle avait pionné. Mais à la seconde
+elle avait été surprise. A la troisième, son esprit curieux avait
+travaillé la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui
+la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer
+aux investigations de cette curiosité qui enregistrait les remarques les
+plus insignifiantes avec une implacable mémoire.
+
+D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours où le
+comte allait à Paris sans elle, il en résultait que celui qui le premier
+aurait pu s'en étonner et s'en plaindre devait les ignorer.
+
+Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tôt qu'elle ne
+l'attendait, et ne la trouvant pas au château, en amoureux pressé et non
+en mari jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre au plus
+vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'était la vérité,
+le domestique qu'il interrogeait avait répondu que madame la comtesse
+était sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde
+principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait
+aussi souvent parlé de ces visites: «C'est ce que madame la comtesse m'a
+dit hier en venant voir la petite.»
+
+«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne pensât qu'à cela; et
+comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en
+étonnait point, pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit
+rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.
+
+Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait pas le premier, et
+un jour enfin il s'était décidé:
+
+--Vous venez de chez Dagomer?
+
+--Oui.
+
+--Comment va Claude?
+
+--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.
+
+--Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de couvent.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Pourquoi l'y mettre?
+
+--C'est la volonté du conseil de famille.
+
+--Êtes-vous pressée de rentrer?
+
+--Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui
+semblait être le prélude d'une explication.
+
+--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus
+long; le temps est doux.
+
+En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil qui
+s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumière dorée;
+déjà une fraîcheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la
+chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules troublaient le silence
+du parc.
+
+Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine se demandant, le coeur
+serré, quelle allait être cette explication qui, assurément porterait
+sur Claude, s'efforçant de ne trahir son émotion ni par un mot qui lui
+échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posée
+sur le bras de son mari.
+
+--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.
+
+Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les choses banales
+de la vie ordinaire, leur habitude était d'employer le «vous»; au
+contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui était tendresse,
+ils se tutoyaient.
+
+--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.
+
+--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraître,
+plus profonde.
+
+Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer
+son regard et les tenant fixés sur sa main qu'elle sentait frémir.
+
+Cependant il fallait répondre:
+
+--Il est vrai, dit-elle.
+
+--Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras
+point que tu ne t'en caches pas?
+
+Elle ne répondit pas, incapable de trouver un mot.
+
+--Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion dont tu n'es pas
+maîtresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donné
+l'éveil. Je me suis demandé ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.
+
+Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait défaillir.
+
+--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au
+sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon
+observation ne me conduisait qu'à des contradictions; c'est le testament
+de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.
+
+C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; les paroles
+étaient terribles, le ton était affectueux et tendre comme à
+l'ordinaire.
+
+Il continua:
+
+--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de
+suite franchement, cela eût tranché la situation. Je ne l'ai pas fait,
+retenu par un sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore
+envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.
+
+Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son
+mari, lui avouer la vérité? Elle s'arrêta un moment, les jambes cassées
+par l'angoisse.
+
+Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans l'allée où, sur la
+mousse veloutée, elle traînait les pieds sans avoir la force de les
+lever.
+
+--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave,
+mais....
+
+Elle trébucha.
+
+--Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes pas à tes pieds;
+vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta
+tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment.
+Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul fait de
+l'institution de Claude comme légataire universelle, M. de Chambrais
+l'avait reconnue pour sa fille.
+
+--Ah!
+
+--....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher les sentiments
+affectueux qu'elle t'inspire.
+
+Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement s'échappa de ses
+lèvres contractées.
+
+--Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi là-dessus, le jour même de
+l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le
+répète, par un sentiment de respect pour la mémoire de ton oncle; mais
+aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, n'est plus de mise, et
+ce n'est pas porter atteinte à cette mémoire que d'accepter une parenté
+connue de tout le monde... à un certain point de vue c'est le contraire
+plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?
+
+--Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.
+
+--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament
+pour t'attacher à l'enfant, il est certain que la parenté n'a pas été
+tout d'abord la cause exclusivement déterminante de ton affection; si
+tu as été à elle inconsciemment pour ainsi dire, ça été parce que nous
+n'avons pas d'enfants; ton affection a été celle d'une maternité qui n'a
+pas d'aliment. Est-ce vrai?
+
+--Peut-être; je ne sais.
+
+--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu
+sur un même objet, il y ramène tout; il est donc tout naturel que tu te
+sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite,
+avant même de soupçonner que c'était à la fille de ton oncle que tu
+t'attachais, à ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation
+change.
+
+Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la plaça en face de lui,
+de manière à plonger dans ses yeux:
+
+--Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une voix vibrante de passion,
+toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que
+j'adore, que je vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur,
+toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passé, tu
+n'admettras jamais la pensée, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse
+se cacher un reproche détourné, ou même une plainte. Si le chagrin de
+notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende
+responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre
+moi-même, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme.
+N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou
+tout au moins d'en tromper l'impatience?
+
+Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait
+pas.
+
+--Tu ne vois pas comment?
+
+--Non.
+
+--En prenant Claude.
+
+Elle poussa un cri.
+
+--N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite est ta cousine
+et par la mort de son père tu te trouves sa seule parente, sa mère en
+quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort
+de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, mais poussée par une force à
+laquelle tu voulais en vain résister, tu as été cette mère pour elle. En
+réalité, ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si tu faisais
+mal et te le reprochais; mais enfin il en a été ainsi: une vraie mère
+n'aurait pas été meilleure, plus affectueuse, plus prévenante, plus
+dévouée que tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en eussent
+d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée m'est venue que tu sois
+cette mère, franchement; pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec
+nous.
+
+--Tu veux!
+
+--Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers temps, je l'ai
+étudiée: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour être
+heureuse il ne lui manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons la
+faire heureuse.
+
+Le saisissement avait été si profond que Ghislaine resta quelque temps
+sans trouver un mot: sa fille lui était rendue; aux yeux de tous, elle
+devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles,
+les caresses les plus tendres lui étaient permises; plus de sourdine à
+la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'élever, la former.
+Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnée quel bonheur!
+
+Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute
+palpitante elle le serra dans une vive étreinte:
+
+--Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le tien!
+
+Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit un long baiser.
+
+Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas que mère, elle
+était femme aussi; ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle devait
+penser, c'était encore et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait
+et qu'elle aimait.
+
+Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit;
+pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer?
+Était-ce loyal?
+
+Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser
+le bonheur de ce mari?
+
+Son angoisse l'étouffait.
+
+Cependant il fallait répondre:
+
+--Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Personne ne doit être entre nous; notre enfant à nous, si nous en
+avons un, oui; un autre, jamais.
+
+--Je croyais aller au-devant de ton désir.
+
+--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément touchée; mais
+c'est à moi d'être sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la
+surveillerai de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: toi, tu
+ne dois pas être son père.
+
+
+
+V
+
+Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontré Soupert,
+ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages
+environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin,
+attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient échangé une
+parole.
+
+Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses
+grandes manières d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'était tout.
+
+Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde n'avait jamais fait
+arrêter sa voiture quand elle l'avait rencontré seul sur la route,
+et dans son salut se montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à
+distance s'il avait eu la pensée de s'imposer.
+
+Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il se l'était demandé,
+ne pouvant pas deviner le sentiment de gêne et même de honte qu'il
+inspirait à son ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse
+à cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir à cette
+ancienne élève, dont il parlait toujours avec plaisir.
+
+--Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, quand elle était
+princesse de Chambrais, et vraiment elle était douée pour la musique.
+Quand ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer par un garçon
+qui était bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.
+
+Et quand il se trouvait avec des gens en état de s'intéresser à
+l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force détails sur
+le portrait du grand seigneur russe:
+
+--Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste de talent s'il
+avait vécu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garçon est
+mort en Amérique où il avait été donner des concerts; depuis dix ans,
+personne n'a entendu parler de lui.
+
+Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. Quel
+contraste réconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce
+garçon! Né chétif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la
+force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une
+journée de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garçon,
+que la nature semblait avoir créé pour vivre cent ans, avait été se
+faire tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà où se
+montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art
+pour but; Nicétas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la
+perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus
+parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait
+dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la
+caisse était vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne
+occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette philosophie, il
+l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci n'avait pas profité de cette
+leçon, et il était mort; c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais
+regretté personne, donnait parfois un souvenir attristé à ce garçon.
+
+--Pauvre Nicétas!
+
+Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à manger devant un
+grog à l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant à petits coups, le soleil
+qui se couchait derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre
+ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre
+s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. C'était celle d'un homme de
+grande taille au visage brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille,
+la physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé et plus encore
+désordonné: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunâtre, cravate en
+foulard bleu, chapeau-melon.
+
+--Bonsoir, maëstro.
+
+Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, où il acceptait
+toutes les familiarités pour ne pas boire seul, mais chez lui il se
+souvenait de ce qu'il avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette
+façon de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un qu'il ne
+connaissait pas, le fâcha:
+
+--Bonsoir, dit-il sèchement.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Je vous connais donc?
+
+--Un peu.
+
+--Alors pardonnez-moi.
+
+Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert vint à la fenêtre.
+
+Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en
+évoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigué et cette physionomie dure
+ne lui disaient rien.
+
+--Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.
+
+--Ici.
+
+De nouveau il l'examina.
+
+--Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières changent, la
+voix est plus fidèle.
+
+--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de
+trouver.
+
+--Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que
+les yeux.
+
+--Il faut le croire.
+
+--Le bambino!
+
+--Lui-même.
+
+--Tu n'es donc pas mort?
+
+--Vous voyez.
+
+--Au moins tu as diablement changé.
+
+--Il paraît.
+
+--Allons, allons, enjambe la fenêtre.
+
+En même temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.
+
+--Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, mon cher garçon, et
+de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.
+
+--Mais non.
+
+--Prends une chaise, tu vas boire un grog.
+
+Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas lui arrêta la main:
+
+--Pas d'eau, je vous prie.
+
+Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, il l'examina de
+nouveau:
+
+--Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en mettant ses deux coudes
+sur la table. A une certaine soirée qui remonte loin, une douzaine
+d'années au moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à cette
+fenêtre; il était plus tard seulement, mais la saison était la même,
+le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marché dans la nuit
+puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te décider à
+boire ton grog. T'en souviens-tu?
+
+--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre
+verre: «Voilà le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire,
+illusion et folie!»
+
+--Et la vie t'a montré que j'avais raison?
+
+--Que trop.
+
+--Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que
+tu es quitté la France?
+
+--Pas précisément, mais vous savez que je n'ai pas été voué au rose à ma
+naissance.
+
+Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un
+trait.
+
+--Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?
+
+--Quelques jours.
+
+--C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de suite.
+
+--Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce pays auprès de qui j'aie
+trouvé de la sympathie, le seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien
+attendre en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce rapport, ma
+première pensée a été pour vous.
+
+Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins flatté de ce
+souvenir.
+
+--Et le violon? demanda-t-il:
+
+--Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.
+
+--Avec ton talent!
+
+--Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et une duperie. On croit
+au talent à quinze ans, à celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit
+celui qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce qui m'est
+arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'était duperie de
+travailler soi-même au lieu de faire travailler les autres, et j'ai
+vendu mon violon tout simplement à un plus naïf que moi.
+
+--Les journaux parlaient de tes succès là-bas.
+
+--Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire
+était mauvaise.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaillé aux mines
+et j'ai gagné une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai
+fait de la culture et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration pour
+les Chinois vivants et de réexportation pour les Chinois morts. J'ai été
+officier au service du Pérou. En Colombie, je me suis un peu marié, mais
+si peu que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la
+Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur de théâtre, et ç'a été mon beau
+temps: ayant des comédiens, des musiciens à diriger, je leur ai fait
+payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai été journaliste
+à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, maître-d'hôtel à San-Francisco,
+photographe au Canada; et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez
+pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la
+destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit.
+Paris est un bon terrain pour la lutte.
+
+--Et que veux-tu faire?
+
+--Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins de me donner des
+aptitudes diverses en me débarrassant d'un tas de préjugés gênants.
+
+--Et le levier?
+
+--Il est là.
+
+Disant cela, il se frappa le front.
+
+--Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert en mettant la main
+sur sa poche.
+
+--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais
+que la fortune et moi nous sommes brouillés depuis pas mal de temps.
+Pourtant, le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, viens la
+chercher; s'il y en a une à la maison, elle sera pour toi.
+
+Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boîte en bois blanc
+dans laquelle sonnèrent trois ou quatre pièces de cinq francs; depuis
+quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et
+c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.
+
+--Partageons, dit-il.
+
+Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pièces de
+monnaie: Nicétas prit douze francs.
+
+--Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.
+
+--Quand tu voudras, quand tu pourras.
+
+Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.
+
+--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée dont nous évoquions le
+souvenir tout à l'heure, nous avons discuté la question de savoir si
+tu avais bien ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de Chambrais à
+t'épouser!
+
+--Mal, aussi bêtement que possible.
+
+--Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet effet alors: tu lui
+avais fait une déclaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait
+flanqué à la porte?
+
+--Précisément.
+
+--Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte d'Unières; ils
+s'adorent.
+
+--J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, précisément, il y a
+dix ans, où je rédigeais un journal français à Baton-Rouge. Qu'est-ce
+que c'est que ce comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbécile?
+C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs
+orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon,
+généreux, digne de sa femme.
+
+--Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il me semble; la
+générosité des riches me fait rire.
+
+--Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.
+
+--Il a fait de mauvaises spéculations?
+
+--M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais,
+l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a
+laissé toute sa fortune à un enfant naturel, une petite fille dont la
+naissance est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....
+
+--Quel âge a-t-elle?
+
+--Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je te disais que du vivant
+de M. de Chambrais elle était élevée chez un garde du château; et depuis
+la mort du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. Par là, tu
+peux voir que les d'Unières sont bien les braves gens dont je parlais,
+puisqu'ils n'en veulent point à cette petite qui leur enlève une belle
+fortune.
+
+
+
+VI
+
+La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi
+plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à
+manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze
+années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette
+nuit-là, elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après
+un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et
+retourner à Paris.
+
+Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot de Parisiens
+débarquant en habits de fête, qui lui rappela que c'était dimanche.
+Qu'irait-il faire à Paris, ou rien de particulier ne l'appelait
+d'ailleurs, quand tout le monde venait à la campagne: errer par les rues
+désertes dans ce costume de besoigneux n'était pas pour lui plaire;
+pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les
+douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés aux
+quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été rejoindre; après une
+promenade de quelques heures il pourrait se payer un dîner champêtre et
+le soir reprendre le train pour Paris.
+
+Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là qu'ailleurs et même
+mieux, il aurait plaisir à revoir ces bois où tant de fois il s'était
+promené en rêvant à Ghislaine.
+
+Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient sous une
+légère brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le
+pressait.
+
+C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, passionnément
+aimée; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune
+n'avait ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait retrouvé
+cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait été son beau temps dans
+sa vie tourmentée, le seul qui lut eût laissé des souvenirs heureux,
+auxquels il eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé
+l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans le présent.
+
+Quel fou, quel naïf il avait été!
+
+Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi ne l'avait-elle
+pas aimé! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repoussé, et voilà où
+il en était arrivé. Découragé, il avait abandonné le métier qu'il
+avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard,
+misérable jouet de sa destinée, solitaire, sans soutien, sans but, sans
+autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.
+
+La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile qu'il lui
+fallait, ce d'Unières.
+
+Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet
+imbécile et de lui rire au nez.
+
+--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore.
+Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chassé et pourtant je suis
+toujours entre elle et toi.
+
+Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voilà qui eût
+été vraiment drôle.
+
+Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à coup, et se frappa
+le front.
+
+Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il pas bizarre
+qu'après son aventure elle eût voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se
+sauve pas quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant des
+mois.
+
+L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence
+et où le comte l'avait cachée.
+
+Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette
+idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté;
+se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable
+de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer
+et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour
+secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de
+partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais,
+depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui
+avait raconté devait le faire réfléchir.
+
+Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait
+chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa
+nièce s'en fâchât?
+
+Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de
+cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si
+Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.
+
+N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins
+curieuse?
+
+--Hé, hé!
+
+Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le
+sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres;
+l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient
+abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions.
+
+Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de
+l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces,
+la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour
+sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation
+embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte.
+
+Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet
+enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au
+château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir
+près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer
+son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet
+d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir.
+
+La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier
+abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions
+plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le
+comte pouvait tout aussi bien être le père.
+
+Avant de rien décider, le mieux était donc de voir et de se renseigner,
+c'est-à-dire de faire une enquête à Chambrais même.
+
+Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant
+Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.
+
+Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en était le père,
+lui; et c'était une situation que celle de père d'une héritière pour un
+homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait
+été bien avisé de revenir en France, et comme il le disait à Soupert,
+Paris était un bon terrain pour la lutte.
+
+Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches:
+sans doute, c'étaient les vêpres. Au temps où il était le professeur de
+Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en épousant un des chefs
+du parti catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques
+religieuses, il y avait donc chance de la trouver à l'église; si en ce
+moment elle habitait Chambrais.
+
+Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: de loin on
+entendait les ronflements de l'ophicléide et les notes claires des voix
+enfantines. Bâtie au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres
+meulières, comme dans la plupart des villages environnants, l'église
+de Chambrais est des plus simple, au moins à l'extérieur, ce genre de
+matériaux ne comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la piété
+des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures,
+de tableaux, de statues qui lui donnent un caractère particulier
+qu'accentue encore la chapelle funéraire de la famille, prise dans le
+collatéral de gauche et fermée par une magnifique grille en fer forgé
+du quinzième siècle, achetée en Flandre et offerte par le père de
+Ghislaine.
+
+Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après l'avoir longtemps
+et minutieusement cherchée dans l'église, Nicétas aperçut madame
+d'Unières, ayant près d'elle un homme de tournure élégante qui ne
+pouvait être que son mari.
+
+Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura quelques mots qui le
+firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les
+entendirent:
+
+--Dommage.
+
+Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration la retrouvant
+telle qu'il l'avait aimée; il semblait que l'âge pour elle n'eût pas
+marché, et qu'elle fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit
+ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur profonde, et sa
+bonne grâce, sa simplicité de tenue étaient toujours les mêmes.
+
+Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; qu'après douze
+ans d'absence personne ne voulait le reconnaître!
+
+Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était pas arrêté, il
+devait être prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur
+le parvis en attendant la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on
+commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de façon à ce qu'elle dût
+passer devant lui.
+
+En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son mari,
+s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait près d'elle, tout en
+répondant d'une inclinaison de tête et d'un sourire affable aux saluts
+qu'on lui adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée
+dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au
+moins qu'elle ne le remarqua pas.
+
+Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières qui, en apercevant
+cet inconnu, tourna la tête vers lui; quand leurs yeux se croisèrent,
+Nicétas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le mot
+qu'il avait déjà dit plusieurs fois.
+
+--Imbécile.
+
+Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les manières, cet
+imbécile n'était pas le premier venu.
+
+Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître dans la rue
+qui conduit au château.
+
+Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, sa fille
+avait-elle passé devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues,
+comment l'eût-il devinée? C'était son enquête qui devait la lui faire
+connaître.
+
+Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer en
+interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il
+rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de
+ne rien apprendre, en même temps que ce serait le meilleur aussi de se
+trahir.
+
+--De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui
+était-il? Que voulait-il?
+
+Ces manières primitives n'étaient point de son âge; l'épreuve qu'il
+avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naïves et plus
+sûres.
+
+Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant chaud, il
+entrait quelquefois pour se rafraîchir dans un cabaret situé à une
+petite distance du château et portant précisément pour enseigne: «Au
+Château»; il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce serait
+bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec
+un paysan ou un domestique.
+
+A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement les valets
+d'écurie, les garçons jardiniers qui, n'étant point nourris au château,
+prenaient là leurs repas; il devait en être toujours ainsi.
+
+De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret était toujours plein;
+il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne
+trouvait pas un bavard qui voulût parler. Il est vrai que pour parler,
+il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait
+toute la journée, toute la soirée à lui.
+
+Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise des
+tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres
+on abattait des cartes grasses. A coté des paysans aux mains calleuses
+et encroûtées, au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques
+du château, valets d'écurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on
+reconnaissait tout de suite à leur menton bleu et à leurs belles
+manières.
+
+Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.
+
+
+
+VII
+
+Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent d'écouter; et
+sans en avoir l'air, tout en buvant à petits coups son absinthe, il se
+mit à étudier les gens du château qui l'entouraient, cherchant celui
+qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner
+utilement.
+
+Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, mais bientôt on
+avait paru ne plus faire attention à lui, ce qui lui permit de se livrer
+à son examen.
+
+Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces
+domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient être tous plus
+décoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui était borgne, un
+autre boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que c'était
+une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, et il conclut que le
+d'Unières était un avare qui ne dédaignait aucune économie, même celles
+qui conduisent au ridicule, car sûrement il ne payait pas ces pauvres
+diables aussi cher que de beaux gars dont on achète la prestance autant
+que les services.
+
+En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant ce choix à
+l'économie. Chez le comte d'Unières, les pauvres diables étaient payés
+aussi bien que partout, seulement ils n'étaient point repoussés pour
+leur infirmité comme ils le sont généralement, et s'il n'y avait pas
+de maison où cochers, valets de pied, maîtres d'hôtel fussent plus
+décoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
+étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les
+avait faits.
+
+Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin
+quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les
+ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils
+se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux
+cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de
+rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites,
+sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se
+rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de
+l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non
+d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.
+
+Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un
+garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent
+timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur
+l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court
+à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus
+ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas
+d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main.
+
+--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
+
+--Bonjour, la compagnie.
+
+Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées,
+devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets.
+
+Dagomer porta la main à sa casquette:
+
+--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+--Volontiers.
+
+Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un
+tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
+
+--Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.
+
+--Mais non.
+
+--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.
+
+--Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, à l'air ouvert et bon
+enfant, mais rude en même temps et surtout résolu.
+
+--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgré votre
+main coupée vous ne manquez pas un lapin?
+
+--Généralement celui qui déboule est boulé, mais dire que je n'en ai
+jamais manqué, ce qui s'appelle un seul, ça ne serai pas vrai.
+
+--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous êtes fait arranger
+comme ça, dit un paysan à l'air grincheux et qui avait probablement des
+raisons personnelles pour en vouloir au garde.
+
+--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le
+premier, ça n'est pas étonnant, mais malgré ma main gauche cassée, j'en
+ai tout de même démoli un de la main droite; c'est dommage que celui-là
+ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup était bon.
+
+Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement à sucrer le café
+qu'on venait de lui servir; c'était le dimanche seulement qu'il entrait
+au cabaret, et ce jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il
+s'offrait une tasse de café.
+
+--C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda Nicétas.
+
+--Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. Vous connaissez
+Crèvecoeur?
+
+--Non.
+
+--Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.
+
+Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le casa dans sa
+mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être était-ce là que l'enfant
+avait vécu avant de venir à Chambrais!
+
+Cependant Dagomer battait son café à petits coups de cuillère, et le
+dégustait béatement sans plus faire attention à Nicétas que s'il avait
+eu en face de lui une figure de cire.
+
+Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite
+qui, pour Nicétas, n'avaient pas d'intérêt: de temps en temps un mot sur
+les biens de la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie sur
+les femmes de service du château, et c'était tout.
+
+Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans doute, ces domestiques
+n'allaient pas rester là jusqu'au soir.
+
+--Puisque le hasard nous place à la même table, dit-il en s'adressant à
+Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de
+vous adresser une question?
+
+--A votre service.
+
+--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le château?
+
+--Pour sûr.
+
+--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?
+
+--Oui.
+
+--Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à mardi.
+
+--Dame!
+
+En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer se ravisa; et
+appelant:
+
+--Monsieur Auguste.
+
+Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire protecteur:
+
+--Monsieur Dagomer.
+
+--Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il désigna
+Nicétas,--voudrait visiter le château et il demande s'il faudra qu'il
+reste jusqu'à mardi.
+
+M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que
+produisait son costume sur ce personnage important, habitué à juger les
+gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques
+paroles habiles:
+
+--Je suis chargé par un journal américain dont je suis correspondant,
+dit-il, de lui envoyer la description du château de Chambrais, et je
+serais très gêné de différer ma visite jusqu'à mardi.
+
+--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, évidemment
+parce qu'il admettait qu'un journaliste américain pouvait être négligé
+dans sa tenue.
+
+--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda
+Nicétas.
+
+--Avec plaisir.
+
+Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le le cabaretier. M.
+Auguste désirait un apéritif, Dagomer un «autre café»; quand ils furent
+servis, l'entretien reprit:
+
+--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M.
+le comte ne va pas demain à la Chambre et si madame la comtesse ne
+l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire,
+je vous ferai visiter le château: venez à une heure, j'aurai fini de
+déjeuner.
+
+Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements sur le château,
+sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'étendue du
+parc, puis il passa aux maîtres.
+
+--Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a épousé la princesse de
+Chambrais?
+
+--Dix ans.
+
+--Combien d'enfants?
+
+Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet pour prendre des
+notes.
+
+--Ils n'ont pas d'enfants.
+
+--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.
+
+--Ils n'en ont jamais eu.
+
+--S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a
+pas un oncle?
+
+--Il est mort.
+
+--Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa nièce, c'est sa nièce
+qui a hérité de lui?
+
+--Pas précisément.
+
+--Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, on est très curieux
+de ces détails, et rien de ce qui touche le comte d'Unières, le grand
+orateur, n'est indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le
+comte de Chambrais.
+
+--Non.
+
+--Alors l'oncle avait des enfants?
+
+--Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour laquelle il avait
+de l'affection.
+
+--Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune fille comme vous
+dites.
+
+--Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.
+
+--Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, interrompit
+Dagomer, en donnant un coup de coude à M. Auguste.
+
+Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au château, et le
+garde, le fusil à l'épaule, le suivit.
+
+Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer d'autres interrogations;
+alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait
+à Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire
+causer l'aubergiste.
+
+Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les rues du village et
+devant le château. Puis il dîna longuement à côté des palefreniers, dont
+les conversations, qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent
+rien d'intéressant: la qualité des voitures du comte, les mérites de ses
+chevaux lui étant tout à fait indifférents.
+
+Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put échanger quelques
+paroles avec l'aubergiste, jusqu'à ce moment trop occupé pour bavarder.
+
+--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée M. Auguste.
+
+--Quelle histoire?
+
+--Celle de l'enfant du comte de Chambrais.
+
+--La petite Claude?
+
+--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unières
+ne soit pas fâchée d'être privée d'un héritage sur lequel elle devait
+compter?
+
+--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fâchera pour des affaires
+d'argent, le monde sera changé.
+
+--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...
+
+--Comment si c'est sa fille!
+
+--Reconnue?
+
+--Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de naissance.
+
+--Mais on a toujours un acte de naissance.
+
+--Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de la succession
+puisqu'il a fallu un acte de notoriété et que MM. Vaubourdin et Meunier
+ont été témoins.
+
+--Et à combien se monte cette fortune? demanda Nicétas qui n'eut pas la
+patience de filer cette question.
+
+--Soixante mille francs de rente.
+
+Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là était encore
+assez beau pour l'empêcher de dormir quand il fut au lit.
+
+--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mangé la plus
+grosse part de son héritage? Comment? Avec qui?
+
+Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse quand une autre
+plus urgente et plus brûlante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait
+à son attention.
+
+Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle
+n'était pas née en France, ou qu'on avait caché l'accouchement de la
+mère.
+
+Et alors il était non moins évident que cette mère était Ghislaine,
+emmenée par son oncle dans quelque pays perdu, où elle avait passé le
+temps de sa grossesse et où elle était accouchée.
+
+C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément il avait cédé à
+une bonne inspiration en venant à Chambrais.
+
+--Soixante mille francs de rente!
+
+
+
+VIII
+
+Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essayé de
+parler de Claude, il voulut risquer une tentative auprès de celui-ci,
+et le lendemain dans la matinée il se dirigea vers le pavillon du garde
+qu'il connaissait bien pour être plus d'une fois, au temps de ses
+leçons, sorti par cette porte.
+
+D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui était sa fille.
+A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc
+faire l'expérience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï
+son père, ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait
+intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se présentait; au
+milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il la sienne?
+
+Son intention n'était pas d'entrer simplement chez le garde et de
+commencer un interrogatoire en règle, car ce serait, semblait-il, le
+plus sûr moyen pour se faire mettre à la porte: il procéderait avec
+moins de naïveté.
+
+En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs,
+longe les murs du parc, et en dix minutes il était arrivé en vue du
+pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.
+
+Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se
+composait de trois garçons et de quatre filles, sans compter Claude,
+ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au
+milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et comme il avait
+appris aussi que Claude travaillait dans l'après-midi chez lady
+Cappadoce, il était à peu près certain de la trouver chez le garde ou
+aux alentours.
+
+Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut personne et n'entendit
+aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenêtres étaient
+ouvertes, les habitants sûrement n'étaient pas loin: sur le seuil, deux
+bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des
+poules allaient de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.
+
+Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il
+s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit à dessiner
+le pavillon. Sans être en état de faire un vrai dessin, il pouvait
+cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa
+présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps que cela lui
+permettait aussi de rester là autant qu'il voudrait: il verrait venir.
+
+Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un bâtiment
+attenant au pavillon; elle portait sur son épaule une charge de linge
+mouillé qu'elle étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six
+et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment madame Dagomer et ses
+filles; elles ne parurent pas faire attention à lui; leur travail
+achevé, elles rentrèrent dans le bâtiment.
+
+Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une
+prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixés sur le pavillon, il
+entendit un bruit de pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il
+vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tête:
+elle était vêtue d'une robe d'indienne toute mouillée par le bas, et
+chaussée de sabots; bien qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point
+qu'une fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la comtesse
+d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.
+
+Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à terre, et s'arrêtant,
+elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils
+engageaient une conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque
+chose.
+
+--Bonjour, mademoiselle.
+
+--Bonjour, monsieur.
+
+Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait
+en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes
+auparavant, ni à leur mère.
+
+Elles étaient blondasses, elle était brune; elles étaient épaisses, elle
+était svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux
+profonds et ses cheveux noirs ondulés,--les cheveux de Ghislaine.
+
+Allons, décidément, la voix du sang était muette en lui: à la vue de
+cette fillette dont il était le père, son coeur n'avait pas du tout
+bondi.
+
+Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.
+
+--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?
+
+--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.
+
+Il était fixé.
+
+--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompé, vous êtes
+mademoiselle Claude.
+
+--Vous me connaissez?
+
+--J'ai entendu parler de vous.
+
+Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise mine eût entendu
+parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce
+costume:
+
+--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes lapins, dit-elle; pour
+aller arracher des coquelicots dans les blés je n'allais pas m'habiller.
+
+--Assurément.
+
+Elle se pencha au-dessus du carnet:
+
+--C'est notre maison que vous faites là?
+
+--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!
+
+--Oui et non.
+
+--Vous dessinez?
+
+--Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.
+
+--Vous allez au couvent l'année prochaine?
+
+--J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder
+parce que j'étais malade; il est venu un médecin de Paris qui a dit que
+je devais vivre en paysanne.
+
+--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?
+
+--Elle est bonne pour tout le monde.
+
+--Je veux dire elle vous aime?
+
+--Mais oui.
+
+--Elle s'occupe de vous?
+
+--Certainement.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Tous les jours quand elle est à Chambrais.
+
+--Vous allez au château?
+
+--Non, c'est elle qui vient.
+
+Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua
+une question plus décisive:
+
+--Elle est votre parente, n'est-ce pas?
+
+Claude fixa sur lui ses yeux profonds:
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?
+
+--Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, d'être de la
+famille de la comtesse d'Unières.
+
+Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette de cet âge, mais
+qui, dans sa pensée, avait pour but certainement de couper court à ces
+questions:
+
+--Je n'ai pas de parents.
+
+--Qui vous a dit cela?
+
+--Je le sais bien.
+
+--Si vous vous trompiez?
+
+--On me l'a dit.
+
+--Si l'on vous avait trompée?
+
+Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui contractait son visage:
+
+--Vous connaissez mes parents?
+
+--Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui vous aimerait, près de
+qui vous pourriez vivre?
+
+--Et une mère?
+
+--Une mère aussi.
+
+--Qui m'embrasserait?
+
+--Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.
+
+--Où sont mes parents?
+
+Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.
+
+--Je ne peux vous le dire... en ce moment.
+
+--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?
+
+--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre père.
+
+--Vous croyez! Vous ne savez donc pas?
+
+--Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la preuve que vous êtes
+bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore
+tout à fait. Vous savez que votre naissance est entourée de mystère?
+
+--C'est vrai.
+
+--Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.
+
+--Comment?
+
+--En me disant tout ce que vous savez vous-même.
+
+--Je ne sais rien.
+
+--Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû remarquer dans votre
+enfance, depuis que vous êtes en âge de voir et de comprendre, des
+choses qui ont dû vous frapper.
+
+--Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'étais
+pas sa fille, car je croyais que je l'étais, moi, vous comprenez?
+
+--Elle vous a parlé de vos parents?
+
+--C'est moi qui lui en ai parlé.
+
+--Elle vous a dit?
+
+--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car
+c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je
+ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un
+père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a été aussi bon pour moi qu'un
+vrai père, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me
+regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais déplu, comme s'il
+me détestait. Mais j'étais bête de croire ça puisqu'il m'a donné sa
+fortune; et quand on donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.
+
+--Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, madame Dagomer?
+
+--Jamais.
+
+--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous
+embrassant, vous aurait donné la pensée qu'elle pourrait être votre
+mère?
+
+--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse
+d'Unières qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui
+quelquefois me caresse, m'embrasse.
+
+--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unières?
+
+--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît pas.
+
+--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?
+
+--Il est aussi très bon pour moi.
+
+--Est-ce qu'il vous embrasse?
+
+--Non, mais il me parle très doucement.
+
+--Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un autre pays que
+Chambrais?
+
+--Non.
+
+--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres
+personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unières vous
+témoigner de l'intérêt?
+
+--Non, pas d'autres.
+
+Tout cela était clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette
+petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais
+s'était fait le père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa
+fille.
+
+C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne
+qu'il adopterait: mariée à un homme qu'elle aimait, disait-on, elle
+était l'esclave de son amour maternel.
+
+Il eût voulu la questionner encore, mais il était dangereux de prolonger
+cet entretien qui n'avait que trop duré; il ne fallait point qu'on
+remarquât ce tête-à-tête.
+
+--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis
+quelques minutes, il est certain que vous êtes une jeune fille capable
+de réflexion et de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et
+pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un
+hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amené devant cette maison.
+Mais, pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme je l'espère,
+il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons
+été vus, vous regardiez mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?
+
+Elle inclina la tête.
+
+--Je vais continuer mes démarches et bientôt, je vous le promets, nous
+nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sûre que je travaille
+pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez
+davantage.
+
+A ce moment un chien courant parut dans le chemin.
+
+--Papa Dagomer, dit-elle.
+
+--Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner
+autour de mon dessin.
+
+C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant
+Claude auprès de celui qui l'avait questionné la veille, il fit un geste
+de mécontentement.
+
+--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous permettez que je fasse le
+portrait de votre joli pavillon?
+
+--La rue est à tout le monde, répondit Dagomer d'un ton bourru.
+
+Puis, s'adressant à Claude:
+
+--Rentre donc à la maison; mouillée comme tu l'es, tu vas gagner froid.
+
+Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie;
+instantanément il dépassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il
+tira sur la pie qui passait en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba
+les ailes étendues.
+
+--Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.
+
+--Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-là; quand elles
+ont leurs petits, elles dépeuplent tous les nids.
+
+
+
+IX
+
+Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas
+visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les
+choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
+appris.
+
+Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses
+recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à
+Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi
+avoir la chance de tomber dans la bonne piste.
+
+Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour
+payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les
+actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et
+il n'en avait pas.
+
+C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France,
+comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien
+savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à
+l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à
+grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que
+lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher
+dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas
+en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
+nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire
+d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans
+une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il
+acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui
+avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure
+et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il
+fût <<petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à
+Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne
+pouvait pas donner son adresse!
+
+--Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit.
+
+Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait
+faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix
+ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en
+rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa:
+
+--Moi aussi j'ai une affaire.
+
+--Un mariage?
+
+--Mieux que ça: un entant.
+
+--Déjà!
+
+Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se
+précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent
+plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il
+leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa
+réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai,
+ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par
+prudence.
+
+L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de
+onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant
+dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment
+ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un
+camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il
+était temps vraiment que la roue tournât.
+
+--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.
+
+--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de
+l'enfant.
+
+--Tu la veux, n'est-ce pas?
+
+--Parbleu!
+
+--La mère a épousé un homme puissant!
+
+--Très puissant, disposant d'une influence énorme.
+
+--Riche?
+
+--Très riche.
+
+--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me
+semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui
+de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
+deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui
+je le crois, se chargeraient de l'affaire.
+
+--Il faudrait partager avec elles, bien entendu.
+
+--Dame!
+
+--Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme.
+
+--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du
+tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que
+t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en
+bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque
+les premiers fonds pour entrer en campagne.
+
+--Il le faut, mais comment?
+
+--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire
+appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages,
+et qui est très fort.
+
+--Il ne t'a pas marié.
+
+--Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences
+pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de
+Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,--comment
+dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent
+point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui
+ont une tare, Caffié appelle ça une _paille_, des comédiennes en peine
+de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou
+qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par
+eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille
+un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée
+qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un
+prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui
+offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà
+l'homme, le veux-tu?
+
+Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là qu'un autre,
+c'était déjà beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences,
+il saurait bien défendre ses intérêts.
+
+Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de Caffié qui habitait rue
+Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfumé où
+l'odeur des moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle des
+paperasses.
+
+En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan se retira,
+laissant Nicétas en tête à tête avec le vieil agent d'affaires.
+
+--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille
+voûtée pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne
+paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.
+
+--Non, c'est pour un enfant naturel.
+
+--Que vous voudriez légitimer?
+
+--Que je voudrais reconnaître.
+
+--On peut toujours reconnaître un enfant naturel.
+
+Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses
+conseils peuvent être utiles pour un acte aussi simple.
+
+Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en homme qui n'avait pas
+besoin qu'on la lui fît; ne savait-il pas par lui même, puisque c'était
+son cas, qu'on peut reconnaître et même légitimer un enfant dont on
+n'est pas le père?
+
+--Voici mon histoire.
+
+--C'est le mieux.
+
+Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, surtout en
+ce qui se rapportait à la fortune léguée à l'enfant; pour que l'homme
+d'affaires n'eût pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
+mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea la réalité,
+elle devint la femme d'un commerçant.
+
+Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffié le força
+à préciser plusieurs points qu'il aurait préféré laisser dans une
+obscurité protectrice.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié quand Nicétas fut arrivé au
+bout de son récit.
+
+--Reconnaître ma fille.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment pourquoi? mais parce que je suis son père.
+
+--Dans quel but tenez-vous à être son père?
+
+--Mais....
+
+--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous
+voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous êtes à confesse; si
+vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que vous
+tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été léguée?
+
+--A l'enfant et au revenu.
+
+--L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant mieux que la mère,
+ne l'ayant pas reconnu elle-même, n'a pas la parole devant la justice
+pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez
+même indiquer la mère dans un but de recherche de maternité, si vous
+trouvez un notaire qui consente à insérer cette indication, car un
+officier de l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette
+indication de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet
+contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans
+que je précise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce
+pas?
+
+--Parfaitement.
+
+--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? Cela est
+certain. Le tuteur de l'enfant aura même de fortes raisons à vous
+opposer, car vous ne savez même pas où est né cet enfant que vous
+réclamez, vous n'avez même pas son acte de naissance.
+
+--Parce qu'on m'a caché cette naissance.
+
+--Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, pour
+vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra
+manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra être un
+malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la
+fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. Vous le croyez, mais vous
+n'en êtes pas sûr. Il se peut très bien que, par une sage précaution,
+un âge ait été fixé par le testateur où elle aura la jouissance de
+ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre
+reconnaissance soit admise, résulte-t-il de tout cela que vous allez, en
+qualité de père, jouir vous-même de ce revenu et administrer la fortune
+de votre fille?
+
+--Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?
+
+--Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est autre chose, et il
+faut distinguer. Il n'est pas tuteur légal, celui-là, et pour qu'il
+ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
+conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de
+famille composé de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient
+très probablement le juge de paix eu égard à votre situation, vous
+conférerait la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela vous donne
+l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois
+vous dire que là-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
+grand nombre refusent même au père naturel la jouissance de ce revenu.
+
+A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas s'allongeait.
+
+--Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son enfant n'a donc
+aucuns droits sur lui?
+
+--Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, c'est-à-dire
+que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus,
+il a le droit de rechercher la maternité au nom de son enfant, et si la
+mère est dans une situation où cette recherche doit la déshonorer, si
+elle est riche, il y a là matière à organiser un chantage _au salé_....
+
+--_Au salé?_
+
+--C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie un enfant. Ce
+chantage peut être très fructueux, et même beaucoup plus que ne le
+seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant.
+Voilà pourquoi, en commençant, je vous demandais de dire ce que vous
+vouliez.
+
+Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux
+bonhomme le troublait, il voyait trop loin.
+
+Cependant, il fallait répondre.
+
+--Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés que vous me
+montrez me rendent très perplexe. Je réfléchirai.
+
+--Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous
+réfléchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien,
+écoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates que celles
+qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un
+bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il
+vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait
+obtenir, que de n'avoir rien du tout.
+
+--Et vos conditions?
+
+--Nous partagerions.
+
+--Je réfléchirai.
+
+--Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard ironique sur la
+tenue de son futur client.
+
+
+
+X
+
+Partager!
+
+Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.
+
+La situation telle que Caffié venait de la présenter n'était pas du tout
+celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait
+que ce qu'il en avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les
+pères et mères jouissaient des revenus des héritages que faisaient leurs
+enfants et il savait même que cela s'appelait l'usufruit légal, ce qui
+dit tout,--établi par la loi; de même il avait vu aussi que les pères
+avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle légale, établie
+par la loi.
+
+Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'était pas un homme
+à qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable à
+admettre qu'il eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions plus
+délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas
+de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler»; c'était
+peut-être vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se
+cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon
+guide, et pour cela il exagérait à l'avance les difficultés et les
+dangers du chemin.
+
+Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait adressé à un avocat
+pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et
+aussi les pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la loi
+elle-même. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliothèque
+était devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner
+un Code.
+
+C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne
+l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'à
+chercher au mot «Enfant naturel», il trouverait là sûrement les
+indications qui lui étaient nécessaires.
+
+Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant naturel», il
+était bien question de la présentation des enfants à l'officier de
+l'état-civil, des enfants trouvés, des enfants de troupe, mais c'était
+tout.
+
+Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher dans cet énorme
+volume? Il réfléchit un moment en feuilletant cette table. Que
+voulait-il? Reconnaître sa fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait
+peut-être sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334.» Il
+était sauvé.
+
+Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, rédigées en un
+style simple qui semble la clarté même, ne livrent pas leur secret à une
+première lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent
+vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il
+faut préalablement savoir pour s'y reconnaître.
+
+Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants
+naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins
+il la comprit.
+
+Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il
+demanda qu'on lui indiquât les meilleurs livres de droit qui traitaient
+la question des enfants naturels.
+
+--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier,
+Aubry et Rau? répondit le conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune
+demande du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....
+
+--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.
+
+--Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur qui était
+vaudevilliste.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Vous étudiez peut-être pour le devenir?
+
+--Pas précisément.
+
+--Je vais vous faire donner Demolombe.
+
+Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il n'en disait pas
+assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; sèche la loi;
+diffus, confus le commentaire.
+
+Ce n'était pas sa première exaspération contre cette loi barbare qui
+l'avait fait le misérable qu'il était, elle l'avait écrasé de tout son
+poids, paralysé, anéanti; les autres en avaient tiré contre lui tout le
+parti qu'ils voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait en
+tirer parti contre les autres, elle restait muette.
+
+Il en était encore à compulser son traité de la _Paternité et de
+la filiation_, quand la Bibliothèque ferma, et il se trouvait plus
+embarrassé, plus perplexe qu'en entrant.
+
+Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait un fait certain,
+résultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant
+dont on recherchait la maternité, on devait prouver qu'il était
+identiquement le même que celui dont la mère était accouchée, et qu'on
+n'était reçu à faire cette preuve par témoins que lorsqu'on avait déjà
+un commencement de preuve par écrit.
+
+N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux comte de Chambrais,
+d'enlever sa nièce dans un pays étranger où il était presque impossible
+de la suivre?
+
+S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle était accouchée, il
+semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher;
+il irait donc à Crèvecoeur, si faibles que lui parussent les chances
+d'obtenir un résultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui
+permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait à pied; la forêt de
+Crécy dans la Brie, cela ne devait pas être très loin de Paris.
+
+Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il
+revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et à une
+boutique de ce quai, il avait vu des cartes étalées, qu'il s'était
+plus d'une fois amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un
+bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il y aurait une carte
+en montre sur laquelle il pourrait tracer son itinéraire.
+
+Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.
+
+Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut pas favorable; à la
+vérité, une grande carte de France était accrochée à la devanture de la
+boutique, mais si haut qu'il lui était impossible de lire le nom des
+pays au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.
+
+Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le magasin il demanda,
+comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'état-major qui
+comprenaient la Brie, et les étalant les unes à côté des autres, sur une
+table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir de Paris;
+puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer
+dans ses poches, il remercia et sortit.
+
+Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du Trône, traversait le
+bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et
+il arrivait à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en
+tout, cinquante kilomètres environ.
+
+Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru
+de plus longues sans chemins tracés quand il était officier au Pérou, ou
+gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de
+bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du courage aux jambes;
+ce n'était point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne
+et de Paris qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres à
+faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la belle étoile.
+
+Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les hauteurs de
+Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au
+Château-d'Eau, une lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard
+Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et sur le cours de
+Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue
+file, s'en allaient à la halle, laissant derrière elles une bonne odeur
+de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de
+la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un petit bois, il déjeuna en
+regardant le panorama de Paris, qui, au delà de la verdure du bois de
+Vincennes, se perdait dans la brume et la fumée.
+
+--Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en
+tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.
+
+Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas régulier,
+il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir,
+il arrivait à la Houssaye, et peu de temps après il apercevait un tout
+petit village qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: c'était
+Crèvecoeur.
+
+Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une poignée d'herbe,
+il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une
+épaisse couche de poussière blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le
+prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de Paris; de la station
+voisine, c'était admissible, mais de Paris il n'eût trouvé crédit nulle
+part.
+
+Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon
+espoir; il n'était pas possible que dans un pays composé seulement de
+quelques maisons, où tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût
+pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais
+encore de ce qui les touchait.
+
+En route, il avait bâti son plan, qui était très simple: il recherchait
+des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer
+dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros
+héritage, et l'on paierait une forte prime à celui qui procurerait ces
+renseignements... aussitôt qu'ils auraient été reconnus bons.
+
+Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, un vieil
+instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitté Crèvecoeur, devait se
+rappeler Dagomer.
+
+--S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le rappelait. Un brave
+garçon. Peut-être un peu dur aux braconniers, mais il était payé pour
+ça; et puis les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables non
+plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se rappeler un nourrisson
+qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'était impossible, par cette raison
+que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.
+
+--Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une petite fille âgée
+maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitté Crèvecoeur
+depuis dix ans, à l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un
+an.
+
+Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne
+pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient
+jamais eu: tout Crèvecoeur le dirait comme lui.
+
+Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui était venu plus d'une
+fois à l'esprit, sans qu'il voulût l'accepter: née à l'étranger, Claude
+avait été ramenée en France au moment même où Dagomer était venu habiter
+Chambrais, et personne, à l'exception de Ghislaine, ne devait connaître
+le lieu de naissance de l'enfant.
+
+La déception fut rude; mais il n'était point dans son caractère de
+s'abandonner; il fallait réfléchir. En venant, il avait vu une prairie
+où l'on mettait du foin en meules; il serait bien là pour passer la
+nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient
+quitté les champs.
+
+Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au
+soleil levant, il reprit le chemin de Paris.
+
+Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: puisqu'il ne
+lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subît: tant pis pour
+Ghislaine s'il le lui faisait au _salé_, comme disait Caffié.
+
+Il était las en montant à dix heures du soir les six étages de son ami
+d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il
+avait préparée:
+
+«Madame,
+
+«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la vôtre,
+installée chez un garde, au lieu d'occuper auprès de sa mère, la place
+à laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolérer cela et mon devoir est de
+prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, à trois heures, aux
+abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous était impossible de vous y
+trouver, je me présenterais au château.
+
+«NICÉTAS»
+
+Il redescendit l'escalier dont les marches étaient terriblement dures
+pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boîte d'un débit de tabac.
+
+
+FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait passé une partie
+de la matinée au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait
+définitivement fixé le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus
+librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.
+
+N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à l'avance n'était-elle
+pas certaine que, quoi qu'elle fît, il ne s'en inquiéterait pas?
+
+Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour l'aller voir, et
+franchement elle disait: «Je vais près de Claude»; arrivée chez le
+garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraître son affection, et
+franchement aussi elle embrassait sa fille.
+
+Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles étaient
+assises, en tête à tête, à l'abri de la curiosité des enfants Dagomer ou
+des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.
+
+Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais
+simplement sur ceux où, pouvant forcer par d'adroites questions
+sa réserve toujours un peu craintive, elle l'amenait à se livrer.
+N'était-ce pas cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était
+cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, et qu'une
+observation constante dans les choses importantes comme dans les riens,
+dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne
+pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie nature.
+
+Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui l'inquiétait: par
+où tenait-elle de son père, par où s'en éloignait-elle?
+
+Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec
+un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui
+passait par la tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
+Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle
+arrangeait, par des exemples la conduisait où elle voulait qu'elle
+allât.
+
+Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire que Claude
+en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilité de lady
+Cappadoce, veillait à ne pas donner à son ancienne gouvernante des
+sujets d'inquiétude.
+
+--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait
+Claude.
+
+--Lady Cappadoce est une maîtresse.
+
+--Et vous?
+
+--Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.
+
+Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot qui lui montait du
+coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que,
+par une imprudence, par un entraînement, elle permît à Claude de le
+prononcer elle-même, sinon en ce moment, au moins plus tard.
+
+On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence
+et de recueillement où elles restaient les yeux dans les yeux; alors
+Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait
+doucement.
+
+C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa lettre, et il avait
+calculé qu'à l'heure où Ghislaine la recevrait, M. d'Unières devrait
+être à la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublée, et
+pour le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une
+trop vive émotion devant son mari.
+
+Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la Chambre, le comte
+était resté au château pour préparer un discours important qu'il devait
+prononcer le lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans
+la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme toujours lorsqu'il
+travaillait. N'était-elle pas son inspiration et sa conscience? Il
+trouvait plus vite lorsqu'elle était là. Et il n'était sûr d'un effet ou
+d'un argument que lorsqu'après discussion elle l'avait approuvé.
+
+Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans
+une corbeille ce qui était pour le comte, et sur un plateau les lettres
+à l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le
+comte, qui était devant une grande table couverte de volumes du _Journal
+officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise à
+un petit bureau dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle
+lisait, et commença à ouvrir les lettres.
+
+Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles contenaient, et
+justement même par ce qu'elle savait qu'elles étaient des demandes de
+secours, il fallait qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans
+retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient
+lieu.
+
+Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en avait lu plusieurs,
+lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.
+
+«Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vôtre....»
+
+Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant ses yeux, son
+coeur s'était arrêté.
+
+Heureusement la lettre était posée sur le bureau sans quoi elle
+serait tombée, ou elle aurait été secouée de telle sorte dans sa main
+tremblante que l'attention du comte eût été provoquée.
+
+Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premières
+années; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de
+confiance; si elle devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer
+qu'il ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées sans qu'il
+reparût, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'écoulassent
+encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont
+il ne connaissait même pas l'existence?
+
+Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tête basse, à la
+dérobée, rapidement elle jeta un coup d'oeil du côté de son mari:
+absorbé dans son travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa
+table, il continuait à prendre des notes; sa plume en écrivant craquait
+avec un bruit régulier.
+
+Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. Quelle contenance
+tenir? Que faire? Elle ne savait. Et même elle était incapable de se
+poser une question raisonnable.
+
+La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osât même la faire
+disparaître, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait
+se lever, venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et
+machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette
+feuille de papier, où le mot «votre fille» flamboyait, croyait-elle,
+se détachant en caractères d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils
+n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses
+lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité elles étaient les
+unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame
+aussi bien que pour monsieur.
+
+Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, que la première
+chose à faire était de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les
+circonstances ordinaires, rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un
+tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser
+dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement
+du papier allait crier sa honte.
+
+Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.
+
+Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que son mari se
+tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'était point levé et
+ne paraissait pas disposé à quitter son travail:
+
+--Te rappelles-tu la date de mon discours à propos de l'ordre du jour
+Bunou-Bunou.
+
+L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eût
+donné la date de jour, de mois, d'année. Mais en ce moment, comment
+réfléchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait répondre
+sans que sa voix trahit son bouleversement.
+
+--A peu près trois ans, il me semble.
+
+--Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire si ferme peut-elle
+se tromper de tant d'années?
+
+--Sans doute, je fais une confusion.
+
+--Ne cherche pas, je vais vérifier.
+
+Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine qui servait d'annexe
+à la bibliothèque.
+
+Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis
+vivement elle la mit dans sa poche.
+
+Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à elle.
+
+--Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près que moi de la
+vérité; il y a quatre ans.
+
+Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'étonna pas
+qu'elle ne répondît point, et tranquillement il retourna à son travail.
+Il fallait qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était pour
+le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.
+
+S'attendant depuis son mariage à le voir surgir d'un moment à l'autre,
+elle avait bien des fois examiné la question de sa défense, et elle
+s'était toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme
+dont son oncle lui avait parlé avant de mourir.
+
+Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre
+sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle
+qu'elle fût, elle devait être efficace puisque son oncle lui avait
+recommandé d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
+réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que tout de suite
+elle allât à Paris.
+
+Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle restât auprès de son mari
+quand il travaillait, elle n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et
+son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même de sa fille
+qui se trouvaient en jeu?
+
+--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait
+d'affermir, je partirai pour Paris.
+
+Il fut stupéfait:
+
+--Comme ça, tout de suite?
+
+Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne lui en demandât pas,
+et que pour la première fois elle ne fût pas franche.
+
+--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution
+immédiate.
+
+--Tu seras longtemps?
+
+--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.
+
+Il sonna et commanda d'atteler.
+
+--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ça ne va pas
+aller, et je suis sûr que demain à la Chambre tu sentiras toi-même que
+ton aide m'a manqué.
+
+Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière fermée, il
+recommanda au cocher de marcher rondement.
+
+A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient devant les
+panonceaux de M. Le Genest de la Crochardière, et Ghislaine entrait dans
+l'étude. C'était la première fois qu'elle venait chez son notaire, car
+quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature au bas d'actes
+notariés, on était toujours venu les lui faire signer à l'hôtel de la
+rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pièce où sur des
+tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs,
+elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces yeux qui s'étaient
+levés sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui
+dirigeait cette étude, accourut avec les démonstrations de la plus
+respectueuse politesse:
+
+--Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, sans doute, je vais
+m'informer s'il peut recevoir.
+
+Le notaire lui-même apporta la réponse en venant au-devant de sa cliente
+qu'il fit entrer dans son cabinet.
+
+La demande que Ghislaine avait à présenter était bien simple, cependant
+ce fut avec un extrême embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis
+longtemps le vieux notaire était habitué à ne pas laisser deviner qu'il
+remarquait la gêne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitôt
+qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse
+qu'il ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée par M. de
+Chambrais, il la remit à Ghislaine.
+
+Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer l'enveloppe et lire
+cette pièce, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberté: il
+parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'écoutât.
+
+--Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt que vous inspire
+cette chère enfant et toute la tendresse que vous lui témoignez. Dans
+son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mère, me disait M.
+le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.
+
+Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en
+gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.
+
+Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa
+voiture.
+
+
+
+II
+
+Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put
+déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.
+
+Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut
+par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par
+son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle
+est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais
+il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable.
+
+«CHAMBRAIS.»
+
+Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop
+d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces
+plaintes et ces cris de révolte!
+
+Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si
+c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait,
+et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix
+heurtée.
+
+Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la
+dernière ligne, elle chercha si c'était tout.
+
+Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation
+au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente;
+mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne
+l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il
+ne le fût jamais.
+
+A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le
+voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait.
+Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.
+
+En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour
+changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec
+la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté:
+inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme
+qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que
+serait ce lendemain?
+
+Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception,
+elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet
+écrasement, il lui viendrait sans doute une idée.
+
+Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle!
+Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait
+paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la
+surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture
+l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme
+elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider,
+l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle,
+entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.
+
+C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait
+contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette
+lettre.
+
+Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte;
+et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne
+seraient-ils pas atteints?
+
+A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par
+elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que
+n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
+répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait
+alors suspendue sur sa tête.
+
+Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble
+et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la
+possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la
+verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire
+fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au
+lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à
+qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il
+voulait. Après, elle aviserait.
+
+La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était
+un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une
+combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y
+arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres
+sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux,
+sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si
+personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne
+viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il
+voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne
+s'exposerait à ce danger; ce serait folie.
+
+Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château,
+malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule
+et sans secours.
+
+Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela.
+
+Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se
+défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution.
+
+Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail,
+et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.
+
+Tendrement il l'embrassa.
+
+Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop
+profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette
+étreinte qu'elle était troublée.
+
+--Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.
+
+--Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi.
+
+--J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras
+contente.
+
+Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait
+le lendemain à la séance de la Chambre.
+
+--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?
+
+--Certainement.
+
+Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son
+petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table.
+Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:
+
+--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en
+s'arrêtant.
+
+--Je ne trouve pas cela du tout.
+
+--Tu as l'air de ne pas me suivre.
+
+--Mon air te trompe.
+
+Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à
+certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait
+sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite
+il s'apercevait de ce désaccord.
+
+Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible
+coeur qu'elle était?
+
+--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.
+
+--Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en
+prie.
+
+--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette
+idée?
+
+Il reprit.
+
+Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux.
+
+De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle
+murmurait:
+
+--Bien, très bien.
+
+--N'est-ce pas?
+
+Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours,
+il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le
+mouvement oratoire.
+
+A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier
+sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de
+son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté.
+
+Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait
+toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux,
+et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché
+sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et
+se mettant à sourire:
+
+--Mais c'est une vraie répétition, dit-il.
+
+Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:
+
+--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses
+bras.
+
+--Alors c'est bien?
+
+--C'est superbe.
+
+--Vraiment?
+
+--Vas-tu douter de moi, maintenant?
+
+--Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras
+demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me
+semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, je ne
+pouvais pas te consulter et ne savais que penser.
+
+Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour
+ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte
+trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans
+s'inquiéter, sans se peiner?
+
+Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au
+dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts,
+une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
+qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se
+trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle
+avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de
+tendresse sincère.
+
+Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si
+bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme.
+
+Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur
+qu'elle se tourmentât.
+
+Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication;
+elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris
+l'avait-il fatiguée.
+
+Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser
+deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement.
+
+La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans
+bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle
+dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et
+respirait d'une façon irrégulière.
+
+Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas
+s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien;
+peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps
+orageux.
+
+Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le
+connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre
+qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps
+orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à
+Paris serait pénible dans la chaleur du midi.
+
+Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et
+ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait.
+
+--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.
+
+--Toutes celles que tu voudras.
+
+--Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la
+Chambre.
+
+--Je te le promets.
+
+--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour.
+
+--Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?
+
+--Y penses tu?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Et ton discours?
+
+--Un discours a-t-il jamais changé un vote?
+
+--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est
+perdu si l'honneur est sauf.
+
+Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne
+l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte,
+lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture.
+
+--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.
+
+--Aussitôt, aussi vite que possible.
+
+
+
+III
+
+Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes après
+l'heure qu'il avait fixée, il pouvait arriver au château vers quatre
+heures; c'était donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il
+venait.
+
+Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'espérance
+dans cette pensée que, par cela seul qu'elle n'avait pas été à son
+rendez-vous, il renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que
+cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction l'aurait fait
+réfléchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait
+à Paris.
+
+Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré tout il venait,
+et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre
+se trouvait en communication directe avec le vestibule où se tenait
+toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne
+pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais en l'élevant il y
+avait certitude qu'elle serait entendue.
+
+Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, mais ses efforts
+pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun résultat, elle ne
+savait pas même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes
+noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.
+
+Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la demie; incapable
+de rester en place, elle se levait à chaque instant pour aller à une
+fenêtre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du
+concierge.
+
+Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lèvres
+lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur sonna.
+
+Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, et sans se
+montrer, derrière un rideau, elle regarda: dans la façon dont il se
+présenterait, elle verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue,
+ce qu'elle avait à craindre ou à espérer.
+
+Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: l'homme qui
+traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, était bien
+de grande taille, mais il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de
+corps, les cheveux étaient courts, les joues et le menton rasés; enfin
+le vêtement usé, composé d'un pantalon noir, d'un veston jaunâtre et
+d'un chapeau melon, annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait
+demander un secours.
+
+Cependant le pauvre diable était arrivé au perron et, à la porte du
+vestibule, il avait trouvé Auguste de service ce jour-là.
+
+--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste
+américain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas été à
+Paris, je ne peux pas vous montrer le château.
+
+--Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.
+
+Et sans paraître le moins du monde embarrassé, Nicétas lui tendit un
+petit billet qu'il venait d'écrire à l'auberge du Château.
+
+--Mais je ne sais...
+
+--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.
+
+Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture que celle de la
+demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il écrivait au lieu de venir,
+c'est qu'il n'osait pas se présenter; et à la pensée de ne pas le
+voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable était un
+commissionnaire.
+
+Elle avait ouvert le billet.
+
+«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer votre porte; donnez donc
+l'ordre que je sois admis près de vous.
+
+«NICÉTAS.»
+
+C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; lui, ce pauvre
+diable; arrivé à ce point de misère et de cynisme, de quoi ne serait-il
+pas capable!
+
+Cependant, le plateau à la main, le valet attendait devant elle, la
+regardant à la dérobée, en se demandant quelle pouvait être la cause de
+ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé que le
+calme et la sérénité.
+
+Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:
+
+--Faites entrer, dit-elle.
+
+Et pendant le court espace de temps que le valet mettait à traverser les
+deux salons, elle tâcha de se donner une contenance.
+
+Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:
+
+--Vous ne quitterez pas le vestibule.
+
+Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais
+elle n'était pas en situation de s'arrêter devant une considération
+de ce genre: avant tout elle devait assurer sa sécurité; comment se
+défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?
+
+Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons pour venir jusqu'à
+elle.
+
+Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien changé, vieilli,
+ravagé!
+
+Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:
+
+--Que voulez-vous monsieur?
+
+--Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.
+
+--C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que vous parlez?
+
+--Précisément.
+
+Il prit une chaise et s'assit:
+
+--D'elle-même.
+
+--Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver que cet enfant est
+votre fille?
+
+--Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; mais un mot suffit;
+c'est vous-même qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la
+vôtre.
+
+--Moi!
+
+--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait
+prendre toutes sortes de précautions qu'on croyait habiles pour échapper
+à cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce
+que si cette enfant ne vous était rien et ne m'était rien vous m'auriez
+reçu après la lettre que je vous ai écrite et aussi après ce qui s'est
+passé entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
+les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgré vous en
+rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui
+emportait tout: répulsion, mépris, horreur, haine; et cette raison se
+trouve dans l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez peur
+pour elle; vous voulez la défendre.
+
+Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant
+devant lui, il eut lieu d'être satisfait: elle était atterrée.
+
+Il continua:
+
+--L'ordre de m'introduire près de vous était un aveu; et si j'avais eu
+besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu
+réunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en
+avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pièces nécessaires pour
+affirmer mes droits sur ma fille.
+
+--Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se défendre.
+
+--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère que nous n'en
+viendrons pas à cette extrémité. En effet, je n'ai qu'un but: assurer
+l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous
+associer à moi.
+
+--Cet avenir a été assuré
+
+--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je
+l'avoue, surpris que vous considériez l'avenir d'un enfant assuré par la
+donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la
+vie d'un enfant...
+
+Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.
+
+--... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui dirigent cette
+éducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le
+milieu dans lequel l'enfant est élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle
+cette éducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
+Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le garde, ayant
+pour camarades, pour frères et soeurs des enfants grossiers, de vrais
+paysans...
+
+--Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin qui a ordonné qu'elle
+vive en paysanne.
+
+--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de
+garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une
+fille de onze ans, la feriez-vous élever par un garde, sous prétexte que
+les médecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh
+bien! pour n'être pas née de votre mariage, Claude n'en est pas moins
+votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le
+rappeler. Pour mon malheur, je sais par expérience ce que c'est que
+d'être élevé dans une maison étrangère; je ne veux pas que ma fille
+souffre ce qu'a souffert son père, et que l'absence d'une direction
+affectueuse, ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de
+moi.
+
+Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que ce langage fût
+sincère; c'était lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignité, de
+fierté! Où voulait-il en venir? Qui se cachait derrière cet étalage de
+tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas?
+Son premier mouvement avait été de répondre lorsqu'il avait invoqué
+l'affection maternelle; mais n'était-ce pas là un piège dans lequel elle
+ne devait pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur lesquels il
+s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre d'ailleurs?
+
+--Enfin, que demandez-vous? dit-elle.
+
+--C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera prés de vous, dans
+votre maison, la place à laquelle elle a droit par sa naissance, ou je
+la prends près de moi.
+
+--Vous la prenez!
+
+Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité de son émoi;
+elle voulut l'atténuer en l'expliquant:
+
+--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui
+vous n'avez jamais rien été?
+
+--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.
+
+--C'est impossible.
+
+--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances
+juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et même très
+facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle était votre
+intention, il faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à
+m'opposer, avec indication du père et de la mère; et je ne crois pas que
+ce soit votre cas; les précautions que vous avez prises pour cacher la
+naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
+vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je me reconnais
+battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?
+
+Il attendit un moment, et comme elle ne répondait pas, il poursuivit:
+
+--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je
+l'espère, heureuse par les soins et la tendresse de sa mère. Près de
+moi, elle n'est associée qu'à une vie de travail et de lutte, mais
+elle est aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas d'autre
+affection; sous une tendre direction son coeur se forme en même temps
+que son esprit; et comme elle est la légataire de M. de Chambrais, elle
+ne souffre pas de ma pauvreté.
+
+A ce mot elle l'interrompit:
+
+--Vous avez été mal renseigné.
+
+--Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?
+
+--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de prévoyance dont je n'ai
+compris toute la sagesse qu'à l'instant même, a mis une condition à son
+legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité ou à
+son mariage.
+
+Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris puisque c'était la
+réalisation de ce que Caffié avait prévu; décidément il était le malin
+qu'il avait dit, le vieux crocodile.
+
+--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son
+père comme son père travaillera pour elle; à deux on est fort; je l'ai
+entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse
+extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente
+musicienne. Dans cinq ans elle sera en état de donner des leçons, et
+par conséquent de seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
+d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais pas à un
+sentiment d'affection paternelle et à la voix du devoir, j'aurais tout
+intérêt à prendre Claude avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à
+seize ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, elle jouira
+de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste Providence qui n'ont
+cessé de me poursuivre me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.
+
+--Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec horreur.
+
+--Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir leurs enfants pour en
+hériter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du
+sort, je ne suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est que
+je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il y aurait pour moi à
+reconnaître Claude, avantages moraux aussi bien que matériels,--si
+vous vous engagez à la prendre près de vous dans cette maison, et à la
+traiter comme votre fille.
+
+--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariée.
+
+--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose à son mari; je
+serais vraiment surpris si vous me disiez que le vôtre n'appartient pas
+à la catégorie de ceux qui acceptent tout.
+
+Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; c'était
+assez pour le succès de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que
+l'affaiblir s'il le répétait ou le laissait discuter; au point où les
+choses en étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.
+
+--Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même heure, d'ici vous
+aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous
+pourrez alors me faire part de la résolution à laquelle vous vous
+arrêtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au château, je
+remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tête-à-tête.
+
+Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.
+
+--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'à vous, ce
+serait une réponse négative à mon désir de vous voir prendre Claude;
+alors je la reconnaîtrais.
+
+
+
+IV
+
+Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé
+de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention;
+c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la
+reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il
+n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais
+réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de
+Chambrais.
+
+Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel
+dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin
+d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il
+ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à
+exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait:
+
+--Prenez l'enfant ou je la reconnais.
+
+Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude
+sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre
+objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.
+
+Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur
+serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans
+qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
+semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre:
+c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée.
+
+Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que
+serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger
+n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour
+aviser, pour chercher.
+
+Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour
+l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner.
+
+--Comment avait-il parlé?
+
+Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop
+manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il
+serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle
+manifesta le désir de l'accompagner.
+
+--Te sens-tu en état de venir demain à Paris?
+
+--Oh! certainement.
+
+--Alors tu es tout à fait bien?
+
+--Tout à fait.
+
+--Tant pis.
+
+--Comment tant pis?
+
+Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:
+
+--Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon
+discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un
+indice heureux.
+
+--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.
+
+--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans,
+j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant
+indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes
+caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles,
+signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais
+peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas
+persisté.
+
+--Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain
+à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses
+indispensables. Quand dois-tu parler?
+
+--Si je parle, ce sera au commencement de la séance.
+
+--Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne
+pas te faire attendre pour revenir ici.
+
+Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première partie de la
+séance, puis, quand le comte eut parlé, elle quitta la tribune et revint
+rue Monsieur.
+
+Par son contrat de mariage, il avait été stipulé qu'elle toucherait une
+pension pour ses besoins personnels; mais dans l'étroite intimité où
+elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée:
+tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et
+d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs
+besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dépense, ou,
+s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte après qu'elle était
+faite.
+
+Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu
+importante sans en parler à son mari; aussi n'était-ce point de cette
+façon qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au rachat de
+Claude.
+
+Ce n'était point seulement dans leur château et leur hôtel que les
+princes de Chambrais avaient toujours pieusement conservé ce qu'ils
+avaient reçu de leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en
+avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait
+disparaître dans une pièce reculée, où l'on serrait dans des armoires
+ce qui était par trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en
+débarrassait point: les greniers étaient bondés de meubles rococo, et
+il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au
+style Louis-Philippe.
+
+C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux de prix par la
+valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables:
+jamais elle ne les avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient
+conservés dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas
+ouvert: ils étaient là, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux
+de la famille, et comme il avait une parfaite indifférence pour les
+pierreries, il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas lui
+assurément qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure,
+puisqu'il ne les connaissait même pas.
+
+Obligée de trouver instantanément une forte somme, c'était sur la vente
+de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.
+
+C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer dans
+un magasin, elle, la comtesse d'Unières, pour vendre des pierres
+précieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le
+choix des moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le seul
+qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la honte et par la peur
+des commentaires qu'elle allait provoquer.
+
+Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient serrés ces bijoux,
+et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-à-dire ceux qui,
+par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à une
+broche en rubis et en diamants, à un noeud avec deux glands et à un
+bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait
+trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la
+préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fût au-dessous de
+ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.
+
+Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à n'avoir pas à porter
+un trop gros paquet, ce qui eût provoqué l'attention, elle remonta en
+voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
+de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une fois acheté des
+bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir
+convenablement. Sans doute elle eût préféré s'adresser à des marchands
+qui ne l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle aurait dû
+donner son nom pour qu'on la payât, et dans ces conditions mieux valait
+encore avoir affaire à Marche et Chabert, qui avaient une réputation
+d'honnêteté.
+
+Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un commis, qui avait
+reconnu la livrée, se hâta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre
+prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.
+
+Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, et presque
+aussitôt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empressé de
+se mettre à la disposition de sa noble cliente; comme c'était en
+particulier qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer dans son
+cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa
+demande.
+
+Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle désirait
+vendre des pierreries qui ne lui servaient à rien.
+
+Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il était prêt à les
+acheter.
+
+--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont
+d'un autre âge.
+
+--C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.
+
+--Quand on possède des diamants et un collier de perles comme madame la
+comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.
+
+Il était trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la
+comtesse d'Unières ne se résigne à une pareille démarche que sous le
+coup d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain
+temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il à Ghislaine
+de lui verser immédiatement cinquante mille francs; plus tard il
+compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une grosse liasse de
+billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chèque sur la banque.
+
+L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:
+
+--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?
+
+--Je viendrai.
+
+
+
+V
+
+Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite?
+Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire
+des appétits?
+
+C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant à l'égard de l'argent
+dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours été riches, connaissent mal
+sa valeur.
+
+Que représentaient cinquante mille francs pour Nicétas?
+
+Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait quatre cents francs
+par mois pour venir deux jours par semaine à Chambrais, ils eussent été
+certainement une fortune pour lui, le paiement de dix années de travail.
+
+Mais maintenant?
+
+A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la tenue, on
+pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore,
+puisqu'ils le tireraient de la misère.
+
+Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces douze années de misère
+ne lui avaient-elles pas donné d'autres besoins et d'autres exigences?
+
+De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour,
+de même elle ne l'avait pas retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix
+il y avait une dureté, dans son regard une brutalité, et dans toute
+sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'était pas resté l'homme
+d'autrefois.
+
+Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les
+avait-il établies? Car plus elle réfléchissait à leur entrevue, plus
+elle se confirmait dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le
+dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.
+
+Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!
+
+C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, bien faible,
+bien maladroite pour le débattre comme il aurait fallu: pour la première
+fois de sa vie elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et
+tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysée de
+toutes les manières, par son inexpérience, par sa dignité, par sa
+tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son
+mari.
+
+Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus terrible? Elle eût
+voulu n'avoir pas à attendre et que tout de suite ce marché vînt en
+discussion. Mais le lendemain précisément son mari resta à Chambrais, et
+elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son angoisse.
+
+Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait
+pour lire en elle.
+
+--Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.
+
+Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientôt
+la preuve.
+
+--Tu sais que je persiste dans mon idée.
+
+--Quelle idée?
+
+--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. Évidemment, il se
+passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle
+est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
+changement est certain: tu n'es pas dans ton état ordinaire. Alors,
+comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le
+sens que je désire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
+ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton état nerveux est
+significative.
+
+Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller à une
+certaine distance du château, voir des poulains dans une prairie, à
+laquelle on n'accédait que par un mauvais chemin charrois.
+
+Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent Nicétas qui
+flânait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher
+dans une meule foin.
+
+Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son
+attention étant attirée par la fixité des regards que Nicétas attachait
+sur lui.
+
+--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rôde dans
+le pays? demanda-t-il.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+Alors il continua:
+
+--Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; il semble qu'il
+cherche à nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer
+aux écuries, il faudrait que François prît sur lui des renseignements
+sérieux: il a bien vilaine tournure.
+
+Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre près de lui pour
+qu'elle y trouvât une direction affectueuse, dans un milieu digne
+d'elle!
+
+Après un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui
+donna encore plus de force pour la journée du lendemain: à tout prix, il
+fallait sauver Claude de ce misérable,--que le comte ne trouvait même
+pas bon pour ses écuries.
+
+Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, annoncé par le coup
+de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui
+était encore de service ce jour-là.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.
+
+--Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre aujourd'hui à mes
+questions, et je viens chercher ses réponses: nous collaborons: c'est
+beaucoup d'honneur pour moi.
+
+--Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation de visiter le
+château, elle ne pourra pas vous le refuser.
+
+--C'est une idée; mais maintenant le château m'intéresse moins.
+
+Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la même place que la
+première fois.
+
+--Cet empressement à me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et
+j'espère que nous nous entendrons.
+
+--Vous vous trompez.
+
+--Ah!
+
+--Au moins quant à la condition que vous prétendez m'imposer.
+
+--Mais il y a deux conditions que je prétends vous imposer: ou vous
+prenez Claude, ou je la prends moi-même.
+
+--Cela est également impossible.
+
+--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas
+prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empêcher de la prendre, moi;
+ne suis-je pas son père?
+
+--Et qu'en feriez-vous?
+
+--Une honnête fille, une fille tendrement aimée.
+
+--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.
+
+--Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de l'importance de
+celui-ci, qui met tant d'intérêts en jeu, l'avenir de votre fille, votre
+honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
+côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.
+
+--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une héritière
+jouissant dès maintenant de ses revenus, vous pouviez penser à la
+prendre.
+
+--C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité, n'est-ce pas? Dites-le
+donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en
+réalité, rien n'est pour me blesser.
+
+Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas «ne pas se
+gêner» comme il disait, ni pousser les choses aux extrêmes.
+
+--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner
+une existence large, en même temps que vous vous la donniez à vous-même.
+Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous
+puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car
+dans la réalité son conseil de famille la défendrait, et la justice
+ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que
+feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages matériels
+retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour
+vous, non une source de produit.
+
+--Où voulez-vous en venir?
+
+--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages précisément à ne pas
+prendre Claude, à ne pas vous occuper d'elle, à m'abandonner ce soin
+ainsi qu'à son conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa
+santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra une éducation
+convenable, et d'où elle sortira pour se marier.
+
+--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air étonné, et ne vois pas
+où seraient ces avantages.
+
+Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert sous un livre, à portée
+de sa main; elle souleva le livre, et tirant le chèque, elle le lui
+tendit:
+
+--Dans ceci.
+
+Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais dès
+qu'il eut jeté les yeux dessus, son visage se contracta.
+
+--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.
+
+--Vous m'avez offert un marché, je vous en offre un autre.
+
+--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du
+sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du
+sang de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant
+pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de
+faire une enquête dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis
+de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple
+pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?
+
+--On ne vend que ce qu'on possède, et de ces quinze cents mille francs
+vous ne toucherez jamais un centime.
+
+--C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un procès que vous avez
+tout intérêt à ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en
+prie, faites entrer cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait
+imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une
+vraie dérision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?
+
+Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, comme elle l'avait
+pressenti, à renoncer à Claude et à la vendre; la contestation
+maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque dégoût
+qu'elle en eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.
+
+Il examinait le chèque.
+
+--Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, que ce chèque
+dit lui-même que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une
+proposition plus convenable. Pour voir d'où proviennent ces cinquante
+mille francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, vous ne les
+avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas
+empruntés. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate
+simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez
+cherché dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cessé de vous plaire, et
+vous les avez vendus à Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la
+Paix qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: voilà leur nom
+imprimé et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu
+assez.
+
+Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement qu'il avait produit.
+
+--Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et l'autre une égale
+franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases échappatoires pour ne
+pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi
+vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, mais ce qui a dû bien
+vous gêner; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais
+compté sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour élever
+ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que
+l'enfant ne trouverait pas auprès de moi l'existence que je voulais lui
+faire. Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au couvent,
+mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela même à tous les
+droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand
+elle sera majeure, ou sur son héritage si elle venait à mourir; et cette
+renonciation, je l'estime à trois cent mille francs. J'accepte ce chèque
+comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent
+cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.
+
+--Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.
+
+--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit
+jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous
+demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
+cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me créer
+une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le père de votre
+enfant cesse d'être le misérable que vous voyez devant vous? Comme il
+pourrait être dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous
+attendrai où vous voudrez, dans une église, chez votre médecin,
+votre dentiste, votre couturière, tous endroits à souhait pour des
+rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit à trois
+heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des
+pas perdus.
+
+
+
+VI
+
+Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, c'est qu'elle
+n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui elle pût attendre conseils et
+secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne
+trouverait pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à une femme
+qu'il avait affaire, en femme il la traitait.
+
+Vendez ou empruntez.
+
+Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; à qui? De
+gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait
+toujours été pour elle d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il
+lui avait fait signer un acte, il semblait que c'était une faveur
+qu'il lui réclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent
+cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une
+confession; elle serait morte de honte.
+
+D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette confession,
+qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au courant des choses de la loi,
+elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance
+de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément l'objection
+que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procès pour
+lui résister, étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle
+n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un parent ou d'un ami; et
+elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service.
+Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une
+étroite intimité avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a
+peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.
+
+Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de
+nouveau des bijoux.
+
+Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer
+cinquante mille francs, elle s'était imaginée, sans rien préciser
+d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte.
+Certes, elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, qui
+sûrement les avaient estimés à leur prix marchand, mais elle doutait
+de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant très bien que les
+pierreries comme toutes choses subissent des dépréciations. Combien
+tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on
+remarquât leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs
+peut-être. Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, si
+loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui être d'aucune utilité.
+
+A la vérité, son écrin ne se composait pas que de ces respectables
+antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivière, des croissants,
+un diadème, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son
+mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier de perles et les
+diamants de sa mère; mais ceux-là elle ne pouvait pas les vendre; les
+uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les
+employer à la rançon de sa fille; les autres, parce qu'ils étaient des
+souvenirs.
+
+Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une nouvelle vente, c'était
+de ces souvenirs qu'elle devait se séparer; l'hésitation n'était
+possible que pour le choix.
+
+Après avoir balancé le pour et le contre, elle se décida pour le collier
+de perles; avec lui, au moins, elle était certaine d'obtenir la somme
+dont elle avait besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille
+francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et
+Chabert.
+
+En effet, il ne pouvait pas être question de vendre ce fameux collier,
+car si le comte était d'une indifférence complète pour tous les bijoux,
+il ne laisserait pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il
+fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la place des vraies
+et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il resterait désormais enfermé, on
+ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte
+seul. Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus jamais.
+
+Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit chez Marche et Chabert
+qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait à qui
+les commander. Cependant, comme elle avait acheté des parures de jais
+pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne
+se chargeait pas de ce travail, on lui dirait à qui elle pouvait
+s'adresser. Le lendemain même elle s'en alla en voiture de place au
+boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la Chaussée d'Antin,
+elle entra dans un magasin où, à côté du jais et du grenat, se
+trouvaient exposées des pierreries et des perles fausses.
+
+Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle éprouva un moment
+d'hésitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui
+elle était, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait
+pas ne pas s'étonner de sa commande et ne pas chercher à deviner ce qui
+se cachait derrière.
+
+Enfin elle se décida:
+
+--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le
+composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux
+yeux?
+
+--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver à une imitation si
+parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.
+
+Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine une poignée de
+perles:
+
+--Voyez vous-même.
+
+Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux,
+chatoyant, satiné des vraies, mais enfin l'imitation était suffisante
+pour qu'elle s'en contentât.
+
+--Où est le collier? demanda le bijoutier.
+
+--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que
+possible, même nombre, il y en a quatre cents...
+
+Le bijoutier eut un sourire de surprise.
+
+--... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher
+ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boîte.
+
+Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de
+la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se
+laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara que
+la copie serait digne du modèle.
+
+--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez
+pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans
+le monde de madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre collier
+avec pleine sécurité.
+
+--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.
+
+--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen à la portée
+de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses
+n'ayant pas la solidité des vraies.
+
+On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que
+six; le samedi, à trois heures précises, il fallait qu'on le lui livrât.
+
+Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux
+dans son écrin, et dans une boîte les perles vraies. Le bijoutier aurait
+voulu qu'elle admirât longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en
+avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup d'oeil au collier,
+compté les perles vraies et payé sa facture, qu'on avait eu la
+délicatesse de préparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit
+conduire à la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge
+marquait trois heures vingt-huit minutes.
+
+Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. Comme ce n'était pas une
+heure de départ, la salle était presque déserte; seuls quelques paysans
+arrivés longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, leurs paniers
+et leurs paquets devant eux.
+
+Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche machinalement:
+tournée contre la muraille, elle ne cédait point à la tentation de jeter
+çà et là des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.
+
+Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'âpreté lui
+donnerait de l'empressement.
+
+Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle crut voir que de loin
+quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en
+rien, par sa tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et dont
+le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de façon à ce qu'elle ne
+l'oubliât jamais: c'était un gentleman de tournure élégante, la toilette
+soignée: bottines à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et blanc,
+gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains
+gantées de chevreau clair, un jonc à pomme de lapis.
+
+Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut rapproché, le
+doute n'était plus possible: elle ne l'avait pas reconnu déguenillé, et
+maintenant elle ne le reconnaissait pas élégant.
+
+Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:
+
+--Oserai-je vous offrir mon bras?
+
+Elle eut un mouvement de répulsion.
+
+--Marchez près de moi.
+
+Il l'accompagna, le chapeau à la main.
+
+--Je n'ai pas l'argent, dit-elle.
+
+Il mit son chapeau.
+
+--Et alors? dit-il brutalement.
+
+--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier
+pesant plus de six mille grains, qui a été estimé quatre cent mille
+francs; prenez-les et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire;
+vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille
+francs.
+
+--En êtes-vous sûre?
+
+--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.
+
+--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.
+
+--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'à Paris où elles sont
+connues.
+
+--Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre
+mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associés?
+
+Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la prendre:
+
+--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah!
+madame, aimez-la bien.
+
+Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.
+
+
+
+VII
+
+Le calme avait succédé aux angoisses désespérées qui avaient bouleversé
+Ghislaine pendant les quelques jours où elle était restée sous le coup
+des exigences de Nicétas.
+
+Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse sérénité des années
+qui avaient précédé cet orage, mais elle respirait; si tout danger
+n'était pas à jamais écarté, il était au moins ajourné.
+
+Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner à l'étranger
+et y rester? Puisqu'il avait passé onze ans sans revenir à Paris,
+c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans
+intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre les perles du
+collier à Paris; et si tout d'abord il y avait là une raison de
+prudence, il y en avait une aussi d'espérance: une fois à Londres, à
+Vienne, ou à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer à
+Paris.
+
+Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir dans cette espérance qui
+ne reposait sur rien de précis, elle voulut prendre quelques précautions
+contre un retour possible et une nouvelle attaque.
+
+Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme
+elle avait été une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa
+fantaisie, elle le serait toujours.
+
+Mais pour Claude, il en était autrement, et si après avoir agi contre
+la mère, il trouvait de son intérêt de se tourner contre l'enfant, il
+fallait qu'à ce moment celle-ci fût en sûreté.
+
+Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; s'il voulait tenter
+quelque chose, où la chercherait-il quand les portes d'un couvent se
+seraient refermées sur elle à Paris ou aux environs?
+
+Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution sans avoir consulté son
+médecin qu'elle fit venir à Chambrais, pour qu'il examinât Claude de
+nouveau.
+
+Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre elle pourrait travailler
+comme toutes les filles de son âge, mais que pour le moment il importait
+qu'elle passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.
+
+--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois
+qu'à l'automne elle sera en état de supporter la règle et le travail
+d'un internat. Mais à condition cependant que ce ne sera pas à Paris.
+Là-dessus ma prescription est formelle: sa bonne santé dans l'avenir
+dépend de la vie à la campagne. C'est une absurdité meurtrière de
+maintenir des internats à Paris: lycées ou couvents; et il y a
+longtemps qu'on les aurait transportés aux champs, si dans toute maison
+d'éducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et
+des professeurs avant l'intérêt des élèves.
+
+Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de son médecin qu'elle
+les avait demandés; il aurait ordonné le couvent que Claude eût tout
+de suite quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'à
+l'automne était trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle
+n'en fût pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.
+
+En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille francs, sans doute,
+et avant qu'il revînt à l'assaut--si comme elle le pressentait il devait
+y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
+ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pût pas la
+découvrir.
+
+Cependant, comme il était sage de s'entourer de toutes les précautions,
+même de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda à
+Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser
+sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait
+chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait être
+accompagnée. Elle n'était plus une gamine qui peut s'en aller par les
+chemins.
+
+Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre
+sa vie ordinaire et être tranquille.
+
+Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se
+trouva tout a coup menacée précisément par où elle se croyait le plus en
+sûreté, c'est-à-dire du côté de son mari.
+
+Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant sans que l'hôtel
+de la rue Monsieur fût complètement fermé; le comte y venait tous les
+jours en allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et,
+jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis,
+notamment des étrangers, pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût
+pas été un agrément; c'était le moment où Ghislaine voyait ses parents
+d'Espagne à Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'était lié
+dans ses voyages.
+
+Au commencement de juillet un dîner fut ainsi donné en l'honneur d'une
+infante d'Espagne qui était venue passer à Paris le mois du Grand Prix,
+et pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient choisi la fleur
+de leurs amis, l'hôtel avait pris son air de gala et les serres de
+Chambrais s'étaient vidées dans les appartements et dans le jardin de la
+rue Monsieur.
+
+Quand le comte revint de la Chambre où il y avait une séance importante,
+il trouva Ghislaine déjà habillée et installée dans le grand salon prête
+à recevoir ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses habitudes
+de simplicité, et portait une robe de crêpe de Chine blanc brodé d'or
+qu'elle mettait pour la première fois.
+
+A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, pour
+l'admirer:
+
+--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beauté
+brune; c'est une merveille d'harmonie.
+
+Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, pour l'admiration,
+mais le second fut pour la critique:
+
+--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicité pour nos
+hôtes.
+
+--Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de cette observation, la
+première de ce genre qu'il se permît depuis dix ans.
+
+--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je
+ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton
+collier de perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets noirs
+de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet
+superbe.
+
+Elle restait interdite.
+
+--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en
+l'examinant.
+
+--Quelles raisons?
+
+--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement que je te le
+demande; non seulement par égard pour nos invités, mais encore pour mon
+agrément.
+
+Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, mais le comte
+prévint cette objection:
+
+--Il est en bon état, puisque Marche et Chabert ont dernièrement réparé
+le fermoir.
+
+Toute résistance était impossible.
+
+--Je vais le mettre, dit-elle.
+
+Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la fatalité.
+
+--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, où
+s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres
+serai-je encore entraînée?
+
+Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la rendait incapable de
+voir si la fausseté des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si
+l'on n'était pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
+qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement ne se laissait-elle
+pas influencer par les éloges que le bijoutier s'était lui-même
+décernés? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles
+fussent?
+
+Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, et il fallait
+aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand
+elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui
+ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gênaient
+plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir là?
+
+En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la soirée, elle sentit
+les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'était
+naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on était frappé par
+l'étrangeté de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient:
+les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guère en bijoux, mais
+combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si
+parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de deviner son
+mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont
+la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour et
+dans son honneur.
+
+A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion qui la paralysa: une
+de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces,
+porta la main sur le collier:
+
+--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais
+bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fût si
+beau, laissez-moi le regarder de près.
+
+Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle était jeune, la cousine,
+et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, étant
+sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle
+que ce collier dont on parlait tant pouvait être faux? C'était à travers
+son histoire et la tradition qu'on le regardait, non à travers la
+réalité.
+
+C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et
+prendre confiance.
+
+Cependant quand la soirée se termina et que les derniers convives
+partirent, elle fut grandement soulagée; enfin elle était sauvée; tout
+au moins l'était-elle pour cette fois; et après cette épreuve, si
+l'hiver prochain elle devait le mettre encore «par ordre», elle serait
+moins inquiète.
+
+Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite pour le réintégrer
+dans l'écrin où elle espérait bien le tenir longtemps renfermé; mais
+au moment où elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de son
+mari; alors, instinctivement, comme si elle était en faute, elle posa le
+collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles
+dans lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant du salon.
+
+--Vous vous déshabillez? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à l'heure; ne vous
+pressez pas; j'ai à lire ce paquet de lettres qu'on vient de me
+remettre.
+
+Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui
+d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.
+
+Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle était posée une grosse
+lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se
+trouvait en dehors du rayon de la lumière, il se leva et prit la lampe
+pour la rapprocher.
+
+En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un
+coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une
+fracture.
+
+Qu'avait-il donc cassé?
+
+Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la malachite; il avait
+écrasé deux perles.
+
+Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.
+
+--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va être désolée;
+son collier.
+
+Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans l'art de la
+joaillerie, il savait que les perles sont formées d'une matière nacrée,
+compacte, solide, résistante, qui ne s'écrase pas sous le pied d'une
+lampe, si lourde que soit cette lampe.
+
+Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.
+
+Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les
+examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait là
+quelque chose d'étrange et de mystérieux.
+
+Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour
+raconter cette aventure à Ghislaine; mais il avait déjà fait deux pas,
+quand il s'arrêta, revint à la table, égalisa les perles de façon à ce
+que le vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier avec le
+fichu.
+
+
+
+VIII
+
+Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis
+auprès de la table, lisant ses lettres sous la lumière de la lampe.
+
+Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour
+la voir venir: au contraire, il resta absorbé dans sa lecture.
+
+Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au
+lit.
+
+C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou
+quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre;
+couchée, il s'asseyait sur une chaise basse auprès de son lit, elle
+tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans les siennes et
+ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences
+du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soirée:
+douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car après avoir
+commencé par les autres, ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et
+alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu
+dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu
+dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle
+s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans
+sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les
+yeux, elle trouvait ceux de son mari attachés sur elle, comme s'il avait
+passé toute la nuit près d'elle à la regarder dormir.
+
+Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.
+
+--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle
+après avoir attendu un moment.
+
+--Des ennuis.
+
+--Quels ennuis?
+
+--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.
+
+C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante pour expliquer
+cette préoccupation subite: pendant le dîner et la soirée, elle avait à
+chaque instant rencontré ses regards pleins d'une tendre fierté qui la
+suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient libres, il
+s'enfermait dans cette attitude étrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi
+ce brusque changement?
+
+Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au lieu d'une causerie
+affectueuse et abandonnée où celui qui parlait exprimait les idées de
+l'autre en même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que
+de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer
+chez lui. A peine avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement
+de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière de la
+veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, un peu à tâtons, mais avec
+précaution pour ne pas faire de bruit.
+
+Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et de se retrouver;
+mais dans sa tête troublée, aucune réponse n'arrêtait les questions qui
+s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait à la
+même conclusion qui était que les perles vraies ne peuvent pas s'écraser
+ainsi.
+
+Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout à fait mystérieuses,
+c'est que six semaines auparavant le collier avait été remis aux
+bijoutiers Marche et Chabert pour une réparation au fermoir, et que par
+conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à ce moment toutes les
+perles étaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqué
+de signaler celles qui étaient fausses--leur responsabilité se trouvant
+engagée.
+
+Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation eût substitué
+une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait détournées? Il
+se le demandait, mais sans croire beaucoup à cette explication.
+
+Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable ni impossible, le
+plus sage était de ne pas lâcher la bride à l'imagination, sans avoir
+préalablement fait une enquête de ce côté.
+
+Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit chez les bijoutiers,
+et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant
+l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux
+qu'on devait mettre en montre ce jour-là.
+
+Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin,
+il était entré pour payer la réparation du collier de perles de madame
+d'Unières.
+
+--Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.
+
+Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte que celui-là
+qui lui permît de parler du collier.
+
+--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.
+
+Les deux associés se regardèrent.
+
+--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon
+état?
+
+--Mais, sans doute.
+
+--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des maladies et ne
+perdent pas leur beauté en vieillissant?
+
+--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unières n'en sont
+pas là, il s'en faut; jamais elles n'ont été plus belles. Quand la
+réparation a été faite, nous avons laissé le collier dans son écrin
+ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos
+clientes qui les ont vues. Je suis sûr que madame la comtesse d'Unières
+exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul
+il ferait recette.
+
+--Vous croyez?
+
+--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais
+pour mon compte, je n'en connais pas une réunion plus parfaite; quatre
+cents perles pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres,
+cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées moi-même une à
+une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du métier c'était une
+jouissance.
+
+Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces bijoutiers, toutes
+les perles étaient vraies; c'était donc depuis ce moment que la fraude
+avait eu lieu.
+
+Il restait au comte une question à poser.
+
+--Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué des perles fausses
+aux perles vraies?
+
+Mais cette question était un aveu en même temps qu'une accusation:
+l'aveu qu'il avait découvert des perles fausses dans le collier de la
+comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porté l'écrin
+de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette
+fraude.
+
+Elle était donc impossible à tous les points de vue, et il devait s'en
+tenir à ce qu'il avait obtenu.
+
+Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans leur cabinet et, la
+porte fermée, en même temps ils s'interrogèrent du regard d'abord, puis
+franchement?
+
+--Marche?
+
+--Chabert?
+
+--Ça vous parait naturel tout cela?
+
+--Le mari qui entre par hasard.
+
+--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un
+emploi secret.
+
+--L'embarras de l'un.
+
+--La confusion de l'autre.
+
+--C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame
+d'Unières, je dirais ça y est.
+
+--Et moi je dirais que le collier a été vendu comme les anciens bijoux.
+
+--A qui?
+
+--Pourquoi pas à nous!
+
+--Voilà qui n'est pas juste.
+
+--Nous, nous la connaissons.
+
+--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à Freteau.
+
+--On les aura envoyées à Londres.
+
+--C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, je les
+reconnaîtrai.
+
+--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier
+comme celui-là ne peut pas disparaître sans que l'honneur de la famille
+soit engagé.
+
+--Je vais écrire à Londres.
+
+--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.
+
+Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il ne l'était en sortant
+le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que
+les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier,
+depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, à moins d'accuser
+Marche et Chabert d'être des voleurs ou des ignorants, il fallait
+reconnaître qu'elles n'y avaient été introduites que depuis la
+réparation du fermoir.
+
+Si la question de la date semblait résolue, l'autre, celle du «comment»,
+restait entière, et même elle s'était aggravée en se limitant, puisqu'il
+était démontré que le collier ne se composait que de perles vraies quand
+il avait été remis à Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas dû
+sortir.
+
+Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser aller plus loin.
+
+Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point que les perles
+s'étaient écrasées parce qu'elles étaient fausses, et que, si elles
+avaient été vraies, elles auraient résisté au coup porté par la lampe.
+Mais ce point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il ne
+le savait pas d'une manière certaine: il supposait que des perles ne
+devaient pas s'écraser, mais si elles avaient un défaut caché, si elles
+étaient malades, ou même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles
+pas être brisées par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se
+produisant sur une matière dure telle que la malachite formant enclume?
+
+C'était cela maintenant qui avant tout devait être élucidé, et un seul
+moyen se présentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au
+doute et aux tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen
+d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait.
+
+Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais avec Ghislaine, il
+resta seul à Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort,
+dont ils avaient chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la
+dimension de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et
+s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne
+pas le connaître.
+
+Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. Il apportait un
+collier pour qu'on remplaçât deux perles qui manquaient.
+
+Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais presque tout de suite
+il le referma:
+
+--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.
+
+--Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda le comte que la
+fermeture de l'écrin avait péniblement impressionné.
+
+--Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.
+
+--Ah!
+
+--Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois maisons plus bas.
+
+Le mot qui était venu aux lèvres du comte était «Vous êtes certain que
+ces perles sont fausses» mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait
+pas se tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé l'écrin
+prouvait que le doute même n'était pas possible pour un homme du métier.
+
+Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer
+dans le magasin qu'on lui avait indiqué; l'enseigne écrite sur la glace
+de la devanture était trop tentante: «Fabrique de perles et de bijoux»;
+c'était bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les
+fabriquait.
+
+Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: pouvait-on
+remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles
+exactement pareilles; et la réponse fut celle qu'il attendait, mais que
+tout en lui repoussait:
+
+--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il
+faut fabriquer les perles exprès, et cela demandera quelques jours.
+
+Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand
+étonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire à un fou.
+
+Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans sa tête, le
+ramenant toujours au même point, celui sur lequel, précisément, il ne
+voulait pas s'arrêter: les perles étaient vraies en sortant de chez
+Marche et Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce moment,
+et quand il avait demandé à Ghislaine de mettre ce collier; il avait
+rencontré une résistance inexplicable.
+
+S'expliquait-elle maintenant?
+
+Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle éclaircirait
+cependant d'un mot.
+
+Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui
+était un doute et un outrage?
+
+Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donné depuis dix
+ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignité, tout se
+dressait devant lui pour l'arrêter.
+
+Toute la journée il balança le parti à prendre: depuis dix ans, il
+s'était si bien habitué à ne rien décider tout seul.
+
+Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il la trouva
+l'attendant; alors, il lui annonça que le lendemain matin, à la première
+heure, il était obligé de partir pour son département, où son comité
+l'appelait d'urgence.
+
+Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner du temps; ne rien
+livrer aux hasards du premier mouvement.
+
+Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien laisser paraître
+et de cacher son émotion.
+
+
+
+IX
+
+Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude,
+s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle,
+elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces
+changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et
+bizarre depuis dix ans.
+
+Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la
+même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de
+tout ce qui arrivait.
+
+D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée,
+désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à
+Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues
+lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son
+désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit
+bouleversé.
+
+Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage
+l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui
+expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il
+la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte,
+le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se
+sauvait et la fuyait?
+
+Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de
+raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle
+lut: «Prince N. Amouroff.»
+
+Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.
+
+--Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée.
+
+--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse
+était au château; j'ai cru qu'elle était attendue.
+
+Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas
+disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans
+doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
+Paris à Chambrais méritant quelques égards.
+
+Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de
+son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se
+servant de sa plume et de son buvard.
+
+--Où est cette personne? demanda-t-elle.
+
+--Dans le salon d'attente.
+
+Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du
+valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.
+
+Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le
+jardin, il se retourna: c'était Nicétas.
+
+Elle retint un cri:
+
+--Vous!
+
+Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer
+de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la
+suivit.
+
+--Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne
+dut plus être entendue du vestibule.
+
+--Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en
+effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer
+autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me
+suis présenté sous mon nom.
+
+--Votre nom!
+
+--Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous
+l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez.
+
+--C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but de cette visite.
+
+--Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin,
+passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce
+qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
+que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le
+vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène.
+
+Elle fit un signe de tête.
+
+--En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous
+m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en
+a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce
+chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste
+de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces
+conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que
+je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui
+vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez
+le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à
+parfaire la somme manquante?
+
+Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui,
+certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres
+mille francs.
+
+--C'est impossible, dit-elle nettement.
+
+--Qu'est ce qui est impossible?
+
+--Ce que vous demandez.
+
+--Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les
+perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les
+vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent
+mille francs seulement.
+
+--Je n'ai pas les cent mille francs.
+
+--Vous les trouverez.
+
+--C'est impossible.
+
+--Vraiment impossible?
+
+--Absolument.
+
+--Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts
+vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs?
+
+--Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.
+
+Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute
+insistance était inutile.
+
+Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles...
+
+Elle respira.
+
+--... Et à reconnaître ma fille.
+
+Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.
+
+--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle
+que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en
+même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par
+votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse
+n'aurait pas dû se laisser toucher.
+
+Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans
+son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt
+par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille
+francs.
+
+Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction
+désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et
+froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche.
+
+Il continua:
+
+--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante
+mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les
+offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
+car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de
+succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à
+une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir.
+
+--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui
+assurer la vie que son état de santé exige pour elle?
+
+--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un
+sacrifice d'argent lui assurer cette vie?
+
+--Parce que je ne le peux pas.
+
+Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:
+
+--Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour
+vous ni pour moi de prolonger.
+
+Il se leva.
+
+De la main, elle l'arrêta.
+
+--Ne partez pas, dit-elle.
+
+--Et que voulez-vous, madame?
+
+--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces
+cent mille francs, je confesse la vérité.
+
+--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez,
+madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une
+femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse
+de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme.
+
+--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est
+impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous
+avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les
+perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le
+monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est
+certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le
+porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne
+dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont
+une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que
+je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.
+
+--Alors, restons-en là.
+
+De nouveau il se leva.
+
+Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir,
+elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions
+où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer
+devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle
+était aux abois.
+
+--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais
+au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais
+l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.
+
+Il prit un air indigné.
+
+--Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou
+ma fille.
+
+--Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille
+francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis
+dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée...
+
+--D'où viennent ces dangers? interrompit-il.
+
+--De mon mari.
+
+--Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M.
+d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules?
+Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma
+demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet,
+tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que
+puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en
+résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me
+faut.
+
+Elle poussa un cri étouffé.
+
+--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé
+de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze
+ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.
+
+Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le
+cordon de la sonnette.
+
+--Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous
+engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières
+soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me
+trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa
+mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le
+pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
+celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est
+pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et
+occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et
+dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de
+porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
+l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation,
+pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration
+d'un homme qui sera votre esclave.
+
+Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était
+plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous
+la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était
+redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait,
+telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa
+chambre.
+
+--Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque
+vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru
+qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont
+donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que
+vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez
+prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut.
+
+Elle sonna.
+
+
+
+X
+
+Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère:
+il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des
+conseils du vieux crocodile.
+
+Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son
+habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte
+se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de
+personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun
+et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.
+
+En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc
+que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que
+Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
+crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il
+en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.
+
+Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du
+pied:
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.
+
+Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul,
+plusieurs ayant eu la main trop leste.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé
+par le baron d'Anthan.
+
+--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.
+
+Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client.
+Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il
+n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour
+protéger son patron.
+
+--Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la
+réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que
+puis-je pour vous?
+
+--Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.
+
+--Ah! c'est une consultation que vous demandez?
+
+--Précisément cela et rien de plus.
+
+--Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils
+fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il
+conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait.
+
+--Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit
+remise.
+
+--Auprès de qui?
+
+--Auprès de la mère.
+
+--Seule? en arrière du mari?
+
+--Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou
+non je pouvais m'entendre avec la mère.
+
+--Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère?
+
+--Nous avons cessé de nous entendre.
+
+--Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se
+cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les
+choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée
+à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se
+tromper?
+
+--Non, à la longue.
+
+--Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font
+pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage
+précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin.
+
+--Elle a précisément les mains liées.
+
+--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?
+
+--Je n'ai pas à me plaindre d'elle.
+
+--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous
+jugez le moment venu de faire intervenir le mari?
+
+--Justement.
+
+--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?
+
+--A son aise.
+
+--Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur;
+quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de
+questions inutiles; enfin il est en état de prendre _hic et nunc_ une
+certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?
+
+--Oui.
+
+--Et il est considéré?
+
+--Très considéré.
+
+--Aime-t-il sa femme?
+
+--Passionnément.
+
+--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un
+accident?
+
+--Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari.
+
+--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre
+fille, dites-vous?
+
+--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à
+sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée.
+
+--Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas?
+donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant?
+
+--Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que
+je viens vous demander.
+
+--C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et
+vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez
+la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec
+sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir.
+Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il
+n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire
+de la famille, si vous le connaissez.
+
+--J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que j'en ai entendu parler
+autrefois.
+
+--Vous avez retenu son nom?
+
+Nicétas hésita un moment.
+
+--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne
+vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens
+charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent
+il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez
+comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons
+conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute
+seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si
+vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois,
+vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en
+conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple
+et le plus court.
+
+--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.
+
+--Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une
+affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous
+le retrouverez plus facilement.
+
+Le voilà: Le Genest de la Crochardière.
+
+--Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir
+demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une
+affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître
+votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de
+poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce
+point; c'est l'essentiel.
+
+--Je comprends.
+
+--Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des
+objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de
+façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne
+pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra
+soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous
+verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter
+seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il
+n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé,
+qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous
+promènera. Vous êtes averti, cela suffit.
+
+Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa:
+
+--Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est
+commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la
+femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du
+mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous
+ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous
+sommes gens de revue.
+
+Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait
+conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à
+Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince
+Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.
+
+Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans
+l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent
+avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair,
+meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un
+bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et
+Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille
+école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc,
+vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.
+
+De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis
+il attendit.
+
+--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer
+votre ministère, dit Nicétas.
+
+Le notaire s'inclina sans répondre.
+
+--D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et
+si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est
+que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de
+l'enfant.
+
+Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui
+ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant
+cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement.
+Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la
+pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus
+dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes;
+cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait
+affaire.
+
+--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous
+connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec
+le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous
+de la famille?
+
+--C'était mon père.
+
+Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif.
+
+--Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite
+son héritière...
+
+Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le
+père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de
+la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un
+même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait
+être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel
+état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le
+nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment.
+
+Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait
+préparé:
+
+--Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui
+comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était
+pas encore mariée.
+
+Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux
+mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa
+stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans
+regarder Nicétas.
+
+--Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de
+reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que
+j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de
+maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera
+sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les
+soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa
+tendresse.
+
+La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff
+comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à
+ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant
+et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?
+
+Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la
+princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais
+l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
+sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur
+sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce
+qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il
+devait les défendre.
+
+La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de
+réfléchir et de reprendre son calme professionnel.
+
+--L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il
+d'une voix parfaitement tranquille.
+
+--Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile
+était bien le malin qu'il se vantait d'être.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez
+dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront
+attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous,
+petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de
+trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
+après demain, je suis pris toute la journée.--Samedi vous convient-il?
+
+--Parfaitement.
+
+--Alors, samedi à onze heures.
+
+Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.
+
+--Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire.
+
+--Champs-Élysées, 44 ter.
+
+
+
+XI
+
+Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.
+
+--Vous allez tout de suite courir à la Chambre des députés et vous vous
+arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unières doit venir à Paris
+aujourd'hui.
+
+--Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à la Chambre pour me
+répondre.
+
+Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour n'avoir pas pensé à
+cela.
+
+--Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge pourra-t-il vous
+répondre. Tâchez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez
+pas de temps, prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.
+
+Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions
+pouvaient paraître étranges, et il fallait les expliquer.
+
+--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il préparé?
+
+--Pas encore.
+
+--Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce que M. le comte
+d'Unières puisse le signer.
+
+Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était dans son département
+depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la
+comtesse ne quittait que très rarement Chambrais.
+
+M. Le Genest sonna son valet de chambre.
+
+--Allez me commander tout de suite un coupé à deux chevaux; qu'ils
+soient bons, la course sera longue; qu'on me serve à déjeuner
+immédiatement.
+
+Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire était prêt, il monta
+en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orléans.
+
+En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir à Paris, son
+plan n'était pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff;
+au contraire; et dans les circonstances critiques qui se présentaient,
+il lui semblait que le mieux était d'avoir tout d'abord un entretien
+avec la comtesse seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne
+pas dire au mari.
+
+Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la mère de cette enfant?
+Cela lui paraissait difficile à admettre, et même invraisemblable.
+Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystérieux dans
+la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lâcher la bride à
+l'imagination, tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique,
+le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite à l'après
+en négligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne
+l'emportaient jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons rien, ni
+les hommes ni les choses», et il s'en était toujours bien trouvé,
+pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de
+suppositions, de soupçons que la femme pouvait peut-être arrêter d'un
+mot?
+
+De là cette démarche qu'il tentait auprès de madame d'Unières: elle
+était l'avant, le mari serait l'après, s'il le fallait,--mais seulement
+s'il le fallait.
+
+Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières n'était pas au château; il
+insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait être au pavillon
+du garde-chef, et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle il
+écrivit: «Affaire urgente».
+
+Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unières qui lui
+parut profondément troublée; mais précisément parce que ce trouble était
+caractéristique, il crut à propos de ne pas laisser deviner qu'il le
+remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que
+ce qu'elle voudrait elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait
+les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais
+aucune, et quand il n'était pas indispensable qu'il les reçût, il
+s'arrangeait toujours pour les éviter.
+
+--Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, avec un salut respectueux
+et affectueux à la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous
+faire avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous étiez auprès de
+la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore,
+je vous ai fait porter ma carte.
+
+Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière de façon à amener
+tout de suite le nom de Claude, et rappeler du même coup qu'il savait
+l'affection qu'elle témoignait à l'enfant; la situation était assez
+délicate pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en faciliter
+l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, de la finesse qu'il
+fallait, et s'il était sûr de ne pas commettre d'imprudence, il ne
+l'était pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.
+
+--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.
+
+Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent dans son
+angoisse qu'il détourna les yeux et se hâta de continuer:
+
+--Ayant appris que M. d'Unières était auprès de ses électeurs et
+concluant de là que selon votre habitude vous ne quitteriez pas
+Chambrais, j'ai pensé devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une
+visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.
+
+Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom qui devait ou tout
+apprendre à madame d'Unières ou n'avoir aucun sens pour elle.
+
+--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment qu'il put.
+
+Il avait évité de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laissé
+échapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.
+
+S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle et défaillante.
+
+Il reprit:
+
+--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il
+reconnaîtrait cette enfant pour sa fille.
+
+--Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle d'une voix à peine
+perceptible.
+
+--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.
+
+Elle laissa échapper un soupir de soulagement.
+
+--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une
+de mes clientes, je n'allais pas manquer à ce principe, qui a été ma
+règle de conduite depuis que je suis notaire.
+
+De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unières?
+C'était ce qu'il se gardait bien de préciser.
+
+--Mais le premier venu peut-il donc reconnaître ainsi un enfant?
+demanda-t-elle.
+
+Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, elle se posait cette
+question, qui pour elle était devenue une véritable obsession, sans
+qu'elle eût pu l'adresser à personne: elle allait donc savoir.
+
+--Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître qui on veut,
+même un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a intérêt à faire sien,
+par une reconnaissance passée devant un officier de l'état civil,
+c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude
+étant une riche héritière, vous sentez qu'il peut devenir productif
+d'être son père, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses
+revenus, au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.
+
+--Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?
+
+--La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, au cas où cette
+reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester,
+si réellement le prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions
+alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance d'une paternité
+mensongère et frauduleuse, invoquée dans un but de lucre; tandis que de
+son côté le prétendu père aurait à faire la preuve du bien fondé de
+sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce qui s'ensuit,
+publicité, enquête ordonnée probablement par le tribunal et, comme
+complication, le scandale autour du nom de la mère qu'on aurait
+fait insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la
+maternité.
+
+C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle lui demandât si
+le nom de la mère avait été donné, pour être inséré dans l'acte, il
+répondrait franchement. Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait
+rien.
+
+Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:
+
+--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais
+pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout
+soumettre sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de là ma
+visite.
+
+Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit tout ce qui était
+possible sans préciser et sans aller trop loin; à elle de répondre si
+elle le voulait et comme elle le voudrait.
+
+Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible
+pour Ghislaine.
+
+Enfin elle se décida:
+
+--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prévenir la reconnaissance?
+
+--Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant est sincère, s'il
+est réellement ou s'il se croit le père, il est difficile d'empêcher la
+reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant
+ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas opportun de
+s'entendre avec lui.
+
+Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question
+était posée aussi nettement que possible, et c'était à madame d'Unières
+de décider s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il
+aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune
+maladresse: la comtesse était prévenue, et il avait réussi à se
+maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fût jamais
+gênée devant lui,--ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.
+
+Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était tendue qu'en
+confessant la vérité, mais si touchée qu'elle fût de cette démarche
+dont elle sentait toute la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire
+qu'elle pouvait faire sa confession: au point où les choses en étaient
+arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la vérité devait
+être connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et
+de sa honte; son parti était arrêté.
+
+--M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle lentement, je vais le
+prier de hâter son retour.
+
+Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si désespéré et en même
+temps avec une si parfaite dignité que le notaire, qui cependant avait
+été le témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs et de bien
+des misères qui lui avaient bronzé le coeur, sentit l'émotion lui serrer
+la gorge.
+
+--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à un aveu, et déjà
+son agonie a commencé: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont
+être égorgés par ce Cosaque.
+
+N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour arriver à ce
+résultait? Certes il n'était pas chevaleresque et il se croyait le plus
+froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet
+égorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour
+la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.
+
+--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire
+revenant à sa formule habituelle et la jetant avec une vivacité chez
+lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut avoir
+besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence immédiate ici; quand
+on a attendu onze ans pour réclamer sa fille, on n'est pas tellement
+affamé des joies de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours
+de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au moment où on
+me l'a demandé, j'en différerai encore la passation tout le temps qu'il
+faudra; c'est mon affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y
+a pas urgence à lui parler de ma visite et du danger qui menace cette
+pauvre enfant.
+
+Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il fût bien compris
+qu'il n'admettait pas qu'une autre que «la pauvre enfant» pouvait être
+menacée; puis il continua:
+
+--Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance est pour
+elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à
+la recherche d'une spéculation.
+
+Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours reculé, mais
+qui maintenant devait être faite:
+
+--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il
+est?
+
+Il fallait que Ghislaine répondît:
+
+--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre:
+il était alors musicien et il ne s'appelait que Nicétas.
+
+--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voilà qui est étrange.
+
+--Je l'ignore.
+
+--Comment l'avez-vous connu?
+
+--Il nous avait été recommandé par Soupert.
+
+--Le compositeur?
+
+--Oui; il était l'élève de Soupert.
+
+--Alors, Soupert le connaissait.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus
+parler de lui.
+
+--Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.
+
+--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en
+rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement
+utile sur ce prince?
+
+Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; d'ailleurs, dans sa
+désespérance, elle s'était abandonnée à la fatalité, et n'avait plus ni
+jugement ni volonté.
+
+--J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire en prenant congé;
+mais d'ici là dites-vous bien que ma petite cliente a un défenseur
+dévoué.
+
+
+
+XII
+
+En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter
+sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il
+pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert.
+
+--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?
+
+--Non, M. Soupert, le musicien.
+
+--Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une
+noce, on les fait venir de Longjumeau.
+
+--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.
+
+A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène
+un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter le _Petit Journal_,
+comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur
+Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup
+plus connu que le musicien.
+
+--Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets
+verts dans la plaine.
+
+Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à
+son cocher.
+
+Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la
+maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc
+devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux
+blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner
+gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par
+le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
+bouteille d'eau-de-vie contre le verre.
+
+Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût
+qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas
+le plus léger doute, et vint à lui la main tendue:
+
+--M. Soupert.
+
+Soupert le regarda sans le reconnaître.
+
+--Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.
+
+--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.
+
+Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages
+inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du
+ciel.
+
+Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.
+
+--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un
+entretien pût commencer autrement.
+
+--Je vous remercie.
+
+--Si, si, je vous en prie.
+
+Et Soupert appela:
+
+--Eulalie.
+
+Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en
+tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans
+de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à
+peu près du même âge.
+
+--Un autre verre, demanda Soupert.
+
+Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au
+notaire et le fit comme pour lui, c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de
+vie et très peu de sucre.
+
+--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant au
+_Croisé_?
+
+--Ah! le _Croisé_! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour
+monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public
+pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant.
+
+Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et
+le public, et le notaire le laissa aller.
+
+Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé:
+
+--Vous ne laisserez pas d'élève?
+
+--Ma foi non; et c'est heureux.
+
+--Vous en avez eu un cependant qui promettait.
+
+--Qui donc?
+
+--Vous avez oublié Nicétas.
+
+--Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions,
+n'a jamais été qu'un virtuose.
+
+--Ah! je croyais...
+
+--Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art
+pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur,
+gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...
+
+--Et aujourd'hui prince.
+
+--Comment, il est prince, Nicétas?
+
+--Prince Amouroff.
+
+--Il a donc hérité du titre de son père?
+
+--Il paraît.
+
+--C'est une fière chance.
+
+--N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?
+
+--Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père
+un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance
+d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il
+pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son
+verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas,
+en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur
+au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.
+
+--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son
+histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui
+votre ancien élève est prince.
+
+--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?
+
+--Je ne suis pas au courant de la législation russe.
+
+Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert
+enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui;
+mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette
+visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il
+continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il
+prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris.
+
+Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas:
+
+«Prince,
+
+«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser
+l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer
+demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais
+reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois
+vous attendre.
+
+«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération.
+
+«LE GENEST.»
+
+Il relut sa lettre:
+
+--Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut.
+
+Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de
+coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:
+
+«Mercredi soir, 10 heures.
+
+«Monsieur,
+
+«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous
+m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.
+
+«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.
+
+«Prince AMOUROFF.»
+
+A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le
+cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions
+que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
+comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser
+entortiller par la vieille momie.
+
+Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son
+bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on
+pouvait le prendre en effet pour une momie.
+
+--Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez,
+n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le
+comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude?
+
+--Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à
+vous.
+
+--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien,
+car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite
+que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon
+devoir était de prendre leur défense.
+
+--Leur défense? je ne comprends pas.
+
+--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez
+reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame
+d'Unières?
+
+--Qui est.
+
+--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de
+naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir
+un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les
+recherches de la maternité. Vous avez ces pièces?
+
+Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras:
+
+--Je les produirai plus tard.
+
+--Quand?
+
+--Lorsqu'il sera nécessaire.
+
+--Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on
+pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces
+n'étant pas en votre possession.
+
+--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?
+
+--Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous
+n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes
+pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame
+d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est
+qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une
+intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout
+s'enchaîne.
+
+--Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.
+
+--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de
+renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que
+tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments
+graves.
+
+--Vraiment!
+
+--Mon Dieu oui.
+
+--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon
+vous, ces désagréments?
+
+--Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose
+que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se
+prétend le père de cette enfant est un aventurier...
+
+--Monsieur!
+
+--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un
+nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils
+d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un
+professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé
+par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la
+grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
+misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait
+tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat;
+et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un
+enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à
+l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention
+ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du
+scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur,
+perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette
+raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à
+craindre.
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+--J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens
+d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect,
+vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute.
+
+--Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de
+reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié
+cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand
+j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si
+madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que
+vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre
+quand, de mon côté, je demandais que la paix.
+
+--Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut
+pas donner d'armes à ses adversaires...
+
+Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant:
+
+--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent
+sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom
+et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.
+
+Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas
+la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux.
+
+Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate
+blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi,
+comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que
+répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du
+code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les
+jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard,
+aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait
+«casse-cou».
+
+Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se
+trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver
+une bonne part de faux.
+
+Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le
+découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à
+la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des
+avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.
+
+Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de
+laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce
+n'était pas l'heure de marchander.
+
+Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement
+retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire
+importante, dit le clerc.
+
+Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne?
+Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait.
+
+
+
+XIII
+
+Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.
+
+Assurément cette attitude hautaine et provocante n'était pas du tout
+celle d'un résigné.
+
+Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet aventurier, et il
+pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque chose.
+
+Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la sage raison avait
+échoué, recourir à des moyens plus énergiques, et par cela peut-être
+plus efficaces.
+
+Un quart d'heure après, il montait les trois étages de la grande caserne
+de la Cité, et demandait à l'huissier de service d'être admis auprès du
+préfet de police pour affaire urgente. Comme à la préfecture toutes les
+affaires sont urgentes, l'huissier se montra résistant: c'était l'heure
+du rapport, M. le préfet était occupé.
+
+Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et
+porter cette carte au préfet.
+
+C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le
+premier venu.
+
+Après une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le
+notaire fut enfin reçu, et il put exposer sa demande.
+
+Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle,
+née de père et de mère inconnus, à laquelle on avait légué une
+belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la
+reconnaître.
+
+--Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la justice.
+
+--Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.
+
+--Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni mère n'est pas bien
+dangereux.
+
+--Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité de cette petite,
+il prétend aussi lui imposer une mère; c'est-à-dire qu'il menace
+une honnête femme de la compromettre dans un procès en recherche de
+maternité.
+
+--Mais la recherche de la maternité est admise par la loi; c'est affaire
+au tribunal d'apprécier si cette femme est ou n'est pas la mère de cette
+enfant.
+
+--Elle ne l'est pas.
+
+--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le rôle de la police
+n'est pas de prévenir les procès et de se substituer à la justice.
+
+--N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être une sorte de
+Providence pour les familles.
+
+--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus
+d'elle; la police a les mains liées par la légalité, et quelquefois
+aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.
+
+Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper de cette affaire et
+ne cherchait qu'à décourager le notaire.
+
+--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacées par ce
+chantage.
+
+--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules
+professionnels.
+
+Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, cependant, qu'il
+l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait
+pas livré: il fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.
+
+--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait été
+instituée légataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a
+fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait
+pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme du député.
+
+--Qui s'est trouvée déshéritée.
+
+--Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il pas le père de
+cette enfant qu'on veut reconnaître aujourd'hui? C'est un secret qu'il a
+emporté dans la tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative,
+je reconnais que nous n'avons que des probabilités. Cependant elles
+reposent sur un fait à mon sens considérable: madame d'Unières, seule
+héritière légitime de son oncle, se trouvant exhérédée par le testament
+dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance et de l'éducation de
+l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels.
+Il y aurait là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est plus
+logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopté cette enfant,
+c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais.
+Eh bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières que le chantage
+menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni
+acte de naissance, ni commencement de preuves par écrit, cet aventurier
+prétend que madame d'Unières serait la mère de cette enfant qu'elle
+aurait eu avant son mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous
+pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en
+servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et à la comtesse par
+la menace d'un procès scandaleux.
+
+Le notaire fit une pause, et la physionomie du préfet lui dit que les
+dispositions auxquelles il s'était tout d'abord heurté se modifiaient.
+
+--C'est pour un adversaire politique que je réclame votre protection,
+monsieur le préfet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous
+toucher.
+
+Le préfet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre
+n'avaient jamais été en faveur dans la maison.
+
+--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas
+lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son
+honneur est menacé. J'en ai été le premier informé par une démarche de
+notre personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: sachant
+que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unières,
+il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour
+que je le dresse réellement, mais pour que je prépare mes clients
+effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à eux, je viens à vous.
+
+--L'affaire est délicate.
+
+--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier,
+dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est paré d'un nom et d'un titre
+des plus honorables: celui de prince Amouroff, se prétendant le fils du
+lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, qui a occupé
+une grande situation à la cour de Russie.
+
+--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, ni à ce titre?
+
+--Aucun droit.
+
+--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?
+
+--J'ai cette lettre signée par lui.
+
+Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre qu'il avait eu la
+précaution de se faire écrire par Nicétas.
+
+--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette
+usurpation de nom et de titre.
+
+--Il ne l'est pas.
+
+--Une enquête doit être faite; accordez-moi un certain temps.
+
+--Il y a urgence.
+
+--Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.
+
+Le notaire allait partir, le préfet le retint:
+
+--Pouvez-vous me donner le signalement de ce prétendu prince?
+
+--Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas de barbe, gras,
+bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; il demeure au n° 44 des
+Champs-Elysées.
+
+--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes
+renseignements sont conformes aux vôtres, on le conduira à la frontière.
+Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille...
+Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort
+seule interrompt un bon chanteur dans son métier et encore il laisse
+bien souvent des héritiers.
+
+Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de ses secrétaires,
+car cette mission n'était pas de celles qui se donnent au premier
+venu, et le chargea d'aller tout de suite à l'ambassade de Russie: il
+s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général et aide
+camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se
+trouvait aujourd'hui à Paris et s'il répondait au signalement d'un homme
+de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.
+
+Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:
+
+--Le lieutenant-général Amouroff était mort, il n'avait laissé qu'un
+fils mort lui-même depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son
+titre étaient éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit,
+c'était un aventurier et probablement un escroc.
+
+Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des Champs Elysées un inspecteur
+chargé de dire au prince Amouroff--parlant à sa personne--que le préfet
+de police le priait de passer à son cabinet le lendemain matin à dix
+heures. En même temps, il fit prévenir Me Le Genest de la Crochardière
+d'assister à cette entrevue.
+
+Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures moins cinq
+minutes, il était introduit auprès du préfet, qui lui communiqua les
+renseignements transmis par l'ambassade.
+
+--Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.
+
+--Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la certitude; mais il
+fallait une preuve qui fermât la bouche à votre coquin, et l'ambassade
+nous la donne.
+
+--Viendra-t-il?
+
+--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à penser qu'il voudra
+payer d'audace; d'ailleurs, il a intérêt à apprendre ce que nous savons,
+ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.
+
+L'huissier entra portant une carte.
+
+--Le voici; faites entrer.
+
+Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta la tête haute, froid
+et calme,--au moins en apparence.
+
+Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.
+
+--La présence de Me Le Genest de la Crochardière doit vous apprendre
+de quoi il s'agit, dit le préfet. Me Le Genest prétend que vous
+n'avez aucun droit à vous dire le père d'une enfant que vous voulez
+reconnaître.
+
+--Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses affirmations; serait-il
+décent de lui demander sur quoi il les appuie?
+
+--Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait souri au mot décent,
+sur quoi appuyez-vous les vôtres?
+
+--Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.
+
+--Verriez-vous un inconvénient à les produire ici?
+
+--Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il insolemment.
+
+--Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces que j'ai le droit
+de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour
+prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.
+
+Nicétas ne se troubla point.
+
+--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas
+chargé de ma généalogie, qui constitue un ballot un peu lourd.
+
+--C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre ambassade qu'elle
+se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laissé qu'un fils mort
+depuis trois ans, et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage
+que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait le
+désagrément d'être reconduit à la frontière par mes soins.
+
+--Ce serait une illégalité.
+
+Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers d'illégalité
+quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on
+lui en parlât.
+
+--Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa
+protection, je m'incline.
+
+Nicétas ne répondit pas.
+
+--Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas Russe? alors je vous
+ferai remarquer que vous n'auriez pas dû signer cette lettre--il montra
+la lettre écrite au notaire--«Prince Amouroff», ce qui constitue un
+faux.
+
+--Oh! un faux!
+
+Au lieu de répondre, le préfet sonna:
+
+--Prévenez un des messieurs les commissaires aux délégations, dit-il à
+l'huissier, que je le prie de se rendre ici.
+
+En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicétas, il
+annota quelques pièces à grands coups de crayon rouge.
+
+Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques mots et celui-ci,
+s'asseyant à un bureau, se mit à écrire.
+
+--C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent à Nicétas, visant
+votre lettre à Me Le Genest.
+
+Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant une plume à
+Nicétas:
+
+--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à signer _ne varietur_
+la lettre annexée.
+
+Nicétas hésita un moment.
+
+--J'aime encore mieux la frontière.
+
+--Avez-vous des préférences? demanda le préfet d'un air un peu
+goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?
+
+--La Belgique, si vous le voulez bien.
+
+--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez à la tentation de
+descendre à Chantilly ou à Creil; si cela vous est utile, je peux vous
+offrir les frais de ce petit déplacement.
+
+--Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; je vous prie
+seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en première
+classe sans se faire remarquer.
+
+--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles à
+midi trente.
+
+--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.
+
+Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et un agent était
+presque aussitôt entré; si ce n'était pas tout à fait le diplomate
+annoncé, cependant c'était un compagnon de voyage suffisant.
+
+Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un signe de main:
+
+--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne
+rentrez pas en France.
+
+Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait le pas derrière
+Nicétas, le préfet se tourna vers le notaire:
+
+--C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût dedans plutôt que
+dehors; heureusement, c'est un violent, malgré son attitude dédaigneuse,
+et des violents on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.
+
+
+
+XIV
+
+Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à Mons il descendit de
+wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre
+qui, quelques minutes après, partait pour Charleroi.
+
+De Paris à la frontière, assis en face de son agent, il avait eu tout le
+temps de réfléchir et de bâtir un plan qui lui donnerait sa revanche;
+pour le bien étudier sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil
+acheté un _Indicateur des chemins de fer étrangers_, qu'il avait pu
+consulter sans que l'agent s'en inquiétât: n'était-il pas tout naturel
+de se tracer un itinéraire, alors; surtout, qu'on partait aussi à
+l'improviste?
+
+Le propre de sa nature était de ne pas se laisser abattre et par
+conséquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui était
+contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, étant un rageur et un
+vindicatif, non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours été.
+
+Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant se servir de la
+loi; c'était une arme à laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours
+se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.
+
+Depuis longtemps l'expérience lui avait appris qu'on ne fait bien ses
+affaires que soi-même, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant
+toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on
+y est habitué. Son outil à lui, c'était ses poings. Si au lieu de s'en
+remettre à Caffié et de suivre les sentiers détournés de la chicane que
+le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours à
+ses poings, et s'était jeté bravement dans le droit chemin sans souci
+de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en
+écartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par ce vieux
+notaire et ce préfet de police du diable.
+
+Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de Chambrais pouvait
+bien être sa fille, il l'avait simplement enlevée et cachée à l'étranger
+quelque part, tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à
+s'adresser à madame d'Unières avec des détours et des ménagements, c'eût
+été madame d'Unières qui aurait dû s'adresser à lui; et pour ravoir
+l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulât.
+
+Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fît
+maintenant; et avec de la décision et de l'énergie, toutes ses
+maladresses pouvaient se réparer. Pour cela, il n'avait qu'à prendre
+Claude. Il n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux mois
+auparavant la _Normandie_ débarquait au Havre: il disposerait de plus de
+trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement
+la lutte contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; au
+bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait ses conditions et ne
+rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions,
+cette petite.
+
+Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait déjà pensé plus
+d'une fois, réussît, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire,
+conseillé par le préfet de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on
+expulse ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire mettre Claude à
+l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions
+et le reste, les choses en étaient arrivées à un point où le procès en
+reconnaissance serait une folie.
+
+Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur que pour
+trouver des trains de Mons à Charleroi et de Charleroi à Givet, car une
+surveillance devant être, sans aucun doute, organisée contre lui à la
+gare du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à Paris par
+là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train
+à Givet. Débarrassé de son agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de
+soupçons, étudier la marche des trains de Givet à Paris en passant par
+Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.
+
+Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions pour qu'il ne
+pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurément pas
+aussitôt.
+
+Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait eu le temps de
+s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus
+grande partie de la journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq
+heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc
+qu'à se trouver sur son passage à l'aller ou au retour, et à lui
+donner rendez-vous à la nuit tombante, dans un endroit désert où il
+l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment bien
+maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui pour «voir son père»;
+une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer.
+A l'accent avec lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il
+savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait loin.
+
+Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais en route il
+modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les
+chances de son côté, même celles peu vraisemblables où on le guetterait
+à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue,
+et descendant à Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'à
+Longjumeau.
+
+Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-même, et
+choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'être pas ratteint s'il
+pouvait prendre un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans
+les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge son cheval
+à Villemeneu, qui est à deux kilomètres de Chambrais, et vers trois
+heures et demie, il vint en promeneur flâner dans le chemin que Claude
+devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.
+
+Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel chez une
+fille qu'on laisse courir à travers les blés cueillir l'herbe de ses
+lapins, mais quand il la vit venir, elle était accompagnée d'une
+paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement
+son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.
+
+Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas
+s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans tourner la tête de son côté,
+lui lança un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait
+sûrement ce qu'il voulait.
+
+Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir qu'elle pouvait
+être encore accompagnée, il prépara un billet qu'il devait trouver moyen
+de lui remettre: «Soyez ce soir, à la nuit tombante, au Calvaire de la
+RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.»
+
+Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du garde, fidèle aux
+prescriptions de madame d'Unières, accompagnait encore Claude; il les
+laissa venir jusqu'à lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de
+façon à se placer entre elle et Claude.
+
+--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me
+dire, si en suivant ce chemin j'arriverai à la Croix-du-Roi?
+
+C'était de la main gauche étendue qu'il montrait le chemin; de la
+droite, placée derrière son dos, il agitait doucement son papier: il
+sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa
+passer.
+
+Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept heures et demie, il
+fit atteler et partit grand train comme s'il était pressé; arrivé à la
+_Réserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval à un arbre; le
+soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré tombait une lumière
+rose qui promettait une soirée sereine.
+
+Ce qu'on appelle la _Réserve_ est un grand étang long de près d'un
+kilomètre, et large d'une cinquantaine de mètres creusé pour recevoir
+les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais;
+recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de
+ce plateau elles s'emmagasinent là, et par des conduites souterraines,
+elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc
+et des jardins.
+
+D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre il est longé par
+une route--celle que Nicétas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--à
+un endroit assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude pût y
+venir facilement, et assez éloigné cependant pour qu'on ne la suivit
+point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales,
+était-il resté là à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes
+d'un tête à tête avec elle!
+
+Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas changé, et il les
+retrouvait, après cette longue absence, comme s'il les avait quittées la
+veille: c'était le même calme, le même silence, la même douceur, la même
+végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'étang,
+le même cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il
+se rappelait que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers
+faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laissé
+pousser librement, n'auraient pas tardé à envahir l'étang et à le
+transformer en un marais; maintenant ce travail était encore en train,
+et sur la rive, que longeait la route, retenue à un têtard par une
+chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journée finie,
+avaient attachée là; si ce n'était pas celle dans laquelle il s'était
+souvent promené, au moins en était-ce une semblable, à fond plat, avec
+des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.
+
+Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des arbres et des
+buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.
+
+Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village,
+on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberté
+d'aller et venir aux abords de la maison.
+
+Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne
+l'aperçut point: la route, déserte, filait droit entre l'étang et les
+champs, sans que personne s'y montrât.
+
+L'impatience et l'inquiétude commençaient à le prendre, lorsque de
+l'autre côté de l'étang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver
+en courant; mais l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son
+affaire; il eut un mouvement de colère; cependant, descendant au bord de
+l'eau, il agita son mouchoir.
+
+Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors mettant ses deux
+mains autour de sa bouche, elle cria en étouffant sa voix:
+
+--Prenez la toue.
+
+Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne enroulée autour
+du saule, et à coups vigoureux d'avirons il traversa l'étang; bientôt
+l'avant de la toue toucha la rive.
+
+--Montez, dit-il en se retournant.
+
+--Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.
+
+--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite;
+dans les roseaux nous serons à l'abri.
+
+Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux faucardés
+laissaient les eaux libres, il en restait une où ils n'avaient pas été
+encore coupés, et il n'y avait qu'à amener la toue dans leur fourré pour
+y être caché.
+
+Elle hésitait.
+
+--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouvés.
+
+Elle monta et vint près de lui.
+
+Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il
+vira de bord pour gagner le calvaire.
+
+--Où allez-vous, monsieur?
+
+--Je vous conduis près de votre père.
+
+--Où est-il?
+
+--Vous ne tarderez pas à le voir.
+
+--Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; si vous ne me
+débarquez pas, j'appelle.
+
+--Je vais vous débarquer de l'autre côté.
+
+--Non, ici, tout de suite.
+
+Il rama plus fort.
+
+--Monsieur, je crie.
+
+Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui pouvait
+l'entendre? la route était déserte.
+
+--Au secours, à moi, à moi...
+
+--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre père.
+
+A ce moment, un homme sortant d'une allée se montra sur la rive du parc;
+il accourait en boitant.
+
+Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.
+
+--Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.
+
+--Arrêtez, cria le garde.
+
+Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il
+ne pouvait pas traverser l'étang à la nage.
+
+--A moi, à moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis
+qu'elle espérait être secourue.
+
+--Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.
+
+Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première fois qu'il
+sortirait sain et sauf d'une fusillade.
+
+--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaissé son petit fusil.
+
+Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation retentit, en
+même temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'écrasait.
+
+
+
+XV
+
+C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite à Ghislaine,
+et après qu'il était parti en la réconfortant par des paroles
+d'espérance, elle s'était dit qu'elle devait s'en rapporter à lui.
+
+Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant celle du jeudi,
+elle se l'était répété.
+
+Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la loi et les affaires
+qu'elle ignorait, lui avait inspiré une certaine confiance; il
+trouverait un moyen de défense; assurément, il ne se serait pas avancé à
+la légère.
+
+Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle avait perdu
+de cette confiance qui à la vérité n'était pas bien robuste, et en
+réfléchissant il lui avait semblé que c'était son mari seul qui devait
+la défendre,--les défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et
+l'autre menacés.
+
+Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là un manque de
+franchise et de foi qui était une faute en même temps qu'une injure.
+
+Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible qu'elle
+reculât davantage; c'était inquiet qu'il était parti, tourmenté,
+peut-être jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en
+proie à des angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement
+n'étaient que trop réelles, elle le sentait.
+
+Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et aussi la matinée
+du vendredi, bouleversée, affolée, voulant et ne voulant pas, ne se
+décidant que pour retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans
+l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant qu'un mot:
+«Reviens.»
+
+Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue Monsieur, la
+lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la
+sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant,
+malgré ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût les mettre
+sous les yeux de son mari, s'il consentait à les regarder.
+
+Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: «J'arriverai ce
+soir à Paris par le train de six heures, à Chambrais à huit.»
+
+En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin de fer comme elle
+le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de
+répondre à l'étreinte de sa main par une étreinte aussi tendre, aussi
+passionnée.
+
+Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et puis, était-ce dans
+une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait décider de
+leur vie? Enfin, lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne
+comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce
+qu'il n'avait jamais fait?
+
+Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, écoutant avec
+son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec
+une lenteur qui faisait penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures
+sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitôt elle
+descendit le perron.
+
+Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une
+interrogation inquiète, comme c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut
+lui-même. En n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent
+à leur appartement, dont elle ferma la porte.
+
+Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une
+question:
+
+--Que se passe-t-il?
+
+Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas sur laquelle
+se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main
+tremblante.
+
+Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:
+
+--Je ne comprends pas, dit-il.
+
+Elle hésita un moment:
+
+--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai
+aimé, mais je n'ai pas eu une pensée qui ne fût une franche adoration
+pour vous. Rien ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez;
+je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une
+vertu particulière, cependant il me semble que peu de femmes vivent
+ainsi pour un être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là une
+preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais,
+et qui n'a jamais été aussi profond, aussi passionné qu'en ce moment.
+Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous
+frappe, avant de me juger, de me condamner, songez à ce que j'ai été, à
+cette longue suite de journées heureuses jamais troublées, à l'union de
+notre esprit et de nos âmes; à cette constante harmonie qui prouvait si
+bien que nos deux coeurs n'étaient plus qu'un, et cela non seulement
+depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je
+pensais à vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme à un
+être au-dessus des autres, pour lequel j'étais trop imparfaite, et
+que je ne devais jamais sans doute mériter. Cependant à force d'amour
+j'étais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la
+tendresse et le dévouement.
+
+Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces paroles laissaient
+d'obscur et d'incompréhensible pour lui.
+
+--La lettre, lui dit-il, la lettre.
+
+--Cette lettre explique une fatalité qui me fait la plus misérable, la
+plus malheureuse des femmes.
+
+Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit qu'elle avait fait à
+son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur séjour en Sicile.
+
+--Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.
+
+Elle baissa la tête.
+
+--Et l'homme, où est-il?
+
+--Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre malheur: laissez-moi la
+force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai résisté avant de
+devenir votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon oncle, et aussi
+à mon amour qui m'a entraînée. Je voulais parler, tout dire; avec
+l'autorité d'un père que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon
+oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté de céder.
+C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a
+écrasée; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais
+sous le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution de
+tout vous dire, ne me laissant arrêter que par la honte et plus encore
+par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était
+la pensée qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a
+écrit cette lettre.
+
+--Et cela est arrivé?
+
+--Le jour où vous prépariez votre dernier discours, vous devez vous
+rappeler que vous m'avez vue bouleversée en recevant une lettre: elle
+était de lui; il me donnait un rendez-vous à la _Mare aux joncs_.
+
+--Vous y êtes allée?
+
+--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec
+moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commençait
+un procès pour rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace
+contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette enfant ne pouvait
+se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la
+prendre; j'ai persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien,
+j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et que ce qu'il
+voulait c'était de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux à
+Marche et Chabert. Il ne s'est pas contenté de ce que je lui remettais.
+Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait
+remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis
+les vraies.
+
+Il l'arrêta:
+
+--Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais parlé alors et quelles
+hontes tu te serais évitées.
+
+--Vous saviez?...
+
+--Oui; c'est pour cela que je suis parti.
+
+--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les lèvres.
+
+Elle se jeta aux genoux de son mari:
+
+--Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, t'adorant,
+n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir et la volonté de te plaire
+et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes,
+toi qui mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, pour
+prix de ton amour, la honte et le malheur.
+
+Il la contempla longuement, puis la relevant:
+
+--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être supporté quand on est
+deux.
+
+--Elie!
+
+--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la
+tienne à te pardonner, puisque tu es une victime.
+
+A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la porte. Ils ne
+répondirent pas, les coups furent plus précipités.
+
+Le comte alla ouvrir:
+
+--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappé:
+
+--Je demande pardon à M. le comte de m'être permis de frapper ainsi:
+mais Dagomer est là, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.
+
+--Claude! s'écria Ghislaine.
+
+Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.
+
+Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterné.
+
+Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.
+
+--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un
+homme. Qué malheur!
+
+--Un braconnier? demanda le comte.
+
+--Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.
+
+Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent pas besoin de
+paroles pour se comprendre.
+
+--V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, aussi vrai que
+je m'appelle Dagomer.
+
+Il leva la main pour attester le ciel.
+
+--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et à travers
+la _Réserve_, il l'emmenait du côté de la grand'route, où il avait une
+voiture toute prête, le cheval attaché à un des arbres du Calvaire.
+L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard m'avait
+fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arrêter. Il s'est mis
+à ramer plus fort. Il allait aborder. Ni à gauche ni à droite je ne
+pouvais courir après; personne sur la route; Claude était perdue. Qué
+que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré pour sauver la
+petite; je voulais lui casser un bras, ça l'aurait arrêté; il a roulé au
+fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.
+
+--Et Claude? s'écria Ghislaine.
+
+--Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que je tire par-dessus
+elle; en tombant il l'avait écrasée, mais a s'a relevée et m'a crié:
+«J'ai rien!» Pensez si j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue
+au bord avec le mort au fond.
+
+Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler son attention.
+
+--Vous l'avez regardé?
+
+--Bien sûr.
+
+--Comment est-il?
+
+--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.
+
+Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe
+affirmatif: c'était lui.
+
+--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais déjà l'homme de
+Crève-coeur qui souvent la nuit se lève contre moi, v'là que je vas
+avoir celui de la _Réserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever
+Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès de ses parents.
+
+--Vous avez fait votre devoir, dit le comte.
+
+--Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre ça d'un homme
+comme vous.
+
+--Je l'expliquerai à la justice.
+
+S'adressant au valet de chambre:
+
+--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prévenir la
+gendarmerie.
+
+Puis, revenant à Dagomer:
+
+--Où est-il?
+
+--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!
+
+--Je vais avec vous.
+
+Ghislaine voulut le suivre.
+
+--Restez, dit-il.
+
+Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, il revint à elle.
+
+--Je vais vous envoyer Claude.
+
+Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa droiture, sa
+générosité, sa confiance,--son amour.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR «GHISLAINE»
+
+
+J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et cela m'a valu
+plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit
+très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise aussitôt et se
+familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard
+échangé, tout est dit; il sait jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire
+jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en
+omnibus, cette familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances
+qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et
+encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux ou sur la
+manche de mon vêtement!
+
+Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également entre les
+petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de préférences;
+mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, non pas qu'elles
+fussent plus faciles à suivre, au contraire, mais précisément parce
+qu'avec leurs détours et leurs mystères, elles étaient plus attrayantes.
+
+L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire
+dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler avec la petite fille, se
+trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages
+après pages sans y comprendre un traître mot.
+
+Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains
+de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la
+civilisation. S'il était né avec cette perfection, l'homme des cavernes
+n'aurait pas triomphe de ses premières luttes pour la vie, dans
+lesquelles comptaient seules certaines forces que développe la nature,
+mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la férocité,
+l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du
+tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident qu'aujourd'hui,
+l'homme policé, avec son éducation, ses relations, son milieu, s'est
+éloigné,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant
+qu'il subisse les leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel
+enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
+parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les
+domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles
+l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez
+elles une conséquence de leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse
+satisfaction pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait
+qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le même
+refrain:--«J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi
+avez-vous menti?--Je ne sais pas.»--Et c'est la vérité qu'elles ne
+savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles
+ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
+jouissance dont elles se grisent.
+
+Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, en
+suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes
+romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au
+moins en cela que c'est seulement arrivé au bout de ma tâche que je me
+suis rendu compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.
+
+En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier
+roman où j'ai mis des enfants en scène,--c'était le quatrième que je
+publiais,--je lui ai donné pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part
+égale entre le garçon et la fille.
+
+Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue d'être lu par
+eux, un roman: _Romain Kalbris_, où un garçon tient le premier rôle,
+mais en ayant près de lui une petite fille qui lui donne la réplique.
+
+Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe de l'enfance
+dans mes romans; une fille m'est née et, à la regarder grandir,
+ma curiosité trouve suffisamment à s'employer sans chercher des
+combinaisons de roman; puisque j'ai la réalité sous les yeux, je ne
+vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le
+développement et l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent
+les faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle
+n'en fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours
+affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et l'enregistrer.
+
+L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris _Sans
+famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail
+de la journée.
+
+Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons et des petites
+filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garçons, les
+petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur,
+Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir
+par _En famille_.
+
+Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant.
+Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai écrits? Je ne
+me suis posé cette question qu'en faisant ma récapitulation en ce moment
+même: j'ai été où mon goût me portait.
+
+Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie,
+je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui ai donnée: tout ne
+part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il pas?
+
+Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnête
+fille entourée d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son
+mariage; cependant, si l'on veut bien établir une statistique des
+enfants nés hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont
+nombreux.
+
+C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant que j'ai
+voulu présenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je
+l'avais déjà abordée dans des conditions différentes et sans lui faire
+rendre tout ce qu'elle peut donner, limité que j'étais par mon sujet.
+Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux
+de les comparer, il verra comment, avec un point de départ presque
+le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles,
+Micheline et Claude, diffèrent entre elles.
+
+Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas en même temps
+perdu ma curiosité des enfants, qui s'est portée sur ceux d'un âge
+auquel on ne s'intéresse guère généralement,--les tout petits. J'ai une
+petite-fille et c'est elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et
+au développement, aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent
+mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne
+seront jamais publiées, je peux leur donner une sincérité incompatible
+d'ordinaire avec l'imprimé, ses scrupules et ses apprêts; car ce n'est
+pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais
+plus simplement encore,--en maillot.
+
+Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant
+plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la façon dont s'exerce la
+première succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le
+premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses
+dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
+avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que les
+philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,--l'instinct.
+
+Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend
+à chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser à croire
+ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées qu'impose la tradition
+acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'à suivre les
+différentes phases des transformations par où il lui plaît de passer: la
+sensibilité, la volonté, l'intelligence, dans un ordre mystérieux qu'il
+brouille et intervertit, et où ne se fera un peu de lumière qu'à la
+suite de nombreuses observations consciencieusement notées.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***
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+ <title>Ghislaine</title>
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+
+
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+
+</head>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***</div>
+
+<h2>OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT</h2>
+<br><br>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<br><br><br>
+<h1>GHISLAINE</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h3>HECTOR MALOT</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+<br><br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Une file de voitures rangées devant le double portique
+de l'ancien hôtel de Brissac, devenu aujourd'hui
+la mairie du Palais-Bourbon, provoquait la
+curiosité des passants qui savaient lire les armoiries
+peintes sur leurs panneaux, ou simplement les couronnes
+estampées sur le cuivre et l'argent des harnais:&mdash;couronne
+diadémée et sommée du globe
+crucifère des princes du Saint-Empire, couronne
+rehaussée de fleurons des ducs, couronne des marquis
+et couronne des comtes.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand mariage.</p>
+
+<p>Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand
+mariage: ni fleurs dans la cour, ni plantes dans le
+vestibule, ni tapis dans les escaliers; comme en
+temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens
+qui montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la
+justice de paix, dont c'était le jour de conciliation
+sur billets d'avertissement et de conseils de famille.</p>
+
+<p>Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du
+premier étage et dans les étroits corridors du greffe,
+ceux qui étaient appelés pour les conciliations et
+pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle;
+de temps en temps un secrétaire appelait des noms
+et des gens entraient tandis que d'autres sortaient
+dans l'escalier à double révolution. C'était un murmure
+de voix qui continuaient les discussions que
+la conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées.</p>
+
+<p>Le secrétaire cria:</p>
+
+<p>&mdash;Les membres du conseil de famille de la princesse
+de Chambrais sont-ils tous arrivés?</p>
+
+<p>Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé
+de six hommes, d'une dame et d'une jeune fille
+qui attendaient dans un coin, et qu'à leur tenue, autant
+qu'à leur air de n'être pas là, il était impossible
+de confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient
+la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à
+celui qui venait de répondre, lady Cappadoce demande
+si elle doit nous accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady
+Cappadoce d'un air de regret et avec une intonation
+bizarre formée de l'accent anglais mêlé à l'accent
+marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement. Veuillez donc nous attendre.
+Prends mon bras, mignonne.</p>
+
+<p>Tandis que les membres du conseil de famille suivaient
+le secrétaire, lady Cappadoce, restée seule
+debout au milieu de la salle, regardait autour d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si madame veut en user, dit un tonnelier qui
+causait avec un croque-mort assis à côté de lui sur un
+banc, on peut lui faire une petite place.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>&mdash;Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est
+de bon coeur.</p>
+
+<p>Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que
+cet individu en tablier se permît cette familiarité, suffoquée
+dans sa pudibonderie anglaise qu'il lui proposât
+une pareille promiscuité; et elle se mit à marcher
+d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur
+ses hanches plates, les yeux à quinze pas devant elle.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le conseil de famille était entré
+dans le cabinet du juge de paix.</p>
+
+<p>La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit
+le secrétaire en indiquant des fauteuils, la ligne maternelle
+à gauche.</p>
+
+<p>Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais,
+oncle et tuteur; M. le duc de Charment, cousin; M.
+le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? demanda-t-il
+en s'arrêtant.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour
+l'émancipation de laquelle nous sommes ici, dit
+M. de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers la gauche, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le
+comte de La Roche-Odon, M. le marquis de Lucilière,
+amis.</p>
+
+<p>Il vérifia sa liste:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous
+tout de suite.</p>
+
+<p>Assis à son bureau, le juge de paix était pour le
+moment aux prises avec un boucher, dont le tablier
+blanc, retroussé dans la ceinture, laissait voir un
+fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme
+pâle, épuisée manifestement autant par le travail que
+par la misère.</p>
+
+<p>&mdash;Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait
+le juge de paix à la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous disons dette reconnue, continua le
+juge de paix en écrivant quelques mots sur un bulletin
+imprimé. Quand paierez-vous ces vingt-sept francs
+soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
+avertissement, font vingt-huit francs cinquante?</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous
+sommes assez malheureux de devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut une date; quel délai demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps
+que j'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est
+à l'hôpital, il n'y a que mon garçon et moi pour faire
+marcher notre boutique de reliure... S'il y avait de
+l'ouvrage!</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par
+mois régulièrement? demanda le juge de paix.</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut promettre et tenir votre promesse, ou
+bien vous serez poursuivie.</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, cinq francs par mois, allez.</p>
+
+<p>Le boucher paraissait furieux, et la femme était
+épouvantée d'avoir à trouver ces cinq francs tous les
+mois.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette
+scène sans en perdre un mot, se leva et se dirigea
+vers la femme qui sortait:</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue
+Monsieur, lui dit-elle vivement, on vous donnera une
+collection de musique à relier.</p>
+
+<p>Et sans attendre une réponse, elle revint prendre
+sa place.</p>
+
+<p>Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant
+à tous les membres du conseil de famille, de les
+avoir fait attendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais,
+dit-il, que vous êtes convoqués pour examiner
+la question de savoir s'il y a lieu d'émanciper sa pupille,
+mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
+d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me
+trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, répondit le comte de Chambrais.</p>
+
+<p>Un sourire passa sur le visage de tous les membres
+du conseil, mais le juge de paix garda sa gravité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour que vous voyiez vous-même que ma
+nièce est en état d'être émancipée, continua M. de
+Chambrais, que je l'ai amenée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais
+ait l'air d'une émancipée, dit le juge de paix en saluant.</p>
+
+<p>C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt
+petite que grande, au type un peu singulier, en
+quelque sorte indécis, où se lisait un mélange de
+races, et dont le charme ne pouvait échapper
+même au premier coup d'oeil. Ses cheveux, que la
+toque laissait passer en mèches sur le front, derrière
+en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un
+noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures
+étaient si souples et si légères que cette chevelure
+profonde, coiffée à la diable, avait des douceurs veloutées
+qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.</p>
+
+<p>Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à
+la fois, à l'ovale allongé, au nez pur, au teint ambré
+éclairé par d'étranges yeux gris chatoyants, qui éveillaient
+la curiosité, tant ils étaient peu ceux qu'on
+pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié
+mélancolique qui ne riait que par le regard et d'un
+rire pétillant. Il n'y avait pas besoin de la voir longtemps
+pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte
+spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui
+se dégageait d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de
+tenue ne pouvaient avoir d'égales, et dans son costume
+en mousseline de laine gros bleu à pois blancs, avec
+son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie
+voulue montrait un mépris absolu pour la
+toilette, elle avait un air royal que l'être le plus grossier
+aurait reconnu, et qui forçait le respect; et c'était
+précisément à cet air que le juge de paix avait
+voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette
+émancipation, répondit M. de Chambrais.</p>
+
+<p>Les cinq membres du conseil firent un même signe
+affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua
+le juge de paix, et vous, messieurs, il ne vous
+reste plus qu'à nommer le curateur. Qui choisissez-vous
+pour curateur?</p>
+
+<p>Cinq bouches prononcèrent en même temps le
+même nom:</p>
+
+<p>&mdash;Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi
+moi, je vous prie, pourquoi pas l'un de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes son plus proche parent.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous avez été son tuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un
+meilleur défenseur que vous.</p>
+
+<p>Ces quatre répliques étaient parties en même temps.
+Il allait leur répondre, quand le vieux comte de La
+Roche-Odon, qui n'avait rien dit, plaça aussi son
+mot:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur
+des tuteurs, parce que vous l'aimez comme
+une fille, parce qu'elle vous aime comme un père.</p>
+
+<p>M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage
+exprima l'émotion en même temps que la contrariété:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le
+sait, comme je sais qu'elle m'aime; mais enfin, vous
+me permettrez bien de m'aimer aussi un peu, moi, et
+de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que
+je ne me suis pas marié. Quand mon aîné a pris
+femme, je suis resté auprès de notre mère aveugle,
+et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
+appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à
+sa chambre. L'année même où nous l'avons perdue,
+cette enfant&mdash;il se tourna vers Ghislaine&mdash;est
+devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle. Aujourd'hui,
+la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit,
+la sagesse de la raison, la droiture du coeur, en
+état de conduire sa vie; elle a dix huit ans, moi j'en
+ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit&mdash;enfin j'en ai
+plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six
+années pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je
+vous demande de m'émanciper à mon tour;
+il n'en est que temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge
+de paix, que M. le comte de Chambrais, ayant été tuteur
+et ayant, en cette qualité, un compte de tutelle
+à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la
+reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il
+se contrôlerait ainsi lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais
+triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua le juge de paix, si vous nommez
+un tuteur <i>ad hoc</i> à l'effet de recevoir le compte de
+tutelle, vous pouvez, si telle est votre intention, confier
+la curatelle à M. le comte de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq
+membres du conseil de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie
+sans nom.</p>
+
+<p>&mdash;La mission du curateur ne consiste pas à agir
+pour le mineur émancipé, dit le juge de paix d'un
+ton conciliant, mais seulement à l'assister pour la
+bonne administration de sa fortune et dans quelques
+autres actes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement
+ma nièce dans l'administration de sa fortune,
+quand j'ai si mal administré la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;En huit ans vous avez accru d'un quart celle de
+votre pupille.</p>
+
+<p>Toutes les protestations de M. de Chambrais furent
+inutiles; malgré lui et malgré tout, il fut nommé curateur.</p>
+
+<p>Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta
+en arrière avec le duc de Charmont.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous dînons avec des gueuses au café Anglais,
+et après nous allons à la première des Bouffes.</p>
+
+<p>&mdash;Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai
+vous rejoindre; en tout cas, gardez-moi une place
+dans votre loge.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>II</h2>
+
+<p>Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus,
+c'est tout ce qu'on voit de l'hôtel de Chambrais
+dans la rue Monsieur, où il a son entrée; mais
+quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture,
+on l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au
+milieu de pelouses vallonnées qui, entre des murailles
+garnies de lierres et masquées par des arbres
+à haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des
+Invalides. Enveloppée dans les jardins des couvents
+voisins, il semble que ce soit plutôt une habitation
+de campagne que de ville, et ses deux étages en
+pierre jaune, sans aucun ornement, élevés au-dessus
+d'un perron bas, ses persiennes blanches; son toit
+d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent encore
+ce caractère.</p>
+
+<p>Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième
+siècle, abandonné leur vieil hôtel du quartier
+du Temple pour faire bâtir celui-là, ils avaient
+en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse
+de l'architecture ou de la décoration, et leur
+but a été atteint: il y a de plus belles, de plus somptueuses
+demeures dans ce quartier, il n'y en a pas de
+mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement
+ombragée l'été, de plus agréable à habiter, avec de la
+lumière, de l'air, de l'espace, de plus tranquille, où
+l'on soit mieux chez soi.</p>
+
+<p>Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice
+de paix, ils n'entrèrent pas dans l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous faisions une promenade dans le jardin,
+proposa M. de Chambrais.</p>
+
+<p>Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le
+moyen que son oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir
+en particulier, en se tenant à distance de lady
+Cappadoce et de ses oreilles toujours aux aguets:
+le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait
+tout lumineux et tout parfumé des fleurs de mai
+avec les reflets rouges des rhododendrons épanouis
+qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient
+dans les massifs; ce désir de promenade devait donc
+paraître tout naturel sans qu'on eût à lui chercher
+des explications de mystère ou de secret, mais précisément
+rien ne paraissait naturel à la curiosité de
+lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle
+voulait pénétrer.</p>
+
+<p>Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle
+pas connaître tout ce qui touchait son élève? Si à
+chaque instant elle affirmait bien haut «qu'elle
+n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait
+que Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante
+qu'elle l'avait élevée, c'était en mère. Une Cappadoce
+n'est pas gouvernante. Si le malheur des
+temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier
+dans l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation
+de cette enfant, elle n'avait pas pour cela cessé
+d'être une lady, et c'était en lady qu'elle voulait être
+traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté, au
+contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais
+sans doute, et même, en remontant dans les âges, il
+était facile de prouver qu'ils valaient mieux.</p>
+
+<p>Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers
+le jardin, elle fit quelques pas en avant pour se rattacher
+à eux:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous
+à Paris, ou partons-nous pour Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse,
+dit Ghislaine; si vous me faites le plaisir de rester à
+dîner je couche ici, sinon je retourne à Chambrais.</p>
+
+<p>Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse
+dans l'accent de ces quelques mots, qu'il
+comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait pas cette
+invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait
+un si cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre
+le duc de Charmont, qu'il ne savait quel parti
+prendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec
+lui, dit-il enfin.</p>
+
+<p>Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement,
+parce que je pensais bien que tu voudrais me garder;
+et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit pour lui
+d'une décision grave à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut y aller, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le veux....</p>
+
+<p>&mdash;Nous partirons pour Chambrais à cinq heures,
+dit Ghislaine en se tournant vers lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dois revenir à Paris très prochainement
+pour la reddition du compte de tutelle, nous
+dînerons ensemble ce jour-là, je te le promets.</p>
+
+<p>Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait
+tout, M. de Chambrais passa son bras sous celui
+de sa nièce, et l'emmena dans le jardin. Penché vers
+elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la
+Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air
+d'un grand frère qui s'entretient avec sa petite soeur
+bien plus que d'un tuteur ou d'un oncle. Et en réalité,
+c'était un frère qu'il avait toujours été pour elle, en
+frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours
+traitée sans pouvoir jamais s'élever à la dignité
+d'oncle ou de tuteur. Tuteur, pouvait-on l'être quand
+pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du coeur on
+n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie
+les Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture,
+pour sa souplesse, son entrain, on eût bien plutôt vu
+en lui Almaviva, un peu marqué peut-être, mais à
+coup sûr un vainqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils
+furent à l'abri des oreilles curieuses, que comptes-tu
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire: maintenant que tu es émancipée,
+comment veux-tu arranger ta vie?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée
+d'un coup de baguette magique?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier,
+cet après-midi que je n'étais ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sens pas du tout, même quand vous me
+le dites.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as la volonté, la liberté; et je te demande
+comment tu veux en user.</p>
+
+<p>&mdash;Mais simplement en continuant la semaine prochaine
+ce que j'ai fait la semaine dernière: demain,
+M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera une conférence
+de littérature sur le Chatterton d'Alfred de
+Vigny; après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai
+de une heure à trois, dans l'atelier de M. Casparis,
+à mon groupe de chiens qui avance; vendredi,
+c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique
+d'accompagnement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le grand jour, celui-là; tu aimes mieux Mozart
+qu'Alfred de Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant,
+il sait tout et il vous fait tout comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais que la musique est ma grande joie.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que j'ai encore une certaine autorité
+sur toi....</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi,
+mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que
+tu te donnes trop entièrement à la musique. Plusieurs
+fois, je t'ai adressé des observations à ce sujet. Aujourd'hui,
+j'y reviens et j'insiste, car tu m'inquiètes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas la musique!</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction,
+je ne l'aime pas comme occupation, et ce que
+je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à la simple
+distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer
+un parfum par hasard, est agréable; vivre
+dans une atmosphère chargée de parfums, est aussi
+désagréable que dangereux. Tandis que la pratique
+des autres arts fortifie, celle de la musique poussée à
+l'excès affaiblit. Quand tu as modelé pendant deux ou
+trois heures dans l'atelier de Casparis, tu sors de ce
+travail allègre et vaillante; quand, pendant deux
+heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu
+sors de cette séance les nerfs tendus, l'esprit alangui,
+le coeur troublé. On dit et l'on répète que la musique
+est le plus immatériel des arts; c'est le contraire qui
+est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble
+qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre
+organisme en frappant dessus, comme les marteaux
+dans un piano frappent sur les cordes. Nos cordes à
+nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations répétées,
+nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne
+cassent pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses
+dévastés, détraqués, déséquilibrés que je pourrais te
+nommer, si cela n'était inutile avec les exemples que
+tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec ses
+mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés,
+ses grimaces, soit un être équilibré?
+Cependant il est grand, fort, bien bâti, et a vingt-trois
+ans; il pourrait passer pour un beau garçon,
+sans ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître
+Soupert, qui n'est qu'un paquet de nerfs, ne soit
+pas plus inquiétant encore dans sa maigreur décharnée?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment je suis menacée de tout
+cela? demanda-t-elle avec un demi-sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est
+sérieusement que je te demande de comparer Soupert
+à Casparis, puisque ce sont les seuls artistes que tu
+connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
+santé physique et morale; et, d'autre part, vois le
+musicien maladif et désordonné.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe
+par cela seul qu'il est statuaire, et que M. Soupert soit
+maladif par cela seul qu'il est musicien; leur nature
+n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas,
+comme vous n'avez pas à craindre que j'approche
+jamais du talent de M. Soupert, ni simplement de
+celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à la maigreur
+de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre.
+Je ne suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez,
+il s'en faut de beaucoup. Si j'ai fait trop de
+musique, c'est que j'étais dans des conditions particulières
+qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi
+que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères,
+des soeurs, des camarades pour jouer, que j'aurais
+probablement oublié mon piano bien souvent. Vous
+savez que mes seules lectures ont été celles que lady
+Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet
+n'est pas très étendu. Je n'ai jamais été au théâtre.
+Dans la musique seule, j'ai eu et j'ai liberté complète.
+Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour les
+distractions présentes, pour les sensations qu'elle me
+donnait, mais encore pour les ailes qu'elle mettait à
+mes rêveries... quelquefois lourdes... et tristes.</p>
+
+<p>Il lui prit la main et affectueusement, tendrement,
+il la lui serra:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des
+plaintes à former, je ne les adresserais certainement
+pas à vous, qui avez toujours été si bon pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance,
+je me le suis dit moi-même bien souvent, mais
+sans trouver le moyen de les adoucir. C'est le malheur
+de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune,
+sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent
+qu'un oncle qui ne pouvait être ni un père ni une mère
+pour toi! Heureusement ces tristesses vont s'évanouir
+puisque te voilà au moment de faire ta vie et de trouver
+dans celle que tu choisiras les affections et les
+tendresses qui ont manqué à ton enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez me marier? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour
+cela je demande qu'à partir d'aujourd'hui, quand tu
+mettras comme tu dis des ailes à ta rêverie, ce ne soit
+pas pour te perdre dans les fantaisies que la musique
+pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais
+pour suivre les pensées sérieuses que le mariage fait
+naître dans l'esprit et le coeur d'une fille de dix-huit
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelqu'un en vue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un qui m'a demandée?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir
+ton mari, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, mon oncle, qui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis
+un, tu partiras là-dessus, tu n'auras plus ta liberté;
+cherche dans notre monde qui tu accepterais pour
+mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un
+que tu connais, au moins pour l'avoir vu;
+quand tu auras fait cet examen, nous en reparlerons.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour? demain?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas demain?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, après-demain?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour
+travailler avec Casparis, je dînerai avec toi, et tu te
+confesseras. Je suis heureux de voir à ton impatience
+que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles
+de son oncle, Ghislaine n'oublia pas la femme de la
+justice de paix; aussitôt que M. de Chambrais l'eut
+quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put
+trouver de musique non reliée.</p>
+
+<p>Surprise de cet empressement, lady Cappadoce
+voulut savoir ce qu'elle faisait là, et Ghislaine le lui
+expliqua.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le gouvernante, vous allez
+donner votre musique à relier à des gens qui n'ont
+pas de travail; mais s'ils n'ont pas de travail c'est
+qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique
+sera perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous
+tenez à lui faire du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne demande pas l'aumône.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle est réduite à la misère que vous dites,
+comment voulez-vous qu'elle achète ce qui doit
+entrer dans ces reliures: la peau, le carton, le papier?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, je vais lui laisser une avance
+pour qu'elle puisse faire ces achats.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer
+comment elle voulait que ces reliures fussent faites,
+elle plia un billet de cent francs.</p>
+
+<p>A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se
+ranger devant le perron, car pour aller à Chambrais,
+qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou pour venir
+de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude
+qu'on prit le chemin de fer: quatre postiers étaient
+attachés à ce service, et en leur laissant un jour de
+repos sur deux, ils battaient les locomotives de
+Sceaux&mdash;ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.</p>
+
+<p>Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du
+tête-à-tête que M. de Chambrais avait voulu se ménager
+avec Ghislaine, elle avait compté sur ce voyage
+pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue
+promenade autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité
+vaine qui la poussait, le seul désir de savoir
+pour savoir, c'était son intérêt.</p>
+
+<p>Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il
+se passer? Était-ce d'un projet de mariage que
+M. de Chambrais l'avait entretenue? La question.
+était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une
+navrante mortification d'en être réduite, elle, une
+lady, à vivre dans une position subalterne, en réalité,
+elle tenait à cette position qui n'était pas sans avantages.
+Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir que du
+dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages,
+en réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter
+cette France détestée pour retourner dans son Angleterre
+adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable,
+incomparable pour tout... mais de loin. En somme,
+si malheureuse qu'elle fût, elle ne craignait rien tant
+que d'être obligée, par le mariage de Ghislaine, de
+renoncer à son malheur et à son humiliation.</p>
+
+<p>A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il
+sur le boulevard des Invalides, qu'elle commença ses
+questions:</p>
+
+<p>&mdash;Cette émancipation va-t-elle changer quelque
+chose dans nos habitudes? dit-elle de son ton le plus
+affable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que mon oncle vient de me
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui avez répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais
+la semaine prochaine ce que j'avais fait la semaine
+dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que l'émancipation ne confère pas
+tout d'un coup des grâces spéciales.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si
+vous le voulez bien, je vais préparer ma leçon pour
+M. Lavalette, en lisant <i>Chatterton</i>.</p>
+
+<p>Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la
+conversation sur ce sujet, mais déjà Ghislaine avait
+pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans une poche de
+la voiture et sa lecture était commencée; elle dut
+donc se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui
+d'ailleurs était rassurant: une enfant, qui pendant
+un certain temps encore ne serait qu'une enfant.</p>
+
+<p>Mais quand elle remarqua les distractions avec
+lesquelles Ghislaine, ordinairement attentive et appliquée,
+faisait sa lecture, l'inquiétude prit la place de
+la confiance; certainement il s'était dit, entre l'oncle
+et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui
+avait répété, et cette lecture n'était qu'un prétexte
+pour penser librement à cette autre chose.</p>
+
+<p>A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité,
+elle la questionna de nouveau; mais cette
+fois indirectement:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que <i>Chatterton</i> ne vous intéresse
+guère?</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément ma remarque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer
+ses lectures.</p>
+
+<p>&mdash;Encore faut-il les suivre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vais faire.</p>
+
+<p>Elle se plongea dans son livre sans relever les
+yeux, sinon pour lire, au moins pour échapper à ces
+interrogations. Elle avait bien l'esprit à la lecture,
+vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux
+gronderies du quaker! Quel sens pouvaient avoir
+ces paroles vaines, quand dans ses oreilles et dans
+son coeur retentissaient encore celles de son oncle?</p>
+
+<p>Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation
+pour se dire qu'elle ne trouverait que dans le
+mariage les affections et les tendresses qui avaient si
+tristement manqué à sa première jeunesse; mais les
+idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit
+venaient de prendre corps par la forme précise que
+son oncle leur avait données et elles la jetaient dans
+un trouble qui l'emportait.</p>
+
+<p>Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les
+espérances dont son coeur se nourrissait depuis
+qu'elle avait commencé à juger la vie?</p>
+
+<p>Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance
+plus heureuse que la sienne, et les souvenirs
+qui lui restaient de ce temps étaient tous pleins de
+joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont
+l'unique souci semblait être son bonheur; autour
+d'elle, une existence de fêtes qui lui avait laissé
+comme des visions de féeries: au château, dans les
+allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles
+elle était mêlée, galopant sur son poney à côté de sa
+mère; à l'hôtel de la rue Monsieur, les splendeurs
+des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée des invités,
+et la musique qui, la nuit, la berçait dans son
+lit, et toujours à Paris, à la campagne, un entourage
+d'amis, une sorte de cour.</p>
+
+<p>Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père,
+plus de mère, plus de fêtes, plus d'amis, l'abandon,
+la solitude, le silence. Le père avait été tué dans un
+accident de chasse. Huit jours après, la mère était
+morte d'un accès de fièvre chaude.</p>
+
+<p>Du côté de son père, il lui restait un oncle, le
+comte de Chambrais, dont on avait fait son tuteur, et
+de nombreux cousins qui la rattachaient aux grandes
+familles de l'aristocratie française; du côté de sa
+mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et
+tantes; mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient
+guère s'acquitter de leurs devoirs de parenté envers
+cette petite Française qu'ils connaissaient à peine.</p>
+
+<p>Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude
+affection dans la maison déserte: seulement de temps
+en temps un mot amical, un baiser de son oncle
+quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et
+plus souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château
+où l'on n'arrivait qu'après un petit voyage. Et toujours
+la parole grave, le geste solennel, la leçon à
+propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
+le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude
+toujours gouvernante, et gouvernante anglaise,
+froide, impeccable, infatuée de sa naissance, exaspérée
+de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait sa
+situation par sa dignité.</p>
+
+<p>A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine
+avait accepté cette vie monotone, soumise et
+résignée, sans échappée au dehors, n'imaginant pas
+dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre.
+Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par
+scrupule et pour qu'on ne l'accusât point de s'être
+débarrassé d'un devoir difficile, que son oncle, au
+lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation.
+Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux
+pour lui en adoucir les sévérités; quand
+elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et toujours
+appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne
+pas faire une observation qui ne fussent dictés par la
+justice même, elle sentait qu'elle eût été ingrate de se
+plaindre. On était pour elle ce que les circonstances
+permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père;
+une gouvernante n'est pas une mère; c'était là le
+malheur, la tristesse de sa situation qu'elle ne pouvait
+pas leur reprocher.</p>
+
+<p>Mais la floraison de la quinzième année avait suscité
+en elle des échappées au dehors, qui étaient nées
+de ses souvenirs mêmes.</p>
+
+<p>C'était en se rappelant les regards émus et les paroles
+de tendresse que sa mère et son père échangeaient
+en l'embrassant, qu'elle s'était dit que la
+morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
+dissiperaient que le jour où elle se marierait.
+Pourquoi, alors, ne serait-elle pas heureuse comme
+sa mère l'avait été? Pourquoi le babil d'un enfant
+n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle
+avait vu le sien provoquer sur celles de sa mère?</p>
+
+<p>Et de même c'était en se rappelant les illuminations
+et les fleurs des grands appartements de
+l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en retrouvant
+dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour
+d'honneur du château les jours des grandes chasses,
+ou celui de la salle de spectacle les soirs où l'on
+jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela
+ressusciterait quand elle se marierait.</p>
+
+<p>Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui
+donner un corps, l'être idéal qui flottait indécis dans
+les féeries de son imagination devenait un personnage
+réel; il existait, il la connaissait; tout au
+moins il l'avait vue.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p>Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines
+qui, à dix-huit ans, ont été partout; en vraie
+fille du monde où les traditions sont une religion,
+elle n'avait été nulle part! les offices à Saint-François-Xavier,
+quand parfois elle passait un dimanche
+à Paris; quelques rares visites chez des parentes à
+qui elle avait des devoirs à rendre, en janvier ou à
+de certains anniversaires; en mai, des séances d'étude
+au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture,
+et c'était tout; il lui était donc facile de remonter
+dans ses souvenirs en se demandant où elle avait vu
+«l'homme de son monde qu'elle accepterait pour
+mari et qui pouvait prétendre à sa main».</p>
+
+<p>Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon.
+Jamais personne n'y avait fait attention à elle. Tout
+d'abord, elle en avait été mortifiée, s'imaginant
+qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas
+tardé à comprendre que ceux qui ne la connaissaient
+pas n'allaient pas accorder ce regard à une fille simplement
+habillée, que pour le costume on pouvait
+prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant
+sa maîtresse, plutôt que pour une fille de
+grande maison accompagnée de sa gouvernante.</p>
+
+<p>C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait
+pu se rencontrer avec ce mari, et parmi les jeunes
+hommes qui semblaient réunir les qualités dont parlait
+son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui les
+eût toutes,&mdash;celles-là et beaucoup d'autres qu'elle
+était disposée à lui reconnaître,&mdash;le comte d'Unières.
+En tout elle ne l'avait pas vu trois fois, et ils n'avaient
+pas échangé dix paroles; mais certainement il
+était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être
+idéal dont elle avait si souvent rêvé.</p>
+
+<p>Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée
+de le dire, ne sachant rien ou presque rien de lui,
+mais enfin elle sentait qu'il en était ainsi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha
+tous les soirs à neuf heures et demie. Mais ce jour-là,
+si elle entra dans sa chambre à l'heure réglementaire,
+ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était trop
+agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le
+voyage de Paris à Chambrais sous les regards curieux
+de lady Cappadoce qui ne la quittaient pas, elle avait
+besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte close, elle
+l'était.</p>
+
+<p>Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre
+d'enfant, à côté de sa gouvernante, au premier étage.
+Mais alors son oncle avait voulu qu'elle prit l'appartement
+de sa mère, qui se composait de quatre pièces
+au rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un
+petit salon, une chambre à coucher qui était immense
+avec six fenêtres, deux sur la cour d'honneur, deux
+sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste cabinet
+de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet
+où couchait une femme de chambre.</p>
+
+<p>Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement
+qui lui semblait amoindrir son autorité; mais c'était
+justement en vue de cet affaiblissement d'autorité
+que M. de Chambrais avait imposé sa volonté. Ne fallait-il
+pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour
+cela le mieux était de l'habituer à une certaine liberté.
+Chez elle, dans l'appartement qu'avaient toujours
+habité les princesses de Chambrais depuis deux
+cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.</p>
+
+<p>Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença
+par éteindre sa lampe, puis ouvrant une des fenêtres
+qui donnent sur les jardins, elle resta à rêver en laissant
+sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc
+qu'éclairait la pleine lune.</p>
+
+<p>Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais
+n'avaient apporté aucun changement aux dispositions
+primitives de leur château et de leur parc: tels
+ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient
+conservés. Chaque fois que les dégradations du temps
+l'avaient exigé, ils avaient fait réparer le château,
+mais sans jamais accepter des restaurations plus ou
+moins savantes qui auraient altéré son caractère. De
+même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes
+toutes les fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais
+toujours en respectant l'harmonie de l'ensemble: ainsi,
+le meuble de la chambre de Ghislaine, qui dans son
+neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait
+été recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et
+de nouveau en velours de Gênes lorsque plus tard
+celui-ci avait repris son ancien nom.</p>
+
+<p>Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui
+leur faisait suite n'avaient jamais subi les embellissements
+des paysagistes, et tandis qu'on voyait à Versailles
+le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin du
+Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser,
+Chambrais restait ce qu'il avait toujours été avec ses
+avenues droites, ses arabesques de gazon et de buis,
+ses charmilles en portiques, ses ifs et ses cyprès taillés,
+ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
+terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses
+statues.</p>
+
+<p>Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa
+chambre, elle était ainsi venue s'asseoir à cette place.
+Certaine de n'être pas surprise par lady Cappadoce
+qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette fenêtre,
+elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle
+voulait. C'étaient les seuls moments de la journée
+où elle eût sa liberté d'esprit et ne fut pas exposée à
+entendre sa gouvernante, toujours aux aguets, lui
+dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous
+donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux
+fantaisies de la rêverie, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on
+peut n'être pas bavard avec soi-même; mais des confidents
+elle n'en avait pas d'autres que cette partie du
+jardin et du parc que de cette fenêtre son regard embrassait.
+Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien
+tranquillement se confesser à quelque coin de sa
+chambre ou à quelque meuble, mais ils n'eussent été
+que de muets confesseurs, tandis que le jardin et le
+parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que
+la neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au
+contraire le parfum des orangers passât dans l'air
+tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient de longues
+conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
+statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur
+ou dans l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours
+elle les trouvait en accord avec ses sentiments: triste,
+ils étaient tristes aussi: «Tu te plains d'être abandonnée;
+mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
+la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et
+à l'avenir en te rappelant le passé; et nous?»</p>
+
+<p>Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que
+ses confidents lui répondirent. Comme ils s'étaient
+associés à ses tristesses, ils s'associèrent à ses espérances:
+on allait donc revoir les fêtes d'autrefois;
+les promenades des amis dans les allées; les danses
+dans les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades
+qui traverseraient le parc pour gagner le
+rendez-vous de chasse dans la forêt.</p>
+
+<p>L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce,
+éclairée par la pleine lune de mai, parfumée par les
+senteurs des roses et des chèvrefeuilles, qu'il était
+tard lorsqu'elle se décida à fermer doucement sa
+fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint
+pas tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce
+fut pour continuer son rêve de la soirée.</p>
+
+<p>Le temps avait marché: on célébrait son mariage
+avec le comte d'Unières, dans l'église Saint-François
+Xavier; elle avait la toilette ordinaire des mariées, la
+robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon.
+Mais le comte était en prince Charmant, celui de la
+<i>Belle au Bois dormant</i>, tel qu'elle l'avait vu dans les
+dessins de Doré: justaucorps de satin rose, toque à
+plumes, épée; en même temps, par un dédoublement
+de personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait
+au baptême de son premier né.</p>
+
+<p>Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite
+pendant ses leçons; mais le lendemain, quand
+M. Lavalette commenca son explication de <i>Chatterton</i>,
+elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
+évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
+l'accompagna jusque dans la cour où attendait
+la voiture qui devait le reconduire à la station.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, dit-elle en marchant près de lui,
+que vous avez remarqué le trouble de votre élève?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était
+pas homme à remarquer quoi que ce fût quand il
+s'écoutait parler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à peine si elle vous a entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant
+à cela avec un pareil sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est anglais, ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; dites que les personnages ont
+des noms anglais, je vous l'accorde, mais pour les
+sentiments, les idées, les moeurs, les actions, ces
+gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger:
+croyez-vous qu'un pareil sujet, traité comme il l'est,
+ne soit pas de nature à éveiller les idées d'une jeune
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment voulez vous que j'enseigne notre
+littérature contemporaine sans parler de ses oeuvres,
+typiques?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous
+en à des modèles plus anciens; pour moi, j'ai
+appris le français dans les <i>Mémoires de Joinville</i>, et je
+m'en suis bien trouvée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne
+voulait pas engager une discussion inutile, je le soumettrai
+à M. le comte de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain,
+répliqua lady Cappadoce qui n'avait jamais admis
+qu'on lui répondit ironiquement.</p>
+
+<p>Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein,
+car lorsque M. de Chambrais arriva, il emmena
+Ghislaine dans le jardin comme il l'avait fait le jour
+de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer
+de derrière une persienne pour tâcher de comprendre
+à leur pantomime ce qu'ils se disaient;
+malheureusement, elle était si discrète, cette pantomime,
+qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le
+beau temps, un mariage, une affaire d'intérêts, il
+pouvait être aussi bien question de ceci que de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je
+t'ai dit avant-hier, avait commencé M. de Chambrais
+lorsqu'ils avaient été à une certaine distance de la
+maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je sache?</p>
+
+<p>&mdash;En me disant le nom ou les noms qui te sont venus
+à l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous assure que cela m'est tout à fait
+difficile; je n'ose pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas
+le plus souvent en vertu de certaines affinités mystérieuses
+dans lesquelles notre volonté ne joue aucun
+rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si
+parmi les jeunes gens que tu as vus et qui peuvent
+être des maris pour toi, il en est un, ou plusieurs, pour
+qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position
+pourrait, il me semble, accepter pour mari.</p>
+
+<p>&mdash;Un seul?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu si peu de monde!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?</p>
+
+<p>Elle hésita un moment, détournant la tête pour
+cacher sa confusion, car il lui semblait que c'était là
+un aveu.</p>
+
+<p>Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le
+sien, il continua d'un ton tout plein d'une tendre
+affection:</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter
+d'être ton confident?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de
+la confidence. Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas
+plus longtemps me défendre sottement: j'ai pensé à
+M. d'Unières.</p>
+
+<p>Il poussa une exclamation de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de
+d'Unières qu'il s'agit. Tu vois maintenant combien
+j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un peu
+aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me
+prouve que nous pouvons nous engager dans ce mariage
+avec la certitude qu'il sera heureux. Vous vous
+êtes vus quatre ou cinq fois....</p>
+
+<p>&mdash;Trois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore mieux; les affinités dont je parlais
+se manifestent plus franchement; sans vous connaître,
+vous avez été l'un à l'autre attirés, par une
+sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment
+plus tendre, et qui le deviendra. Tu m'aurais
+demandé un mari que je ne t'en aurais pas choisi un
+autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même,
+c'est beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que
+j'ai observés en pensant que j'aurais un jour la responsabilité
+de ton mariage, je n'en connais aucun
+qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne;
+si sa fortune n'est pas l'égale de la tienne,
+elle est cependant suffisante; enfin c'est un homme
+d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu
+de perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il
+a travaillé; il a fait de bonnes études en droit; il a
+voyagé, en séjournant dans les pays étrangers où il y a
+à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis,
+et avec le don de la parole qui est naturel chez
+lui, on peut être certain que, quand il entrera à la
+Chambre, il sera un des meilleurs députés de notre
+parti.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est
+pour la préparer qu'il est en ce moment dans son département.
+Il en reviendra dans six semaines. Et
+alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse
+d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à
+ton mari la Grandesse d'Espagne, il pourra timbrer
+ses armes de la couronne ducale.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement
+et à son corps défendant les leçons de littérature
+française contemporaine, par contre elle était passionnée
+pour celles de musique; que cette musique
+fût allemande, italienne ou française, ancienne ou
+nouvelle, peu importait, pour elle il n'y avait ni
+nationalité, ni âge. Tout à craindre de Lamartine,
+Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun
+le sait, que des corrupteurs. Rien à redouter
+de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont des charmeurs.
+Infâme le rapt de la fille de Triboulet par
+François Ier; innocent, celui de la fille de Rigoletto
+par le duc de Mantoue.</p>
+
+<p>Pour elle, il en était des professeurs comme de leur
+science ou de leur art; c'était ce qu'ils enseignaient
+qui les faisait prendre en grippe ou en tendresse et
+qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts:
+M. Lavalette, le professeur de littérature française,
+ne pouvait être qu'un sacripant, et Nicétas,
+le professeur d'accompagnement, qu'un charmant
+jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété
+sur tous les tons que M. Lavalette était un critique
+de grand talent, un esprit distingué, une conscience
+droite, en tout le plus honnête homme du monde,
+mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on
+ne savait pas, on se trompait. Au contraire, elle était
+disposée à voir un ange dans Nicétas: en pouvait-il
+être autrement avec l'âme et la verve qu'il mettait
+dans son exécution?</p>
+
+<p>Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons
+de l'un toujours trop longues, se changeait en ravissement
+à celles de l'autre toujours trop courtes. Installée
+dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le
+quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau
+qu'il exécutait, elle restait plongée dans sa béatitude,
+dodelinant de la tête, battant la mesure avec ses deux
+pieds, et laissant de temps en temps échapper de
+petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.</p>
+
+<p>Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que
+l'heure de la leçon ne fût pas dépassée, et s'il se laissaient
+entraîner à des développements qui l'intéressait
+lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon
+de tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais
+avec Nicétas, elle n'avait jamais eu de montre, et tant
+qu'il voulait bien jouer, elle écoutait: un morceau
+de musique ne s'interrompt pas comme une scène de
+comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au
+bout. Encore avait-elle d'ingénieuses ressources
+pour allonger la séance et même quelquefois pour la
+doubler.</p>
+
+<p>Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle
+s'apercevait qu'il était trop tard pour que Nicétas pût
+prendre le train; il partirait par le suivant. Ou bien
+il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
+bien trop froid: et, passant par dessus les règles de
+l'étiquette et des convenances, qui pourtant lui étaient
+si chères, elle le gardait à dîner au château. Que faire
+en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et
+comme il eût été indiscret de continuer le travail de
+la leçon, ce qui eût ressemblé à une sorte d'exploitation,
+elle demandait les morceaux qui lui plaisaient.</p>
+
+<p>Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle
+d'une pareille faveur, et le soleil eût pu dévorer la
+plaine, le verglas eût pu rendre la route impraticable
+sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était
+pas un professeur comme les autres: d'abord il était
+musicien, et ce titre seul suffisait pour justifier toutes
+les faiblesses qui pour lui n'en étaient pas; et puis il
+y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes et
+même dans son attitude des côtés mystérieux dont on
+parlait tout bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque
+et chevaleresque de lady Cappadoce.</p>
+
+<p>Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique
+de Ghislaine avait été le compositeur Soupert, qu'on
+avait choisi autant pour son nom que parce que c'était
+un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il
+lui serait facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement
+et sans perte de temps. Mais si Soupert
+était un musicien de talent, par contre c'était bien
+pour la régularité le plus détestable professeur qu'on
+pût trouver: il n'y avait pas de meilleures leçons que
+les siennes; seulement, il fallait qu'il les donnât et
+surtout qu'il fût en état de les donner, ce qui n'arrivait
+que rarement.</p>
+
+<p>Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine
+d'années, Soupert était redevenu dans sa vieillesse
+le bohème qu'il avait été dans sa jeunesse: rôdeur
+de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des
+salons où il promenait de trente à cinquante une fille
+de grande naissance qu'il avait épousée; à soixante, il
+vivait dans une masure du plateau de Palaiseau avec
+une blanchisseuse dont il avait fait sa seconde femme,
+sans avoir nettement conscience de la distance qui séparait
+celle-ci de celle-là.</p>
+
+<p>Quand il avait été question de le donner pour professeur
+à Ghislaine, c'était à l'auteur du <i>Croisé</i> et des
+<i>Abencerrages</i> que M. de Chambrais avait pensé et non
+au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du <i>Croisé</i>
+il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré
+dans le monde, la réputation, le mariage extraordinaire;
+du bohème, il ne savait rien, si ce n'est
+qu'il habitait à une assez courte distance de Chambrais
+pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt
+qu'à un musicien qui viendrait de Paris.</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème
+se montrât tel que la vie, la lutte et «le pas de
+chance» l'avaient fait. Partant de chez lui le matin pour
+venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier cabaret
+de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le
+zinc et prendre la force d'accomplir cette odieuse
+corvée qui consisté à donner une leçon de piano, au
+lieu de rester attablé tranquillement avec les ouvriers
+carriers et les paysans qui composaient maintenant
+sa société. Au cabaret du bas de la côte, il
+faisait une seconde halte. Au café de la Gare, il en
+faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui
+causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage
+ami ou simplement connu lui souriait, il s'asseyait;
+les verres se succédaient, et au lieu d'être à
+Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y
+arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.</p>
+
+<p>&mdash;Retenu; à mon grand regret empêché; vous
+comprenez.</p>
+
+<p>Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant,
+comprenait parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout
+le monde sait cela. Nous ne pouvons pas vous en
+vouloir d'un retard qui, peut-être, nous vaudra un
+nouveau chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre,
+ce que ce retard valait à Ghislaine et à lady Cappadoce,
+c'était une odeur de vin blanc mêlée à celle des liqueurs
+qui emplissait la salle de travail, et quand
+Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un
+<i>la</i> ou un <i>fa</i> au lieu d'un <i>sol</i>, incapable qu'il était de
+diriger ses doigts tremblants.</p>
+
+<p>Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté
+ces parfums, que lady Cappadoce n'eût éprouvé
+aucun embarras avec lui: elle l'eût tout de suite remercié;
+mais ce procédé expéditif était-il applicable à
+un musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle
+avait les romances dans le coeur et les airs de danse
+dans les jambes? Elle ne l'avait pas pensé. Il fallait
+aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen
+qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert
+partît de chez lui pour venir directement sans
+s'arrêter en route, il n'aurait pas d'occasions de se
+parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
+avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie
+dont elle était capable, cette proposition, il avait
+commencé par refuser:</p>
+
+<p>&mdash;La promenade du matin est hygiénique.</p>
+
+<p>Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû
+accepter.</p>
+
+<p>Il avait été calculé qu'il arriverait au château un
+peu avant neuf heures: la première fois qu'on alla le
+chercher, il arriva à dix heures et demie, et lady Cappadoce
+eut la douleur de constater que le professeur
+et le cocher étaient exactement dans le même état,
+pour s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.</p>
+
+<p>Boire avec un valet!</p>
+
+<p>Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été
+prévenu que, «à cause de l'irrégularité dans ses
+heures, qui dérangeaient tous les autres professeurs»,
+mademoiselle de Chambrais renonçait à ses
+leçons.</p>
+
+<p>Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement;
+mais lui n'était pas homme à le prendre par
+le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât deux cents
+francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule ressource,
+il s'était tout de suite consolé en se disant que
+c'était la liberté qu'il recouvrait; maître de son temps
+désormais et n'ayant plus à se préoccuper de ces leçons,
+il aurait le loisir de faire les démarches nécessaires
+pour que son répertoire fût repris: c'était
+parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le
+négligeait; il se montrerait.</p>
+
+<p>Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une
+élève qui l'intéressait; elle était née musicienne, cette
+jeune fille, et il serait vraiment dommage qu'elle
+tombât entre de mauvaises mains: il ne fallait pas,
+il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de
+gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas,
+il avait proposé à lady Cappadoce de le remplacer par
+un de ses anciens élèves, celui qu'il avait formé avec
+le plus d'amour, en qui il mettait le plus d'espérances,
+qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.</p>
+
+<p>Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées
+eussent été cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce
+avait encore assez confiance en sa probité d'artiste
+pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
+Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier
+prix de violon du Conservatoire de Vienne, premier
+prix également du Conservatoire de Paris. Et
+quand Soupert affirmait que le meilleur accompagnateur
+que pût trouver mademoiselle de Chambrais
+était ce jeune musicien, il semblait qu'on pouvait se
+fier à cette parole.</p>
+
+<p>Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux
+qui recommandaient l'artiste, avait ajouté tout bas et
+confidentiellement des détails particulier sur l'homme
+dont lady Cappadoce s'était émue.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste,
+je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors....</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse.
+Quelle est sa nationalité? Je n'ai que des probabilités
+à ce sujet. Comment se nomme-t-il de
+vrai? Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le recommandez!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle
+Alexis, Jacques, Emilio, cela ne lui donne ni ne lui
+retire du talent, et il me semble que c'est le talent
+seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est lui
+qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint
+me trouver à Palaiseau et me demander mes conseils,
+sinon mes leçons. Nous étions en été, et la poussière
+couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur son
+visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le
+questionnai. Il me répondit qu'en effet il était venu à
+pied. Huit lieues aller et retour pour me demander un
+conseil, cela me toucha. Je lui offris de se rafraîchir.
+Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition
+pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait
+en prendre; ce fut le commencement de nos relations.
+Elles continuèrent sans que j'apprisse rien, ou à peu
+près rien sur lui, tant il était réservé et discret: il était
+remarquablement doué pour la musique; en toutes
+choses, son éducation avait été poussée beaucoup
+plus avant que ne l'est ordinairement celle des virtuoses;
+il parlait plusieurs langues, voilà tout ce que
+je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le
+connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de
+mes anciennes élèves que j'aimais beaucoup, qui
+allait partir pour la Russie et que j'aurais voulu servir
+dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui
+montra combien je m'intéressais à elle.&mdash;Je puis lui
+donner des lettres qui lui ouvriront quelques portes,
+me dit-il.&mdash;Vous avez habité la Russie?&mdash;Oui. Il
+me donna ces lettres; l'une était pour une grande
+duchesse, les autres pour des personnages de la plus
+haute noblesse. Vous comprenez ma stupéfaction:
+comment avait-il des relations dans ce monde, et
+telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré
+ma curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A
+quelque temps de là, le hasard me fit monter chez lui,
+car après l'avoir fait engager aux Concerts populaires,
+je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il avait
+maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première
+fois que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre
+chambre; au mur était accrochée une gravure, un
+portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme
+étranger chamarré de décorations: un nom avait été
+gravé au dessous, mais il était effacé; à côté se lisait,
+de l'écriture de Nicétas, que je connais bien, cette
+étrange inscription: «Haine éternelle.»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est bizarre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage
+qui représente ce portrait et Nicétas, il y a une
+ressemblance frappante.</p>
+
+<p>&mdash;Son père, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais
+j'avoue que cette histoire du portrait, s'ajoutant à
+celle des lettres, m'intéressa. Je voulus en savoir un
+peu plus long, et sans forcer les confidences de Nicétas
+par des questions, lever un coin du voile dans lequel
+il s'enveloppe.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous y êtes arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas avec certitude, mais au moins avec des
+probabilités. Il serait le fils d'un personnage russe
+qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, aimée pendant
+un séjour que ce personnage aurait fait dans le
+Midi. Obligé de retourner en Russie, ce personnage
+maria sa maîtresse à un professeur du Conservatoire
+de Marseille, et celui-ci, moyennant le paiement d'une
+grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou
+huit ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais
+martyrisé par celui-ci, il écrit à son vrai père qui vient
+le reprendre, le rachète, l'emmène en Russie et le
+fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
+Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été
+le camarade de ceux et de celles pour qui il m'a donné
+des lettres de recommandation. Un jour son père
+meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle.
+Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment
+à Vienne, entre au Conservatoire où il obtient un
+premier prix, et arrive enfin à Paris où il en obtient
+un autre.</p>
+
+<p>Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque
+de lady Cappadoce s'enflammât; mais c'était presque
+un personnage de roman, ce jeune musicien; de plus,
+il avait de la naissance, une naissance illustre, à
+coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée
+de supériorité aristocratique allait plus vite et
+plus loin que les probabilités de Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;Amenez-le, cher monsieur Soupert.</p>
+
+<p>Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par
+Soupert, elle n'avait plus douté de cette naissance illustre.</p>
+
+<p>Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans,
+de grande taille, large d'épaules, à la tête énergique et
+bizarre, aux longs cheveux noirs qui lui retombaient
+sur le cou et sur le front en boucles frisées, était
+quelqu'un.</p>
+
+<p>Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre
+voulu de cette chevelure tortillée en serpents; peut-être
+les yeux ardents qui brillaient, à travers ces
+mèches ramenées en avant, au lieu d'être rejetées en
+arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une
+expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet
+quelconque; mais qu'importait, cela n'empêchait
+pas qu'il fût étrangement original,&mdash;comme il convenait
+à un homme de son sang.</p>
+
+<p>Un Romanof&mdash;elle était sûre que c'en était un&mdash;maître
+de musique de la princesse de Chambrais; au-dessus
+de lui une Cappadoce, c'était bien.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons,
+autant Nicétas était exact dans les siennes; si
+l'un avait toujours été en retard, l'autre était toujours
+en avance.</p>
+
+<p>Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au
+concierge de ne pas l'annoncer par un coup de
+cloche, et se glissant par la petite grille entr'ouverte,
+il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
+lady Cappadoce le voyant alors errer à petits
+pas, la tête tournée vers le château, s'attendrissait
+sur lui:</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château
+de ses pères.</p>
+
+<p>Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la
+Néva, où elle avait décidé, sans aucune raison pour
+cela bien entendu, que devait se trouver ce château.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il doit souffrir de cette misérable vie
+de musicien en la comparant à celle de ses frères, et
+jamais une plainte, jamais une allusion; le stoïcisme!</p>
+
+<p>Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle,
+qui jamais non plus ne faisait allusion à ses grandeurs
+déchues, et cette ressemblance le lui rendait
+plus sympathique encore.</p>
+
+<p>Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur
+qui avait passé par ces épreuves, mais comment? Il
+portait si dignement le malheur.</p>
+
+<p>Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait
+par de petits moyens détournés à lui prouver
+qu'une femme qui avait, elle aussi, du sang royal
+dans les veines&mdash;elle descendait des rois d'Écosse
+incontestablement&mdash;compatissait à son infortune et
+qu'il n'était pas seul. Quand il arrivait par un temps
+froid, elle veillait à ce qu'il se réchauffât avant sa leçon;
+quand c'était par une journée de soleil, elle lui
+faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît
+pour s'en défendre; tout cela accompagné de bonnes
+paroles, de câlineries, de cajoleries; une mère n'eût
+pas eu plus de prévenances avec un fils.</p>
+
+<p>Dans son élan de compassion elle eût souhaité que
+Ghislaine s'associât à elle, sinon avec la même franchise,
+au moins avec une sympathie secrète. Malheureusement,
+Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un
+professeur comme les autres, moins ennuyeux que
+certains autres, parce qu'elle aimait l'art qu'il enseignait;
+mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle
+l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était
+simplement celui d'une musicienne heureuse de
+jouer avec un artiste de talent; elle n'avait aucune
+arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste,
+réduit à toucher un cachet, était un Romanof.
+Comment l'idée lui en serait-elle venue? Ce n'était
+pas à une jeune fille de son âge, élevée comme elle
+l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette
+illustre origine.</p>
+
+<p>C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à
+Chambrais; le vendredi qui suivit l'émancipation de
+Ghislaine, il arriva comme toujours en avance.
+L'heure de la leçon était trois heures; un peu après
+la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut
+se promenant dans le jardin; en apparence il donnait
+toute son attention aux fleurs des plates-bandes,
+mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers
+le château pour qu'on devinât sa préoccupation: il
+pensait à la Néva!</p>
+
+<p>La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux
+pommelé de blanc tombait une chaleur lourde qui
+le força à s'abriter dans un berceau d'ifs taillés ras,
+et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête franchement
+levée sur l'aile du château qu'il avait devant
+lui,&mdash;celle habitée par Ghislaine. De la fenêtre
+derrière laquelle elle était, lady Cappadoce ne lui
+voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme
+toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais
+à l'attitude générale, on pouvait suivre sa pensée:
+Chambrais lui rappelait le château de la Néva, et en
+l'observant avec cette fixité, il revivait, le pauvre
+jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il
+avait passées dans les joies de la famille et la paix du
+coeur, auprès de son père, entre ses frères et soeurs.</p>
+
+<p>Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir
+secoué sa longue chevelure emmêlée et l'avoir arrangée
+avec ses doigts sur son cou et sur son front, il
+se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce
+descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.</p>
+
+<p>Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée
+pour produire un effet quelconque. Tantôt il paraissait
+tomber du ciel, engourdi dans un ravissement
+séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire
+qu'il surgissait directement de l'enfer, désespéré.</p>
+
+<p>Ce jour-là, c'était la période du recueillement;
+après avoir adressé une longue et basse inclinaison
+de tête à Ghislaine sans prononcer un mot, une autre
+un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce,
+il tira son violon de la boîte dans laquelle il
+dormait depuis trois jours, l'accorda avec soin, et se
+mit à son pupitre; alors seulement il daigna ouvrir
+les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, mademoiselle.</p>
+
+<p>La séance devait se composer de deux parties
+l'une réservée au déchiffrage, l'autre à l'exécution de
+morceaux déjà travaillés; ce fut par le déchiffrage
+qu'ils commencèrent, et comme pendant les hésitations,
+les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait
+se laisser distraire par les choses extérieures,
+elle remarqua bientôt que le ciel se couvrait et que le
+vent s'était élevé.</p>
+
+<p>&mdash;Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte
+pour retenir Nicétas, et prolonger la musique de
+deux heures au moins.</p>
+
+<p>Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne
+dit rien tout de suite; ce fut seulement quand les
+roulements du tonnerre se rapprochèrent qu'elle prépara
+son invitation.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui?
+demanda-t-elle, entre deux morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux, car je crains bien que vous ne
+puissiez pas partir à votre heure habituelle; je crois
+que nous allons être assaillis par un orage terrible.</p>
+
+<p>Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé
+d'un peu près, elle aurait remarqué qu'il attachait
+sur Ghislaine un regard dont l'expression était pour
+le moins étrange.</p>
+
+<p>Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus
+forts, l'obscurité s'épaissit, les nuages que roulait
+le vent crevèrent en une trombe d'eau.</p>
+
+<p>Ghislaine s'arrêta de jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez
+pas partir.</p>
+
+<p>Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné
+les malices de sa gouvernante, et trouvait qu'il était
+peu délicat de payer d'un dîner les heures prises de
+cette façon, voulut intervenir:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle,
+on fera atteler pour vous reconduire à la gare.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne
+ne m'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame....</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu....</p>
+
+<p>Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître
+d'hôtel.</p>
+
+<p>L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire
+assez faible, les roulements du tonnerre s'éloignèrent,
+la pluie cessa, et Nicétas aurait très bien pu
+repartir pour la gare à son heure habituelle, mais
+puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent
+qu'il reprit sa liberté; aussi, quand la séance de travail
+fut finie, eut-elle la joie de se faire jouer jusqu'au
+dîner les morceaux qu'elle demandait.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine
+trouvait les artifices de sa gouvernante désagréables
+et mauvais, c'était aussi pour elle-même.
+Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à
+son aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle
+ne voyait en lui que l'accompagnateur, et il réalisait
+toutes les qualités qu'elle pouvait désirer;
+c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le
+musicien que Soupert avait recommandé. Mais à
+table, l'artiste devenait un invité, comme un autre,
+un monsieur quelconque, et cet invité, ce monsieur
+la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas
+emporter comme au piano, elle avait tout son calme,
+sa raison, et ce qu'elle voyait la blessait comme ce
+qu'elle entendait: la façon dont il la regardait à la
+dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux
+sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait
+prendre des attitudes mélancoliques ou inspirées
+qu'elle trouvait grossièrement ridicules; et quand il
+parlait, il y avait dans les discours qu'il adressait
+généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres
+mots qui tombaient de ses lèvres une affectation à la
+bizarrerie, une tension à la pose dont elle ne pouvait
+pas ne pas être blessée, elle qui était la franchise
+même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis,
+s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait
+le service de table lui ayant offert du vin, il avait refusé
+en disant qu'il ne buvait que de l'eau glacée
+et que plus elle était glacée meilleure il la trouvait.</p>
+
+<p>Elle ne pensait point que boire du vin fût un
+mérite et boire de l'eau un vice, mais le ton sublime
+de cette réponse l'avait choquée, et comme depuis, à
+chaque instant, il en avait eu du même genre, elle
+dut le juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait
+le plus:&mdash;un comédien.</p>
+
+<p>Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir,
+ce qui d'ailleurs n'était guère difficile depuis
+quelque temps, cherchait-elle toujours à abréger le
+dîner.</p>
+
+<p>Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu
+avant de quitter la table, nous ferons ce soir un tour
+dans le parc; après la pluie il est agréable de marcher
+sous bois.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à
+son grand regret, lady Cappadoce, qui, au lieu de
+s'exposer à l'humidité des bois, aurait mieux aimé
+passer la soirée au coin du piano à entendre de la
+musique, dut se conformer à cette invitation.</p>
+
+<p>En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à
+droite, Ghislaine tourna à gauche accompagnée de
+lady Cappadoce, et tandis qu'elles descendaient le
+perron du vestibule qui accède aux jardins, il descendait,
+lui, celui de la cour d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas
+ce soir, dit lady Cappadoce, continuant son idée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour ne pas le garder que j'ai
+proposé cette promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que mon oncle trouve que je fais trop de
+musique et désire que j'en fasse moins.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.</p>
+
+<p>Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir
+une discussion sur les idées et les goûts de son oncle,
+elle ne répondit pas, mais lady Cappadoce, qui était
+outrée, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas
+adressé son observation; puisque j'ai la direction de
+votre travail, c'était à moi qu'elle devait être présentée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail,
+mais celles de la distraction, et c'est pour cela
+qu'il m'a fait son observation amicale au lieu de
+vous l'adresser.</p>
+
+<p>Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante,
+il ne désarma point lady Cappadoce qui ne savait
+de quoi elle était le plus furieuse, ou de l'atteinte
+portée à son autorité, ou de la suppression
+des séances supplémentaires de musique.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas de distractions mieux employées
+que celles qu'on donne à la musique, plus
+saines, plus morales.</p>
+
+<p>Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée
+de ces dîners, cela suffisait, et pour l'heure
+présente, plutôt que de discuter, elle aimait mieux
+être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie:
+le soir tombait, et de la terre trempée par l'orage
+montait avec des buées blanches le parfum des
+fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes et des
+mousses du parc; après la chaleur du jour il était
+réconfortant de se baigner dans cette fraîcheur,
+comme il était doux aux yeux, après les violentes clartés
+du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
+rampaient aux extrémités des longues allées droites.</p>
+
+<p>C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment,
+de lui qu'elle allait s'occuper!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable
+pour les domestiques de Chambrais, hautain au contraire
+et dédaigneux avec affectation, à ce point que
+ceux qui avaient de l'autorité dans la maison s'étaient
+entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
+conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait
+le premier; lorsqu'il arrivait, les valets de pied
+se sauvaient pour ne pas lui ouvrir la porte, et à
+table, le maître d'hôtel le livrait dédaigneusement
+aux mains d'un subalterne.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon
+du concierge, il s'arrêta pour échanger quelques
+mots avec ce fonctionnaire qui soupait la fenétre ouverte,
+en compagnie de sa femme et de ses enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous
+prie?</p>
+
+<p>&mdash;Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les
+biens de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je
+pourrai arriver à la station sans pluie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour sûr.</p>
+
+<p>Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge
+et sa femme se regardaient en se demandant ce qu'il
+pouvait y avoir sous ces questions peu naturelles.</p>
+
+<p>Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte
+d'arriver, mais il ne tarda pas à ralentir sa marche,
+longeant le parc, il s'était arrêté à un endroit où le
+mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé
+par un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux;
+suffisant pour empêcher la sortie des lièvres,
+des chevreuils et des daims, ce grillage n'était qu'une
+défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
+par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés
+de chaque côté des fondations commencées. A cet
+endroit il n'y avait pas de maisons le long de la route
+vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies,
+à cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et
+ne voyant personne, n'entendant aucun bruit, il
+enjamba par-dessus le grillage.</p>
+
+<p>Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant
+soin de faire constater sa sortie par le concierge;
+rapidement il se dirigea vers le château, mais en
+s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder.
+Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à
+arriver au berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était
+assis. Mais à ce moment, il ne pouvait plus être question
+de reprendre cette place où il se trouverait en
+vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne
+risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce
+mur de verdure.</p>
+
+<p>Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps,
+les jardiniers étaient rentrés chez eux; et
+c'était dans une partie opposée du parc que Ghislaine
+et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il
+n'avait donc pas à craindre que personne vînt le déranger.
+A ce moment même, une femme de chambre
+parut à l'une des fenêtres de l'appartement de Ghislaine,
+et tirant les volets, elle les ferma; puis elle
+passa à une seconde, et ainsi successivement pour
+toutes, une seule exceptée, qu'elle laissa ouverte,
+en se contentant de rapprocher les volets de façon à
+ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.</p>
+
+<p>De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer
+sur le fond sombre de la chambre, et de temps en
+temps dans le calme du soir, il entendait grincer sur
+leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle manoeuvrait.
+Le ménage dura assez longtemps, puis une
+porte claqua et rien ne troubla plus le silence. Son
+travail fini, la femme de chambre était partie pour
+ne plus revenir, et maintenant cette partie du château
+se trouvait abandonnée, le personnel domestique
+dînant tranquillement à l'office dans d'aile opposée.</p>
+
+<p>La nuit se serait faite depuis quelques instants
+déjà si la lune en se levant n'avait ajouté sa lumière
+frisante aux dernières lueurs du couchant, mais cependant
+les ombres commençaient à être assez confuses
+pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par
+extraordinaire quelqu'un regardait de ce coté. Sortant
+de derrière sa cachette, il vint s'asseoir dans le
+berceau, où il resta près de dix minutes, se levant
+brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui
+balance une résolution, prise, abandonnée et reprise.
+Enfin, quittant le berceau et se baissant de manière
+à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les
+plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures
+gazonnées pour que son pas ne criât pas sur le gravier,
+il se dirigea vers la fenêtre restée ouverte; son
+appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du sol,
+il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre
+de Ghislaine.</p>
+
+<p>Il respira et regarda autour de lui; bien des fois
+avant cette soirée, il l'avait examinée en se promenant
+dans le jardin, et il connaissait sa disposition comme
+son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces,
+le lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur,
+le paravent à six feuilles, ses grands fauteuils en bois
+doré, mais dans la demi-obscurité où la plongeaient
+les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à
+se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement,
+chaque chose se fit distincte en prenant sa forme
+réelle; alors, allant à une des fenêtres fermées, il souleva
+un des rideaux et reconnut que, comme il le présumait,
+l'embrasure était assez profonde pour qu'on
+pût se cacher là en toute sûreté; par leur poids et
+leur épaisseur, ces rideaux en velours ciselé formaient
+une sorte de mur, et il n'était pas vraisemblable que
+quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite fille
+peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un
+voleur n'était pas embusqué derrière!</p>
+
+<p>Maintenant que la première partie de son plan
+avait réussi, il n'avait qu'à réfléchir à l'exécution de
+la seconde, et il était bien aise d'avoir quelques instants
+à lui, avant le retour de mademoiselle de Chambrais,
+pour se calmer.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure
+que le temps s'écoulait, son agitation enfiévrée le
+dévorait, et par moment, étouffé derrière les rideaux,
+il sentait la sueur qui coulait de son visage lui tomber
+sur les mains.</p>
+
+<p>Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur,
+glissant par les deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette;
+le bruit des pas lui dit que Ghislaine n'était
+pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le serait
+qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady
+Cappadoce?</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il fermer la fenêtre?</p>
+
+<p>C'était une femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle n'a pas besoin de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout.</p>
+
+<p>La femme de chambre se retira en fermant la
+porte; presque aussitôt la lampe fut éteinte, et Ghislaine
+s'assit dans un fauteuil en face de la fenêtre
+restée ouverte.</p>
+
+<p>Il attendit quelques instants que le silence se fût
+établi, puis écartant doucement l'un des rideaux il fit
+trois ou quatre pas en avant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant
+pas la possibilité qu'une autre personne que
+sa femme de chambre fût là.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri en se levant d'un bond.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien.</p>
+
+<p>Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre;
+il la voyait haletante.</p>
+
+<p>&mdash;N'approchez pas, j'appelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le
+jure.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi êtes-vous ici? Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.</p>
+
+<p>Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier
+moment d'affolement passé, de reprendre courage:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.</p>
+
+<p>Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle
+parlait d'une voix étouffée, peut-être parce que lui-même
+avait pris ce ton.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, monsieur, demain je vous écouterai.</p>
+
+<p>Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des
+yeux ardents qu'elle voyait briller dans l'ombre, car
+il faisait face à la fenêtre, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Me forcerez-vous à sonner?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne sonnerez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'en empêchera?</p>
+
+<p>&mdash;Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation;
+que penserait-on, que dirait-on si, répondant
+à votre coup de sonnette, on nous trouvait en
+tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?</p>
+
+<p>Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était
+vrai; que dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était
+le calme, le sang-froid qu'elle devait appeler seuls à
+son aide.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?</p>
+
+<p>Il avait été un moment démonté, mais en voyant
+ce changement d'attitude, l'assurance lui revint, et il
+fit encore quelques pas vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dire ce que mes regards vous ont répété
+cent fois, que je vous aime, que je vous adore....</p>
+
+<p>Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage,
+mais tout de suite elle les abaissa en relevant la tête
+pour le regarder en face:</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous
+êtes introduit ici, partez, monsieur.</p>
+
+<p>Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil
+qu'elle venait de quitter; mais cette pose de soumission
+respectueuse ne calma pas l'indignation de
+Ghislaine:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que
+vous avez pu admettre la pensée que je vous écouterais?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon
+amour de trouver un outrage dans son aveu; qu'ai-je
+demandé?</p>
+
+<p>&mdash;L'outrage est de vous être introduit dans cette
+chambre; il est dans votre aveu, dans votre attitude.
+Relevez-vous, monsieur, et partez, partez, partez.</p>
+
+<p>A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était
+pas seulement sa pudeur et son honnêteté, sa dignité
+et sa fierté que cette brutale déclaration blessait,
+c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses plus
+chères croyances; combien souvent avait-elle pensé
+à la première parole d'amour qu'on lui adresserait;
+quels rêves radieux avait-elle faits en les poétisant,
+en les idéalisant de tout ce que son imagination inventait:&mdash;et
+voilà quelle était la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, répétait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant que vous m'ayez entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre;
+cette insistance est odieuse; si vous êtes un
+homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? partez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne partirai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je pars.</p>
+
+<p>Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que,
+se relevant, il se plaça devant elle les bras étendus:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne passerez pas.</p>
+
+<p>Elle recula.</p>
+
+<p>&mdash;Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé
+à cette résolution désespérée, c'est que je ne suis pas
+maître de mon amour, c'est lui qui m'a amené ici
+contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui
+m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je
+vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter.
+Je vous aime. Et quel mal, quel outrage vous
+fait mon amour? il ne demande rien que de ne pas
+rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous
+vois, je suis heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je le sais, partez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je partirai puisque ma présence ici vous
+jette dans cet émoi, mais pas avant que vous ne
+m'ayez promis que cet aveu ne changera rien à ce qui
+est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un
+homme payé par vous, qui est à vos ordres, ait osé
+lever les yeux jusqu'à vous, mais si cet homme n'est
+aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant
+lui est permise.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas
+cette promesse: jamais je ne permettrai qu'un
+homme qui m'a parlé comme vous venez de le faire
+se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez
+pour vous, doit vous faire comprendre la
+mienne. Elle ne subira pas plus longtemps votre présence;
+si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse
+en advenir, je sonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en empêcherai bien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'appelle.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine
+ne baissa pas les yeux; il y avait dans son attitude,
+dans le port de sa tête, dans son regard une résolution
+qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite
+devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille,
+l'élève qu'il était habitué à voir depuis un an: ce
+qu'elle disait, elle le ferait. Alors, qu'arriverait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Et si je partais? dit-il.</p>
+
+<p>C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut
+pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins vous vous souviendrez que je n'avais
+que le bras à étendre pour vous empêcher de sonner,
+que je n'avais qu'à vous mettre la main sur la bouche
+pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant
+je suis parti. Vous vous souviendrez que je vous
+aime et ne demande qu'à vous aimer... silencieusement,
+respectueusement.</p>
+
+<p>Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait
+autour du fauteuil; il enjamba l'appui:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous souviendrez.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Quand il se trouva en pleine campagne et regarda
+sa montre, il vit que l'heure était trop avancée pour
+qu'il pût prendre le dernier train de Paris.</p>
+
+<p>Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait
+qu'à aller coucher chez Soupert. Quelques kilomètres
+à travers les champs par cette belle nuit lumineuse
+n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à Palaiseau,
+la porte du vieux maître était fermée, il frapperait
+et on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué
+à recevoir ainsi quelquefois la visite de
+noctambules égarés.</p>
+
+<p>La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit
+devant lui par la campagne déserte et les villages
+endormis; personne pour raconter qu'on l'avait vu à
+cette heure aux environs de Chambrais; dans la
+plaine silencieuse on n'entendait que le cri articulé
+des perdrix, et de temps en temps les aboiements
+des chiens de bergers qui le poursuivaient quand il
+longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs
+moutons parqués; dans le lointain aussi les sifflets
+des trains de la grande ligne derrière les collines de
+Montlhéry.</p>
+
+<p>Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il
+était encore dans la chambre de Ghislaine se demandant
+comment il en était sorti et pourquoi. Pourquoi
+ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle
+eût appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait
+pas encore comment il s'était laissé dominer.
+Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui avait
+obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine
+vraiment de se jeter dans cette aventure pour arriver
+à cette sortie piteuse. Partez. Et il était parti.</p>
+
+<p>Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait
+prendre cette soumission. Se souviendrait-elle,
+comme il lui avait demandé; ou bien sa fierté persisterait-elle,
+comme elle l'en avait menacé?</p>
+
+<p>La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant,
+en retrouvant Ghislaine si ferme devant lui, il avait
+peur de la fierté.</p>
+
+<p>Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant,
+les retournant, mais sans s'arrêter à rien de
+satisfaisant, il fut tout surpris de se trouver à Palaiseau
+qu'il traversa: pas une maison ouverte; pas
+une lumière derrière les volets clos; certainement il
+serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.</p>
+
+<p>C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay,
+au milieu de la plaine, que se trouvait la maisonnette
+où Soupert était venu échouer, heureux encore
+d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa
+belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un
+jardin du côté des champs, elle était en façade sur
+la grande route de Versailles, et c'était sur cette disposition
+que Nicétas comptait pour se faire ouvrir en
+cognant à la porte.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait
+de la maison dont il voyait déjà la façade
+toute blanche éclairée par la lune, il crut entendre,
+dans le calme de la nuit, un piano.</p>
+
+<p>&mdash;Soupert faisant de la musique, voilà qui serait
+étrange!</p>
+
+<p>Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert;
+non seulement il jouait du piano, mais encore
+de sa voix cassée et chevrotante il chantait la romance
+du ténor des <i>Abencerrages</i>, celle qui, vingt
+ans auparavant, avait eu une si grande vogue.</p>
+
+<p>Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir
+sur les autres, cependant il fut ému, et avant de
+frapper il voulut attendre que la romance fût achevée.</p>
+
+<p>Comme il avançait la main vers le volet il entendit
+le tremblement d'un goulot de bouteille sur le bord
+d'un verre; alors il frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Holà, qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, maestro.</p>
+
+<p>&mdash;Qui toi?</p>
+
+<p>&mdash;Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends,
+j'y vais.</p>
+
+<p>La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce
+assez grande qui servait à la fois de salon, de salle à
+manger et de cabinet de travail; un piano à queue,
+reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble principal
+avec une immense bergère recouverte en velours
+d'Utrecht.</p>
+
+<p>&mdash;Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens
+me demander à coucher?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le voulez bien.</p>
+
+<p>&mdash;La bergère te tend les bras; mais avant, nous
+allons prendre un grog.</p>
+
+<p>Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie,
+dont le bouchon était retenu par une ficelle, une
+carafe d'eau et un verre; Soupert prit un autre verre
+dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa
+main tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois avoir soif.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dis cela.</p>
+
+<p>Il le regarda en face.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en
+chemin? Tu es troublé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la
+voix; tu as quelque chose. Mais restons-en là si tu
+ne veux pas répondre; tu me connais: pas curieux.
+A ta santé, mon garçon.</p>
+
+<p>Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le
+reposant sur la table, il continua de façon à changer
+de conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais?
+Fameuse élève que je t'ai donnée là, n'est-ce
+pas? Elle est douée, cette petite, et jolie; à ton âge,
+j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus d'amoureux&mdash;regardant
+le verre de Nicétas encore
+plein&mdash;comme il n'y a plus de buveurs; à quoi bon
+la jeunesse, si vous n'en faites rien?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;De mademoiselle de Chambrais?</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux
+coudes sur la table, regardait Nicétas qui, lui, regardait
+vaguement les fleurs du papier de tenture.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient
+de me jeter dans une aventure, laquelle m'amène ici
+ce soir.</p>
+
+<p>Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions
+où le besoin des confidences force les lèvres
+les plus étroitement fermées à s'ouvrir; Soupert
+avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
+pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir
+le vieux bonhomme dévoyé et tombé qui ne
+pensait plus qu'à boire, il avait été un vainqueur.</p>
+
+<p>Du doigt, Soupert montra le plafond:</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.</p>
+
+<p>Cette invitation directe décida Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle
+de Chambrais, dit-il, vous ne devez pas
+vous étonner que je le sois devenu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie
+fille, un garçon comme toi, pour toute surveillante
+une vieille folle, c'était écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je me suis aperçu que je commençais à
+l'aimer, et ç'a été tout de suite, j'ai voulu me défendre
+contre ce sentiment. Nicétas amoureux de la
+princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où
+pouvait-elle me conduire?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse
+ne se demande jamais où les mouvements de
+son coeur peuvent la conduire, elle va, et de l'avant.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je me donnais toutes sortes de raisons,
+et elles ne me manquaient pas, pour me détacher,
+votre exemple, maestro, a pesé sur moi; ne vous
+êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
+naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Elle lui était supérieure.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais avec le prestige du talent.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire;
+après chaque leçon je me retirais plus épris, possédé,
+je l'aimais, je l'aimais passionnément.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons y arriver. Je passe sur le développement
+de mon amour, sur ses espérances et ses
+craintes....</p>
+
+<p>&mdash;Je connais ça.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était
+donc disposée à t'écouter?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en savais rien, et c'était justement pour le
+savoir que je voulais lui parler. Ce soir, après avoir
+dîné au château, pendant qu'elle faisait une promenade
+dans le parc, je me suis introduit dans sa
+chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon
+amour.</p>
+
+<p>&mdash;Et puisque te voilà ici, je devine la réponse.
+Flanqué à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime,
+je me suis laissé toucher par son émoi: je suis parti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant
+que va-t-il arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te
+réponde, je n'ai jamais passé par là. Vois-tu, en
+amour, il y a trois façons de procéder: écrire, ce qui
+est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière
+des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des
+hommes. Moi j'ai été homme tout de suite, et j'ai
+épousé une femme qui, comme tu le dis, était l'égale
+de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas
+arrivé, je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui
+adresser un beau discours. Il n'y a pas eu à me répondre;
+elle d'abord, la famille ensuite n'ont eu qu'à
+accepter un mariage indispensable. Alors c'est elle
+qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je
+ne vois pas ta rentrée auprès de mademoiselle de
+Chambrais facile. Tu es parti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce qui prouve mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter
+devant elle comme si rien ne s'était passé entre
+vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?</p>
+
+<p>&mdash;Lundi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement:
+«Qu'est-ce que nous jouons aujourd'hui?»</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter
+près d'elle un maître de musique qui lui a déclaré sa
+flamme, et auquel elle a répondu: Partez! Si mademoiselle
+de Chambrais avait été une curieuse ou une gaillarde
+disposée à trouver dans cet amour des distractions
+ou autre chose, si même elle n'avait été simplement
+qu'une coquette, elle ne t'aurait pas flanqué à la
+porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas comment tu
+rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain
+ou après-demain lady Cappadoce, de sa longue et
+grande écriture anglaise, t'écrivait que les leçons
+d'accompagnement sont momentanément suspendues.
+Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est
+pas difficile à la petite Ghislaine de trouver un prétexte
+pour justifier la suspension de ces leçons. Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire,
+à la brune, dans la chambre d'une jeune
+fille, et d'une jeune fille qui est mademoiselle de Chambrais,
+pour lui dire tout gaillardement: «Je vous
+aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et
+sans s'être demandé comment cet aveu serait reçu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une inspiration de cette jeunesse que vous
+me reprochiez de ne pas avoir. Je n'ai rien calculé;
+je ne me suis rien demandé. Entraîné malgré moi,
+poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un
+besoin irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je
+n'ai pas vu autre chose que le bonheur de le lui dire. Si
+je vous avouais que je lui ai écrit vingt fois cet aveu,
+sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que voulez-vous,
+cher maestro, je n'ai pas commencé comme
+vous par être homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai que tu es si bambino que ça!
+Comment as-tu eu le courage d'entrer dans la chambre
+et de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont
+toutes les audaces quand ils sont poussés à bout... et
+je l'étais par mon amour. Une fois sorti de ma réserve
+ordinaire, rien ne m'arrête plus.</p>
+
+<p>&mdash;Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te
+jettera pas hors de toi. C'est égal, fichue aventure.
+Buvons un grog.</p>
+
+<p>Il caressa son verre:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours
+quand on en a besoin; tandis que l'amour, les
+femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. A ta
+santé.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Sur la bergère où il avait pour toute couverture
+un vieux tapis de table, Nicétas dormit peu, et le
+matin, avant que la maison fût éveillée, il partit
+pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.</p>
+
+<p>Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il
+avait cru que l'obscurité dans laquelle il se débattait
+allait se dissiper, et que Soupert, avec son expérience
+de la vie, éclairerait son lendemain; mais
+Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et
+son lendemain était aussi plein d'indécision et d'incertitude
+que la veille.</p>
+
+<p>De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait
+tiré qu'un seul enseignement, c'est qu'il avait été
+plus que naïf d'obéir à Ghislaine quand elle lui avait
+demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt fois
+dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces
+railleries pesaient d'un tout autre poids sur lui que
+tous les reproches qu'il avait pu s'adresser.</p>
+
+<p>Et quand il rapprochait ces railleries des confidences
+de Soupert sur son mariage «indispensable»,
+il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile: évidemment
+la comparaison entre son procédé et celui de
+Soupert n'était pas à son avantage: Soupert s'était
+fait aimer par une fille qui était l'égale de mademoiselle
+de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était
+fait flanquer à la porte.</p>
+
+<p>Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait
+sa maîtresse; tandis que maintenant il fallait bien
+reconnaître que les probabilités étaient pour que
+lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.</p>
+
+<p>Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à
+chaque instant, il rentra demander si l'on n'avait
+rien reçu pour lui.</p>
+
+<p>Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à
+espérer qu'elle ne viendrait pas, se disant que si
+Ghislaine avait été réellement blessée par son aveu,
+au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
+indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle
+commencerait sa journée par lui faire signifier congé;
+les prétextes ne lui manqueraient pas si, comme il
+était probable, elle ne voulait pas confesser la vérité.
+Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu,
+il lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les
+bonnes raisons s'enchaînaient dans son imagination
+enfiévrée.</p>
+
+<p>Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission?
+Parce qu'elle avait repoussé un amant alors
+qu'il se présentait maladroitement et de façon à effrayer
+une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas
+nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer.
+Il pouvait lui déplaire d'accepter une liaison toute
+franche; mais il pouvait très bien lui plaire d'avoir
+un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui
+il était tout disposé à se contenter de ce rôle... au
+moins en attendant. Quand il la regarderait maintenant,
+il rencontrerait ses yeux au lieu de ne trouver
+que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot,
+d'un signe, d'un sourire; sans rien demander
+leurs mains iraient l'une au-devant de l'autre; leurs
+silences même auraient une douceur et une ivresse;
+il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin
+ce serait un amusement de tromper la vieille Anglaise
+qui, avec sa majesté héréditaire, ne verrait pas plus
+loin que le bout de son nez.</p>
+
+<p>Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et
+de repos après les angoisses de la journée.</p>
+
+<p>Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on
+pouvait croire que, plus tard, elle serait amenée fatalement
+à en accepter une autre: à lui de la préparer.</p>
+
+<p>Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit
+point afin de pouvoir descendre d'heure en heure voir
+si la lettre n'arrivait point, sa concierge n'étant point
+femme à monter ses cinq étages pour la lui remettre:
+chaque fois il eut la même réponse: rien;
+à la dernière, sa concierge qui voyait son trouble,
+crut à propos de lui adresser un mot d'encouragement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour demain.</p>
+
+<p>Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance;
+Ghislaine n'avait rien dit, lady Cappadoce
+n'écrirait pas.</p>
+
+<p>Le lendemain, avant huit heures, il montait la
+garde à la porte de la loge; quand le facteur parut, il
+entra avec lui; il y avait un paquet d'une vingtaine
+de lettres pour la maison; dans son anxiété il se
+pencha par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement,
+les lunettes sur le nez, faisait son tri.</p>
+
+<p>&mdash;Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce
+sera pour la seconde.</p>
+
+<p>Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait
+partir à une heure pour Chambrais, s'il n'avait pas
+de lettre, c'est que décidément Ghislaine acceptait la
+déclaration avec ses conséquences.</p>
+
+<p>Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration,
+que Soupert le disait; pas si naïve, sa sortie;
+décidément, il était vieux jeu, le maestro.</p>
+
+<p>Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit
+qu'on l'appelait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Nicétas, une dépêche.</p>
+
+<p>Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche
+sûrement venait de Chambrais.</p>
+
+<p>Elle en venait en effet, et elle était signée de lady
+Cappadoce:</p>
+
+<p>«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai
+quand pourra être reprise.»</p>
+
+<p>Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison
+les leçons étaient momentanément suspendues.</p>
+
+<p>Était-ce momentanément?</p>
+
+<p>Après un moment d'accablement il se retrouva:
+jamais il ne pourrait attendre que lady Cappadoce le
+prévint; il fallait savoir et tout de suite, car malgré
+ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances;
+avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore
+tout à fait.</p>
+
+<p>Il écrivit:</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce
+mon respectueux hommage, et de la prier de me
+faire savoir si les empêchements dont parle sa dépêche
+semblent probables pour vendredi.»</p>
+
+<p>Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il
+était résolu, car c'était son amour qui faisait sa faiblesse,
+non son caractère, violent au contraire et emporté;
+la réponse de la gouvernante déciderait la
+question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de
+rester dans le doute.</p>
+
+<p>Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle
+arriva:</p>
+
+<p>«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir
+M. Nicétas à l'avance lorsque les leçons pourront être
+reprises, mais en ce moment il y a empêchement à
+fixer une date.»</p>
+
+<p>A ce court billet était joint un chèque pour le paiement
+du mois.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles
+à échafauder pour chercher un doute, c'était
+bien un congé, malgré la forme aimable dont lady
+Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
+avait trouvé un prétexte pour supprimer les
+leçons, et avec sa naïveté ordinaire, la vieille Anglaise
+croyait à une simple suspension.</p>
+
+<p>Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le
+revoir jamais, et elle prenait ses précautions pour
+qu'il en fût ainsi.</p>
+
+<p>Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre
+les siennes pour la revoir le jour même.</p>
+
+<p>Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à
+partir, un marché était intervenu entre eux: «Vous
+vous souviendrez»; c'était une condition; puisqu'elle
+ne l'observait pas, il allait reprendre l'entretien
+au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre,
+et cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne
+voulait pas de l'amour respectueux dont il se serait
+contenté; à elle la responsabilité de ce qui arriverait.</p>
+
+<p>Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour
+travailler dans l'atelier de Casparis; avant d'arrêter
+son plan, il voulut savoir si elle viendrait; sans doute
+c'était une sorte de faiblesse, quelque chose comme
+une acceptation «des empêchements» mis en avant
+par lady Cappadoce; mais si comme il en était sûr
+à l'avance, les empêchements n'existaient pas pour
+Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa résolution.</p>
+
+<p>A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il
+alla s'installer avenue de Villiers, et en se promenant
+à une petite distance de l'atelier du statuaire, il
+attendit; bientôt, il la vit descendre de voiture, accompagnée
+de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit
+pour la gare de Sceaux.</p>
+
+<p>Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il
+fallait, en effet, qu'il s'introduisit dans la chambre de
+Ghislaine, non après le dîner, mais pendant le dîner,
+et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne heure
+à Chambrais.</p>
+
+<p>Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le
+soir, quand elle n'imaginait pas qu'on pourrait entrer
+chez elle, rien n'était plus naturel, mais instruite
+par l'expérience, elle avait dû prendre des
+précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et
+il y eût eu naïveté à lui de procéder une seconde fois
+de la même façon que la première. Qu'il se présentât
+à la grille d'entrée, et le concierge ne le laisserait pas
+probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans
+la chambre à la nuit tombante, et il trouverait les
+volets clos: il devait donc manoeuvrer autrement.</p>
+
+<p>C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady
+Cappadoce, et c'était à la même heure que les jardiniers
+cessaient leur travail pour rentrer chez eux.
+Sa combinaison reposait sur cette concordance. A
+sept heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement
+de Ghislaine devait être abandonnée; à sept
+heures les jardins devaient être déserts; enfin à sept
+heures, les maçons qui réparaient le mur du parc
+finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il
+avait des chances pour arriver à cet appartement sans
+être rencontré et aperçu; s'il ne le favorisait point,
+il s'en tirerait comme il pourrait ou il ne s'en tirerait
+pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de
+surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.</p>
+
+<p>Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna
+dans les jardins qui, comme il l'avait prévu, étaient
+déserts; mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que les
+persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
+déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue
+du château, il vit qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé,
+ne pensant même pas à se cacher: c'était
+l'anéantissement de son plan.</p>
+
+<p>Mais dans cette façade, un petit perron descendait
+au jardin; si la porte n'était pas fermée il pourrait
+entrer par là; assurément cette voie était plus périlleuse,
+mais il n'avait pas à choisir: cela ou rien. Il
+monta le perron et mit la main sur le bouton de la
+porte qui s'ouvrit.</p>
+
+<p>N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le
+bruit de ses pas n'attirerait-il pas l'attention?</p>
+
+<p>Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule
+sonore, il ouvrit la première porte qu'il trouva et qui,
+d'après son estime, devait conduire dans l'appartement
+de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord
+de se reconnaître, mais bientôt il vit que cette
+pièce meublée simplement devait être habitée par
+la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle de
+Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une
+autre porte, il se trouva dans un vaste cabinet de
+toilette, celui de Ghislaine.</p>
+
+<p>Son intention n'était pas de se cacher comme la
+première fois, derrière un rideau, car les précautions
+prises indiquaient qu'il devait employer des
+moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était
+quelque coin sombre ou mieux encore une armoire.
+Dans la partie du château qu'il connaissait, elles
+étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
+n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces
+habitées par Ghislaine comme dans les autres?</p>
+
+<p>Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait
+que l'embarras du choix; il en ouvrit une, puis
+une autre, puis une troisième, et se décida enfin pour
+un placard haut et profond qui servait à ranger
+les balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles
+de ménage. Là, il devait être en sûreté; ce
+n'était pas l'heure de se servir de ces objets, et en
+ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait
+pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la
+porte sur lui.</p>
+
+<p>Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son
+aise pour prendre les positions qu'il voulait, il pouvait
+rester là une partie de la nuit.</p>
+
+<p>Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment,
+il entendit qu'on entrait dans la chambre de
+Ghislaine: il y avait deux personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
+
+<p>Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne,
+une jeune femme de chambre attachée spécialement
+au service de Ghislaine.</p>
+
+<p>Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées
+et venues qui vint faiblement jusqu'à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre
+d'aller voir ma mère ce soir? demanda la femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Quand rentrerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me
+ramènera.</p>
+
+<p>&mdash;Allez; mais fermez la porte de votre chambre et
+emportez la clé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
+
+<p>La femme de chambre traversa le cabinet de toilette
+et passa dans sa chambre dont elle ferma la
+porte donnant sur le vestibule; ainsi Ghislaine devait
+se croire en sûreté.</p>
+
+<p>Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le
+renseignât; mais peu importait, car son dessein n'était
+pas d'aller dans la chambre, il attendrait qu'elle
+vînt dans le cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de
+lumière annonça qu'elle arrivait, et des profondeurs
+sombres de sa cachette il la vit poser sa bougie sur
+une console; elle était à deux pas du placard, lui
+tournant le dos.</p>
+
+<p>Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un
+cri, il la prit dans son bras et de l'autre main il lui
+ferma la bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, je ne partirai pas.</p>
+
+
+<p><b>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</b></p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<H2>DEUXIÈME PARTIE</H2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre
+du comte de Chambrais, se décidait, après avoir
+hésité plusieurs fois, à éveiller son maître qui, rentré
+seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil
+des nuits prolongées.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon à monsieur le comte de le
+réveiller, dit-il en toussant discrètement. C'est une
+dépêche que j'ai reçue de Mlle de Chambrais, il y a
+déjà près de deux heures; elle demande une réponse,
+alors...</p>
+
+<p>Brusquement le comte se mit sur son séant et prit
+le papier bleu que Philippe lui présentait sur un
+plateau.</p>
+
+<p>&mdash;Tire les rideaux.</p>
+
+<p>C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque
+au coin de la place de la Concorde, que demeurait le
+comte, à l'une des expositions les plus claires et les
+plus ensoleillées de Paris assurément; cependant la
+nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui
+permit pas de déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout
+de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se résigner
+encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour
+qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui
+étaient nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit
+drapé de rideaux de satin rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à
+Philippe.</p>
+
+<p>«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir
+aujourd'hui et que je le prie de venir à Chambrais.
+S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, portez-la
+lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux
+heures.»</p>
+
+<p>&mdash;Que me lis-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que ce qui est sur la dépêche.</p>
+
+<p>Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où
+il trouverait l'éclairage qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand
+Philippe la lui avait lue, elle ne fut guère moins
+obscure quand il la lut lui-même.</p>
+
+<p>Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle
+l'appelât ainsi en toute hâte? Il n'y avait pas à hésiter:
+il fallait partir.</p>
+
+<p>&mdash;Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé,
+dit-il.</p>
+
+<p>Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença
+à s'babiller.</p>
+
+<p>&mdash;Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait
+ma liberté! s'écria-t-il tout à coup.</p>
+
+<p>Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que
+ce jour-là il fût libre.</p>
+
+<p>A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au
+Tattersall pour aider un de ses amis à choisir un
+cheval; à quatre heures, il présidait une séance d'escrime;
+à sept heures, il dînait au cabaret avec une
+petite femme charmante qui vingt fois avait refusé
+son invitation et capitulait enfin.</p>
+
+<p>Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait
+le plus au monde, écrire un tas de lettres
+pour s'excuser: la visite au Tattersall, la séance d'escrime,
+passe encore, mais le dîner! elle pourrait très
+bien se fâcher, la petite femme charmante, alors
+c'était une occasion perdue qui ne se retrouverait
+pas.</p>
+
+<p>A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il
+avala son déjeuner, et à trois heures il descendait de
+voiture devant le perron du château où Ghislaine
+l'attendait, seule.</p>
+
+<p>En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son
+attitude, comme en écoutant les quelques paroles
+qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa
+voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Se serait-il passé quelque chose de plus grave
+que ce qu'il avait imaginé?</p>
+
+<p>Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son
+appartement. Aussitôt qu'ils furent entrés dans le
+petit salon qui précédait la chambre de Ghislaine,
+elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
+remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré
+la chaleur, les fenêtres donnant sur le Nord étaient
+closes. Il chercha les yeux de sa nièce pour l'interroger,
+mais il ne les rencontra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il
+à mi-voix d'un ton affectueux et encourageant.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.</p>
+
+<p>Elle se cacha le visage entre ses deux mains et,
+d'une voix brisée, à peine perceptible, elle murmura.</p>
+
+<p>&mdash;La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....</p>
+
+<p>L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que
+des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle
+prononça; puis, brusquement, elle s'arrêta et fondit
+en larmes.</p>
+
+<p>Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de
+la vérité, terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la
+deviner, sans oser même l'envisager hardiment.</p>
+
+<p>Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant,
+et par de bonnes paroles la pousser, la forcer:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais
+encore ton père, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais,
+n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas été tout à fait
+un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection,
+la tendresse, l'indulgence.&mdash;Parle-moi donc
+comme s'il t'écoutait.</p>
+
+<p>Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses
+bras; elle s'appuya contre lui, la tête basse, et il
+sentit qu'un tremblement la secouait.</p>
+
+<p>Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager,
+c'était sans la brusquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.</p>
+
+<p>Puis, baissant encore la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à
+propos de mon goût pour la musique....</p>
+
+<p>Un éclair le frappa:</p>
+
+<p>&mdash;Nicétas, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un
+silence s'établit. M. de Chambrais se refusait à aller
+jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de Ghislaine
+le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce
+qu'il lui restait à dire.</p>
+
+<p>Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main
+qui l'entraînât et la soutînt en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois que j'avais raison de me défier de ce
+Nicétas et de te recommander la réserve avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée
+dans cette réserve.</p>
+
+<p>Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il
+avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle
+disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'était
+pas laissé prendre aux regards passionnés de ce musicien,
+rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il.
+Sans doute, il s'agissait de quelque déclaration
+ridicule dont elle s'était exagéré la portée; il n'y avait
+qu'à congédier le drôle, et cela serait facile.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me
+dire, si pénible que cela puisse être.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il
+pût prendre mon attitude avec lui pour un encouragement:
+à la vérité, il était quelquefois étrange, souvent
+il me regardait d'une façon gênante, il tenait des
+discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela
+par la bizarrerie de son caractère. Comment supposer...</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.</p>
+
+<p>&mdash;Les choses en étaient là, et je me proposais
+même d'observer avec lui une plus grande réserve
+encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand
+vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne
+fût mouillé en retournant à la gare; enfin elle a pour
+lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant
+le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours
+vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table,
+lady Cappadoce et moi, nous fîmes une promenade
+dans le parc, la pluie ayant cessé, et... lui partit pour
+la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
+rentrant après notre promenade, je le trouvai dans
+ma chambre; sans doute il était entré par une fenêtre
+ouverte et il s'était caché derrière un rideau d'où il
+sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement
+fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé
+entre elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier,
+mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir
+à rougir devant les domestiques; et avant d'en venir
+là je voulus essayer de me défendre seule.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, seulement ce qui est indispensable que je
+sache.</p>
+
+<p>&mdash;Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me
+parlât, qu'il y allait de sa vie; je lui répondis que je
+n'avais rien à entendre; que je l'écouterais le lendemain,
+qu'il devait partir; mais il ne partit point et
+alors il se jeta à genoux....</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, passe.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la
+porte. Je recommençai à le presser de partir, et il répondit
+qu'il m'obéirait si je voulais prendre l'engagement
+que je serais pour lui après cet aveu ce que
+j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à
+rester, à parler, je le menaçai d'appeler à l'aide. A
+mon accent, il comprit que j'étais décidée à tout,
+plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de
+plus; il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir
+qu'il m'avait obéi.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'était impossible de le retrouver en face de
+moi; sans confesser la vérité à lady Cappadoce, je la
+priai de lui écrire pour le prévenir que les leçons
+étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée
+à ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première
+fois, je recommandai qu'on tînt toutes les fenêtres de
+mon appartement fermées, avant le dîner; je me
+croyais en sûreté. Hier soir....</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra
+au point d'être à peine intelligible.</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de
+Jeanne; toutes les fenêtres étaient fermées, et rien ne
+se présentait d'inquiétant. Rassurée, je permis à
+Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais
+en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre
+et d'en emporter la clef: la mienne était verrouillée.
+Au bout d'un certain temps, je passai dans le cabinet
+de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur
+la console....</p>
+
+<p>&mdash;Il était là!</p>
+
+<p>&mdash;Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche
+d'une main. Je voulus appeler, me débattre, me
+dégager, la force ma manqua. Quand je revins à moi,
+il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était
+entrouverte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son
+oncle, éplorée, haletante, et lui la tenait sans trouver
+un mot à dire, bouleversé par la douleur et aussi frémissant
+d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!</p>
+
+<p>Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il
+se laissait aller aux mouvements de fureur qui le
+soulevaient:</p>
+
+<p>&mdash;Le misérable!</p>
+
+<p>L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait
+osé craindre, et devant le désespoir de cette enfant
+qui lui inspirait une tendresse dont pour la
+première fois il sentait toute l'étendue, il restait
+anéanti.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle
+comprît qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque
+chose devait la relever et la soutenir c'était à
+coup sûr la certitude qu'elle ne serait pas abandonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler
+à un petit enfant, ta première pensée a été de
+m'envoyer cette dépêche.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas tout pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée:
+je suis à toi, entièrement à toi et désormais je veux
+que nous vivions comme père et fille. J'ai eu tort de
+penser que tu étais assez grande pour n'avoir plus
+besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde
+dans ce malheur. Si j'avais été ce que je devais être,
+si j'étais resté près de toi je t'aurais protégée, ma
+présence seule eût empêché ce qui est arrivé.</p>
+
+<p>Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à
+peu la lumière se faisait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand
+je t'ai donné lady Cappadoce, et je l'étais aussi quand
+j'ai provoqué ton émancipation; père, je le suis en
+te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au jour....</p>
+
+<p>Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé
+en ce moment ne pouvait qu'éveiller des douleurs
+et des hontes nouvelles: il le retint à temps.</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu
+ne voudras plus de moi.</p>
+
+<p>Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion
+qui disait combien profondément elle était touchée.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer
+mon appartement ici, celui que je suis venu occuper
+quand tu es restée seule.</p>
+
+<p>&mdash;Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus
+malheureuse un jour que je ne l'étais en ce moment?</p>
+
+<p>N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua
+pour qu'elle fût obligée de le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Il importe que personne ne puisse remarquer
+que tu n'es pas dans ton état normal, et si tu étais
+forcée de te contraindre, si tu devais amener un sourire
+sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de
+larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner.
+Nous partirons donc demain ou après-demain en
+voyage, pour aller droit devant nous; et bien entendu
+nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant
+que Philippe, qui est aussi incapable de voir ce
+qu'on ne lui montre pas que s'il était aveugle.</p>
+
+<p>Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à
+dire était si délicat, si difficile, qu'il ne savait
+comment l'aborder: cette nuit n'avait pas fait que
+Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune
+fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât
+sans que cette innocence fût effleurée.</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés
+de revenir à Chambrais avant... plusieurs
+mois, un an, peut-être. Sans doute, il est à espérer
+que cette crainte ne se réalisera pas, et même les probabilités
+sont pour la non réalisation; mais il faut
+la prévoir; dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque
+part où nous aurions la certitude de n'être pas
+connus, et nous attendrions.</p>
+
+<p>Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne
+se mouiller de sueur, il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Si en ce moment je parle de cette menace qui, je
+le répète, est en dehors de la probabilité, c'est pour
+que dès maintenant tu aies la certitude que quoi qu'il
+arrive, ce terrible secret restera entre nous; que ce
+qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne
+sera connu de personne; enfin que pour te défendre,
+te sauver, compatir à ton malheur, te plaindre ou
+te soutenir, tu auras une affection, une tendresse
+paternelles.</p>
+
+<p>Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans
+trouver une parole, étouffée par les larmes.</p>
+
+<p>&mdash;A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si
+pendant le temps qu'il nous reste à passer ici tu peux
+t'observer, j'arrangerai les choses pour que notre départ
+paraisse à tous la chose la plus naturelle du
+monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé
+une dépêche?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que
+cette dépêche soit une réponse à une lettre que tu aurais
+reçue de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura
+pas été arrangé aujourd'hui; je te l'aurai proposé il
+y a plusieurs jours&mdash;ce qui a son importance, tu le
+comprends&mdash;aujourd'hui je ne serai venu que pour
+nous entendre définitivement. C'est ainsi que tout de
+suite je vais présenter les choses à lady Cappadoce.
+Toi, pendant ce temps, fais atteler une voiture qui
+me conduira à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille
+revenir sur ce que j'ai dit: je suis à toi, entièrement;
+si je vais à Paris c'est pour toi; je dois voir ce misérable.</p>
+
+<p>Elle eut un frémissement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur
+de notre nom; aie confiance en moi.</p>
+
+<p>Elle releva la tête et lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Toute confiance, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions
+de lady Cappadoce et à sa curiosité, viens avec
+moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel tandis que je
+serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble.
+A la veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait
+des courses à faire dans les magasins. Ce sera ton explication.</p>
+
+<p>Pendant que le comte annonçait son voyage à lady
+Cappadoce, si ébahie qu'on ne l'emmenât point
+qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre, Ghislaine,
+devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer
+les traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la
+fit appeler, elle était prête à partir.</p>
+
+<p>En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur
+plan de voyage: où désirait-elle aller? Mais elle n'avait
+aucun désir, bien qu'elle ne fût pas plus blasée
+sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
+été réservés pour ses premières années de mariage.
+Si l'été leur interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur
+restait les pays du nord: la Hollande, la Norvège.
+Le Danemark ne la tentait pas plus que la Hollande,
+la Norvège que le Danemark.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas rester en France, dans un village
+au milieu des bois, ou au bord de la mer? A quoi bon
+parcourir des pays plus ou moins curieux qu'elle
+verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse
+qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite
+elle s'en excusa en priant son oncle de choisir lui-même
+le pays qu'il aurait plaisir à voir ou à revoir,
+et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce
+choix.</p>
+
+<p>Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la
+route: obligée de suivre son oncle, obligée de lui répondre,
+Ghislaine se calma. La honte de la confession
+commençait à perdre de son intensité première, en
+même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait
+dans la tendresse qu'elle rencontrait. Certes, elle avait
+compté sur cette tendresse, et c'était cette confiance
+qui lui avait donné la force de l'appeler à son aide;
+mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont
+elle connaissait les idées et les habitudes d'indépendance,
+allait sacrifier ses idées et ses habitudes pour
+se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion
+qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait
+le coeur.</p>
+
+<p>En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à
+l'hôtel:</p>
+
+<p>&mdash;Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne:
+tu comprends que je peux ne pas le rencontrer
+chez lui; peut-être faudra-t-il que je revienne à
+une heure où il y a chance de le trouver.</p>
+
+<p>Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se
+fit conduire rue de Savoie où demeurait Nicétas; à
+sa demande, la concierge répondit que justement
+M. Nicétas était chez lui:</p>
+
+<p>&mdash;Au cinquième, la porte et gauche, au fond du
+corridor.</p>
+
+<p>Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour
+les mêmes raisons qui lui avaient fait laisser sa canne
+dans son fiacre, il s'arrêtait à chaque palier: il fallait
+qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner par la
+colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid,
+avec dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le
+conduire à sa fin.</p>
+
+<p>Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré
+tout ce qu'il s'était dit et se répétait, il ne se sentait
+pas maître de ses nerfs.</p>
+
+<p>La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de
+lui un de ces hommes apathiques qui supportent les
+coups du sort en tendant le dos, et préparent leur
+joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la
+gauche. En lui donnant la taille et la carrure d'un
+cuirassier, les muscles d'un gymnaste, les capacités
+et les exigences stomacales d'un gentilhomme
+campagnard grand mangeur, grand buveur, grand
+chasseur, grand marcheur, également fort dans tous
+les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé à la retenue
+ou à la timidité.</p>
+
+<p>Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement,
+crânement; la tête haute et le nez au vent, ne subissant
+d'autres règles que celles de sa fantaisie, d'autres
+lois que celles des convenances ou de sa conscience.
+Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne
+pas entrer simplement chez ce misérable pour lui casser
+les reins et lui tordre le cou comme il le méritait;
+ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si l'honneur
+de cette pauvre petite n'eût été en jeu.</p>
+
+<p>Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de
+son caractère qui le rendait hésitant: comment se
+contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche gredin devant
+lui?</p>
+
+<p>Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant
+sur le palier et l'examina avec la curiosité d'une
+commère à l'affût de ce qui se passe chez ses voisins,
+le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait
+plus maître de soi.</p>
+
+<p>Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte
+que lui avait indiquée la concierge, la clé dans la serrure.</p>
+
+<p>Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un
+homme mécontent qu'on le dérange.</p>
+
+<p>Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais
+la clé accrocha dans la serrure, mais cependant
+la porte s'ouvrit:</p>
+
+<p>Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna
+la tête d'un mouvement impatienté; mais en reconnaissant
+M. de Chambrais il se leva violemment:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Cham...</p>
+
+<p>Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique
+lui ferma la bouche si violemment que le nom
+fut coupé.</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononcez pas de noms.</p>
+
+<p>De sa main levée il montra la porte et les quatre
+murs:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre
+nous; parlons bas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait
+était plutôt un atelier de peintre qu'une chambre.
+Aménagée dans les greniers de cette vieille maison,
+elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le
+rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur
+de son plafond n'avaient rien des petits logements
+qu'on rencontre ordinairement à ces hauteurs.</p>
+
+<p>Mais par où elle se rapprochait de ces logements,
+c'était par la pauvreté de son ameublement consistant
+en trois chaises de paille et une table de bois
+noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
+recouvert de papier peint développé dans un angle
+pouvait le cacher derrière ses feuilles; au mur, en
+belle place, était accrochée dans un cadre, dont la
+dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un militaire
+en grand uniforme&mdash;le fameux portrait qui
+avait si fort provoqué l'étonnement de Soupert et la
+sympathie de lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant
+ce paravent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer
+est l'aveu que vous savez ce qui m'amène.</p>
+
+<p>Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme
+qui reçoit un personnage important; il se redressa,
+et prenant une physionomie de défense:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à votre disposition, monsieur.</p>
+
+<p>Le comte fit brusquement un pas en avant, le
+poing crispé; mais il se retint, et attendit un moment,
+pour se donner le temps de retrouver un peu
+de son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées,
+en sifflant ses paroles, ahi vraiment, à ma disposition,
+vous!</p>
+
+<p>Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que
+Nicétas baissa les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous imaginez-vous que je viens vous demander
+de me faire l'honneur de vous battre avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez me demander quelque chose, au
+moins, puisque vous êtes ici.</p>
+
+<p>Il avait relevé la tête, regardant le comte en face,
+d'un air de défi.</p>
+
+<p>De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez
+long avant de répondre, et au lieu de répliquer, à
+cette insolence, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.</p>
+
+<p>M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié
+méprisante:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, vous êtes un sot.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte!</p>
+
+<p>&mdash;Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel
+est possible entre vous et moi? comprenez donc qu'il
+ne s'agit ni&mdash;il baissa la voix&mdash;de moi, ni de M. Nicétas,
+le musicien, mais uniquement de... votre victime.
+Que nous allions sur le terrain, que je vous tue,
+n'est-ce pas le plus sûr moyen de la déshonorer? Si je
+pouvais vous tuer, ce ne serait pas dans un duel, ce
+serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.</p>
+
+<p>Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas,
+malgré son assurance, ne soutint pas le regard terrible
+que le comte lui avait asséné.</p>
+
+<p>&mdash;On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas
+contre... l'homme que vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me
+regarder avec cet air menaçant; vous devez bien voir
+qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on ne me met
+dehors.</p>
+
+<p>Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos;
+sur sa large poitrine, il croisa ses deux bras puissants,
+les poings fermés.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri
+de vos poursuites en vous prévenant que si vous
+faisiez une tentative pour la voir et pénétrer dans le
+château, on vous tuerait comme un chien! A partir
+d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des
+ordres pour qu'on vous tire dessus.</p>
+
+<p>Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas
+intimider.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une menace, continua M. de Chambrais, et
+c'est sur elle que je compte pour vous tenir à distance,
+n'étant pas assez simple pour faire appel à un
+autre ordre de sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord
+parce qu'une menace de mort n'est efficace que sur
+ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est point mon
+cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel
+à d'autres sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez de l'argent, vous?</p>
+
+<p>Nicétas blêmit, son visage prit une expression de
+sauvagerie féroce: il ne regardait plus à travers les
+mèches de ses cheveux tortillés qu'il avait franchement
+rejetés en arrière; dans sa face contractée,
+ses yeux noirs lançaient des flammes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de
+suite, violemment, il la rabaissa.</p>
+
+<p>&mdash;A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable,
+mais qui ne veut pas d'argent. Vous ne voyez
+en moi qu'un lâche et vous entrez ici la menace à la
+bouche, plein de mépris, plein de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ne méritez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma
+faute....</p>
+
+<p>&mdash;Votre faute!</p>
+
+<p>&mdash;....A mon crime il y a une explication et une
+excuse.</p>
+
+<p>&mdash;Une excuse au crime le plus lâche</p>
+
+<p>&mdash;L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est
+cet amour, cette passion qui m'a entraîné. Est-ce ma
+faute si cet amour s'est emparé de moi, m'a pris tout
+entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
+laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune
+homme sans qu'il en résulte autre chose qu'un
+échange de politesses banales? croyez-vous qu'ils
+peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés
+de la musique, rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement,
+sans que la tête et le coeur se prennent?
+Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela
+ne l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est
+glissé dans mon coeur. En voyant mademoiselle de...
+en la voyant si charmante, en découvrant chaque
+jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi,
+et il est venu un moment où je n'ai pas pu la taire.
+Je suis entré chez elle pour lui dire cet amour que
+j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
+qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter;
+elle n'a pas voulu me comprendre. Elle m'a demandé
+de partir, je lui ai obéi, Si j'avais été l'homme que
+vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls,
+portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre,
+et cependant je ne l'ai pas prise.</p>
+
+<p>&mdash;Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse?
+Non. Par calcul. Vous avez cru qu'oubliant
+cet outrage, elle vous admettrait près d'elle comme
+par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher
+par cet amour respectueux et soumis, elle se donnerait:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point fait de calcul.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je vous dis que vous en avez fait un,
+puisque vous lui avez proposé un marché. Élève de
+Soupert, vous vous êtes souvenu que votre maître
+s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde,
+et vous vous êtes demandé pourquoi il n'en serait
+pas de vous comme de lui: il l'avait bien forcée au
+mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même
+résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour
+vous, votre calcul était faux: vous ne vous étiez pas
+fait aimer, et maintenant vous vous êtes fait mépriser
+et haïr si profondément, que la malheureuse
+se jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans
+les vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous dirai-je? vous me croyez capable de
+toutes les bassesses; je n'ai pas à me défendre. Et cependant
+si je voulais, je vous prouverais que toutes
+ces explications que vous entassez pour m'en accabler
+ne reposent sur rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Et pourtant.</p>
+
+<p>Brusquement il alla à la table où il était assis
+quand M. de Chambrais était entré et, prenant une
+lettre, il la tendit ouverte au comte.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle
+de Chambrais, et, puisque je ne vous attendais
+pas,&mdash;mon cri de surprise en vous voyant vous l'a
+prouvé,&mdash;vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
+écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez
+si d'avance elle ne répondait pas à vos accusations.</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe votre lettre, répondit le
+comte dédaigneusement sans avancer la main.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots,
+qu'une réflexion le fit revenir sur ce premier mouvement
+de mépris.</p>
+
+<p>Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, dit le comte.</p>
+
+<p>Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait
+vive et crue, il lut:</p>
+
+<p>«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le
+courage de la lire?</p>
+
+<p>«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.</p>
+
+<p>«A vous aussi il a manqué une mère, un père,
+mais en grandissant vous avez compris que vous
+aviez la fortune, la considération, l'honneur, le
+nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter;
+pas de situation à conquérir; la vie toute
+faite, un peu vide d'affections sans doute, cependant
+aimable, brillante, solide, forte à jamais
+et pouvant s'emplir de joie et d'amour.
+Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
+doucement, sans rien brusquer, et le bonheur
+était là tout prêt à vous attendre, à vous
+guetter.</p>
+
+<p>«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien
+dans mon enfance, en grandissant j'ai vu s'assombrir
+mon ciel déjà chargé, il fallait faire ma place.
+Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les
+solitaires, les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et
+j'ai toujours repoussé les platitudes avec dégoût.
+Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un sang
+de sauvage.</p>
+
+<p>«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille,
+bataille contre le destin le plus injuste, le plus
+inégal qui soit. J ai donc combattu en vindicatif
+que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing;
+c'est une habitude que j'ai prise d'autant plus facilement
+qu'elle s'accordait avec mon tempérament,
+et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été l'esclave,
+même dans l'amour.</p>
+
+<p>«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais
+être heureux par cet amour.</p>
+
+<p>«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était
+vous que j'aimais.</p>
+
+<p>Cependant j'en avais assez de cogner en sourd
+sans jamais rien recueillir de bon; et il fallait
+cette fois que ma rage contre le sort qui m'a toujours
+soutenu quand j'ai voulu tenter quelque
+chose, me conduisît à une résolution qui devînt
+ma force.</p>
+
+<p>«Les circonstances ont encore dominé ma volonté
+et c'est brutalement, c'est par surprise que je vous
+ai avoué mon amour, entraîné, poussé malgré moi.</p>
+
+<p>«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir
+pas permis que je vous revoie: il ne fallait que
+cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, vous
+aimer respectueusement, pour que je sois celui que
+je voulais être.</p>
+
+<p>«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de
+vous pour toujours, c'était une nouvelle lutte plus
+décisive et plus grave que toutes les autres: je
+n'ai pas reculé; je l'ai engagée.</p>
+
+<p>«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers
+une femme idolâtrée; mais je sentais que sans
+violence vous m'échappiez et que vous n'aviez
+même pas pour moi sympathie ou pitié.</p>
+
+<p>«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la
+ressentirez-vous jamais?</p>
+
+<p>«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche;
+j'aime et je demande seulement que vous me
+laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
+vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi
+revenir, reprendre notre existence d'hier, et je
+serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; les remords
+ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux
+repentant soumis, qui se traîne à vos pieds
+pour implorer son pardon.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de
+Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir même.</p>
+
+<p>&mdash;Je la prends.</p>
+
+<p>Nicétas hésita un moment, pendant que M. de
+Chambrais, la pliant, la mettait dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;La lira-t-elle? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je
+n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est vous répéter
+ce que je vous ai dit: une nouvelle tentative, et l'on
+vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un sauvage;
+c'est en sauvage que vous serez traité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>C'était sur les distractions du voyage, le mouvement,
+la fatigue que M. de Chambrais avait compté
+pour occuper Ghislaine.</p>
+
+<p>Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le
+mouvement, le changement, le nouveau, la fatigue,
+occupa Ghislaine et l'arracha à elle-même, ce fut la
+tendresse qu'elle trouva chez son oncle.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le
+meilleur des parents assurément, bon, prévenant,
+indulgent, affectueux, mais avec l'acuité de sentiment
+d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément
+parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il
+ne se donnait pas entièrement comme elle l'aurait
+voulu. Qu'il vînt déjeuner à Chambrais comme il lui
+en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait jamais
+l'heure du départ; toujours il avait les meilleures
+raisons pour rentrer à Paris, des rendez-vous pris;
+on l'attendait; une affaire importante; la prochaine
+fois il s'arrangerait pour rester plus longtemps, mais
+cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son
+affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était
+pour lui qu'une nièce, et non une fille.</p>
+
+<p>Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient
+quitté Paris pour Bruges, et dans la douceur de se
+sentir enveloppée d'une tendresse qu'elle avait si
+longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle l'imaginait,
+son angoisse nerveuse s'était fondue: elle
+n'avait point douté de lui quand il avait dit que
+«l'oncle désormais ferait place au père», mais ce
+n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens
+vague pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant
+ces paroles étaient réalité.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était
+partagée en deux parts inégales, l'une tout au
+plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant les treize
+années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant
+partout, ne la quittant pas du matin au
+soir, lui faisant la lecture, l'entretenant, la distrayant,
+l'occupant, il avait pris des habitudes de sollicitude, de
+prévenance, de petits soins qui lui étaient instantanément
+revenus auprès de Ghislaine.</p>
+
+<p>Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé,
+mais l'homme de devoir fut tout de suite à son aise;
+il n'eut qu'à se souvenir.</p>
+
+<p>Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret
+qu'il quitta Paris, et quand dans la gare du Nord,
+se promenant devant le coupé qu'il avait fait retenir,
+il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement
+de contrariété et de mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute
+sa vie il serait esclave; et quand la liberté lui serait
+rendue, si jamais elle l'était, la vieillesse l'empêcherait
+d'en profiter.</p>
+
+<p>Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard
+inquiet de Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister;
+aussitôt il monta près d'elle et ne s'occupa plus
+que de l'installer avec les attentions et les précautions
+d'un habitué des voyages.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion
+va être un plaisir pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère.
+C'est la première fois que tu sors de Paris: tu vas
+ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais jouir de
+tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et
+si tu peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout,
+questionne-moi. Je ne suis pas bien savant, et quand
+nous serons devant les chefs-d'oeuvre des peintres
+flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander
+des dates, mais je peux encore ciceroner. Tu me
+diras ce que tu penses, ce que tu sens, et ce me sera
+une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus
+charmant qu'une aurore!</p>
+
+<p>Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et
+justifier la vie sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine,
+il lui avait dit que cette sévérité tenait à de
+certains scrupules: il voulait réserver à un mari aimé
+la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer
+un pareil souvenir en ce moment? Comment faire allusion
+à un mari ou un mariage? Ce mariage, c'était
+celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari,
+c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les
+évoquer serait une blessure. Qui pouvait savoir le
+chemin qu'en quelques jours ce projet avait fait dans
+cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?</p>
+
+<p>Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle
+s'était bâti entrait-il dans son désespoir? car pour
+elle ce mariage qu'elle désirait était rompu, et ce
+mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout
+ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile
+que dangereux. Si ce projet pouvait être jamais repris,
+ce qu'il ignorait lui-même, ce ne serait que plus
+tard. Pour le moment, le silence seul convenait à
+cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il
+devait se renfermer en attendant.</p>
+
+<p>Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu
+du ciel, les hautes cheminées et les combles du château
+d'Écouen; à gauche c'était Chantilly, ses étangs,
+sa forêt et son château: les sujets de causerie s'enchaînaient
+et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir
+en arrière, ni de réfléchir.</p>
+
+<p>Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende,
+où pour la première fois elle vit la mer, à Anvers
+où les Rubens de la cathédrale et les Metsys du
+Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.</p>
+
+<p>Le voyage se continua lentement; aux rives vertes
+de l'Escaut succédèrent celles non moins vertes et
+non moins douces de la Meuse; aux éblouissements
+des Rubens, les révélations des Rembrandt de La
+Haye et d'Amsterdam.</p>
+
+<p>Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen
+de la journée écoulée, s'applaudissait d'avoir eu
+cette idée de voyager, car chaque soir il la trouvait
+plus calme que la veille, plus reposée: évidemment
+la distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en
+eût conscience. Ce n'était pas seulement une distance
+matérielle qui l'éloignait de Chambrais, c'était encore
+une distance morale: l'angoisse des premiers moments
+s'affaiblissait.</p>
+
+<p>A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à
+sa disposition pour partir en excursion, il remarquait
+en elle, bien souvent, sur son vissage ou dans son attitude,
+des traces évidentes de trouble; des plis au
+front et aux lèvres, des contractions aux paupières,
+une profondeur de regard qui disaient que son sommeil
+avait été agité, mais il lui semblait que ces plis
+étaient maintenant moins profonds qu'en quittant
+Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient
+peu à peu, il se disait que bientôt ils disparaîtraient
+entièrement si des complications ne se présentaient
+pas.</p>
+
+<p>C'était un grand point obtenu que cette amélioration
+continue, et tel qu'on pouvait espérer la guérison
+dans un délai donné, mais il y en avait un autre
+plus grave qui restait et devait rester douteux pour
+quelques semaines encore.</p>
+
+<p>Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait
+pas, et il y avait certaines questions qu'une mère seule
+aurait su adresser à cette jeune fille. Condamné au
+silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher de
+deviner ce qui était impossible à demander, mais encore
+était-ce avec une extrême réserve, car lorsqu'il
+la regardait un peu trop franchement il était sûr de
+la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et
+honteuse pour plusieurs heures.</p>
+
+<p>Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher
+en elle un indice qui fut une lumière, et s'il en
+trouvait un plus ou moins caractéristique, il ne l'acceptait
+jamais sans hésitation: parce que ses yeux
+s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré;
+parce que son regard avait perdu de sa vivacité;
+parce que sa peau se décolorait, en résultait-il nécessairement
+qu'il devait croire à une grossesse? Et
+des raisons toutes simples ne se présentaient-elles
+pas aussitôt à l'esprit pour expliquer ces changements
+sans se jeter tout de suite aux extrêmes?</p>
+
+<p>Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?</p>
+
+<p>Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances
+qui se présentaient dans ses observations, et il
+l'était aussi peu que possible, surtout en cette partie
+de la médecine.</p>
+
+<p>Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait
+offrir quelque précision il interrogeait Ghislaine,
+mais d'une façon si vague que les réponses qu'il obtenait
+ne pouvaient guère avoir de sens.</p>
+
+<p>Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait
+si elle avait mal à l'estomac, et quand elle avait répondu
+négativement il n'insistait pas.</p>
+
+<p>Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût
+jamais de bouillon gras et qu'elle ne bût plus de vin?
+Ne l'était-il pas qu'elle demandât toujours de la salade
+et des fruits?</p>
+
+<p>Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement
+d'une grossesse, souffert de névralgies
+dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir si elle
+n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise
+de son insistance, il se jeta dans des explications
+qui n'expliquaient rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un pays humide comme la Hollande, il
+est naturel d'avoir mal aux dents, alors j'avais
+pensé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!</p>
+
+<p>Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger
+soulagement et un mince sujet d'espérance: si la
+grossesse se manifeste quelquefois par des douleurs
+de dents, ce signe n'est pas constant et son absence
+ne signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre:
+Ghislaine ne souffrait pas des dents, voilà tout; rien ne
+prouvait qu'un autre symptôme n'éclaterait pas le
+lendemain, décisif celui-là.</p>
+
+<p>Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se
+partageait en visites aux musées, aux collections
+particulières et en promenades aux environs. Brook,
+Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire
+en voiture sur le quai de l'Y, et là ils montaient
+dans l'un des nombreux petits bateaux à vapeur prêts
+à partir; au hasard, ils verraient bien où ils arriveraient.</p>
+
+<p>Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un
+vapeur sans autre but que de passer entre des rives
+fraîches et vertes, de chaque côté desquelles s'étalaient
+d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et là
+un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses
+et au grand toit en tuiles noires, ils étaient arrivés à
+un gros village appelé Monnickendam; là M. de
+Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où l'on pouvait
+le plus facilement partir pour visiter l'île de
+Marken, et il proposa cette excursion à Ghislaine qui
+accepta avec plaisir: ce serait sa première promenade
+sur mer; le temps était beau, la traversée du détroit
+ne demandait pas en barque plus d'une heure,
+c'était charmant.</p>
+
+<p>La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent
+au milieu d'une mer glauque, laissant derrière
+eux les clochers de Monnickendam, et se dirigeant
+sur le fanal de Marken, qui dans une brume
+légère se découpait sur un ciel d'un gris tendre.
+C'était à peine si la légère brise qui soufflait de terre
+faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine ne tarda
+pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se
+troubla.</p>
+
+<p>Était-il possible que par ce calme, sur cette mer
+tranquille, ce fut le mal de mer?</p>
+
+<p>Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue
+qui protège l'île contre les vagues, il l'interrogea
+avec une anxiété qu'il n'avait jamais mise dans ses
+questions:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au
+coeur?</p>
+
+<p>Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en
+s'éveillant, elle avait des nausées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans
+ses discours quand il connaissait le pays où ils se
+promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu à Marken
+dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île
+sans une de ces longues explications auxquelles il se
+plaisait.</p>
+
+<p>Ils marchaient lentement sur les étroites levées de
+terre qui coupent ce sol plat que souvent la mer
+recouvre, et quand ils arrivaient à un groupe de
+maisons, toutes de la même forme, ne variant entre
+elles que par la couleur crue bleue, verte ou noire
+dont elles étaient peintes, ils s'arrêtaient un moment.</p>
+
+<p>Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à
+vapeur à Amsterdam furent aussi silencieux. De
+temps en temps seulement, M. de Chambrais prononçait
+quelques mots insignifiants, et encore était-ce
+plutôt pour parler que pour dire quelque chose;
+puis il retournait aussitôt à ses réflexions.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence
+ce mal de mer survenant sans raisons, et l'aveu des
+nausées du matin n'étaient que trop significatifs,
+alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà
+observés: les changements dans la physionomie, les
+troubles d'estomac, les dégoûts pour certains aliments,&mdash;c'était
+bien une grossesse.</p>
+
+<p>Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée
+à son esprit, ne pouvait plus être repoussée;
+les signes étaient désormais certains et maintenant
+ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait
+envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues
+la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Une Chambrais!</p>
+
+<p>Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement
+ce qu'il aurait à faire dans ce cas, il restait paralysé
+ce n'était plus dans un délai plus ou moins reculé,
+c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec Ghislaine.</p>
+
+<p>Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude
+d'employer leur soirée à une promenade dans
+les environs de la ville ou au Jardin zoologique, lorsqu'on
+y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à
+une table dans ce jardin, tout plein de gens qui
+s'amusaient, et il prenait plaisir à jouir de l'effet que
+produisait Ghislaine, dont les cheveux noirs, le teint
+ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
+beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes
+filles du pays qui occupaient les tables voisines.</p>
+
+<p>Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la
+trouver prête à sortir, elle ne l'était point.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée,
+qu'avant de sortir je vous prie de me donner quelques
+instants.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as quelque chose à me demander?</p>
+
+<p>Elle baissa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous
+insisté afin de savoir si j'avais mal au coeur tous
+les matins?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as remarqué que j'insistais.</p>
+
+<p>&mdash;Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée
+des questions que vous m'adressez à chaque instant
+sur ma santé est la preuve que vous craignez quelque
+chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le
+dire, au contraire devez-vous me le cacher? C'est ce
+que mon angoisse me pousse à vous demander.</p>
+
+<p>Avant qu'il pût répondre, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos
+prévenances pour adoucir les douleurs de ma situation,
+et si, depuis notre départ de Paris, j'ai pu me
+laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée
+dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre
+tendresse que je le dois; mais enfin vous ne pouvez
+pas faire que ce qui est ne soit pas. Peut-être ce
+que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand
+vous m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions
+empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs
+mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, où
+nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée,
+si peu en état d'entendre et de comprendre,
+que je ne sais quel sens attacher à ces paroles qui ne
+sont peut-être pas les vôtres précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins est-ce leur sens.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute,
+je devrais attendre; mais à bout d'anxiété, j'imagine
+que la vérité, si cruelle qu'elle soit, ne peut pas être
+pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout,
+et ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure
+qu'il y a des heures où je me demande si j'ai ma tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais
+fait déjà, n'était la difficulté, avec une chaste fille
+comme toi, de prononcer certaines paroles.</p>
+
+<p>Elle lui prit la main et l'embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Sûre de votre appui et de votre affection, je suis
+peut-être plus forte que vous ne pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de
+moi; tu me montres ce que je dois faire, comme une
+brave que tu es.</p>
+
+<p>&mdash;Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est
+peut-être dans le désespoir qu'on prend quelquefois
+le courage.</p>
+
+<p>Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine
+debout appuyée contre une console, M. de
+Chambrais marchant dans la chambre et s'arrêtant
+devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait
+ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives
+droites, encaissées de quais, formaient perspective
+pour l'hôtel, mais en réalité regardant en lui-même
+et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il
+devait dire pour n'en pas trop dire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes
+questions sur ta santé visaient plus loin que l'heure
+présente, et que leur intérêt n'était pas seulement
+immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre
+si les craintes dont je t'ai parlé et que tu
+viens de rappeler ne menaçaient pas de se réaliser.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.</p>
+
+<p>Il inclina la tête d'un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Elles paraissent se réaliser.</p>
+
+<p>Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il
+baissa les siens:</p>
+
+<p>&mdash;Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et
+pardonne-moi de te parler un langage que j'aurais
+voulu épargner à ta pureté... nous avons à craindre
+une grossesse.</p>
+
+<p>Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné
+la tête pour ne pas ajouter à sa honte en la regardant,
+il entendit qu'elle était agitée par un tremblement
+qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il
+avec plus de liberté, car maintenant le mot terrible
+était lâché, mais enfin tu dois t'habituer à l'idée
+qu'elle est possible... et même probable si nous ajoutons
+foi aux symptômes qui, depuis quelque temps,
+se sont manifestés dans ton état; pour être fixés, nous
+devrions sans douter consulter un médecin....</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer
+cette nouvelle épreuve puisque le temps nous
+fixera lui-même; nous n'avons qu'à attendre en prenant
+nos précautions.</p>
+
+<p>Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante,
+et de ses doigts crispés elle se retenait au marbre de
+la console; il la prit dans ses bras et la fit asseoir,
+gardant une de ses mains dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement,
+il ne nous trouve pas désarmés. Tu n'es pas
+une pauvre fille écrasée par le poids de sa faute et
+abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est
+une grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience.
+Abandonnée tu ne l'es pas, puisque tu peux
+t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc résister.
+Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as
+raconté... ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être
+nous serions empêchés de revenir à Chambrais avant
+plusieurs mois, pendant lesquels nous irions à l'étranger;
+quelque part où nous ne serions pas connus. Je
+ne pouvais pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer
+plus clairement; mais ces ménagements de
+paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
+cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et
+ce sera pour cacher aussi la naissance de l'enfant,
+dont, tu le comprends bien, n'est-ce pas, tu ne peux
+pas être la mère.</p>
+
+<p>Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il
+sentit qu'elle ne le comprenait pas, comme il l'avait
+cru.</p>
+
+<p>&mdash;Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais
+le monde et la vie, et que, dans les circonstances
+où nous nous trouvons, je dois savoir ce qu'il
+convient de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as
+appelé à ton secours, j'ai attendu le coup qui maintenant
+s'abat sur nous et me suis préparé à le recevoir;
+il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce
+que je te dis est réfléchi: tu peux avoir confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise,
+c'est l'ignorance: vous dites que cet enfant dont je
+serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est là ce
+que je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez
+maîtresse de ta volonté pour ne pas laisser ta physionomie
+te trahir, nous quitterons la Hollande et nous
+rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux;
+mais je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te
+croiras assez forte, tu me le diras, et nous partirons.
+Nous ne resterons que peu de temps à Chambrais;
+car il importe que nous soyons loin de Paris quand
+d'Unières y reviendra...</p>
+
+<p>Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de
+Chambrais continua comme s'il ne l'avait pas remarqué:</p>
+
+<p>&mdash;Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût
+vif pour l'étude de la peinture qui t'aura pris en
+Flandre et en Hollande; un besoin de comparer les
+maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte
+sera une raison suffisante pour lady Cappadoce,
+pour nos parents et pour le monde. Nous partirons
+donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison la
+chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence,
+à Rome, nous ferons un séjour en Suisse d'abord,
+puis au bord du lac Majeur ou du lac de Côme,
+là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera,
+nous descendrons vers le sud, Milan, Venise,
+Bologne, Ravenne, Florence, Pise, les petites villes
+de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
+étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont
+et distrairont, mais alors même qu'elles
+amèneraient parfois un peu de fatigue et d'ennui,
+elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu
+puisses en parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi
+que nous nous créons. Quand nous arriverons à
+Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas
+à être rencontrés par des personnes de connaissance.
+Alors nous partirons pour la Sicile où nous passerons
+les derniers mois de la grossesse dans un village
+perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets,
+et assez près de la ville cependant pour avoir à
+notre disposition un bon médecin; ce sera ce médecin
+qui fera la déclaration de l'enfant comme né de
+père et mère inconnus; après quelque temps de
+repos nous reviendrons à Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il restera chez la nourrice que nous lui aurons
+trouvée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est l'abandonner!</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un
+enfant naturel; peux-tu rentrer en France en l'ayant à
+tes côtés? Je comprends ton cri: «C'est l'abandonner!»
+Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
+penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur
+de notre nom. S'il était possible que tu fusses la mère
+de cet enfant, toutes les précautions que nous prenons,
+toutes les combinaisons que j'arrange seraient
+inutiles; nous resterions simplement en France, et
+simplement nous confesserions la vérité, en livrant le
+misérable à la justice. Pour être élevé par une nourrice,
+une bonne nourrice, un enfant n'est pas perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Quand il aura atteint un certain âge, il viendra
+en France et je surveillerai son éducation. Enfin,
+plus tard, je l'aiderai à entrer dans la vie et lui laisserai
+par testament, ce qui me reste de fortune, car
+il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je
+ferai pour lui ce que tu ne pourrais pas faire toi-même.
+Peut-être dira-t-on, peut-être croira-t-il
+qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance
+je peux, moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que
+j'ai tout prévu, ou à peu près.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Pour éviter les questions et les observations de
+lady Cappadoce, M. de Chambrais voulut que Ghislaine
+écrivît à celle-ci leur projet de voyage en
+Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait
+rien à dire.</p>
+
+<p>Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire,
+et beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on
+cacher sous ces voyages qui s'enchaînaient sans
+raison? Était-ce un prétexte pour lui faire comprendre
+qu'on n'avait plus besoin de ses services?
+S'il en était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement?
+Elle n'était pas femme à s'imposer.</p>
+
+<p>Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée;
+mais ce souci égoïste de ramener tout
+à soi la tira d'embarras: comme il n'avait jamais été
+question de se priver des services de lady Cappadoce,
+elle put démontrer avec la persuasion de la vérité
+que cette idée ne reposait sur aucun fondement; elle
+allait en Italie parce que son oncle qui, avait pris
+plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
+voulait maintenant lui montrer la peinture
+italienne, voilà tout; c'était bien simple; et il fallut
+que lady Cappadoce se contentât de ces explications.</p>
+
+<p>Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de
+Chambrais à qui elle essaya de présenter des objections
+de convenance sur ce long tête-à-tête entre un
+homme jeune encore et une toute jeune fille, mais
+elle fut reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se
+mettre en tiers dans ce tête-à-tête comme elle l'aurait
+désiré.</p>
+
+<p>Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si
+extraordinaire que cela fût, il fallait qu'elle le reconnût,
+et elle ne s'expliqua cette bizarrerie que par la haute
+compétence qu'elle s'attribuait dans les questions
+d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais,
+qui était un ignorant présomptueux&mdash;comme tous les
+Français d'ailleurs&mdash;prenait ses précautions pour
+n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui l'auraient
+humilié.</p>
+
+<p>Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux
+partis à prendre: se soumettre ou se fâcher. Son
+premier mouvement fut de retourner en Angleterre;
+mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne
+rentrer dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage
+qui devait la rétablir dans son rang et que la
+mort maladroite lui faisait encore attendre, elle
+trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment
+que de se laisser emporter par l'amour-propre si justement
+blessé qu'il fût, et elle se soumit.</p>
+
+<p>Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle
+M. de Chambrais eût à prendre des précautions pour
+sauver les apparences; il avait aussi à faire accepter
+ce long voyage par les membres de la famille qui
+s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner
+d'une absence de près d'un an.</p>
+
+<p>Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques
+jours qu'ils passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le
+même: on félicita le comte et on complimenta
+Ghislaine:</p>
+
+<p>&mdash;Charmant voyage!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?</p>
+
+<p>Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous
+qu'elle était heureuse, bien heureuse de ce charmant
+voyage.</p>
+
+<p>Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire
+que Ghislaine avait dû mettre sur ses lèvres pour
+parler des «joies de ce charmant voyage» était
+un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant
+de Paris, elle put déposer son masque souriant,
+qu'elle trouva un peu de calme.</p>
+
+<p>Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu
+qu'elle faisait.</p>
+
+<p>Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères
+dans laquelle elle entrait? Que durerait-elle? Comment,
+se terminerait-elle?</p>
+
+<p>Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige
+lorsqu'elle se penchait au-dessus avec l'angoisse
+d'une curiosité ignorante: mère! enfant! que de
+questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne
+pour l'éclairer.</p>
+
+<p>Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait
+aux arrangements pris par son oncle. Sans doute,
+elle devait croire qu'ils étaient dictés par l'expérience
+de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
+croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête
+homme au monde que son oncle, de plus droit et de
+plus délicat que lui, mais malgré tout, au fond de sa
+conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues
+protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait
+pas à étouffer; les mères se sacrifient pour leurs
+enfants, tandis qu'elle sacrifiait son enfant à son
+propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de son nom.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée,
+elle fut sur le point de se confesser à son oncle; mais
+comment? Elle qui ne savait rien et n'était rien,
+pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A
+quel titre? En appuyant sur quoi?</p>
+
+<p>Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son
+enfant, mais le sentait-elle assez fermement pour
+avoir la force de résister à son oncle; et si cette force
+lui manquait, qu'obtiendrait-elle?</p>
+
+<p>Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était
+obligée de convenir que cet amour des mères pour
+leurs enfants qui engendre ces sacrifices, et ces héroïsmes
+dont parle la tradition, était bien faible en
+elle, si même il existait, et que ce qu'elle trouvait
+dans son coeur comme dans son esprit, c'était une
+sorte d'instinct vague, nullement un sentiment passionné.
+L'illusion n'était pas possible: sa vie serait
+manquée dans tout ce qui fait le bonheur de la femme:
+elle aurait eu un amant, sans l'amour; elle aurait un
+enfant sans la maternité.</p>
+
+<p>Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait
+régulièrement pendant qu'elle tournait ses tristes
+pensées, et si absorbantes qu'elles fussent, elles cédaient
+cependant aux distractions du voyage.</p>
+
+<p>Enfermée à Chambrais dans son appartement,
+elle fut toujours revenue au même point: la grossesse,
+l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte, mais le
+mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient
+pas ne pas la secouer.</p>
+
+<p>A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes
+après les autres eussent été éternelles à passer: au
+Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si remplies
+que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.</p>
+
+<p>A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par
+la fièvre et les tristes réflexions, eussent été terriblement
+longues: à Andermatt ou à la Furca, la fatigue
+les faisait courtes.</p>
+
+<p>Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé
+précisément à ce que Ghislaine ne se fatiguât point,
+et leurs promenades avaient été limitées en conséquence.
+Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises,
+elles avaient au contraire une heureuse influence
+sur son état général, il les avait peu à peu
+allongées.</p>
+
+<p>Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni
+chétive; élevée à la campagne dans la liberté du
+plein air, elle n'avait pas besoin de ménagements et
+de précautions qui eussent été indispensables à une
+Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter
+le chaud comme le froid, la pluie comme le soleil;
+qu'elle fît de l'exercice, elle mangerait; qu'elle se
+fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en mouvement,
+elle échapperait aux rêveries de la réflexion
+et du retour sur soi,&mdash;le point essentiel à obtenir.</p>
+
+<p>La réalité justifia ce raisonnement, non seulement
+elle mangea et elle dormit, mais encore les troubles
+et les malaises qui s'étaient manifestés en Hollande
+disparurent.</p>
+
+<p>Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils
+descendirent sur les lacs de la frontière italienne,
+puis en septembre ils commencèrent leur vrai voyage
+par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en
+novembre.</p>
+
+<p>Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que
+rien sur son visage ou dans son attitude provoquât
+la curiosité, et les personnes de leur monde qu'ils
+avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à
+Rome n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante:
+à la vérité, on pouvait trouver qu'elle portait
+des vêtements un peu larges, mais il y avait à cette
+tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait
+sans aller en chercher d'invraisemblables: la
+liberté du voyage, la chaleur et, plus que tout, le dédain
+de la toilette qui chez mademoiselle de Chambrais
+était notoire.</p>
+
+<p>Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer
+à ces rencontres et de disparaître, comme il
+était arrivé aussi pour M. de Chambrais de se débarrasser
+de son valet de chambre. Sans doute il avait
+pleine confiance dans ce vieux domestique attaché
+à son service depuis plus de vingt-cinq ans, mais
+cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre maître du
+secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller
+des travaux de peintures et d'appropriation dans
+l'appartement de la rue de Rivoli, Philippe fut donc
+renvoyé à Paris avec ordre de presser les ouvriers de
+façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier
+janvier.</p>
+
+<p>Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une
+soirée de beau temps, la mer devant être plus douce
+à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en voiture à
+travers les Calabres et le Sicile.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix
+de M. de Chambrais. Vingt ans auparavant, il avait fait
+un voyage en Sicile. A cette époque, il n'imaginait
+guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père,
+mais il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux
+de jeune premier et d'amoureux, et en visitant une
+petite ville des environs de Palerme, Bagaria, l'idée
+lui était venue qu'on serait là à souhait pour se
+cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux,
+à l'abri de toute surprise.</p>
+
+<p>Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui
+en était resté assez vivace pour s'imposer le jour où
+il s'était demandé dans quel pays Ghislaine trouverait
+un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile et
+à Bagaria.</p>
+
+<p>Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville
+dont son oncle lui avait tant parlé? Depuis trois mois
+la question s'était posée à chaque instant pour Ghislaine.
+Aussi quand l'heure de l'arrivée à Palerme
+approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau.
+Elle resta là assez longtemps, les yeux perdus dans
+les profondeurs bleues de l'horizon. Enfin un point
+plus sombre se détacha sur la ligne indécise où la
+mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le
+panorama verdoyant de Palerme se dressa devant elle
+montant du rivage jusqu'au cirque de montagnes
+grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard
+charmé qu'elle avait fixé sur lui.</p>
+
+<p>Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée;
+et quand elle se trouva installée dans une villa dont
+les jardins occupaient les pentes du Monte-Catalfano,
+elle éprouva un sentiment de tranquillité et de
+repos, presque de confiance. A la vérité, ces jardins,
+tout pleins d'ermitages, de ruines et de grottes avec
+des statues de personnages à figure de cire ou de
+bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules,
+mais qu'importait? ces «embellissements» n'avaient
+pas supprimé l'admirable vue de Palerme; pendant
+les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre là, enfermée
+ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se
+promener que les allées plantées d'orangers de ces
+jardins, cette vue lui ouvrirait au moins des échappées
+au dehors et cela suffirait.</p>
+
+<p>Cependant ces trois mois furent longs à passer et
+les promenades dans les jardins, pas plus que les
+contemplations de la mer n'auraient suffi pour les
+remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait
+trouvé moyen de les couper de temps en temps.</p>
+
+<p>Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un
+médecin depuis leur départ de Paris n'existaient
+plus, au contraire, il en trouvait de toutes sortes,
+pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités
+dont depuis trop longtemps il portait le poids
+tout seul. En l'habituant peu à peu à ce médecin,
+Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au moment
+décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un
+point que lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.</p>
+
+<p>Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile
+ni sous son vrai nom, ni avec son titre; mais il suffisait
+de le voir pour comprendre que c'était un client
+sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi
+quand il avait demandé à un médecin de Palerme,
+réunissant à peu près les conditions de savoir et d'âge
+qu'il voulait, de venir une fois par semaine à Bagaria,
+avait-il vu sa proposition acceptée avec empressement.</p>
+
+<p>Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant
+plus de précautions qu'elle devait garder l'enfant
+pendant plusieurs années. On trouva une femme de
+pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait certaines
+garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit:
+jeune encore, superbe de force et de santé,
+elle avait déjà eu cinq enfants; sans être à son aise,
+elle n'était point misérable, et sa maisonnette, bâtie
+au bord de la mer, était plus propre que celles de ses
+voisins.</p>
+
+<p>Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir
+elle-même et dont elle surveilla l'exécution pièce
+par pièce, sans que son oncle s'en fâchât: certes, il
+lui déplaisait de voir en elle le développement d'un
+sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il
+était bon qu'elle s'occupât à quelque chose.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>M. de Chambrais était depuis trop longtemps
+éloigné de Paris pour ne pas vouloir rentrer en
+France aussitôt que possible, il le voulait pour lui,
+car les journées commençaient à être terriblement
+longues; et il le voulait aussi, il le voulait surtout
+pour Ghislaine dont l'absence avait duré
+quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait,
+lors de leur départ, fixé pour leur voyage. Mais avant
+de se mettre en route il fallait être certain à l'avance
+qu'elle pourrait sans danger supporter les fatigues de
+la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris
+celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en
+rentrant à Chambrais personne ne pût trouver en elle
+le plus léger indice qui permît un soupçon.</p>
+
+<p>&mdash;Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes
+les fois que le médecin venait à Bagaria.</p>
+
+<p>Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné
+une partie de la vérité, et il était trop italien pour ne
+pas accepter tout ce que le comte lui demandait ou
+lui disait: on lui avait donné une jeune femme à soigner
+et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme;
+on l'avait prié de déclarer l'enfant comme né de père
+et de mère inconnus, il avait fait cette déclaration
+sans laisser paraître la plus légère surprise, et de
+cette enfant&mdash;une fille&mdash;il avait voulu être le
+parrain avec sa femme pour marraine; on le chargeait
+d'envoyer toutes les semaines à Paris, poste
+restante, à de certaines initiales, un bulletin de
+la santé de l'enfant, il trouvait ces précautions
+toutes naturelles et ne s'offusquait pas qu'on les
+prît avec lui; jamais d'opposition, de contradiction,
+de suspicion:&mdash;«Vous voulez? rien de plus facile,
+et avec le plus grand plaisir, très heureux de vous
+êtes agréable.»</p>
+
+<p>Cependant sur cette question du départ de Ghislaine,
+il avait pour la première fois résisté.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends votre désir de rentrer en France, je
+dirai même que je le partage, certainement la Sicile est
+un pays admirable et Palerme est une belle ville, mais
+la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, les
+relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous
+voir partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder
+toujours. Mais il ne faut rien risquer, rien compromettre.
+Certainement, les choses se sont passées pour
+madame votre fille&mdash;il avait toujours appelé Ghislaine
+«Madame votre fille»&mdash;d'une façon extraordinairement
+providentiellement favorable. D'abord
+nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
+aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions
+en usage en Angleterre, et que notre charmant
+sujet a bien voulu adopter, sans aucune fatigue
+pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des
+plus régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui
+enfin le rétablissement s'opère si bien, que j'ai la certitude
+que si dans six mois on me demandait d'examiner
+madame votre fille, moi médecin, je serais dans
+l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle
+n'est pas primipare.</p>
+
+<p>Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant
+ce point, mais il ne convenait pas à son adresse de
+laisser voir jusqu'où il allait dans ses paroles, aussi voulut-il
+tout de suite les expliquer de façon à ce que le
+comte pût les interpréter comme il voudrait:</p>
+
+<p>&mdash;En ne considérant que la question de beauté
+chez la femme, c'est quelque chose cela. On croit généralement
+que la grossesse et l'accouchement laissent
+des stigmates ineffaçables; mais c'est là une opinion
+des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins.
+Sans doute il arrive quelquefois et même il arrive souvent
+que ces stigmates existent, mais il se produit aussi
+des cas où ils manquent absolument, et ce cas est
+celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de
+madame votre fille, si vous permettez, en différant
+votre départ de quelques semaines encore, qu'elle se
+rétablisse complètement.</p>
+
+<p>Comment résister? Après tout, quelques semaines
+de plus ou de moins étaient de peu d'importance
+pour lui, et puisqu'elles étaient décisives pour la
+santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
+voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et
+cette explication pouvait être donnée sans provoquer
+les interprétations.</p>
+
+<p>Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle
+avait demandé que la nourrice lui amenât sa fille tous
+les jours et quand elle avait commencé à sortir elle
+avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
+nourrice.</p>
+
+<p>De même que M. de Chambrais avait été peu
+satisfait du soin qu'elle mettait à la layette, de
+même et plus vivement il fut fâché de la voir
+donner à cet enfant des témoignages d'affection et
+de tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable les femmes ont-elles dans le coeur?
+Ne devrait-elle pas avoir pour l'enfant les sentiments
+qu'elle a pour le père?</p>
+
+<p>A mesure que le moment du départ approchait, les
+visites de Ghislaine chez la nourrice se faisaient de
+plus en plus longues: les premiers jours, elles n'avaient
+été que de quelques instants, mais peu à peu
+elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture
+qui l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher
+de venir la reprendre à une heure chaque fois plus
+reculée.</p>
+
+<p>On était en mars, et dans ce climat méditerranéen
+les journées étaient déjà chaudes sous un ciel radieux;
+quand le vent soufflait du sud ou de l'ouest il apportait
+le parfum et même les pétales des amandiers, des
+abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle
+plaine de Palerme si riche qu'on l'appelle la <i>Conca
+d'oro</i>. Ghislaine s'asseyait au bord du rivage à l'abri
+d'une touffe de figuiers et se faisait apporter sa fille
+qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la nourrice,
+heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à
+son ménage, ne venant que de temps en temps pour
+voir si l'enfant n'avait pas besoin d'elle.</p>
+
+<p>Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent
+joué à la maman avec ses poupées pour savoir
+comment on tient un bébé, et tout de suite sa fille
+s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans
+pleurer.</p>
+
+<p>Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel
+elle ne pouvait penser qu'avec horreur, c'était la
+sienne aussi, et cependant elle allait l'abandonner!</p>
+
+<p>Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à
+son oncle et qui l'avaient si douloureusement
+tourmentée lui revenaient avec plus d'intensité maintenant
+que cet enfant n'était plus un être vague,
+que son imagination se représentait difficilement.</p>
+
+<p>Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât,
+elle avait voulu qu'on le lui montrât; mais
+dans son état de prostration, elle l'avait à peine regardé,
+et le souvenir indécis qui lui en était resté était
+celui d'une petite masse de chair rouge fort laide.
+Puis revenant à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule,
+elle s'était dit que décidément ce qu'elle avait prévu
+se réalisait: elle n'avait point le sentiment de la maternité;
+et continuant son examen, elle s'était dit
+aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi
+c'est le père aimé que la mère cherche et trouve dans
+son enfant, comment aimerait-elle celui-là?</p>
+
+<p>C'était donc par devoir plutôt que par tendresse
+qu'elle avait voulu que la nourrice le lui apportât tous
+les matins; la seconde fois, elle ne l'avait pas vu moins
+laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus: que
+pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans
+toutes les directions, au hasard, sans paraître rien
+voir, ces lèvres qui ne s'ouvraient que pour sucer le
+lait resté dans les plis de la bouche ou pour crier?</p>
+
+<p>Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui
+prit un doigt dans sa petite main et le serra, en même
+temps ses joues se plissèrent et ses yeux vagues exprimèrent
+un sourire.</p>
+
+<p>Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête
+aux pieds, et fit sauter son coeur dans sa poitrine:
+cette caresse, la plus douce qu'elle eût reçue, ce sourire
+venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel
+qu'elle se croyait incapable d'éprouver.</p>
+
+<p>Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle.
+Le lendemain l'enfant suivit de ses yeux les
+mouvements que sa mère faisait pour la prendre; le
+surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça
+son nom:</p>
+
+<p>&mdash;Claude.</p>
+
+<p>Puis comme elle le répétait avec une intonation de
+tendresse, elle crut remarquer que la petite la regardait
+de ses yeux pâles en souriant, comme si c'était
+pour elle une agréable musique que cette voix qui
+la caressait; elle le répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Claude, Claude.</p>
+
+<p>Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps
+elle chercha à produire des sons qui, bien que n'arrivant
+pas à l'articulation n'en étaient pas moins pour
+Ghislaine une réponse.</p>
+
+<p>Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie
+expérimentale, n'était pas en état de décider ni même
+de se demander si ce sourire et ces sons étaient nés
+d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le produit
+d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait,
+lui souriait;&mdash;elles se comprenaient dans une
+langue plus éloquente que celle des savants, celle que
+la mère,&mdash;humaine ou bête, parle à son enfant et
+que l'enfant parle à sa mère.</p>
+
+<p>Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait
+de rester dehors, elle le passa au pied du
+figuier ou dans la cabane de la nourrice quand la
+pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
+d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui
+jouaient ou piaillaient.</p>
+
+<p>Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que
+le médecin autorisait enfin leur départ, elle demeura
+anéantie.</p>
+
+<p>&mdash;Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se
+méprenant sur la cause de son émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année
+dernière à pareille époque; à vrai-dire même, tu es
+peut-être en meilleure santé, fortifiée par ce bon air
+de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le
+plus léger soupçon.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi
+partir?</p>
+
+<p>&mdash;L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs
+une plus longue absence serait impossible à expliquer,
+elle n'a que trop duré. Je comprends que décidément
+j'ai eu tort de te laisser voir cette petite tous les jours.
+Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
+l'avait enlevée le premier jour, comme il était
+convenu, tu accepterais aujourd'hui notre départ sans
+penser à le retarder.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un
+certain point naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible?</p>
+
+<p>&mdash;A ce moment, cette enfant ne représentait pour
+moi qu'un sentiment confus, aujourd'hui elle est ma
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Dis qu'elle est celle de ce misérable.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas
+avoir un père, faut-il qu'elle n'ait pas de mère.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais ne pas l'abandonner.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Mais en restant près d'elle, en la gardant avec
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du
+pays que j'ai souci.</p>
+
+<p>&mdash;Et ta réputation, ton honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou
+mon honneur à ma fille? C'est la question que je me
+pose avec de terribles angoisses. Puisque je suis libre,
+qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger,
+sous le nom que vous avez pris en venant
+dans ce pays; ainsi le nom de Chambrais ne serait
+pas atteint.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre
+nom, ni envers moi. Si depuis bientôt un an je t'ai
+aimée et soutenue avec une tendresse paternelle, j'ai
+par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu
+en conviendras, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;De tout coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les
+mets en opposition avec la liberté dont tu parles:
+moi ton père, moi chef de famille, je ne permets
+pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse
+te pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de
+conduite que je t'ai imposée, je l'ai prise avec l'autorité
+que me donne l'expérience de la vie et j'en assume
+toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle de
+la désobéissance? Nous partons samedi à une heure;
+d'ici là tu décideras.</p>
+
+<p>&mdash;N'admettez pas un seul instant la pensée que je
+puisse vous désobéir, nous partirons samedi.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait
+t'empêcher de te suicider. Maintenant que ta
+résolution est prise, comprends que pas plus que toi
+je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici
+tant que les soins de sa nourrice lui seront nécessaires;
+puis je viendrai la chercher et l'amènerai en
+France, près de Paris, où je pourrai la voir et la surveiller.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais,
+lady Cappadoce voulut arranger avec elle la reprise
+des leçons, telles qu'elles avaient lieu avant le départ
+pour la Hollande, et dresser tout de suite un
+horaire immuable: elles étaient la justification de
+son pouvoir, ces leçons, aussi y tenait-elle.</p>
+
+<p>Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui
+avaient donné leurs heures; quant à Nicétas, il avait
+quitté Paris pour l'Amérique du Sud, le Brésil, la
+Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les
+journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert;
+il faudrait donc le remplacer, ce qui, d'ailleurs,
+serait facile; elle s'était entendue à ce sujet
+avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois
+du plus grand talent.</p>
+
+<p>Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul
+fait de l'installation de M. de Chambrais au château,
+les habitudes d'autrefois se trouvaient changées du
+tout au tout; c'était le comte qui était le maître
+désormais et tout devait être subordonné à son agrément;
+on ne pouvait pas lui imposer la vie de travail
+et de retraite d'autrefois qui, seule, permettait d'assurer
+la régularité des leçons; le sacrifice qu'il faisait
+en abandonnant Paris était assez grand pour
+qu'on lui en fût reconnaissant sans marchander, et
+pour cela il fallait l'amuser, le distraire et se remettre
+entièrement à sa disposition, en étant toujours
+prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il
+lui plairait d'aller, à recevoir qui il voudrait inviter.</p>
+
+<p>Lady Cappadoce avait été positivement renversée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les leçons....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je
+pusse peut-être employer mon temps autrement.
+J'aime le travail, au moins certaines études, et je
+serai toujours heureuse de leur donner les heures
+dont je pourrai disposer: ainsi nous verrons à nous
+entendre avec M. Lavalette et M. Casparis....</p>
+
+<p>&mdash;Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert?
+interrompit lady Cappadoce, poussée par la passion
+musicale.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai
+seule quand l'envie m'en prendra; plus tard,
+nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
+d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront
+pas mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;La musique ne le gênerait pas plus que la littérature
+ou la sculpture.</p>
+
+<p>Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être l'ennuierait-elle davantage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique,
+dit lady Cappadoce avec un mélange d'aigreur
+et de compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois donc la lui éviter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux
+arrangements?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous
+serai reconnaissante de les faciliter.</p>
+
+<p>Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces
+nouveaux arrangements, au moins était-ce lui qui,
+sans en avoir l'air, les avait inspirés à Ghislaine.</p>
+
+<p>Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils
+avaient parlé de leur retour en France, et que M. de
+Chambrais avait annoncé son intention de se fixer
+au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans doute
+elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse,
+mais connaissant les goûts mondains de son
+oncle, elle ne pouvait pas ne pas se demander comment
+il s'habituerait à la vie de la campagne monotone
+et régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois
+accepter cette existence, peu faite pour lui, c'était
+sous le coup de la nécessité; mais à quelques pas de
+Paris, comment la supporterait-il?</p>
+
+<p>Franchement, et après l'avoir remercié avec une
+effusion toute pleine de gratitude émue, elle lui avait
+fait part de ses scrupules.</p>
+
+<p>C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait,
+et savait qu'elle n'était pas de caractère à ne penser
+qu'à elle égoïstement, l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement la vie des champs n'est pas précisément
+pour me plaire, mais pourquoi veux-tu que
+cette vie soit fatalement monotone, régulière et retirée?
+ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.</p>
+
+<p>&mdash;Comment serait-elle autre?</p>
+
+<p>&mdash;En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis
+que tu as perdu ton père, et ta mère, parce que tu
+n'étais qu'une petite fille; mais l'âge est venu; tu
+n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu
+es émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu
+pas quelquefois au château d'anciens amis, des
+membres de notre famille, des camarades à moi,
+qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement
+fermée, et égaieraient cette monotonie?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc possible?</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est dans ta position, quand on a ton
+nom, tout est possible, et tout est faisable; il n'y a
+qu'à vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tout ce qui peut vous être agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne
+suis pas si exigeant pour les plaisirs que tu l'imagines;
+j'avoue que Chambrais tout nu n'est pas très
+récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent.
+Et d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera
+pour toi aussi.</p>
+
+<p>C'était dans ce dernier mot que se trouvait la
+raison déterminante qui avait suggéré l'idée de M. de
+Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il n'avait prononcé
+qu'une seule fois le nom du comte d'Unières,
+et au trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait
+compris qu'elle croyait que le mariage dont il l'avait
+entretenue était maintenant à jamais impossible, ce
+qui était pour elle une douleur d'autant plus grande
+qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait
+vivement ce mariage. Qu'il essayât de lui prouver
+qu'elle se trompait, il ne réussirait point à ébranler
+un sentiment contre lequel les raisonnements les
+plus adroits seraient sans influence, précisément par
+cela même que c'était un sentiment: elle se jugeait
+indigne de d'Unières, et rien de ce qu'il dirait en ce
+moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien à
+dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.</p>
+
+<p>De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais
+moins triste: d'Unières que, dans les circonstances
+présentes il était impossible d'inviter seul, viendrait
+avec les autres amis, et l'amour ferait le reste: la
+première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la
+seconde le serait un peu moins: elle désirerait, elle
+attendrait la cinquième ou la sixième.</p>
+
+<p>Alors il serait temps de revenir au projet de mariage,
+et il aurait deux alliés: le comte d'abord, Ghislaine
+ensuite; comment ne gagnerait-il pas la bataille?</p>
+
+<p>Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il
+avait été de s'imaginer que l'émancipation lui donnerait
+cette liberté.</p>
+
+<p>Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui
+communiqua le nom du comte d'Unières, elle ne fut
+pas maîtresse de retenir une exclamation douloureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez invité M. d'Unières!</p>
+
+<p>Il évita de la regarder.</p>
+
+<p>&mdash;M'était-il possible de faire autrement?</p>
+
+<p>&mdash;Mais après ce qui s'est passé....</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement sa demande et ce qui s'est passé
+qui m'obligeaient à l'inviter. Depuis notre départ
+pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de lui, mais tu
+dois comprendre qu'au point où en étaient les choses,
+nous ne pouvions pas entreprendre un voyage en
+Hollande, et surtout celui d'Italie, sans que je lui
+donne des explications.</p>
+
+<p>&mdash;Des explications?</p>
+
+<p>&mdash;Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage,
+je lui avais écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris,
+son élection faite, nous examinerions ce projet
+qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand
+contentement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment
+lui tenir un autre langage? Il désirait t'épouser,
+tu étais favorable à sa demande, moi-même je souhaitais
+ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez,
+je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous
+sommes partis, il fallait une explication, ou bien
+nous paraissions nous sauver pour rompre.</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce pas le mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas
+cette injure, et je n'étais pas en disposition d'en faire
+à un homme tel que lui, que j'estime et que j'aime.
+Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage par
+ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte.
+Depuis, nous sommes restés en correspondance;
+il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a parlé de
+toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous
+rentrons, la première personne que je dois voir, c'est
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous
+aviserons.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure qu'il m'est très pénible de me
+trouver avec M. d'Unières.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le
+savoir; mais cette impression pénible se calmera et
+passera....</p>
+
+<p>Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut:
+Avez-vous donc l'intention de l'inviter souvent? mais
+elle le retint, ne voulant pas paraître intervenir
+dans le choix des invités de son oncle.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que
+M. d'Unières vous entretienne des intentions qu'il
+avait il y a un an?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je répondrai ce que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des
+tiennes; mais puisque tu trouves qu'il est impossible,
+je le dirai; seulement ce ne sera pas dans ces
+termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas être
+devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons
+et je n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant
+bien que mal par des échappatoires; les médecins
+conseillent de ne pas te marier trop jeune; enfin je
+gagnerai du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra toujours se prononcer à un certain
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on
+ne veut pas de lui et qu'alors il se retire.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne se retire pas?</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment
+sérieux, profond, et dans ce cas ce sera à toi
+de voir comment tu veux répondre à cet amour. Mais
+pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper
+de cela. En vertu de certaines idées, dont je sens
+toute la force, tu crois devoir renoncer à ton mariage
+avec d'Unières....</p>
+
+<p>&mdash;Avec lui et avec tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne
+romps pas ce mariage brusquement, parce que je ne
+pourrais le faire qu'en te compromettant ou en blessant
+d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.</p>
+
+<p>Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement
+qu'il fut question entre M. de Chambrais et le comte
+d'Unières, et les raisons les meilleures s'enchaînèrent
+pour le justifier:</p>
+
+<p>Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement
+ce projet de mariage, c'était d'abord par estime
+et par amitié pour le mari qui se présentait, et
+ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine
+était parfaitement en âge de se marier. Mais
+quand l'indisposition qui avait nécessité leur voyage
+en Italie l'avait mis en relations avec des médecins,
+il était revenu sur cette opinion.</p>
+
+<p>S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient
+se marier à dix-huit ans et même à seize, il
+en est d'autres pour lesquelles les mariages précoces
+sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux
+fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet
+développement qui, pour la Française, n'a lieu
+qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. Sans doute,
+Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant
+elle se trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable
+qu'on attendît ses vingt-trois ans pour la
+marier, cependant, plus ce mariage serait retardé,
+mieux s'en trouverait sa santé.</p>
+
+<p>A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait
+une autre de l'ordre moral non moins grave pour
+M. de Chambrais.</p>
+
+<p>S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le
+comte d'Unières, il ne voulait cependant pas la marier
+à lui tout seul, et sans que par un choix librement
+fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand
+on ne connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde?
+En ce moment Ghislaine accepterait un mari des
+mains de son oncle, elle ne le prendrait pas elle-même&mdash;ce
+que justement il voulait. De là la vie
+nouvelle qu'il avait adoptée: elle verrait, elle comparerait,
+et quand elle se déciderait, ce serait en connaissance
+de cause.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais
+en serrant la main de d'Unières, après ces explications,
+le mariage dépend de vous et est entre
+vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains
+indices, j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et
+personne n'est dans de meilleures conditions que
+vous.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le
+seul homme qui pût faire revenir Ghislaine sur sa résolution:
+qu'il ne réussit pas et qu'elle s'obstinât dans son
+idée, qu'elle n'était pas digne de se marier, elle en arriverait
+un jour à reconnaître Claude; à la vérité,
+tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant
+des droits que lui donnait sa qualité d'oncle et surtout
+la tendresse de Ghislaine, empêcher cette honte,
+mais combien vivrait-il encore? Un jour elle serait
+libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.</p>
+
+<p>Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de
+la Chambre des députés, le comte d'Unières s'était
+déjà placé à la tête du parti royaliste. Son élection
+violemment contestée l'avait, dès son entrée à la
+Chambre, amené à la tribune; et aux premières
+phrases il s'était révélé orateur. Il était facile de contester
+ce qu'il disait, il était impossible de ne pas
+écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, abondante,
+imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue,
+avec des redites et des périodes inachevées,
+mais originale toujours, ne ressemblant pas plus à la
+phraséologie vague des avocats, qu'à la platitude
+courante des gens d'affaires, pleine d'emportement,
+d'élan, passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions
+littéraires, ni le bon goût, ni la correction,
+n'ayant d'autre souci que d'entraîner les esprits et
+d'ébranler les coeurs.</p>
+
+<p>On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation,
+charmé bien vite, et son élection, qui pouvait
+être cassée dix fois, avait été validée. Ce fort et ce violent,
+qui était aussi un timide, serait probablement
+resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès
+l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours
+il s'était montré l'homme de son début.</p>
+
+<p>Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes
+pour se faire aimer, mais d'Unières n'était pas
+passionné seulement dans ses discours, et les passionnés
+enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par
+sa propre flamme met le feu à votre esprit et à votre
+coeur; avec cela beau garçon, d'une élégance simple,
+d'une distinction affable, tendre comme une femme,
+il entraînerait Ghislaine.</p>
+
+<p>Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse,
+pour l'avoir rencontré trois fois, elle avait
+été à lui; maintenant, quoi qu'elle voulût, elle ne se
+reprendrait pas: et la preuve de l'influence qu'il
+exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé
+paraître, en le voyant sur la liste des invités: indifférent,
+elle n'eût pas craint de se trouver avec lui.</p>
+
+<p>Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur
+de Ghislaine, M. de Chambrais avait compris que ce
+qui, pour beaucoup, causait cet émoi, était la crainte
+que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi
+eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans
+une prudente réserve, mais comment lui adresser
+cette recommandation quand les choses avaient été
+menées à un point si avancé l'année précédente, et
+quand il lui disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu
+entrer dans des explications telles que le mieux encore
+était de s'en remettre au tact de d'Unières qui
+n'avait nullement les allures d'un vainqueur.</p>
+
+<p>Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité
+comme les autres, d'Unières, rien de plus; pas un
+seul instant il ne parut vouloir accaparer Ghislaine
+comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le déjeuner,
+on se promena en voiture dans les jardins et dans
+le parc, il loua discrètement ce qu'on lui montrait et
+ce qu'il voyait pour la première fois, sans que rien
+dans son attitude ou ses paroles pût donner à supposer
+qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un
+jour. S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient
+sortis des mains de Le Nôtre, ces charmilles en portiques,
+ces ifs et ces cyprès taillés à l'antique mode,
+ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,
+Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient
+les allées et les pièces d'eau, c'est que, plus que tout
+autre peut-être, il était l'homme de la tradition; ce fut
+ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant
+trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne
+parla que des oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en
+Italie et il en parla bien, très simplement, sans
+aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et
+les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que
+Ghislaine trouva juste, pensant en tout et sur
+tout comme il pensait lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités
+partis, il fut seul avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir
+d'Unières; n'a-t-il pas été parfait?</p>
+
+<p>Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré
+d'une grande discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est
+parfait en tout.</p>
+
+<p>Une fois encore elle retint le mot qui lui montait
+aux lèvres et qui était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion
+de le connaître mieux. Mais elle ne voulait pas
+gêner son oncle dans ses relations. Et en même temps
+elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât
+franchement, qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir
+d'Unières, et son oncle assurément la presserait de
+questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à distance
+s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait
+renoncé à se marier? Au contraire, s'il ne lui était
+pas indifférent, pourquoi s'obstinait-elle à ne pas l'accepter
+pour mari? Il serait imprudent qu'elle laissât
+lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons
+qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas
+prise sur lui qui ne comprenait pas et ne comprendrait
+jamais que la naissance de Claude fût un empêchement
+à ce mariage qu'il voulait.</p>
+
+<p>Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent
+qu'il plut à son oncle, non seulement à Chambrais
+où il n'y eut pas de réunion sans lui, mais encore
+à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes
+les fois qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra,
+et tous les vendredis à l'Opéra, où son oncle se fit céder
+une loge par un de ses amis.</p>
+
+<p>Ce fut un événement parisien quand, le dernier
+vendredi de mai, on vit paraître dans une loge de
+premier rang une jeune fille en robe de crêpe blanc,
+avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration
+et d'envie à plus d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle était cette jeune fille que le comte de
+Chambrais accompagnait, et qu'on voyait pour la
+première fois à l'Opéra?</p>
+
+<p>Un murmure courut de loges en loges; ceux qui
+connaissaient le monde affirmaient que c'était la
+nièce du comte, la princesse Ghislaine; d'autres contestaient,
+n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,
+ni ne l'ayant jamais rencontrée.</p>
+
+<p>Le collier trancha le différend; des femmes d'un
+certain âge, qui avaient été en relations avec la mère
+de Ghislaine, reconnaissaient ce collier fameux par la
+beauté et la pureté des quatre cents perles qui le composaient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le collier des princesses de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle
+un bijou de cette importance?</p>
+
+<p>C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce
+bijou comme il avait exigé la robe décolletée, au
+grand étonnement et à la grande gêne de Ghislaine
+qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un
+de ses axiomes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit
+vingt fois que la toilette était la ressource des femmes
+qui ne peuvent pas avoir d'autre distinction?</p>
+
+<p>&mdash;Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou
+quand on ne doit pas se trouver dans son milieu;
+mais le soir, autre affaire.</p>
+
+<p>Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de
+donner ses autres raisons qui étaient qu'il voulait que
+Ghislaine fit sensation et que, quand le comte d'Unières
+viendrait dans sa loge, tout le monde eût les
+yeux tournés vers cette loge.</p>
+
+<p>Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers
+actes de l'<i>Africaine</i>, on ne parlait que du mariage de
+la princesse de Chambrais avec le comte d'Unières,
+et les journaux mondains du lendemain faisaient
+pressentir les fiançailles «d'une des plus nobles héritières
+du faubourg Saint-Germain avec le plus jeune
+et le plus en vue des hommes politiques du parti
+monarchique».</p>
+
+<p>Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady
+Cappadoce les lisait, non les français bien entendu
+pour lesquels elle avait le plus profond mépris, mais
+le <i>Morning Post</i> sans lequel elle ne faisait pas un pas,
+en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du
+jour, de la veille et même de l'avant-veille, soigneusement
+pliés sous le bras gauche, les serrant sur son
+coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle
+les finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la
+trace, comme si elle avait pris soin de jalonner son
+passage.</p>
+
+<p>Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut
+surprise un matin de voir entrer lady Cappadoce brandissant
+d'une main agitée un numéro du <i>Morning Post</i>,
+et elle crut, tant était vive l'agitation de sa gouvernante,
+que celle-ci venait de trouver dans le journal
+la nouvelle qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en
+riant, mais lady Cappadoce se fâcha:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est
+pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.</p>
+
+<p>Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques
+lignes du <i>Morning Post</i> en le lui mettant devant les
+yeux.</p>
+
+<p>C'était la nouvelle des journaux parisiens que le
+journal anglais reproduisait, mais en la précisant, sinon
+pour Ghislaine, qui restait «l'une des plus nobles
+héritières du faubourg Saint-Germain», au moins
+pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes
+politiques du parti monarchique», qui était nommé
+tout au long.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage
+par un journal? demanda lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de
+cette façon?</p>
+
+<p>Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant
+que son cher <i>Morning Post</i> pût annoncer une
+nouvelle fausse, lui si exact, si méthodique pour tout
+ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura été trompé par quelque journal français,
+répondit lady Cappadoce en jetant sur son cher <i>Morning
+Post</i> un regard attendri; alors, ce n'est pas
+vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Convenez que cette intimité avec M. d'Unières
+est bien faite pour susciter ces bruits de mariage.</p>
+
+<p>Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente,
+lady Cappadoce continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle
+soit fausse. Vous connaissez mon opinion sur les
+mariages précoces: ils sont rarement heureux, très
+rarement. Et comment en serait-il autrement? Un
+mariage doit être réfléchi. Un mari doit être choisi,
+et non pris au hasard. Ce n'est pas quand elle ne connaît
+ni le monde, ni la vie, qu'une jeune fille, qu'une
+toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse entraîner
+par des considérations futiles: un nez bien
+dessiné, une barbe soyeuse, des yeux tendres. Certainement,
+le nez de M. d'Unières est d'une belle ligne,
+sa barbe est charmante, mais après?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il a autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de son rôle politique que vous voulez parler?
+Il faudrait voir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre
+ne dit pas ce qu'il vaut?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs
+qui étaient de pauvres caractères.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que justement le caractère chez M. d'Unières
+est à la hauteur du talent.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait
+parler de lui sur ce ton, personne ne croirait que cette
+nouvelle est fausse.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement,
+de façon à en rester là.</p>
+
+<p>Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce,
+dont le but ne se trahissait que trop visiblement, elle
+ne l'était pas moins contre elle-même. Au lieu de
+défendre M. d'Unières et de confesser maladroitement
+ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter
+sa gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci
+le voyait?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Depuis longtemps déjà tout le monde admettait
+que le comte d'Unières était le fiancé de la princesse
+de Chambrais, tout le monde parlait de leur mariage,
+et c'était un étonnement que la date n'en fût pas
+encore fixée; cela était si bien accepté que quelques
+prétendants, qui avaient pensé un moment à se mettre
+sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon persévérer,
+puisque le choix était arrêté!</p>
+
+<p>Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une
+parole d'amour ne s'était encore dite entre eux, bien
+que l'assiduité de d'Unières se fût continués aussi
+constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas
+manqué une seule des réunions de chasses en plaine
+que le comte avait organisées à l'automne, ni celles
+des chasses à courre qui les avaient remplacées en
+hiver.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à
+une femme qu'on l'aime; c'est même rarement de
+cette façon que les duos d'amour commencent, et on
+n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus
+rien à s'apprendre.</p>
+
+<p>Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois
+il lui avait semblé qu'elle était disposée à l'écouter
+et même à lui répondre, et toujours à l'instant
+où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté,
+voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson,
+et que si elle s'était abandonnée quelques secondes
+auparavant, déjà elle s'était reprise.</p>
+
+<p>Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement,
+n'étaient pas exclusivement féminines, et avaient des
+causes que d'autres plus experts que lui dans les
+choses du coeur devineraient sans doute, mais qui,
+lui échappaient.</p>
+
+<p>A la longue, la situation était devenue difficile pour
+lui, et même jusqu'à un certain point ridicule,
+croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé ne pouvant pas se
+prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus
+franchement.</p>
+
+<p>A bout de patience, il se décida à s'en expliquer
+avec M. de Chambrais qui, de son côté, paraissait ne
+pas comprendre que les choses en fussent toujours
+au même point, sans avancer d'un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien
+voulu me dire de me faire aimer, et vous avez ajouté,
+avec la bienveillance que vous m'avez toujours
+témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne
+n'étant dans de meilleures conditions que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes
+raisons sont même plus fortes aujourd'hui qu'elles ne
+l'étaient à ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle
+Ghislaine que je la demande en mariage, elle
+vous répondra qu'elle m'accepte?</p>
+
+<p>Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément
+c'était que, s'il adressait cette demande à
+Ghislaine dans ces termes, la réponse qu'il obtiendrait
+serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il
+avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire
+qu'elle ne pouvait pas plus se marier maintenant
+qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. Il fallait
+donc tourner cette difficulté.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des
+sentiments d'estime et même de tendresse qu'aucun
+homme ne lui a inspirés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis
+un an, je ne vous ai pas vus ensemble sans vous
+observer, et tout ce que j'ai pu remarquer m'a donné
+cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il
+est question de vous entre elle et moi n'a fait
+que confirmer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous
+dire avec quelle joie profonde je reçois vos paroles,
+je crois que le moment est venu de lui adresser ma
+demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.</p>
+
+<p>Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva,
+ce fut une gêne inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce
+mariage, il ne me reste plus qu'à lui demander le
+sien. Aussi bien la situation dans laquelle nous nous
+trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps,
+pas plus pour nous que pour le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, répondit le comte, cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons
+dont vous m'avez parlé l'année dernière pour
+retarder cette date existent encore; mais je demande
+une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la
+certitude de devenir le mari de mademoiselle Ghislaine,
+que je puisse me présenter ouvertement comme
+son fiancé, et j'attendrai.</p>
+
+<p>Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais,
+qui se voyait mis au pied du mur, se demandait
+comment sortir de là; ce dernier mot lui ouvrit un
+moyen:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il,
+pouvez-vous aborder cette question de délai avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, c'est difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour
+moi aussi il est difficile de lui en parler, mais enfin
+moins qu'il ne le serait pour vous; vous voulez une
+réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander,
+je ne traiterai que le point du mariage et
+ne vous enlèverai pas la joie de lui dire votre amour.</p>
+
+<p>Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme
+pour d'Unières, que trop duré, il fallait en sortir;
+rien à attendre de bon à la prolonger, au contraire
+tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était
+grande et la responsabilité lourde pour lui.</p>
+
+<p>C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et
+on pouvait craindre de la perdre si le terrain n'était
+pas bien choisi; avec une volonté résolue comme
+celle de Ghislaine, avec un coeur féru de certaines
+idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien
+rencontrer une invincible résistance.</p>
+
+<p>Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps
+de son retour de Paris à Chambrais, où il trouva
+Ghislaine seule au travail dans l'atelier de sculpture
+qu'elle avait fait aménager en ces derniers temps, en
+prenant pour cela une ancienne orangerie.</p>
+
+<p>D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et
+regarda le groupe de chiens qu'elle était en train de
+modeler, un tablier de serge passé par-dessus sa
+robe, les mains pleines de terre glaise.</p>
+
+<p>Il lui adressa quelques encouragements aimables
+comme à l'ordinaire, puis il lui nomma quelques-uns
+de ses amis qu'il avait invités pour une partie de
+pêche.</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.</p>
+
+<p>Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de
+celui qui était toujours le sien lorsqu'il parlait de
+d'Unières.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, autant que tu l'apprennes de moi
+que d'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant
+l'ébauchoir en l'air, en regardant son oncle.</p>
+
+<p>&mdash;La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne
+d'Unières... il se marie.</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés
+sur elle, il la vit pâlir, le visage se contracta,
+elle ferma les yeux en chancelant, mais déjà il était
+près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans
+ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi,
+pardonne-moi.</p>
+
+<p>En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un
+fauteuil où il l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et
+regarda sans se rendre compte tout de suite de ce
+qui s'était passé.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi
+de l'avoir employé. Il fallait bien t'amener
+à avouer ton amour....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce
+que je t'ai dit se trouve vrai, il se marie puisque tu
+l'aimes.</p>
+
+<p>Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle,
+que je ne puis pas être sa femme.</p>
+
+<p>C'était une discussion à soutenir, mais maintenant
+M. de Chambrais ne la redoutait point: le coup
+avait ouvert une brèche par où il devait emporter
+toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas digne de lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je la jeune fille qu'il suppose?</p>
+
+<p>Il eut un geste d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle de façon de juger la vie quand on
+ne la connaît pas. Assurément il n'est pas dans mon
+intention de t'enlever tes illusions sur le monde, en
+te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il
+faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons
+quelquefois pour ne pas exagérer, il arrive quelquefois
+qu'une jeune fille commet une faute, tu entends,
+commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité
+d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point?
+S'il en était ainsi je t'assure que la statistique du
+mariage serait changée. Quelle faute as-tu commise,
+toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable?
+Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton
+esprit, occupé ton coeur? As-tu une légèreté de conscience,
+une imprudence de conduite à te reprocher?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois
+plus la jeune fille, la chaste jeune fille que étais il
+y a deux ans? A-t-elle laissé une souillure dans ton
+âme? une trace quelconque en toi?</p>
+
+<p>&mdash;Une honte dans ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant
+à vouloir toujours partir du même point tu
+arrives à l'absurde: que tu aies participé à ce qui,
+s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je
+t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant
+soit connue, tu ne serais que juste encore en disant
+qu'elle te couvre de honte. Mais rien de tout cela
+n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de
+l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la
+honte? Notre brave médecin de Palerme me disait
+quand nous avons quitté Bagaria que tu étais la plus
+jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais
+la vie, j'affirme en mon âme et conscience que tu en
+es la plus honnête, ne peux-tu pas me croire?
+D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de devenir
+sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien?
+Mais alors ce serait folie. Réfléchis à cela. Songe que
+si, sous l'influence de cette folie, tu refusais d'Unières,
+on chercherait la cause de ce refus inexplicable, on
+chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et
+sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu
+parles.</p>
+
+<p>Elle resta un moment silencieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des
+devoirs envers vous, la tendresse, la reconnaissance
+me le disent tous les jours, mais j'en ai d'autres
+aussi....</p>
+
+<p>&mdash;Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute,
+et tu comprendras que l'intérêt même de cette petite
+te conseille ce mariage. Tant que je serai de ce
+monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher
+de toi cette enfant et ne pas la traiter comme ta
+fille. Quand je serai mort, l'honneur de notre nom
+me remplacera et tu ne feras pas cette honte à notre
+maison; tu passeras donc une vie misérable dans la
+lutte, tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse
+d'Unières et j'installe Claude ici avant deux mois.</p>
+
+<p>&mdash;Ici!</p>
+
+<p>&mdash;Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant
+cesse de l'être du jour où tu es protégée contre une
+imprudence ou un coup de tête maternel par ton
+amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je
+veux donc te la rendre, et je te la rends, en effet.
+Voici comment je l'amène à Chambrais. Ton garde
+Lureau ne peut décidément plus faire aucun service;
+pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont
+je t'ai parlé, Dagomer, qui, en défendant ma chasse
+de la Brie, s'est fait casser un bras et une jambe par
+les braconniers; c'est un honnête garçon qui m'est
+dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire
+une excellente nourrice. Nous installons Dagomer à
+la place et dans le pavillon de Lureau, et ils amènent
+avec eux et leurs autres enfants une petite fille qui
+leur a été confiée... la tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez....</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné
+cet arrangement pour enlever ton consentement.
+Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu visites
+tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit
+ses devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce
+temps, je vais à Palerme, je ramène Claude, je la
+confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand tu
+reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant
+que nous l'envoyions à Paris pour son éducation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout
+cela se réalise, tu fais d'un mot notre bonheur à tous
+le sien, le tien, le mien et celui de Claude.</p>
+
+<p>Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait
+pour lire en elle, il la vit frémissante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce
+malheur que tu veux prévoir, il ne pourrait arriver
+que si tu t'abandonnais, et tu ne t'abandonneras pas,
+puisque tu aimeras ton mari.</p>
+
+<p>Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table
+sur laquelle se trouvaient un encrier et une plume.</p>
+
+<p>&mdash;J'écris la dépêche, dit-il.</p>
+
+
+<p><b>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE</b></p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<H2>TROISIÈME PARTIE</H2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de
+Ghislaine; et ces dix années avaient passé pour elle
+comme pour son mari rapides, légères, embellies de
+tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du
+rang peuvent donner de joies et de confiance.</p>
+
+<p>Elle aimait son mari d'un amour passionné.</p>
+
+<p>Le comte idolâtrait sa femme.</p>
+
+<p>Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait
+dans un état d'enthousiasme qui mêlait toujours
+à leur tendresse une part d'exaltation.</p>
+
+<p>Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude
+du mariage, mais ils n'en connaissaient pas le calme.</p>
+
+<p>Une séparation de quelques jours exigée par les
+nécessités de la politique les angoissait comme un
+malheur; pendant ces séparations ils s'écrivaient des
+lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse passionnée,
+et jamais il ne revenait d'une absence sans
+qu'elle courût au-devant de lui et sans que leur premier
+regard, leur première étreinte ne leur donnassent
+un vertige.</p>
+
+<p>Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même
+éducation; ils n'étaient vraiment qu'un, se comprenant
+avec le geste le plus fugitif, avec un regard, exprimant
+bien souvent ensemble la même pensée, en se
+servant des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler
+pour l'autre avec la certitude à l'avance d'un accord
+parfait.</p>
+
+<p>Il lui contait tout, la faisait partager ses projets
+politiques, discutait avec elle, prenait son avis, la
+consultait pour les plus grandes comme pour les plus
+petites choses, et s'il ne pouvait pas toujours se
+conformer à ce qu'elle lui avait conseillé&mdash;ce qui
+était rare d'ailleurs&mdash;il s'en excusait avec des
+paroles d'amour et de respect.</p>
+
+<p>Ce sentiment de respect dominait dans leur
+moindres rapports; c'était mieux qu'en égale qu'il la
+traitait, c'était en supérieure: elle se montrait en
+tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée,
+d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait
+tant de confiance dans son esprit, tant de foi dans
+son coeur!</p>
+
+<p>Chambrais était leur résidence favorite pour
+plusieurs raisons, dont la principale était qu'ils s'y
+trouvaient plus étroitement unis; et leur séjour s'y
+partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour
+le repos et l'intimité; l'automne et le commencement
+de l'hiver, pour le monde et les grandes réceptions.</p>
+
+<p>Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient
+alors deux mois en vrais amoureux, un peu sauvages,
+que quelques amis de choix venaient seulement
+troubler de temps en temps, car ces visites étaient
+limitées par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir,
+sans avoir été sérieusement distraits, à la solitude
+qui leur était chère et dont ils tiraient de si profondes
+jouissances.</p>
+
+<p>C'était à cette époque que les grands ombrages du
+parc s'emplissaient de leurs tendres causeries. La
+rosée à peine bue par le soleil, alors que le matin
+avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée
+de flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant
+au bras de son mari, ils partaient pour une promenade
+souvent lointaine.</p>
+
+<p>Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes
+ils regardaient comme un plaisir, ils parlaient beaucoup
+d'eux, et toujours ces entretiens se terminaient
+par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur
+donnait un tel bonheur.</p>
+
+<p>Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait
+pris les deux mains de sa femme et, posant les yeux
+sur les siens, lui avait doucement murmuré qu'il
+faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle
+était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.</p>
+
+<p>Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et
+confuse:</p>
+
+<p>&mdash;Non, disait-elle, c'est trop.</p>
+
+<p>Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait
+son émotion et, dans le regard dont elle l'enveloppait,
+combien profondément il était aimé.</p>
+
+<p>Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner,
+fortifiés tous deux dans leur amour, contents de ce
+qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait en eux quelque
+découverte qui les flattait et leur donnait une
+nouvelle raison de s'aimer davantage.</p>
+
+<p>Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient
+ensemble pour Paris et il l'installait lui-même dans
+une tribune, puis quand il avait pris place à son banc
+aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
+vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de
+caractéristique qu'il savait qu'elle devait contester,
+ou approuver.</p>
+
+<p>Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et
+il comprenait la réponse qu'elle voulait.</p>
+
+<p>Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte d'Unières a la parole.</p>
+
+<p>Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui
+brûler les paupières; elle connaissait les points principaux
+de son discours, mais comment allait-il le
+prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
+interruptions et le boucan?</p>
+
+<p>Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une
+fois c'était par un tapage violent qu'on saluait la
+hardiesse de sa parole.</p>
+
+<p>Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans
+le royalisme le plus orthodoxe, mais, alors, reprenant
+sa liberté de conscience, il avait incliné vers une sorte
+de socialisme chrétien qui, dans ses élans populaires,
+provoquait parfois les applaudissements de l'extrême
+gauche en même temps qu'il consternait ses amis de
+la droite.</p>
+
+<p>Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on
+pouvait se demander chaque fois qu'il prenait la
+parole: de quel côté viendraient les applaudissements?
+Duquel les exclamations ou les huées?</p>
+
+<p>Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les
+yeux levés et tournés vers Ghislaine comme pour lui
+demander l'inspiration; peu à peu le silence s'établissait
+et il commençait.</p>
+
+<p>Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses
+paroles, se perdant au milieu du tumulte, n'arrivaient
+pas jusqu'à elle; mais aussi quand la Chambre entière
+restait attentive, quelle fierté!</p>
+
+<p>Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur
+coupé, ils se tassaient l'un contre l'autre, elle le serrait
+dans ses bras, mettant toute sa gloire dans cette
+étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils faisaient
+une belle politique, celle qu'ambitionnait leur
+coeur et que le comte mettait en pratique sans autre
+souci que celui de satisfaire sa conscience.</p>
+
+<p>Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on
+citait chez tous dans leur monde: leur amour; la
+beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le talent du
+mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.</p>
+
+<p>Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur
+genre de vie, à la campagne comme à Paris, était
+princier et fastueux, digne de leur fortune et de leur
+rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain
+de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre
+utile où la comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur
+existence dans les plus petits détails était l'application
+même de leurs principes.</p>
+
+<p>Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il
+fallait que ceux qui les entouraient, qui dépendaient
+d'eux eussent leur part de cette fortune: c'était loin,
+très loin que leur responsabilité s'étendait à cet
+égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés,
+relevés! Que de devoirs ils s'étaient imposés quand
+ils auraient pu si bien passer à côté d'infortunes et de
+misères qui ne les touchaient pas directement, en détournant
+la tête, et dont ils prenaient la charge par
+cela seul bien souvent que le hasard les leur avait
+révélées!</p>
+
+<p>On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on
+demande aux rois, et le mot n'était que juste. En effet,
+personne ne poussait aussi loin le souci de sa dignité
+et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer une
+préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus
+qu'une négligence d'étiquette. Au milieu d'un ordre
+admirable tout était largement mené, et s'il n'était
+pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que
+les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la
+politesse, la simplicité des manières, l'affabilité, fût
+poussée aussi loin, sans que la correction la plus
+irréprochable en souffrit en rien.</p>
+
+<p>Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels
+leur situation était exceptionnelle, admirée, respectée;
+on ne touchait pas aux d'Unières, c'était un honneur
+d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter.
+Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les
+suivant, on était sûr de ne jamais faire fausse route,
+et lorsque la comtesse d'Unières s'était occupée de
+quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était
+montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière
+elle, sans même songer à se retourner; quant à juger,
+à critiquer, c'eût été un crime que personne ne s'était
+encore aventuré à commettre.</p>
+
+<p>Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la
+copier! Paris a de ces engouements; il y a des périodes
+où il est de bon ton d'être grasse parce qu'une femme
+très en vue est grasse, d'autres où il est désirable
+d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la
+finesse en vogue, et dans un certain monde une
+femme n'était reconnue jolie et élégante que si sa
+beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse
+d'Unières. On se coiffait, on s'habillait comme elle.
+Elle avait même fait adopter l'extrême simplicité de
+ses toilettes, taillées dans des lainages souples aux
+couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais
+les exagérations de la mode.</p>
+
+<p>Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage
+était venu assombrir leur ciel radieux: huit ans après
+leur mariage, ils avaient perdu M. de Chambrais,
+mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à
+courre, le comte avait été renversé par son cheval
+tombé avec lui, et blessé à la poitrine d'un coup de
+pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt il en
+avait paru guéri, mais une myocardite chronique en
+était résultée qui, au bout de quelques mois, avait
+amené la mort.</p>
+
+<p>M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade
+pour assurer l'avenir de Claude, comme il l'avait
+promis à Ghislaine, et dès le lendemain de l'installation
+de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait
+déposé, chez son notaire, un testament par lequel il
+instituait Claude sa légataire universelle, sous la
+condition qu'elle ne jouirait de cette fortune qu'à sa
+majorité ou à son mariage.</p>
+
+<p>Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas
+davantage attendu trop tard pour dire à Ghislaine ce
+qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce sentiment de
+prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait
+fait de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se
+savait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà malade, ma chère petite, et bien que
+j'aie l'espoir que ce n'est pas grièvement, j'ai une précaution
+à prendre, une recommandation à t'adresser
+que je ne veux pas différer. Si je devais partir&mdash;mais,
+rassure-toi, je suis certain de ne pas partir&mdash;enfin, si
+je partais, j'aurais cette suprême consolation de te laisser
+la plus heureuse des femmes; car tu ne t'imagines
+point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde de plus
+heureuse, que toi?</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, mon bon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur
+puisse être menacé un jour. Et je ne le prévois
+pas, je te le jure. Mais comme il n'est que sage de
+prendre toutes les précautions même contre l'impossible
+et l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu
+te trouvais dans une position critique, j'ai déposé
+chez notre notaire, Me Le Genest de La Crochardière,
+des pièces qui pourraient te servir.</p>
+
+<p>Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:</p>
+
+<p>&mdash;Il est revenu, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est
+encore vivant malgré les recherches que j'ai fait faire,
+car quand un artiste a disparu depuis plus de huit
+ans sans que personne ait entendu parler de lui,
+toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour
+n'est pas à craindre; mais enfin, ayant aux mains
+une arme qui pourrait servir pour ta défense, je l'ai
+déposée chez notre notaire avec cette mention:
+«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières,
+si elle la réclame; si cette réclamation n'a pas lieu,
+la brûler sans la lire, après la mort de madame d'Unières.»
+Et je suis sûr que cette réclamation n'aura
+jamais lieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La mort de M. de Chambrais avait changé la situation
+et l'état de Claude.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer
+sans que personne eût à s'occuper d'elle&mdash;au
+moins au point de vue légal.</p>
+
+<p>Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien,
+et on ne cherchait pas à le savoir; arrivée à Chambrais
+en même temps que les Dagomer, on l'avait
+vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans
+faire plus attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson
+qui n'avait ni père ni mère, croyait-on, et encore
+n'en était-on pas bien sûr.</p>
+
+<p>La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité
+et même parfois quelques questions aux
+Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de
+Chambrais.</p>
+
+<p>On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient
+pas plus parler qu'ils ne le pouvaient, ne sachant
+rien ou à peu près. A la vérité, madame Dagomer
+aurait pu raconter comment, à Marseille, une
+femme qui avait prononcé quelques mots d'une
+langue qu'elle n'entendait pas lui avait remis la petite
+fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé
+le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt
+étant de se taire: pour le plaisir de bavarder on
+ne s'expose pas à se voir enlever une enfant qui rapporte
+cent francs par mois, sans compter les cadeaux.</p>
+
+<p>Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette
+petite, c'est-à-dire que plus d'une fois on l'avait vue
+chez son garde, parlant à l'enfant, lui donnant des
+jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais
+quoi d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et
+le suppléât dans ses soins et ses attentions pour lesquels
+il était peu fait?</p>
+
+<p>D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite
+que madame d'Unières se montrait bonne et généreuse;
+elle l'était également pour les enfants du
+garde comme pour tous ceux du village, se consolant
+ainsi sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne
+n'avait pu remarquer si sa voix, lorsqu'elle s'adressait
+à Claude, avait des intonations plus tendres que
+lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus
+ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour
+cela des facultés d'observations ou des soupçons que
+n'avaient point les gens qui, par hasard, s'étaient
+rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle s'entretenait
+avec la petite ou la caressait.</p>
+
+<p>Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût
+trouvé quelque mystère à chercher dans l'existence
+de cette petite fille qui grandissait à côté de ses frères
+et soeurs, et se confondait avec eux comme s'ils
+eussent eu tous le même père et la même mère;
+aussi solide qu'eux, le teint rose, les mains rouges,
+lâchant ses sabots pour mieux courir, et parlant en
+j'<i>avons</i> et j'<i>étons</i> comme une vraie paysanne de l'Ile
+de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti
+de l'affection que lui témoignait M. de Chambrais
+pour établir sa supériorité sur ses camarades.</p>
+
+<p>Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite,
+qui n'était rien parce qu'elle n'avait rien, était devenue,
+de par l'héritage qui lui tombait, un personnage.</p>
+
+<p>Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de
+naissance manquant, on l'avait remplacé par un acte
+de notoriété, qui, se basant sur une pièce trouvée
+dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de
+plus qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en
+septembre au lieu de février.</p>
+
+<p>Puis on lui avait institué un conseil de famille
+composé de gens d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur,
+et toute la mécanique judiciaire s'était mise
+en marche pour elle.</p>
+
+<p>De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer,
+on avait pu ne pas s'occuper, mais il n'en devait pas
+être de même de l'héritière du comte de Chambrais.</p>
+
+<p>Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation
+légale de Claude, Ghislaine n'avait pas à intervenir:
+qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, et même
+qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les
+précautions que ses conseils lui avaient indiquées, et
+elle pouvait avoir toute confiance dans ceux qu'il
+avait lui-même choisis pour surveiller l'exécution de
+ses volontés.</p>
+
+<p>Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil
+de famille, d'accord avec le tuteur, avait voulu
+fixer le genre de vie de Claude.</p>
+
+<p>Héritière de soixante mille francs de rente, restes
+d'une fortune que M. de Chambrais avait très gaillardement
+dépensée, Claude ne pouvait pas, semblait-il,
+demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer,
+il fallait la mettre dans un couvent où elle recevrait
+l'éducation qui convenait à la dot avec laquelle elle
+entrerait dans la vie, et qui se trouverait presque doublée
+par l'accumulation des intérêts; mais par raisons
+de convenances, on n'avait pas voulu décider quel
+serait ce couvent, s'en remettant, pour ce choix, à la
+comtesse d'Unières, dont on demandait l'avis.</p>
+
+<p>L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser
+encore à Chambrais: elle savait que son oncle désirait
+que Claude n'entrât pas au couvent avant dix
+ans,&mdash;ce qui était vrai d'ailleurs, cette question
+ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,&mdash;et
+elle trouvait que la volonté de son oncle
+devait être respectée. Sans doute l'instruction de
+l'enfant devait être commencée: mais il semblait
+qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la
+mît au couvent tout de suite, ou sans qu'on l'envoyât
+à l'école communale, ce qui ne serait pas décent.</p>
+
+<p>Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu,
+séparée de lady Cappadoce; mais celle-ci, au
+lieu de retourner en Angleterre comme elle en avait
+si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention
+de rester encore quelque temps en France:
+elle n'avait pas recueilli l'héritage qu'elle attendait,
+et elle ne voulait rentrer dans son pays que pour
+occuper le rang qui lui appartenait par droit de
+naissance. Jusque-là elle supporterait son exil avec
+dignité, quelque part dans un village aux environs
+de Paris, dont le climat convenait à sa santé,&mdash;le
+climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique
+en France&mdash;et où elle pourrait cacher sa médiocrité.</p>
+
+<p>Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine
+lui avait offert dans le village une maisonnette qui, habitée
+autrefois par l'intendant, était libre maintenant,
+et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là depuis
+huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant
+son temps entre la lecture du <i>Morning Post</i>
+et des promenades quotidiennes dans le jardin potager
+et les serres du château, pendant lesquelles elle
+choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa
+cuisine, ainsi que les fleurs qui devaient décorer son
+salon, où Ghislaine seule lui faisait visite de temps en
+temps. Tous les matins, un jardinier quittait le château,
+et, dans le village, on se mettait sur le seuil des
+maisons pour le voir passer portant sur sa tête une
+manne pleine de légumes, de fruits et de fleurs, qu'il
+vidait chez lady Cappadoce, sans que la «vieille Anglaise,»
+racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement
+ou donné un pourboire. Pourquoi lady
+Cappadoce ne commencerait-elle pas l'éducation de
+Claude?</p>
+
+<p>Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée,
+outragée évidemment qu'on lui fit une pareille
+proposition: elle, donner des leçons à une gamine
+qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait
+consenti à accepter une position subalterne, c'est
+qu'elle la plaçait auprès d'une princesse de Chambrais,
+que les Chambrais occupaient un rang des
+plus élevés dans la noblesse française dès le dixième
+siècle et qu'ils avaient eu des alliances directes avec
+des maisons souveraines....</p>
+
+<p>Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité
+des grands jours, tout à coup elle s'était arrêtée en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que les probabilités disent que cette
+enfant est aussi une Chambrais.</p>
+
+<p>Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien que ce n'est pas une accusation que
+je porte contre ce cher comte; les hommes ont en
+France des libertés qu'il faut bien admettre lorsqu'on
+vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le suppose,
+il est le père de cette petite, la position se
+trouve changée: ce n'est point une paysanne, une
+n'importe qui, c'est une Chambrais.</p>
+
+<p>Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce
+pouvait accepter la proposition de Ghislaine, et
+de fait elle l'avait si bien acceptée qu'elle avait proposé
+de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire
+travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation
+qui laissait si fort à désirer et sur tant de points.</p>
+
+<p>Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui
+avait souffert depuis si longtemps de la sécheresse de
+son ancienne gouvernante, ne pouvait pas accepter
+que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste serait
+trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait
+chez les Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui
+imposerait lady Cappadoce. Chez le garde elle faisait ce
+qui lui passait par l'idée; elle était aimée par son
+père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre
+de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle
+avait ses frères et soeurs pour jouer et se donner du
+mouvement. Chez lady Cappadoce, elle ne serait
+point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle
+devrait perdre toute initiative.</p>
+
+<p>Se retranchant derrière la volonté de son oncle,
+elle n'avait donc pas accepté cette proposition d'internat,
+et Claude était venue simplement travailler
+quatre heures par jour&mdash;ce qui s'était trouvé déjà
+si dur pour elle que plus d'une fois il y avait eu des
+pleurs et des révoltes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une sauvage que cette petite, disait lady
+Cappadoce à Ghislaine, mais je la dompterai; l'apaisement
+se fera, l'assiduité viendra.</p>
+
+<p>Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail,
+elle l'était aussi pour le plaisir. Comme lady
+Cappadoce n'aurait jamais consenti à donner des leçons
+à une enfant habillée en paysanne, on mettait à
+Claude une belle robe au moment de partir, un col
+bien correct, des bottines soigneusement lacées, un
+ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre heures
+de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil
+vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en
+un tour de main, elle se débarrassait de sa belle robe,
+dénouait son ruban, lâchait ses bottines et, reprenant
+ses vêtements de tous les jours, son casaquin et ses
+gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher
+des nids, ou bien, la faucille à la main, couper de la
+fougère et de l'herbe pour ses vaches, rapportant sur
+sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans souci
+d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.</p>
+
+<p>Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand
+parfois elle la rencontrait en cet attirail dans une allée
+de la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!</p>
+
+<p>Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine
+qu'on ne ferait rien de cette enfant tant qu'on
+la laisserait chez ces paysans:</p>
+
+<p>&mdash;Une sauvage!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre
+Claude au couvent était passé depuis plus d'un an, et
+cependant l'enfant était encore chez les Dagomer.</p>
+
+<p>Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité
+et l'application au travail qu'exigeait lady
+Cappadoce, était cependant vive d'intelligence, alerte
+d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à coup changé; il
+avait semblé que cette intelligence et cet esprit s'alourdissaient,
+l'attention manquait, même pour ce
+qu'elle aimait; en même temps un arrêt dans le
+développement physique se produisait, elle devenait
+grêle et pâlissait, elle mangeait mal.</p>
+
+<p>Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de
+Paris, et celui-ci, la rassurant, avait ordonné simplement
+l'exercice, le jeu, avec le moins de travail intellectuel
+possible;&mdash;ce qu'il fallait avant tout, c'était
+en faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question
+de la mettre au couvent, et les heures des leçons
+de lady Cappadoce avaient été réduites de quatre à
+deux avec des intervalles de repos de vingt minutes
+en vingt minutes.</p>
+
+<p>Mais la paysanne que Claude avait été, comme les
+filles de Dagomer, jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout
+de suite retrouvée, et même il avait paru à Ghislaine
+qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire vivre chez le
+garde, en diminuant encore les heures de travail
+avec lady Cappadoce.</p>
+
+<p>Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se
+fût trouvé là pour la voir venir, elle l'avait aperçue du
+dehors dans la cuisine du garde Claude, à cheval sur
+une chaise renversée: elle se tenait assise de côté, et
+au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe
+faisant queue; à la main, elle tenait une baguette de
+coudrier qui était une cravache et en imitant les
+mouvements d'une femme sur un cheval qui trotte,
+elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.</p>
+
+<p>Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant
+très bien compris que tout lui était permis, aussi,
+après le premier moment de surprise, ne se gêna-t-elle
+pas pour répondre franchement en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ma promenade au Bois.</p>
+
+<p>Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que
+Claude savait ce que c'était que le Bois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vas au Bois?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les fois que j'en ai la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand as-tu cette liberté?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;On te défend donc d'aller au Bois?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais les autres se moquent de moi.</p>
+
+<p>Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les
+filles de Dagomer, avaient bien raison, mais elle ne
+dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais ce que c'est que le Bois?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr; c'est une promenade où les gens du
+monde se rencontrent, où l'on se montre ses toilettes,
+où se font les grands mariages.</p>
+
+<p>Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait
+Claude d'une voix si douce et avec un regard
+si encourageant que celle-ci ne pouvait pas être intimidée
+par ce rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du
+même ton affectueux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne
+ma robe ou casse mon col, elle me dit: «Vous ferez
+vraiment belle figure au Bois, si vous vous tenez
+ainsi.»</p>
+
+<p>&mdash;Tu voudrais aller au Bois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour me promener donc, pour voir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'ennuies ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Les filles qui sont au couvent ne vont pas au
+Bois.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne resterai pas toujours au couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le voudrai pas; je me marierai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu penses à te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais
+avoir un mari pour qu'il m'aime. Vous savez,
+moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais être aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je t'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la comtesse d'Unières!</p>
+
+<p>Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect,
+en petite fille habituée à se faire une idée presque
+surnaturelle, religieuse, de cette comtesse d'Unières
+si loin d'elle.</p>
+
+<p>Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était
+donc vrai qu'elle était bien loin de cette enfant,
+que celle-ci, dans son ignorance, n'admettait même
+pas que cette distance pût être jamais franchie.</p>
+
+<p>Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on
+n'entendait d'autre bruit que celui de la brise dans le
+feuillage des grands arbres; personne dans la maison,
+Claude l'avait dit. Alors elle eut une faiblesse,
+elle qui toujours s'était si rigoureusement observée;
+d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa
+poitrine et, longuement, elle l'embrassa, murmurant
+des mots que Claude, surprise, ne comprenait pas.</p>
+
+<p>Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant,
+elle s'arrêta brusquement, et sans repousser
+l'enfant, elle cessa de l'embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et
+Dagomer aussi t'aime bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais il n'est pas mon père.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas toujours une mère et un père; à ton
+âge je n'avais plus les miens.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais vous les aviez connus, tandis que
+moi....</p>
+
+<p>C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine
+voulût le continuer, chaque parole de Claude
+lui était une blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt
+pour changer l'entretien que par curiosité réelle,
+quelle étrange odeur!</p>
+
+<p>Claude se troubla.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit.
+Est-ce une pommade; est-ce une eau?</p>
+
+<p>Elle lui flaira les cheveux et le visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre:
+tu as mangé des bonbons?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a
+pas de mal à manger des bonbons, la preuve c'est
+que je t'en donne quelquefois. Tu as des petites taches
+rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>Claude hésita; enfin elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la cire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle cire?</p>
+
+<p>&mdash;De la cire à cacheter les lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bon; ça fait une pâte.</p>
+
+<p>&mdash;Une mauvaise pâte.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.</p>
+
+<p>&mdash;Où as-tu eu de la cire?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai pris chez lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'est venue cette idée?</p>
+
+<p>&mdash;Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre,
+j'ai mis un morceau de cire dans ma bouche sans
+penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai continué; j'aime
+mieux ça que les meilleurs bonbons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la
+cire à cacheter n'est pas une chose qui se mange.
+Veux-tu me promettre de n'en plus manger?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me feras plaisir.</p>
+
+<p>Claude la regarda un moment profondément dans
+les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Grand plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.</p>
+
+<p>Ghislaine, en redescendant au château, se trouva
+troublée et émue.</p>
+
+<p>Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec
+Claude et pût l'interroger, lire en elle comme elle venait
+de le faire, sans avoir à craindre de trahir plus
+de tendresse qu'il ne lui était permis d'en montrer.</p>
+
+<p>Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!</p>
+
+<p>N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de
+Claude, de se marier pour être aimée! N'était-ce pas
+ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, enfant,
+quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite
+aussi souffrait de cette solitude et, détournant les
+yeux d'un présent triste, les fixait sur l'avenir, que
+son imagination lui représentait tout plein de tendresse
+et de joies du coeur. Elle les avait connues ces
+rêveries, ces regards jetés en avant; et par là elle
+trouvait entre sa fille et elle, des points de ressemblance
+qui la rassuraient.</p>
+
+<p>Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle
+demandé ce qu'elle serait: fille de sa mère? fille
+de son père? Et la question était assez grosse pour
+s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, regards,
+attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère,
+nature, tout lui avait été matière à observation.
+Claude était une vraie brune avec les cheveux ondulés,
+mais cela ne tranchait rien, car si elle-même l'était,
+lui aussi avait les cheveux noirs frisés.</p>
+
+<p>Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put
+la faire ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression
+du visage, généralement mélancolique, ou
+tout au moins songeuse et recueillie, pouvait aussi bien
+venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait été
+potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la
+maigreur et à la sécheresse de son père.</p>
+
+<p>Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si
+particulière et ce désir de mariage étaient quelque
+chose de caractéristique qui pouvait faire pencher la
+balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à cacheter
+n'était pas venue la relever. Assurément, ce
+n'était pas un fait insignifiant que cette perversion
+de goût. Jamais, dans son enfance, elle n'avait eu de
+ces fantaisies ni de ces bizarreries, tandis que chez
+lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle
+maintenant dont le souvenir précisément lui était
+resté, parce qu'elles étaient aussi étonnantes que
+cette passion pour la cire à cacheter.</p>
+
+<p>De là son trouble et son émoi: justement parce
+que Claude tenait de son père par plus d'un côté, il
+aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une sollicitude
+de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait
+la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais
+chemin, en la mettant dans le bon, elle suivrait
+celui-là.</p>
+
+<p>Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme
+en même temps qu'assez douce pour cette tâche; et
+elle ne pouvait pas se montrer mère pour Claude.</p>
+
+<p>De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant
+si jusqu'à ce jour elle avait fait tout ce
+qu'elle devait.</p>
+
+<p>Certes il était impossible que les conditions d'habitation
+pussent être meilleures que celles que Claude
+trouvait dans cette maison de garde, vaste, bien construite,
+presque monumentale, avec sa façade de
+pierres et de briques, bien exposée à la lisière du
+parc et de la plaine, abritée l'hiver, ombragée l'été,
+entourée de communs qui abritaient deux vaches, des
+poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein
+de légumes; et, puisque les médecins voulaient
+qu'elle vécut en paysanne, nulle part elle n'eût été
+mieux que là.</p>
+
+<p>De même il était impossible qu'elle eût un meilleur
+père nourricier et une meilleure mère que les
+Dagomer, qui étaient de braves gens, honnêtes, réguliers
+dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne
+faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais
+enfants.</p>
+
+<p>Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était
+celle-là même qui l'avait élevée, un peu sèche il est
+vrai, rigide, austère, cependant pleine des plus hautes
+qualités.</p>
+
+<p>Mais était-ce assez!</p>
+
+<p>Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude
+qu'on n'a pas toujours un père et une mère, l'enfant
+lui avait répondu d'un mot qui ravivait tous ses doutes:
+«Vous avez connu les vôtres.»</p>
+
+<p>Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et
+de cette mère aimés et respectés avait eu sur sa destinée,
+tandis que Claude seule, depuis sa naissance,
+ne subissait que celle de la nature?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de
+Dagomer pour voir Claude, elle se promettait de ne
+pas y retourner le lendemain; il ne fallait pas appeler
+l'attention sur ces visites qui, trop répétées, deviendraient
+inexplicables; elle devait être prudente, elle
+voulait l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait
+beau faire, toujours une raison nouvelle s'imposait
+pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle s'était donnée
+et manquât à sa promesse.</p>
+
+<p>Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait
+qu'un rapide coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait
+qu'un mot avec Claude; peut-être même ne lui
+dirait-elle rien; la voir suffirait.</p>
+
+<p>Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de
+ne pas aller à la maison du garde, de même elle ne
+tenait pas celle du rapide coup d'oeil et du seul mot.
+Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et
+le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours
+elle avait des questions à adresser à Claude, des
+recommandations à lui faire.</p>
+
+<p>Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady
+Cappadoce à l'heure des leçons, sous prétexte de savoir
+comment elle travaillait, mais elle avait dû y
+renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner
+qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on
+n'allait pas au delà de cet étonnement, on ne l'observait
+pas avec des yeux capables de voir ce qu'on ne
+leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce,
+il en était autrement.</p>
+
+<p>La première fois, la gouvernante avait été flattée
+que l'ancienne élève voulût assister à la leçon de la
+nouvelle, et elle avait donné à cette leçon une importance
+considérable&mdash;elle avait pionné. Mais à la seconde
+elle avait été surprise. A la troisième, son esprit
+curieux avait travaillé la question des pourquoi
+et des parce que, et Ghislaine, qui la connaissait bien,
+avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer aux
+investigations de cette curiosité qui enregistrait les
+remarques les plus insignifiantes avec une implacable
+mémoire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites
+les jours où le comte allait à Paris sans elle, il en
+résultait que celui qui le premier aurait pu s'en
+étonner et s'en plaindre devait les ignorer.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre
+plus tôt qu'elle ne l'attendait, et ne la trouvant pas
+au château, en amoureux pressé et non en mari
+jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre
+au plus vite. Sans mauvaise intention et simplement
+parce que c'était la vérité, le domestique qu'il interrogeait
+avait répondu que madame la comtesse était
+sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde
+principal. De même, sans y mettre la plus petite malice,
+Dagomer avait aussi souvent parlé de ces visites:
+«C'est ce que madame la comtesse m'a dit hier en
+venant voir la petite.»</p>
+
+<p>«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne
+pensât qu'à cela; et comme le comte avait des raisons
+pour se l'expliquer, il ne s'en étonnait point,
+pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit rien,
+ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.</p>
+
+<p>Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait
+pas le premier, et un jour enfin il s'était décidé:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de chez Dagomer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va Claude?</p>
+
+<p>&mdash;Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de
+couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'y mettre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la volonté du conseil de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous pressée de rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise
+de cette question, qui semblait être le prélude d'une
+explication.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons
+par le plus long; le temps est doux.</p>
+
+<p>En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil
+qui s'abaissait emplissait les sous-bois de longues
+nappes de lumière dorée; déjà une fraîcheur
+montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la
+chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules
+troublaient le silence du parc.</p>
+
+<p>Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine
+se demandant, le coeur serré, quelle allait être cette
+explication qui, assurément porterait sur Claude, s'efforçant
+de ne trahir son émotion ni par un mot qui
+lui échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa
+main qu'elle avait posée sur le bras de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les
+choses banales de la vie ordinaire, leur habitude
+était d'employer le «vous»; au contraire, pour les
+choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, ils
+se tutoyaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends d'une affection plus vive que celle que
+tu laisses paraître, plus profonde.</p>
+
+<p>Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de
+peur de rencontrer son regard et les tenant fixés sur
+sa main qu'elle sentait frémir.</p>
+
+<p>Cependant il fallait répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en
+cacher? Tu ne diras point que tu ne t'en caches
+pas?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, incapable de trouver un
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion
+dont tu n'es pas maîtresse toutes les fois qu'il s'agit
+de cette enfant, qui m'a donné l'éveil. Je me suis demandé
+ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.</p>
+
+<p>Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait
+défaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps
+que tu ne penses, au sujet de cette petite; mais
+j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon observation
+ne me conduisait qu'à des contradictions;
+c'est le testament de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant
+les yeux, m'a mis dans la voie.</p>
+
+<p>C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre;
+les paroles étaient terribles, le ton était
+affectueux et tendre comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer
+avec toi tout de suite franchement, cela eût
+tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, retenu par un
+sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore
+envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus
+longtemps ainsi.</p>
+
+<p>Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter
+dans les bras de son mari, lui avouer la vérité? Elle
+s'arrêta un moment, les jambes cassées par l'angoisse.</p>
+
+<p>Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans
+l'allée où, sur la mousse veloutée, elle traînait les
+pieds sans avoir la force de les lever.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement la venue d'un enfant naturel dans
+une famille est grave, mais....</p>
+
+<p>Elle trébucha.</p>
+
+<p>&mdash;Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes
+pas à tes pieds; vois comme cette petite te
+tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta tendresse pour
+elle que j'en sentirais toute la force en ce moment.
+Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul
+fait de l'institution de Claude comme légataire universelle,
+M. de Chambrais l'avait reconnue pour sa
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher
+les sentiments affectueux qu'elle t'inspire.</p>
+
+<p>Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement
+s'échappa de ses lèvres contractées.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi
+là-dessus, le jour même de l'ouverture du testament;
+si je ne l'ai point fait, c'est, je le répète, par un sentiment
+de respect pour la mémoire de ton oncle;
+mais aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens,
+n'est plus de mise, et ce n'est pas porter atteinte à
+cette mémoire que d'accepter une parenté connue de
+tout le monde... à un certain point de vue c'est le
+contraire plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu
+l'ouverture du testament pour t'attacher à l'enfant,
+il est certain que la parenté n'a pas été tout d'abord
+la cause exclusivement déterminante de ton affection;
+si tu as été à elle inconsciemment pour ainsi
+dire, ça été parce que nous n'avons pas d'enfants; ton
+affection a été celle d'une maternité qui n'a pas d'aliment.
+Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être; je ne sais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est
+constamment tendu sur un même objet, il y ramène
+tout; il est donc tout naturel que tu te sois prise de
+tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite,
+avant même de soupçonner que c'était à la fille
+de ton oncle que tu t'attachais, à ta cousine; mais
+maintenant que tu le sais, la situation change.</p>
+
+<p>Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la
+plaça en face de lui, de manière à plonger dans ses
+yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une
+voix vibrante de passion, toi qui depuis dix ans m'as
+fait l'homme le plus heureux, toi que j'adore, que je
+vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur,
+toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes
+joies dans le passé, tu n'admettras jamais la pensée,
+n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse se cacher
+un reproche détourné, ou même une plainte. Si le
+chagrin de notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne
+crois pas que je t'en rende responsable; c'est un malheur
+dont tu souffres, comme j'en souffre moi-même,
+et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu
+es femme. N'est-il pas possible de rendre cette souffrance
+moins dure pour toi, ou tout au moins d'en
+tromper l'impatience?</p>
+
+<p>Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle
+ne comprenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vois pas comment?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;En prenant Claude.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite
+est ta cousine et par la mort de son père tu te
+trouves sa seule parente, sa mère en quelque sorte.
+Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la
+mort de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi,
+mais poussée par une force à laquelle tu voulais en
+vain résister, tu as été cette mère pour elle. En réalité,
+ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si
+tu faisais mal et te le reprochais; mais enfin il en a
+été ainsi: une vraie mère n'aurait pas été meilleure,
+plus affectueuse, plus prévenante, plus dévouée que
+tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en
+eussent d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée
+m'est venue que tu sois cette mère, franchement;
+pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux!</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers
+temps, je l'ai étudiée: elle est intelligente, affectueuse,
+et je crois que pour être heureuse il ne lui
+manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons
+la faire heureuse.</p>
+
+<p>Le saisissement avait été si profond que Ghislaine
+resta quelque temps sans trouver un mot: sa fille lui
+était rendue; aux yeux de tous, elle devenait sa fille;
+elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles,
+les caresses les plus tendres lui étaient permises;
+plus de sourdine à la voix, plus de voile sur les yeux.
+Elle pouvait l'élever, la former. Quelle joie pour elle;
+pour la pauvre abandonnée quel bonheur!</p>
+
+<p>Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou
+de son mari, et toute palpitante elle le serra dans
+une vive étreinte:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le
+tien!</p>
+
+<p>Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit
+un long baiser.</p>
+
+<p>Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas
+que mère, elle était femme aussi; ce n'était pas seulement
+à sa fille qu'elle devait penser, c'était encore
+et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait et
+qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien,
+sous leur toit; pouvait-elle lui laisser prendre place
+dans leur coeur sans tout avouer? Était-ce loyal?</p>
+
+<p>Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude
+de ne pas briser le bonheur de ce mari?</p>
+
+<p>Son angoisse l'étouffait.</p>
+
+<p>Cependant il fallait répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne doit être entre nous; notre enfant
+à nous, si nous en avons un, oui; un autre, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais aller au-devant de ton désir.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément
+touchée; mais c'est à moi d'être sage
+pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la surveillerai
+de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets:
+toi, tu ne dois pas être son père.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois
+rencontré Soupert, ou plus justement, traversant en
+voiture Palaiseau et les villages environnants, elle
+l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin,
+attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils
+n'avaient échangé une parole.</p>
+
+<p>Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il
+saluait avec ses grandes manières d'autrefois, Ghislaine
+s'inclinait et c'était tout.</p>
+
+<p>Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde
+n'avait jamais fait arrêter sa voiture quand elle l'avait
+rencontré seul sur la route, et dans son salut se
+montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à distance
+s'il avait eu la pensée de s'imposer.</p>
+
+<p>Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il
+se l'était demandé, ne pouvant pas deviner le sentiment
+de gêne et même de honte qu'il inspirait à son
+ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse
+à cette question, il n'en gardait pas moins un bon
+souvenir à cette ancienne élève, dont il parlait toujours
+avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières,
+quand elle était princesse de Chambrais, et
+vraiment elle était douée pour la musique. Quand
+ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer
+par un garçon qui était bien l'original le plus curieux
+que j'aie jamais connu.</p>
+
+<p>Et quand il se trouvait avec des gens en état de
+s'intéresser à l'histoire de cet original, il la leur racontait
+avec force détails sur le portrait du grand
+seigneur russe:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste
+de talent s'il avait vécu; mais j'ai tout lieu
+de croire que le pauvre garçon est mort en Amérique
+où il avait été donner des concerts; depuis dix ans,
+personne n'a entendu parler de lui.</p>
+
+<p>Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers.
+Quel contraste réconfortant (pour lui) entre
+son existence et celle de ce garçon! Né chétif, il avait
+atteint ses soixante-dix ans, dans toute la force de
+l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant
+une journée de travail que devant une bonne
+bouteille, tandis que ce garçon, que la nature semblait
+avoir créé pour vivre cent ans, avait été se faire
+tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà
+où se montrait la morale de la vie. Lui, Soupert,
+n'avait jamais eu que l'art pour but; Nicétas avait
+voulu gagner de l'argent et l'argent est la perte de
+tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus
+parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une
+caisse et le mettait dedans pour l'y prendre chaque
+fois qu'il en avait besoin; quand la caisse était vide,
+il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne
+occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette
+philosophie, il l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci
+n'avait pas profité de cette leçon, et il était mort;
+c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais
+regretté personne, donnait parfois un souvenir
+attristé à ce garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Nicétas!</p>
+
+<p>Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à
+manger devant un grog à l'eau-de-vie, regardant,
+tout en buvant à petits coups, le soleil qui se couchait
+derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre
+ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle,
+une ombre s'arrêta sur la route devant cette fenêtre.
+C'était celle d'un homme de grande taille au visage
+brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, la
+physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé
+et plus encore désordonné: pantalon noir, gilet de
+coutil, veston jaunâtre, cravate en foulard bleu,
+chapeau-melon.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, maëstro.</p>
+
+<p>Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret,
+où il acceptait toutes les familiarités pour ne pas
+boire seul, mais chez lui il se souvenait de ce qu'il
+avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette façon
+de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un
+qu'il ne connaissait pas, le fâcha:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, dit-il sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connais donc?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pardonnez-moi.</p>
+
+<p>Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert
+vint à la fenêtre.</p>
+
+<p>Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne
+connaissance en évoquant ses souvenirs: ce grand
+corps fatigué et cette physionomie dure ne lui
+disaient rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ici.</p>
+
+<p>De nouveau il l'examina.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières
+changent, la voix est plus fidèle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous
+n'auriez pas chance de trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les
+oreilles valaient mieux que les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Le bambino!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es donc pas mort?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins tu as diablement changé.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, enjambe la fenêtre.</p>
+
+<p>En même temps, il lui tendit les deux mains pour
+l'aider.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une agréable surprise; heureux de te voir,
+mon cher garçon, et de te serrer la main, car tu n'es
+pas une ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Prends une chaise, tu vas boire un grog.</p>
+
+<p>Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas
+lui arrêta la main:</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'eau, je vous prie.</p>
+
+<p>Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant,
+il l'examina de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en
+mettant ses deux coudes sur la table. A une certaine
+soirée qui remonte loin, une douzaine d'années au
+moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à
+cette fenêtre; il était plus tard seulement, mais la
+saison était la même, le temps beau et chaud,
+comme il l'est; tu avais marché dans la nuit puisque
+tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais
+te décider à boire ton grog. T'en souviens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me
+montrant votre verre: «Voilà le vrai ami, tandis que
+l'amour, les femmes, la gloire, illusion et folie!»</p>
+
+<p>&mdash;Et la vie t'a montré que j'avais raison?</p>
+
+<p>&mdash;Que trop.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre
+bambino, depuis que tu es quitté la France?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément, mais vous savez que je n'ai
+pas été voué au rose à ma naissance.</p>
+
+<p>Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie
+et le vida d'un trait.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce
+pays auprès de qui j'aie trouvé de la sympathie, le
+seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien attendre
+en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce
+rapport, ma première pensée a été pour vous.</p>
+
+<p>Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins
+flatté de ce souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et le violon? demanda-t-il:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ton talent!</p>
+
+<p>&mdash;Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et
+une duperie. On croit au talent à quinze ans, à
+celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit celui
+qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce
+qui m'est arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce
+monde c'était duperie de travailler soi-même au
+lieu de faire travailler les autres, et j'ai vendu mon
+violon tout simplement à un plus naïf que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Les journaux parlaient de tes succès là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne
+me rapportaient: l'affaire était mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai
+travaillé aux mines et j'ai gagné une forte somme
+que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai fait de la culture
+et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration
+pour les Chinois vivants et de réexportation pour les
+Chinois morts. J'ai été officier au service du Pérou.
+En Colombie, je me suis un peu marié, mais si peu
+que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau
+mari. A la Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur
+de théâtre, et ç'a été mon beau temps: ayant des comédiens,
+des musiciens à diriger, je leur ai fait
+payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai
+été journaliste à Baton-Rouge, mormon à Lake-City,
+maître-d'hôtel à San-Francisco, photographe au Canada;
+et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez
+pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de
+poing contre la destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais
+le dernier mot n'est pas dit. Paris est un bon terrain
+pour la lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Et que veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins
+de me donner des aptitudes diverses en me débarrassant
+d'un tas de préjugés gênants.</p>
+
+<p>&mdash;Et le levier?</p>
+
+<p>&mdash;Il est là.</p>
+
+<p>Disant cela, il se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert
+en mettant la main sur sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est
+pas.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin
+Soupert, mais tu sais que la fortune et moi nous
+sommes brouillés depuis pas mal de temps. Pourtant,
+le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous,
+viens la chercher; s'il y en a une à la maison, elle
+sera pour toi.</p>
+
+<p>Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une
+boîte en bois blanc dans laquelle sonnèrent trois ou
+quatre pièces de cinq francs; depuis quelques mois
+il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile,
+et c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui
+lui en tenait lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Partageons, dit-il.</p>
+
+<p>Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou
+quatre pièces de monnaie: Nicétas prit douze
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu voudras, quand tu pourras.</p>
+
+<p>Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur
+ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée
+dont nous évoquions le souvenir tout à l'heure, nous
+avons discuté la question de savoir si tu avais bien
+ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de
+Chambrais à t'épouser!</p>
+
+<p>&mdash;Mal, aussi bêtement que possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet
+effet alors: tu lui avais fait une déclaration un peu
+brutale! n'est ce pas, et elle t'avait flanqué à la
+porte?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte
+d'Unières; ils s'adorent.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période,
+précisément, il y a dix ans, où je rédigeais un journal
+français à Baton-Rouge. Qu'est-ce que c'est que ce
+comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que
+ce soit un imbécile? C'est, au contraire, un homme
+fort intelligent, un des meilleurs orateurs de la
+Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme,
+bon, généreux, digne de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il
+me semble; la générosité des riches me fait rire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait de mauvaises spéculations?</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de
+Chambrais, tu sais, l'oncle de la princesse, ce vieux
+beau et aimable, est mort, et il a laissé toute sa fortune
+à un enfant naturel, une petite fille dont la naissance
+est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que du vivant de M. de
+Chambrais, cette petite....</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je
+te disais que du vivant de M. de Chambrais elle était
+élevée chez un garde du château; et depuis la mort
+du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille.
+Par là, tu peux voir que les d'Unières sont bien les
+braves gens dont je parlais, puisqu'ils n'en veulent
+point à cette petite qui leur enlève une belle fortune.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle
+Nicétas avait dormi plus d'une fois, était toujours le
+plus bel ornement de la salle à manger de Soupert,
+car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze années
+de plus ou de moins n'avaient pas d'importance
+pour elle; cette nuit-là, elle servit encore de lit à
+Nicétas qui, le lendemain, après un solide déjeuner,
+descendit à Palaiseau, pour prendre le train et retourner
+à Paris.</p>
+
+<p>Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot
+de Parisiens débarquant en habits de fête, qui lui
+rappela que c'était dimanche. Qu'irait-il faire à Paris,
+ou rien de particulier ne l'appelait d'ailleurs, quand
+tout le monde venait à la campagne: errer par les
+rues désertes dans ce costume de besoigneux n'était
+pas pour lui plaire; pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il
+pas une partie de campagne? Les douze francs de
+Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés
+aux quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été
+rejoindre; après une promenade de quelques heures
+il pourrait se payer un dîner champêtre et le soir reprendre
+le train pour Paris.</p>
+
+<p>Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là
+qu'ailleurs et même mieux, il aurait plaisir à revoir
+ces bois où tant de fois il s'était promené en rêvant à
+Ghislaine.</p>
+
+<p>Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient
+sous une légère brise, il se mit en route d'un
+pas nonchalant: rien ne le pressait.</p>
+
+<p>C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine,
+passionnément aimée; depuis douze ans, il
+avait connu bien des femmes, mais aucune n'avait
+ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait
+retrouvé cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait
+été son beau temps dans sa vie tourmentée, le seul
+qui lut eût laissé des souvenirs heureux, auxquels il
+eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé
+l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans
+le présent.</p>
+
+<p>Quel fou, quel naïf il avait été!</p>
+
+<p>Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi
+ne l'avait-elle pas aimé! Comme tout changeait;
+Mais elle l'avait repoussé, et voilà où il en était arrivé.
+Découragé, il avait abandonné le métier qu'il avait
+aux mains et maintenant il roulait de chute en chute,
+au hasard, misérable jouet de sa destinée, solitaire,
+sans soutien, sans but, sans autre ambition que de ne
+pas crever de faim le lendemain.</p>
+
+<p>La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile
+qu'il lui fallait, ce d'Unières.</p>
+
+<p>Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant
+de voir cet imbécile et de lui rire au nez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et
+avant toi, encore. Demande lui si elle s'en souvient;
+elle m'a chassé et pourtant je suis toujours entre elle
+et toi.</p>
+
+<p>Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un
+enfant; voilà qui eût été vraiment drôle.</p>
+
+<p>Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à
+coup, et se frappa le front.</p>
+
+<p>Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il
+pas bizarre qu'après son aventure elle eût
+voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se sauve pas
+quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant
+des mois.</p>
+
+<p>L'intéressant serait de savoir combien de temps
+avait duré son absence et où le comte l'avait cachée.</p>
+
+<p>Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de
+Chambrais, cette idée lui avait bien traversé l'esprit,
+mais il ne s'y était pas arrêté; se disant qu'il était plus
+raisonnable de supposer, plus vraisemblable de croire
+qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer
+et pour échapper à ses poursuites. Et pour se
+distraire lui-même, pour secouer son ennui, sa mauvaise
+humeur, son chagrin, il avait accepté de partir
+pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour.
+Jamais, depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue,
+mais ce que Soupert lui avait raconté devait le
+faire réfléchir.</p>
+
+<p>Quelle était cette petite fille, que le comte aurait
+eue, qu'on élevait chez un garde du château, à qui le
+comte léguait sa fortune, sans que sa nièce s'en
+fâchât?</p>
+
+<p>Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant
+l'âge de cette entant: onze ans, douze ans,
+disait Soupert; mais justement si Ghislaine avait eu
+un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.</p>
+
+<p>N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou
+tout au moins curieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Hé, hé!</p>
+
+<p>Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche
+lui fouettait le sang, il s'assit à un carrefour où
+se trouvait un bouquet d'arbres; l'endroit était désert;
+en cette journée du dimanche les champs
+étaient abandonnés; personne ne le dérangerait dans
+ses réflexions.</p>
+
+<p>Était il possible que M. de Chambrais eût organisé
+cette supercherie de l'enfant naturel? Pour lui, après
+la démarche du comte et ses menaces, la question n'était
+pas douteuse: capable de tout, le comte pour sauver
+l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une
+situation embarrassante, rien de plus simple que de
+prendre l'enfant à son compte.</p>
+
+<p>Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère,
+c'était que cet enfant, né à l'étranger, fût amené en
+France et installé justement au château: si Ghislaine
+était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir près
+d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas
+instituer son légataire un enfant qui, pour tous
+deux, ne pouvait être qu'un objet d'exécration dans
+le présent et une menace de honte pour l'avenir.</p>
+
+<p>La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait
+au premier abord, et pour la résoudre il fallait
+autre chose que des suppositions plus ou moins
+romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le
+comte pouvait tout aussi bien être le père.</p>
+
+<p>Avant de rien décider, le mieux était donc de
+voir et de se renseigner, c'est-à-dire de faire une enquête
+à Chambrais même.</p>
+
+<p>Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant
+en quittant Palaiseau se fit plus nerveux;
+maintenant il avait un but.</p>
+
+<p>Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en
+était le père, lui; et c'était une situation que celle de
+père d'une héritière pour un homme qui n'avait pas
+vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait été
+bien avisé de revenir en France, et comme il le disait
+à Soupert, Paris était un bon terrain pour la lutte.</p>
+
+<p>Comme il approchait de Chambrais il entendit une
+sonnerie de cloches: sans doute, c'étaient les vêpres. Au
+temps où il était le professeur de Ghislaine, elle ne manquait
+aucun office; en épousant un des chefs du parti
+catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques
+religieuses, il y avait donc chance de la trouver à
+l'église; si en ce moment elle habitait Chambrais.</p>
+
+<p>Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village:
+de loin on entendait les ronflements de l'ophicléide
+et les notes claires des voix enfantines. Bâtie
+au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres
+meulières, comme dans la plupart des villages environnants,
+l'église de Chambrais est des plus simple,
+au moins à l'extérieur, ce genre de matériaux ne
+comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la
+piété des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux,
+de sculptures, de tableaux, de statues qui lui donnent
+un caractère particulier qu'accentue encore la
+chapelle funéraire de la famille, prise dans le collatéral
+de gauche et fermée par une magnifique grille
+en fer forgé du quinzième siècle, achetée en Flandre
+et offerte par le père de Ghislaine.</p>
+
+<p>Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après
+l'avoir longtemps et minutieusement cherchée dans
+l'église, Nicétas aperçut madame d'Unières, ayant
+près d'elle un homme de tournure élégante qui ne
+pouvait être que son mari.</p>
+
+<p>Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura
+quelques mots qui le firent regarder curieusement
+par les deux ou trois paysannes qui les entendirent:</p>
+
+<p>&mdash;Dommage.</p>
+
+<p>Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration
+la retrouvant telle qu'il l'avait aimée; il semblait
+que l'âge pour elle n'eût pas marché, et qu'elle
+fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit
+ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur
+profonde, et sa bonne grâce, sa simplicité
+de tenue étaient toujours les mêmes.</p>
+
+<p>Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé;
+qu'après douze ans d'absence personne ne voulait le
+reconnaître!</p>
+
+<p>Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était
+pas arrêté, il devait être prudent; il gagna doucement
+la porte et il se promena sur le parvis en attendant
+la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on
+commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de
+façon à ce qu'elle dût passer devant lui.</p>
+
+<p>En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son
+mari, s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait
+près d'elle, tout en répondant d'une inclinaison
+de tête et d'un sourire affable aux saluts qu'on lui
+adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée
+dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le
+vit point, ou tout au moins qu'elle ne le remarqua
+pas.</p>
+
+<p>Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières
+qui, en apercevant cet inconnu, tourna la tête vers
+lui; quand leurs yeux se croisèrent, Nicétas eut un
+mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le
+mot qu'il avait déjà dit plusieurs fois.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile.</p>
+
+<p>Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les
+manières, cet imbécile n'était pas le premier venu.</p>
+
+<p>Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître
+dans la rue qui conduit au château.</p>
+
+<p>Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village,
+sa fille avait-elle passé devant lui, mais parmi les
+fillettes qu'il avait vues, comment l'eût-il devinée?
+C'était son enquête qui devait la lui faire
+connaître.</p>
+
+<p>Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer
+en interrogeant tout simplement et tout franchement
+les gens qu'il rencontrerait, ce qui, avec des
+paysans, serait le meilleur moyen de ne rien apprendre,
+en même temps que ce serait le meilleur aussi de
+se trahir.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette
+petite fille? Qui était-il? Que voulait-il?</p>
+
+<p>Ces manières primitives n'étaient point de son âge;
+l'épreuve qu'il avait faite de la vie lui en avait appris
+d'autres moins naïves et plus sûres.</p>
+
+<p>Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant
+chaud, il entrait quelquefois pour se rafraîchir dans
+un cabaret situé à une petite distance du château et
+portant précisément pour enseigne: «Au Château»;
+il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce
+serait bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager
+la conversation avec un paysan ou un domestique.</p>
+
+<p>A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement
+les valets d'écurie, les garçons jardiniers
+qui, n'étant point nourris au château, prenaient là
+leurs repas; il devait en être toujours ainsi.</p>
+
+<p>De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret
+était toujours plein; il aurait vraiment peu de chance,
+ou il serait bien maladroit s'il ne trouvait pas un bavard
+qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, il
+faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant;
+mais il avait toute la journée, toute la soirée à lui.</p>
+
+<p>Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise
+des tables on remuait, en les tapant, des dominos,
+tandis que sur d'autres on abattait des cartes grasses.
+A coté des paysans aux mains calleuses et encroûtées,
+au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques
+du château, valets d'écurie, valets de pied,
+aides de cuisine, qu'on reconnaissait tout de suite à
+leur menton bleu et à leurs belles manières.</p>
+
+<p>Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent
+d'écouter; et sans en avoir l'air, tout en buvant
+à petits coups son absinthe, il se mit à étudier les
+gens du château qui l'entouraient, cherchant celui
+qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait
+questionner utilement.</p>
+
+<p>Quand il était entré on l'avait regardé curieusement,
+mais bientôt on avait paru ne plus faire
+attention à lui, ce qui lui permit de se livrer à son
+examen.</p>
+
+<p>Allant de table en table, il fut surpris de voir que
+parmi ces domestiques qui pour l'honneur de leur
+maison devaient être tous plus décoratifs les uns que
+les autres, il y en avait un qui était borgne, un autre
+boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que
+c'était une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés,
+et il conclut que le d'Unières était un avare qui
+ne dédaignait aucune économie, même celles qui conduisent
+au ridicule, car sûrement il ne payait pas
+ces pauvres diables aussi cher que de beaux gars
+dont on achète la prestance autant que les services.</p>
+
+<p>En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant
+ce choix à l'économie. Chez le comte d'Unières,
+les pauvres diables étaient payés aussi bien
+que partout, seulement ils n'étaient point repoussés
+pour leur infirmité comme ils le sont généralement,
+et s'il n'y avait pas de maison où cochers, valets de
+pied, maîtres d'hôtel fussent plus décoratifs, par
+contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
+étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la
+maladie les avait faits.</p>
+
+<p>Pour les jardiniers spécialement, le spectacle
+qu'ils offraient le matin quand ils se réunissaient
+devant la loge du concierge pour recevoir les ordres
+du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres
+reçus, ils se séparaient, et alors on voyait une collection
+de pauvres vieux cassés par l'âge et la fatigue,
+de boiteux tournant sur leur bâton, de rhumatisants
+voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites,
+sous le regard des statues aux poses théâtrales
+du grand siècle, se rendaient à leur travail: à vingt
+qu'ils étaient ils abattaient de l'ouvrage comme sept
+ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non d'aumône,
+ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.</p>
+
+<p>Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant
+ces infirmes, un garde entra dans la salle; sur
+sa poitrine brillait une plaque d'argent timbrée des
+armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale,
+et sur l'épaule droite, retenu par une bretelle de
+cuir, pendait un fusil court à deux coups. Si les pauvres
+diables dont riait Nicétas étaient plus ou moins
+éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout
+bas d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé
+de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, la compagnie.</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui, mais toutes les tables
+étaient occupées, devant celle de Nicétas seulement il
+restait deux tabourets.</p>
+
+<p>Dagomer porta la main à sa casquette:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son
+épaule, prit un tabouret, et s'assit en mettant son fusil
+entre ses jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des
+domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan
+d'un air finaud.</p>
+
+<p>&mdash;Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.</p>
+
+<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, à
+l'air ouvert et bon enfant, mais rude en même temps
+et surtout résolu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un
+jeune groom, que malgré votre main coupée vous ne
+manquez pas un lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Généralement celui qui déboule est boulé, mais
+dire que je n'en ai jamais manqué, ce qui s'appelle
+un seul, ça ne serai pas vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous
+êtes fait arranger comme ça, dit un paysan à l'air
+grincheux et qui avait probablement des raisons
+personnelles pour en vouloir au garde.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on se met trois sur un homme seul qui
+ne doit pas tirer le premier, ça n'est pas étonnant,
+mais malgré ma main gauche cassée, j'en ai tout de
+même démoli un de la main droite; c'est dommage
+que celui-là ne soit plus de ce monde, il vous dirait si
+le coup était bon.</p>
+
+<p>Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement
+à sucrer le café qu'on venait de lui servir; c'était le
+dimanche seulement qu'il entrait au cabaret, et ce
+jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il s'offrait
+une tasse de café.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda
+Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici.
+Vous connaissez Crèvecoeur?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.</p>
+
+<p>Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le
+casa dans sa mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être
+était-ce là que l'enfant avait vécu avant de venir
+à Chambrais!</p>
+
+<p>Cependant Dagomer battait son café à petits coups
+de cuillère, et le dégustait béatement sans plus faire
+attention à Nicétas que s'il avait eu en face de lui une
+figure de cire.</p>
+
+<p>Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des
+paroles sans suite qui, pour Nicétas, n'avaient pas
+d'intérêt: de temps en temps un mot sur les biens de
+la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie
+sur les femmes de service du château, et c'était tout.</p>
+
+<p>Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans
+doute, ces domestiques n'allaient pas rester là jusqu'au
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque le hasard nous place à la même table,
+dit-il en s'adressant à Dagomer avec son sourire le
+plus engageant, voulez-vous me permettre de vous
+adresser une question?</p>
+
+<p>&mdash;A votre service.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment il est impossible de visiter
+le château?</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le mardi seulement que les visiteurs sont
+admis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à
+mardi.</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer
+se ravisa; et appelant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Auguste.</p>
+
+<p>Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire
+protecteur:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Dagomer.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,&mdash;il
+désigna Nicétas,&mdash;voudrait visiter le château et il
+demande s'il faudra qu'il reste jusqu'à mardi.</p>
+
+<p>M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et
+celui-ci voyant l'effet que produisait son costume
+sur ce personnage important, habitué à juger les
+gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet
+effet par quelques paroles habiles:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chargé par un journal américain dont je
+suis correspondant, dit-il, de lui envoyer la description
+du château de Chambrais, et je serais très gêné
+de différer ma visite jusqu'à mardi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant,
+évidemment parce qu'il admettait qu'un
+journaliste américain pouvait être négligé dans sa
+tenue.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque
+chose? demanda Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir.</p>
+
+<p>Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le
+le cabaretier. M. Auguste désirait un apéritif, Dagomer
+un «autre café»; quand ils furent servis,
+l'entretien reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste,
+mais si M. le comte ne va pas demain à la
+Chambre et si madame la comtesse ne l'accompagne
+pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au
+contraire, je vous ferai visiter le château: venez à une
+heure, j'aurai fini de déjeuner.</p>
+
+<p>Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements
+sur le château, sur le nombre des domestiques,
+des chevaux, des chiens, sur l'étendue du
+parc, puis il passa aux maîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a
+épousé la princesse de Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'enfants?</p>
+
+<p>Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet
+pour prendre des notes.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'ont pas d'enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'en ont jamais eu.</p>
+
+<p>&mdash;S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune?
+Est-ce qu'il n'y a pas un oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa
+nièce, c'est sa nièce qui a hérité de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique,
+on est très curieux de ces détails, et rien de ce
+qui touche le comte d'Unières, le grand orateur, n'est
+indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le
+comte de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors l'oncle avait des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour
+laquelle il avait de l'affection.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune
+fille comme vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille,
+interrompit Dagomer, en donnant un coup de coude
+à M. Auguste.</p>
+
+<p>Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait
+au château, et le garde, le fusil à l'épaule, le suivit.</p>
+
+<p>Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer
+d'autres interrogations; alors, ne voulant pas se
+compromettre, il attendit, puisqu'il restait à Chambrais
+jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait
+faire causer l'aubergiste.</p>
+
+<p>Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les
+rues du village et devant le château. Puis il dîna longuement
+à côté des palefreniers, dont les conversations,
+qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui
+apprirent rien d'intéressant: la qualité des voitures
+du comte, les mérites de ses chevaux lui étant tout
+à fait indifférents.</p>
+
+<p>Ce fut seulement au moment du coucher qu'il
+put échanger quelques paroles avec l'aubergiste, jusqu'à
+ce moment trop occupé pour bavarder.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée
+M. Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle histoire?</p>
+
+<p>&mdash;Celle de l'enfant du comte de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;La petite Claude?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il
+que madame d'Unières ne soit pas fâchée d'être privée
+d'un héritage sur lequel elle devait compter?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez, quand madame la comtesse se
+fâchera pour des affaires d'argent, le monde sera
+changé.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que si cette enfant est la fille du
+comte...</p>
+
+<p>&mdash;Comment si c'est sa fille!</p>
+
+<p>&mdash;Reconnue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de
+naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on a toujours un acte de naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de
+la succession puisqu'il a fallu un acte de notoriété et
+que MM. Vaubourdin et Meunier ont été témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Et à combien se monte cette fortune? demanda
+Nicétas qui n'eut pas la patience de filer cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante mille francs de rente.</p>
+
+<p>Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là
+était encore assez beau pour l'empêcher de dormir
+quand il fut au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais
+avait-il mangé la plus grosse part de son héritage?
+Comment? Avec qui?</p>
+
+<p>Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse
+quand une autre plus urgente et plus brûlante,&mdash;celle
+de l'acte de naissance, s'imposait à son attention.</p>
+
+<p>Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance,
+c'est qu'elle n'était pas née en France, ou qu'on
+avait caché l'accouchement de la mère.</p>
+
+<p>Et alors il était non moins évident que cette mère
+était Ghislaine, emmenée par son oncle dans quelque
+pays perdu, où elle avait passé le temps de sa grossesse
+et où elle était accouchée.</p>
+
+<p>C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément
+il avait cédé à une bonne inspiration en venant
+à Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante mille francs de rente!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer
+lorsqu'il avait essayé de parler de Claude, il voulut
+risquer une tentative auprès de celui-ci, et le lendemain
+dans la matinée il se dirigea vers le pavillon
+du garde qu'il connaissait bien pour être plus d'une
+fois, au temps de ses leçons, sorti par cette porte.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui
+était sa fille. A qui ressemblait-elle? Quel effet lui
+produirait-elle? Il allait donc faire l'expérience de la
+voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï son père,
+ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait
+intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se
+présentait; au milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il
+la sienne?</p>
+
+<p>Son intention n'était pas d'entrer simplement chez
+le garde et de commencer un interrogatoire en règle,
+car ce serait, semblait-il, le plus sûr moyen pour se
+faire mettre à la porte: il procéderait avec moins de
+naïveté.</p>
+
+<p>En sortant du village, il avait pris le chemin qui,
+par les champs, longe les murs du parc, et en dix
+minutes il était arrivé en vue du pavillon que les
+grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.</p>
+
+<p>Par les bavardages du cabaretier il savait que la
+famille de Dagomer se composait de trois garçons et
+de quatre filles, sans compter Claude, ce qui faisait
+huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au
+milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et
+comme il avait appris aussi que Claude travaillait
+dans l'après-midi chez lady Cappadoce, il était à peu
+près certain de la trouver chez le garde ou aux alentours.</p>
+
+<p>Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut
+personne et n'entendit aucun bruit de voix; mais
+comme la porte ainsi que les fenêtres étaient ouvertes,
+les habitants sûrement n'étaient pas loin:
+sur le seuil, deux bassets aux longues oreilles dormaient
+au soleil; dans le chemin, des poules allaient
+de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.</p>
+
+<p>Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher
+de la maison, il s'assit au pied d'un tilleul, et tirant
+son carnet il se mit à dessiner le pavillon. Sans être
+en état de faire un vrai dessin, il pouvait cependant
+enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa
+présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps
+que cela lui permettait aussi de rester là autant qu'il
+voudrait: il verrait venir.</p>
+
+<p>Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui
+sortit d'un bâtiment attenant au pavillon; elle portait
+sur son épaule une charge de linge mouillé qu'elle
+étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six
+et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment
+madame Dagomer et ses filles; elles ne parurent pas
+faire attention à lui; leur travail achevé, elles rentrèrent
+dans le bâtiment.</p>
+
+<p>Il avait tout le temps d'attendre en continuant son
+croquis avec une prudente lenteur. Comme il tenait
+ses yeux fixés sur le pavillon, il entendit un bruit de
+pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il vit
+venir une grande fillette portant une botte d'herbe
+sur la tête: elle était vêtue d'une robe d'indienne
+toute mouillée par le bas, et chaussée de sabots; bien
+qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point qu'une
+fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la
+comtesse d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.</p>
+
+<p>Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à
+terre, et s'arrêtant, elle le regarda: alors il la salua
+gracieusement, se disant que, s'ils engageaient une
+conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur.</p>
+
+<p>Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua
+qu'elle ne ressemblait en rien aux petites Dagomer
+qu'il avait vues quelques minutes auparavant, ni à
+leur mère.</p>
+
+<p>Elles étaient blondasses, elle était brune; elles
+étaient épaisses, elle était svelte; mais ce qui le
+frappa surtout en elle, ce furent ses yeux profonds et
+ses cheveux noirs ondulés,&mdash;les cheveux de Ghislaine.</p>
+
+<p>Allons, décidément, la voix du sang était muette
+en lui: à la vue de cette fillette dont il était le père,
+son coeur n'avait pas du tout bondi.</p>
+
+<p>Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.</p>
+
+<p>Il était fixé.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait
+trompé, vous êtes mademoiselle Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu parler de vous.</p>
+
+<p>Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise
+mine eût entendu parler d'elle, cependant elle
+eut la coquetterie de vouloir expliquer ce costume:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes
+lapins, dit-elle; pour aller arracher des coquelicots
+dans les blés je n'allais pas m'habiller.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>Elle se pencha au-dessus du carnet:</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre maison que vous faites là?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dessinez?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez au couvent l'année prochaine?</p>
+
+<p>&mdash;J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas
+voulu me garder parce que j'étais malade; il est venu
+un médecin de Paris qui a dit que je devais vivre en
+paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bonne pour tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire elle vous aime?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'occupe de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la voyez souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours quand elle est à Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez au château?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est elle qui vient.</p>
+
+<p>Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant
+personne, il risqua une question plus décisive:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est votre parente, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Claude fixa sur lui ses yeux profonds:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur,
+d'être de la famille de la comtesse d'Unières.</p>
+
+<p>Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette
+de cet âge, mais qui, dans sa pensée, avait pour
+but certainement de couper court à ces questions:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de parents.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous trompiez?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on vous avait trompée?</p>
+
+<p>Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui
+contractait son visage:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez mes parents?</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui
+vous aimerait, près de qui vous pourriez vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Et une mère?</p>
+
+<p>&mdash;Une mère aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'embrasserait?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont mes parents?</p>
+
+<p>Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui
+criait son trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux vous le dire... en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Un ami, le meilleur ami de celui que je crois
+votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez! Vous ne savez donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la
+preuve que vous êtes bien l'enfant que je suppose; et
+cette preuve, je ne l'ai pas encore tout à fait. Vous
+savez que votre naissance est entourée de mystère?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;En me disant tout ce que vous savez vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû
+remarquer dans votre enfance, depuis que vous êtes
+en âge de voir et de comprendre, des choses qui ont
+dû vous frapper.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer
+m'a dit que je n'étais pas sa fille, car je croyais
+que je l'étais, moi, vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a parlé de vos parents?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui lui en ai parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et
+comme je pleurais, car c'est triste de n'avoir pas de
+parents, vous savez, elle m'a dit que je ne devais pas
+me chagriner parce que M. le comte de Chambrais
+serait un père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a
+été aussi bon pour moi qu'un vrai père, le comte de
+Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me
+regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais
+déplu, comme s'il me détestait. Mais j'étais bête de
+croire ça puisqu'il m'a donné sa fortune; et quand on
+donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vous a jamais parlé de votre maman,
+madame Dagomer?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous
+caressant, en vous embrassant, vous aurait donné la
+pensée qu'elle pourrait être votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que
+madame la comtesse d'Unières qui me regarde avec
+tendresse, oh! si tendrement, et qui quelquefois me
+caresse, m'embrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle ne vous parle jamais de vos parents,
+madame d'Unières?</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?</p>
+
+<p>&mdash;Il est aussi très bon pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il vous embrasse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il me parle très doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un
+autre pays que Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez
+jamais vu d'autres personnes que M. de Chambrais,
+le comte et la comtesse d'Unières vous témoigner de
+l'intérêt?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas d'autres.</p>
+
+<p>Tout cela était clair; elle ne savait que peu de
+choses sur elle, cette petite, mais ce peu confirmait ce
+qu'il avait pressenti: M. de Chambrais s'était fait le
+père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa
+fille.</p>
+
+<p>C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider
+dans la ligne qu'il adopterait: mariée à un
+homme qu'elle aimait, disait-on, elle était l'esclave
+de son amour maternel.</p>
+
+<p>Il eût voulu la questionner encore, mais il était
+dangereux de prolonger cet entretien qui n'avait que
+trop duré; il ne fallait point qu'on remarquât ce
+tête-à-tête.</p>
+
+<p>&mdash;A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse
+que depuis quelques minutes, il est certain
+que vous êtes une jeune fille capable de réflexion et
+de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et
+pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche;
+ce n'est point un hasard qui, vous devez bien
+l'imaginer, m'a amené devant cette maison. Mais,
+pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme
+je l'espère, il faut que personne ne sache ce qui s'est
+dit entre nous. Si nous avons été vus, vous regardiez
+mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?</p>
+
+<p>Elle inclina la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais continuer mes démarches et bientôt, je
+vous le promets, nous nous retrouverons. Ne vous
+impatientez pas: soyez sûre que je travaille pour vous
+et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez
+davantage.</p>
+
+<p>A ce moment un chien courant parut dans le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Papa Dagomer, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il,
+ayez l'air de tourner autour de mon dessin.</p>
+
+<p>C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout
+bas. En apercevant Claude auprès de celui qui l'avait
+questionné la veille, il fit un geste de mécontentement.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous
+permettez que je fasse le portrait de votre joli pavillon?</p>
+
+<p>&mdash;La rue est à tout le monde, répondit Dagomer
+d'un ton bourru.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à Claude:</p>
+
+<p>&mdash;Rentre donc à la maison; mouillée comme tu
+l'es, tu vas gagner froid.</p>
+
+<p>Comme il allait la suivre on entendit le jacassement
+d'une pie; instantanément il dépassa la bretelle
+de son fusil, et sans ajuster il tira sur la pie qui passait
+en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba les
+ailes étendues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces
+bougresses-là; quand elles ont leurs petits, elles
+dépeuplent tous les nids.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris
+Nicétas ne put pas visiter le château, mais il s'en consola:
+au point où en étaient les choses, la conversation
+de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
+appris.</p>
+
+<p>Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer
+pour le moment ses recherches: c'était à Crèvecoeur,
+là où Claude avait été remise à Dagomer; il pouvait
+très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi avoir
+la chance de tomber dans la bonne piste.</p>
+
+<p>Seulement, pour continuer ces recherches, pour
+aller à Crèvecoeur, pour payer les bavardages qu'il
+provoquerait, pour se faire délivrer les actes qu'il
+découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent,
+et il n'en avait pas.</p>
+
+<p>C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à
+revenir en France, comme la bête chassée revient
+épuisée à son point de départ, sans bien savoir pourquoi,
+et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce
+à l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade
+retrouvé à grand'peine. Mais le camarade n'était
+guère en meilleure situation que lui, si ce n'est
+qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher
+dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en
+France, comme Nicétas en Amérique, il attendait
+maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
+nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient
+lui faire faire d'autant plus sûrement qu'il n'était
+pas difficile: jeune fille dans une situation intéressante,
+veuve compromise, vieille comédienne, il acceptait
+tout. Malheureusement la concurrence était
+telle qu'elle lui avait fait manquer plusieurs affaires;
+et puis, malgré sa belle figure et son nom, il aurait
+fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il fût
+«petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième
+étage, et à Montmartre encore: à quoi bon s'appeler
+le baron d'Anthan si l'on ne pouvait pas donner son
+adresse!</p>
+
+<p>&mdash;Compte sur moi quand je serai marié, avait-il
+dit.</p>
+
+<p>Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du
+baron, qu'on pouvait faire fond sur sa promesse;
+mais quand serait-il marié? Malgré les dix ou douze
+affaires en train, la date était problématique; cependant,
+en rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas
+s'adressa:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi j'ai une affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Un mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que ça: un entant.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà!</p>
+
+<p>Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant,
+elle se précisa pour lui: les beaux côtés qu'il
+voulait montrer lui apparurent plus beaux qu'il ne
+les avait vus tout d'abord, et en les groupant il leur
+donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite
+appréciée à sa réelle valeur: bien entendu, il eut soin
+de ne prononcer aucun nom vrai, ni de personne ni
+de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par
+prudence.</p>
+
+<p>L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce
+récit: une fillette de onze ans; soixante mille francs
+de rente dont jouirait le père pendant dix ans! Avait-il
+une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment
+ne dura pas; avec soixante mille francs de
+rente, Nicétas devenait un camarade utile, et puis le
+pauvre diable avait eu assez de déveine; il était
+temps vraiment que la roue tournât.</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation
+de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la veux, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;La mère a épousé un homme puissant!</p>
+
+<p>&mdash;Très puissant, disposant d'une influence énorme.</p>
+
+<p>&mdash;Riche?</p>
+
+<p>&mdash;Très riche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état
+de ta caisse, il me semble difficile que tu réussisses
+tout seul, il te faudrait l'appui de gens solides pour
+te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
+deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré,
+qui je le crois, se chargeraient de
+l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait partager avec elles, bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>&mdash;Soixante mille francs ne font déjà pas une trop
+forte somme.</p>
+
+<p>&mdash;Encore quarante ou cinquante mille francs
+valent-ils mieux que rien du tout. Je comprends que
+tu rechignes devant les conditions trop dures que
+t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi
+nous ne sommes en bonne situation, il faut bien que
+tu te procures d'une façon quelconque les premiers
+fonds pour entrer en campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, mais comment?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un
+agent d'affaire appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe
+de successions, de mariages, et qui est très fort.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne t'a pas marié.</p>
+
+<p>&mdash;Pour deux raisons: la première c'est que j'ai
+des exigences pécuniaires qui rendent mon mariage
+difficile dans la clientèle de Caffié; la seconde, c'est
+que cette clientèle a des exigences,&mdash;comment dirai-je
+bien,&mdash;mondaines, morales qui font qu'elles ne
+m'acceptent point. En effet, cette clientèle se compose
+généralement de parents qui ont une tare, Caffié
+appelle ça une <i>paille</i>, des comédiennes en peine de
+filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques
+faillites ou qui ont eu des ennuis avec la justice.
+Alors comme ils se trouvent par eux-mêmes dans des
+conditions particulières, ils veulent pour leur fille un
+gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement
+à l'armée qu'on le demande: un officier fait
+toujours bien et il est doué d'un prestige qui me
+manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui
+offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent,
+voilà l'homme, le veux-tu?</p>
+
+<p>Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là
+qu'un autre, c'était déjà beaucoup d'en trouver un;
+s'il montrait trop d'exigences, il saurait bien défendre
+ses intérêts.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de
+Caffié qui habitait rue Sainte-Anne, dans une vieille
+maison, un petit appartement enfumé où l'odeur des
+moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle
+des paperasses.</p>
+
+<p>En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan
+se retira, laissant Nicétas en tête à tête avec le
+vieil agent d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant
+sa longue taille voûtée pour toiser ce nouveau
+client dont le costume et la tournure ne paraissaient
+pas lui inspirer une bien vive sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est pour un enfant naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous voudriez légitimer?</p>
+
+<p>&mdash;Que je voudrais reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;On peut toujours reconnaître un enfant naturel.</p>
+
+<p>Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit
+pas bien en quoi ses conseils peuvent être utiles pour
+un acte aussi simple.</p>
+
+<p>Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en
+homme qui n'avait pas besoin qu'on la lui fît; ne savait-il
+pas par lui même, puisque c'était son cas, qu'on
+peut reconnaître et même légitimer un enfant dont
+on n'est pas le père?</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon histoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le mieux.</p>
+
+<p>Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique,
+surtout en ce qui se rapportait à la fortune léguée
+à l'enfant; pour que l'homme d'affaires n'eût
+pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
+mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea
+la réalité, elle devint la femme d'un commerçant.</p>
+
+<p>Cependant, par ses questions qui toutes portaient,
+Caffié le força à préciser plusieurs points qu'il aurait
+préféré laisser dans une obscurité protectrice.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié
+quand Nicétas fut arrivé au bout de son récit.</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaître ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourquoi? mais parce que je suis son
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but tenez-vous à être son père?</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut
+que sache ce que vous voulez, et que le mieux est de
+parler net; ici vous êtes à confesse; si vous ne dites
+pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que
+vous tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été
+léguée?</p>
+
+<p>&mdash;A l'enfant et au revenu.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant
+mieux que la mère, ne l'ayant pas reconnu elle-même,
+n'a pas la parole devant la justice pour contester
+votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous
+pouvez même indiquer la mère dans un but de recherche
+de maternité, si vous trouvez un notaire qui
+consente à insérer cette indication, car un officier de
+l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette indication
+de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait
+aucun effet contre elle, mais il pourrait y en avoir
+d'autres que vous sentez sans que je précise: scandale,
+intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée?
+Cela est certain. Le tuteur de l'enfant aura
+même de fortes raisons à vous opposer, car vous ne
+savez même pas où est né cet enfant que vous réclamez,
+vous n'avez même pas son acte de naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on m'a caché cette naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire,
+pour vous montrer que l'affaire n'ira pas
+sur des roulettes, qu'il faudra manoeuvrer, et que celui
+qui conduira cette manoeuvre devra être un malin.
+Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu
+de la fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir.
+Vous le croyez, mais vous n'en êtes pas sûr. Il se peut
+très bien que, par une sage précaution, un âge ait été
+fixé par le testateur où elle aura la jouissance de ce
+revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets
+que votre reconnaissance soit admise, résulte-t-il de
+tout cela que vous allez, en qualité de père, jouir vous-même
+de ce revenu et administrer la fortune de votre
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est
+autre chose, et il faut distinguer. Il n'est pas tuteur
+légal, celui-là, et pour qu'il ait la tutelle de
+son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
+conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que
+ce conseil de famille composé de trois amis de l'enfant,
+auxquels se joindraient très probablement le
+juge de paix eu égard à votre situation, vous conférerait
+la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela
+vous donne l'administration de la fortune de votre
+fille, mais les revenus? Je dois vous dire que là-dessus
+les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
+grand nombre refusent même au père naturel la
+jouissance de ce revenu.</p>
+
+<p>A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas
+s'allongeait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son
+enfant n'a donc aucuns droits sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction,
+c'est-à-dire que l'enfant lui est remis pour qu'il
+le dirige comme il veut. De plus, il a le droit de rechercher
+la maternité au nom de son enfant, et si la
+mère est dans une situation où cette recherche doit
+la déshonorer, si elle est riche, il y a là matière à organiser
+un chantage <i>au salé</i>....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Au salé?</i></p>
+
+<p>&mdash;C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie
+un enfant. Ce chantage peut être très fructueux, et
+même beaucoup plus que ne le seraient et l'administration
+et la jouissance de la fortune de l'enfant. Voilà
+pourquoi, en commençant, je vous demandais de
+dire ce que vous vouliez.</p>
+
+<p>Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard
+froid de ce vieux bonhomme le troublait, il
+voyait trop loin.</p>
+
+<p>Cependant, il fallait répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés
+que vous me montrez me rendent très perplexe.
+Je réfléchirai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je
+vous dise à quoi vous réfléchirez? aux moyens de
+vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, écoutez
+mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates
+que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez
+pas de les aborder sans un bon guide, vous vous
+feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il vaut
+mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci
+vous fait obtenir, que de n'avoir rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos conditions?</p>
+
+<p>&mdash;Nous partagerions.</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchirai.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard
+ironique sur la tenue de son futur client.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Partager!</p>
+
+<p>Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.</p>
+
+<p>La situation telle que Caffié venait de la présenter
+n'était pas du tout celle qu'il imaginait avant cette
+consultation. De la loi, il ne savait que ce qu'il en
+avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les
+pères et mères jouissaient des revenus des héritages
+que faisaient leurs enfants et il savait même que cela
+s'appelait l'usufruit légal, ce qui dit tout,&mdash;établi
+par la loi; de même il avait vu aussi que les pères
+avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle
+légale, établie par la loi.</p>
+
+<p>Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile
+n'était pas un homme à qui l'on pouvait se fier, et il
+n'y avait rien que de vraisemblable à admettre qu'il
+eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions
+plus délicates que celles qui touchent aux enfants
+naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon
+guide, vous vous feriez rouler»; c'était peut-être
+vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se
+cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses
+services, le bon guide, et pour cela il exagérait à
+l'avance les difficultés et les dangers du chemin.</p>
+
+<p>Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait
+adressé à un avocat pour lui demander une consultation,
+mais comme les louis manquaient et aussi les
+pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la
+loi elle-même. Justement il venait d'arriver place
+Louvois, la Bibliothèque était devant lui: rien de
+plus simple que d'entrer et de se faire donner un
+Code.</p>
+
+<p>C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais
+cela ne l'embarrassait point: tous les livres ont une
+table, il n'avait qu'à chercher au mot «Enfant naturel»,
+il trouverait là sûrement les indications qui lui
+étaient nécessaires.</p>
+
+<p>Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant
+naturel», il était bien question de la présentation
+des enfants à l'officier de l'état-civil, des enfants
+trouvés, des enfants de troupe, mais c'était tout.</p>
+
+<p>Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher
+dans cet énorme volume? Il réfléchit un moment en
+feuilletant cette table. Que voulait-il? Reconnaître sa
+fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait peut-être
+sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, <i>civ.</i> 62-334.»
+Il était sauvé.</p>
+
+<p>Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro,
+rédigées en un style simple qui semble la clarté
+même, ne livrent pas leur secret à une première lecture,
+et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on
+sent vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a
+un tas de choses qu'il faut préalablement savoir pour
+s'y reconnaître.</p>
+
+<p>Plus il lut et relut la section de la <i>Reconnaissance
+des enfants naturels</i>, qui se renferme cependant dans
+une dizaine d'articles, moins il la comprit.</p>
+
+<p>Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment
+qu'il put, il demanda qu'on lui indiquât les
+meilleurs livres de droit qui traitaient la question des
+enfants naturels.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier,
+Demante, Toullier, Aubry et Rau? répondit le
+conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune demande
+du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur
+qui était vaudevilliste.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étudiez peut-être pour le devenir?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous faire donner Demolombe.</p>
+
+<p>Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il
+n'en disait pas assez, Demolombe le fut parce qu'il
+en disait trop; sèche la loi; diffus, confus le commentaire.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sa première exaspération contre cette
+loi barbare qui l'avait fait le misérable qu'il était,
+elle l'avait écrasé de tout son poids, paralysé, anéanti;
+les autres en avaient tiré contre lui tout le parti qu'ils
+voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait
+en tirer parti contre les autres, elle restait muette.</p>
+
+<p>Il en était encore à compulser son traité de la <i>Paternité
+et de la filiation</i>, quand la Bibliothèque ferma,
+et il se trouvait plus embarrassé, plus perplexe qu'en
+entrant.</p>
+
+<p>Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait
+un fait certain, résultant d'un article de cette odieuse
+loi, c'est que pour l'enfant dont on recherchait la
+maternité, on devait prouver qu'il était identiquement
+le même que celui dont la mère était accouchée,
+et qu'on n'était reçu à faire cette preuve par témoins
+que lorsqu'on avait déjà un commencement de preuve
+par écrit.</p>
+
+<p>N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux
+comte de Chambrais, d'enlever sa nièce dans un pays
+étranger où il était presque impossible de la suivre?</p>
+
+<p>S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle
+était accouchée, il semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il
+devait tout d'abord le chercher; il irait donc à Crèvecoeur,
+si faibles que lui parussent les chances d'obtenir
+un résultat, et comme l'argent qu'il avait en
+poche ne lui permettait pas de prendre le chemin de
+fer, il irait à pied; la forêt de Crécy dans la Brie, cela
+ne devait pas être très loin de Paris.</p>
+
+<p>Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait
+souvent, lorsqu'il revenait de la rive droite chez lui,
+sur le quai Voltaire, et à une boutique de ce quai, il
+avait vu des cartes étalées, qu'il s'était plus d'une fois
+amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un
+bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il
+y aurait une carte en montre sur laquelle il pourrait
+tracer son itinéraire.</p>
+
+<p>Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.</p>
+
+<p>Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut
+pas favorable; à la vérité, une grande carte de France
+était accrochée à la devanture de la boutique, mais si
+haut qu'il lui était impossible de lire le nom des pays
+au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.</p>
+
+<p>Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le
+magasin il demanda, comme s'il voulait les acheter,
+les cartes de l'état-major qui comprenaient la Brie,
+et les étalant les unes à côté des autres, sur une table,
+d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir
+de Paris; puis le format du collage sur toile ne lui
+convenant pas pour entrer dans ses poches, il remercia
+et sortit.</p>
+
+<p>Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du
+Trône, traversait le bois de Vincennes, Joinville,
+Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et il arrivait
+à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en
+tout, cinquante kilomètres environ.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer:
+il en avait parcouru de plus longues sans chemins
+tracés quand il était officier au Pérou, ou gardien de
+troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins
+cela de bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du
+courage aux jambes; ce n'était point quand il raclait
+du violon aux Conservatoires de Vienne et de Paris
+qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres
+à faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la
+belle étoile.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les
+hauteurs de Montmartre encore noires et descendait
+dans Paris; quand il arriva au Château-d'Eau, une
+lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard
+Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et
+sur le cours de Vincennes, il croisait les voitures des
+paysannes qui, en une longue file, s'en allaient à la
+halle, laissant derrière elles une bonne odeur de
+fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et
+au haut de la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un
+petit bois, il déjeuna en regardant le panorama de
+Paris, qui, au delà de la verdure du bois de Vincennes,
+se perdait dans la brume et la fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement,
+il en tirerait quelque chose, la moisson ne se
+ferait pas attendre.</p>
+
+<p>Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un
+bon pas régulier, il traversa les plaines monotones de
+la Brie. A cinq heures du soir, il arrivait à la Houssaye,
+et peu de temps après il apercevait un tout petit village
+qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt:
+c'était Crèvecoeur.</p>
+
+<p>Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une
+poignée d'herbe, il fit la toilette de son pantalon et de
+ses souliers couverts d'une épaisse couche de poussière
+blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le
+prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de
+Paris; de la station voisine, c'était admissible, mais
+de Paris il n'eût trouvé crédit nulle part.</p>
+
+<p>Quand il entra dans le village, son peu d'importance
+lui donna bon espoir; il n'était pas possible que dans
+un pays composé seulement de quelques maisons, où
+tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût
+pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et
+de sa famille, mais encore de ce qui les touchait.</p>
+
+<p>En route, il avait bâti son plan, qui était très
+simple: il recherchait des renseignements sur une
+petite fille mise en nourrice chez Dagomer dix ou
+onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire
+un gros héritage, et l'on paierait une forte prime à
+celui qui procurerait ces renseignements... aussitôt
+qu'ils auraient été reconnus bons.</p>
+
+<p>Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie,
+un vieil instituteur en retraite qui, n'ayant jamais
+quitté Crèvecoeur, devait se rappeler Dagomer.</p>
+
+<p>&mdash;S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le
+rappelait. Un brave garçon. Peut-être un peu dur
+aux braconniers, mais il était payé pour ça; et puis
+les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables
+non plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se
+rappeler un nourrisson qu'on aurait mis chez les
+Dagomer, c'était impossible, par cette raison que les
+Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une
+petite fille âgée maintenant de plus de onze ans, et
+comme ils avaient quitté Crèvecoeur depuis dix ans, à
+l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un an.</p>
+
+<p>Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le
+vieil instituteur ne pouvait pas se rappeler ce nourrisson
+puisque les Dagomer n'en avaient jamais eu:
+tout Crèvecoeur le dirait comme lui.</p>
+
+<p>Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui
+était venu plus d'une fois à l'esprit, sans qu'il voulût
+l'accepter: née à l'étranger, Claude avait été ramenée
+en France au moment même où Dagomer était venu
+habiter Chambrais, et personne, à l'exception de
+Ghislaine, ne devait connaître le lieu de naissance de
+l'enfant.</p>
+
+<p>La déception fut rude; mais il n'était point dans
+son caractère de s'abandonner; il fallait réfléchir. En
+venant, il avait vu une prairie où l'on mettait du foin
+en meules; il serait bien là pour passer la nuit en se
+faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans
+auraient quitté les champs.</p>
+
+<p>Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au
+lendemain matin, et au soleil levant, il reprit le chemin
+de Paris.</p>
+
+<p>Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité:
+puisqu'il ne lui restait que ce moyen, il fallait bien
+qu'il le subît: tant pis pour Ghislaine s'il le lui faisait
+au <i>salé</i>, comme disait Caffié.</p>
+
+<p>Il était las en montant à dix heures du soir les six
+étages de son ami d'Anthan, cependant il n'attendit
+pas au lendemain pour la lettre qu'il avait préparée:</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est
+aussi la vôtre, installée chez un garde, au lieu
+d'occuper auprès de sa mère, la place à laquelle
+<i>elle a droit</i>. Je ne puis tolérer cela et mon devoir
+est de prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain,
+à trois heures, aux abords de la <i>Mare aux
+Joncs</i>. S'il vous était impossible de vous y trouver,
+je me présenterais au château.</p>
+
+<p>«NICÉTAS»</p>
+
+<p>Il redescendit l'escalier dont les marches étaient
+terriblement dures pour ses genoux, et jeta sa lettre
+dans la boîte d'un débit de tabac.</p>
+
+<p><b>FIN DE LA TROISIÈME PARTIE</b></p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>QUATRIÈME PARTIE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait
+passé une partie de la matinée au pavillon du garde,
+car depuis l'entretien qui avait définitivement fixé le
+sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus librement
+qu'avant, sa tendresse pour sa fille.</p>
+
+<p>N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à
+l'avance n'était-elle pas certaine que, quoi qu'elle fît,
+il ne s'en inquiéterait pas?</p>
+
+<p>Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour
+l'aller voir, et franchement elle disait: «Je vais près
+de Claude»; arrivée chez le garde, elle ne se cachait
+plus pour laisser paraître son affection, et franchement
+aussi elle embrassait sa fille.</p>
+
+<p>Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et
+quand elles étaient assises, en tête à tête, à l'abri de
+la curiosité des enfants Dagomer ou des passants, elle
+la faisait causer en l'interrogeant doucement.</p>
+
+<p>Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la
+mettait, mais simplement sur ceux où, pouvant forcer
+par d'adroites questions sa réserve toujours un peu
+craintive, elle l'amenait à se livrer. N'était-ce pas
+cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était
+cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle,
+et qu'une observation constante dans les choses importantes
+comme dans les riens, dans la joie comme
+dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne
+pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie
+nature.</p>
+
+<p>Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui
+l'inquiétait: par où tenait-elle de son père, par où
+s'en éloignait-elle?</p>
+
+<p>Sous cette main douce et caressante, le coeur de
+Claude s'ouvrait; avec un abandon plein de confiance,
+elle bavardait, disant tout ce qui lui passait par la
+tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
+Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires
+qu'elle arrangeait, par des exemples la conduisait où
+elle voulait qu'elle allât.</p>
+
+<p>Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire
+que Claude en parlait, car Ghislaine, qui connaissait
+la susceptibilité de lady Cappadoce, veillait à ne
+pas donner à son ancienne gouvernante des sujets
+d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses
+comme vous, disait Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Lady Cappadoce est une maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.</p>
+
+<p>Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot
+qui lui montait du coeur, elle ne pourrait jamais le
+prononcer, et il ne fallait pas que, par une imprudence,
+par un entraînement, elle permît à Claude de
+le prononcer elle-même, sinon en ce moment, au
+moins plus tard.</p>
+
+<p>On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments
+de silence et de recueillement où elles restaient
+les yeux dans les yeux; alors Ghislaine attirait Claude
+contre elle, et de son bras elle l'enveloppait doucement.</p>
+
+<p>C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa
+lettre, et il avait calculé qu'à l'heure où Ghislaine la
+recevrait, M. d'Unières devrait être à la Chambre,&mdash;ce
+qui serait parfait, car elle serait troublée, et pour
+le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle
+trahit une trop vive émotion devant son mari.</p>
+
+<p>Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la
+Chambre, le comte était resté au château pour préparer
+un discours important qu'il devait prononcer le
+lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans
+la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme
+toujours lorsqu'il travaillait. N'était-elle pas son inspiration
+et sa conscience? Il trouvait plus vite lorsqu'elle
+était là. Et il n'était sûr d'un effet ou d'un
+argument que lorsqu'après discussion elle l'avait
+approuvé.</p>
+
+<p>Le domestique qui recevait le courrier en faisait le
+tri, mettant dans une corbeille ce qui était pour le
+comte, et sur un plateau les lettres à l'adresse de la
+comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le
+comte, qui était devant une grande table couverte de
+volumes du <i>Journal officiel</i>, n'interrompit point son
+travail; mais Ghislaine, assise à un petit bureau
+dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle
+lisait, et commença à ouvrir les lettres.</p>
+
+<p>Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles
+contenaient, et justement même par ce qu'elle savait
+qu'elles étaient des demandes de secours, il fallait
+qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans
+retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles
+elles donnaient lieu.</p>
+
+<p>Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en
+avait lu plusieurs, lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.</p>
+
+<p>«Je rentre en France et trouve ma fille qui est
+aussi la vôtre....»</p>
+
+<p>Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant
+ses yeux, son coeur s'était arrêté.</p>
+
+<p>Heureusement la lettre était posée sur le bureau
+sans quoi elle serait tombée, ou elle aurait été secouée
+de telle sorte dans sa main tremblante que l'attention
+du comte eût été provoquée.</p>
+
+<p>Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses
+des premières années; toujours vaines, avaient
+fini par lui donner une sorte de confiance; si elle
+devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer qu'il
+ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées
+sans qu'il reparût, n'y avait-il pas des chances pour
+que d'autres s'écoulassent encore? Quels droits avait-il
+sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont il ne connaissait
+même pas l'existence?</p>
+
+<p>Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la
+tête basse, à la dérobée, rapidement elle jeta un
+coup d'oeil du côté de son mari: absorbé dans son
+travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa
+table, il continuait à prendre des notes; sa plume en
+écrivant craquait avec un bruit régulier.</p>
+
+<p>Elle était comme paralysée de corps et d'esprit.
+Quelle contenance tenir? Que faire? Elle ne savait. Et
+même elle était incapable de se poser une question
+raisonnable.</p>
+
+<p>La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle
+osât même la faire disparaître, et cependant elle
+sentait vaguement que son mari pouvait se lever,
+venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et
+machinalement, sans intention, laisser tomber son
+regard sur cette feuille de papier, où le mot «votre
+fille» flamboyait, croyait-elle, se détachant en caractères
+d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils n'avaient
+pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait
+ses lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité
+elles étaient les unes et les autres pour monsieur
+aussi bien que pour madame, pour madame aussi bien
+que pour monsieur.</p>
+
+<p>Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée,
+que la première chose à faire était de cacher cette
+lettre. Mais comment? Dans les circonstances ordinaires,
+rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un
+tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait
+pas. La glisser dans sa poche? Elle n'osait pas non
+plus, s'imaginant que le froissement du papier allait
+crier sa honte.</p>
+
+<p>Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.</p>
+
+<p>Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que
+son mari se tournait vers elle. Alors, elle le regarda;
+il ne s'était point levé et ne paraissait pas disposé à
+quitter son travail:</p>
+
+<p>&mdash;Te rappelles-tu la date de mon discours à propos
+de l'ordre du jour Bunou-Bunou.</p>
+
+<p>L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre
+circonstance, elle eût donné la date de jour, de mois,
+d'année. Mais en ce moment, comment réfléchir, chercher,
+se rappeler? Et cependant, elle devait répondre
+sans que sa voix trahit son bouleversement.</p>
+
+<p>&mdash;A peu près trois ans, il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire
+si ferme peut-elle se tromper de tant d'années?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je fais une confusion.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherche pas, je vais vérifier.</p>
+
+<p>Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine
+qui servait d'annexe à la bibliothèque.</p>
+
+<p>Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la
+lut, puis vivement elle la mit dans sa poche.</p>
+
+<p>Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près
+que moi de la vérité; il y a quatre ans.</p>
+
+<p>Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste,
+il ne s'étonna pas qu'elle ne répondît point, et
+tranquillement il retourna à son travail. Il fallait
+qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était
+pour le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.</p>
+
+<p>S'attendant depuis son mariage à le voir surgir
+d'un moment à l'autre, elle avait bien des fois examiné
+la question de sa défense, et elle s'était toujours dit
+qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme dont
+son oncle lui avait parlé avant de mourir.</p>
+
+<p>Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au
+juste. Une lettre sans doute qui lui fermerait la bouche
+s'il voulait parler; mais quelle qu'elle fût, elle devait
+être efficace puisque son oncle lui avait recommandé
+d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
+réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que
+tout de suite elle allât à Paris.</p>
+
+<p>Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle
+restât auprès de son mari quand il travaillait, elle
+n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et son repos,
+le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même
+de sa fille qui se trouvaient en jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix
+qu'elle s'efforçait d'affermir, je partirai pour Paris.</p>
+
+<p>Il fut stupéfait:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, tout de suite?</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne
+lui en demandât pas, et que pour la première fois elle
+ne fût pas franche.</p>
+
+<p>&mdash;Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige
+une solution immédiate.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.</p>
+
+<p>Il sonna et commanda d'atteler.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il,
+car ça ne va pas aller, et je suis sûr que demain à
+la Chambre tu sentiras toi-même que ton aide m'a
+manqué.</p>
+
+<p>Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière
+fermée, il recommanda au cocher de marcher
+rondement.</p>
+
+<p>A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient
+devant les panonceaux de M. Le Genest de la
+Crochardière, et Ghislaine entrait dans l'étude. C'était
+la première fois qu'elle venait chez son notaire, car
+quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature
+au bas d'actes notariés, on était toujours venu les lui
+faire signer à l'hôtel de la rue Monsieur. Quand elle
+se trouva dans une grande pièce où sur des tables a
+pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de
+clercs, elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces
+yeux qui s'étaient levés sur elle. Mais le second clerc,
+qui la connaissait et qui dirigeait cette étude, accourut
+avec les démonstrations de la plus respectueuse politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse désire voir M. Le Genest,
+sans doute, je vais m'informer s'il peut recevoir.</p>
+
+<p>Le notaire lui-même apporta la réponse en venant
+au-devant de sa cliente qu'il fit entrer dans son
+cabinet.</p>
+
+<p>La demande que Ghislaine avait à présenter était
+bien simple, cependant ce fut avec un extrême embarras
+qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis longtemps
+le vieux notaire était habitué à ne pas laisser
+deviner qu'il remarquait la gêne d'un client; encore
+moins d'une cliente. Aussitôt qu'il put comprendre
+ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse qu'il
+ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée
+par M. de Chambrais, il la remit à Ghislaine.</p>
+
+<p>Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer
+l'enveloppe et lire cette pièce, mais le notaire ne lui
+en laissait pas la liberté: il parlait de Claude, et il
+fallait bien qu'elle l'écoutât.</p>
+
+<p>&mdash;Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt
+que vous inspire cette chère enfant et toute la
+tendresse que vous lui témoignez. Dans son isolement,
+c'est un grand bonheur pour elle: une mère,
+me disait M. le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse
+sollicitude.</p>
+
+<p>Il continua assez longtemps ainsi; mais sans
+insister cependant, et en gardant la mesure qu'il
+savait mettre en tout.</p>
+
+<p>Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire,
+regagner sa voiture.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées,
+Ghislaine put déchirer l'enveloppe que le notaire
+lui avait remise.</p>
+
+<p>Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par
+son oncle; ce fut par cette note qu'elle commença:
+«La lettre ci-jointe m'a été remise par son auteur
+le jour même où elle a été écrite; elle est la
+preuve, elle est l'aveu d'un crime qui, je l'espère,
+restera ignoré; mais si jamais il était découvert,
+elle porterait témoignage contre le coupable.</p>
+
+<p>«CHAMBRAIS.»</p>
+
+<p>Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le
+lut sans trop d'émotion: que lui importaient ces déclamations,
+que lui importaient ces plaintes et ces
+cris de révolte!</p>
+
+<p>Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la
+suffoqua comme si c'était une déclaration: elle le
+voyait devant elle, elle l'entendait, et dans son coeur
+résonnaient encore les éclats sourds de sa voix heurtée.</p>
+
+<p>Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout;
+mais arrivée à la dernière ligne, elle chercha si c'était
+tout.</p>
+
+<p>Une arme, disait son oncle; le crime découvert
+peut-être, une accusation au moins contre le coupable
+et nécessairement la défense de l'innocente; mais
+ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert
+le crime ne l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver
+c'était un moyen pour qu'il ne le fût jamais.</p>
+
+<p>A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui
+servir? Elle ne le voyait pas, et restait dans un inconnu
+dont le mystère l'épouvantait. Que ne pas
+craindre d'un homme capable de tout.</p>
+
+<p>En sortant de chez le notaire, le cocher était venu
+rue Monsieur pour changer de chevaux; elle descendit
+de voiture et serra la lettre avec la note de son
+oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté:
+inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être
+le lendemain l'arme qu'elle était venue chercher, car
+maintenant qui pouvait savoir ce que serait ce lendemain?</p>
+
+<p>Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat
+de la déception, elle s'était dit qu'avec la réflexion
+et en se remettant de cet écrasement, il lui
+viendrait sans doute une idée.</p>
+
+<p>Mais la route se faisait, les villages défilaient devant
+elle! Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony
+et elle restait paralysée dans son impuissance; il
+lui semblait qu'au lieu de la surexciter comme elle
+l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture l'engourdissait
+et elle se sentait entraînée en imagination
+comme elle l'était en réalité: rien pour la retenir,
+rien pour la guider, l'éclairer, et au bout le gouffre
+dans lequel tombaient avec elle, entraînés par elle,
+ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.</p>
+
+<p>C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir
+ce qu'il pouvait contre elle et contre eux: tout sans
+doute, puisqu'il avait écrit cette lettre.</p>
+
+<p>Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait,
+c'était la lutte; et dans cette lutte, le repos, le bonheur,
+l'honneur de son mari ne seraient-ils pas atteints?</p>
+
+<p>A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui,
+malheureux par elle! Dix années d'amour et de bonheur
+s'effondrant dans la honte! Que n'avait-elle cru
+ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
+répondait par un refus; elle la frappait, cette punition
+qu'elle sentait alors suspendue sur sa tête.</p>
+
+<p>Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que
+fussent son trouble et son émoi, elle n'avait cependant
+pas une seule fois admis la possibilité de l'abandon
+et de la fuite: il voulait la voir, il la verrait; car
+ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui
+faire fermer la porte quand il se présenterait, c'était
+remettre le danger au lendemain et non l'écarter:
+repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à qui ne s'adresserait-il
+pas? Avant tout, elle devait savoir ce
+qu'il voulait. Après, elle aviserait.</p>
+
+<p>La <i>Mare aux Joncs</i>, le lieu de rendez-vous qu'il
+avait choisi, était un des endroits les plus sauvages
+et les plus déserts de la forêt: une combe étroite entourée
+de collines boisées, point de chemin pour y
+arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux,
+des grands arbres sur les bords de la mare et toute
+une végétation foisonnante de roseaux, sur les collines
+d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si personne
+ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne
+non plus ne viendrait à ses cris si elle appelait, et il
+ferait d'elle ce qu'il voudrait; bien qu'elle fût brave
+ordinairement, jamais elle ne s'exposerait à ce danger;
+ce serait folie.</p>
+
+<p>Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle
+dans le château, malgré sa répulsion et son dégoût.
+Au moins, n'y serait-elle pas seule et sans secours.</p>
+
+<p>Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à
+cela.</p>
+
+<p>Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni
+comment elle se défendrait, mais au moins elle n'était
+plus dans l'irrésolution.</p>
+
+<p>Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva
+son mari au travail, et en la voyant il eut un sourire
+d'heureuse surprise.</p>
+
+<p>Tendrement il l'embrassa.</p>
+
+<p>Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement,
+trop profondément liés l'un à l'autre pour
+qu'il ne sentît pas dans cette étreinte qu'elle était
+troublée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois
+que demain tu seras contente.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait
+qu'elle assisterait le lendemain à la séance de la
+Chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je t'indique les points principaux
+de mon discours?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place
+ordinaire devant son petit bureau, tandis qu'il s'asseyait
+sur un coin de la grande table. Alors il commença,
+les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le
+vrai? demandât en s'arrêtant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trouve pas cela du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as l'air de ne pas me suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon air te trompe.</p>
+
+<p>Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle
+sentait qu'à certains moments sa volonté lui échappait;
+alors son regard trahissait sa préoccupation, et
+comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite il
+s'apercevait de ce désaccord.</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la
+force, faible coeur qu'elle était?</p>
+
+<p>&mdash;Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement,
+je t'en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui
+peut te donner cette idée?</p>
+
+<p>Il reprit.</p>
+
+<p>Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des
+yeux.</p>
+
+<p>De temps en temps elle faisait un geste d'approbation
+ou bien elle murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Bien, très bien.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?</p>
+
+<p>Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son
+discours, il passa peu à peu à des développement sous
+lesquels se sentait le mouvement oratoire.</p>
+
+<p>A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il
+disait et à oublier sa propre situation, suspendue
+qu'elle était aux lèvres et aux yeux de son mari, complétant
+par la pensée les effets qu'il laissait de côté.</p>
+
+<p>Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix
+ans, il allait toujours; quittant sa table, il avait fait
+un pas vers elle, puis deux, et maintenant il parlait
+en la tenant dans le cercle de ses bras, penché
+sur elle, l'effleurant presque de sa barbe.
+Tout à coup il s'arrêta et se mettant à sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une vraie répétition, dit-il.</p>
+
+<p>Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en
+le serrant dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu douter de moi, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de
+toi, jamais; tu verras demain la force que m'aura
+donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me semblait bien
+qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là,
+je ne pouvais pas te consulter et ne savais que penser.</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment
+elle s'y prendrait pour ne pas aller le lendemain à la
+Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte trouver?
+Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans
+s'inquiéter, sans se peiner?</p>
+
+<p>Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa,
+et partout, au dîner, à la promenade qui le suivit,
+elle porta, malgré ses efforts, une préoccupation évidente,
+qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
+qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait
+qu'elle se trahissait, elle se jetait dans une gaîté
+factice, dont bien vite elle avait honte, et qu'elle cherchait
+aussitôt à racheter par un élan de tendresse
+sincère.</p>
+
+<p>Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire
+était si bien équilibrée, d'une humeur si douce,
+si juste, si calme.</p>
+
+<p>Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas
+l'observer de peur qu'elle se tourmentât.</p>
+
+<p>Et pour comprendre ce changement il ne trouvait
+qu'une explication; elle était souffrante, nerveuse:
+peut-être ce rapide voyage à Paris l'avait-il fatiguée.</p>
+
+<p>Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de
+ne pas laisser deviner qu'il la trouvait autre qu'elle
+n'était habituellement.</p>
+
+<p>La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir
+pieds nus, sans bruit, écouter derrière la portière qui
+séparait leurs chambres si elle dormait d'un bon sommeil,
+et toujours il entendit qu'elle s'agitait et respirait
+d'une façon irrégulière.</p>
+
+<p>Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et
+il ne put pas s'empêcher de l'interroger; mais elle se
+défendit: elle n'avait rien; peut-être était-elle un peu
+nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps orageux.</p>
+
+<p>Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son
+discours, elle le connaissait, et il le dirait peut-être
+beaucoup moins bien à la Chambre qui ne l'avait dit
+la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps orageux,
+l'atmosphère des tribunes serait étouffante,
+comme le voyage à Paris serait pénible dans la chaleur
+du midi.</p>
+
+<p>Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir
+au devant d'elle, et ne se défendit tout juste, que ce
+qu'il fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes celles que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable
+à la Chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence,
+de ton amour.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Y penses tu?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et ton discours?</p>
+
+<p>&mdash;Un discours a-t-il jamais changé un vote?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son
+devoir; rien n'est perdu si l'honneur est sauf.</p>
+
+<p>Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais
+non plus elle ne l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée
+qu'elle mit dans son étreinte, lorsqu'il se sépara
+d'elle pour monter en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt, aussi vite que possible.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou
+trente minutes après l'heure qu'il avait fixée, il pouvait
+arriver au château vers quatre heures; c'était
+donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il venait.</p>
+
+<p>Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien
+faible sujet d'espérance dans cette pensée que, par
+cela seul qu'elle n'avait pas été à son rendez-vous, il
+renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que
+cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction
+l'aurait fait réfléchir; il aurait senti l'extravagance
+de sa demande; il retournerait à Paris.</p>
+
+<p>Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré
+tout il venait, et pour cela elle s'installa dans le grand
+salon qui par un autre se trouvait en communication
+directe avec le vestibule où se tenait toujours un valet
+de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix
+ne pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais
+en l'élevant il y avait certitude qu'elle serait entendue.</p>
+
+<p>Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser,
+mais ses efforts pour s'absorber dans sa lecture
+ne produisaient aucun résultat, elle ne savait pas
+même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des
+lignes noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.</p>
+
+<p>Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la
+demie; incapable de rester en place, elle se levait à
+chaque instant pour aller à une fenêtre jeter un regard
+dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du concierge.</p>
+
+<p>Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et
+des lèvres lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée
+d'un visiteur sonna.</p>
+
+<p>Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes,
+et sans se montrer, derrière un rideau, elle
+regarda: dans la façon dont il se présenterait, elle
+verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, ce
+qu'elle avait à craindre ou à espérer.</p>
+
+<p>Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui:
+l'homme qui traversait la cour, marchant sans se
+presser vers le perron, était bien de grande taille, mais
+il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de corps,
+les cheveux étaient courts, les joues et le menton
+rasés; enfin le vêtement usé, composé d'un pantalon
+noir, d'un veston jaunâtre et d'un chapeau melon,
+annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait
+demander un secours.</p>
+
+<p>Cependant le pauvre diable était arrivé au perron
+et, à la porte du vestibule, il avait trouvé Auguste de
+service ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant
+son journaliste américain, vous n'avez pas de chance,
+madame la comtesse n'a pas été à Paris, je ne peux
+pas vous montrer le château.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.</p>
+
+<p>Et sans paraître le moins du monde embarrassé,
+Nicétas lui tendit un petit billet qu'il venait d'écrire
+à l'auberge du Château.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais...</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.</p>
+
+<p>Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture
+que celle de la demande de rendez-vous, elle se rassura:
+s'il écrivait au lieu de venir, c'est qu'il n'osait
+pas se présenter; et à la pensée de ne pas le voir
+son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable
+était un commissionnaire.</p>
+
+<p>Elle avait ouvert le billet.</p>
+
+<p>«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer
+votre porte; donnez donc l'ordre que je sois admis
+près de vous.</p>
+
+<p>«NICÉTAS.»</p>
+
+<p>C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement;
+lui, ce pauvre diable; arrivé à ce point de misère et
+de cynisme, de quoi ne serait-il pas capable!</p>
+
+<p>Cependant, le plateau à la main, le valet attendait
+devant elle, la regardant à la dérobée, en se demandant
+quelle pouvait être la cause de ce bouleversement
+dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé
+que le calme et la sérénité.</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit-elle.</p>
+
+<p>Et pendant le court espace de temps que le valet
+mettait à traverser les deux salons, elle tâcha de se
+donner une contenance.</p>
+
+<p>Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le
+rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne quitterez pas le vestibule.</p>
+
+<p>Cette recommandation insolite pouvait surprendre
+ce domestique, mais elle n'était pas en situation de
+s'arrêter devant une considération de ce genre: avant
+tout elle devait assurer sa sécurité; comment se
+défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?</p>
+
+<p>Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons
+pour venir jusqu'à elle.</p>
+
+<p>Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien
+changé, vieilli, ravagé!</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de
+notre fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que
+vous parlez?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>Il prit une chaise et s'assit:</p>
+
+<p>&mdash;D'elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver
+que cet enfant est votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter;
+mais un mot suffit; c'est vous-même qui avez reconnu
+cette enfant pour ma fille et pour la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pas par un acte authentique, bien entendu,
+puisqu'on vous a fait prendre toutes sortes de précautions
+qu'on croyait habiles pour échapper à cette
+reconnaissance,&mdash;mais par un fait: en me recevant
+ici. Est-ce que si cette enfant ne vous était rien et ne
+m'était rien vous m'auriez reçu après la lettre que je
+vous ai écrite et aussi après ce qui s'est passé entre
+nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
+les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent
+malgré vous en rencontrant les miens, il fallait une
+raison toute-puissante, qui emportait tout: répulsion,
+mépris, horreur, haine; et cette raison se trouve dans
+l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez
+peur pour elle; vous voulez la défendre.</p>
+
+<p>Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit,
+et en la voyant devant lui, il eut lieu d'être satisfait:
+elle était atterrée.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre de m'introduire près de vous était un
+aveu; et si j'avais eu besoin qu'une nouvelle preuve
+s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu réunir, vous
+me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous,
+je n'en avais pas besoin; j'ai en mains toutes les
+pièces nécessaires pour affirmer mes droits sur ma
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se
+défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère
+que nous n'en viendrons pas à cette extrémité.
+En effet, je n'ai qu'un but: assurer l'avenir de ma
+fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas
+vous associer à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cet avenir a été assuré</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais.
+Je suis, je l'avoue, surpris que vous considériez
+l'avenir d'un enfant assuré par la donation d'une
+somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans
+la vie d'un enfant...</p>
+
+<p>Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher
+Ghislaine.</p>
+
+<p>&mdash;... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui
+dirigent cette éducation, il y a l'affection maternelle,
+ou paternelle, il y a le milieu dans lequel l'enfant est
+élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle cette éducation
+dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
+Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le
+garde, ayant pour camarades, pour frères et soeurs
+des enfants grossiers, de vrais paysans...</p>
+
+<p>&mdash;Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin
+qui a ordonné qu'elle vive en paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;A la campagne, je l'admets, mais en paysanne,
+en fille de garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre
+mariage vous aviez une fille de onze ans, la feriez-vous
+élever par un garde, sous prétexte que les médecins
+ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien! pour n'être pas née de votre
+mariage, Claude n'en est pas moins votre fille. Et
+puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le rappeler.
+Pour mon malheur, je sais par expérience ce
+que c'est que d'être élevé dans une maison étrangère;
+je ne veux pas que ma fille souffre ce qu'a souffert
+son père, et que l'absence d'une direction affectueuse,
+ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle
+a fait de moi.</p>
+
+<p>Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que
+ce langage fût sincère; c'était lui qui parlait de devoir,
+d'affection, de dignité, de fierté! Où voulait-il en venir?
+Qui se cachait derrière cet étalage de tendresse
+et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait
+pas? Son premier mouvement avait été de répondre
+lorsqu'il avait invoqué l'affection maternelle; mais
+n'était-ce pas là un piège dans lequel elle ne devait
+pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur
+lesquels il s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre
+d'ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que demandez-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera
+prés de vous, dans votre maison, la place à laquelle
+elle a droit par sa naissance, ou je la prends
+près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la prenez!</p>
+
+<p>Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité
+de son émoi; elle voulut l'atténuer en l'expliquant:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment prenez-vous un enfant qui n'est
+rien pour vous et pour qui vous n'avez jamais rien
+été?</p>
+
+<p>&mdash;En la reconnaissant pour ma fille par un acte
+authentique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos
+connaissances juridiques; c'est au contraire parfaitement
+possible et même très facile. Pour contester
+cette reconnaissance, si telle était votre intention, il
+faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à
+m'opposer, avec indication du père et de la mère; et
+je ne crois pas que ce soit votre cas; les précautions
+que vous avez prises pour cacher la naissance de l'enfant
+disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
+vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je
+me reconnais battu. Mais vous ne le produirez point,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il attendit un moment, et comme elle ne répondait
+pas, il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, elle trouve une existence brillante,
+riche, et aussi, je l'espère, heureuse par les soins et
+la tendresse de sa mère. Près de moi, elle n'est associée
+qu'à une vie de travail et de lutte, mais elle est
+aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas
+d'autre affection; sous une tendre direction son coeur
+se forme en même temps que son esprit; et comme
+elle est la légataire de M. de Chambrais, elle ne souffre
+pas de ma pauvreté.</p>
+
+<p>A ce mot elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été mal renseigné.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de
+prévoyance dont je n'ai compris toute la sagesse qu'à
+l'instant même, a mis une condition à son legs, qui
+est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité
+ou à son mariage.</p>
+
+<p>Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris
+puisque c'était la réalisation de ce que Caffié avait
+prévu; décidément il était le malin qu'il avait dit, le
+vieux crocodile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera
+pour son père comme son père travaillera pour
+elle; à deux on est fort; je l'ai entendue chanter une
+chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse extraordinaire
+et le sentiment de la mesure, j'en ferai
+une excellente musicienne. Dans cinq ans elle sera
+en état de donner des leçons, et par conséquent de
+seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
+d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais
+pas à un sentiment d'affection paternelle et à la
+voix du devoir, j'aurais tout intérêt à prendre Claude
+avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à seize
+ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans,
+elle jouira de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste
+Providence qui n'ont cessé de me poursuivre
+me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec
+horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir
+leurs enfants pour en hériter, mais rassurez-vous, si
+dur que je sois devenu sous les coups du sort, je ne
+suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est
+que je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il
+y aurait pour moi à reconnaître Claude, avantages
+moraux aussi bien que matériels,&mdash;si vous vous
+engagez à la prendre près de vous dans cette maison,
+et à la traiter comme votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que c'est impossible, je suis
+mariée.</p>
+
+<p>&mdash;On ne se marie pas quand on a un enfant, ou
+on l'impose à son mari; je serais vraiment surpris si
+vous me disiez que le vôtre n'appartient pas à la catégorie
+de ceux qui acceptent tout.</p>
+
+<p>Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée;
+c'était assez pour le succès de son plan; ce qu'il
+avait dit ne pouvait que l'affaiblir s'il le répétait
+ou le laissait discuter; au point où les choses en
+étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même
+heure, d'ici vous aurez le temps d'envisager la situation
+sous son vrai jour, et vous pourrez alors me
+faire part de la résolution à laquelle vous vous arrêtez.
+Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au
+château, je remettrais ma visite au lendemain: nous
+avons besoin du tête-à-tête.</p>
+
+<p>Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver
+jusqu'à vous, ce serait une réponse négative à mon
+désir de vous voir prendre Claude; alors je la reconnaîtrais.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée
+d'un mot prononcé de façon, au moins lui semblait-il
+ainsi, à s'imposer à l'attention; c'était celui qui se
+rapportait aux avantages résultant pour lui de la
+reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient
+pas existé, il n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance,
+et il n'eût jamais réclamé sa paternité si
+sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de Chambrais.</p>
+
+<p>Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela
+rien que de naturel dans la misère qui paraissait
+être la sienne; c'était par besoin d'argent qu'il poursuivait
+cette reconnaissance d'un enfant, dont il ne
+s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il
+cherchait à exploiter sa paternité; enfin, par besoin
+d'argent aussi qu'il menaçait:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez l'enfant ou je la reconnais.</p>
+
+<p>Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement
+à ce que Claude sortît d'un milieu indigne d'elle, ses
+menaces n'avaient donc d'autre objet que de se faire
+payer la non reconnaissance de l'enfant.</p>
+
+<p>Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là
+elle avait eu le coeur serré par l'angoisse comme si
+sa fille était en danger de mort, sans qu'elle pût rien
+pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
+semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide
+et de la défendre: c'était une lutte dans laquelle elle
+ne restait pas désarmée.</p>
+
+<p>Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût
+pas prévoir ce que serait cette lutte avec un pareil
+homme, elle se calma un peu: le danger n'était pas
+immédiat; elle avait un certain temps devant elle
+pour aviser, pour chercher.</p>
+
+<p>Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse
+de sa volonté pour l'accueillir comme à l'ordinaire et
+le questionner.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avait-il parlé?</p>
+
+<p>Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner
+des signes trop manifestes de distraction ou de
+préoccupation; comme il disait qu'il serait sans
+doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle
+manifesta le désir de l'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Te sens-tu en état de venir demain à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu es tout à fait bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment tant pis?</p>
+
+<p>Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Une idée qui m'est venue pendant mon voyage
+au lieu de penser à mon discours, j'étais avec toi et
+me disais que ce malaise pourrait être un indice
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer!
+Tu as trente ans, j'en ai trente-sept. Ce n'est
+pas la première fois qu'en te voyant indisposée je
+me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes
+caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et
+signes sensibles, signes incertains, probables, certains,
+et que sur ce sujet j'en sais peut être autant
+que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas persisté.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera
+d'aller demain à Paris; je profiterai de ce
+voyage pour faire quelques courses indispensables.
+Quand dois-tu parler?</p>
+
+<p>&mdash;Si je parle, ce sera au commencement de la
+séance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! après ton discours, je quitterai la
+Chambre, de manière à ne pas te faire attendre pour
+revenir ici.</p>
+
+<p>Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première
+partie de la séance, puis, quand le comte
+eut parlé, elle quitta la tribune et revint rue Monsieur.</p>
+
+<p>Par son contrat de mariage, il avait été stipulé
+qu'elle toucherait une pension pour ses besoins personnels;
+mais dans l'étroite intimité où elle vivait
+avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée:
+tout entre eux se partageait en commun; ne
+faisant qu'un de coeur et d'esprit, ils n'avaient
+qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs besoins,
+se consultant le plus souvent avant d'engager
+une dépense, ou, s'ils n'avaient pas le temps, s'en
+rendant compte après qu'elle était faite.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas
+prendre une somme un peu importante sans en parler
+à son mari; aussi n'était-ce point de cette façon
+qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au
+rachat de Claude.</p>
+
+<p>Ce n'était point seulement dans leur château et
+leur hôtel que les princes de Chambrais avaient toujours
+pieusement conservé ce qu'ils avaient reçu de
+leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en
+avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise
+sur eux: on faisait disparaître dans une pièce reculée,
+où l'on serrait dans des armoires ce qui était par
+trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en
+débarrassait point: les greniers étaient bondés de
+meubles rococo, et il y avait des placards remplis de
+porcelaines ridicules appartenant au style Louis-Philippe.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux
+de prix par la valeur de leurs pierres, mais que leurs
+montures rendaient immettables: jamais elle ne les
+avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient conservés
+dans un coffre que, depuis leur mariage, son
+mari n'avait pas ouvert: ils étaient là, cela suffisait,
+ils faisaient partie des joyaux de la famille, et comme
+il avait une parfaite indifférence pour les pierreries,
+il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas
+lui assurément qui lui demanderait de mettre jamais
+telle ou telle parure, puisqu'il ne les connaissait
+même pas.</p>
+
+<p>Obligée de trouver instantanément une forte
+somme, c'était sur la vente de quelques-uns de ces
+bijoux qu'elle comptait.</p>
+
+<p>C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer
+dans un magasin, elle, la comtesse d'Unières,
+pour vendre des pierres précieuses, le rouge lui
+montait aux joues; mais elle n'avait pas le choix des
+moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le
+seul qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la
+honte et par la peur des commentaires qu'elle allait
+provoquer.</p>
+
+<p>Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient
+serrés ces bijoux, et elle chercha ceux qu'elle pouvait
+prendre, c'est-à-dire ceux qui, par leurs pierreries,
+avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à
+une broche en rubis et en diamants, à un noeud avec
+deux glands et à un bouquet de corsage. Combien
+tout cela valait-il? Elle n'en savait trop rien. Une
+assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir
+la préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait
+fût au-dessous de ce qu'elle voulait, elle y
+ajouta une boucle de ceinture.</p>
+
+<p>Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à
+n'avoir pas à porter un trop gros paquet, ce qui eût
+provoqué l'attention, elle remonta en voiture et se fit
+conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
+de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une
+fois acheté des bijoux pour cadeaux, et qui devaient,
+croyait-elle, l'accueillir convenablement. Sans doute
+elle eût préféré s'adresser à des marchands qui ne
+l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle
+aurait dû donner son nom pour qu'on la payât, et
+dans ces conditions mieux valait encore avoir affaire
+à Marche et Chabert, qui avaient une réputation
+d'honnêteté.</p>
+
+<p>Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un
+commis, qui avait reconnu la livrée, se hâta de venir
+au-devant d'elle, tandis qu'un autre prenait des
+mains du valet de pied le paquet de bijoux.</p>
+
+<p>Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison,
+et presque aussitôt M. Chabert arriva, souriant
+et respectueux, empressé de se mettre à la disposition
+de sa noble cliente; comme c'était en particulier
+qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer
+dans son cabinet dont il referma la porte; alors elle
+exposa franchement sa demande.</p>
+
+<p>Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi
+secret, elle désirait vendre des pierreries qui ne
+lui servaient à rien.</p>
+
+<p>Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il
+était prêt à les acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune
+valeur; elles sont d'un autre âge.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on possède des diamants et un collier de
+perles comme madame la comtesse, on est en droit
+de se montrer difficile en fait de bijoux.</p>
+
+<p>Il était trop parisien pour ne pas comprendre
+qu'une femme comme la comtesse d'Unières ne se
+résigne à une pareille démarche que sous le coup
+d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait
+un certain temps pour peser ces pierres et les
+estimer, proposa-t-il à Ghislaine de lui verser immédiatement
+cinquante mille francs; plus tard il
+compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une
+grosse liasse de billets pourrait l'embarrasser, il lui
+offrit un chèque sur la banque.</p>
+
+<p>L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour devrai-je me rendre chez madame la
+comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Quelle somme était-ce que cinquante mille francs?
+Grosse? Petite? Suffisante ou insuffisante pour exciter
+des convoitises et satisfaire des appétits?</p>
+
+<p>C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant
+à l'égard de l'argent dans l'ignorance de ceux qui,
+ayant toujours été riches, connaissent mal sa valeur.</p>
+
+<p>Que représentaient cinquante mille francs pour
+Nicétas?</p>
+
+<p>Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait
+quatre cents francs par mois pour venir deux
+jours par semaine à Chambrais, ils eussent été certainement
+une fortune pour lui, le paiement de dix
+années de travail.</p>
+
+<p>Mais maintenant?</p>
+
+<p>A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la
+tenue, on pouvait croire qu'ils en seraient une bien
+plus tentante encore, puisqu'ils le tireraient de la misère.</p>
+
+<p>Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces
+douze années de misère ne lui avaient-elles pas donné
+d'autres besoins et d'autres exigences?</p>
+
+<p>De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant
+traverser la cour, de même elle ne l'avait pas
+retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix il y avait
+une dureté, dans son regard une brutalité, et dans
+toute sa personne un cynisme qui montraient qu'il
+n'était pas resté l'homme d'autrefois.</p>
+
+<p>Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui?
+Sur quoi les avait-il établies? Car plus
+elle réfléchissait à leur entrevue, plus elle se confirmait
+dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le
+dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.</p>
+
+<p>Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!</p>
+
+<p>C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée,
+bien faible, bien maladroite pour le débattre
+comme il aurait fallu: pour la première fois de sa vie
+elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et
+tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait
+paralysée de toutes les manières, par son inexpérience,
+par sa dignité, par sa tendresse pour sa fille,
+par le souci de son honneur et de celui de son mari.</p>
+
+<p>Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus
+terrible? Elle eût voulu n'avoir pas à attendre et que
+tout de suite ce marché vînt en discussion. Mais le
+lendemain précisément son mari resta à Chambrais,
+et elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son
+angoisse.</p>
+
+<p>Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit
+qu'il l'examinait pour lire en elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.</p>
+
+<p>Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi
+qu'elle en eut bientôt la preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je persiste dans mon idée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée?</p>
+
+<p>&mdash;Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée.
+Évidemment, il se passe en toi quelque chose d'insolite.
+Quoi? Je n'en sais rien. Quelle est la cause de ce
+changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
+changement est certain: tu n'es pas dans ton état
+ordinaire. Alors, comme je ne vois pas de raisons
+qui l'expliquent, j'en cherche dans le sens que je désire.
+Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
+ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton
+état nerveux est significative.</p>
+
+<p>Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise
+pour aller à une certaine distance du château, voir
+des poulains dans une prairie, à laquelle on n'accédait
+que par un mauvais chemin charrois.</p>
+
+<p>Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent
+Nicétas qui flânait par les rues du village, en
+attendant l'heure d'aller se coucher dans une meule
+foin.</p>
+
+<p>Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte
+le remarqua, son attention étant attirée par la fixité
+des regards que Nicétas attachait sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise
+mine qui rôde dans le pays? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>Alors il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres;
+il semble qu'il cherche à nous demander quelque
+chose. Si, par hasard, il voulait entrer aux écuries, il
+faudrait que François prît sur lui des renseignements
+sérieux: il a bien vilaine tournure.</p>
+
+<p>Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre
+près de lui pour qu'elle y trouvât une direction affectueuse,
+dans un milieu digne d'elle!</p>
+
+<p>Après un premier moment de honte et d'accablement,
+cette rencontre lui donna encore plus de
+force pour la journée du lendemain: à tout prix, il
+fallait sauver Claude de ce misérable,&mdash;que le
+comte ne trouvait même pas bon pour ses écuries.</p>
+
+<p>Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas,
+annoncé par le coup de cloche du concierge, entra
+dans le vestibule, il y trouva Auguste qui était encore
+de service ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied
+avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre
+aujourd'hui à mes questions, et je viens chercher
+ses réponses: nous collaborons: c'est beaucoup
+d'honneur pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation
+de visiter le château, elle ne pourra pas vous le
+refuser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée; mais maintenant le château
+m'intéresse moins.</p>
+
+<p>Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la
+même place que la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Cet empressement à me recevoir est d'un heureux
+augure, dit-il, et j'espère que nous nous entendrons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Au moins quant à la condition que vous prétendez
+m'imposer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a deux conditions que je prétends vous
+imposer: ou vous prenez Claude, ou je la prends
+moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est également impossible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, madame, qui vous trompez, car si
+vous pouvez ne pas prendre votre fille, vous ne pouvez
+pas m'empêcher de la prendre, moi; ne suis-je
+pas son père?</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en feriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une honnête fille, une fille tendrement aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant
+pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de
+l'importance de celui-ci, qui met tant d'intérêts en
+jeu, l'avenir de votre fille, votre honneur, celui de
+votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
+côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans
+Claude une héritière jouissant dès maintenant de ses
+revenus, vous pouviez penser à la prendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité,
+n'est-ce pas? Dites-le donc, puisque vous le pensez;
+cela n'est pas pour me blesser; en réalité, rien n'est
+pour me blesser.</p>
+
+<p>Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne
+vouait pas «ne pas se gêner» comme il disait, ni
+pousser les choses aux extrêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Claude en possession de ses revenus, dit-elle,
+vous pouviez lui donner une existence large, en même
+temps que vous vous la donniez à vous-même. Mais
+maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment
+que vous puissiez la prendre&mdash;mais je n'admets
+cela que pour la discussion, car dans la réalité
+son conseil de famille la défendrait, et la justice ne
+sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur
+rien. Que feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous?
+Quels avantages matériels retirerez-vous de cette reconnaissance?
+Claude serait une charge pour vous,
+non une source de produit.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous en venir?</p>
+
+<p>&mdash;A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages
+précisément à ne pas prendre Claude, à ne pas vous
+occuper d'elle, à m'abandonner ce soin ainsi qu'à son
+conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa
+santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra
+une éducation convenable, et d'où elle sortira
+pour se marier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air
+étonné, et ne vois pas où seraient ces avantages.</p>
+
+<p>Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert
+sous un livre, à portée de sa main; elle souleva le livre,
+et tirant le chèque, elle le lui tendit:</p>
+
+<p>&mdash;Dans ceci.</p>
+
+<p>Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque
+triomphant; mais dès qu'il eut jeté les yeux dessus,
+son visage se contracta.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous me proposez de m'acheter ma fille?
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez offert un marché, je vous en offre
+un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille
+francs: pour une fille du sang des Chambrais, convenez
+que ce n'est pas cher; je ne parle pas du sang
+de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En
+ne me recevant pas hier&mdash;ce n'est pas votre faute,
+je le sais&mdash;vous m'avez permis de faire une enquête
+dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis de
+la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous
+assez simple pour vendre cinquante mille
+francs ce qui en vaut quinze cent mille?</p>
+
+<p>&mdash;On ne vend que ce qu'on possède, et de ces
+quinze cents mille francs vous ne toucherez jamais
+un centime.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un
+procès que vous avez tout intérêt à ne pas laisser engager,
+ne l'oubliez pas, et, je vous en prie, faites entrer
+cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait
+imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille
+francs sont-ils une vraie dérision. Comment avez-vous
+pu croire que je les accepterais?</p>
+
+<p>Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait,
+comme elle l'avait pressenti, à renoncer à Claude et à
+la vendre; la contestation maintenant ne portait que
+sur le prix de cette vente; quelque dégoût qu'elle en
+eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.</p>
+
+<p>Il examinait le chèque.</p>
+
+<p>&mdash;Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il,
+que ce chèque dit lui-même que, si vous aviez voulu,
+vous auriez pu me faire une proposition plus convenable.
+Pour voir d'où proviennent ces cinquante mille
+francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment,
+vous ne les avez pas pris sur votre fortune personnelle,
+et vous ne les avez pas empruntés. Je ne recherche
+pas pour quelles raisons; je constate simplement
+qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille,
+vous avez cherché dans vos vieux bijoux ceux qui
+avaient cessé de vous plaire, et vous les avez vendus à
+Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la Paix
+qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque:
+voilà leur nom imprimé et leur signature. Eh bien!
+madame, vous n'en avez pas vendu assez.</p>
+
+<p>Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement
+qu'il avait produit.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et
+l'autre une égale franchise: vous, en ne cherchant
+pas des phrases échappatoires pour ne pas dire que
+Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi
+vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens,
+mais ce qui a dû bien vous gêner; moi en vous donnant
+mon dernier prix. J'avoue que j'avais compté
+sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour
+élever ma fille convenablement, et ce revenu me
+manquant, je comprends que l'enfant ne trouverait
+pas auprès de moi l'existence que je voulais lui faire.
+Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au
+couvent, mais si je ne la reconnais pas, je renonce par
+cela même à tous les droits que j'aurais sur la pension
+que je pourrais lui demander quand elle sera majeure,
+ou sur son héritage si elle venait à mourir; et
+cette renonciation, je l'estime à trois cent mille
+francs. J'accepte ce chèque comme un acompte.&mdash;Il
+le mit dans sa poche.&mdash;Vous m'en devez deux cent
+cinquante mille, que je vous demande de me verser
+d'aujourd'hui en huit.</p>
+
+<p>&mdash;Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux.
+Empruntez. En huit jours une femme comme vous
+peut trouver des millions; et je ne vous demande que
+deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
+cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront
+de me créer une situation digne de ma fille: ne
+voulez-vous pas que le père de votre enfant cesse
+d'être le misérable que vous voyez devant vous?
+Comme il pourrait être dangereux que vous me receviez
+toujours ici, je vous attendrai où vous voudrez,
+dans une église, chez votre médecin, votre dentiste,
+votre couturière, tous endroits à souhait pour des
+rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui
+en huit à trois heures et demie, gare de l'Est,&mdash;on
+y voit peu de Parisiens,&mdash;salle des pas perdus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée,
+c'est qu'elle n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui
+elle pût attendre conseils et secours: la connaissant
+bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne trouverait
+pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à
+une femme qu'il avait affaire, en femme il la traitait.</p>
+
+<p>Vendez ou empruntez.</p>
+
+<p>Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un;
+à qui? De gens d'affaires, elle ne connaissait
+que son notaire, et il avait toujours été pour elle
+d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il lui
+avait fait signer un acte, il semblait que c'était
+une faveur qu'il lui réclamait; mais comment lui
+parler d'un emprunt de deux cent cinquante mille
+francs? Il faudrait des explications, il faudrait une
+confession; elle serait morte de honte.</p>
+
+<p>D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette
+confession, qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au
+courant des choses de la loi, elle savait cependant
+qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance de
+son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément
+l'objection que lui opposerait Me Le Genest.
+Emprunt pour le satisfaire, procès pour lui résister,
+étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle
+n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un
+parent ou d'un ami; et elle n'avait ni parents ni
+amis en situation de lui rendre ce service. Ses seuls
+parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme
+vit dans une étroite intimité avec son mari, comme
+elle vivait avec le sien, elle a peu d'amis; elle, elle
+n'en avait pas.</p>
+
+<p>Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource:
+vendre; vendre de nouveau des bijoux.</p>
+
+<p>Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait
+de lui payer cinquante mille francs, elle s'était imaginée,
+sans rien préciser d'ailleurs, que la somme
+qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. Certes,
+elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert,
+qui sûrement les avaient estimés à leur prix
+marchand, mais elle doutait de la valeur de ceux qui
+lui restaient, comprenant très bien que les pierreries
+comme toutes choses subissent des dépréciations.
+Combien tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre
+encore, sans qu'on remarquât leur disparition?
+Une dizaine, une vingtaine de mille francs peut-être.
+Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin,
+si loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui
+être d'aucune utilité.</p>
+
+<p>A la vérité, son écrin ne se composait pas que de
+ces respectables antiquailles; il comprenait des bracelets,
+une rivière, des croissants, un diadème, des
+peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que
+son mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier
+de perles et les diamants de sa mère; mais ceux-là
+elle ne pouvait pas les vendre; les uns, parce qu'ils
+lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les
+employer à la rançon de sa fille; les autres, parce
+qu'ils étaient des souvenirs.</p>
+
+<p>Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une
+nouvelle vente, c'était de ces souvenirs qu'elle devait
+se séparer; l'hésitation n'était possible que pour le
+choix.</p>
+
+<p>Après avoir balancé le pour et le contre, elle se
+décida pour le collier de perles; avec lui, au moins,
+elle était certaine d'obtenir la somme dont elle avait
+besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille
+francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner
+chez Marche et Chabert.</p>
+
+<p>En effet, il ne pouvait pas être question de vendre
+ce fameux collier, car si le comte était d'une indifférence
+complète pour tous les bijoux, il ne laisserait
+pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il
+fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la
+place des vraies et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il
+resterait désormais enfermé, on ne s'apercevrait pas
+de cette substitution. Qui le verrait? Le comte seul.
+Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus
+jamais.</p>
+
+<p>Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit
+chez Marche et Chabert qu'elle connaissait; mais
+pour les perles fausses elle ne savait à qui les commander.
+Cependant, comme elle avait acheté des
+parures de jais pour le deuil de son oncle, elle pensa
+que si dans cette maison on ne se chargeait pas de ce
+travail, on lui dirait à qui elle pouvait s'adresser. Le
+lendemain même elle s'en alla en voiture de place au
+boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la
+Chaussée d'Antin, elle entra dans un magasin où, à
+côté du jais et du grenat, se trouvaient exposées des
+pierreries et des perles fausses.</p>
+
+<p>Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle
+éprouva un moment d'hésitation confuse avant de
+pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui elle était,
+elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne
+pouvait pas ne pas s'étonner de sa commande et ne
+pas chercher à deviner ce qui se cachait derrière.</p>
+
+<p>Enfin elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les
+perles vraies qui le composent par des perles fausses
+sans que cette substitution saute aux yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons
+arriver à une imitation si parfaite que personne ne
+s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.</p>
+
+<p>Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine
+une poignée de perles:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez vous-même.</p>
+
+<p>Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient
+pas l'orient doux, chatoyant, satiné des vraies, mais
+enfin l'imitation était suffisante pour qu'elle s'en
+contentât.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le collier? demanda le bijoutier.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi
+exactement que possible, même nombre, il y en a
+quatre cents...</p>
+
+<p>Le bijoutier eut un sourire de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien
+fermoir pour attacher ces perles fausses, et vous
+mettrez les vraies dans une boîte.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier,
+ce ne fut plus de la surprise que montra le
+bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se laissa pas
+effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara
+que la copie serait digne du modèle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et
+si vous ne laissez pas un curieux indiscret mordre
+mes perles, ce qui ne se fait pas dans le monde de
+madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre
+collier avec pleine sécurité.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda
+Ghislaine surprise.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends les mordre avec les dents, ce qui est
+un moyen à la portée de tout le monde de s'assurer
+que les perles sont vraies, les fausses n'ayant pas la
+solidité des vraies.</p>
+
+<p>On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle
+n'en put donner que six; le samedi, à trois heures
+précises, il fallait qu'on le lui livrât.</p>
+
+<p>Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva
+le collier faux dans son écrin, et dans une boîte les
+perles vraies. Le bijoutier aurait voulu qu'elle admirât
+longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en
+avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup
+d'oeil au collier, compté les perles vraies et payé sa
+facture, qu'on avait eu la délicatesse de préparer
+sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit conduire
+à la gare de l'Est; quand elle entra dans la
+salle, l'horloge marquait trois heures vingt-huit minutes.</p>
+
+<p>Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas.
+Comme ce n'était pas une heure de départ, la salle
+était presque déserte; seuls quelques paysans arrivés
+longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs,
+leurs paniers et leurs paquets devant eux.</p>
+
+<p>Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche
+machinalement: tournée contre la muraille, elle ne
+cédait point à la tentation de jeter çà et là des regards
+inquiets qui auraient trahi son agitation.</p>
+
+<p>Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre;
+l'âpreté lui donnerait de l'empressement.</p>
+
+<p>Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle
+crut voir que de loin quelqu'un se dirigeait vers elle.
+Mais ce quelqu'un ne ressemblait en rien, par sa
+tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et
+dont le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de
+façon à ce qu'elle ne l'oubliât jamais: c'était un gentleman
+de tournure élégante, la toilette soignée: bottines
+à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et
+blanc, gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris;
+dans une de ses mains gantées de chevreau clair, un
+jonc à pomme de lapis.</p>
+
+<p>Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut
+rapproché, le doute n'était plus possible: elle ne l'avait
+pas reconnu déguenillé, et maintenant elle ne le
+reconnaissait pas élégant.</p>
+
+<p>Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques
+du respect:</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je vous offrir mon bras?</p>
+
+<p>Elle eut un mouvement de répulsion.</p>
+
+<p>&mdash;Marchez près de moi.</p>
+
+<p>Il l'accompagna, le chapeau à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'argent, dit-elle.</p>
+
+<p>Il mit son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? dit-il brutalement.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant
+d'un collier pesant plus de six mille grains,
+qui a été estimé quatre cent mille francs; prenez-les
+et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire;
+vous en obtiendrez certainement plus de deux cent
+cinquante mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Les perles sont de premier choix; elles font
+l'envie des bijoutiers.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en
+hausse, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs
+qu'à Paris où elles sont connues.</p>
+
+<p>&mdash;Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez
+votre honneur entre mes mains, soyez tranquille;
+ne sommes-nous pas associés?</p>
+
+<p>Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la
+prendre:</p>
+
+<p>&mdash;L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection
+de ma fille; ah! madame, aimez-la bien.</p>
+
+<p>Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant
+et s'en alla.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Le calme avait succédé aux angoisses désespérées
+qui avaient bouleversé Ghislaine pendant les quelques
+jours où elle était restée sous le coup des exigences
+de Nicétas.</p>
+
+<p>Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse
+sérénité des années qui avaient précédé cet
+orage, mais elle respirait; si tout danger n'était pas à
+jamais écarté, il était au moins ajourné.</p>
+
+<p>Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait
+retourner à l'étranger et y rester? Puisqu'il avait
+passé onze ans sans revenir à Paris, c'est que rien
+ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans
+intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre
+les perles du collier à Paris; et si tout d'abord il y
+avait là une raison de prudence, il y en avait une
+aussi d'espérance: une fois à Londres, à Vienne, ou
+à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer
+à Paris.</p>
+
+<p>Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir
+dans cette espérance qui ne reposait sur rien de
+précis, elle voulut prendre quelques précautions
+contre un retour possible et une nouvelle attaque.</p>
+
+<p>Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne
+pouvait rien, et comme elle avait été une marionnette
+entre ses mains, dont il jouait selon sa fantaisie,
+elle le serait toujours.</p>
+
+<p>Mais pour Claude, il en était autrement, et si après
+avoir agi contre la mère, il trouvait de son intérêt
+de se tourner contre l'enfant, il fallait qu'à ce moment
+celle-ci fût en sûreté.</p>
+
+<p>Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent;
+s'il voulait tenter quelque chose, où la chercherait-il
+quand les portes d'un couvent se seraient refermées
+sur elle à Paris ou aux environs?</p>
+
+<p>Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution
+sans avoir consulté son médecin qu'elle fit venir à
+Chambrais, pour qu'il examinât Claude de nouveau.</p>
+
+<p>Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre
+elle pourrait travailler comme toutes les filles de son
+âge, mais que pour le moment il importait qu'elle
+passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.</p>
+
+<p>&mdash;Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant,
+et je crois qu'à l'automne elle sera en état de
+supporter la règle et le travail d'un internat. Mais à
+condition cependant que ce ne sera pas à Paris. Là-dessus
+ma prescription est formelle: sa bonne santé
+dans l'avenir dépend de la vie à la campagne. C'est
+une absurdité meurtrière de maintenir des internats
+à Paris: lycées ou couvents; et il y a longtemps qu'on
+les aurait transportés aux champs, si dans toute
+maison d'éducation on ne faisait point passer les
+convenances des directeurs et des professeurs avant
+l'intérêt des élèves.</p>
+
+<p>Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de
+son médecin qu'elle les avait demandés; il aurait
+ordonné le couvent que Claude eût tout de suite
+quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre
+jusqu'à l'automne était trop bien d'accord avec son
+secret dessein pour qu'elle n'en fût pas heureuse:
+elle aurait sa fille pendant trois mois encore.</p>
+
+<p>En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille
+francs, sans doute, et avant qu'il revînt à l'assaut&mdash;si
+comme elle le pressentait il devait y revenir,&mdash;on
+aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
+ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne
+pût pas la découvrir.</p>
+
+<p>Cependant, comme il était sage de s'entourer de
+toutes les précautions, même de celles qui paraissaient
+ne devoir pas servir, elle recommanda à
+Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et
+de ne jamais la laisser sortir avec personne autre
+que lui et que sa femme; quand elle irait chez lady
+Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle
+devrait être accompagnée. Elle n'était plus une
+gamine qui peut s'en aller par les chemins.</p>
+
+<p>Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine
+pouvait reprendre sa vie ordinaire et être tranquille.</p>
+
+<p>Et de fait elle le fut pendant un certain temps,
+mais, un jour, elle se trouva tout a coup menacée
+précisément par où elle se croyait le plus en sûreté,
+c'est-à-dire du côté de son mari.</p>
+
+<p>Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant
+sans que l'hôtel de la rue Monsieur fût complètement
+fermé; le comte y venait tous les jours en
+allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent,
+et, jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient
+parfois des amis, notamment des étrangers,
+pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût pas
+été un agrément; c'était le moment où Ghislaine
+voyait ses parents d'Espagne à Paris, et le comte les
+amis avec lesquels il s'était lié dans ses voyages.</p>
+
+<p>Au commencement de juillet un dîner fut ainsi
+donné en l'honneur d'une infante d'Espagne qui
+était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, et
+pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient
+choisi la fleur de leurs amis, l'hôtel avait pris son
+air de gala et les serres de Chambrais s'étaient vidées
+dans les appartements et dans le jardin de la
+rue Monsieur.</p>
+
+<p>Quand le comte revint de la Chambre où il y avait
+une séance importante, il trouva Ghislaine déjà habillée
+et installée dans le grand salon prête à recevoir
+ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses
+habitudes de simplicité, et portait une robe de
+crêpe de Chine blanc brodé d'or qu'elle mettait pour
+la première fois.</p>
+
+<p>A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder,
+pour l'admirer:</p>
+
+<p>&mdash;Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est
+faite pour ta beauté brune; c'est une merveille d'harmonie.</p>
+
+<p>Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours,
+pour l'admiration, mais le second fut pour la critique:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de
+simplicité pour nos hôtes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de
+cette observation, la première de ce genre qu'il se
+permît depuis dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y
+a pas de saison; je ne te demande pas de te charger de
+diamants, mais tu pourrais mettre ton collier de
+perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets
+noirs de tes cheveux et l'or de la bordure de ton
+corsage, produira un effet superbe.</p>
+
+<p>Elle restait interdite.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier?
+demanda-t-il en l'examinant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles raisons?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement
+que je te le demande; non seulement par
+égard pour nos invités, mais encore pour mon agrément.</p>
+
+<p>Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état,
+mais le comte prévint cette objection:</p>
+
+<p>&mdash;Il est en bon état, puisque Marche et Chabert
+ont dernièrement réparé le fermoir.</p>
+
+<p>Toute résistance était impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le mettre, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la
+fatalité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la punition qui commence, se dit-elle en
+l'accrochant, où s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier
+mensonge, dans combien d'autres serai-je encore entraînée?</p>
+
+<p>Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la
+rendait incapable de voir si la fausseté des perles
+sautait aux yeux. Il lui semblait que, si l'on n'était
+pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
+qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement
+ne se laissait-elle pas influencer par les éloges
+que le bijoutier s'était lui-même décernés? Et ne les
+voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles fussent?</p>
+
+<p>Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver,
+et il fallait aussi se donner une assurance qui
+lui permit de ne pas se troubler quand elle verrait
+les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier
+qui ne manquait jamais son effet. Ordinairement,
+ces regards la gênaient plus qu'il ne la flattaient; que
+serait-ce ce soir là?</p>
+
+<p>En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la
+soirée, elle sentit les yeux s'attacher sur elle un peu
+plus longtemps qu'il n'était naturel, croyait-elle,
+elle s'imaginait qu'on était frappé par l'étrangeté
+de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient:
+les hommes, pour la plupart, ne se connaissent
+guère en bijoux, mais combien de femmes en
+remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si parmi
+ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de
+deviner son mensonge. C'est dans leur amour-propre
+que tremblent les femmes qui ont la faiblesse de
+porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour
+et dans son honneur.</p>
+
+<p>A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion
+qui la paralysa: une de ses cousines, une jeune
+Espagnole, qui faisait son voyage de noces, porta la
+main sur le collier:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma cousine, que je suis contente de voir
+votre collier; j'en avais bien entendu parler par maman,
+mais je n'imaginais pas qu'il fût si beau, laissez-moi
+le regarder de près.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle
+était jeune, la cousine, et elle ne devait pas avoir de
+fortes connaissances en joaillerie, étant sortie du
+couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle
+que ce collier dont on parlait tant pouvait
+être faux? C'était à travers son histoire et la tradition
+qu'on le regardait, non à travers la réalité.</p>
+
+<p>C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison
+pour se rassurer et prendre confiance.</p>
+
+<p>Cependant quand la soirée se termina et que les
+derniers convives partirent, elle fut grandement soulagée;
+enfin elle était sauvée; tout au moins l'était-elle
+pour cette fois; et après cette épreuve, si l'hiver
+prochain elle devait le mettre encore «par ordre»,
+elle serait moins inquiète.</p>
+
+<p>Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite
+pour le réintégrer dans l'écrin où elle espérait bien
+le tenir longtemps renfermé; mais au moment où
+elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de
+son mari; alors, instinctivement, comme si elle
+était en faute, elle posa le collier sur une table en
+malachite et le recouvrit du fichu de dentelles dans
+lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant
+du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous déshabillez? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à
+l'heure; ne vous pressez pas; j'ai à lire ce paquet de
+lettres qu'on vient de me remettre.</p>
+
+<p>Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le
+collier qui d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.</p>
+
+<p>Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle
+était posée une grosse lampe en bronze, et il ouvrit
+une de ses lettres. Mais comme il se trouvait en dehors
+du rayon de la lumière, il se leva et prit la
+lampe pour la rapprocher.</p>
+
+<p>En la reposant, une des trois griffes qui formaient
+le pied rencontra un coin du fichu et il se produisit
+un petit bruit sec comme celui d'une fracture.</p>
+
+<p>Qu'avait-il donc cassé?</p>
+
+<p>Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la
+malachite; il avait écrasé deux perles.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine
+va être désolée; son collier.</p>
+
+<p>Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans
+l'art de la joaillerie, il savait que les perles sont formées
+d'une matière nacrée, compacte, solide, résistante,
+qui ne s'écrase pas sous le pied d'une lampe, si
+lourde que soit cette lampe.</p>
+
+<p>Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?</p>
+
+<p>Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.</p>
+
+<p>Puis, ramassant les morceaux des perles, il les
+prit dans sa main, les examina. Mais il n'y vit rien de
+particulier; et cependant il y avait là quelque chose
+d'étrange et de mystérieux.</p>
+
+<p>Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de
+toilette pour raconter cette aventure à Ghislaine;
+mais il avait déjà fait deux pas, quand il s'arrêta, revint
+à la table, égalisa les perles de façon à ce que le
+vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier
+avec le fichu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle
+trouva son mari assis auprès de la table, lisant ses
+lettres sous la lumière de la lampe.</p>
+
+<p>Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva
+pas les yeux pour la voir venir: au contraire, il resta
+absorbé dans sa lecture.</p>
+
+<p>Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours,
+elle se mit au lit.</p>
+
+<p>C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient
+dans le monde, ou quand ils recevaient, il vint passer
+quelques instants dans sa chambre; couchée, il s'asseyait
+sur une chaise basse auprès de son lit, elle
+tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans
+les siennes et ils causaient longuement, se disant l'un
+l'autre ce que les exigences du monde ne leur
+avaient pas permis de se communiquer dans la soirée:
+douces confidences qui se prolongeaient tard
+souvent, car après avoir commencé par les autres,
+ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et alors ils
+n'en finissaient plus.&mdash;Va-t'en, disait-elle.&mdash;Quand
+tu dormiras.&mdash;Je dormirai quand tu seras parti.&mdash;Je
+partirai quand tu dormiras. Parfois sous son regard,
+sa main dans les siennes, elle s'endormait. Et comme
+elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans sa
+chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain,
+en ouvrant les yeux, elle trouvait ceux de son mari
+attachés sur elle, comme s'il avait passé toute la nuit
+près d'elle à la regarder dormir.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre
+sa chaise basse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ces lettres contiennent des choses
+graves? demanda-t-elle après avoir attendu un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Des ennuis.</p>
+
+<p>&mdash;Quels ennuis?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours, des demandes qu'il est impossible
+de satisfaire.</p>
+
+<p>C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante
+pour expliquer cette préoccupation subite: pendant
+le dîner et la soirée, elle avait à chaque instant rencontré
+ses regards pleins d'une tendre fierté qui la
+suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient
+libres, il s'enfermait dans cette attitude étrange.
+Qu'avait-il donc, et pourquoi ce brusque changement?</p>
+
+<p>Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au
+lieu d'une causerie affectueuse et abandonnée où
+celui qui parlait exprimait les idées de l'autre en
+même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent
+que de choses banales, et au bout de peu de
+temps il la quitta pour rentrer chez lui. A peine
+avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement
+de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière
+de la veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin,
+un peu à tâtons, mais avec précaution pour ne pas
+faire de bruit.</p>
+
+<p>Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et
+de se retrouver; mais dans sa tête troublée, aucune
+réponse n'arrêtait les questions qui s'y heurtaient les
+unes contre les autres, et toujours il revenait à la
+même conclusion qui était que les perles vraies ne
+peuvent pas s'écraser ainsi.</p>
+
+<p>Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout
+à fait mystérieuses, c'est que six semaines auparavant
+le collier avait été remis aux bijoutiers Marche et
+Chabert pour une réparation au fermoir, et que par
+conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à
+ce moment toutes les perles étaient vraies, sans quoi
+ces bijoutiers n'auraient pas manqué de signaler
+celles qui étaient fausses&mdash;leur responsabilité se
+trouvant engagée.</p>
+
+<p>Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation
+eût substitué une ou plusieurs perles fausses aux
+vraies qu'il aurait détournées? Il se le demandait,
+mais sans croire beaucoup à cette explication.</p>
+
+<p>Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable
+ni impossible, le plus sage était de ne pas lâcher la
+bride à l'imagination, sans avoir préalablement fait
+une enquête de ce côté.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit
+chez les bijoutiers, et il les trouva tous les deux dans
+leur magasin, surveillant l'ouverture des caisses dans
+lesquelles les commis prenaient les bijoux qu'on devait
+mettre en montre ce jour-là.</p>
+
+<p>Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant
+devant le magasin, il était entré pour payer la réparation
+du collier de perles de madame d'Unières.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.</p>
+
+<p>Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte
+que celui-là qui lui permît de parler du collier.</p>
+
+<p>&mdash;Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.</p>
+
+<p>Les deux associés se regardèrent.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, continua le comte, que les perles sont
+toujours en bon état?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des
+maladies et ne perdent pas leur beauté en vieillissant?</p>
+
+<p>&mdash;Elles meurent; mais celles de madame la comtesse
+d'Unières n'en sont pas là, il s'en faut; jamais
+elles n'ont été plus belles. Quand la réparation a été
+faite, nous avons laissé le collier dans son écrin ouvert,
+sur cette table, et elles ont fait l'admiration de
+toutes nos clientes qui les ont vues. Je suis sûr que
+madame la comtesse d'Unières exposerait son collier
+au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul il ferait
+recette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Incontestablement. Sans doute il y a des perles
+plus grosses; mais pour mon compte, je n'en connais
+pas une réunion plus parfaite; quatre cents perles
+pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres,
+cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées
+moi-même une à une avant de renvoyer le collier, et
+pour un homme du métier c'était une jouissance.</p>
+
+<p>Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces
+bijoutiers, toutes les perles étaient vraies; c'était
+donc depuis ce moment que la fraude avait eu lieu.</p>
+
+<p>Il restait au comte une question à poser.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué
+des perles fausses aux perles vraies?</p>
+
+<p>Mais cette question était un aveu en même temps
+qu'une accusation: l'aveu qu'il avait découvert des
+perles fausses dans le collier de la comtesse, l'accusation
+contre celui des commis qui avait porté l'écrin
+de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait
+coupable de cette fraude.</p>
+
+<p>Elle était donc impossible à tous les points de vue,
+et il devait s'en tenir à ce qu'il avait obtenu.</p>
+
+<p>Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans
+leur cabinet et, la porte fermée, en même temps ils
+s'interrogèrent du regard d'abord, puis franchement?</p>
+
+<p>&mdash;Marche?</p>
+
+<p>&mdash;Chabert?</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous parait naturel tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le mari qui entre par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire
+de leur produit un emploi secret.</p>
+
+<p>&mdash;L'embarras de l'un.</p>
+
+<p>&mdash;La confusion de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre
+femme que de madame d'Unières, je dirais ça y est.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je dirais que le collier a été vendu
+comme les anciens bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas à nous!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui n'est pas juste.</p>
+
+<p>&mdash;Nous, nous la connaissons.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à
+Freteau.</p>
+
+<p>&mdash;On les aura envoyées à Londres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, si les perles viennent dans le commerce,
+je les reconnaîtrai.</p>
+
+<p>&mdash;Le joli, ce serait de les revendre au comte, car
+enfin un collier comme celui-là ne peut pas disparaître
+sans que l'honneur de la famille soit engagé.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais écrire à Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra
+leur en parler.</p>
+
+<p>Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il
+ne l'était en sortant le matin, car avant d'aller chez
+ces bijoutiers, il pouvait croire que les perles fausses
+se trouvaient depuis longtemps dans le collier,
+depuis toujours peut-être, tandis que maintenant,
+à moins d'accuser Marche et Chabert d'être des
+voleurs ou des ignorants, il fallait reconnaître qu'elles
+n'y avaient été introduites que depuis la réparation
+du fermoir.</p>
+
+<p>Si la question de la date semblait résolue, l'autre,
+celle du «comment», restait entière, et même elle
+s'était aggravée en se limitant, puisqu'il était démontré
+que le collier ne se composait que de perles vraies
+quand il avait été remis à Ghislaine, des mains de
+laquelle il n'avait pas dû sortir.</p>
+
+<p>Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser
+aller plus loin.</p>
+
+<p>Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point
+que les perles s'étaient écrasées parce qu'elles étaient
+fausses, et que, si elles avaient été vraies, elles auraient
+résisté au coup porté par la lampe. Mais ce
+point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il
+ne le savait pas d'une manière certaine: il supposait
+que des perles ne devaient pas s'écraser, mais si elles
+avaient un défaut caché, si elles étaient malades, ou
+même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles pas
+être brisées par un choc lourd comme celui d'une
+grosse lampe, se produisant sur une matière dure
+telle que la malachite formant enclume?</p>
+
+<p>C'était cela maintenant qui avant tout devait être
+élucidé, et un seul moyen se présentait d'aller au
+fond des choses, sans laisser place au doute et aux
+tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen
+d'un bijoutier ou d'un expert&mdash;ce qu'il ferait.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais
+avec Ghislaine, il resta seul à Paris, quand elle
+fut partie, ouvrant le coffre-fort, dont ils avaient
+chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la dimension
+de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret
+aux bijoux, et s'en alla chez un des grands joailliers
+du Palais Royal, qui devait ne pas le connaître.</p>
+
+<p>Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence.
+Il apportait un collier pour qu'on remplaçât deux
+perles qui manquaient.</p>
+
+<p>Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais
+presque tout de suite il le referma:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda
+le comte que la fermeture de l'écrin avait péniblement
+impressionné.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons
+pas le faux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois
+maisons plus bas.</p>
+
+<p>Le mot qui était venu aux lèvres du comte était
+«Vous êtes certain que ces perles sont fausses»
+mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait pas se
+tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé
+l'écrin prouvait que le doute même n'était pas possible
+pour un homme du métier.</p>
+
+<p>Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire,
+il voulut entrer dans le magasin qu'on lui avait indiqué;
+l'enseigne écrite sur la glace de la devanture
+était trop tentante: «Fabrique de perles et de
+bijoux»; c'était bien des perles fausses qu'on vendait
+dans cette maison qui les fabriquait.</p>
+
+<p>Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier:
+pouvait-on remplacer les deux perles qui
+manquaient au collier par des perles exactement pareilles;
+et la réponse fut celle qu'il attendait, mais
+que tout en lui repoussait:</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un
+travail parfait, il faut fabriquer les perles exprès, et
+cela demandera quelques jours.</p>
+
+<p>Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il
+sortit, au grand étonnement du fabricant qui se demanda
+s'il avait affaire à un fou.</p>
+
+<p>Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans
+sa tête, le ramenant toujours au même point, celui
+sur lequel, précisément, il ne voulait pas s'arrêter:
+les perles étaient vraies en sortant de chez Marche et
+Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce
+moment, et quand il avait demandé à Ghislaine de
+mettre ce collier; il avait rencontré une résistance
+inexplicable.</p>
+
+<p>S'expliquait-elle maintenant?</p>
+
+<p>Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle
+éclaircirait cependant d'un mot.</p>
+
+<p>Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui
+adresser une question qui était un doute et un outrage?</p>
+
+<p>Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui
+avait donné depuis dix ans, les vertus d'une vie
+exemplaire de droiture et de dignité, tout se dressait
+devant lui pour l'arrêter.</p>
+
+<p>Toute la journée il balança le parti à prendre:
+depuis dix ans, il s'était si bien habitué à ne rien décider
+tout seul.</p>
+
+<p>Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il
+la trouva l'attendant; alors, il lui annonça que le
+lendemain matin, à la première heure, il était obligé
+de partir pour son département, où son comité l'appelait
+d'urgence.</p>
+
+<p>Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner
+du temps; ne rien livrer aux hasards du premier
+mouvement.</p>
+
+<p>Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien
+laisser paraître et de cacher son émotion.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée
+avec Claude, s'imaginant que près de sa fille,
+s'occupant, jouant, causant avec elle, elle cesserait
+de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de
+ces changements dans l'humeur de son mari, pour la
+première fois inégale et bizarre depuis dix ans.</p>
+
+<p>Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours
+ramenée à la même pensée, étant elle-même, la pauvre
+petite, la cause première de tout ce qui arrivait.</p>
+
+<p>D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais
+désorientée, désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant
+que faire, refusant d'aller à Paris, attendant
+l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues lettres
+toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si
+son désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait
+son esprit bouleversé.</p>
+
+<p>Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand
+un voyage l'obligeait à une séparation: à l'avance il la
+prévenait en lui expliquant les raisons qui semblaient
+rendre ce voyage indispensable, il la consultait; et le
+plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, le forçait
+à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme
+s'il se sauvait et la fuyait?</p>
+
+<p>Comme elle se débattait contre des suppositions
+sans rien trouver de raisonnable, un valet de chambre
+lui remit une carte sur laquelle elle lut: «Prince
+N. Amouroff.»</p>
+
+<p>Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle
+contrariée.</p>
+
+<p>&mdash;La personne qui m'a remis cette carte savait que
+madame la comtesse était au château; j'ai cru qu'elle
+était attendue.</p>
+
+<p>Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait,
+n'était pas disposée à recevoir; mais pensant que ce
+prince Amouroff venait sans doute pour voir son
+mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
+Paris à Chambrais méritant quelques égards.</p>
+
+<p>Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise
+dans le fauteuil de son mari, devant la table de celui-ci,
+se préparant à lui écrire en se servant de sa
+plume et de son buvard.</p>
+
+<p>&mdash;Où est cette personne? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le salon d'attente.</p>
+
+<p>Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule,
+précédée du valet qui ouvrait la porte, elle entra
+dans ce salon.</p>
+
+<p>Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre,
+regardant dans le jardin, il se retourna: c'était Nicétas.</p>
+
+<p>Elle retint un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la
+force de lui montrer de la main le salon faisant suite
+à celui où ils se trouvaient, et il la suivit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle
+lorsque sa voix ne dut plus être entendue du vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard,
+je le voulais, en effet; les circonstances en ont
+décidé autrement; c'est pour atténuer autant que
+possible les inconvénients de cette nouvelle visite
+que je me suis présenté sous mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom!</p>
+
+<p>&mdash;Celui de mon père, le mien, par conséquent,
+comme je puis vous l'expliquer et vous le prouver si
+vous le désirez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but
+de cette visite.</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément, bien que cela fût peut être à
+propos, mais enfin, passons; je serai à votre disposition
+quand vous voudrez savoir ce qu'est le père
+de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
+que vous me demanderez. En ce moment
+ce que vous voulez savoir, je le vois à votre impatience
+inquiète, c'est le motif qui m'amène.</p>
+
+<p>Elle fit un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre
+les perles que vous m'avez remises: à Londres, à
+Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en a offert
+que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc
+loin de ce chiffre maximum à celui que vous m'aviez
+annoncé; il s'en manque juste de cent mille francs
+pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces
+conditions, je viens vous demander ce que vous décidez;
+voulez-vous que je vous rende les perles pour
+que vous les vendiez vous-même, ce qui vous serait
+peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez
+le collier dans son état, avec son fermoir, ou
+bien êtes-vous disposée à parfaire la somme manquante?</p>
+
+<p>Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à
+cette histoire qui, certainement, n'avait été inventée
+que pour lui soustraire cent autres mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit-elle nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ce qui est impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous demandez.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux
+ou vous reprenez les perles et vous me payez deux
+cent cinquante mille francs, ou je les vends moi-même
+cent cinquante mille francs et alors vous me
+payez cent mille francs seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas les cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les trouverez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté
+et quelques efforts vous ne réussiriez pas à trouver
+ces cent mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.</p>
+
+<p>Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver
+que toute insistance était inutile.</p>
+
+<p>Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni
+fâché.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous
+rendre vos perles...</p>
+
+<p>Elle respira.</p>
+
+<p>&mdash;... Et à reconnaître ma fille.</p>
+
+<p>Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution
+naturelle, celle que je voulais, parce qu'elle était conforme
+aux désirs de mon coeur en même temps qu'aux
+règles légales, et dont je n'ai été détourné que par
+votre intervention; vous voyez que j'avais raison et
+que ma faiblesse n'aurait pas dû se laisser toucher.</p>
+
+<p>Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler
+dans son accent et dans son attitude s'il parlait sincèrement
+ou s'il ne voulait pas plutôt par cette menace
+l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent
+mille francs.</p>
+
+<p>Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une
+correction désespérante, il ne faisait pas un geste inutile,
+sa parole, calme et froide, n'avait aucun accent,
+ni de colère, ni de reproche.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles;
+quant aux cinquante mille francs que vous m'avez
+versés, je pense, que vous voudrez les offrir à votre
+fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
+car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser
+certaines affaires de succession, elle serait exposée,
+pendant les premiers mois au moins, à une vie
+un peu dure, dont elle aurait à souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous
+ne pouvez pas lui assurer la vie que son état de santé
+exige pour elle?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas
+la garder, et par un sacrifice d'argent lui assurer cette vie?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne le peux pas.</p>
+
+<p>Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne
+serait convenable ni pour vous ni pour moi de prolonger.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>De la main, elle l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Ne partez pas, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est
+impossible de trouver ces cent mille francs, je confesse
+la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai
+si vous le voulez, madame, mais vous conviendrez
+qu'il est difficile d'admettre qu'une femme dans votre
+position, que la comtesse d'Unières, que la princesse
+de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable
+somme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières
+qu'il m'est impossible de me la procurer. Pour
+les cinquante mille francs que vous avez touchés, j'ai
+vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les
+perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier
+que tout le monde connaît, et que sa notoriété
+même m'impose si bien, qu'il est certaines réunions
+dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le porter.
+Il m'est impossible de faire davantage. Une femme
+mariée ne dispose pas de sa fortune, vous le savez; et
+si cent mille francs sont une misérable somme pour
+vous, pour moi, c'en est une considérable que je n'ai
+pas et que je ne peux pas emprunter.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, restons-en là.</p>
+
+<p>De nouveau il se leva.</p>
+
+<p>Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le
+laissait partir, elle aurait à subir quelque nouvelle
+attaque, qui, dans les conditions où elle se trouvait,
+pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer devant
+rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de
+l'autre son mari, elle était aux abois.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle,
+je pourrais au moins vous en payer l'intérêt, un
+gros intérêt, et je prendrais l'engagement de vous remettre
+tous les ans dix mille francs.</p>
+
+<p>Il prit un air indigné.</p>
+
+<p>&mdash;Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il,
+cent mille francs ou ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver
+ces cent mille francs; pour les cinquante milles et
+les perles, je me suis déjà mis dans une situation
+pleine de dangers, peut-être même désespérée...</p>
+
+<p>&mdash;D'où viennent ces dangers? interrompit-il.</p>
+
+<p>&mdash;De mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et
+la jalousie de M. d'Unières sont éveillés que je vais
+m'incliner devant vos scrupules? Non, madame, non.
+Si quelque chose peut me pousser à persister dans
+ma demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux,
+M. d'Unières, inquiet, tourmenté, amené à chercher
+ce qui se passe, à le trouver, et que puis-je souhaiter
+de mieux? Un procès s'engage, une séparation en résulte,
+un divorce, un scandale, mais c'est précisément
+ce qu'il me faut.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri étouffé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas compris que je vous aime,
+que je n'ai pas cessé de vous aimer, que je suis aujourd'hui
+l'homme que j'étais il y a douze ans, et
+vous savez que pour vous avoir je ne recule devant
+rien.</p>
+
+<p>Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée,
+elle avait pris le cordon de la sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre
+intérêt, je vous engage à écouter ce que j'ai à dire.
+Que votre mariage avec M. d'Unières soit rompu à la
+suite du scandale que provoquerait un procès, vous
+me trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit
+entre son père et sa mère. Celui qui vous fait cette
+proposition, ce n'est pas Nicétas, le pauvre musicien,
+c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
+celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des
+Chambrais; ce n'est pour vous ni une mésalliance ni
+une déchéance; ma famille a occupé et occupe encore
+de grandes charges auprès de l'Empereur, à la
+Cour et dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient
+dans ma jeunesse de porter mon nom et
+mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
+l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une
+grande situation, pour moi c'est le bonheur, pour
+vous c'est l'amour, c'est l'adoration d'un homme qui
+sera votre esclave.</p>
+
+<p>Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait
+devant lui n'était plus du tout celle qu'il avait vue
+depuis son retour, tremblante sous la menace, affolée
+par la peur, paralysée par la honte; elle s'était redressée,
+le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait,
+telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé
+à sortir de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu raison de vouloir que je vous
+écoute, dit-elle, puisque vos paroles sont les dernières
+que j'entendrai de vous. Vous avez cru qu'elles
+m'intimideraient et me mettraient à votre merci;
+elles m'ont donné enfin le courage et la dignité de la
+résistance. Faites ce que vous voudrez, réalisez vos
+menaces si vous l'osez, vous me trouverez prête à défendre
+ma fille et mon honneur le front haut.</p>
+
+<p>Elle sonna.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager
+à la légère: il fallait que chaque coup portât;
+et pour cela il avait besoin des conseils du vieux crocodile.</p>
+
+<p>Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de
+partager ce que son habileté obtiendrait, il n'était
+pas allé le voir; à quoi bon? La lutte se passant entre
+Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de personne;
+mais maintenant la loi devant intervenir, il
+trouvait opportun et prudent de recourir aux conseils
+du vieil homme d'affaire.</p>
+
+<p>En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne;
+l'unique clerc que Caffié employait était déjà
+parti, et au coup de sonnette que Nicétas tira sans
+trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
+crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier
+à son cabinet, il en partait le dernier, n'ayant pas
+d'autres plaisirs que le travail.</p>
+
+<p>Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait
+de la main et du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.</p>
+
+<p>Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand
+il était seul, plusieurs ayant eu la main trop leste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je
+vous ai été recommandé par le baron d'Anthan.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.</p>
+
+<p>Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir
+toisé son client. Certainement, Nicétas eût eu la
+même tenue qu'à la première visite qu'il n'eût point
+été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là
+pour protéger son patron.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le
+temps de la réflexion, dit Caffié en l'examinant avec
+un sourire approbatif; que puis-je pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est une consultation que vous demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément cela et rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à la disposition de mes clients, dans les
+limites qu'ils fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait
+que, le premier pas franchi, il conduirait son client,
+celui-là comme les autres, où il lui plairait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour
+que ma fille me soit remise.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Auprès de la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Seule? en arrière du mari?</p>
+
+<p>&mdash;Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire
+sans savoir si oui ou non je pouvais m'entendre avec
+la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec
+la mère?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons cessé de nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant
+très bien ce qui se cachait sous ces paroles discrètes,
+devinait à peu près comment les choses
+avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client,
+comparée à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel
+il ne pouvait pas se tromper?</p>
+
+<p>&mdash;Non, à la longue.</p>
+
+<p>&mdash;Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité?
+Les femmes ne font pas ce qu'elles veulent,
+elles ont les mains liées; et c'est une sage précaution
+du législateur, sans quoi on les conduirait loin.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a précisément les mains liées.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas à me plaindre d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant
+mieux! Et maintenant vous jugez le moment venu de
+faire intervenir le mari?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est
+riche, ce mari?</p>
+
+<p>&mdash;A son aise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira,
+mon cher monsieur; quand vous me connaîtrez
+mieux, vous verrez que je ne pose jamais de questions
+inutiles; enfin il est en état de prendre <i>hic et nunc</i> une
+certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est considéré?</p>
+
+<p>&mdash;Très considéré.</p>
+
+<p>&mdash;Aime-t-il sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Passionnément.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu il ignore qu'avant son mariage
+madame a éprouvé un accident?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance
+de mari.</p>
+
+<p>&mdash;Les circonstances sont excellentes. Et maintenant
+vous voulez votre fille, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu,
+l'enfant ne jouira qu'à sa majorité du revenu de la
+fortune qui lui a été léguée.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire,
+n'est-ce pas? donc, vous êtes disposé à réclamer
+l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les formalités à remplir pour organiser
+cette réclamation que je viens vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple: demain, vous vous présenterez
+chez un notaire et vous ferez dresser un acte de
+reconnaissance dans lequel vous indiquerez la mère;
+puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur
+avec sommation d'avoir à vous remettre votre fille.
+Alors nous verrons venir. Et même peut-être n'arriverez-vous
+pas à la notification. Pour cela, il n'y aurait
+qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance,
+au notaire de la famille, si vous le connaissez.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que
+j'en ai entendu parler autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez retenu son nom?</p>
+
+<p>Nicétas hésita un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire
+des cachotteries, ne vous gênez pas, tous les clients
+en font. Seulement, je vous préviens charitablement
+qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent
+il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences,
+mais vous devez comprendre que dans une
+affaire aussi délicate, pour vous donner de bons conseils,
+j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas
+aller toute seule, votre affaire; on se défendra, on
+vous tendra des pièges, et si vous n'avez personne à
+côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, vous serez
+roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et
+vous m'en conterez long; commencez donc par là
+tout de suite; c'est le plus simple et le plus court.</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant
+de la main une affiche blanche attachée au mur par
+deux épingles; en voyant le nom vous le retrouverez
+plus facilement.</p>
+
+<p>Le voilà: Le Genest de la Crochardière.</p>
+
+<p>&mdash;Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic.
+Allez donc le voir demain, entre dix et onze heures.
+Demandez à l'entretenir pour une affaire particulière.
+Faites-lui part de votre intention de reconnaître votre
+fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère,
+en vue de poursuivre plus tard la recherche de la
+maternité; et insistez sur ce point; c'est l'essentiel.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux notaire vous fera des observations,
+vous présentera des objections: ne répondez rien,
+mais notez tout ce qu'il vous dira de façon à me le
+rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour
+ne pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas,
+c'est qu'il voudra soumettre l'affaire à ses clients, et
+ce sera le moment décisif. Vous verrez alors ce que
+vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter
+seul les propositions que très probablement on vous
+présentera, ou s'il n'est pas plus sage de demander
+l'assistance d'un conseil avisé, qui vous signalera les
+chausse-trapes au milieu desquelles on vous promènera.
+Vous êtes averti, cela suffit.</p>
+
+<p>Nicétas voulut régler le prix de cette consultation,
+mais Caffié refusa:</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de
+sérieux n'est commencé, car je ne considère pas
+comme sérieux les pourparlers avec la femme, quel
+qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du
+mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra
+jouer serré; nous ajouterons cette consultation à celle
+que vous demanderez alors; nous sommes gens de
+revue.</p>
+
+<p>Le lendemain, entre dix et onze heures, comme
+Caffié le lui avait conseillé, Nicétas se présenta chez
+le notaire et demanda à parler à Me Le Genest de la
+Crochardière en remettant sa carte, celle du prince
+Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.</p>
+
+<p>Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez
+longtemps dans l'étude, le laissant confondu, avec de
+vulgaires clients qui passèrent avant lui, puis enfin
+on l'introduisit dans un grand cabinet clair, meublé
+aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou;
+assis à un bureau ministre, le notaire s'était levé, mais
+sans quitter sa place, et Nicétas s'était trouvé en face
+d'un homme à l'air grave, de la vieille école, comme
+disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc,
+vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.</p>
+
+<p>De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et
+s'étant lui-même assis il attendit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel
+que je viens réclamer votre ministère, dit Nicétas.</p>
+
+<p>Le notaire s'inclina sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;D'une fille dont je suis le père et qui a pour
+mère une Française, et si je m'adresse à vous, de qui
+je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est que cette
+mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire
+de l'enfant.</p>
+
+<p>Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un
+masque impénétrable, qui ne traduisait que rarement
+l'émotion ou la curiosité, mais en entendant
+cette entrée en matière, il laissa paraître un certain
+étonnement. Un enfant naturel dont il était le notaire,
+il n'en voyait qu'un: la pupille du comte de
+Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus
+dans ses habitudes de se risquer dans des questions
+compromettantes; cependant, avant d'aller plus loin,
+il voulut savoir à qui il avait affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur
+de vous connaître, mais je me suis trouvé, il y
+a une vingtaine d'années, avec le lieutenant-général,
+aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous de
+la famille?</p>
+
+<p>&mdash;C'était mon père.</p>
+
+<p>Cela méritait considération, le notaire n'en devint
+que plus attentif.</p>
+
+<p>&mdash;Cette enfant, continua Nicétas, est celle que
+M. de Chambrais a faite son héritière...</p>
+
+<p>Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de
+Chambrais était le père de Claude, il ne broncha pas:
+ce n'était pas avec son expérience de la vie qu'il allait
+s'étonner que deux hommes se crussent le père
+d'un même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite,
+et il ne pouvait être que satisfait de voir cette
+reconnaissance lui constituer un bel état civil: la
+fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre
+le nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre
+vraiment.</p>
+
+<p>Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de
+théâtre qu'il avait préparé:</p>
+
+<p>&mdash;Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais,
+aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la
+naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.</p>
+
+<p>Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il
+saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec
+une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi,
+les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous demande d'insérer le nom de la mère
+dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après
+un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter
+prochainement une action en recherche de
+maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui
+d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque
+aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à
+l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa
+tendresse.</p>
+
+<p>La première pensée du notaire avait été de considérer
+le prince Amouroff comme un fou, mais le mot
+recherche de maternité donna un autre cours à ses
+soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt
+un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être
+jeté à la porte?</p>
+
+<p>Au commencement de son notariat, il n'eût pas
+hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir
+eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience
+de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
+sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils
+ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le
+sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de
+madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.</p>
+
+<p>La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le
+temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.</p>
+
+<p>&mdash;L'acte que vous demandez ne peut pas être
+dressé aujourd'hui, dit-il d'une voix parfaitement
+tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que
+décidément le crocodile était bien le malin qu'il se
+vantait d'être.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est
+vous même qui l'avez dit, et je ne puis recevoir cet
+acte qu'après que deux témoins auront attesté votre
+identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour
+vous, petit ennui; parmi vos amis et dans votre
+monde, il vous sera facile de trouver ces témoins.
+Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
+après demain, je suis pris toute la journée.&mdash;Samedi
+vous convient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, samedi à onze heures.</p>
+
+<p>Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais
+à vous écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Champs-Élysées, 44 ter.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez tout de suite courir à la Chambre des
+députés et vous vous arrangerez pour savoir si M. le
+comte d'Unières doit venir à Paris aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à
+la Chambre pour me répondre.</p>
+
+<p>Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour
+n'avoir pas pensé à cela.</p>
+
+<p>&mdash;Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge
+pourra-t-il vous répondre. Tâchez d'apprendre aussi
+si la comtesse doit venir; ne perdez pas de temps,
+prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.</p>
+
+<p>Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces
+instructions pouvaient paraître étranges, et il fallait
+les expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il
+préparé?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce
+que M. le comte d'Unières puisse le signer.</p>
+
+<p>Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était
+dans son département depuis deux jours; on ne
+savait quand il rentrerait; en son absence, la comtesse
+ne quittait que très rarement Chambrais.</p>
+
+<p>M. Le Genest sonna son valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Allez me commander tout de suite un coupé à
+deux chevaux; qu'ils soient bons, la course sera longue;
+qu'on me serve à déjeuner immédiatement.</p>
+
+<p>Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire
+était prêt, il monta en voiture, et dit au cocher de
+prendre la route d'Orléans.</p>
+
+<p>En faisant demander, rue Monsieur, si le comte
+devait venir à Paris, son plan n'était pas d'avertir
+celui-ci des intentions du prince Amouroff; au
+contraire; et dans les circonstances critiques qui se
+présentaient, il lui semblait que le mieux était d'avoir
+tout d'abord un entretien avec la comtesse
+seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne
+pas dire au mari.</p>
+
+<p>Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la
+mère de cette enfant? Cela lui paraissait difficile à
+admettre, et même invraisemblable. Cependant,
+comme il y avait incontestablement des points
+mystérieux dans la naissance de cette enfant, il
+fallait, avant de lâcher la bride à l'imagination,
+tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique,
+le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller
+tout de suite à l'après en négligeant l'avant, et
+l'imagination pas plus que l'impatience ne l'emportaient
+jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons
+rien, ni les hommes ni les choses», et il s'en
+était toujours bien trouvé, pour lui comme pour les
+autres. A quoi bon tourmenter un mari de suppositions,
+de soupçons que la femme pouvait peut-être
+arrêter d'un mot?</p>
+
+<p>De là cette démarche qu'il tentait auprès de
+madame d'Unières: elle était l'avant, le mari serait
+l'après, s'il le fallait,&mdash;mais seulement s'il le fallait.</p>
+
+<p>Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières
+n'était pas au château; il insista pour la voir; on lui
+dit alors qu'elle devait être au pavillon du garde-chef,
+et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle
+il écrivit: «Affaire urgente».</p>
+
+<p>Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame
+d'Unières qui lui parut profondément troublée;
+mais précisément parce que ce trouble était caractéristique,
+il crut à propos de ne pas laisser deviner
+qu'il le remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait,
+il ne montrerait que ce qu'elle voudrait
+elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait les
+confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait
+jamais aucune, et quand il n'était pas indispensable
+qu'il les reçût, il s'arrangeait toujours pour
+les éviter.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il,
+avec un salut respectueux et affectueux à la fois;
+j'aurais voulu attendre votre retour sans vous faire
+avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous
+étiez auprès de la jeune Claude, et pensant que vous
+pourriez y rester longtemps encore, je vous ai fait
+porter ma carte.</p>
+
+<p>Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière
+de façon à amener tout de suite le nom de Claude, et
+rappeler du même coup qu'il savait l'affection qu'elle
+témoignait à l'enfant; la situation était assez délicate
+pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en
+faciliter l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté,
+de la finesse qu'il fallait, et s'il était sûr de ne pas
+commettre d'imprudence, il ne l'était pas du tout de
+ne pas tomber dans quelque maladresse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.</p>
+
+<p>Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent
+dans son angoisse qu'il détourna les yeux et se
+hâta de continuer:</p>
+
+<p>&mdash;Ayant appris que M. d'Unières était auprès de
+ses électeurs et concluant de là que selon votre habitude
+vous ne quitteriez pas Chambrais, j'ai pensé
+devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une
+visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.</p>
+
+<p>Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom
+qui devait ou tout apprendre à madame d'Unières ou
+n'avoir aucun sens pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment
+qu'il put.</p>
+
+<p>Il avait évité de la regarder en parlant, et comme
+elle n'avait laissé échapper aucune exclamation, il ne
+sut pas l'effet qu'il avait produit.</p>
+
+<p>S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle
+et défaillante.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Le prince venait me demander de dresser un
+acte par lequel il reconnaîtrait cette enfant pour sa
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle
+d'une voix à peine perceptible.</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, madame, ce n'est point mon habitude
+de rien brusquer.</p>
+
+<p>Elle laissa échapper un soupir de soulagement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel
+devait figurer une de mes clientes, je n'allais pas
+manquer à ce principe, qui a été ma règle de conduite
+depuis que je suis notaire.</p>
+
+<p>De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de
+madame d'Unières? C'était ce qu'il se gardait bien de
+préciser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le premier venu peut-il donc reconnaître
+ainsi un enfant? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace,
+elle se posait cette question, qui pour elle était devenue
+une véritable obsession, sans qu'elle eût pu l'adresser
+à personne: elle allait donc savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître
+qui on veut, même un enfant qui ne vous est
+rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, par une reconnaissance
+passée devant un officier de l'état civil,
+c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la
+petite Claude étant une riche héritière, vous sentez
+qu'il peut devenir productif d'être son père, sinon
+en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses revenus,
+au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?</p>
+
+<p>&mdash;La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi,
+au cas où cette reconnaissance aurait lieu, le conseil
+de famille pourrait la contester, si réellement le
+prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions
+alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance
+d'une paternité mensongère et frauduleuse, invoquée
+dans un but de lucre; tandis que de son côté le prétendu
+père aurait à faire la preuve du bien fondé de
+sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce
+qui s'ensuit, publicité, enquête ordonnée probablement
+par le tribunal et, comme complication, le
+scandale autour du nom de la mère qu'on aurait fait
+insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de
+rechercher la maternité.</p>
+
+<p>C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle
+lui demandât si le nom de la mère avait été donné,
+pour être inséré dans l'acte, il répondrait franchement.
+Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait
+rien.</p>
+
+<p>Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, madame, que dans de pareilles
+conditions je ne pouvais pas recevoir la reconnaissance
+du prince Amouroff, sans avant tout soumettre
+sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de
+là ma visite.</p>
+
+<p>Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit
+tout ce qui était possible sans préciser et sans aller
+trop loin; à elle de répondre si elle le voulait et
+comme elle le voudrait.</p>
+
+<p>Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant
+pour lui, terrible pour Ghislaine.</p>
+
+<p>Enfin elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas
+prévenir la reconnaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant
+est sincère, s'il est réellement ou s'il se croit le
+père, il est difficile d'empêcher la reconnaissance;
+mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant
+ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas
+opportun de s'entendre avec lui.</p>
+
+<p>Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus
+loin; la question était posée aussi nettement que
+possible, et c'était à madame d'Unières de décider
+s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il aurait
+voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle
+aucune maladresse: la comtesse était prévenue, et il
+avait réussi à se maintenir dans des termes vagues
+qui permettaient qu'elle ne fût jamais gênée devant
+lui,&mdash;ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.</p>
+
+<p>Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était
+tendue qu'en confessant la vérité, mais si touchée
+qu'elle fût de cette démarche dont elle sentait toute
+la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire qu'elle
+pouvait faire sa confession: au point où les choses en
+étaient arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et
+puisque la vérité devait être connue, ce serait son
+mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et de sa
+honte; son parti était arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle
+lentement, je vais le prier de hâter son retour.</p>
+
+<p>Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si
+désespéré et en même temps avec une si parfaite
+dignité que le notaire, qui cependant avait été le
+témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs
+et de bien des misères qui lui avaient bronzé le
+coeur, sentit l'émotion lui serrer la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à
+un aveu, et déjà son agonie a commencé: elle aime
+son mari, son mari l'aime, et ils vont être égorgés
+par ce Cosaque.</p>
+
+<p>N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour
+arriver à ce résultait? Certes il n'était pas chevaleresque
+et il se croyait le plus froid et le plus pratique
+des notaires, mais il ne laisserait pas cet égorgement
+s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel
+effort pour la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait
+invoquer son secours.</p>
+
+<p>&mdash;Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la
+comtesse, dit le notaire revenant à sa formule habituelle
+et la jetant avec une vivacité chez lui extraordinaire.
+Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut
+avoir besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence
+immédiate ici; quand on a attendu onze ans pour réclamer
+sa fille, on n'est pas tellement affamé des joies
+de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours
+de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au
+moment où on me l'a demandé, j'en différerai encore
+la passation tout le temps qu'il faudra; c'est mon
+affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y a
+pas urgence à lui parler de ma visite et du danger
+qui menace cette pauvre enfant.</p>
+
+<p>Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il
+fût bien compris qu'il n'admettait pas qu'une autre
+que «la pauvre enfant» pouvait être menacée; puis
+il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance
+est pour elle un danger, ce prince
+Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à la
+recherche d'une spéculation.</p>
+
+<p>Une question s'imposait, devant laquelle il avait
+toujours reculé, mais qui maintenant devait être faite:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous
+ne savez pas ce qu'il est?</p>
+
+<p>Il fallait que Ghislaine répondît:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous
+ce nom ni avec ce titre: il était alors musicien et il
+ne s'appelait que Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ce musicien est-il devenu prince?
+Voilà qui est étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'avez-vous connu?</p>
+
+<p>&mdash;Il nous avait été recommandé par Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;Le compositeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il était l'élève de Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Soupert le connaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert?
+On n'entend plus parler de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.</p>
+
+<p>&mdash;A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire
+ma visite en rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me
+fournira pas quelque renseignement utile sur ce
+prince?</p>
+
+<p>Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver;
+d'ailleurs, dans sa désespérance, elle s'était abandonnée
+à la fatalité, et n'avait plus ni jugement ni
+volonté.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire
+en prenant congé; mais d'ici là dites-vous bien que
+ma petite cliente a un défenseur dévoué.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>En arrivant aux premières maisons de Palaiseau,
+le notaire fit arrêter sa voiture, et descendant devant
+une petite boutique de librairie il pria qu'on lui indiquât
+où demeurait M. Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier,
+que vous demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, M. Soupert, le musicien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on
+en a besoin pour une noce, on les fait venir de Longjumeau.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa
+le notaire.</p>
+
+<p>A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre,
+grâce à un indigène un peu plus ouvert qui, étant
+entré pour acheter le <i>Petit Journal</i>, comprit de qui
+il était question, et ne confondit point le compositeur
+Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire
+paraissait beaucoup plus connu que le musicien.</p>
+
+<p>&mdash;Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la
+maison aux volets verts dans la plaine.</p>
+
+<p>Le notaire se remit en route, après avoir transmis
+ces renseignements à son cocher.</p>
+
+<p>Le village traversé et la côte montée, il aperçut
+dans la plaine la maison aux volets verts qui lui avait été
+indiquée; assis sur un banc devant une petite table,
+au bord de la route, un vieillard, aux cheveux blancs
+et au visage rouge congestionné, était occupé à se
+confectionner gravement un grog dans un grand
+verre; de sa main gauche il tenait par le poignet son
+bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
+bouteille d'eau-de-vie contre le verre.</p>
+
+<p>Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien
+qu'il ne le reconnût qu'à grand'peine, mais il fit arrêter
+sa voiture comme s'il n'avait pas le plus léger doute,
+et vint à lui la main tendue:</p>
+
+<p>&mdash;M. Soupert.</p>
+
+<p>Soupert le regarda sans le reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.</p>
+
+<p>Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage
+par deux héritages inespérés, s'imagina que c'en
+était un troisième qui lui tombait du ciel.</p>
+
+<p>Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui
+n'admettait pas qu'un entretien pût commencer autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, je vous en prie.</p>
+
+<p>Et Soupert appela:</p>
+
+<p>&mdash;Eulalie.</p>
+
+<p>Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert,
+parut en camisole et en tablier bleu, les pieds chaussés
+de savates; si elle avait quarante ans de moins
+que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils
+étaient à peu près du même âge.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre verre, demanda Soupert.</p>
+
+<p>Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le
+grog qu'il offrait au notaire et le fit comme pour lui,
+c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de vie et très peu
+de sucre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous
+bientôt un pendant au <i>Croisé</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le <i>Croisé</i>! C'était le beau temps; il y avait
+des directeurs pour monter les oeuvres sérieuses, des
+artistes, pour les exécuter, un public pour les apprécier;
+mais maintenant! Ah! maintenant.</p>
+
+<p>Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs,
+les chanteurs et le public, et le notaire le laissa
+aller.</p>
+
+<p>Il ne risqua une question que lorsque Soupert se
+fut soulagé:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne laisserez pas d'élève?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non; et c'est heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez eu un cependant qui promettait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez oublié Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui
+avait des dispositions, n'a jamais été qu'un virtuose.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je croyais...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait
+abandonné l'art pour courir les aventures à travers
+les deux Amériques, se faire mineur, gardien de
+troupeaux, photographe, journaliste, soldat...</p>
+
+<p>&mdash;Et aujourd'hui prince.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il est prince, Nicétas?</p>
+
+<p>&mdash;Prince Amouroff.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc hérité du titre de son père?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une fière chance.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est le fils de son père, mais quand on
+a légalement pour père un homme dont on n'est pas
+le fils, je trouve que c'est une fière chance d'hériter
+de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder,
+et pourvu qu'il pût assez souvent se mouiller
+la bouche, il ne s'arrêtait que quand son verre était
+vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas,
+en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement
+fils d'un professeur au Conservatoire de Marseille,
+appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut
+arrivé au bout de son histoire, il paraît que les choses
+se sont arrangées, car aujourd'hui votre ancien
+élève est prince.</p>
+
+<p>&mdash;J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce
+que c'est possible?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas au courant de la législation russe.</p>
+
+<p>Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait,
+il quitta Soupert enchanté de l'avoir revu, et d'avoir
+passé quelques instants avec lui; mais comme il ne
+fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette
+visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses
+pas, il continua tout droit comme s'il allait à Versailles;
+à Saclay, il prendrait la route de Bièvres pour
+revenir à Paris.</p>
+
+<p>Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à
+Nicétas:</p>
+
+<p>«Prince,</p>
+
+<p>«J'aurais quelques renseignements à vous demander
+avant de dresser l'acte dont vous m'avez
+parlé; voulez-vous prendre la peine de passer demain
+jeudi à mon étude entre deux et trois heures;
+je vous serais reconnaissant de m'écrire ce soir
+même un mot pour me dire si je dois vous attendre.</p>
+
+<p>«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments
+de haute considération.</p>
+
+<p>«LE GENEST.»</p>
+
+<p>Il relut sa lettre:</p>
+
+<p>&mdash;Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le
+faut.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec
+plus de hâte que de coutume; il s'y trouvait une
+lettre du prince:</p>
+
+<p>«Mercredi soir, 10 heures.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous
+que vous m'indiquez, et je vous serai reconnaissant
+de vouloir bien m'attendre.</p>
+
+<p>«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.</p>
+
+<p>«Prince AMOUROFF.»</p>
+
+<p>A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait
+exact, entrait dans le cabinet du notaire, préparé à
+une discussion serrée sur les propositions que celui-ci
+allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
+comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne
+pas se laisser entortiller par la vieille momie.</p>
+
+<p>Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil,
+l'autre sur son bureau, le notaire était si froid,
+si raide, si impassible, qu'on pouvait le prendre en
+effet pour une momie.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque vous vous êtes présenté dans mon
+étude, dit-il, vous saviez, n'est-ce pas, que j'étais le
+notaire de madame la comtesse et de M. le comte
+d'Unières ainsi que de la jeune Claude?</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais; c'est précisément pour cela que je
+me suis adressé à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Cette franchise est de bon augure, elle facilitera
+notre entretien, car je ne serai pas moins franc que
+vous, et vous dirai tout de suite que, notaire de M. et
+madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon
+devoir était de prendre leur défense.</p>
+
+<p>&mdash;Leur défense? je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce
+pas, que vous désiriez reconnaître la petite Claude,
+qui serait votre fille et celle de madame d'Unières?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en
+produisant l'acte de naissance de l'enfant d'abord,
+et ensuite les pièces qui peuvent établir un commencement
+de preuve par écrit exigé par la loi pour
+poursuivre les recherches de la maternité. Vous avez
+ces pièces?</p>
+
+<p>Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain
+embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Je les produirai plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'il sera nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas
+cette production, on pourrait croire que c'est parce
+qu'elle vous est impossible, ces pièces n'étant pas en
+votre possession.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là
+qu'on croit que vous n'avez pas ces pièces, on peut
+être amené à supposer: 1° que vous n'êtes pas le père
+de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame
+d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette
+reconnaissance n'est qu'une spéculation; 4° que la
+menace de rechercher la maternité est une intimidation
+devant aider à cette spéculation; vous voyez
+comme tout s'enchaîne.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.</p>
+
+<p>&mdash;A ceci: c'est que dans de pareilles conditions
+vous feriez bien de renoncer à cette reconnaissance
+et à tout ce qui s'ensuit, attendu que tout ce qui s'ensuivrait
+serait pour vous une source de désagréments
+graves.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu oui.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer
+quels seraient, selon vous, ces désagréments?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient
+et la première chose que leur conseillerait
+leur avocat serait de prouver que celui qui se prétend
+le père de cette enfant est un aventurier...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne
+mérite pas, a usurpé un nom et un titre auxquels il
+n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils d'un prince
+russe comme il le prétend, il est simplement celui
+d'un professeur de musique de Marseille appelé Clovis
+Blanc qui l'a légitimé par mariage subséquent; qu'au
+lieu de jouir de la fortune et de la grande situation
+qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
+misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique
+où il a fait tous les métiers, tour à tour gardien de
+troupeaux, journaliste, soldat; et qu'à bout de ressources,
+il n'a inventé cette reconnaissance d'un enfant
+naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant
+bien à l'avance qu'il n'avait aucune chance de
+réussir puisque sa prétention ne s'appuie sur rien,
+mais espérant par l'intimidation, la menace du scandale,
+le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler
+par son nom, se faire acheter sa renonciation et son
+silence. Eh bien! Monsieur, perdez cette espérance;
+on ne vous achètera rien du tout, par cette raison
+que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons
+rien à craindre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;J'en appelle à votre expérience: entre le personnage
+que je viens d'esquisser et la comtesse d'Unières
+entourée d'estime et de respect, vous sentez bien
+qu'il n'y aurait même pas de doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai
+fait dresser l'acte de reconnaissance avec indication
+du nom de la mère, quand j'aurai notifié cet acte
+avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin
+quand j'aurais commencé le procès en recherche
+de maternité, nous verrons si madame d'Unières restera
+la femme entourée d'estime et de respect que
+vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de
+vouloir la guerre quand, de mon côté, je demandais
+que la paix.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, le dernier: quand on se prépare
+à la guerre, il ne faut pas donner d'armes à ses
+adversaires...</p>
+
+<p>Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui
+montrant:</p>
+
+<p>&mdash;... Et pour commencer on ne leur livre pas des
+pièces qui vous placent sous le coup de certains articles
+du code pénal pour usurpation de nom et de
+titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.</p>
+
+<p>Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil,
+et n'adressa pas la moindre inclinaison de tête à Nicétas
+qui sortit furieux.</p>
+
+<p>Positivement il avait été abasourdi par cette vieille
+momie en cravate blanche, au parler calme et doux
+qui prenait ses arguments dans la loi, comme un
+chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa
+trousse. Que répondre à un homme qui à chaque instant
+vous parle de la loi et du code? Il ne la connaissait
+pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les jambes
+à chaque pas: avec lui on avait beau jeu,
+colin-maillard, aux yeux bandés, il ne pouvait que
+s'arrêter quand on lui criait «casse-cou».</p>
+
+<p>Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider;
+et s'il se trouvait du vrai dans tout ce qu'il
+lui avait dit, il devait s'y trouver une bonne part de
+faux.</p>
+
+<p>Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour
+lui, mais non le découragement, car pour être battu
+d'un côté il ne renoncerait pas à la lutte; toutes les
+arguties, toutes les roueries du notaire et des avocats
+ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.</p>
+
+<p>Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui
+en coûtait de laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait
+rien sans lui, mais ce n'était pas l'heure de marchander.</p>
+
+<p>Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il
+serait probablement retenu dans le Midi pendant
+cinq ou six jours encore par une affaire importante,
+dit le clerc.</p>
+
+<p>Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre
+que la sienne? Décidément, sa mauvaise chance le
+poursuivait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.</p>
+
+<p>Assurément cette attitude hautaine et provocante
+n'était pas du tout celle d'un résigné.</p>
+
+<p>Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet
+aventurier, et il pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque
+chose.</p>
+
+<p>Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la
+sage raison avait échoué, recourir à des moyens plus
+énergiques, et par cela peut-être plus efficaces.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, il montait les trois étages
+de la grande caserne de la Cité, et demandait à l'huissier
+de service d'être admis auprès du préfet de police
+pour affaire urgente. Comme à la préfecture
+toutes les affaires sont urgentes, l'huissier se montra
+résistant: c'était l'heure du rapport, M. le préfet
+était occupé.</p>
+
+<p>Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut
+bien s'adoucir et porter cette carte au préfet.</p>
+
+<p>C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on
+ne traite pas comme le premier venu.</p>
+
+<p>Après une grande demi-heure d'attente devant
+une immense glace, le notaire fut enfin reçu, et il
+put exposer sa demande.</p>
+
+<p>Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans,
+enfant naturelle, née de père et de mère inconnus, à
+laquelle on avait légué une belle fortune. Cette fortune
+tentait un aventurier, qui voulait la reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la
+justice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.</p>
+
+<p>&mdash;Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni
+mère n'est pas bien dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité
+de cette petite, il prétend aussi lui imposer
+une mère; c'est-à-dire qu'il menace une honnête
+femme de la compromettre dans un procès en recherche
+de maternité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la recherche de la maternité est admise par
+la loi; c'est affaire au tribunal d'apprécier si cette
+femme est ou n'est pas la mère de cette enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne l'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le
+rôle de la police n'est pas de prévenir les procès et de
+se substituer à la justice.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être
+une sorte de Providence pour les familles.</p>
+
+<p>&mdash;La Providence est toute-puissante, elle n'a rien
+ni personne au-dessus d'elle; la police a les mains
+liées par la légalité, et quelquefois aussi, nous pouvons
+le dire entre nous, par les journaux.</p>
+
+<p>Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper
+de cette affaire et ne cherchait qu'à décourager le
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes
+menacées par ce chantage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous le demande pas, et je respecte vos
+scrupules professionnels.</p>
+
+<p>Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain,
+cependant, qu'il l'attendait et qu'on n'obtiendrait
+rien de lui tant qu'on ne l'aurait pas livré: il
+fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite
+fille avait été instituée légataire universelle d'une
+belle fortune. La personne qui a fait ce legs est le
+comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait
+pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme
+du député.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'est trouvée déshéritée.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il
+pas le père de cette enfant qu'on veut reconnaître
+aujourd'hui? C'est un secret qu'il a emporté dans la
+tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative,
+je reconnais que nous n'avons que des probabilités.
+Cependant elles reposent sur un fait à mon sens considérable:
+madame d'Unières, seule héritière légitime
+de son oncle, se trouvant exhérédée par le
+testament dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance
+et de l'éducation de l'enfant, ayant pour elle des
+soins et une tendresse vraiment maternels. Il y aurait
+là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est
+plus logique d'admettre que si elle a en quelque
+sorte adopté cette enfant, c'est qu'elle connaissait
+les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. Eh
+bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières
+que le chantage menace. S'appuyant sur ses soins,
+mais sans rien produire en plus, ni acte de naissance,
+ni commencement de preuves par écrit, cet
+aventurier prétend que madame d'Unières serait
+la mère de cette enfant qu'elle aurait eu avant son
+mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous pensez
+bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il
+compte s'en servir pour extorquer le plus qu'il
+pourra au comte et à la comtesse par la menace
+d'un procès scandaleux.</p>
+
+<p>Le notaire fit une pause, et la physionomie du
+préfet lui dit que les dispositions auxquelles il s'était
+tout d'abord heurté se modifiaient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour un adversaire politique que je réclame
+votre protection, monsieur le préfet, et c'est un
+titre qui, me semble-t-il, doit vous toucher.</p>
+
+<p>Le préfet eut un sourire disant clairement que les
+titres de ce genre n'avaient jamais été en faveur dans
+la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il
+ne vient pas lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore
+encore le danger dont son honneur est menacé. J'en
+ai été le premier informé par une démarche de notre
+personnage qui va à elle seule vous le faire connaître:
+sachant que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de
+M. et madame d'Unières, il est venu me demander de
+dresser l'acte de reconnaissance, non pour que je le
+dresse réellement, mais pour que je prépare mes
+clients effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à
+eux, je viens à vous.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire est délicate.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est
+que notre aventurier, dans l'espoir d'inspirer confiance,
+s'est paré d'un nom et d'un titre des plus honorables:
+celui de prince Amouroff, se prétendant
+le fils du lieutenant-général, aide de camp général,
+prince Amouroff, qui a occupé une grande situation à
+la cour de Russie.</p>
+
+<p>&mdash;Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom,
+ni à ce titre?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun droit.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce
+nom et de ce titre?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cette lettre signée par lui.</p>
+
+<p>Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre
+qu'il avait eu la précaution de se faire écrire par
+Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne
+prise sur lui par cette usurpation de nom et de
+titre.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Une enquête doit être faite; accordez-moi un
+certain temps.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a urgence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.</p>
+
+<p>Le notaire allait partir, le préfet le retint:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me donner le signalement de ce
+prétendu prince?</p>
+
+<p>&mdash;Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas
+de barbe, gras, bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé;
+il demeure au n° 44 des Champs-Elysées.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets de faire diligence. Si, comme
+je n'en doute pas, mes renseignements sont conformes
+aux vôtres, on le conduira à la frontière. Mais c'est
+tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille...
+Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en
+doute: la mort seule interrompt un bon chanteur
+dans son métier et encore il laisse bien souvent des
+héritiers.</p>
+
+<p>Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de
+ses secrétaires, car cette mission n'était pas de celles
+qui se donnent au premier venu, et le chargea d'aller
+tout de suite à l'ambassade de Russie: il s'agissait
+de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général
+et aide camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si
+un de ses fils se trouvait aujourd'hui à Paris et s'il
+répondait au signalement d'un homme de trente-cinq
+ans, de grande taille, aux cheveux noirs.</p>
+
+<p>Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:</p>
+
+<p>&mdash;Le lieutenant-général Amouroff était mort, il
+n'avait laissé qu'un fils mort lui-même depuis trois
+ans, et quatre filles; son nom et son titre étaient
+éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit,
+c'était un aventurier et probablement un escroc.</p>
+
+<p>Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des
+Champs Elysées un inspecteur chargé de dire au
+prince Amouroff&mdash;parlant à sa personne&mdash;que le
+préfet de police le priait de passer à son cabinet le
+lendemain matin à dix heures. En même temps, il fit
+prévenir Me Le Genest de la Crochardière d'assister à
+cette entrevue.</p>
+
+<p>Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures
+moins cinq minutes, il était introduit auprès du préfet,
+qui lui communiqua les renseignements transmis
+par l'ambassade.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la
+certitude; mais il fallait une preuve qui fermât la
+bouche à votre coquin, et l'ambassade nous la
+donne.</p>
+
+<p>&mdash;Viendra-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à
+penser qu'il voudra payer d'audace; d'ailleurs, il a
+intérêt à apprendre ce que nous savons, ce que nous
+lui reprochons et ce que nous pouvons.</p>
+
+<p>L'huissier entra portant une carte.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici; faites entrer.</p>
+
+<p>Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta
+la tête haute, froid et calme,&mdash;au moins en apparence.</p>
+
+<p>Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.</p>
+
+<p>&mdash;La présence de Me Le Genest de la Crochardière
+doit vous apprendre de quoi il s'agit, dit le préfet.
+Me Le Genest prétend que vous n'avez aucun droit
+à vous dire le père d'une enfant que vous voulez reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses
+affirmations; serait-il décent de lui demander sur
+quoi il les appuie?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait
+souri au mot décent, sur quoi appuyez-vous les vôtres?</p>
+
+<p>&mdash;Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.</p>
+
+<p>&mdash;Verriez-vous un inconvénient à les produire
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il
+insolemment.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces
+que j'ai le droit de vous demander. Ce sont celles sur
+lesquelles vous vous appuyez pour prendre le nom
+d'Amouroff et le titre de prince.</p>
+
+<p>Nicétas ne se troubla point.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie,
+je ne me suis pas chargé de ma généalogie, qui constitue
+un ballot un peu lourd.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre
+ambassade qu'elle se trompe en disant que le prince
+Amouroff n'a laissé qu'un fils mort depuis trois ans,
+et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage que
+vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait
+le désagrément d'être reconduit à la frontière par
+mes soins.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait une illégalité.</p>
+
+<p>Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers
+d'illégalité quand il ne voulait pas faire quelque
+chose, il ne souffrait pas qu'on lui en parlât.</p>
+
+<p>&mdash;Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il
+vous prend sous sa protection, je m'incline.</p>
+
+<p>Nicétas ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas
+Russe? alors je vous ferai remarquer que vous n'auriez
+pas dû signer cette lettre&mdash;il montra la lettre
+écrite au notaire&mdash;«Prince Amouroff», ce qui constitue
+un faux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un faux!</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, le préfet sonna:</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez un des messieurs les commissaires
+aux délégations, dit-il à l'huissier, que je le prie de
+se rendre ici.</p>
+
+<p>En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire
+et de Nicétas, il annota quelques pièces à grands
+coups de crayon rouge.</p>
+
+<p>Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques
+mots et celui-ci, s'asseyant à un bureau, se mit
+à écrire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent
+à Nicétas, visant votre lettre à Me Le Genest.</p>
+
+<p>Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant
+une plume à Nicétas:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à
+signer <i>ne varietur</i> la lettre annexée.</p>
+
+<p>Nicétas hésita un moment.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime encore mieux la frontière.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des préférences? demanda le préfet
+d'un air un peu goguenard: la Belgique, l'Allemagne,
+la suisse?</p>
+
+<p>&mdash;La Belgique, si vous le voulez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez
+à la tentation de descendre à Chantilly ou à Creil;
+si cela vous est utile, je peux vous offrir les frais de
+ce petit déplacement.</p>
+
+<p>&mdash;Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent;
+je vous prie seulement de m'en donner un avec qui
+on puisse voyager en première classe sans se faire
+remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train
+part pour Bruxelles à midi trente.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.</p>
+
+<p>Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et
+un agent était presque aussitôt entré; si ce n'était
+pas tout à fait le diplomate annoncé, cependant c'était
+un compagnon de voyage suffisant.</p>
+
+<p>Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un
+signe de main:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la
+ligne du Nord, ne rentrez pas en France.</p>
+
+<p>Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait
+le pas derrière Nicétas, le préfet se tourna
+vers le notaire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût
+dedans plutôt que dehors; heureusement, c'est un
+violent, malgré son attitude dédaigneuse, et des violents
+on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à
+Mons il descendit de wagon, et laissant son train continuer
+sa route, il en prit un autre qui, quelques minutes
+après, partait pour Charleroi.</p>
+
+<p>De Paris à la frontière, assis en face de son agent,
+il avait eu tout le temps de réfléchir et de bâtir un
+plan qui lui donnerait sa revanche; pour le bien étudier
+sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil
+acheté un <i>Indicateur des chemins de fer étrangers</i>,
+qu'il avait pu consulter sans que l'agent s'en inquiétât:
+n'était-il pas tout naturel de se tracer un itinéraire,
+alors; surtout, qu'on partait aussi à l'improviste?</p>
+
+<p>Le propre de sa nature était de ne pas se laisser
+abattre et par conséquent de s'acharner contre la
+chance, quand elle lui était contraire; il n'avait fait
+que cela toute sa vie, étant un rageur et un vindicatif,
+non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours
+été.</p>
+
+<p>Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant
+se servir de la loi; c'était une arme à laquelle il
+ne connaissait rien, et qui toujours se tournerait
+contre lui comme il arrive aux maladroits.</p>
+
+<p>Depuis longtemps l'expérience lui avait appris
+qu'on ne fait bien ses affaires que soi-même, avec
+l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant toujours
+mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule
+raison qu'on y est habitué. Son outil à lui, c'était
+ses poings. Si au lieu de s'en remettre à Caffié et de
+suivre les sentiers détournés de la chicane que le crocodile
+lui avait fait prendre, il avait eu simplement
+recours à ses poings, et s'était jeté bravement dans le
+droit chemin sans souci de personne ni de rien, les
+yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en écartait,
+il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par
+ce vieux notaire et ce préfet de police du diable.</p>
+
+<p>Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de
+Chambrais pouvait bien être sa fille, il l'avait simplement
+enlevée et cachée à l'étranger quelque part,
+tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à s'adresser
+à madame d'Unières avec des détours et des
+ménagements, c'eût été madame d'Unières qui aurait
+dû s'adresser à lui; et pour ravoir l'enfant il
+aurait bien fallu qu'elle capitulât.</p>
+
+<p>Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait
+qu'il le fît maintenant; et avec de la décision et de
+l'énergie, toutes ses maladresses pouvaient se réparer.
+Pour cela, il n'avait qu'à prendre Claude. Il
+n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux
+mois auparavant la <i>Normandie</i> débarquait au Havre:
+il disposerait de plus de trois cent mille francs qui
+lui permettraient de soutenir gaillardement la lutte
+contre la comtesse, le notaire et le préfet de police;
+au bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait
+ses conditions et ne rendrait l'enfant que donnant-donnant;
+elle valait bien deux millions, cette petite.</p>
+
+<p>Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait
+déjà pensé plus d'une fois, réussît, il ne fallait pas
+perdre de temps, car le notaire, conseillé par le préfet
+de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on expulse
+ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire
+mettre Claude à l'abri d'un coup de main, et alors
+tout serait perdu, les deux millions et le reste, les
+choses en étaient arrivées à un point où le procès en
+reconnaissance serait une folie.</p>
+
+<p>Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur
+que pour trouver des trains de Mons à Charleroi
+et de Charleroi à Givet, car une surveillance devant
+être, sans aucun doute, organisée contre lui à la gare
+du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à
+Paris par là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait
+en prenant le train à Givet. Débarrassé de son
+agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de soupçons,
+étudier la marche des trains de Givet à Paris en
+passant par Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le
+lendemain avant cinq heures.</p>
+
+<p>Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions
+pour qu'il ne pût pas aborder Claude? Si on l'attendait,
+ce ne serait assurément pas aussitôt.</p>
+
+<p>Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait
+eu le temps de s'informer des habitudes de Claude:
+il savait qu'elle restait la plus grande partie de la
+journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq
+heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce;
+il n'avait donc qu'à se trouver sur son passage à
+l'aller ou au retour, et à lui donner rendez-vous à la
+nuit tombante, dans un endroit désert où il l'attendrait
+avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment
+bien maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui
+pour «voir son père»; une fois en route, on ne les rattraperait
+pas, il saurait l'amadouer. A l'accent avec
+lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il
+savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait
+loin.</p>
+
+<p>Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais
+en route il modifia son premier plan pour le perfectionner
+et mettre toutes les chances de son côté,
+même celles peu vraisemblables où on le guetterait
+à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un
+train de banlieue, et descendant à Noisy-le-Sec, il
+prit la Grande-Ceinture jusqu'à Longjumeau.</p>
+
+<p>Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit
+lui-même, et choisit un cheval qui lui parut
+assez bon pour n'être pas ratteint s'il pouvait prendre
+un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans
+les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge
+son cheval à Villemeneu, qui est à deux kilomètres
+de Chambrais, et vers trois heures et demie,
+il vint en promeneur flâner dans le chemin que
+Claude devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.</p>
+
+<p>Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel
+chez une fille qu'on laisse courir à travers les
+blés cueillir l'herbe de ses lapins, mais quand il la
+vit venir, elle était accompagnée d'une paysanne
+qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant
+vivement son carnet, il se mit en posture de faire
+un croquis.</p>
+
+<p>Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer
+ne parut pas s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans
+tourner la tête de son côté, lui lança un regard significatif:
+elle l'avait reconnu et se demandait sûrement
+ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir
+qu'elle pouvait être encore accompagnée, il prépara
+un billet qu'il devait trouver moyen de lui remettre:
+«Soyez ce soir, à la nuit tombante, au
+Calvaire de la RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous
+dirai tout.»</p>
+
+<p>Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du
+garde, fidèle aux prescriptions de madame d'Unières,
+accompagnait encore Claude; il les laissa venir jusqu'à
+lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer
+de façon à se placer entre elle et Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en
+saluant poliment, de me dire, si en suivant ce chemin
+j'arriverai à la Croix-du-Roi?</p>
+
+<p>C'était de la main gauche étendue qu'il montrait
+le chemin; de la droite, placée derrière son dos,
+il agitait doucement son papier: il sentit qu'on le
+lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa
+passer.</p>
+
+<p>Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept
+heures et demie, il fit atteler et partit grand train
+comme s'il était pressé; arrivé à la <i>Réserve</i>, il descendit
+de voiture et attacha son cheval à un arbre;
+le soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré
+tombait une lumière rose qui promettait une soirée
+sereine.</p>
+
+<p>Ce qu'on appelle la <i>Réserve</i> est un grand étang
+long de près d'un kilomètre, et large d'une cinquantaine
+de mètres creusé pour recevoir les eaux de
+pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais;
+recueillies dans des rigoles qui sillonnent les
+champs et les bois, de ce plateau elles s'emmagasinent
+là, et par des conduites souterraines, elles vont
+alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du
+parc et des jardins.</p>
+
+<p>D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre
+il est longé par une route&mdash;celle que Nicétas avait
+choisie comme lieu de rendez-vous,&mdash;à un endroit
+assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude
+pût y venir facilement, et assez éloigné cependant
+pour qu'on ne la suivit point du regard. Que de fois,
+dans ses promenades sentimentales, était-il resté là
+à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes
+d'un tête à tête avec elle!</p>
+
+<p>Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas
+changé, et il les retrouvait, après cette longue absence,
+comme s'il les avait quittées la veille: c'était le même
+calme, le même silence, la même douceur, la même
+végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques
+dans l'étang, le même cadre noble que lui
+faisaient les grands arbres du parc. Il se rappelait
+que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers
+faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les
+avait laissé pousser librement, n'auraient pas tardé
+à envahir l'étang et à le transformer en un marais;
+maintenant ce travail était encore en train, et sur la
+rive, que longeait la route, retenue à un têtard par
+une chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers,
+leur journée finie, avaient attachée là; si ce n'était
+pas celle dans laquelle il s'était souvent promené,
+au moins en était-ce une semblable, à fond plat,
+avec des avirons retenus aux tolets par un anneau
+de fer.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des
+arbres et des buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait
+pas.</p>
+
+<p>Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait
+au village, on ne pouvait pas l'enfermer, elle
+devait avoir au moins la liberté d'aller et venir aux
+abords de la maison.</p>
+
+<p>Pour voir de plus loin, il monta sur les marches
+du calvaire, mais il ne l'aperçut point: la route, déserte,
+filait droit entre l'étang et les champs, sans
+que personne s'y montrât.</p>
+
+<p>L'impatience et l'inquiétude commençaient à le
+prendre, lorsque de l'autre côté de l'étang, sur la rive
+herbue du parc, il la vit arriver en courant; mais
+l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son affaire;
+il eut un mouvement de colère; cependant,
+descendant au bord de l'eau, il agita son mouchoir.</p>
+
+<p>Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors
+mettant ses deux mains autour de sa bouche, elle
+cria en étouffant sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez la toue.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne
+enroulée autour du saule, et à coups vigoureux d'avirons
+il traversa l'étang; bientôt l'avant de la toue toucha
+la rive.</p>
+
+<p>&mdash;Montez, dit-il en se retournant.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me
+voie; montez vite; dans les roseaux nous serons à
+l'abri.</p>
+
+<p>Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux
+faucardés laissaient les eaux libres, il en restait une
+où ils n'avaient pas été encore coupés, et il n'y avait
+qu'à amener la toue dans leur fourré pour y être caché.</p>
+
+<p>Elle hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents
+sont retrouvés.</p>
+
+<p>Elle monta et vint près de lui.</p>
+
+<p>Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger
+vers les roseaux, il vira de bord pour gagner le calvaire.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conduis près de votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne tarderez pas à le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée;
+si vous ne me débarquez pas, j'appelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous débarquer de l'autre côté.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ici, tout de suite.</p>
+
+<p>Il rama plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je crie.</p>
+
+<p>Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui
+pouvait l'entendre? la route était déserte.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours, à moi, à moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre
+père.</p>
+
+<p>A ce moment, un homme sortant d'une allée se
+montra sur la rive du parc; il accourait en boitant.</p>
+
+<p>Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, cria le garde.</p>
+
+<p>Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue
+atteignait la route, il ne pouvait pas traverser l'étang
+à la nage.</p>
+
+<p>&mdash;A moi, à moi, continuait de crier Claude avec
+plus de force depuis qu'elle espérait être secourue.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.</p>
+
+<p>Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première
+fois qu'il sortirait sain et sauf d'une fusillade.</p>
+
+<p>&mdash;Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait
+abaissé son petit fusil.</p>
+
+<p>Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation
+retentit, en même temps elle sentit rouler
+sur elle un corps qui l'écrasait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa
+visite à Ghislaine, et après qu'il était parti en la réconfortant
+par des paroles d'espérance, elle s'était dit
+qu'elle devait s'en rapporter à lui.</p>
+
+<p>Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant
+celle du jeudi, elle se l'était répété.</p>
+
+<p>Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la
+loi et les affaires qu'elle ignorait, lui avait inspiré
+une certaine confiance; il trouverait un moyen de
+défense; assurément, il ne se serait pas avancé à la
+légère.</p>
+
+<p>Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle
+avait perdu de cette confiance qui à la vérité n'était
+pas bien robuste, et en réfléchissant il lui avait semblé
+que c'était son mari seul qui devait la défendre,&mdash;les
+défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et
+l'autre menacés.</p>
+
+<p>Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là
+un manque de franchise et de foi qui était une faute
+en même temps qu'une injure.</p>
+
+<p>Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible
+qu'elle reculât davantage; c'était inquiet
+qu'il était parti, tourmenté, peut-être jaloux. Elle ne
+pouvait pas, par son silence, le laisser en proie à des
+angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement
+n'étaient que trop réelles, elle le sentait.</p>
+
+<p>Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et
+aussi la matinée du vendredi, bouleversée, affolée,
+voulant et ne voulant pas, ne se décidant que pour
+retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans
+l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant
+qu'un mot: «Reviens.»</p>
+
+<p>Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue
+Monsieur, la lettre et la note que lui avait remises le
+notaire, et qui devaient la sauver, croyait son oncle;
+mais auraient-elles cette vertu? Cependant, malgré
+ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût
+les mettre sous les yeux de son mari, s'il consentait
+à les regarder.</p>
+
+<p>Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme:
+«J'arriverai ce soir à Paris par le train de
+six heures, à Chambrais à huit.»</p>
+
+<p>En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin
+de fer comme elle le faisait toujours, heureuse
+de recevoir son premier regard, et de répondre à l'étreinte
+de sa main par une étreinte aussi tendre,
+aussi passionnée.</p>
+
+<p>Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et
+puis, était-ce dans une voiture qu'ils pouvaient avoir
+cet entretien qui allait décider de leur vie? Enfin,
+lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne
+comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de
+Chambrais&mdash;ce qu'il n'avait jamais fait?</p>
+
+<p>Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule,
+écoutant avec son coeur le tic-tac de la grande
+horloge battant les secondes avec une lenteur qui faisait
+penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures
+sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture,
+et aussitôt elle descendit le perron.</p>
+
+<p>Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra,
+ce fut une interrogation inquiète, comme
+c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut lui-même. En
+n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent
+à leur appartement, dont elle ferma la porte.</p>
+
+<p>Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque,
+il lui posa une question:</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il?</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas
+sur laquelle se trouvait la note de M. de Chambrais:
+le papier claquait dans sa main tremblante.</p>
+
+<p>Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit-il.</p>
+
+<p>Elle hésita un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement
+je vous ai aimé, mais je n'ai pas eu une pensée
+qui ne fût une franche adoration pour vous. Rien
+ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez;
+je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de
+cela comme d'une vertu particulière, cependant il me
+semble que peu de femmes vivent ainsi pour un
+être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là
+une preuve de cet amour dont je voudrais que vous
+ne puissiez douter jamais, et qui n'a jamais été aussi
+profond, aussi passionné qu'en ce moment. Aussi quoi
+que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup
+qui vous frappe, avant de me juger, de me condamner,
+songez à ce que j'ai été, à cette longue suite de journées
+heureuses jamais troublées, à l'union de notre esprit
+et de nos âmes; à cette constante harmonie qui
+prouvait si bien que nos deux coeurs n'étaient plus
+qu'un, et cela non seulement depuis que je suis
+votre femme, mais avant de la devenir alors que je
+pensais à vous comme au seul homme que je pourrais
+aimer, comme à un être au-dessus des autres,
+pour lequel j'étais trop imparfaite, et que je ne devais
+jamais sans doute mériter. Cependant à force
+d'amour j'étais devenue votre vraie compagne, pas
+trop indigne de vous par la tendresse et le dévouement.</p>
+
+<p>Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces
+paroles laissaient d'obscur et d'incompréhensible
+pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre, lui dit-il, la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre explique une fatalité qui me fait la
+plus misérable, la plus malheureuse des femmes.</p>
+
+<p>Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit
+qu'elle avait fait à son oncle et aussi celui de leur
+voyage et de leur séjour en Sicile.</p>
+
+<p>&mdash;Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Elle baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'homme, où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre
+malheur: laissez-moi la force d'achever. Vous devez
+vous souvenir combien j'ai résisté avant de devenir
+votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon
+oncle, et aussi à mon amour qui m'a entraînée. Je
+voulais parler, tout dire; avec l'autorité d'un père
+que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon
+oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté
+de céder. C'est mon crime. Je vous aimais tant!
+Mais ce crime depuis dix ans m'a écrasée; et si vous
+m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais sous
+le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution
+de tout vous dire, ne me laissant arrêter que
+par la honte et plus encore par la douleur que je vous
+causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était la pensée
+qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui
+qui a écrit cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela est arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où vous prépariez votre dernier discours,
+vous devez vous rappeler que vous m'avez vue bouleversée
+en recevant une lettre: elle était de lui; il
+me donnait un rendez-vous à la <i>Mare aux joncs</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes allée?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais
+prendre Claude avec moi, dans cette maison, ou qu'il
+reconnaissait sa fille et commençait un procès pour
+rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace
+contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette
+enfant ne pouvait se trouver entre nous; je vous l'avais
+dit quand vous me proposiez de la prendre; j'ai
+persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien,
+j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et
+que ce qu'il voulait c'était de l'argent et non sa fille.
+J'ai vendu des bijoux à Marche et Chabert. Il ne s'est
+pas contenté de ce que je lui remettais. Alors,
+n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer,
+j'ai fait remplacer les perles de mon collier par des
+fausses et je lui ai remis les vraies.</p>
+
+<p>Il l'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais
+parlé alors et quelles hontes tu te serais évitées.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui; c'est pour cela que je suis parti.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut
+fermer les lèvres.</p>
+
+<p>Elle se jeta aux genoux de son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant,
+t'adorant, n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir
+et la volonté de te plaire et de te rendre heureux;
+toi le meilleur et le plus noble des hommes, toi qui
+mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté,
+pour prix de ton amour, la honte et le malheur.</p>
+
+<p>Il la contempla longuement, puis la relevant:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être
+supporté quand on est deux.</p>
+
+<p>&mdash;Elie!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur
+femme, je n'ai pas la tienne à te pardonner, puisque
+tu es une victime.</p>
+
+<p>A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la
+porte. Ils ne répondirent pas, les coups furent plus
+précipités.</p>
+
+<p>Le comte alla ouvrir:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre
+qui avait frappé:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon à M. le comte de m'être permis
+de frapper ainsi: mais Dagomer est là, il dit
+qu'il vient d'arriver un malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Claude! s'écria Ghislaine.</p>
+
+<p>Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le
+comte la suivit.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air
+consterné.</p>
+
+<p>Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je
+viens de tuer un homme. Qué malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Un braconnier? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.</p>
+
+<p>Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent
+pas besoin de paroles pour se comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée,
+aussi vrai que je m'appelle Dagomer.</p>
+
+<p>Il leva la main pour attester le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer,
+et à travers la <i>Réserve</i>, il l'emmenait du côté de
+la grand'route, où il avait une voiture toute prête, le
+cheval attaché à un des arbres du Calvaire. L'enfant
+criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard
+m'avait fait prendre l'avenue de <i>Baccu</i>. J'y ai dit d'arrêter.
+Il s'est mis à ramer plus fort. Il allait aborder.
+Ni à gauche ni à droite je ne pouvais courir après;
+personne sur la route; Claude était perdue. Qué que
+vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré
+pour sauver la petite; je voulais lui casser un bras,
+ça l'aurait arrêté; il a roulé au fond de la toue, mort;
+il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.</p>
+
+<p>&mdash;Et Claude? s'écria Ghislaine.</p>
+
+<p>&mdash;Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que
+je tire par-dessus elle; en tombant il l'avait écrasée,
+mais a s'a relevée et m'a crié: «J'ai rien!» Pensez si
+j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue au
+bord avec le mort au fond.</p>
+
+<p>Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler
+son attention.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez regardé?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.</p>
+
+<p>Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari,
+fit un signe affirmatif: c'était lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais
+déjà l'homme de Crève-coeur qui souvent la nuit se
+lève contre moi, v'là que je vas avoir celui de la <i>Réserve</i>;
+pourtant je ne pouvais pas laisser enlever
+Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès
+de ses parents.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait votre devoir, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre
+ça d'un homme comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'expliquerai à la justice.</p>
+
+<p>S'adressant au valet de chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Faites-vous donner une des charrettes anglaises
+et allez prévenir la gendarmerie.</p>
+
+<p>Puis, revenant à Dagomer:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de
+danger qu'il en sorte!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avec vous.</p>
+
+<p>Ghislaine voulut le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, dit-il.</p>
+
+<p>Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron,
+il revint à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous envoyer Claude.</p>
+
+<p>Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa
+droiture, sa générosité, sa confiance,&mdash;son amour.</p>
+<br><br><br>
+
+<h4>FIN</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>NOTICE SUR «GHISLAINE»</h3>
+
+
+<p>J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et
+cela m'a valu plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant
+voit, et il le voit très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise
+aussitôt et se familiarise rapidement. Pas besoin de
+paroles pour cela: un regard échangé, tout est dit; il sait
+jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire jusqu'au bout de sa fantaisie.
+Aussi, que de fois, en wagon ou en omnibus, cette
+familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances qui consistaient
+surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et
+encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux
+ou sur la manche de mon vêtement!</p>
+
+<p>Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également
+entre les petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de
+préférences; mais peu à peu les petites filles l'emportèrent,
+non pas qu'elles fussent plus faciles à suivre, au contraire,
+mais précisément parce qu'avec leurs détours et leurs mystères,
+elles étaient plus attrayantes.</p>
+
+<p>L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi,
+qui veut lire dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler
+avec la petite fille, se trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique
+dont il peut tourner pages après pages sans y comprendre
+un traître mot.</p>
+
+<p>Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait
+des mains de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en
+lui est l'oeuvre de la civilisation. S'il était né avec cette perfection,
+l'homme des cavernes n'aurait pas triomphe de ses
+premières luttes pour la vie, dans lesquelles comptaient
+seules certaines forces que développe la nature, mais qu'affaiblit
+la civilisation en se perfectionnant: la férocité, l'astuce,
+la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du
+tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident
+qu'aujourd'hui, l'homme policé, avec son éducation, ses
+relations, son milieu, s'est éloigné,&mdash;plus ou moins&mdash;de
+l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant qu'il subisse les
+leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel enfant
+n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
+parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin
+naturel qui les domine et les dirige. Et parmi les enfants,
+combien les petites filles l'emportent-elles dans le mensonge!
+probablement parce qu'il est chez elles une conséquence de
+leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse satisfaction
+pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait
+qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le
+même refrain:&mdash;«J'ai menti, menti, menti.&mdash;Combien de
+fois?&mdash;Oh!&mdash;Et pourquoi avez-vous menti?&mdash;Je ne sais pas.»&mdash;Et
+c'est la vérité qu'elles ne savent pas, quoique
+souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles ont menti
+pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
+jouissance dont elles se grisent.</p>
+
+<p>Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement,
+en suivant cette pente de mon esprit, leur donner
+une large place dans mes romans; et c'est ce que j'ai fait, en
+quelque sorte inconsciemment, au moins en cela que c'est
+seulement arrivé au bout de ma tâche que je me suis rendu
+compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.</p>
+
+<p>En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier
+roman où j'ai mis des enfants en scène,&mdash;c'était le
+quatrième que je publiais,&mdash;je lui ai donné pour titre: <i>Les
+Enfants</i>, en faisant la part égale entre le garçon et la fille.</p>
+
+<p>Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue
+d'être lu par eux, un roman: <i>Romain Kalbris</i>, où un garçon
+tient le premier rôle, mais en ayant près de lui une petite
+fille qui lui donne la réplique.</p>
+
+<p>Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe
+de l'enfance dans mes romans; une fille m'est née et, à la
+regarder grandir, ma curiosité trouve suffisamment à s'employer
+sans chercher des combinaisons de roman; puisque
+j'ai la réalité sous les yeux, je ne vais pas faire de l'observation
+de parti pris, aimant mieux suivre le développement et
+l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent les
+faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle n'en
+fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours
+affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et
+l'enregistrer.</p>
+
+<p>L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris
+<i>Sans famille</i> que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir
+le travail de la journée.</p>
+
+<p>Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons
+et des petites filles; maintenant, il n'y aura plus de place
+pour les garçons, les petites filles la prennent toute pour
+elles: <i>Pompon</i>, la <i>Petite soeur, Paulette, Micheline</i>, le <i>Sang
+bleu</i>, et enfin <i>Ghislaine</i>, pour finir par <i>En famille</i>.</p>
+
+<p>Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur
+l'enfant. Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux
+que j'ai écrits? Je ne me suis posé cette question qu'en faisant
+ma récapitulation en ce moment même: j'ai été où mon
+goût me portait.</p>
+
+<p>Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient
+dans la vie, je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui
+ai donnée: tout ne part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il
+pas?</p>
+
+<p>Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle
+d'une honnête fille entourée d'un milieu respectable, qui a
+un enfant avant son mariage; cependant, si l'on veut bien
+établir une statistique des enfants nés hors mariage, on sera
+surpris de voir combien ils sont nombreux.</p>
+
+<p>C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant
+que j'ai voulu présenter dans <i>Ghislaine</i>, un peu parce que
+dans <i>Micheline</i> je l'avais déjà abordée dans des conditions
+différentes et sans lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner,
+limité que j'étais par mon sujet. Les deux romans forment
+donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux de les
+comparer, il verra comment, avec un point de départ presque
+le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux
+petites filles, Micheline et Claude, diffèrent entre elles.</p>
+
+<p>Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas
+en même temps perdu ma curiosité des enfants, qui s'est
+portée sur ceux d'un âge auquel on ne s'intéresse guère
+généralement,&mdash;les tout petits. J'ai une petite-fille et c'est
+elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et au développement,
+aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent
+mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me
+fournissent ne seront jamais publiées, je peux leur donner
+une sincérité incompatible d'ordinaire avec l'imprimé, ses
+scrupules et ses apprêts; car ce n'est pas par des observations
+en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais plus
+simplement encore,&mdash;en maillot.</p>
+
+<p>Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui,
+et d'autant plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la
+façon dont s'exerce la première succion? Curieuse celle de
+la production des sons? Curieux le premier rire? Curieuse la
+mimique de l'enfant pour montrer les choses dont on lui
+parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
+avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que
+les philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,&mdash;l'instinct.</p>
+
+<p>Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il
+surprend à chaque instant celui qui regarde, au point de se
+refuser à croire ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées
+qu'impose la tradition acceptée. Mais si l'on est de bonne foi,
+il n'y a qu'à suivre les différentes phases des transformations
+par où il lui plaît de passer: la sensibilité, la volonté, l'intelligence,
+dans un ordre mystérieux qu'il brouille et intervertit,
+et où ne se fera un peu de lumière qu'à la suite de nombreuses
+observations consciencieusement notées.</p>
+<br><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #13562 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13562)
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+The Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Ghislaine
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT
+
+
+
+GHISLAINE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I
+
+Une file de voitures rangées devant le double portique de l'ancien hôtel
+de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait
+la curiosité des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur
+leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampées sur le cuivre et
+l'argent des harnais:--couronne diadémée et sommée du globe crucifère
+des princes du Saint-Empire, couronne rehaussée de fleurons des ducs,
+couronne des marquis et couronne des comtes.
+
+--Un grand mariage.
+
+Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand mariage: ni fleurs
+dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers;
+comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui
+montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la justice de paix, dont
+c'était le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de
+conseils de famille.
+
+Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier étage et dans
+les étroits corridors du greffe, ceux qui étaient appelés pour les
+conciliations et pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle; de
+temps en temps un secrétaire appelait des noms et des gens entraient
+tandis que d'autres sortaient dans l'escalier à double révolution.
+C'était un murmure de voix qui continuaient les discussions que la
+conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées.
+
+Le secrétaire cria:
+
+--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais
+sont-ils tous arrivés?
+
+Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé de six hommes, d'une
+dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'à leur
+tenue, autant qu'à leur air de n'être pas là, il était impossible de
+confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle.
+
+--Oui, répondit une voix.
+
+--Veuillez entrer.
+
+--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à celui qui venait de
+répondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de
+regret et avec une intonation bizarre formée de l'accent anglais mêlé à
+l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici.
+
+--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne.
+
+Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secrétaire,
+lady Cappadoce, restée seule debout au milieu de la salle, regardait
+autour d'elle.
+
+--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un
+croque-mort assis à côté de lui sur un banc, on peut lui faire une
+petite place.
+
+--Merci.
+
+--Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur.
+
+Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que cet individu en
+tablier se permît cette familiarité, suffoquée dans sa pudibonderie
+anglaise qu'il lui proposât une pareille promiscuité; et elle se mit à
+marcher d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur ses hanches
+plates, les yeux à quinze pas devant elle.
+
+Pendant ce temps le conseil de famille était entré dans le cabinet du
+juge de paix.
+
+La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit le secrétaire en
+indiquant des fauteuils, la ligne maternelle à gauche.
+
+Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix:
+
+--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc
+de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle?
+demanda-t-il en s'arrêtant.
+
+--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'émancipation de laquelle
+nous sommes ici, dit M. de Chambrais.
+
+--Très bien.
+
+Puis se tournant vers la gauche, il continua:
+
+--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon,
+M. le marquis de Lucilière, amis.
+
+Il vérifia sa liste:
+
+--C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous tout de suite.
+
+Assis à son bureau, le juge de paix était pour le moment aux prises avec
+un boucher, dont le tablier blanc, retroussé dans la ceinture, laissait
+voir un fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pâle,
+épuisée manifestement autant par le travail que par la misère.
+
+--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix à la
+femme.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en écrivant
+quelques mots sur un bulletin imprimé. Quand paierez-vous ces
+vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
+avertissement, font vingt-huit francs cinquante?
+
+--Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux
+de devoir.
+
+--Il faut une date; quel délai demandez-vous?
+
+--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends.
+
+--Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est à l'hôpital, il n'y a
+que mon garçon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure...
+S'il y avait de l'ouvrage!
+
+--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois régulièrement? demanda
+le juge de paix.
+
+--Je tâcherai.
+
+--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez
+poursuivie.
+
+--Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera pas.
+
+--C'est entendu, cinq francs par mois, allez.
+
+Le boucher paraissait furieux, et la femme était épouvantée d'avoir à
+trouver ces cinq francs tous les mois.
+
+Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scène sans en perdre un
+mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait:
+
+--Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle
+vivement, on vous donnera une collection de musique à relier.
+
+Et sans attendre une réponse, elle revint prendre sa place.
+
+Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant à tous les
+membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre.
+
+--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous
+êtes convoqués pour examiner la question de savoir s'il y a lieu
+d'émanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
+d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe?
+
+--Parfaitement, répondit le comte de Chambrais.
+
+Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le
+juge de paix garda sa gravité.
+
+--C'est pour que vous voyiez vous-même que ma nièce est en état d'être
+émancipée, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenée.
+
+--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une
+émancipée, dit le juge de paix en saluant.
+
+C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt petite que grande,
+au type un peu singulier, en quelque sorte indécis, où se lisait un
+mélange de races, et dont le charme ne pouvait échapper même au premier
+coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en mèches sur le
+front, derrière en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un
+noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures étaient si souples
+et si légères que cette chevelure profonde, coiffée à la diable, avait
+des douceurs veloutées qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.
+
+Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à la fois, à l'ovale
+allongé, au nez pur, au teint ambré éclairé par d'étranges yeux gris
+chatoyants, qui éveillaient la curiosité, tant ils étaient peu ceux
+qu'on pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié mélancolique
+qui ne riait que par le regard et d'un rire pétillant. Il n'y avait pas
+besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte
+spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui se dégageait
+d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de tenue ne pouvaient avoir
+d'égales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu à pois
+blancs, avec son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie
+voulue montrait un mépris absolu pour la toilette, elle avait un air
+royal que l'être le plus grossier aurait reconnu, et qui forçait le
+respect; et c'était précisément à cet air que le juge de paix avait
+voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était.
+
+--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.
+
+--Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette émancipation, répondit
+M. de Chambrais.
+
+Les cinq membres du conseil firent un même signe affirmatif.
+
+--Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua le juge de paix,
+et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'à nommer le curateur. Qui
+choisissez-vous pour curateur?
+
+Cinq bouches prononcèrent en même temps le même nom:
+
+--Chambrais.
+
+--Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi moi, je vous prie,
+pourquoi pas l'un de vous?
+
+--Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine.
+
+--Parce que vous êtes son plus proche parent.
+
+--Parce que vous avez été son tuteur.
+
+--Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un meilleur défenseur que
+vous.
+
+Ces quatre répliques étaient parties en même temps. Il allait leur
+répondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit,
+plaça aussi son mot:
+
+--Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur des tuteurs,
+parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un
+père.
+
+M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'émotion en
+même temps que la contrariété:
+
+--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais
+qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un
+peu, moi, et de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne
+me suis pas marié. Quand mon aîné a pris femme, je suis resté auprès de
+notre mère aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
+appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à sa chambre.
+L'année même où nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna
+vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle.
+Aujourd'hui, la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit, la sagesse
+de la raison, la droiture du coeur, en état de conduire sa vie; elle a
+dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit--enfin
+j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six années
+pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je vous demande de
+m'émanciper à mon tour; il n'en est que temps.
+
+--Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le
+comte de Chambrais, ayant été tuteur et ayant, en cette qualité, un
+compte de tutelle à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la
+reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il se contrôlerait
+ainsi lui-même.
+
+--Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais triomphant.
+
+--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ à
+l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est
+votre intention, confier la curatelle à M. le comte de Chambrais.
+
+--Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq membres du conseil de
+famille.
+
+--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom.
+
+--La mission du curateur ne consiste pas à agir pour le mineur émancipé,
+dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement à l'assister
+pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres
+actes.
+
+--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma nièce dans
+l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administré la mienne?
+
+--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille.
+
+Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgré lui
+et malgré tout, il fut nommé curateur.
+
+Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arrière avec le
+duc de Charmont.
+
+--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.
+
+--Nous dînons avec des gueuses au café Anglais, et après nous allons à
+la première des Bouffes.
+
+--Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai vous rejoindre; en tout
+cas, gardez-moi une place dans votre loge.
+
+
+
+II
+
+Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce
+qu'on voit de l'hôtel de Chambrais dans la rue Monsieur, où il a son
+entrée; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on
+l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnées
+qui, entre des murailles garnies de lierres et masquées par des arbres à
+haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppée
+dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutôt une
+habitation de campagne que de ville, et ses deux étages en pierre jaune,
+sans aucun ornement, élevés au-dessus d'un perron bas, ses persiennes
+blanches; son toit d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent
+encore ce caractère.
+
+Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième siècle, abandonné
+leur vieil hôtel du quartier du Temple pour faire bâtir celui-là, ils
+avaient en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse de
+l'architecture ou de la décoration, et leur but a été atteint: il y a de
+plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a
+pas de mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement ombragée l'été,
+de plus agréable à habiter, avec de la lumière, de l'air, de l'espace,
+de plus tranquille, où l'on soit mieux chez soi.
+
+Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils
+n'entrèrent pas dans l'hôtel.
+
+--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de
+Chambrais.
+
+Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le moyen que son
+oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se
+tenant à distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux
+aguets: le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout
+lumineux et tout parfumé des fleurs de mai avec les reflets rouges des
+rhododendrons épanouis qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient
+dans les massifs; ce désir de promenade devait donc paraître tout
+naturel sans qu'on eût à lui chercher des explications de mystère ou de
+secret, mais précisément rien ne paraissait naturel à la curiosité de
+lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle voulait pénétrer.
+
+Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle pas connaître tout
+ce qui touchait son élève? Si à chaque instant elle affirmait bien haut
+«qu'elle n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait que
+Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait
+élevée, c'était en mère. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le
+malheur des temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier dans
+l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation de cette enfant,
+elle n'avait pas pour cela cessé d'être une lady, et c'était en lady
+qu'elle voulait être traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté,
+au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et
+même, en remontant dans les âges, il était facile de prouver qu'ils
+valaient mieux.
+
+Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit
+quelques pas en avant pour se rattacher à eux:
+
+--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous à Paris, ou
+partons-nous pour Chambrais?
+
+--Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si
+vous me faites le plaisir de rester à dîner je couche ici, sinon je
+retourne à Chambrais.
+
+Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de
+ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait
+pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si
+cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont,
+qu'il ne savait quel parti prendre.
+
+--C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec lui, dit-il enfin.
+
+Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta.
+
+--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien
+que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit
+pour lui d'une décision grave à prendre.
+
+--Il faut y aller, mon oncle.
+
+--Si tu le veux....
+
+--Nous partirons pour Chambrais à cinq heures, dit Ghislaine en se
+tournant vers lady Cappadoce.
+
+--Comme tu dois revenir à Paris très prochainement pour la reddition du
+compte de tutelle, nous dînerons ensemble ce jour-là, je te le promets.
+
+Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de
+Chambrais passa son bras sous celui de sa nièce, et l'emmena dans le
+jardin. Penché vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la
+Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air d'un grand frère
+qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un
+oncle. Et en réalité, c'était un frère qu'il avait toujours été pour
+elle, en frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours traitée
+sans pouvoir jamais s'élever à la dignité d'oncle ou de tuteur. Tuteur,
+pouvait-on l'être quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du
+coeur on n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie les
+Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture, pour sa souplesse,
+son entrain, on eût bien plutôt vu en lui Almaviva, un peu marqué
+peut-être, mais à coup sûr un vainqueur.
+
+--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent à l'abri des
+oreilles curieuses, que comptes-tu faire?
+
+--Comment cela, mon oncle?
+
+--Je veux dire: maintenant que tu es émancipée, comment veux-tu arranger
+ta vie?
+
+--Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée d'un coup de baguette
+magique?
+
+--Certainement.
+
+--Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier, cet après-midi que je
+n'étais ce matin?
+
+--Sans doute.
+
+--Je ne le sens pas du tout, même quand vous me le dites.
+
+--Tu as la volonté, la liberté; et je te demande comment tu veux en
+user.
+
+--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la
+semaine dernière: demain, M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera
+une conférence de littérature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny;
+après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai de une heure à
+trois, dans l'atelier de M. Casparis, à mon groupe de chiens qui avance;
+vendredi, c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique
+d'accompagnement.
+
+--C'est le grand jour, celui-là; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de
+Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette.
+
+--Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant, il sait tout et
+il vous fait tout comprendre.
+
+--Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas.
+
+--Je reconnais que la musique est ma grande joie.
+
+--Pendant que j'ai encore une certaine autorité sur toi....
+
+--Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi, mon oncle.
+
+--Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que tu te donnes
+trop entièrement à la musique. Plusieurs fois, je t'ai adressé des
+observations à ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu
+m'inquiètes.
+
+--Vous n'aimez pas la musique!
+
+--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas
+comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à
+la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un
+parfum par hasard, est agréable; vivre dans une atmosphère chargée de
+parfums, est aussi désagréable que dangereux. Tandis que la pratique des
+autres arts fortifie, celle de la musique poussée à l'excès affaiblit.
+Quand tu as modelé pendant deux ou trois heures dans l'atelier de
+Casparis, tu sors de ce travail allègre et vaillante; quand, pendant
+deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu sors de cette
+séance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur troublé. On dit et
+l'on répète que la musique est le plus immatériel des arts; c'est le
+contraire qui est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble
+qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre organisme en
+frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les
+cordes. Nos cordes à nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations
+répétées, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent
+pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses dévastés, détraqués,
+déséquilibrés que je pourrais te nommer, si cela n'était inutile avec
+les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec
+ses mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés, ses
+grimaces, soit un être équilibré? Cependant il est grand, fort, bien
+bâti, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garçon, sans
+ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître Soupert, qui n'est qu'un
+paquet de nerfs, ne soit pas plus inquiétant encore dans sa maigreur
+décharnée?
+
+--Est-ce que vraiment je suis menacée de tout cela? demanda-t-elle avec
+un demi-sourire.
+
+--Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est sérieusement que je
+te demande de comparer Soupert à Casparis, puisque ce sont les seuls
+artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
+santé physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et
+désordonné.
+
+--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il
+est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est
+musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas,
+comme vous n'avez pas à craindre que j'approche jamais du talent de M.
+Soupert, ni simplement de celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à
+la maigreur de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre. Je ne
+suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de
+beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'étais dans des
+conditions particulières qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi
+que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères, des soeurs, des
+camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublié mon piano bien
+souvent. Vous savez que mes seules lectures ont été celles que lady
+Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas très
+étendu. Je n'ai jamais été au théâtre. Dans la musique seule, j'ai eu et
+j'ai liberté complète. Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour
+les distractions présentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais
+encore pour les ailes qu'elle mettait à mes rêveries... quelquefois
+lourdes... et tristes.
+
+Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra:
+
+--Pauvre enfant! dit-il.
+
+--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes à former,
+je ne les adresserais certainement pas à vous, qui avez toujours été si
+bon pour moi.
+
+--Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance, je me le suis
+dit moi-même bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir.
+C'est le malheur de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune,
+sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui
+ne pouvait être ni un père ni une mère pour toi! Heureusement ces
+tristesses vont s'évanouir puisque te voilà au moment de faire ta vie et
+de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses
+qui ont manqué à ton enfance.
+
+--Vous voulez me marier? s'écria-t-elle.
+
+--Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour cela je demande qu'à
+partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes à ta
+rêverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la
+musique pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais pour suivre
+les pensées sérieuses que le mariage fait naître dans l'esprit et le
+coeur d'une fille de dix-huit ans.
+
+--Vous avez quelqu'un en vue?
+
+--Oui.
+
+--Quelqu'un qui m'a demandée?
+
+--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le
+sais.
+
+--Qui, mon oncle, qui?
+
+--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras
+là-dessus, tu n'auras plus ta liberté; cherche dans notre monde qui tu
+accepterais pour mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un
+que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet
+examen, nous en reparlerons.
+
+--Quel jour? demain?
+
+--Non, non, pas demain?
+
+--Alors, après-demain?
+
+--Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis,
+je dînerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir à ton
+impatience que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage.
+
+
+
+III
+
+Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles de son oncle,
+Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitôt que M.
+de Chambrais l'eut quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put
+trouver de musique non reliée.
+
+Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle
+faisait là, et Ghislaine le lui expliqua.
+
+--Comment! s'écria le gouvernante, vous allez donner votre musique à
+relier à des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de
+travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera
+perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous tenez à lui faire du
+bien.
+
+--Elle ne demande pas l'aumône.
+
+--Si elle est réduite à la misère que vous dites, comment voulez-vous
+qu'elle achète ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton,
+le papier?
+
+--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse
+faire ces achats.
+
+--Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer comment elle voulait
+que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.
+
+A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se ranger devant le perron,
+car pour aller à Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou
+pour venir de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude qu'on prit
+le chemin de fer: quatre postiers étaient attachés à ce service, et en
+leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives
+de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.
+
+Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du tête-à-tête que M. de
+Chambrais avait voulu se ménager avec Ghislaine, elle avait compté sur
+ce voyage pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue promenade
+autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité vaine qui la poussait,
+le seul désir de savoir pour savoir, c'était son intérêt.
+
+Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il se passer?
+Était-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue?
+La question. était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une navrante
+mortification d'en être réduite, elle, une lady, à vivre dans une
+position subalterne, en réalité, elle tenait à cette position qui
+n'était pas sans avantages. Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir
+que du dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en
+réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter cette France détestée pour
+retourner dans son Angleterre adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable,
+incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle
+fût, elle ne craignait rien tant que d'être obligée, par le mariage de
+Ghislaine, de renoncer à son malheur et à son humiliation.
+
+A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des
+Invalides, qu'elle commença ses questions:
+
+--Cette émancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes?
+dit-elle de son ton le plus affable.
+
+--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.
+
+--Et vous lui avez répondu?
+
+--Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais la semaine
+prochaine ce que j'avais fait la semaine dernière.
+
+--Il est certain que l'émancipation ne confère pas tout d'un coup des
+grâces spéciales.
+
+--Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si vous le voulez bien,
+je vais préparer ma leçon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.
+
+Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la conversation sur ce
+sujet, mais déjà Ghislaine avait pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans
+une poche de la voiture et sa lecture était commencée; elle dut donc
+se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs était
+rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait
+qu'une enfant.
+
+Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine,
+ordinairement attentive et appliquée, faisait sa lecture, l'inquiétude
+prit la place de la confiance; certainement il s'était dit, entre
+l'oncle et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui avait répété,
+et cette lecture n'était qu'un prétexte pour penser librement à cette
+autre chose.
+
+A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, elle la
+questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:
+
+--Il me semble que _Chatterton_ ne vous intéresse guère?
+
+--Je réfléchis.
+
+--C'est précisément ma remarque.
+
+--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer ses lectures.
+
+--Encore faut-il les suivre.
+
+--C'est ce que je vais faire.
+
+Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire,
+au moins pour échapper à ces interrogations. Elle avait bien l'esprit à
+la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du
+quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses
+oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?
+
+Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation pour se dire
+qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les
+tendresses qui avaient si tristement manqué à sa première jeunesse; mais
+les idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de
+prendre corps par la forme précise que son oncle leur avait données et
+elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.
+
+Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les espérances dont
+son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commencé à juger la vie?
+
+Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse
+que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps étaient
+tous pleins de joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont
+l'unique souci semblait être son bonheur; autour d'elle, une existence
+de fêtes qui lui avait laissé comme des visions de féeries: au château,
+dans les allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle était
+mêlée, galopant sur son poney à côté de sa mère; à l'hôtel de la rue
+Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée
+des invités, et la musique qui, la nuit, la berçait dans son lit, et
+toujours à Paris, à la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.
+
+Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, plus de mère, plus
+de fêtes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le père avait
+été tué dans un accident de chasse. Huit jours après, la mère était
+morte d'un accès de fièvre chaude.
+
+Du côté de son père, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais,
+dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la
+rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie française; du côté
+de sa mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes;
+mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient guère s'acquitter de leurs
+devoirs de parenté envers cette petite Française qu'ils connaissaient à
+peine.
+
+Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la
+maison déserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser
+de son oncle quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et plus
+souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château où l'on n'arrivait
+qu'après un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste
+solennel, la leçon à propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
+le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude toujours
+gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuée de sa
+naissance, exaspérée de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait
+sa situation par sa dignité.
+
+A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine avait accepté
+cette vie monotone, soumise et résignée, sans échappée au dehors,
+n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre.
+Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par scrupule et pour
+qu'on ne l'accusât point de s'être débarrassé d'un devoir difficile, que
+son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation.
+Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir
+les sévérités; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et
+toujours appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne pas faire une
+observation qui ne fussent dictés par la justice même, elle sentait
+qu'elle eût été ingrate de se plaindre. On était pour elle ce que les
+circonstances permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; une
+gouvernante n'est pas une mère; c'était là le malheur, la tristesse de
+sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.
+
+Mais la floraison de la quinzième année avait suscité en elle des
+échappées au dehors, qui étaient nées de ses souvenirs mêmes.
+
+C'était en se rappelant les regards émus et les paroles de tendresse que
+sa mère et son père échangeaient en l'embrassant, qu'elle s'était
+dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
+dissiperaient que le jour où elle se marierait. Pourquoi, alors, ne
+serait-elle pas heureuse comme sa mère l'avait été? Pourquoi le babil
+d'un enfant n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle avait
+vu le sien provoquer sur celles de sa mère?
+
+Et de même c'était en se rappelant les illuminations et les fleurs des
+grands appartements de l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en
+retrouvant dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du
+château les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle
+les soirs où l'on jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela
+ressusciterait quand elle se marierait.
+
+Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui donner un corps,
+l'être idéal qui flottait indécis dans les féeries de son imagination
+devenait un personnage réel; il existait, il la connaissait; tout au
+moins il l'avait vue.
+
+Où?
+
+Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines qui, à dix-huit
+ans, ont été partout; en vraie fille du monde où les traditions sont
+une religion, elle n'avait été nulle part! les offices à
+Saint-François-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche à Paris;
+quelques rares visites chez des parentes à qui elle avait des devoirs à
+rendre, en janvier ou à de certains anniversaires; en mai, des séances
+d'étude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'était
+tout; il lui était donc facile de remonter dans ses souvenirs en se
+demandant où elle avait vu «l'homme de son monde qu'elle accepterait
+pour mari et qui pouvait prétendre à sa main».
+
+Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. Jamais personne n'y
+avait fait attention à elle. Tout d'abord, elle en avait été mortifiée,
+s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tardé à
+comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder
+ce regard à une fille simplement habillée, que pour le costume on
+pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa
+maîtresse, plutôt que pour une fille de grande maison accompagnée de sa
+gouvernante.
+
+C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer
+avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient réunir les
+qualités dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui
+les eût toutes,--celles-là et beaucoup d'autres qu'elle était disposée
+à lui reconnaître,--le comte d'Unières. En tout elle ne l'avait pas vu
+trois fois, et ils n'avaient pas échangé dix paroles; mais certainement
+il était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être idéal dont elle
+avait si souvent rêvé.
+
+Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée de le dire, ne sachant
+rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en était
+ainsi.
+
+
+
+IV
+
+C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha tous les soirs à
+neuf heures et demie. Mais ce jour-là, si elle entra dans sa chambre à
+l'heure réglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était
+trop agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le voyage de
+Paris à Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la
+quittaient pas, elle avait besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte
+close, elle l'était.
+
+Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre d'enfant, à côté de sa
+gouvernante, au premier étage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle
+prit l'appartement de sa mère, qui se composait de quatre pièces au
+rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un petit salon, une
+chambre à coucher qui était immense avec six fenêtres, deux sur la cour
+d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste
+cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet où couchait
+une femme de chambre.
+
+Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement qui lui semblait
+amoindrir son autorité; mais c'était justement en vue de cet
+affaiblissement d'autorité que M. de Chambrais avait imposé sa volonté.
+Ne fallait-il pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour cela le
+mieux était de l'habituer à une certaine liberté. Chez elle, dans
+l'appartement qu'avaient toujours habité les princesses de Chambrais
+depuis deux cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.
+
+Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença par éteindre sa lampe, puis
+ouvrant une des fenêtres qui donnent sur les jardins, elle resta à
+rêver en laissant sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc
+qu'éclairait la pleine lune.
+
+Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporté
+aucun changement aux dispositions primitives de leur château et de leur
+parc: tels ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient
+conservés. Chaque fois que les dégradations du temps l'avaient exigé,
+ils avaient fait réparer le château, mais sans jamais accepter des
+restaurations plus ou moins savantes qui auraient altéré son caractère.
+De même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes toutes les
+fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais toujours en respectant
+l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine,
+qui dans son neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait été
+recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours
+de Gênes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.
+
+Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui leur faisait suite
+n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis
+qu'on voyait à Versailles le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin
+du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais
+restait ce qu'il avait toujours été avec ses avenues droites, ses
+arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et
+ses cyprès taillés, ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
+terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.
+
+Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle était
+ainsi venue s'asseoir à cette place. Certaine de n'être pas surprise
+par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette
+fenêtre, elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle voulait.
+C'étaient les seuls moments de la journée où elle eût sa liberté
+d'esprit et ne fut pas exposée à entendre sa gouvernante, toujours aux
+aguets, lui dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous
+donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la rêverie,
+n'est-ce pas?»
+
+Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'être pas
+bavard avec soi-même; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres
+que cette partie du jardin et du parc que de cette fenêtre son
+regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien
+tranquillement se confesser à quelque coin de sa chambre ou à quelque
+meuble, mais ils n'eussent été que de muets confesseurs, tandis que le
+jardin et le parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que la
+neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des
+orangers passât dans l'air tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient
+de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
+statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans
+l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours elle les trouvait en
+accord avec ses sentiments: triste, ils étaient tristes aussi: «Tu te
+plains d'être abandonnée; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
+la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et à l'avenir en te
+rappelant le passé; et nous?»
+
+Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents
+lui répondirent. Comme ils s'étaient associés à ses tristesses, ils
+s'associèrent à ses espérances: on allait donc revoir les fêtes
+d'autrefois; les promenades des amis dans les allées; les danses dans
+les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le
+parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la forêt.
+
+L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, éclairée par
+la pleine lune de mai, parfumée par les senteurs des roses et des
+chèvrefeuilles, qu'il était tard lorsqu'elle se décida à fermer
+doucement sa fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas
+tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer
+son rêve de la soirée.
+
+Le temps avait marché: on célébrait son mariage avec le comte d'Unières,
+dans l'église Saint-François Xavier; elle avait la toilette ordinaire
+des mariées, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. Mais
+le comte était en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_,
+tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Doré: justaucorps de satin
+rose, toque à plumes, épée; en même temps, par un dédoublement de
+personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait au baptême de
+son premier né.
+
+Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite pendant ses
+leçons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication
+de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
+évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
+l'accompagna jusque dans la cour où attendait la voiture qui devait le
+reconduire à la station.
+
+--Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, que vous avez remarqué
+le trouble de votre élève?
+
+--Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était pas homme à remarquer
+quoi que ce fût quand il s'écoutait parler.
+
+--C'est à peine si elle vous a entendu.
+
+--Vraiment?
+
+--Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant à cela avec un
+pareil sujet.
+
+--Mais il est anglais, ce sujet.
+
+--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous
+l'accorde, mais pour les sentiments, les idées, les moeurs, les actions,
+ces gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: croyez-vous
+qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, ne soit pas de nature à
+éveiller les idées d'une jeune fille?
+
+--Et comment voulez vous que j'enseigne notre littérature contemporaine
+sans parler de ses oeuvres, typiques?
+
+--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en à des modèles
+plus anciens; pour moi, j'ai appris le français dans les _Mémoires de
+Joinville_, et je m'en suis bien trouvée.
+
+--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager
+une discussion inutile, je le soumettrai à M. le comte de Chambrais.
+
+--Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, répliqua lady Cappadoce
+qui n'avait jamais admis qu'on lui répondit ironiquement.
+
+Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, car lorsque M. de
+Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait
+fait le jour de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer
+de derrière une persienne pour tâcher de comprendre à leur pantomime
+ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle était si discrète, cette
+pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un
+mariage, une affaire d'intérêts, il pouvait être aussi bien question de
+ceci que de cela.
+
+--Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je t'ai dit avant-hier,
+avait commencé M. de Chambrais lorsqu'ils avaient été à une certaine
+distance de la maison?
+
+--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!
+
+--Et tu as trouvé?
+
+--Comment voulez-vous que je sache?
+
+--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus à l'esprit.
+
+--Mais je vous assure que cela m'est tout à fait difficile; je n'ose
+pas.
+
+--Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas le plus souvent en
+vertu de certaines affinités mystérieuses dans lesquelles notre volonté
+ne joue aucun rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les
+jeunes gens que tu as vus et qui peuvent être des maris pour toi, il en
+est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien
+de plus.
+
+--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me
+semble, accepter pour mari.
+
+--Un seul?
+
+--J'ai vu si peu de monde!
+
+--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?
+
+Elle hésita un moment, détournant la tête pour cacher sa confusion, car
+il lui semblait que c'était là un aveu.
+
+Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un
+ton tout plein d'une tendre affection:
+
+--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter d'être ton confident?
+
+--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence.
+Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me défendre
+sottement: j'ai pensé à M. d'Unières.
+
+Il poussa une exclamation de joie.
+
+--Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de d'Unières qu'il s'agit. Tu
+vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un
+peu aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me prouve que
+nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera
+heureux. Vous vous êtes vus quatre ou cinq fois....
+
+--Trois.
+
+--C'est encore mieux; les affinités dont je parlais se manifestent plus
+franchement; sans vous connaître, vous avez été l'un à l'autre attirés,
+par une sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment plus tendre,
+et qui le deviendra. Tu m'aurais demandé un mari que je ne t'en aurais
+pas choisi un autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, c'est
+beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observés en pensant que
+j'aurais un jour la responsabilité de ton mariage, je n'en connais aucun
+qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune
+n'est pas l'égale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin
+c'est un homme d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu de
+perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il a travaillé; il a
+fait de bonnes études en droit; il a voyagé, en séjournant dans les
+pays étrangers où il y a à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux
+États-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on
+peut être certain que, quand il entrera à la Chambre, il sera un des
+meilleurs députés de notre parti.
+
+--Quel âge a-t-il donc?
+
+--Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est pour la préparer
+qu'il est en ce moment dans son département. Il en reviendra dans
+six semaines. Et alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse
+d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à ton mari la Grandesse
+d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.
+
+
+
+V
+
+Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et à son corps
+défendant les leçons de littérature française contemporaine, par contre
+elle était passionnée pour celles de musique; que cette musique fût
+allemande, italienne ou française, ancienne ou nouvelle, peu importait,
+pour elle il n'y avait ni nationalité, ni âge. Tout à craindre de
+Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que
+des corrupteurs. Rien à redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont
+des charmeurs. Infâme le rapt de la fille de Triboulet par François Ier;
+innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.
+
+Pour elle, il en était des professeurs comme de leur science ou de leur
+art; c'était ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou
+en tendresse et qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts:
+M. Lavalette, le professeur de littérature française, ne pouvait être
+qu'un sacripant, et Nicétas, le professeur d'accompagnement, qu'un
+charmant jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété sur tous
+les tons que M. Lavalette était un critique de grand talent, un esprit
+distingué, une conscience droite, en tout le plus honnête homme du
+monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait
+pas, on se trompait. Au contraire, elle était disposée à voir un ange
+dans Nicétas: en pouvait-il être autrement avec l'âme et la verve qu'il
+mettait dans son exécution?
+
+Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons de l'un toujours trop
+longues, se changeait en ravissement à celles de l'autre toujours trop
+courtes. Installée dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le
+quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il exécutait,
+elle restait plongée dans sa béatitude, dodelinant de la tête, battant
+la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps échapper de
+petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.
+
+Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que l'heure de la leçon ne
+fût pas dépassée, et s'il se laissaient entraîner à des développements
+qui l'intéressait lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon de
+tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicétas, elle
+n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle
+écoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scène
+de comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au bout. Encore
+avait-elle d'ingénieuses ressources pour allonger la séance et même
+quelquefois pour la doubler.
+
+Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle s'apercevait qu'il était
+trop tard pour que Nicétas pût prendre le train; il partirait par le
+suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
+bien trop froid: et, passant par dessus les règles de l'étiquette et des
+convenances, qui pourtant lui étaient si chères, elle le gardait à dîner
+au château. Que faire en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et
+comme il eût été indiscret de continuer le travail de la leçon, ce qui
+eût ressemblé à une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux
+qui lui plaisaient.
+
+Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle d'une pareille faveur,
+et le soleil eût pu dévorer la plaine, le verglas eût pu rendre la route
+impraticable sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était pas
+un professeur comme les autres: d'abord il était musicien, et ce titre
+seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en
+étaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes
+et même dans son attitude des côtés mystérieux dont on parlait tout
+bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque et chevaleresque de lady
+Cappadoce.
+
+Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique de Ghislaine avait été
+le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce
+que c'était un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait
+facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement et sans perte de
+temps. Mais si Soupert était un musicien de talent, par contre c'était
+bien pour la régularité le plus détestable professeur qu'on pût trouver:
+il n'y avait pas de meilleures leçons que les siennes; seulement, il
+fallait qu'il les donnât et surtout qu'il fût en état de les donner, ce
+qui n'arrivait que rarement.
+
+Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine d'années, Soupert
+était redevenu dans sa vieillesse le bohème qu'il avait été dans sa
+jeunesse: rôdeur de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des
+salons où il promenait de trente à cinquante une fille de grande
+naissance qu'il avait épousée; à soixante, il vivait dans une masure
+du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa
+seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui
+séparait celle-ci de celle-là.
+
+Quand il avait été question de le donner pour professeur à Ghislaine,
+c'était à l'auteur du _Croisé_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais
+avait pensé et non au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du _Croisé_
+il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré dans le
+monde, la réputation, le mariage extraordinaire; du bohème, il ne
+savait rien, si ce n'est qu'il habitait à une assez courte distance de
+Chambrais pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt qu'à un
+musicien qui viendrait de Paris.
+
+Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème se montrât tel
+que la vie, la lutte et «le pas de chance» l'avaient fait. Partant de
+chez lui le matin pour venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier
+cabaret de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et
+prendre la force d'accomplir cette odieuse corvée qui consisté à donner
+une leçon de piano, au lieu de rester attablé tranquillement avec les
+ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa société.
+Au cabaret du bas de la côte, il faisait une seconde halte. Au café de
+la Gare, il en faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui
+causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou
+simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succédaient,
+et au lieu d'être à Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y
+arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.
+
+--Retenu; à mon grand regret empêché; vous comprenez.
+
+Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait
+parfaitement.
+
+--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela.
+Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-être, nous
+vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.
+
+En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard
+valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, c'était une odeur de vin blanc
+mêlée à celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand
+Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un _la_ ou un _fa_ au
+lieu d'un _sol_, incapable qu'il était de diriger ses doigts tremblants.
+
+Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté ces parfums, que
+lady Cappadoce n'eût éprouvé aucun embarras avec lui: elle l'eût tout
+de suite remercié; mais ce procédé expéditif était-il applicable à un
+musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle avait les romances
+dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas
+pensé. Il fallait aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen
+qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert partît de chez
+lui pour venir directement sans s'arrêter en route, il n'aurait pas
+d'occasions de se parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
+avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.
+
+Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle était
+capable, cette proposition, il avait commencé par refuser:
+
+--La promenade du matin est hygiénique.
+
+Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû accepter.
+
+Il avait été calculé qu'il arriverait au château un peu avant neuf
+heures: la première fois qu'on alla le chercher, il arriva à dix
+heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le
+professeur et le cocher étaient exactement dans le même état, pour
+s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.
+
+Boire avec un valet!
+
+Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été prévenu que, «à
+cause de l'irrégularité dans ses heures, qui dérangeaient tous les
+autres professeurs», mademoiselle de Chambrais renonçait à ses leçons.
+
+Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; mais lui n'était
+pas homme à le prendre par le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât
+deux cents francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule
+ressource, il s'était tout de suite consolé en se disant que c'était la
+liberté qu'il recouvrait; maître de son temps désormais et n'ayant
+plus à se préoccuper de ces leçons, il aurait le loisir de faire les
+démarches nécessaires pour que son répertoire fût repris: c'était
+parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le négligeait; il se
+montrerait.
+
+Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une élève qui
+l'intéressait; elle était née musicienne, cette jeune fille, et il
+serait vraiment dommage qu'elle tombât entre de mauvaises mains: il ne
+fallait pas, il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de
+gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, il avait proposé à
+lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens élèves, celui
+qu'il avait formé avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus
+d'espérances, qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.
+
+Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées eussent été
+cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance
+en sa probité d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
+Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier prix
+de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix également du
+Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur
+accompagnateur que pût trouver mademoiselle de Chambrais était ce jeune
+musicien, il semblait qu'on pouvait se fier à cette parole.
+
+Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux qui recommandaient
+l'artiste, avait ajouté tout bas et confidentiellement des détails
+particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'était émue.
+
+--Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, je n'en sais rien.
+
+--Mais alors....
+
+--Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. Quelle est
+sa nationalité? Je n'ai que des probabilités à ce sujet. Comment se
+nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.
+
+--Et vous le recommandez!
+
+--Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques,
+Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble
+que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est
+lui qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint me trouver à
+Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes leçons. Nous étions en
+été, et la poussière couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur
+son visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le questionnai.
+Il me répondit qu'en effet il était venu à pied. Huit lieues aller et
+retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se
+rafraîchir. Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition
+pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait en prendre; ce fut le
+commencement de nos relations. Elles continuèrent sans que j'apprisse
+rien, ou à peu près rien sur lui, tant il était réservé et discret:
+il était remarquablement doué pour la musique; en toutes choses,
+son éducation avait été poussée beaucoup plus avant que ne l'est
+ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voilà
+tout ce que je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le
+connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes
+élèves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que
+j'aurais voulu servir dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui
+montra combien je m'intéressais à elle.--Je puis lui donner des lettres
+qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habité la
+Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une était pour une grande
+duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse.
+Vous comprenez ma stupéfaction: comment avait-il des relations dans
+ce monde, et telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré ma
+curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de là,
+le hasard me fit monter chez lui, car après l'avoir fait engager aux
+Concerts populaires, je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il
+avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première fois
+que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur était accrochée
+une gravure, un portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme
+étranger chamarré de décorations: un nom avait été gravé au dessous,
+mais il était effacé; à côté se lisait, de l'écriture de Nicétas, que je
+connais bien, cette étrange inscription: «Haine éternelle.»
+
+--Voilà qui est bizarre.
+
+--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui représente
+ce portrait et Nicétas, il y a une ressemblance frappante.
+
+--Son père, alors.
+
+--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette
+histoire du portrait, s'ajoutant à celle des lettres, m'intéressa. Je
+voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences
+de Nicétas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il
+s'enveloppe.
+
+--Et vous y êtes arrivé?
+
+--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilités. Il serait
+le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice,
+aimée pendant un séjour que ce personnage aurait fait dans le Midi.
+Obligé de retourner en Russie, ce personnage maria sa maîtresse à un
+professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le
+paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit
+ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais martyrisé par celui-ci,
+il écrit à son vrai père qui vient le reprendre, le rachète, l'emmène en
+Russie et le fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
+Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été le camarade de ceux et de
+celles pour qui il m'a donné des lettres de recommandation. Un jour son
+père meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle.
+Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment à Vienne, entre au
+Conservatoire où il obtient un premier prix, et arrive enfin à Paris où
+il en obtient un autre.
+
+Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce
+s'enflammât; mais c'était presque un personnage de roman, ce jeune
+musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre,
+à coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée de
+supériorité aristocratique allait plus vite et plus loin que les
+probabilités de Soupert.
+
+--Amenez-le, cher monsieur Soupert.
+
+Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par Soupert, elle
+n'avait plus douté de cette naissance illustre.
+
+Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large
+d'épaules, à la tête énergique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui
+lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisées, était
+quelqu'un.
+
+Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre voulu de cette
+chevelure tortillée en serpents; peut-être les yeux ardents qui
+brillaient, à travers ces mèches ramenées en avant, au lieu d'être
+rejetées en arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une
+expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet quelconque;
+mais qu'importait, cela n'empêchait pas qu'il fût étrangement
+original,--comme il convenait à un homme de son sang.
+
+Un Romanof--elle était sûre que c'en était un--maître de musique de la
+princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'était bien.
+
+
+
+VI
+
+Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, autant Nicétas
+était exact dans les siennes; si l'un avait toujours été en retard,
+l'autre était toujours en avance.
+
+Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au concierge de ne pas
+l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille
+entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
+lady Cappadoce le voyant alors errer à petits pas, la tête tournée vers
+le château, s'attendrissait sur lui:
+
+--Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château de ses pères.
+
+Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la Néva, où elle
+avait décidé, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se
+trouver ce château.
+
+--Comme il doit souffrir de cette misérable vie de musicien en la
+comparant à celle de ses frères, et jamais une plainte, jamais une
+allusion; le stoïcisme!
+
+Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus
+ne faisait allusion à ses grandeurs déchues, et cette ressemblance le
+lui rendait plus sympathique encore.
+
+Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passé
+par ces épreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.
+
+Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait par de petits
+moyens détournés à lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi,
+du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Écosse
+incontestablement--compatissait à son infortune et qu'il n'était pas
+seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait à ce qu'il se
+réchauffât avant sa leçon; quand c'était par une journée de soleil,
+elle lui faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît pour s'en
+défendre; tout cela accompagné de bonnes paroles, de câlineries, de
+cajoleries; une mère n'eût pas eu plus de prévenances avec un fils.
+
+Dans son élan de compassion elle eût souhaité que Ghislaine s'associât à
+elle, sinon avec la même franchise, au moins avec une sympathie secrète.
+Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un professeur comme
+les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait
+l'art qu'il enseignait; mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle
+l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était simplement celui
+d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle
+n'avait aucune arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste,
+réduit à toucher un cachet, était un Romanof. Comment l'idée lui en
+serait-elle venue? Ce n'était pas à une jeune fille de son âge, élevée
+comme elle l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette
+illustre origine.
+
+C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à Chambrais; le
+vendredi qui suivit l'émancipation de Ghislaine, il arriva comme
+toujours en avance. L'heure de la leçon était trois heures; un peu après
+la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut se promenant dans
+le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des
+plates-bandes, mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers le
+château pour qu'on devinât sa préoccupation: il pensait à la Néva!
+
+La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux pommelé de blanc
+tombait une chaleur lourde qui le força à s'abriter dans un berceau
+d'ifs taillés ras, et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête
+franchement levée sur l'aile du château qu'il avait devant lui,--celle
+habitée par Ghislaine. De la fenêtre derrière laquelle elle était, lady
+Cappadoce ne lui voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme
+toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais à l'attitude
+générale, on pouvait suivre sa pensée: Chambrais lui rappelait le
+château de la Néva, et en l'observant avec cette fixité, il revivait,
+le pauvre jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il avait
+passées dans les joies de la famille et la paix du coeur, auprès de son
+père, entre ses frères et soeurs.
+
+Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir secoué sa longue
+chevelure emmêlée et l'avoir arrangée avec ses doigts sur son cou et
+sur son front, il se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce
+descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.
+
+Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée pour produire un
+effet quelconque. Tantôt il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un
+ravissement séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire qu'il
+surgissait directement de l'enfer, désespéré.
+
+Ce jour-là, c'était la période du recueillement; après avoir adressé une
+longue et basse inclinaison de tête à Ghislaine sans prononcer un mot,
+une autre un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, il tira
+son violon de la boîte dans laquelle il dormait depuis trois jours,
+l'accorda avec soin, et se mit à son pupitre; alors seulement il daigna
+ouvrir les lèvres:
+
+--Quand vous voudrez, mademoiselle.
+
+La séance devait se composer de deux parties l'une réservée au
+déchiffrage, l'autre à l'exécution de morceaux déjà travaillés; ce
+fut par le déchiffrage qu'ils commencèrent, et comme pendant les
+hésitations, les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser
+distraire par les choses extérieures, elle remarqua bientôt que le ciel
+se couvrait et que le vent s'était élevé.
+
+--Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte pour retenir Nicétas, et
+prolonger la musique de deux heures au moins.
+
+Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne dit rien tout de suite;
+ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprochèrent
+qu'elle prépara son invitation.
+
+--Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? demanda-t-elle, entre
+deux morceaux.
+
+--Non, madame
+
+--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir à
+votre heure habituelle; je crois que nous allons être assaillis par un
+orage terrible.
+
+Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé d'un peu près,
+elle aurait remarqué qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont
+l'expression était pour le moins étrange.
+
+Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus forts, l'obscurité
+s'épaissit, les nuages que roulait le vent crevèrent en une trombe
+d'eau.
+
+Ghislaine s'arrêta de jouer.
+
+--Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.
+
+Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné les malices de sa
+gouvernante, et trouvait qu'il était peu délicat de payer d'un dîner les
+heures prises de cette façon, voulut intervenir:
+
+--Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, on fera atteler pour
+vous reconduire à la gare.
+
+--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.
+
+--Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.
+
+--Mais, madame....
+
+--C'est entendu....
+
+Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître d'hôtel.
+
+L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire assez faible,
+les roulements du tonnerre s'éloignèrent, la pluie cessa, et Nicétas
+aurait très bien pu repartir pour la gare à son heure habituelle, mais
+puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent qu'il reprit sa
+liberté; aussi, quand la séance de travail fut finie, eut-elle la joie
+de se faire jouer jusqu'au dîner les morceaux qu'elle demandait.
+
+Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine trouvait les
+artifices de sa gouvernante désagréables et mauvais, c'était aussi pour
+elle-même. Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à son
+aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que
+l'accompagnateur, et il réalisait toutes les qualités qu'elle pouvait
+désirer; c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien
+que Soupert avait recommandé. Mais à table, l'artiste devenait un
+invité, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invité, ce
+monsieur la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas
+emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce
+qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la façon dont il
+la regardait à la dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux
+sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des
+attitudes mélancoliques ou inspirées qu'elle trouvait grossièrement
+ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il
+adressait généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui
+tombaient de ses lèvres une affectation à la bizarrerie, une tension à
+la pose dont elle ne pouvait pas ne pas être blessée, elle qui était
+la franchise même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis,
+s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait le service de
+table lui ayant offert du vin, il avait refusé en disant qu'il ne buvait
+que de l'eau glacée et que plus elle était glacée meilleure il la
+trouvait.
+
+Elle ne pensait point que boire du vin fût un mérite et boire de l'eau
+un vice, mais le ton sublime de cette réponse l'avait choquée, et comme
+depuis, à chaque instant, il en avait eu du même genre, elle dut le
+juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait le plus:--un
+comédien.
+
+Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, ce qui d'ailleurs
+n'était guère difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours à
+abréger le dîner.
+
+Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:
+
+--Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu avant de quitter la
+table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; après la pluie il est
+agréable de marcher sous bois.
+
+Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à son grand regret,
+lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer à l'humidité des bois, aurait
+mieux aimé passer la soirée au coin du piano à entendre de la musique,
+dut se conformer à cette invitation.
+
+En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à droite, Ghislaine
+tourna à gauche accompagnée de lady Cappadoce, et tandis qu'elles
+descendaient le perron du vestibule qui accède aux jardins, il
+descendait, lui, celui de la cour d'honneur.
+
+--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas ce soir, dit lady
+Cappadoce, continuant son idée.
+
+--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai proposé cette
+promenade.
+
+--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?
+
+--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et désire que
+j'en fasse moins.
+
+--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.
+
+Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir une discussion sur
+les idées et les goûts de son oncle, elle ne répondit pas, mais lady
+Cappadoce, qui était outrée, continua:
+
+--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adressé son observation;
+puisque j'ai la direction de votre travail, c'était à moi qu'elle devait
+être présentée.
+
+--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la
+distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale
+au lieu de vous l'adresser.
+
+Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, il ne désarma
+point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle était le plus furieuse,
+ou de l'atteinte portée à son autorité, ou de la suppression des séances
+supplémentaires de musique.
+
+--Je ne connais pas de distractions mieux employées que celles qu'on
+donne à la musique, plus saines, plus morales.
+
+Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée de ces dîners,
+cela suffisait, et pour l'heure présente, plutôt que de discuter, elle
+aimait mieux être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: le
+soir tombait, et de la terre trempée par l'orage montait avec des buées
+blanches le parfum des fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes
+et des mousses du parc; après la chaleur du jour il était réconfortant
+de se baigner dans cette fraîcheur, comme il était doux aux yeux, après
+les violentes clartés du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
+rampaient aux extrémités des longues allées droites.
+
+C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle
+allait s'occuper!
+
+
+
+VII
+
+Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les
+domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec
+affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la
+maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
+conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier;
+lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas
+lui ouvrir la porte, et à table, le maître d'hôtel le livrait
+dédaigneusement aux mains d'un subalterne.
+
+Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il
+s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait
+la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.
+
+--Bonsoir, bonsoir.
+
+--Bonsoir, Monsieur.
+
+--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?
+
+--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.
+
+--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la
+station sans pluie?
+
+--Oh! pour sûr.
+
+Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se
+regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions
+peu naturelles.
+
+Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte d'arriver, mais il ne
+tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un
+endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par
+un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour
+empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage
+n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
+par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque côté des
+fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long
+de la route vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, à
+cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne,
+n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.
+
+Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire
+constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le
+château, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder.
+Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à arriver au
+berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment,
+il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se
+trouverait en vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne
+risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure.
+
+Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers
+étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que
+Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait
+donc pas à craindre que personne vînt le déranger. A ce moment même,
+une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de
+Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à
+une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée,
+qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de
+façon à ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.
+
+De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre
+de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il
+entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle
+manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et
+rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre
+était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du château
+se trouvait abandonnée, le personnel domestique dînant tranquillement à
+l'office dans d'aile opposée.
+
+La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en
+se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du
+couchant, mais cependant les ombres commençaient à être assez confuses
+pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par extraordinaire
+quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint
+s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant
+brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui balance une résolution,
+prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant
+de manière à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les
+plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour
+que son pas ne criât pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre
+restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du
+sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.
+
+Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée,
+il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa
+disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le
+lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six
+feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité
+où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à
+se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose
+se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des
+fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le
+présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on pût se cacher
+là en toute sûreté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux
+en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas
+vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite
+fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était
+pas embusqué derrière!
+
+Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait
+qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise
+d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de
+Chambrais, pour se calmer.
+
+Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps
+s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé
+derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui
+tomber sur les mains.
+
+Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les
+deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit
+que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le
+serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?
+
+--Faut-il fermer la fenêtre?
+
+C'était une femme de chambre.
+
+--Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.
+
+--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?
+
+--Pas du tout.
+
+La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitôt la
+lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la
+fenêtre restée ouverte.
+
+Il attendit quelques instants que le silence se fût établi, puis
+écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.
+
+--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité
+qu'une autre personne que sa femme de chambre fût là.
+
+--Non, mademoiselle.
+
+Elle poussa un cri en se levant d'un bond.
+
+--Ne craignez rien.
+
+Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait
+haletante.
+
+--N'approchez pas, j'appelle.
+
+--Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure.
+
+--Pourquoi êtes-vous ici? Comment?
+
+--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.
+
+Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement
+passé, de reprendre courage:
+
+--Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.
+
+Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix
+étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton.
+
+--Partez, monsieur, demain je vous écouterai.
+
+Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle
+voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle
+continua:
+
+--Me forcerez-vous à sonner?
+
+--Vous ne sonnerez pas.
+
+--Qui m'en empêchera?
+
+--Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que
+penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on
+nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?
+
+Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que
+dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid
+qu'elle devait appeler seuls à son aide.
+
+--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?
+
+Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude,
+l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:
+
+--Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous
+aime, que je vous adore....
+
+Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite
+elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face:
+
+--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici,
+partez, monsieur.
+
+Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de
+quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas
+l'indignation de Ghislaine:
+
+--Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la
+pensée que je vous écouterais?
+
+--Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un
+outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé?
+
+--L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans
+votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez,
+partez, partez.
+
+A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa
+pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale
+déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses
+plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première
+parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle
+faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination
+inventait:--et voilà quelle était la réalité.
+
+--Partez, répétait-elle.
+
+--Pas avant que vous m'ayez entendu.
+
+--Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance
+est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas?
+partez.
+
+--Je ne partirai pas.
+
+--Eh bien! moi, je pars.
+
+Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il
+se plaça devant elle les bras étendus:
+
+--Vous ne passerez pas.
+
+Elle recula.
+
+--Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution
+désespérée, c'est que je ne suis pas maître de mon amour, c'est lui qui
+m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui
+m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.
+
+--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.
+
+--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et
+quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne
+pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis
+heureux.
+
+--Eh bien! je le sais, partez.
+
+--Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi,
+mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien
+à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par
+vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si
+cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant
+lui est permise.
+
+--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse:
+jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le
+faire se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez pour vous,
+doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps
+votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en
+advenir, je sonne.
+
+--Je vous en empêcherai bien.
+
+--Alors j'appelle.
+
+Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les
+yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son
+regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite
+devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il
+était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait.
+Alors, qu'arriverait-il?
+
+--Et si je partais? dit-il.
+
+C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.
+
+--Partez, dit-elle.
+
+--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre
+pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main
+sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je
+suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à
+vous aimer... silencieusement, respectueusement.
+
+Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du
+fauteuil; il enjamba l'appui:
+
+--Vous vous souviendrez.
+
+
+
+VIII
+
+Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que
+l'heure était trop avancée pour qu'il pût prendre le dernier train de
+Paris.
+
+Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait qu'à aller coucher
+chez Soupert. Quelques kilomètres à travers les champs par cette
+belle nuit lumineuse n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à
+Palaiseau, la porte du vieux maître était fermée, il frapperait et
+on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué à recevoir ainsi
+quelquefois la visite de noctambules égarés.
+
+La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit devant lui par la
+campagne déserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on
+l'avait vu à cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine
+silencieuse on n'entendait que le cri articulé des perdrix, et de temps
+en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand
+il longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs moutons parqués;
+dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne
+derrière les collines de Montlhéry.
+
+Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il était encore dans la
+chambre de Ghislaine se demandant comment il en était sorti et pourquoi.
+Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eût
+appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait pas encore comment
+il s'était laissé dominer. Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui
+avait obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine vraiment
+de se jeter dans cette aventure pour arriver à cette sortie piteuse.
+Partez. Et il était parti.
+
+Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette
+soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demandé; ou bien sa
+fierté persisterait-elle, comme elle l'en avait menacé?
+
+La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant
+Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierté.
+
+Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, les
+retournant, mais sans s'arrêter à rien de satisfaisant, il fut tout
+surpris de se trouver à Palaiseau qu'il traversa: pas une maison
+ouverte; pas une lumière derrière les volets clos; certainement il
+serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.
+
+C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, au milieu de la
+plaine, que se trouvait la maisonnette où Soupert était venu échouer,
+heureux encore d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa
+belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un jardin du côté des
+champs, elle était en façade sur la grande route de Versailles, et
+c'était sur cette disposition que Nicétas comptait pour se faire ouvrir
+en cognant à la porte.
+
+Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison
+dont il voyait déjà la façade toute blanche éclairée par la lune, il
+crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.
+
+--Soupert faisant de la musique, voilà qui serait étrange!
+
+Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; non seulement
+il jouait du piano, mais encore de sa voix cassée et chevrotante il
+chantait la romance du ténor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans
+auparavant, avait eu une si grande vogue.
+
+Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir sur les autres,
+cependant il fut ému, et avant de frapper il voulut attendre que la
+romance fût achevée.
+
+Comme il avançait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un
+goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.
+
+--Holà, qui est là?
+
+--Moi, maestro.
+
+--Qui toi?
+
+--Nicétas.
+
+--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.
+
+La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce assez grande qui
+servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail;
+un piano à queue, reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble
+principal avec une immense bergère recouverte en velours d'Utrecht.
+
+--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander à
+coucher?
+
+--Si vous le voulez bien.
+
+--La bergère te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.
+
+Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon
+était retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit
+un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa
+main tremblante:
+
+--Tu dois avoir soif.
+
+--Un peu.
+
+--Comme tu dis cela.
+
+Il le regarda en face.
+
+--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es
+troublé.
+
+--Mais non.
+
+--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque
+chose. Mais restons-en là si tu ne veux pas répondre; tu me connais: pas
+curieux. A ta santé, mon garçon.
+
+Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le reposant sur la
+table, il continua de façon à changer de conversation:
+
+--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse élève que
+je t'ai donnée là, n'est-ce pas? Elle est douée, cette petite, et
+jolie; à ton âge, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus
+d'amoureux--regardant le verre de Nicétas encore plein--comme il n'y a
+plus de buveurs; à quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?
+
+--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?
+
+--De mademoiselle de Chambrais?
+
+Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table,
+regardait Nicétas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de
+tenture.
+
+--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans
+une aventure, laquelle m'amène ici ce soir.
+
+Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions où le besoin
+des confidences force les lèvres les plus étroitement fermées à
+s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
+pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux
+bonhomme dévoyé et tombé qui ne pensait plus qu'à boire, il avait été un
+vainqueur.
+
+Du doigt, Soupert montra le plafond:
+
+--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.
+
+Cette invitation directe décida Nicétas.
+
+--Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il,
+vous ne devez pas vous étonner que je le sois devenu.
+
+--Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie fille, un garçon
+comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'était écrit.
+
+--Quand je me suis aperçu que je commençais à l'aimer, et ç'a été tout
+de suite, j'ai voulu me défendre contre ce sentiment. Nicétas amoureux
+de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où pouvait-elle
+me conduire?
+
+--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande
+jamais où les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et
+de l'avant.
+
+--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me
+manquaient pas, pour me détacher, votre exemple, maestro, a pesé
+sur moi; ne vous êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
+naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?
+
+--Elle lui était supérieure.
+
+--Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.
+
+--Oui, mais avec le prestige du talent.
+
+--Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; après chaque
+leçon je me retirais plus épris, possédé, je l'aimais, je l'aimais
+passionnément.
+
+--Et elle?
+
+--Nous allons y arriver. Je passe sur le développement de mon amour, sur
+ses espérances et ses craintes....
+
+--Je connais ça.
+
+--Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.
+
+--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était donc disposée à
+t'écouter?
+
+--Je n'en savais rien, et c'était justement pour le savoir que je
+voulais lui parler. Ce soir, après avoir dîné au château, pendant
+qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa
+chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon amour.
+
+--Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. Flanqué à la porte.
+
+--Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, je me suis laissé
+toucher par son émoi: je suis parti.
+
+--C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant que va-t-il
+arriver?
+
+--Je vous le demande.
+
+--Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te réponde, je n'ai
+jamais passé par là. Vois-tu, en amour, il y a trois façons de procéder:
+écrire, ce qui est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière
+des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai été
+homme tout de suite, et j'ai épousé une femme qui, comme tu le dis,
+était l'égale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrivé,
+je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui adresser un beau
+discours. Il n'y a pas eu à me répondre; elle d'abord, la famille
+ensuite n'ont eu qu'à accepter un mariage indispensable. Alors c'est
+elle qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas
+ta rentrée auprès de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.
+
+--C'est justement ce qui prouve mon amour.
+
+--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter devant elle comme si
+rien ne s'était passé entre vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?
+
+--Lundi.
+
+--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: «Qu'est-ce
+que nous jouons aujourd'hui?»
+
+--Je vous le demande.
+
+--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter près d'elle un maître
+de musique qui lui a déclaré sa flamme, et auquel elle a répondu:
+Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait été une curieuse ou une
+gaillarde disposée à trouver dans cet amour des distractions ou autre
+chose, si même elle n'avait été simplement qu'une coquette, elle ne
+t'aurait pas flanqué à la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas
+comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou
+après-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande écriture anglaise,
+t'écrivait que les leçons d'accompagnement sont momentanément
+suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile à
+la petite Ghislaine de trouver un prétexte pour justifier la suspension
+de ces leçons. Alors?
+
+--Alors?
+
+--Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, à la brune,
+dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est
+mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: «Je vous
+aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et sans s'être
+demandé comment cet aveu serait reçu.
+
+--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne
+pas avoir. Je n'ai rien calculé; je ne me suis rien demandé. Entraîné
+malgré moi, poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un besoin
+irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je n'ai pas vu autre chose
+que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai écrit
+vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que
+voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commencé comme vous par être
+homme.
+
+--C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! Comment as-tu eu le
+courage d'entrer dans la chambre et de parler?
+
+--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces
+quand ils sont poussés à bout... et je l'étais par mon amour. Une fois
+sorti de ma réserve ordinaire, rien ne m'arrête plus.
+
+--Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de
+toi. C'est égal, fichue aventure. Buvons un grog.
+
+Il caressa son verre:
+
+--Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin;
+tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie.
+A ta santé.
+
+
+
+IX
+
+Sur la bergère où il avait pour toute couverture un vieux tapis de
+table, Nicétas dormit peu, et le matin, avant que la maison fût
+éveillée, il partit pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.
+
+Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il avait cru que
+l'obscurité dans laquelle il se débattait allait se dissiper, et que
+Soupert, avec son expérience de la vie, éclairerait son lendemain; mais
+Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et son lendemain
+était aussi plein d'indécision et d'incertitude que la veille.
+
+De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tiré qu'un seul
+enseignement, c'est qu'il avait été plus que naïf d'obéir à Ghislaine
+quand elle lui avait demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt
+fois dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces railleries
+pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il
+avait pu s'adresser.
+
+Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur
+son mariage «indispensable», il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile:
+évidemment la comparaison entre son procédé et celui de Soupert n'était
+pas à son avantage: Soupert s'était fait aimer par une fille qui était
+l'égale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était
+fait flanquer à la porte.
+
+Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait sa maîtresse; tandis
+que maintenant il fallait bien reconnaître que les probabilités étaient
+pour que lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.
+
+Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à chaque instant, il
+rentra demander si l'on n'avait rien reçu pour lui.
+
+Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à espérer qu'elle ne
+viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait été réellement blessée
+par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
+indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle commencerait sa
+journée par lui faire signifier congé; les prétextes ne lui manqueraient
+pas si, comme il était probable, elle ne voulait pas confesser la
+vérité. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il
+lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons
+s'enchaînaient dans son imagination enfiévrée.
+
+Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? Parce qu'elle
+avait repoussé un amant alors qu'il se présentait maladroitement et
+de façon à effrayer une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas
+nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui
+déplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait très bien
+lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il
+était tout disposé à se contenter de ce rôle... au moins en attendant.
+Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de
+ne trouver que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot,
+d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une
+au-devant de l'autre; leurs silences même auraient une douceur et une
+ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin ce serait
+un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majesté
+héréditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.
+
+Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et de repos après les
+angoisses de la journée.
+
+Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on pouvait croire que,
+plus tard, elle serait amenée fatalement à en accepter une autre: à lui
+de la préparer.
+
+Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir
+descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa
+concierge n'étant point femme à monter ses cinq étages pour la lui
+remettre: chaque fois il eut la même réponse: rien; à la dernière, sa
+concierge qui voyait son trouble, crut à propos de lui adresser un mot
+d'encouragement.
+
+--Ce sera pour demain.
+
+Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; Ghislaine n'avait
+rien dit, lady Cappadoce n'écrirait pas.
+
+Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde à la porte de la
+loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet
+d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiété il se pencha
+par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le
+nez, faisait son tri.
+
+--Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce sera pour la seconde.
+
+Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait partir à une heure pour
+Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que décidément Ghislaine
+acceptait la déclaration avec ses conséquences.
+
+Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, que Soupert
+le disait; pas si naïve, sa sortie; décidément, il était vieux jeu, le
+maestro.
+
+Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.
+
+--Monsieur Nicétas, une dépêche.
+
+Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche sûrement
+venait de Chambrais.
+
+Elle en venait en effet, et elle était signée de lady Cappadoce:
+
+«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai quand pourra être
+reprise.»
+
+Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison les leçons étaient
+momentanément suspendues.
+
+Était-ce momentanément?
+
+Après un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait
+attendre que lady Cappadoce le prévint; il fallait savoir et tout de
+suite, car malgré ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances;
+avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore tout à fait.
+
+Il écrivit:
+
+«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce mon respectueux hommage,
+et de la prier de me faire savoir si les empêchements dont parle sa
+dépêche semblent probables pour vendredi.»
+
+Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il était résolu, car
+c'était son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractère, violent
+au contraire et emporté; la réponse de la gouvernante déciderait la
+question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de rester dans le
+doute.
+
+Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle arriva:
+
+«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir M. Nicétas à l'avance
+lorsque les leçons pourront être reprises, mais en ce moment il y a
+empêchement à fixer une date.»
+
+A ce court billet était joint un chèque pour le paiement du mois.
+
+Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles à échafauder
+pour chercher un doute, c'était bien un congé, malgré la forme aimable
+dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
+avait trouvé un prétexte pour supprimer les leçons, et avec sa naïveté
+ordinaire, la vieille Anglaise croyait à une simple suspension.
+
+Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le revoir jamais, et
+elle prenait ses précautions pour qu'il en fût ainsi.
+
+Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre les siennes pour
+la revoir le jour même.
+
+Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché
+était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une
+condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre
+l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et
+cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour
+respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce
+qui arriverait.
+
+Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans
+l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si
+elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque
+chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady
+Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements
+n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa
+résolution.
+
+A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer
+avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de
+l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de
+voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la
+gare de Sceaux.
+
+Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet,
+qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner,
+mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne
+heure à Chambrais.
+
+Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle
+n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus
+naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des
+précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté
+à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première.
+Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le
+laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la
+chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait
+donc manoeuvrer autrement.
+
+C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et
+c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour
+rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept
+heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine
+devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être
+déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc
+finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des
+chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu;
+s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il
+ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de
+surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.
+
+Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins
+qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas
+prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
+déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit
+qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se
+cacher: c'était l'anéantissement de son plan.
+
+Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la
+porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là; assurément cette
+voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou
+rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui
+s'ouvrit.
+
+N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas
+n'attirerait-il pas l'attention?
+
+Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la
+première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire
+dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de
+se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement
+devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle
+de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se
+trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.
+
+Son intention n'était pas de se cacher comme la première fois, derrière
+un rideau, car les précautions prises indiquaient qu'il devait employer
+des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était quelque coin
+sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du château qu'il
+connaissait, elles étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
+n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces habitées par
+Ghislaine comme dans les autres?
+
+Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du
+choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisième, et se
+décida enfin pour un placard haut et profond qui servait à ranger les
+balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de ménage. Là,
+il devait être en sûreté; ce n'était pas l'heure de se servir de ces
+objets, et en ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait
+pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la porte sur lui.
+
+Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son aise pour prendre
+les positions qu'il voulait, il pouvait rester là une partie de la nuit.
+
+Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, il entendit qu'on
+entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.
+
+--Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, une jeune femme de
+chambre attachée spécialement au service de Ghislaine.
+
+Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées et venues qui
+vint faiblement jusqu'à lui.
+
+--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mère ce
+soir? demanda la femme de chambre.
+
+--Quand rentrerez-vous?
+
+--Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me ramènera.
+
+--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la clé.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans
+sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi
+Ghislaine devait se croire en sûreté.
+
+Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignât; mais
+peu importait, car son dessein n'était pas d'aller dans la chambre, il
+attendrait qu'elle vînt dans le cabinet de toilette.
+
+Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de lumière annonça
+qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit
+poser sa bougie sur une console; elle était à deux pas du placard, lui
+tournant le dos.
+
+Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un cri, il la prit dans
+son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:
+
+--Ce soir, je ne partirai pas.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de
+Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller
+son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil
+des nuits prolongées.
+
+--Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en
+toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de
+Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse,
+alors...
+
+Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que
+Philippe lui présentait sur un plateau.
+
+--Tire les rideaux.
+
+C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la
+place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions
+les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant
+la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de
+déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il
+n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez,
+et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient
+nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de
+satin rouge.
+
+--Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe.
+
+«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le
+prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche,
+portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux
+heures.»
+
+--Que me lis-tu là?
+
+--Rien que ce qui est sur la dépêche.
+
+Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait
+l'éclairage qu'il lui fallait.
+
+Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait
+lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même.
+
+Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute
+hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir.
+
+--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il.
+
+Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller.
+
+--Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté!
+s'écria-t-il tout à coup.
+
+Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût
+libre.
+
+A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider
+un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une
+séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite
+femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait
+enfin.
+
+Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au
+monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall,
+la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très
+bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion
+perdue qui ne se retrouverait pas.
+
+A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner,
+et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château
+où Ghislaine l'attendait, seule.
+
+En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en
+écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons
+rauques de sa voix tremblante.
+
+--Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait
+imaginé?
+
+Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt
+qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de
+Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
+remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les
+fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa
+nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.
+
+--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un
+ton affectueux et encourageant.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+--Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.
+
+Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à
+peine perceptible, elle murmura.
+
+--La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....
+
+L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons
+inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis,
+brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes.
+
+Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité,
+terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même
+l'envisager hardiment.
+
+Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes
+paroles la pousser, la forcer:
+
+--Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui
+t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai
+pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai
+l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il
+t'écoutait.
+
+Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya
+contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.
+
+Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la
+brusquer.
+
+--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.
+
+Puis, baissant encore la voix:
+
+--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour
+la musique....
+
+Un éclair le frappa:
+
+--Nicétas, s'écria-t-il.
+
+--Oui.
+
+Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de
+Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de
+Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il
+lui restait à dire.
+
+Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et
+la soutînt en même temps.
+
+--Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te
+recommander la réserve avec lui.
+
+--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette
+réserve.
+
+Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole
+de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire;
+si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce
+musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans
+doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était
+exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait
+facile.
+
+--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que
+cela puisse être.
+
+--Comment?
+
+--Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?
+
+--Oh! jamais.
+
+--Cependant?
+
+--Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude
+avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois
+étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des
+discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie
+de son caractère. Comment supposer...
+
+--Évidemment.
+
+--Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui
+une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand
+vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....
+
+--Et pourquoi?
+
+--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en
+retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de
+sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours
+vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et
+moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et...
+lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
+rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans
+doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché
+derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier
+mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre
+elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du
+scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et
+avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule.
+
+--Bien, ma fille.
+
+--Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?
+
+--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.
+
+--Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait
+de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je
+l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point
+et alors il se jeta à genoux....
+
+--Je comprends, passe.
+
+--Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la porte. Je recommençai
+à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais
+prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que
+j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler,
+je le menaçai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais
+décidée à tout, plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de plus;
+il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi.
+
+--Et depuis?
+
+--Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser
+la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir
+que les leçons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à
+ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai
+qu'on tînt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le
+dîner; je me croyais en sûreté. Hier soir....
+
+Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être
+à peine intelligible.
+
+--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les
+fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant.
+Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais
+en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la
+clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai
+dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la
+console....
+
+--Il était là!
+
+--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus
+appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à
+moi, il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était entrouverte.
+
+
+
+II
+
+Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son oncle, éplorée,
+haletante, et lui la tenait sans trouver un mot à dire, bouleversé par
+la douleur et aussi frémissant d'indignation.
+
+--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!
+
+Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux
+mouvements de fureur qui le soulevaient:
+
+--Le misérable!
+
+L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait osé craindre, et devant
+le désespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour
+la première fois il sentait toute l'étendue, il restait anéanti.
+
+Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle comprît
+qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque chose devait la
+relever et la soutenir c'était à coup sûr la certitude qu'elle ne serait
+pas abandonnée.
+
+--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler à un petit
+enfant, ta première pensée a été de m'envoyer cette dépêche.
+
+--N'êtes-vous pas tout pour moi?
+
+--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: je suis à toi,
+entièrement à toi et désormais je veux que nous vivions comme père et
+fille. J'ai eu tort de penser que tu étais assez grande pour n'avoir
+plus besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde dans ce
+malheur. Si j'avais été ce que je devais être, si j'étais resté près
+de toi je t'aurais protégée, ma présence seule eût empêché ce qui est
+arrivé.
+
+Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à peu la lumière se
+faisait.
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle.
+
+--L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand je t'ai donné lady
+Cappadoce, et je l'étais aussi quand j'ai provoqué ton émancipation;
+père, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au
+jour....
+
+Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé en ce moment ne
+pouvait qu'éveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint à
+temps.
+
+--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu ne voudras plus de
+moi.
+
+Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion qui disait combien
+profondément elle était touchée.
+
+--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer mon appartement ici,
+celui que je suis venu occuper quand tu es restée seule.
+
+--Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus malheureuse un jour
+que je ne l'étais en ce moment?
+
+N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua pour qu'elle fût
+obligée de le suivre.
+
+--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton
+état normal, et si tu étais forcée de te contraindre, si tu devais
+amener un sourire sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de
+larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. Nous partirons
+donc demain ou après-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et
+bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant que
+Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que
+s'il était aveugle.
+
+Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à dire était si
+délicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit
+n'avait pas fait que Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune
+fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât sans que cette
+innocence fût effleurée.
+
+--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés de revenir à
+Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-être. Sans doute, il
+est à espérer que cette crainte ne se réalisera pas, et même les
+probabilités sont pour la non réalisation; mais il faut la prévoir;
+dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque part où nous aurions la
+certitude de n'être pas connus, et nous attendrions.
+
+Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de
+sueur, il poursuivit:
+
+--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le répète, est en
+dehors de la probabilité, c'est pour que dès maintenant tu aies la
+certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous;
+que ce qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne sera
+connu de personne; enfin que pour te défendre, te sauver, compatir à
+ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une
+tendresse paternelles.
+
+Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole,
+étouffée par les larmes.
+
+--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps
+qu'il nous reste à passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les
+choses pour que notre départ paraisse à tous la chose la plus naturelle
+du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé une dépêche?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que cette dépêche soit
+une réponse à une lettre que tu aurais reçue de moi?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas été arrangé
+aujourd'hui; je te l'aurai proposé il y a plusieurs jours--ce qui a son
+importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous
+entendre définitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais présenter
+les choses à lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une
+voiture qui me conduira à Paris.
+
+--Vous voulez?
+
+--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que
+j'ai dit: je suis à toi, entièrement; si je vais à Paris c'est pour toi;
+je dois voir ce misérable.
+
+Elle eut un frémissement.
+
+--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom;
+aie confiance en moi.
+
+Elle releva la tête et lui tendant la main:
+
+--Toute confiance, mon oncle.
+
+--Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions de lady Cappadoce
+et à sa curiosité, viens avec moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel
+tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la
+veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait des courses à faire
+dans les magasins. Ce sera ton explication.
+
+Pendant que le comte annonçait son voyage à lady Cappadoce, si ébahie
+qu'on ne l'emmenât point qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre,
+Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer les
+traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle était
+prête à partir.
+
+En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: où
+désirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun désir, bien qu'elle ne fût
+pas plus blasée sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
+été réservés pour ses premières années de mariage. Si l'été leur
+interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord:
+la Hollande, la Norvège. Le Danemark ne la tentait pas plus que la
+Hollande, la Norvège que le Danemark.
+
+Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou
+au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux
+qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse
+qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite elle s'en excusa en
+priant son oncle de choisir lui-même le pays qu'il aurait plaisir à voir
+ou à revoir, et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce choix.
+
+Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligée de
+suivre son oncle, obligée de lui répondre, Ghislaine se calma. La honte
+de la confession commençait à perdre de son intensité première, en
+même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait dans la tendresse
+qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compté sur cette tendresse, et
+c'était cette confiance qui lui avait donné la force de l'appeler à son
+aide; mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont elle connaissait
+les idées et les habitudes d'indépendance, allait sacrifier ses idées
+et ses habitudes pour se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion
+qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.
+
+En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à l'hôtel:
+
+--Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que
+je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-être faudra-t-il que je
+revienne à une heure où il y a chance de le trouver.
+
+Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se fit conduire rue
+de Savoie où demeurait Nicétas; à sa demande, la concierge répondit que
+justement M. Nicétas était chez lui:
+
+--Au cinquième, la porte et gauche, au fond du corridor.
+
+Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour les mêmes raisons
+qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arrêtait à
+chaque palier: il fallait qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner
+par la colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, avec
+dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire à sa fin.
+
+Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré tout ce qu'il
+s'était dit et se répétait, il ne se sentait pas maître de ses nerfs.
+
+La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de lui un de ces
+hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et
+préparent leur joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la gauche.
+En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un
+gymnaste, les capacités et les exigences stomacales d'un gentilhomme
+campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur,
+également fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé
+à la retenue ou à la timidité.
+
+Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, crânement; la tête
+haute et le nez au vent, ne subissant d'autres règles que celles de sa
+fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience.
+Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer
+simplement chez ce misérable pour lui casser les reins et lui tordre le
+cou comme il le méritait; ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si
+l'honneur de cette pauvre petite n'eût été en jeu.
+
+Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de son caractère qui le
+rendait hésitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche
+gredin devant lui?
+
+Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et
+l'examina avec la curiosité d'une commère à l'affût de ce qui se passe
+chez ses voisins, le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait
+plus maître de soi.
+
+Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait
+indiquée la concierge, la clé dans la serrure.
+
+Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.
+
+--Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un homme mécontent
+qu'on le dérange.
+
+Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la clé accrocha
+dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:
+
+Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna la tête d'un
+mouvement impatienté; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva
+violemment:
+
+--Monsieur de Cham...
+
+Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique lui ferma la
+bouche si violemment que le nom fut coupé.
+
+--Ne prononcez pas de noms.
+
+De sa main levée il montra la porte et les quatre murs:
+
+--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.
+
+
+
+III
+
+La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait était plutôt un
+atelier de peintre qu'une chambre. Aménagée dans les greniers de cette
+vieille maison, elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le
+rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond
+n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement à ces
+hauteurs.
+
+Mais par où elle se rapprochait de ces logements, c'était par la
+pauvreté de son ameublement consistant en trois chaises de paille et
+une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
+recouvert de papier peint développé dans un angle pouvait le cacher
+derrière ses feuilles; au mur, en belle place, était accrochée dans
+un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un
+militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort
+provoqué l'étonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.
+
+--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer est l'aveu que vous
+savez ce qui m'amène.
+
+Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme qui reçoit un
+personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de
+défense:
+
+--Je suis à votre disposition, monsieur.
+
+Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispé; mais il se
+retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un
+peu de son sang-froid.
+
+--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, en sifflant ses
+paroles, ahi vraiment, à ma disposition, vous!
+
+Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que Nicétas baissa
+les yeux:
+
+--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de
+vous battre avec moi?
+
+--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous êtes ici.
+
+Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, d'un air de défi.
+
+De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de répondre,
+et au lieu de répliquer, à cette insolence, il continua:
+
+--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!
+
+--Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.
+
+M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié méprisante:
+
+--Décidément, vous êtes un sot.
+
+--Monsieur le comte!
+
+--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre
+vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de
+moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime.
+Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus
+sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas
+dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.
+
+Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance,
+ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné.
+
+--On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que
+vous êtes.
+
+--Alors, que voulez-vous?
+
+--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air
+menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on
+ne me met dehors.
+
+Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large
+poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés.
+
+--Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites
+en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et
+pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir
+d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on
+vous tire dessus.
+
+Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider.
+
+--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je
+compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire
+appel à un autre ordre de sentiments.
+
+--Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de
+mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est
+point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à
+d'autres sentiments.
+
+--Vous voulez de l'argent, vous?
+
+Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il
+ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il
+avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux
+noirs lançaient des flammes.
+
+--Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.
+
+--A qui?
+
+Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment,
+il la rabaissa.
+
+--A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne
+veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici
+la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur.
+
+--Que vous ne méritez pas?
+
+--Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute....
+
+--Votre faute!
+
+--....A mon crime il y a une explication et une excuse.
+
+--Une excuse au crime le plus lâche
+
+--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
+
+--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
+
+--J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette
+passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de
+moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
+laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il
+en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous
+qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique,
+rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur
+se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne
+l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur.
+En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant
+chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est
+venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour
+lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
+qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu
+me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais
+été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls,
+portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je
+ne l'ai pas prise.
+
+--Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul.
+Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle
+comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour
+respectueux et soumis, elle se donnerait:
+
+--Je n'ai point fait de calcul.
+
+--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez
+proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre
+maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous
+vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il
+l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même
+résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul
+était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous
+êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se
+jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres.
+
+--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je
+n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais
+que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne
+reposent sur rien.
+
+--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
+
+--A quoi bon? Et pourtant.
+
+Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais
+était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
+
+--Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais,
+et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous
+voyant vous l'a prouvé,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
+écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne
+répondait pas à vos accusations.
+
+--Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans
+avancer la main.
+
+Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit
+revenir sur ce premier mouvement de mépris.
+
+Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.
+
+--Donnez, dit le comte.
+
+Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut:
+
+«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
+
+«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
+
+«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous
+avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le
+nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à
+conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute,
+cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir
+de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
+doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous
+attendre, à vous guetter.
+
+«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en
+grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire
+ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires,
+les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les
+platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un
+sang de sauvage.
+
+«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le
+destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en
+vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une
+habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait
+avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été
+l'esclave, même dans l'amour.
+
+«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet
+amour.
+
+«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais.
+
+Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien
+recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort
+qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me
+conduisît à une résolution qui devînt ma force.
+
+«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement,
+c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé
+malgré moi.
+
+«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous
+revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous,
+vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être.
+
+«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours,
+c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les
+autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée.
+
+«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme
+idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que
+vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié.
+
+«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous
+jamais?
+
+«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande
+seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
+vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre
+notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences;
+les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant
+soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.»
+
+--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
+
+--Ce soir même.
+
+--Je la prends.
+
+Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la
+mettait dans sa poche.
+
+--La lira-t-elle? demanda-t-il.
+
+--Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse
+à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle
+tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un
+sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité.
+
+
+
+IV
+
+C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M.
+de Chambrais avait compté pour occuper Ghislaine.
+
+Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le
+changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha à
+elle-même, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.
+
+Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le meilleur des
+parents assurément, bon, prévenant, indulgent, affectueux, mais avec
+l'acuité de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément
+parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il ne se donnait
+pas entièrement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vînt déjeuner à
+Chambrais comme il lui en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait
+jamais l'heure du départ; toujours il avait les meilleures raisons pour
+rentrer à Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire
+importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus
+longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son
+affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était pour lui qu'une
+nièce, et non une fille.
+
+Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient quitté Paris pour
+Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppée d'une tendresse
+qu'elle avait si longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle
+l'imaginait, son angoisse nerveuse s'était fondue: elle n'avait point
+douté de lui quand il avait dit que «l'oncle désormais ferait place au
+père», mais ce n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague
+pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant ces paroles étaient
+réalité.
+
+Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était partagée en deux
+parts inégales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant
+les treize années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant
+partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture,
+l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes
+de sollicitude, de prévenance, de petits soins qui lui étaient
+instantanément revenus auprès de Ghislaine.
+
+Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, mais l'homme de
+devoir fut tout de suite à son aise; il n'eut qu'à se souvenir.
+
+Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris,
+et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupé qu'il avait
+fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de
+contrariété et de mélancolie.
+
+--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait
+esclave; et quand la liberté lui serait rendue, si jamais elle l'était,
+la vieillesse l'empêcherait d'en profiter.
+
+Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de
+Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; aussitôt il monta près
+d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les
+précautions d'un habitué des voyages.
+
+--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va être un plaisir pour
+moi?
+
+--Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.
+
+--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. C'est la première fois
+que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais
+jouir de tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu
+peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne
+suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des
+peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates,
+mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu
+sens, et ce me sera une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus
+charmant qu'une aurore!
+
+Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie
+sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette
+sévérité tenait à de certains scrupules: il voulait réserver à un mari
+aimé la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer un pareil souvenir
+en ce moment? Comment faire allusion à un mari ou un mariage? Ce
+mariage, c'était celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari,
+c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les évoquer serait une
+blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet
+avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?
+
+Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle s'était bâti
+entrait-il dans son désespoir? car pour elle ce mariage qu'elle désirait
+était rompu, et ce mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout
+ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile que dangereux.
+Si ce projet pouvait être jamais repris, ce qu'il ignorait lui-même, ce
+ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait à
+cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il devait se
+renfermer en attendant.
+
+Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu du ciel, les
+hautes cheminées et les combles du château d'Écouen; à gauche c'était
+Chantilly, ses étangs, sa forêt et son château: les sujets de causerie
+s'enchaînaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrière,
+ni de réfléchir.
+
+Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, où pour la première
+fois elle vit la mer, à Anvers où les Rubens de la cathédrale et les
+Metsys du Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.
+
+Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut
+succédèrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux
+éblouissements des Rubens, les révélations des Rembrandt de La Haye et
+d'Amsterdam.
+
+Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journée écoulée,
+s'applaudissait d'avoir eu cette idée de voyager, car chaque soir il
+la trouvait plus calme que la veille, plus reposée: évidemment la
+distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en eût conscience.
+Ce n'était pas seulement une distance matérielle qui l'éloignait de
+Chambrais, c'était encore une distance morale: l'angoisse des premiers
+moments s'affaiblissait.
+
+A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à sa disposition
+pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son
+vissage ou dans son attitude, des traces évidentes de trouble; des plis
+au front et aux lèvres, des contractions aux paupières, une profondeur
+de regard qui disaient que son sommeil avait été agité, mais il lui
+semblait que ces plis étaient maintenant moins profonds qu'en quittant
+Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient peu à peu, il se
+disait que bientôt ils disparaîtraient entièrement si des complications
+ne se présentaient pas.
+
+C'était un grand point obtenu que cette amélioration continue, et tel
+qu'on pouvait espérer la guérison dans un délai donné, mais il y en
+avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour
+quelques semaines encore.
+
+Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait pas, et il y avait
+certaines questions qu'une mère seule aurait su adresser à cette jeune
+fille. Condamné au silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher
+de deviner ce qui était impossible à demander, mais encore était-ce avec
+une extrême réserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement
+il était sûr de la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et
+honteuse pour plusieurs heures.
+
+Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher en elle un
+indice qui fut une lumière, et s'il en trouvait un plus ou moins
+caractéristique, il ne l'acceptait jamais sans hésitation: parce que ses
+yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; parce que
+son regard avait perdu de sa vivacité; parce que sa peau se décolorait,
+en résultait-il nécessairement qu'il devait croire à une grossesse?
+Et des raisons toutes simples ne se présentaient-elles pas aussitôt à
+l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux
+extrêmes?
+
+Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?
+
+Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances qui se présentaient
+dans ses observations, et il l'était aussi peu que possible, surtout en
+cette partie de la médecine.
+
+Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait offrir quelque
+précision il interrogeait Ghislaine, mais d'une façon si vague que les
+réponses qu'il obtenait ne pouvaient guère avoir de sens.
+
+Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait si elle avait mal à
+l'estomac, et quand elle avait répondu négativement il n'insistait pas.
+
+Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût jamais de bouillon
+gras et qu'elle ne bût plus de vin? Ne l'était-il pas qu'elle demandât
+toujours de la salade et des fruits?
+
+Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse,
+souffert de névralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir
+si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son
+insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du
+tout.
+
+--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux
+dents, alors j'avais pensé...
+
+--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.
+
+--Tant mieux!
+
+Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger soulagement et un
+mince sujet d'espérance: si la grossesse se manifeste quelquefois par
+des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne
+signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: Ghislaine ne souffrait
+pas des dents, voilà tout; rien ne prouvait qu'un autre symptôme
+n'éclaterait pas le lendemain, décisif celui-là.
+
+Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se partageait en visites
+aux musées, aux collections particulières et en promenades aux environs.
+Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture
+sur le quai de l'Y, et là ils montaient dans l'un des nombreux petits
+bateaux à vapeur prêts à partir; au hasard, ils verraient bien où ils
+arriveraient.
+
+Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un vapeur sans autre
+but que de passer entre des rives fraîches et vertes, de chaque côté
+desquelles s'étalaient d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et
+là un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit
+en tuiles noires, ils étaient arrivés à un gros village appelé
+Monnickendam; là M. de Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où
+l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'île de Marken,
+et il proposa cette excursion à Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce
+serait sa première promenade sur mer; le temps était beau, la traversée
+du détroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'était
+charmant.
+
+La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent au milieu
+d'une mer glauque, laissant derrière eux les clochers de Monnickendam,
+et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume légère se
+découpait sur un ciel d'un gris tendre. C'était à peine si la légère
+brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine
+ne tarda pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se troubla.
+
+Était-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le
+mal de mer?
+
+Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue qui protège l'île
+contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiété qu'il n'avait jamais
+mise dans ses questions:
+
+--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?
+
+Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'éveillant, elle
+avait des nausées.
+
+
+
+V
+
+D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il
+connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu
+à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de
+ces longues explications auxquelles il se plaisait.
+
+Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent
+ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un
+groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que
+par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes,
+ils s'arrêtaient un moment.
+
+Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam
+furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais
+prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour
+parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses
+réflexions.
+
+Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer
+survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que
+trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà
+observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac,
+les dégoûts pour certains aliments,--c'était bien une grossesse.
+
+Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit,
+ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains
+et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait
+envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité.
+
+--Une Chambrais!
+
+Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire
+dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus
+ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec
+Ghislaine.
+
+Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer
+leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin
+zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une
+table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait
+plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux
+noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
+beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui
+occupaient les tables voisines.
+
+Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à
+sortir, elle ne l'était point.
+
+--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.
+
+--Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je
+vous prie de me donner quelques instants.
+
+--Tu as quelque chose à me demander?
+
+Elle baissa la voix:
+
+--Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de
+savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?
+
+--Ah! tu as remarqué que j'insistais.
+
+--Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous
+m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez
+quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au
+contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à
+vous demander.
+
+Avant qu'il pût répondre, elle continua:
+
+--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour
+adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de
+Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée
+dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je
+le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas.
+Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous
+m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir
+à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger,
+où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en
+état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à
+ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément.
+
+--Au moins est-ce leur sens.
+
+--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre;
+mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit,
+ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et
+ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures
+où je me demande si j'ai ma tête.
+
+--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà, n'était
+la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines
+paroles.
+
+Elle lui prit la main et l'embrassant:
+
+--Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus
+forte que vous ne pensez.
+
+--Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce
+que je dois faire, comme une brave que tu es.
+
+--Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le
+désespoir qu'on prend quelquefois le courage.
+
+Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée
+contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et
+s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait
+ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de
+quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en
+lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait
+dire pour n'en pas trop dire.
+
+--Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé
+visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas
+seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les
+craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient
+pas de se réaliser.
+
+--Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.
+
+Il inclina la tête d'un signe affirmatif.
+
+--Elles paraissent se réaliser.
+
+Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens:
+
+--Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te
+parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons
+à craindre une grossesse.
+
+Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas
+ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par
+un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.
+
+--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de
+liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois
+t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous
+ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés
+dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un
+médecin....
+
+--Oh!
+
+--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle
+épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à
+attendre en prenant nos précautions.
+
+Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts
+crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses
+bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.
+
+--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve
+pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa
+faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une
+grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne
+l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc
+résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté...
+ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de
+revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions
+à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais
+pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces
+ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
+cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour
+cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien,
+n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère.
+
+Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le
+comprenait pas, comme il l'avait cru.
+
+--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie,
+et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce
+qu'il convient de faire?
+
+--Oh! sans doute.
+
+--Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours,
+j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à
+le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis
+est réfléchi: tu peux avoir confiance.
+
+--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous
+dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est
+là ce que je ne comprends pas.
+
+--Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté
+pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la
+Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais
+je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu
+me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à
+Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières
+y reviendra...
+
+Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme
+s'il ne l'avait pas remarqué:
+
+--Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de
+la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de
+comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte
+sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour
+le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison
+la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous
+ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac
+de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous
+descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence,
+Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
+étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont,
+mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et
+d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en
+parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand
+nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à
+être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons
+pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans
+un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et
+assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon
+médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né
+de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons
+à Chambrais.
+
+--Et lui?
+
+--Qui?
+
+--L'enfant, murmura-t-elle.
+
+--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée.
+
+--Mais c'est l'abandonner!
+
+--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel;
+peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri:
+«C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
+penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom.
+S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les
+précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange
+seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement
+nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour
+être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas
+perdu.
+
+--Et après?
+
+--Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je
+surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans
+la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car
+il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce
+que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être
+croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux,
+moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu
+près.
+
+
+
+VI
+
+Pour éviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de
+Chambrais voulut que Ghislaine écrivît à celle-ci leur projet de voyage
+en Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait rien à dire.
+
+Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, et beaucoup.
+
+--Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces
+voyages qui s'enchaînaient sans raison? Était-ce un prétexte pour lui
+faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en
+était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'était pas
+femme à s'imposer.
+
+Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; mais ce
+souci égoïste de ramener tout à soi la tira d'embarras: comme il n'avait
+jamais été question de se priver des services de lady Cappadoce, elle
+put démontrer avec la persuasion de la vérité que cette idée ne reposait
+sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui,
+avait pris plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
+voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voilà tout;
+c'était bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentât de ces
+explications.
+
+Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de Chambrais à qui elle
+essaya de présenter des objections de convenance sur ce long tête-à-tête
+entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut
+reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se mettre en tiers dans ce
+tête-à-tête comme elle l'aurait désiré.
+
+Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que
+cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, et elle ne s'expliqua cette
+bizarrerie que par la haute compétence qu'elle s'attribuait dans les
+questions d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, qui était
+un ignorant présomptueux--comme tous les Français d'ailleurs--prenait
+ses précautions pour n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui
+l'auraient humilié.
+
+Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux partis à prendre:
+se soumettre ou se fâcher. Son premier mouvement fut de retourner en
+Angleterre; mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne rentrer
+dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage qui devait la
+rétablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore
+attendre, elle trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment que
+de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blessé qu'il fût,
+et elle se soumit.
+
+Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eût
+à prendre des précautions pour sauver les apparences; il avait aussi
+à faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui
+s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner d'une absence
+de près d'un an.
+
+Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques jours qu'ils
+passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le même: on félicita le comte
+et on complimenta Ghislaine:
+
+--Charmant voyage!
+
+--Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?
+
+Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous qu'elle était
+heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage.
+
+Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire que Ghislaine avait
+dû mettre sur ses lèvres pour parler des «joies de ce charmant voyage»
+était un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant de Paris, elle
+put déposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme.
+
+Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait.
+
+Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères dans laquelle elle
+entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle?
+
+Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se
+penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosité ignorante: mère!
+enfant! que de questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne
+pour l'éclairer.
+
+Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements
+pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils étaient dictés
+par l'expérience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
+croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête homme au monde que
+son oncle, de plus droit et de plus délicat que lui, mais malgré tout,
+au fond de sa conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues
+protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas à
+étouffer; les mères se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle
+sacrifiait son enfant à son propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de
+son nom.
+
+Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, elle fut sur le point
+de se confesser à son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et
+n'était rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel
+titre? En appuyant sur quoi?
+
+Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le
+sentait-elle assez fermement pour avoir la force de résister à son
+oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle?
+
+Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était obligée de convenir
+que cet amour des mères pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices,
+et ces héroïsmes dont parle la tradition, était bien faible en elle, si
+même il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans
+son esprit, c'était une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment
+passionné. L'illusion n'était pas possible: sa vie serait manquée dans
+tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans
+l'amour; elle aurait un enfant sans la maternité.
+
+Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait régulièrement pendant
+qu'elle tournait ses tristes pensées, et si absorbantes qu'elles
+fussent, elles cédaient cependant aux distractions du voyage.
+
+Enfermée à Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au
+même point: la grossesse, l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte,
+mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la
+secouer.
+
+A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes après les autres eussent
+été éternelles à passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si
+remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.
+
+A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par la fièvre et les
+tristes réflexions, eussent été terriblement longues: à Andermatt ou à
+la Furca, la fatigue les faisait courtes.
+
+Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé précisément à ce que
+Ghislaine ne se fatiguât point, et leurs promenades avaient été limitées
+en conséquence. Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, elles
+avaient au contraire une heureuse influence sur son état général, il les
+avait peu à peu allongées.
+
+Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni chétive; élevée à
+la campagne dans la liberté du plein air, elle n'avait pas besoin de
+ménagements et de précautions qui eussent été indispensables à une
+Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme
+le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fît de l'exercice, elle
+mangerait; qu'elle se fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en
+mouvement, elle échapperait aux rêveries de la réflexion et du retour
+sur soi,--le point essentiel à obtenir.
+
+La réalité justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et
+elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'étaient
+manifestés en Hollande disparurent.
+
+Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les
+lacs de la frontière italienne, puis en septembre ils commencèrent leur
+vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en novembre.
+
+Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage
+ou dans son attitude provoquât la curiosité, et les personnes de leur
+monde qu'ils avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à Rome
+n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: à la vérité, on pouvait
+trouver qu'elle portait des vêtements un peu larges, mais il y avait
+à cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans
+aller en chercher d'invraisemblables: la liberté du voyage, la chaleur
+et, plus que tout, le dédain de la toilette qui chez mademoiselle de
+Chambrais était notoire.
+
+Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer à ces rencontres
+et de disparaître, comme il était arrivé aussi pour M. de Chambrais
+de se débarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine
+confiance dans ce vieux domestique attaché à son service depuis plus
+de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre
+maître du secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller des
+travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue
+de Rivoli, Philippe fut donc renvoyé à Paris avec ordre de presser
+les ouvriers de façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier
+janvier.
+
+Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une soirée de beau temps, la
+mer devant être plus douce à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en
+voiture à travers les Calabres et le Sicile.
+
+Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix de M. de Chambrais.
+Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette époque,
+il n'imaginait guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, mais
+il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et
+d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme,
+Bagaria, l'idée lui était venue qu'on serait là à souhait pour se
+cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, à l'abri de toute
+surprise.
+
+Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui en était resté
+assez vivace pour s'imposer le jour où il s'était demandé dans quel pays
+Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile
+et à Bagaria.
+
+Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle
+lui avait tant parlé? Depuis trois mois la question s'était posée à
+chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivée à
+Palerme approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. Elle
+resta là assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de
+l'horizon. Enfin un point plus sombre se détacha sur la ligne indécise
+où la mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le panorama
+verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au
+cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.
+
+--Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard charmé qu'elle avait
+fixé sur lui.
+
+Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; et quand elle se trouva
+installée dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du
+Monte-Catalfano, elle éprouva un sentiment de tranquillité et de repos,
+presque de confiance. A la vérité, ces jardins, tout pleins d'ermitages,
+de ruines et de grottes avec des statues de personnages à figure de
+cire ou de bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, mais
+qu'importait? ces «embellissements» n'avaient pas supprimé l'admirable
+vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre
+là, enfermée ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se promener
+que les allées plantées d'orangers de ces jardins, cette vue lui
+ouvrirait au moins des échappées au dehors et cela suffirait.
+
+Cependant ces trois mois furent longs à passer et les promenades dans
+les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi
+pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouvé
+moyen de les couper de temps en temps.
+
+Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un médecin depuis leur
+départ de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de
+toutes sortes, pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités
+dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant
+peu à peu à ce médecin, Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au
+moment décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un point que
+lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.
+
+Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile ni sous son vrai nom,
+ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que
+c'était un client sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi
+quand il avait demandé à un médecin de Palerme, réunissant à peu près
+les conditions de savoir et d'âge qu'il voulait, de venir une fois
+par semaine à Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptée avec
+empressement.
+
+Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de
+précautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs années.
+On trouva une femme de pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait
+certaines garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit:
+jeune encore, superbe de force et de santé, elle avait déjà eu cinq
+enfants; sans être à son aise, elle n'était point misérable, et sa
+maisonnette, bâtie au bord de la mer, était plus propre que celles de
+ses voisins.
+
+Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-même et
+dont elle surveilla l'exécution pièce par pièce, sans que son oncle s'en
+fâchât: certes, il lui déplaisait de voir en elle le développement d'un
+sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il était bon qu'elle
+s'occupât à quelque chose.
+
+
+
+VII
+
+M. de Chambrais était depuis trop longtemps éloigné de Paris pour ne pas
+vouloir rentrer en France aussitôt que possible, il le voulait pour lui,
+car les journées commençaient à être terriblement longues; et il le
+voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait
+duré quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur
+départ, fixé pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il
+fallait être certain à l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter
+les fatigues de la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris
+celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant à
+Chambrais personne ne pût trouver en elle le plus léger indice qui
+permît un soupçon.
+
+--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le
+médecin venait à Bagaria.
+
+Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné une partie de la
+vérité, et il était trop italien pour ne pas accepter tout ce que le
+comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donné une jeune femme à
+soigner et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; on l'avait prié
+de déclarer l'enfant comme né de père et de mère inconnus, il avait fait
+cette déclaration sans laisser paraître la plus légère surprise, et de
+cette enfant--une fille--il avait voulu être le parrain avec sa femme
+pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines à Paris,
+poste restante, à de certaines initiales, un bulletin de la santé
+de l'enfant, il trouvait ces précautions toutes naturelles et ne
+s'offusquait pas qu'on les prît avec lui; jamais d'opposition, de
+contradiction, de suspicion:--«Vous voulez? rien de plus facile, et avec
+le plus grand plaisir, très heureux de vous êtes agréable.»
+
+Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, il avait pour la
+première fois résisté.
+
+--Je comprends votre désir de rentrer en France, je dirai même que je le
+partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une
+belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires,
+les relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous voir
+partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder toujours. Mais il
+ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se
+sont passées pour madame votre fille--il avait toujours appelé Ghislaine
+«Madame votre fille»--d'une façon extraordinairement providentiellement
+favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
+aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions en usage
+en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans
+aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus
+régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le rétablissement
+s'opère si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me
+demandait d'examiner madame votre fille, moi médecin, je serais dans
+l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas
+primipare.
+
+Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point,
+mais il ne convenait pas à son adresse de laisser voir jusqu'où il
+allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de
+façon à ce que le comte pût les interpréter comme il voudrait:
+
+--En ne considérant que la question de beauté chez la femme, c'est
+quelque chose cela. On croit généralement que la grossesse et
+l'accouchement laissent des stigmates ineffaçables; mais c'est là une
+opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. Sans doute
+il arrive quelquefois et même il arrive souvent que ces stigmates
+existent, mais il se produit aussi des cas où ils manquent absolument,
+et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de
+madame votre fille, si vous permettez, en différant votre départ de
+quelques semaines encore, qu'elle se rétablisse complètement.
+
+Comment résister? Après tout, quelques semaines de plus ou de moins
+étaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles étaient décisives
+pour la santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
+voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait
+être donnée sans provoquer les interprétations.
+
+Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle avait demandé que la
+nourrice lui amenât sa fille tous les jours et quand elle avait commencé
+à sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
+nourrice.
+
+De même que M. de Chambrais avait été peu satisfait du soin qu'elle
+mettait à la layette, de même et plus vivement il fut fâché de la voir
+donner à cet enfant des témoignages d'affection et de tendresse.
+
+--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas
+avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le père?
+
+A mesure que le moment du départ approchait, les visites de Ghislaine
+chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers
+jours, elles n'avaient été que de quelques instants, mais peu à peu
+elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture qui
+l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre à
+une heure chaque fois plus reculée.
+
+On était en mars, et dans ce climat méditerranéen les journées étaient
+déjà chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de
+l'ouest il apportait le parfum et même les pétales des amandiers, des
+abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de
+Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait
+au bord du rivage à l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait
+apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la
+nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à son ménage,
+ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin
+d'elle.
+
+Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent joué à la maman
+avec ses poupées pour savoir comment on tient un bébé, et tout de suite
+sa fille s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans
+pleurer.
+
+Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser
+qu'avec horreur, c'était la sienne aussi, et cependant elle allait
+l'abandonner!
+
+Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à son oncle et
+qui l'avaient si douloureusement tourmentée lui revenaient avec plus
+d'intensité maintenant que cet enfant n'était plus un être vague, que
+son imagination se représentait difficilement.
+
+Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, elle avait
+voulu qu'on le lui montrât; mais dans son état de prostration, elle
+l'avait à peine regardé, et le souvenir indécis qui lui en était resté
+était celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant
+à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, elle s'était dit que
+décidément ce qu'elle avait prévu se réalisait: elle n'avait point le
+sentiment de la maternité; et continuant son examen, elle s'était dit
+aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi c'est le
+père aimé que la mère cherche et trouve dans son enfant, comment
+aimerait-elle celui-là?
+
+C'était donc par devoir plutôt que par tendresse qu'elle avait voulu que
+la nourrice le lui apportât tous les matins; la seconde fois, elle ne
+l'avait pas vu moins laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus:
+que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les
+directions, au hasard, sans paraître rien voir, ces lèvres qui ne
+s'ouvraient que pour sucer le lait resté dans les plis de la bouche ou
+pour crier?
+
+Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans
+sa petite main et le serra, en même temps ses joues se plissèrent et ses
+yeux vagues exprimèrent un sourire.
+
+Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête aux pieds, et fit sauter
+son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eût
+reçue, ce sourire venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel
+qu'elle se croyait incapable d'éprouver.
+
+Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. Le lendemain
+l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mère faisait pour la
+prendre; le surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça son
+nom:
+
+--Claude.
+
+Puis comme elle le répétait avec une intonation de tendresse, elle crut
+remarquer que la petite la regardait de ses yeux pâles en souriant,
+comme si c'était pour elle une agréable musique que cette voix qui la
+caressait; elle le répéta:
+
+--Claude, Claude.
+
+Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps elle chercha à
+produire des sons qui, bien que n'arrivant pas à l'articulation n'en
+étaient pas moins pour Ghislaine une réponse.
+
+Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie expérimentale,
+n'était pas en état de décider ni même de se demander si ce sourire et
+ces sons étaient nés d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le
+produit d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, lui
+souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus éloquente que
+celle des savants, celle que la mère,--humaine ou bête, parle à son
+enfant et que l'enfant parle à sa mère.
+
+Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait de rester
+dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la
+nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
+d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou
+piaillaient.
+
+Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que le médecin autorisait
+enfin leur départ, elle demeura anéantie.
+
+--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se méprenant sur la cause de
+son émotion.
+
+--Je ne crains rien.
+
+--Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année dernière à pareille
+époque; à vrai-dire même, tu es peut-être en meilleure santé, fortifiée
+par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus
+léger soupçon.
+
+--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?
+
+--L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue
+absence serait impossible à expliquer, elle n'a que trop duré. Je
+comprends que décidément j'ai eu tort de te laisser voir cette petite
+tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
+l'avait enlevée le premier jour, comme il était convenu, tu accepterais
+aujourd'hui notre départ sans penser à le retarder.
+
+--C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un certain point
+naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.
+
+--Impossible?
+
+--A ce moment, cette enfant ne représentait pour moi qu'un sentiment
+confus, aujourd'hui elle est ma fille.
+
+--Dis qu'elle est celle de ce misérable.
+
+--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un père, faut-il
+qu'elle n'ait pas de mère.
+
+--Alors, que veux-tu?
+
+--Je voudrais ne pas l'abandonner.
+
+--Comment?
+
+--Mais en restant près d'elle, en la gardant avec moi.
+
+--Ici?
+
+--Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.
+
+--Et ta réputation, ton honneur?
+
+--Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou mon honneur à ma fille?
+C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je
+suis libre, qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger,
+sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de
+Chambrais ne serait pas atteint.
+
+--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi.
+Si depuis bientôt un an je t'ai aimée et soutenue avec une tendresse
+paternelle, j'ai par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu
+en conviendras, n'est-ce pas?
+
+--De tout coeur.
+
+--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec
+la liberté dont tu parles: moi ton père, moi chef de famille, je ne
+permets pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse te
+pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai
+imposée, je l'ai prise avec l'autorité que me donne l'expérience de la
+vie et j'en assume toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle
+de la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; d'ici là tu
+décideras.
+
+--N'admettez pas un seul instant la pensée que je puisse vous désobéir,
+nous partirons samedi.
+
+--Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait t'empêcher de te
+suicider. Maintenant que ta résolution est prise, comprends que pas plus
+que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que
+les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; puis je viendrai la
+chercher et l'amènerai en France, près de Paris, où je pourrai la voir
+et la surveiller.
+
+
+
+VIII
+
+Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut
+arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu
+avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire
+immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons,
+aussi y tenait-elle.
+
+Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs
+heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud,
+le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les
+journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc
+le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à
+ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand
+talent.
+
+Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de
+l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois
+se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le
+maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne
+pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois
+qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice
+qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en
+fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le
+distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours
+prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller,
+à recevoir qui il voudrait inviter.
+
+Lady Cappadoce avait été positivement renversée.
+
+--Mais les leçons....
+
+--Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer
+mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et
+je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai
+disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M.
+Casparis....
+
+--Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce,
+poussée par la passion musicale.
+
+--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie
+m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
+d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle.
+
+--La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture.
+
+Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:
+
+--Peut-être l'ennuierait-elle davantage.
+
+--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce
+avec un mélange d'aigreur et de compassion.
+
+--Je dois donc la lui éviter.
+
+--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?
+
+--Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante
+de les faciliter.
+
+Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux
+arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait
+inspirés à Ghislaine.
+
+Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils avaient parlé
+de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son
+intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans
+doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais
+connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas
+se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et
+régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence,
+peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à
+quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?
+
+Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de
+gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules.
+
+C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle
+n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait.
+
+--Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire,
+mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière
+et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.
+
+--Comment serait-elle autre?
+
+--En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton
+père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge
+est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es
+émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au
+château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à
+moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et
+égaieraient cette monotonie?
+
+--Est-ce donc possible?
+
+--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible,
+et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir.
+
+--Je veux tout ce qui peut vous être agréable.
+
+--Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour
+les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est
+pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et
+d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.
+
+C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui
+avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il
+n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au
+trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait
+que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais
+impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande
+qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce
+mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne
+réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements
+les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que
+c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de
+ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien
+à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.
+
+De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste:
+d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible
+d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le
+reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le
+serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la
+sixième.
+
+Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux
+alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas
+la bataille?
+
+Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de
+s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté.
+
+Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom
+du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation
+douloureuse:
+
+--Vous avez invité M. d'Unières!
+
+Il évita de la regarder.
+
+--M'était-il possible de faire autrement?
+
+--Mais après ce qui s'est passé....
+
+--C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à
+l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de
+lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous
+ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui
+d'Italie, sans que je lui donne des explications.
+
+--Des explications?
+
+--Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais
+écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous
+examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand
+contentement.
+
+--Vous avez dit cela?
+
+--N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un
+autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande,
+moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez,
+je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait
+une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.
+
+--N'était-ce pas le mieux?
+
+--Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas cette injure, et je
+n'étais pas en disposition d'en faire à un homme tel que lui, que
+j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage
+par ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. Depuis, nous
+sommes restés en correspondance; il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a
+parlé de toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous rentrons,
+la première personne que je dois voir, c'est lui.
+
+--Et après?
+
+--C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous aviserons.
+
+--Je vous assure qu'il m'est très pénible de me trouver avec M.
+d'Unières.
+
+--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette
+impression pénible se calmera et passera....
+
+Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc
+l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas
+paraître intervenir dans le choix des invités de son oncle.
+
+--N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unières vous
+entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?
+
+--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.
+
+--Alors?
+
+--Je répondrai ce que tu voudras.
+
+--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.
+
+--J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des tiennes; mais
+puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne
+sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas
+être devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons et je
+n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des
+échappatoires; les médecins conseillent de ne pas te marier trop jeune;
+enfin je gagnerai du temps.
+
+--Il faudra toujours se prononcer à un certain moment.
+
+--Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on ne veut pas de lui et
+qu'alors il se retire.
+
+--Et s'il ne se retire pas?
+
+--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment sérieux,
+profond, et dans ce cas ce sera à toi de voir comment tu veux répondre
+à cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper de
+cela. En vertu de certaines idées, dont je sens toute la force, tu crois
+devoir renoncer à ton mariage avec d'Unières....
+
+--Avec lui et avec tout autre.
+
+--Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne romps pas ce mariage
+brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou
+en blessant d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.
+
+Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question
+entre M. de Chambrais et le comte d'Unières, et les raisons les
+meilleures s'enchaînèrent pour le justifier:
+
+Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de
+mariage, c'était d'abord par estime et par amitié pour le mari qui se
+présentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine
+était parfaitement en âge de se marier. Mais quand l'indisposition qui
+avait nécessité leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des
+médecins, il était revenu sur cette opinion.
+
+S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient se marier à
+dix-huit ans et même à seize, il en est d'autres pour lesquelles les
+mariages précoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux
+fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet développement
+qui, pour la Française, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans.
+Sans doute, Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant elle se
+trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable qu'on attendît
+ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait
+retardé, mieux s'en trouverait sa santé.
+
+A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre
+moral non moins grave pour M. de Chambrais.
+
+S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le comte d'Unières, il
+ne voulait cependant pas la marier à lui tout seul, et sans que par un
+choix librement fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand on ne
+connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine
+accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas
+elle-même--ce que justement il voulait. De là la vie nouvelle qu'il
+avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se
+déciderait, ce serait en connaissance de cause.
+
+--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de
+d'Unières, après ces explications, le mariage dépend de vous et est
+entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices,
+j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de
+meilleures conditions que vous.
+
+
+
+IX
+
+Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le seul homme qui pût
+faire revenir Ghislaine sur sa résolution: qu'il ne réussit pas et
+qu'elle s'obstinât dans son idée, qu'elle n'était pas digne de se
+marier, elle en arriverait un jour à reconnaître Claude; à la vérité,
+tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que
+lui donnait sa qualité d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine,
+empêcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle
+serait libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.
+
+Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des
+députés, le comte d'Unières s'était déjà placé à la tête du parti
+royaliste. Son élection violemment contestée l'avait, dès son entrée
+à la Chambre, amené à la tribune; et aux premières phrases il s'était
+révélé orateur. Il était facile de contester ce qu'il disait, il était
+impossible de ne pas écouter avec plaisir la langue qu'il parlait,
+abondante, imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue,
+avec des redites et des périodes inachevées, mais originale toujours,
+ne ressemblant pas plus à la phraséologie vague des avocats, qu'à la
+platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'élan,
+passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions littéraires, ni le
+bon goût, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraîner les
+esprits et d'ébranler les coeurs.
+
+On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, charmé bien
+vite, et son élection, qui pouvait être cassée dix fois, avait été
+validée. Ce fort et ce violent, qui était aussi un timide, serait
+probablement resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès
+l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours il s'était
+montré l'homme de son début.
+
+Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes pour se faire
+aimer, mais d'Unières n'était pas passionné seulement dans ses discours,
+et les passionnés enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par sa
+propre flamme met le feu à votre esprit et à votre coeur; avec cela beau
+garçon, d'une élégance simple, d'une distinction affable, tendre comme
+une femme, il entraînerait Ghislaine.
+
+Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, pour
+l'avoir rencontré trois fois, elle avait été à lui; maintenant, quoi
+qu'elle voulût, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence
+qu'il exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé paraître,
+en le voyant sur la liste des invités: indifférent, elle n'eût pas
+craint de se trouver avec lui.
+
+Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de
+Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet émoi,
+était la crainte que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi
+eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans une prudente réserve,
+mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient
+été menées à un point si avancé l'année précédente, et quand il lui
+disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu entrer dans des explications
+telles que le mieux encore était de s'en remettre au tact de d'Unières
+qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.
+
+Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité comme les autres,
+d'Unières, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir
+accaparer Ghislaine comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le
+déjeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc,
+il loua discrètement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la
+première fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pût donner
+à supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour.
+S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient sortis des mains de
+Le Nôtre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprès taillés à
+l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,
+Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allées et les pièces
+d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-être, il était l'homme de la
+tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant
+trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne parla que des
+oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, très
+simplement, sans aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et
+les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste,
+pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-même.
+
+--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités partis, il fut seul
+avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unières; n'a-t-il pas été
+parfait?
+
+Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré d'une grande
+discrétion.
+
+--Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.
+
+Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lèvres et qui
+était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion de le connaître mieux.
+Mais elle ne voulait pas gêner son oncle dans ses relations. Et en même
+temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât franchement,
+qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir d'Unières, et son oncle
+assurément la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à
+distance s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait renoncé
+à se marier? Au contraire, s'il ne lui était pas indifférent, pourquoi
+s'obstinait-elle à ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent
+qu'elle laissât lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons
+qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne
+comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fût
+un empêchement à ce mariage qu'il voulait.
+
+Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent qu'il plut à son
+oncle, non seulement à Chambrais où il n'y eut pas de réunion sans lui,
+mais encore à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes les fois
+qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis à
+l'Opéra, où son oncle se fit céder une loge par un de ses amis.
+
+Ce fut un événement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit
+paraître dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crêpe
+blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration
+et d'envie à plus d'une femme.
+
+--Quelle était cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait,
+et qu'on voyait pour la première fois à l'Opéra?
+
+Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde
+affirmaient que c'était la nièce du comte, la princesse Ghislaine;
+d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,
+ni ne l'ayant jamais rencontrée.
+
+Le collier trancha le différend; des femmes d'un certain âge, qui
+avaient été en relations avec la mère de Ghislaine, reconnaissaient ce
+collier fameux par la beauté et la pureté des quatre cents perles qui le
+composaient:
+
+--C'est le collier des princesses de Chambrais.
+
+--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette
+importance?
+
+C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce bijou comme il avait
+exigé la robe décolletée, au grand étonnement et à la grande gêne de
+Ghislaine qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un de ses
+axiomes.
+
+--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la
+toilette était la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre
+distinction?
+
+--Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou quand on ne doit pas
+se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.
+
+Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de donner ses autres
+raisons qui étaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que,
+quand le comte d'Unières viendrait dans sa loge, tout le monde eût les
+yeux tournés vers cette loge.
+
+Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_,
+on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte
+d'Unières, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir
+les fiançailles «d'une des plus nobles héritières du faubourg
+Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques
+du parti monarchique».
+
+Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait,
+non les français bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond
+mépris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas,
+en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille
+et même de l'avant-veille, soigneusement pliés sous le bras gauche, les
+serrant sur son coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle les
+finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la trace, comme si elle
+avait pris soin de jalonner son passage.
+
+Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut surprise un matin
+de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitée un numéro
+du _Morning Post_, et elle crut, tant était vive l'agitation de sa
+gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle
+qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se
+fâcha:
+
+--Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est pas de moi qu'il
+s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.
+
+Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques lignes du _Morning
+Post_ en le lui mettant devant les yeux.
+
+C'était la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais
+reproduisait, mais en la précisant, sinon pour Ghislaine, qui restait
+«l'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain», au moins
+pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti
+monarchique», qui était nommé tout au long.
+
+--N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage par un journal?
+demanda lady Cappadoce.
+
+--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de cette façon?
+
+Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher
+_Morning Post_ pût annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si
+méthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.
+
+--Ce ne serait pas vrai?
+
+--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.
+
+--Il aura été trompé par quelque journal français, répondit lady
+Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri;
+alors, ce n'est pas vrai?
+
+--Ce n'est pas vrai.
+
+--Convenez que cette intimité avec M. d'Unières est bien faite pour
+susciter ces bruits de mariage.
+
+Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, lady Cappadoce
+continua:
+
+--Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle soit fausse.
+Vous connaissez mon opinion sur les mariages précoces: ils sont rarement
+heureux, très rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage
+doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, et non pris au hasard. Ce
+n'est pas quand elle ne connaît ni le monde, ni la vie, qu'une jeune
+fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse
+entraîner par des considérations futiles: un nez bien dessiné, une barbe
+soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unières est
+d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais après?
+
+--Il me semble qu'il a autre chose.
+
+--C'est de son rôle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.
+
+--Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre ne dit pas ce qu'il
+vaut?
+
+--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui étaient de pauvres
+caractères.
+
+--C'est que justement le caractère chez M. d'Unières est à la hauteur du
+talent.
+
+--Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce
+ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.
+
+--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de façon à en rester
+là.
+
+Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne
+se trahissait que trop visiblement, elle ne l'était pas moins
+contre elle-même. Au lieu de défendre M. d'Unières et de confesser
+maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter sa
+gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?
+
+
+
+X
+
+Depuis longtemps déjà tout le monde admettait que le comte d'Unières
+était le fiancé de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de
+leur mariage, et c'était un étonnement que la date n'en fût pas encore
+fixée; cela était si bien accepté que quelques prétendants, qui avaient
+pensé un moment à se mettre sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon
+persévérer, puisque le choix était arrêté!
+
+Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne
+s'était encore dite entre eux, bien que l'assiduité de d'Unières se fût
+continués aussi constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas
+manqué une seule des réunions de chasses en plaine que le comte avait
+organisées à l'automne, ni celles des chasses à courre qui les avaient
+remplacées en hiver.
+
+Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à une femme qu'on
+l'aime; c'est même rarement de cette façon que les duos d'amour
+commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus
+rien à s'apprendre.
+
+Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semblé
+qu'elle était disposée à l'écouter et même à lui répondre, et toujours
+à l'instant où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté,
+voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, et que si
+elle s'était abandonnée quelques secondes auparavant, déjà elle s'était
+reprise.
+
+Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, n'étaient pas
+exclusivement féminines, et avaient des causes que d'autres plus experts
+que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui
+échappaient.
+
+A la longue, la situation était devenue difficile pour lui, et même
+jusqu'à un certain point ridicule, croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé
+ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus
+franchement.
+
+A bout de patience, il se décida à s'en expliquer avec M. de Chambrais
+qui, de son côté, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent
+toujours au même point, sans avancer d'un pas.
+
+--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me
+faire aimer, et vous avez ajouté, avec la bienveillance que vous m'avez
+toujours témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne
+n'étant dans de meilleures conditions que moi.
+
+--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont même
+plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à ce moment.
+
+--Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle Ghislaine que je la
+demande en mariage, elle vous répondra qu'elle m'accepte?
+
+Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément c'était que,
+s'il adressait cette demande à Ghislaine dans ces termes, la réponse
+qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il
+avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait
+pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'année précédente.
+Il fallait donc tourner cette difficulté.
+
+--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et
+même de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirés.
+
+--Vous le croyez?
+
+--J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai
+pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer
+m'a donné cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il est
+question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.
+
+--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous dire avec quelle
+joie profonde je reçois vos paroles, je crois que le moment est venu de
+lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.
+
+Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, ce fut une gêne
+inquiète.
+
+--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce mariage, il ne me
+reste plus qu'à lui demander le sien. Aussi bien la situation dans
+laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas
+plus pour nous que pour le monde.
+
+--Évidemment, répondit le comte, cependant....
+
+--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez
+parlé l'année dernière pour retarder cette date existent encore; mais je
+demande une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de
+devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me présenter
+ouvertement comme son fiancé, et j'attendrai.
+
+Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au
+pied du mur, se demandait comment sortir de là; ce dernier mot lui
+ouvrit un moyen:
+
+--Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder
+cette question de délai avec elle?
+
+--Assurément, c'est difficile.
+
+--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile
+de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous
+voulez une réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je
+ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlèverai pas la joie de
+lui dire votre amour.
+
+Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unières, que
+trop duré, il fallait en sortir; rien à attendre de bon à la prolonger,
+au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était grande
+et la responsabilité lourde pour lui.
+
+C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et on pouvait
+craindre de la perdre si le terrain n'était pas bien choisi; avec
+une volonté résolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur féru de
+certaines idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien rencontrer
+une invincible résistance.
+
+Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour
+de Paris à Chambrais, où il trouva Ghislaine seule au travail dans
+l'atelier de sculpture qu'elle avait fait aménager en ces derniers
+temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.
+
+D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe
+de chiens qu'elle était en train de modeler, un tablier de serge passé
+par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.
+
+Il lui adressa quelques encouragements aimables comme à l'ordinaire,
+puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invités pour une
+partie de pêche.
+
+--M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.
+
+Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette question.
+
+--Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.
+
+Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de celui qui était
+toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unières.
+
+--Après tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.
+
+--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ébauchoir en l'air,
+en regardant son oncle.
+
+--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unières... il se marie.
+
+En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés sur elle, il la vit
+pâlir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais
+déjà il était près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans
+ses bras.
+
+--Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.
+
+En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un fauteuil où il
+l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte
+tout de suite de ce qui s'était passé.
+
+--C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir
+employé. Il fallait bien t'amener à avouer ton amour....
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!
+
+--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se
+trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.
+
+Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.
+
+--C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne
+puis pas être sa femme.
+
+C'était une discussion à soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne
+la redoutait point: le coup avait ouvert une brèche par où il devait
+emporter toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.
+
+--Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!
+
+--Je ne suis pas digne de lui.
+
+--C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?
+
+--Suis-je la jeune fille qu'il suppose?
+
+Il eut un geste d'impatience:
+
+--Quelle drôle de façon de juger la vie quand on ne la connaît pas.
+Assurément il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions
+sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il
+faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne
+pas exagérer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute,
+tu entends, commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité
+d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en était ainsi
+je t'assure que la statistique du mariage serait changée. Quelle faute
+as-tu commise, toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable?
+Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton esprit, occupé ton
+coeur? As-tu une légèreté de conscience, une imprudence de conduite à te
+reprocher?
+
+--J'ai ma fille.
+
+--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune
+fille, la chaste jeune fille que étais il y a deux ans? A-t-elle laissé
+une souillure dans ton âme? une trace quelconque en toi?
+
+--Une honte dans ma vie.
+
+--Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours
+partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à
+ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je
+t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne
+serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais
+rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de
+l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave
+médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu
+étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie,
+j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne
+peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de
+devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce
+serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette
+folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus
+inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et
+sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles.
+
+Elle resta un moment silencieuse:
+
+--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la
+tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai
+d'autres aussi....
+
+--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que
+l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je
+serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi
+cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort,
+l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte
+à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte,
+tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et
+j'installe Claude ici avant deux mois.
+
+--Ici!
+
+--Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du
+jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel
+par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc
+te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à
+Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service;
+pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé,
+Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un
+bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui
+m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente
+nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de
+Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille
+qui leur a été confiée... la tienne.
+
+--Vous voulez....
+
+--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour
+enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu
+visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses
+devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je
+ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand
+tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous
+l'envoyions à Paris pour son éducation.
+
+--Oh! mon oncle, mon oncle.
+
+--Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout cela se réalise, tu
+fais d'un mot notre bonheur à tous le sien, le tien, le mien et celui de
+Claude.
+
+Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il
+la vit frémissante.
+
+--Qu'as-tu?
+
+--J'ai peur.
+
+--De quoi!
+
+--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.
+
+--De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce malheur que tu veux
+prévoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne
+t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.
+
+Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table sur laquelle se
+trouvaient un encrier et une plume.
+
+--J'écris la dépêche, dit-il.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix
+années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères,
+embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du
+rang peuvent donner de joies et de confiance.
+
+Elle aimait son mari d'un amour passionné.
+
+Le comte idolâtrait sa femme.
+
+Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un
+état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part
+d'exaltation.
+
+Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils
+n'en connaissaient pas le calme.
+
+Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la
+politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations
+ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse
+passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût
+au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte
+ne leur donnassent un vertige.
+
+Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient
+vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un
+regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant
+des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude
+à l'avance d'un accord parfait.
+
+Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques,
+discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus
+grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas
+toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé--ce qui était
+rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de
+respect.
+
+Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était
+mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se
+montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée,
+d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance
+dans son esprit, tant de foi dans son coeur!
+
+Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la
+principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur
+séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le
+repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le
+monde et les grandes réceptions.
+
+Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois
+en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient
+seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées
+par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été
+sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils
+tiraient de si profondes jouissances.
+
+C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de
+leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors
+que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de
+flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son
+mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.
+
+Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme
+un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se
+terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait
+un tel bonheur.
+
+Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains
+de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement
+murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle
+était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.
+
+Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse:
+
+--Non, disait-elle, c'est trop.
+
+Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et,
+dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était
+aimé.
+
+Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans
+leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait
+en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle
+raison de s'aimer davantage.
+
+Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris
+et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris
+place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
+vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique
+qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.
+
+Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la
+réponse qu'elle voulait.
+
+Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:
+
+--M. le comte d'Unières a la parole.
+
+Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les
+paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais
+comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
+interruptions et le boucan?
+
+Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un
+tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.
+
+Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le
+plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il
+avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans
+populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche
+en même temps qu'il consternait ses amis de la droite.
+
+Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander
+chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les
+applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées?
+
+Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et
+tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu
+le silence s'établissait et il commençait.
+
+Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant
+au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la
+Chambre entière restait attentive, quelle fierté!
+
+Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient
+l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa
+gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils
+faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que
+le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa
+conscience.
+
+Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur
+monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le
+talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.
+
+Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à
+la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur
+fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain
+de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la
+comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits
+détails était l'application même de leurs principes.
+
+Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux
+qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette
+fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à
+cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de
+devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à
+côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement,
+en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul
+bien souvent que le hasard les leur avait révélées!
+
+On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et
+le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le
+souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer
+une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence
+d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené,
+et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que
+les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la
+simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que
+la correction la plus irréprochable en souffrit en rien.
+
+Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était
+exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières,
+c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter.
+Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était
+sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières
+s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était
+montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même
+songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime
+que personne ne s'était encore aventuré à commettre.
+
+Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces
+engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse
+parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable
+d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et
+dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que
+si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On
+se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter
+l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages
+souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les
+exagérations de la mode.
+
+Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir
+leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de
+Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le
+comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la
+poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt
+il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée
+qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort.
+
+M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir
+de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de
+l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé,
+chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa
+légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette
+fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.
+
+Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop
+tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce
+sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait
+de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu.
+
+--Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce
+n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation
+à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir--mais,
+rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais,
+j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des
+femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde
+de plus heureuse, que toi?
+
+--Certes non, mon bon oncle.
+
+--Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un
+jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que
+sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et
+l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une
+position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La
+Crochardière, des pièces qui pourraient te servir.
+
+Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:
+
+--Il est revenu, murmura-t-elle.
+
+--Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré
+les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu
+depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui,
+toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à
+craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour
+ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention:
+«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si
+cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de
+madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais
+lieu.
+
+
+
+II
+
+La mort de M. de Chambrais avait changé la situation et l'état de
+Claude.
+
+Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer sans que personne eût
+à s'occuper d'elle--au moins au point de vue légal.
+
+Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait
+pas à le savoir; arrivée à Chambrais en même temps que les Dagomer, on
+l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus
+attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni père ni
+mère, croyait-on, et encore n'en était-on pas bien sûr.
+
+La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité et même parfois
+quelques questions aux Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de
+Chambrais.
+
+On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler
+qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou à peu près. A la vérité,
+madame Dagomer aurait pu raconter comment, à Marseille, une femme qui
+avait prononcé quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui
+avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé
+le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt étant de se taire:
+pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas à se voir enlever une
+enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.
+
+Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette petite, c'est-à-dire que
+plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant à l'enfant, lui
+donnant des jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais quoi
+d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et le suppléât dans ses
+soins et ses attentions pour lesquels il était peu fait?
+
+D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite que madame
+d'Unières se montrait bonne et généreuse; elle l'était également pour
+les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi
+sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne n'avait pu remarquer si
+sa voix, lorsqu'elle s'adressait à Claude, avait des intonations plus
+tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus
+ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour cela des facultés
+d'observations ou des soupçons que n'avaient point les gens qui, par
+hasard, s'étaient rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle
+s'entretenait avec la petite ou la caressait.
+
+Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût trouvé quelque
+mystère à chercher dans l'existence de cette petite fille qui
+grandissait à côté de ses frères et soeurs, et se confondait avec eux
+comme s'ils eussent eu tous le même père et la même mère; aussi solide
+qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lâchant ses sabots pour mieux
+courir, et parlant en j'_avons_ et j'_étons_ comme une vraie paysanne
+de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de
+l'affection que lui témoignait M. de Chambrais pour établir sa
+supériorité sur ses camarades.
+
+Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'était rien
+parce qu'elle n'avait rien, était devenue, de par l'héritage qui lui
+tombait, un personnage.
+
+Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de naissance manquant,
+on l'avait remplacé par un acte de notoriété, qui, se basant sur une
+pièce trouvée dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus
+qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en septembre au lieu de
+février.
+
+Puis on lui avait institué un conseil de famille composé de gens
+d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, et toute la mécanique
+judiciaire s'était mise en marche pour elle.
+
+De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, on avait pu ne pas
+s'occuper, mais il n'en devait pas être de même de l'héritière du comte
+de Chambrais.
+
+Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation légale de Claude,
+Ghislaine n'avait pas à intervenir: qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit,
+et même qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les précautions
+que ses conseils lui avaient indiquées, et elle pouvait avoir toute
+confiance dans ceux qu'il avait lui-même choisis pour surveiller
+l'exécution de ses volontés.
+
+Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil de famille, d'accord
+avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.
+
+Héritière de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M.
+de Chambrais avait très gaillardement dépensée, Claude ne pouvait pas,
+semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait
+la mettre dans un couvent où elle recevrait l'éducation qui convenait à
+la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait
+presque doublée par l'accumulation des intérêts; mais par raisons de
+convenances, on n'avait pas voulu décider quel serait ce couvent, s'en
+remettant, pour ce choix, à la comtesse d'Unières, dont on demandait
+l'avis.
+
+L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser encore à
+Chambrais: elle savait que son oncle désirait que Claude n'entrât pas
+au couvent avant dix ans,--ce qui était vrai d'ailleurs, cette question
+ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,--et elle
+trouvait que la volonté de son oncle devait être respectée. Sans doute
+l'instruction de l'enfant devait être commencée: mais il semblait
+qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la mît au couvent tout
+de suite, ou sans qu'on l'envoyât à l'école communale, ce qui ne serait
+pas décent.
+
+Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, séparée de lady
+Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle
+en avait si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention de
+rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli
+l'héritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays
+que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance.
+Jusque-là elle supporterait son exil avec dignité, quelque part dans un
+village aux environs de Paris, dont le climat convenait à sa santé,--le
+climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique en France--et
+où elle pourrait cacher sa médiocrité.
+
+Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert
+dans le village une maisonnette qui, habitée autrefois par l'intendant,
+était libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là
+depuis huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant son
+temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes
+dans le jardin potager et les serres du château, pendant lesquelles elle
+choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi
+que les fleurs qui devaient décorer son salon, où Ghislaine seule lui
+faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait
+le château, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons
+pour le voir passer portant sur sa tête une manne pleine de légumes,
+de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la
+«vieille Anglaise,» racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement
+ou donné un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas
+l'éducation de Claude?
+
+Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, outragée
+évidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des
+leçons à une gamine qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait
+consenti à accepter une position subalterne, c'est qu'elle la plaçait
+auprès d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un
+rang des plus élevés dans la noblesse française dès le dixième siècle
+et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons
+souveraines....
+
+Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité des grands jours, tout
+à coup elle s'était arrêtée en souriant:
+
+--Il est vrai que les probabilités disent que cette enfant est aussi une
+Chambrais.
+
+Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.
+
+--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce
+cher comte; les hommes ont en France des libertés qu'il faut bien
+admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le
+suppose, il est le père de cette petite, la position se trouve changée:
+ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.
+
+Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter
+la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptée
+qu'elle avait proposé de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire
+travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation qui laissait si
+fort à désirer et sur tant de points.
+
+Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert
+depuis si longtemps de la sécheresse de son ancienne gouvernante, ne
+pouvait pas accepter que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste
+serait trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait chez les
+Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce.
+Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idée; elle était
+aimée par son père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre
+de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses frères et
+soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle
+ne serait point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle devrait
+perdre toute initiative.
+
+Se retranchant derrière la volonté de son oncle, elle n'avait donc pas
+accepté cette proposition d'internat, et Claude était venue simplement
+travailler quatre heures par jour--ce qui s'était trouvé déjà si dur
+pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des révoltes.
+
+--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce à Ghislaine,
+mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduité viendra.
+
+Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, elle l'était
+aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti à
+donner des leçons à une enfant habillée en paysanne, on mettait à Claude
+une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines
+soigneusement lacées, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre
+heures de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil
+vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en un tour de main,
+elle se débarrassait de sa belle robe, dénouait son ruban, lâchait ses
+bottines et, reprenant ses vêtements de tous les jours, son casaquin et
+ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher des nids, ou
+bien, la faucille à la main, couper de la fougère et de l'herbe pour ses
+vaches, rapportant sur sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans
+souci d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.
+
+Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait
+en cet attirail dans une allée de la forêt.
+
+--Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!
+
+Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine qu'on ne ferait
+rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:
+
+--Une sauvage!
+
+
+
+III
+
+L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre Claude au couvent était
+passé depuis plus d'un an, et cependant l'enfant était encore chez les
+Dagomer.
+
+Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité et
+l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, était cependant
+vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à
+coup changé; il avait semblé que cette intelligence et cet esprit
+s'alourdissaient, l'attention manquait, même pour ce qu'elle aimait; en
+même temps un arrêt dans le développement physique se produisait, elle
+devenait grêle et pâlissait, elle mangeait mal.
+
+Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de Paris, et celui-ci, la
+rassurant, avait ordonné simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de
+travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'était en
+faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.
+
+Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question de la mettre au
+couvent, et les heures des leçons de lady Cappadoce avaient été réduites
+de quatre à deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt
+minutes.
+
+Mais la paysanne que Claude avait été, comme les filles de Dagomer,
+jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout de suite retrouvée, et même il
+avait paru à Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire
+vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady
+Cappadoce.
+
+Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se fût trouvé là pour
+la voir venir, elle l'avait aperçue du dehors dans la cuisine du garde
+Claude, à cheval sur une chaise renversée: elle se tenait assise de
+côté, et au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe faisant
+queue; à la main, elle tenait une baguette de coudrier qui était une
+cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui
+trotte, elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»
+
+--Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.
+
+Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant très bien compris que
+tout lui était permis, aussi, après le premier moment de surprise, ne se
+gêna-t-elle pas pour répondre franchement en souriant:
+
+--Ma promenade au Bois.
+
+Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que Claude savait ce que
+c'était que le Bois.
+
+--Ah! tu vas au Bois?
+
+--Mais oui.
+
+--Souvent?
+
+--Toutes les fois que j'en ai la liberté.
+
+--Et quand as-tu cette liberté?
+
+--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.
+
+--On te défend donc d'aller au Bois?
+
+--Non, mais les autres se moquent de moi.
+
+Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les filles de Dagomer,
+avaient bien raison, mais elle ne dit rien.
+
+--Tu sais ce que c'est que le Bois?
+
+--Bien sûr; c'est une promenade où les gens du monde se rencontrent, où
+l'on se montre ses toilettes, où se font les grands mariages.
+
+Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une
+voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait
+pas être intimidée par ce rire.
+
+--Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du même ton affectueux.
+
+--C'est lady Cappadoce.
+
+--A propos de quoi?
+
+--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon
+col, elle me dit: «Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous
+vous tenez ainsi.»
+
+--Tu voudrais aller au Bois?
+
+--Oh! oui.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour me promener donc, pour voir.
+
+--Tu t'ennuies ici?
+
+--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.
+
+--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.
+
+--Je ne resterai pas toujours au couvent.
+
+--Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.
+
+--Je ne le voudrai pas; je me marierai.
+
+--Ah! tu penses à te marier?
+
+--Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais avoir un mari pour
+qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais
+être aimée.
+
+--Moi, je t'aime!
+
+--Vous êtes la comtesse d'Unières!
+
+Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille
+habituée à se faire une idée presque surnaturelle, religieuse, de cette
+comtesse d'Unières si loin d'elle.
+
+Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était donc vrai
+qu'elle était bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son
+ignorance, n'admettait même pas que cette distance pût être jamais
+franchie.
+
+Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre
+bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres;
+personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une
+faiblesse, elle qui toujours s'était si rigoureusement observée;
+d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa poitrine et,
+longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne
+comprenait pas.
+
+Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, elle s'arrêta
+brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.
+
+--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime
+bien.
+
+--C'est vrai, mais il n'est pas mon père.
+
+--On n'a pas toujours une mère et un père; à ton âge je n'avais plus les
+miens.
+
+--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....
+
+C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulût le
+continuer, chaque parole de Claude lui était une blessure.
+
+--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt pour changer l'entretien
+que par curiosité réelle, quelle étrange odeur!
+
+Claude se troubla.
+
+--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une
+pommade; est-ce une eau?
+
+Elle lui flaira les cheveux et le visage.
+
+--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mangé des
+bonbons?
+
+--Non.
+
+--Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a pas de mal à manger
+des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des
+petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?
+
+Claude hésita; enfin elle se décida:
+
+--C'est de la cire.
+
+--Quelle cire?
+
+--De la cire à cacheter les lettres.
+
+--Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!
+
+--C'est très bon; ça fait une pâte.
+
+--Une mauvaise pâte.
+
+--Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.
+
+--Où as-tu eu de la cire?
+
+--J'en ai pris chez lady Cappadoce.
+
+--Comment t'est venue cette idée?
+
+--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau
+de cire dans ma bouche sans penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai
+continué; j'aime mieux ça que les meilleurs bonbons.
+
+--Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la cire à cacheter n'est
+pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?
+
+--Oh!
+
+--Tu me feras plaisir.
+
+Claude la regarda un moment profondément dans les yeux:
+
+--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.
+
+--Grand plaisir.
+
+--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.
+
+Ghislaine, en redescendant au château, se trouva troublée et émue.
+
+Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec Claude et pût
+l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir
+à craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui était permis d'en
+montrer.
+
+Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!
+
+N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour
+être aimée! N'était-ce pas ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait,
+enfant, quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite aussi
+souffrait de cette solitude et, détournant les yeux d'un présent triste,
+les fixait sur l'avenir, que son imagination lui représentait tout plein
+de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces rêveries,
+ces regards jetés en avant; et par là elle trouvait entre sa fille et
+elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.
+
+Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle demandé ce
+qu'elle serait: fille de sa mère? fille de son père? Et la question
+était assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes,
+regards, attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère,
+nature, tout lui avait été matière à observation. Claude était une vraie
+brune avec les cheveux ondulés, mais cela ne tranchait rien, car si
+elle-même l'était, lui aussi avait les cheveux noirs frisés.
+
+Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire
+ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression du visage,
+généralement mélancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie,
+pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait
+été potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la maigreur et à
+la sécheresse de son père.
+
+Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si particulière et ce
+désir de mariage étaient quelque chose de caractéristique qui pouvait
+faire pencher la balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à
+cacheter n'était pas venue la relever. Assurément, ce n'était pas
+un fait insignifiant que cette perversion de goût. Jamais, dans son
+enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries,
+tandis que chez lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle
+maintenant dont le souvenir précisément lui était resté, parce qu'elles
+étaient aussi étonnantes que cette passion pour la cire à cacheter.
+
+De là son trouble et son émoi: justement parce que Claude tenait de son
+père par plus d'un côté, il aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une
+sollicitude de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait
+la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais chemin, en la
+mettant dans le bon, elle suivrait celui-là.
+
+Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme en même temps qu'assez
+douce pour cette tâche; et elle ne pouvait pas se montrer mère pour
+Claude.
+
+De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant si jusqu'à ce
+jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.
+
+Certes il était impossible que les conditions d'habitation pussent être
+meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde,
+vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa façade de pierres
+et de briques, bien exposée à la lisière du parc et de la plaine,
+abritée l'hiver, ombragée l'été, entourée de communs qui abritaient deux
+vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de
+légumes; et, puisque les médecins voulaient qu'elle vécut en paysanne,
+nulle part elle n'eût été mieux que là.
+
+De même il était impossible qu'elle eût un meilleur père nourricier
+et une meilleure mère que les Dagomer, qui étaient de braves gens,
+honnêtes, réguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne
+faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais enfants.
+
+Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était celle-là même qui
+l'avait élevée, un peu sèche il est vrai, rigide, austère, cependant
+pleine des plus hautes qualités.
+
+Mais était-ce assez!
+
+Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude qu'on n'a pas toujours
+un père et une mère, l'enfant lui avait répondu d'un mot qui ravivait
+tous ses doutes: «Vous avez connu les vôtres.»
+
+Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et de cette mère aimés
+et respectés avait eu sur sa destinée, tandis que Claude seule, depuis
+sa naissance, ne subissait que celle de la nature?
+
+
+
+IV
+
+Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de Dagomer pour voir
+Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne
+fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop répétées,
+deviendraient inexplicables; elle devait être prudente, elle voulait
+l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une
+raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle
+s'était donnée et manquât à sa promesse.
+
+Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide
+coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait qu'un mot avec Claude;
+peut-être même ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.
+
+Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller à la
+maison du garde, de même elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil
+et du seul mot. Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et
+le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours elle avait des
+questions à adresser à Claude, des recommandations à lui faire.
+
+Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady Cappadoce à l'heure
+des leçons, sous prétexte de savoir comment elle travaillait, mais elle
+avait dû y renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner
+qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on n'allait pas au delà de
+cet étonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce
+qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en était
+autrement.
+
+La première fois, la gouvernante avait été flattée que l'ancienne élève
+voulût assister à la leçon de la nouvelle, et elle avait donné à cette
+leçon une importance considérable--elle avait pionné. Mais à la seconde
+elle avait été surprise. A la troisième, son esprit curieux avait
+travaillé la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui
+la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer
+aux investigations de cette curiosité qui enregistrait les remarques les
+plus insignifiantes avec une implacable mémoire.
+
+D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours où le
+comte allait à Paris sans elle, il en résultait que celui qui le premier
+aurait pu s'en étonner et s'en plaindre devait les ignorer.
+
+Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tôt qu'elle ne
+l'attendait, et ne la trouvant pas au château, en amoureux pressé et non
+en mari jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre au plus
+vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'était la vérité,
+le domestique qu'il interrogeait avait répondu que madame la comtesse
+était sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde
+principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait
+aussi souvent parlé de ces visites: «C'est ce que madame la comtesse m'a
+dit hier en venant voir la petite.»
+
+«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne pensât qu'à cela; et
+comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en
+étonnait point, pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit
+rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.
+
+Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait pas le premier, et
+un jour enfin il s'était décidé:
+
+--Vous venez de chez Dagomer?
+
+--Oui.
+
+--Comment va Claude?
+
+--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.
+
+--Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de couvent.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Pourquoi l'y mettre?
+
+--C'est la volonté du conseil de famille.
+
+--Êtes-vous pressée de rentrer?
+
+--Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui
+semblait être le prélude d'une explication.
+
+--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus
+long; le temps est doux.
+
+En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil qui
+s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumière dorée;
+déjà une fraîcheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la
+chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules troublaient le silence
+du parc.
+
+Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine se demandant, le coeur
+serré, quelle allait être cette explication qui, assurément porterait
+sur Claude, s'efforçant de ne trahir son émotion ni par un mot qui lui
+échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posée
+sur le bras de son mari.
+
+--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.
+
+Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les choses banales
+de la vie ordinaire, leur habitude était d'employer le «vous»; au
+contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui était tendresse,
+ils se tutoyaient.
+
+--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.
+
+--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraître,
+plus profonde.
+
+Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer
+son regard et les tenant fixés sur sa main qu'elle sentait frémir.
+
+Cependant il fallait répondre:
+
+--Il est vrai, dit-elle.
+
+--Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras
+point que tu ne t'en caches pas?
+
+Elle ne répondit pas, incapable de trouver un mot.
+
+--Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion dont tu n'es pas
+maîtresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donné
+l'éveil. Je me suis demandé ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.
+
+Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait défaillir.
+
+--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au
+sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon
+observation ne me conduisait qu'à des contradictions; c'est le testament
+de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.
+
+C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; les paroles
+étaient terribles, le ton était affectueux et tendre comme à
+l'ordinaire.
+
+Il continua:
+
+--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de
+suite franchement, cela eût tranché la situation. Je ne l'ai pas fait,
+retenu par un sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore
+envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.
+
+Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son
+mari, lui avouer la vérité? Elle s'arrêta un moment, les jambes cassées
+par l'angoisse.
+
+Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans l'allée où, sur la
+mousse veloutée, elle traînait les pieds sans avoir la force de les
+lever.
+
+--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave,
+mais....
+
+Elle trébucha.
+
+--Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes pas à tes pieds;
+vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta
+tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment.
+Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul fait de
+l'institution de Claude comme légataire universelle, M. de Chambrais
+l'avait reconnue pour sa fille.
+
+--Ah!
+
+--....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher les sentiments
+affectueux qu'elle t'inspire.
+
+Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement s'échappa de ses
+lèvres contractées.
+
+--Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi là-dessus, le jour même de
+l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le
+répète, par un sentiment de respect pour la mémoire de ton oncle; mais
+aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, n'est plus de mise, et
+ce n'est pas porter atteinte à cette mémoire que d'accepter une parenté
+connue de tout le monde... à un certain point de vue c'est le contraire
+plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?
+
+--Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.
+
+--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament
+pour t'attacher à l'enfant, il est certain que la parenté n'a pas été
+tout d'abord la cause exclusivement déterminante de ton affection; si
+tu as été à elle inconsciemment pour ainsi dire, ça été parce que nous
+n'avons pas d'enfants; ton affection a été celle d'une maternité qui n'a
+pas d'aliment. Est-ce vrai?
+
+--Peut-être; je ne sais.
+
+--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu
+sur un même objet, il y ramène tout; il est donc tout naturel que tu te
+sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite,
+avant même de soupçonner que c'était à la fille de ton oncle que tu
+t'attachais, à ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation
+change.
+
+Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la plaça en face de lui,
+de manière à plonger dans ses yeux:
+
+--Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une voix vibrante de passion,
+toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que
+j'adore, que je vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur,
+toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passé, tu
+n'admettras jamais la pensée, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse
+se cacher un reproche détourné, ou même une plainte. Si le chagrin de
+notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende
+responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre
+moi-même, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme.
+N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou
+tout au moins d'en tromper l'impatience?
+
+Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait
+pas.
+
+--Tu ne vois pas comment?
+
+--Non.
+
+--En prenant Claude.
+
+Elle poussa un cri.
+
+--N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite est ta cousine
+et par la mort de son père tu te trouves sa seule parente, sa mère en
+quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort
+de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, mais poussée par une force à
+laquelle tu voulais en vain résister, tu as été cette mère pour elle. En
+réalité, ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si tu faisais
+mal et te le reprochais; mais enfin il en a été ainsi: une vraie mère
+n'aurait pas été meilleure, plus affectueuse, plus prévenante, plus
+dévouée que tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en eussent
+d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée m'est venue que tu sois
+cette mère, franchement; pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec
+nous.
+
+--Tu veux!
+
+--Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers temps, je l'ai
+étudiée: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour être
+heureuse il ne lui manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons la
+faire heureuse.
+
+Le saisissement avait été si profond que Ghislaine resta quelque temps
+sans trouver un mot: sa fille lui était rendue; aux yeux de tous, elle
+devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles,
+les caresses les plus tendres lui étaient permises; plus de sourdine à
+la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'élever, la former.
+Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnée quel bonheur!
+
+Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute
+palpitante elle le serra dans une vive étreinte:
+
+--Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le tien!
+
+Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit un long baiser.
+
+Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas que mère, elle
+était femme aussi; ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle devait
+penser, c'était encore et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait
+et qu'elle aimait.
+
+Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit;
+pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer?
+Était-ce loyal?
+
+Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser
+le bonheur de ce mari?
+
+Son angoisse l'étouffait.
+
+Cependant il fallait répondre:
+
+--Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Personne ne doit être entre nous; notre enfant à nous, si nous en
+avons un, oui; un autre, jamais.
+
+--Je croyais aller au-devant de ton désir.
+
+--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément touchée; mais
+c'est à moi d'être sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la
+surveillerai de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: toi, tu
+ne dois pas être son père.
+
+
+
+V
+
+Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontré Soupert,
+ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages
+environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin,
+attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient échangé une
+parole.
+
+Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses
+grandes manières d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'était tout.
+
+Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde n'avait jamais fait
+arrêter sa voiture quand elle l'avait rencontré seul sur la route,
+et dans son salut se montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à
+distance s'il avait eu la pensée de s'imposer.
+
+Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il se l'était demandé,
+ne pouvant pas deviner le sentiment de gêne et même de honte qu'il
+inspirait à son ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse
+à cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir à cette
+ancienne élève, dont il parlait toujours avec plaisir.
+
+--Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, quand elle était
+princesse de Chambrais, et vraiment elle était douée pour la musique.
+Quand ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer par un garçon
+qui était bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.
+
+Et quand il se trouvait avec des gens en état de s'intéresser à
+l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force détails sur
+le portrait du grand seigneur russe:
+
+--Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste de talent s'il
+avait vécu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garçon est
+mort en Amérique où il avait été donner des concerts; depuis dix ans,
+personne n'a entendu parler de lui.
+
+Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. Quel
+contraste réconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce
+garçon! Né chétif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la
+force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une
+journée de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garçon,
+que la nature semblait avoir créé pour vivre cent ans, avait été se
+faire tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà où se
+montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art
+pour but; Nicétas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la
+perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus
+parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait
+dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la
+caisse était vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne
+occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette philosophie, il
+l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci n'avait pas profité de cette
+leçon, et il était mort; c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais
+regretté personne, donnait parfois un souvenir attristé à ce garçon.
+
+--Pauvre Nicétas!
+
+Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à manger devant un
+grog à l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant à petits coups, le soleil
+qui se couchait derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre
+ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre
+s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. C'était celle d'un homme de
+grande taille au visage brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille,
+la physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé et plus encore
+désordonné: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunâtre, cravate en
+foulard bleu, chapeau-melon.
+
+--Bonsoir, maëstro.
+
+Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, où il acceptait
+toutes les familiarités pour ne pas boire seul, mais chez lui il se
+souvenait de ce qu'il avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette
+façon de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un qu'il ne
+connaissait pas, le fâcha:
+
+--Bonsoir, dit-il sèchement.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Je vous connais donc?
+
+--Un peu.
+
+--Alors pardonnez-moi.
+
+Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert vint à la fenêtre.
+
+Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en
+évoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigué et cette physionomie dure
+ne lui disaient rien.
+
+--Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.
+
+--Ici.
+
+De nouveau il l'examina.
+
+--Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières changent, la
+voix est plus fidèle.
+
+--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de
+trouver.
+
+--Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que
+les yeux.
+
+--Il faut le croire.
+
+--Le bambino!
+
+--Lui-même.
+
+--Tu n'es donc pas mort?
+
+--Vous voyez.
+
+--Au moins tu as diablement changé.
+
+--Il paraît.
+
+--Allons, allons, enjambe la fenêtre.
+
+En même temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.
+
+--Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, mon cher garçon, et
+de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.
+
+--Mais non.
+
+--Prends une chaise, tu vas boire un grog.
+
+Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas lui arrêta la main:
+
+--Pas d'eau, je vous prie.
+
+Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, il l'examina de
+nouveau:
+
+--Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en mettant ses deux coudes
+sur la table. A une certaine soirée qui remonte loin, une douzaine
+d'années au moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à cette
+fenêtre; il était plus tard seulement, mais la saison était la même,
+le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marché dans la nuit
+puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te décider à
+boire ton grog. T'en souviens-tu?
+
+--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre
+verre: «Voilà le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire,
+illusion et folie!»
+
+--Et la vie t'a montré que j'avais raison?
+
+--Que trop.
+
+--Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que
+tu es quitté la France?
+
+--Pas précisément, mais vous savez que je n'ai pas été voué au rose à ma
+naissance.
+
+Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un
+trait.
+
+--Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?
+
+--Quelques jours.
+
+--C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de suite.
+
+--Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce pays auprès de qui j'aie
+trouvé de la sympathie, le seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien
+attendre en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce rapport, ma
+première pensée a été pour vous.
+
+Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins flatté de ce
+souvenir.
+
+--Et le violon? demanda-t-il:
+
+--Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.
+
+--Avec ton talent!
+
+--Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et une duperie. On croit
+au talent à quinze ans, à celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit
+celui qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce qui m'est
+arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'était duperie de
+travailler soi-même au lieu de faire travailler les autres, et j'ai
+vendu mon violon tout simplement à un plus naïf que moi.
+
+--Les journaux parlaient de tes succès là-bas.
+
+--Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire
+était mauvaise.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaillé aux mines
+et j'ai gagné une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai
+fait de la culture et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration pour
+les Chinois vivants et de réexportation pour les Chinois morts. J'ai été
+officier au service du Pérou. En Colombie, je me suis un peu marié, mais
+si peu que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la
+Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur de théâtre, et ç'a été mon beau
+temps: ayant des comédiens, des musiciens à diriger, je leur ai fait
+payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai été journaliste
+à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, maître-d'hôtel à San-Francisco,
+photographe au Canada; et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez
+pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la
+destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit.
+Paris est un bon terrain pour la lutte.
+
+--Et que veux-tu faire?
+
+--Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins de me donner des
+aptitudes diverses en me débarrassant d'un tas de préjugés gênants.
+
+--Et le levier?
+
+--Il est là.
+
+Disant cela, il se frappa le front.
+
+--Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert en mettant la main
+sur sa poche.
+
+--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais
+que la fortune et moi nous sommes brouillés depuis pas mal de temps.
+Pourtant, le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, viens la
+chercher; s'il y en a une à la maison, elle sera pour toi.
+
+Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boîte en bois blanc
+dans laquelle sonnèrent trois ou quatre pièces de cinq francs; depuis
+quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et
+c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.
+
+--Partageons, dit-il.
+
+Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pièces de
+monnaie: Nicétas prit douze francs.
+
+--Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.
+
+--Quand tu voudras, quand tu pourras.
+
+Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.
+
+--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée dont nous évoquions le
+souvenir tout à l'heure, nous avons discuté la question de savoir si
+tu avais bien ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de Chambrais à
+t'épouser!
+
+--Mal, aussi bêtement que possible.
+
+--Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet effet alors: tu lui
+avais fait une déclaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait
+flanqué à la porte?
+
+--Précisément.
+
+--Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte d'Unières; ils
+s'adorent.
+
+--J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, précisément, il y a
+dix ans, où je rédigeais un journal français à Baton-Rouge. Qu'est-ce
+que c'est que ce comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbécile?
+C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs
+orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon,
+généreux, digne de sa femme.
+
+--Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il me semble; la
+générosité des riches me fait rire.
+
+--Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.
+
+--Il a fait de mauvaises spéculations?
+
+--M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais,
+l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a
+laissé toute sa fortune à un enfant naturel, une petite fille dont la
+naissance est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....
+
+--Quel âge a-t-elle?
+
+--Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je te disais que du vivant
+de M. de Chambrais elle était élevée chez un garde du château; et depuis
+la mort du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. Par là, tu
+peux voir que les d'Unières sont bien les braves gens dont je parlais,
+puisqu'ils n'en veulent point à cette petite qui leur enlève une belle
+fortune.
+
+
+
+VI
+
+La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi
+plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à
+manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze
+années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette
+nuit-là, elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après
+un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et
+retourner à Paris.
+
+Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot de Parisiens
+débarquant en habits de fête, qui lui rappela que c'était dimanche.
+Qu'irait-il faire à Paris, ou rien de particulier ne l'appelait
+d'ailleurs, quand tout le monde venait à la campagne: errer par les rues
+désertes dans ce costume de besoigneux n'était pas pour lui plaire;
+pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les
+douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés aux
+quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été rejoindre; après une
+promenade de quelques heures il pourrait se payer un dîner champêtre et
+le soir reprendre le train pour Paris.
+
+Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là qu'ailleurs et même
+mieux, il aurait plaisir à revoir ces bois où tant de fois il s'était
+promené en rêvant à Ghislaine.
+
+Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient sous une
+légère brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le
+pressait.
+
+C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, passionnément
+aimée; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune
+n'avait ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait retrouvé
+cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait été son beau temps dans
+sa vie tourmentée, le seul qui lut eût laissé des souvenirs heureux,
+auxquels il eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé
+l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans le présent.
+
+Quel fou, quel naïf il avait été!
+
+Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi ne l'avait-elle
+pas aimé! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repoussé, et voilà où
+il en était arrivé. Découragé, il avait abandonné le métier qu'il
+avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard,
+misérable jouet de sa destinée, solitaire, sans soutien, sans but, sans
+autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.
+
+La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile qu'il lui
+fallait, ce d'Unières.
+
+Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet
+imbécile et de lui rire au nez.
+
+--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore.
+Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chassé et pourtant je suis
+toujours entre elle et toi.
+
+Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voilà qui eût
+été vraiment drôle.
+
+Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à coup, et se frappa
+le front.
+
+Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il pas bizarre
+qu'après son aventure elle eût voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se
+sauve pas quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant des
+mois.
+
+L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence
+et où le comte l'avait cachée.
+
+Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette
+idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté;
+se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable
+de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer
+et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour
+secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de
+partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais,
+depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui
+avait raconté devait le faire réfléchir.
+
+Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait
+chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa
+nièce s'en fâchât?
+
+Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de
+cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si
+Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.
+
+N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins
+curieuse?
+
+--Hé, hé!
+
+Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le
+sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres;
+l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient
+abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions.
+
+Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de
+l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces,
+la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour
+sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation
+embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte.
+
+Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet
+enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au
+château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir
+près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer
+son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet
+d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir.
+
+La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier
+abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions
+plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le
+comte pouvait tout aussi bien être le père.
+
+Avant de rien décider, le mieux était donc de voir et de se renseigner,
+c'est-à-dire de faire une enquête à Chambrais même.
+
+Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant
+Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.
+
+Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en était le père,
+lui; et c'était une situation que celle de père d'une héritière pour un
+homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait
+été bien avisé de revenir en France, et comme il le disait à Soupert,
+Paris était un bon terrain pour la lutte.
+
+Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches:
+sans doute, c'étaient les vêpres. Au temps où il était le professeur de
+Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en épousant un des chefs
+du parti catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques
+religieuses, il y avait donc chance de la trouver à l'église; si en ce
+moment elle habitait Chambrais.
+
+Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: de loin on
+entendait les ronflements de l'ophicléide et les notes claires des voix
+enfantines. Bâtie au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres
+meulières, comme dans la plupart des villages environnants, l'église
+de Chambrais est des plus simple, au moins à l'extérieur, ce genre de
+matériaux ne comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la piété
+des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures,
+de tableaux, de statues qui lui donnent un caractère particulier
+qu'accentue encore la chapelle funéraire de la famille, prise dans le
+collatéral de gauche et fermée par une magnifique grille en fer forgé
+du quinzième siècle, achetée en Flandre et offerte par le père de
+Ghislaine.
+
+Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après l'avoir longtemps
+et minutieusement cherchée dans l'église, Nicétas aperçut madame
+d'Unières, ayant près d'elle un homme de tournure élégante qui ne
+pouvait être que son mari.
+
+Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura quelques mots qui le
+firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les
+entendirent:
+
+--Dommage.
+
+Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration la retrouvant
+telle qu'il l'avait aimée; il semblait que l'âge pour elle n'eût pas
+marché, et qu'elle fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit
+ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur profonde, et sa
+bonne grâce, sa simplicité de tenue étaient toujours les mêmes.
+
+Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; qu'après douze
+ans d'absence personne ne voulait le reconnaître!
+
+Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était pas arrêté, il
+devait être prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur
+le parvis en attendant la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on
+commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de façon à ce qu'elle dût
+passer devant lui.
+
+En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son mari,
+s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait près d'elle, tout en
+répondant d'une inclinaison de tête et d'un sourire affable aux saluts
+qu'on lui adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée
+dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au
+moins qu'elle ne le remarqua pas.
+
+Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières qui, en apercevant
+cet inconnu, tourna la tête vers lui; quand leurs yeux se croisèrent,
+Nicétas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le mot
+qu'il avait déjà dit plusieurs fois.
+
+--Imbécile.
+
+Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les manières, cet
+imbécile n'était pas le premier venu.
+
+Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître dans la rue
+qui conduit au château.
+
+Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, sa fille
+avait-elle passé devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues,
+comment l'eût-il devinée? C'était son enquête qui devait la lui faire
+connaître.
+
+Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer en
+interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il
+rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de
+ne rien apprendre, en même temps que ce serait le meilleur aussi de se
+trahir.
+
+--De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui
+était-il? Que voulait-il?
+
+Ces manières primitives n'étaient point de son âge; l'épreuve qu'il
+avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naïves et plus
+sûres.
+
+Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant chaud, il
+entrait quelquefois pour se rafraîchir dans un cabaret situé à une
+petite distance du château et portant précisément pour enseigne: «Au
+Château»; il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce serait
+bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec
+un paysan ou un domestique.
+
+A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement les valets
+d'écurie, les garçons jardiniers qui, n'étant point nourris au château,
+prenaient là leurs repas; il devait en être toujours ainsi.
+
+De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret était toujours plein;
+il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne
+trouvait pas un bavard qui voulût parler. Il est vrai que pour parler,
+il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait
+toute la journée, toute la soirée à lui.
+
+Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise des
+tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres
+on abattait des cartes grasses. A coté des paysans aux mains calleuses
+et encroûtées, au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques
+du château, valets d'écurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on
+reconnaissait tout de suite à leur menton bleu et à leurs belles
+manières.
+
+Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.
+
+
+
+VII
+
+Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent d'écouter; et
+sans en avoir l'air, tout en buvant à petits coups son absinthe, il se
+mit à étudier les gens du château qui l'entouraient, cherchant celui
+qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner
+utilement.
+
+Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, mais bientôt on
+avait paru ne plus faire attention à lui, ce qui lui permit de se livrer
+à son examen.
+
+Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces
+domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient être tous plus
+décoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui était borgne, un
+autre boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que c'était
+une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, et il conclut que le
+d'Unières était un avare qui ne dédaignait aucune économie, même celles
+qui conduisent au ridicule, car sûrement il ne payait pas ces pauvres
+diables aussi cher que de beaux gars dont on achète la prestance autant
+que les services.
+
+En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant ce choix à
+l'économie. Chez le comte d'Unières, les pauvres diables étaient payés
+aussi bien que partout, seulement ils n'étaient point repoussés pour
+leur infirmité comme ils le sont généralement, et s'il n'y avait pas
+de maison où cochers, valets de pied, maîtres d'hôtel fussent plus
+décoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
+étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les
+avait faits.
+
+Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin
+quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les
+ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils
+se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux
+cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de
+rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites,
+sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se
+rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de
+l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non
+d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.
+
+Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un
+garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent
+timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur
+l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court
+à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus
+ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas
+d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main.
+
+--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
+
+--Bonjour, la compagnie.
+
+Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées,
+devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets.
+
+Dagomer porta la main à sa casquette:
+
+--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+--Volontiers.
+
+Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un
+tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
+
+--Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.
+
+--Mais non.
+
+--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.
+
+--Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, à l'air ouvert et bon
+enfant, mais rude en même temps et surtout résolu.
+
+--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgré votre
+main coupée vous ne manquez pas un lapin?
+
+--Généralement celui qui déboule est boulé, mais dire que je n'en ai
+jamais manqué, ce qui s'appelle un seul, ça ne serai pas vrai.
+
+--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous êtes fait arranger
+comme ça, dit un paysan à l'air grincheux et qui avait probablement des
+raisons personnelles pour en vouloir au garde.
+
+--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le
+premier, ça n'est pas étonnant, mais malgré ma main gauche cassée, j'en
+ai tout de même démoli un de la main droite; c'est dommage que celui-là
+ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup était bon.
+
+Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement à sucrer le café
+qu'on venait de lui servir; c'était le dimanche seulement qu'il entrait
+au cabaret, et ce jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il
+s'offrait une tasse de café.
+
+--C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda Nicétas.
+
+--Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. Vous connaissez
+Crèvecoeur?
+
+--Non.
+
+--Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.
+
+Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le casa dans sa
+mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être était-ce là que l'enfant
+avait vécu avant de venir à Chambrais!
+
+Cependant Dagomer battait son café à petits coups de cuillère, et le
+dégustait béatement sans plus faire attention à Nicétas que s'il avait
+eu en face de lui une figure de cire.
+
+Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite
+qui, pour Nicétas, n'avaient pas d'intérêt: de temps en temps un mot sur
+les biens de la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie sur
+les femmes de service du château, et c'était tout.
+
+Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans doute, ces domestiques
+n'allaient pas rester là jusqu'au soir.
+
+--Puisque le hasard nous place à la même table, dit-il en s'adressant à
+Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de
+vous adresser une question?
+
+--A votre service.
+
+--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le château?
+
+--Pour sûr.
+
+--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?
+
+--Oui.
+
+--Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à mardi.
+
+--Dame!
+
+En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer se ravisa; et
+appelant:
+
+--Monsieur Auguste.
+
+Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire protecteur:
+
+--Monsieur Dagomer.
+
+--Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il désigna
+Nicétas,--voudrait visiter le château et il demande s'il faudra qu'il
+reste jusqu'à mardi.
+
+M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que
+produisait son costume sur ce personnage important, habitué à juger les
+gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques
+paroles habiles:
+
+--Je suis chargé par un journal américain dont je suis correspondant,
+dit-il, de lui envoyer la description du château de Chambrais, et je
+serais très gêné de différer ma visite jusqu'à mardi.
+
+--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, évidemment
+parce qu'il admettait qu'un journaliste américain pouvait être négligé
+dans sa tenue.
+
+--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda
+Nicétas.
+
+--Avec plaisir.
+
+Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le le cabaretier. M.
+Auguste désirait un apéritif, Dagomer un «autre café»; quand ils furent
+servis, l'entretien reprit:
+
+--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M.
+le comte ne va pas demain à la Chambre et si madame la comtesse ne
+l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire,
+je vous ferai visiter le château: venez à une heure, j'aurai fini de
+déjeuner.
+
+Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements sur le château,
+sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'étendue du
+parc, puis il passa aux maîtres.
+
+--Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a épousé la princesse de
+Chambrais?
+
+--Dix ans.
+
+--Combien d'enfants?
+
+Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet pour prendre des
+notes.
+
+--Ils n'ont pas d'enfants.
+
+--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.
+
+--Ils n'en ont jamais eu.
+
+--S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a
+pas un oncle?
+
+--Il est mort.
+
+--Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa nièce, c'est sa nièce
+qui a hérité de lui?
+
+--Pas précisément.
+
+--Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, on est très curieux
+de ces détails, et rien de ce qui touche le comte d'Unières, le grand
+orateur, n'est indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le
+comte de Chambrais.
+
+--Non.
+
+--Alors l'oncle avait des enfants?
+
+--Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour laquelle il avait
+de l'affection.
+
+--Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune fille comme vous
+dites.
+
+--Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.
+
+--Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, interrompit
+Dagomer, en donnant un coup de coude à M. Auguste.
+
+Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au château, et le
+garde, le fusil à l'épaule, le suivit.
+
+Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer d'autres interrogations;
+alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait
+à Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire
+causer l'aubergiste.
+
+Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les rues du village et
+devant le château. Puis il dîna longuement à côté des palefreniers, dont
+les conversations, qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent
+rien d'intéressant: la qualité des voitures du comte, les mérites de ses
+chevaux lui étant tout à fait indifférents.
+
+Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put échanger quelques
+paroles avec l'aubergiste, jusqu'à ce moment trop occupé pour bavarder.
+
+--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée M. Auguste.
+
+--Quelle histoire?
+
+--Celle de l'enfant du comte de Chambrais.
+
+--La petite Claude?
+
+--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unières
+ne soit pas fâchée d'être privée d'un héritage sur lequel elle devait
+compter?
+
+--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fâchera pour des affaires
+d'argent, le monde sera changé.
+
+--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...
+
+--Comment si c'est sa fille!
+
+--Reconnue?
+
+--Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de naissance.
+
+--Mais on a toujours un acte de naissance.
+
+--Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de la succession
+puisqu'il a fallu un acte de notoriété et que MM. Vaubourdin et Meunier
+ont été témoins.
+
+--Et à combien se monte cette fortune? demanda Nicétas qui n'eut pas la
+patience de filer cette question.
+
+--Soixante mille francs de rente.
+
+Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là était encore
+assez beau pour l'empêcher de dormir quand il fut au lit.
+
+--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mangé la plus
+grosse part de son héritage? Comment? Avec qui?
+
+Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse quand une autre
+plus urgente et plus brûlante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait
+à son attention.
+
+Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle
+n'était pas née en France, ou qu'on avait caché l'accouchement de la
+mère.
+
+Et alors il était non moins évident que cette mère était Ghislaine,
+emmenée par son oncle dans quelque pays perdu, où elle avait passé le
+temps de sa grossesse et où elle était accouchée.
+
+C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément il avait cédé à
+une bonne inspiration en venant à Chambrais.
+
+--Soixante mille francs de rente!
+
+
+
+VIII
+
+Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essayé de
+parler de Claude, il voulut risquer une tentative auprès de celui-ci,
+et le lendemain dans la matinée il se dirigea vers le pavillon du garde
+qu'il connaissait bien pour être plus d'une fois, au temps de ses
+leçons, sorti par cette porte.
+
+D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui était sa fille.
+A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc
+faire l'expérience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï
+son père, ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait
+intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se présentait; au
+milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il la sienne?
+
+Son intention n'était pas d'entrer simplement chez le garde et de
+commencer un interrogatoire en règle, car ce serait, semblait-il, le
+plus sûr moyen pour se faire mettre à la porte: il procéderait avec
+moins de naïveté.
+
+En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs,
+longe les murs du parc, et en dix minutes il était arrivé en vue du
+pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.
+
+Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se
+composait de trois garçons et de quatre filles, sans compter Claude,
+ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au
+milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et comme il avait
+appris aussi que Claude travaillait dans l'après-midi chez lady
+Cappadoce, il était à peu près certain de la trouver chez le garde ou
+aux alentours.
+
+Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut personne et n'entendit
+aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenêtres étaient
+ouvertes, les habitants sûrement n'étaient pas loin: sur le seuil, deux
+bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des
+poules allaient de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.
+
+Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il
+s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit à dessiner
+le pavillon. Sans être en état de faire un vrai dessin, il pouvait
+cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa
+présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps que cela lui
+permettait aussi de rester là autant qu'il voudrait: il verrait venir.
+
+Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un bâtiment
+attenant au pavillon; elle portait sur son épaule une charge de linge
+mouillé qu'elle étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six
+et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment madame Dagomer et ses
+filles; elles ne parurent pas faire attention à lui; leur travail
+achevé, elles rentrèrent dans le bâtiment.
+
+Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une
+prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixés sur le pavillon, il
+entendit un bruit de pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il
+vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tête:
+elle était vêtue d'une robe d'indienne toute mouillée par le bas, et
+chaussée de sabots; bien qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point
+qu'une fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la comtesse
+d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.
+
+Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à terre, et s'arrêtant,
+elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils
+engageaient une conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque
+chose.
+
+--Bonjour, mademoiselle.
+
+--Bonjour, monsieur.
+
+Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait
+en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes
+auparavant, ni à leur mère.
+
+Elles étaient blondasses, elle était brune; elles étaient épaisses, elle
+était svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux
+profonds et ses cheveux noirs ondulés,--les cheveux de Ghislaine.
+
+Allons, décidément, la voix du sang était muette en lui: à la vue de
+cette fillette dont il était le père, son coeur n'avait pas du tout
+bondi.
+
+Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.
+
+--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?
+
+--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.
+
+Il était fixé.
+
+--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompé, vous êtes
+mademoiselle Claude.
+
+--Vous me connaissez?
+
+--J'ai entendu parler de vous.
+
+Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise mine eût entendu
+parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce
+costume:
+
+--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes lapins, dit-elle; pour
+aller arracher des coquelicots dans les blés je n'allais pas m'habiller.
+
+--Assurément.
+
+Elle se pencha au-dessus du carnet:
+
+--C'est notre maison que vous faites là?
+
+--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!
+
+--Oui et non.
+
+--Vous dessinez?
+
+--Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.
+
+--Vous allez au couvent l'année prochaine?
+
+--J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder
+parce que j'étais malade; il est venu un médecin de Paris qui a dit que
+je devais vivre en paysanne.
+
+--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?
+
+--Elle est bonne pour tout le monde.
+
+--Je veux dire elle vous aime?
+
+--Mais oui.
+
+--Elle s'occupe de vous?
+
+--Certainement.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Tous les jours quand elle est à Chambrais.
+
+--Vous allez au château?
+
+--Non, c'est elle qui vient.
+
+Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua
+une question plus décisive:
+
+--Elle est votre parente, n'est-ce pas?
+
+Claude fixa sur lui ses yeux profonds:
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?
+
+--Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, d'être de la
+famille de la comtesse d'Unières.
+
+Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette de cet âge, mais
+qui, dans sa pensée, avait pour but certainement de couper court à ces
+questions:
+
+--Je n'ai pas de parents.
+
+--Qui vous a dit cela?
+
+--Je le sais bien.
+
+--Si vous vous trompiez?
+
+--On me l'a dit.
+
+--Si l'on vous avait trompée?
+
+Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui contractait son visage:
+
+--Vous connaissez mes parents?
+
+--Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui vous aimerait, près de
+qui vous pourriez vivre?
+
+--Et une mère?
+
+--Une mère aussi.
+
+--Qui m'embrasserait?
+
+--Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.
+
+--Où sont mes parents?
+
+Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.
+
+--Je ne peux vous le dire... en ce moment.
+
+--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?
+
+--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre père.
+
+--Vous croyez! Vous ne savez donc pas?
+
+--Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la preuve que vous êtes
+bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore
+tout à fait. Vous savez que votre naissance est entourée de mystère?
+
+--C'est vrai.
+
+--Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.
+
+--Comment?
+
+--En me disant tout ce que vous savez vous-même.
+
+--Je ne sais rien.
+
+--Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû remarquer dans votre
+enfance, depuis que vous êtes en âge de voir et de comprendre, des
+choses qui ont dû vous frapper.
+
+--Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'étais
+pas sa fille, car je croyais que je l'étais, moi, vous comprenez?
+
+--Elle vous a parlé de vos parents?
+
+--C'est moi qui lui en ai parlé.
+
+--Elle vous a dit?
+
+--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car
+c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je
+ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un
+père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a été aussi bon pour moi qu'un
+vrai père, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me
+regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais déplu, comme s'il
+me détestait. Mais j'étais bête de croire ça puisqu'il m'a donné sa
+fortune; et quand on donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.
+
+--Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, madame Dagomer?
+
+--Jamais.
+
+--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous
+embrassant, vous aurait donné la pensée qu'elle pourrait être votre
+mère?
+
+--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse
+d'Unières qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui
+quelquefois me caresse, m'embrasse.
+
+--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unières?
+
+--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît pas.
+
+--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?
+
+--Il est aussi très bon pour moi.
+
+--Est-ce qu'il vous embrasse?
+
+--Non, mais il me parle très doucement.
+
+--Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un autre pays que
+Chambrais?
+
+--Non.
+
+--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres
+personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unières vous
+témoigner de l'intérêt?
+
+--Non, pas d'autres.
+
+Tout cela était clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette
+petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais
+s'était fait le père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa
+fille.
+
+C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne
+qu'il adopterait: mariée à un homme qu'elle aimait, disait-on, elle
+était l'esclave de son amour maternel.
+
+Il eût voulu la questionner encore, mais il était dangereux de prolonger
+cet entretien qui n'avait que trop duré; il ne fallait point qu'on
+remarquât ce tête-à-tête.
+
+--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis
+quelques minutes, il est certain que vous êtes une jeune fille capable
+de réflexion et de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et
+pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un
+hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amené devant cette maison.
+Mais, pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme je l'espère,
+il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons
+été vus, vous regardiez mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?
+
+Elle inclina la tête.
+
+--Je vais continuer mes démarches et bientôt, je vous le promets, nous
+nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sûre que je travaille
+pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez
+davantage.
+
+A ce moment un chien courant parut dans le chemin.
+
+--Papa Dagomer, dit-elle.
+
+--Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner
+autour de mon dessin.
+
+C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant
+Claude auprès de celui qui l'avait questionné la veille, il fit un geste
+de mécontentement.
+
+--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous permettez que je fasse le
+portrait de votre joli pavillon?
+
+--La rue est à tout le monde, répondit Dagomer d'un ton bourru.
+
+Puis, s'adressant à Claude:
+
+--Rentre donc à la maison; mouillée comme tu l'es, tu vas gagner froid.
+
+Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie;
+instantanément il dépassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il
+tira sur la pie qui passait en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba
+les ailes étendues.
+
+--Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.
+
+--Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-là; quand elles
+ont leurs petits, elles dépeuplent tous les nids.
+
+
+
+IX
+
+Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas
+visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les
+choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
+appris.
+
+Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses
+recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à
+Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi
+avoir la chance de tomber dans la bonne piste.
+
+Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour
+payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les
+actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et
+il n'en avait pas.
+
+C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France,
+comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien
+savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à
+l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à
+grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que
+lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher
+dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas
+en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
+nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire
+d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans
+une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il
+acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui
+avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure
+et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il
+fût <<petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à
+Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne
+pouvait pas donner son adresse!
+
+--Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit.
+
+Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait
+faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix
+ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en
+rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa:
+
+--Moi aussi j'ai une affaire.
+
+--Un mariage?
+
+--Mieux que ça: un entant.
+
+--Déjà!
+
+Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se
+précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent
+plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il
+leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa
+réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai,
+ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par
+prudence.
+
+L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de
+onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant
+dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment
+ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un
+camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il
+était temps vraiment que la roue tournât.
+
+--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.
+
+--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de
+l'enfant.
+
+--Tu la veux, n'est-ce pas?
+
+--Parbleu!
+
+--La mère a épousé un homme puissant!
+
+--Très puissant, disposant d'une influence énorme.
+
+--Riche?
+
+--Très riche.
+
+--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me
+semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui
+de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
+deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui
+je le crois, se chargeraient de l'affaire.
+
+--Il faudrait partager avec elles, bien entendu.
+
+--Dame!
+
+--Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme.
+
+--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du
+tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que
+t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en
+bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque
+les premiers fonds pour entrer en campagne.
+
+--Il le faut, mais comment?
+
+--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire
+appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages,
+et qui est très fort.
+
+--Il ne t'a pas marié.
+
+--Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences
+pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de
+Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,--comment
+dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent
+point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui
+ont une tare, Caffié appelle ça une _paille_, des comédiennes en peine
+de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou
+qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par
+eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille
+un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée
+qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un
+prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui
+offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà
+l'homme, le veux-tu?
+
+Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là qu'un autre,
+c'était déjà beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences,
+il saurait bien défendre ses intérêts.
+
+Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de Caffié qui habitait rue
+Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfumé où
+l'odeur des moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle des
+paperasses.
+
+En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan se retira,
+laissant Nicétas en tête à tête avec le vieil agent d'affaires.
+
+--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille
+voûtée pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne
+paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.
+
+--Non, c'est pour un enfant naturel.
+
+--Que vous voudriez légitimer?
+
+--Que je voudrais reconnaître.
+
+--On peut toujours reconnaître un enfant naturel.
+
+Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses
+conseils peuvent être utiles pour un acte aussi simple.
+
+Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en homme qui n'avait pas
+besoin qu'on la lui fît; ne savait-il pas par lui même, puisque c'était
+son cas, qu'on peut reconnaître et même légitimer un enfant dont on
+n'est pas le père?
+
+--Voici mon histoire.
+
+--C'est le mieux.
+
+Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, surtout en
+ce qui se rapportait à la fortune léguée à l'enfant; pour que l'homme
+d'affaires n'eût pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
+mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea la réalité,
+elle devint la femme d'un commerçant.
+
+Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffié le força
+à préciser plusieurs points qu'il aurait préféré laisser dans une
+obscurité protectrice.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié quand Nicétas fut arrivé au
+bout de son récit.
+
+--Reconnaître ma fille.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment pourquoi? mais parce que je suis son père.
+
+--Dans quel but tenez-vous à être son père?
+
+--Mais....
+
+--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous
+voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous êtes à confesse; si
+vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que vous
+tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été léguée?
+
+--A l'enfant et au revenu.
+
+--L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant mieux que la mère,
+ne l'ayant pas reconnu elle-même, n'a pas la parole devant la justice
+pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez
+même indiquer la mère dans un but de recherche de maternité, si vous
+trouvez un notaire qui consente à insérer cette indication, car un
+officier de l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette
+indication de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet
+contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans
+que je précise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce
+pas?
+
+--Parfaitement.
+
+--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? Cela est
+certain. Le tuteur de l'enfant aura même de fortes raisons à vous
+opposer, car vous ne savez même pas où est né cet enfant que vous
+réclamez, vous n'avez même pas son acte de naissance.
+
+--Parce qu'on m'a caché cette naissance.
+
+--Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, pour
+vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra
+manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra être un
+malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la
+fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. Vous le croyez, mais vous
+n'en êtes pas sûr. Il se peut très bien que, par une sage précaution,
+un âge ait été fixé par le testateur où elle aura la jouissance de
+ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre
+reconnaissance soit admise, résulte-t-il de tout cela que vous allez, en
+qualité de père, jouir vous-même de ce revenu et administrer la fortune
+de votre fille?
+
+--Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?
+
+--Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est autre chose, et il
+faut distinguer. Il n'est pas tuteur légal, celui-là, et pour qu'il
+ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
+conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de
+famille composé de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient
+très probablement le juge de paix eu égard à votre situation, vous
+conférerait la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela vous donne
+l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois
+vous dire que là-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
+grand nombre refusent même au père naturel la jouissance de ce revenu.
+
+A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas s'allongeait.
+
+--Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son enfant n'a donc
+aucuns droits sur lui?
+
+--Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, c'est-à-dire
+que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus,
+il a le droit de rechercher la maternité au nom de son enfant, et si la
+mère est dans une situation où cette recherche doit la déshonorer, si
+elle est riche, il y a là matière à organiser un chantage _au salé_....
+
+--_Au salé?_
+
+--C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie un enfant. Ce
+chantage peut être très fructueux, et même beaucoup plus que ne le
+seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant.
+Voilà pourquoi, en commençant, je vous demandais de dire ce que vous
+vouliez.
+
+Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux
+bonhomme le troublait, il voyait trop loin.
+
+Cependant, il fallait répondre.
+
+--Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés que vous me
+montrez me rendent très perplexe. Je réfléchirai.
+
+--Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous
+réfléchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien,
+écoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates que celles
+qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un
+bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il
+vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait
+obtenir, que de n'avoir rien du tout.
+
+--Et vos conditions?
+
+--Nous partagerions.
+
+--Je réfléchirai.
+
+--Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard ironique sur la
+tenue de son futur client.
+
+
+
+X
+
+Partager!
+
+Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.
+
+La situation telle que Caffié venait de la présenter n'était pas du tout
+celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait
+que ce qu'il en avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les
+pères et mères jouissaient des revenus des héritages que faisaient leurs
+enfants et il savait même que cela s'appelait l'usufruit légal, ce qui
+dit tout,--établi par la loi; de même il avait vu aussi que les pères
+avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle légale, établie
+par la loi.
+
+Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'était pas un homme
+à qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable à
+admettre qu'il eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions plus
+délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas
+de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler»; c'était
+peut-être vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se
+cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon
+guide, et pour cela il exagérait à l'avance les difficultés et les
+dangers du chemin.
+
+Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait adressé à un avocat
+pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et
+aussi les pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la loi
+elle-même. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliothèque
+était devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner
+un Code.
+
+C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne
+l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'à
+chercher au mot «Enfant naturel», il trouverait là sûrement les
+indications qui lui étaient nécessaires.
+
+Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant naturel», il
+était bien question de la présentation des enfants à l'officier de
+l'état-civil, des enfants trouvés, des enfants de troupe, mais c'était
+tout.
+
+Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher dans cet énorme
+volume? Il réfléchit un moment en feuilletant cette table. Que
+voulait-il? Reconnaître sa fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait
+peut-être sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334.» Il
+était sauvé.
+
+Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, rédigées en un
+style simple qui semble la clarté même, ne livrent pas leur secret à une
+première lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent
+vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il
+faut préalablement savoir pour s'y reconnaître.
+
+Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants
+naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins
+il la comprit.
+
+Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il
+demanda qu'on lui indiquât les meilleurs livres de droit qui traitaient
+la question des enfants naturels.
+
+--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier,
+Aubry et Rau? répondit le conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune
+demande du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....
+
+--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.
+
+--Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur qui était
+vaudevilliste.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Vous étudiez peut-être pour le devenir?
+
+--Pas précisément.
+
+--Je vais vous faire donner Demolombe.
+
+Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il n'en disait pas
+assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; sèche la loi;
+diffus, confus le commentaire.
+
+Ce n'était pas sa première exaspération contre cette loi barbare qui
+l'avait fait le misérable qu'il était, elle l'avait écrasé de tout son
+poids, paralysé, anéanti; les autres en avaient tiré contre lui tout le
+parti qu'ils voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait en
+tirer parti contre les autres, elle restait muette.
+
+Il en était encore à compulser son traité de la _Paternité et de
+la filiation_, quand la Bibliothèque ferma, et il se trouvait plus
+embarrassé, plus perplexe qu'en entrant.
+
+Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait un fait certain,
+résultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant
+dont on recherchait la maternité, on devait prouver qu'il était
+identiquement le même que celui dont la mère était accouchée, et qu'on
+n'était reçu à faire cette preuve par témoins que lorsqu'on avait déjà
+un commencement de preuve par écrit.
+
+N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux comte de Chambrais,
+d'enlever sa nièce dans un pays étranger où il était presque impossible
+de la suivre?
+
+S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle était accouchée, il
+semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher;
+il irait donc à Crèvecoeur, si faibles que lui parussent les chances
+d'obtenir un résultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui
+permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait à pied; la forêt de
+Crécy dans la Brie, cela ne devait pas être très loin de Paris.
+
+Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il
+revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et à une
+boutique de ce quai, il avait vu des cartes étalées, qu'il s'était
+plus d'une fois amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un
+bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il y aurait une carte
+en montre sur laquelle il pourrait tracer son itinéraire.
+
+Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.
+
+Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut pas favorable; à la
+vérité, une grande carte de France était accrochée à la devanture de la
+boutique, mais si haut qu'il lui était impossible de lire le nom des
+pays au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.
+
+Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le magasin il demanda,
+comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'état-major qui
+comprenaient la Brie, et les étalant les unes à côté des autres, sur une
+table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir de Paris;
+puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer
+dans ses poches, il remercia et sortit.
+
+Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du Trône, traversait le
+bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et
+il arrivait à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en
+tout, cinquante kilomètres environ.
+
+Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru
+de plus longues sans chemins tracés quand il était officier au Pérou, ou
+gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de
+bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du courage aux jambes;
+ce n'était point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne
+et de Paris qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres à
+faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la belle étoile.
+
+Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les hauteurs de
+Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au
+Château-d'Eau, une lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard
+Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et sur le cours de
+Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue
+file, s'en allaient à la halle, laissant derrière elles une bonne odeur
+de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de
+la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un petit bois, il déjeuna en
+regardant le panorama de Paris, qui, au delà de la verdure du bois de
+Vincennes, se perdait dans la brume et la fumée.
+
+--Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en
+tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.
+
+Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas régulier,
+il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir,
+il arrivait à la Houssaye, et peu de temps après il apercevait un tout
+petit village qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: c'était
+Crèvecoeur.
+
+Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une poignée d'herbe,
+il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une
+épaisse couche de poussière blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le
+prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de Paris; de la station
+voisine, c'était admissible, mais de Paris il n'eût trouvé crédit nulle
+part.
+
+Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon
+espoir; il n'était pas possible que dans un pays composé seulement de
+quelques maisons, où tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût
+pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais
+encore de ce qui les touchait.
+
+En route, il avait bâti son plan, qui était très simple: il recherchait
+des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer
+dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros
+héritage, et l'on paierait une forte prime à celui qui procurerait ces
+renseignements... aussitôt qu'ils auraient été reconnus bons.
+
+Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, un vieil
+instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitté Crèvecoeur, devait se
+rappeler Dagomer.
+
+--S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le rappelait. Un brave
+garçon. Peut-être un peu dur aux braconniers, mais il était payé pour
+ça; et puis les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables non
+plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se rappeler un nourrisson
+qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'était impossible, par cette raison
+que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.
+
+--Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une petite fille âgée
+maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitté Crèvecoeur
+depuis dix ans, à l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un
+an.
+
+Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne
+pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient
+jamais eu: tout Crèvecoeur le dirait comme lui.
+
+Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui était venu plus d'une
+fois à l'esprit, sans qu'il voulût l'accepter: née à l'étranger, Claude
+avait été ramenée en France au moment même où Dagomer était venu habiter
+Chambrais, et personne, à l'exception de Ghislaine, ne devait connaître
+le lieu de naissance de l'enfant.
+
+La déception fut rude; mais il n'était point dans son caractère de
+s'abandonner; il fallait réfléchir. En venant, il avait vu une prairie
+où l'on mettait du foin en meules; il serait bien là pour passer la
+nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient
+quitté les champs.
+
+Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au
+soleil levant, il reprit le chemin de Paris.
+
+Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: puisqu'il ne
+lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subît: tant pis pour
+Ghislaine s'il le lui faisait au _salé_, comme disait Caffié.
+
+Il était las en montant à dix heures du soir les six étages de son ami
+d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il
+avait préparée:
+
+«Madame,
+
+«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la vôtre,
+installée chez un garde, au lieu d'occuper auprès de sa mère, la place
+à laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolérer cela et mon devoir est de
+prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, à trois heures, aux
+abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous était impossible de vous y
+trouver, je me présenterais au château.
+
+«NICÉTAS»
+
+Il redescendit l'escalier dont les marches étaient terriblement dures
+pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boîte d'un débit de tabac.
+
+
+FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait passé une partie
+de la matinée au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait
+définitivement fixé le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus
+librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.
+
+N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à l'avance n'était-elle
+pas certaine que, quoi qu'elle fît, il ne s'en inquiéterait pas?
+
+Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour l'aller voir, et
+franchement elle disait: «Je vais près de Claude»; arrivée chez le
+garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraître son affection, et
+franchement aussi elle embrassait sa fille.
+
+Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles étaient
+assises, en tête à tête, à l'abri de la curiosité des enfants Dagomer ou
+des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.
+
+Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais
+simplement sur ceux où, pouvant forcer par d'adroites questions
+sa réserve toujours un peu craintive, elle l'amenait à se livrer.
+N'était-ce pas cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était
+cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, et qu'une
+observation constante dans les choses importantes comme dans les riens,
+dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne
+pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie nature.
+
+Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui l'inquiétait: par
+où tenait-elle de son père, par où s'en éloignait-elle?
+
+Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec
+un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui
+passait par la tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
+Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle
+arrangeait, par des exemples la conduisait où elle voulait qu'elle
+allât.
+
+Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire que Claude
+en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilité de lady
+Cappadoce, veillait à ne pas donner à son ancienne gouvernante des
+sujets d'inquiétude.
+
+--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait
+Claude.
+
+--Lady Cappadoce est une maîtresse.
+
+--Et vous?
+
+--Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.
+
+Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot qui lui montait du
+coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que,
+par une imprudence, par un entraînement, elle permît à Claude de le
+prononcer elle-même, sinon en ce moment, au moins plus tard.
+
+On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence
+et de recueillement où elles restaient les yeux dans les yeux; alors
+Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait
+doucement.
+
+C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa lettre, et il avait
+calculé qu'à l'heure où Ghislaine la recevrait, M. d'Unières devrait
+être à la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublée, et
+pour le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une
+trop vive émotion devant son mari.
+
+Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la Chambre, le comte
+était resté au château pour préparer un discours important qu'il devait
+prononcer le lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans
+la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme toujours lorsqu'il
+travaillait. N'était-elle pas son inspiration et sa conscience? Il
+trouvait plus vite lorsqu'elle était là. Et il n'était sûr d'un effet ou
+d'un argument que lorsqu'après discussion elle l'avait approuvé.
+
+Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans
+une corbeille ce qui était pour le comte, et sur un plateau les lettres
+à l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le
+comte, qui était devant une grande table couverte de volumes du _Journal
+officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise à
+un petit bureau dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle
+lisait, et commença à ouvrir les lettres.
+
+Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles contenaient, et
+justement même par ce qu'elle savait qu'elles étaient des demandes de
+secours, il fallait qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans
+retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient
+lieu.
+
+Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en avait lu plusieurs,
+lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.
+
+«Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vôtre....»
+
+Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant ses yeux, son
+coeur s'était arrêté.
+
+Heureusement la lettre était posée sur le bureau sans quoi elle
+serait tombée, ou elle aurait été secouée de telle sorte dans sa main
+tremblante que l'attention du comte eût été provoquée.
+
+Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premières
+années; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de
+confiance; si elle devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer
+qu'il ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées sans qu'il
+reparût, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'écoulassent
+encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont
+il ne connaissait même pas l'existence?
+
+Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tête basse, à la
+dérobée, rapidement elle jeta un coup d'oeil du côté de son mari:
+absorbé dans son travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa
+table, il continuait à prendre des notes; sa plume en écrivant craquait
+avec un bruit régulier.
+
+Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. Quelle contenance
+tenir? Que faire? Elle ne savait. Et même elle était incapable de se
+poser une question raisonnable.
+
+La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osât même la faire
+disparaître, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait
+se lever, venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et
+machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette
+feuille de papier, où le mot «votre fille» flamboyait, croyait-elle,
+se détachant en caractères d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils
+n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses
+lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité elles étaient les
+unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame
+aussi bien que pour monsieur.
+
+Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, que la première
+chose à faire était de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les
+circonstances ordinaires, rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un
+tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser
+dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement
+du papier allait crier sa honte.
+
+Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.
+
+Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que son mari se
+tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'était point levé et
+ne paraissait pas disposé à quitter son travail:
+
+--Te rappelles-tu la date de mon discours à propos de l'ordre du jour
+Bunou-Bunou.
+
+L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eût
+donné la date de jour, de mois, d'année. Mais en ce moment, comment
+réfléchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait répondre
+sans que sa voix trahit son bouleversement.
+
+--A peu près trois ans, il me semble.
+
+--Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire si ferme peut-elle
+se tromper de tant d'années?
+
+--Sans doute, je fais une confusion.
+
+--Ne cherche pas, je vais vérifier.
+
+Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine qui servait d'annexe
+à la bibliothèque.
+
+Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis
+vivement elle la mit dans sa poche.
+
+Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à elle.
+
+--Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près que moi de la
+vérité; il y a quatre ans.
+
+Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'étonna pas
+qu'elle ne répondît point, et tranquillement il retourna à son travail.
+Il fallait qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était pour
+le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.
+
+S'attendant depuis son mariage à le voir surgir d'un moment à l'autre,
+elle avait bien des fois examiné la question de sa défense, et elle
+s'était toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme
+dont son oncle lui avait parlé avant de mourir.
+
+Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre
+sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle
+qu'elle fût, elle devait être efficace puisque son oncle lui avait
+recommandé d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
+réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que tout de suite
+elle allât à Paris.
+
+Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle restât auprès de son mari
+quand il travaillait, elle n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et
+son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même de sa fille
+qui se trouvaient en jeu?
+
+--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait
+d'affermir, je partirai pour Paris.
+
+Il fut stupéfait:
+
+--Comme ça, tout de suite?
+
+Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne lui en demandât pas,
+et que pour la première fois elle ne fût pas franche.
+
+--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution
+immédiate.
+
+--Tu seras longtemps?
+
+--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.
+
+Il sonna et commanda d'atteler.
+
+--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ça ne va pas
+aller, et je suis sûr que demain à la Chambre tu sentiras toi-même que
+ton aide m'a manqué.
+
+Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière fermée, il
+recommanda au cocher de marcher rondement.
+
+A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient devant les
+panonceaux de M. Le Genest de la Crochardière, et Ghislaine entrait dans
+l'étude. C'était la première fois qu'elle venait chez son notaire, car
+quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature au bas d'actes
+notariés, on était toujours venu les lui faire signer à l'hôtel de la
+rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pièce où sur des
+tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs,
+elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces yeux qui s'étaient
+levés sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui
+dirigeait cette étude, accourut avec les démonstrations de la plus
+respectueuse politesse:
+
+--Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, sans doute, je vais
+m'informer s'il peut recevoir.
+
+Le notaire lui-même apporta la réponse en venant au-devant de sa cliente
+qu'il fit entrer dans son cabinet.
+
+La demande que Ghislaine avait à présenter était bien simple, cependant
+ce fut avec un extrême embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis
+longtemps le vieux notaire était habitué à ne pas laisser deviner qu'il
+remarquait la gêne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitôt
+qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse
+qu'il ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée par M. de
+Chambrais, il la remit à Ghislaine.
+
+Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer l'enveloppe et lire
+cette pièce, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberté: il
+parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'écoutât.
+
+--Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt que vous inspire
+cette chère enfant et toute la tendresse que vous lui témoignez. Dans
+son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mère, me disait M.
+le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.
+
+Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en
+gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.
+
+Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa
+voiture.
+
+
+
+II
+
+Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put
+déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.
+
+Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut
+par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par
+son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle
+est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais
+il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable.
+
+«CHAMBRAIS.»
+
+Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop
+d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces
+plaintes et ces cris de révolte!
+
+Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si
+c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait,
+et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix
+heurtée.
+
+Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la
+dernière ligne, elle chercha si c'était tout.
+
+Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation
+au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente;
+mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne
+l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il
+ne le fût jamais.
+
+A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le
+voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait.
+Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.
+
+En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour
+changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec
+la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté:
+inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme
+qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que
+serait ce lendemain?
+
+Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception,
+elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet
+écrasement, il lui viendrait sans doute une idée.
+
+Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle!
+Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait
+paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la
+surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture
+l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme
+elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider,
+l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle,
+entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.
+
+C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait
+contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette
+lettre.
+
+Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte;
+et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne
+seraient-ils pas atteints?
+
+A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par
+elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que
+n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
+répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait
+alors suspendue sur sa tête.
+
+Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble
+et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la
+possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la
+verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire
+fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au
+lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à
+qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il
+voulait. Après, elle aviserait.
+
+La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était
+un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une
+combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y
+arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres
+sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux,
+sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si
+personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne
+viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il
+voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne
+s'exposerait à ce danger; ce serait folie.
+
+Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château,
+malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule
+et sans secours.
+
+Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela.
+
+Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se
+défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution.
+
+Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail,
+et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.
+
+Tendrement il l'embrassa.
+
+Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop
+profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette
+étreinte qu'elle était troublée.
+
+--Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.
+
+--Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi.
+
+--J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras
+contente.
+
+Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait
+le lendemain à la séance de la Chambre.
+
+--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?
+
+--Certainement.
+
+Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son
+petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table.
+Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:
+
+--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en
+s'arrêtant.
+
+--Je ne trouve pas cela du tout.
+
+--Tu as l'air de ne pas me suivre.
+
+--Mon air te trompe.
+
+Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à
+certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait
+sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite
+il s'apercevait de ce désaccord.
+
+Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible
+coeur qu'elle était?
+
+--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.
+
+--Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en
+prie.
+
+--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette
+idée?
+
+Il reprit.
+
+Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux.
+
+De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle
+murmurait:
+
+--Bien, très bien.
+
+--N'est-ce pas?
+
+Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours,
+il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le
+mouvement oratoire.
+
+A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier
+sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de
+son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté.
+
+Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait
+toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux,
+et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché
+sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et
+se mettant à sourire:
+
+--Mais c'est une vraie répétition, dit-il.
+
+Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:
+
+--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses
+bras.
+
+--Alors c'est bien?
+
+--C'est superbe.
+
+--Vraiment?
+
+--Vas-tu douter de moi, maintenant?
+
+--Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras
+demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me
+semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, je ne
+pouvais pas te consulter et ne savais que penser.
+
+Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour
+ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte
+trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans
+s'inquiéter, sans se peiner?
+
+Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au
+dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts,
+une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
+qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se
+trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle
+avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de
+tendresse sincère.
+
+Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si
+bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme.
+
+Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur
+qu'elle se tourmentât.
+
+Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication;
+elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris
+l'avait-il fatiguée.
+
+Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser
+deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement.
+
+La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans
+bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle
+dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et
+respirait d'une façon irrégulière.
+
+Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas
+s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien;
+peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps
+orageux.
+
+Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le
+connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre
+qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps
+orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à
+Paris serait pénible dans la chaleur du midi.
+
+Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et
+ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait.
+
+--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.
+
+--Toutes celles que tu voudras.
+
+--Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la
+Chambre.
+
+--Je te le promets.
+
+--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour.
+
+--Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?
+
+--Y penses tu?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Et ton discours?
+
+--Un discours a-t-il jamais changé un vote?
+
+--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est
+perdu si l'honneur est sauf.
+
+Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne
+l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte,
+lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture.
+
+--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.
+
+--Aussitôt, aussi vite que possible.
+
+
+
+III
+
+Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes après
+l'heure qu'il avait fixée, il pouvait arriver au château vers quatre
+heures; c'était donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il
+venait.
+
+Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'espérance
+dans cette pensée que, par cela seul qu'elle n'avait pas été à son
+rendez-vous, il renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que
+cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction l'aurait fait
+réfléchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait
+à Paris.
+
+Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré tout il venait,
+et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre
+se trouvait en communication directe avec le vestibule où se tenait
+toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne
+pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais en l'élevant il y
+avait certitude qu'elle serait entendue.
+
+Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, mais ses efforts
+pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun résultat, elle ne
+savait pas même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes
+noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.
+
+Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la demie; incapable
+de rester en place, elle se levait à chaque instant pour aller à une
+fenêtre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du
+concierge.
+
+Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lèvres
+lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur sonna.
+
+Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, et sans se
+montrer, derrière un rideau, elle regarda: dans la façon dont il se
+présenterait, elle verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue,
+ce qu'elle avait à craindre ou à espérer.
+
+Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: l'homme qui
+traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, était bien
+de grande taille, mais il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de
+corps, les cheveux étaient courts, les joues et le menton rasés; enfin
+le vêtement usé, composé d'un pantalon noir, d'un veston jaunâtre et
+d'un chapeau melon, annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait
+demander un secours.
+
+Cependant le pauvre diable était arrivé au perron et, à la porte du
+vestibule, il avait trouvé Auguste de service ce jour-là.
+
+--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste
+américain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas été à
+Paris, je ne peux pas vous montrer le château.
+
+--Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.
+
+Et sans paraître le moins du monde embarrassé, Nicétas lui tendit un
+petit billet qu'il venait d'écrire à l'auberge du Château.
+
+--Mais je ne sais...
+
+--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.
+
+Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture que celle de la
+demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il écrivait au lieu de venir,
+c'est qu'il n'osait pas se présenter; et à la pensée de ne pas le
+voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable était un
+commissionnaire.
+
+Elle avait ouvert le billet.
+
+«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer votre porte; donnez donc
+l'ordre que je sois admis près de vous.
+
+«NICÉTAS.»
+
+C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; lui, ce pauvre
+diable; arrivé à ce point de misère et de cynisme, de quoi ne serait-il
+pas capable!
+
+Cependant, le plateau à la main, le valet attendait devant elle, la
+regardant à la dérobée, en se demandant quelle pouvait être la cause de
+ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé que le
+calme et la sérénité.
+
+Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:
+
+--Faites entrer, dit-elle.
+
+Et pendant le court espace de temps que le valet mettait à traverser les
+deux salons, elle tâcha de se donner une contenance.
+
+Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:
+
+--Vous ne quitterez pas le vestibule.
+
+Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais
+elle n'était pas en situation de s'arrêter devant une considération
+de ce genre: avant tout elle devait assurer sa sécurité; comment se
+défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?
+
+Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons pour venir jusqu'à
+elle.
+
+Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien changé, vieilli,
+ravagé!
+
+Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:
+
+--Que voulez-vous monsieur?
+
+--Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.
+
+--C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que vous parlez?
+
+--Précisément.
+
+Il prit une chaise et s'assit:
+
+--D'elle-même.
+
+--Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver que cet enfant est
+votre fille?
+
+--Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; mais un mot suffit;
+c'est vous-même qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la
+vôtre.
+
+--Moi!
+
+--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait
+prendre toutes sortes de précautions qu'on croyait habiles pour échapper
+à cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce
+que si cette enfant ne vous était rien et ne m'était rien vous m'auriez
+reçu après la lettre que je vous ai écrite et aussi après ce qui s'est
+passé entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
+les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgré vous en
+rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui
+emportait tout: répulsion, mépris, horreur, haine; et cette raison se
+trouve dans l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez peur
+pour elle; vous voulez la défendre.
+
+Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant
+devant lui, il eut lieu d'être satisfait: elle était atterrée.
+
+Il continua:
+
+--L'ordre de m'introduire près de vous était un aveu; et si j'avais eu
+besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu
+réunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en
+avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pièces nécessaires pour
+affirmer mes droits sur ma fille.
+
+--Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se défendre.
+
+--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère que nous n'en
+viendrons pas à cette extrémité. En effet, je n'ai qu'un but: assurer
+l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous
+associer à moi.
+
+--Cet avenir a été assuré
+
+--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je
+l'avoue, surpris que vous considériez l'avenir d'un enfant assuré par la
+donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la
+vie d'un enfant...
+
+Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.
+
+--... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui dirigent cette
+éducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le
+milieu dans lequel l'enfant est élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle
+cette éducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
+Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le garde, ayant
+pour camarades, pour frères et soeurs des enfants grossiers, de vrais
+paysans...
+
+--Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin qui a ordonné qu'elle
+vive en paysanne.
+
+--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de
+garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une
+fille de onze ans, la feriez-vous élever par un garde, sous prétexte que
+les médecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh
+bien! pour n'être pas née de votre mariage, Claude n'en est pas moins
+votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le
+rappeler. Pour mon malheur, je sais par expérience ce que c'est que
+d'être élevé dans une maison étrangère; je ne veux pas que ma fille
+souffre ce qu'a souffert son père, et que l'absence d'une direction
+affectueuse, ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de
+moi.
+
+Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que ce langage fût
+sincère; c'était lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignité, de
+fierté! Où voulait-il en venir? Qui se cachait derrière cet étalage de
+tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas?
+Son premier mouvement avait été de répondre lorsqu'il avait invoqué
+l'affection maternelle; mais n'était-ce pas là un piège dans lequel elle
+ne devait pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur lesquels il
+s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre d'ailleurs?
+
+--Enfin, que demandez-vous? dit-elle.
+
+--C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera prés de vous, dans
+votre maison, la place à laquelle elle a droit par sa naissance, ou je
+la prends près de moi.
+
+--Vous la prenez!
+
+Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité de son émoi;
+elle voulut l'atténuer en l'expliquant:
+
+--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui
+vous n'avez jamais rien été?
+
+--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.
+
+--C'est impossible.
+
+--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances
+juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et même très
+facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle était votre
+intention, il faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à
+m'opposer, avec indication du père et de la mère; et je ne crois pas que
+ce soit votre cas; les précautions que vous avez prises pour cacher la
+naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
+vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je me reconnais
+battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?
+
+Il attendit un moment, et comme elle ne répondait pas, il poursuivit:
+
+--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je
+l'espère, heureuse par les soins et la tendresse de sa mère. Près de
+moi, elle n'est associée qu'à une vie de travail et de lutte, mais
+elle est aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas d'autre
+affection; sous une tendre direction son coeur se forme en même temps
+que son esprit; et comme elle est la légataire de M. de Chambrais, elle
+ne souffre pas de ma pauvreté.
+
+A ce mot elle l'interrompit:
+
+--Vous avez été mal renseigné.
+
+--Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?
+
+--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de prévoyance dont je n'ai
+compris toute la sagesse qu'à l'instant même, a mis une condition à son
+legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité ou à
+son mariage.
+
+Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris puisque c'était la
+réalisation de ce que Caffié avait prévu; décidément il était le malin
+qu'il avait dit, le vieux crocodile.
+
+--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son
+père comme son père travaillera pour elle; à deux on est fort; je l'ai
+entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse
+extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente
+musicienne. Dans cinq ans elle sera en état de donner des leçons, et
+par conséquent de seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
+d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais pas à un
+sentiment d'affection paternelle et à la voix du devoir, j'aurais tout
+intérêt à prendre Claude avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à
+seize ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, elle jouira
+de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste Providence qui n'ont
+cessé de me poursuivre me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.
+
+--Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec horreur.
+
+--Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir leurs enfants pour en
+hériter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du
+sort, je ne suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est que
+je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il y aurait pour moi à
+reconnaître Claude, avantages moraux aussi bien que matériels,--si
+vous vous engagez à la prendre près de vous dans cette maison, et à la
+traiter comme votre fille.
+
+--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariée.
+
+--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose à son mari; je
+serais vraiment surpris si vous me disiez que le vôtre n'appartient pas
+à la catégorie de ceux qui acceptent tout.
+
+Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; c'était
+assez pour le succès de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que
+l'affaiblir s'il le répétait ou le laissait discuter; au point où les
+choses en étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.
+
+--Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même heure, d'ici vous
+aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous
+pourrez alors me faire part de la résolution à laquelle vous vous
+arrêtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au château, je
+remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tête-à-tête.
+
+Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.
+
+--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'à vous, ce
+serait une réponse négative à mon désir de vous voir prendre Claude;
+alors je la reconnaîtrais.
+
+
+
+IV
+
+Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé
+de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention;
+c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la
+reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il
+n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais
+réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de
+Chambrais.
+
+Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel
+dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin
+d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il
+ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à
+exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait:
+
+--Prenez l'enfant ou je la reconnais.
+
+Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude
+sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre
+objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.
+
+Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur
+serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans
+qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
+semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre:
+c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée.
+
+Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que
+serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger
+n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour
+aviser, pour chercher.
+
+Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour
+l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner.
+
+--Comment avait-il parlé?
+
+Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop
+manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il
+serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle
+manifesta le désir de l'accompagner.
+
+--Te sens-tu en état de venir demain à Paris?
+
+--Oh! certainement.
+
+--Alors tu es tout à fait bien?
+
+--Tout à fait.
+
+--Tant pis.
+
+--Comment tant pis?
+
+Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:
+
+--Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon
+discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un
+indice heureux.
+
+--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.
+
+--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans,
+j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant
+indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes
+caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles,
+signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais
+peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas
+persisté.
+
+--Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain
+à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses
+indispensables. Quand dois-tu parler?
+
+--Si je parle, ce sera au commencement de la séance.
+
+--Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne
+pas te faire attendre pour revenir ici.
+
+Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première partie de la
+séance, puis, quand le comte eut parlé, elle quitta la tribune et revint
+rue Monsieur.
+
+Par son contrat de mariage, il avait été stipulé qu'elle toucherait une
+pension pour ses besoins personnels; mais dans l'étroite intimité où
+elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée:
+tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et
+d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs
+besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dépense, ou,
+s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte après qu'elle était
+faite.
+
+Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu
+importante sans en parler à son mari; aussi n'était-ce point de cette
+façon qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au rachat de
+Claude.
+
+Ce n'était point seulement dans leur château et leur hôtel que les
+princes de Chambrais avaient toujours pieusement conservé ce qu'ils
+avaient reçu de leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en
+avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait
+disparaître dans une pièce reculée, où l'on serrait dans des armoires
+ce qui était par trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en
+débarrassait point: les greniers étaient bondés de meubles rococo, et
+il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au
+style Louis-Philippe.
+
+C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux de prix par la
+valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables:
+jamais elle ne les avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient
+conservés dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas
+ouvert: ils étaient là, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux
+de la famille, et comme il avait une parfaite indifférence pour les
+pierreries, il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas lui
+assurément qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure,
+puisqu'il ne les connaissait même pas.
+
+Obligée de trouver instantanément une forte somme, c'était sur la vente
+de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.
+
+C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer dans
+un magasin, elle, la comtesse d'Unières, pour vendre des pierres
+précieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le
+choix des moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le seul
+qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la honte et par la peur
+des commentaires qu'elle allait provoquer.
+
+Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient serrés ces bijoux,
+et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-à-dire ceux qui,
+par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à une
+broche en rubis et en diamants, à un noeud avec deux glands et à un
+bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait
+trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la
+préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fût au-dessous de
+ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.
+
+Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à n'avoir pas à porter
+un trop gros paquet, ce qui eût provoqué l'attention, elle remonta en
+voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
+de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une fois acheté des
+bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir
+convenablement. Sans doute elle eût préféré s'adresser à des marchands
+qui ne l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle aurait dû
+donner son nom pour qu'on la payât, et dans ces conditions mieux valait
+encore avoir affaire à Marche et Chabert, qui avaient une réputation
+d'honnêteté.
+
+Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un commis, qui avait
+reconnu la livrée, se hâta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre
+prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.
+
+Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, et presque
+aussitôt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empressé de
+se mettre à la disposition de sa noble cliente; comme c'était en
+particulier qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer dans son
+cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa
+demande.
+
+Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle désirait
+vendre des pierreries qui ne lui servaient à rien.
+
+Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il était prêt à les
+acheter.
+
+--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont
+d'un autre âge.
+
+--C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.
+
+--Quand on possède des diamants et un collier de perles comme madame la
+comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.
+
+Il était trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la
+comtesse d'Unières ne se résigne à une pareille démarche que sous le
+coup d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain
+temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il à Ghislaine
+de lui verser immédiatement cinquante mille francs; plus tard il
+compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une grosse liasse de
+billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chèque sur la banque.
+
+L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:
+
+--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?
+
+--Je viendrai.
+
+
+
+V
+
+Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite?
+Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire
+des appétits?
+
+C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant à l'égard de l'argent
+dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours été riches, connaissent mal
+sa valeur.
+
+Que représentaient cinquante mille francs pour Nicétas?
+
+Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait quatre cents francs
+par mois pour venir deux jours par semaine à Chambrais, ils eussent été
+certainement une fortune pour lui, le paiement de dix années de travail.
+
+Mais maintenant?
+
+A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la tenue, on
+pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore,
+puisqu'ils le tireraient de la misère.
+
+Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces douze années de misère
+ne lui avaient-elles pas donné d'autres besoins et d'autres exigences?
+
+De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour,
+de même elle ne l'avait pas retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix
+il y avait une dureté, dans son regard une brutalité, et dans toute
+sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'était pas resté l'homme
+d'autrefois.
+
+Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les
+avait-il établies? Car plus elle réfléchissait à leur entrevue, plus
+elle se confirmait dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le
+dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.
+
+Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!
+
+C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, bien faible,
+bien maladroite pour le débattre comme il aurait fallu: pour la première
+fois de sa vie elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et
+tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysée de
+toutes les manières, par son inexpérience, par sa dignité, par sa
+tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son
+mari.
+
+Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus terrible? Elle eût
+voulu n'avoir pas à attendre et que tout de suite ce marché vînt en
+discussion. Mais le lendemain précisément son mari resta à Chambrais, et
+elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son angoisse.
+
+Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait
+pour lire en elle.
+
+--Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.
+
+Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientôt
+la preuve.
+
+--Tu sais que je persiste dans mon idée.
+
+--Quelle idée?
+
+--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. Évidemment, il se
+passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle
+est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
+changement est certain: tu n'es pas dans ton état ordinaire. Alors,
+comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le
+sens que je désire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
+ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton état nerveux est
+significative.
+
+Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller à une
+certaine distance du château, voir des poulains dans une prairie, à
+laquelle on n'accédait que par un mauvais chemin charrois.
+
+Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent Nicétas qui
+flânait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher
+dans une meule foin.
+
+Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son
+attention étant attirée par la fixité des regards que Nicétas attachait
+sur lui.
+
+--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rôde dans
+le pays? demanda-t-il.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+Alors il continua:
+
+--Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; il semble qu'il
+cherche à nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer
+aux écuries, il faudrait que François prît sur lui des renseignements
+sérieux: il a bien vilaine tournure.
+
+Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre près de lui pour
+qu'elle y trouvât une direction affectueuse, dans un milieu digne
+d'elle!
+
+Après un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui
+donna encore plus de force pour la journée du lendemain: à tout prix, il
+fallait sauver Claude de ce misérable,--que le comte ne trouvait même
+pas bon pour ses écuries.
+
+Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, annoncé par le coup
+de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui
+était encore de service ce jour-là.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.
+
+--Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre aujourd'hui à mes
+questions, et je viens chercher ses réponses: nous collaborons: c'est
+beaucoup d'honneur pour moi.
+
+--Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation de visiter le
+château, elle ne pourra pas vous le refuser.
+
+--C'est une idée; mais maintenant le château m'intéresse moins.
+
+Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la même place que la
+première fois.
+
+--Cet empressement à me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et
+j'espère que nous nous entendrons.
+
+--Vous vous trompez.
+
+--Ah!
+
+--Au moins quant à la condition que vous prétendez m'imposer.
+
+--Mais il y a deux conditions que je prétends vous imposer: ou vous
+prenez Claude, ou je la prends moi-même.
+
+--Cela est également impossible.
+
+--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas
+prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empêcher de la prendre, moi;
+ne suis-je pas son père?
+
+--Et qu'en feriez-vous?
+
+--Une honnête fille, une fille tendrement aimée.
+
+--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.
+
+--Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de l'importance de
+celui-ci, qui met tant d'intérêts en jeu, l'avenir de votre fille, votre
+honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
+côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.
+
+--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une héritière
+jouissant dès maintenant de ses revenus, vous pouviez penser à la
+prendre.
+
+--C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité, n'est-ce pas? Dites-le
+donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en
+réalité, rien n'est pour me blesser.
+
+Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas «ne pas se
+gêner» comme il disait, ni pousser les choses aux extrêmes.
+
+--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner
+une existence large, en même temps que vous vous la donniez à vous-même.
+Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous
+puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car
+dans la réalité son conseil de famille la défendrait, et la justice
+ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que
+feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages matériels
+retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour
+vous, non une source de produit.
+
+--Où voulez-vous en venir?
+
+--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages précisément à ne pas
+prendre Claude, à ne pas vous occuper d'elle, à m'abandonner ce soin
+ainsi qu'à son conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa
+santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra une éducation
+convenable, et d'où elle sortira pour se marier.
+
+--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air étonné, et ne vois pas
+où seraient ces avantages.
+
+Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert sous un livre, à portée
+de sa main; elle souleva le livre, et tirant le chèque, elle le lui
+tendit:
+
+--Dans ceci.
+
+Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais dès
+qu'il eut jeté les yeux dessus, son visage se contracta.
+
+--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.
+
+--Vous m'avez offert un marché, je vous en offre un autre.
+
+--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du
+sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du
+sang de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant
+pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de
+faire une enquête dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis
+de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple
+pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?
+
+--On ne vend que ce qu'on possède, et de ces quinze cents mille francs
+vous ne toucherez jamais un centime.
+
+--C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un procès que vous avez
+tout intérêt à ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en
+prie, faites entrer cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait
+imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une
+vraie dérision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?
+
+Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, comme elle l'avait
+pressenti, à renoncer à Claude et à la vendre; la contestation
+maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque dégoût
+qu'elle en eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.
+
+Il examinait le chèque.
+
+--Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, que ce chèque
+dit lui-même que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une
+proposition plus convenable. Pour voir d'où proviennent ces cinquante
+mille francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, vous ne les
+avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas
+empruntés. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate
+simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez
+cherché dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cessé de vous plaire, et
+vous les avez vendus à Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la
+Paix qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: voilà leur nom
+imprimé et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu
+assez.
+
+Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement qu'il avait produit.
+
+--Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et l'autre une égale
+franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases échappatoires pour ne
+pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi
+vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, mais ce qui a dû bien
+vous gêner; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais
+compté sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour élever
+ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que
+l'enfant ne trouverait pas auprès de moi l'existence que je voulais lui
+faire. Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au couvent,
+mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela même à tous les
+droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand
+elle sera majeure, ou sur son héritage si elle venait à mourir; et cette
+renonciation, je l'estime à trois cent mille francs. J'accepte ce chèque
+comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent
+cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.
+
+--Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.
+
+--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit
+jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous
+demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
+cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me créer
+une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le père de votre
+enfant cesse d'être le misérable que vous voyez devant vous? Comme il
+pourrait être dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous
+attendrai où vous voudrez, dans une église, chez votre médecin,
+votre dentiste, votre couturière, tous endroits à souhait pour des
+rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit à trois
+heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des
+pas perdus.
+
+
+
+VI
+
+Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, c'est qu'elle
+n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui elle pût attendre conseils et
+secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne
+trouverait pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à une femme
+qu'il avait affaire, en femme il la traitait.
+
+Vendez ou empruntez.
+
+Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; à qui? De
+gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait
+toujours été pour elle d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il
+lui avait fait signer un acte, il semblait que c'était une faveur
+qu'il lui réclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent
+cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une
+confession; elle serait morte de honte.
+
+D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette confession,
+qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au courant des choses de la loi,
+elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance
+de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément l'objection
+que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procès pour
+lui résister, étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle
+n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un parent ou d'un ami; et
+elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service.
+Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une
+étroite intimité avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a
+peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.
+
+Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de
+nouveau des bijoux.
+
+Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer
+cinquante mille francs, elle s'était imaginée, sans rien préciser
+d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte.
+Certes, elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, qui
+sûrement les avaient estimés à leur prix marchand, mais elle doutait
+de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant très bien que les
+pierreries comme toutes choses subissent des dépréciations. Combien
+tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on
+remarquât leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs
+peut-être. Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, si
+loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui être d'aucune utilité.
+
+A la vérité, son écrin ne se composait pas que de ces respectables
+antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivière, des croissants,
+un diadème, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son
+mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier de perles et les
+diamants de sa mère; mais ceux-là elle ne pouvait pas les vendre; les
+uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les
+employer à la rançon de sa fille; les autres, parce qu'ils étaient des
+souvenirs.
+
+Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une nouvelle vente, c'était
+de ces souvenirs qu'elle devait se séparer; l'hésitation n'était
+possible que pour le choix.
+
+Après avoir balancé le pour et le contre, elle se décida pour le collier
+de perles; avec lui, au moins, elle était certaine d'obtenir la somme
+dont elle avait besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille
+francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et
+Chabert.
+
+En effet, il ne pouvait pas être question de vendre ce fameux collier,
+car si le comte était d'une indifférence complète pour tous les bijoux,
+il ne laisserait pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il
+fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la place des vraies
+et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il resterait désormais enfermé, on
+ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte
+seul. Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus jamais.
+
+Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit chez Marche et Chabert
+qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait à qui
+les commander. Cependant, comme elle avait acheté des parures de jais
+pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne
+se chargeait pas de ce travail, on lui dirait à qui elle pouvait
+s'adresser. Le lendemain même elle s'en alla en voiture de place au
+boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la Chaussée d'Antin,
+elle entra dans un magasin où, à côté du jais et du grenat, se
+trouvaient exposées des pierreries et des perles fausses.
+
+Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle éprouva un moment
+d'hésitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui
+elle était, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait
+pas ne pas s'étonner de sa commande et ne pas chercher à deviner ce qui
+se cachait derrière.
+
+Enfin elle se décida:
+
+--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le
+composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux
+yeux?
+
+--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver à une imitation si
+parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.
+
+Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine une poignée de
+perles:
+
+--Voyez vous-même.
+
+Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux,
+chatoyant, satiné des vraies, mais enfin l'imitation était suffisante
+pour qu'elle s'en contentât.
+
+--Où est le collier? demanda le bijoutier.
+
+--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que
+possible, même nombre, il y en a quatre cents...
+
+Le bijoutier eut un sourire de surprise.
+
+--... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher
+ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boîte.
+
+Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de
+la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se
+laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara que
+la copie serait digne du modèle.
+
+--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez
+pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans
+le monde de madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre collier
+avec pleine sécurité.
+
+--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.
+
+--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen à la portée
+de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses
+n'ayant pas la solidité des vraies.
+
+On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que
+six; le samedi, à trois heures précises, il fallait qu'on le lui livrât.
+
+Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux
+dans son écrin, et dans une boîte les perles vraies. Le bijoutier aurait
+voulu qu'elle admirât longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en
+avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup d'oeil au collier,
+compté les perles vraies et payé sa facture, qu'on avait eu la
+délicatesse de préparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit
+conduire à la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge
+marquait trois heures vingt-huit minutes.
+
+Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. Comme ce n'était pas une
+heure de départ, la salle était presque déserte; seuls quelques paysans
+arrivés longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, leurs paniers
+et leurs paquets devant eux.
+
+Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche machinalement:
+tournée contre la muraille, elle ne cédait point à la tentation de jeter
+çà et là des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.
+
+Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'âpreté lui
+donnerait de l'empressement.
+
+Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle crut voir que de loin
+quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en
+rien, par sa tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et dont
+le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de façon à ce qu'elle ne
+l'oubliât jamais: c'était un gentleman de tournure élégante, la toilette
+soignée: bottines à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et blanc,
+gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains
+gantées de chevreau clair, un jonc à pomme de lapis.
+
+Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut rapproché, le
+doute n'était plus possible: elle ne l'avait pas reconnu déguenillé, et
+maintenant elle ne le reconnaissait pas élégant.
+
+Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:
+
+--Oserai-je vous offrir mon bras?
+
+Elle eut un mouvement de répulsion.
+
+--Marchez près de moi.
+
+Il l'accompagna, le chapeau à la main.
+
+--Je n'ai pas l'argent, dit-elle.
+
+Il mit son chapeau.
+
+--Et alors? dit-il brutalement.
+
+--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier
+pesant plus de six mille grains, qui a été estimé quatre cent mille
+francs; prenez-les et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire;
+vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille
+francs.
+
+--En êtes-vous sûre?
+
+--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.
+
+--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.
+
+--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'à Paris où elles sont
+connues.
+
+--Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre
+mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associés?
+
+Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la prendre:
+
+--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah!
+madame, aimez-la bien.
+
+Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.
+
+
+
+VII
+
+Le calme avait succédé aux angoisses désespérées qui avaient bouleversé
+Ghislaine pendant les quelques jours où elle était restée sous le coup
+des exigences de Nicétas.
+
+Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse sérénité des années
+qui avaient précédé cet orage, mais elle respirait; si tout danger
+n'était pas à jamais écarté, il était au moins ajourné.
+
+Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner à l'étranger
+et y rester? Puisqu'il avait passé onze ans sans revenir à Paris,
+c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans
+intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre les perles du
+collier à Paris; et si tout d'abord il y avait là une raison de
+prudence, il y en avait une aussi d'espérance: une fois à Londres, à
+Vienne, ou à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer à
+Paris.
+
+Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir dans cette espérance qui
+ne reposait sur rien de précis, elle voulut prendre quelques précautions
+contre un retour possible et une nouvelle attaque.
+
+Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme
+elle avait été une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa
+fantaisie, elle le serait toujours.
+
+Mais pour Claude, il en était autrement, et si après avoir agi contre
+la mère, il trouvait de son intérêt de se tourner contre l'enfant, il
+fallait qu'à ce moment celle-ci fût en sûreté.
+
+Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; s'il voulait tenter
+quelque chose, où la chercherait-il quand les portes d'un couvent se
+seraient refermées sur elle à Paris ou aux environs?
+
+Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution sans avoir consulté son
+médecin qu'elle fit venir à Chambrais, pour qu'il examinât Claude de
+nouveau.
+
+Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre elle pourrait travailler
+comme toutes les filles de son âge, mais que pour le moment il importait
+qu'elle passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.
+
+--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois
+qu'à l'automne elle sera en état de supporter la règle et le travail
+d'un internat. Mais à condition cependant que ce ne sera pas à Paris.
+Là-dessus ma prescription est formelle: sa bonne santé dans l'avenir
+dépend de la vie à la campagne. C'est une absurdité meurtrière de
+maintenir des internats à Paris: lycées ou couvents; et il y a
+longtemps qu'on les aurait transportés aux champs, si dans toute maison
+d'éducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et
+des professeurs avant l'intérêt des élèves.
+
+Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de son médecin qu'elle
+les avait demandés; il aurait ordonné le couvent que Claude eût tout
+de suite quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'à
+l'automne était trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle
+n'en fût pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.
+
+En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille francs, sans doute,
+et avant qu'il revînt à l'assaut--si comme elle le pressentait il devait
+y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
+ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pût pas la
+découvrir.
+
+Cependant, comme il était sage de s'entourer de toutes les précautions,
+même de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda à
+Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser
+sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait
+chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait être
+accompagnée. Elle n'était plus une gamine qui peut s'en aller par les
+chemins.
+
+Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre
+sa vie ordinaire et être tranquille.
+
+Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se
+trouva tout a coup menacée précisément par où elle se croyait le plus en
+sûreté, c'est-à-dire du côté de son mari.
+
+Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant sans que l'hôtel
+de la rue Monsieur fût complètement fermé; le comte y venait tous les
+jours en allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et,
+jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis,
+notamment des étrangers, pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût
+pas été un agrément; c'était le moment où Ghislaine voyait ses parents
+d'Espagne à Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'était lié
+dans ses voyages.
+
+Au commencement de juillet un dîner fut ainsi donné en l'honneur d'une
+infante d'Espagne qui était venue passer à Paris le mois du Grand Prix,
+et pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient choisi la fleur
+de leurs amis, l'hôtel avait pris son air de gala et les serres de
+Chambrais s'étaient vidées dans les appartements et dans le jardin de la
+rue Monsieur.
+
+Quand le comte revint de la Chambre où il y avait une séance importante,
+il trouva Ghislaine déjà habillée et installée dans le grand salon prête
+à recevoir ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses habitudes
+de simplicité, et portait une robe de crêpe de Chine blanc brodé d'or
+qu'elle mettait pour la première fois.
+
+A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, pour
+l'admirer:
+
+--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beauté
+brune; c'est une merveille d'harmonie.
+
+Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, pour l'admiration,
+mais le second fut pour la critique:
+
+--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicité pour nos
+hôtes.
+
+--Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de cette observation, la
+première de ce genre qu'il se permît depuis dix ans.
+
+--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je
+ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton
+collier de perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets noirs
+de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet
+superbe.
+
+Elle restait interdite.
+
+--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en
+l'examinant.
+
+--Quelles raisons?
+
+--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement que je te le
+demande; non seulement par égard pour nos invités, mais encore pour mon
+agrément.
+
+Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, mais le comte
+prévint cette objection:
+
+--Il est en bon état, puisque Marche et Chabert ont dernièrement réparé
+le fermoir.
+
+Toute résistance était impossible.
+
+--Je vais le mettre, dit-elle.
+
+Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la fatalité.
+
+--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, où
+s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres
+serai-je encore entraînée?
+
+Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la rendait incapable de
+voir si la fausseté des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si
+l'on n'était pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
+qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement ne se laissait-elle
+pas influencer par les éloges que le bijoutier s'était lui-même
+décernés? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles
+fussent?
+
+Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, et il fallait
+aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand
+elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui
+ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gênaient
+plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir là?
+
+En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la soirée, elle sentit
+les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'était
+naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on était frappé par
+l'étrangeté de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient:
+les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guère en bijoux, mais
+combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si
+parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de deviner son
+mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont
+la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour et
+dans son honneur.
+
+A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion qui la paralysa: une
+de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces,
+porta la main sur le collier:
+
+--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais
+bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fût si
+beau, laissez-moi le regarder de près.
+
+Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle était jeune, la cousine,
+et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, étant
+sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle
+que ce collier dont on parlait tant pouvait être faux? C'était à travers
+son histoire et la tradition qu'on le regardait, non à travers la
+réalité.
+
+C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et
+prendre confiance.
+
+Cependant quand la soirée se termina et que les derniers convives
+partirent, elle fut grandement soulagée; enfin elle était sauvée; tout
+au moins l'était-elle pour cette fois; et après cette épreuve, si
+l'hiver prochain elle devait le mettre encore «par ordre», elle serait
+moins inquiète.
+
+Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite pour le réintégrer
+dans l'écrin où elle espérait bien le tenir longtemps renfermé; mais
+au moment où elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de son
+mari; alors, instinctivement, comme si elle était en faute, elle posa le
+collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles
+dans lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant du salon.
+
+--Vous vous déshabillez? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à l'heure; ne vous
+pressez pas; j'ai à lire ce paquet de lettres qu'on vient de me
+remettre.
+
+Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui
+d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.
+
+Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle était posée une grosse
+lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se
+trouvait en dehors du rayon de la lumière, il se leva et prit la lampe
+pour la rapprocher.
+
+En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un
+coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une
+fracture.
+
+Qu'avait-il donc cassé?
+
+Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la malachite; il avait
+écrasé deux perles.
+
+Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.
+
+--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va être désolée;
+son collier.
+
+Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans l'art de la
+joaillerie, il savait que les perles sont formées d'une matière nacrée,
+compacte, solide, résistante, qui ne s'écrase pas sous le pied d'une
+lampe, si lourde que soit cette lampe.
+
+Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.
+
+Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les
+examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait là
+quelque chose d'étrange et de mystérieux.
+
+Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour
+raconter cette aventure à Ghislaine; mais il avait déjà fait deux pas,
+quand il s'arrêta, revint à la table, égalisa les perles de façon à ce
+que le vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier avec le
+fichu.
+
+
+
+VIII
+
+Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis
+auprès de la table, lisant ses lettres sous la lumière de la lampe.
+
+Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour
+la voir venir: au contraire, il resta absorbé dans sa lecture.
+
+Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au
+lit.
+
+C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou
+quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre;
+couchée, il s'asseyait sur une chaise basse auprès de son lit, elle
+tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans les siennes et
+ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences
+du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soirée:
+douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car après avoir
+commencé par les autres, ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et
+alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu
+dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu
+dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle
+s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans
+sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les
+yeux, elle trouvait ceux de son mari attachés sur elle, comme s'il avait
+passé toute la nuit près d'elle à la regarder dormir.
+
+Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.
+
+--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle
+après avoir attendu un moment.
+
+--Des ennuis.
+
+--Quels ennuis?
+
+--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.
+
+C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante pour expliquer
+cette préoccupation subite: pendant le dîner et la soirée, elle avait à
+chaque instant rencontré ses regards pleins d'une tendre fierté qui la
+suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient libres, il
+s'enfermait dans cette attitude étrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi
+ce brusque changement?
+
+Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au lieu d'une causerie
+affectueuse et abandonnée où celui qui parlait exprimait les idées de
+l'autre en même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que
+de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer
+chez lui. A peine avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement
+de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière de la
+veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, un peu à tâtons, mais avec
+précaution pour ne pas faire de bruit.
+
+Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et de se retrouver;
+mais dans sa tête troublée, aucune réponse n'arrêtait les questions qui
+s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait à la
+même conclusion qui était que les perles vraies ne peuvent pas s'écraser
+ainsi.
+
+Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout à fait mystérieuses,
+c'est que six semaines auparavant le collier avait été remis aux
+bijoutiers Marche et Chabert pour une réparation au fermoir, et que par
+conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à ce moment toutes les
+perles étaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqué
+de signaler celles qui étaient fausses--leur responsabilité se trouvant
+engagée.
+
+Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation eût substitué
+une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait détournées? Il
+se le demandait, mais sans croire beaucoup à cette explication.
+
+Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable ni impossible, le
+plus sage était de ne pas lâcher la bride à l'imagination, sans avoir
+préalablement fait une enquête de ce côté.
+
+Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit chez les bijoutiers,
+et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant
+l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux
+qu'on devait mettre en montre ce jour-là.
+
+Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin,
+il était entré pour payer la réparation du collier de perles de madame
+d'Unières.
+
+--Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.
+
+Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte que celui-là
+qui lui permît de parler du collier.
+
+--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.
+
+Les deux associés se regardèrent.
+
+--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon
+état?
+
+--Mais, sans doute.
+
+--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des maladies et ne
+perdent pas leur beauté en vieillissant?
+
+--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unières n'en sont
+pas là, il s'en faut; jamais elles n'ont été plus belles. Quand la
+réparation a été faite, nous avons laissé le collier dans son écrin
+ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos
+clientes qui les ont vues. Je suis sûr que madame la comtesse d'Unières
+exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul
+il ferait recette.
+
+--Vous croyez?
+
+--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais
+pour mon compte, je n'en connais pas une réunion plus parfaite; quatre
+cents perles pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres,
+cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées moi-même une à
+une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du métier c'était une
+jouissance.
+
+Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces bijoutiers, toutes
+les perles étaient vraies; c'était donc depuis ce moment que la fraude
+avait eu lieu.
+
+Il restait au comte une question à poser.
+
+--Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué des perles fausses
+aux perles vraies?
+
+Mais cette question était un aveu en même temps qu'une accusation:
+l'aveu qu'il avait découvert des perles fausses dans le collier de la
+comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porté l'écrin
+de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette
+fraude.
+
+Elle était donc impossible à tous les points de vue, et il devait s'en
+tenir à ce qu'il avait obtenu.
+
+Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans leur cabinet et, la
+porte fermée, en même temps ils s'interrogèrent du regard d'abord, puis
+franchement?
+
+--Marche?
+
+--Chabert?
+
+--Ça vous parait naturel tout cela?
+
+--Le mari qui entre par hasard.
+
+--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un
+emploi secret.
+
+--L'embarras de l'un.
+
+--La confusion de l'autre.
+
+--C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame
+d'Unières, je dirais ça y est.
+
+--Et moi je dirais que le collier a été vendu comme les anciens bijoux.
+
+--A qui?
+
+--Pourquoi pas à nous!
+
+--Voilà qui n'est pas juste.
+
+--Nous, nous la connaissons.
+
+--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à Freteau.
+
+--On les aura envoyées à Londres.
+
+--C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, je les
+reconnaîtrai.
+
+--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier
+comme celui-là ne peut pas disparaître sans que l'honneur de la famille
+soit engagé.
+
+--Je vais écrire à Londres.
+
+--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.
+
+Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il ne l'était en sortant
+le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que
+les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier,
+depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, à moins d'accuser
+Marche et Chabert d'être des voleurs ou des ignorants, il fallait
+reconnaître qu'elles n'y avaient été introduites que depuis la
+réparation du fermoir.
+
+Si la question de la date semblait résolue, l'autre, celle du «comment»,
+restait entière, et même elle s'était aggravée en se limitant, puisqu'il
+était démontré que le collier ne se composait que de perles vraies quand
+il avait été remis à Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas dû
+sortir.
+
+Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser aller plus loin.
+
+Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point que les perles
+s'étaient écrasées parce qu'elles étaient fausses, et que, si elles
+avaient été vraies, elles auraient résisté au coup porté par la lampe.
+Mais ce point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il ne
+le savait pas d'une manière certaine: il supposait que des perles ne
+devaient pas s'écraser, mais si elles avaient un défaut caché, si elles
+étaient malades, ou même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles
+pas être brisées par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se
+produisant sur une matière dure telle que la malachite formant enclume?
+
+C'était cela maintenant qui avant tout devait être élucidé, et un seul
+moyen se présentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au
+doute et aux tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen
+d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait.
+
+Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais avec Ghislaine, il
+resta seul à Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort,
+dont ils avaient chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la
+dimension de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et
+s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne
+pas le connaître.
+
+Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. Il apportait un
+collier pour qu'on remplaçât deux perles qui manquaient.
+
+Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais presque tout de suite
+il le referma:
+
+--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.
+
+--Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda le comte que la
+fermeture de l'écrin avait péniblement impressionné.
+
+--Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.
+
+--Ah!
+
+--Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois maisons plus bas.
+
+Le mot qui était venu aux lèvres du comte était «Vous êtes certain que
+ces perles sont fausses» mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait
+pas se tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé l'écrin
+prouvait que le doute même n'était pas possible pour un homme du métier.
+
+Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer
+dans le magasin qu'on lui avait indiqué; l'enseigne écrite sur la glace
+de la devanture était trop tentante: «Fabrique de perles et de bijoux»;
+c'était bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les
+fabriquait.
+
+Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: pouvait-on
+remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles
+exactement pareilles; et la réponse fut celle qu'il attendait, mais que
+tout en lui repoussait:
+
+--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il
+faut fabriquer les perles exprès, et cela demandera quelques jours.
+
+Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand
+étonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire à un fou.
+
+Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans sa tête, le
+ramenant toujours au même point, celui sur lequel, précisément, il ne
+voulait pas s'arrêter: les perles étaient vraies en sortant de chez
+Marche et Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce moment,
+et quand il avait demandé à Ghislaine de mettre ce collier; il avait
+rencontré une résistance inexplicable.
+
+S'expliquait-elle maintenant?
+
+Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle éclaircirait
+cependant d'un mot.
+
+Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui
+était un doute et un outrage?
+
+Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donné depuis dix
+ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignité, tout se
+dressait devant lui pour l'arrêter.
+
+Toute la journée il balança le parti à prendre: depuis dix ans, il
+s'était si bien habitué à ne rien décider tout seul.
+
+Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il la trouva
+l'attendant; alors, il lui annonça que le lendemain matin, à la première
+heure, il était obligé de partir pour son département, où son comité
+l'appelait d'urgence.
+
+Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner du temps; ne rien
+livrer aux hasards du premier mouvement.
+
+Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien laisser paraître
+et de cacher son émotion.
+
+
+
+IX
+
+Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude,
+s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle,
+elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces
+changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et
+bizarre depuis dix ans.
+
+Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la
+même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de
+tout ce qui arrivait.
+
+D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée,
+désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à
+Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues
+lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son
+désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit
+bouleversé.
+
+Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage
+l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui
+expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il
+la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte,
+le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se
+sauvait et la fuyait?
+
+Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de
+raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle
+lut: «Prince N. Amouroff.»
+
+Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.
+
+--Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée.
+
+--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse
+était au château; j'ai cru qu'elle était attendue.
+
+Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas
+disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans
+doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
+Paris à Chambrais méritant quelques égards.
+
+Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de
+son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se
+servant de sa plume et de son buvard.
+
+--Où est cette personne? demanda-t-elle.
+
+--Dans le salon d'attente.
+
+Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du
+valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.
+
+Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le
+jardin, il se retourna: c'était Nicétas.
+
+Elle retint un cri:
+
+--Vous!
+
+Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer
+de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la
+suivit.
+
+--Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne
+dut plus être entendue du vestibule.
+
+--Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en
+effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer
+autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me
+suis présenté sous mon nom.
+
+--Votre nom!
+
+--Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous
+l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez.
+
+--C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but de cette visite.
+
+--Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin,
+passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce
+qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
+que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le
+vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène.
+
+Elle fit un signe de tête.
+
+--En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous
+m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en
+a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce
+chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste
+de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces
+conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que
+je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui
+vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez
+le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à
+parfaire la somme manquante?
+
+Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui,
+certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres
+mille francs.
+
+--C'est impossible, dit-elle nettement.
+
+--Qu'est ce qui est impossible?
+
+--Ce que vous demandez.
+
+--Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les
+perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les
+vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent
+mille francs seulement.
+
+--Je n'ai pas les cent mille francs.
+
+--Vous les trouverez.
+
+--C'est impossible.
+
+--Vraiment impossible?
+
+--Absolument.
+
+--Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts
+vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs?
+
+--Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.
+
+Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute
+insistance était inutile.
+
+Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles...
+
+Elle respira.
+
+--... Et à reconnaître ma fille.
+
+Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.
+
+--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle
+que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en
+même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par
+votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse
+n'aurait pas dû se laisser toucher.
+
+Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans
+son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt
+par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille
+francs.
+
+Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction
+désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et
+froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche.
+
+Il continua:
+
+--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante
+mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les
+offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
+car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de
+succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à
+une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir.
+
+--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui
+assurer la vie que son état de santé exige pour elle?
+
+--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un
+sacrifice d'argent lui assurer cette vie?
+
+--Parce que je ne le peux pas.
+
+Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:
+
+--Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour
+vous ni pour moi de prolonger.
+
+Il se leva.
+
+De la main, elle l'arrêta.
+
+--Ne partez pas, dit-elle.
+
+--Et que voulez-vous, madame?
+
+--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces
+cent mille francs, je confesse la vérité.
+
+--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez,
+madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une
+femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse
+de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme.
+
+--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est
+impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous
+avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les
+perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le
+monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est
+certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le
+porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne
+dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont
+une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que
+je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.
+
+--Alors, restons-en là.
+
+De nouveau il se leva.
+
+Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir,
+elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions
+où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer
+devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle
+était aux abois.
+
+--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais
+au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais
+l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.
+
+Il prit un air indigné.
+
+--Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou
+ma fille.
+
+--Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille
+francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis
+dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée...
+
+--D'où viennent ces dangers? interrompit-il.
+
+--De mon mari.
+
+--Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M.
+d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules?
+Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma
+demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet,
+tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que
+puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en
+résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me
+faut.
+
+Elle poussa un cri étouffé.
+
+--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé
+de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze
+ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.
+
+Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le
+cordon de la sonnette.
+
+--Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous
+engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières
+soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me
+trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa
+mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le
+pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
+celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est
+pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et
+occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et
+dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de
+porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
+l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation,
+pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration
+d'un homme qui sera votre esclave.
+
+Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était
+plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous
+la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était
+redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait,
+telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa
+chambre.
+
+--Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque
+vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru
+qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont
+donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que
+vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez
+prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut.
+
+Elle sonna.
+
+
+
+X
+
+Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère:
+il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des
+conseils du vieux crocodile.
+
+Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son
+habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte
+se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de
+personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun
+et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.
+
+En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc
+que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que
+Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
+crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il
+en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.
+
+Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du
+pied:
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.
+
+Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul,
+plusieurs ayant eu la main trop leste.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé
+par le baron d'Anthan.
+
+--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.
+
+Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client.
+Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il
+n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour
+protéger son patron.
+
+--Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la
+réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que
+puis-je pour vous?
+
+--Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.
+
+--Ah! c'est une consultation que vous demandez?
+
+--Précisément cela et rien de plus.
+
+--Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils
+fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il
+conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait.
+
+--Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit
+remise.
+
+--Auprès de qui?
+
+--Auprès de la mère.
+
+--Seule? en arrière du mari?
+
+--Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou
+non je pouvais m'entendre avec la mère.
+
+--Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère?
+
+--Nous avons cessé de nous entendre.
+
+--Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se
+cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les
+choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée
+à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se
+tromper?
+
+--Non, à la longue.
+
+--Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font
+pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage
+précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin.
+
+--Elle a précisément les mains liées.
+
+--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?
+
+--Je n'ai pas à me plaindre d'elle.
+
+--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous
+jugez le moment venu de faire intervenir le mari?
+
+--Justement.
+
+--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?
+
+--A son aise.
+
+--Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur;
+quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de
+questions inutiles; enfin il est en état de prendre _hic et nunc_ une
+certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?
+
+--Oui.
+
+--Et il est considéré?
+
+--Très considéré.
+
+--Aime-t-il sa femme?
+
+--Passionnément.
+
+--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un
+accident?
+
+--Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari.
+
+--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre
+fille, dites-vous?
+
+--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à
+sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée.
+
+--Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas?
+donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant?
+
+--Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que
+je viens vous demander.
+
+--C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et
+vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez
+la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec
+sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir.
+Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il
+n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire
+de la famille, si vous le connaissez.
+
+--J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que j'en ai entendu parler
+autrefois.
+
+--Vous avez retenu son nom?
+
+Nicétas hésita un moment.
+
+--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne
+vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens
+charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent
+il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez
+comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons
+conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute
+seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si
+vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois,
+vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en
+conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple
+et le plus court.
+
+--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.
+
+--Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une
+affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous
+le retrouverez plus facilement.
+
+Le voilà: Le Genest de la Crochardière.
+
+--Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir
+demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une
+affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître
+votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de
+poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce
+point; c'est l'essentiel.
+
+--Je comprends.
+
+--Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des
+objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de
+façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne
+pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra
+soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous
+verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter
+seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il
+n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé,
+qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous
+promènera. Vous êtes averti, cela suffit.
+
+Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa:
+
+--Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est
+commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la
+femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du
+mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous
+ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous
+sommes gens de revue.
+
+Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait
+conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à
+Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince
+Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.
+
+Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans
+l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent
+avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair,
+meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un
+bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et
+Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille
+école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc,
+vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.
+
+De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis
+il attendit.
+
+--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer
+votre ministère, dit Nicétas.
+
+Le notaire s'inclina sans répondre.
+
+--D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et
+si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est
+que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de
+l'enfant.
+
+Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui
+ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant
+cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement.
+Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la
+pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus
+dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes;
+cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait
+affaire.
+
+--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous
+connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec
+le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous
+de la famille?
+
+--C'était mon père.
+
+Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif.
+
+--Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite
+son héritière...
+
+Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le
+père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de
+la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un
+même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait
+être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel
+état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le
+nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment.
+
+Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait
+préparé:
+
+--Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui
+comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était
+pas encore mariée.
+
+Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux
+mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa
+stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans
+regarder Nicétas.
+
+--Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de
+reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que
+j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de
+maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera
+sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les
+soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa
+tendresse.
+
+La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff
+comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à
+ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant
+et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?
+
+Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la
+princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais
+l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
+sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur
+sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce
+qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il
+devait les défendre.
+
+La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de
+réfléchir et de reprendre son calme professionnel.
+
+--L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il
+d'une voix parfaitement tranquille.
+
+--Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile
+était bien le malin qu'il se vantait d'être.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez
+dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront
+attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous,
+petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de
+trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
+après demain, je suis pris toute la journée.--Samedi vous convient-il?
+
+--Parfaitement.
+
+--Alors, samedi à onze heures.
+
+Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.
+
+--Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire.
+
+--Champs-Élysées, 44 ter.
+
+
+
+XI
+
+Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.
+
+--Vous allez tout de suite courir à la Chambre des députés et vous vous
+arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unières doit venir à Paris
+aujourd'hui.
+
+--Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à la Chambre pour me
+répondre.
+
+Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour n'avoir pas pensé à
+cela.
+
+--Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge pourra-t-il vous
+répondre. Tâchez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez
+pas de temps, prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.
+
+Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions
+pouvaient paraître étranges, et il fallait les expliquer.
+
+--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il préparé?
+
+--Pas encore.
+
+--Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce que M. le comte
+d'Unières puisse le signer.
+
+Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était dans son département
+depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la
+comtesse ne quittait que très rarement Chambrais.
+
+M. Le Genest sonna son valet de chambre.
+
+--Allez me commander tout de suite un coupé à deux chevaux; qu'ils
+soient bons, la course sera longue; qu'on me serve à déjeuner
+immédiatement.
+
+Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire était prêt, il monta
+en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orléans.
+
+En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir à Paris, son
+plan n'était pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff;
+au contraire; et dans les circonstances critiques qui se présentaient,
+il lui semblait que le mieux était d'avoir tout d'abord un entretien
+avec la comtesse seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne
+pas dire au mari.
+
+Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la mère de cette enfant?
+Cela lui paraissait difficile à admettre, et même invraisemblable.
+Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystérieux dans
+la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lâcher la bride à
+l'imagination, tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique,
+le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite à l'après
+en négligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne
+l'emportaient jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons rien, ni
+les hommes ni les choses», et il s'en était toujours bien trouvé,
+pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de
+suppositions, de soupçons que la femme pouvait peut-être arrêter d'un
+mot?
+
+De là cette démarche qu'il tentait auprès de madame d'Unières: elle
+était l'avant, le mari serait l'après, s'il le fallait,--mais seulement
+s'il le fallait.
+
+Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières n'était pas au château; il
+insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait être au pavillon
+du garde-chef, et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle il
+écrivit: «Affaire urgente».
+
+Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unières qui lui
+parut profondément troublée; mais précisément parce que ce trouble était
+caractéristique, il crut à propos de ne pas laisser deviner qu'il le
+remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que
+ce qu'elle voudrait elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait
+les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais
+aucune, et quand il n'était pas indispensable qu'il les reçût, il
+s'arrangeait toujours pour les éviter.
+
+--Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, avec un salut respectueux
+et affectueux à la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous
+faire avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous étiez auprès de
+la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore,
+je vous ai fait porter ma carte.
+
+Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière de façon à amener
+tout de suite le nom de Claude, et rappeler du même coup qu'il savait
+l'affection qu'elle témoignait à l'enfant; la situation était assez
+délicate pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en faciliter
+l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, de la finesse qu'il
+fallait, et s'il était sûr de ne pas commettre d'imprudence, il ne
+l'était pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.
+
+--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.
+
+Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent dans son
+angoisse qu'il détourna les yeux et se hâta de continuer:
+
+--Ayant appris que M. d'Unières était auprès de ses électeurs et
+concluant de là que selon votre habitude vous ne quitteriez pas
+Chambrais, j'ai pensé devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une
+visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.
+
+Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom qui devait ou tout
+apprendre à madame d'Unières ou n'avoir aucun sens pour elle.
+
+--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment qu'il put.
+
+Il avait évité de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laissé
+échapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.
+
+S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle et défaillante.
+
+Il reprit:
+
+--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il
+reconnaîtrait cette enfant pour sa fille.
+
+--Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle d'une voix à peine
+perceptible.
+
+--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.
+
+Elle laissa échapper un soupir de soulagement.
+
+--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une
+de mes clientes, je n'allais pas manquer à ce principe, qui a été ma
+règle de conduite depuis que je suis notaire.
+
+De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unières?
+C'était ce qu'il se gardait bien de préciser.
+
+--Mais le premier venu peut-il donc reconnaître ainsi un enfant?
+demanda-t-elle.
+
+Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, elle se posait cette
+question, qui pour elle était devenue une véritable obsession, sans
+qu'elle eût pu l'adresser à personne: elle allait donc savoir.
+
+--Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître qui on veut,
+même un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a intérêt à faire sien,
+par une reconnaissance passée devant un officier de l'état civil,
+c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude
+étant une riche héritière, vous sentez qu'il peut devenir productif
+d'être son père, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses
+revenus, au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.
+
+--Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?
+
+--La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, au cas où cette
+reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester,
+si réellement le prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions
+alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance d'une paternité
+mensongère et frauduleuse, invoquée dans un but de lucre; tandis que de
+son côté le prétendu père aurait à faire la preuve du bien fondé de
+sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce qui s'ensuit,
+publicité, enquête ordonnée probablement par le tribunal et, comme
+complication, le scandale autour du nom de la mère qu'on aurait
+fait insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la
+maternité.
+
+C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle lui demandât si
+le nom de la mère avait été donné, pour être inséré dans l'acte, il
+répondrait franchement. Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait
+rien.
+
+Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:
+
+--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais
+pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout
+soumettre sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de là ma
+visite.
+
+Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit tout ce qui était
+possible sans préciser et sans aller trop loin; à elle de répondre si
+elle le voulait et comme elle le voudrait.
+
+Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible
+pour Ghislaine.
+
+Enfin elle se décida:
+
+--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prévenir la reconnaissance?
+
+--Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant est sincère, s'il
+est réellement ou s'il se croit le père, il est difficile d'empêcher la
+reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant
+ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas opportun de
+s'entendre avec lui.
+
+Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question
+était posée aussi nettement que possible, et c'était à madame d'Unières
+de décider s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il
+aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune
+maladresse: la comtesse était prévenue, et il avait réussi à se
+maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fût jamais
+gênée devant lui,--ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.
+
+Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était tendue qu'en
+confessant la vérité, mais si touchée qu'elle fût de cette démarche
+dont elle sentait toute la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire
+qu'elle pouvait faire sa confession: au point où les choses en étaient
+arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la vérité devait
+être connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et
+de sa honte; son parti était arrêté.
+
+--M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle lentement, je vais le
+prier de hâter son retour.
+
+Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si désespéré et en même
+temps avec une si parfaite dignité que le notaire, qui cependant avait
+été le témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs et de bien
+des misères qui lui avaient bronzé le coeur, sentit l'émotion lui serrer
+la gorge.
+
+--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à un aveu, et déjà
+son agonie a commencé: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont
+être égorgés par ce Cosaque.
+
+N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour arriver à ce
+résultait? Certes il n'était pas chevaleresque et il se croyait le plus
+froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet
+égorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour
+la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.
+
+--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire
+revenant à sa formule habituelle et la jetant avec une vivacité chez
+lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut avoir
+besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence immédiate ici; quand
+on a attendu onze ans pour réclamer sa fille, on n'est pas tellement
+affamé des joies de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours
+de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au moment où on
+me l'a demandé, j'en différerai encore la passation tout le temps qu'il
+faudra; c'est mon affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y
+a pas urgence à lui parler de ma visite et du danger qui menace cette
+pauvre enfant.
+
+Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il fût bien compris
+qu'il n'admettait pas qu'une autre que «la pauvre enfant» pouvait être
+menacée; puis il continua:
+
+--Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance est pour
+elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à
+la recherche d'une spéculation.
+
+Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours reculé, mais
+qui maintenant devait être faite:
+
+--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il
+est?
+
+Il fallait que Ghislaine répondît:
+
+--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre:
+il était alors musicien et il ne s'appelait que Nicétas.
+
+--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voilà qui est étrange.
+
+--Je l'ignore.
+
+--Comment l'avez-vous connu?
+
+--Il nous avait été recommandé par Soupert.
+
+--Le compositeur?
+
+--Oui; il était l'élève de Soupert.
+
+--Alors, Soupert le connaissait.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus
+parler de lui.
+
+--Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.
+
+--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en
+rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement
+utile sur ce prince?
+
+Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; d'ailleurs, dans sa
+désespérance, elle s'était abandonnée à la fatalité, et n'avait plus ni
+jugement ni volonté.
+
+--J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire en prenant congé;
+mais d'ici là dites-vous bien que ma petite cliente a un défenseur
+dévoué.
+
+
+
+XII
+
+En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter
+sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il
+pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert.
+
+--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?
+
+--Non, M. Soupert, le musicien.
+
+--Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une
+noce, on les fait venir de Longjumeau.
+
+--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.
+
+A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène
+un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter le _Petit Journal_,
+comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur
+Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup
+plus connu que le musicien.
+
+--Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets
+verts dans la plaine.
+
+Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à
+son cocher.
+
+Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la
+maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc
+devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux
+blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner
+gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par
+le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
+bouteille d'eau-de-vie contre le verre.
+
+Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût
+qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas
+le plus léger doute, et vint à lui la main tendue:
+
+--M. Soupert.
+
+Soupert le regarda sans le reconnaître.
+
+--Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.
+
+--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.
+
+Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages
+inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du
+ciel.
+
+Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.
+
+--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un
+entretien pût commencer autrement.
+
+--Je vous remercie.
+
+--Si, si, je vous en prie.
+
+Et Soupert appela:
+
+--Eulalie.
+
+Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en
+tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans
+de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à
+peu près du même âge.
+
+--Un autre verre, demanda Soupert.
+
+Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au
+notaire et le fit comme pour lui, c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de
+vie et très peu de sucre.
+
+--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant au
+_Croisé_?
+
+--Ah! le _Croisé_! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour
+monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public
+pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant.
+
+Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et
+le public, et le notaire le laissa aller.
+
+Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé:
+
+--Vous ne laisserez pas d'élève?
+
+--Ma foi non; et c'est heureux.
+
+--Vous en avez eu un cependant qui promettait.
+
+--Qui donc?
+
+--Vous avez oublié Nicétas.
+
+--Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions,
+n'a jamais été qu'un virtuose.
+
+--Ah! je croyais...
+
+--Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art
+pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur,
+gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...
+
+--Et aujourd'hui prince.
+
+--Comment, il est prince, Nicétas?
+
+--Prince Amouroff.
+
+--Il a donc hérité du titre de son père?
+
+--Il paraît.
+
+--C'est une fière chance.
+
+--N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?
+
+--Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père
+un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance
+d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il
+pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son
+verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas,
+en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur
+au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.
+
+--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son
+histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui
+votre ancien élève est prince.
+
+--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?
+
+--Je ne suis pas au courant de la législation russe.
+
+Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert
+enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui;
+mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette
+visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il
+continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il
+prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris.
+
+Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas:
+
+«Prince,
+
+«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser
+l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer
+demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais
+reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois
+vous attendre.
+
+«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération.
+
+«LE GENEST.»
+
+Il relut sa lettre:
+
+--Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut.
+
+Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de
+coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:
+
+«Mercredi soir, 10 heures.
+
+«Monsieur,
+
+«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous
+m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.
+
+«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.
+
+«Prince AMOUROFF.»
+
+A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le
+cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions
+que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
+comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser
+entortiller par la vieille momie.
+
+Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son
+bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on
+pouvait le prendre en effet pour une momie.
+
+--Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez,
+n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le
+comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude?
+
+--Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à
+vous.
+
+--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien,
+car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite
+que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon
+devoir était de prendre leur défense.
+
+--Leur défense? je ne comprends pas.
+
+--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez
+reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame
+d'Unières?
+
+--Qui est.
+
+--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de
+naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir
+un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les
+recherches de la maternité. Vous avez ces pièces?
+
+Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras:
+
+--Je les produirai plus tard.
+
+--Quand?
+
+--Lorsqu'il sera nécessaire.
+
+--Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on
+pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces
+n'étant pas en votre possession.
+
+--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?
+
+--Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous
+n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes
+pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame
+d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est
+qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une
+intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout
+s'enchaîne.
+
+--Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.
+
+--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de
+renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que
+tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments
+graves.
+
+--Vraiment!
+
+--Mon Dieu oui.
+
+--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon
+vous, ces désagréments?
+
+--Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose
+que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se
+prétend le père de cette enfant est un aventurier...
+
+--Monsieur!
+
+--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un
+nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils
+d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un
+professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé
+par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la
+grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
+misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait
+tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat;
+et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un
+enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à
+l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention
+ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du
+scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur,
+perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette
+raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à
+craindre.
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+--J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens
+d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect,
+vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute.
+
+--Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de
+reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié
+cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand
+j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si
+madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que
+vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre
+quand, de mon côté, je demandais que la paix.
+
+--Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut
+pas donner d'armes à ses adversaires...
+
+Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant:
+
+--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent
+sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom
+et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.
+
+Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas
+la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux.
+
+Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate
+blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi,
+comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que
+répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du
+code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les
+jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard,
+aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait
+«casse-cou».
+
+Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se
+trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver
+une bonne part de faux.
+
+Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le
+découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à
+la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des
+avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.
+
+Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de
+laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce
+n'était pas l'heure de marchander.
+
+Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement
+retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire
+importante, dit le clerc.
+
+Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne?
+Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait.
+
+
+
+XIII
+
+Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.
+
+Assurément cette attitude hautaine et provocante n'était pas du tout
+celle d'un résigné.
+
+Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet aventurier, et il
+pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque chose.
+
+Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la sage raison avait
+échoué, recourir à des moyens plus énergiques, et par cela peut-être
+plus efficaces.
+
+Un quart d'heure après, il montait les trois étages de la grande caserne
+de la Cité, et demandait à l'huissier de service d'être admis auprès du
+préfet de police pour affaire urgente. Comme à la préfecture toutes les
+affaires sont urgentes, l'huissier se montra résistant: c'était l'heure
+du rapport, M. le préfet était occupé.
+
+Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et
+porter cette carte au préfet.
+
+C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le
+premier venu.
+
+Après une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le
+notaire fut enfin reçu, et il put exposer sa demande.
+
+Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle,
+née de père et de mère inconnus, à laquelle on avait légué une
+belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la
+reconnaître.
+
+--Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la justice.
+
+--Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.
+
+--Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni mère n'est pas bien
+dangereux.
+
+--Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité de cette petite,
+il prétend aussi lui imposer une mère; c'est-à-dire qu'il menace
+une honnête femme de la compromettre dans un procès en recherche de
+maternité.
+
+--Mais la recherche de la maternité est admise par la loi; c'est affaire
+au tribunal d'apprécier si cette femme est ou n'est pas la mère de cette
+enfant.
+
+--Elle ne l'est pas.
+
+--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le rôle de la police
+n'est pas de prévenir les procès et de se substituer à la justice.
+
+--N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être une sorte de
+Providence pour les familles.
+
+--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus
+d'elle; la police a les mains liées par la légalité, et quelquefois
+aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.
+
+Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper de cette affaire et
+ne cherchait qu'à décourager le notaire.
+
+--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacées par ce
+chantage.
+
+--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules
+professionnels.
+
+Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, cependant, qu'il
+l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait
+pas livré: il fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.
+
+--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait été
+instituée légataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a
+fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait
+pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme du député.
+
+--Qui s'est trouvée déshéritée.
+
+--Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il pas le père de
+cette enfant qu'on veut reconnaître aujourd'hui? C'est un secret qu'il a
+emporté dans la tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative,
+je reconnais que nous n'avons que des probabilités. Cependant elles
+reposent sur un fait à mon sens considérable: madame d'Unières, seule
+héritière légitime de son oncle, se trouvant exhérédée par le testament
+dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance et de l'éducation de
+l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels.
+Il y aurait là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est plus
+logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopté cette enfant,
+c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais.
+Eh bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières que le chantage
+menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni
+acte de naissance, ni commencement de preuves par écrit, cet aventurier
+prétend que madame d'Unières serait la mère de cette enfant qu'elle
+aurait eu avant son mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous
+pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en
+servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et à la comtesse par
+la menace d'un procès scandaleux.
+
+Le notaire fit une pause, et la physionomie du préfet lui dit que les
+dispositions auxquelles il s'était tout d'abord heurté se modifiaient.
+
+--C'est pour un adversaire politique que je réclame votre protection,
+monsieur le préfet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous
+toucher.
+
+Le préfet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre
+n'avaient jamais été en faveur dans la maison.
+
+--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas
+lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son
+honneur est menacé. J'en ai été le premier informé par une démarche de
+notre personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: sachant
+que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unières,
+il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour
+que je le dresse réellement, mais pour que je prépare mes clients
+effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à eux, je viens à vous.
+
+--L'affaire est délicate.
+
+--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier,
+dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est paré d'un nom et d'un titre
+des plus honorables: celui de prince Amouroff, se prétendant le fils du
+lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, qui a occupé
+une grande situation à la cour de Russie.
+
+--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, ni à ce titre?
+
+--Aucun droit.
+
+--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?
+
+--J'ai cette lettre signée par lui.
+
+Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre qu'il avait eu la
+précaution de se faire écrire par Nicétas.
+
+--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette
+usurpation de nom et de titre.
+
+--Il ne l'est pas.
+
+--Une enquête doit être faite; accordez-moi un certain temps.
+
+--Il y a urgence.
+
+--Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.
+
+Le notaire allait partir, le préfet le retint:
+
+--Pouvez-vous me donner le signalement de ce prétendu prince?
+
+--Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas de barbe, gras,
+bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; il demeure au n° 44 des
+Champs-Elysées.
+
+--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes
+renseignements sont conformes aux vôtres, on le conduira à la frontière.
+Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille...
+Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort
+seule interrompt un bon chanteur dans son métier et encore il laisse
+bien souvent des héritiers.
+
+Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de ses secrétaires,
+car cette mission n'était pas de celles qui se donnent au premier
+venu, et le chargea d'aller tout de suite à l'ambassade de Russie: il
+s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général et aide
+camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se
+trouvait aujourd'hui à Paris et s'il répondait au signalement d'un homme
+de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.
+
+Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:
+
+--Le lieutenant-général Amouroff était mort, il n'avait laissé qu'un
+fils mort lui-même depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son
+titre étaient éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit,
+c'était un aventurier et probablement un escroc.
+
+Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des Champs Elysées un inspecteur
+chargé de dire au prince Amouroff--parlant à sa personne--que le préfet
+de police le priait de passer à son cabinet le lendemain matin à dix
+heures. En même temps, il fit prévenir Me Le Genest de la Crochardière
+d'assister à cette entrevue.
+
+Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures moins cinq
+minutes, il était introduit auprès du préfet, qui lui communiqua les
+renseignements transmis par l'ambassade.
+
+--Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.
+
+--Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la certitude; mais il
+fallait une preuve qui fermât la bouche à votre coquin, et l'ambassade
+nous la donne.
+
+--Viendra-t-il?
+
+--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à penser qu'il voudra
+payer d'audace; d'ailleurs, il a intérêt à apprendre ce que nous savons,
+ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.
+
+L'huissier entra portant une carte.
+
+--Le voici; faites entrer.
+
+Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta la tête haute, froid
+et calme,--au moins en apparence.
+
+Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.
+
+--La présence de Me Le Genest de la Crochardière doit vous apprendre
+de quoi il s'agit, dit le préfet. Me Le Genest prétend que vous
+n'avez aucun droit à vous dire le père d'une enfant que vous voulez
+reconnaître.
+
+--Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses affirmations; serait-il
+décent de lui demander sur quoi il les appuie?
+
+--Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait souri au mot décent,
+sur quoi appuyez-vous les vôtres?
+
+--Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.
+
+--Verriez-vous un inconvénient à les produire ici?
+
+--Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il insolemment.
+
+--Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces que j'ai le droit
+de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour
+prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.
+
+Nicétas ne se troubla point.
+
+--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas
+chargé de ma généalogie, qui constitue un ballot un peu lourd.
+
+--C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre ambassade qu'elle
+se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laissé qu'un fils mort
+depuis trois ans, et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage
+que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait le
+désagrément d'être reconduit à la frontière par mes soins.
+
+--Ce serait une illégalité.
+
+Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers d'illégalité
+quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on
+lui en parlât.
+
+--Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa
+protection, je m'incline.
+
+Nicétas ne répondit pas.
+
+--Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas Russe? alors je vous
+ferai remarquer que vous n'auriez pas dû signer cette lettre--il montra
+la lettre écrite au notaire--«Prince Amouroff», ce qui constitue un
+faux.
+
+--Oh! un faux!
+
+Au lieu de répondre, le préfet sonna:
+
+--Prévenez un des messieurs les commissaires aux délégations, dit-il à
+l'huissier, que je le prie de se rendre ici.
+
+En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicétas, il
+annota quelques pièces à grands coups de crayon rouge.
+
+Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques mots et celui-ci,
+s'asseyant à un bureau, se mit à écrire.
+
+--C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent à Nicétas, visant
+votre lettre à Me Le Genest.
+
+Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant une plume à
+Nicétas:
+
+--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à signer _ne varietur_
+la lettre annexée.
+
+Nicétas hésita un moment.
+
+--J'aime encore mieux la frontière.
+
+--Avez-vous des préférences? demanda le préfet d'un air un peu
+goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?
+
+--La Belgique, si vous le voulez bien.
+
+--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez à la tentation de
+descendre à Chantilly ou à Creil; si cela vous est utile, je peux vous
+offrir les frais de ce petit déplacement.
+
+--Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; je vous prie
+seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en première
+classe sans se faire remarquer.
+
+--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles à
+midi trente.
+
+--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.
+
+Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et un agent était
+presque aussitôt entré; si ce n'était pas tout à fait le diplomate
+annoncé, cependant c'était un compagnon de voyage suffisant.
+
+Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un signe de main:
+
+--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne
+rentrez pas en France.
+
+Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait le pas derrière
+Nicétas, le préfet se tourna vers le notaire:
+
+--C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût dedans plutôt que
+dehors; heureusement, c'est un violent, malgré son attitude dédaigneuse,
+et des violents on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.
+
+
+
+XIV
+
+Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à Mons il descendit de
+wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre
+qui, quelques minutes après, partait pour Charleroi.
+
+De Paris à la frontière, assis en face de son agent, il avait eu tout le
+temps de réfléchir et de bâtir un plan qui lui donnerait sa revanche;
+pour le bien étudier sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil
+acheté un _Indicateur des chemins de fer étrangers_, qu'il avait pu
+consulter sans que l'agent s'en inquiétât: n'était-il pas tout naturel
+de se tracer un itinéraire, alors; surtout, qu'on partait aussi à
+l'improviste?
+
+Le propre de sa nature était de ne pas se laisser abattre et par
+conséquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui était
+contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, étant un rageur et un
+vindicatif, non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours été.
+
+Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant se servir de la
+loi; c'était une arme à laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours
+se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.
+
+Depuis longtemps l'expérience lui avait appris qu'on ne fait bien ses
+affaires que soi-même, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant
+toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on
+y est habitué. Son outil à lui, c'était ses poings. Si au lieu de s'en
+remettre à Caffié et de suivre les sentiers détournés de la chicane que
+le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours à
+ses poings, et s'était jeté bravement dans le droit chemin sans souci
+de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en
+écartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par ce vieux
+notaire et ce préfet de police du diable.
+
+Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de Chambrais pouvait
+bien être sa fille, il l'avait simplement enlevée et cachée à l'étranger
+quelque part, tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à
+s'adresser à madame d'Unières avec des détours et des ménagements, c'eût
+été madame d'Unières qui aurait dû s'adresser à lui; et pour ravoir
+l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulât.
+
+Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fît
+maintenant; et avec de la décision et de l'énergie, toutes ses
+maladresses pouvaient se réparer. Pour cela, il n'avait qu'à prendre
+Claude. Il n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux mois
+auparavant la _Normandie_ débarquait au Havre: il disposerait de plus de
+trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement
+la lutte contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; au
+bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait ses conditions et ne
+rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions,
+cette petite.
+
+Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait déjà pensé plus
+d'une fois, réussît, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire,
+conseillé par le préfet de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on
+expulse ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire mettre Claude à
+l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions
+et le reste, les choses en étaient arrivées à un point où le procès en
+reconnaissance serait une folie.
+
+Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur que pour
+trouver des trains de Mons à Charleroi et de Charleroi à Givet, car une
+surveillance devant être, sans aucun doute, organisée contre lui à la
+gare du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à Paris par
+là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train
+à Givet. Débarrassé de son agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de
+soupçons, étudier la marche des trains de Givet à Paris en passant par
+Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.
+
+Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions pour qu'il ne
+pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurément pas
+aussitôt.
+
+Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait eu le temps de
+s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus
+grande partie de la journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq
+heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc
+qu'à se trouver sur son passage à l'aller ou au retour, et à lui
+donner rendez-vous à la nuit tombante, dans un endroit désert où il
+l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment bien
+maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui pour «voir son père»;
+une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer.
+A l'accent avec lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il
+savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait loin.
+
+Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais en route il
+modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les
+chances de son côté, même celles peu vraisemblables où on le guetterait
+à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue,
+et descendant à Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'à
+Longjumeau.
+
+Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-même, et
+choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'être pas ratteint s'il
+pouvait prendre un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans
+les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge son cheval
+à Villemeneu, qui est à deux kilomètres de Chambrais, et vers trois
+heures et demie, il vint en promeneur flâner dans le chemin que Claude
+devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.
+
+Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel chez une
+fille qu'on laisse courir à travers les blés cueillir l'herbe de ses
+lapins, mais quand il la vit venir, elle était accompagnée d'une
+paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement
+son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.
+
+Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas
+s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans tourner la tête de son côté,
+lui lança un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait
+sûrement ce qu'il voulait.
+
+Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir qu'elle pouvait
+être encore accompagnée, il prépara un billet qu'il devait trouver moyen
+de lui remettre: «Soyez ce soir, à la nuit tombante, au Calvaire de la
+RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.»
+
+Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du garde, fidèle aux
+prescriptions de madame d'Unières, accompagnait encore Claude; il les
+laissa venir jusqu'à lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de
+façon à se placer entre elle et Claude.
+
+--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me
+dire, si en suivant ce chemin j'arriverai à la Croix-du-Roi?
+
+C'était de la main gauche étendue qu'il montrait le chemin; de la
+droite, placée derrière son dos, il agitait doucement son papier: il
+sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa
+passer.
+
+Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept heures et demie, il
+fit atteler et partit grand train comme s'il était pressé; arrivé à la
+_Réserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval à un arbre; le
+soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré tombait une lumière
+rose qui promettait une soirée sereine.
+
+Ce qu'on appelle la _Réserve_ est un grand étang long de près d'un
+kilomètre, et large d'une cinquantaine de mètres creusé pour recevoir
+les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais;
+recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de
+ce plateau elles s'emmagasinent là, et par des conduites souterraines,
+elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc
+et des jardins.
+
+D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre il est longé par
+une route--celle que Nicétas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--à
+un endroit assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude pût y
+venir facilement, et assez éloigné cependant pour qu'on ne la suivit
+point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales,
+était-il resté là à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes
+d'un tête à tête avec elle!
+
+Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas changé, et il les
+retrouvait, après cette longue absence, comme s'il les avait quittées la
+veille: c'était le même calme, le même silence, la même douceur, la même
+végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'étang,
+le même cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il
+se rappelait que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers
+faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laissé
+pousser librement, n'auraient pas tardé à envahir l'étang et à le
+transformer en un marais; maintenant ce travail était encore en train,
+et sur la rive, que longeait la route, retenue à un têtard par une
+chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journée finie,
+avaient attachée là; si ce n'était pas celle dans laquelle il s'était
+souvent promené, au moins en était-ce une semblable, à fond plat, avec
+des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.
+
+Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des arbres et des
+buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.
+
+Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village,
+on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberté
+d'aller et venir aux abords de la maison.
+
+Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne
+l'aperçut point: la route, déserte, filait droit entre l'étang et les
+champs, sans que personne s'y montrât.
+
+L'impatience et l'inquiétude commençaient à le prendre, lorsque de
+l'autre côté de l'étang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver
+en courant; mais l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son
+affaire; il eut un mouvement de colère; cependant, descendant au bord de
+l'eau, il agita son mouchoir.
+
+Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors mettant ses deux
+mains autour de sa bouche, elle cria en étouffant sa voix:
+
+--Prenez la toue.
+
+Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne enroulée autour
+du saule, et à coups vigoureux d'avirons il traversa l'étang; bientôt
+l'avant de la toue toucha la rive.
+
+--Montez, dit-il en se retournant.
+
+--Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.
+
+--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite;
+dans les roseaux nous serons à l'abri.
+
+Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux faucardés
+laissaient les eaux libres, il en restait une où ils n'avaient pas été
+encore coupés, et il n'y avait qu'à amener la toue dans leur fourré pour
+y être caché.
+
+Elle hésitait.
+
+--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouvés.
+
+Elle monta et vint près de lui.
+
+Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il
+vira de bord pour gagner le calvaire.
+
+--Où allez-vous, monsieur?
+
+--Je vous conduis près de votre père.
+
+--Où est-il?
+
+--Vous ne tarderez pas à le voir.
+
+--Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; si vous ne me
+débarquez pas, j'appelle.
+
+--Je vais vous débarquer de l'autre côté.
+
+--Non, ici, tout de suite.
+
+Il rama plus fort.
+
+--Monsieur, je crie.
+
+Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui pouvait
+l'entendre? la route était déserte.
+
+--Au secours, à moi, à moi...
+
+--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre père.
+
+A ce moment, un homme sortant d'une allée se montra sur la rive du parc;
+il accourait en boitant.
+
+Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.
+
+--Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.
+
+--Arrêtez, cria le garde.
+
+Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il
+ne pouvait pas traverser l'étang à la nage.
+
+--A moi, à moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis
+qu'elle espérait être secourue.
+
+--Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.
+
+Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première fois qu'il
+sortirait sain et sauf d'une fusillade.
+
+--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaissé son petit fusil.
+
+Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation retentit, en
+même temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'écrasait.
+
+
+
+XV
+
+C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite à Ghislaine,
+et après qu'il était parti en la réconfortant par des paroles
+d'espérance, elle s'était dit qu'elle devait s'en rapporter à lui.
+
+Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant celle du jeudi,
+elle se l'était répété.
+
+Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la loi et les affaires
+qu'elle ignorait, lui avait inspiré une certaine confiance; il
+trouverait un moyen de défense; assurément, il ne se serait pas avancé à
+la légère.
+
+Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle avait perdu
+de cette confiance qui à la vérité n'était pas bien robuste, et en
+réfléchissant il lui avait semblé que c'était son mari seul qui devait
+la défendre,--les défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et
+l'autre menacés.
+
+Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là un manque de
+franchise et de foi qui était une faute en même temps qu'une injure.
+
+Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible qu'elle
+reculât davantage; c'était inquiet qu'il était parti, tourmenté,
+peut-être jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en
+proie à des angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement
+n'étaient que trop réelles, elle le sentait.
+
+Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et aussi la matinée
+du vendredi, bouleversée, affolée, voulant et ne voulant pas, ne se
+décidant que pour retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans
+l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant qu'un mot:
+«Reviens.»
+
+Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue Monsieur, la
+lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la
+sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant,
+malgré ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût les mettre
+sous les yeux de son mari, s'il consentait à les regarder.
+
+Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: «J'arriverai ce
+soir à Paris par le train de six heures, à Chambrais à huit.»
+
+En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin de fer comme elle
+le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de
+répondre à l'étreinte de sa main par une étreinte aussi tendre, aussi
+passionnée.
+
+Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et puis, était-ce dans
+une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait décider de
+leur vie? Enfin, lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne
+comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce
+qu'il n'avait jamais fait?
+
+Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, écoutant avec
+son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec
+une lenteur qui faisait penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures
+sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitôt elle
+descendit le perron.
+
+Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une
+interrogation inquiète, comme c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut
+lui-même. En n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent
+à leur appartement, dont elle ferma la porte.
+
+Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une
+question:
+
+--Que se passe-t-il?
+
+Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas sur laquelle
+se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main
+tremblante.
+
+Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:
+
+--Je ne comprends pas, dit-il.
+
+Elle hésita un moment:
+
+--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai
+aimé, mais je n'ai pas eu une pensée qui ne fût une franche adoration
+pour vous. Rien ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez;
+je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une
+vertu particulière, cependant il me semble que peu de femmes vivent
+ainsi pour un être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là une
+preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais,
+et qui n'a jamais été aussi profond, aussi passionné qu'en ce moment.
+Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous
+frappe, avant de me juger, de me condamner, songez à ce que j'ai été, à
+cette longue suite de journées heureuses jamais troublées, à l'union de
+notre esprit et de nos âmes; à cette constante harmonie qui prouvait si
+bien que nos deux coeurs n'étaient plus qu'un, et cela non seulement
+depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je
+pensais à vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme à un
+être au-dessus des autres, pour lequel j'étais trop imparfaite, et
+que je ne devais jamais sans doute mériter. Cependant à force d'amour
+j'étais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la
+tendresse et le dévouement.
+
+Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces paroles laissaient
+d'obscur et d'incompréhensible pour lui.
+
+--La lettre, lui dit-il, la lettre.
+
+--Cette lettre explique une fatalité qui me fait la plus misérable, la
+plus malheureuse des femmes.
+
+Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit qu'elle avait fait à
+son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur séjour en Sicile.
+
+--Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.
+
+Elle baissa la tête.
+
+--Et l'homme, où est-il?
+
+--Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre malheur: laissez-moi la
+force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai résisté avant de
+devenir votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon oncle, et aussi
+à mon amour qui m'a entraînée. Je voulais parler, tout dire; avec
+l'autorité d'un père que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon
+oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté de céder.
+C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a
+écrasée; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais
+sous le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution de
+tout vous dire, ne me laissant arrêter que par la honte et plus encore
+par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était
+la pensée qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a
+écrit cette lettre.
+
+--Et cela est arrivé?
+
+--Le jour où vous prépariez votre dernier discours, vous devez vous
+rappeler que vous m'avez vue bouleversée en recevant une lettre: elle
+était de lui; il me donnait un rendez-vous à la _Mare aux joncs_.
+
+--Vous y êtes allée?
+
+--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec
+moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commençait
+un procès pour rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace
+contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette enfant ne pouvait
+se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la
+prendre; j'ai persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien,
+j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et que ce qu'il
+voulait c'était de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux à
+Marche et Chabert. Il ne s'est pas contenté de ce que je lui remettais.
+Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait
+remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis
+les vraies.
+
+Il l'arrêta:
+
+--Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais parlé alors et quelles
+hontes tu te serais évitées.
+
+--Vous saviez?...
+
+--Oui; c'est pour cela que je suis parti.
+
+--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les lèvres.
+
+Elle se jeta aux genoux de son mari:
+
+--Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, t'adorant,
+n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir et la volonté de te plaire
+et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes,
+toi qui mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, pour
+prix de ton amour, la honte et le malheur.
+
+Il la contempla longuement, puis la relevant:
+
+--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être supporté quand on est
+deux.
+
+--Elie!
+
+--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la
+tienne à te pardonner, puisque tu es une victime.
+
+A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la porte. Ils ne
+répondirent pas, les coups furent plus précipités.
+
+Le comte alla ouvrir:
+
+--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappé:
+
+--Je demande pardon à M. le comte de m'être permis de frapper ainsi:
+mais Dagomer est là, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.
+
+--Claude! s'écria Ghislaine.
+
+Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.
+
+Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterné.
+
+Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.
+
+--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un
+homme. Qué malheur!
+
+--Un braconnier? demanda le comte.
+
+--Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.
+
+Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent pas besoin de
+paroles pour se comprendre.
+
+--V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, aussi vrai que
+je m'appelle Dagomer.
+
+Il leva la main pour attester le ciel.
+
+--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et à travers
+la _Réserve_, il l'emmenait du côté de la grand'route, où il avait une
+voiture toute prête, le cheval attaché à un des arbres du Calvaire.
+L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard m'avait
+fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arrêter. Il s'est mis
+à ramer plus fort. Il allait aborder. Ni à gauche ni à droite je ne
+pouvais courir après; personne sur la route; Claude était perdue. Qué
+que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré pour sauver la
+petite; je voulais lui casser un bras, ça l'aurait arrêté; il a roulé au
+fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.
+
+--Et Claude? s'écria Ghislaine.
+
+--Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que je tire par-dessus
+elle; en tombant il l'avait écrasée, mais a s'a relevée et m'a crié:
+«J'ai rien!» Pensez si j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue
+au bord avec le mort au fond.
+
+Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler son attention.
+
+--Vous l'avez regardé?
+
+--Bien sûr.
+
+--Comment est-il?
+
+--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.
+
+Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe
+affirmatif: c'était lui.
+
+--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais déjà l'homme de
+Crève-coeur qui souvent la nuit se lève contre moi, v'là que je vas
+avoir celui de la _Réserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever
+Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès de ses parents.
+
+--Vous avez fait votre devoir, dit le comte.
+
+--Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre ça d'un homme
+comme vous.
+
+--Je l'expliquerai à la justice.
+
+S'adressant au valet de chambre:
+
+--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prévenir la
+gendarmerie.
+
+Puis, revenant à Dagomer:
+
+--Où est-il?
+
+--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!
+
+--Je vais avec vous.
+
+Ghislaine voulut le suivre.
+
+--Restez, dit-il.
+
+Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, il revint à elle.
+
+--Je vais vous envoyer Claude.
+
+Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa droiture, sa
+générosité, sa confiance,--son amour.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR «GHISLAINE»
+
+
+J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et cela m'a valu
+plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit
+très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise aussitôt et se
+familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard
+échangé, tout est dit; il sait jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire
+jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en
+omnibus, cette familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances
+qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et
+encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux ou sur la
+manche de mon vêtement!
+
+Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également entre les
+petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de préférences;
+mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, non pas qu'elles
+fussent plus faciles à suivre, au contraire, mais précisément parce
+qu'avec leurs détours et leurs mystères, elles étaient plus attrayantes.
+
+L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire
+dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler avec la petite fille, se
+trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages
+après pages sans y comprendre un traître mot.
+
+Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains
+de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la
+civilisation. S'il était né avec cette perfection, l'homme des cavernes
+n'aurait pas triomphe de ses premières luttes pour la vie, dans
+lesquelles comptaient seules certaines forces que développe la nature,
+mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la férocité,
+l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du
+tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident qu'aujourd'hui,
+l'homme policé, avec son éducation, ses relations, son milieu, s'est
+éloigné,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant
+qu'il subisse les leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel
+enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
+parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les
+domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles
+l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez
+elles une conséquence de leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse
+satisfaction pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait
+qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le même
+refrain:--«J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi
+avez-vous menti?--Je ne sais pas.»--Et c'est la vérité qu'elles ne
+savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles
+ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
+jouissance dont elles se grisent.
+
+Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, en
+suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes
+romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au
+moins en cela que c'est seulement arrivé au bout de ma tâche que je me
+suis rendu compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.
+
+En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier
+roman où j'ai mis des enfants en scène,--c'était le quatrième que je
+publiais,--je lui ai donné pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part
+égale entre le garçon et la fille.
+
+Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue d'être lu par
+eux, un roman: _Romain Kalbris_, où un garçon tient le premier rôle,
+mais en ayant près de lui une petite fille qui lui donne la réplique.
+
+Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe de l'enfance
+dans mes romans; une fille m'est née et, à la regarder grandir,
+ma curiosité trouve suffisamment à s'employer sans chercher des
+combinaisons de roman; puisque j'ai la réalité sous les yeux, je ne
+vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le
+développement et l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent
+les faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle
+n'en fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours
+affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et l'enregistrer.
+
+L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris _Sans
+famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail
+de la journée.
+
+Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons et des petites
+filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garçons, les
+petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur,
+Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir
+par _En famille_.
+
+Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant.
+Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai écrits? Je ne
+me suis posé cette question qu'en faisant ma récapitulation en ce moment
+même: j'ai été où mon goût me portait.
+
+Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie,
+je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui ai donnée: tout ne
+part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il pas?
+
+Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnête
+fille entourée d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son
+mariage; cependant, si l'on veut bien établir une statistique des
+enfants nés hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont
+nombreux.
+
+C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant que j'ai
+voulu présenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je
+l'avais déjà abordée dans des conditions différentes et sans lui faire
+rendre tout ce qu'elle peut donner, limité que j'étais par mon sujet.
+Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux
+de les comparer, il verra comment, avec un point de départ presque
+le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles,
+Micheline et Claude, diffèrent entre elles.
+
+Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas en même temps
+perdu ma curiosité des enfants, qui s'est portée sur ceux d'un âge
+auquel on ne s'intéresse guère généralement,--les tout petits. J'ai une
+petite-fille et c'est elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et
+au développement, aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent
+mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne
+seront jamais publiées, je peux leur donner une sincérité incompatible
+d'ordinaire avec l'imprimé, ses scrupules et ses apprêts; car ce n'est
+pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais
+plus simplement encore,--en maillot.
+
+Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant
+plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la façon dont s'exerce la
+première succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le
+premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses
+dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
+avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que les
+philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,--l'instinct.
+
+Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend
+à chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser à croire
+ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées qu'impose la tradition
+acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'à suivre les
+différentes phases des transformations par où il lui plaît de passer: la
+sensibilité, la volonté, l'intelligence, dans un ordre mystérieux qu'il
+brouille et intervertit, et où ne se fera un peu de lumière qu'à la
+suite de nombreuses observations consciencieusement notées.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***
+
+***** This file should be named 13562-8.txt or 13562-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
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+
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+The Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Ghislaine
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***
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+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
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+
+
+<h2>OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT</h2>
+<br><br>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<br><br><br>
+<h1>GHISLAINE</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h3>HECTOR MALOT</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+<br><br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Une file de voitures rangées devant le double portique
+de l'ancien hôtel de Brissac, devenu aujourd'hui
+la mairie du Palais-Bourbon, provoquait la
+curiosité des passants qui savaient lire les armoiries
+peintes sur leurs panneaux, ou simplement les couronnes
+estampées sur le cuivre et l'argent des harnais:&mdash;couronne
+diadémée et sommée du globe
+crucifère des princes du Saint-Empire, couronne
+rehaussée de fleurons des ducs, couronne des marquis
+et couronne des comtes.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand mariage.</p>
+
+<p>Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand
+mariage: ni fleurs dans la cour, ni plantes dans le
+vestibule, ni tapis dans les escaliers; comme en
+temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens
+qui montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la
+justice de paix, dont c'était le jour de conciliation
+sur billets d'avertissement et de conseils de famille.</p>
+
+<p>Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du
+premier étage et dans les étroits corridors du greffe,
+ceux qui étaient appelés pour les conciliations et
+pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle;
+de temps en temps un secrétaire appelait des noms
+et des gens entraient tandis que d'autres sortaient
+dans l'escalier à double révolution. C'était un murmure
+de voix qui continuaient les discussions que
+la conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées.</p>
+
+<p>Le secrétaire cria:</p>
+
+<p>&mdash;Les membres du conseil de famille de la princesse
+de Chambrais sont-ils tous arrivés?</p>
+
+<p>Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé
+de six hommes, d'une dame et d'une jeune fille
+qui attendaient dans un coin, et qu'à leur tenue, autant
+qu'à leur air de n'être pas là, il était impossible
+de confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient
+la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à
+celui qui venait de répondre, lady Cappadoce demande
+si elle doit nous accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady
+Cappadoce d'un air de regret et avec une intonation
+bizarre formée de l'accent anglais mêlé à l'accent
+marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement. Veuillez donc nous attendre.
+Prends mon bras, mignonne.</p>
+
+<p>Tandis que les membres du conseil de famille suivaient
+le secrétaire, lady Cappadoce, restée seule
+debout au milieu de la salle, regardait autour d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si madame veut en user, dit un tonnelier qui
+causait avec un croque-mort assis à côté de lui sur un
+banc, on peut lui faire une petite place.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>&mdash;Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est
+de bon coeur.</p>
+
+<p>Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que
+cet individu en tablier se permît cette familiarité, suffoquée
+dans sa pudibonderie anglaise qu'il lui proposât
+une pareille promiscuité; et elle se mit à marcher
+d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur
+ses hanches plates, les yeux à quinze pas devant elle.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le conseil de famille était entré
+dans le cabinet du juge de paix.</p>
+
+<p>La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit
+le secrétaire en indiquant des fauteuils, la ligne maternelle
+à gauche.</p>
+
+<p>Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais,
+oncle et tuteur; M. le duc de Charment, cousin; M.
+le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? demanda-t-il
+en s'arrêtant.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour
+l'émancipation de laquelle nous sommes ici, dit
+M. de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers la gauche, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le
+comte de La Roche-Odon, M. le marquis de Lucilière,
+amis.</p>
+
+<p>Il vérifia sa liste:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous
+tout de suite.</p>
+
+<p>Assis à son bureau, le juge de paix était pour le
+moment aux prises avec un boucher, dont le tablier
+blanc, retroussé dans la ceinture, laissait voir un
+fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme
+pâle, épuisée manifestement autant par le travail que
+par la misère.</p>
+
+<p>&mdash;Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait
+le juge de paix à la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous disons dette reconnue, continua le
+juge de paix en écrivant quelques mots sur un bulletin
+imprimé. Quand paierez-vous ces vingt-sept francs
+soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
+avertissement, font vingt-huit francs cinquante?</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous
+sommes assez malheureux de devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut une date; quel délai demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps
+que j'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est
+à l'hôpital, il n'y a que mon garçon et moi pour faire
+marcher notre boutique de reliure... S'il y avait de
+l'ouvrage!</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par
+mois régulièrement? demanda le juge de paix.</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut promettre et tenir votre promesse, ou
+bien vous serez poursuivie.</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, cinq francs par mois, allez.</p>
+
+<p>Le boucher paraissait furieux, et la femme était
+épouvantée d'avoir à trouver ces cinq francs tous les
+mois.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette
+scène sans en perdre un mot, se leva et se dirigea
+vers la femme qui sortait:</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue
+Monsieur, lui dit-elle vivement, on vous donnera une
+collection de musique à relier.</p>
+
+<p>Et sans attendre une réponse, elle revint prendre
+sa place.</p>
+
+<p>Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant
+à tous les membres du conseil de famille, de les
+avoir fait attendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais,
+dit-il, que vous êtes convoqués pour examiner
+la question de savoir s'il y a lieu d'émanciper sa pupille,
+mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
+d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me
+trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, répondit le comte de Chambrais.</p>
+
+<p>Un sourire passa sur le visage de tous les membres
+du conseil, mais le juge de paix garda sa gravité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour que vous voyiez vous-même que ma
+nièce est en état d'être émancipée, continua M. de
+Chambrais, que je l'ai amenée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais
+ait l'air d'une émancipée, dit le juge de paix en saluant.</p>
+
+<p>C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt
+petite que grande, au type un peu singulier, en
+quelque sorte indécis, où se lisait un mélange de
+races, et dont le charme ne pouvait échapper
+même au premier coup d'oeil. Ses cheveux, que la
+toque laissait passer en mèches sur le front, derrière
+en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un
+noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures
+étaient si souples et si légères que cette chevelure
+profonde, coiffée à la diable, avait des douceurs veloutées
+qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.</p>
+
+<p>Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à
+la fois, à l'ovale allongé, au nez pur, au teint ambré
+éclairé par d'étranges yeux gris chatoyants, qui éveillaient
+la curiosité, tant ils étaient peu ceux qu'on
+pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié
+mélancolique qui ne riait que par le regard et d'un
+rire pétillant. Il n'y avait pas besoin de la voir longtemps
+pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte
+spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui
+se dégageait d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de
+tenue ne pouvaient avoir d'égales, et dans son costume
+en mousseline de laine gros bleu à pois blancs, avec
+son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie
+voulue montrait un mépris absolu pour la
+toilette, elle avait un air royal que l'être le plus grossier
+aurait reconnu, et qui forçait le respect; et c'était
+précisément à cet air que le juge de paix avait
+voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette
+émancipation, répondit M. de Chambrais.</p>
+
+<p>Les cinq membres du conseil firent un même signe
+affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua
+le juge de paix, et vous, messieurs, il ne vous
+reste plus qu'à nommer le curateur. Qui choisissez-vous
+pour curateur?</p>
+
+<p>Cinq bouches prononcèrent en même temps le
+même nom:</p>
+
+<p>&mdash;Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi
+moi, je vous prie, pourquoi pas l'un de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes son plus proche parent.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous avez été son tuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un
+meilleur défenseur que vous.</p>
+
+<p>Ces quatre répliques étaient parties en même temps.
+Il allait leur répondre, quand le vieux comte de La
+Roche-Odon, qui n'avait rien dit, plaça aussi son
+mot:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur
+des tuteurs, parce que vous l'aimez comme
+une fille, parce qu'elle vous aime comme un père.</p>
+
+<p>M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage
+exprima l'émotion en même temps que la contrariété:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le
+sait, comme je sais qu'elle m'aime; mais enfin, vous
+me permettrez bien de m'aimer aussi un peu, moi, et
+de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que
+je ne me suis pas marié. Quand mon aîné a pris
+femme, je suis resté auprès de notre mère aveugle,
+et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
+appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à
+sa chambre. L'année même où nous l'avons perdue,
+cette enfant&mdash;il se tourna vers Ghislaine&mdash;est
+devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle. Aujourd'hui,
+la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit,
+la sagesse de la raison, la droiture du coeur, en
+état de conduire sa vie; elle a dix huit ans, moi j'en
+ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit&mdash;enfin j'en ai
+plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six
+années pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je
+vous demande de m'émanciper à mon tour;
+il n'en est que temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge
+de paix, que M. le comte de Chambrais, ayant été tuteur
+et ayant, en cette qualité, un compte de tutelle
+à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la
+reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il
+se contrôlerait ainsi lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais
+triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua le juge de paix, si vous nommez
+un tuteur <i>ad hoc</i> à l'effet de recevoir le compte de
+tutelle, vous pouvez, si telle est votre intention, confier
+la curatelle à M. le comte de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq
+membres du conseil de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie
+sans nom.</p>
+
+<p>&mdash;La mission du curateur ne consiste pas à agir
+pour le mineur émancipé, dit le juge de paix d'un
+ton conciliant, mais seulement à l'assister pour la
+bonne administration de sa fortune et dans quelques
+autres actes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement
+ma nièce dans l'administration de sa fortune,
+quand j'ai si mal administré la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;En huit ans vous avez accru d'un quart celle de
+votre pupille.</p>
+
+<p>Toutes les protestations de M. de Chambrais furent
+inutiles; malgré lui et malgré tout, il fut nommé curateur.</p>
+
+<p>Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta
+en arrière avec le duc de Charmont.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous dînons avec des gueuses au café Anglais,
+et après nous allons à la première des Bouffes.</p>
+
+<p>&mdash;Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai
+vous rejoindre; en tout cas, gardez-moi une place
+dans votre loge.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>II</h2>
+
+<p>Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus,
+c'est tout ce qu'on voit de l'hôtel de Chambrais
+dans la rue Monsieur, où il a son entrée; mais
+quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture,
+on l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au
+milieu de pelouses vallonnées qui, entre des murailles
+garnies de lierres et masquées par des arbres
+à haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des
+Invalides. Enveloppée dans les jardins des couvents
+voisins, il semble que ce soit plutôt une habitation
+de campagne que de ville, et ses deux étages en
+pierre jaune, sans aucun ornement, élevés au-dessus
+d'un perron bas, ses persiennes blanches; son toit
+d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent encore
+ce caractère.</p>
+
+<p>Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième
+siècle, abandonné leur vieil hôtel du quartier
+du Temple pour faire bâtir celui-là, ils avaient
+en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse
+de l'architecture ou de la décoration, et leur
+but a été atteint: il y a de plus belles, de plus somptueuses
+demeures dans ce quartier, il n'y en a pas de
+mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement
+ombragée l'été, de plus agréable à habiter, avec de la
+lumière, de l'air, de l'espace, de plus tranquille, où
+l'on soit mieux chez soi.</p>
+
+<p>Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice
+de paix, ils n'entrèrent pas dans l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous faisions une promenade dans le jardin,
+proposa M. de Chambrais.</p>
+
+<p>Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le
+moyen que son oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir
+en particulier, en se tenant à distance de lady
+Cappadoce et de ses oreilles toujours aux aguets:
+le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait
+tout lumineux et tout parfumé des fleurs de mai
+avec les reflets rouges des rhododendrons épanouis
+qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient
+dans les massifs; ce désir de promenade devait donc
+paraître tout naturel sans qu'on eût à lui chercher
+des explications de mystère ou de secret, mais précisément
+rien ne paraissait naturel à la curiosité de
+lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle
+voulait pénétrer.</p>
+
+<p>Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle
+pas connaître tout ce qui touchait son élève? Si à
+chaque instant elle affirmait bien haut «qu'elle
+n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait
+que Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante
+qu'elle l'avait élevée, c'était en mère. Une Cappadoce
+n'est pas gouvernante. Si le malheur des
+temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier
+dans l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation
+de cette enfant, elle n'avait pas pour cela cessé
+d'être une lady, et c'était en lady qu'elle voulait être
+traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté, au
+contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais
+sans doute, et même, en remontant dans les âges, il
+était facile de prouver qu'ils valaient mieux.</p>
+
+<p>Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers
+le jardin, elle fit quelques pas en avant pour se rattacher
+à eux:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous
+à Paris, ou partons-nous pour Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse,
+dit Ghislaine; si vous me faites le plaisir de rester à
+dîner je couche ici, sinon je retourne à Chambrais.</p>
+
+<p>Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse
+dans l'accent de ces quelques mots, qu'il
+comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait pas cette
+invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait
+un si cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre
+le duc de Charmont, qu'il ne savait quel parti
+prendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec
+lui, dit-il enfin.</p>
+
+<p>Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement,
+parce que je pensais bien que tu voudrais me garder;
+et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit pour lui
+d'une décision grave à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut y aller, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le veux....</p>
+
+<p>&mdash;Nous partirons pour Chambrais à cinq heures,
+dit Ghislaine en se tournant vers lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dois revenir à Paris très prochainement
+pour la reddition du compte de tutelle, nous
+dînerons ensemble ce jour-là, je te le promets.</p>
+
+<p>Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait
+tout, M. de Chambrais passa son bras sous celui
+de sa nièce, et l'emmena dans le jardin. Penché vers
+elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la
+Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air
+d'un grand frère qui s'entretient avec sa petite soeur
+bien plus que d'un tuteur ou d'un oncle. Et en réalité,
+c'était un frère qu'il avait toujours été pour elle, en
+frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours
+traitée sans pouvoir jamais s'élever à la dignité
+d'oncle ou de tuteur. Tuteur, pouvait-on l'être quand
+pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du coeur on
+n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie
+les Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture,
+pour sa souplesse, son entrain, on eût bien plutôt vu
+en lui Almaviva, un peu marqué peut-être, mais à
+coup sûr un vainqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils
+furent à l'abri des oreilles curieuses, que comptes-tu
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire: maintenant que tu es émancipée,
+comment veux-tu arranger ta vie?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée
+d'un coup de baguette magique?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier,
+cet après-midi que je n'étais ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sens pas du tout, même quand vous me
+le dites.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as la volonté, la liberté; et je te demande
+comment tu veux en user.</p>
+
+<p>&mdash;Mais simplement en continuant la semaine prochaine
+ce que j'ai fait la semaine dernière: demain,
+M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera une conférence
+de littérature sur le Chatterton d'Alfred de
+Vigny; après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai
+de une heure à trois, dans l'atelier de M. Casparis,
+à mon groupe de chiens qui avance; vendredi,
+c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique
+d'accompagnement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le grand jour, celui-là; tu aimes mieux Mozart
+qu'Alfred de Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant,
+il sait tout et il vous fait tout comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais que la musique est ma grande joie.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que j'ai encore une certaine autorité
+sur toi....</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi,
+mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que
+tu te donnes trop entièrement à la musique. Plusieurs
+fois, je t'ai adressé des observations à ce sujet. Aujourd'hui,
+j'y reviens et j'insiste, car tu m'inquiètes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas la musique!</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction,
+je ne l'aime pas comme occupation, et ce que
+je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à la simple
+distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer
+un parfum par hasard, est agréable; vivre
+dans une atmosphère chargée de parfums, est aussi
+désagréable que dangereux. Tandis que la pratique
+des autres arts fortifie, celle de la musique poussée à
+l'excès affaiblit. Quand tu as modelé pendant deux ou
+trois heures dans l'atelier de Casparis, tu sors de ce
+travail allègre et vaillante; quand, pendant deux
+heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu
+sors de cette séance les nerfs tendus, l'esprit alangui,
+le coeur troublé. On dit et l'on répète que la musique
+est le plus immatériel des arts; c'est le contraire qui
+est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble
+qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre
+organisme en frappant dessus, comme les marteaux
+dans un piano frappent sur les cordes. Nos cordes à
+nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations répétées,
+nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne
+cassent pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses
+dévastés, détraqués, déséquilibrés que je pourrais te
+nommer, si cela n'était inutile avec les exemples que
+tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec ses
+mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés,
+ses grimaces, soit un être équilibré?
+Cependant il est grand, fort, bien bâti, et a vingt-trois
+ans; il pourrait passer pour un beau garçon,
+sans ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître
+Soupert, qui n'est qu'un paquet de nerfs, ne soit
+pas plus inquiétant encore dans sa maigreur décharnée?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment je suis menacée de tout
+cela? demanda-t-elle avec un demi-sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est
+sérieusement que je te demande de comparer Soupert
+à Casparis, puisque ce sont les seuls artistes que tu
+connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
+santé physique et morale; et, d'autre part, vois le
+musicien maladif et désordonné.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe
+par cela seul qu'il est statuaire, et que M. Soupert soit
+maladif par cela seul qu'il est musicien; leur nature
+n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas,
+comme vous n'avez pas à craindre que j'approche
+jamais du talent de M. Soupert, ni simplement de
+celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à la maigreur
+de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre.
+Je ne suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez,
+il s'en faut de beaucoup. Si j'ai fait trop de
+musique, c'est que j'étais dans des conditions particulières
+qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi
+que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères,
+des soeurs, des camarades pour jouer, que j'aurais
+probablement oublié mon piano bien souvent. Vous
+savez que mes seules lectures ont été celles que lady
+Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet
+n'est pas très étendu. Je n'ai jamais été au théâtre.
+Dans la musique seule, j'ai eu et j'ai liberté complète.
+Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour les
+distractions présentes, pour les sensations qu'elle me
+donnait, mais encore pour les ailes qu'elle mettait à
+mes rêveries... quelquefois lourdes... et tristes.</p>
+
+<p>Il lui prit la main et affectueusement, tendrement,
+il la lui serra:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des
+plaintes à former, je ne les adresserais certainement
+pas à vous, qui avez toujours été si bon pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance,
+je me le suis dit moi-même bien souvent, mais
+sans trouver le moyen de les adoucir. C'est le malheur
+de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune,
+sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent
+qu'un oncle qui ne pouvait être ni un père ni une mère
+pour toi! Heureusement ces tristesses vont s'évanouir
+puisque te voilà au moment de faire ta vie et de trouver
+dans celle que tu choisiras les affections et les
+tendresses qui ont manqué à ton enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez me marier? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour
+cela je demande qu'à partir d'aujourd'hui, quand tu
+mettras comme tu dis des ailes à ta rêverie, ce ne soit
+pas pour te perdre dans les fantaisies que la musique
+pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais
+pour suivre les pensées sérieuses que le mariage fait
+naître dans l'esprit et le coeur d'une fille de dix-huit
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelqu'un en vue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un qui m'a demandée?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir
+ton mari, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, mon oncle, qui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis
+un, tu partiras là-dessus, tu n'auras plus ta liberté;
+cherche dans notre monde qui tu accepterais pour
+mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un
+que tu connais, au moins pour l'avoir vu;
+quand tu auras fait cet examen, nous en reparlerons.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour? demain?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas demain?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, après-demain?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour
+travailler avec Casparis, je dînerai avec toi, et tu te
+confesseras. Je suis heureux de voir à ton impatience
+que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles
+de son oncle, Ghislaine n'oublia pas la femme de la
+justice de paix; aussitôt que M. de Chambrais l'eut
+quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put
+trouver de musique non reliée.</p>
+
+<p>Surprise de cet empressement, lady Cappadoce
+voulut savoir ce qu'elle faisait là, et Ghislaine le lui
+expliqua.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le gouvernante, vous allez
+donner votre musique à relier à des gens qui n'ont
+pas de travail; mais s'ils n'ont pas de travail c'est
+qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique
+sera perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous
+tenez à lui faire du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne demande pas l'aumône.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle est réduite à la misère que vous dites,
+comment voulez-vous qu'elle achète ce qui doit
+entrer dans ces reliures: la peau, le carton, le papier?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, je vais lui laisser une avance
+pour qu'elle puisse faire ces achats.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer
+comment elle voulait que ces reliures fussent faites,
+elle plia un billet de cent francs.</p>
+
+<p>A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se
+ranger devant le perron, car pour aller à Chambrais,
+qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou pour venir
+de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude
+qu'on prit le chemin de fer: quatre postiers étaient
+attachés à ce service, et en leur laissant un jour de
+repos sur deux, ils battaient les locomotives de
+Sceaux&mdash;ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.</p>
+
+<p>Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du
+tête-à-tête que M. de Chambrais avait voulu se ménager
+avec Ghislaine, elle avait compté sur ce voyage
+pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue
+promenade autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité
+vaine qui la poussait, le seul désir de savoir
+pour savoir, c'était son intérêt.</p>
+
+<p>Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il
+se passer? Était-ce d'un projet de mariage que
+M. de Chambrais l'avait entretenue? La question.
+était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une
+navrante mortification d'en être réduite, elle, une
+lady, à vivre dans une position subalterne, en réalité,
+elle tenait à cette position qui n'était pas sans avantages.
+Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir que du
+dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages,
+en réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter
+cette France détestée pour retourner dans son Angleterre
+adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable,
+incomparable pour tout... mais de loin. En somme,
+si malheureuse qu'elle fût, elle ne craignait rien tant
+que d'être obligée, par le mariage de Ghislaine, de
+renoncer à son malheur et à son humiliation.</p>
+
+<p>A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il
+sur le boulevard des Invalides, qu'elle commença ses
+questions:</p>
+
+<p>&mdash;Cette émancipation va-t-elle changer quelque
+chose dans nos habitudes? dit-elle de son ton le plus
+affable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que mon oncle vient de me
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui avez répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais
+la semaine prochaine ce que j'avais fait la semaine
+dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que l'émancipation ne confère pas
+tout d'un coup des grâces spéciales.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si
+vous le voulez bien, je vais préparer ma leçon pour
+M. Lavalette, en lisant <i>Chatterton</i>.</p>
+
+<p>Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la
+conversation sur ce sujet, mais déjà Ghislaine avait
+pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans une poche de
+la voiture et sa lecture était commencée; elle dut
+donc se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui
+d'ailleurs était rassurant: une enfant, qui pendant
+un certain temps encore ne serait qu'une enfant.</p>
+
+<p>Mais quand elle remarqua les distractions avec
+lesquelles Ghislaine, ordinairement attentive et appliquée,
+faisait sa lecture, l'inquiétude prit la place de
+la confiance; certainement il s'était dit, entre l'oncle
+et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui
+avait répété, et cette lecture n'était qu'un prétexte
+pour penser librement à cette autre chose.</p>
+
+<p>A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité,
+elle la questionna de nouveau; mais cette
+fois indirectement:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que <i>Chatterton</i> ne vous intéresse
+guère?</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément ma remarque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer
+ses lectures.</p>
+
+<p>&mdash;Encore faut-il les suivre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vais faire.</p>
+
+<p>Elle se plongea dans son livre sans relever les
+yeux, sinon pour lire, au moins pour échapper à ces
+interrogations. Elle avait bien l'esprit à la lecture,
+vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux
+gronderies du quaker! Quel sens pouvaient avoir
+ces paroles vaines, quand dans ses oreilles et dans
+son coeur retentissaient encore celles de son oncle?</p>
+
+<p>Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation
+pour se dire qu'elle ne trouverait que dans le
+mariage les affections et les tendresses qui avaient si
+tristement manqué à sa première jeunesse; mais les
+idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit
+venaient de prendre corps par la forme précise que
+son oncle leur avait données et elles la jetaient dans
+un trouble qui l'emportait.</p>
+
+<p>Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les
+espérances dont son coeur se nourrissait depuis
+qu'elle avait commencé à juger la vie?</p>
+
+<p>Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance
+plus heureuse que la sienne, et les souvenirs
+qui lui restaient de ce temps étaient tous pleins de
+joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont
+l'unique souci semblait être son bonheur; autour
+d'elle, une existence de fêtes qui lui avait laissé
+comme des visions de féeries: au château, dans les
+allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles
+elle était mêlée, galopant sur son poney à côté de sa
+mère; à l'hôtel de la rue Monsieur, les splendeurs
+des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée des invités,
+et la musique qui, la nuit, la berçait dans son
+lit, et toujours à Paris, à la campagne, un entourage
+d'amis, une sorte de cour.</p>
+
+<p>Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père,
+plus de mère, plus de fêtes, plus d'amis, l'abandon,
+la solitude, le silence. Le père avait été tué dans un
+accident de chasse. Huit jours après, la mère était
+morte d'un accès de fièvre chaude.</p>
+
+<p>Du côté de son père, il lui restait un oncle, le
+comte de Chambrais, dont on avait fait son tuteur, et
+de nombreux cousins qui la rattachaient aux grandes
+familles de l'aristocratie française; du côté de sa
+mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et
+tantes; mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient
+guère s'acquitter de leurs devoirs de parenté envers
+cette petite Française qu'ils connaissaient à peine.</p>
+
+<p>Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude
+affection dans la maison déserte: seulement de temps
+en temps un mot amical, un baiser de son oncle
+quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et
+plus souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château
+où l'on n'arrivait qu'après un petit voyage. Et toujours
+la parole grave, le geste solennel, la leçon à
+propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
+le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude
+toujours gouvernante, et gouvernante anglaise,
+froide, impeccable, infatuée de sa naissance, exaspérée
+de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait sa
+situation par sa dignité.</p>
+
+<p>A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine
+avait accepté cette vie monotone, soumise et
+résignée, sans échappée au dehors, n'imaginant pas
+dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre.
+Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par
+scrupule et pour qu'on ne l'accusât point de s'être
+débarrassé d'un devoir difficile, que son oncle, au
+lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation.
+Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux
+pour lui en adoucir les sévérités; quand
+elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et toujours
+appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne
+pas faire une observation qui ne fussent dictés par la
+justice même, elle sentait qu'elle eût été ingrate de se
+plaindre. On était pour elle ce que les circonstances
+permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père;
+une gouvernante n'est pas une mère; c'était là le
+malheur, la tristesse de sa situation qu'elle ne pouvait
+pas leur reprocher.</p>
+
+<p>Mais la floraison de la quinzième année avait suscité
+en elle des échappées au dehors, qui étaient nées
+de ses souvenirs mêmes.</p>
+
+<p>C'était en se rappelant les regards émus et les paroles
+de tendresse que sa mère et son père échangeaient
+en l'embrassant, qu'elle s'était dit que la
+morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
+dissiperaient que le jour où elle se marierait.
+Pourquoi, alors, ne serait-elle pas heureuse comme
+sa mère l'avait été? Pourquoi le babil d'un enfant
+n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle
+avait vu le sien provoquer sur celles de sa mère?</p>
+
+<p>Et de même c'était en se rappelant les illuminations
+et les fleurs des grands appartements de
+l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en retrouvant
+dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour
+d'honneur du château les jours des grandes chasses,
+ou celui de la salle de spectacle les soirs où l'on
+jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela
+ressusciterait quand elle se marierait.</p>
+
+<p>Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui
+donner un corps, l'être idéal qui flottait indécis dans
+les féeries de son imagination devenait un personnage
+réel; il existait, il la connaissait; tout au
+moins il l'avait vue.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p>Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines
+qui, à dix-huit ans, ont été partout; en vraie
+fille du monde où les traditions sont une religion,
+elle n'avait été nulle part! les offices à Saint-François-Xavier,
+quand parfois elle passait un dimanche
+à Paris; quelques rares visites chez des parentes à
+qui elle avait des devoirs à rendre, en janvier ou à
+de certains anniversaires; en mai, des séances d'étude
+au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture,
+et c'était tout; il lui était donc facile de remonter
+dans ses souvenirs en se demandant où elle avait vu
+«l'homme de son monde qu'elle accepterait pour
+mari et qui pouvait prétendre à sa main».</p>
+
+<p>Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon.
+Jamais personne n'y avait fait attention à elle. Tout
+d'abord, elle en avait été mortifiée, s'imaginant
+qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas
+tardé à comprendre que ceux qui ne la connaissaient
+pas n'allaient pas accorder ce regard à une fille simplement
+habillée, que pour le costume on pouvait
+prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant
+sa maîtresse, plutôt que pour une fille de
+grande maison accompagnée de sa gouvernante.</p>
+
+<p>C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait
+pu se rencontrer avec ce mari, et parmi les jeunes
+hommes qui semblaient réunir les qualités dont parlait
+son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui les
+eût toutes,&mdash;celles-là et beaucoup d'autres qu'elle
+était disposée à lui reconnaître,&mdash;le comte d'Unières.
+En tout elle ne l'avait pas vu trois fois, et ils n'avaient
+pas échangé dix paroles; mais certainement il
+était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être
+idéal dont elle avait si souvent rêvé.</p>
+
+<p>Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée
+de le dire, ne sachant rien ou presque rien de lui,
+mais enfin elle sentait qu'il en était ainsi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha
+tous les soirs à neuf heures et demie. Mais ce jour-là,
+si elle entra dans sa chambre à l'heure réglementaire,
+ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était trop
+agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le
+voyage de Paris à Chambrais sous les regards curieux
+de lady Cappadoce qui ne la quittaient pas, elle avait
+besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte close, elle
+l'était.</p>
+
+<p>Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre
+d'enfant, à côté de sa gouvernante, au premier étage.
+Mais alors son oncle avait voulu qu'elle prit l'appartement
+de sa mère, qui se composait de quatre pièces
+au rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un
+petit salon, une chambre à coucher qui était immense
+avec six fenêtres, deux sur la cour d'honneur, deux
+sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste cabinet
+de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet
+où couchait une femme de chambre.</p>
+
+<p>Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement
+qui lui semblait amoindrir son autorité; mais c'était
+justement en vue de cet affaiblissement d'autorité
+que M. de Chambrais avait imposé sa volonté. Ne fallait-il
+pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour
+cela le mieux était de l'habituer à une certaine liberté.
+Chez elle, dans l'appartement qu'avaient toujours
+habité les princesses de Chambrais depuis deux
+cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.</p>
+
+<p>Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença
+par éteindre sa lampe, puis ouvrant une des fenêtres
+qui donnent sur les jardins, elle resta à rêver en laissant
+sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc
+qu'éclairait la pleine lune.</p>
+
+<p>Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais
+n'avaient apporté aucun changement aux dispositions
+primitives de leur château et de leur parc: tels
+ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient
+conservés. Chaque fois que les dégradations du temps
+l'avaient exigé, ils avaient fait réparer le château,
+mais sans jamais accepter des restaurations plus ou
+moins savantes qui auraient altéré son caractère. De
+même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes
+toutes les fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais
+toujours en respectant l'harmonie de l'ensemble: ainsi,
+le meuble de la chambre de Ghislaine, qui dans son
+neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait
+été recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et
+de nouveau en velours de Gênes lorsque plus tard
+celui-ci avait repris son ancien nom.</p>
+
+<p>Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui
+leur faisait suite n'avaient jamais subi les embellissements
+des paysagistes, et tandis qu'on voyait à Versailles
+le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin du
+Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser,
+Chambrais restait ce qu'il avait toujours été avec ses
+avenues droites, ses arabesques de gazon et de buis,
+ses charmilles en portiques, ses ifs et ses cyprès taillés,
+ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
+terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses
+statues.</p>
+
+<p>Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa
+chambre, elle était ainsi venue s'asseoir à cette place.
+Certaine de n'être pas surprise par lady Cappadoce
+qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette fenêtre,
+elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle
+voulait. C'étaient les seuls moments de la journée
+où elle eût sa liberté d'esprit et ne fut pas exposée à
+entendre sa gouvernante, toujours aux aguets, lui
+dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous
+donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux
+fantaisies de la rêverie, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on
+peut n'être pas bavard avec soi-même; mais des confidents
+elle n'en avait pas d'autres que cette partie du
+jardin et du parc que de cette fenêtre son regard embrassait.
+Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien
+tranquillement se confesser à quelque coin de sa
+chambre ou à quelque meuble, mais ils n'eussent été
+que de muets confesseurs, tandis que le jardin et le
+parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que
+la neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au
+contraire le parfum des orangers passât dans l'air
+tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient de longues
+conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
+statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur
+ou dans l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours
+elle les trouvait en accord avec ses sentiments: triste,
+ils étaient tristes aussi: «Tu te plains d'être abandonnée;
+mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
+la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et
+à l'avenir en te rappelant le passé; et nous?»</p>
+
+<p>Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que
+ses confidents lui répondirent. Comme ils s'étaient
+associés à ses tristesses, ils s'associèrent à ses espérances:
+on allait donc revoir les fêtes d'autrefois;
+les promenades des amis dans les allées; les danses
+dans les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades
+qui traverseraient le parc pour gagner le
+rendez-vous de chasse dans la forêt.</p>
+
+<p>L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce,
+éclairée par la pleine lune de mai, parfumée par les
+senteurs des roses et des chèvrefeuilles, qu'il était
+tard lorsqu'elle se décida à fermer doucement sa
+fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint
+pas tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce
+fut pour continuer son rêve de la soirée.</p>
+
+<p>Le temps avait marché: on célébrait son mariage
+avec le comte d'Unières, dans l'église Saint-François
+Xavier; elle avait la toilette ordinaire des mariées, la
+robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon.
+Mais le comte était en prince Charmant, celui de la
+<i>Belle au Bois dormant</i>, tel qu'elle l'avait vu dans les
+dessins de Doré: justaucorps de satin rose, toque à
+plumes, épée; en même temps, par un dédoublement
+de personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait
+au baptême de son premier né.</p>
+
+<p>Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite
+pendant ses leçons; mais le lendemain, quand
+M. Lavalette commenca son explication de <i>Chatterton</i>,
+elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
+évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
+l'accompagna jusque dans la cour où attendait
+la voiture qui devait le reconduire à la station.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, dit-elle en marchant près de lui,
+que vous avez remarqué le trouble de votre élève?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était
+pas homme à remarquer quoi que ce fût quand il
+s'écoutait parler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à peine si elle vous a entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant
+à cela avec un pareil sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est anglais, ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; dites que les personnages ont
+des noms anglais, je vous l'accorde, mais pour les
+sentiments, les idées, les moeurs, les actions, ces
+gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger:
+croyez-vous qu'un pareil sujet, traité comme il l'est,
+ne soit pas de nature à éveiller les idées d'une jeune
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment voulez vous que j'enseigne notre
+littérature contemporaine sans parler de ses oeuvres,
+typiques?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous
+en à des modèles plus anciens; pour moi, j'ai
+appris le français dans les <i>Mémoires de Joinville</i>, et je
+m'en suis bien trouvée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne
+voulait pas engager une discussion inutile, je le soumettrai
+à M. le comte de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain,
+répliqua lady Cappadoce qui n'avait jamais admis
+qu'on lui répondit ironiquement.</p>
+
+<p>Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein,
+car lorsque M. de Chambrais arriva, il emmena
+Ghislaine dans le jardin comme il l'avait fait le jour
+de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer
+de derrière une persienne pour tâcher de comprendre
+à leur pantomime ce qu'ils se disaient;
+malheureusement, elle était si discrète, cette pantomime,
+qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le
+beau temps, un mariage, une affaire d'intérêts, il
+pouvait être aussi bien question de ceci que de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je
+t'ai dit avant-hier, avait commencé M. de Chambrais
+lorsqu'ils avaient été à une certaine distance de la
+maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as trouvé?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je sache?</p>
+
+<p>&mdash;En me disant le nom ou les noms qui te sont venus
+à l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous assure que cela m'est tout à fait
+difficile; je n'ose pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas
+le plus souvent en vertu de certaines affinités mystérieuses
+dans lesquelles notre volonté ne joue aucun
+rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si
+parmi les jeunes gens que tu as vus et qui peuvent
+être des maris pour toi, il en est un, ou plusieurs, pour
+qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position
+pourrait, il me semble, accepter pour mari.</p>
+
+<p>&mdash;Un seul?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu si peu de monde!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?</p>
+
+<p>Elle hésita un moment, détournant la tête pour
+cacher sa confusion, car il lui semblait que c'était là
+un aveu.</p>
+
+<p>Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le
+sien, il continua d'un ton tout plein d'une tendre
+affection:</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter
+d'être ton confident?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de
+la confidence. Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas
+plus longtemps me défendre sottement: j'ai pensé à
+M. d'Unières.</p>
+
+<p>Il poussa une exclamation de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de
+d'Unières qu'il s'agit. Tu vois maintenant combien
+j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un peu
+aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me
+prouve que nous pouvons nous engager dans ce mariage
+avec la certitude qu'il sera heureux. Vous vous
+êtes vus quatre ou cinq fois....</p>
+
+<p>&mdash;Trois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore mieux; les affinités dont je parlais
+se manifestent plus franchement; sans vous connaître,
+vous avez été l'un à l'autre attirés, par une
+sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment
+plus tendre, et qui le deviendra. Tu m'aurais
+demandé un mari que je ne t'en aurais pas choisi un
+autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même,
+c'est beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que
+j'ai observés en pensant que j'aurais un jour la responsabilité
+de ton mariage, je n'en connais aucun
+qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne;
+si sa fortune n'est pas l'égale de la tienne,
+elle est cependant suffisante; enfin c'est un homme
+d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu
+de perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il
+a travaillé; il a fait de bonnes études en droit; il a
+voyagé, en séjournant dans les pays étrangers où il y a
+à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis,
+et avec le don de la parole qui est naturel chez
+lui, on peut être certain que, quand il entrera à la
+Chambre, il sera un des meilleurs députés de notre
+parti.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est
+pour la préparer qu'il est en ce moment dans son département.
+Il en reviendra dans six semaines. Et
+alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse
+d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à
+ton mari la Grandesse d'Espagne, il pourra timbrer
+ses armes de la couronne ducale.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement
+et à son corps défendant les leçons de littérature
+française contemporaine, par contre elle était passionnée
+pour celles de musique; que cette musique
+fût allemande, italienne ou française, ancienne ou
+nouvelle, peu importait, pour elle il n'y avait ni
+nationalité, ni âge. Tout à craindre de Lamartine,
+Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun
+le sait, que des corrupteurs. Rien à redouter
+de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont des charmeurs.
+Infâme le rapt de la fille de Triboulet par
+François Ier; innocent, celui de la fille de Rigoletto
+par le duc de Mantoue.</p>
+
+<p>Pour elle, il en était des professeurs comme de leur
+science ou de leur art; c'était ce qu'ils enseignaient
+qui les faisait prendre en grippe ou en tendresse et
+qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts:
+M. Lavalette, le professeur de littérature française,
+ne pouvait être qu'un sacripant, et Nicétas,
+le professeur d'accompagnement, qu'un charmant
+jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété
+sur tous les tons que M. Lavalette était un critique
+de grand talent, un esprit distingué, une conscience
+droite, en tout le plus honnête homme du monde,
+mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on
+ne savait pas, on se trompait. Au contraire, elle était
+disposée à voir un ange dans Nicétas: en pouvait-il
+être autrement avec l'âme et la verve qu'il mettait
+dans son exécution?</p>
+
+<p>Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons
+de l'un toujours trop longues, se changeait en ravissement
+à celles de l'autre toujours trop courtes. Installée
+dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le
+quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau
+qu'il exécutait, elle restait plongée dans sa béatitude,
+dodelinant de la tête, battant la mesure avec ses deux
+pieds, et laissant de temps en temps échapper de
+petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.</p>
+
+<p>Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que
+l'heure de la leçon ne fût pas dépassée, et s'il se laissaient
+entraîner à des développements qui l'intéressait
+lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon
+de tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais
+avec Nicétas, elle n'avait jamais eu de montre, et tant
+qu'il voulait bien jouer, elle écoutait: un morceau
+de musique ne s'interrompt pas comme une scène de
+comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au
+bout. Encore avait-elle d'ingénieuses ressources
+pour allonger la séance et même quelquefois pour la
+doubler.</p>
+
+<p>Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle
+s'apercevait qu'il était trop tard pour que Nicétas pût
+prendre le train; il partirait par le suivant. Ou bien
+il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
+bien trop froid: et, passant par dessus les règles de
+l'étiquette et des convenances, qui pourtant lui étaient
+si chères, elle le gardait à dîner au château. Que faire
+en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et
+comme il eût été indiscret de continuer le travail de
+la leçon, ce qui eût ressemblé à une sorte d'exploitation,
+elle demandait les morceaux qui lui plaisaient.</p>
+
+<p>Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle
+d'une pareille faveur, et le soleil eût pu dévorer la
+plaine, le verglas eût pu rendre la route impraticable
+sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était
+pas un professeur comme les autres: d'abord il était
+musicien, et ce titre seul suffisait pour justifier toutes
+les faiblesses qui pour lui n'en étaient pas; et puis il
+y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes et
+même dans son attitude des côtés mystérieux dont on
+parlait tout bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque
+et chevaleresque de lady Cappadoce.</p>
+
+<p>Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique
+de Ghislaine avait été le compositeur Soupert, qu'on
+avait choisi autant pour son nom que parce que c'était
+un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il
+lui serait facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement
+et sans perte de temps. Mais si Soupert
+était un musicien de talent, par contre c'était bien
+pour la régularité le plus détestable professeur qu'on
+pût trouver: il n'y avait pas de meilleures leçons que
+les siennes; seulement, il fallait qu'il les donnât et
+surtout qu'il fût en état de les donner, ce qui n'arrivait
+que rarement.</p>
+
+<p>Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine
+d'années, Soupert était redevenu dans sa vieillesse
+le bohème qu'il avait été dans sa jeunesse: rôdeur
+de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des
+salons où il promenait de trente à cinquante une fille
+de grande naissance qu'il avait épousée; à soixante, il
+vivait dans une masure du plateau de Palaiseau avec
+une blanchisseuse dont il avait fait sa seconde femme,
+sans avoir nettement conscience de la distance qui séparait
+celle-ci de celle-là.</p>
+
+<p>Quand il avait été question de le donner pour professeur
+à Ghislaine, c'était à l'auteur du <i>Croisé</i> et des
+<i>Abencerrages</i> que M. de Chambrais avait pensé et non
+au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du <i>Croisé</i>
+il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré
+dans le monde, la réputation, le mariage extraordinaire;
+du bohème, il ne savait rien, si ce n'est
+qu'il habitait à une assez courte distance de Chambrais
+pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt
+qu'à un musicien qui viendrait de Paris.</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème
+se montrât tel que la vie, la lutte et «le pas de
+chance» l'avaient fait. Partant de chez lui le matin pour
+venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier cabaret
+de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le
+zinc et prendre la force d'accomplir cette odieuse
+corvée qui consisté à donner une leçon de piano, au
+lieu de rester attablé tranquillement avec les ouvriers
+carriers et les paysans qui composaient maintenant
+sa société. Au cabaret du bas de la côte, il
+faisait une seconde halte. Au café de la Gare, il en
+faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui
+causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage
+ami ou simplement connu lui souriait, il s'asseyait;
+les verres se succédaient, et au lieu d'être à
+Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y
+arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.</p>
+
+<p>&mdash;Retenu; à mon grand regret empêché; vous
+comprenez.</p>
+
+<p>Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant,
+comprenait parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout
+le monde sait cela. Nous ne pouvons pas vous en
+vouloir d'un retard qui, peut-être, nous vaudra un
+nouveau chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre,
+ce que ce retard valait à Ghislaine et à lady Cappadoce,
+c'était une odeur de vin blanc mêlée à celle des liqueurs
+qui emplissait la salle de travail, et quand
+Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un
+<i>la</i> ou un <i>fa</i> au lieu d'un <i>sol</i>, incapable qu'il était de
+diriger ses doigts tremblants.</p>
+
+<p>Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté
+ces parfums, que lady Cappadoce n'eût éprouvé
+aucun embarras avec lui: elle l'eût tout de suite remercié;
+mais ce procédé expéditif était-il applicable à
+un musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle
+avait les romances dans le coeur et les airs de danse
+dans les jambes? Elle ne l'avait pas pensé. Il fallait
+aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen
+qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert
+partît de chez lui pour venir directement sans
+s'arrêter en route, il n'aurait pas d'occasions de se
+parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
+avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie
+dont elle était capable, cette proposition, il avait
+commencé par refuser:</p>
+
+<p>&mdash;La promenade du matin est hygiénique.</p>
+
+<p>Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû
+accepter.</p>
+
+<p>Il avait été calculé qu'il arriverait au château un
+peu avant neuf heures: la première fois qu'on alla le
+chercher, il arriva à dix heures et demie, et lady Cappadoce
+eut la douleur de constater que le professeur
+et le cocher étaient exactement dans le même état,
+pour s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.</p>
+
+<p>Boire avec un valet!</p>
+
+<p>Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été
+prévenu que, «à cause de l'irrégularité dans ses
+heures, qui dérangeaient tous les autres professeurs»,
+mademoiselle de Chambrais renonçait à ses
+leçons.</p>
+
+<p>Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement;
+mais lui n'était pas homme à le prendre par
+le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât deux cents
+francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule ressource,
+il s'était tout de suite consolé en se disant que
+c'était la liberté qu'il recouvrait; maître de son temps
+désormais et n'ayant plus à se préoccuper de ces leçons,
+il aurait le loisir de faire les démarches nécessaires
+pour que son répertoire fût repris: c'était
+parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le
+négligeait; il se montrerait.</p>
+
+<p>Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une
+élève qui l'intéressait; elle était née musicienne, cette
+jeune fille, et il serait vraiment dommage qu'elle
+tombât entre de mauvaises mains: il ne fallait pas,
+il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de
+gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas,
+il avait proposé à lady Cappadoce de le remplacer par
+un de ses anciens élèves, celui qu'il avait formé avec
+le plus d'amour, en qui il mettait le plus d'espérances,
+qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.</p>
+
+<p>Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées
+eussent été cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce
+avait encore assez confiance en sa probité d'artiste
+pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
+Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier
+prix de violon du Conservatoire de Vienne, premier
+prix également du Conservatoire de Paris. Et
+quand Soupert affirmait que le meilleur accompagnateur
+que pût trouver mademoiselle de Chambrais
+était ce jeune musicien, il semblait qu'on pouvait se
+fier à cette parole.</p>
+
+<p>Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux
+qui recommandaient l'artiste, avait ajouté tout bas et
+confidentiellement des détails particulier sur l'homme
+dont lady Cappadoce s'était émue.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste,
+je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors....</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse.
+Quelle est sa nationalité? Je n'ai que des probabilités
+à ce sujet. Comment se nomme-t-il de
+vrai? Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le recommandez!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle
+Alexis, Jacques, Emilio, cela ne lui donne ni ne lui
+retire du talent, et il me semble que c'est le talent
+seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est lui
+qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint
+me trouver à Palaiseau et me demander mes conseils,
+sinon mes leçons. Nous étions en été, et la poussière
+couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur son
+visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le
+questionnai. Il me répondit qu'en effet il était venu à
+pied. Huit lieues aller et retour pour me demander un
+conseil, cela me toucha. Je lui offris de se rafraîchir.
+Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition
+pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait
+en prendre; ce fut le commencement de nos relations.
+Elles continuèrent sans que j'apprisse rien, ou à peu
+près rien sur lui, tant il était réservé et discret: il était
+remarquablement doué pour la musique; en toutes
+choses, son éducation avait été poussée beaucoup
+plus avant que ne l'est ordinairement celle des virtuoses;
+il parlait plusieurs langues, voilà tout ce que
+je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le
+connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de
+mes anciennes élèves que j'aimais beaucoup, qui
+allait partir pour la Russie et que j'aurais voulu servir
+dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui
+montra combien je m'intéressais à elle.&mdash;Je puis lui
+donner des lettres qui lui ouvriront quelques portes,
+me dit-il.&mdash;Vous avez habité la Russie?&mdash;Oui. Il
+me donna ces lettres; l'une était pour une grande
+duchesse, les autres pour des personnages de la plus
+haute noblesse. Vous comprenez ma stupéfaction:
+comment avait-il des relations dans ce monde, et
+telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré
+ma curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A
+quelque temps de là, le hasard me fit monter chez lui,
+car après l'avoir fait engager aux Concerts populaires,
+je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il avait
+maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première
+fois que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre
+chambre; au mur était accrochée une gravure, un
+portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme
+étranger chamarré de décorations: un nom avait été
+gravé au dessous, mais il était effacé; à côté se lisait,
+de l'écriture de Nicétas, que je connais bien, cette
+étrange inscription: «Haine éternelle.»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est bizarre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage
+qui représente ce portrait et Nicétas, il y a une
+ressemblance frappante.</p>
+
+<p>&mdash;Son père, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais
+j'avoue que cette histoire du portrait, s'ajoutant à
+celle des lettres, m'intéressa. Je voulus en savoir un
+peu plus long, et sans forcer les confidences de Nicétas
+par des questions, lever un coin du voile dans lequel
+il s'enveloppe.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous y êtes arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas avec certitude, mais au moins avec des
+probabilités. Il serait le fils d'un personnage russe
+qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, aimée pendant
+un séjour que ce personnage aurait fait dans le
+Midi. Obligé de retourner en Russie, ce personnage
+maria sa maîtresse à un professeur du Conservatoire
+de Marseille, et celui-ci, moyennant le paiement d'une
+grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou
+huit ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais
+martyrisé par celui-ci, il écrit à son vrai père qui vient
+le reprendre, le rachète, l'emmène en Russie et le
+fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
+Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été
+le camarade de ceux et de celles pour qui il m'a donné
+des lettres de recommandation. Un jour son père
+meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle.
+Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment
+à Vienne, entre au Conservatoire où il obtient un
+premier prix, et arrive enfin à Paris où il en obtient
+un autre.</p>
+
+<p>Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque
+de lady Cappadoce s'enflammât; mais c'était presque
+un personnage de roman, ce jeune musicien; de plus,
+il avait de la naissance, une naissance illustre, à
+coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée
+de supériorité aristocratique allait plus vite et
+plus loin que les probabilités de Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;Amenez-le, cher monsieur Soupert.</p>
+
+<p>Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par
+Soupert, elle n'avait plus douté de cette naissance illustre.</p>
+
+<p>Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans,
+de grande taille, large d'épaules, à la tête énergique et
+bizarre, aux longs cheveux noirs qui lui retombaient
+sur le cou et sur le front en boucles frisées, était
+quelqu'un.</p>
+
+<p>Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre
+voulu de cette chevelure tortillée en serpents; peut-être
+les yeux ardents qui brillaient, à travers ces
+mèches ramenées en avant, au lieu d'être rejetées en
+arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une
+expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet
+quelconque; mais qu'importait, cela n'empêchait
+pas qu'il fût étrangement original,&mdash;comme il convenait
+à un homme de son sang.</p>
+
+<p>Un Romanof&mdash;elle était sûre que c'en était un&mdash;maître
+de musique de la princesse de Chambrais; au-dessus
+de lui une Cappadoce, c'était bien.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons,
+autant Nicétas était exact dans les siennes; si
+l'un avait toujours été en retard, l'autre était toujours
+en avance.</p>
+
+<p>Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au
+concierge de ne pas l'annoncer par un coup de
+cloche, et se glissant par la petite grille entr'ouverte,
+il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
+lady Cappadoce le voyant alors errer à petits
+pas, la tête tournée vers le château, s'attendrissait
+sur lui:</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château
+de ses pères.</p>
+
+<p>Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la
+Néva, où elle avait décidé, sans aucune raison pour
+cela bien entendu, que devait se trouver ce château.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il doit souffrir de cette misérable vie
+de musicien en la comparant à celle de ses frères, et
+jamais une plainte, jamais une allusion; le stoïcisme!</p>
+
+<p>Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle,
+qui jamais non plus ne faisait allusion à ses grandeurs
+déchues, et cette ressemblance le lui rendait
+plus sympathique encore.</p>
+
+<p>Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur
+qui avait passé par ces épreuves, mais comment? Il
+portait si dignement le malheur.</p>
+
+<p>Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait
+par de petits moyens détournés à lui prouver
+qu'une femme qui avait, elle aussi, du sang royal
+dans les veines&mdash;elle descendait des rois d'Écosse
+incontestablement&mdash;compatissait à son infortune et
+qu'il n'était pas seul. Quand il arrivait par un temps
+froid, elle veillait à ce qu'il se réchauffât avant sa leçon;
+quand c'était par une journée de soleil, elle lui
+faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît
+pour s'en défendre; tout cela accompagné de bonnes
+paroles, de câlineries, de cajoleries; une mère n'eût
+pas eu plus de prévenances avec un fils.</p>
+
+<p>Dans son élan de compassion elle eût souhaité que
+Ghislaine s'associât à elle, sinon avec la même franchise,
+au moins avec une sympathie secrète. Malheureusement,
+Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un
+professeur comme les autres, moins ennuyeux que
+certains autres, parce qu'elle aimait l'art qu'il enseignait;
+mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle
+l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était
+simplement celui d'une musicienne heureuse de
+jouer avec un artiste de talent; elle n'avait aucune
+arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste,
+réduit à toucher un cachet, était un Romanof.
+Comment l'idée lui en serait-elle venue? Ce n'était
+pas à une jeune fille de son âge, élevée comme elle
+l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette
+illustre origine.</p>
+
+<p>C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à
+Chambrais; le vendredi qui suivit l'émancipation de
+Ghislaine, il arriva comme toujours en avance.
+L'heure de la leçon était trois heures; un peu après
+la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut
+se promenant dans le jardin; en apparence il donnait
+toute son attention aux fleurs des plates-bandes,
+mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers
+le château pour qu'on devinât sa préoccupation: il
+pensait à la Néva!</p>
+
+<p>La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux
+pommelé de blanc tombait une chaleur lourde qui
+le força à s'abriter dans un berceau d'ifs taillés ras,
+et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête franchement
+levée sur l'aile du château qu'il avait devant
+lui,&mdash;celle habitée par Ghislaine. De la fenêtre
+derrière laquelle elle était, lady Cappadoce ne lui
+voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme
+toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais
+à l'attitude générale, on pouvait suivre sa pensée:
+Chambrais lui rappelait le château de la Néva, et en
+l'observant avec cette fixité, il revivait, le pauvre
+jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il
+avait passées dans les joies de la famille et la paix du
+coeur, auprès de son père, entre ses frères et soeurs.</p>
+
+<p>Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir
+secoué sa longue chevelure emmêlée et l'avoir arrangée
+avec ses doigts sur son cou et sur son front, il
+se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce
+descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.</p>
+
+<p>Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée
+pour produire un effet quelconque. Tantôt il paraissait
+tomber du ciel, engourdi dans un ravissement
+séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire
+qu'il surgissait directement de l'enfer, désespéré.</p>
+
+<p>Ce jour-là, c'était la période du recueillement;
+après avoir adressé une longue et basse inclinaison
+de tête à Ghislaine sans prononcer un mot, une autre
+un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce,
+il tira son violon de la boîte dans laquelle il
+dormait depuis trois jours, l'accorda avec soin, et se
+mit à son pupitre; alors seulement il daigna ouvrir
+les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, mademoiselle.</p>
+
+<p>La séance devait se composer de deux parties
+l'une réservée au déchiffrage, l'autre à l'exécution de
+morceaux déjà travaillés; ce fut par le déchiffrage
+qu'ils commencèrent, et comme pendant les hésitations,
+les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait
+se laisser distraire par les choses extérieures,
+elle remarqua bientôt que le ciel se couvrait et que le
+vent s'était élevé.</p>
+
+<p>&mdash;Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte
+pour retenir Nicétas, et prolonger la musique de
+deux heures au moins.</p>
+
+<p>Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne
+dit rien tout de suite; ce fut seulement quand les
+roulements du tonnerre se rapprochèrent qu'elle prépara
+son invitation.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui?
+demanda-t-elle, entre deux morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux, car je crains bien que vous ne
+puissiez pas partir à votre heure habituelle; je crois
+que nous allons être assaillis par un orage terrible.</p>
+
+<p>Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé
+d'un peu près, elle aurait remarqué qu'il attachait
+sur Ghislaine un regard dont l'expression était pour
+le moins étrange.</p>
+
+<p>Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus
+forts, l'obscurité s'épaissit, les nuages que roulait
+le vent crevèrent en une trombe d'eau.</p>
+
+<p>Ghislaine s'arrêta de jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez
+pas partir.</p>
+
+<p>Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné
+les malices de sa gouvernante, et trouvait qu'il était
+peu délicat de payer d'un dîner les heures prises de
+cette façon, voulut intervenir:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle,
+on fera atteler pour vous reconduire à la gare.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne
+ne m'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame....</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu....</p>
+
+<p>Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître
+d'hôtel.</p>
+
+<p>L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire
+assez faible, les roulements du tonnerre s'éloignèrent,
+la pluie cessa, et Nicétas aurait très bien pu
+repartir pour la gare à son heure habituelle, mais
+puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent
+qu'il reprit sa liberté; aussi, quand la séance de travail
+fut finie, eut-elle la joie de se faire jouer jusqu'au
+dîner les morceaux qu'elle demandait.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine
+trouvait les artifices de sa gouvernante désagréables
+et mauvais, c'était aussi pour elle-même.
+Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à
+son aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle
+ne voyait en lui que l'accompagnateur, et il réalisait
+toutes les qualités qu'elle pouvait désirer;
+c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le
+musicien que Soupert avait recommandé. Mais à
+table, l'artiste devenait un invité, comme un autre,
+un monsieur quelconque, et cet invité, ce monsieur
+la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas
+emporter comme au piano, elle avait tout son calme,
+sa raison, et ce qu'elle voyait la blessait comme ce
+qu'elle entendait: la façon dont il la regardait à la
+dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux
+sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait
+prendre des attitudes mélancoliques ou inspirées
+qu'elle trouvait grossièrement ridicules; et quand il
+parlait, il y avait dans les discours qu'il adressait
+généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres
+mots qui tombaient de ses lèvres une affectation à la
+bizarrerie, une tension à la pose dont elle ne pouvait
+pas ne pas être blessée, elle qui était la franchise
+même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis,
+s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait
+le service de table lui ayant offert du vin, il avait refusé
+en disant qu'il ne buvait que de l'eau glacée
+et que plus elle était glacée meilleure il la trouvait.</p>
+
+<p>Elle ne pensait point que boire du vin fût un
+mérite et boire de l'eau un vice, mais le ton sublime
+de cette réponse l'avait choquée, et comme depuis, à
+chaque instant, il en avait eu du même genre, elle
+dut le juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait
+le plus:&mdash;un comédien.</p>
+
+<p>Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir,
+ce qui d'ailleurs n'était guère difficile depuis
+quelque temps, cherchait-elle toujours à abréger le
+dîner.</p>
+
+<p>Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu
+avant de quitter la table, nous ferons ce soir un tour
+dans le parc; après la pluie il est agréable de marcher
+sous bois.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à
+son grand regret, lady Cappadoce, qui, au lieu de
+s'exposer à l'humidité des bois, aurait mieux aimé
+passer la soirée au coin du piano à entendre de la
+musique, dut se conformer à cette invitation.</p>
+
+<p>En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à
+droite, Ghislaine tourna à gauche accompagnée de
+lady Cappadoce, et tandis qu'elles descendaient le
+perron du vestibule qui accède aux jardins, il descendait,
+lui, celui de la cour d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas
+ce soir, dit lady Cappadoce, continuant son idée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour ne pas le garder que j'ai
+proposé cette promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que mon oncle trouve que je fais trop de
+musique et désire que j'en fasse moins.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.</p>
+
+<p>Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir
+une discussion sur les idées et les goûts de son oncle,
+elle ne répondit pas, mais lady Cappadoce, qui était
+outrée, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas
+adressé son observation; puisque j'ai la direction de
+votre travail, c'était à moi qu'elle devait être présentée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail,
+mais celles de la distraction, et c'est pour cela
+qu'il m'a fait son observation amicale au lieu de
+vous l'adresser.</p>
+
+<p>Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante,
+il ne désarma point lady Cappadoce qui ne savait
+de quoi elle était le plus furieuse, ou de l'atteinte
+portée à son autorité, ou de la suppression
+des séances supplémentaires de musique.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas de distractions mieux employées
+que celles qu'on donne à la musique, plus
+saines, plus morales.</p>
+
+<p>Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée
+de ces dîners, cela suffisait, et pour l'heure
+présente, plutôt que de discuter, elle aimait mieux
+être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie:
+le soir tombait, et de la terre trempée par l'orage
+montait avec des buées blanches le parfum des
+fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes et des
+mousses du parc; après la chaleur du jour il était
+réconfortant de se baigner dans cette fraîcheur,
+comme il était doux aux yeux, après les violentes clartés
+du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
+rampaient aux extrémités des longues allées droites.</p>
+
+<p>C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment,
+de lui qu'elle allait s'occuper!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable
+pour les domestiques de Chambrais, hautain au contraire
+et dédaigneux avec affectation, à ce point que
+ceux qui avaient de l'autorité dans la maison s'étaient
+entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
+conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait
+le premier; lorsqu'il arrivait, les valets de pied
+se sauvaient pour ne pas lui ouvrir la porte, et à
+table, le maître d'hôtel le livrait dédaigneusement
+aux mains d'un subalterne.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon
+du concierge, il s'arrêta pour échanger quelques
+mots avec ce fonctionnaire qui soupait la fenétre ouverte,
+en compagnie de sa femme et de ses enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous
+prie?</p>
+
+<p>&mdash;Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les
+biens de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je
+pourrai arriver à la station sans pluie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour sûr.</p>
+
+<p>Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge
+et sa femme se regardaient en se demandant ce qu'il
+pouvait y avoir sous ces questions peu naturelles.</p>
+
+<p>Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte
+d'arriver, mais il ne tarda pas à ralentir sa marche,
+longeant le parc, il s'était arrêté à un endroit où le
+mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé
+par un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux;
+suffisant pour empêcher la sortie des lièvres,
+des chevreuils et des daims, ce grillage n'était qu'une
+défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
+par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés
+de chaque côté des fondations commencées. A cet
+endroit il n'y avait pas de maisons le long de la route
+vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies,
+à cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et
+ne voyant personne, n'entendant aucun bruit, il
+enjamba par-dessus le grillage.</p>
+
+<p>Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant
+soin de faire constater sa sortie par le concierge;
+rapidement il se dirigea vers le château, mais en
+s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder.
+Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à
+arriver au berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était
+assis. Mais à ce moment, il ne pouvait plus être question
+de reprendre cette place où il se trouverait en
+vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne
+risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce
+mur de verdure.</p>
+
+<p>Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps,
+les jardiniers étaient rentrés chez eux; et
+c'était dans une partie opposée du parc que Ghislaine
+et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il
+n'avait donc pas à craindre que personne vînt le déranger.
+A ce moment même, une femme de chambre
+parut à l'une des fenêtres de l'appartement de Ghislaine,
+et tirant les volets, elle les ferma; puis elle
+passa à une seconde, et ainsi successivement pour
+toutes, une seule exceptée, qu'elle laissa ouverte,
+en se contentant de rapprocher les volets de façon à
+ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.</p>
+
+<p>De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer
+sur le fond sombre de la chambre, et de temps en
+temps dans le calme du soir, il entendait grincer sur
+leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle manoeuvrait.
+Le ménage dura assez longtemps, puis une
+porte claqua et rien ne troubla plus le silence. Son
+travail fini, la femme de chambre était partie pour
+ne plus revenir, et maintenant cette partie du château
+se trouvait abandonnée, le personnel domestique
+dînant tranquillement à l'office dans d'aile opposée.</p>
+
+<p>La nuit se serait faite depuis quelques instants
+déjà si la lune en se levant n'avait ajouté sa lumière
+frisante aux dernières lueurs du couchant, mais cependant
+les ombres commençaient à être assez confuses
+pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par
+extraordinaire quelqu'un regardait de ce coté. Sortant
+de derrière sa cachette, il vint s'asseoir dans le
+berceau, où il resta près de dix minutes, se levant
+brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui
+balance une résolution, prise, abandonnée et reprise.
+Enfin, quittant le berceau et se baissant de manière
+à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les
+plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures
+gazonnées pour que son pas ne criât pas sur le gravier,
+il se dirigea vers la fenêtre restée ouverte; son
+appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du sol,
+il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre
+de Ghislaine.</p>
+
+<p>Il respira et regarda autour de lui; bien des fois
+avant cette soirée, il l'avait examinée en se promenant
+dans le jardin, et il connaissait sa disposition comme
+son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces,
+le lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur,
+le paravent à six feuilles, ses grands fauteuils en bois
+doré, mais dans la demi-obscurité où la plongeaient
+les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à
+se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement,
+chaque chose se fit distincte en prenant sa forme
+réelle; alors, allant à une des fenêtres fermées, il souleva
+un des rideaux et reconnut que, comme il le présumait,
+l'embrasure était assez profonde pour qu'on
+pût se cacher là en toute sûreté; par leur poids et
+leur épaisseur, ces rideaux en velours ciselé formaient
+une sorte de mur, et il n'était pas vraisemblable que
+quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite fille
+peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un
+voleur n'était pas embusqué derrière!</p>
+
+<p>Maintenant que la première partie de son plan
+avait réussi, il n'avait qu'à réfléchir à l'exécution de
+la seconde, et il était bien aise d'avoir quelques instants
+à lui, avant le retour de mademoiselle de Chambrais,
+pour se calmer.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure
+que le temps s'écoulait, son agitation enfiévrée le
+dévorait, et par moment, étouffé derrière les rideaux,
+il sentait la sueur qui coulait de son visage lui tomber
+sur les mains.</p>
+
+<p>Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur,
+glissant par les deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette;
+le bruit des pas lui dit que Ghislaine n'était
+pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le serait
+qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady
+Cappadoce?</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il fermer la fenêtre?</p>
+
+<p>C'était une femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle n'a pas besoin de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout.</p>
+
+<p>La femme de chambre se retira en fermant la
+porte; presque aussitôt la lampe fut éteinte, et Ghislaine
+s'assit dans un fauteuil en face de la fenêtre
+restée ouverte.</p>
+
+<p>Il attendit quelques instants que le silence se fût
+établi, puis écartant doucement l'un des rideaux il fit
+trois ou quatre pas en avant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant
+pas la possibilité qu'une autre personne que
+sa femme de chambre fût là.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri en se levant d'un bond.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien.</p>
+
+<p>Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre;
+il la voyait haletante.</p>
+
+<p>&mdash;N'approchez pas, j'appelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le
+jure.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi êtes-vous ici? Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.</p>
+
+<p>Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier
+moment d'affolement passé, de reprendre courage:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.</p>
+
+<p>Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle
+parlait d'une voix étouffée, peut-être parce que lui-même
+avait pris ce ton.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, monsieur, demain je vous écouterai.</p>
+
+<p>Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des
+yeux ardents qu'elle voyait briller dans l'ombre, car
+il faisait face à la fenêtre, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Me forcerez-vous à sonner?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne sonnerez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'en empêchera?</p>
+
+<p>&mdash;Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation;
+que penserait-on, que dirait-on si, répondant
+à votre coup de sonnette, on nous trouvait en
+tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?</p>
+
+<p>Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était
+vrai; que dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était
+le calme, le sang-froid qu'elle devait appeler seuls à
+son aide.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?</p>
+
+<p>Il avait été un moment démonté, mais en voyant
+ce changement d'attitude, l'assurance lui revint, et il
+fit encore quelques pas vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dire ce que mes regards vous ont répété
+cent fois, que je vous aime, que je vous adore....</p>
+
+<p>Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage,
+mais tout de suite elle les abaissa en relevant la tête
+pour le regarder en face:</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous
+êtes introduit ici, partez, monsieur.</p>
+
+<p>Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil
+qu'elle venait de quitter; mais cette pose de soumission
+respectueuse ne calma pas l'indignation de
+Ghislaine:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que
+vous avez pu admettre la pensée que je vous écouterais?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon
+amour de trouver un outrage dans son aveu; qu'ai-je
+demandé?</p>
+
+<p>&mdash;L'outrage est de vous être introduit dans cette
+chambre; il est dans votre aveu, dans votre attitude.
+Relevez-vous, monsieur, et partez, partez, partez.</p>
+
+<p>A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était
+pas seulement sa pudeur et son honnêteté, sa dignité
+et sa fierté que cette brutale déclaration blessait,
+c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses plus
+chères croyances; combien souvent avait-elle pensé
+à la première parole d'amour qu'on lui adresserait;
+quels rêves radieux avait-elle faits en les poétisant,
+en les idéalisant de tout ce que son imagination inventait:&mdash;et
+voilà quelle était la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, répétait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant que vous m'ayez entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre;
+cette insistance est odieuse; si vous êtes un
+homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? partez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne partirai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je pars.</p>
+
+<p>Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que,
+se relevant, il se plaça devant elle les bras étendus:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne passerez pas.</p>
+
+<p>Elle recula.</p>
+
+<p>&mdash;Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé
+à cette résolution désespérée, c'est que je ne suis pas
+maître de mon amour, c'est lui qui m'a amené ici
+contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui
+m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je
+vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter.
+Je vous aime. Et quel mal, quel outrage vous
+fait mon amour? il ne demande rien que de ne pas
+rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous
+vois, je suis heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je le sais, partez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je partirai puisque ma présence ici vous
+jette dans cet émoi, mais pas avant que vous ne
+m'ayez promis que cet aveu ne changera rien à ce qui
+est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un
+homme payé par vous, qui est à vos ordres, ait osé
+lever les yeux jusqu'à vous, mais si cet homme n'est
+aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant
+lui est permise.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas
+cette promesse: jamais je ne permettrai qu'un
+homme qui m'a parlé comme vous venez de le faire
+se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez
+pour vous, doit vous faire comprendre la
+mienne. Elle ne subira pas plus longtemps votre présence;
+si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse
+en advenir, je sonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en empêcherai bien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'appelle.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine
+ne baissa pas les yeux; il y avait dans son attitude,
+dans le port de sa tête, dans son regard une résolution
+qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite
+devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille,
+l'élève qu'il était habitué à voir depuis un an: ce
+qu'elle disait, elle le ferait. Alors, qu'arriverait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Et si je partais? dit-il.</p>
+
+<p>C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut
+pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins vous vous souviendrez que je n'avais
+que le bras à étendre pour vous empêcher de sonner,
+que je n'avais qu'à vous mettre la main sur la bouche
+pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant
+je suis parti. Vous vous souviendrez que je vous
+aime et ne demande qu'à vous aimer... silencieusement,
+respectueusement.</p>
+
+<p>Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait
+autour du fauteuil; il enjamba l'appui:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous souviendrez.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Quand il se trouva en pleine campagne et regarda
+sa montre, il vit que l'heure était trop avancée pour
+qu'il pût prendre le dernier train de Paris.</p>
+
+<p>Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait
+qu'à aller coucher chez Soupert. Quelques kilomètres
+à travers les champs par cette belle nuit lumineuse
+n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à Palaiseau,
+la porte du vieux maître était fermée, il frapperait
+et on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué
+à recevoir ainsi quelquefois la visite de
+noctambules égarés.</p>
+
+<p>La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit
+devant lui par la campagne déserte et les villages
+endormis; personne pour raconter qu'on l'avait vu à
+cette heure aux environs de Chambrais; dans la
+plaine silencieuse on n'entendait que le cri articulé
+des perdrix, et de temps en temps les aboiements
+des chiens de bergers qui le poursuivaient quand il
+longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs
+moutons parqués; dans le lointain aussi les sifflets
+des trains de la grande ligne derrière les collines de
+Montlhéry.</p>
+
+<p>Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il
+était encore dans la chambre de Ghislaine se demandant
+comment il en était sorti et pourquoi. Pourquoi
+ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle
+eût appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait
+pas encore comment il s'était laissé dominer.
+Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui avait
+obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine
+vraiment de se jeter dans cette aventure pour arriver
+à cette sortie piteuse. Partez. Et il était parti.</p>
+
+<p>Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait
+prendre cette soumission. Se souviendrait-elle,
+comme il lui avait demandé; ou bien sa fierté persisterait-elle,
+comme elle l'en avait menacé?</p>
+
+<p>La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant,
+en retrouvant Ghislaine si ferme devant lui, il avait
+peur de la fierté.</p>
+
+<p>Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant,
+les retournant, mais sans s'arrêter à rien de
+satisfaisant, il fut tout surpris de se trouver à Palaiseau
+qu'il traversa: pas une maison ouverte; pas
+une lumière derrière les volets clos; certainement il
+serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.</p>
+
+<p>C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay,
+au milieu de la plaine, que se trouvait la maisonnette
+où Soupert était venu échouer, heureux encore
+d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa
+belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un
+jardin du côté des champs, elle était en façade sur
+la grande route de Versailles, et c'était sur cette disposition
+que Nicétas comptait pour se faire ouvrir en
+cognant à la porte.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait
+de la maison dont il voyait déjà la façade
+toute blanche éclairée par la lune, il crut entendre,
+dans le calme de la nuit, un piano.</p>
+
+<p>&mdash;Soupert faisant de la musique, voilà qui serait
+étrange!</p>
+
+<p>Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert;
+non seulement il jouait du piano, mais encore
+de sa voix cassée et chevrotante il chantait la romance
+du ténor des <i>Abencerrages</i>, celle qui, vingt
+ans auparavant, avait eu une si grande vogue.</p>
+
+<p>Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir
+sur les autres, cependant il fut ému, et avant de
+frapper il voulut attendre que la romance fût achevée.</p>
+
+<p>Comme il avançait la main vers le volet il entendit
+le tremblement d'un goulot de bouteille sur le bord
+d'un verre; alors il frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Holà, qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, maestro.</p>
+
+<p>&mdash;Qui toi?</p>
+
+<p>&mdash;Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends,
+j'y vais.</p>
+
+<p>La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce
+assez grande qui servait à la fois de salon, de salle à
+manger et de cabinet de travail; un piano à queue,
+reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble principal
+avec une immense bergère recouverte en velours
+d'Utrecht.</p>
+
+<p>&mdash;Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens
+me demander à coucher?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le voulez bien.</p>
+
+<p>&mdash;La bergère te tend les bras; mais avant, nous
+allons prendre un grog.</p>
+
+<p>Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie,
+dont le bouchon était retenu par une ficelle, une
+carafe d'eau et un verre; Soupert prit un autre verre
+dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa
+main tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois avoir soif.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dis cela.</p>
+
+<p>Il le regarda en face.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en
+chemin? Tu es troublé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la
+voix; tu as quelque chose. Mais restons-en là si tu
+ne veux pas répondre; tu me connais: pas curieux.
+A ta santé, mon garçon.</p>
+
+<p>Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le
+reposant sur la table, il continua de façon à changer
+de conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais?
+Fameuse élève que je t'ai donnée là, n'est-ce
+pas? Elle est douée, cette petite, et jolie; à ton âge,
+j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus d'amoureux&mdash;regardant
+le verre de Nicétas encore
+plein&mdash;comme il n'y a plus de buveurs; à quoi bon
+la jeunesse, si vous n'en faites rien?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;De mademoiselle de Chambrais?</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux
+coudes sur la table, regardait Nicétas qui, lui, regardait
+vaguement les fleurs du papier de tenture.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient
+de me jeter dans une aventure, laquelle m'amène ici
+ce soir.</p>
+
+<p>Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions
+où le besoin des confidences force les lèvres
+les plus étroitement fermées à s'ouvrir; Soupert
+avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
+pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir
+le vieux bonhomme dévoyé et tombé qui ne
+pensait plus qu'à boire, il avait été un vainqueur.</p>
+
+<p>Du doigt, Soupert montra le plafond:</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.</p>
+
+<p>Cette invitation directe décida Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle
+de Chambrais, dit-il, vous ne devez pas
+vous étonner que je le sois devenu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie
+fille, un garçon comme toi, pour toute surveillante
+une vieille folle, c'était écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je me suis aperçu que je commençais à
+l'aimer, et ç'a été tout de suite, j'ai voulu me défendre
+contre ce sentiment. Nicétas amoureux de la
+princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où
+pouvait-elle me conduire?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse
+ne se demande jamais où les mouvements de
+son coeur peuvent la conduire, elle va, et de l'avant.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je me donnais toutes sortes de raisons,
+et elles ne me manquaient pas, pour me détacher,
+votre exemple, maestro, a pesé sur moi; ne vous
+êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
+naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Elle lui était supérieure.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais avec le prestige du talent.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire;
+après chaque leçon je me retirais plus épris, possédé,
+je l'aimais, je l'aimais passionnément.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons y arriver. Je passe sur le développement
+de mon amour, sur ses espérances et ses
+craintes....</p>
+
+<p>&mdash;Je connais ça.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était
+donc disposée à t'écouter?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en savais rien, et c'était justement pour le
+savoir que je voulais lui parler. Ce soir, après avoir
+dîné au château, pendant qu'elle faisait une promenade
+dans le parc, je me suis introduit dans sa
+chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon
+amour.</p>
+
+<p>&mdash;Et puisque te voilà ici, je devine la réponse.
+Flanqué à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime,
+je me suis laissé toucher par son émoi: je suis parti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant
+que va-t-il arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te
+réponde, je n'ai jamais passé par là. Vois-tu, en
+amour, il y a trois façons de procéder: écrire, ce qui
+est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière
+des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des
+hommes. Moi j'ai été homme tout de suite, et j'ai
+épousé une femme qui, comme tu le dis, était l'égale
+de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas
+arrivé, je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui
+adresser un beau discours. Il n'y a pas eu à me répondre;
+elle d'abord, la famille ensuite n'ont eu qu'à
+accepter un mariage indispensable. Alors c'est elle
+qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je
+ne vois pas ta rentrée auprès de mademoiselle de
+Chambrais facile. Tu es parti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce qui prouve mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter
+devant elle comme si rien ne s'était passé entre
+vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?</p>
+
+<p>&mdash;Lundi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement:
+«Qu'est-ce que nous jouons aujourd'hui?»</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter
+près d'elle un maître de musique qui lui a déclaré sa
+flamme, et auquel elle a répondu: Partez! Si mademoiselle
+de Chambrais avait été une curieuse ou une gaillarde
+disposée à trouver dans cet amour des distractions
+ou autre chose, si même elle n'avait été simplement
+qu'une coquette, elle ne t'aurait pas flanqué à la
+porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas comment tu
+rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain
+ou après-demain lady Cappadoce, de sa longue et
+grande écriture anglaise, t'écrivait que les leçons
+d'accompagnement sont momentanément suspendues.
+Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est
+pas difficile à la petite Ghislaine de trouver un prétexte
+pour justifier la suspension de ces leçons. Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire,
+à la brune, dans la chambre d'une jeune
+fille, et d'une jeune fille qui est mademoiselle de Chambrais,
+pour lui dire tout gaillardement: «Je vous
+aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et
+sans s'être demandé comment cet aveu serait reçu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une inspiration de cette jeunesse que vous
+me reprochiez de ne pas avoir. Je n'ai rien calculé;
+je ne me suis rien demandé. Entraîné malgré moi,
+poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un
+besoin irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je
+n'ai pas vu autre chose que le bonheur de le lui dire. Si
+je vous avouais que je lui ai écrit vingt fois cet aveu,
+sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que voulez-vous,
+cher maestro, je n'ai pas commencé comme
+vous par être homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai que tu es si bambino que ça!
+Comment as-tu eu le courage d'entrer dans la chambre
+et de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont
+toutes les audaces quand ils sont poussés à bout... et
+je l'étais par mon amour. Une fois sorti de ma réserve
+ordinaire, rien ne m'arrête plus.</p>
+
+<p>&mdash;Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te
+jettera pas hors de toi. C'est égal, fichue aventure.
+Buvons un grog.</p>
+
+<p>Il caressa son verre:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours
+quand on en a besoin; tandis que l'amour, les
+femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. A ta
+santé.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Sur la bergère où il avait pour toute couverture
+un vieux tapis de table, Nicétas dormit peu, et le
+matin, avant que la maison fût éveillée, il partit
+pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.</p>
+
+<p>Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il
+avait cru que l'obscurité dans laquelle il se débattait
+allait se dissiper, et que Soupert, avec son expérience
+de la vie, éclairerait son lendemain; mais
+Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et
+son lendemain était aussi plein d'indécision et d'incertitude
+que la veille.</p>
+
+<p>De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait
+tiré qu'un seul enseignement, c'est qu'il avait été
+plus que naïf d'obéir à Ghislaine quand elle lui avait
+demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt fois
+dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces
+railleries pesaient d'un tout autre poids sur lui que
+tous les reproches qu'il avait pu s'adresser.</p>
+
+<p>Et quand il rapprochait ces railleries des confidences
+de Soupert sur son mariage «indispensable»,
+il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile: évidemment
+la comparaison entre son procédé et celui de
+Soupert n'était pas à son avantage: Soupert s'était
+fait aimer par une fille qui était l'égale de mademoiselle
+de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était
+fait flanquer à la porte.</p>
+
+<p>Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait
+sa maîtresse; tandis que maintenant il fallait bien
+reconnaître que les probabilités étaient pour que
+lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.</p>
+
+<p>Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à
+chaque instant, il rentra demander si l'on n'avait
+rien reçu pour lui.</p>
+
+<p>Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à
+espérer qu'elle ne viendrait pas, se disant que si
+Ghislaine avait été réellement blessée par son aveu,
+au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
+indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle
+commencerait sa journée par lui faire signifier congé;
+les prétextes ne lui manqueraient pas si, comme il
+était probable, elle ne voulait pas confesser la vérité.
+Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu,
+il lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les
+bonnes raisons s'enchaînaient dans son imagination
+enfiévrée.</p>
+
+<p>Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission?
+Parce qu'elle avait repoussé un amant alors
+qu'il se présentait maladroitement et de façon à effrayer
+une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas
+nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer.
+Il pouvait lui déplaire d'accepter une liaison toute
+franche; mais il pouvait très bien lui plaire d'avoir
+un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui
+il était tout disposé à se contenter de ce rôle... au
+moins en attendant. Quand il la regarderait maintenant,
+il rencontrerait ses yeux au lieu de ne trouver
+que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot,
+d'un signe, d'un sourire; sans rien demander
+leurs mains iraient l'une au-devant de l'autre; leurs
+silences même auraient une douceur et une ivresse;
+il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin
+ce serait un amusement de tromper la vieille Anglaise
+qui, avec sa majesté héréditaire, ne verrait pas plus
+loin que le bout de son nez.</p>
+
+<p>Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et
+de repos après les angoisses de la journée.</p>
+
+<p>Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on
+pouvait croire que, plus tard, elle serait amenée fatalement
+à en accepter une autre: à lui de la préparer.</p>
+
+<p>Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit
+point afin de pouvoir descendre d'heure en heure voir
+si la lettre n'arrivait point, sa concierge n'étant point
+femme à monter ses cinq étages pour la lui remettre:
+chaque fois il eut la même réponse: rien;
+à la dernière, sa concierge qui voyait son trouble,
+crut à propos de lui adresser un mot d'encouragement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour demain.</p>
+
+<p>Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance;
+Ghislaine n'avait rien dit, lady Cappadoce
+n'écrirait pas.</p>
+
+<p>Le lendemain, avant huit heures, il montait la
+garde à la porte de la loge; quand le facteur parut, il
+entra avec lui; il y avait un paquet d'une vingtaine
+de lettres pour la maison; dans son anxiété il se
+pencha par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement,
+les lunettes sur le nez, faisait son tri.</p>
+
+<p>&mdash;Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce
+sera pour la seconde.</p>
+
+<p>Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait
+partir à une heure pour Chambrais, s'il n'avait pas
+de lettre, c'est que décidément Ghislaine acceptait la
+déclaration avec ses conséquences.</p>
+
+<p>Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration,
+que Soupert le disait; pas si naïve, sa sortie;
+décidément, il était vieux jeu, le maestro.</p>
+
+<p>Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit
+qu'on l'appelait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Nicétas, une dépêche.</p>
+
+<p>Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche
+sûrement venait de Chambrais.</p>
+
+<p>Elle en venait en effet, et elle était signée de lady
+Cappadoce:</p>
+
+<p>«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai
+quand pourra être reprise.»</p>
+
+<p>Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison
+les leçons étaient momentanément suspendues.</p>
+
+<p>Était-ce momentanément?</p>
+
+<p>Après un moment d'accablement il se retrouva:
+jamais il ne pourrait attendre que lady Cappadoce le
+prévint; il fallait savoir et tout de suite, car malgré
+ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances;
+avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore
+tout à fait.</p>
+
+<p>Il écrivit:</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce
+mon respectueux hommage, et de la prier de me
+faire savoir si les empêchements dont parle sa dépêche
+semblent probables pour vendredi.»</p>
+
+<p>Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il
+était résolu, car c'était son amour qui faisait sa faiblesse,
+non son caractère, violent au contraire et emporté;
+la réponse de la gouvernante déciderait la
+question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de
+rester dans le doute.</p>
+
+<p>Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle
+arriva:</p>
+
+<p>«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir
+M. Nicétas à l'avance lorsque les leçons pourront être
+reprises, mais en ce moment il y a empêchement à
+fixer une date.»</p>
+
+<p>A ce court billet était joint un chèque pour le paiement
+du mois.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles
+à échafauder pour chercher un doute, c'était
+bien un congé, malgré la forme aimable dont lady
+Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
+avait trouvé un prétexte pour supprimer les
+leçons, et avec sa naïveté ordinaire, la vieille Anglaise
+croyait à une simple suspension.</p>
+
+<p>Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le
+revoir jamais, et elle prenait ses précautions pour
+qu'il en fût ainsi.</p>
+
+<p>Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre
+les siennes pour la revoir le jour même.</p>
+
+<p>Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à
+partir, un marché était intervenu entre eux: «Vous
+vous souviendrez»; c'était une condition; puisqu'elle
+ne l'observait pas, il allait reprendre l'entretien
+au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre,
+et cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne
+voulait pas de l'amour respectueux dont il se serait
+contenté; à elle la responsabilité de ce qui arriverait.</p>
+
+<p>Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour
+travailler dans l'atelier de Casparis; avant d'arrêter
+son plan, il voulut savoir si elle viendrait; sans doute
+c'était une sorte de faiblesse, quelque chose comme
+une acceptation «des empêchements» mis en avant
+par lady Cappadoce; mais si comme il en était sûr
+à l'avance, les empêchements n'existaient pas pour
+Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa résolution.</p>
+
+<p>A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il
+alla s'installer avenue de Villiers, et en se promenant
+à une petite distance de l'atelier du statuaire, il
+attendit; bientôt, il la vit descendre de voiture, accompagnée
+de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit
+pour la gare de Sceaux.</p>
+
+<p>Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il
+fallait, en effet, qu'il s'introduisit dans la chambre de
+Ghislaine, non après le dîner, mais pendant le dîner,
+et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne heure
+à Chambrais.</p>
+
+<p>Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le
+soir, quand elle n'imaginait pas qu'on pourrait entrer
+chez elle, rien n'était plus naturel, mais instruite
+par l'expérience, elle avait dû prendre des
+précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et
+il y eût eu naïveté à lui de procéder une seconde fois
+de la même façon que la première. Qu'il se présentât
+à la grille d'entrée, et le concierge ne le laisserait pas
+probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans
+la chambre à la nuit tombante, et il trouverait les
+volets clos: il devait donc manoeuvrer autrement.</p>
+
+<p>C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady
+Cappadoce, et c'était à la même heure que les jardiniers
+cessaient leur travail pour rentrer chez eux.
+Sa combinaison reposait sur cette concordance. A
+sept heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement
+de Ghislaine devait être abandonnée; à sept
+heures les jardins devaient être déserts; enfin à sept
+heures, les maçons qui réparaient le mur du parc
+finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il
+avait des chances pour arriver à cet appartement sans
+être rencontré et aperçu; s'il ne le favorisait point,
+il s'en tirerait comme il pourrait ou il ne s'en tirerait
+pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de
+surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.</p>
+
+<p>Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna
+dans les jardins qui, comme il l'avait prévu, étaient
+déserts; mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que les
+persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
+déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue
+du château, il vit qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé,
+ne pensant même pas à se cacher: c'était
+l'anéantissement de son plan.</p>
+
+<p>Mais dans cette façade, un petit perron descendait
+au jardin; si la porte n'était pas fermée il pourrait
+entrer par là; assurément cette voie était plus périlleuse,
+mais il n'avait pas à choisir: cela ou rien. Il
+monta le perron et mit la main sur le bouton de la
+porte qui s'ouvrit.</p>
+
+<p>N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le
+bruit de ses pas n'attirerait-il pas l'attention?</p>
+
+<p>Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule
+sonore, il ouvrit la première porte qu'il trouva et qui,
+d'après son estime, devait conduire dans l'appartement
+de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord
+de se reconnaître, mais bientôt il vit que cette
+pièce meublée simplement devait être habitée par
+la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle de
+Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une
+autre porte, il se trouva dans un vaste cabinet de
+toilette, celui de Ghislaine.</p>
+
+<p>Son intention n'était pas de se cacher comme la
+première fois, derrière un rideau, car les précautions
+prises indiquaient qu'il devait employer des
+moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était
+quelque coin sombre ou mieux encore une armoire.
+Dans la partie du château qu'il connaissait, elles
+étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
+n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces
+habitées par Ghislaine comme dans les autres?</p>
+
+<p>Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait
+que l'embarras du choix; il en ouvrit une, puis
+une autre, puis une troisième, et se décida enfin pour
+un placard haut et profond qui servait à ranger
+les balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles
+de ménage. Là, il devait être en sûreté; ce
+n'était pas l'heure de se servir de ces objets, et en
+ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait
+pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la
+porte sur lui.</p>
+
+<p>Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son
+aise pour prendre les positions qu'il voulait, il pouvait
+rester là une partie de la nuit.</p>
+
+<p>Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment,
+il entendit qu'on entrait dans la chambre de
+Ghislaine: il y avait deux personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
+
+<p>Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne,
+une jeune femme de chambre attachée spécialement
+au service de Ghislaine.</p>
+
+<p>Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées
+et venues qui vint faiblement jusqu'à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre
+d'aller voir ma mère ce soir? demanda la femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Quand rentrerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me
+ramènera.</p>
+
+<p>&mdash;Allez; mais fermez la porte de votre chambre et
+emportez la clé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
+
+<p>La femme de chambre traversa le cabinet de toilette
+et passa dans sa chambre dont elle ferma la
+porte donnant sur le vestibule; ainsi Ghislaine devait
+se croire en sûreté.</p>
+
+<p>Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le
+renseignât; mais peu importait, car son dessein n'était
+pas d'aller dans la chambre, il attendrait qu'elle
+vînt dans le cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de
+lumière annonça qu'elle arrivait, et des profondeurs
+sombres de sa cachette il la vit poser sa bougie sur
+une console; elle était à deux pas du placard, lui
+tournant le dos.</p>
+
+<p>Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un
+cri, il la prit dans son bras et de l'autre main il lui
+ferma la bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, je ne partirai pas.</p>
+
+
+<p><b>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</b></p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<H2>DEUXIÈME PARTIE</H2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre
+du comte de Chambrais, se décidait, après avoir
+hésité plusieurs fois, à éveiller son maître qui, rentré
+seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil
+des nuits prolongées.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon à monsieur le comte de le
+réveiller, dit-il en toussant discrètement. C'est une
+dépêche que j'ai reçue de Mlle de Chambrais, il y a
+déjà près de deux heures; elle demande une réponse,
+alors...</p>
+
+<p>Brusquement le comte se mit sur son séant et prit
+le papier bleu que Philippe lui présentait sur un
+plateau.</p>
+
+<p>&mdash;Tire les rideaux.</p>
+
+<p>C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque
+au coin de la place de la Concorde, que demeurait le
+comte, à l'une des expositions les plus claires et les
+plus ensoleillées de Paris assurément; cependant la
+nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui
+permit pas de déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout
+de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se résigner
+encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour
+qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui
+étaient nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit
+drapé de rideaux de satin rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à
+Philippe.</p>
+
+<p>«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir
+aujourd'hui et que je le prie de venir à Chambrais.
+S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, portez-la
+lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux
+heures.»</p>
+
+<p>&mdash;Que me lis-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que ce qui est sur la dépêche.</p>
+
+<p>Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où
+il trouverait l'éclairage qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand
+Philippe la lui avait lue, elle ne fut guère moins
+obscure quand il la lut lui-même.</p>
+
+<p>Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle
+l'appelât ainsi en toute hâte? Il n'y avait pas à hésiter:
+il fallait partir.</p>
+
+<p>&mdash;Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé,
+dit-il.</p>
+
+<p>Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença
+à s'babiller.</p>
+
+<p>&mdash;Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait
+ma liberté! s'écria-t-il tout à coup.</p>
+
+<p>Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que
+ce jour-là il fût libre.</p>
+
+<p>A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au
+Tattersall pour aider un de ses amis à choisir un
+cheval; à quatre heures, il présidait une séance d'escrime;
+à sept heures, il dînait au cabaret avec une
+petite femme charmante qui vingt fois avait refusé
+son invitation et capitulait enfin.</p>
+
+<p>Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait
+le plus au monde, écrire un tas de lettres
+pour s'excuser: la visite au Tattersall, la séance d'escrime,
+passe encore, mais le dîner! elle pourrait très
+bien se fâcher, la petite femme charmante, alors
+c'était une occasion perdue qui ne se retrouverait
+pas.</p>
+
+<p>A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il
+avala son déjeuner, et à trois heures il descendait de
+voiture devant le perron du château où Ghislaine
+l'attendait, seule.</p>
+
+<p>En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son
+attitude, comme en écoutant les quelques paroles
+qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa
+voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Se serait-il passé quelque chose de plus grave
+que ce qu'il avait imaginé?</p>
+
+<p>Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son
+appartement. Aussitôt qu'ils furent entrés dans le
+petit salon qui précédait la chambre de Ghislaine,
+elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
+remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré
+la chaleur, les fenêtres donnant sur le Nord étaient
+closes. Il chercha les yeux de sa nièce pour l'interroger,
+mais il ne les rencontra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il
+à mi-voix d'un ton affectueux et encourageant.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.</p>
+
+<p>Elle se cacha le visage entre ses deux mains et,
+d'une voix brisée, à peine perceptible, elle murmura.</p>
+
+<p>&mdash;La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....</p>
+
+<p>L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que
+des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle
+prononça; puis, brusquement, elle s'arrêta et fondit
+en larmes.</p>
+
+<p>Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de
+la vérité, terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la
+deviner, sans oser même l'envisager hardiment.</p>
+
+<p>Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant,
+et par de bonnes paroles la pousser, la forcer:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais
+encore ton père, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais,
+n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas été tout à fait
+un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection,
+la tendresse, l'indulgence.&mdash;Parle-moi donc
+comme s'il t'écoutait.</p>
+
+<p>Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses
+bras; elle s'appuya contre lui, la tête basse, et il
+sentit qu'un tremblement la secouait.</p>
+
+<p>Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager,
+c'était sans la brusquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.</p>
+
+<p>Puis, baissant encore la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à
+propos de mon goût pour la musique....</p>
+
+<p>Un éclair le frappa:</p>
+
+<p>&mdash;Nicétas, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un
+silence s'établit. M. de Chambrais se refusait à aller
+jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de Ghislaine
+le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce
+qu'il lui restait à dire.</p>
+
+<p>Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main
+qui l'entraînât et la soutînt en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois que j'avais raison de me défier de ce
+Nicétas et de te recommander la réserve avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée
+dans cette réserve.</p>
+
+<p>Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il
+avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle
+disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'était
+pas laissé prendre aux regards passionnés de ce musicien,
+rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il.
+Sans doute, il s'agissait de quelque déclaration
+ridicule dont elle s'était exagéré la portée; il n'y avait
+qu'à congédier le drôle, et cela serait facile.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me
+dire, si pénible que cela puisse être.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il
+pût prendre mon attitude avec lui pour un encouragement:
+à la vérité, il était quelquefois étrange, souvent
+il me regardait d'une façon gênante, il tenait des
+discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela
+par la bizarrerie de son caractère. Comment supposer...</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.</p>
+
+<p>&mdash;Les choses en étaient là, et je me proposais
+même d'observer avec lui une plus grande réserve
+encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand
+vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne
+fût mouillé en retournant à la gare; enfin elle a pour
+lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant
+le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours
+vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table,
+lady Cappadoce et moi, nous fîmes une promenade
+dans le parc, la pluie ayant cessé, et... lui partit pour
+la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
+rentrant après notre promenade, je le trouvai dans
+ma chambre; sans doute il était entré par une fenêtre
+ouverte et il s'était caché derrière un rideau d'où il
+sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement
+fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé
+entre elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier,
+mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir
+à rougir devant les domestiques; et avant d'en venir
+là je voulus essayer de me défendre seule.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, seulement ce qui est indispensable que je
+sache.</p>
+
+<p>&mdash;Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me
+parlât, qu'il y allait de sa vie; je lui répondis que je
+n'avais rien à entendre; que je l'écouterais le lendemain,
+qu'il devait partir; mais il ne partit point et
+alors il se jeta à genoux....</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, passe.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la
+porte. Je recommençai à le presser de partir, et il répondit
+qu'il m'obéirait si je voulais prendre l'engagement
+que je serais pour lui après cet aveu ce que
+j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à
+rester, à parler, je le menaçai d'appeler à l'aide. A
+mon accent, il comprit que j'étais décidée à tout,
+plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de
+plus; il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir
+qu'il m'avait obéi.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'était impossible de le retrouver en face de
+moi; sans confesser la vérité à lady Cappadoce, je la
+priai de lui écrire pour le prévenir que les leçons
+étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée
+à ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première
+fois, je recommandai qu'on tînt toutes les fenêtres de
+mon appartement fermées, avant le dîner; je me
+croyais en sûreté. Hier soir....</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra
+au point d'être à peine intelligible.</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de
+Jeanne; toutes les fenêtres étaient fermées, et rien ne
+se présentait d'inquiétant. Rassurée, je permis à
+Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais
+en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre
+et d'en emporter la clef: la mienne était verrouillée.
+Au bout d'un certain temps, je passai dans le cabinet
+de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur
+la console....</p>
+
+<p>&mdash;Il était là!</p>
+
+<p>&mdash;Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche
+d'une main. Je voulus appeler, me débattre, me
+dégager, la force ma manqua. Quand je revins à moi,
+il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était
+entrouverte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son
+oncle, éplorée, haletante, et lui la tenait sans trouver
+un mot à dire, bouleversé par la douleur et aussi frémissant
+d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!</p>
+
+<p>Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il
+se laissait aller aux mouvements de fureur qui le
+soulevaient:</p>
+
+<p>&mdash;Le misérable!</p>
+
+<p>L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait
+osé craindre, et devant le désespoir de cette enfant
+qui lui inspirait une tendresse dont pour la
+première fois il sentait toute l'étendue, il restait
+anéanti.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle
+comprît qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque
+chose devait la relever et la soutenir c'était à
+coup sûr la certitude qu'elle ne serait pas abandonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler
+à un petit enfant, ta première pensée a été de
+m'envoyer cette dépêche.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas tout pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée:
+je suis à toi, entièrement à toi et désormais je veux
+que nous vivions comme père et fille. J'ai eu tort de
+penser que tu étais assez grande pour n'avoir plus
+besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde
+dans ce malheur. Si j'avais été ce que je devais être,
+si j'étais resté près de toi je t'aurais protégée, ma
+présence seule eût empêché ce qui est arrivé.</p>
+
+<p>Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à
+peu la lumière se faisait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand
+je t'ai donné lady Cappadoce, et je l'étais aussi quand
+j'ai provoqué ton émancipation; père, je le suis en
+te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au jour....</p>
+
+<p>Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé
+en ce moment ne pouvait qu'éveiller des douleurs
+et des hontes nouvelles: il le retint à temps.</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu
+ne voudras plus de moi.</p>
+
+<p>Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion
+qui disait combien profondément elle était touchée.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer
+mon appartement ici, celui que je suis venu occuper
+quand tu es restée seule.</p>
+
+<p>&mdash;Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus
+malheureuse un jour que je ne l'étais en ce moment?</p>
+
+<p>N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua
+pour qu'elle fût obligée de le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Il importe que personne ne puisse remarquer
+que tu n'es pas dans ton état normal, et si tu étais
+forcée de te contraindre, si tu devais amener un sourire
+sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de
+larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner.
+Nous partirons donc demain ou après-demain en
+voyage, pour aller droit devant nous; et bien entendu
+nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant
+que Philippe, qui est aussi incapable de voir ce
+qu'on ne lui montre pas que s'il était aveugle.</p>
+
+<p>Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à
+dire était si délicat, si difficile, qu'il ne savait
+comment l'aborder: cette nuit n'avait pas fait que
+Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune
+fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât
+sans que cette innocence fût effleurée.</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés
+de revenir à Chambrais avant... plusieurs
+mois, un an, peut-être. Sans doute, il est à espérer
+que cette crainte ne se réalisera pas, et même les probabilités
+sont pour la non réalisation; mais il faut
+la prévoir; dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque
+part où nous aurions la certitude de n'être pas
+connus, et nous attendrions.</p>
+
+<p>Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne
+se mouiller de sueur, il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Si en ce moment je parle de cette menace qui, je
+le répète, est en dehors de la probabilité, c'est pour
+que dès maintenant tu aies la certitude que quoi qu'il
+arrive, ce terrible secret restera entre nous; que ce
+qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne
+sera connu de personne; enfin que pour te défendre,
+te sauver, compatir à ton malheur, te plaindre ou
+te soutenir, tu auras une affection, une tendresse
+paternelles.</p>
+
+<p>Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans
+trouver une parole, étouffée par les larmes.</p>
+
+<p>&mdash;A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si
+pendant le temps qu'il nous reste à passer ici tu peux
+t'observer, j'arrangerai les choses pour que notre départ
+paraisse à tous la chose la plus naturelle du
+monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé
+une dépêche?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que
+cette dépêche soit une réponse à une lettre que tu aurais
+reçue de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura
+pas été arrangé aujourd'hui; je te l'aurai proposé il
+y a plusieurs jours&mdash;ce qui a son importance, tu le
+comprends&mdash;aujourd'hui je ne serai venu que pour
+nous entendre définitivement. C'est ainsi que tout de
+suite je vais présenter les choses à lady Cappadoce.
+Toi, pendant ce temps, fais atteler une voiture qui
+me conduira à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille
+revenir sur ce que j'ai dit: je suis à toi, entièrement;
+si je vais à Paris c'est pour toi; je dois voir ce misérable.</p>
+
+<p>Elle eut un frémissement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur
+de notre nom; aie confiance en moi.</p>
+
+<p>Elle releva la tête et lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Toute confiance, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions
+de lady Cappadoce et à sa curiosité, viens avec
+moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel tandis que je
+serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble.
+A la veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait
+des courses à faire dans les magasins. Ce sera ton explication.</p>
+
+<p>Pendant que le comte annonçait son voyage à lady
+Cappadoce, si ébahie qu'on ne l'emmenât point
+qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre, Ghislaine,
+devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer
+les traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la
+fit appeler, elle était prête à partir.</p>
+
+<p>En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur
+plan de voyage: où désirait-elle aller? Mais elle n'avait
+aucun désir, bien qu'elle ne fût pas plus blasée
+sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
+été réservés pour ses premières années de mariage.
+Si l'été leur interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur
+restait les pays du nord: la Hollande, la Norvège.
+Le Danemark ne la tentait pas plus que la Hollande,
+la Norvège que le Danemark.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas rester en France, dans un village
+au milieu des bois, ou au bord de la mer? A quoi bon
+parcourir des pays plus ou moins curieux qu'elle
+verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse
+qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite
+elle s'en excusa en priant son oncle de choisir lui-même
+le pays qu'il aurait plaisir à voir ou à revoir,
+et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce
+choix.</p>
+
+<p>Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la
+route: obligée de suivre son oncle, obligée de lui répondre,
+Ghislaine se calma. La honte de la confession
+commençait à perdre de son intensité première, en
+même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait
+dans la tendresse qu'elle rencontrait. Certes, elle avait
+compté sur cette tendresse, et c'était cette confiance
+qui lui avait donné la force de l'appeler à son aide;
+mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont
+elle connaissait les idées et les habitudes d'indépendance,
+allait sacrifier ses idées et ses habitudes pour
+se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion
+qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait
+le coeur.</p>
+
+<p>En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à
+l'hôtel:</p>
+
+<p>&mdash;Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne:
+tu comprends que je peux ne pas le rencontrer
+chez lui; peut-être faudra-t-il que je revienne à
+une heure où il y a chance de le trouver.</p>
+
+<p>Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se
+fit conduire rue de Savoie où demeurait Nicétas; à
+sa demande, la concierge répondit que justement
+M. Nicétas était chez lui:</p>
+
+<p>&mdash;Au cinquième, la porte et gauche, au fond du
+corridor.</p>
+
+<p>Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour
+les mêmes raisons qui lui avaient fait laisser sa canne
+dans son fiacre, il s'arrêtait à chaque palier: il fallait
+qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner par la
+colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid,
+avec dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le
+conduire à sa fin.</p>
+
+<p>Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré
+tout ce qu'il s'était dit et se répétait, il ne se sentait
+pas maître de ses nerfs.</p>
+
+<p>La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de
+lui un de ces hommes apathiques qui supportent les
+coups du sort en tendant le dos, et préparent leur
+joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la
+gauche. En lui donnant la taille et la carrure d'un
+cuirassier, les muscles d'un gymnaste, les capacités
+et les exigences stomacales d'un gentilhomme
+campagnard grand mangeur, grand buveur, grand
+chasseur, grand marcheur, également fort dans tous
+les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé à la retenue
+ou à la timidité.</p>
+
+<p>Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement,
+crânement; la tête haute et le nez au vent, ne subissant
+d'autres règles que celles de sa fantaisie, d'autres
+lois que celles des convenances ou de sa conscience.
+Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne
+pas entrer simplement chez ce misérable pour lui casser
+les reins et lui tordre le cou comme il le méritait;
+ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si l'honneur
+de cette pauvre petite n'eût été en jeu.</p>
+
+<p>Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de
+son caractère qui le rendait hésitant: comment se
+contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche gredin devant
+lui?</p>
+
+<p>Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant
+sur le palier et l'examina avec la curiosité d'une
+commère à l'affût de ce qui se passe chez ses voisins,
+le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait
+plus maître de soi.</p>
+
+<p>Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte
+que lui avait indiquée la concierge, la clé dans la serrure.</p>
+
+<p>Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un
+homme mécontent qu'on le dérange.</p>
+
+<p>Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais
+la clé accrocha dans la serrure, mais cependant
+la porte s'ouvrit:</p>
+
+<p>Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna
+la tête d'un mouvement impatienté; mais en reconnaissant
+M. de Chambrais il se leva violemment:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Cham...</p>
+
+<p>Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique
+lui ferma la bouche si violemment que le nom
+fut coupé.</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononcez pas de noms.</p>
+
+<p>De sa main levée il montra la porte et les quatre
+murs:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre
+nous; parlons bas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait
+était plutôt un atelier de peintre qu'une chambre.
+Aménagée dans les greniers de cette vieille maison,
+elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le
+rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur
+de son plafond n'avaient rien des petits logements
+qu'on rencontre ordinairement à ces hauteurs.</p>
+
+<p>Mais par où elle se rapprochait de ces logements,
+c'était par la pauvreté de son ameublement consistant
+en trois chaises de paille et une table de bois
+noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
+recouvert de papier peint développé dans un angle
+pouvait le cacher derrière ses feuilles; au mur, en
+belle place, était accrochée dans un cadre, dont la
+dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un militaire
+en grand uniforme&mdash;le fameux portrait qui
+avait si fort provoqué l'étonnement de Soupert et la
+sympathie de lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant
+ce paravent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer
+est l'aveu que vous savez ce qui m'amène.</p>
+
+<p>Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme
+qui reçoit un personnage important; il se redressa,
+et prenant une physionomie de défense:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à votre disposition, monsieur.</p>
+
+<p>Le comte fit brusquement un pas en avant, le
+poing crispé; mais il se retint, et attendit un moment,
+pour se donner le temps de retrouver un peu
+de son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées,
+en sifflant ses paroles, ahi vraiment, à ma disposition,
+vous!</p>
+
+<p>Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que
+Nicétas baissa les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous imaginez-vous que je viens vous demander
+de me faire l'honneur de vous battre avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez me demander quelque chose, au
+moins, puisque vous êtes ici.</p>
+
+<p>Il avait relevé la tête, regardant le comte en face,
+d'un air de défi.</p>
+
+<p>De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez
+long avant de répondre, et au lieu de répliquer, à
+cette insolence, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.</p>
+
+<p>M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié
+méprisante:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, vous êtes un sot.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte!</p>
+
+<p>&mdash;Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel
+est possible entre vous et moi? comprenez donc qu'il
+ne s'agit ni&mdash;il baissa la voix&mdash;de moi, ni de M. Nicétas,
+le musicien, mais uniquement de... votre victime.
+Que nous allions sur le terrain, que je vous tue,
+n'est-ce pas le plus sûr moyen de la déshonorer? Si je
+pouvais vous tuer, ce ne serait pas dans un duel, ce
+serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.</p>
+
+<p>Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas,
+malgré son assurance, ne soutint pas le regard terrible
+que le comte lui avait asséné.</p>
+
+<p>&mdash;On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas
+contre... l'homme que vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me
+regarder avec cet air menaçant; vous devez bien voir
+qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on ne me met
+dehors.</p>
+
+<p>Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos;
+sur sa large poitrine, il croisa ses deux bras puissants,
+les poings fermés.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri
+de vos poursuites en vous prévenant que si vous
+faisiez une tentative pour la voir et pénétrer dans le
+château, on vous tuerait comme un chien! A partir
+d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des
+ordres pour qu'on vous tire dessus.</p>
+
+<p>Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas
+intimider.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une menace, continua M. de Chambrais, et
+c'est sur elle que je compte pour vous tenir à distance,
+n'étant pas assez simple pour faire appel à un
+autre ordre de sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord
+parce qu'une menace de mort n'est efficace que sur
+ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est point mon
+cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel
+à d'autres sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez de l'argent, vous?</p>
+
+<p>Nicétas blêmit, son visage prit une expression de
+sauvagerie féroce: il ne regardait plus à travers les
+mèches de ses cheveux tortillés qu'il avait franchement
+rejetés en arrière; dans sa face contractée,
+ses yeux noirs lançaient des flammes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de
+suite, violemment, il la rabaissa.</p>
+
+<p>&mdash;A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable,
+mais qui ne veut pas d'argent. Vous ne voyez
+en moi qu'un lâche et vous entrez ici la menace à la
+bouche, plein de mépris, plein de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ne méritez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma
+faute....</p>
+
+<p>&mdash;Votre faute!</p>
+
+<p>&mdash;....A mon crime il y a une explication et une
+excuse.</p>
+
+<p>&mdash;Une excuse au crime le plus lâche</p>
+
+<p>&mdash;L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est
+cet amour, cette passion qui m'a entraîné. Est-ce ma
+faute si cet amour s'est emparé de moi, m'a pris tout
+entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
+laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune
+homme sans qu'il en résulte autre chose qu'un
+échange de politesses banales? croyez-vous qu'ils
+peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés
+de la musique, rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement,
+sans que la tête et le coeur se prennent?
+Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela
+ne l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est
+glissé dans mon coeur. En voyant mademoiselle de...
+en la voyant si charmante, en découvrant chaque
+jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi,
+et il est venu un moment où je n'ai pas pu la taire.
+Je suis entré chez elle pour lui dire cet amour que
+j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
+qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter;
+elle n'a pas voulu me comprendre. Elle m'a demandé
+de partir, je lui ai obéi, Si j'avais été l'homme que
+vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls,
+portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre,
+et cependant je ne l'ai pas prise.</p>
+
+<p>&mdash;Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse?
+Non. Par calcul. Vous avez cru qu'oubliant
+cet outrage, elle vous admettrait près d'elle comme
+par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher
+par cet amour respectueux et soumis, elle se donnerait:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point fait de calcul.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je vous dis que vous en avez fait un,
+puisque vous lui avez proposé un marché. Élève de
+Soupert, vous vous êtes souvenu que votre maître
+s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde,
+et vous vous êtes demandé pourquoi il n'en serait
+pas de vous comme de lui: il l'avait bien forcée au
+mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même
+résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour
+vous, votre calcul était faux: vous ne vous étiez pas
+fait aimer, et maintenant vous vous êtes fait mépriser
+et haïr si profondément, que la malheureuse
+se jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans
+les vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous dirai-je? vous me croyez capable de
+toutes les bassesses; je n'ai pas à me défendre. Et cependant
+si je voulais, je vous prouverais que toutes
+ces explications que vous entassez pour m'en accabler
+ne reposent sur rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Et pourtant.</p>
+
+<p>Brusquement il alla à la table où il était assis
+quand M. de Chambrais était entré et, prenant une
+lettre, il la tendit ouverte au comte.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle
+de Chambrais, et, puisque je ne vous attendais
+pas,&mdash;mon cri de surprise en vous voyant vous l'a
+prouvé,&mdash;vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
+écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez
+si d'avance elle ne répondait pas à vos accusations.</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe votre lettre, répondit le
+comte dédaigneusement sans avancer la main.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots,
+qu'une réflexion le fit revenir sur ce premier mouvement
+de mépris.</p>
+
+<p>Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, dit le comte.</p>
+
+<p>Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait
+vive et crue, il lut:</p>
+
+<p>«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le
+courage de la lire?</p>
+
+<p>«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.</p>
+
+<p>«A vous aussi il a manqué une mère, un père,
+mais en grandissant vous avez compris que vous
+aviez la fortune, la considération, l'honneur, le
+nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter;
+pas de situation à conquérir; la vie toute
+faite, un peu vide d'affections sans doute, cependant
+aimable, brillante, solide, forte à jamais
+et pouvant s'emplir de joie et d'amour.
+Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
+doucement, sans rien brusquer, et le bonheur
+était là tout prêt à vous attendre, à vous
+guetter.</p>
+
+<p>«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien
+dans mon enfance, en grandissant j'ai vu s'assombrir
+mon ciel déjà chargé, il fallait faire ma place.
+Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les
+solitaires, les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et
+j'ai toujours repoussé les platitudes avec dégoût.
+Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un sang
+de sauvage.</p>
+
+<p>«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille,
+bataille contre le destin le plus injuste, le plus
+inégal qui soit. J ai donc combattu en vindicatif
+que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing;
+c'est une habitude que j'ai prise d'autant plus facilement
+qu'elle s'accordait avec mon tempérament,
+et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été l'esclave,
+même dans l'amour.</p>
+
+<p>«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais
+être heureux par cet amour.</p>
+
+<p>«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était
+vous que j'aimais.</p>
+
+<p>Cependant j'en avais assez de cogner en sourd
+sans jamais rien recueillir de bon; et il fallait
+cette fois que ma rage contre le sort qui m'a toujours
+soutenu quand j'ai voulu tenter quelque
+chose, me conduisît à une résolution qui devînt
+ma force.</p>
+
+<p>«Les circonstances ont encore dominé ma volonté
+et c'est brutalement, c'est par surprise que je vous
+ai avoué mon amour, entraîné, poussé malgré moi.</p>
+
+<p>«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir
+pas permis que je vous revoie: il ne fallait que
+cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, vous
+aimer respectueusement, pour que je sois celui que
+je voulais être.</p>
+
+<p>«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de
+vous pour toujours, c'était une nouvelle lutte plus
+décisive et plus grave que toutes les autres: je
+n'ai pas reculé; je l'ai engagée.</p>
+
+<p>«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers
+une femme idolâtrée; mais je sentais que sans
+violence vous m'échappiez et que vous n'aviez
+même pas pour moi sympathie ou pitié.</p>
+
+<p>«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la
+ressentirez-vous jamais?</p>
+
+<p>«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche;
+j'aime et je demande seulement que vous me
+laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
+vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi
+revenir, reprendre notre existence d'hier, et je
+serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; les remords
+ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux
+repentant soumis, qui se traîne à vos pieds
+pour implorer son pardon.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de
+Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir même.</p>
+
+<p>&mdash;Je la prends.</p>
+
+<p>Nicétas hésita un moment, pendant que M. de
+Chambrais, la pliant, la mettait dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;La lira-t-elle? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je
+n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est vous répéter
+ce que je vous ai dit: une nouvelle tentative, et l'on
+vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un sauvage;
+c'est en sauvage que vous serez traité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>C'était sur les distractions du voyage, le mouvement,
+la fatigue que M. de Chambrais avait compté
+pour occuper Ghislaine.</p>
+
+<p>Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le
+mouvement, le changement, le nouveau, la fatigue,
+occupa Ghislaine et l'arracha à elle-même, ce fut la
+tendresse qu'elle trouva chez son oncle.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le
+meilleur des parents assurément, bon, prévenant,
+indulgent, affectueux, mais avec l'acuité de sentiment
+d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément
+parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il
+ne se donnait pas entièrement comme elle l'aurait
+voulu. Qu'il vînt déjeuner à Chambrais comme il lui
+en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait jamais
+l'heure du départ; toujours il avait les meilleures
+raisons pour rentrer à Paris, des rendez-vous pris;
+on l'attendait; une affaire importante; la prochaine
+fois il s'arrangerait pour rester plus longtemps, mais
+cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son
+affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était
+pour lui qu'une nièce, et non une fille.</p>
+
+<p>Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient
+quitté Paris pour Bruges, et dans la douceur de se
+sentir enveloppée d'une tendresse qu'elle avait si
+longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle l'imaginait,
+son angoisse nerveuse s'était fondue: elle
+n'avait point douté de lui quand il avait dit que
+«l'oncle désormais ferait place au père», mais ce
+n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens
+vague pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant
+ces paroles étaient réalité.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était
+partagée en deux parts inégales, l'une tout au
+plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant les treize
+années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant
+partout, ne la quittant pas du matin au
+soir, lui faisant la lecture, l'entretenant, la distrayant,
+l'occupant, il avait pris des habitudes de sollicitude, de
+prévenance, de petits soins qui lui étaient instantanément
+revenus auprès de Ghislaine.</p>
+
+<p>Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé,
+mais l'homme de devoir fut tout de suite à son aise;
+il n'eut qu'à se souvenir.</p>
+
+<p>Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret
+qu'il quitta Paris, et quand dans la gare du Nord,
+se promenant devant le coupé qu'il avait fait retenir,
+il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement
+de contrariété et de mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute
+sa vie il serait esclave; et quand la liberté lui serait
+rendue, si jamais elle l'était, la vieillesse l'empêcherait
+d'en profiter.</p>
+
+<p>Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard
+inquiet de Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister;
+aussitôt il monta près d'elle et ne s'occupa plus
+que de l'installer avec les attentions et les précautions
+d'un habitué des voyages.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion
+va être un plaisir pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère.
+C'est la première fois que tu sors de Paris: tu vas
+ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais jouir de
+tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et
+si tu peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout,
+questionne-moi. Je ne suis pas bien savant, et quand
+nous serons devant les chefs-d'oeuvre des peintres
+flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander
+des dates, mais je peux encore ciceroner. Tu me
+diras ce que tu penses, ce que tu sens, et ce me sera
+une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus
+charmant qu'une aurore!</p>
+
+<p>Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et
+justifier la vie sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine,
+il lui avait dit que cette sévérité tenait à de
+certains scrupules: il voulait réserver à un mari aimé
+la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer
+un pareil souvenir en ce moment? Comment faire allusion
+à un mari ou un mariage? Ce mariage, c'était
+celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari,
+c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les
+évoquer serait une blessure. Qui pouvait savoir le
+chemin qu'en quelques jours ce projet avait fait dans
+cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?</p>
+
+<p>Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle
+s'était bâti entrait-il dans son désespoir? car pour
+elle ce mariage qu'elle désirait était rompu, et ce
+mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout
+ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile
+que dangereux. Si ce projet pouvait être jamais repris,
+ce qu'il ignorait lui-même, ce ne serait que plus
+tard. Pour le moment, le silence seul convenait à
+cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il
+devait se renfermer en attendant.</p>
+
+<p>Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu
+du ciel, les hautes cheminées et les combles du château
+d'Écouen; à gauche c'était Chantilly, ses étangs,
+sa forêt et son château: les sujets de causerie s'enchaînaient
+et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir
+en arrière, ni de réfléchir.</p>
+
+<p>Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende,
+où pour la première fois elle vit la mer, à Anvers
+où les Rubens de la cathédrale et les Metsys du
+Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.</p>
+
+<p>Le voyage se continua lentement; aux rives vertes
+de l'Escaut succédèrent celles non moins vertes et
+non moins douces de la Meuse; aux éblouissements
+des Rubens, les révélations des Rembrandt de La
+Haye et d'Amsterdam.</p>
+
+<p>Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen
+de la journée écoulée, s'applaudissait d'avoir eu
+cette idée de voyager, car chaque soir il la trouvait
+plus calme que la veille, plus reposée: évidemment
+la distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en
+eût conscience. Ce n'était pas seulement une distance
+matérielle qui l'éloignait de Chambrais, c'était encore
+une distance morale: l'angoisse des premiers moments
+s'affaiblissait.</p>
+
+<p>A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à
+sa disposition pour partir en excursion, il remarquait
+en elle, bien souvent, sur son vissage ou dans son attitude,
+des traces évidentes de trouble; des plis au
+front et aux lèvres, des contractions aux paupières,
+une profondeur de regard qui disaient que son sommeil
+avait été agité, mais il lui semblait que ces plis
+étaient maintenant moins profonds qu'en quittant
+Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient
+peu à peu, il se disait que bientôt ils disparaîtraient
+entièrement si des complications ne se présentaient
+pas.</p>
+
+<p>C'était un grand point obtenu que cette amélioration
+continue, et tel qu'on pouvait espérer la guérison
+dans un délai donné, mais il y en avait un autre
+plus grave qui restait et devait rester douteux pour
+quelques semaines encore.</p>
+
+<p>Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait
+pas, et il y avait certaines questions qu'une mère seule
+aurait su adresser à cette jeune fille. Condamné au
+silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher de
+deviner ce qui était impossible à demander, mais encore
+était-ce avec une extrême réserve, car lorsqu'il
+la regardait un peu trop franchement il était sûr de
+la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et
+honteuse pour plusieurs heures.</p>
+
+<p>Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher
+en elle un indice qui fut une lumière, et s'il en
+trouvait un plus ou moins caractéristique, il ne l'acceptait
+jamais sans hésitation: parce que ses yeux
+s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré;
+parce que son regard avait perdu de sa vivacité;
+parce que sa peau se décolorait, en résultait-il nécessairement
+qu'il devait croire à une grossesse? Et
+des raisons toutes simples ne se présentaient-elles
+pas aussitôt à l'esprit pour expliquer ces changements
+sans se jeter tout de suite aux extrêmes?</p>
+
+<p>Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?</p>
+
+<p>Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances
+qui se présentaient dans ses observations, et il
+l'était aussi peu que possible, surtout en cette partie
+de la médecine.</p>
+
+<p>Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait
+offrir quelque précision il interrogeait Ghislaine,
+mais d'une façon si vague que les réponses qu'il obtenait
+ne pouvaient guère avoir de sens.</p>
+
+<p>Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait
+si elle avait mal à l'estomac, et quand elle avait répondu
+négativement il n'insistait pas.</p>
+
+<p>Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût
+jamais de bouillon gras et qu'elle ne bût plus de vin?
+Ne l'était-il pas qu'elle demandât toujours de la salade
+et des fruits?</p>
+
+<p>Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement
+d'une grossesse, souffert de névralgies
+dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir si elle
+n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise
+de son insistance, il se jeta dans des explications
+qui n'expliquaient rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un pays humide comme la Hollande, il
+est naturel d'avoir mal aux dents, alors j'avais
+pensé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!</p>
+
+<p>Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger
+soulagement et un mince sujet d'espérance: si la
+grossesse se manifeste quelquefois par des douleurs
+de dents, ce signe n'est pas constant et son absence
+ne signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre:
+Ghislaine ne souffrait pas des dents, voilà tout; rien ne
+prouvait qu'un autre symptôme n'éclaterait pas le
+lendemain, décisif celui-là.</p>
+
+<p>Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se
+partageait en visites aux musées, aux collections
+particulières et en promenades aux environs. Brook,
+Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire
+en voiture sur le quai de l'Y, et là ils montaient
+dans l'un des nombreux petits bateaux à vapeur prêts
+à partir; au hasard, ils verraient bien où ils arriveraient.</p>
+
+<p>Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un
+vapeur sans autre but que de passer entre des rives
+fraîches et vertes, de chaque côté desquelles s'étalaient
+d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et là
+un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses
+et au grand toit en tuiles noires, ils étaient arrivés à
+un gros village appelé Monnickendam; là M. de
+Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où l'on pouvait
+le plus facilement partir pour visiter l'île de
+Marken, et il proposa cette excursion à Ghislaine qui
+accepta avec plaisir: ce serait sa première promenade
+sur mer; le temps était beau, la traversée du détroit
+ne demandait pas en barque plus d'une heure,
+c'était charmant.</p>
+
+<p>La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent
+au milieu d'une mer glauque, laissant derrière
+eux les clochers de Monnickendam, et se dirigeant
+sur le fanal de Marken, qui dans une brume
+légère se découpait sur un ciel d'un gris tendre.
+C'était à peine si la légère brise qui soufflait de terre
+faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine ne tarda
+pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se
+troubla.</p>
+
+<p>Était-il possible que par ce calme, sur cette mer
+tranquille, ce fut le mal de mer?</p>
+
+<p>Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue
+qui protège l'île contre les vagues, il l'interrogea
+avec une anxiété qu'il n'avait jamais mise dans ses
+questions:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au
+coeur?</p>
+
+<p>Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en
+s'éveillant, elle avait des nausées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans
+ses discours quand il connaissait le pays où ils se
+promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu à Marken
+dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île
+sans une de ces longues explications auxquelles il se
+plaisait.</p>
+
+<p>Ils marchaient lentement sur les étroites levées de
+terre qui coupent ce sol plat que souvent la mer
+recouvre, et quand ils arrivaient à un groupe de
+maisons, toutes de la même forme, ne variant entre
+elles que par la couleur crue bleue, verte ou noire
+dont elles étaient peintes, ils s'arrêtaient un moment.</p>
+
+<p>Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à
+vapeur à Amsterdam furent aussi silencieux. De
+temps en temps seulement, M. de Chambrais prononçait
+quelques mots insignifiants, et encore était-ce
+plutôt pour parler que pour dire quelque chose;
+puis il retournait aussitôt à ses réflexions.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence
+ce mal de mer survenant sans raisons, et l'aveu des
+nausées du matin n'étaient que trop significatifs,
+alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà
+observés: les changements dans la physionomie, les
+troubles d'estomac, les dégoûts pour certains aliments,&mdash;c'était
+bien une grossesse.</p>
+
+<p>Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée
+à son esprit, ne pouvait plus être repoussée;
+les signes étaient désormais certains et maintenant
+ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait
+envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues
+la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Une Chambrais!</p>
+
+<p>Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement
+ce qu'il aurait à faire dans ce cas, il restait paralysé
+ce n'était plus dans un délai plus ou moins reculé,
+c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec Ghislaine.</p>
+
+<p>Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude
+d'employer leur soirée à une promenade dans
+les environs de la ville ou au Jardin zoologique, lorsqu'on
+y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à
+une table dans ce jardin, tout plein de gens qui
+s'amusaient, et il prenait plaisir à jouir de l'effet que
+produisait Ghislaine, dont les cheveux noirs, le teint
+ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
+beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes
+filles du pays qui occupaient les tables voisines.</p>
+
+<p>Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la
+trouver prête à sortir, elle ne l'était point.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée,
+qu'avant de sortir je vous prie de me donner quelques
+instants.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as quelque chose à me demander?</p>
+
+<p>Elle baissa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous
+insisté afin de savoir si j'avais mal au coeur tous
+les matins?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as remarqué que j'insistais.</p>
+
+<p>&mdash;Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée
+des questions que vous m'adressez à chaque instant
+sur ma santé est la preuve que vous craignez quelque
+chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le
+dire, au contraire devez-vous me le cacher? C'est ce
+que mon angoisse me pousse à vous demander.</p>
+
+<p>Avant qu'il pût répondre, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos
+prévenances pour adoucir les douleurs de ma situation,
+et si, depuis notre départ de Paris, j'ai pu me
+laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée
+dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre
+tendresse que je le dois; mais enfin vous ne pouvez
+pas faire que ce qui est ne soit pas. Peut-être ce
+que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand
+vous m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions
+empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs
+mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, où
+nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée,
+si peu en état d'entendre et de comprendre,
+que je ne sais quel sens attacher à ces paroles qui ne
+sont peut-être pas les vôtres précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins est-ce leur sens.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute,
+je devrais attendre; mais à bout d'anxiété, j'imagine
+que la vérité, si cruelle qu'elle soit, ne peut pas être
+pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout,
+et ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure
+qu'il y a des heures où je me demande si j'ai ma tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais
+fait déjà, n'était la difficulté, avec une chaste fille
+comme toi, de prononcer certaines paroles.</p>
+
+<p>Elle lui prit la main et l'embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Sûre de votre appui et de votre affection, je suis
+peut-être plus forte que vous ne pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de
+moi; tu me montres ce que je dois faire, comme une
+brave que tu es.</p>
+
+<p>&mdash;Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est
+peut-être dans le désespoir qu'on prend quelquefois
+le courage.</p>
+
+<p>Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine
+debout appuyée contre une console, M. de
+Chambrais marchant dans la chambre et s'arrêtant
+devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait
+ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives
+droites, encaissées de quais, formaient perspective
+pour l'hôtel, mais en réalité regardant en lui-même
+et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il
+devait dire pour n'en pas trop dire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes
+questions sur ta santé visaient plus loin que l'heure
+présente, et que leur intérêt n'était pas seulement
+immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre
+si les craintes dont je t'ai parlé et que tu
+viens de rappeler ne menaçaient pas de se réaliser.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.</p>
+
+<p>Il inclina la tête d'un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Elles paraissent se réaliser.</p>
+
+<p>Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il
+baissa les siens:</p>
+
+<p>&mdash;Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et
+pardonne-moi de te parler un langage que j'aurais
+voulu épargner à ta pureté... nous avons à craindre
+une grossesse.</p>
+
+<p>Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné
+la tête pour ne pas ajouter à sa honte en la regardant,
+il entendit qu'elle était agitée par un tremblement
+qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il
+avec plus de liberté, car maintenant le mot terrible
+était lâché, mais enfin tu dois t'habituer à l'idée
+qu'elle est possible... et même probable si nous ajoutons
+foi aux symptômes qui, depuis quelque temps,
+se sont manifestés dans ton état; pour être fixés, nous
+devrions sans douter consulter un médecin....</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer
+cette nouvelle épreuve puisque le temps nous
+fixera lui-même; nous n'avons qu'à attendre en prenant
+nos précautions.</p>
+
+<p>Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante,
+et de ses doigts crispés elle se retenait au marbre de
+la console; il la prit dans ses bras et la fit asseoir,
+gardant une de ses mains dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement,
+il ne nous trouve pas désarmés. Tu n'es pas
+une pauvre fille écrasée par le poids de sa faute et
+abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est
+une grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience.
+Abandonnée tu ne l'es pas, puisque tu peux
+t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc résister.
+Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as
+raconté... ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être
+nous serions empêchés de revenir à Chambrais avant
+plusieurs mois, pendant lesquels nous irions à l'étranger;
+quelque part où nous ne serions pas connus. Je
+ne pouvais pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer
+plus clairement; mais ces ménagements de
+paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
+cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et
+ce sera pour cacher aussi la naissance de l'enfant,
+dont, tu le comprends bien, n'est-ce pas, tu ne peux
+pas être la mère.</p>
+
+<p>Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il
+sentit qu'elle ne le comprenait pas, comme il l'avait
+cru.</p>
+
+<p>&mdash;Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais
+le monde et la vie, et que, dans les circonstances
+où nous nous trouvons, je dois savoir ce qu'il
+convient de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as
+appelé à ton secours, j'ai attendu le coup qui maintenant
+s'abat sur nous et me suis préparé à le recevoir;
+il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce
+que je te dis est réfléchi: tu peux avoir confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise,
+c'est l'ignorance: vous dites que cet enfant dont je
+serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est là ce
+que je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez
+maîtresse de ta volonté pour ne pas laisser ta physionomie
+te trahir, nous quitterons la Hollande et nous
+rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux;
+mais je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te
+croiras assez forte, tu me le diras, et nous partirons.
+Nous ne resterons que peu de temps à Chambrais;
+car il importe que nous soyons loin de Paris quand
+d'Unières y reviendra...</p>
+
+<p>Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de
+Chambrais continua comme s'il ne l'avait pas remarqué:</p>
+
+<p>&mdash;Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût
+vif pour l'étude de la peinture qui t'aura pris en
+Flandre et en Hollande; un besoin de comparer les
+maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte
+sera une raison suffisante pour lady Cappadoce,
+pour nos parents et pour le monde. Nous partirons
+donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison la
+chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence,
+à Rome, nous ferons un séjour en Suisse d'abord,
+puis au bord du lac Majeur ou du lac de Côme,
+là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera,
+nous descendrons vers le sud, Milan, Venise,
+Bologne, Ravenne, Florence, Pise, les petites villes
+de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
+étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont
+et distrairont, mais alors même qu'elles
+amèneraient parfois un peu de fatigue et d'ennui,
+elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu
+puisses en parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi
+que nous nous créons. Quand nous arriverons à
+Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas
+à être rencontrés par des personnes de connaissance.
+Alors nous partirons pour la Sicile où nous passerons
+les derniers mois de la grossesse dans un village
+perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets,
+et assez près de la ville cependant pour avoir à
+notre disposition un bon médecin; ce sera ce médecin
+qui fera la déclaration de l'enfant comme né de
+père et mère inconnus; après quelque temps de
+repos nous reviendrons à Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il restera chez la nourrice que nous lui aurons
+trouvée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est l'abandonner!</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un
+enfant naturel; peux-tu rentrer en France en l'ayant à
+tes côtés? Je comprends ton cri: «C'est l'abandonner!»
+Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
+penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur
+de notre nom. S'il était possible que tu fusses la mère
+de cet enfant, toutes les précautions que nous prenons,
+toutes les combinaisons que j'arrange seraient
+inutiles; nous resterions simplement en France, et
+simplement nous confesserions la vérité, en livrant le
+misérable à la justice. Pour être élevé par une nourrice,
+une bonne nourrice, un enfant n'est pas perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Quand il aura atteint un certain âge, il viendra
+en France et je surveillerai son éducation. Enfin,
+plus tard, je l'aiderai à entrer dans la vie et lui laisserai
+par testament, ce qui me reste de fortune, car
+il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je
+ferai pour lui ce que tu ne pourrais pas faire toi-même.
+Peut-être dira-t-on, peut-être croira-t-il
+qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance
+je peux, moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que
+j'ai tout prévu, ou à peu près.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Pour éviter les questions et les observations de
+lady Cappadoce, M. de Chambrais voulut que Ghislaine
+écrivît à celle-ci leur projet de voyage en
+Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait
+rien à dire.</p>
+
+<p>Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire,
+et beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on
+cacher sous ces voyages qui s'enchaînaient sans
+raison? Était-ce un prétexte pour lui faire comprendre
+qu'on n'avait plus besoin de ses services?
+S'il en était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement?
+Elle n'était pas femme à s'imposer.</p>
+
+<p>Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée;
+mais ce souci égoïste de ramener tout
+à soi la tira d'embarras: comme il n'avait jamais été
+question de se priver des services de lady Cappadoce,
+elle put démontrer avec la persuasion de la vérité
+que cette idée ne reposait sur aucun fondement; elle
+allait en Italie parce que son oncle qui, avait pris
+plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
+voulait maintenant lui montrer la peinture
+italienne, voilà tout; c'était bien simple; et il fallut
+que lady Cappadoce se contentât de ces explications.</p>
+
+<p>Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de
+Chambrais à qui elle essaya de présenter des objections
+de convenance sur ce long tête-à-tête entre un
+homme jeune encore et une toute jeune fille, mais
+elle fut reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se
+mettre en tiers dans ce tête-à-tête comme elle l'aurait
+désiré.</p>
+
+<p>Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si
+extraordinaire que cela fût, il fallait qu'elle le reconnût,
+et elle ne s'expliqua cette bizarrerie que par la haute
+compétence qu'elle s'attribuait dans les questions
+d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais,
+qui était un ignorant présomptueux&mdash;comme tous les
+Français d'ailleurs&mdash;prenait ses précautions pour
+n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui l'auraient
+humilié.</p>
+
+<p>Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux
+partis à prendre: se soumettre ou se fâcher. Son
+premier mouvement fut de retourner en Angleterre;
+mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne
+rentrer dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage
+qui devait la rétablir dans son rang et que la
+mort maladroite lui faisait encore attendre, elle
+trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment
+que de se laisser emporter par l'amour-propre si justement
+blessé qu'il fût, et elle se soumit.</p>
+
+<p>Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle
+M. de Chambrais eût à prendre des précautions pour
+sauver les apparences; il avait aussi à faire accepter
+ce long voyage par les membres de la famille qui
+s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner
+d'une absence de près d'un an.</p>
+
+<p>Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques
+jours qu'ils passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le
+même: on félicita le comte et on complimenta
+Ghislaine:</p>
+
+<p>&mdash;Charmant voyage!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?</p>
+
+<p>Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous
+qu'elle était heureuse, bien heureuse de ce charmant
+voyage.</p>
+
+<p>Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire
+que Ghislaine avait dû mettre sur ses lèvres pour
+parler des «joies de ce charmant voyage» était
+un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant
+de Paris, elle put déposer son masque souriant,
+qu'elle trouva un peu de calme.</p>
+
+<p>Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu
+qu'elle faisait.</p>
+
+<p>Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères
+dans laquelle elle entrait? Que durerait-elle? Comment,
+se terminerait-elle?</p>
+
+<p>Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige
+lorsqu'elle se penchait au-dessus avec l'angoisse
+d'une curiosité ignorante: mère! enfant! que de
+questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne
+pour l'éclairer.</p>
+
+<p>Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait
+aux arrangements pris par son oncle. Sans doute,
+elle devait croire qu'ils étaient dictés par l'expérience
+de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
+croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête
+homme au monde que son oncle, de plus droit et de
+plus délicat que lui, mais malgré tout, au fond de sa
+conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues
+protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait
+pas à étouffer; les mères se sacrifient pour leurs
+enfants, tandis qu'elle sacrifiait son enfant à son
+propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de son nom.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée,
+elle fut sur le point de se confesser à son oncle; mais
+comment? Elle qui ne savait rien et n'était rien,
+pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A
+quel titre? En appuyant sur quoi?</p>
+
+<p>Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son
+enfant, mais le sentait-elle assez fermement pour
+avoir la force de résister à son oncle; et si cette force
+lui manquait, qu'obtiendrait-elle?</p>
+
+<p>Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était
+obligée de convenir que cet amour des mères pour
+leurs enfants qui engendre ces sacrifices, et ces héroïsmes
+dont parle la tradition, était bien faible en
+elle, si même il existait, et que ce qu'elle trouvait
+dans son coeur comme dans son esprit, c'était une
+sorte d'instinct vague, nullement un sentiment passionné.
+L'illusion n'était pas possible: sa vie serait
+manquée dans tout ce qui fait le bonheur de la femme:
+elle aurait eu un amant, sans l'amour; elle aurait un
+enfant sans la maternité.</p>
+
+<p>Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait
+régulièrement pendant qu'elle tournait ses tristes
+pensées, et si absorbantes qu'elles fussent, elles cédaient
+cependant aux distractions du voyage.</p>
+
+<p>Enfermée à Chambrais dans son appartement,
+elle fut toujours revenue au même point: la grossesse,
+l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte, mais le
+mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient
+pas ne pas la secouer.</p>
+
+<p>A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes
+après les autres eussent été éternelles à passer: au
+Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si remplies
+que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.</p>
+
+<p>A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par
+la fièvre et les tristes réflexions, eussent été terriblement
+longues: à Andermatt ou à la Furca, la fatigue
+les faisait courtes.</p>
+
+<p>Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé
+précisément à ce que Ghislaine ne se fatiguât point,
+et leurs promenades avaient été limitées en conséquence.
+Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises,
+elles avaient au contraire une heureuse influence
+sur son état général, il les avait peu à peu
+allongées.</p>
+
+<p>Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni
+chétive; élevée à la campagne dans la liberté du
+plein air, elle n'avait pas besoin de ménagements et
+de précautions qui eussent été indispensables à une
+Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter
+le chaud comme le froid, la pluie comme le soleil;
+qu'elle fît de l'exercice, elle mangerait; qu'elle se
+fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en mouvement,
+elle échapperait aux rêveries de la réflexion
+et du retour sur soi,&mdash;le point essentiel à obtenir.</p>
+
+<p>La réalité justifia ce raisonnement, non seulement
+elle mangea et elle dormit, mais encore les troubles
+et les malaises qui s'étaient manifestés en Hollande
+disparurent.</p>
+
+<p>Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils
+descendirent sur les lacs de la frontière italienne,
+puis en septembre ils commencèrent leur vrai voyage
+par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en
+novembre.</p>
+
+<p>Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que
+rien sur son visage ou dans son attitude provoquât
+la curiosité, et les personnes de leur monde qu'ils
+avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à
+Rome n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante:
+à la vérité, on pouvait trouver qu'elle portait
+des vêtements un peu larges, mais il y avait à cette
+tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait
+sans aller en chercher d'invraisemblables: la
+liberté du voyage, la chaleur et, plus que tout, le dédain
+de la toilette qui chez mademoiselle de Chambrais
+était notoire.</p>
+
+<p>Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer
+à ces rencontres et de disparaître, comme il
+était arrivé aussi pour M. de Chambrais de se débarrasser
+de son valet de chambre. Sans doute il avait
+pleine confiance dans ce vieux domestique attaché
+à son service depuis plus de vingt-cinq ans, mais
+cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre maître du
+secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller
+des travaux de peintures et d'appropriation dans
+l'appartement de la rue de Rivoli, Philippe fut donc
+renvoyé à Paris avec ordre de presser les ouvriers de
+façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier
+janvier.</p>
+
+<p>Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une
+soirée de beau temps, la mer devant être plus douce
+à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en voiture à
+travers les Calabres et le Sicile.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix
+de M. de Chambrais. Vingt ans auparavant, il avait fait
+un voyage en Sicile. A cette époque, il n'imaginait
+guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père,
+mais il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux
+de jeune premier et d'amoureux, et en visitant une
+petite ville des environs de Palerme, Bagaria, l'idée
+lui était venue qu'on serait là à souhait pour se
+cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux,
+à l'abri de toute surprise.</p>
+
+<p>Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui
+en était resté assez vivace pour s'imposer le jour où
+il s'était demandé dans quel pays Ghislaine trouverait
+un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile et
+à Bagaria.</p>
+
+<p>Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville
+dont son oncle lui avait tant parlé? Depuis trois mois
+la question s'était posée à chaque instant pour Ghislaine.
+Aussi quand l'heure de l'arrivée à Palerme
+approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau.
+Elle resta là assez longtemps, les yeux perdus dans
+les profondeurs bleues de l'horizon. Enfin un point
+plus sombre se détacha sur la ligne indécise où la
+mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le
+panorama verdoyant de Palerme se dressa devant elle
+montant du rivage jusqu'au cirque de montagnes
+grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard
+charmé qu'elle avait fixé sur lui.</p>
+
+<p>Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée;
+et quand elle se trouva installée dans une villa dont
+les jardins occupaient les pentes du Monte-Catalfano,
+elle éprouva un sentiment de tranquillité et de
+repos, presque de confiance. A la vérité, ces jardins,
+tout pleins d'ermitages, de ruines et de grottes avec
+des statues de personnages à figure de cire ou de
+bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules,
+mais qu'importait? ces «embellissements» n'avaient
+pas supprimé l'admirable vue de Palerme; pendant
+les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre là, enfermée
+ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se
+promener que les allées plantées d'orangers de ces
+jardins, cette vue lui ouvrirait au moins des échappées
+au dehors et cela suffirait.</p>
+
+<p>Cependant ces trois mois furent longs à passer et
+les promenades dans les jardins, pas plus que les
+contemplations de la mer n'auraient suffi pour les
+remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait
+trouvé moyen de les couper de temps en temps.</p>
+
+<p>Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un
+médecin depuis leur départ de Paris n'existaient
+plus, au contraire, il en trouvait de toutes sortes,
+pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités
+dont depuis trop longtemps il portait le poids
+tout seul. En l'habituant peu à peu à ce médecin,
+Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au moment
+décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un
+point que lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.</p>
+
+<p>Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile
+ni sous son vrai nom, ni avec son titre; mais il suffisait
+de le voir pour comprendre que c'était un client
+sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi
+quand il avait demandé à un médecin de Palerme,
+réunissant à peu près les conditions de savoir et d'âge
+qu'il voulait, de venir une fois par semaine à Bagaria,
+avait-il vu sa proposition acceptée avec empressement.</p>
+
+<p>Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant
+plus de précautions qu'elle devait garder l'enfant
+pendant plusieurs années. On trouva une femme de
+pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait certaines
+garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit:
+jeune encore, superbe de force et de santé,
+elle avait déjà eu cinq enfants; sans être à son aise,
+elle n'était point misérable, et sa maisonnette, bâtie
+au bord de la mer, était plus propre que celles de ses
+voisins.</p>
+
+<p>Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir
+elle-même et dont elle surveilla l'exécution pièce
+par pièce, sans que son oncle s'en fâchât: certes, il
+lui déplaisait de voir en elle le développement d'un
+sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il
+était bon qu'elle s'occupât à quelque chose.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>M. de Chambrais était depuis trop longtemps
+éloigné de Paris pour ne pas vouloir rentrer en
+France aussitôt que possible, il le voulait pour lui,
+car les journées commençaient à être terriblement
+longues; et il le voulait aussi, il le voulait surtout
+pour Ghislaine dont l'absence avait duré
+quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait,
+lors de leur départ, fixé pour leur voyage. Mais avant
+de se mettre en route il fallait être certain à l'avance
+qu'elle pourrait sans danger supporter les fatigues de
+la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris
+celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en
+rentrant à Chambrais personne ne pût trouver en elle
+le plus léger indice qui permît un soupçon.</p>
+
+<p>&mdash;Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes
+les fois que le médecin venait à Bagaria.</p>
+
+<p>Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné
+une partie de la vérité, et il était trop italien pour ne
+pas accepter tout ce que le comte lui demandait ou
+lui disait: on lui avait donné une jeune femme à soigner
+et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme;
+on l'avait prié de déclarer l'enfant comme né de père
+et de mère inconnus, il avait fait cette déclaration
+sans laisser paraître la plus légère surprise, et de
+cette enfant&mdash;une fille&mdash;il avait voulu être le
+parrain avec sa femme pour marraine; on le chargeait
+d'envoyer toutes les semaines à Paris, poste
+restante, à de certaines initiales, un bulletin de
+la santé de l'enfant, il trouvait ces précautions
+toutes naturelles et ne s'offusquait pas qu'on les
+prît avec lui; jamais d'opposition, de contradiction,
+de suspicion:&mdash;«Vous voulez? rien de plus facile,
+et avec le plus grand plaisir, très heureux de vous
+êtes agréable.»</p>
+
+<p>Cependant sur cette question du départ de Ghislaine,
+il avait pour la première fois résisté.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends votre désir de rentrer en France, je
+dirai même que je le partage, certainement la Sicile est
+un pays admirable et Palerme est une belle ville, mais
+la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, les
+relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous
+voir partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder
+toujours. Mais il ne faut rien risquer, rien compromettre.
+Certainement, les choses se sont passées pour
+madame votre fille&mdash;il avait toujours appelé Ghislaine
+«Madame votre fille»&mdash;d'une façon extraordinairement
+providentiellement favorable. D'abord
+nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
+aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions
+en usage en Angleterre, et que notre charmant
+sujet a bien voulu adopter, sans aucune fatigue
+pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des
+plus régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui
+enfin le rétablissement s'opère si bien, que j'ai la certitude
+que si dans six mois on me demandait d'examiner
+madame votre fille, moi médecin, je serais dans
+l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle
+n'est pas primipare.</p>
+
+<p>Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant
+ce point, mais il ne convenait pas à son adresse de
+laisser voir jusqu'où il allait dans ses paroles, aussi voulut-il
+tout de suite les expliquer de façon à ce que le
+comte pût les interpréter comme il voudrait:</p>
+
+<p>&mdash;En ne considérant que la question de beauté
+chez la femme, c'est quelque chose cela. On croit généralement
+que la grossesse et l'accouchement laissent
+des stigmates ineffaçables; mais c'est là une opinion
+des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins.
+Sans doute il arrive quelquefois et même il arrive souvent
+que ces stigmates existent, mais il se produit aussi
+des cas où ils manquent absolument, et ce cas est
+celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de
+madame votre fille, si vous permettez, en différant
+votre départ de quelques semaines encore, qu'elle se
+rétablisse complètement.</p>
+
+<p>Comment résister? Après tout, quelques semaines
+de plus ou de moins étaient de peu d'importance
+pour lui, et puisqu'elles étaient décisives pour la
+santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
+voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et
+cette explication pouvait être donnée sans provoquer
+les interprétations.</p>
+
+<p>Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle
+avait demandé que la nourrice lui amenât sa fille tous
+les jours et quand elle avait commencé à sortir elle
+avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
+nourrice.</p>
+
+<p>De même que M. de Chambrais avait été peu
+satisfait du soin qu'elle mettait à la layette, de
+même et plus vivement il fut fâché de la voir
+donner à cet enfant des témoignages d'affection et
+de tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable les femmes ont-elles dans le coeur?
+Ne devrait-elle pas avoir pour l'enfant les sentiments
+qu'elle a pour le père?</p>
+
+<p>A mesure que le moment du départ approchait, les
+visites de Ghislaine chez la nourrice se faisaient de
+plus en plus longues: les premiers jours, elles n'avaient
+été que de quelques instants, mais peu à peu
+elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture
+qui l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher
+de venir la reprendre à une heure chaque fois plus
+reculée.</p>
+
+<p>On était en mars, et dans ce climat méditerranéen
+les journées étaient déjà chaudes sous un ciel radieux;
+quand le vent soufflait du sud ou de l'ouest il apportait
+le parfum et même les pétales des amandiers, des
+abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle
+plaine de Palerme si riche qu'on l'appelle la <i>Conca
+d'oro</i>. Ghislaine s'asseyait au bord du rivage à l'abri
+d'une touffe de figuiers et se faisait apporter sa fille
+qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la nourrice,
+heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à
+son ménage, ne venant que de temps en temps pour
+voir si l'enfant n'avait pas besoin d'elle.</p>
+
+<p>Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent
+joué à la maman avec ses poupées pour savoir
+comment on tient un bébé, et tout de suite sa fille
+s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans
+pleurer.</p>
+
+<p>Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel
+elle ne pouvait penser qu'avec horreur, c'était la
+sienne aussi, et cependant elle allait l'abandonner!</p>
+
+<p>Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à
+son oncle et qui l'avaient si douloureusement
+tourmentée lui revenaient avec plus d'intensité maintenant
+que cet enfant n'était plus un être vague,
+que son imagination se représentait difficilement.</p>
+
+<p>Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât,
+elle avait voulu qu'on le lui montrât; mais
+dans son état de prostration, elle l'avait à peine regardé,
+et le souvenir indécis qui lui en était resté était
+celui d'une petite masse de chair rouge fort laide.
+Puis revenant à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule,
+elle s'était dit que décidément ce qu'elle avait prévu
+se réalisait: elle n'avait point le sentiment de la maternité;
+et continuant son examen, elle s'était dit
+aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi
+c'est le père aimé que la mère cherche et trouve dans
+son enfant, comment aimerait-elle celui-là?</p>
+
+<p>C'était donc par devoir plutôt que par tendresse
+qu'elle avait voulu que la nourrice le lui apportât tous
+les matins; la seconde fois, elle ne l'avait pas vu moins
+laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus: que
+pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans
+toutes les directions, au hasard, sans paraître rien
+voir, ces lèvres qui ne s'ouvraient que pour sucer le
+lait resté dans les plis de la bouche ou pour crier?</p>
+
+<p>Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui
+prit un doigt dans sa petite main et le serra, en même
+temps ses joues se plissèrent et ses yeux vagues exprimèrent
+un sourire.</p>
+
+<p>Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête
+aux pieds, et fit sauter son coeur dans sa poitrine:
+cette caresse, la plus douce qu'elle eût reçue, ce sourire
+venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel
+qu'elle se croyait incapable d'éprouver.</p>
+
+<p>Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle.
+Le lendemain l'enfant suivit de ses yeux les
+mouvements que sa mère faisait pour la prendre; le
+surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça
+son nom:</p>
+
+<p>&mdash;Claude.</p>
+
+<p>Puis comme elle le répétait avec une intonation de
+tendresse, elle crut remarquer que la petite la regardait
+de ses yeux pâles en souriant, comme si c'était
+pour elle une agréable musique que cette voix qui
+la caressait; elle le répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Claude, Claude.</p>
+
+<p>Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps
+elle chercha à produire des sons qui, bien que n'arrivant
+pas à l'articulation n'en étaient pas moins pour
+Ghislaine une réponse.</p>
+
+<p>Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie
+expérimentale, n'était pas en état de décider ni même
+de se demander si ce sourire et ces sons étaient nés
+d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le produit
+d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait,
+lui souriait;&mdash;elles se comprenaient dans une
+langue plus éloquente que celle des savants, celle que
+la mère,&mdash;humaine ou bête, parle à son enfant et
+que l'enfant parle à sa mère.</p>
+
+<p>Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait
+de rester dehors, elle le passa au pied du
+figuier ou dans la cabane de la nourrice quand la
+pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
+d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui
+jouaient ou piaillaient.</p>
+
+<p>Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que
+le médecin autorisait enfin leur départ, elle demeura
+anéantie.</p>
+
+<p>&mdash;Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se
+méprenant sur la cause de son émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année
+dernière à pareille époque; à vrai-dire même, tu es
+peut-être en meilleure santé, fortifiée par ce bon air
+de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le
+plus léger soupçon.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi
+partir?</p>
+
+<p>&mdash;L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs
+une plus longue absence serait impossible à expliquer,
+elle n'a que trop duré. Je comprends que décidément
+j'ai eu tort de te laisser voir cette petite tous les jours.
+Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
+l'avait enlevée le premier jour, comme il était
+convenu, tu accepterais aujourd'hui notre départ sans
+penser à le retarder.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un
+certain point naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible?</p>
+
+<p>&mdash;A ce moment, cette enfant ne représentait pour
+moi qu'un sentiment confus, aujourd'hui elle est ma
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Dis qu'elle est celle de ce misérable.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas
+avoir un père, faut-il qu'elle n'ait pas de mère.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais ne pas l'abandonner.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Mais en restant près d'elle, en la gardant avec
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du
+pays que j'ai souci.</p>
+
+<p>&mdash;Et ta réputation, ton honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou
+mon honneur à ma fille? C'est la question que je me
+pose avec de terribles angoisses. Puisque je suis libre,
+qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger,
+sous le nom que vous avez pris en venant
+dans ce pays; ainsi le nom de Chambrais ne serait
+pas atteint.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre
+nom, ni envers moi. Si depuis bientôt un an je t'ai
+aimée et soutenue avec une tendresse paternelle, j'ai
+par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu
+en conviendras, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;De tout coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les
+mets en opposition avec la liberté dont tu parles:
+moi ton père, moi chef de famille, je ne permets
+pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse
+te pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de
+conduite que je t'ai imposée, je l'ai prise avec l'autorité
+que me donne l'expérience de la vie et j'en assume
+toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle de
+la désobéissance? Nous partons samedi à une heure;
+d'ici là tu décideras.</p>
+
+<p>&mdash;N'admettez pas un seul instant la pensée que je
+puisse vous désobéir, nous partirons samedi.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait
+t'empêcher de te suicider. Maintenant que ta
+résolution est prise, comprends que pas plus que toi
+je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici
+tant que les soins de sa nourrice lui seront nécessaires;
+puis je viendrai la chercher et l'amènerai en
+France, près de Paris, où je pourrai la voir et la surveiller.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais,
+lady Cappadoce voulut arranger avec elle la reprise
+des leçons, telles qu'elles avaient lieu avant le départ
+pour la Hollande, et dresser tout de suite un
+horaire immuable: elles étaient la justification de
+son pouvoir, ces leçons, aussi y tenait-elle.</p>
+
+<p>Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui
+avaient donné leurs heures; quant à Nicétas, il avait
+quitté Paris pour l'Amérique du Sud, le Brésil, la
+Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les
+journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert;
+il faudrait donc le remplacer, ce qui, d'ailleurs,
+serait facile; elle s'était entendue à ce sujet
+avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois
+du plus grand talent.</p>
+
+<p>Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul
+fait de l'installation de M. de Chambrais au château,
+les habitudes d'autrefois se trouvaient changées du
+tout au tout; c'était le comte qui était le maître
+désormais et tout devait être subordonné à son agrément;
+on ne pouvait pas lui imposer la vie de travail
+et de retraite d'autrefois qui, seule, permettait d'assurer
+la régularité des leçons; le sacrifice qu'il faisait
+en abandonnant Paris était assez grand pour
+qu'on lui en fût reconnaissant sans marchander, et
+pour cela il fallait l'amuser, le distraire et se remettre
+entièrement à sa disposition, en étant toujours
+prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il
+lui plairait d'aller, à recevoir qui il voudrait inviter.</p>
+
+<p>Lady Cappadoce avait été positivement renversée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les leçons....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je
+pusse peut-être employer mon temps autrement.
+J'aime le travail, au moins certaines études, et je
+serai toujours heureuse de leur donner les heures
+dont je pourrai disposer: ainsi nous verrons à nous
+entendre avec M. Lavalette et M. Casparis....</p>
+
+<p>&mdash;Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert?
+interrompit lady Cappadoce, poussée par la passion
+musicale.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai
+seule quand l'envie m'en prendra; plus tard,
+nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
+d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront
+pas mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;La musique ne le gênerait pas plus que la littérature
+ou la sculpture.</p>
+
+<p>Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être l'ennuierait-elle davantage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique,
+dit lady Cappadoce avec un mélange d'aigreur
+et de compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois donc la lui éviter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux
+arrangements?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous
+serai reconnaissante de les faciliter.</p>
+
+<p>Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces
+nouveaux arrangements, au moins était-ce lui qui,
+sans en avoir l'air, les avait inspirés à Ghislaine.</p>
+
+<p>Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils
+avaient parlé de leur retour en France, et que M. de
+Chambrais avait annoncé son intention de se fixer
+au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans doute
+elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse,
+mais connaissant les goûts mondains de son
+oncle, elle ne pouvait pas ne pas se demander comment
+il s'habituerait à la vie de la campagne monotone
+et régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois
+accepter cette existence, peu faite pour lui, c'était
+sous le coup de la nécessité; mais à quelques pas de
+Paris, comment la supporterait-il?</p>
+
+<p>Franchement, et après l'avoir remercié avec une
+effusion toute pleine de gratitude émue, elle lui avait
+fait part de ses scrupules.</p>
+
+<p>C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait,
+et savait qu'elle n'était pas de caractère à ne penser
+qu'à elle égoïstement, l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement la vie des champs n'est pas précisément
+pour me plaire, mais pourquoi veux-tu que
+cette vie soit fatalement monotone, régulière et retirée?
+ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.</p>
+
+<p>&mdash;Comment serait-elle autre?</p>
+
+<p>&mdash;En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis
+que tu as perdu ton père, et ta mère, parce que tu
+n'étais qu'une petite fille; mais l'âge est venu; tu
+n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu
+es émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu
+pas quelquefois au château d'anciens amis, des
+membres de notre famille, des camarades à moi,
+qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement
+fermée, et égaieraient cette monotonie?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc possible?</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est dans ta position, quand on a ton
+nom, tout est possible, et tout est faisable; il n'y a
+qu'à vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tout ce qui peut vous être agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne
+suis pas si exigeant pour les plaisirs que tu l'imagines;
+j'avoue que Chambrais tout nu n'est pas très
+récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent.
+Et d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera
+pour toi aussi.</p>
+
+<p>C'était dans ce dernier mot que se trouvait la
+raison déterminante qui avait suggéré l'idée de M. de
+Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il n'avait prononcé
+qu'une seule fois le nom du comte d'Unières,
+et au trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait
+compris qu'elle croyait que le mariage dont il l'avait
+entretenue était maintenant à jamais impossible, ce
+qui était pour elle une douleur d'autant plus grande
+qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait
+vivement ce mariage. Qu'il essayât de lui prouver
+qu'elle se trompait, il ne réussirait point à ébranler
+un sentiment contre lequel les raisonnements les
+plus adroits seraient sans influence, précisément par
+cela même que c'était un sentiment: elle se jugeait
+indigne de d'Unières, et rien de ce qu'il dirait en ce
+moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien à
+dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.</p>
+
+<p>De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais
+moins triste: d'Unières que, dans les circonstances
+présentes il était impossible d'inviter seul, viendrait
+avec les autres amis, et l'amour ferait le reste: la
+première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la
+seconde le serait un peu moins: elle désirerait, elle
+attendrait la cinquième ou la sixième.</p>
+
+<p>Alors il serait temps de revenir au projet de mariage,
+et il aurait deux alliés: le comte d'abord, Ghislaine
+ensuite; comment ne gagnerait-il pas la bataille?</p>
+
+<p>Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il
+avait été de s'imaginer que l'émancipation lui donnerait
+cette liberté.</p>
+
+<p>Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui
+communiqua le nom du comte d'Unières, elle ne fut
+pas maîtresse de retenir une exclamation douloureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez invité M. d'Unières!</p>
+
+<p>Il évita de la regarder.</p>
+
+<p>&mdash;M'était-il possible de faire autrement?</p>
+
+<p>&mdash;Mais après ce qui s'est passé....</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement sa demande et ce qui s'est passé
+qui m'obligeaient à l'inviter. Depuis notre départ
+pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de lui, mais tu
+dois comprendre qu'au point où en étaient les choses,
+nous ne pouvions pas entreprendre un voyage en
+Hollande, et surtout celui d'Italie, sans que je lui
+donne des explications.</p>
+
+<p>&mdash;Des explications?</p>
+
+<p>&mdash;Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage,
+je lui avais écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris,
+son élection faite, nous examinerions ce projet
+qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand
+contentement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment
+lui tenir un autre langage? Il désirait t'épouser,
+tu étais favorable à sa demande, moi-même je souhaitais
+ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez,
+je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous
+sommes partis, il fallait une explication, ou bien
+nous paraissions nous sauver pour rompre.</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce pas le mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas
+cette injure, et je n'étais pas en disposition d'en faire
+à un homme tel que lui, que j'estime et que j'aime.
+Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage par
+ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte.
+Depuis, nous sommes restés en correspondance;
+il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a parlé de
+toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous
+rentrons, la première personne que je dois voir, c'est
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous
+aviserons.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure qu'il m'est très pénible de me
+trouver avec M. d'Unières.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le
+savoir; mais cette impression pénible se calmera et
+passera....</p>
+
+<p>Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut:
+Avez-vous donc l'intention de l'inviter souvent? mais
+elle le retint, ne voulant pas paraître intervenir
+dans le choix des invités de son oncle.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que
+M. d'Unières vous entretienne des intentions qu'il
+avait il y a un an?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je répondrai ce que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des
+tiennes; mais puisque tu trouves qu'il est impossible,
+je le dirai; seulement ce ne sera pas dans ces
+termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas être
+devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons
+et je n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant
+bien que mal par des échappatoires; les médecins
+conseillent de ne pas te marier trop jeune; enfin je
+gagnerai du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra toujours se prononcer à un certain
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on
+ne veut pas de lui et qu'alors il se retire.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne se retire pas?</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment
+sérieux, profond, et dans ce cas ce sera à toi
+de voir comment tu veux répondre à cet amour. Mais
+pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper
+de cela. En vertu de certaines idées, dont je sens
+toute la force, tu crois devoir renoncer à ton mariage
+avec d'Unières....</p>
+
+<p>&mdash;Avec lui et avec tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne
+romps pas ce mariage brusquement, parce que je ne
+pourrais le faire qu'en te compromettant ou en blessant
+d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.</p>
+
+<p>Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement
+qu'il fut question entre M. de Chambrais et le comte
+d'Unières, et les raisons les meilleures s'enchaînèrent
+pour le justifier:</p>
+
+<p>Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement
+ce projet de mariage, c'était d'abord par estime
+et par amitié pour le mari qui se présentait, et
+ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine
+était parfaitement en âge de se marier. Mais
+quand l'indisposition qui avait nécessité leur voyage
+en Italie l'avait mis en relations avec des médecins,
+il était revenu sur cette opinion.</p>
+
+<p>S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient
+se marier à dix-huit ans et même à seize, il
+en est d'autres pour lesquelles les mariages précoces
+sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux
+fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet
+développement qui, pour la Française, n'a lieu
+qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. Sans doute,
+Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant
+elle se trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable
+qu'on attendît ses vingt-trois ans pour la
+marier, cependant, plus ce mariage serait retardé,
+mieux s'en trouverait sa santé.</p>
+
+<p>A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait
+une autre de l'ordre moral non moins grave pour
+M. de Chambrais.</p>
+
+<p>S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le
+comte d'Unières, il ne voulait cependant pas la marier
+à lui tout seul, et sans que par un choix librement
+fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand
+on ne connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde?
+En ce moment Ghislaine accepterait un mari des
+mains de son oncle, elle ne le prendrait pas elle-même&mdash;ce
+que justement il voulait. De là la vie
+nouvelle qu'il avait adoptée: elle verrait, elle comparerait,
+et quand elle se déciderait, ce serait en connaissance
+de cause.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais
+en serrant la main de d'Unières, après ces explications,
+le mariage dépend de vous et est entre
+vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains
+indices, j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et
+personne n'est dans de meilleures conditions que
+vous.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le
+seul homme qui pût faire revenir Ghislaine sur sa résolution:
+qu'il ne réussit pas et qu'elle s'obstinât dans son
+idée, qu'elle n'était pas digne de se marier, elle en arriverait
+un jour à reconnaître Claude; à la vérité,
+tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant
+des droits que lui donnait sa qualité d'oncle et surtout
+la tendresse de Ghislaine, empêcher cette honte,
+mais combien vivrait-il encore? Un jour elle serait
+libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.</p>
+
+<p>Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de
+la Chambre des députés, le comte d'Unières s'était
+déjà placé à la tête du parti royaliste. Son élection
+violemment contestée l'avait, dès son entrée à la
+Chambre, amené à la tribune; et aux premières
+phrases il s'était révélé orateur. Il était facile de contester
+ce qu'il disait, il était impossible de ne pas
+écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, abondante,
+imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue,
+avec des redites et des périodes inachevées,
+mais originale toujours, ne ressemblant pas plus à la
+phraséologie vague des avocats, qu'à la platitude
+courante des gens d'affaires, pleine d'emportement,
+d'élan, passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions
+littéraires, ni le bon goût, ni la correction,
+n'ayant d'autre souci que d'entraîner les esprits et
+d'ébranler les coeurs.</p>
+
+<p>On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation,
+charmé bien vite, et son élection, qui pouvait
+être cassée dix fois, avait été validée. Ce fort et ce violent,
+qui était aussi un timide, serait probablement
+resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès
+l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours
+il s'était montré l'homme de son début.</p>
+
+<p>Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes
+pour se faire aimer, mais d'Unières n'était pas
+passionné seulement dans ses discours, et les passionnés
+enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par
+sa propre flamme met le feu à votre esprit et à votre
+coeur; avec cela beau garçon, d'une élégance simple,
+d'une distinction affable, tendre comme une femme,
+il entraînerait Ghislaine.</p>
+
+<p>Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse,
+pour l'avoir rencontré trois fois, elle avait
+été à lui; maintenant, quoi qu'elle voulût, elle ne se
+reprendrait pas: et la preuve de l'influence qu'il
+exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé
+paraître, en le voyant sur la liste des invités: indifférent,
+elle n'eût pas craint de se trouver avec lui.</p>
+
+<p>Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur
+de Ghislaine, M. de Chambrais avait compris que ce
+qui, pour beaucoup, causait cet émoi, était la crainte
+que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi
+eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans
+une prudente réserve, mais comment lui adresser
+cette recommandation quand les choses avaient été
+menées à un point si avancé l'année précédente, et
+quand il lui disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu
+entrer dans des explications telles que le mieux encore
+était de s'en remettre au tact de d'Unières qui
+n'avait nullement les allures d'un vainqueur.</p>
+
+<p>Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité
+comme les autres, d'Unières, rien de plus; pas un
+seul instant il ne parut vouloir accaparer Ghislaine
+comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le déjeuner,
+on se promena en voiture dans les jardins et dans
+le parc, il loua discrètement ce qu'on lui montrait et
+ce qu'il voyait pour la première fois, sans que rien
+dans son attitude ou ses paroles pût donner à supposer
+qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un
+jour. S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient
+sortis des mains de Le Nôtre, ces charmilles en portiques,
+ces ifs et ces cyprès taillés à l'antique mode,
+ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,
+Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient
+les allées et les pièces d'eau, c'est que, plus que tout
+autre peut-être, il était l'homme de la tradition; ce fut
+ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant
+trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne
+parla que des oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en
+Italie et il en parla bien, très simplement, sans
+aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et
+les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que
+Ghislaine trouva juste, pensant en tout et sur
+tout comme il pensait lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités
+partis, il fut seul avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir
+d'Unières; n'a-t-il pas été parfait?</p>
+
+<p>Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré
+d'une grande discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est
+parfait en tout.</p>
+
+<p>Une fois encore elle retint le mot qui lui montait
+aux lèvres et qui était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion
+de le connaître mieux. Mais elle ne voulait pas
+gêner son oncle dans ses relations. Et en même temps
+elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât
+franchement, qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir
+d'Unières, et son oncle assurément la presserait de
+questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à distance
+s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait
+renoncé à se marier? Au contraire, s'il ne lui était
+pas indifférent, pourquoi s'obstinait-elle à ne pas l'accepter
+pour mari? Il serait imprudent qu'elle laissât
+lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons
+qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas
+prise sur lui qui ne comprenait pas et ne comprendrait
+jamais que la naissance de Claude fût un empêchement
+à ce mariage qu'il voulait.</p>
+
+<p>Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent
+qu'il plut à son oncle, non seulement à Chambrais
+où il n'y eut pas de réunion sans lui, mais encore
+à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes
+les fois qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra,
+et tous les vendredis à l'Opéra, où son oncle se fit céder
+une loge par un de ses amis.</p>
+
+<p>Ce fut un événement parisien quand, le dernier
+vendredi de mai, on vit paraître dans une loge de
+premier rang une jeune fille en robe de crêpe blanc,
+avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration
+et d'envie à plus d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle était cette jeune fille que le comte de
+Chambrais accompagnait, et qu'on voyait pour la
+première fois à l'Opéra?</p>
+
+<p>Un murmure courut de loges en loges; ceux qui
+connaissaient le monde affirmaient que c'était la
+nièce du comte, la princesse Ghislaine; d'autres contestaient,
+n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,
+ni ne l'ayant jamais rencontrée.</p>
+
+<p>Le collier trancha le différend; des femmes d'un
+certain âge, qui avaient été en relations avec la mère
+de Ghislaine, reconnaissaient ce collier fameux par la
+beauté et la pureté des quatre cents perles qui le composaient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le collier des princesses de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle
+un bijou de cette importance?</p>
+
+<p>C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce
+bijou comme il avait exigé la robe décolletée, au
+grand étonnement et à la grande gêne de Ghislaine
+qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un
+de ses axiomes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit
+vingt fois que la toilette était la ressource des femmes
+qui ne peuvent pas avoir d'autre distinction?</p>
+
+<p>&mdash;Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou
+quand on ne doit pas se trouver dans son milieu;
+mais le soir, autre affaire.</p>
+
+<p>Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de
+donner ses autres raisons qui étaient qu'il voulait que
+Ghislaine fit sensation et que, quand le comte d'Unières
+viendrait dans sa loge, tout le monde eût les
+yeux tournés vers cette loge.</p>
+
+<p>Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers
+actes de l'<i>Africaine</i>, on ne parlait que du mariage de
+la princesse de Chambrais avec le comte d'Unières,
+et les journaux mondains du lendemain faisaient
+pressentir les fiançailles «d'une des plus nobles héritières
+du faubourg Saint-Germain avec le plus jeune
+et le plus en vue des hommes politiques du parti
+monarchique».</p>
+
+<p>Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady
+Cappadoce les lisait, non les français bien entendu
+pour lesquels elle avait le plus profond mépris, mais
+le <i>Morning Post</i> sans lequel elle ne faisait pas un pas,
+en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du
+jour, de la veille et même de l'avant-veille, soigneusement
+pliés sous le bras gauche, les serrant sur son
+coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle
+les finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la
+trace, comme si elle avait pris soin de jalonner son
+passage.</p>
+
+<p>Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut
+surprise un matin de voir entrer lady Cappadoce brandissant
+d'une main agitée un numéro du <i>Morning Post</i>,
+et elle crut, tant était vive l'agitation de sa gouvernante,
+que celle-ci venait de trouver dans le journal
+la nouvelle qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en
+riant, mais lady Cappadoce se fâcha:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est
+pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.</p>
+
+<p>Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques
+lignes du <i>Morning Post</i> en le lui mettant devant les
+yeux.</p>
+
+<p>C'était la nouvelle des journaux parisiens que le
+journal anglais reproduisait, mais en la précisant, sinon
+pour Ghislaine, qui restait «l'une des plus nobles
+héritières du faubourg Saint-Germain», au moins
+pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes
+politiques du parti monarchique», qui était nommé
+tout au long.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage
+par un journal? demanda lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de
+cette façon?</p>
+
+<p>Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant
+que son cher <i>Morning Post</i> pût annoncer une
+nouvelle fausse, lui si exact, si méthodique pour tout
+ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura été trompé par quelque journal français,
+répondit lady Cappadoce en jetant sur son cher <i>Morning
+Post</i> un regard attendri; alors, ce n'est pas
+vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Convenez que cette intimité avec M. d'Unières
+est bien faite pour susciter ces bruits de mariage.</p>
+
+<p>Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente,
+lady Cappadoce continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle
+soit fausse. Vous connaissez mon opinion sur les
+mariages précoces: ils sont rarement heureux, très
+rarement. Et comment en serait-il autrement? Un
+mariage doit être réfléchi. Un mari doit être choisi,
+et non pris au hasard. Ce n'est pas quand elle ne connaît
+ni le monde, ni la vie, qu'une jeune fille, qu'une
+toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse entraîner
+par des considérations futiles: un nez bien
+dessiné, une barbe soyeuse, des yeux tendres. Certainement,
+le nez de M. d'Unières est d'une belle ligne,
+sa barbe est charmante, mais après?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il a autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de son rôle politique que vous voulez parler?
+Il faudrait voir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre
+ne dit pas ce qu'il vaut?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs
+qui étaient de pauvres caractères.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que justement le caractère chez M. d'Unières
+est à la hauteur du talent.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait
+parler de lui sur ce ton, personne ne croirait que cette
+nouvelle est fausse.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement,
+de façon à en rester là.</p>
+
+<p>Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce,
+dont le but ne se trahissait que trop visiblement, elle
+ne l'était pas moins contre elle-même. Au lieu de
+défendre M. d'Unières et de confesser maladroitement
+ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter
+sa gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci
+le voyait?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Depuis longtemps déjà tout le monde admettait
+que le comte d'Unières était le fiancé de la princesse
+de Chambrais, tout le monde parlait de leur mariage,
+et c'était un étonnement que la date n'en fût pas
+encore fixée; cela était si bien accepté que quelques
+prétendants, qui avaient pensé un moment à se mettre
+sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon persévérer,
+puisque le choix était arrêté!</p>
+
+<p>Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une
+parole d'amour ne s'était encore dite entre eux, bien
+que l'assiduité de d'Unières se fût continués aussi
+constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas
+manqué une seule des réunions de chasses en plaine
+que le comte avait organisées à l'automne, ni celles
+des chasses à courre qui les avaient remplacées en
+hiver.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à
+une femme qu'on l'aime; c'est même rarement de
+cette façon que les duos d'amour commencent, et on
+n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus
+rien à s'apprendre.</p>
+
+<p>Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois
+il lui avait semblé qu'elle était disposée à l'écouter
+et même à lui répondre, et toujours à l'instant
+où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté,
+voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson,
+et que si elle s'était abandonnée quelques secondes
+auparavant, déjà elle s'était reprise.</p>
+
+<p>Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement,
+n'étaient pas exclusivement féminines, et avaient des
+causes que d'autres plus experts que lui dans les
+choses du coeur devineraient sans doute, mais qui,
+lui échappaient.</p>
+
+<p>A la longue, la situation était devenue difficile pour
+lui, et même jusqu'à un certain point ridicule,
+croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé ne pouvant pas se
+prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus
+franchement.</p>
+
+<p>A bout de patience, il se décida à s'en expliquer
+avec M. de Chambrais qui, de son côté, paraissait ne
+pas comprendre que les choses en fussent toujours
+au même point, sans avancer d'un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien
+voulu me dire de me faire aimer, et vous avez ajouté,
+avec la bienveillance que vous m'avez toujours
+témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne
+n'étant dans de meilleures conditions que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes
+raisons sont même plus fortes aujourd'hui qu'elles ne
+l'étaient à ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle
+Ghislaine que je la demande en mariage, elle
+vous répondra qu'elle m'accepte?</p>
+
+<p>Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément
+c'était que, s'il adressait cette demande à
+Ghislaine dans ces termes, la réponse qu'il obtiendrait
+serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il
+avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire
+qu'elle ne pouvait pas plus se marier maintenant
+qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. Il fallait
+donc tourner cette difficulté.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des
+sentiments d'estime et même de tendresse qu'aucun
+homme ne lui a inspirés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis
+un an, je ne vous ai pas vus ensemble sans vous
+observer, et tout ce que j'ai pu remarquer m'a donné
+cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il
+est question de vous entre elle et moi n'a fait
+que confirmer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous
+dire avec quelle joie profonde je reçois vos paroles,
+je crois que le moment est venu de lui adresser ma
+demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.</p>
+
+<p>Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva,
+ce fut une gêne inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce
+mariage, il ne me reste plus qu'à lui demander le
+sien. Aussi bien la situation dans laquelle nous nous
+trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps,
+pas plus pour nous que pour le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, répondit le comte, cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons
+dont vous m'avez parlé l'année dernière pour
+retarder cette date existent encore; mais je demande
+une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la
+certitude de devenir le mari de mademoiselle Ghislaine,
+que je puisse me présenter ouvertement comme
+son fiancé, et j'attendrai.</p>
+
+<p>Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais,
+qui se voyait mis au pied du mur, se demandait
+comment sortir de là; ce dernier mot lui ouvrit un
+moyen:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il,
+pouvez-vous aborder cette question de délai avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, c'est difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour
+moi aussi il est difficile de lui en parler, mais enfin
+moins qu'il ne le serait pour vous; vous voulez une
+réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander,
+je ne traiterai que le point du mariage et
+ne vous enlèverai pas la joie de lui dire votre amour.</p>
+
+<p>Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme
+pour d'Unières, que trop duré, il fallait en sortir;
+rien à attendre de bon à la prolonger, au contraire
+tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était
+grande et la responsabilité lourde pour lui.</p>
+
+<p>C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et
+on pouvait craindre de la perdre si le terrain n'était
+pas bien choisi; avec une volonté résolue comme
+celle de Ghislaine, avec un coeur féru de certaines
+idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien
+rencontrer une invincible résistance.</p>
+
+<p>Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps
+de son retour de Paris à Chambrais, où il trouva
+Ghislaine seule au travail dans l'atelier de sculpture
+qu'elle avait fait aménager en ces derniers temps, en
+prenant pour cela une ancienne orangerie.</p>
+
+<p>D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et
+regarda le groupe de chiens qu'elle était en train de
+modeler, un tablier de serge passé par-dessus sa
+robe, les mains pleines de terre glaise.</p>
+
+<p>Il lui adressa quelques encouragements aimables
+comme à l'ordinaire, puis il lui nomma quelques-uns
+de ses amis qu'il avait invités pour une partie de
+pêche.</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.</p>
+
+<p>Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de
+celui qui était toujours le sien lorsqu'il parlait de
+d'Unières.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, autant que tu l'apprennes de moi
+que d'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant
+l'ébauchoir en l'air, en regardant son oncle.</p>
+
+<p>&mdash;La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne
+d'Unières... il se marie.</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés
+sur elle, il la vit pâlir, le visage se contracta,
+elle ferma les yeux en chancelant, mais déjà il était
+près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans
+ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi,
+pardonne-moi.</p>
+
+<p>En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un
+fauteuil où il l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et
+regarda sans se rendre compte tout de suite de ce
+qui s'était passé.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi
+de l'avoir employé. Il fallait bien t'amener
+à avouer ton amour....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce
+que je t'ai dit se trouve vrai, il se marie puisque tu
+l'aimes.</p>
+
+<p>Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle,
+que je ne puis pas être sa femme.</p>
+
+<p>C'était une discussion à soutenir, mais maintenant
+M. de Chambrais ne la redoutait point: le coup
+avait ouvert une brèche par où il devait emporter
+toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas digne de lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je la jeune fille qu'il suppose?</p>
+
+<p>Il eut un geste d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle de façon de juger la vie quand on
+ne la connaît pas. Assurément il n'est pas dans mon
+intention de t'enlever tes illusions sur le monde, en
+te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il
+faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons
+quelquefois pour ne pas exagérer, il arrive quelquefois
+qu'une jeune fille commet une faute, tu entends,
+commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité
+d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point?
+S'il en était ainsi je t'assure que la statistique du
+mariage serait changée. Quelle faute as-tu commise,
+toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable?
+Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton
+esprit, occupé ton coeur? As-tu une légèreté de conscience,
+une imprudence de conduite à te reprocher?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois
+plus la jeune fille, la chaste jeune fille que étais il
+y a deux ans? A-t-elle laissé une souillure dans ton
+âme? une trace quelconque en toi?</p>
+
+<p>&mdash;Une honte dans ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant
+à vouloir toujours partir du même point tu
+arrives à l'absurde: que tu aies participé à ce qui,
+s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je
+t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant
+soit connue, tu ne serais que juste encore en disant
+qu'elle te couvre de honte. Mais rien de tout cela
+n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de
+l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la
+honte? Notre brave médecin de Palerme me disait
+quand nous avons quitté Bagaria que tu étais la plus
+jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais
+la vie, j'affirme en mon âme et conscience que tu en
+es la plus honnête, ne peux-tu pas me croire?
+D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de devenir
+sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien?
+Mais alors ce serait folie. Réfléchis à cela. Songe que
+si, sous l'influence de cette folie, tu refusais d'Unières,
+on chercherait la cause de ce refus inexplicable, on
+chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et
+sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu
+parles.</p>
+
+<p>Elle resta un moment silencieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des
+devoirs envers vous, la tendresse, la reconnaissance
+me le disent tous les jours, mais j'en ai d'autres
+aussi....</p>
+
+<p>&mdash;Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute,
+et tu comprendras que l'intérêt même de cette petite
+te conseille ce mariage. Tant que je serai de ce
+monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher
+de toi cette enfant et ne pas la traiter comme ta
+fille. Quand je serai mort, l'honneur de notre nom
+me remplacera et tu ne feras pas cette honte à notre
+maison; tu passeras donc une vie misérable dans la
+lutte, tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse
+d'Unières et j'installe Claude ici avant deux mois.</p>
+
+<p>&mdash;Ici!</p>
+
+<p>&mdash;Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant
+cesse de l'être du jour où tu es protégée contre une
+imprudence ou un coup de tête maternel par ton
+amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je
+veux donc te la rendre, et je te la rends, en effet.
+Voici comment je l'amène à Chambrais. Ton garde
+Lureau ne peut décidément plus faire aucun service;
+pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont
+je t'ai parlé, Dagomer, qui, en défendant ma chasse
+de la Brie, s'est fait casser un bras et une jambe par
+les braconniers; c'est un honnête garçon qui m'est
+dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire
+une excellente nourrice. Nous installons Dagomer à
+la place et dans le pavillon de Lureau, et ils amènent
+avec eux et leurs autres enfants une petite fille qui
+leur a été confiée... la tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez....</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné
+cet arrangement pour enlever ton consentement.
+Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu visites
+tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit
+ses devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce
+temps, je vais à Palerme, je ramène Claude, je la
+confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand tu
+reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant
+que nous l'envoyions à Paris pour son éducation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout
+cela se réalise, tu fais d'un mot notre bonheur à tous
+le sien, le tien, le mien et celui de Claude.</p>
+
+<p>Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait
+pour lire en elle, il la vit frémissante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce
+malheur que tu veux prévoir, il ne pourrait arriver
+que si tu t'abandonnais, et tu ne t'abandonneras pas,
+puisque tu aimeras ton mari.</p>
+
+<p>Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table
+sur laquelle se trouvaient un encrier et une plume.</p>
+
+<p>&mdash;J'écris la dépêche, dit-il.</p>
+
+
+<p><b>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE</b></p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<H2>TROISIÈME PARTIE</H2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de
+Ghislaine; et ces dix années avaient passé pour elle
+comme pour son mari rapides, légères, embellies de
+tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du
+rang peuvent donner de joies et de confiance.</p>
+
+<p>Elle aimait son mari d'un amour passionné.</p>
+
+<p>Le comte idolâtrait sa femme.</p>
+
+<p>Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait
+dans un état d'enthousiasme qui mêlait toujours
+à leur tendresse une part d'exaltation.</p>
+
+<p>Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude
+du mariage, mais ils n'en connaissaient pas le calme.</p>
+
+<p>Une séparation de quelques jours exigée par les
+nécessités de la politique les angoissait comme un
+malheur; pendant ces séparations ils s'écrivaient des
+lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse passionnée,
+et jamais il ne revenait d'une absence sans
+qu'elle courût au-devant de lui et sans que leur premier
+regard, leur première étreinte ne leur donnassent
+un vertige.</p>
+
+<p>Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même
+éducation; ils n'étaient vraiment qu'un, se comprenant
+avec le geste le plus fugitif, avec un regard, exprimant
+bien souvent ensemble la même pensée, en se
+servant des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler
+pour l'autre avec la certitude à l'avance d'un accord
+parfait.</p>
+
+<p>Il lui contait tout, la faisait partager ses projets
+politiques, discutait avec elle, prenait son avis, la
+consultait pour les plus grandes comme pour les plus
+petites choses, et s'il ne pouvait pas toujours se
+conformer à ce qu'elle lui avait conseillé&mdash;ce qui
+était rare d'ailleurs&mdash;il s'en excusait avec des
+paroles d'amour et de respect.</p>
+
+<p>Ce sentiment de respect dominait dans leur
+moindres rapports; c'était mieux qu'en égale qu'il la
+traitait, c'était en supérieure: elle se montrait en
+tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée,
+d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait
+tant de confiance dans son esprit, tant de foi dans
+son coeur!</p>
+
+<p>Chambrais était leur résidence favorite pour
+plusieurs raisons, dont la principale était qu'ils s'y
+trouvaient plus étroitement unis; et leur séjour s'y
+partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour
+le repos et l'intimité; l'automne et le commencement
+de l'hiver, pour le monde et les grandes réceptions.</p>
+
+<p>Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient
+alors deux mois en vrais amoureux, un peu sauvages,
+que quelques amis de choix venaient seulement
+troubler de temps en temps, car ces visites étaient
+limitées par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir,
+sans avoir été sérieusement distraits, à la solitude
+qui leur était chère et dont ils tiraient de si profondes
+jouissances.</p>
+
+<p>C'était à cette époque que les grands ombrages du
+parc s'emplissaient de leurs tendres causeries. La
+rosée à peine bue par le soleil, alors que le matin
+avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée
+de flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant
+au bras de son mari, ils partaient pour une promenade
+souvent lointaine.</p>
+
+<p>Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes
+ils regardaient comme un plaisir, ils parlaient beaucoup
+d'eux, et toujours ces entretiens se terminaient
+par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur
+donnait un tel bonheur.</p>
+
+<p>Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait
+pris les deux mains de sa femme et, posant les yeux
+sur les siens, lui avait doucement murmuré qu'il
+faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle
+était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.</p>
+
+<p>Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et
+confuse:</p>
+
+<p>&mdash;Non, disait-elle, c'est trop.</p>
+
+<p>Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait
+son émotion et, dans le regard dont elle l'enveloppait,
+combien profondément il était aimé.</p>
+
+<p>Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner,
+fortifiés tous deux dans leur amour, contents de ce
+qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait en eux quelque
+découverte qui les flattait et leur donnait une
+nouvelle raison de s'aimer davantage.</p>
+
+<p>Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient
+ensemble pour Paris et il l'installait lui-même dans
+une tribune, puis quand il avait pris place à son banc
+aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
+vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de
+caractéristique qu'il savait qu'elle devait contester,
+ou approuver.</p>
+
+<p>Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et
+il comprenait la réponse qu'elle voulait.</p>
+
+<p>Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte d'Unières a la parole.</p>
+
+<p>Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui
+brûler les paupières; elle connaissait les points principaux
+de son discours, mais comment allait-il le
+prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
+interruptions et le boucan?</p>
+
+<p>Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une
+fois c'était par un tapage violent qu'on saluait la
+hardiesse de sa parole.</p>
+
+<p>Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans
+le royalisme le plus orthodoxe, mais, alors, reprenant
+sa liberté de conscience, il avait incliné vers une sorte
+de socialisme chrétien qui, dans ses élans populaires,
+provoquait parfois les applaudissements de l'extrême
+gauche en même temps qu'il consternait ses amis de
+la droite.</p>
+
+<p>Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on
+pouvait se demander chaque fois qu'il prenait la
+parole: de quel côté viendraient les applaudissements?
+Duquel les exclamations ou les huées?</p>
+
+<p>Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les
+yeux levés et tournés vers Ghislaine comme pour lui
+demander l'inspiration; peu à peu le silence s'établissait
+et il commençait.</p>
+
+<p>Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses
+paroles, se perdant au milieu du tumulte, n'arrivaient
+pas jusqu'à elle; mais aussi quand la Chambre entière
+restait attentive, quelle fierté!</p>
+
+<p>Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur
+coupé, ils se tassaient l'un contre l'autre, elle le serrait
+dans ses bras, mettant toute sa gloire dans cette
+étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils faisaient
+une belle politique, celle qu'ambitionnait leur
+coeur et que le comte mettait en pratique sans autre
+souci que celui de satisfaire sa conscience.</p>
+
+<p>Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on
+citait chez tous dans leur monde: leur amour; la
+beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le talent du
+mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.</p>
+
+<p>Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur
+genre de vie, à la campagne comme à Paris, était
+princier et fastueux, digne de leur fortune et de leur
+rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain
+de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre
+utile où la comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur
+existence dans les plus petits détails était l'application
+même de leurs principes.</p>
+
+<p>Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il
+fallait que ceux qui les entouraient, qui dépendaient
+d'eux eussent leur part de cette fortune: c'était loin,
+très loin que leur responsabilité s'étendait à cet
+égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés,
+relevés! Que de devoirs ils s'étaient imposés quand
+ils auraient pu si bien passer à côté d'infortunes et de
+misères qui ne les touchaient pas directement, en détournant
+la tête, et dont ils prenaient la charge par
+cela seul bien souvent que le hasard les leur avait
+révélées!</p>
+
+<p>On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on
+demande aux rois, et le mot n'était que juste. En effet,
+personne ne poussait aussi loin le souci de sa dignité
+et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer une
+préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus
+qu'une négligence d'étiquette. Au milieu d'un ordre
+admirable tout était largement mené, et s'il n'était
+pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que
+les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la
+politesse, la simplicité des manières, l'affabilité, fût
+poussée aussi loin, sans que la correction la plus
+irréprochable en souffrit en rien.</p>
+
+<p>Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels
+leur situation était exceptionnelle, admirée, respectée;
+on ne touchait pas aux d'Unières, c'était un honneur
+d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter.
+Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les
+suivant, on était sûr de ne jamais faire fausse route,
+et lorsque la comtesse d'Unières s'était occupée de
+quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était
+montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière
+elle, sans même songer à se retourner; quant à juger,
+à critiquer, c'eût été un crime que personne ne s'était
+encore aventuré à commettre.</p>
+
+<p>Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la
+copier! Paris a de ces engouements; il y a des périodes
+où il est de bon ton d'être grasse parce qu'une femme
+très en vue est grasse, d'autres où il est désirable
+d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la
+finesse en vogue, et dans un certain monde une
+femme n'était reconnue jolie et élégante que si sa
+beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse
+d'Unières. On se coiffait, on s'habillait comme elle.
+Elle avait même fait adopter l'extrême simplicité de
+ses toilettes, taillées dans des lainages souples aux
+couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais
+les exagérations de la mode.</p>
+
+<p>Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage
+était venu assombrir leur ciel radieux: huit ans après
+leur mariage, ils avaient perdu M. de Chambrais,
+mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à
+courre, le comte avait été renversé par son cheval
+tombé avec lui, et blessé à la poitrine d'un coup de
+pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt il en
+avait paru guéri, mais une myocardite chronique en
+était résultée qui, au bout de quelques mois, avait
+amené la mort.</p>
+
+<p>M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade
+pour assurer l'avenir de Claude, comme il l'avait
+promis à Ghislaine, et dès le lendemain de l'installation
+de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait
+déposé, chez son notaire, un testament par lequel il
+instituait Claude sa légataire universelle, sous la
+condition qu'elle ne jouirait de cette fortune qu'à sa
+majorité ou à son mariage.</p>
+
+<p>Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas
+davantage attendu trop tard pour dire à Ghislaine ce
+qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce sentiment de
+prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait
+fait de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se
+savait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà malade, ma chère petite, et bien que
+j'aie l'espoir que ce n'est pas grièvement, j'ai une précaution
+à prendre, une recommandation à t'adresser
+que je ne veux pas différer. Si je devais partir&mdash;mais,
+rassure-toi, je suis certain de ne pas partir&mdash;enfin, si
+je partais, j'aurais cette suprême consolation de te laisser
+la plus heureuse des femmes; car tu ne t'imagines
+point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde de plus
+heureuse, que toi?</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, mon bon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur
+puisse être menacé un jour. Et je ne le prévois
+pas, je te le jure. Mais comme il n'est que sage de
+prendre toutes les précautions même contre l'impossible
+et l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu
+te trouvais dans une position critique, j'ai déposé
+chez notre notaire, Me Le Genest de La Crochardière,
+des pièces qui pourraient te servir.</p>
+
+<p>Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:</p>
+
+<p>&mdash;Il est revenu, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est
+encore vivant malgré les recherches que j'ai fait faire,
+car quand un artiste a disparu depuis plus de huit
+ans sans que personne ait entendu parler de lui,
+toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour
+n'est pas à craindre; mais enfin, ayant aux mains
+une arme qui pourrait servir pour ta défense, je l'ai
+déposée chez notre notaire avec cette mention:
+«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières,
+si elle la réclame; si cette réclamation n'a pas lieu,
+la brûler sans la lire, après la mort de madame d'Unières.»
+Et je suis sûr que cette réclamation n'aura
+jamais lieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La mort de M. de Chambrais avait changé la situation
+et l'état de Claude.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer
+sans que personne eût à s'occuper d'elle&mdash;au
+moins au point de vue légal.</p>
+
+<p>Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien,
+et on ne cherchait pas à le savoir; arrivée à Chambrais
+en même temps que les Dagomer, on l'avait
+vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans
+faire plus attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson
+qui n'avait ni père ni mère, croyait-on, et encore
+n'en était-on pas bien sûr.</p>
+
+<p>La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité
+et même parfois quelques questions aux
+Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de
+Chambrais.</p>
+
+<p>On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient
+pas plus parler qu'ils ne le pouvaient, ne sachant
+rien ou à peu près. A la vérité, madame Dagomer
+aurait pu raconter comment, à Marseille, une
+femme qui avait prononcé quelques mots d'une
+langue qu'elle n'entendait pas lui avait remis la petite
+fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé
+le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt
+étant de se taire: pour le plaisir de bavarder on
+ne s'expose pas à se voir enlever une enfant qui rapporte
+cent francs par mois, sans compter les cadeaux.</p>
+
+<p>Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette
+petite, c'est-à-dire que plus d'une fois on l'avait vue
+chez son garde, parlant à l'enfant, lui donnant des
+jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais
+quoi d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et
+le suppléât dans ses soins et ses attentions pour lesquels
+il était peu fait?</p>
+
+<p>D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite
+que madame d'Unières se montrait bonne et généreuse;
+elle l'était également pour les enfants du
+garde comme pour tous ceux du village, se consolant
+ainsi sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne
+n'avait pu remarquer si sa voix, lorsqu'elle s'adressait
+à Claude, avait des intonations plus tendres que
+lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus
+ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour
+cela des facultés d'observations ou des soupçons que
+n'avaient point les gens qui, par hasard, s'étaient
+rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle s'entretenait
+avec la petite ou la caressait.</p>
+
+<p>Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût
+trouvé quelque mystère à chercher dans l'existence
+de cette petite fille qui grandissait à côté de ses frères
+et soeurs, et se confondait avec eux comme s'ils
+eussent eu tous le même père et la même mère;
+aussi solide qu'eux, le teint rose, les mains rouges,
+lâchant ses sabots pour mieux courir, et parlant en
+j'<i>avons</i> et j'<i>étons</i> comme une vraie paysanne de l'Ile
+de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti
+de l'affection que lui témoignait M. de Chambrais
+pour établir sa supériorité sur ses camarades.</p>
+
+<p>Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite,
+qui n'était rien parce qu'elle n'avait rien, était devenue,
+de par l'héritage qui lui tombait, un personnage.</p>
+
+<p>Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de
+naissance manquant, on l'avait remplacé par un acte
+de notoriété, qui, se basant sur une pièce trouvée
+dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de
+plus qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en
+septembre au lieu de février.</p>
+
+<p>Puis on lui avait institué un conseil de famille
+composé de gens d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur,
+et toute la mécanique judiciaire s'était mise
+en marche pour elle.</p>
+
+<p>De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer,
+on avait pu ne pas s'occuper, mais il n'en devait pas
+être de même de l'héritière du comte de Chambrais.</p>
+
+<p>Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation
+légale de Claude, Ghislaine n'avait pas à intervenir:
+qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, et même
+qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les
+précautions que ses conseils lui avaient indiquées, et
+elle pouvait avoir toute confiance dans ceux qu'il
+avait lui-même choisis pour surveiller l'exécution de
+ses volontés.</p>
+
+<p>Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil
+de famille, d'accord avec le tuteur, avait voulu
+fixer le genre de vie de Claude.</p>
+
+<p>Héritière de soixante mille francs de rente, restes
+d'une fortune que M. de Chambrais avait très gaillardement
+dépensée, Claude ne pouvait pas, semblait-il,
+demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer,
+il fallait la mettre dans un couvent où elle recevrait
+l'éducation qui convenait à la dot avec laquelle elle
+entrerait dans la vie, et qui se trouverait presque doublée
+par l'accumulation des intérêts; mais par raisons
+de convenances, on n'avait pas voulu décider quel
+serait ce couvent, s'en remettant, pour ce choix, à la
+comtesse d'Unières, dont on demandait l'avis.</p>
+
+<p>L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser
+encore à Chambrais: elle savait que son oncle désirait
+que Claude n'entrât pas au couvent avant dix
+ans,&mdash;ce qui était vrai d'ailleurs, cette question
+ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,&mdash;et
+elle trouvait que la volonté de son oncle
+devait être respectée. Sans doute l'instruction de
+l'enfant devait être commencée: mais il semblait
+qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la
+mît au couvent tout de suite, ou sans qu'on l'envoyât
+à l'école communale, ce qui ne serait pas décent.</p>
+
+<p>Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu,
+séparée de lady Cappadoce; mais celle-ci, au
+lieu de retourner en Angleterre comme elle en avait
+si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention
+de rester encore quelque temps en France:
+elle n'avait pas recueilli l'héritage qu'elle attendait,
+et elle ne voulait rentrer dans son pays que pour
+occuper le rang qui lui appartenait par droit de
+naissance. Jusque-là elle supporterait son exil avec
+dignité, quelque part dans un village aux environs
+de Paris, dont le climat convenait à sa santé,&mdash;le
+climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique
+en France&mdash;et où elle pourrait cacher sa médiocrité.</p>
+
+<p>Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine
+lui avait offert dans le village une maisonnette qui, habitée
+autrefois par l'intendant, était libre maintenant,
+et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là depuis
+huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant
+son temps entre la lecture du <i>Morning Post</i>
+et des promenades quotidiennes dans le jardin potager
+et les serres du château, pendant lesquelles elle
+choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa
+cuisine, ainsi que les fleurs qui devaient décorer son
+salon, où Ghislaine seule lui faisait visite de temps en
+temps. Tous les matins, un jardinier quittait le château,
+et, dans le village, on se mettait sur le seuil des
+maisons pour le voir passer portant sur sa tête une
+manne pleine de légumes, de fruits et de fleurs, qu'il
+vidait chez lady Cappadoce, sans que la «vieille Anglaise,»
+racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement
+ou donné un pourboire. Pourquoi lady
+Cappadoce ne commencerait-elle pas l'éducation de
+Claude?</p>
+
+<p>Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée,
+outragée évidemment qu'on lui fit une pareille
+proposition: elle, donner des leçons à une gamine
+qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait
+consenti à accepter une position subalterne, c'est
+qu'elle la plaçait auprès d'une princesse de Chambrais,
+que les Chambrais occupaient un rang des
+plus élevés dans la noblesse française dès le dixième
+siècle et qu'ils avaient eu des alliances directes avec
+des maisons souveraines....</p>
+
+<p>Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité
+des grands jours, tout à coup elle s'était arrêtée en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que les probabilités disent que cette
+enfant est aussi une Chambrais.</p>
+
+<p>Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien que ce n'est pas une accusation que
+je porte contre ce cher comte; les hommes ont en
+France des libertés qu'il faut bien admettre lorsqu'on
+vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le suppose,
+il est le père de cette petite, la position se
+trouve changée: ce n'est point une paysanne, une
+n'importe qui, c'est une Chambrais.</p>
+
+<p>Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce
+pouvait accepter la proposition de Ghislaine, et
+de fait elle l'avait si bien acceptée qu'elle avait proposé
+de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire
+travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation
+qui laissait si fort à désirer et sur tant de points.</p>
+
+<p>Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui
+avait souffert depuis si longtemps de la sécheresse de
+son ancienne gouvernante, ne pouvait pas accepter
+que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste serait
+trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait
+chez les Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui
+imposerait lady Cappadoce. Chez le garde elle faisait ce
+qui lui passait par l'idée; elle était aimée par son
+père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre
+de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle
+avait ses frères et soeurs pour jouer et se donner du
+mouvement. Chez lady Cappadoce, elle ne serait
+point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle
+devrait perdre toute initiative.</p>
+
+<p>Se retranchant derrière la volonté de son oncle,
+elle n'avait donc pas accepté cette proposition d'internat,
+et Claude était venue simplement travailler
+quatre heures par jour&mdash;ce qui s'était trouvé déjà
+si dur pour elle que plus d'une fois il y avait eu des
+pleurs et des révoltes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une sauvage que cette petite, disait lady
+Cappadoce à Ghislaine, mais je la dompterai; l'apaisement
+se fera, l'assiduité viendra.</p>
+
+<p>Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail,
+elle l'était aussi pour le plaisir. Comme lady
+Cappadoce n'aurait jamais consenti à donner des leçons
+à une enfant habillée en paysanne, on mettait à
+Claude une belle robe au moment de partir, un col
+bien correct, des bottines soigneusement lacées, un
+ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre heures
+de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil
+vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en
+un tour de main, elle se débarrassait de sa belle robe,
+dénouait son ruban, lâchait ses bottines et, reprenant
+ses vêtements de tous les jours, son casaquin et ses
+gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher
+des nids, ou bien, la faucille à la main, couper de la
+fougère et de l'herbe pour ses vaches, rapportant sur
+sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans souci
+d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.</p>
+
+<p>Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand
+parfois elle la rencontrait en cet attirail dans une allée
+de la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!</p>
+
+<p>Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine
+qu'on ne ferait rien de cette enfant tant qu'on
+la laisserait chez ces paysans:</p>
+
+<p>&mdash;Une sauvage!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre
+Claude au couvent était passé depuis plus d'un an, et
+cependant l'enfant était encore chez les Dagomer.</p>
+
+<p>Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité
+et l'application au travail qu'exigeait lady
+Cappadoce, était cependant vive d'intelligence, alerte
+d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à coup changé; il
+avait semblé que cette intelligence et cet esprit s'alourdissaient,
+l'attention manquait, même pour ce
+qu'elle aimait; en même temps un arrêt dans le
+développement physique se produisait, elle devenait
+grêle et pâlissait, elle mangeait mal.</p>
+
+<p>Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de
+Paris, et celui-ci, la rassurant, avait ordonné simplement
+l'exercice, le jeu, avec le moins de travail intellectuel
+possible;&mdash;ce qu'il fallait avant tout, c'était
+en faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question
+de la mettre au couvent, et les heures des leçons
+de lady Cappadoce avaient été réduites de quatre à
+deux avec des intervalles de repos de vingt minutes
+en vingt minutes.</p>
+
+<p>Mais la paysanne que Claude avait été, comme les
+filles de Dagomer, jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout
+de suite retrouvée, et même il avait paru à Ghislaine
+qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire vivre chez le
+garde, en diminuant encore les heures de travail
+avec lady Cappadoce.</p>
+
+<p>Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se
+fût trouvé là pour la voir venir, elle l'avait aperçue du
+dehors dans la cuisine du garde Claude, à cheval sur
+une chaise renversée: elle se tenait assise de côté, et
+au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe
+faisant queue; à la main, elle tenait une baguette de
+coudrier qui était une cravache et en imitant les
+mouvements d'une femme sur un cheval qui trotte,
+elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.</p>
+
+<p>Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant
+très bien compris que tout lui était permis, aussi,
+après le premier moment de surprise, ne se gêna-t-elle
+pas pour répondre franchement en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ma promenade au Bois.</p>
+
+<p>Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que
+Claude savait ce que c'était que le Bois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vas au Bois?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les fois que j'en ai la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand as-tu cette liberté?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;On te défend donc d'aller au Bois?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais les autres se moquent de moi.</p>
+
+<p>Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les
+filles de Dagomer, avaient bien raison, mais elle ne
+dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais ce que c'est que le Bois?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr; c'est une promenade où les gens du
+monde se rencontrent, où l'on se montre ses toilettes,
+où se font les grands mariages.</p>
+
+<p>Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait
+Claude d'une voix si douce et avec un regard
+si encourageant que celle-ci ne pouvait pas être intimidée
+par ce rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du
+même ton affectueux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne
+ma robe ou casse mon col, elle me dit: «Vous ferez
+vraiment belle figure au Bois, si vous vous tenez
+ainsi.»</p>
+
+<p>&mdash;Tu voudrais aller au Bois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour me promener donc, pour voir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'ennuies ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Les filles qui sont au couvent ne vont pas au
+Bois.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne resterai pas toujours au couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le voudrai pas; je me marierai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu penses à te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais
+avoir un mari pour qu'il m'aime. Vous savez,
+moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais être aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je t'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la comtesse d'Unières!</p>
+
+<p>Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect,
+en petite fille habituée à se faire une idée presque
+surnaturelle, religieuse, de cette comtesse d'Unières
+si loin d'elle.</p>
+
+<p>Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était
+donc vrai qu'elle était bien loin de cette enfant,
+que celle-ci, dans son ignorance, n'admettait même
+pas que cette distance pût être jamais franchie.</p>
+
+<p>Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on
+n'entendait d'autre bruit que celui de la brise dans le
+feuillage des grands arbres; personne dans la maison,
+Claude l'avait dit. Alors elle eut une faiblesse,
+elle qui toujours s'était si rigoureusement observée;
+d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa
+poitrine et, longuement, elle l'embrassa, murmurant
+des mots que Claude, surprise, ne comprenait pas.</p>
+
+<p>Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant,
+elle s'arrêta brusquement, et sans repousser
+l'enfant, elle cessa de l'embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et
+Dagomer aussi t'aime bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais il n'est pas mon père.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas toujours une mère et un père; à ton
+âge je n'avais plus les miens.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais vous les aviez connus, tandis que
+moi....</p>
+
+<p>C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine
+voulût le continuer, chaque parole de Claude
+lui était une blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt
+pour changer l'entretien que par curiosité réelle,
+quelle étrange odeur!</p>
+
+<p>Claude se troubla.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit.
+Est-ce une pommade; est-ce une eau?</p>
+
+<p>Elle lui flaira les cheveux et le visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre:
+tu as mangé des bonbons?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a
+pas de mal à manger des bonbons, la preuve c'est
+que je t'en donne quelquefois. Tu as des petites taches
+rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>Claude hésita; enfin elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la cire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle cire?</p>
+
+<p>&mdash;De la cire à cacheter les lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bon; ça fait une pâte.</p>
+
+<p>&mdash;Une mauvaise pâte.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.</p>
+
+<p>&mdash;Où as-tu eu de la cire?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai pris chez lady Cappadoce.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'est venue cette idée?</p>
+
+<p>&mdash;Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre,
+j'ai mis un morceau de cire dans ma bouche sans
+penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai continué; j'aime
+mieux ça que les meilleurs bonbons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la
+cire à cacheter n'est pas une chose qui se mange.
+Veux-tu me promettre de n'en plus manger?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me feras plaisir.</p>
+
+<p>Claude la regarda un moment profondément dans
+les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Grand plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.</p>
+
+<p>Ghislaine, en redescendant au château, se trouva
+troublée et émue.</p>
+
+<p>Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec
+Claude et pût l'interroger, lire en elle comme elle venait
+de le faire, sans avoir à craindre de trahir plus
+de tendresse qu'il ne lui était permis d'en montrer.</p>
+
+<p>Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!</p>
+
+<p>N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de
+Claude, de se marier pour être aimée! N'était-ce pas
+ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, enfant,
+quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite
+aussi souffrait de cette solitude et, détournant les
+yeux d'un présent triste, les fixait sur l'avenir, que
+son imagination lui représentait tout plein de tendresse
+et de joies du coeur. Elle les avait connues ces
+rêveries, ces regards jetés en avant; et par là elle
+trouvait entre sa fille et elle, des points de ressemblance
+qui la rassuraient.</p>
+
+<p>Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle
+demandé ce qu'elle serait: fille de sa mère? fille
+de son père? Et la question était assez grosse pour
+s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, regards,
+attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère,
+nature, tout lui avait été matière à observation.
+Claude était une vraie brune avec les cheveux ondulés,
+mais cela ne tranchait rien, car si elle-même l'était,
+lui aussi avait les cheveux noirs frisés.</p>
+
+<p>Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put
+la faire ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression
+du visage, généralement mélancolique, ou
+tout au moins songeuse et recueillie, pouvait aussi bien
+venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait été
+potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la
+maigreur et à la sécheresse de son père.</p>
+
+<p>Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si
+particulière et ce désir de mariage étaient quelque
+chose de caractéristique qui pouvait faire pencher la
+balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à cacheter
+n'était pas venue la relever. Assurément, ce
+n'était pas un fait insignifiant que cette perversion
+de goût. Jamais, dans son enfance, elle n'avait eu de
+ces fantaisies ni de ces bizarreries, tandis que chez
+lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle
+maintenant dont le souvenir précisément lui était
+resté, parce qu'elles étaient aussi étonnantes que
+cette passion pour la cire à cacheter.</p>
+
+<p>De là son trouble et son émoi: justement parce
+que Claude tenait de son père par plus d'un côté, il
+aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une sollicitude
+de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait
+la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais
+chemin, en la mettant dans le bon, elle suivrait
+celui-là.</p>
+
+<p>Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme
+en même temps qu'assez douce pour cette tâche; et
+elle ne pouvait pas se montrer mère pour Claude.</p>
+
+<p>De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant
+si jusqu'à ce jour elle avait fait tout ce
+qu'elle devait.</p>
+
+<p>Certes il était impossible que les conditions d'habitation
+pussent être meilleures que celles que Claude
+trouvait dans cette maison de garde, vaste, bien construite,
+presque monumentale, avec sa façade de
+pierres et de briques, bien exposée à la lisière du
+parc et de la plaine, abritée l'hiver, ombragée l'été,
+entourée de communs qui abritaient deux vaches, des
+poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein
+de légumes; et, puisque les médecins voulaient
+qu'elle vécut en paysanne, nulle part elle n'eût été
+mieux que là.</p>
+
+<p>De même il était impossible qu'elle eût un meilleur
+père nourricier et une meilleure mère que les
+Dagomer, qui étaient de braves gens, honnêtes, réguliers
+dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne
+faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais
+enfants.</p>
+
+<p>Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était
+celle-là même qui l'avait élevée, un peu sèche il est
+vrai, rigide, austère, cependant pleine des plus hautes
+qualités.</p>
+
+<p>Mais était-ce assez!</p>
+
+<p>Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude
+qu'on n'a pas toujours un père et une mère, l'enfant
+lui avait répondu d'un mot qui ravivait tous ses doutes:
+«Vous avez connu les vôtres.»</p>
+
+<p>Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et
+de cette mère aimés et respectés avait eu sur sa destinée,
+tandis que Claude seule, depuis sa naissance,
+ne subissait que celle de la nature?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de
+Dagomer pour voir Claude, elle se promettait de ne
+pas y retourner le lendemain; il ne fallait pas appeler
+l'attention sur ces visites qui, trop répétées, deviendraient
+inexplicables; elle devait être prudente, elle
+voulait l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait
+beau faire, toujours une raison nouvelle s'imposait
+pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle s'était donnée
+et manquât à sa promesse.</p>
+
+<p>Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait
+qu'un rapide coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait
+qu'un mot avec Claude; peut-être même ne lui
+dirait-elle rien; la voir suffirait.</p>
+
+<p>Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de
+ne pas aller à la maison du garde, de même elle ne
+tenait pas celle du rapide coup d'oeil et du seul mot.
+Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et
+le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours
+elle avait des questions à adresser à Claude, des
+recommandations à lui faire.</p>
+
+<p>Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady
+Cappadoce à l'heure des leçons, sous prétexte de savoir
+comment elle travaillait, mais elle avait dû y
+renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner
+qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on
+n'allait pas au delà de cet étonnement, on ne l'observait
+pas avec des yeux capables de voir ce qu'on ne
+leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce,
+il en était autrement.</p>
+
+<p>La première fois, la gouvernante avait été flattée
+que l'ancienne élève voulût assister à la leçon de la
+nouvelle, et elle avait donné à cette leçon une importance
+considérable&mdash;elle avait pionné. Mais à la seconde
+elle avait été surprise. A la troisième, son esprit
+curieux avait travaillé la question des pourquoi
+et des parce que, et Ghislaine, qui la connaissait bien,
+avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer aux
+investigations de cette curiosité qui enregistrait les
+remarques les plus insignifiantes avec une implacable
+mémoire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites
+les jours où le comte allait à Paris sans elle, il en
+résultait que celui qui le premier aurait pu s'en
+étonner et s'en plaindre devait les ignorer.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre
+plus tôt qu'elle ne l'attendait, et ne la trouvant pas
+au château, en amoureux pressé et non en mari
+jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre
+au plus vite. Sans mauvaise intention et simplement
+parce que c'était la vérité, le domestique qu'il interrogeait
+avait répondu que madame la comtesse était
+sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde
+principal. De même, sans y mettre la plus petite malice,
+Dagomer avait aussi souvent parlé de ces visites:
+«C'est ce que madame la comtesse m'a dit hier en
+venant voir la petite.»</p>
+
+<p>«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne
+pensât qu'à cela; et comme le comte avait des raisons
+pour se l'expliquer, il ne s'en étonnait point,
+pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit rien,
+ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.</p>
+
+<p>Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait
+pas le premier, et un jour enfin il s'était décidé:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de chez Dagomer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va Claude?</p>
+
+<p>&mdash;Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de
+couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'y mettre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la volonté du conseil de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous pressée de rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise
+de cette question, qui semblait être le prélude d'une
+explication.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons
+par le plus long; le temps est doux.</p>
+
+<p>En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil
+qui s'abaissait emplissait les sous-bois de longues
+nappes de lumière dorée; déjà une fraîcheur
+montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la
+chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules
+troublaient le silence du parc.</p>
+
+<p>Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine
+se demandant, le coeur serré, quelle allait être cette
+explication qui, assurément porterait sur Claude, s'efforçant
+de ne trahir son émotion ni par un mot qui
+lui échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa
+main qu'elle avait posée sur le bras de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les
+choses banales de la vie ordinaire, leur habitude
+était d'employer le «vous»; au contraire, pour les
+choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, ils
+se tutoyaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends d'une affection plus vive que celle que
+tu laisses paraître, plus profonde.</p>
+
+<p>Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de
+peur de rencontrer son regard et les tenant fixés sur
+sa main qu'elle sentait frémir.</p>
+
+<p>Cependant il fallait répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en
+cacher? Tu ne diras point que tu ne t'en caches
+pas?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, incapable de trouver un
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion
+dont tu n'es pas maîtresse toutes les fois qu'il s'agit
+de cette enfant, qui m'a donné l'éveil. Je me suis demandé
+ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.</p>
+
+<p>Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait
+défaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps
+que tu ne penses, au sujet de cette petite; mais
+j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon observation
+ne me conduisait qu'à des contradictions;
+c'est le testament de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant
+les yeux, m'a mis dans la voie.</p>
+
+<p>C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre;
+les paroles étaient terribles, le ton était
+affectueux et tendre comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer
+avec toi tout de suite franchement, cela eût
+tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, retenu par un
+sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore
+envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus
+longtemps ainsi.</p>
+
+<p>Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter
+dans les bras de son mari, lui avouer la vérité? Elle
+s'arrêta un moment, les jambes cassées par l'angoisse.</p>
+
+<p>Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans
+l'allée où, sur la mousse veloutée, elle traînait les
+pieds sans avoir la force de les lever.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement la venue d'un enfant naturel dans
+une famille est grave, mais....</p>
+
+<p>Elle trébucha.</p>
+
+<p>&mdash;Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes
+pas à tes pieds; vois comme cette petite te
+tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta tendresse pour
+elle que j'en sentirais toute la force en ce moment.
+Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul
+fait de l'institution de Claude comme légataire universelle,
+M. de Chambrais l'avait reconnue pour sa
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher
+les sentiments affectueux qu'elle t'inspire.</p>
+
+<p>Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement
+s'échappa de ses lèvres contractées.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi
+là-dessus, le jour même de l'ouverture du testament;
+si je ne l'ai point fait, c'est, je le répète, par un sentiment
+de respect pour la mémoire de ton oncle;
+mais aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens,
+n'est plus de mise, et ce n'est pas porter atteinte à
+cette mémoire que d'accepter une parenté connue de
+tout le monde... à un certain point de vue c'est le
+contraire plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu
+l'ouverture du testament pour t'attacher à l'enfant,
+il est certain que la parenté n'a pas été tout d'abord
+la cause exclusivement déterminante de ton affection;
+si tu as été à elle inconsciemment pour ainsi
+dire, ça été parce que nous n'avons pas d'enfants; ton
+affection a été celle d'une maternité qui n'a pas d'aliment.
+Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être; je ne sais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est
+constamment tendu sur un même objet, il y ramène
+tout; il est donc tout naturel que tu te sois prise de
+tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite,
+avant même de soupçonner que c'était à la fille
+de ton oncle que tu t'attachais, à ta cousine; mais
+maintenant que tu le sais, la situation change.</p>
+
+<p>Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la
+plaça en face de lui, de manière à plonger dans ses
+yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une
+voix vibrante de passion, toi qui depuis dix ans m'as
+fait l'homme le plus heureux, toi que j'adore, que je
+vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur,
+toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes
+joies dans le passé, tu n'admettras jamais la pensée,
+n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse se cacher
+un reproche détourné, ou même une plainte. Si le
+chagrin de notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne
+crois pas que je t'en rende responsable; c'est un malheur
+dont tu souffres, comme j'en souffre moi-même,
+et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu
+es femme. N'est-il pas possible de rendre cette souffrance
+moins dure pour toi, ou tout au moins d'en
+tromper l'impatience?</p>
+
+<p>Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle
+ne comprenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vois pas comment?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;En prenant Claude.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite
+est ta cousine et par la mort de son père tu te
+trouves sa seule parente, sa mère en quelque sorte.
+Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la
+mort de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi,
+mais poussée par une force à laquelle tu voulais en
+vain résister, tu as été cette mère pour elle. En réalité,
+ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si
+tu faisais mal et te le reprochais; mais enfin il en a
+été ainsi: une vraie mère n'aurait pas été meilleure,
+plus affectueuse, plus prévenante, plus dévouée que
+tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en
+eussent d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée
+m'est venue que tu sois cette mère, franchement;
+pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux!</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers
+temps, je l'ai étudiée: elle est intelligente, affectueuse,
+et je crois que pour être heureuse il ne lui
+manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons
+la faire heureuse.</p>
+
+<p>Le saisissement avait été si profond que Ghislaine
+resta quelque temps sans trouver un mot: sa fille lui
+était rendue; aux yeux de tous, elle devenait sa fille;
+elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles,
+les caresses les plus tendres lui étaient permises;
+plus de sourdine à la voix, plus de voile sur les yeux.
+Elle pouvait l'élever, la former. Quelle joie pour elle;
+pour la pauvre abandonnée quel bonheur!</p>
+
+<p>Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou
+de son mari, et toute palpitante elle le serra dans
+une vive étreinte:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le
+tien!</p>
+
+<p>Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit
+un long baiser.</p>
+
+<p>Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas
+que mère, elle était femme aussi; ce n'était pas seulement
+à sa fille qu'elle devait penser, c'était encore
+et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait et
+qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien,
+sous leur toit; pouvait-elle lui laisser prendre place
+dans leur coeur sans tout avouer? Était-ce loyal?</p>
+
+<p>Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude
+de ne pas briser le bonheur de ce mari?</p>
+
+<p>Son angoisse l'étouffait.</p>
+
+<p>Cependant il fallait répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne doit être entre nous; notre enfant
+à nous, si nous en avons un, oui; un autre, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais aller au-devant de ton désir.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément
+touchée; mais c'est à moi d'être sage
+pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la surveillerai
+de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets:
+toi, tu ne dois pas être son père.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois
+rencontré Soupert, ou plus justement, traversant en
+voiture Palaiseau et les villages environnants, elle
+l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin,
+attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils
+n'avaient échangé une parole.</p>
+
+<p>Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il
+saluait avec ses grandes manières d'autrefois, Ghislaine
+s'inclinait et c'était tout.</p>
+
+<p>Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde
+n'avait jamais fait arrêter sa voiture quand elle l'avait
+rencontré seul sur la route, et dans son salut se
+montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à distance
+s'il avait eu la pensée de s'imposer.</p>
+
+<p>Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il
+se l'était demandé, ne pouvant pas deviner le sentiment
+de gêne et même de honte qu'il inspirait à son
+ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse
+à cette question, il n'en gardait pas moins un bon
+souvenir à cette ancienne élève, dont il parlait toujours
+avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières,
+quand elle était princesse de Chambrais, et
+vraiment elle était douée pour la musique. Quand
+ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer
+par un garçon qui était bien l'original le plus curieux
+que j'aie jamais connu.</p>
+
+<p>Et quand il se trouvait avec des gens en état de
+s'intéresser à l'histoire de cet original, il la leur racontait
+avec force détails sur le portrait du grand
+seigneur russe:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste
+de talent s'il avait vécu; mais j'ai tout lieu
+de croire que le pauvre garçon est mort en Amérique
+où il avait été donner des concerts; depuis dix ans,
+personne n'a entendu parler de lui.</p>
+
+<p>Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers.
+Quel contraste réconfortant (pour lui) entre
+son existence et celle de ce garçon! Né chétif, il avait
+atteint ses soixante-dix ans, dans toute la force de
+l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant
+une journée de travail que devant une bonne
+bouteille, tandis que ce garçon, que la nature semblait
+avoir créé pour vivre cent ans, avait été se faire
+tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà
+où se montrait la morale de la vie. Lui, Soupert,
+n'avait jamais eu que l'art pour but; Nicétas avait
+voulu gagner de l'argent et l'argent est la perte de
+tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus
+parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une
+caisse et le mettait dedans pour l'y prendre chaque
+fois qu'il en avait besoin; quand la caisse était vide,
+il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne
+occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette
+philosophie, il l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci
+n'avait pas profité de cette leçon, et il était mort;
+c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais
+regretté personne, donnait parfois un souvenir
+attristé à ce garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Nicétas!</p>
+
+<p>Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à
+manger devant un grog à l'eau-de-vie, regardant,
+tout en buvant à petits coups, le soleil qui se couchait
+derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre
+ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle,
+une ombre s'arrêta sur la route devant cette fenêtre.
+C'était celle d'un homme de grande taille au visage
+brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, la
+physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé
+et plus encore désordonné: pantalon noir, gilet de
+coutil, veston jaunâtre, cravate en foulard bleu,
+chapeau-melon.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, maëstro.</p>
+
+<p>Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret,
+où il acceptait toutes les familiarités pour ne pas
+boire seul, mais chez lui il se souvenait de ce qu'il
+avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette façon
+de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un
+qu'il ne connaissait pas, le fâcha:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, dit-il sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connais donc?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pardonnez-moi.</p>
+
+<p>Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert
+vint à la fenêtre.</p>
+
+<p>Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne
+connaissance en évoquant ses souvenirs: ce grand
+corps fatigué et cette physionomie dure ne lui
+disaient rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ici.</p>
+
+<p>De nouveau il l'examina.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières
+changent, la voix est plus fidèle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous
+n'auriez pas chance de trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les
+oreilles valaient mieux que les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Le bambino!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es donc pas mort?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins tu as diablement changé.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, enjambe la fenêtre.</p>
+
+<p>En même temps, il lui tendit les deux mains pour
+l'aider.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une agréable surprise; heureux de te voir,
+mon cher garçon, et de te serrer la main, car tu n'es
+pas une ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Prends une chaise, tu vas boire un grog.</p>
+
+<p>Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas
+lui arrêta la main:</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'eau, je vous prie.</p>
+
+<p>Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant,
+il l'examina de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en
+mettant ses deux coudes sur la table. A une certaine
+soirée qui remonte loin, une douzaine d'années au
+moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à
+cette fenêtre; il était plus tard seulement, mais la
+saison était la même, le temps beau et chaud,
+comme il l'est; tu avais marché dans la nuit puisque
+tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais
+te décider à boire ton grog. T'en souviens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me
+montrant votre verre: «Voilà le vrai ami, tandis que
+l'amour, les femmes, la gloire, illusion et folie!»</p>
+
+<p>&mdash;Et la vie t'a montré que j'avais raison?</p>
+
+<p>&mdash;Que trop.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre
+bambino, depuis que tu es quitté la France?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément, mais vous savez que je n'ai
+pas été voué au rose à ma naissance.</p>
+
+<p>Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie
+et le vida d'un trait.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce
+pays auprès de qui j'aie trouvé de la sympathie, le
+seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien attendre
+en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce
+rapport, ma première pensée a été pour vous.</p>
+
+<p>Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins
+flatté de ce souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et le violon? demanda-t-il:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ton talent!</p>
+
+<p>&mdash;Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et
+une duperie. On croit au talent à quinze ans, à
+celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit celui
+qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce
+qui m'est arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce
+monde c'était duperie de travailler soi-même au
+lieu de faire travailler les autres, et j'ai vendu mon
+violon tout simplement à un plus naïf que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Les journaux parlaient de tes succès là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne
+me rapportaient: l'affaire était mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai
+travaillé aux mines et j'ai gagné une forte somme
+que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai fait de la culture
+et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration
+pour les Chinois vivants et de réexportation pour les
+Chinois morts. J'ai été officier au service du Pérou.
+En Colombie, je me suis un peu marié, mais si peu
+que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau
+mari. A la Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur
+de théâtre, et ç'a été mon beau temps: ayant des comédiens,
+des musiciens à diriger, je leur ai fait
+payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai
+été journaliste à Baton-Rouge, mormon à Lake-City,
+maître-d'hôtel à San-Francisco, photographe au Canada;
+et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez
+pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de
+poing contre la destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais
+le dernier mot n'est pas dit. Paris est un bon terrain
+pour la lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Et que veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins
+de me donner des aptitudes diverses en me débarrassant
+d'un tas de préjugés gênants.</p>
+
+<p>&mdash;Et le levier?</p>
+
+<p>&mdash;Il est là.</p>
+
+<p>Disant cela, il se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert
+en mettant la main sur sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est
+pas.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin
+Soupert, mais tu sais que la fortune et moi nous
+sommes brouillés depuis pas mal de temps. Pourtant,
+le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous,
+viens la chercher; s'il y en a une à la maison, elle
+sera pour toi.</p>
+
+<p>Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une
+boîte en bois blanc dans laquelle sonnèrent trois ou
+quatre pièces de cinq francs; depuis quelques mois
+il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile,
+et c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui
+lui en tenait lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Partageons, dit-il.</p>
+
+<p>Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou
+quatre pièces de monnaie: Nicétas prit douze
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu voudras, quand tu pourras.</p>
+
+<p>Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur
+ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée
+dont nous évoquions le souvenir tout à l'heure, nous
+avons discuté la question de savoir si tu avais bien
+ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de
+Chambrais à t'épouser!</p>
+
+<p>&mdash;Mal, aussi bêtement que possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet
+effet alors: tu lui avais fait une déclaration un peu
+brutale! n'est ce pas, et elle t'avait flanqué à la
+porte?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte
+d'Unières; ils s'adorent.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période,
+précisément, il y a dix ans, où je rédigeais un journal
+français à Baton-Rouge. Qu'est-ce que c'est que ce
+comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que
+ce soit un imbécile? C'est, au contraire, un homme
+fort intelligent, un des meilleurs orateurs de la
+Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme,
+bon, généreux, digne de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il
+me semble; la générosité des riches me fait rire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait de mauvaises spéculations?</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de
+Chambrais, tu sais, l'oncle de la princesse, ce vieux
+beau et aimable, est mort, et il a laissé toute sa fortune
+à un enfant naturel, une petite fille dont la naissance
+est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que du vivant de M. de
+Chambrais, cette petite....</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je
+te disais que du vivant de M. de Chambrais elle était
+élevée chez un garde du château; et depuis la mort
+du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille.
+Par là, tu peux voir que les d'Unières sont bien les
+braves gens dont je parlais, puisqu'ils n'en veulent
+point à cette petite qui leur enlève une belle fortune.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle
+Nicétas avait dormi plus d'une fois, était toujours le
+plus bel ornement de la salle à manger de Soupert,
+car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze années
+de plus ou de moins n'avaient pas d'importance
+pour elle; cette nuit-là, elle servit encore de lit à
+Nicétas qui, le lendemain, après un solide déjeuner,
+descendit à Palaiseau, pour prendre le train et retourner
+à Paris.</p>
+
+<p>Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot
+de Parisiens débarquant en habits de fête, qui lui
+rappela que c'était dimanche. Qu'irait-il faire à Paris,
+ou rien de particulier ne l'appelait d'ailleurs, quand
+tout le monde venait à la campagne: errer par les
+rues désertes dans ce costume de besoigneux n'était
+pas pour lui plaire; pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il
+pas une partie de campagne? Les douze francs de
+Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés
+aux quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été
+rejoindre; après une promenade de quelques heures
+il pourrait se payer un dîner champêtre et le soir reprendre
+le train pour Paris.</p>
+
+<p>Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là
+qu'ailleurs et même mieux, il aurait plaisir à revoir
+ces bois où tant de fois il s'était promené en rêvant à
+Ghislaine.</p>
+
+<p>Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient
+sous une légère brise, il se mit en route d'un
+pas nonchalant: rien ne le pressait.</p>
+
+<p>C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine,
+passionnément aimée; depuis douze ans, il
+avait connu bien des femmes, mais aucune n'avait
+ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait
+retrouvé cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait
+été son beau temps dans sa vie tourmentée, le seul
+qui lut eût laissé des souvenirs heureux, auxquels il
+eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé
+l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans
+le présent.</p>
+
+<p>Quel fou, quel naïf il avait été!</p>
+
+<p>Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi
+ne l'avait-elle pas aimé! Comme tout changeait;
+Mais elle l'avait repoussé, et voilà où il en était arrivé.
+Découragé, il avait abandonné le métier qu'il avait
+aux mains et maintenant il roulait de chute en chute,
+au hasard, misérable jouet de sa destinée, solitaire,
+sans soutien, sans but, sans autre ambition que de ne
+pas crever de faim le lendemain.</p>
+
+<p>La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile
+qu'il lui fallait, ce d'Unières.</p>
+
+<p>Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant
+de voir cet imbécile et de lui rire au nez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et
+avant toi, encore. Demande lui si elle s'en souvient;
+elle m'a chassé et pourtant je suis toujours entre elle
+et toi.</p>
+
+<p>Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un
+enfant; voilà qui eût été vraiment drôle.</p>
+
+<p>Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à
+coup, et se frappa le front.</p>
+
+<p>Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il
+pas bizarre qu'après son aventure elle eût
+voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se sauve pas
+quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant
+des mois.</p>
+
+<p>L'intéressant serait de savoir combien de temps
+avait duré son absence et où le comte l'avait cachée.</p>
+
+<p>Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de
+Chambrais, cette idée lui avait bien traversé l'esprit,
+mais il ne s'y était pas arrêté; se disant qu'il était plus
+raisonnable de supposer, plus vraisemblable de croire
+qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer
+et pour échapper à ses poursuites. Et pour se
+distraire lui-même, pour secouer son ennui, sa mauvaise
+humeur, son chagrin, il avait accepté de partir
+pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour.
+Jamais, depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue,
+mais ce que Soupert lui avait raconté devait le
+faire réfléchir.</p>
+
+<p>Quelle était cette petite fille, que le comte aurait
+eue, qu'on élevait chez un garde du château, à qui le
+comte léguait sa fortune, sans que sa nièce s'en
+fâchât?</p>
+
+<p>Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant
+l'âge de cette entant: onze ans, douze ans,
+disait Soupert; mais justement si Ghislaine avait eu
+un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.</p>
+
+<p>N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou
+tout au moins curieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Hé, hé!</p>
+
+<p>Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche
+lui fouettait le sang, il s'assit à un carrefour où
+se trouvait un bouquet d'arbres; l'endroit était désert;
+en cette journée du dimanche les champs
+étaient abandonnés; personne ne le dérangerait dans
+ses réflexions.</p>
+
+<p>Était il possible que M. de Chambrais eût organisé
+cette supercherie de l'enfant naturel? Pour lui, après
+la démarche du comte et ses menaces, la question n'était
+pas douteuse: capable de tout, le comte pour sauver
+l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une
+situation embarrassante, rien de plus simple que de
+prendre l'enfant à son compte.</p>
+
+<p>Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère,
+c'était que cet enfant, né à l'étranger, fût amené en
+France et installé justement au château: si Ghislaine
+était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir près
+d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas
+instituer son légataire un enfant qui, pour tous
+deux, ne pouvait être qu'un objet d'exécration dans
+le présent et une menace de honte pour l'avenir.</p>
+
+<p>La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait
+au premier abord, et pour la résoudre il fallait
+autre chose que des suppositions plus ou moins
+romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le
+comte pouvait tout aussi bien être le père.</p>
+
+<p>Avant de rien décider, le mieux était donc de
+voir et de se renseigner, c'est-à-dire de faire une enquête
+à Chambrais même.</p>
+
+<p>Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant
+en quittant Palaiseau se fit plus nerveux;
+maintenant il avait un but.</p>
+
+<p>Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en
+était le père, lui; et c'était une situation que celle de
+père d'une héritière pour un homme qui n'avait pas
+vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait été
+bien avisé de revenir en France, et comme il le disait
+à Soupert, Paris était un bon terrain pour la lutte.</p>
+
+<p>Comme il approchait de Chambrais il entendit une
+sonnerie de cloches: sans doute, c'étaient les vêpres. Au
+temps où il était le professeur de Ghislaine, elle ne manquait
+aucun office; en épousant un des chefs du parti
+catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques
+religieuses, il y avait donc chance de la trouver à
+l'église; si en ce moment elle habitait Chambrais.</p>
+
+<p>Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village:
+de loin on entendait les ronflements de l'ophicléide
+et les notes claires des voix enfantines. Bâtie
+au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres
+meulières, comme dans la plupart des villages environnants,
+l'église de Chambrais est des plus simple,
+au moins à l'extérieur, ce genre de matériaux ne
+comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la
+piété des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux,
+de sculptures, de tableaux, de statues qui lui donnent
+un caractère particulier qu'accentue encore la
+chapelle funéraire de la famille, prise dans le collatéral
+de gauche et fermée par une magnifique grille
+en fer forgé du quinzième siècle, achetée en Flandre
+et offerte par le père de Ghislaine.</p>
+
+<p>Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après
+l'avoir longtemps et minutieusement cherchée dans
+l'église, Nicétas aperçut madame d'Unières, ayant
+près d'elle un homme de tournure élégante qui ne
+pouvait être que son mari.</p>
+
+<p>Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura
+quelques mots qui le firent regarder curieusement
+par les deux ou trois paysannes qui les entendirent:</p>
+
+<p>&mdash;Dommage.</p>
+
+<p>Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration
+la retrouvant telle qu'il l'avait aimée; il semblait
+que l'âge pour elle n'eût pas marché, et qu'elle
+fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit
+ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur
+profonde, et sa bonne grâce, sa simplicité
+de tenue étaient toujours les mêmes.</p>
+
+<p>Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé;
+qu'après douze ans d'absence personne ne voulait le
+reconnaître!</p>
+
+<p>Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était
+pas arrêté, il devait être prudent; il gagna doucement
+la porte et il se promena sur le parvis en attendant
+la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on
+commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de
+façon à ce qu'elle dût passer devant lui.</p>
+
+<p>En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son
+mari, s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait
+près d'elle, tout en répondant d'une inclinaison
+de tête et d'un sourire affable aux saluts qu'on lui
+adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée
+dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le
+vit point, ou tout au moins qu'elle ne le remarqua
+pas.</p>
+
+<p>Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières
+qui, en apercevant cet inconnu, tourna la tête vers
+lui; quand leurs yeux se croisèrent, Nicétas eut un
+mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le
+mot qu'il avait déjà dit plusieurs fois.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile.</p>
+
+<p>Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les
+manières, cet imbécile n'était pas le premier venu.</p>
+
+<p>Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître
+dans la rue qui conduit au château.</p>
+
+<p>Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village,
+sa fille avait-elle passé devant lui, mais parmi les
+fillettes qu'il avait vues, comment l'eût-il devinée?
+C'était son enquête qui devait la lui faire
+connaître.</p>
+
+<p>Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer
+en interrogeant tout simplement et tout franchement
+les gens qu'il rencontrerait, ce qui, avec des
+paysans, serait le meilleur moyen de ne rien apprendre,
+en même temps que ce serait le meilleur aussi de
+se trahir.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette
+petite fille? Qui était-il? Que voulait-il?</p>
+
+<p>Ces manières primitives n'étaient point de son âge;
+l'épreuve qu'il avait faite de la vie lui en avait appris
+d'autres moins naïves et plus sûres.</p>
+
+<p>Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant
+chaud, il entrait quelquefois pour se rafraîchir dans
+un cabaret situé à une petite distance du château et
+portant précisément pour enseigne: «Au Château»;
+il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce
+serait bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager
+la conversation avec un paysan ou un domestique.</p>
+
+<p>A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement
+les valets d'écurie, les garçons jardiniers
+qui, n'étant point nourris au château, prenaient là
+leurs repas; il devait en être toujours ainsi.</p>
+
+<p>De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret
+était toujours plein; il aurait vraiment peu de chance,
+ou il serait bien maladroit s'il ne trouvait pas un bavard
+qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, il
+faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant;
+mais il avait toute la journée, toute la soirée à lui.</p>
+
+<p>Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise
+des tables on remuait, en les tapant, des dominos,
+tandis que sur d'autres on abattait des cartes grasses.
+A coté des paysans aux mains calleuses et encroûtées,
+au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques
+du château, valets d'écurie, valets de pied,
+aides de cuisine, qu'on reconnaissait tout de suite à
+leur menton bleu et à leurs belles manières.</p>
+
+<p>Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent
+d'écouter; et sans en avoir l'air, tout en buvant
+à petits coups son absinthe, il se mit à étudier les
+gens du château qui l'entouraient, cherchant celui
+qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait
+questionner utilement.</p>
+
+<p>Quand il était entré on l'avait regardé curieusement,
+mais bientôt on avait paru ne plus faire
+attention à lui, ce qui lui permit de se livrer à son
+examen.</p>
+
+<p>Allant de table en table, il fut surpris de voir que
+parmi ces domestiques qui pour l'honneur de leur
+maison devaient être tous plus décoratifs les uns que
+les autres, il y en avait un qui était borgne, un autre
+boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que
+c'était une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés,
+et il conclut que le d'Unières était un avare qui
+ne dédaignait aucune économie, même celles qui conduisent
+au ridicule, car sûrement il ne payait pas
+ces pauvres diables aussi cher que de beaux gars
+dont on achète la prestance autant que les services.</p>
+
+<p>En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant
+ce choix à l'économie. Chez le comte d'Unières,
+les pauvres diables étaient payés aussi bien
+que partout, seulement ils n'étaient point repoussés
+pour leur infirmité comme ils le sont généralement,
+et s'il n'y avait pas de maison où cochers, valets de
+pied, maîtres d'hôtel fussent plus décoratifs, par
+contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
+étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la
+maladie les avait faits.</p>
+
+<p>Pour les jardiniers spécialement, le spectacle
+qu'ils offraient le matin quand ils se réunissaient
+devant la loge du concierge pour recevoir les ordres
+du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres
+reçus, ils se séparaient, et alors on voyait une collection
+de pauvres vieux cassés par l'âge et la fatigue,
+de boiteux tournant sur leur bâton, de rhumatisants
+voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites,
+sous le regard des statues aux poses théâtrales
+du grand siècle, se rendaient à leur travail: à vingt
+qu'ils étaient ils abattaient de l'ouvrage comme sept
+ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non d'aumône,
+ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.</p>
+
+<p>Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant
+ces infirmes, un garde entra dans la salle; sur
+sa poitrine brillait une plaque d'argent timbrée des
+armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale,
+et sur l'épaule droite, retenu par une bretelle de
+cuir, pendait un fusil court à deux coups. Si les pauvres
+diables dont riait Nicétas étaient plus ou moins
+éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout
+bas d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé
+de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, la compagnie.</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui, mais toutes les tables
+étaient occupées, devant celle de Nicétas seulement il
+restait deux tabourets.</p>
+
+<p>Dagomer porta la main à sa casquette:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son
+épaule, prit un tabouret, et s'assit en mettant son fusil
+entre ses jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des
+domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan
+d'un air finaud.</p>
+
+<p>&mdash;Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.</p>
+
+<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, à
+l'air ouvert et bon enfant, mais rude en même temps
+et surtout résolu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un
+jeune groom, que malgré votre main coupée vous ne
+manquez pas un lapin?</p>
+
+<p>&mdash;Généralement celui qui déboule est boulé, mais
+dire que je n'en ai jamais manqué, ce qui s'appelle
+un seul, ça ne serai pas vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous
+êtes fait arranger comme ça, dit un paysan à l'air
+grincheux et qui avait probablement des raisons
+personnelles pour en vouloir au garde.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on se met trois sur un homme seul qui
+ne doit pas tirer le premier, ça n'est pas étonnant,
+mais malgré ma main gauche cassée, j'en ai tout de
+même démoli un de la main droite; c'est dommage
+que celui-là ne soit plus de ce monde, il vous dirait si
+le coup était bon.</p>
+
+<p>Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement
+à sucrer le café qu'on venait de lui servir; c'était le
+dimanche seulement qu'il entrait au cabaret, et ce
+jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il s'offrait
+une tasse de café.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda
+Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici.
+Vous connaissez Crèvecoeur?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.</p>
+
+<p>Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le
+casa dans sa mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être
+était-ce là que l'enfant avait vécu avant de venir
+à Chambrais!</p>
+
+<p>Cependant Dagomer battait son café à petits coups
+de cuillère, et le dégustait béatement sans plus faire
+attention à Nicétas que s'il avait eu en face de lui une
+figure de cire.</p>
+
+<p>Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des
+paroles sans suite qui, pour Nicétas, n'avaient pas
+d'intérêt: de temps en temps un mot sur les biens de
+la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie
+sur les femmes de service du château, et c'était tout.</p>
+
+<p>Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans
+doute, ces domestiques n'allaient pas rester là jusqu'au
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque le hasard nous place à la même table,
+dit-il en s'adressant à Dagomer avec son sourire le
+plus engageant, voulez-vous me permettre de vous
+adresser une question?</p>
+
+<p>&mdash;A votre service.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment il est impossible de visiter
+le château?</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le mardi seulement que les visiteurs sont
+admis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à
+mardi.</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer
+se ravisa; et appelant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Auguste.</p>
+
+<p>Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire
+protecteur:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Dagomer.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,&mdash;il
+désigna Nicétas,&mdash;voudrait visiter le château et il
+demande s'il faudra qu'il reste jusqu'à mardi.</p>
+
+<p>M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et
+celui-ci voyant l'effet que produisait son costume
+sur ce personnage important, habitué à juger les
+gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet
+effet par quelques paroles habiles:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chargé par un journal américain dont je
+suis correspondant, dit-il, de lui envoyer la description
+du château de Chambrais, et je serais très gêné
+de différer ma visite jusqu'à mardi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant,
+évidemment parce qu'il admettait qu'un
+journaliste américain pouvait être négligé dans sa
+tenue.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque
+chose? demanda Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir.</p>
+
+<p>Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le
+le cabaretier. M. Auguste désirait un apéritif, Dagomer
+un «autre café»; quand ils furent servis,
+l'entretien reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste,
+mais si M. le comte ne va pas demain à la
+Chambre et si madame la comtesse ne l'accompagne
+pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au
+contraire, je vous ferai visiter le château: venez à une
+heure, j'aurai fini de déjeuner.</p>
+
+<p>Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements
+sur le château, sur le nombre des domestiques,
+des chevaux, des chiens, sur l'étendue du
+parc, puis il passa aux maîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a
+épousé la princesse de Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'enfants?</p>
+
+<p>Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet
+pour prendre des notes.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'ont pas d'enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'en ont jamais eu.</p>
+
+<p>&mdash;S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune?
+Est-ce qu'il n'y a pas un oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa
+nièce, c'est sa nièce qui a hérité de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique,
+on est très curieux de ces détails, et rien de ce
+qui touche le comte d'Unières, le grand orateur, n'est
+indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le
+comte de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors l'oncle avait des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour
+laquelle il avait de l'affection.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune
+fille comme vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille,
+interrompit Dagomer, en donnant un coup de coude
+à M. Auguste.</p>
+
+<p>Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait
+au château, et le garde, le fusil à l'épaule, le suivit.</p>
+
+<p>Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer
+d'autres interrogations; alors, ne voulant pas se
+compromettre, il attendit, puisqu'il restait à Chambrais
+jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait
+faire causer l'aubergiste.</p>
+
+<p>Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les
+rues du village et devant le château. Puis il dîna longuement
+à côté des palefreniers, dont les conversations,
+qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui
+apprirent rien d'intéressant: la qualité des voitures
+du comte, les mérites de ses chevaux lui étant tout
+à fait indifférents.</p>
+
+<p>Ce fut seulement au moment du coucher qu'il
+put échanger quelques paroles avec l'aubergiste, jusqu'à
+ce moment trop occupé pour bavarder.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée
+M. Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle histoire?</p>
+
+<p>&mdash;Celle de l'enfant du comte de Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;La petite Claude?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il
+que madame d'Unières ne soit pas fâchée d'être privée
+d'un héritage sur lequel elle devait compter?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez, quand madame la comtesse se
+fâchera pour des affaires d'argent, le monde sera
+changé.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que si cette enfant est la fille du
+comte...</p>
+
+<p>&mdash;Comment si c'est sa fille!</p>
+
+<p>&mdash;Reconnue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de
+naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on a toujours un acte de naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de
+la succession puisqu'il a fallu un acte de notoriété et
+que MM. Vaubourdin et Meunier ont été témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Et à combien se monte cette fortune? demanda
+Nicétas qui n'eut pas la patience de filer cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante mille francs de rente.</p>
+
+<p>Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là
+était encore assez beau pour l'empêcher de dormir
+quand il fut au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais
+avait-il mangé la plus grosse part de son héritage?
+Comment? Avec qui?</p>
+
+<p>Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse
+quand une autre plus urgente et plus brûlante,&mdash;celle
+de l'acte de naissance, s'imposait à son attention.</p>
+
+<p>Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance,
+c'est qu'elle n'était pas née en France, ou qu'on
+avait caché l'accouchement de la mère.</p>
+
+<p>Et alors il était non moins évident que cette mère
+était Ghislaine, emmenée par son oncle dans quelque
+pays perdu, où elle avait passé le temps de sa grossesse
+et où elle était accouchée.</p>
+
+<p>C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément
+il avait cédé à une bonne inspiration en venant
+à Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante mille francs de rente!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer
+lorsqu'il avait essayé de parler de Claude, il voulut
+risquer une tentative auprès de celui-ci, et le lendemain
+dans la matinée il se dirigea vers le pavillon
+du garde qu'il connaissait bien pour être plus d'une
+fois, au temps de ses leçons, sorti par cette porte.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui
+était sa fille. A qui ressemblait-elle? Quel effet lui
+produirait-elle? Il allait donc faire l'expérience de la
+voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï son père,
+ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait
+intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se
+présentait; au milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il
+la sienne?</p>
+
+<p>Son intention n'était pas d'entrer simplement chez
+le garde et de commencer un interrogatoire en règle,
+car ce serait, semblait-il, le plus sûr moyen pour se
+faire mettre à la porte: il procéderait avec moins de
+naïveté.</p>
+
+<p>En sortant du village, il avait pris le chemin qui,
+par les champs, longe les murs du parc, et en dix
+minutes il était arrivé en vue du pavillon que les
+grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.</p>
+
+<p>Par les bavardages du cabaretier il savait que la
+famille de Dagomer se composait de trois garçons et
+de quatre filles, sans compter Claude, ce qui faisait
+huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au
+milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et
+comme il avait appris aussi que Claude travaillait
+dans l'après-midi chez lady Cappadoce, il était à peu
+près certain de la trouver chez le garde ou aux alentours.</p>
+
+<p>Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut
+personne et n'entendit aucun bruit de voix; mais
+comme la porte ainsi que les fenêtres étaient ouvertes,
+les habitants sûrement n'étaient pas loin:
+sur le seuil, deux bassets aux longues oreilles dormaient
+au soleil; dans le chemin, des poules allaient
+de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.</p>
+
+<p>Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher
+de la maison, il s'assit au pied d'un tilleul, et tirant
+son carnet il se mit à dessiner le pavillon. Sans être
+en état de faire un vrai dessin, il pouvait cependant
+enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa
+présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps
+que cela lui permettait aussi de rester là autant qu'il
+voudrait: il verrait venir.</p>
+
+<p>Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui
+sortit d'un bâtiment attenant au pavillon; elle portait
+sur son épaule une charge de linge mouillé qu'elle
+étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six
+et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment
+madame Dagomer et ses filles; elles ne parurent pas
+faire attention à lui; leur travail achevé, elles rentrèrent
+dans le bâtiment.</p>
+
+<p>Il avait tout le temps d'attendre en continuant son
+croquis avec une prudente lenteur. Comme il tenait
+ses yeux fixés sur le pavillon, il entendit un bruit de
+pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il vit
+venir une grande fillette portant une botte d'herbe
+sur la tête: elle était vêtue d'une robe d'indienne
+toute mouillée par le bas, et chaussée de sabots; bien
+qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point qu'une
+fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la
+comtesse d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.</p>
+
+<p>Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à
+terre, et s'arrêtant, elle le regarda: alors il la salua
+gracieusement, se disant que, s'ils engageaient une
+conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur.</p>
+
+<p>Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua
+qu'elle ne ressemblait en rien aux petites Dagomer
+qu'il avait vues quelques minutes auparavant, ni à
+leur mère.</p>
+
+<p>Elles étaient blondasses, elle était brune; elles
+étaient épaisses, elle était svelte; mais ce qui le
+frappa surtout en elle, ce furent ses yeux profonds et
+ses cheveux noirs ondulés,&mdash;les cheveux de Ghislaine.</p>
+
+<p>Allons, décidément, la voix du sang était muette
+en lui: à la vue de cette fillette dont il était le père,
+son coeur n'avait pas du tout bondi.</p>
+
+<p>Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.</p>
+
+<p>Il était fixé.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait
+trompé, vous êtes mademoiselle Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu parler de vous.</p>
+
+<p>Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise
+mine eût entendu parler d'elle, cependant elle
+eut la coquetterie de vouloir expliquer ce costume:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes
+lapins, dit-elle; pour aller arracher des coquelicots
+dans les blés je n'allais pas m'habiller.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>Elle se pencha au-dessus du carnet:</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre maison que vous faites là?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dessinez?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez au couvent l'année prochaine?</p>
+
+<p>&mdash;J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas
+voulu me garder parce que j'étais malade; il est venu
+un médecin de Paris qui a dit que je devais vivre en
+paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bonne pour tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire elle vous aime?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'occupe de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la voyez souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours quand elle est à Chambrais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez au château?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est elle qui vient.</p>
+
+<p>Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant
+personne, il risqua une question plus décisive:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est votre parente, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Claude fixa sur lui ses yeux profonds:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur,
+d'être de la famille de la comtesse d'Unières.</p>
+
+<p>Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette
+de cet âge, mais qui, dans sa pensée, avait pour
+but certainement de couper court à ces questions:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de parents.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous trompiez?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on vous avait trompée?</p>
+
+<p>Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui
+contractait son visage:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez mes parents?</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui
+vous aimerait, près de qui vous pourriez vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Et une mère?</p>
+
+<p>&mdash;Une mère aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'embrasserait?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont mes parents?</p>
+
+<p>Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui
+criait son trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux vous le dire... en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Un ami, le meilleur ami de celui que je crois
+votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez! Vous ne savez donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la
+preuve que vous êtes bien l'enfant que je suppose; et
+cette preuve, je ne l'ai pas encore tout à fait. Vous
+savez que votre naissance est entourée de mystère?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;En me disant tout ce que vous savez vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû
+remarquer dans votre enfance, depuis que vous êtes
+en âge de voir et de comprendre, des choses qui ont
+dû vous frapper.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer
+m'a dit que je n'étais pas sa fille, car je croyais
+que je l'étais, moi, vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a parlé de vos parents?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui lui en ai parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et
+comme je pleurais, car c'est triste de n'avoir pas de
+parents, vous savez, elle m'a dit que je ne devais pas
+me chagriner parce que M. le comte de Chambrais
+serait un père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a
+été aussi bon pour moi qu'un vrai père, le comte de
+Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me
+regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais
+déplu, comme s'il me détestait. Mais j'étais bête de
+croire ça puisqu'il m'a donné sa fortune; et quand on
+donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vous a jamais parlé de votre maman,
+madame Dagomer?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous
+caressant, en vous embrassant, vous aurait donné la
+pensée qu'elle pourrait être votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que
+madame la comtesse d'Unières qui me regarde avec
+tendresse, oh! si tendrement, et qui quelquefois me
+caresse, m'embrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle ne vous parle jamais de vos parents,
+madame d'Unières?</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?</p>
+
+<p>&mdash;Il est aussi très bon pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il vous embrasse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il me parle très doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un
+autre pays que Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez
+jamais vu d'autres personnes que M. de Chambrais,
+le comte et la comtesse d'Unières vous témoigner de
+l'intérêt?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas d'autres.</p>
+
+<p>Tout cela était clair; elle ne savait que peu de
+choses sur elle, cette petite, mais ce peu confirmait ce
+qu'il avait pressenti: M. de Chambrais s'était fait le
+père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa
+fille.</p>
+
+<p>C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider
+dans la ligne qu'il adopterait: mariée à un
+homme qu'elle aimait, disait-on, elle était l'esclave
+de son amour maternel.</p>
+
+<p>Il eût voulu la questionner encore, mais il était
+dangereux de prolonger cet entretien qui n'avait que
+trop duré; il ne fallait point qu'on remarquât ce
+tête-à-tête.</p>
+
+<p>&mdash;A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse
+que depuis quelques minutes, il est certain
+que vous êtes une jeune fille capable de réflexion et
+de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et
+pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche;
+ce n'est point un hasard qui, vous devez bien
+l'imaginer, m'a amené devant cette maison. Mais,
+pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme
+je l'espère, il faut que personne ne sache ce qui s'est
+dit entre nous. Si nous avons été vus, vous regardiez
+mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?</p>
+
+<p>Elle inclina la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais continuer mes démarches et bientôt, je
+vous le promets, nous nous retrouverons. Ne vous
+impatientez pas: soyez sûre que je travaille pour vous
+et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez
+davantage.</p>
+
+<p>A ce moment un chien courant parut dans le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Papa Dagomer, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il,
+ayez l'air de tourner autour de mon dessin.</p>
+
+<p>C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout
+bas. En apercevant Claude auprès de celui qui l'avait
+questionné la veille, il fit un geste de mécontentement.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous
+permettez que je fasse le portrait de votre joli pavillon?</p>
+
+<p>&mdash;La rue est à tout le monde, répondit Dagomer
+d'un ton bourru.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à Claude:</p>
+
+<p>&mdash;Rentre donc à la maison; mouillée comme tu
+l'es, tu vas gagner froid.</p>
+
+<p>Comme il allait la suivre on entendit le jacassement
+d'une pie; instantanément il dépassa la bretelle
+de son fusil, et sans ajuster il tira sur la pie qui passait
+en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba les
+ailes étendues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces
+bougresses-là; quand elles ont leurs petits, elles
+dépeuplent tous les nids.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris
+Nicétas ne put pas visiter le château, mais il s'en consola:
+au point où en étaient les choses, la conversation
+de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
+appris.</p>
+
+<p>Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer
+pour le moment ses recherches: c'était à Crèvecoeur,
+là où Claude avait été remise à Dagomer; il pouvait
+très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi avoir
+la chance de tomber dans la bonne piste.</p>
+
+<p>Seulement, pour continuer ces recherches, pour
+aller à Crèvecoeur, pour payer les bavardages qu'il
+provoquerait, pour se faire délivrer les actes qu'il
+découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent,
+et il n'en avait pas.</p>
+
+<p>C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à
+revenir en France, comme la bête chassée revient
+épuisée à son point de départ, sans bien savoir pourquoi,
+et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce
+à l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade
+retrouvé à grand'peine. Mais le camarade n'était
+guère en meilleure situation que lui, si ce n'est
+qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher
+dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en
+France, comme Nicétas en Amérique, il attendait
+maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
+nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient
+lui faire faire d'autant plus sûrement qu'il n'était
+pas difficile: jeune fille dans une situation intéressante,
+veuve compromise, vieille comédienne, il acceptait
+tout. Malheureusement la concurrence était
+telle qu'elle lui avait fait manquer plusieurs affaires;
+et puis, malgré sa belle figure et son nom, il aurait
+fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il fût
+«petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième
+étage, et à Montmartre encore: à quoi bon s'appeler
+le baron d'Anthan si l'on ne pouvait pas donner son
+adresse!</p>
+
+<p>&mdash;Compte sur moi quand je serai marié, avait-il
+dit.</p>
+
+<p>Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du
+baron, qu'on pouvait faire fond sur sa promesse;
+mais quand serait-il marié? Malgré les dix ou douze
+affaires en train, la date était problématique; cependant,
+en rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas
+s'adressa:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi j'ai une affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Un mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que ça: un entant.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà!</p>
+
+<p>Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant,
+elle se précisa pour lui: les beaux côtés qu'il
+voulait montrer lui apparurent plus beaux qu'il ne
+les avait vus tout d'abord, et en les groupant il leur
+donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite
+appréciée à sa réelle valeur: bien entendu, il eut soin
+de ne prononcer aucun nom vrai, ni de personne ni
+de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par
+prudence.</p>
+
+<p>L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce
+récit: une fillette de onze ans; soixante mille francs
+de rente dont jouirait le père pendant dix ans! Avait-il
+une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment
+ne dura pas; avec soixante mille francs de
+rente, Nicétas devenait un camarade utile, et puis le
+pauvre diable avait eu assez de déveine; il était
+temps vraiment que la roue tournât.</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation
+de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la veux, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;La mère a épousé un homme puissant!</p>
+
+<p>&mdash;Très puissant, disposant d'une influence énorme.</p>
+
+<p>&mdash;Riche?</p>
+
+<p>&mdash;Très riche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état
+de ta caisse, il me semble difficile que tu réussisses
+tout seul, il te faudrait l'appui de gens solides pour
+te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
+deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré,
+qui je le crois, se chargeraient de
+l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait partager avec elles, bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>&mdash;Soixante mille francs ne font déjà pas une trop
+forte somme.</p>
+
+<p>&mdash;Encore quarante ou cinquante mille francs
+valent-ils mieux que rien du tout. Je comprends que
+tu rechignes devant les conditions trop dures que
+t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi
+nous ne sommes en bonne situation, il faut bien que
+tu te procures d'une façon quelconque les premiers
+fonds pour entrer en campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, mais comment?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un
+agent d'affaire appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe
+de successions, de mariages, et qui est très fort.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne t'a pas marié.</p>
+
+<p>&mdash;Pour deux raisons: la première c'est que j'ai
+des exigences pécuniaires qui rendent mon mariage
+difficile dans la clientèle de Caffié; la seconde, c'est
+que cette clientèle a des exigences,&mdash;comment dirai-je
+bien,&mdash;mondaines, morales qui font qu'elles ne
+m'acceptent point. En effet, cette clientèle se compose
+généralement de parents qui ont une tare, Caffié
+appelle ça une <i>paille</i>, des comédiennes en peine de
+filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques
+faillites ou qui ont eu des ennuis avec la justice.
+Alors comme ils se trouvent par eux-mêmes dans des
+conditions particulières, ils veulent pour leur fille un
+gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement
+à l'armée qu'on le demande: un officier fait
+toujours bien et il est doué d'un prestige qui me
+manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui
+offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent,
+voilà l'homme, le veux-tu?</p>
+
+<p>Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là
+qu'un autre, c'était déjà beaucoup d'en trouver un;
+s'il montrait trop d'exigences, il saurait bien défendre
+ses intérêts.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de
+Caffié qui habitait rue Sainte-Anne, dans une vieille
+maison, un petit appartement enfumé où l'odeur des
+moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle
+des paperasses.</p>
+
+<p>En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan
+se retira, laissant Nicétas en tête à tête avec le
+vieil agent d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant
+sa longue taille voûtée pour toiser ce nouveau
+client dont le costume et la tournure ne paraissaient
+pas lui inspirer une bien vive sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est pour un enfant naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous voudriez légitimer?</p>
+
+<p>&mdash;Que je voudrais reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;On peut toujours reconnaître un enfant naturel.</p>
+
+<p>Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit
+pas bien en quoi ses conseils peuvent être utiles pour
+un acte aussi simple.</p>
+
+<p>Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en
+homme qui n'avait pas besoin qu'on la lui fît; ne savait-il
+pas par lui même, puisque c'était son cas, qu'on
+peut reconnaître et même légitimer un enfant dont
+on n'est pas le père?</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon histoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le mieux.</p>
+
+<p>Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique,
+surtout en ce qui se rapportait à la fortune léguée
+à l'enfant; pour que l'homme d'affaires n'eût
+pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
+mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea
+la réalité, elle devint la femme d'un commerçant.</p>
+
+<p>Cependant, par ses questions qui toutes portaient,
+Caffié le força à préciser plusieurs points qu'il aurait
+préféré laisser dans une obscurité protectrice.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié
+quand Nicétas fut arrivé au bout de son récit.</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaître ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourquoi? mais parce que je suis son
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but tenez-vous à être son père?</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut
+que sache ce que vous voulez, et que le mieux est de
+parler net; ici vous êtes à confesse; si vous ne dites
+pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que
+vous tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été
+léguée?</p>
+
+<p>&mdash;A l'enfant et au revenu.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant
+mieux que la mère, ne l'ayant pas reconnu elle-même,
+n'a pas la parole devant la justice pour contester
+votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous
+pouvez même indiquer la mère dans un but de recherche
+de maternité, si vous trouvez un notaire qui
+consente à insérer cette indication, car un officier de
+l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette indication
+de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait
+aucun effet contre elle, mais il pourrait y en avoir
+d'autres que vous sentez sans que je précise: scandale,
+intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée?
+Cela est certain. Le tuteur de l'enfant aura
+même de fortes raisons à vous opposer, car vous ne
+savez même pas où est né cet enfant que vous réclamez,
+vous n'avez même pas son acte de naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on m'a caché cette naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire,
+pour vous montrer que l'affaire n'ira pas
+sur des roulettes, qu'il faudra manoeuvrer, et que celui
+qui conduira cette manoeuvre devra être un malin.
+Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu
+de la fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir.
+Vous le croyez, mais vous n'en êtes pas sûr. Il se peut
+très bien que, par une sage précaution, un âge ait été
+fixé par le testateur où elle aura la jouissance de ce
+revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets
+que votre reconnaissance soit admise, résulte-t-il de
+tout cela que vous allez, en qualité de père, jouir vous-même
+de ce revenu et administrer la fortune de votre
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est
+autre chose, et il faut distinguer. Il n'est pas tuteur
+légal, celui-là, et pour qu'il ait la tutelle de
+son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
+conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que
+ce conseil de famille composé de trois amis de l'enfant,
+auxquels se joindraient très probablement le
+juge de paix eu égard à votre situation, vous conférerait
+la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela
+vous donne l'administration de la fortune de votre
+fille, mais les revenus? Je dois vous dire que là-dessus
+les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
+grand nombre refusent même au père naturel la
+jouissance de ce revenu.</p>
+
+<p>A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas
+s'allongeait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son
+enfant n'a donc aucuns droits sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction,
+c'est-à-dire que l'enfant lui est remis pour qu'il
+le dirige comme il veut. De plus, il a le droit de rechercher
+la maternité au nom de son enfant, et si la
+mère est dans une situation où cette recherche doit
+la déshonorer, si elle est riche, il y a là matière à organiser
+un chantage <i>au salé</i>....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Au salé?</i></p>
+
+<p>&mdash;C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie
+un enfant. Ce chantage peut être très fructueux, et
+même beaucoup plus que ne le seraient et l'administration
+et la jouissance de la fortune de l'enfant. Voilà
+pourquoi, en commençant, je vous demandais de
+dire ce que vous vouliez.</p>
+
+<p>Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard
+froid de ce vieux bonhomme le troublait, il
+voyait trop loin.</p>
+
+<p>Cependant, il fallait répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés
+que vous me montrez me rendent très perplexe.
+Je réfléchirai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je
+vous dise à quoi vous réfléchirez? aux moyens de
+vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, écoutez
+mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates
+que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez
+pas de les aborder sans un bon guide, vous vous
+feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il vaut
+mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci
+vous fait obtenir, que de n'avoir rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos conditions?</p>
+
+<p>&mdash;Nous partagerions.</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchirai.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard
+ironique sur la tenue de son futur client.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Partager!</p>
+
+<p>Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.</p>
+
+<p>La situation telle que Caffié venait de la présenter
+n'était pas du tout celle qu'il imaginait avant cette
+consultation. De la loi, il ne savait que ce qu'il en
+avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les
+pères et mères jouissaient des revenus des héritages
+que faisaient leurs enfants et il savait même que cela
+s'appelait l'usufruit légal, ce qui dit tout,&mdash;établi
+par la loi; de même il avait vu aussi que les pères
+avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle
+légale, établie par la loi.</p>
+
+<p>Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile
+n'était pas un homme à qui l'on pouvait se fier, et il
+n'y avait rien que de vraisemblable à admettre qu'il
+eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions
+plus délicates que celles qui touchent aux enfants
+naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon
+guide, vous vous feriez rouler»; c'était peut-être
+vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se
+cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses
+services, le bon guide, et pour cela il exagérait à
+l'avance les difficultés et les dangers du chemin.</p>
+
+<p>Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait
+adressé à un avocat pour lui demander une consultation,
+mais comme les louis manquaient et aussi les
+pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la
+loi elle-même. Justement il venait d'arriver place
+Louvois, la Bibliothèque était devant lui: rien de
+plus simple que d'entrer et de se faire donner un
+Code.</p>
+
+<p>C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais
+cela ne l'embarrassait point: tous les livres ont une
+table, il n'avait qu'à chercher au mot «Enfant naturel»,
+il trouverait là sûrement les indications qui lui
+étaient nécessaires.</p>
+
+<p>Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant
+naturel», il était bien question de la présentation
+des enfants à l'officier de l'état-civil, des enfants
+trouvés, des enfants de troupe, mais c'était tout.</p>
+
+<p>Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher
+dans cet énorme volume? Il réfléchit un moment en
+feuilletant cette table. Que voulait-il? Reconnaître sa
+fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait peut-être
+sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, <i>civ.</i> 62-334.»
+Il était sauvé.</p>
+
+<p>Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro,
+rédigées en un style simple qui semble la clarté
+même, ne livrent pas leur secret à une première lecture,
+et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on
+sent vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a
+un tas de choses qu'il faut préalablement savoir pour
+s'y reconnaître.</p>
+
+<p>Plus il lut et relut la section de la <i>Reconnaissance
+des enfants naturels</i>, qui se renferme cependant dans
+une dizaine d'articles, moins il la comprit.</p>
+
+<p>Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment
+qu'il put, il demanda qu'on lui indiquât les
+meilleurs livres de droit qui traitaient la question des
+enfants naturels.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier,
+Demante, Toullier, Aubry et Rau? répondit le
+conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune demande
+du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur
+qui était vaudevilliste.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étudiez peut-être pour le devenir?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous faire donner Demolombe.</p>
+
+<p>Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il
+n'en disait pas assez, Demolombe le fut parce qu'il
+en disait trop; sèche la loi; diffus, confus le commentaire.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sa première exaspération contre cette
+loi barbare qui l'avait fait le misérable qu'il était,
+elle l'avait écrasé de tout son poids, paralysé, anéanti;
+les autres en avaient tiré contre lui tout le parti qu'ils
+voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait
+en tirer parti contre les autres, elle restait muette.</p>
+
+<p>Il en était encore à compulser son traité de la <i>Paternité
+et de la filiation</i>, quand la Bibliothèque ferma,
+et il se trouvait plus embarrassé, plus perplexe qu'en
+entrant.</p>
+
+<p>Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait
+un fait certain, résultant d'un article de cette odieuse
+loi, c'est que pour l'enfant dont on recherchait la
+maternité, on devait prouver qu'il était identiquement
+le même que celui dont la mère était accouchée,
+et qu'on n'était reçu à faire cette preuve par témoins
+que lorsqu'on avait déjà un commencement de preuve
+par écrit.</p>
+
+<p>N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux
+comte de Chambrais, d'enlever sa nièce dans un pays
+étranger où il était presque impossible de la suivre?</p>
+
+<p>S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle
+était accouchée, il semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il
+devait tout d'abord le chercher; il irait donc à Crèvecoeur,
+si faibles que lui parussent les chances d'obtenir
+un résultat, et comme l'argent qu'il avait en
+poche ne lui permettait pas de prendre le chemin de
+fer, il irait à pied; la forêt de Crécy dans la Brie, cela
+ne devait pas être très loin de Paris.</p>
+
+<p>Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait
+souvent, lorsqu'il revenait de la rive droite chez lui,
+sur le quai Voltaire, et à une boutique de ce quai, il
+avait vu des cartes étalées, qu'il s'était plus d'une fois
+amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un
+bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il
+y aurait une carte en montre sur laquelle il pourrait
+tracer son itinéraire.</p>
+
+<p>Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.</p>
+
+<p>Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut
+pas favorable; à la vérité, une grande carte de France
+était accrochée à la devanture de la boutique, mais si
+haut qu'il lui était impossible de lire le nom des pays
+au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.</p>
+
+<p>Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le
+magasin il demanda, comme s'il voulait les acheter,
+les cartes de l'état-major qui comprenaient la Brie,
+et les étalant les unes à côté des autres, sur une table,
+d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir
+de Paris; puis le format du collage sur toile ne lui
+convenant pas pour entrer dans ses poches, il remercia
+et sortit.</p>
+
+<p>Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du
+Trône, traversait le bois de Vincennes, Joinville,
+Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et il arrivait
+à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en
+tout, cinquante kilomètres environ.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer:
+il en avait parcouru de plus longues sans chemins
+tracés quand il était officier au Pérou, ou gardien de
+troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins
+cela de bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du
+courage aux jambes; ce n'était point quand il raclait
+du violon aux Conservatoires de Vienne et de Paris
+qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres
+à faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la
+belle étoile.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les
+hauteurs de Montmartre encore noires et descendait
+dans Paris; quand il arriva au Château-d'Eau, une
+lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard
+Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et
+sur le cours de Vincennes, il croisait les voitures des
+paysannes qui, en une longue file, s'en allaient à la
+halle, laissant derrière elles une bonne odeur de
+fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et
+au haut de la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un
+petit bois, il déjeuna en regardant le panorama de
+Paris, qui, au delà de la verdure du bois de Vincennes,
+se perdait dans la brume et la fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement,
+il en tirerait quelque chose, la moisson ne se
+ferait pas attendre.</p>
+
+<p>Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un
+bon pas régulier, il traversa les plaines monotones de
+la Brie. A cinq heures du soir, il arrivait à la Houssaye,
+et peu de temps après il apercevait un tout petit village
+qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt:
+c'était Crèvecoeur.</p>
+
+<p>Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une
+poignée d'herbe, il fit la toilette de son pantalon et de
+ses souliers couverts d'une épaisse couche de poussière
+blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le
+prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de
+Paris; de la station voisine, c'était admissible, mais
+de Paris il n'eût trouvé crédit nulle part.</p>
+
+<p>Quand il entra dans le village, son peu d'importance
+lui donna bon espoir; il n'était pas possible que dans
+un pays composé seulement de quelques maisons, où
+tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût
+pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et
+de sa famille, mais encore de ce qui les touchait.</p>
+
+<p>En route, il avait bâti son plan, qui était très
+simple: il recherchait des renseignements sur une
+petite fille mise en nourrice chez Dagomer dix ou
+onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire
+un gros héritage, et l'on paierait une forte prime à
+celui qui procurerait ces renseignements... aussitôt
+qu'ils auraient été reconnus bons.</p>
+
+<p>Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie,
+un vieil instituteur en retraite qui, n'ayant jamais
+quitté Crèvecoeur, devait se rappeler Dagomer.</p>
+
+<p>&mdash;S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le
+rappelait. Un brave garçon. Peut-être un peu dur
+aux braconniers, mais il était payé pour ça; et puis
+les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables
+non plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se
+rappeler un nourrisson qu'on aurait mis chez les
+Dagomer, c'était impossible, par cette raison que les
+Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une
+petite fille âgée maintenant de plus de onze ans, et
+comme ils avaient quitté Crèvecoeur depuis dix ans, à
+l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un an.</p>
+
+<p>Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le
+vieil instituteur ne pouvait pas se rappeler ce nourrisson
+puisque les Dagomer n'en avaient jamais eu:
+tout Crèvecoeur le dirait comme lui.</p>
+
+<p>Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui
+était venu plus d'une fois à l'esprit, sans qu'il voulût
+l'accepter: née à l'étranger, Claude avait été ramenée
+en France au moment même où Dagomer était venu
+habiter Chambrais, et personne, à l'exception de
+Ghislaine, ne devait connaître le lieu de naissance de
+l'enfant.</p>
+
+<p>La déception fut rude; mais il n'était point dans
+son caractère de s'abandonner; il fallait réfléchir. En
+venant, il avait vu une prairie où l'on mettait du foin
+en meules; il serait bien là pour passer la nuit en se
+faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans
+auraient quitté les champs.</p>
+
+<p>Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au
+lendemain matin, et au soleil levant, il reprit le chemin
+de Paris.</p>
+
+<p>Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité:
+puisqu'il ne lui restait que ce moyen, il fallait bien
+qu'il le subît: tant pis pour Ghislaine s'il le lui faisait
+au <i>salé</i>, comme disait Caffié.</p>
+
+<p>Il était las en montant à dix heures du soir les six
+étages de son ami d'Anthan, cependant il n'attendit
+pas au lendemain pour la lettre qu'il avait préparée:</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est
+aussi la vôtre, installée chez un garde, au lieu
+d'occuper auprès de sa mère, la place à laquelle
+<i>elle a droit</i>. Je ne puis tolérer cela et mon devoir
+est de prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain,
+à trois heures, aux abords de la <i>Mare aux
+Joncs</i>. S'il vous était impossible de vous y trouver,
+je me présenterais au château.</p>
+
+<p>«NICÉTAS»</p>
+
+<p>Il redescendit l'escalier dont les marches étaient
+terriblement dures pour ses genoux, et jeta sa lettre
+dans la boîte d'un débit de tabac.</p>
+
+<p><b>FIN DE LA TROISIÈME PARTIE</b></p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>QUATRIÈME PARTIE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait
+passé une partie de la matinée au pavillon du garde,
+car depuis l'entretien qui avait définitivement fixé le
+sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus librement
+qu'avant, sa tendresse pour sa fille.</p>
+
+<p>N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à
+l'avance n'était-elle pas certaine que, quoi qu'elle fît,
+il ne s'en inquiéterait pas?</p>
+
+<p>Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour
+l'aller voir, et franchement elle disait: «Je vais près
+de Claude»; arrivée chez le garde, elle ne se cachait
+plus pour laisser paraître son affection, et franchement
+aussi elle embrassait sa fille.</p>
+
+<p>Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et
+quand elles étaient assises, en tête à tête, à l'abri de
+la curiosité des enfants Dagomer ou des passants, elle
+la faisait causer en l'interrogeant doucement.</p>
+
+<p>Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la
+mettait, mais simplement sur ceux où, pouvant forcer
+par d'adroites questions sa réserve toujours un peu
+craintive, elle l'amenait à se livrer. N'était-ce pas
+cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était
+cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle,
+et qu'une observation constante dans les choses importantes
+comme dans les riens, dans la joie comme
+dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne
+pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie
+nature.</p>
+
+<p>Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui
+l'inquiétait: par où tenait-elle de son père, par où
+s'en éloignait-elle?</p>
+
+<p>Sous cette main douce et caressante, le coeur de
+Claude s'ouvrait; avec un abandon plein de confiance,
+elle bavardait, disant tout ce qui lui passait par la
+tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
+Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires
+qu'elle arrangeait, par des exemples la conduisait où
+elle voulait qu'elle allât.</p>
+
+<p>Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire
+que Claude en parlait, car Ghislaine, qui connaissait
+la susceptibilité de lady Cappadoce, veillait à ne
+pas donner à son ancienne gouvernante des sujets
+d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses
+comme vous, disait Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Lady Cappadoce est une maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.</p>
+
+<p>Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot
+qui lui montait du coeur, elle ne pourrait jamais le
+prononcer, et il ne fallait pas que, par une imprudence,
+par un entraînement, elle permît à Claude de
+le prononcer elle-même, sinon en ce moment, au
+moins plus tard.</p>
+
+<p>On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments
+de silence et de recueillement où elles restaient
+les yeux dans les yeux; alors Ghislaine attirait Claude
+contre elle, et de son bras elle l'enveloppait doucement.</p>
+
+<p>C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa
+lettre, et il avait calculé qu'à l'heure où Ghislaine la
+recevrait, M. d'Unières devrait être à la Chambre,&mdash;ce
+qui serait parfait, car elle serait troublée, et pour
+le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle
+trahit une trop vive émotion devant son mari.</p>
+
+<p>Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la
+Chambre, le comte était resté au château pour préparer
+un discours important qu'il devait prononcer le
+lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans
+la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme
+toujours lorsqu'il travaillait. N'était-elle pas son inspiration
+et sa conscience? Il trouvait plus vite lorsqu'elle
+était là. Et il n'était sûr d'un effet ou d'un
+argument que lorsqu'après discussion elle l'avait
+approuvé.</p>
+
+<p>Le domestique qui recevait le courrier en faisait le
+tri, mettant dans une corbeille ce qui était pour le
+comte, et sur un plateau les lettres à l'adresse de la
+comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le
+comte, qui était devant une grande table couverte de
+volumes du <i>Journal officiel</i>, n'interrompit point son
+travail; mais Ghislaine, assise à un petit bureau
+dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle
+lisait, et commença à ouvrir les lettres.</p>
+
+<p>Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles
+contenaient, et justement même par ce qu'elle savait
+qu'elles étaient des demandes de secours, il fallait
+qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans
+retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles
+elles donnaient lieu.</p>
+
+<p>Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en
+avait lu plusieurs, lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.</p>
+
+<p>«Je rentre en France et trouve ma fille qui est
+aussi la vôtre....»</p>
+
+<p>Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant
+ses yeux, son coeur s'était arrêté.</p>
+
+<p>Heureusement la lettre était posée sur le bureau
+sans quoi elle serait tombée, ou elle aurait été secouée
+de telle sorte dans sa main tremblante que l'attention
+du comte eût été provoquée.</p>
+
+<p>Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses
+des premières années; toujours vaines, avaient
+fini par lui donner une sorte de confiance; si elle
+devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer qu'il
+ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées
+sans qu'il reparût, n'y avait-il pas des chances pour
+que d'autres s'écoulassent encore? Quels droits avait-il
+sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont il ne connaissait
+même pas l'existence?</p>
+
+<p>Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la
+tête basse, à la dérobée, rapidement elle jeta un
+coup d'oeil du côté de son mari: absorbé dans son
+travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa
+table, il continuait à prendre des notes; sa plume en
+écrivant craquait avec un bruit régulier.</p>
+
+<p>Elle était comme paralysée de corps et d'esprit.
+Quelle contenance tenir? Que faire? Elle ne savait. Et
+même elle était incapable de se poser une question
+raisonnable.</p>
+
+<p>La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle
+osât même la faire disparaître, et cependant elle
+sentait vaguement que son mari pouvait se lever,
+venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et
+machinalement, sans intention, laisser tomber son
+regard sur cette feuille de papier, où le mot «votre
+fille» flamboyait, croyait-elle, se détachant en caractères
+d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils n'avaient
+pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait
+ses lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité
+elles étaient les unes et les autres pour monsieur
+aussi bien que pour madame, pour madame aussi bien
+que pour monsieur.</p>
+
+<p>Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée,
+que la première chose à faire était de cacher cette
+lettre. Mais comment? Dans les circonstances ordinaires,
+rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un
+tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait
+pas. La glisser dans sa poche? Elle n'osait pas non
+plus, s'imaginant que le froissement du papier allait
+crier sa honte.</p>
+
+<p>Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.</p>
+
+<p>Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que
+son mari se tournait vers elle. Alors, elle le regarda;
+il ne s'était point levé et ne paraissait pas disposé à
+quitter son travail:</p>
+
+<p>&mdash;Te rappelles-tu la date de mon discours à propos
+de l'ordre du jour Bunou-Bunou.</p>
+
+<p>L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre
+circonstance, elle eût donné la date de jour, de mois,
+d'année. Mais en ce moment, comment réfléchir, chercher,
+se rappeler? Et cependant, elle devait répondre
+sans que sa voix trahit son bouleversement.</p>
+
+<p>&mdash;A peu près trois ans, il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire
+si ferme peut-elle se tromper de tant d'années?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je fais une confusion.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherche pas, je vais vérifier.</p>
+
+<p>Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine
+qui servait d'annexe à la bibliothèque.</p>
+
+<p>Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la
+lut, puis vivement elle la mit dans sa poche.</p>
+
+<p>Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près
+que moi de la vérité; il y a quatre ans.</p>
+
+<p>Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste,
+il ne s'étonna pas qu'elle ne répondît point, et
+tranquillement il retourna à son travail. Il fallait
+qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était
+pour le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.</p>
+
+<p>S'attendant depuis son mariage à le voir surgir
+d'un moment à l'autre, elle avait bien des fois examiné
+la question de sa défense, et elle s'était toujours dit
+qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme dont
+son oncle lui avait parlé avant de mourir.</p>
+
+<p>Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au
+juste. Une lettre sans doute qui lui fermerait la bouche
+s'il voulait parler; mais quelle qu'elle fût, elle devait
+être efficace puisque son oncle lui avait recommandé
+d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
+réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que
+tout de suite elle allât à Paris.</p>
+
+<p>Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle
+restât auprès de son mari quand il travaillait, elle
+n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et son repos,
+le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même
+de sa fille qui se trouvaient en jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix
+qu'elle s'efforçait d'affermir, je partirai pour Paris.</p>
+
+<p>Il fut stupéfait:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, tout de suite?</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne
+lui en demandât pas, et que pour la première fois elle
+ne fût pas franche.</p>
+
+<p>&mdash;Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige
+une solution immédiate.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.</p>
+
+<p>Il sonna et commanda d'atteler.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il,
+car ça ne va pas aller, et je suis sûr que demain à
+la Chambre tu sentiras toi-même que ton aide m'a
+manqué.</p>
+
+<p>Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière
+fermée, il recommanda au cocher de marcher
+rondement.</p>
+
+<p>A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient
+devant les panonceaux de M. Le Genest de la
+Crochardière, et Ghislaine entrait dans l'étude. C'était
+la première fois qu'elle venait chez son notaire, car
+quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature
+au bas d'actes notariés, on était toujours venu les lui
+faire signer à l'hôtel de la rue Monsieur. Quand elle
+se trouva dans une grande pièce où sur des tables a
+pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de
+clercs, elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces
+yeux qui s'étaient levés sur elle. Mais le second clerc,
+qui la connaissait et qui dirigeait cette étude, accourut
+avec les démonstrations de la plus respectueuse politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse désire voir M. Le Genest,
+sans doute, je vais m'informer s'il peut recevoir.</p>
+
+<p>Le notaire lui-même apporta la réponse en venant
+au-devant de sa cliente qu'il fit entrer dans son
+cabinet.</p>
+
+<p>La demande que Ghislaine avait à présenter était
+bien simple, cependant ce fut avec un extrême embarras
+qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis longtemps
+le vieux notaire était habitué à ne pas laisser
+deviner qu'il remarquait la gêne d'un client; encore
+moins d'une cliente. Aussitôt qu'il put comprendre
+ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse qu'il
+ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée
+par M. de Chambrais, il la remit à Ghislaine.</p>
+
+<p>Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer
+l'enveloppe et lire cette pièce, mais le notaire ne lui
+en laissait pas la liberté: il parlait de Claude, et il
+fallait bien qu'elle l'écoutât.</p>
+
+<p>&mdash;Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt
+que vous inspire cette chère enfant et toute la
+tendresse que vous lui témoignez. Dans son isolement,
+c'est un grand bonheur pour elle: une mère,
+me disait M. le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse
+sollicitude.</p>
+
+<p>Il continua assez longtemps ainsi; mais sans
+insister cependant, et en gardant la mesure qu'il
+savait mettre en tout.</p>
+
+<p>Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire,
+regagner sa voiture.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées,
+Ghislaine put déchirer l'enveloppe que le notaire
+lui avait remise.</p>
+
+<p>Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par
+son oncle; ce fut par cette note qu'elle commença:
+«La lettre ci-jointe m'a été remise par son auteur
+le jour même où elle a été écrite; elle est la
+preuve, elle est l'aveu d'un crime qui, je l'espère,
+restera ignoré; mais si jamais il était découvert,
+elle porterait témoignage contre le coupable.</p>
+
+<p>«CHAMBRAIS.»</p>
+
+<p>Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le
+lut sans trop d'émotion: que lui importaient ces déclamations,
+que lui importaient ces plaintes et ces
+cris de révolte!</p>
+
+<p>Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la
+suffoqua comme si c'était une déclaration: elle le
+voyait devant elle, elle l'entendait, et dans son coeur
+résonnaient encore les éclats sourds de sa voix heurtée.</p>
+
+<p>Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout;
+mais arrivée à la dernière ligne, elle chercha si c'était
+tout.</p>
+
+<p>Une arme, disait son oncle; le crime découvert
+peut-être, une accusation au moins contre le coupable
+et nécessairement la défense de l'innocente; mais
+ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert
+le crime ne l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver
+c'était un moyen pour qu'il ne le fût jamais.</p>
+
+<p>A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui
+servir? Elle ne le voyait pas, et restait dans un inconnu
+dont le mystère l'épouvantait. Que ne pas
+craindre d'un homme capable de tout.</p>
+
+<p>En sortant de chez le notaire, le cocher était venu
+rue Monsieur pour changer de chevaux; elle descendit
+de voiture et serra la lettre avec la note de son
+oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté:
+inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être
+le lendemain l'arme qu'elle était venue chercher, car
+maintenant qui pouvait savoir ce que serait ce lendemain?</p>
+
+<p>Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat
+de la déception, elle s'était dit qu'avec la réflexion
+et en se remettant de cet écrasement, il lui
+viendrait sans doute une idée.</p>
+
+<p>Mais la route se faisait, les villages défilaient devant
+elle! Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony
+et elle restait paralysée dans son impuissance; il
+lui semblait qu'au lieu de la surexciter comme elle
+l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture l'engourdissait
+et elle se sentait entraînée en imagination
+comme elle l'était en réalité: rien pour la retenir,
+rien pour la guider, l'éclairer, et au bout le gouffre
+dans lequel tombaient avec elle, entraînés par elle,
+ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.</p>
+
+<p>C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir
+ce qu'il pouvait contre elle et contre eux: tout sans
+doute, puisqu'il avait écrit cette lettre.</p>
+
+<p>Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait,
+c'était la lutte; et dans cette lutte, le repos, le bonheur,
+l'honneur de son mari ne seraient-ils pas atteints?</p>
+
+<p>A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui,
+malheureux par elle! Dix années d'amour et de bonheur
+s'effondrant dans la honte! Que n'avait-elle cru
+ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
+répondait par un refus; elle la frappait, cette punition
+qu'elle sentait alors suspendue sur sa tête.</p>
+
+<p>Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que
+fussent son trouble et son émoi, elle n'avait cependant
+pas une seule fois admis la possibilité de l'abandon
+et de la fuite: il voulait la voir, il la verrait; car
+ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui
+faire fermer la porte quand il se présenterait, c'était
+remettre le danger au lendemain et non l'écarter:
+repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à qui ne s'adresserait-il
+pas? Avant tout, elle devait savoir ce
+qu'il voulait. Après, elle aviserait.</p>
+
+<p>La <i>Mare aux Joncs</i>, le lieu de rendez-vous qu'il
+avait choisi, était un des endroits les plus sauvages
+et les plus déserts de la forêt: une combe étroite entourée
+de collines boisées, point de chemin pour y
+arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux,
+des grands arbres sur les bords de la mare et toute
+une végétation foisonnante de roseaux, sur les collines
+d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si personne
+ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne
+non plus ne viendrait à ses cris si elle appelait, et il
+ferait d'elle ce qu'il voudrait; bien qu'elle fût brave
+ordinairement, jamais elle ne s'exposerait à ce danger;
+ce serait folie.</p>
+
+<p>Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle
+dans le château, malgré sa répulsion et son dégoût.
+Au moins, n'y serait-elle pas seule et sans secours.</p>
+
+<p>Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à
+cela.</p>
+
+<p>Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni
+comment elle se défendrait, mais au moins elle n'était
+plus dans l'irrésolution.</p>
+
+<p>Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva
+son mari au travail, et en la voyant il eut un sourire
+d'heureuse surprise.</p>
+
+<p>Tendrement il l'embrassa.</p>
+
+<p>Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement,
+trop profondément liés l'un à l'autre pour
+qu'il ne sentît pas dans cette étreinte qu'elle était
+troublée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois
+que demain tu seras contente.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait
+qu'elle assisterait le lendemain à la séance de la
+Chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je t'indique les points principaux
+de mon discours?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place
+ordinaire devant son petit bureau, tandis qu'il s'asseyait
+sur un coin de la grande table. Alors il commença,
+les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le
+vrai? demandât en s'arrêtant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trouve pas cela du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as l'air de ne pas me suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon air te trompe.</p>
+
+<p>Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle
+sentait qu'à certains moments sa volonté lui échappait;
+alors son regard trahissait sa préoccupation, et
+comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite il
+s'apercevait de ce désaccord.</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la
+force, faible coeur qu'elle était?</p>
+
+<p>&mdash;Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement,
+je t'en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui
+peut te donner cette idée?</p>
+
+<p>Il reprit.</p>
+
+<p>Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des
+yeux.</p>
+
+<p>De temps en temps elle faisait un geste d'approbation
+ou bien elle murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Bien, très bien.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?</p>
+
+<p>Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son
+discours, il passa peu à peu à des développement sous
+lesquels se sentait le mouvement oratoire.</p>
+
+<p>A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il
+disait et à oublier sa propre situation, suspendue
+qu'elle était aux lèvres et aux yeux de son mari, complétant
+par la pensée les effets qu'il laissait de côté.</p>
+
+<p>Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix
+ans, il allait toujours; quittant sa table, il avait fait
+un pas vers elle, puis deux, et maintenant il parlait
+en la tenant dans le cercle de ses bras, penché
+sur elle, l'effleurant presque de sa barbe.
+Tout à coup il s'arrêta et se mettant à sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une vraie répétition, dit-il.</p>
+
+<p>Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en
+le serrant dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu douter de moi, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de
+toi, jamais; tu verras demain la force que m'aura
+donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me semblait bien
+qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là,
+je ne pouvais pas te consulter et ne savais que penser.</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment
+elle s'y prendrait pour ne pas aller le lendemain à la
+Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte trouver?
+Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans
+s'inquiéter, sans se peiner?</p>
+
+<p>Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa,
+et partout, au dîner, à la promenade qui le suivit,
+elle porta, malgré ses efforts, une préoccupation évidente,
+qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
+qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait
+qu'elle se trahissait, elle se jetait dans une gaîté
+factice, dont bien vite elle avait honte, et qu'elle cherchait
+aussitôt à racheter par un élan de tendresse
+sincère.</p>
+
+<p>Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire
+était si bien équilibrée, d'une humeur si douce,
+si juste, si calme.</p>
+
+<p>Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas
+l'observer de peur qu'elle se tourmentât.</p>
+
+<p>Et pour comprendre ce changement il ne trouvait
+qu'une explication; elle était souffrante, nerveuse:
+peut-être ce rapide voyage à Paris l'avait-il fatiguée.</p>
+
+<p>Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de
+ne pas laisser deviner qu'il la trouvait autre qu'elle
+n'était habituellement.</p>
+
+<p>La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir
+pieds nus, sans bruit, écouter derrière la portière qui
+séparait leurs chambres si elle dormait d'un bon sommeil,
+et toujours il entendit qu'elle s'agitait et respirait
+d'une façon irrégulière.</p>
+
+<p>Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et
+il ne put pas s'empêcher de l'interroger; mais elle se
+défendit: elle n'avait rien; peut-être était-elle un peu
+nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps orageux.</p>
+
+<p>Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son
+discours, elle le connaissait, et il le dirait peut-être
+beaucoup moins bien à la Chambre qui ne l'avait dit
+la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps orageux,
+l'atmosphère des tribunes serait étouffante,
+comme le voyage à Paris serait pénible dans la chaleur
+du midi.</p>
+
+<p>Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir
+au devant d'elle, et ne se défendit tout juste, que ce
+qu'il fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes celles que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable
+à la Chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence,
+de ton amour.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Y penses tu?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et ton discours?</p>
+
+<p>&mdash;Un discours a-t-il jamais changé un vote?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son
+devoir; rien n'est perdu si l'honneur est sauf.</p>
+
+<p>Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais
+non plus elle ne l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée
+qu'elle mit dans son étreinte, lorsqu'il se sépara
+d'elle pour monter en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt, aussi vite que possible.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou
+trente minutes après l'heure qu'il avait fixée, il pouvait
+arriver au château vers quatre heures; c'était
+donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il venait.</p>
+
+<p>Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien
+faible sujet d'espérance dans cette pensée que, par
+cela seul qu'elle n'avait pas été à son rendez-vous, il
+renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que
+cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction
+l'aurait fait réfléchir; il aurait senti l'extravagance
+de sa demande; il retournerait à Paris.</p>
+
+<p>Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré
+tout il venait, et pour cela elle s'installa dans le grand
+salon qui par un autre se trouvait en communication
+directe avec le vestibule où se tenait toujours un valet
+de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix
+ne pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais
+en l'élevant il y avait certitude qu'elle serait entendue.</p>
+
+<p>Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser,
+mais ses efforts pour s'absorber dans sa lecture
+ne produisaient aucun résultat, elle ne savait pas
+même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des
+lignes noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.</p>
+
+<p>Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la
+demie; incapable de rester en place, elle se levait à
+chaque instant pour aller à une fenêtre jeter un regard
+dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du concierge.</p>
+
+<p>Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et
+des lèvres lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée
+d'un visiteur sonna.</p>
+
+<p>Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes,
+et sans se montrer, derrière un rideau, elle
+regarda: dans la façon dont il se présenterait, elle
+verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, ce
+qu'elle avait à craindre ou à espérer.</p>
+
+<p>Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui:
+l'homme qui traversait la cour, marchant sans se
+presser vers le perron, était bien de grande taille, mais
+il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de corps,
+les cheveux étaient courts, les joues et le menton
+rasés; enfin le vêtement usé, composé d'un pantalon
+noir, d'un veston jaunâtre et d'un chapeau melon,
+annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait
+demander un secours.</p>
+
+<p>Cependant le pauvre diable était arrivé au perron
+et, à la porte du vestibule, il avait trouvé Auguste de
+service ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant
+son journaliste américain, vous n'avez pas de chance,
+madame la comtesse n'a pas été à Paris, je ne peux
+pas vous montrer le château.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.</p>
+
+<p>Et sans paraître le moins du monde embarrassé,
+Nicétas lui tendit un petit billet qu'il venait d'écrire
+à l'auberge du Château.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais...</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.</p>
+
+<p>Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture
+que celle de la demande de rendez-vous, elle se rassura:
+s'il écrivait au lieu de venir, c'est qu'il n'osait
+pas se présenter; et à la pensée de ne pas le voir
+son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable
+était un commissionnaire.</p>
+
+<p>Elle avait ouvert le billet.</p>
+
+<p>«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer
+votre porte; donnez donc l'ordre que je sois admis
+près de vous.</p>
+
+<p>«NICÉTAS.»</p>
+
+<p>C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement;
+lui, ce pauvre diable; arrivé à ce point de misère et
+de cynisme, de quoi ne serait-il pas capable!</p>
+
+<p>Cependant, le plateau à la main, le valet attendait
+devant elle, la regardant à la dérobée, en se demandant
+quelle pouvait être la cause de ce bouleversement
+dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé
+que le calme et la sérénité.</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit-elle.</p>
+
+<p>Et pendant le court espace de temps que le valet
+mettait à traverser les deux salons, elle tâcha de se
+donner une contenance.</p>
+
+<p>Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le
+rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne quitterez pas le vestibule.</p>
+
+<p>Cette recommandation insolite pouvait surprendre
+ce domestique, mais elle n'était pas en situation de
+s'arrêter devant une considération de ce genre: avant
+tout elle devait assurer sa sécurité; comment se
+défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?</p>
+
+<p>Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons
+pour venir jusqu'à elle.</p>
+
+<p>Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien
+changé, vieilli, ravagé!</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de
+notre fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que
+vous parlez?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>Il prit une chaise et s'assit:</p>
+
+<p>&mdash;D'elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver
+que cet enfant est votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter;
+mais un mot suffit; c'est vous-même qui avez reconnu
+cette enfant pour ma fille et pour la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pas par un acte authentique, bien entendu,
+puisqu'on vous a fait prendre toutes sortes de précautions
+qu'on croyait habiles pour échapper à cette
+reconnaissance,&mdash;mais par un fait: en me recevant
+ici. Est-ce que si cette enfant ne vous était rien et ne
+m'était rien vous m'auriez reçu après la lettre que je
+vous ai écrite et aussi après ce qui s'est passé entre
+nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
+les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent
+malgré vous en rencontrant les miens, il fallait une
+raison toute-puissante, qui emportait tout: répulsion,
+mépris, horreur, haine; et cette raison se trouve dans
+l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez
+peur pour elle; vous voulez la défendre.</p>
+
+<p>Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit,
+et en la voyant devant lui, il eut lieu d'être satisfait:
+elle était atterrée.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre de m'introduire près de vous était un
+aveu; et si j'avais eu besoin qu'une nouvelle preuve
+s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu réunir, vous
+me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous,
+je n'en avais pas besoin; j'ai en mains toutes les
+pièces nécessaires pour affirmer mes droits sur ma
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se
+défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère
+que nous n'en viendrons pas à cette extrémité.
+En effet, je n'ai qu'un but: assurer l'avenir de ma
+fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas
+vous associer à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cet avenir a été assuré</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais.
+Je suis, je l'avoue, surpris que vous considériez
+l'avenir d'un enfant assuré par la donation d'une
+somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans
+la vie d'un enfant...</p>
+
+<p>Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher
+Ghislaine.</p>
+
+<p>&mdash;... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui
+dirigent cette éducation, il y a l'affection maternelle,
+ou paternelle, il y a le milieu dans lequel l'enfant est
+élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle cette éducation
+dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
+Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le
+garde, ayant pour camarades, pour frères et soeurs
+des enfants grossiers, de vrais paysans...</p>
+
+<p>&mdash;Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin
+qui a ordonné qu'elle vive en paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;A la campagne, je l'admets, mais en paysanne,
+en fille de garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre
+mariage vous aviez une fille de onze ans, la feriez-vous
+élever par un garde, sous prétexte que les médecins
+ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien! pour n'être pas née de votre
+mariage, Claude n'en est pas moins votre fille. Et
+puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le rappeler.
+Pour mon malheur, je sais par expérience ce
+que c'est que d'être élevé dans une maison étrangère;
+je ne veux pas que ma fille souffre ce qu'a souffert
+son père, et que l'absence d'une direction affectueuse,
+ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle
+a fait de moi.</p>
+
+<p>Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que
+ce langage fût sincère; c'était lui qui parlait de devoir,
+d'affection, de dignité, de fierté! Où voulait-il en venir?
+Qui se cachait derrière cet étalage de tendresse
+et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait
+pas? Son premier mouvement avait été de répondre
+lorsqu'il avait invoqué l'affection maternelle; mais
+n'était-ce pas là un piège dans lequel elle ne devait
+pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur
+lesquels il s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre
+d'ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que demandez-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera
+prés de vous, dans votre maison, la place à laquelle
+elle a droit par sa naissance, ou je la prends
+près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la prenez!</p>
+
+<p>Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité
+de son émoi; elle voulut l'atténuer en l'expliquant:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment prenez-vous un enfant qui n'est
+rien pour vous et pour qui vous n'avez jamais rien
+été?</p>
+
+<p>&mdash;En la reconnaissant pour ma fille par un acte
+authentique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos
+connaissances juridiques; c'est au contraire parfaitement
+possible et même très facile. Pour contester
+cette reconnaissance, si telle était votre intention, il
+faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à
+m'opposer, avec indication du père et de la mère; et
+je ne crois pas que ce soit votre cas; les précautions
+que vous avez prises pour cacher la naissance de l'enfant
+disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
+vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je
+me reconnais battu. Mais vous ne le produirez point,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il attendit un moment, et comme elle ne répondait
+pas, il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, elle trouve une existence brillante,
+riche, et aussi, je l'espère, heureuse par les soins et
+la tendresse de sa mère. Près de moi, elle n'est associée
+qu'à une vie de travail et de lutte, mais elle est
+aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas
+d'autre affection; sous une tendre direction son coeur
+se forme en même temps que son esprit; et comme
+elle est la légataire de M. de Chambrais, elle ne souffre
+pas de ma pauvreté.</p>
+
+<p>A ce mot elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été mal renseigné.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de
+prévoyance dont je n'ai compris toute la sagesse qu'à
+l'instant même, a mis une condition à son legs, qui
+est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité
+ou à son mariage.</p>
+
+<p>Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris
+puisque c'était la réalisation de ce que Caffié avait
+prévu; décidément il était le malin qu'il avait dit, le
+vieux crocodile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera
+pour son père comme son père travaillera pour
+elle; à deux on est fort; je l'ai entendue chanter une
+chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse extraordinaire
+et le sentiment de la mesure, j'en ferai
+une excellente musicienne. Dans cinq ans elle sera
+en état de donner des leçons, et par conséquent de
+seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
+d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais
+pas à un sentiment d'affection paternelle et à la
+voix du devoir, j'aurais tout intérêt à prendre Claude
+avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à seize
+ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans,
+elle jouira de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste
+Providence qui n'ont cessé de me poursuivre
+me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec
+horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir
+leurs enfants pour en hériter, mais rassurez-vous, si
+dur que je sois devenu sous les coups du sort, je ne
+suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est
+que je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il
+y aurait pour moi à reconnaître Claude, avantages
+moraux aussi bien que matériels,&mdash;si vous vous
+engagez à la prendre près de vous dans cette maison,
+et à la traiter comme votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que c'est impossible, je suis
+mariée.</p>
+
+<p>&mdash;On ne se marie pas quand on a un enfant, ou
+on l'impose à son mari; je serais vraiment surpris si
+vous me disiez que le vôtre n'appartient pas à la catégorie
+de ceux qui acceptent tout.</p>
+
+<p>Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée;
+c'était assez pour le succès de son plan; ce qu'il
+avait dit ne pouvait que l'affaiblir s'il le répétait
+ou le laissait discuter; au point où les choses en
+étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même
+heure, d'ici vous aurez le temps d'envisager la situation
+sous son vrai jour, et vous pourrez alors me
+faire part de la résolution à laquelle vous vous arrêtez.
+Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au
+château, je remettrais ma visite au lendemain: nous
+avons besoin du tête-à-tête.</p>
+
+<p>Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver
+jusqu'à vous, ce serait une réponse négative à mon
+désir de vous voir prendre Claude; alors je la reconnaîtrais.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée
+d'un mot prononcé de façon, au moins lui semblait-il
+ainsi, à s'imposer à l'attention; c'était celui qui se
+rapportait aux avantages résultant pour lui de la
+reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient
+pas existé, il n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance,
+et il n'eût jamais réclamé sa paternité si
+sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de Chambrais.</p>
+
+<p>Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela
+rien que de naturel dans la misère qui paraissait
+être la sienne; c'était par besoin d'argent qu'il poursuivait
+cette reconnaissance d'un enfant, dont il ne
+s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il
+cherchait à exploiter sa paternité; enfin, par besoin
+d'argent aussi qu'il menaçait:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez l'enfant ou je la reconnais.</p>
+
+<p>Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement
+à ce que Claude sortît d'un milieu indigne d'elle, ses
+menaces n'avaient donc d'autre objet que de se faire
+payer la non reconnaissance de l'enfant.</p>
+
+<p>Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là
+elle avait eu le coeur serré par l'angoisse comme si
+sa fille était en danger de mort, sans qu'elle pût rien
+pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
+semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide
+et de la défendre: c'était une lutte dans laquelle elle
+ne restait pas désarmée.</p>
+
+<p>Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût
+pas prévoir ce que serait cette lutte avec un pareil
+homme, elle se calma un peu: le danger n'était pas
+immédiat; elle avait un certain temps devant elle
+pour aviser, pour chercher.</p>
+
+<p>Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse
+de sa volonté pour l'accueillir comme à l'ordinaire et
+le questionner.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avait-il parlé?</p>
+
+<p>Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner
+des signes trop manifestes de distraction ou de
+préoccupation; comme il disait qu'il serait sans
+doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle
+manifesta le désir de l'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Te sens-tu en état de venir demain à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu es tout à fait bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment tant pis?</p>
+
+<p>Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Une idée qui m'est venue pendant mon voyage
+au lieu de penser à mon discours, j'étais avec toi et
+me disais que ce malaise pourrait être un indice
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer!
+Tu as trente ans, j'en ai trente-sept. Ce n'est
+pas la première fois qu'en te voyant indisposée je
+me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes
+caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et
+signes sensibles, signes incertains, probables, certains,
+et que sur ce sujet j'en sais peut être autant
+que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas persisté.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera
+d'aller demain à Paris; je profiterai de ce
+voyage pour faire quelques courses indispensables.
+Quand dois-tu parler?</p>
+
+<p>&mdash;Si je parle, ce sera au commencement de la
+séance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! après ton discours, je quitterai la
+Chambre, de manière à ne pas te faire attendre pour
+revenir ici.</p>
+
+<p>Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première
+partie de la séance, puis, quand le comte
+eut parlé, elle quitta la tribune et revint rue Monsieur.</p>
+
+<p>Par son contrat de mariage, il avait été stipulé
+qu'elle toucherait une pension pour ses besoins personnels;
+mais dans l'étroite intimité où elle vivait
+avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée:
+tout entre eux se partageait en commun; ne
+faisant qu'un de coeur et d'esprit, ils n'avaient
+qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs besoins,
+se consultant le plus souvent avant d'engager
+une dépense, ou, s'ils n'avaient pas le temps, s'en
+rendant compte après qu'elle était faite.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas
+prendre une somme un peu importante sans en parler
+à son mari; aussi n'était-ce point de cette façon
+qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au
+rachat de Claude.</p>
+
+<p>Ce n'était point seulement dans leur château et
+leur hôtel que les princes de Chambrais avaient toujours
+pieusement conservé ce qu'ils avaient reçu de
+leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en
+avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise
+sur eux: on faisait disparaître dans une pièce reculée,
+où l'on serrait dans des armoires ce qui était par
+trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en
+débarrassait point: les greniers étaient bondés de
+meubles rococo, et il y avait des placards remplis de
+porcelaines ridicules appartenant au style Louis-Philippe.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux
+de prix par la valeur de leurs pierres, mais que leurs
+montures rendaient immettables: jamais elle ne les
+avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient conservés
+dans un coffre que, depuis leur mariage, son
+mari n'avait pas ouvert: ils étaient là, cela suffisait,
+ils faisaient partie des joyaux de la famille, et comme
+il avait une parfaite indifférence pour les pierreries,
+il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas
+lui assurément qui lui demanderait de mettre jamais
+telle ou telle parure, puisqu'il ne les connaissait
+même pas.</p>
+
+<p>Obligée de trouver instantanément une forte
+somme, c'était sur la vente de quelques-uns de ces
+bijoux qu'elle comptait.</p>
+
+<p>C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer
+dans un magasin, elle, la comtesse d'Unières,
+pour vendre des pierres précieuses, le rouge lui
+montait aux joues; mais elle n'avait pas le choix des
+moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le
+seul qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la
+honte et par la peur des commentaires qu'elle allait
+provoquer.</p>
+
+<p>Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient
+serrés ces bijoux, et elle chercha ceux qu'elle pouvait
+prendre, c'est-à-dire ceux qui, par leurs pierreries,
+avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à
+une broche en rubis et en diamants, à un noeud avec
+deux glands et à un bouquet de corsage. Combien
+tout cela valait-il? Elle n'en savait trop rien. Une
+assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir
+la préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait
+fût au-dessous de ce qu'elle voulait, elle y
+ajouta une boucle de ceinture.</p>
+
+<p>Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à
+n'avoir pas à porter un trop gros paquet, ce qui eût
+provoqué l'attention, elle remonta en voiture et se fit
+conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
+de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une
+fois acheté des bijoux pour cadeaux, et qui devaient,
+croyait-elle, l'accueillir convenablement. Sans doute
+elle eût préféré s'adresser à des marchands qui ne
+l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle
+aurait dû donner son nom pour qu'on la payât, et
+dans ces conditions mieux valait encore avoir affaire
+à Marche et Chabert, qui avaient une réputation
+d'honnêteté.</p>
+
+<p>Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un
+commis, qui avait reconnu la livrée, se hâta de venir
+au-devant d'elle, tandis qu'un autre prenait des
+mains du valet de pied le paquet de bijoux.</p>
+
+<p>Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison,
+et presque aussitôt M. Chabert arriva, souriant
+et respectueux, empressé de se mettre à la disposition
+de sa noble cliente; comme c'était en particulier
+qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer
+dans son cabinet dont il referma la porte; alors elle
+exposa franchement sa demande.</p>
+
+<p>Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi
+secret, elle désirait vendre des pierreries qui ne
+lui servaient à rien.</p>
+
+<p>Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il
+était prêt à les acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune
+valeur; elles sont d'un autre âge.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on possède des diamants et un collier de
+perles comme madame la comtesse, on est en droit
+de se montrer difficile en fait de bijoux.</p>
+
+<p>Il était trop parisien pour ne pas comprendre
+qu'une femme comme la comtesse d'Unières ne se
+résigne à une pareille démarche que sous le coup
+d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait
+un certain temps pour peser ces pierres et les
+estimer, proposa-t-il à Ghislaine de lui verser immédiatement
+cinquante mille francs; plus tard il
+compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une
+grosse liasse de billets pourrait l'embarrasser, il lui
+offrit un chèque sur la banque.</p>
+
+<p>L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour devrai-je me rendre chez madame la
+comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Quelle somme était-ce que cinquante mille francs?
+Grosse? Petite? Suffisante ou insuffisante pour exciter
+des convoitises et satisfaire des appétits?</p>
+
+<p>C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant
+à l'égard de l'argent dans l'ignorance de ceux qui,
+ayant toujours été riches, connaissent mal sa valeur.</p>
+
+<p>Que représentaient cinquante mille francs pour
+Nicétas?</p>
+
+<p>Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait
+quatre cents francs par mois pour venir deux
+jours par semaine à Chambrais, ils eussent été certainement
+une fortune pour lui, le paiement de dix
+années de travail.</p>
+
+<p>Mais maintenant?</p>
+
+<p>A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la
+tenue, on pouvait croire qu'ils en seraient une bien
+plus tentante encore, puisqu'ils le tireraient de la misère.</p>
+
+<p>Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces
+douze années de misère ne lui avaient-elles pas donné
+d'autres besoins et d'autres exigences?</p>
+
+<p>De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant
+traverser la cour, de même elle ne l'avait pas
+retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix il y avait
+une dureté, dans son regard une brutalité, et dans
+toute sa personne un cynisme qui montraient qu'il
+n'était pas resté l'homme d'autrefois.</p>
+
+<p>Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui?
+Sur quoi les avait-il établies? Car plus
+elle réfléchissait à leur entrevue, plus elle se confirmait
+dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le
+dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.</p>
+
+<p>Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!</p>
+
+<p>C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée,
+bien faible, bien maladroite pour le débattre
+comme il aurait fallu: pour la première fois de sa vie
+elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et
+tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait
+paralysée de toutes les manières, par son inexpérience,
+par sa dignité, par sa tendresse pour sa fille,
+par le souci de son honneur et de celui de son mari.</p>
+
+<p>Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus
+terrible? Elle eût voulu n'avoir pas à attendre et que
+tout de suite ce marché vînt en discussion. Mais le
+lendemain précisément son mari resta à Chambrais,
+et elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son
+angoisse.</p>
+
+<p>Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit
+qu'il l'examinait pour lire en elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.</p>
+
+<p>Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi
+qu'elle en eut bientôt la preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je persiste dans mon idée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée?</p>
+
+<p>&mdash;Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée.
+Évidemment, il se passe en toi quelque chose d'insolite.
+Quoi? Je n'en sais rien. Quelle est la cause de ce
+changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
+changement est certain: tu n'es pas dans ton état
+ordinaire. Alors, comme je ne vois pas de raisons
+qui l'expliquent, j'en cherche dans le sens que je désire.
+Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
+ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton
+état nerveux est significative.</p>
+
+<p>Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise
+pour aller à une certaine distance du château, voir
+des poulains dans une prairie, à laquelle on n'accédait
+que par un mauvais chemin charrois.</p>
+
+<p>Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent
+Nicétas qui flânait par les rues du village, en
+attendant l'heure d'aller se coucher dans une meule
+foin.</p>
+
+<p>Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte
+le remarqua, son attention étant attirée par la fixité
+des regards que Nicétas attachait sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise
+mine qui rôde dans le pays? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>Alors il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres;
+il semble qu'il cherche à nous demander quelque
+chose. Si, par hasard, il voulait entrer aux écuries, il
+faudrait que François prît sur lui des renseignements
+sérieux: il a bien vilaine tournure.</p>
+
+<p>Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre
+près de lui pour qu'elle y trouvât une direction affectueuse,
+dans un milieu digne d'elle!</p>
+
+<p>Après un premier moment de honte et d'accablement,
+cette rencontre lui donna encore plus de
+force pour la journée du lendemain: à tout prix, il
+fallait sauver Claude de ce misérable,&mdash;que le
+comte ne trouvait même pas bon pour ses écuries.</p>
+
+<p>Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas,
+annoncé par le coup de cloche du concierge, entra
+dans le vestibule, il y trouva Auguste qui était encore
+de service ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied
+avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre
+aujourd'hui à mes questions, et je viens chercher
+ses réponses: nous collaborons: c'est beaucoup
+d'honneur pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation
+de visiter le château, elle ne pourra pas vous le
+refuser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée; mais maintenant le château
+m'intéresse moins.</p>
+
+<p>Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la
+même place que la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Cet empressement à me recevoir est d'un heureux
+augure, dit-il, et j'espère que nous nous entendrons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Au moins quant à la condition que vous prétendez
+m'imposer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a deux conditions que je prétends vous
+imposer: ou vous prenez Claude, ou je la prends
+moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est également impossible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, madame, qui vous trompez, car si
+vous pouvez ne pas prendre votre fille, vous ne pouvez
+pas m'empêcher de la prendre, moi; ne suis-je
+pas son père?</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en feriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une honnête fille, une fille tendrement aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant
+pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de
+l'importance de celui-ci, qui met tant d'intérêts en
+jeu, l'avenir de votre fille, votre honneur, celui de
+votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
+côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans
+Claude une héritière jouissant dès maintenant de ses
+revenus, vous pouviez penser à la prendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité,
+n'est-ce pas? Dites-le donc, puisque vous le pensez;
+cela n'est pas pour me blesser; en réalité, rien n'est
+pour me blesser.</p>
+
+<p>Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne
+vouait pas «ne pas se gêner» comme il disait, ni
+pousser les choses aux extrêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Claude en possession de ses revenus, dit-elle,
+vous pouviez lui donner une existence large, en même
+temps que vous vous la donniez à vous-même. Mais
+maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment
+que vous puissiez la prendre&mdash;mais je n'admets
+cela que pour la discussion, car dans la réalité
+son conseil de famille la défendrait, et la justice ne
+sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur
+rien. Que feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous?
+Quels avantages matériels retirerez-vous de cette reconnaissance?
+Claude serait une charge pour vous,
+non une source de produit.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous en venir?</p>
+
+<p>&mdash;A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages
+précisément à ne pas prendre Claude, à ne pas vous
+occuper d'elle, à m'abandonner ce soin ainsi qu'à son
+conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa
+santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra
+une éducation convenable, et d'où elle sortira
+pour se marier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air
+étonné, et ne vois pas où seraient ces avantages.</p>
+
+<p>Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert
+sous un livre, à portée de sa main; elle souleva le livre,
+et tirant le chèque, elle le lui tendit:</p>
+
+<p>&mdash;Dans ceci.</p>
+
+<p>Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque
+triomphant; mais dès qu'il eut jeté les yeux dessus,
+son visage se contracta.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous me proposez de m'acheter ma fille?
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez offert un marché, je vous en offre
+un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille
+francs: pour une fille du sang des Chambrais, convenez
+que ce n'est pas cher; je ne parle pas du sang
+de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En
+ne me recevant pas hier&mdash;ce n'est pas votre faute,
+je le sais&mdash;vous m'avez permis de faire une enquête
+dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis de
+la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous
+assez simple pour vendre cinquante mille
+francs ce qui en vaut quinze cent mille?</p>
+
+<p>&mdash;On ne vend que ce qu'on possède, et de ces
+quinze cents mille francs vous ne toucherez jamais
+un centime.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un
+procès que vous avez tout intérêt à ne pas laisser engager,
+ne l'oubliez pas, et, je vous en prie, faites entrer
+cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait
+imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille
+francs sont-ils une vraie dérision. Comment avez-vous
+pu croire que je les accepterais?</p>
+
+<p>Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait,
+comme elle l'avait pressenti, à renoncer à Claude et à
+la vendre; la contestation maintenant ne portait que
+sur le prix de cette vente; quelque dégoût qu'elle en
+eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.</p>
+
+<p>Il examinait le chèque.</p>
+
+<p>&mdash;Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il,
+que ce chèque dit lui-même que, si vous aviez voulu,
+vous auriez pu me faire une proposition plus convenable.
+Pour voir d'où proviennent ces cinquante mille
+francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment,
+vous ne les avez pas pris sur votre fortune personnelle,
+et vous ne les avez pas empruntés. Je ne recherche
+pas pour quelles raisons; je constate simplement
+qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille,
+vous avez cherché dans vos vieux bijoux ceux qui
+avaient cessé de vous plaire, et vous les avez vendus à
+Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la Paix
+qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque:
+voilà leur nom imprimé et leur signature. Eh bien!
+madame, vous n'en avez pas vendu assez.</p>
+
+<p>Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement
+qu'il avait produit.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et
+l'autre une égale franchise: vous, en ne cherchant
+pas des phrases échappatoires pour ne pas dire que
+Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi
+vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens,
+mais ce qui a dû bien vous gêner; moi en vous donnant
+mon dernier prix. J'avoue que j'avais compté
+sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour
+élever ma fille convenablement, et ce revenu me
+manquant, je comprends que l'enfant ne trouverait
+pas auprès de moi l'existence que je voulais lui faire.
+Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au
+couvent, mais si je ne la reconnais pas, je renonce par
+cela même à tous les droits que j'aurais sur la pension
+que je pourrais lui demander quand elle sera majeure,
+ou sur son héritage si elle venait à mourir; et
+cette renonciation, je l'estime à trois cent mille
+francs. J'accepte ce chèque comme un acompte.&mdash;Il
+le mit dans sa poche.&mdash;Vous m'en devez deux cent
+cinquante mille, que je vous demande de me verser
+d'aujourd'hui en huit.</p>
+
+<p>&mdash;Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux.
+Empruntez. En huit jours une femme comme vous
+peut trouver des millions; et je ne vous demande que
+deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
+cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront
+de me créer une situation digne de ma fille: ne
+voulez-vous pas que le père de votre enfant cesse
+d'être le misérable que vous voyez devant vous?
+Comme il pourrait être dangereux que vous me receviez
+toujours ici, je vous attendrai où vous voudrez,
+dans une église, chez votre médecin, votre dentiste,
+votre couturière, tous endroits à souhait pour des
+rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui
+en huit à trois heures et demie, gare de l'Est,&mdash;on
+y voit peu de Parisiens,&mdash;salle des pas perdus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée,
+c'est qu'elle n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui
+elle pût attendre conseils et secours: la connaissant
+bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne trouverait
+pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à
+une femme qu'il avait affaire, en femme il la traitait.</p>
+
+<p>Vendez ou empruntez.</p>
+
+<p>Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un;
+à qui? De gens d'affaires, elle ne connaissait
+que son notaire, et il avait toujours été pour elle
+d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il lui
+avait fait signer un acte, il semblait que c'était
+une faveur qu'il lui réclamait; mais comment lui
+parler d'un emprunt de deux cent cinquante mille
+francs? Il faudrait des explications, il faudrait une
+confession; elle serait morte de honte.</p>
+
+<p>D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette
+confession, qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au
+courant des choses de la loi, elle savait cependant
+qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance de
+son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément
+l'objection que lui opposerait Me Le Genest.
+Emprunt pour le satisfaire, procès pour lui résister,
+étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle
+n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un
+parent ou d'un ami; et elle n'avait ni parents ni
+amis en situation de lui rendre ce service. Ses seuls
+parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme
+vit dans une étroite intimité avec son mari, comme
+elle vivait avec le sien, elle a peu d'amis; elle, elle
+n'en avait pas.</p>
+
+<p>Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource:
+vendre; vendre de nouveau des bijoux.</p>
+
+<p>Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait
+de lui payer cinquante mille francs, elle s'était imaginée,
+sans rien préciser d'ailleurs, que la somme
+qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. Certes,
+elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert,
+qui sûrement les avaient estimés à leur prix
+marchand, mais elle doutait de la valeur de ceux qui
+lui restaient, comprenant très bien que les pierreries
+comme toutes choses subissent des dépréciations.
+Combien tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre
+encore, sans qu'on remarquât leur disparition?
+Une dizaine, une vingtaine de mille francs peut-être.
+Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin,
+si loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui
+être d'aucune utilité.</p>
+
+<p>A la vérité, son écrin ne se composait pas que de
+ces respectables antiquailles; il comprenait des bracelets,
+une rivière, des croissants, un diadème, des
+peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que
+son mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier
+de perles et les diamants de sa mère; mais ceux-là
+elle ne pouvait pas les vendre; les uns, parce qu'ils
+lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les
+employer à la rançon de sa fille; les autres, parce
+qu'ils étaient des souvenirs.</p>
+
+<p>Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une
+nouvelle vente, c'était de ces souvenirs qu'elle devait
+se séparer; l'hésitation n'était possible que pour le
+choix.</p>
+
+<p>Après avoir balancé le pour et le contre, elle se
+décida pour le collier de perles; avec lui, au moins,
+elle était certaine d'obtenir la somme dont elle avait
+besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille
+francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner
+chez Marche et Chabert.</p>
+
+<p>En effet, il ne pouvait pas être question de vendre
+ce fameux collier, car si le comte était d'une indifférence
+complète pour tous les bijoux, il ne laisserait
+pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il
+fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la
+place des vraies et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il
+resterait désormais enfermé, on ne s'apercevrait pas
+de cette substitution. Qui le verrait? Le comte seul.
+Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus
+jamais.</p>
+
+<p>Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit
+chez Marche et Chabert qu'elle connaissait; mais
+pour les perles fausses elle ne savait à qui les commander.
+Cependant, comme elle avait acheté des
+parures de jais pour le deuil de son oncle, elle pensa
+que si dans cette maison on ne se chargeait pas de ce
+travail, on lui dirait à qui elle pouvait s'adresser. Le
+lendemain même elle s'en alla en voiture de place au
+boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la
+Chaussée d'Antin, elle entra dans un magasin où, à
+côté du jais et du grenat, se trouvaient exposées des
+pierreries et des perles fausses.</p>
+
+<p>Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle
+éprouva un moment d'hésitation confuse avant de
+pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui elle était,
+elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne
+pouvait pas ne pas s'étonner de sa commande et ne
+pas chercher à deviner ce qui se cachait derrière.</p>
+
+<p>Enfin elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les
+perles vraies qui le composent par des perles fausses
+sans que cette substitution saute aux yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons
+arriver à une imitation si parfaite que personne ne
+s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.</p>
+
+<p>Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine
+une poignée de perles:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez vous-même.</p>
+
+<p>Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient
+pas l'orient doux, chatoyant, satiné des vraies, mais
+enfin l'imitation était suffisante pour qu'elle s'en
+contentât.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le collier? demanda le bijoutier.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi
+exactement que possible, même nombre, il y en a
+quatre cents...</p>
+
+<p>Le bijoutier eut un sourire de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien
+fermoir pour attacher ces perles fausses, et vous
+mettrez les vraies dans une boîte.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier,
+ce ne fut plus de la surprise que montra le
+bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se laissa pas
+effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara
+que la copie serait digne du modèle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et
+si vous ne laissez pas un curieux indiscret mordre
+mes perles, ce qui ne se fait pas dans le monde de
+madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre
+collier avec pleine sécurité.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda
+Ghislaine surprise.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends les mordre avec les dents, ce qui est
+un moyen à la portée de tout le monde de s'assurer
+que les perles sont vraies, les fausses n'ayant pas la
+solidité des vraies.</p>
+
+<p>On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle
+n'en put donner que six; le samedi, à trois heures
+précises, il fallait qu'on le lui livrât.</p>
+
+<p>Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva
+le collier faux dans son écrin, et dans une boîte les
+perles vraies. Le bijoutier aurait voulu qu'elle admirât
+longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en
+avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup
+d'oeil au collier, compté les perles vraies et payé sa
+facture, qu'on avait eu la délicatesse de préparer
+sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit conduire
+à la gare de l'Est; quand elle entra dans la
+salle, l'horloge marquait trois heures vingt-huit minutes.</p>
+
+<p>Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas.
+Comme ce n'était pas une heure de départ, la salle
+était presque déserte; seuls quelques paysans arrivés
+longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs,
+leurs paniers et leurs paquets devant eux.</p>
+
+<p>Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche
+machinalement: tournée contre la muraille, elle ne
+cédait point à la tentation de jeter çà et là des regards
+inquiets qui auraient trahi son agitation.</p>
+
+<p>Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre;
+l'âpreté lui donnerait de l'empressement.</p>
+
+<p>Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle
+crut voir que de loin quelqu'un se dirigeait vers elle.
+Mais ce quelqu'un ne ressemblait en rien, par sa
+tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et
+dont le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de
+façon à ce qu'elle ne l'oubliât jamais: c'était un gentleman
+de tournure élégante, la toilette soignée: bottines
+à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et
+blanc, gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris;
+dans une de ses mains gantées de chevreau clair, un
+jonc à pomme de lapis.</p>
+
+<p>Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut
+rapproché, le doute n'était plus possible: elle ne l'avait
+pas reconnu déguenillé, et maintenant elle ne le
+reconnaissait pas élégant.</p>
+
+<p>Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques
+du respect:</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je vous offrir mon bras?</p>
+
+<p>Elle eut un mouvement de répulsion.</p>
+
+<p>&mdash;Marchez près de moi.</p>
+
+<p>Il l'accompagna, le chapeau à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'argent, dit-elle.</p>
+
+<p>Il mit son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? dit-il brutalement.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant
+d'un collier pesant plus de six mille grains,
+qui a été estimé quatre cent mille francs; prenez-les
+et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire;
+vous en obtiendrez certainement plus de deux cent
+cinquante mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Les perles sont de premier choix; elles font
+l'envie des bijoutiers.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en
+hausse, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs
+qu'à Paris où elles sont connues.</p>
+
+<p>&mdash;Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez
+votre honneur entre mes mains, soyez tranquille;
+ne sommes-nous pas associés?</p>
+
+<p>Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la
+prendre:</p>
+
+<p>&mdash;L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection
+de ma fille; ah! madame, aimez-la bien.</p>
+
+<p>Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant
+et s'en alla.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Le calme avait succédé aux angoisses désespérées
+qui avaient bouleversé Ghislaine pendant les quelques
+jours où elle était restée sous le coup des exigences
+de Nicétas.</p>
+
+<p>Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse
+sérénité des années qui avaient précédé cet
+orage, mais elle respirait; si tout danger n'était pas à
+jamais écarté, il était au moins ajourné.</p>
+
+<p>Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait
+retourner à l'étranger et y rester? Puisqu'il avait
+passé onze ans sans revenir à Paris, c'est que rien
+ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans
+intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre
+les perles du collier à Paris; et si tout d'abord il y
+avait là une raison de prudence, il y en avait une
+aussi d'espérance: une fois à Londres, à Vienne, ou
+à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer
+à Paris.</p>
+
+<p>Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir
+dans cette espérance qui ne reposait sur rien de
+précis, elle voulut prendre quelques précautions
+contre un retour possible et une nouvelle attaque.</p>
+
+<p>Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne
+pouvait rien, et comme elle avait été une marionnette
+entre ses mains, dont il jouait selon sa fantaisie,
+elle le serait toujours.</p>
+
+<p>Mais pour Claude, il en était autrement, et si après
+avoir agi contre la mère, il trouvait de son intérêt
+de se tourner contre l'enfant, il fallait qu'à ce moment
+celle-ci fût en sûreté.</p>
+
+<p>Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent;
+s'il voulait tenter quelque chose, où la chercherait-il
+quand les portes d'un couvent se seraient refermées
+sur elle à Paris ou aux environs?</p>
+
+<p>Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution
+sans avoir consulté son médecin qu'elle fit venir à
+Chambrais, pour qu'il examinât Claude de nouveau.</p>
+
+<p>Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre
+elle pourrait travailler comme toutes les filles de son
+âge, mais que pour le moment il importait qu'elle
+passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.</p>
+
+<p>&mdash;Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant,
+et je crois qu'à l'automne elle sera en état de
+supporter la règle et le travail d'un internat. Mais à
+condition cependant que ce ne sera pas à Paris. Là-dessus
+ma prescription est formelle: sa bonne santé
+dans l'avenir dépend de la vie à la campagne. C'est
+une absurdité meurtrière de maintenir des internats
+à Paris: lycées ou couvents; et il y a longtemps qu'on
+les aurait transportés aux champs, si dans toute
+maison d'éducation on ne faisait point passer les
+convenances des directeurs et des professeurs avant
+l'intérêt des élèves.</p>
+
+<p>Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de
+son médecin qu'elle les avait demandés; il aurait
+ordonné le couvent que Claude eût tout de suite
+quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre
+jusqu'à l'automne était trop bien d'accord avec son
+secret dessein pour qu'elle n'en fût pas heureuse:
+elle aurait sa fille pendant trois mois encore.</p>
+
+<p>En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille
+francs, sans doute, et avant qu'il revînt à l'assaut&mdash;si
+comme elle le pressentait il devait y revenir,&mdash;on
+aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
+ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne
+pût pas la découvrir.</p>
+
+<p>Cependant, comme il était sage de s'entourer de
+toutes les précautions, même de celles qui paraissaient
+ne devoir pas servir, elle recommanda à
+Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et
+de ne jamais la laisser sortir avec personne autre
+que lui et que sa femme; quand elle irait chez lady
+Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle
+devrait être accompagnée. Elle n'était plus une
+gamine qui peut s'en aller par les chemins.</p>
+
+<p>Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine
+pouvait reprendre sa vie ordinaire et être tranquille.</p>
+
+<p>Et de fait elle le fut pendant un certain temps,
+mais, un jour, elle se trouva tout a coup menacée
+précisément par où elle se croyait le plus en sûreté,
+c'est-à-dire du côté de son mari.</p>
+
+<p>Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant
+sans que l'hôtel de la rue Monsieur fût complètement
+fermé; le comte y venait tous les jours en
+allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent,
+et, jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient
+parfois des amis, notamment des étrangers,
+pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût pas
+été un agrément; c'était le moment où Ghislaine
+voyait ses parents d'Espagne à Paris, et le comte les
+amis avec lesquels il s'était lié dans ses voyages.</p>
+
+<p>Au commencement de juillet un dîner fut ainsi
+donné en l'honneur d'une infante d'Espagne qui
+était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, et
+pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient
+choisi la fleur de leurs amis, l'hôtel avait pris son
+air de gala et les serres de Chambrais s'étaient vidées
+dans les appartements et dans le jardin de la
+rue Monsieur.</p>
+
+<p>Quand le comte revint de la Chambre où il y avait
+une séance importante, il trouva Ghislaine déjà habillée
+et installée dans le grand salon prête à recevoir
+ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses
+habitudes de simplicité, et portait une robe de
+crêpe de Chine blanc brodé d'or qu'elle mettait pour
+la première fois.</p>
+
+<p>A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder,
+pour l'admirer:</p>
+
+<p>&mdash;Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est
+faite pour ta beauté brune; c'est une merveille d'harmonie.</p>
+
+<p>Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours,
+pour l'admiration, mais le second fut pour la critique:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de
+simplicité pour nos hôtes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de
+cette observation, la première de ce genre qu'il se
+permît depuis dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y
+a pas de saison; je ne te demande pas de te charger de
+diamants, mais tu pourrais mettre ton collier de
+perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets
+noirs de tes cheveux et l'or de la bordure de ton
+corsage, produira un effet superbe.</p>
+
+<p>Elle restait interdite.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier?
+demanda-t-il en l'examinant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles raisons?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement
+que je te le demande; non seulement par
+égard pour nos invités, mais encore pour mon agrément.</p>
+
+<p>Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état,
+mais le comte prévint cette objection:</p>
+
+<p>&mdash;Il est en bon état, puisque Marche et Chabert
+ont dernièrement réparé le fermoir.</p>
+
+<p>Toute résistance était impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le mettre, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la
+fatalité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la punition qui commence, se dit-elle en
+l'accrochant, où s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier
+mensonge, dans combien d'autres serai-je encore entraînée?</p>
+
+<p>Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la
+rendait incapable de voir si la fausseté des perles
+sautait aux yeux. Il lui semblait que, si l'on n'était
+pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
+qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement
+ne se laissait-elle pas influencer par les éloges
+que le bijoutier s'était lui-même décernés? Et ne les
+voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles fussent?</p>
+
+<p>Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver,
+et il fallait aussi se donner une assurance qui
+lui permit de ne pas se troubler quand elle verrait
+les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier
+qui ne manquait jamais son effet. Ordinairement,
+ces regards la gênaient plus qu'il ne la flattaient; que
+serait-ce ce soir là?</p>
+
+<p>En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la
+soirée, elle sentit les yeux s'attacher sur elle un peu
+plus longtemps qu'il n'était naturel, croyait-elle,
+elle s'imaginait qu'on était frappé par l'étrangeté
+de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient:
+les hommes, pour la plupart, ne se connaissent
+guère en bijoux, mais combien de femmes en
+remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si parmi
+ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de
+deviner son mensonge. C'est dans leur amour-propre
+que tremblent les femmes qui ont la faiblesse de
+porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour
+et dans son honneur.</p>
+
+<p>A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion
+qui la paralysa: une de ses cousines, une jeune
+Espagnole, qui faisait son voyage de noces, porta la
+main sur le collier:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma cousine, que je suis contente de voir
+votre collier; j'en avais bien entendu parler par maman,
+mais je n'imaginais pas qu'il fût si beau, laissez-moi
+le regarder de près.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle
+était jeune, la cousine, et elle ne devait pas avoir de
+fortes connaissances en joaillerie, étant sortie du
+couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle
+que ce collier dont on parlait tant pouvait
+être faux? C'était à travers son histoire et la tradition
+qu'on le regardait, non à travers la réalité.</p>
+
+<p>C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison
+pour se rassurer et prendre confiance.</p>
+
+<p>Cependant quand la soirée se termina et que les
+derniers convives partirent, elle fut grandement soulagée;
+enfin elle était sauvée; tout au moins l'était-elle
+pour cette fois; et après cette épreuve, si l'hiver
+prochain elle devait le mettre encore «par ordre»,
+elle serait moins inquiète.</p>
+
+<p>Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite
+pour le réintégrer dans l'écrin où elle espérait bien
+le tenir longtemps renfermé; mais au moment où
+elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de
+son mari; alors, instinctivement, comme si elle
+était en faute, elle posa le collier sur une table en
+malachite et le recouvrit du fichu de dentelles dans
+lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant
+du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous déshabillez? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à
+l'heure; ne vous pressez pas; j'ai à lire ce paquet de
+lettres qu'on vient de me remettre.</p>
+
+<p>Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le
+collier qui d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.</p>
+
+<p>Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle
+était posée une grosse lampe en bronze, et il ouvrit
+une de ses lettres. Mais comme il se trouvait en dehors
+du rayon de la lumière, il se leva et prit la
+lampe pour la rapprocher.</p>
+
+<p>En la reposant, une des trois griffes qui formaient
+le pied rencontra un coin du fichu et il se produisit
+un petit bruit sec comme celui d'une fracture.</p>
+
+<p>Qu'avait-il donc cassé?</p>
+
+<p>Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la
+malachite; il avait écrasé deux perles.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine
+va être désolée; son collier.</p>
+
+<p>Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans
+l'art de la joaillerie, il savait que les perles sont formées
+d'une matière nacrée, compacte, solide, résistante,
+qui ne s'écrase pas sous le pied d'une lampe, si
+lourde que soit cette lampe.</p>
+
+<p>Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?</p>
+
+<p>Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.</p>
+
+<p>Puis, ramassant les morceaux des perles, il les
+prit dans sa main, les examina. Mais il n'y vit rien de
+particulier; et cependant il y avait là quelque chose
+d'étrange et de mystérieux.</p>
+
+<p>Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de
+toilette pour raconter cette aventure à Ghislaine;
+mais il avait déjà fait deux pas, quand il s'arrêta, revint
+à la table, égalisa les perles de façon à ce que le
+vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier
+avec le fichu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle
+trouva son mari assis auprès de la table, lisant ses
+lettres sous la lumière de la lampe.</p>
+
+<p>Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva
+pas les yeux pour la voir venir: au contraire, il resta
+absorbé dans sa lecture.</p>
+
+<p>Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours,
+elle se mit au lit.</p>
+
+<p>C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient
+dans le monde, ou quand ils recevaient, il vint passer
+quelques instants dans sa chambre; couchée, il s'asseyait
+sur une chaise basse auprès de son lit, elle
+tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans
+les siennes et ils causaient longuement, se disant l'un
+l'autre ce que les exigences du monde ne leur
+avaient pas permis de se communiquer dans la soirée:
+douces confidences qui se prolongeaient tard
+souvent, car après avoir commencé par les autres,
+ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et alors ils
+n'en finissaient plus.&mdash;Va-t'en, disait-elle.&mdash;Quand
+tu dormiras.&mdash;Je dormirai quand tu seras parti.&mdash;Je
+partirai quand tu dormiras. Parfois sous son regard,
+sa main dans les siennes, elle s'endormait. Et comme
+elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans sa
+chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain,
+en ouvrant les yeux, elle trouvait ceux de son mari
+attachés sur elle, comme s'il avait passé toute la nuit
+près d'elle à la regarder dormir.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre
+sa chaise basse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ces lettres contiennent des choses
+graves? demanda-t-elle après avoir attendu un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Des ennuis.</p>
+
+<p>&mdash;Quels ennuis?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours, des demandes qu'il est impossible
+de satisfaire.</p>
+
+<p>C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante
+pour expliquer cette préoccupation subite: pendant
+le dîner et la soirée, elle avait à chaque instant rencontré
+ses regards pleins d'une tendre fierté qui la
+suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient
+libres, il s'enfermait dans cette attitude étrange.
+Qu'avait-il donc, et pourquoi ce brusque changement?</p>
+
+<p>Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au
+lieu d'une causerie affectueuse et abandonnée où
+celui qui parlait exprimait les idées de l'autre en
+même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent
+que de choses banales, et au bout de peu de
+temps il la quitta pour rentrer chez lui. A peine
+avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement
+de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière
+de la veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin,
+un peu à tâtons, mais avec précaution pour ne pas
+faire de bruit.</p>
+
+<p>Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et
+de se retrouver; mais dans sa tête troublée, aucune
+réponse n'arrêtait les questions qui s'y heurtaient les
+unes contre les autres, et toujours il revenait à la
+même conclusion qui était que les perles vraies ne
+peuvent pas s'écraser ainsi.</p>
+
+<p>Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout
+à fait mystérieuses, c'est que six semaines auparavant
+le collier avait été remis aux bijoutiers Marche et
+Chabert pour une réparation au fermoir, et que par
+conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à
+ce moment toutes les perles étaient vraies, sans quoi
+ces bijoutiers n'auraient pas manqué de signaler
+celles qui étaient fausses&mdash;leur responsabilité se
+trouvant engagée.</p>
+
+<p>Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation
+eût substitué une ou plusieurs perles fausses aux
+vraies qu'il aurait détournées? Il se le demandait,
+mais sans croire beaucoup à cette explication.</p>
+
+<p>Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable
+ni impossible, le plus sage était de ne pas lâcher la
+bride à l'imagination, sans avoir préalablement fait
+une enquête de ce côté.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit
+chez les bijoutiers, et il les trouva tous les deux dans
+leur magasin, surveillant l'ouverture des caisses dans
+lesquelles les commis prenaient les bijoux qu'on devait
+mettre en montre ce jour-là.</p>
+
+<p>Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant
+devant le magasin, il était entré pour payer la réparation
+du collier de perles de madame d'Unières.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.</p>
+
+<p>Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte
+que celui-là qui lui permît de parler du collier.</p>
+
+<p>&mdash;Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.</p>
+
+<p>Les deux associés se regardèrent.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, continua le comte, que les perles sont
+toujours en bon état?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des
+maladies et ne perdent pas leur beauté en vieillissant?</p>
+
+<p>&mdash;Elles meurent; mais celles de madame la comtesse
+d'Unières n'en sont pas là, il s'en faut; jamais
+elles n'ont été plus belles. Quand la réparation a été
+faite, nous avons laissé le collier dans son écrin ouvert,
+sur cette table, et elles ont fait l'admiration de
+toutes nos clientes qui les ont vues. Je suis sûr que
+madame la comtesse d'Unières exposerait son collier
+au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul il ferait
+recette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Incontestablement. Sans doute il y a des perles
+plus grosses; mais pour mon compte, je n'en connais
+pas une réunion plus parfaite; quatre cents perles
+pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres,
+cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées
+moi-même une à une avant de renvoyer le collier, et
+pour un homme du métier c'était une jouissance.</p>
+
+<p>Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces
+bijoutiers, toutes les perles étaient vraies; c'était
+donc depuis ce moment que la fraude avait eu lieu.</p>
+
+<p>Il restait au comte une question à poser.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué
+des perles fausses aux perles vraies?</p>
+
+<p>Mais cette question était un aveu en même temps
+qu'une accusation: l'aveu qu'il avait découvert des
+perles fausses dans le collier de la comtesse, l'accusation
+contre celui des commis qui avait porté l'écrin
+de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait
+coupable de cette fraude.</p>
+
+<p>Elle était donc impossible à tous les points de vue,
+et il devait s'en tenir à ce qu'il avait obtenu.</p>
+
+<p>Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans
+leur cabinet et, la porte fermée, en même temps ils
+s'interrogèrent du regard d'abord, puis franchement?</p>
+
+<p>&mdash;Marche?</p>
+
+<p>&mdash;Chabert?</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous parait naturel tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le mari qui entre par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire
+de leur produit un emploi secret.</p>
+
+<p>&mdash;L'embarras de l'un.</p>
+
+<p>&mdash;La confusion de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre
+femme que de madame d'Unières, je dirais ça y est.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je dirais que le collier a été vendu
+comme les anciens bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas à nous!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui n'est pas juste.</p>
+
+<p>&mdash;Nous, nous la connaissons.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à
+Freteau.</p>
+
+<p>&mdash;On les aura envoyées à Londres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, si les perles viennent dans le commerce,
+je les reconnaîtrai.</p>
+
+<p>&mdash;Le joli, ce serait de les revendre au comte, car
+enfin un collier comme celui-là ne peut pas disparaître
+sans que l'honneur de la famille soit engagé.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais écrire à Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra
+leur en parler.</p>
+
+<p>Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il
+ne l'était en sortant le matin, car avant d'aller chez
+ces bijoutiers, il pouvait croire que les perles fausses
+se trouvaient depuis longtemps dans le collier,
+depuis toujours peut-être, tandis que maintenant,
+à moins d'accuser Marche et Chabert d'être des
+voleurs ou des ignorants, il fallait reconnaître qu'elles
+n'y avaient été introduites que depuis la réparation
+du fermoir.</p>
+
+<p>Si la question de la date semblait résolue, l'autre,
+celle du «comment», restait entière, et même elle
+s'était aggravée en se limitant, puisqu'il était démontré
+que le collier ne se composait que de perles vraies
+quand il avait été remis à Ghislaine, des mains de
+laquelle il n'avait pas dû sortir.</p>
+
+<p>Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser
+aller plus loin.</p>
+
+<p>Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point
+que les perles s'étaient écrasées parce qu'elles étaient
+fausses, et que, si elles avaient été vraies, elles auraient
+résisté au coup porté par la lampe. Mais ce
+point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il
+ne le savait pas d'une manière certaine: il supposait
+que des perles ne devaient pas s'écraser, mais si elles
+avaient un défaut caché, si elles étaient malades, ou
+même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles pas
+être brisées par un choc lourd comme celui d'une
+grosse lampe, se produisant sur une matière dure
+telle que la malachite formant enclume?</p>
+
+<p>C'était cela maintenant qui avant tout devait être
+élucidé, et un seul moyen se présentait d'aller au
+fond des choses, sans laisser place au doute et aux
+tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen
+d'un bijoutier ou d'un expert&mdash;ce qu'il ferait.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais
+avec Ghislaine, il resta seul à Paris, quand elle
+fut partie, ouvrant le coffre-fort, dont ils avaient
+chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la dimension
+de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret
+aux bijoux, et s'en alla chez un des grands joailliers
+du Palais Royal, qui devait ne pas le connaître.</p>
+
+<p>Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence.
+Il apportait un collier pour qu'on remplaçât deux
+perles qui manquaient.</p>
+
+<p>Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais
+presque tout de suite il le referma:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda
+le comte que la fermeture de l'écrin avait péniblement
+impressionné.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons
+pas le faux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois
+maisons plus bas.</p>
+
+<p>Le mot qui était venu aux lèvres du comte était
+«Vous êtes certain que ces perles sont fausses»
+mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait pas se
+tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé
+l'écrin prouvait que le doute même n'était pas possible
+pour un homme du métier.</p>
+
+<p>Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire,
+il voulut entrer dans le magasin qu'on lui avait indiqué;
+l'enseigne écrite sur la glace de la devanture
+était trop tentante: «Fabrique de perles et de
+bijoux»; c'était bien des perles fausses qu'on vendait
+dans cette maison qui les fabriquait.</p>
+
+<p>Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier:
+pouvait-on remplacer les deux perles qui
+manquaient au collier par des perles exactement pareilles;
+et la réponse fut celle qu'il attendait, mais
+que tout en lui repoussait:</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un
+travail parfait, il faut fabriquer les perles exprès, et
+cela demandera quelques jours.</p>
+
+<p>Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il
+sortit, au grand étonnement du fabricant qui se demanda
+s'il avait affaire à un fou.</p>
+
+<p>Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans
+sa tête, le ramenant toujours au même point, celui
+sur lequel, précisément, il ne voulait pas s'arrêter:
+les perles étaient vraies en sortant de chez Marche et
+Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce
+moment, et quand il avait demandé à Ghislaine de
+mettre ce collier; il avait rencontré une résistance
+inexplicable.</p>
+
+<p>S'expliquait-elle maintenant?</p>
+
+<p>Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle
+éclaircirait cependant d'un mot.</p>
+
+<p>Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui
+adresser une question qui était un doute et un outrage?</p>
+
+<p>Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui
+avait donné depuis dix ans, les vertus d'une vie
+exemplaire de droiture et de dignité, tout se dressait
+devant lui pour l'arrêter.</p>
+
+<p>Toute la journée il balança le parti à prendre:
+depuis dix ans, il s'était si bien habitué à ne rien décider
+tout seul.</p>
+
+<p>Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il
+la trouva l'attendant; alors, il lui annonça que le
+lendemain matin, à la première heure, il était obligé
+de partir pour son département, où son comité l'appelait
+d'urgence.</p>
+
+<p>Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner
+du temps; ne rien livrer aux hasards du premier
+mouvement.</p>
+
+<p>Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien
+laisser paraître et de cacher son émotion.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée
+avec Claude, s'imaginant que près de sa fille,
+s'occupant, jouant, causant avec elle, elle cesserait
+de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de
+ces changements dans l'humeur de son mari, pour la
+première fois inégale et bizarre depuis dix ans.</p>
+
+<p>Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours
+ramenée à la même pensée, étant elle-même, la pauvre
+petite, la cause première de tout ce qui arrivait.</p>
+
+<p>D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais
+désorientée, désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant
+que faire, refusant d'aller à Paris, attendant
+l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues lettres
+toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si
+son désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait
+son esprit bouleversé.</p>
+
+<p>Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand
+un voyage l'obligeait à une séparation: à l'avance il la
+prévenait en lui expliquant les raisons qui semblaient
+rendre ce voyage indispensable, il la consultait; et le
+plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, le forçait
+à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme
+s'il se sauvait et la fuyait?</p>
+
+<p>Comme elle se débattait contre des suppositions
+sans rien trouver de raisonnable, un valet de chambre
+lui remit une carte sur laquelle elle lut: «Prince
+N. Amouroff.»</p>
+
+<p>Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle
+contrariée.</p>
+
+<p>&mdash;La personne qui m'a remis cette carte savait que
+madame la comtesse était au château; j'ai cru qu'elle
+était attendue.</p>
+
+<p>Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait,
+n'était pas disposée à recevoir; mais pensant que ce
+prince Amouroff venait sans doute pour voir son
+mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
+Paris à Chambrais méritant quelques égards.</p>
+
+<p>Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise
+dans le fauteuil de son mari, devant la table de celui-ci,
+se préparant à lui écrire en se servant de sa
+plume et de son buvard.</p>
+
+<p>&mdash;Où est cette personne? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le salon d'attente.</p>
+
+<p>Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule,
+précédée du valet qui ouvrait la porte, elle entra
+dans ce salon.</p>
+
+<p>Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre,
+regardant dans le jardin, il se retourna: c'était Nicétas.</p>
+
+<p>Elle retint un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la
+force de lui montrer de la main le salon faisant suite
+à celui où ils se trouvaient, et il la suivit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle
+lorsque sa voix ne dut plus être entendue du vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard,
+je le voulais, en effet; les circonstances en ont
+décidé autrement; c'est pour atténuer autant que
+possible les inconvénients de cette nouvelle visite
+que je me suis présenté sous mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom!</p>
+
+<p>&mdash;Celui de mon père, le mien, par conséquent,
+comme je puis vous l'expliquer et vous le prouver si
+vous le désirez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but
+de cette visite.</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément, bien que cela fût peut être à
+propos, mais enfin, passons; je serai à votre disposition
+quand vous voudrez savoir ce qu'est le père
+de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
+que vous me demanderez. En ce moment
+ce que vous voulez savoir, je le vois à votre impatience
+inquiète, c'est le motif qui m'amène.</p>
+
+<p>Elle fit un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre
+les perles que vous m'avez remises: à Londres, à
+Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en a offert
+que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc
+loin de ce chiffre maximum à celui que vous m'aviez
+annoncé; il s'en manque juste de cent mille francs
+pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces
+conditions, je viens vous demander ce que vous décidez;
+voulez-vous que je vous rende les perles pour
+que vous les vendiez vous-même, ce qui vous serait
+peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez
+le collier dans son état, avec son fermoir, ou
+bien êtes-vous disposée à parfaire la somme manquante?</p>
+
+<p>Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à
+cette histoire qui, certainement, n'avait été inventée
+que pour lui soustraire cent autres mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit-elle nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ce qui est impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous demandez.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux
+ou vous reprenez les perles et vous me payez deux
+cent cinquante mille francs, ou je les vends moi-même
+cent cinquante mille francs et alors vous me
+payez cent mille francs seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas les cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les trouverez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté
+et quelques efforts vous ne réussiriez pas à trouver
+ces cent mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.</p>
+
+<p>Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver
+que toute insistance était inutile.</p>
+
+<p>Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni
+fâché.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous
+rendre vos perles...</p>
+
+<p>Elle respira.</p>
+
+<p>&mdash;... Et à reconnaître ma fille.</p>
+
+<p>Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution
+naturelle, celle que je voulais, parce qu'elle était conforme
+aux désirs de mon coeur en même temps qu'aux
+règles légales, et dont je n'ai été détourné que par
+votre intervention; vous voyez que j'avais raison et
+que ma faiblesse n'aurait pas dû se laisser toucher.</p>
+
+<p>Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler
+dans son accent et dans son attitude s'il parlait sincèrement
+ou s'il ne voulait pas plutôt par cette menace
+l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent
+mille francs.</p>
+
+<p>Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une
+correction désespérante, il ne faisait pas un geste inutile,
+sa parole, calme et froide, n'avait aucun accent,
+ni de colère, ni de reproche.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles;
+quant aux cinquante mille francs que vous m'avez
+versés, je pense, que vous voudrez les offrir à votre
+fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
+car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser
+certaines affaires de succession, elle serait exposée,
+pendant les premiers mois au moins, à une vie
+un peu dure, dont elle aurait à souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous
+ne pouvez pas lui assurer la vie que son état de santé
+exige pour elle?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas
+la garder, et par un sacrifice d'argent lui assurer cette vie?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne le peux pas.</p>
+
+<p>Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne
+serait convenable ni pour vous ni pour moi de prolonger.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>De la main, elle l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Ne partez pas, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est
+impossible de trouver ces cent mille francs, je confesse
+la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai
+si vous le voulez, madame, mais vous conviendrez
+qu'il est difficile d'admettre qu'une femme dans votre
+position, que la comtesse d'Unières, que la princesse
+de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable
+somme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières
+qu'il m'est impossible de me la procurer. Pour
+les cinquante mille francs que vous avez touchés, j'ai
+vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les
+perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier
+que tout le monde connaît, et que sa notoriété
+même m'impose si bien, qu'il est certaines réunions
+dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le porter.
+Il m'est impossible de faire davantage. Une femme
+mariée ne dispose pas de sa fortune, vous le savez; et
+si cent mille francs sont une misérable somme pour
+vous, pour moi, c'en est une considérable que je n'ai
+pas et que je ne peux pas emprunter.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, restons-en là.</p>
+
+<p>De nouveau il se leva.</p>
+
+<p>Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le
+laissait partir, elle aurait à subir quelque nouvelle
+attaque, qui, dans les conditions où elle se trouvait,
+pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer devant
+rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de
+l'autre son mari, elle était aux abois.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle,
+je pourrais au moins vous en payer l'intérêt, un
+gros intérêt, et je prendrais l'engagement de vous remettre
+tous les ans dix mille francs.</p>
+
+<p>Il prit un air indigné.</p>
+
+<p>&mdash;Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il,
+cent mille francs ou ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver
+ces cent mille francs; pour les cinquante milles et
+les perles, je me suis déjà mis dans une situation
+pleine de dangers, peut-être même désespérée...</p>
+
+<p>&mdash;D'où viennent ces dangers? interrompit-il.</p>
+
+<p>&mdash;De mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et
+la jalousie de M. d'Unières sont éveillés que je vais
+m'incliner devant vos scrupules? Non, madame, non.
+Si quelque chose peut me pousser à persister dans
+ma demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux,
+M. d'Unières, inquiet, tourmenté, amené à chercher
+ce qui se passe, à le trouver, et que puis-je souhaiter
+de mieux? Un procès s'engage, une séparation en résulte,
+un divorce, un scandale, mais c'est précisément
+ce qu'il me faut.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri étouffé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas compris que je vous aime,
+que je n'ai pas cessé de vous aimer, que je suis aujourd'hui
+l'homme que j'étais il y a douze ans, et
+vous savez que pour vous avoir je ne recule devant
+rien.</p>
+
+<p>Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée,
+elle avait pris le cordon de la sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre
+intérêt, je vous engage à écouter ce que j'ai à dire.
+Que votre mariage avec M. d'Unières soit rompu à la
+suite du scandale que provoquerait un procès, vous
+me trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit
+entre son père et sa mère. Celui qui vous fait cette
+proposition, ce n'est pas Nicétas, le pauvre musicien,
+c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
+celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des
+Chambrais; ce n'est pour vous ni une mésalliance ni
+une déchéance; ma famille a occupé et occupe encore
+de grandes charges auprès de l'Empereur, à la
+Cour et dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient
+dans ma jeunesse de porter mon nom et
+mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
+l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une
+grande situation, pour moi c'est le bonheur, pour
+vous c'est l'amour, c'est l'adoration d'un homme qui
+sera votre esclave.</p>
+
+<p>Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait
+devant lui n'était plus du tout celle qu'il avait vue
+depuis son retour, tremblante sous la menace, affolée
+par la peur, paralysée par la honte; elle s'était redressée,
+le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait,
+telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé
+à sortir de sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu raison de vouloir que je vous
+écoute, dit-elle, puisque vos paroles sont les dernières
+que j'entendrai de vous. Vous avez cru qu'elles
+m'intimideraient et me mettraient à votre merci;
+elles m'ont donné enfin le courage et la dignité de la
+résistance. Faites ce que vous voudrez, réalisez vos
+menaces si vous l'osez, vous me trouverez prête à défendre
+ma fille et mon honneur le front haut.</p>
+
+<p>Elle sonna.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager
+à la légère: il fallait que chaque coup portât;
+et pour cela il avait besoin des conseils du vieux crocodile.</p>
+
+<p>Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de
+partager ce que son habileté obtiendrait, il n'était
+pas allé le voir; à quoi bon? La lutte se passant entre
+Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de personne;
+mais maintenant la loi devant intervenir, il
+trouvait opportun et prudent de recourir aux conseils
+du vieil homme d'affaire.</p>
+
+<p>En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne;
+l'unique clerc que Caffié employait était déjà
+parti, et au coup de sonnette que Nicétas tira sans
+trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
+crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier
+à son cabinet, il en partait le dernier, n'ayant pas
+d'autres plaisirs que le travail.</p>
+
+<p>Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait
+de la main et du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.</p>
+
+<p>Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand
+il était seul, plusieurs ayant eu la main trop leste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je
+vous ai été recommandé par le baron d'Anthan.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.</p>
+
+<p>Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir
+toisé son client. Certainement, Nicétas eût eu la
+même tenue qu'à la première visite qu'il n'eût point
+été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là
+pour protéger son patron.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le
+temps de la réflexion, dit Caffié en l'examinant avec
+un sourire approbatif; que puis-je pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est une consultation que vous demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément cela et rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à la disposition de mes clients, dans les
+limites qu'ils fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait
+que, le premier pas franchi, il conduirait son client,
+celui-là comme les autres, où il lui plairait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour
+que ma fille me soit remise.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Auprès de la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Seule? en arrière du mari?</p>
+
+<p>&mdash;Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire
+sans savoir si oui ou non je pouvais m'entendre avec
+la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec
+la mère?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons cessé de nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant
+très bien ce qui se cachait sous ces paroles discrètes,
+devinait à peu près comment les choses
+avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client,
+comparée à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel
+il ne pouvait pas se tromper?</p>
+
+<p>&mdash;Non, à la longue.</p>
+
+<p>&mdash;Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité?
+Les femmes ne font pas ce qu'elles veulent,
+elles ont les mains liées; et c'est une sage précaution
+du législateur, sans quoi on les conduirait loin.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a précisément les mains liées.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas à me plaindre d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant
+mieux! Et maintenant vous jugez le moment venu de
+faire intervenir le mari?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est
+riche, ce mari?</p>
+
+<p>&mdash;A son aise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira,
+mon cher monsieur; quand vous me connaîtrez
+mieux, vous verrez que je ne pose jamais de questions
+inutiles; enfin il est en état de prendre <i>hic et nunc</i> une
+certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est considéré?</p>
+
+<p>&mdash;Très considéré.</p>
+
+<p>&mdash;Aime-t-il sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Passionnément.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu il ignore qu'avant son mariage
+madame a éprouvé un accident?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance
+de mari.</p>
+
+<p>&mdash;Les circonstances sont excellentes. Et maintenant
+vous voulez votre fille, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu,
+l'enfant ne jouira qu'à sa majorité du revenu de la
+fortune qui lui a été léguée.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire,
+n'est-ce pas? donc, vous êtes disposé à réclamer
+l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les formalités à remplir pour organiser
+cette réclamation que je viens vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple: demain, vous vous présenterez
+chez un notaire et vous ferez dresser un acte de
+reconnaissance dans lequel vous indiquerez la mère;
+puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur
+avec sommation d'avoir à vous remettre votre fille.
+Alors nous verrons venir. Et même peut-être n'arriverez-vous
+pas à la notification. Pour cela, il n'y aurait
+qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance,
+au notaire de la famille, si vous le connaissez.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que
+j'en ai entendu parler autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez retenu son nom?</p>
+
+<p>Nicétas hésita un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire
+des cachotteries, ne vous gênez pas, tous les clients
+en font. Seulement, je vous préviens charitablement
+qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent
+il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences,
+mais vous devez comprendre que dans une
+affaire aussi délicate, pour vous donner de bons conseils,
+j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas
+aller toute seule, votre affaire; on se défendra, on
+vous tendra des pièges, et si vous n'avez personne à
+côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, vous serez
+roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et
+vous m'en conterez long; commencez donc par là
+tout de suite; c'est le plus simple et le plus court.</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant
+de la main une affiche blanche attachée au mur par
+deux épingles; en voyant le nom vous le retrouverez
+plus facilement.</p>
+
+<p>Le voilà: Le Genest de la Crochardière.</p>
+
+<p>&mdash;Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic.
+Allez donc le voir demain, entre dix et onze heures.
+Demandez à l'entretenir pour une affaire particulière.
+Faites-lui part de votre intention de reconnaître votre
+fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère,
+en vue de poursuivre plus tard la recherche de la
+maternité; et insistez sur ce point; c'est l'essentiel.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux notaire vous fera des observations,
+vous présentera des objections: ne répondez rien,
+mais notez tout ce qu'il vous dira de façon à me le
+rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour
+ne pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas,
+c'est qu'il voudra soumettre l'affaire à ses clients, et
+ce sera le moment décisif. Vous verrez alors ce que
+vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter
+seul les propositions que très probablement on vous
+présentera, ou s'il n'est pas plus sage de demander
+l'assistance d'un conseil avisé, qui vous signalera les
+chausse-trapes au milieu desquelles on vous promènera.
+Vous êtes averti, cela suffit.</p>
+
+<p>Nicétas voulut régler le prix de cette consultation,
+mais Caffié refusa:</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de
+sérieux n'est commencé, car je ne considère pas
+comme sérieux les pourparlers avec la femme, quel
+qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du
+mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra
+jouer serré; nous ajouterons cette consultation à celle
+que vous demanderez alors; nous sommes gens de
+revue.</p>
+
+<p>Le lendemain, entre dix et onze heures, comme
+Caffié le lui avait conseillé, Nicétas se présenta chez
+le notaire et demanda à parler à Me Le Genest de la
+Crochardière en remettant sa carte, celle du prince
+Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.</p>
+
+<p>Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez
+longtemps dans l'étude, le laissant confondu, avec de
+vulgaires clients qui passèrent avant lui, puis enfin
+on l'introduisit dans un grand cabinet clair, meublé
+aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou;
+assis à un bureau ministre, le notaire s'était levé, mais
+sans quitter sa place, et Nicétas s'était trouvé en face
+d'un homme à l'air grave, de la vieille école, comme
+disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc,
+vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.</p>
+
+<p>De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et
+s'étant lui-même assis il attendit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel
+que je viens réclamer votre ministère, dit Nicétas.</p>
+
+<p>Le notaire s'inclina sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;D'une fille dont je suis le père et qui a pour
+mère une Française, et si je m'adresse à vous, de qui
+je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est que cette
+mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire
+de l'enfant.</p>
+
+<p>Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un
+masque impénétrable, qui ne traduisait que rarement
+l'émotion ou la curiosité, mais en entendant
+cette entrée en matière, il laissa paraître un certain
+étonnement. Un enfant naturel dont il était le notaire,
+il n'en voyait qu'un: la pupille du comte de
+Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus
+dans ses habitudes de se risquer dans des questions
+compromettantes; cependant, avant d'aller plus loin,
+il voulut savoir à qui il avait affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur
+de vous connaître, mais je me suis trouvé, il y
+a une vingtaine d'années, avec le lieutenant-général,
+aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous de
+la famille?</p>
+
+<p>&mdash;C'était mon père.</p>
+
+<p>Cela méritait considération, le notaire n'en devint
+que plus attentif.</p>
+
+<p>&mdash;Cette enfant, continua Nicétas, est celle que
+M. de Chambrais a faite son héritière...</p>
+
+<p>Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de
+Chambrais était le père de Claude, il ne broncha pas:
+ce n'était pas avec son expérience de la vie qu'il allait
+s'étonner que deux hommes se crussent le père
+d'un même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite,
+et il ne pouvait être que satisfait de voir cette
+reconnaissance lui constituer un bel état civil: la
+fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre
+le nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre
+vraiment.</p>
+
+<p>Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de
+théâtre qu'il avait préparé:</p>
+
+<p>&mdash;Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais,
+aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la
+naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.</p>
+
+<p>Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il
+saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec
+une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi,
+les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous demande d'insérer le nom de la mère
+dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après
+un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter
+prochainement une action en recherche de
+maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui
+d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque
+aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à
+l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa
+tendresse.</p>
+
+<p>La première pensée du notaire avait été de considérer
+le prince Amouroff comme un fou, mais le mot
+recherche de maternité donna un autre cours à ses
+soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt
+un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être
+jeté à la porte?</p>
+
+<p>Au commencement de son notariat, il n'eût pas
+hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir
+eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience
+de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
+sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils
+ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le
+sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de
+madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.</p>
+
+<p>La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le
+temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.</p>
+
+<p>&mdash;L'acte que vous demandez ne peut pas être
+dressé aujourd'hui, dit-il d'une voix parfaitement
+tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que
+décidément le crocodile était bien le malin qu'il se
+vantait d'être.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est
+vous même qui l'avez dit, et je ne puis recevoir cet
+acte qu'après que deux témoins auront attesté votre
+identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour
+vous, petit ennui; parmi vos amis et dans votre
+monde, il vous sera facile de trouver ces témoins.
+Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
+après demain, je suis pris toute la journée.&mdash;Samedi
+vous convient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, samedi à onze heures.</p>
+
+<p>Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais
+à vous écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Champs-Élysées, 44 ter.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez tout de suite courir à la Chambre des
+députés et vous vous arrangerez pour savoir si M. le
+comte d'Unières doit venir à Paris aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à
+la Chambre pour me répondre.</p>
+
+<p>Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour
+n'avoir pas pensé à cela.</p>
+
+<p>&mdash;Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge
+pourra-t-il vous répondre. Tâchez d'apprendre aussi
+si la comtesse doit venir; ne perdez pas de temps,
+prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.</p>
+
+<p>Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces
+instructions pouvaient paraître étranges, et il fallait
+les expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il
+préparé?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce
+que M. le comte d'Unières puisse le signer.</p>
+
+<p>Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était
+dans son département depuis deux jours; on ne
+savait quand il rentrerait; en son absence, la comtesse
+ne quittait que très rarement Chambrais.</p>
+
+<p>M. Le Genest sonna son valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Allez me commander tout de suite un coupé à
+deux chevaux; qu'ils soient bons, la course sera longue;
+qu'on me serve à déjeuner immédiatement.</p>
+
+<p>Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire
+était prêt, il monta en voiture, et dit au cocher de
+prendre la route d'Orléans.</p>
+
+<p>En faisant demander, rue Monsieur, si le comte
+devait venir à Paris, son plan n'était pas d'avertir
+celui-ci des intentions du prince Amouroff; au
+contraire; et dans les circonstances critiques qui se
+présentaient, il lui semblait que le mieux était d'avoir
+tout d'abord un entretien avec la comtesse
+seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne
+pas dire au mari.</p>
+
+<p>Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la
+mère de cette enfant? Cela lui paraissait difficile à
+admettre, et même invraisemblable. Cependant,
+comme il y avait incontestablement des points
+mystérieux dans la naissance de cette enfant, il
+fallait, avant de lâcher la bride à l'imagination,
+tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique,
+le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller
+tout de suite à l'après en négligeant l'avant, et
+l'imagination pas plus que l'impatience ne l'emportaient
+jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons
+rien, ni les hommes ni les choses», et il s'en
+était toujours bien trouvé, pour lui comme pour les
+autres. A quoi bon tourmenter un mari de suppositions,
+de soupçons que la femme pouvait peut-être
+arrêter d'un mot?</p>
+
+<p>De là cette démarche qu'il tentait auprès de
+madame d'Unières: elle était l'avant, le mari serait
+l'après, s'il le fallait,&mdash;mais seulement s'il le fallait.</p>
+
+<p>Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières
+n'était pas au château; il insista pour la voir; on lui
+dit alors qu'elle devait être au pavillon du garde-chef,
+et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle
+il écrivit: «Affaire urgente».</p>
+
+<p>Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame
+d'Unières qui lui parut profondément troublée;
+mais précisément parce que ce trouble était caractéristique,
+il crut à propos de ne pas laisser deviner
+qu'il le remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait,
+il ne montrerait que ce qu'elle voudrait
+elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait les
+confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait
+jamais aucune, et quand il n'était pas indispensable
+qu'il les reçût, il s'arrangeait toujours pour
+les éviter.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il,
+avec un salut respectueux et affectueux à la fois;
+j'aurais voulu attendre votre retour sans vous faire
+avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous
+étiez auprès de la jeune Claude, et pensant que vous
+pourriez y rester longtemps encore, je vous ai fait
+porter ma carte.</p>
+
+<p>Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière
+de façon à amener tout de suite le nom de Claude, et
+rappeler du même coup qu'il savait l'affection qu'elle
+témoignait à l'enfant; la situation était assez délicate
+pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en
+faciliter l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté,
+de la finesse qu'il fallait, et s'il était sûr de ne pas
+commettre d'imprudence, il ne l'était pas du tout de
+ne pas tomber dans quelque maladresse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.</p>
+
+<p>Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent
+dans son angoisse qu'il détourna les yeux et se
+hâta de continuer:</p>
+
+<p>&mdash;Ayant appris que M. d'Unières était auprès de
+ses électeurs et concluant de là que selon votre habitude
+vous ne quitteriez pas Chambrais, j'ai pensé
+devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une
+visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.</p>
+
+<p>Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom
+qui devait ou tout apprendre à madame d'Unières ou
+n'avoir aucun sens pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment
+qu'il put.</p>
+
+<p>Il avait évité de la regarder en parlant, et comme
+elle n'avait laissé échapper aucune exclamation, il ne
+sut pas l'effet qu'il avait produit.</p>
+
+<p>S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle
+et défaillante.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Le prince venait me demander de dresser un
+acte par lequel il reconnaîtrait cette enfant pour sa
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle
+d'une voix à peine perceptible.</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, madame, ce n'est point mon habitude
+de rien brusquer.</p>
+
+<p>Elle laissa échapper un soupir de soulagement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel
+devait figurer une de mes clientes, je n'allais pas
+manquer à ce principe, qui a été ma règle de conduite
+depuis que je suis notaire.</p>
+
+<p>De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de
+madame d'Unières? C'était ce qu'il se gardait bien de
+préciser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le premier venu peut-il donc reconnaître
+ainsi un enfant? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace,
+elle se posait cette question, qui pour elle était devenue
+une véritable obsession, sans qu'elle eût pu l'adresser
+à personne: elle allait donc savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître
+qui on veut, même un enfant qui ne vous est
+rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, par une reconnaissance
+passée devant un officier de l'état civil,
+c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la
+petite Claude étant une riche héritière, vous sentez
+qu'il peut devenir productif d'être son père, sinon
+en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses revenus,
+au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?</p>
+
+<p>&mdash;La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi,
+au cas où cette reconnaissance aurait lieu, le conseil
+de famille pourrait la contester, si réellement le
+prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions
+alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance
+d'une paternité mensongère et frauduleuse, invoquée
+dans un but de lucre; tandis que de son côté le prétendu
+père aurait à faire la preuve du bien fondé de
+sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce
+qui s'ensuit, publicité, enquête ordonnée probablement
+par le tribunal et, comme complication, le
+scandale autour du nom de la mère qu'on aurait fait
+insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de
+rechercher la maternité.</p>
+
+<p>C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle
+lui demandât si le nom de la mère avait été donné,
+pour être inséré dans l'acte, il répondrait franchement.
+Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait
+rien.</p>
+
+<p>Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, madame, que dans de pareilles
+conditions je ne pouvais pas recevoir la reconnaissance
+du prince Amouroff, sans avant tout soumettre
+sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de
+là ma visite.</p>
+
+<p>Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit
+tout ce qui était possible sans préciser et sans aller
+trop loin; à elle de répondre si elle le voulait et
+comme elle le voudrait.</p>
+
+<p>Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant
+pour lui, terrible pour Ghislaine.</p>
+
+<p>Enfin elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas
+prévenir la reconnaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant
+est sincère, s'il est réellement ou s'il se croit le
+père, il est difficile d'empêcher la reconnaissance;
+mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant
+ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas
+opportun de s'entendre avec lui.</p>
+
+<p>Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus
+loin; la question était posée aussi nettement que
+possible, et c'était à madame d'Unières de décider
+s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il aurait
+voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle
+aucune maladresse: la comtesse était prévenue, et il
+avait réussi à se maintenir dans des termes vagues
+qui permettaient qu'elle ne fût jamais gênée devant
+lui,&mdash;ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.</p>
+
+<p>Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était
+tendue qu'en confessant la vérité, mais si touchée
+qu'elle fût de cette démarche dont elle sentait toute
+la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire qu'elle
+pouvait faire sa confession: au point où les choses en
+étaient arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et
+puisque la vérité devait être connue, ce serait son
+mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et de sa
+honte; son parti était arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle
+lentement, je vais le prier de hâter son retour.</p>
+
+<p>Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si
+désespéré et en même temps avec une si parfaite
+dignité que le notaire, qui cependant avait été le
+témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs
+et de bien des misères qui lui avaient bronzé le
+coeur, sentit l'émotion lui serrer la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à
+un aveu, et déjà son agonie a commencé: elle aime
+son mari, son mari l'aime, et ils vont être égorgés
+par ce Cosaque.</p>
+
+<p>N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour
+arriver à ce résultait? Certes il n'était pas chevaleresque
+et il se croyait le plus froid et le plus pratique
+des notaires, mais il ne laisserait pas cet égorgement
+s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel
+effort pour la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait
+invoquer son secours.</p>
+
+<p>&mdash;Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la
+comtesse, dit le notaire revenant à sa formule habituelle
+et la jetant avec une vivacité chez lui extraordinaire.
+Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut
+avoir besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence
+immédiate ici; quand on a attendu onze ans pour réclamer
+sa fille, on n'est pas tellement affamé des joies
+de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours
+de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au
+moment où on me l'a demandé, j'en différerai encore
+la passation tout le temps qu'il faudra; c'est mon
+affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y a
+pas urgence à lui parler de ma visite et du danger
+qui menace cette pauvre enfant.</p>
+
+<p>Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il
+fût bien compris qu'il n'admettait pas qu'une autre
+que «la pauvre enfant» pouvait être menacée; puis
+il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance
+est pour elle un danger, ce prince
+Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à la
+recherche d'une spéculation.</p>
+
+<p>Une question s'imposait, devant laquelle il avait
+toujours reculé, mais qui maintenant devait être faite:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous
+ne savez pas ce qu'il est?</p>
+
+<p>Il fallait que Ghislaine répondît:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous
+ce nom ni avec ce titre: il était alors musicien et il
+ne s'appelait que Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ce musicien est-il devenu prince?
+Voilà qui est étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'avez-vous connu?</p>
+
+<p>&mdash;Il nous avait été recommandé par Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;Le compositeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il était l'élève de Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Soupert le connaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert?
+On n'entend plus parler de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.</p>
+
+<p>&mdash;A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire
+ma visite en rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me
+fournira pas quelque renseignement utile sur ce
+prince?</p>
+
+<p>Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver;
+d'ailleurs, dans sa désespérance, elle s'était abandonnée
+à la fatalité, et n'avait plus ni jugement ni
+volonté.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire
+en prenant congé; mais d'ici là dites-vous bien que
+ma petite cliente a un défenseur dévoué.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>En arrivant aux premières maisons de Palaiseau,
+le notaire fit arrêter sa voiture, et descendant devant
+une petite boutique de librairie il pria qu'on lui indiquât
+où demeurait M. Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier,
+que vous demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, M. Soupert, le musicien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on
+en a besoin pour une noce, on les fait venir de Longjumeau.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa
+le notaire.</p>
+
+<p>A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre,
+grâce à un indigène un peu plus ouvert qui, étant
+entré pour acheter le <i>Petit Journal</i>, comprit de qui
+il était question, et ne confondit point le compositeur
+Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire
+paraissait beaucoup plus connu que le musicien.</p>
+
+<p>&mdash;Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la
+maison aux volets verts dans la plaine.</p>
+
+<p>Le notaire se remit en route, après avoir transmis
+ces renseignements à son cocher.</p>
+
+<p>Le village traversé et la côte montée, il aperçut
+dans la plaine la maison aux volets verts qui lui avait été
+indiquée; assis sur un banc devant une petite table,
+au bord de la route, un vieillard, aux cheveux blancs
+et au visage rouge congestionné, était occupé à se
+confectionner gravement un grog dans un grand
+verre; de sa main gauche il tenait par le poignet son
+bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
+bouteille d'eau-de-vie contre le verre.</p>
+
+<p>Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien
+qu'il ne le reconnût qu'à grand'peine, mais il fit arrêter
+sa voiture comme s'il n'avait pas le plus léger doute,
+et vint à lui la main tendue:</p>
+
+<p>&mdash;M. Soupert.</p>
+
+<p>Soupert le regarda sans le reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.</p>
+
+<p>Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage
+par deux héritages inespérés, s'imagina que c'en
+était un troisième qui lui tombait du ciel.</p>
+
+<p>Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui
+n'admettait pas qu'un entretien pût commencer autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, je vous en prie.</p>
+
+<p>Et Soupert appela:</p>
+
+<p>&mdash;Eulalie.</p>
+
+<p>Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert,
+parut en camisole et en tablier bleu, les pieds chaussés
+de savates; si elle avait quarante ans de moins
+que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils
+étaient à peu près du même âge.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre verre, demanda Soupert.</p>
+
+<p>Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le
+grog qu'il offrait au notaire et le fit comme pour lui,
+c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de vie et très peu
+de sucre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous
+bientôt un pendant au <i>Croisé</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le <i>Croisé</i>! C'était le beau temps; il y avait
+des directeurs pour monter les oeuvres sérieuses, des
+artistes, pour les exécuter, un public pour les apprécier;
+mais maintenant! Ah! maintenant.</p>
+
+<p>Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs,
+les chanteurs et le public, et le notaire le laissa
+aller.</p>
+
+<p>Il ne risqua une question que lorsque Soupert se
+fut soulagé:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne laisserez pas d'élève?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non; et c'est heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez eu un cependant qui promettait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez oublié Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui
+avait des dispositions, n'a jamais été qu'un virtuose.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je croyais...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait
+abandonné l'art pour courir les aventures à travers
+les deux Amériques, se faire mineur, gardien de
+troupeaux, photographe, journaliste, soldat...</p>
+
+<p>&mdash;Et aujourd'hui prince.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il est prince, Nicétas?</p>
+
+<p>&mdash;Prince Amouroff.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc hérité du titre de son père?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une fière chance.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est le fils de son père, mais quand on
+a légalement pour père un homme dont on n'est pas
+le fils, je trouve que c'est une fière chance d'hériter
+de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder,
+et pourvu qu'il pût assez souvent se mouiller
+la bouche, il ne s'arrêtait que quand son verre était
+vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas,
+en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement
+fils d'un professeur au Conservatoire de Marseille,
+appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut
+arrivé au bout de son histoire, il paraît que les choses
+se sont arrangées, car aujourd'hui votre ancien
+élève est prince.</p>
+
+<p>&mdash;J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce
+que c'est possible?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas au courant de la législation russe.</p>
+
+<p>Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait,
+il quitta Soupert enchanté de l'avoir revu, et d'avoir
+passé quelques instants avec lui; mais comme il ne
+fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette
+visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses
+pas, il continua tout droit comme s'il allait à Versailles;
+à Saclay, il prendrait la route de Bièvres pour
+revenir à Paris.</p>
+
+<p>Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à
+Nicétas:</p>
+
+<p>«Prince,</p>
+
+<p>«J'aurais quelques renseignements à vous demander
+avant de dresser l'acte dont vous m'avez
+parlé; voulez-vous prendre la peine de passer demain
+jeudi à mon étude entre deux et trois heures;
+je vous serais reconnaissant de m'écrire ce soir
+même un mot pour me dire si je dois vous attendre.</p>
+
+<p>«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments
+de haute considération.</p>
+
+<p>«LE GENEST.»</p>
+
+<p>Il relut sa lettre:</p>
+
+<p>&mdash;Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le
+faut.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec
+plus de hâte que de coutume; il s'y trouvait une
+lettre du prince:</p>
+
+<p>«Mercredi soir, 10 heures.</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous
+que vous m'indiquez, et je vous serai reconnaissant
+de vouloir bien m'attendre.</p>
+
+<p>«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.</p>
+
+<p>«Prince AMOUROFF.»</p>
+
+<p>A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait
+exact, entrait dans le cabinet du notaire, préparé à
+une discussion serrée sur les propositions que celui-ci
+allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
+comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne
+pas se laisser entortiller par la vieille momie.</p>
+
+<p>Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil,
+l'autre sur son bureau, le notaire était si froid,
+si raide, si impassible, qu'on pouvait le prendre en
+effet pour une momie.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque vous vous êtes présenté dans mon
+étude, dit-il, vous saviez, n'est-ce pas, que j'étais le
+notaire de madame la comtesse et de M. le comte
+d'Unières ainsi que de la jeune Claude?</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais; c'est précisément pour cela que je
+me suis adressé à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Cette franchise est de bon augure, elle facilitera
+notre entretien, car je ne serai pas moins franc que
+vous, et vous dirai tout de suite que, notaire de M. et
+madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon
+devoir était de prendre leur défense.</p>
+
+<p>&mdash;Leur défense? je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce
+pas, que vous désiriez reconnaître la petite Claude,
+qui serait votre fille et celle de madame d'Unières?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en
+produisant l'acte de naissance de l'enfant d'abord,
+et ensuite les pièces qui peuvent établir un commencement
+de preuve par écrit exigé par la loi pour
+poursuivre les recherches de la maternité. Vous avez
+ces pièces?</p>
+
+<p>Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain
+embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Je les produirai plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'il sera nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas
+cette production, on pourrait croire que c'est parce
+qu'elle vous est impossible, ces pièces n'étant pas en
+votre possession.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là
+qu'on croit que vous n'avez pas ces pièces, on peut
+être amené à supposer: 1° que vous n'êtes pas le père
+de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame
+d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette
+reconnaissance n'est qu'une spéculation; 4° que la
+menace de rechercher la maternité est une intimidation
+devant aider à cette spéculation; vous voyez
+comme tout s'enchaîne.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.</p>
+
+<p>&mdash;A ceci: c'est que dans de pareilles conditions
+vous feriez bien de renoncer à cette reconnaissance
+et à tout ce qui s'ensuit, attendu que tout ce qui s'ensuivrait
+serait pour vous une source de désagréments
+graves.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu oui.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer
+quels seraient, selon vous, ces désagréments?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient
+et la première chose que leur conseillerait
+leur avocat serait de prouver que celui qui se prétend
+le père de cette enfant est un aventurier...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne
+mérite pas, a usurpé un nom et un titre auxquels il
+n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils d'un prince
+russe comme il le prétend, il est simplement celui
+d'un professeur de musique de Marseille appelé Clovis
+Blanc qui l'a légitimé par mariage subséquent; qu'au
+lieu de jouir de la fortune et de la grande situation
+qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
+misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique
+où il a fait tous les métiers, tour à tour gardien de
+troupeaux, journaliste, soldat; et qu'à bout de ressources,
+il n'a inventé cette reconnaissance d'un enfant
+naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant
+bien à l'avance qu'il n'avait aucune chance de
+réussir puisque sa prétention ne s'appuie sur rien,
+mais espérant par l'intimidation, la menace du scandale,
+le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler
+par son nom, se faire acheter sa renonciation et son
+silence. Eh bien! Monsieur, perdez cette espérance;
+on ne vous achètera rien du tout, par cette raison
+que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons
+rien à craindre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;J'en appelle à votre expérience: entre le personnage
+que je viens d'esquisser et la comtesse d'Unières
+entourée d'estime et de respect, vous sentez bien
+qu'il n'y aurait même pas de doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai
+fait dresser l'acte de reconnaissance avec indication
+du nom de la mère, quand j'aurai notifié cet acte
+avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin
+quand j'aurais commencé le procès en recherche
+de maternité, nous verrons si madame d'Unières restera
+la femme entourée d'estime et de respect que
+vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de
+vouloir la guerre quand, de mon côté, je demandais
+que la paix.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, le dernier: quand on se prépare
+à la guerre, il ne faut pas donner d'armes à ses
+adversaires...</p>
+
+<p>Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui
+montrant:</p>
+
+<p>&mdash;... Et pour commencer on ne leur livre pas des
+pièces qui vous placent sous le coup de certains articles
+du code pénal pour usurpation de nom et de
+titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.</p>
+
+<p>Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil,
+et n'adressa pas la moindre inclinaison de tête à Nicétas
+qui sortit furieux.</p>
+
+<p>Positivement il avait été abasourdi par cette vieille
+momie en cravate blanche, au parler calme et doux
+qui prenait ses arguments dans la loi, comme un
+chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa
+trousse. Que répondre à un homme qui à chaque instant
+vous parle de la loi et du code? Il ne la connaissait
+pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les jambes
+à chaque pas: avec lui on avait beau jeu,
+colin-maillard, aux yeux bandés, il ne pouvait que
+s'arrêter quand on lui criait «casse-cou».</p>
+
+<p>Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider;
+et s'il se trouvait du vrai dans tout ce qu'il
+lui avait dit, il devait s'y trouver une bonne part de
+faux.</p>
+
+<p>Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour
+lui, mais non le découragement, car pour être battu
+d'un côté il ne renoncerait pas à la lutte; toutes les
+arguties, toutes les roueries du notaire et des avocats
+ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.</p>
+
+<p>Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui
+en coûtait de laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait
+rien sans lui, mais ce n'était pas l'heure de marchander.</p>
+
+<p>Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il
+serait probablement retenu dans le Midi pendant
+cinq ou six jours encore par une affaire importante,
+dit le clerc.</p>
+
+<p>Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre
+que la sienne? Décidément, sa mauvaise chance le
+poursuivait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.</p>
+
+<p>Assurément cette attitude hautaine et provocante
+n'était pas du tout celle d'un résigné.</p>
+
+<p>Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet
+aventurier, et il pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque
+chose.</p>
+
+<p>Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la
+sage raison avait échoué, recourir à des moyens plus
+énergiques, et par cela peut-être plus efficaces.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, il montait les trois étages
+de la grande caserne de la Cité, et demandait à l'huissier
+de service d'être admis auprès du préfet de police
+pour affaire urgente. Comme à la préfecture
+toutes les affaires sont urgentes, l'huissier se montra
+résistant: c'était l'heure du rapport, M. le préfet
+était occupé.</p>
+
+<p>Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut
+bien s'adoucir et porter cette carte au préfet.</p>
+
+<p>C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on
+ne traite pas comme le premier venu.</p>
+
+<p>Après une grande demi-heure d'attente devant
+une immense glace, le notaire fut enfin reçu, et il
+put exposer sa demande.</p>
+
+<p>Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans,
+enfant naturelle, née de père et de mère inconnus, à
+laquelle on avait légué une belle fortune. Cette fortune
+tentait un aventurier, qui voulait la reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la
+justice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.</p>
+
+<p>&mdash;Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni
+mère n'est pas bien dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité
+de cette petite, il prétend aussi lui imposer
+une mère; c'est-à-dire qu'il menace une honnête
+femme de la compromettre dans un procès en recherche
+de maternité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la recherche de la maternité est admise par
+la loi; c'est affaire au tribunal d'apprécier si cette
+femme est ou n'est pas la mère de cette enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne l'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le
+rôle de la police n'est pas de prévenir les procès et de
+se substituer à la justice.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être
+une sorte de Providence pour les familles.</p>
+
+<p>&mdash;La Providence est toute-puissante, elle n'a rien
+ni personne au-dessus d'elle; la police a les mains
+liées par la légalité, et quelquefois aussi, nous pouvons
+le dire entre nous, par les journaux.</p>
+
+<p>Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper
+de cette affaire et ne cherchait qu'à décourager le
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes
+menacées par ce chantage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous le demande pas, et je respecte vos
+scrupules professionnels.</p>
+
+<p>Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain,
+cependant, qu'il l'attendait et qu'on n'obtiendrait
+rien de lui tant qu'on ne l'aurait pas livré: il
+fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite
+fille avait été instituée légataire universelle d'une
+belle fortune. La personne qui a fait ce legs est le
+comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait
+pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme
+du député.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'est trouvée déshéritée.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il
+pas le père de cette enfant qu'on veut reconnaître
+aujourd'hui? C'est un secret qu'il a emporté dans la
+tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative,
+je reconnais que nous n'avons que des probabilités.
+Cependant elles reposent sur un fait à mon sens considérable:
+madame d'Unières, seule héritière légitime
+de son oncle, se trouvant exhérédée par le
+testament dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance
+et de l'éducation de l'enfant, ayant pour elle des
+soins et une tendresse vraiment maternels. Il y aurait
+là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est
+plus logique d'admettre que si elle a en quelque
+sorte adopté cette enfant, c'est qu'elle connaissait
+les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. Eh
+bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières
+que le chantage menace. S'appuyant sur ses soins,
+mais sans rien produire en plus, ni acte de naissance,
+ni commencement de preuves par écrit, cet
+aventurier prétend que madame d'Unières serait
+la mère de cette enfant qu'elle aurait eu avant son
+mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous pensez
+bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il
+compte s'en servir pour extorquer le plus qu'il
+pourra au comte et à la comtesse par la menace
+d'un procès scandaleux.</p>
+
+<p>Le notaire fit une pause, et la physionomie du
+préfet lui dit que les dispositions auxquelles il s'était
+tout d'abord heurté se modifiaient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour un adversaire politique que je réclame
+votre protection, monsieur le préfet, et c'est un
+titre qui, me semble-t-il, doit vous toucher.</p>
+
+<p>Le préfet eut un sourire disant clairement que les
+titres de ce genre n'avaient jamais été en faveur dans
+la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il
+ne vient pas lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore
+encore le danger dont son honneur est menacé. J'en
+ai été le premier informé par une démarche de notre
+personnage qui va à elle seule vous le faire connaître:
+sachant que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de
+M. et madame d'Unières, il est venu me demander de
+dresser l'acte de reconnaissance, non pour que je le
+dresse réellement, mais pour que je prépare mes
+clients effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à
+eux, je viens à vous.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire est délicate.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est
+que notre aventurier, dans l'espoir d'inspirer confiance,
+s'est paré d'un nom et d'un titre des plus honorables:
+celui de prince Amouroff, se prétendant
+le fils du lieutenant-général, aide de camp général,
+prince Amouroff, qui a occupé une grande situation à
+la cour de Russie.</p>
+
+<p>&mdash;Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom,
+ni à ce titre?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun droit.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce
+nom et de ce titre?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cette lettre signée par lui.</p>
+
+<p>Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre
+qu'il avait eu la précaution de se faire écrire par
+Nicétas.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne
+prise sur lui par cette usurpation de nom et de
+titre.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Une enquête doit être faite; accordez-moi un
+certain temps.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a urgence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.</p>
+
+<p>Le notaire allait partir, le préfet le retint:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me donner le signalement de ce
+prétendu prince?</p>
+
+<p>&mdash;Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas
+de barbe, gras, bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé;
+il demeure au n° 44 des Champs-Elysées.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets de faire diligence. Si, comme
+je n'en doute pas, mes renseignements sont conformes
+aux vôtres, on le conduira à la frontière. Mais c'est
+tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille...
+Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en
+doute: la mort seule interrompt un bon chanteur
+dans son métier et encore il laisse bien souvent des
+héritiers.</p>
+
+<p>Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de
+ses secrétaires, car cette mission n'était pas de celles
+qui se donnent au premier venu, et le chargea d'aller
+tout de suite à l'ambassade de Russie: il s'agissait
+de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général
+et aide camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si
+un de ses fils se trouvait aujourd'hui à Paris et s'il
+répondait au signalement d'un homme de trente-cinq
+ans, de grande taille, aux cheveux noirs.</p>
+
+<p>Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:</p>
+
+<p>&mdash;Le lieutenant-général Amouroff était mort, il
+n'avait laissé qu'un fils mort lui-même depuis trois
+ans, et quatre filles; son nom et son titre étaient
+éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit,
+c'était un aventurier et probablement un escroc.</p>
+
+<p>Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des
+Champs Elysées un inspecteur chargé de dire au
+prince Amouroff&mdash;parlant à sa personne&mdash;que le
+préfet de police le priait de passer à son cabinet le
+lendemain matin à dix heures. En même temps, il fit
+prévenir Me Le Genest de la Crochardière d'assister à
+cette entrevue.</p>
+
+<p>Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures
+moins cinq minutes, il était introduit auprès du préfet,
+qui lui communiqua les renseignements transmis
+par l'ambassade.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la
+certitude; mais il fallait une preuve qui fermât la
+bouche à votre coquin, et l'ambassade nous la
+donne.</p>
+
+<p>&mdash;Viendra-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à
+penser qu'il voudra payer d'audace; d'ailleurs, il a
+intérêt à apprendre ce que nous savons, ce que nous
+lui reprochons et ce que nous pouvons.</p>
+
+<p>L'huissier entra portant une carte.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici; faites entrer.</p>
+
+<p>Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta
+la tête haute, froid et calme,&mdash;au moins en apparence.</p>
+
+<p>Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.</p>
+
+<p>&mdash;La présence de Me Le Genest de la Crochardière
+doit vous apprendre de quoi il s'agit, dit le préfet.
+Me Le Genest prétend que vous n'avez aucun droit
+à vous dire le père d'une enfant que vous voulez reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses
+affirmations; serait-il décent de lui demander sur
+quoi il les appuie?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait
+souri au mot décent, sur quoi appuyez-vous les vôtres?</p>
+
+<p>&mdash;Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.</p>
+
+<p>&mdash;Verriez-vous un inconvénient à les produire
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il
+insolemment.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces
+que j'ai le droit de vous demander. Ce sont celles sur
+lesquelles vous vous appuyez pour prendre le nom
+d'Amouroff et le titre de prince.</p>
+
+<p>Nicétas ne se troubla point.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie,
+je ne me suis pas chargé de ma généalogie, qui constitue
+un ballot un peu lourd.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre
+ambassade qu'elle se trompe en disant que le prince
+Amouroff n'a laissé qu'un fils mort depuis trois ans,
+et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage que
+vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait
+le désagrément d'être reconduit à la frontière par
+mes soins.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait une illégalité.</p>
+
+<p>Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers
+d'illégalité quand il ne voulait pas faire quelque
+chose, il ne souffrait pas qu'on lui en parlât.</p>
+
+<p>&mdash;Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il
+vous prend sous sa protection, je m'incline.</p>
+
+<p>Nicétas ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas
+Russe? alors je vous ferai remarquer que vous n'auriez
+pas dû signer cette lettre&mdash;il montra la lettre
+écrite au notaire&mdash;«Prince Amouroff», ce qui constitue
+un faux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un faux!</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, le préfet sonna:</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez un des messieurs les commissaires
+aux délégations, dit-il à l'huissier, que je le prie de
+se rendre ici.</p>
+
+<p>En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire
+et de Nicétas, il annota quelques pièces à grands
+coups de crayon rouge.</p>
+
+<p>Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques
+mots et celui-ci, s'asseyant à un bureau, se mit
+à écrire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent
+à Nicétas, visant votre lettre à Me Le Genest.</p>
+
+<p>Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant
+une plume à Nicétas:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à
+signer <i>ne varietur</i> la lettre annexée.</p>
+
+<p>Nicétas hésita un moment.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime encore mieux la frontière.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des préférences? demanda le préfet
+d'un air un peu goguenard: la Belgique, l'Allemagne,
+la suisse?</p>
+
+<p>&mdash;La Belgique, si vous le voulez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez
+à la tentation de descendre à Chantilly ou à Creil;
+si cela vous est utile, je peux vous offrir les frais de
+ce petit déplacement.</p>
+
+<p>&mdash;Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent;
+je vous prie seulement de m'en donner un avec qui
+on puisse voyager en première classe sans se faire
+remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train
+part pour Bruxelles à midi trente.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.</p>
+
+<p>Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et
+un agent était presque aussitôt entré; si ce n'était
+pas tout à fait le diplomate annoncé, cependant c'était
+un compagnon de voyage suffisant.</p>
+
+<p>Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un
+signe de main:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la
+ligne du Nord, ne rentrez pas en France.</p>
+
+<p>Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait
+le pas derrière Nicétas, le préfet se tourna
+vers le notaire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût
+dedans plutôt que dehors; heureusement, c'est un
+violent, malgré son attitude dédaigneuse, et des violents
+on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à
+Mons il descendit de wagon, et laissant son train continuer
+sa route, il en prit un autre qui, quelques minutes
+après, partait pour Charleroi.</p>
+
+<p>De Paris à la frontière, assis en face de son agent,
+il avait eu tout le temps de réfléchir et de bâtir un
+plan qui lui donnerait sa revanche; pour le bien étudier
+sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil
+acheté un <i>Indicateur des chemins de fer étrangers</i>,
+qu'il avait pu consulter sans que l'agent s'en inquiétât:
+n'était-il pas tout naturel de se tracer un itinéraire,
+alors; surtout, qu'on partait aussi à l'improviste?</p>
+
+<p>Le propre de sa nature était de ne pas se laisser
+abattre et par conséquent de s'acharner contre la
+chance, quand elle lui était contraire; il n'avait fait
+que cela toute sa vie, étant un rageur et un vindicatif,
+non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours
+été.</p>
+
+<p>Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant
+se servir de la loi; c'était une arme à laquelle il
+ne connaissait rien, et qui toujours se tournerait
+contre lui comme il arrive aux maladroits.</p>
+
+<p>Depuis longtemps l'expérience lui avait appris
+qu'on ne fait bien ses affaires que soi-même, avec
+l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant toujours
+mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule
+raison qu'on y est habitué. Son outil à lui, c'était
+ses poings. Si au lieu de s'en remettre à Caffié et de
+suivre les sentiers détournés de la chicane que le crocodile
+lui avait fait prendre, il avait eu simplement
+recours à ses poings, et s'était jeté bravement dans le
+droit chemin sans souci de personne ni de rien, les
+yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en écartait,
+il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par
+ce vieux notaire et ce préfet de police du diable.</p>
+
+<p>Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de
+Chambrais pouvait bien être sa fille, il l'avait simplement
+enlevée et cachée à l'étranger quelque part,
+tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à s'adresser
+à madame d'Unières avec des détours et des
+ménagements, c'eût été madame d'Unières qui aurait
+dû s'adresser à lui; et pour ravoir l'enfant il
+aurait bien fallu qu'elle capitulât.</p>
+
+<p>Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait
+qu'il le fît maintenant; et avec de la décision et de
+l'énergie, toutes ses maladresses pouvaient se réparer.
+Pour cela, il n'avait qu'à prendre Claude. Il
+n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux
+mois auparavant la <i>Normandie</i> débarquait au Havre:
+il disposerait de plus de trois cent mille francs qui
+lui permettraient de soutenir gaillardement la lutte
+contre la comtesse, le notaire et le préfet de police;
+au bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait
+ses conditions et ne rendrait l'enfant que donnant-donnant;
+elle valait bien deux millions, cette petite.</p>
+
+<p>Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait
+déjà pensé plus d'une fois, réussît, il ne fallait pas
+perdre de temps, car le notaire, conseillé par le préfet
+de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on expulse
+ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire
+mettre Claude à l'abri d'un coup de main, et alors
+tout serait perdu, les deux millions et le reste, les
+choses en étaient arrivées à un point où le procès en
+reconnaissance serait une folie.</p>
+
+<p>Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur
+que pour trouver des trains de Mons à Charleroi
+et de Charleroi à Givet, car une surveillance devant
+être, sans aucun doute, organisée contre lui à la gare
+du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à
+Paris par là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait
+en prenant le train à Givet. Débarrassé de son
+agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de soupçons,
+étudier la marche des trains de Givet à Paris en
+passant par Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le
+lendemain avant cinq heures.</p>
+
+<p>Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions
+pour qu'il ne pût pas aborder Claude? Si on l'attendait,
+ce ne serait assurément pas aussitôt.</p>
+
+<p>Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait
+eu le temps de s'informer des habitudes de Claude:
+il savait qu'elle restait la plus grande partie de la
+journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq
+heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce;
+il n'avait donc qu'à se trouver sur son passage à
+l'aller ou au retour, et à lui donner rendez-vous à la
+nuit tombante, dans un endroit désert où il l'attendrait
+avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment
+bien maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui
+pour «voir son père»; une fois en route, on ne les rattraperait
+pas, il saurait l'amadouer. A l'accent avec
+lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il
+savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait
+loin.</p>
+
+<p>Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais
+en route il modifia son premier plan pour le perfectionner
+et mettre toutes les chances de son côté,
+même celles peu vraisemblables où on le guetterait
+à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un
+train de banlieue, et descendant à Noisy-le-Sec, il
+prit la Grande-Ceinture jusqu'à Longjumeau.</p>
+
+<p>Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit
+lui-même, et choisit un cheval qui lui parut
+assez bon pour n'être pas ratteint s'il pouvait prendre
+un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans
+les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge
+son cheval à Villemeneu, qui est à deux kilomètres
+de Chambrais, et vers trois heures et demie,
+il vint en promeneur flâner dans le chemin que
+Claude devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.</p>
+
+<p>Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel
+chez une fille qu'on laisse courir à travers les
+blés cueillir l'herbe de ses lapins, mais quand il la
+vit venir, elle était accompagnée d'une paysanne
+qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant
+vivement son carnet, il se mit en posture de faire
+un croquis.</p>
+
+<p>Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer
+ne parut pas s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans
+tourner la tête de son côté, lui lança un regard significatif:
+elle l'avait reconnu et se demandait sûrement
+ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir
+qu'elle pouvait être encore accompagnée, il prépara
+un billet qu'il devait trouver moyen de lui remettre:
+«Soyez ce soir, à la nuit tombante, au
+Calvaire de la RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous
+dirai tout.»</p>
+
+<p>Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du
+garde, fidèle aux prescriptions de madame d'Unières,
+accompagnait encore Claude; il les laissa venir jusqu'à
+lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer
+de façon à se placer entre elle et Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en
+saluant poliment, de me dire, si en suivant ce chemin
+j'arriverai à la Croix-du-Roi?</p>
+
+<p>C'était de la main gauche étendue qu'il montrait
+le chemin; de la droite, placée derrière son dos,
+il agitait doucement son papier: il sentit qu'on le
+lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa
+passer.</p>
+
+<p>Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept
+heures et demie, il fit atteler et partit grand train
+comme s'il était pressé; arrivé à la <i>Réserve</i>, il descendit
+de voiture et attacha son cheval à un arbre;
+le soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré
+tombait une lumière rose qui promettait une soirée
+sereine.</p>
+
+<p>Ce qu'on appelle la <i>Réserve</i> est un grand étang
+long de près d'un kilomètre, et large d'une cinquantaine
+de mètres creusé pour recevoir les eaux de
+pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais;
+recueillies dans des rigoles qui sillonnent les
+champs et les bois, de ce plateau elles s'emmagasinent
+là, et par des conduites souterraines, elles vont
+alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du
+parc et des jardins.</p>
+
+<p>D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre
+il est longé par une route&mdash;celle que Nicétas avait
+choisie comme lieu de rendez-vous,&mdash;à un endroit
+assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude
+pût y venir facilement, et assez éloigné cependant
+pour qu'on ne la suivit point du regard. Que de fois,
+dans ses promenades sentimentales, était-il resté là
+à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes
+d'un tête à tête avec elle!</p>
+
+<p>Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas
+changé, et il les retrouvait, après cette longue absence,
+comme s'il les avait quittées la veille: c'était le même
+calme, le même silence, la même douceur, la même
+végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques
+dans l'étang, le même cadre noble que lui
+faisaient les grands arbres du parc. Il se rappelait
+que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers
+faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les
+avait laissé pousser librement, n'auraient pas tardé
+à envahir l'étang et à le transformer en un marais;
+maintenant ce travail était encore en train, et sur la
+rive, que longeait la route, retenue à un têtard par
+une chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers,
+leur journée finie, avaient attachée là; si ce n'était
+pas celle dans laquelle il s'était souvent promené,
+au moins en était-ce une semblable, à fond plat,
+avec des avirons retenus aux tolets par un anneau
+de fer.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des
+arbres et des buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait
+pas.</p>
+
+<p>Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait
+au village, on ne pouvait pas l'enfermer, elle
+devait avoir au moins la liberté d'aller et venir aux
+abords de la maison.</p>
+
+<p>Pour voir de plus loin, il monta sur les marches
+du calvaire, mais il ne l'aperçut point: la route, déserte,
+filait droit entre l'étang et les champs, sans
+que personne s'y montrât.</p>
+
+<p>L'impatience et l'inquiétude commençaient à le
+prendre, lorsque de l'autre côté de l'étang, sur la rive
+herbue du parc, il la vit arriver en courant; mais
+l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son affaire;
+il eut un mouvement de colère; cependant,
+descendant au bord de l'eau, il agita son mouchoir.</p>
+
+<p>Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors
+mettant ses deux mains autour de sa bouche, elle
+cria en étouffant sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez la toue.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne
+enroulée autour du saule, et à coups vigoureux d'avirons
+il traversa l'étang; bientôt l'avant de la toue toucha
+la rive.</p>
+
+<p>&mdash;Montez, dit-il en se retournant.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me
+voie; montez vite; dans les roseaux nous serons à
+l'abri.</p>
+
+<p>Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux
+faucardés laissaient les eaux libres, il en restait une
+où ils n'avaient pas été encore coupés, et il n'y avait
+qu'à amener la toue dans leur fourré pour y être caché.</p>
+
+<p>Elle hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents
+sont retrouvés.</p>
+
+<p>Elle monta et vint près de lui.</p>
+
+<p>Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger
+vers les roseaux, il vira de bord pour gagner le calvaire.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conduis près de votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne tarderez pas à le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée;
+si vous ne me débarquez pas, j'appelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous débarquer de l'autre côté.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ici, tout de suite.</p>
+
+<p>Il rama plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je crie.</p>
+
+<p>Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui
+pouvait l'entendre? la route était déserte.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours, à moi, à moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre
+père.</p>
+
+<p>A ce moment, un homme sortant d'une allée se
+montra sur la rive du parc; il accourait en boitant.</p>
+
+<p>Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, cria le garde.</p>
+
+<p>Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue
+atteignait la route, il ne pouvait pas traverser l'étang
+à la nage.</p>
+
+<p>&mdash;A moi, à moi, continuait de crier Claude avec
+plus de force depuis qu'elle espérait être secourue.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.</p>
+
+<p>Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première
+fois qu'il sortirait sain et sauf d'une fusillade.</p>
+
+<p>&mdash;Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait
+abaissé son petit fusil.</p>
+
+<p>Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation
+retentit, en même temps elle sentit rouler
+sur elle un corps qui l'écrasait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa
+visite à Ghislaine, et après qu'il était parti en la réconfortant
+par des paroles d'espérance, elle s'était dit
+qu'elle devait s'en rapporter à lui.</p>
+
+<p>Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant
+celle du jeudi, elle se l'était répété.</p>
+
+<p>Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la
+loi et les affaires qu'elle ignorait, lui avait inspiré
+une certaine confiance; il trouverait un moyen de
+défense; assurément, il ne se serait pas avancé à la
+légère.</p>
+
+<p>Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle
+avait perdu de cette confiance qui à la vérité n'était
+pas bien robuste, et en réfléchissant il lui avait semblé
+que c'était son mari seul qui devait la défendre,&mdash;les
+défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et
+l'autre menacés.</p>
+
+<p>Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là
+un manque de franchise et de foi qui était une faute
+en même temps qu'une injure.</p>
+
+<p>Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible
+qu'elle reculât davantage; c'était inquiet
+qu'il était parti, tourmenté, peut-être jaloux. Elle ne
+pouvait pas, par son silence, le laisser en proie à des
+angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement
+n'étaient que trop réelles, elle le sentait.</p>
+
+<p>Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et
+aussi la matinée du vendredi, bouleversée, affolée,
+voulant et ne voulant pas, ne se décidant que pour
+retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans
+l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant
+qu'un mot: «Reviens.»</p>
+
+<p>Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue
+Monsieur, la lettre et la note que lui avait remises le
+notaire, et qui devaient la sauver, croyait son oncle;
+mais auraient-elles cette vertu? Cependant, malgré
+ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût
+les mettre sous les yeux de son mari, s'il consentait
+à les regarder.</p>
+
+<p>Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme:
+«J'arriverai ce soir à Paris par le train de
+six heures, à Chambrais à huit.»</p>
+
+<p>En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin
+de fer comme elle le faisait toujours, heureuse
+de recevoir son premier regard, et de répondre à l'étreinte
+de sa main par une étreinte aussi tendre,
+aussi passionnée.</p>
+
+<p>Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et
+puis, était-ce dans une voiture qu'ils pouvaient avoir
+cet entretien qui allait décider de leur vie? Enfin,
+lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne
+comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de
+Chambrais&mdash;ce qu'il n'avait jamais fait?</p>
+
+<p>Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule,
+écoutant avec son coeur le tic-tac de la grande
+horloge battant les secondes avec une lenteur qui faisait
+penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures
+sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture,
+et aussitôt elle descendit le perron.</p>
+
+<p>Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra,
+ce fut une interrogation inquiète, comme
+c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut lui-même. En
+n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent
+à leur appartement, dont elle ferma la porte.</p>
+
+<p>Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque,
+il lui posa une question:</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il?</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas
+sur laquelle se trouvait la note de M. de Chambrais:
+le papier claquait dans sa main tremblante.</p>
+
+<p>Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit-il.</p>
+
+<p>Elle hésita un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement
+je vous ai aimé, mais je n'ai pas eu une pensée
+qui ne fût une franche adoration pour vous. Rien
+ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez;
+je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de
+cela comme d'une vertu particulière, cependant il me
+semble que peu de femmes vivent ainsi pour un
+être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là
+une preuve de cet amour dont je voudrais que vous
+ne puissiez douter jamais, et qui n'a jamais été aussi
+profond, aussi passionné qu'en ce moment. Aussi quoi
+que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup
+qui vous frappe, avant de me juger, de me condamner,
+songez à ce que j'ai été, à cette longue suite de journées
+heureuses jamais troublées, à l'union de notre esprit
+et de nos âmes; à cette constante harmonie qui
+prouvait si bien que nos deux coeurs n'étaient plus
+qu'un, et cela non seulement depuis que je suis
+votre femme, mais avant de la devenir alors que je
+pensais à vous comme au seul homme que je pourrais
+aimer, comme à un être au-dessus des autres,
+pour lequel j'étais trop imparfaite, et que je ne devais
+jamais sans doute mériter. Cependant à force
+d'amour j'étais devenue votre vraie compagne, pas
+trop indigne de vous par la tendresse et le dévouement.</p>
+
+<p>Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces
+paroles laissaient d'obscur et d'incompréhensible
+pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre, lui dit-il, la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre explique une fatalité qui me fait la
+plus misérable, la plus malheureuse des femmes.</p>
+
+<p>Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit
+qu'elle avait fait à son oncle et aussi celui de leur
+voyage et de leur séjour en Sicile.</p>
+
+<p>&mdash;Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Elle baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'homme, où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre
+malheur: laissez-moi la force d'achever. Vous devez
+vous souvenir combien j'ai résisté avant de devenir
+votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon
+oncle, et aussi à mon amour qui m'a entraînée. Je
+voulais parler, tout dire; avec l'autorité d'un père
+que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon
+oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté
+de céder. C'est mon crime. Je vous aimais tant!
+Mais ce crime depuis dix ans m'a écrasée; et si vous
+m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais sous
+le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution
+de tout vous dire, ne me laissant arrêter que
+par la honte et plus encore par la douleur que je vous
+causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était la pensée
+qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui
+qui a écrit cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela est arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où vous prépariez votre dernier discours,
+vous devez vous rappeler que vous m'avez vue bouleversée
+en recevant une lettre: elle était de lui; il
+me donnait un rendez-vous à la <i>Mare aux joncs</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes allée?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais
+prendre Claude avec moi, dans cette maison, ou qu'il
+reconnaissait sa fille et commençait un procès pour
+rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace
+contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette
+enfant ne pouvait se trouver entre nous; je vous l'avais
+dit quand vous me proposiez de la prendre; j'ai
+persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien,
+j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et
+que ce qu'il voulait c'était de l'argent et non sa fille.
+J'ai vendu des bijoux à Marche et Chabert. Il ne s'est
+pas contenté de ce que je lui remettais. Alors,
+n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer,
+j'ai fait remplacer les perles de mon collier par des
+fausses et je lui ai remis les vraies.</p>
+
+<p>Il l'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais
+parlé alors et quelles hontes tu te serais évitées.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui; c'est pour cela que je suis parti.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut
+fermer les lèvres.</p>
+
+<p>Elle se jeta aux genoux de son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant,
+t'adorant, n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir
+et la volonté de te plaire et de te rendre heureux;
+toi le meilleur et le plus noble des hommes, toi qui
+mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté,
+pour prix de ton amour, la honte et le malheur.</p>
+
+<p>Il la contempla longuement, puis la relevant:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être
+supporté quand on est deux.</p>
+
+<p>&mdash;Elie!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur
+femme, je n'ai pas la tienne à te pardonner, puisque
+tu es une victime.</p>
+
+<p>A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la
+porte. Ils ne répondirent pas, les coups furent plus
+précipités.</p>
+
+<p>Le comte alla ouvrir:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre
+qui avait frappé:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon à M. le comte de m'être permis
+de frapper ainsi: mais Dagomer est là, il dit
+qu'il vient d'arriver un malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Claude! s'écria Ghislaine.</p>
+
+<p>Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le
+comte la suivit.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air
+consterné.</p>
+
+<p>Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je
+viens de tuer un homme. Qué malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Un braconnier? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.</p>
+
+<p>Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent
+pas besoin de paroles pour se comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée,
+aussi vrai que je m'appelle Dagomer.</p>
+
+<p>Il leva la main pour attester le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer,
+et à travers la <i>Réserve</i>, il l'emmenait du côté de
+la grand'route, où il avait une voiture toute prête, le
+cheval attaché à un des arbres du Calvaire. L'enfant
+criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard
+m'avait fait prendre l'avenue de <i>Baccu</i>. J'y ai dit d'arrêter.
+Il s'est mis à ramer plus fort. Il allait aborder.
+Ni à gauche ni à droite je ne pouvais courir après;
+personne sur la route; Claude était perdue. Qué que
+vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré
+pour sauver la petite; je voulais lui casser un bras,
+ça l'aurait arrêté; il a roulé au fond de la toue, mort;
+il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.</p>
+
+<p>&mdash;Et Claude? s'écria Ghislaine.</p>
+
+<p>&mdash;Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que
+je tire par-dessus elle; en tombant il l'avait écrasée,
+mais a s'a relevée et m'a crié: «J'ai rien!» Pensez si
+j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue au
+bord avec le mort au fond.</p>
+
+<p>Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler
+son attention.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez regardé?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.</p>
+
+<p>Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari,
+fit un signe affirmatif: c'était lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais
+déjà l'homme de Crève-coeur qui souvent la nuit se
+lève contre moi, v'là que je vas avoir celui de la <i>Réserve</i>;
+pourtant je ne pouvais pas laisser enlever
+Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès
+de ses parents.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait votre devoir, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre
+ça d'un homme comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'expliquerai à la justice.</p>
+
+<p>S'adressant au valet de chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Faites-vous donner une des charrettes anglaises
+et allez prévenir la gendarmerie.</p>
+
+<p>Puis, revenant à Dagomer:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de
+danger qu'il en sorte!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avec vous.</p>
+
+<p>Ghislaine voulut le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, dit-il.</p>
+
+<p>Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron,
+il revint à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous envoyer Claude.</p>
+
+<p>Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa
+droiture, sa générosité, sa confiance,&mdash;son amour.</p>
+<br><br><br>
+
+<h4>FIN</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>NOTICE SUR «GHISLAINE»</h3>
+
+
+<p>J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et
+cela m'a valu plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant
+voit, et il le voit très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise
+aussitôt et se familiarise rapidement. Pas besoin de
+paroles pour cela: un regard échangé, tout est dit; il sait
+jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire jusqu'au bout de sa fantaisie.
+Aussi, que de fois, en wagon ou en omnibus, cette
+familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances qui consistaient
+surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et
+encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux
+ou sur la manche de mon vêtement!</p>
+
+<p>Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également
+entre les petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de
+préférences; mais peu à peu les petites filles l'emportèrent,
+non pas qu'elles fussent plus faciles à suivre, au contraire,
+mais précisément parce qu'avec leurs détours et leurs mystères,
+elles étaient plus attrayantes.</p>
+
+<p>L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi,
+qui veut lire dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler
+avec la petite fille, se trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique
+dont il peut tourner pages après pages sans y comprendre
+un traître mot.</p>
+
+<p>Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait
+des mains de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en
+lui est l'oeuvre de la civilisation. S'il était né avec cette perfection,
+l'homme des cavernes n'aurait pas triomphe de ses
+premières luttes pour la vie, dans lesquelles comptaient
+seules certaines forces que développe la nature, mais qu'affaiblit
+la civilisation en se perfectionnant: la férocité, l'astuce,
+la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du
+tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident
+qu'aujourd'hui, l'homme policé, avec son éducation, ses
+relations, son milieu, s'est éloigné,&mdash;plus ou moins&mdash;de
+l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant qu'il subisse les
+leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel enfant
+n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
+parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin
+naturel qui les domine et les dirige. Et parmi les enfants,
+combien les petites filles l'emportent-elles dans le mensonge!
+probablement parce qu'il est chez elles une conséquence de
+leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse satisfaction
+pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait
+qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le
+même refrain:&mdash;«J'ai menti, menti, menti.&mdash;Combien de
+fois?&mdash;Oh!&mdash;Et pourquoi avez-vous menti?&mdash;Je ne sais pas.»&mdash;Et
+c'est la vérité qu'elles ne savent pas, quoique
+souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles ont menti
+pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
+jouissance dont elles se grisent.</p>
+
+<p>Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement,
+en suivant cette pente de mon esprit, leur donner
+une large place dans mes romans; et c'est ce que j'ai fait, en
+quelque sorte inconsciemment, au moins en cela que c'est
+seulement arrivé au bout de ma tâche que je me suis rendu
+compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.</p>
+
+<p>En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier
+roman où j'ai mis des enfants en scène,&mdash;c'était le
+quatrième que je publiais,&mdash;je lui ai donné pour titre: <i>Les
+Enfants</i>, en faisant la part égale entre le garçon et la fille.</p>
+
+<p>Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue
+d'être lu par eux, un roman: <i>Romain Kalbris</i>, où un garçon
+tient le premier rôle, mais en ayant près de lui une petite
+fille qui lui donne la réplique.</p>
+
+<p>Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe
+de l'enfance dans mes romans; une fille m'est née et, à la
+regarder grandir, ma curiosité trouve suffisamment à s'employer
+sans chercher des combinaisons de roman; puisque
+j'ai la réalité sous les yeux, je ne vais pas faire de l'observation
+de parti pris, aimant mieux suivre le développement et
+l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent les
+faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle n'en
+fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours
+affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et
+l'enregistrer.</p>
+
+<p>L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris
+<i>Sans famille</i> que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir
+le travail de la journée.</p>
+
+<p>Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons
+et des petites filles; maintenant, il n'y aura plus de place
+pour les garçons, les petites filles la prennent toute pour
+elles: <i>Pompon</i>, la <i>Petite soeur, Paulette, Micheline</i>, le <i>Sang
+bleu</i>, et enfin <i>Ghislaine</i>, pour finir par <i>En famille</i>.</p>
+
+<p>Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur
+l'enfant. Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux
+que j'ai écrits? Je ne me suis posé cette question qu'en faisant
+ma récapitulation en ce moment même: j'ai été où mon
+goût me portait.</p>
+
+<p>Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient
+dans la vie, je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui
+ai donnée: tout ne part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il
+pas?</p>
+
+<p>Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle
+d'une honnête fille entourée d'un milieu respectable, qui a
+un enfant avant son mariage; cependant, si l'on veut bien
+établir une statistique des enfants nés hors mariage, on sera
+surpris de voir combien ils sont nombreux.</p>
+
+<p>C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant
+que j'ai voulu présenter dans <i>Ghislaine</i>, un peu parce que
+dans <i>Micheline</i> je l'avais déjà abordée dans des conditions
+différentes et sans lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner,
+limité que j'étais par mon sujet. Les deux romans forment
+donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux de les
+comparer, il verra comment, avec un point de départ presque
+le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux
+petites filles, Micheline et Claude, diffèrent entre elles.</p>
+
+<p>Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas
+en même temps perdu ma curiosité des enfants, qui s'est
+portée sur ceux d'un âge auquel on ne s'intéresse guère
+généralement,&mdash;les tout petits. J'ai une petite-fille et c'est
+elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et au développement,
+aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent
+mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me
+fournissent ne seront jamais publiées, je peux leur donner
+une sincérité incompatible d'ordinaire avec l'imprimé, ses
+scrupules et ses apprêts; car ce n'est pas par des observations
+en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais plus
+simplement encore,&mdash;en maillot.</p>
+
+<p>Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui,
+et d'autant plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la
+façon dont s'exerce la première succion? Curieuse celle de
+la production des sons? Curieux le premier rire? Curieuse la
+mimique de l'enfant pour montrer les choses dont on lui
+parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
+avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que
+les philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,&mdash;l'instinct.</p>
+
+<p>Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il
+surprend à chaque instant celui qui regarde, au point de se
+refuser à croire ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées
+qu'impose la tradition acceptée. Mais si l'on est de bonne foi,
+il n'y a qu'à suivre les différentes phases des transformations
+par où il lui plaît de passer: la sensibilité, la volonté, l'intelligence,
+dans un ordre mystérieux qu'il brouille et intervertit,
+et où ne se fera un peu de lumière qu'à la suite de nombreuses
+observations consciencieusement notées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***
+
+***** This file should be named 13562-h.htm or 13562-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
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+
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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--- /dev/null
+++ b/old/13562.txt
@@ -0,0 +1,12428 @@
+The Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Ghislaine
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT
+
+
+
+GHISLAINE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+I
+
+Une file de voitures rangees devant le double portique de l'ancien hotel
+de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait
+la curiosite des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur
+leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampees sur le cuivre et
+l'argent des harnais:--couronne diademee et sommee du globe crucifere
+des princes du Saint-Empire, couronne rehaussee de fleurons des ducs,
+couronne des marquis et couronne des comtes.
+
+--Un grand mariage.
+
+Mais a regarder de pres, rien n'annoncait ce grand mariage: ni fleurs
+dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers;
+comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui
+montaient aux bureaux de l'etat-civil ou a la justice de paix, dont
+c'etait le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de
+conseils de famille.
+
+Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier etage et dans
+les etroits corridors du greffe, ceux qui etaient appeles pour les
+conciliations et pour les conseils de famille attendaient pele-mele; de
+temps en temps un secretaire appelait des noms et des gens entraient
+tandis que d'autres sortaient dans l'escalier a double revolution.
+C'etait un murmure de voix qui continuaient les discussions que la
+conciliation du juge de paix n'avait pas apaisees.
+
+Le secretaire cria:
+
+--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais
+sont-ils tous arrives?
+
+Alors il se fit un mouvement dans un groupe compose de six hommes, d'une
+dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'a leur
+tenue, autant qu'a leur air de n'etre pas la, il etait impossible de
+confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle.
+
+--Oui, repondit une voix.
+
+--Veuillez entrer.
+
+--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant a celui qui venait de
+repondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de
+regret et avec une intonation bizarre formee de l'accent anglais mele a
+l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici.
+
+--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne.
+
+Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secretaire,
+lady Cappadoce, restee seule debout au milieu de la salle, regardait
+autour d'elle.
+
+--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un
+croque-mort assis a cote de lui sur un banc, on peut lui faire une
+petite place.
+
+--Merci.
+
+--Ou il y a de la gene, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur.
+
+Elle s'eloigna outragee dans sa dignite de lady que cet individu en
+tablier se permit cette familiarite, suffoquee dans sa pudibonderie
+anglaise qu'il lui proposat une pareille promiscuite; et elle se mit a
+marcher d'un grand pas mecanique, les mains appliquees sur ses hanches
+plates, les yeux a quinze pas devant elle.
+
+Pendant ce temps le conseil de famille etait entre dans le cabinet du
+juge de paix.
+
+La ligne paternelle a droite de la cheminee, dit le secretaire en
+indiquant des fauteuils, la ligne maternelle a gauche.
+
+Prenant une feuille de papier, il appela a demi-voix:
+
+--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc
+de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle?
+demanda-t-il en s'arretant.
+
+--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'emancipation de laquelle
+nous sommes ici, dit M. de Chambrais.
+
+--Tres bien.
+
+Puis se tournant vers la gauche, il continua:
+
+--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon,
+M. le marquis de Luciliere, amis.
+
+Il verifia sa liste:
+
+--C'est bien cela. M. le juge de paix est a vous tout de suite.
+
+Assis a son bureau, le juge de paix etait pour le moment aux prises avec
+un boucher, dont le tablier blanc, retrousse dans la ceinture, laissait
+voir un fusil a aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pale,
+epuisee manifestement autant par le travail que par la misere.
+
+--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix a la
+femme.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en ecrivant
+quelques mots sur un bulletin imprime. Quand paierez-vous ces
+vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
+avertissement, font vingt-huit francs cinquante?
+
+--Aussitot, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux
+de devoir.
+
+--Il faut une date; quel delai demandez-vous?
+
+--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends.
+
+--Nous voila dans la morte saison. Mon homme est a l'hopital, il n'y a
+que mon garcon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure...
+S'il y avait de l'ouvrage!
+
+--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois regulierement? demanda
+le juge de paix.
+
+--Je tacherai.
+
+--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez
+poursuivie.
+
+--Je tacherai; la bonne volonte ne manquera pas.
+
+--C'est entendu, cinq francs par mois, allez.
+
+Le boucher paraissait furieux, et la femme etait epouvantee d'avoir a
+trouver ces cinq francs tous les mois.
+
+Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scene sans en perdre un
+mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait:
+
+--Envoyez, demain, a l'hotel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle
+vivement, on vous donnera une collection de musique a relier.
+
+Et sans attendre une reponse, elle revint prendre sa place.
+
+Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant a tous les
+membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre.
+
+--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous
+etes convoques pour examiner la question de savoir s'il y a lieu
+d'emanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
+d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe?
+
+--Parfaitement, repondit le comte de Chambrais.
+
+Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le
+juge de paix garda sa gravite.
+
+--C'est pour que vous voyiez vous-meme que ma niece est en etat d'etre
+emancipee, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenee.
+
+--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une
+emancipee, dit le juge de paix en saluant.
+
+C'etait, en effet, une mignonne jeune fille, plutot petite que grande,
+au type un peu singulier, en quelque sorte indecis, ou se lisait un
+melange de races, et dont le charme ne pouvait echapper meme au premier
+coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en meches sur le
+front, derriere en chignon tordu a l'anglaise sur la nuque, etaient d'un
+noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures etaient si souples
+et si legeres que cette chevelure profonde, coiffee a la diable, avait
+des douceurs veloutees qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.
+
+Bizarre aussi etait le visage fin, enfantin et fier a la fois, a l'ovale
+allonge, au nez pur, au teint ambre eclaire par d'etranges yeux gris
+chatoyants, qui eveillaient la curiosite, tant ils etaient peu ceux
+qu'on pouvait demander a cette figure moitie severe, moitie melancolique
+qui ne riait que par le regard et d'un rire petillant. Il n'y avait pas
+besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle etait petrie d'une pate
+speciale et pour se laisser penetrer par la noblesse qui se degageait
+d'elle. Sa bonne grace, sa simplicite de tenue ne pouvaient avoir
+d'egales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu a pois
+blancs, avec son petit paletot de drap mastic demode dont la modestie
+voulue montrait un mepris absolu pour la toilette, elle avait un air
+royal que l'etre le plus grossier aurait reconnu, et qui forcait le
+respect; et c'etait precisement a cet air que le juge de paix avait
+voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il etait.
+
+--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.
+
+--Nous sommes d'accord sur l'opportunite de cette emancipation, repondit
+M. de Chambrais.
+
+Les cinq membres du conseil firent un meme signe affirmatif.
+
+--Alors, je n'ai qu'a declarer l'emancipation, continua le juge de paix,
+et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'a nommer le curateur. Qui
+choisissez-vous pour curateur?
+
+Cinq bouches prononcerent en meme temps le meme nom:
+
+--Chambrais.
+
+--Comment! moi! s'ecria le comte, et pourquoi moi, je vous prie,
+pourquoi pas l'un de vous?
+
+--Parce que vous etes l'oncle de Ghislaine.
+
+--Parce que vous etes son plus proche parent.
+
+--Parce que vous avez ete son tuteur.
+
+--Parce que ses interets ne peuvent pas avoir un meilleur defenseur que
+vous.
+
+Ces quatre repliques etaient parties en meme temps. Il allait leur
+repondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit,
+placa aussi son mot:
+
+--Parce que, depuis huit ans, vous avez ete le meilleur des tuteurs,
+parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un
+pere.
+
+M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'emotion en
+meme temps que la contrariete:
+
+--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais
+qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un
+peu, moi, et de penser a moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne
+me suis pas marie. Quand mon aine a pris femme, je suis reste aupres de
+notre mere aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
+appuyee sur un autre bras que le mien pour monter a sa chambre.
+L'annee meme ou nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna
+vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai du veiller sur elle.
+Aujourd'hui, la voila grande et, par le serieux de l'esprit, la sagesse
+de la raison, la droiture du coeur, en etat de conduire sa vie; elle a
+dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arreta et se reprit--enfin
+j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-etre cinq ou six annees
+pour vivre de la vie que j'ai toujours desiree...je vous demande de
+m'emanciper a mon tour; il n'en est que temps.
+
+--Je ferai remarquer a ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le
+comte de Chambrais, ayant ete tuteur et ayant, en cette qualite, un
+compte de tutelle a rendre, ne peut assister la mineure emancipee a la
+reddition de ce compte en qualite de curateur, puisqu'il se controlerait
+ainsi lui-meme.
+
+--Vous voyez, messieurs, s'ecria M. de Chambrais triomphant.
+
+--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ a
+l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est
+votre intention, confier la curatelle a M. le comte de Chambrais.
+
+--Vous voyez, s'ecrierent en meme temps les cinq membres du conseil de
+famille.
+
+--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom.
+
+--La mission du curateur ne consiste pas a agir pour le mineur emancipe,
+dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement a l'assister
+pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres
+actes.
+
+--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma niece dans
+l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administre la mienne?
+
+--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille.
+
+Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgre lui
+et malgre tout, il fut nomme curateur.
+
+Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arriere avec le
+duc de Charmont.
+
+--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.
+
+--Nous dinons avec des gueuses au cafe Anglais, et apres nous allons a
+la premiere des Bouffes.
+
+--Si Ghislaine ne me retient pas a diner, j'irai vous rejoindre; en tout
+cas, gardez-moi une place dans votre loge.
+
+
+
+II
+
+Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce
+qu'on voit de l'hotel de Chambrais dans la rue Monsieur, ou il a son
+entree; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on
+l'apercoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnees
+qui, entre des murailles garnies de lierres et masquees par des arbres a
+haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppee
+dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutot une
+habitation de campagne que de ville, et ses deux etages en pierre jaune,
+sans aucun ornement, eleves au-dessus d'un perron bas, ses persiennes
+blanches; son toit d'ardoises a lucarnes toutes simples accentuent
+encore ce caractere.
+
+Evidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitieme siecle, abandonne
+leur vieil hotel du quartier du Temple pour faire batir celui-la, ils
+avaient en vue le confortable et l'agrement plus que la richesse de
+l'architecture ou de la decoration, et leur but a ete atteint: il y a de
+plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a
+pas de mieux ensoleillee l'hiver et de plus discretement ombragee l'ete,
+de plus agreable a habiter, avec de la lumiere, de l'air, de l'espace,
+de plus tranquille, ou l'on soit mieux chez soi.
+
+Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils
+n'entrerent pas dans l'hotel.
+
+--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de
+Chambrais.
+
+Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'etait le moyen que son
+oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se
+tenant a distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux
+aguets: le temps etait doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout
+lumineux et tout parfume des fleurs de mai avec les reflets rouges des
+rhododendrons epanouis qui eclairaient les murs, les oiseaux chantaient
+dans les massifs; ce desir de promenade devait donc paraitre tout
+naturel sans qu'on eut a lui chercher des explications de mystere ou de
+secret, mais precisement rien ne paraissait naturel a la curiosite de
+lady Cappadoce, et tout lui etait mysteres qu'elle voulait penetrer.
+
+Pourquoi se serait-on cache d'elle? Ne devait-elle pas connaitre tout
+ce qui touchait son eleve? Si a chaque instant elle affirmait bien haut
+"qu'elle n'etait pas de la famille," en realite, elle estimait que
+Ghislaine etait sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait
+elevee, c'etait en mere. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le
+malheur des temps l'avait obligee, a la mort de son mari, officier dans
+l'armee anglaise, a accepter de diriger l'education de cette enfant,
+elle n'avait pas pour cela cesse d'etre une lady, et c'etait en lady
+qu'elle voulait etre traitee, le malheur n'avait point abattu sa fierte,
+au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et
+meme, en remontant dans les ages, il etait facile de prouver qu'ils
+valaient mieux.
+
+Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit
+quelques pas en avant pour se rattacher a eux:
+
+--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous a Paris, ou
+partons-nous pour Chambrais?
+
+--Mon oncle, c'est a vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si
+vous me faites le plaisir de rester a diner je couche ici, sinon je
+retourne a Chambrais.
+
+Le comte parut embarrasse, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de
+ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait
+pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si
+cruel desappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont,
+qu'il ne savait quel parti prendre.
+
+--C'est que Charmont m'a demande de diner avec lui, dit-il enfin.
+
+Le regard que sa niece attacha sur lui l'arreta.
+
+--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien
+que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insiste, il s'agit
+pour lui d'une decision grave a prendre.
+
+--Il faut y aller, mon oncle.
+
+--Si tu le veux....
+
+--Nous partirons pour Chambrais a cinq heures, dit Ghislaine en se
+tournant vers lady Cappadoce.
+
+--Comme tu dois revenir a Paris tres prochainement pour la reddition du
+compte de tutelle, nous dinerons ensemble ce jour-la, je te le promets.
+
+Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de
+Chambrais passa son bras sous celui de sa niece, et l'emmena dans le
+jardin. Penche vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe a la
+Henri IV qui commencait a grisonner, il avait l'air d'un grand frere
+qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un
+oncle. Et en realite, c'etait un frere qu'il avait toujours ete pour
+elle, en frere qu'il l'aimait, en frere qu'il l'avait toujours traitee
+sans pouvoir jamais s'elever a la dignite d'oncle ou de tuteur. Tuteur,
+pouvait-on l'etre quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du
+coeur on n'avait pas trente ans? Il eut voulu jouer dans la vie les
+Bartolo, que pour son elegance et sa desinvolture, pour sa souplesse,
+son entrain, on eut bien plutot vu en lui Almaviva, un peu marque
+peut-etre, mais a coup sur un vainqueur.
+
+--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent a l'abri des
+oreilles curieuses, que comptes-tu faire?
+
+--Comment cela, mon oncle?
+
+--Je veux dire: maintenant que tu es emancipee, comment veux-tu arranger
+ta vie?
+
+--Est-ce que cette emancipation m'a metamorphosee d'un coup de baguette
+magique?
+
+--Certainement.
+
+--Je suis autre aujourd'hui que je n'etais hier, cet apres-midi que je
+n'etais ce matin?
+
+--Sans doute.
+
+--Je ne le sens pas du tout, meme quand vous me le dites.
+
+--Tu as la volonte, la liberte; et je te demande comment tu veux en
+user.
+
+--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la
+semaine derniere: demain, M. Lavalette viendra a Chambrais et me fera
+une conference de litterature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny;
+apres-demain, je viendrai a Paris et je travaillerai de une heure a
+trois, dans l'atelier de M. Casparis, a mon groupe de chiens qui avance;
+vendredi, c'est le jour de M. Nicetas; nous ferons de la musique
+d'accompagnement.
+
+--C'est le grand jour, celui-la; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de
+Vigny, et M. Nicetas que M. Lavalette.
+
+--Je vous assure que M. Lavalette est tres interessant, il sait tout et
+il vous fait tout comprendre.
+
+--Cependant tu preferes le jour de M. Nicetas.
+
+--Je reconnais que la musique est ma grande joie.
+
+--Pendant que j'ai encore une certaine autorite sur toi....
+
+--Mais vous aurez toujours toute autorite sur moi, mon oncle.
+
+--Enfin, laisse-moi te dire, ma chere enfant, que tu te donnes
+trop entierement a la musique. Plusieurs fois, je t'ai adresse des
+observations a ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu
+m'inquietes.
+
+--Vous n'aimez pas la musique!
+
+--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas
+comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir a
+la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un
+parfum par hasard, est agreable; vivre dans une atmosphere chargee de
+parfums, est aussi desagreable que dangereux. Tandis que la pratique des
+autres arts fortifie, celle de la musique poussee a l'exces affaiblit.
+Quand tu as modele pendant deux ou trois heures dans l'atelier de
+Casparis, tu sors de ce travail allegre et vaillante; quand, pendant
+deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicetas, tu sors de cette
+seance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur trouble. On dit et
+l'on repete que la musique est le plus immateriel des arts; c'est le
+contraire qui est vrai: il est le plus materiel de tous. Il semble
+qu'elle agisse a l'egard de certaines parties de notre organisme en
+frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les
+cordes. Nos cordes a nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations
+repetees, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent
+pas ils finissent par s'user. De la ces virtuoses devastes, detraques,
+desequilibres que je pourrais te nommer, si cela n'etait inutile avec
+les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicetas, avec
+ses mouvements de hanneton epileptique, ses yeux convulsionnes, ses
+grimaces, soit un etre equilibre? Cependant il est grand, fort, bien
+bati, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garcon, sans
+ces tics maladifs. Trouves-tu que son maitre Soupert, qui n'est qu'un
+paquet de nerfs, ne soit pas plus inquietant encore dans sa maigreur
+decharnee?
+
+--Est-ce que vraiment je suis menacee de tout cela? demanda-t-elle avec
+un demi-sourire.
+
+--Je parle serieusement, ma mignonne, et c'est serieusement que je
+te demande de comparer Soupert a Casparis, puisque ce sont les seuls
+artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
+sante physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et
+desordonne.
+
+--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il
+est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est
+musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur etat? En tout cas,
+comme vous n'avez pas a craindre que j'approche jamais du talent de M.
+Soupert, ni simplement de celui de M. Nicetas, j'echapperai sans doute a
+la maigreur de l'un comme aux tics epileptiques de l'autre. Je ne
+suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de
+beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'etais dans des
+conditions particulieres qui ont peut-etre eu plus d'influence sur moi
+que mes dispositions propres. J'aurais eu des freres, des soeurs, des
+camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublie mon piano bien
+souvent. Vous savez que mes seules lectures ont ete celles que lady
+Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas tres
+etendu. Je n'ai jamais ete au theatre. Dans la musique seule, j'ai eu et
+j'ai liberte complete. Voila pourquoi je l'ai aimee; non seulement pour
+les distractions presentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais
+encore pour les ailes qu'elle mettait a mes reveries... quelquefois
+lourdes... et tristes.
+
+Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra:
+
+--Pauvre enfant! dit-il.
+
+--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes a former,
+je ne les adresserais certainement pas a vous, qui avez toujours ete si
+bon pour moi.
+
+--Ce que tu dis des tristesses de tes annees d'enfance, je me le suis
+dit moi-meme bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir.
+C'est le malheur de ta destinee que tu sois restee orpheline si jeune,
+sans frere, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui
+ne pouvait etre ni un pere ni une mere pour toi! Heureusement ces
+tristesses vont s'evanouir puisque te voila au moment de faire ta vie et
+de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses
+qui ont manque a ton enfance.
+
+--Vous voulez me marier? s'ecria-t-elle.
+
+--Non; je veux que tu te maries toi-meme, et pour cela je demande qu'a
+partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes a ta
+reverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la
+musique pouvait suggerer a ton imagination enfantine, mais pour suivre
+les pensees serieuses que le mariage fait naitre dans l'esprit et le
+coeur d'une fille de dix-huit ans.
+
+--Vous avez quelqu'un en vue?
+
+--Oui.
+
+--Quelqu'un qui m'a demandee?
+
+--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le
+sais.
+
+--Qui, mon oncle, qui?
+
+--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras
+la-dessus, tu n'auras plus ta liberte; cherche dans notre monde qui tu
+accepterais pour mari, et aussi qui peut pretendre a ta main; quelqu'un
+que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet
+examen, nous en reparlerons.
+
+--Quel jour? demain?
+
+--Non, non, pas demain?
+
+--Alors, apres-demain?
+
+--Eh bien! oui, apres-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis,
+je dinerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir a ton
+impatience que tu n'es pas retive a l'idee de mariage.
+
+
+
+III
+
+Malgre le trouble que lui avaient cause les paroles de son oncle,
+Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitot que M.
+de Chambrais l'eut quittee, elle s'occupa a reunir tout ce qu'elle put
+trouver de musique non reliee.
+
+Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle
+faisait la, et Ghislaine le lui expliqua.
+
+--Comment! s'ecria le gouvernante, vous allez donner votre musique a
+relier a des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de
+travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera
+perdue. Croyez-moi, laissez une aumone si vous tenez a lui faire du
+bien.
+
+--Elle ne demande pas l'aumone.
+
+--Si elle est reduite a la misere que vous dites, comment voulez-vous
+qu'elle achete ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton,
+le papier?
+
+--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse
+faire ces achats.
+
+--Et dans la note qu'elle ecrivait pour indiquer comment elle voulait
+que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.
+
+A cinq heures, un coupe attele en poste vint se ranger devant le perron,
+car pour aller a Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhery, ou
+pour venir de Chambrais a Paris, ce n'etait point l'habitude qu'on prit
+le chemin de fer: quatre postiers etaient attaches a ce service, et en
+leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives
+de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.
+
+Quand lady Cappadoce s'etait trouvee exclue du tete-a-tete que M. de
+Chambrais avait voulu se menager avec Ghislaine, elle avait compte sur
+ce voyage pour apprendre ce qui s'etait dit dans cette longue promenade
+autour du jardin. Et ce n'etait pas une curiosite vaine qui la poussait,
+le seul desir de savoir pour savoir, c'etait son interet.
+
+Maintenant que Ghislaine etait emancipee, qu'allait-il se passer?
+Etait-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue?
+La question. etait pour elle capitale. Bien qu'elle montrat une navrante
+mortification d'en etre reduite, elle, une lady, a vivre dans une
+position subalterne, en realite, elle tenait a cette position qui
+n'etait pas sans avantages. Et bien qu'elle affectat aussi de n'avoir
+que du dedain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en
+realite elle tenait beaucoup a ne pas quitter cette France detestee pour
+retourner dans son Angleterre adoree. Superbe, l'Angleterre, admirable,
+incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle
+fut, elle ne craignait rien tant que d'etre obligee, par le mariage de
+Ghislaine, de renoncer a son malheur et a son humiliation.
+
+A peine le coupe quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des
+Invalides, qu'elle commenca ses questions:
+
+--Cette emancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes?
+dit-elle de son ton le plus affable.
+
+--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.
+
+--Et vous lui avez repondu?
+
+--Qu'etant aujourd'hui ce que j'etais hier, je ferais la semaine
+prochaine ce que j'avais fait la semaine derniere.
+
+--Il est certain que l'emancipation ne confere pas tout d'un coup des
+graces speciales.
+
+--Je ne sens pas qu'elle m'en ait confere; et, si vous le voulez bien,
+je vais preparer ma lecon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.
+
+Ce que lady Cappadoce voulait, c'etait continuer la conversation sur ce
+sujet, mais deja Ghislaine avait pris le Theatre d'Alfred de Vigny dans
+une poche de la voiture et sa lecture etait commencee; elle dut donc
+se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs etait
+rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait
+qu'une enfant.
+
+Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine,
+ordinairement attentive et appliquee, faisait sa lecture, l'inquietude
+prit la place de la confiance; certainement il s'etait dit, entre
+l'oncle et la niece, autre chose que ce que Ghislaine lui avait repete,
+et cette lecture n'etait qu'un pretexte pour penser librement a cette
+autre chose.
+
+A un certain moment, mordue plus fort par la curiosite, elle la
+questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:
+
+--Il me semble que _Chatterton_ ne vous interesse guere?
+
+--Je reflechis.
+
+--C'est precisement ma remarque.
+
+--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas devorer ses lectures.
+
+--Encore faut-il les suivre.
+
+--C'est ce que je vais faire.
+
+Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire,
+au moins pour echapper a ces interrogations. Elle avait bien l'esprit a
+la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du
+quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses
+oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?
+
+Elle n'avait pas attendu le jour de son emancipation pour se dire
+qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les
+tendresses qui avaient si tristement manque a sa premiere jeunesse; mais
+les idees qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de
+prendre corps par la forme precise que son oncle leur avait donnees et
+elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.
+
+Quel etait ce mari? Realiserait-il les reveries et les esperances dont
+son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commence a juger la vie?
+
+Jusqu'a sa dixieme annee, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse
+que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps etaient
+tous pleins de joies: un pere, une mere qui l'adoraient, et dont
+l'unique souci semblait etre son bonheur; autour d'elle, une existence
+de fetes qui lui avait laisse comme des visions de feeries: au chateau,
+dans les allees du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle etait
+melee, galopant sur son poney a cote de sa mere; a l'hotel de la rue
+Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivee
+des invites, et la musique qui, la nuit, la bercait dans son lit, et
+toujours a Paris, a la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.
+
+Et tout a coup la nuit s'etait faite: plus de pere, plus de mere, plus
+de fetes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le pere avait
+ete tue dans un accident de chasse. Huit jours apres, la mere etait
+morte d'un acces de fievre chaude.
+
+Du cote de son pere, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais,
+dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la
+rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie francaise; du cote
+de sa mere, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes;
+mais, fixes tous en Espagne, ils ne pouvaient guere s'acquitter de leurs
+devoirs de parente envers cette petite Francaise qu'ils connaissaient a
+peine.
+
+Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la
+maison deserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser
+de son oncle quand il venait la voir au chateau ou a l'hotel, et plus
+souvent a l'hotel qui etait a Paris qu'au chateau ou l'on n'arrivait
+qu'apres un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste
+solennel, la lecon a propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
+le coeur, mais dans le caractere, les manieres, l'attitude toujours
+gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuee de sa
+naissance, exasperee de sa pauvrete, et convaincue qu'elle grandissait
+sa situation par sa dignite.
+
+A dix ans, a onze ans, jusqu'a quatorze ans, Ghislaine avait accepte
+cette vie monotone, soumise et resignee, sans echappee au dehors,
+n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle put etre autre.
+Si enfant qu'elle fut, elle comprenait que c'etait par scrupule et pour
+qu'on ne l'accusat point de s'etre debarrasse d'un devoir difficile, que
+son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette education.
+Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir
+les severites; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et
+toujours appliquee a sa tache, ne pas dire un mot, ne pas faire une
+observation qui ne fussent dictes par la justice meme, elle sentait
+qu'elle eut ete ingrate de se plaindre. On etait pour elle ce que les
+circonstances permettaient qu'on fut: un oncle n'est pas un pere; une
+gouvernante n'est pas une mere; c'etait la le malheur, la tristesse de
+sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.
+
+Mais la floraison de la quinzieme annee avait suscite en elle des
+echappees au dehors, qui etaient nees de ses souvenirs memes.
+
+C'etait en se rappelant les regards emus et les paroles de tendresse que
+sa mere et son pere echangeaient en l'embrassant, qu'elle s'etait
+dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
+dissiperaient que le jour ou elle se marierait. Pourquoi, alors, ne
+serait-elle pas heureuse comme sa mere l'avait ete? Pourquoi le babil
+d'un enfant n'amenerait-il pas sur ses levres ces sourires qu'elle avait
+vu le sien provoquer sur celles de sa mere?
+
+Et de meme c'etait en se rappelant les illuminations et les fleurs des
+grands appartements de l'hotel aujourd'hui toujours fermes; c'etait en
+retrouvant dans sa memoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du
+chateau les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle
+les soirs ou l'on jouait la comedie, qu'elle avait compris que tout cela
+ressusciterait quand elle se marierait.
+
+Et voila que le mari qu'elle avait reve; sans lui donner un corps,
+l'etre ideal qui flottait indecis dans les feeries de son imagination
+devenait un personnage reel; il existait, il la connaissait; tout au
+moins il l'avait vue.
+
+Ou?
+
+Elle n'etait point de ces petites bourgeoises mondaines qui, a dix-huit
+ans, ont ete partout; en vraie fille du monde ou les traditions sont
+une religion, elle n'avait ete nulle part! les offices a
+Saint-Francois-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche a Paris;
+quelques rares visites chez des parentes a qui elle avait des devoirs a
+rendre, en janvier ou a de certains anniversaires; en mai, des seances
+d'etude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'etait
+tout; il lui etait donc facile de remonter dans ses souvenirs en se
+demandant ou elle avait vu "l'homme de son monde qu'elle accepterait
+pour mari et qui pouvait pretendre a sa main".
+
+Evidemment, elle n'avait pas a chercher au Salon. Jamais personne n'y
+avait fait attention a elle. Tout d'abord, elle en avait ete mortifiee,
+s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tarde a
+comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder
+ce regard a une fille simplement habillee, que pour le costume on
+pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa
+maitresse, plutot que pour une fille de grande maison accompagnee de sa
+gouvernante.
+
+C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer
+avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient reunir les
+qualites dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui
+les eut toutes,--celles-la et beaucoup d'autres qu'elle etait disposee
+a lui reconnaitre,--le comte d'Unieres. En tout elle ne l'avait pas vu
+trois fois, et ils n'avaient pas echange dix paroles; mais certainement
+il etait le seul qui fut l'incarnation vivante de l'etre ideal dont elle
+avait si souvent reve.
+
+Pourquoi? En quoi? Elle eut ete bien embarrassee de le dire, ne sachant
+rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en etait
+ainsi.
+
+
+
+IV
+
+C'etait une regle, etablie que Ghislaine se coucha tous les soirs a
+neuf heures et demie. Mais ce jour-la, si elle entra dans sa chambre a
+l'heure reglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle etait
+trop agitee pour penser a dormir, et apres avoir fait le voyage de
+Paris a Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la
+quittaient pas, elle avait besoin d'etre libre pour reflechir: sa porte
+close, elle l'etait.
+
+Jusqu'a quinze ans, elle avait habite sa chambre d'enfant, a cote de sa
+gouvernante, au premier etage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle
+prit l'appartement de sa mere, qui se composait de quatre pieces au
+rez-de-chaussee, dans l'aile droite du chateau: un petit salon, une
+chambre a coucher qui etait immense avec six fenetres, deux sur la cour
+d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste
+cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet ou couchait
+une femme de chambre.
+
+Lady Cappadoce s'etait opposee a ce changement qui lui semblait
+amoindrir son autorite; mais c'etait justement en vue de cet
+affaiblissement d'autorite que M. de Chambrais avait impose sa volonte.
+Ne fallait-il pas preparer l'enfant a l'emancipation? Pour cela le
+mieux etait de l'habituer a une certaine liberte. Chez elle, dans
+l'appartement qu'avaient toujours habite les princesses de Chambrais
+depuis deux cents ans, Ghislaine n'etait plus une petite fille.
+
+Une fois dans sa chambre, Ghislaine commenca par eteindre sa lampe, puis
+ouvrant une des fenetres qui donnent sur les jardins, elle resta a
+rever en laissant sa pensee se perdre dans les profondeurs du parc
+qu'eclairait la pleine lune.
+
+Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporte
+aucun changement aux dispositions primitives de leur chateau et de leur
+parc: tels ils les avaient recus de leurs peres, tels il les avaient
+conserves. Chaque fois que les degradations du temps l'avaient exige,
+ils avaient fait reparer le chateau, mais sans jamais accepter des
+restaurations plus ou moins savantes qui auraient altere son caractere.
+De meme, pour le mobilier, ils avaient change les etoffes toutes les
+fois qu'elles s'etaient trouvees usees, mais toujours en respectant
+l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine,
+qui dans son neuf, sous Louis XIV, etait en velours de Genes, avait ete
+recouvert de velours a parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours
+de Genes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.
+
+Dessines par Le Notre, les jardins et le parc qui leur faisait suite
+n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis
+qu'on voyait a Versailles le bassin de l'ile d'Amour devenir le jardin
+du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais
+restait ce qu'il avait toujours ete avec ses avenues droites, ses
+arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et
+ses cypres tailles, ses pieces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
+terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.
+
+Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle etait
+ainsi venue s'asseoir a cette place. Certaine de n'etre pas surprise
+par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette
+fenetre, elle pouvait rester la aussi longtemps qu'elle voulait.
+C'etaient les seuls moments de la journee ou elle eut sa liberte
+d'esprit et ne fut pas exposee a entendre sa gouvernante, toujours aux
+aguets, lui dire de sa voix des rappels a l'ordre: "A quoi pensez-vous
+donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la reverie,
+n'est-ce pas?"
+
+Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'etre pas
+bavard avec soi-meme; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres
+que cette partie du jardin et du parc que de cette fenetre son
+regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eut pu bien
+tranquillement se confesser a quelque coin de sa chambre ou a quelque
+meuble, mais ils n'eussent ete que de muets confesseurs, tandis que le
+jardin et le parc etaient des etres vivants qui lui parlaient. Que la
+neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des
+orangers passat dans l'air tiede, pourvu que la lune brillat, c'etaient
+de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
+statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans
+l'esprit, et ils lui repondaient; et toujours elle les trouvait en
+accord avec ses sentiments: triste, ils etaient tristes aussi: "Tu te
+plains d'etre abandonnee; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
+la notre? Tu penses melancoliquement au present et a l'avenir en te
+rappelant le passe; et nous?"
+
+Mais, ce soir-la, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents
+lui repondirent. Comme ils s'etaient associes a ses tristesses, ils
+s'associerent a ses esperances: on allait donc revoir les fetes
+d'autrefois; les promenades des amis dans les allees; les danses dans
+les charmilles illuminees; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le
+parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la foret.
+
+L'entretien se prolongea, et la nuit etait si douce, eclairee par
+la pleine lune de mai, parfumee par les senteurs des roses et des
+chevrefeuilles, qu'il etait tard lorsqu'elle se decida a fermer
+doucement sa fenetre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas
+tout de suite, et quand a la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer
+son reve de la soiree.
+
+Le temps avait marche: on celebrait son mariage avec le comte d'Unieres,
+dans l'eglise Saint-Francois Xavier; elle avait la toilette ordinaire
+des mariees, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alencon. Mais
+le comte etait en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_,
+tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Dore: justaucorps de satin
+rose, toque a plumes, epee; en meme temps, par un dedoublement de
+personnalite tout naturel dans un songe, elle assistait au bapteme de
+son premier ne.
+
+Ce n'etait point l'habitude de Ghislaine d'etre distraite pendant ses
+lecons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication
+de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
+evidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Quand, la lecon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
+l'accompagna jusque dans la cour ou attendait la voiture qui devait le
+reconduire a la station.
+
+--Je suppose, dit-elle en marchant pres de lui, que vous avez remarque
+le trouble de votre eleve?
+
+--Mon Dieu non, repondit le professeur qui n'etait pas homme a remarquer
+quoi que ce fut quand il s'ecoutait parler.
+
+--C'est a peine si elle vous a entendu.
+
+--Vraiment?
+
+--Son esprit etait ailleurs, et il n'y a rien d'etonnant a cela avec un
+pareil sujet.
+
+--Mais il est anglais, ce sujet.
+
+--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous
+l'accorde, mais pour les sentiments, les idees, les moeurs, les actions,
+ces gens-la sont des Francais, et voila le mal, le danger: croyez-vous
+qu'un pareil sujet, traite comme il l'est, ne soit pas de nature a
+eveiller les idees d'une jeune fille?
+
+--Et comment voulez vous que j'enseigne notre litterature contemporaine
+sans parler de ses oeuvres, typiques?
+
+--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en a des modeles
+plus anciens; pour moi, j'ai appris le francais dans les _Memoires de
+Joinville_, et je m'en suis bien trouvee.
+
+--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager
+une discussion inutile, je le soumettrai a M. le comte de Chambrais.
+
+--Alors, je l'en entretiendrai moi-meme demain, repliqua lady Cappadoce
+qui n'avait jamais admis qu'on lui repondit ironiquement.
+
+Mais le lendemain elle ne put pas realiser ce dessein, car lorsque M. de
+Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait
+fait le jour de l'emancipation, et elle en fut reduite a les observer
+de derriere une persienne pour tacher de comprendre a leur pantomime
+ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle etait si discrete, cette
+pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un
+mariage, une affaire d'interets, il pouvait etre aussi bien question de
+ceci que de cela.
+
+--Eh bien! mon enfant, as-tu pense a ce que je t'ai dit avant-hier,
+avait commence M. de Chambrais lorsqu'ils avaient ete a une certaine
+distance de la maison?
+
+--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!
+
+--Et tu as trouve?
+
+--Comment voulez-vous que je sache?
+
+--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus a l'esprit.
+
+--Mais je vous assure que cela m'est tout a fait difficile; je n'ose
+pas.
+
+--Pourquoi? Nos sentiments ne se decident-ils pas le plus souvent en
+vertu de certaines affinites mysterieuses dans lesquelles notre volonte
+ne joue aucun role? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les
+jeunes gens que tu as vus et qui peuvent etre des maris pour toi, il en
+est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien
+de plus.
+
+--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me
+semble, accepter pour mari.
+
+--Un seul?
+
+--J'ai vu si peu de monde!
+
+--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?
+
+Elle hesita un moment, detournant la tete pour cacher sa confusion, car
+il lui semblait que c'etait la un aveu.
+
+Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un
+ton tout plein d'une tendre affection:
+
+--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour meriter d'etre ton confident?
+
+--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence.
+Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me defendre
+sottement: j'ai pense a M. d'Unieres.
+
+Il poussa une exclamation de joie.
+
+--Eh bien! ma mignonne, c'est precisement de d'Unieres qu'il s'agit. Tu
+vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette epreuve... un
+peu aventureuse, j'en conviens. Elle est decisive, et me prouve que
+nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera
+heureux. Vous vous etes vus quatre ou cinq fois....
+
+--Trois.
+
+--C'est encore mieux; les affinites dont je parlais se manifestent plus
+franchement; sans vous connaitre, vous avez ete l'un a l'autre attires,
+par une sympathie qui ne demande qu'a devenir un sentiment plus tendre,
+et qui le deviendra. Tu m'aurais demande un mari que je ne t'en aurais
+pas choisi un autre que d'Unieres; tu as fait ce choix toi-meme, c'est
+beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observes en pensant que
+j'aurais un jour la responsabilite de ton mariage, je n'en connais aucun
+qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune
+n'est pas l'egale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin
+c'est un homme d'intelligence superieure et d'esprit serieux. Au lieu de
+perdre sa jeunesse dans les frivolites a la mode, il a travaille; il a
+fait de bonnes etudes en droit; il a voyage, en sejournant dans les
+pays etrangers ou il y a a apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux
+Etats-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on
+peut etre certain que, quand il entrera a la Chambre, il sera un des
+meilleurs deputes de notre parti.
+
+--Quel age a-t-il donc?
+
+--Il aura juste vingt-cinq ans a son election. C'est pour la preparer
+qu'il est en ce moment dans son departement. Il en reviendra dans
+six semaines. Et alors nous deciderons le mariage. Tu seras comtesse
+d'Unieres, ma mignonne; et comme tu apporteras a ton mari la Grandesse
+d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.
+
+
+
+V
+
+Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et a son corps
+defendant les lecons de litterature francaise contemporaine, par contre
+elle etait passionnee pour celles de musique; que cette musique fut
+allemande, italienne ou francaise, ancienne ou nouvelle, peu importait,
+pour elle il n'y avait ni nationalite, ni age. Tout a craindre de
+Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que
+des corrupteurs. Rien a redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont
+des charmeurs. Infame le rapt de la fille de Triboulet par Francois Ier;
+innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.
+
+Pour elle, il en etait des professeurs comme de leur science ou de leur
+art; c'etait ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou
+en tendresse et qui leur donnait certaines qualites ou certains defauts:
+M. Lavalette, le professeur de litterature francaise, ne pouvait etre
+qu'un sacripant, et Nicetas, le professeur d'accompagnement, qu'un
+charmant jeune homme. A la verite, on lui avait dit et repete sur tous
+les tons que M. Lavalette etait un critique de grand talent, un esprit
+distingue, une conscience droite, en tout le plus honnete homme du
+monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait
+pas, on se trompait. Au contraire, elle etait disposee a voir un ange
+dans Nicetas: en pouvait-il etre autrement avec l'ame et la verve qu'il
+mettait dans son execution?
+
+Le supplice qu'elle eprouvait a ecouter les lecons de l'un toujours trop
+longues, se changeait en ravissement a celles de l'autre toujours trop
+courtes. Installee dans un fauteuil vis-a-vis de Nicetas, elle ne le
+quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il executait,
+elle restait plongee dans sa beatitude, dodelinant de la tete, battant
+la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps echapper de
+petits cris que l'exces du plaisir lui arrachait.
+
+Avec M. Lavalette, elle veillait de pres a ce que l'heure de la lecon ne
+fut pas depassee, et s'il se laissaient entrainer a des developpements
+qui l'interessait lui-meme, ou s'il s'oubliait, elle avait une facon de
+tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicetas, elle
+n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle
+ecoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scene
+de comedie ou comme une piece de vers; on va jusqu'au bout. Encore
+avait-elle d'ingenieuses ressources pour allonger la seance et meme
+quelquefois pour la doubler.
+
+Tout a coup, retrouvant sa montre oubliee, elle s'apercevait qu'il etait
+trop tard pour que Nicetas put prendre le train; il partirait par le
+suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
+bien trop froid: et, passant par dessus les regles de l'etiquette et des
+convenances, qui pourtant lui etaient si cheres, elle le gardait a diner
+au chateau. Que faire en attendant l'heure du diner? De la musique. Et
+comme il eut ete indiscret de continuer le travail de la lecon, ce qui
+eut ressemble a une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux
+qui lui plaisaient.
+
+Aucun autre professeur, n'eut ete honore par elle d'une pareille faveur,
+et le soleil eut pu devorer la plaine, le verglas eut pu rendre la route
+impraticable sans qu'elle pensat a les retenir, mais Nicetas n'etait pas
+un professeur comme les autres: d'abord il etait musicien, et ce titre
+seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en
+etaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes
+et meme dans son attitude des cotes mysterieux dont on parlait tout
+bas, qui plaisaient a l'imagination romanesque et chevaleresque de lady
+Cappadoce.
+
+Jusqu'a l'annee precedente, le maitre de musique de Ghislaine avait ete
+le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce
+que c'etait un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait
+facile de venir a Chambrais, sans grand derangement et sans perte de
+temps. Mais si Soupert etait un musicien de talent, par contre c'etait
+bien pour la regularite le plus detestable professeur qu'on put trouver:
+il n'y avait pas de meilleures lecons que les siennes; seulement, il
+fallait qu'il les donnat et surtout qu'il fut en etat de les donner, ce
+qui n'arrivait que rarement.
+
+Apres une periode d'eclat qui avait dure une vingtaine d'annees, Soupert
+etait redevenu dans sa vieillesse le boheme qu'il avait ete dans sa
+jeunesse: rodeur de brasserie de dix-huit a trente ans; habitue des
+salons ou il promenait de trente a cinquante une fille de grande
+naissance qu'il avait epousee; a soixante, il vivait dans une masure
+du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa
+seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui
+separait celle-ci de celle-la.
+
+Quand il avait ete question de le donner pour professeur a Ghislaine,
+c'etait a l'auteur du _Croise_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais
+avait pense et non au vieux boheme de Palaiseau: de l'auteur du _Croise_
+il se rappelait les succes au temps ou il l'avait rencontre dans le
+monde, la reputation, le mariage extraordinaire; du boheme, il ne
+savait rien, si ce n'est qu'il habitait a une assez courte distance de
+Chambrais pour qu'on eut l'idee de s'adresser a lui, plutot qu'a un
+musicien qui viendrait de Paris.
+
+Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le boheme se montrat tel
+que la vie, la lutte et "le pas de chance" l'avaient fait. Partant de
+chez lui le matin pour venir a Chambrais, il s'arretait au premier
+cabaret de la cote de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et
+prendre la force d'accomplir cette odieuse corvee qui consiste a donner
+une lecon de piano, au lieu de rester attable tranquillement avec les
+ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa societe.
+Au cabaret du bas de la cote, il faisait une seconde halte. Au cafe de
+la Gare, il en faisait une troisieme. S'il ne trouvait personne a qui
+causer, c'etait bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou
+simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succedaient,
+et au lieu d'etre a Chambrais dans la matinee comme il le devait, il n'y
+arrivait qu'a deux ou trois heures de l'apres midi.
+
+--Retenu; a mon grand regret empeche; vous comprenez.
+
+Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait
+parfaitement.
+
+--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela.
+Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-etre, nous
+vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.
+
+En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard
+valait a Ghislaine et a lady Cappadoce, c'etait une odeur de vin blanc
+melee a celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand
+Soupert se mettait au piano, c'etait qu'il frappat un _la_ ou un _fa_ au
+lieu d'un _sol_, incapable qu'il etait de diriger ses doigts tremblants.
+
+Un professeur de lettres ou de sciences eut apporte ces parfums, que
+lady Cappadoce n'eut eprouve aucun embarras avec lui: elle l'eut tout
+de suite remercie; mais ce procede expeditif etait-il applicable a un
+musicien? a un maitre tel que Soupert, dont elle avait les romances
+dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas
+pense. Il fallait aviser, s'ingenier, chercher, trouver quelque moyen
+qui empechat ces accidents de se produire. Que Soupert partit de chez
+lui pour venir directement sans s'arreter en route, il n'aurait pas
+d'occasions de se parfumer a l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
+avait qu'a l'envoyer chercher en voiture.
+
+Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle etait
+capable, cette proposition, il avait commence par refuser:
+
+--La promenade du matin est hygienique.
+
+Mais elle s'etait montree si pressante, qu'il avait du accepter.
+
+Il avait ete calcule qu'il arriverait au chateau un peu avant neuf
+heures: la premiere fois qu'on alla le chercher, il arriva a dix
+heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le
+professeur et le cocher etaient exactement dans le meme etat, pour
+s'etre arretes a tous les bouchons de la route.
+
+Boire avec un valet!
+
+Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait ete prevenu que, "a
+cause de l'irregularite dans ses heures, qui derangeaient tous les
+autres professeurs", mademoiselle de Chambrais renoncait a ses lecons.
+
+Un autre que Soupert se fut fache de ce remerciement; mais lui n'etait
+pas homme a le prendre par le mauvais cote, et, bien qu'il lui enlevat
+deux cents francs par semaine, qui etaient a peu pres sa seule
+ressource, il s'etait tout de suite console en se disant que c'etait la
+liberte qu'il recouvrait; maitre de son temps desormais et n'ayant
+plus a se preoccuper de ces lecons, il aurait le loisir de faire les
+demarches necessaires pour que son repertoire fut repris: c'etait
+parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le negligeait; il se
+montrerait.
+
+Une seule chose l'avait contrarie: l'abandon d'une eleve qui
+l'interessait; elle etait nee musicienne, cette jeune fille, et il
+serait vraiment dommage qu'elle tombat entre de mauvaises mains: il ne
+fallait pas, il ne voulait pas qu'elle recut maintenant les lecons de
+gens qu'il meprisait; et pour que cela n'arrivat pas, il avait propose a
+lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens eleves, celui
+qu'il avait forme avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus
+d'esperances, qui le continuerait peut-etre un jour: Nicetas.
+
+Bien que les deceptions que Soupert lui avait causees eussent ete
+cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance
+en sa probite d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
+Nicetas offrait des garanties personnelles, il etait premier prix
+de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix egalement du
+Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur
+accompagnateur que put trouver mademoiselle de Chambrais etait ce jeune
+musicien, il semblait qu'on pouvait se fier a cette parole.
+
+Mais Soupert, ne s'en tenant pas a ces titres serieux qui recommandaient
+l'artiste, avait ajoute tout bas et confidentiellement des details
+particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'etait emue.
+
+--Je dois vous dire que ce qu'est Nicetas au juste, je n'en sais rien.
+
+--Mais alors....
+
+--Evidemment il flotte dans une atmosphere mysterieuse. Quelle est
+sa nationalite? Je n'ai que des probabilites a ce sujet. Comment se
+nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.
+
+--Et vous le recommandez!
+
+--Qu'il soit Russe, Francais, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques,
+Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble
+que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est
+lui qui m'a fait m'interesser a Nicetas. Un jour il vint me trouver a
+Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes lecons. Nous etions en
+ete, et la poussiere couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur
+son visage comme s'il avait fait la route a pied. Je le questionnai.
+Il me repondit qu'en effet il etait venu a pied. Huit lieues aller et
+retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se
+rafraichir. Il devora une miche de pain. Je me mis a sa disposition
+pour lui donner autant de lecons qu'il voudrait en prendre; ce fut le
+commencement de nos relations. Elles continuerent sans que j'apprisse
+rien, ou a peu pres rien sur lui, tant il etait reserve et discret:
+il etait remarquablement doue pour la musique; en toutes choses,
+son education avait ete poussee beaucoup plus avant que ne l'est
+ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voila
+tout ce que je savais de lui. Il y avait a peu pres un an que je le
+connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes
+eleves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que
+j'aurais voulu servir dans ce pays. La facon dont je m'exprimais lui
+montra combien je m'interessais a elle.--Je puis lui donner des lettres
+qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habite la
+Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une etait pour une grande
+duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse.
+Vous comprenez ma stupefaction: comment avait-il des relations dans
+ce monde, et telles qu'il pouvait y presenter quelqu'un? Malgre ma
+curiosite, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de la,
+le hasard me fit monter chez lui, car apres l'avoir fait engager aux
+Concerts populaires, je lui avais trouve aussi quelques lecons, et il
+avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'etait la premiere fois
+que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur etait accrochee
+une gravure, un portrait, celui d'un personnage revetu d'un uniforme
+etranger chamarre de decorations: un nom avait ete grave au dessous,
+mais il etait efface; a cote se lisait, de l'ecriture de Nicetas, que je
+connais bien, cette etrange inscription: "Haine eternelle."
+
+--Voila qui est bizarre.
+
+--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui represente
+ce portrait et Nicetas, il y a une ressemblance frappante.
+
+--Son pere, alors.
+
+--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette
+histoire du portrait, s'ajoutant a celle des lettres, m'interessa. Je
+voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences
+de Nicetas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il
+s'enveloppe.
+
+--Et vous y etes arrive?
+
+--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilites. Il serait
+le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice,
+aimee pendant un sejour que ce personnage aurait fait dans le Midi.
+Oblige de retourner en Russie, ce personnage maria sa maitresse a un
+professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le
+paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit
+ans, Nicetas vit aupres du mari de sa mere, mais martyrise par celui-ci,
+il ecrit a son vrai pere qui vient le reprendre, le rachete, l'emmene en
+Russie et le fait elever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
+Ce serait pendant ce temps qu'il aurait ete le camarade de ceux et de
+celles pour qui il m'a donne des lettres de recommandation. Un jour son
+pere meurt et l'enfant naturel est chasse de la maison paternelle.
+Jete sur le pave, il vient je ne sais comment a Vienne, entre au
+Conservatoire ou il obtient un premier prix, et arrive enfin a Paris ou
+il en obtient un autre.
+
+Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce
+s'enflammat; mais c'etait presque un personnage de roman, ce jeune
+musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre,
+a coup sur, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolee de
+superiorite aristocratique allait plus vite et plus loin que les
+probabilites de Soupert.
+
+--Amenez-le, cher monsieur Soupert.
+
+Quand elle l'avait vu arriver au chateau, amene par Soupert, elle
+n'avait plus doute de cette naissance illustre.
+
+Evidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large
+d'epaules, a la tete energique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui
+lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisees, etait
+quelqu'un.
+
+Peut-etre y avait-il de l'affectation dans le desordre voulu de cette
+chevelure tortillee en serpents; peut-etre les yeux ardents qui
+brillaient, a travers ces meches ramenees en avant, au lieu d'etre
+rejetees en arriere, cherchaient-ils a donner a leur regard une
+expression peu naturelle, toujours en quete d'un effet quelconque;
+mais qu'importait, cela n'empechait pas qu'il fut etrangement
+original,--comme il convenait a un homme de son sang.
+
+Un Romanof--elle etait sure que c'en etait un--maitre de musique de la
+princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'etait bien.
+
+
+
+VI
+
+Autant Soupert avait ete irregulier dans ses lecons, autant Nicetas
+etait exact dans les siennes; si l'un avait toujours ete en retard,
+l'autre etait toujours en avance.
+
+Quand il arrivait ainsi trop tot, il demandait au concierge de ne pas
+l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille
+entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
+lady Cappadoce le voyant alors errer a petits pas, la tete tournee vers
+le chateau, s'attendrissait sur lui:
+
+--Le pauvre garcon, se disait-elle, il reve au chateau de ses peres.
+
+Et, par la pensee, elle s'envolait sur les bords de la Neva, ou elle
+avait decide, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se
+trouver ce chateau.
+
+--Comme il doit souffrir de cette miserable vie de musicien en la
+comparant a celle de ses freres, et jamais une plainte, jamais une
+allusion; le stoicisme!
+
+Elle trouvait que, par la, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus
+ne faisait allusion a ses grandeurs dechues, et cette ressemblance le
+lui rendait plus sympathique encore.
+
+Elle eut voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passe
+par ces epreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.
+
+Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingeniait par de petits
+moyens detournes a lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi,
+du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Ecosse
+incontestablement--compatissait a son infortune et qu'il n'etait pas
+seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait a ce qu'il se
+rechauffat avant sa lecon; quand c'etait par une journee de soleil,
+elle lui faisait servir des rafraichissements, quoi qu'il fit pour s'en
+defendre; tout cela accompagne de bonnes paroles, de calineries, de
+cajoleries; une mere n'eut pas eu plus de prevenances avec un fils.
+
+Dans son elan de compassion elle eut souhaite que Ghislaine s'associat a
+elle, sinon avec la meme franchise, au moins avec une sympathie secrete.
+Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicetas qu'un professeur comme
+les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait
+l'art qu'il enseignait; mais c'etait tout. Si lorsqu'il entrait, elle
+l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir etait simplement celui
+d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle
+n'avait aucune arriere-pensee et ne se doutait pas que cet artiste,
+reduit a toucher un cachet, etait un Romanof. Comment l'idee lui en
+serait-elle venue? Ce n'etait pas a une jeune fille de son age, elevee
+comme elle l'avait ete, qu'on pouvait parler des hontes de cette
+illustre origine.
+
+C'etait le lundi et le vendredi que Nicetas venait a Chambrais; le
+vendredi qui suivit l'emancipation de Ghislaine, il arriva comme
+toujours en avance. L'heure de la lecon etait trois heures; un peu apres
+la demie de deux heures, lady Cappadoce l'apercut se promenant dans
+le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des
+plates-bandes, mais en realite il tournait assez souvent la tete vers le
+chateau pour qu'on devinat sa preoccupation: il pensait a la Neva!
+
+La journee etait brulante; d'un ciel bleu vaporeux pommele de blanc
+tombait une chaleur lourde qui le forca a s'abriter dans un berceau
+d'ifs tailles ras, et la, ne se sachant pas observe, il resta la tete
+franchement levee sur l'aile du chateau qu'il avait devant lui,--celle
+habitee par Ghislaine. De la fenetre derriere laquelle elle etait, lady
+Cappadoce ne lui voyait point les yeux, caches qu'ils etaient comme
+toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais a l'attitude
+generale, on pouvait suivre sa pensee: Chambrais lui rappelait le
+chateau de la Neva, et en l'observant avec cette fixite, il revivait,
+le pauvre jeune homme, les annees de sa jeunesse, celles qu'il avait
+passees dans les joies de la famille et la paix du coeur, aupres de son
+pere, entre ses freres et soeurs.
+
+Au coup de trois heures, il se leva et, apres avoir secoue sa longue
+chevelure emmelee et l'avoir arrangee avec ses doigts sur son cou et
+sur son front, il se dirigea vers le chateau. Aussitot, lady Cappadoce
+descendit pour etre aupres de Ghislaine quand il entrerait.
+
+Elle etait toujours bizarre cette entree, et etudiee pour produire un
+effet quelconque. Tantot il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un
+ravissement seraphique; tantot, au contraire, on aurait pu croire qu'il
+surgissait directement de l'enfer, desespere.
+
+Ce jour-la, c'etait la periode du recueillement; apres avoir adresse une
+longue et basse inclinaison de tete a Ghislaine sans prononcer un mot,
+une autre un peu moins longue et moins basse a lady Cappadoce, il tira
+son violon de la boite dans laquelle il dormait depuis trois jours,
+l'accorda avec soin, et se mit a son pupitre; alors seulement il daigna
+ouvrir les levres:
+
+--Quand vous voudrez, mademoiselle.
+
+La seance devait se composer de deux parties l'une reservee au
+dechiffrage, l'autre a l'execution de morceaux deja travailles; ce
+fut par le dechiffrage qu'ils commencerent, et comme pendant les
+hesitations, les arrets, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser
+distraire par les choses exterieures, elle remarqua bientot que le ciel
+se couvrait et que le vent s'etait eleve.
+
+--Un orage! Mais alors elle aurait un pretexte pour retenir Nicetas, et
+prolonger la musique de deux heures au moins.
+
+Cependant, avec sa prudence accoutumee, elle ne dit rien tout de suite;
+ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprocherent
+qu'elle prepara son invitation.
+
+--Est-ce que votre soiree est engagee aujourd'hui? demanda-t-elle, entre
+deux morceaux.
+
+--Non, madame
+
+--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir a
+votre heure habituelle; je crois que nous allons etre assaillis par un
+orage terrible.
+
+Il ne repondit rien, mais si elle l'avait observe d'un peu pres,
+elle aurait remarque qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont
+l'expression etait pour le moins etrange.
+
+Les coups de tonnerre eclaterent de plus en plus forts, l'obscurite
+s'epaissit, les nuages que roulait le vent creverent en une trombe
+d'eau.
+
+Ghislaine s'arreta de jouer.
+
+--Decidement, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.
+
+Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps devine les malices de sa
+gouvernante, et trouvait qu'il etait peu delicat de payer d'un diner les
+heures prises de cette facon, voulut intervenir:
+
+--Si vous avez besoin de rentrer a Paris, dit-elle, on fera atteler pour
+vous reconduire a la gare.
+
+--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.
+
+--Alors nous vous gardons a diner, dit lady Cappadoce.
+
+--Mais, madame....
+
+--C'est entendu....
+
+Elle sonna pour qu'on transmit ses ordres au maitre d'hotel.
+
+L'orage, qu'elle avait annonce terrible, fut au contraire assez faible,
+les roulements du tonnerre s'eloignerent, la pluie cessa, et Nicetas
+aurait tres bien pu repartir pour la gare a son heure habituelle, mais
+puisqu'il avait promis de rester, il n'etait pas decent qu'il reprit sa
+liberte; aussi, quand la seance de travail fut finie, eut-elle la joie
+de se faire jouer jusqu'au diner les morceaux qu'elle demandait.
+
+Ce n'etait pas seulement pour Nicetas que Ghislaine trouvait les
+artifices de sa gouvernante desagreables et mauvais, c'etait aussi pour
+elle-meme. Tant que durait la lecon, elle etait parfaitement a son
+aise; tout a la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que
+l'accompagnateur, et il realisait toutes les qualites qu'elle pouvait
+desirer; c'etait bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien
+que Soupert avait recommande. Mais a table, l'artiste devenait un
+invite, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invite, ce
+monsieur la mettait mal a l'aise; a table, elle ne se laissait pas
+emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce
+qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la facon dont il
+la regardait a la derobee l'obligeait le plus souvent a tenir ses yeux
+sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des
+attitudes melancoliques ou inspirees qu'elle trouvait grossierement
+ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il
+adressait generalement a lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui
+tombaient de ses levres une affectation a la bizarrerie, une tension a
+la pose dont elle ne pouvait pas ne pas etre blessee, elle qui etait
+la franchise meme. Cela l'avait frappee le premier jour, et, depuis,
+s'etait toujours continue: l'un des valets qui faisait le service de
+table lui ayant offert du vin, il avait refuse en disant qu'il ne buvait
+que de l'eau glacee et que plus elle etait glacee meilleure il la
+trouvait.
+
+Elle ne pensait point que boire du vin fut un merite et boire de l'eau
+un vice, mais le ton sublime de cette reponse l'avait choquee, et comme
+depuis, a chaque instant, il en avait eu du meme genre, elle dut le
+juger pour ce qu'il etait et pour ce qu'elle meprisait le plus:--un
+comedien.
+
+Aussi quand lady Cappadoce avait reussi a le retenir, ce qui d'ailleurs
+n'etait guere difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours a
+abreger le diner.
+
+Ce soir-la, l'orage lui fournit un pretexte:
+
+--Si vous voulez, dit-elle a sa gouvernante, un peu avant de quitter la
+table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; apres la pluie il est
+agreable de marcher sous bois.
+
+Il n'y avait pas a insister pour garder Nicetas; a son grand regret,
+lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer a l'humidite des bois, aurait
+mieux aime passer la soiree au coin du piano a entendre de la musique,
+dut se conformer a cette invitation.
+
+En sortant de la salle a manger, Nicetas tourna a droite, Ghislaine
+tourna a gauche accompagnee de lady Cappadoce, et tandis qu'elles
+descendaient le perron du vestibule qui accede aux jardins, il
+descendait, lui, celui de la cour d'honneur.
+
+--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicetas ce soir, dit lady
+Cappadoce, continuant son idee.
+
+--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai propose cette
+promenade.
+
+--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?
+
+--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et desire que
+j'en fasse moins.
+
+--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.
+
+Comme il ne convenait pas a Ghislaine de soutenir une discussion sur
+les idees et les gouts de son oncle, elle ne repondit pas, mais lady
+Cappadoce, qui etait outree, continua:
+
+--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adresse son observation;
+puisque j'ai la direction de votre travail, c'etait a moi qu'elle devait
+etre presentee.
+
+--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la
+distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale
+au lieu de vous l'adresser.
+
+Si doux qu'eut ete le ton de cette reponse conciliante, il ne desarma
+point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle etait le plus furieuse,
+ou de l'atteinte portee a son autorite, ou de la suppression des seances
+supplementaires de musique.
+
+--Je ne connais pas de distractions mieux employees que celles qu'on
+donne a la musique, plus saines, plus morales.
+
+Ghislaine n'avait rien a repondre; elle etait debarrassee de ces diners,
+cela suffisait, et pour l'heure presente, plutot que de discuter, elle
+aimait mieux etre tout au plaisir de la promenade et de la reverie: le
+soir tombait, et de la terre trempee par l'orage montait avec des buees
+blanches le parfum des fleurs du jardin mele a l'acre odeur des herbes
+et des mousses du parc; apres la chaleur du jour il etait reconfortant
+de se baigner dans cette fraicheur, comme il etait doux aux yeux, apres
+les violentes clartes du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
+rampaient aux extremites des longues allees droites.
+
+C'etait bien a Nicetas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle
+allait s'occuper!
+
+
+
+VII
+
+Ce n'etait point l'habitude de Nicetas d'etre affable pour les
+domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dedaigneux avec
+affectation, a ce point que ceux qui avaient de l'autorite dans la
+maison s'etaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
+conduire a la gare, c'etait le second cocher que deleguait le premier;
+lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas
+lui ouvrir la porte, et a table, le maitre d'hotel le livrait
+dedaigneusement aux mains d'un subalterne.
+
+Mais ce soir-la, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il
+s'arreta pour echanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait
+la fenetre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.
+
+--Bonsoir, bonsoir.
+
+--Bonsoir, Monsieur.
+
+--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?
+
+--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.
+
+--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver a la
+station sans pluie?
+
+--Oh! pour sur.
+
+Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se
+regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions
+peu naturelles.
+
+Il etait parti d'un pas presse en homme qui a hate d'arriver, mais il ne
+tarda pas a ralentir sa marche, longeant le parc, il s'etait arrete a un
+endroit ou le mur abattu sur une vingtaine de metres etait remplace par
+un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour
+empecher la sortie des lievres, des chevreuils et des daims, ce grillage
+n'etait qu'une defense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
+par-dessus en s'aidant des tas de moellons prepares de chaque cote des
+fondations commencees. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long
+de la route vis-a-vis le mur, seulement des champs et des prairies, a
+cette heure deserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne,
+n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.
+
+Il etait dans le parc d'ou il venait de sortir en prenant soin de faire
+constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le
+chateau, mais en s'arretant de temps en temps pour ecouter et regarder.
+Il ne tarda pas a entrer dans les jardins, et bientot a arriver au
+berceau d'ifs ou dans l'apres-midi il s'etait assis. Mais a ce moment,
+il ne pouvait plus etre question de reprendre cette place ou il se
+trouverait en vue du chateau, aussi s'embusqua-t-il derriere, ne
+risquant qu'un oeil par un trou qui s'etait fait dans ce mur de verdure.
+
+Autour de lui, tout etait silencieux; depuis longtemps, les jardiniers
+etaient rentres chez eux; et c'etait dans une partie opposee du parc que
+Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirige leur promenade; il n'avait
+donc pas a craindre que personne vint le deranger. A ce moment meme,
+une femme de chambre parut a l'une des fenetres de l'appartement de
+Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa a
+une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptee,
+qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de
+facon a ce que l'air frais du dehors penetrat a l'interieur.
+
+De derriere son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre
+de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il
+entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle
+manoeuvrait. Le menage dura assez longtemps, puis une porte claqua et
+rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre
+etait partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du chateau
+se trouvait abandonnee, le personnel domestique dinant tranquillement a
+l'office dans d'aile opposee.
+
+La nuit se serait faite depuis quelques instants deja si la lune en
+se levant n'avait ajoute sa lumiere frisante aux dernieres lueurs du
+couchant, mais cependant les ombres commencaient a etre assez confuses
+pour que Nicetas put ne pas craindre d'etre apercu si par extraordinaire
+quelqu'un regardait de ce cote. Sortant de derriere sa cachette, il vint
+s'asseoir dans le berceau, ou il resta pres de dix minutes, se levant
+brusquement, se rasseyant aussitot, en homme qui balance une resolution,
+prise, abandonnee et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant
+de maniere a ce que sa tete ne depassat point les arbustes et les
+plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnees pour
+que son pas ne criat pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenetre
+restee ouverte; son appui n'etant pas a plus d'un metre cinquante du
+sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.
+
+Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soiree,
+il l'avait examinee en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa
+disposition comme son ameublement: ses six fenetres sur trois faces, le
+lit a baldaquin, dont le chevet etait adosse au mur, le paravent a six
+feuilles, ses grands fauteuils en bois dore, mais dans la demi-obscurite
+ou la plongeaient les volets et les rideaux fermes, il fut un moment a
+se retrouver. Peu a peu cependant, et successivement, chaque chose
+se fit distincte en prenant sa forme reelle; alors, allant a une des
+fenetres fermees, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le
+presumait, l'embrasure etait assez profonde pour qu'on put se cacher
+la en toute surete; par leur poids et leur epaisseur, ces rideaux
+en velours cisele formaient une sorte de mur, et il n'etait pas
+vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite
+fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'etait
+pas embusque derriere!
+
+Maintenant que la premiere partie de son plan avait reussi, il n'avait
+qu'a reflechir a l'execution de la seconde, et il etait bien aise
+d'avoir quelques instants a lui, avant le retour de mademoiselle de
+Chambrais, pour se calmer.
+
+Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; a mesure que le temps
+s'ecoulait, son agitation enfievree le devorait, et par moment, etouffe
+derriere les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui
+tomber sur les mains.
+
+Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les
+deux cotes des rideaux, eclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit
+que Ghislaine n'etait pas seule, comme il avait imagine qu'elle le
+serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?
+
+--Faut-il fermer la fenetre?
+
+C'etait une femme de chambre.
+
+--Non, repondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.
+
+--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?
+
+--Pas du tout.
+
+La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitot la
+lampe fut eteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la
+fenetre restee ouverte.
+
+Il attendit quelques instants que le silence se fut etabli, puis
+ecartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.
+
+--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilite
+qu'une autre personne que sa femme de chambre fut la.
+
+--Non, mademoiselle.
+
+Elle poussa un cri en se levant d'un bond.
+
+--Ne craignez rien.
+
+Il s'etait avance, et dans le cadre clair de la fenetre; il la voyait
+haletante.
+
+--N'approchez pas, j'appelle.
+
+--Vous n'avez rien a craindre de moi, rien, je le jure.
+
+--Pourquoi etes-vous ici? Comment?
+
+--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.
+
+Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement
+passe, de reprendre courage:
+
+--Je n'ai rien a entendre ici, en ce moment.
+
+Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix
+etouffee, peut-etre parce que lui-meme avait pris ce ton.
+
+--Partez, monsieur, demain je vous ecouterai.
+
+Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle
+voyait briller dans l'ombre, car il faisait face a la fenetre, elle
+continua:
+
+--Me forcerez-vous a sonner?
+
+--Vous ne sonnerez pas.
+
+--Qui m'en empechera?
+
+--Vous-meme; la reflexion; le souci de votre reputation; que
+penserait-on, que dirait-on si, repondant a votre coup de sonnette, on
+nous trouvait en tete a tete, la lampe eteinte, dans votre chambre?
+
+Cette pensee ne lui etait pas venue a l'esprit. C'etait vrai; que
+dirait-on, jusqu'ou irait le scandale? C'etait le calme, le sang-froid
+qu'elle devait appeler seuls a son aide.
+
+--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?
+
+Il avait ete un moment demonte, mais en voyant ce changement d'attitude,
+l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:
+
+--Vous dire ce que mes regards vous ont repete cent fois, que je vous
+aime, que je vous adore....
+
+Eperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite
+elle les abaissa en relevant la tete pour le regarder en face:
+
+--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous etes introduit ici,
+partez, monsieur.
+
+Il se mit a genoux, separe d'elle par le fauteuil qu'elle venait de
+quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas
+l'indignation de Ghislaine:
+
+--Quelle idee vous etes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la
+pensee que je vous ecouterais?
+
+--Et vous, quelle idee vous faites-vous de mon amour de trouver un
+outrage dans son aveu; qu'ai-je demande?
+
+--L'outrage est de vous etre introduit dans cette chambre; il est dans
+votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez,
+partez, partez.
+
+A chaque mot, l'accent s'etait exaspere: ce n'etait pas seulement sa
+pudeur et son honnetete, sa dignite et sa fierte que cette brutale
+declaration blessait, c'etaient aussi ses reves et ses esperances, ses
+plus cheres croyances; combien souvent avait-elle pense a la premiere
+parole d'amour qu'on lui adresserait; quels reves radieux avait-elle
+faits en les poetisant, en les idealisant de tout ce que son imagination
+inventait:--et voila quelle etait la realite.
+
+--Partez, repetait-elle.
+
+--Pas avant que vous m'ayez entendu.
+
+--Je n'ai rien a entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance
+est odieuse; si vous etes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas?
+partez.
+
+--Je ne partirai pas.
+
+--Eh bien! moi, je pars.
+
+Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il
+se placa devant elle les bras etendus:
+
+--Vous ne passerez pas.
+
+Elle recula.
+
+--Ne comprenez-vous pas que si je me suis decide a cette resolution
+desesperee, c'est que je ne suis pas maitre de mon amour, c'est lui qui
+m'a amene ici contre toute raison, contre ma volonte, c'est lui qui
+m'oblige a parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.
+
+--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.
+
+--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, repeter. Je vous aime. Et
+quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne
+pas rester ignore. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis
+heureux.
+
+--Eh bien! je le sais, partez.
+
+--Oui, je partirai puisque ma presence ici vous jette dans cet emoi,
+mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien
+a ce qui est. Je comprends que vous soyez blessee, qu'un homme paye par
+vous, qui est a vos ordres, ait ose lever les yeux jusqu'a vous, mais si
+cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'esperance cependant
+lui est permise.
+
+--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse:
+jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parle comme vous venez de le
+faire se retrouve a mes cotes: cette fierte que vous invoquez pour vous,
+doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps
+votre presence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en
+advenir, je sonne.
+
+--Je vous en empecherai bien.
+
+--Alors j'appelle.
+
+Ils se regarderent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les
+yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tete, dans son
+regard une resolution qui surprit Nicetas; celle qui se tenait droite
+devant lui n'etait plus la jeune fille, la petite fille, l'eleve qu'il
+etait habitue a voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait.
+Alors, qu'arriverait-il?
+
+--Et si je partais? dit-il.
+
+C'etait un marche qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.
+
+--Partez, dit-elle.
+
+--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras a etendre
+pour vous empecher de sonner, que je n'avais qu'a vous mettre la main
+sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je
+suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'a
+vous aimer... silencieusement, respectueusement.
+
+Pendant qu'il se dirigeait vers la fenetre, elle reculait autour du
+fauteuil; il enjamba l'appui:
+
+--Vous vous souviendrez.
+
+
+
+VIII
+
+Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que
+l'heure etait trop avancee pour qu'il put prendre le dernier train de
+Paris.
+
+Que faire? Sa resolution fut vite arretee: il n'avait qu'a aller coucher
+chez Soupert. Quelques kilometres a travers les champs par cette
+belle nuit lumineuse n'etaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant a
+Palaiseau, la porte du vieux maitre etait fermee, il frapperait et
+on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitue a recevoir ainsi
+quelquefois la visite de noctambules egares.
+
+La route lui etait connue, il n'avait qu'a aller droit devant lui par la
+campagne deserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on
+l'avait vu a cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine
+silencieuse on n'entendait que le cri articule des perdrix, et de temps
+en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand
+il longeait une piece de trefle ou ils gardaient leurs moutons parques;
+dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne
+derriere les collines de Montlhery.
+
+Tout en marchant a grands pas, la tete basse, il etait encore dans la
+chambre de Ghislaine se demandant comment il en etait sorti et pourquoi.
+Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eut
+appele, il lui eut ferme la bouche. Il ne comprenait pas encore comment
+il s'etait laisse dominer. Quel prestige exercait-elle donc qu'il lui
+avait obei si docilement, si betement? C'etait bien la peine vraiment
+de se jeter dans cette aventure pour arriver a cette sortie piteuse.
+Partez. Et il etait parti.
+
+Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette
+soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demande; ou bien sa
+fierte persisterait-elle, comme elle l'en avait menace?
+
+La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant
+Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierte.
+
+Allant de l'une a l'autre de ces questions, les examinant, les
+retournant, mais sans s'arreter a rien de satisfaisant, il fut tout
+surpris de se trouver a Palaiseau qu'il traversa: pas une maison
+ouverte; pas une lumiere derriere les volets clos; certainement il
+serait oblige de reveiller Soupert pour se faire ouvrir.
+
+C'etait au haut de la cote, sur le plateau de Saclay, au milieu de la
+plaine, que se trouvait la maisonnette ou Soupert etait venu echouer,
+heureux encore d'avoir cet abri ou il vivait entre sa femme et sa
+belle-mere, l'ancienne blanchisseuse. Entouree d'un jardin du cote des
+champs, elle etait en facade sur la grande route de Versailles, et
+c'etait sur cette disposition que Nicetas comptait pour se faire ouvrir
+en cognant a la porte.
+
+Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison
+dont il voyait deja la facade toute blanche eclairee par la lune, il
+crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.
+
+--Soupert faisant de la musique, voila qui serait etrange!
+
+Si etrange que cela put paraitre, c'etait bien Soupert; non seulement
+il jouait du piano, mais encore de sa voix cassee et chevrotante il
+chantait la romance du tenor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans
+auparavant, avait eu une si grande vogue.
+
+Nicetas n'etait pas dans des circonstances a s'attendrir sur les autres,
+cependant il fut emu, et avant de frapper il voulut attendre que la
+romance fut achevee.
+
+Comme il avancait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un
+goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.
+
+--Hola, qui est la?
+
+--Moi, maestro.
+
+--Qui toi?
+
+--Nicetas.
+
+--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.
+
+La porte ouverte, Nicetas se trouva dans une piece assez grande qui
+servait a la fois de salon, de salle a manger et de cabinet de travail;
+un piano a queue, reste d'anciennes splendeurs, en etait le meuble
+principal avec une immense bergere recouverte en velours d'Utrecht.
+
+--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander a
+coucher?
+
+--Si vous le voulez bien.
+
+--La bergere te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.
+
+Sur la table etaient poses une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon
+etait retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit
+un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille a Nicetas de sa
+main tremblante:
+
+--Tu dois avoir soif.
+
+--Un peu.
+
+--Comme tu dis cela.
+
+Il le regarda en face.
+
+--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es
+trouble.
+
+--Mais non.
+
+--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque
+chose. Mais restons-en la si tu ne veux pas repondre; tu me connais: pas
+curieux. A ta sante, mon garcon.
+
+Il vida d'un coup la moitie de son verre et, en le reposant sur la
+table, il continua de facon a changer de conversation:
+
+--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse eleve que
+je t'ai donnee la, n'est-ce pas? Elle est douee, cette petite, et
+jolie; a ton age, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus
+d'amoureux--regardant le verre de Nicetas encore plein--comme il n'y a
+plus de buveurs; a quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?
+
+--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?
+
+--De mademoiselle de Chambrais?
+
+Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table,
+regardait Nicetas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de
+tenture.
+
+--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans
+une aventure, laquelle m'amene ici ce soir.
+
+Incertain et perplexe, Nicetas etait dans des conditions ou le besoin
+des confidences force les levres les plus etroitement fermees a
+s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
+pour qu'on put parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux
+bonhomme devoye et tombe qui ne pensait plus qu'a boire, il avait ete un
+vainqueur.
+
+Du doigt, Soupert montra le plafond:
+
+--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.
+
+Cette invitation directe decida Nicetas.
+
+--Puisque vous auriez ete amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il,
+vous ne devez pas vous etonner que je le sois devenu.
+
+--Ce serait le contraire qui m'etonnerait: une jolie fille, un garcon
+comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'etait ecrit.
+
+--Quand je me suis apercu que je commencais a l'aimer, et c'a ete tout
+de suite, j'ai voulu me defendre contre ce sentiment. Nicetas amoureux
+de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, ou pouvait-elle
+me conduire?
+
+--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande
+jamais ou les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et
+de l'avant.
+
+--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me
+manquaient pas, pour me detacher, votre exemple, maestro, a pese
+sur moi; ne vous etes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
+naissance, etait l'egale de mademoiselle de Chambrais?
+
+--Elle lui etait superieure.
+
+--Et comme moi, vous n'etiez qu'un musicien.
+
+--Oui, mais avec le prestige du talent.
+
+--Enfin, je ne me suis pas detache... au contraire; apres chaque
+lecon je me retirais plus epris, possede, je l'aimais, je l'aimais
+passionnement.
+
+--Et elle?
+
+--Nous allons y arriver. Je passe sur le developpement de mon amour, sur
+ses esperances et ses craintes....
+
+--Je connais ca.
+
+--Et j'arrive a ce soir. Decide a lui parler.
+
+--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle etait donc disposee a
+t'ecouter?
+
+--Je n'en savais rien, et c'etait justement pour le savoir que je
+voulais lui parler. Ce soir, apres avoir dine au chateau, pendant
+qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa
+chambre, et quand elle est entree je lui ai dit mon amour.
+
+--Et puisque te voila ici, je devine la reponse. Flanque a la porte.
+
+--Elle m'a demande de partir, et comme je l'aime, je me suis laisse
+toucher par son emoi: je suis parti.
+
+--C'est ce que j'appelle flanque a la porte; maintenant que va-t-il
+arriver?
+
+--Je vous le demande.
+
+--Affaire mal engagee! Que diable veux-tu que je te reponde, je n'ai
+jamais passe par la. Vois-tu, en amour, il y a trois facons de proceder:
+ecrire, ce qui est a l'usage des enfants; parler, ce qui est la maniere
+des tres jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai ete
+homme tout de suite, et j'ai epouse une femme qui, comme tu le dis,
+etait l'egale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrive,
+je t'assure, si j'avais eu l'idee juvenile de lui adresser un beau
+discours. Il n'y a pas eu a me repondre; elle d'abord, la famille
+ensuite n'ont eu qu'a accepter un mariage indispensable. Alors c'est
+elle qui a parle pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas
+ta rentree aupres de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.
+
+--C'est justement ce qui prouve mon amour.
+
+--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te presenter devant elle comme si
+rien ne s'etait passe entre vous? Quel jour donnes-tu ta lecon?
+
+--Lundi.
+
+--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: "Qu'est-ce
+que nous jouons aujourd'hui?"
+
+--Je vous le demande.
+
+--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter pres d'elle un maitre
+de musique qui lui a declare sa flamme, et auquel elle a repondu:
+Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait ete une curieuse ou une
+gaillarde disposee a trouver dans cet amour des distractions ou autre
+chose, si meme elle n'avait ete simplement qu'une coquette, elle ne
+t'aurait pas flanque a la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas
+comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou
+apres-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande ecriture anglaise,
+t'ecrivait que les lecons d'accompagnement sont momentanement
+suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile a
+la petite Ghislaine de trouver un pretexte pour justifier la suspension
+de ces lecons. Alors?
+
+--Alors?
+
+--Tu conviendras que l'idee est bizarre de t'introduire, a la brune,
+dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est
+mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: "Je vous
+aime"; sans avoir prealablement prepare le terrain, et sans s'etre
+demande comment cet aveu serait recu.
+
+--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne
+pas avoir. Je n'ai rien calcule; je ne me suis rien demande. Entraine
+malgre moi, pousse par une force inconsciente, j'ai eprouve un besoin
+irresistible de lui dire: "Je vous aime"; et je n'ai pas vu autre chose
+que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai ecrit
+vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que
+voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commence comme vous par etre
+homme.
+
+--C'est donc vrai que tu es si bambino que ca! Comment as-tu eu le
+courage d'entrer dans la chambre et de parler?
+
+--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces
+quand ils sont pousses a bout... et je l'etais par mon amour. Une fois
+sorti de ma reserve ordinaire, rien ne m'arrete plus.
+
+--Esperons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de
+toi. C'est egal, fichue aventure. Buvons un grog.
+
+Il caressa son verre:
+
+--Voila le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin;
+tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie.
+A ta sante.
+
+
+
+IX
+
+Sur la bergere ou il avait pour toute couverture un vieux tapis de
+table, Nicetas dormit peu, et le matin, avant que la maison fut
+eveillee, il partit pour prendre a Palaiseau le premier train de Paris.
+
+Quand il s'etait decide a raconter son aventure, il avait cru que
+l'obscurite dans laquelle il se debattait allait se dissiper, et que
+Soupert, avec son experience de la vie, eclairerait son lendemain; mais
+Soupert n'avait rien eclaire du tout, au contraire, et son lendemain
+etait aussi plein d'indecision et d'incertitude que la veille.
+
+De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tire qu'un seul
+enseignement, c'est qu'il avait ete plus que naif d'obeir a Ghislaine
+quand elle lui avait demande de partir, et cela il se l'etait dit vingt
+fois dans le trajet de Chambrais a Palaiseau, mais ces railleries
+pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il
+avait pu s'adresser.
+
+Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur
+son mariage "indispensable", il s'exasperait contre sa naivete juvenile:
+evidemment la comparaison entre son procede et celui de Soupert n'etait
+pas a son avantage: Soupert s'etait fait aimer par une fille qui etait
+l'egale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait epousee; lui s'etait
+fait flanquer a la porte.
+
+Qu'il eut procede comme Soupert, Ghislaine serait sa maitresse; tandis
+que maintenant il fallait bien reconnaitre que les probabilites etaient
+pour que lady Cappadoce ecrivit la lettre annoncee par Soupert.
+
+Il l'attendit toute la journee, cette lettre, et a chaque instant, il
+rentra demander si l'on n'avait rien recu pour lui.
+
+Le soir, elle n'etait pas arrivee; alors il se prit a esperer qu'elle ne
+viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait ete reellement blessee
+par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
+indignation n'attendrait pas; fachee, exasperee, elle commencerait sa
+journee par lui faire signifier conge; les pretextes ne lui manqueraient
+pas si, comme il etait probable, elle ne voulait pas confesser la
+verite. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il
+lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons
+s'enchainaient dans son imagination enfievree.
+
+Pourquoi n'aurait-elle pas ete touchee de sa soumission? Parce qu'elle
+avait repousse un amant alors qu'il se presentait maladroitement et
+de facon a effrayer une plus deluree qu'elle, il n'en resultait pas
+necessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui
+deplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait tres bien
+lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il
+etait tout dispose a se contenter de ce role... au moins en attendant.
+Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de
+ne trouver que ses paupieres baissees; ils s'entendraient a demi-mot,
+d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une
+au-devant de l'autre; leurs silences meme auraient une douceur et une
+ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystere; enfin ce serait
+un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majeste
+hereditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.
+
+Ce fut le reve de sa nuit; tout plein de charme et de repos apres les
+angoisses de la journee.
+
+Qu'elle acceptat cette situation, et sans fatuite on pouvait croire que,
+plus tard, elle serait amenee fatalement a en accepter une autre: a lui
+de la preparer.
+
+Le lendemain, qui etait un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir
+descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa
+concierge n'etant point femme a monter ses cinq etages pour la lui
+remettre: chaque fois il eut la meme reponse: rien; a la derniere, sa
+concierge qui voyait son trouble, crut a propos de lui adresser un mot
+d'encouragement.
+
+--Ce sera pour demain.
+
+Decidement, il pouvait s'affermir dans son esperance; Ghislaine n'avait
+rien dit, lady Cappadoce n'ecrirait pas.
+
+Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde a la porte de la
+loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet
+d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiete il se pencha
+par-dessus l'epaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le
+nez, faisait son tri.
+
+--Encore rien pour vous, monsieur Nicetas, ce sera pour la seconde.
+
+Il n'avait pas cela a craindre; comme il devait partir a une heure pour
+Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que decidement Ghislaine
+acceptait la declaration avec ses consequences.
+
+Il pouvait donc respirer; pas si juvenile, sa declaration, que Soupert
+le disait; pas si naive, sa sortie; decidement, il etait vieux jeu, le
+maestro.
+
+Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.
+
+--Monsieur Nicetas, une depeche.
+
+Il fallut redescendre; le doute etait difficile, la depeche surement
+venait de Chambrais.
+
+Elle en venait en effet, et elle etait signee de lady Cappadoce:
+
+"Empechement a la lecon aujourd'hui; previendrai quand pourra etre
+reprise."
+
+Il remonta a sa chambre. Soupert avait eu raison les lecons etaient
+momentanement suspendues.
+
+Etait-ce momentanement?
+
+Apres un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait
+attendre que lady Cappadoce le prevint; il fallait savoir et tout de
+suite, car malgre ce que cette depeche, arrivant dans ces circonstances;
+avait de significatif, il ne voulait pas desesperer encore tout a fait.
+
+Il ecrivit:
+
+"J'ai l'honneur de presenter a lady Cappadoce mon respectueux hommage,
+et de la prier de me faire savoir si les empechements dont parle sa
+depeche semblent probables pour vendredi."
+
+Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il etait resolu, car
+c'etait son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractere, violent
+au contraire et emporte; la reponse de la gouvernante deciderait la
+question, et il voulait qu'elle le fut, incapable de rester dans le
+doute.
+
+Elle ne se fit pas attendre; des le lendemain elle arriva:
+
+"Lady Cappadoce aura le plaisir de prevenir M. Nicetas a l'avance
+lorsque les lecons pourront etre reprises, mais en ce moment il y a
+empechement a fixer une date."
+
+A ce court billet etait joint un cheque pour le paiement du mois.
+
+Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles a echafauder
+pour chercher un doute, c'etait bien un conge, malgre la forme aimable
+dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
+avait trouve un pretexte pour supprimer les lecons, et avec sa naivete
+ordinaire, la vieille Anglaise croyait a une simple suspension.
+
+Pour Ghislaine tout etait fini; elle voulait ne le revoir jamais, et
+elle prenait ses precautions pour qu'il en fut ainsi.
+
+Pour lui, rien ne l'etait; et il n'avait qu'a prendre les siennes pour
+la revoir le jour meme.
+
+Quand, cedant a ses demandes, il avait consenti a partir, un marche
+etait intervenu entre eux: "Vous vous souviendrez"; c'etait une
+condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre
+l'entretien au point ou il avait eu la naivete de l'interrompre, et
+cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour
+respectueux dont il se serait contente; a elle la responsabilite de ce
+qui arriverait.
+
+Ce jour-la, elle venait ordinairement a Paris pour travailler dans
+l'atelier de Casparis; avant d'arreter son plan, il voulut savoir si
+elle viendrait; sans doute c'etait une sorte de faiblesse, quelque
+chose comme une acceptation "des empechements" mis en avant par lady
+Cappadoce; mais si comme il en etait sur a l'avance, les empechements
+n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa
+resolution.
+
+A l'heure ou il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer
+avenue de Villiers, et en se promenant a une petite distance de
+l'atelier du statuaire, il attendit; bientot, il la vit descendre de
+voiture, accompagnee de lady Cappadoce, et aussitot, il partit pour la
+gare de Sceaux.
+
+Pour l'execution du plan qu'il avait combine, il fallait, en effet,
+qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non apres le diner,
+mais pendant le diner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne
+heure a Chambrais.
+
+Que Ghislaine fit laisser ses fenetres ouvertes le soir, quand elle
+n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'etait plus
+naturel, mais instruite par l'experience, elle avait du prendre des
+precautions pour empecher une nouvelle surprise, et il y eut eu naivete
+a lui de proceder une seconde fois de la meme facon que la premiere.
+Qu'il se presentat a la grille d'entree, et le concierge ne le
+laisserait pas probablement passer. Qu'il essayat de penetrer dans la
+chambre a la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait
+donc manoeuvrer autrement.
+
+C'etait a sept heures que Ghislaine dinait avec lady Cappadoce, et
+c'etait a la meme heure que les jardiniers cessaient leur travail pour
+rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept
+heures, l'aile du chateau ou se trouvait l'appartement de Ghislaine
+devait etre abandonnee; a sept heures les jardins devaient etre
+deserts; enfin a sept heures, les macons qui reparaient le mur du parc
+finissaient leur journee; si le hasard le favorisait, il avait des
+chances pour arriver a cet appartement sans etre rencontre et apercu;
+s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il
+ne s'en tirerait pas; sa vie eut-elle ete en jeu que, dans l'etat de
+surexcitation ou il se trouvait, il n'aurait pas hesite.
+
+Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins
+qui, comme il l'avait prevu, etaient deserts; mais ce qu'il n'avait pas
+prevu, c'etait que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
+deja fermees, et cependant quand il arriva en vue du chateau, il vit
+qu'elles l'etaient. Il resta decontenance, ne pensant meme pas a se
+cacher: c'etait l'aneantissement de son plan.
+
+Mais dans cette facade, un petit perron descendait au jardin; si la
+porte n'etait pas fermee il pourrait entrer par la; assurement cette
+voie etait plus perilleuse, mais il n'avait pas a choisir: cela ou
+rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui
+s'ouvrit.
+
+N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas
+n'attirerait-il pas l'attention?
+
+Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la
+premiere porte qu'il trouva et qui, d'apres son estime, devait conduire
+dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurite l'empecha tout d'abord de
+se reconnaitre, mais bientot il vit que cette piece meublee simplement
+devait etre habitee par la femme de chambre qui couchait aupres de Mlle
+de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se
+trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.
+
+Son intention n'etait pas de se cacher comme la premiere fois, derriere
+un rideau, car les precautions prises indiquaient qu'il devait employer
+des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'etait quelque coin
+sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du chateau qu'il
+connaissait, elles etaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
+n'etait-il pas logique d'en supposer dans les pieces habitees par
+Ghislaine comme dans les autres?
+
+Apres un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du
+choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisieme, et se
+decida enfin pour un placard haut et profond qui servait a ranger les
+balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de menage. La,
+il devait etre en surete; ce n'etait pas l'heure de se servir de ces
+objets, et en ayant soin d'enlever la cle de la serrure il ne courait
+pas risque d'etre enferme; il y entra et tira la porte sur lui.
+
+Il n'avait plus qu'a attendre; et comme il etait a son aise pour prendre
+les positions qu'il voulait, il pouvait rester la une partie de la nuit.
+
+Il y resta jusqu'a neuf heures et demie; a ce moment, il entendit qu'on
+entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.
+
+--Fermez la porte a clef, dit Ghislaine.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+Il reconnut que cette voix etait celle de Jeanne, une jeune femme de
+chambre attachee specialement au service de Ghislaine.
+
+Il se fit un certain remue-menage et un bruit d'allees et venues qui
+vint faiblement jusqu'a lui.
+
+--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mere ce
+soir? demanda la femme de chambre.
+
+--Quand rentrerez-vous?
+
+--Je ne serai qu'une heure partie, mon frere me ramenera.
+
+--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la cle.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans
+sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi
+Ghislaine devait se croire en surete.
+
+Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignat; mais
+peu importait, car son dessein n'etait pas d'aller dans la chambre, il
+attendrait qu'elle vint dans le cabinet de toilette.
+
+Au bout d'un quart d'heure a peu pres un filet de lumiere annonca
+qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit
+poser sa bougie sur une console; elle etait a deux pas du placard, lui
+tournant le dos.
+
+Doucement, il sortit; avant qu'elle put pousser un cri, il la prit dans
+son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:
+
+--Ce soir, je ne partirai pas.
+
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le lendemain a midi, Philippe, le valet de chambre du comte de
+Chambrais, se decidait, apres avoir hesite plusieurs fois, a eveiller
+son maitre qui, rentre seulement a cinq heures, dormait du lourd sommeil
+des nuits prolongees.
+
+--Je demande pardon a monsieur le comte de le reveiller, dit-il en
+toussant discretement. C'est une depeche que j'ai recue de Mlle de
+Chambrais, il y a deja pres de deux heures; elle demande une reponse,
+alors...
+
+Brusquement le comte se mit sur son seant et prit le papier bleu que
+Philippe lui presentait sur un plateau.
+
+--Tire les rideaux.
+
+C'etait rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la
+place de la Concorde, que demeurait le comte, a l'une des expositions
+les plus claires et les plus ensoleillees de Paris assurement; cependant
+la nappe de lumiere crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de
+dechiffrer la depeche qu'il tenait a bout de bras par coquetterie, il
+n'avait pas voulu se resigner encore aux lunettes ni aux pince-nez,
+et pour qu'il put lire, certaines conditions d'eclairage lui etaient
+necessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drape de rideaux de
+satin rouge.
+
+--Lis toi-meme, dit-il en rendant la depeche a Philippe.
+
+"Prevenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le
+prie de venir a Chambrais. S'il est deja sorti au recu de cette depeche,
+portez-la lui. Une voiture l'attendra a la gare a partir de deux
+heures."
+
+--Que me lis-tu la?
+
+--Rien que ce qui est sur la depeche.
+
+Le comte sauta a bas du lit et courut a la fenetre ou il trouverait
+l'eclairage qu'il lui fallait.
+
+Mais s'il n'avait rien compris a la depeche quand Philippe la lui avait
+lue, elle ne fut guere moins obscure quand il la lut lui-meme.
+
+Que se passait-il donc a Chambrais pour qu'elle l'appelat ainsi en toute
+hate? Il n'y avait pas a hesiter: il fallait partir.
+
+--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de the, dit-il.
+
+Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commenca a s'babiller.
+
+--Et je m'imaginais que l'emancipation me rendrait ma liberte!
+s'ecria-t-il tout a coup.
+
+Precisement, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-la il fut
+libre.
+
+A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider
+un de ses amis a choisir un cheval; a quatre heures, il presidait une
+seance d'escrime; a sept heures, il dinait au cabaret avec une petite
+femme charmante qui vingt fois avait refuse son invitation et capitulait
+enfin.
+
+Voila qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au
+monde, ecrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall,
+la seance d'escrime, passe encore, mais le diner! elle pourrait tres
+bien se facher, la petite femme charmante, alors c'etait une occasion
+perdue qui ne se retrouverait pas.
+
+A la hate il ecrivit ses lettres, a la hate aussi il avala son dejeuner,
+et a trois heures il descendait de voiture devant le perron du chateau
+ou Ghislaine l'attendait, seule.
+
+En la regardant il fut surpris de l'etrangete de son attitude, comme en
+ecoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons
+rauques de sa voix tremblante.
+
+--Se serait-il passe quelque chose de plus grave que ce qu'il avait
+imagine?
+
+Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitot
+qu'ils furent entres dans le petit salon qui precedait la chambre de
+Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
+remarquer; de meme il remarqua aussi que, malgre la chaleur, les
+fenetres donnant sur le Nord etaient closes. Il chercha les yeux de sa
+niece pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.
+
+--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il a mi-voix d'un
+ton affectueux et encourageant.
+
+Elle ne repondit pas.
+
+--Tu as besoin de moi, me voila, tout a ta disposition.
+
+Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisee, a
+peine perceptible, elle murmura.
+
+--La chose la plus infame, la plus monstrueuse....
+
+L'emotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons
+inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononca; puis,
+brusquement, elle s'arreta et fondit en larmes.
+
+Il comprit que ce qu'il avait imagine etait a cote de la verite,
+terrible a coup sur, mais sans pouvoir la deviner, sans oser meme
+l'envisager hardiment.
+
+Pourtant, il fallait venir en aide a la pauvre enfant, et par de bonnes
+paroles la pousser, la forcer:
+
+--Ma chere enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton pere, ce qui
+t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai
+pas ete tout a fait un pere pour toi, mais je t'assure que j'en ai
+l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il
+t'ecoutait.
+
+Il s'etait approche d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya
+contre lui, la tete basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.
+
+Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'etait sans la
+brusquer.
+
+--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.
+
+Puis, baissant encore la voix:
+
+--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit a propos de mon gout pour
+la musique....
+
+Un eclair le frappa:
+
+--Nicetas, s'ecria-t-il.
+
+--Oui.
+
+Tous deux en meme temps s'arreterent, et un silence s'etablit. M. de
+Chambrais se refusait a aller jusqu'ou ce qu'il voyait du desespoir de
+Ghislaine le poussait; et Ghislaine hesitait, reculait devant ce qu'il
+lui restait a dire.
+
+Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entrainat et
+la soutint en meme temps.
+
+--Tu vois que j'avais raison de me defier de ce Nicetas et de te
+recommander la reserve avec lui.
+
+--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermee dans cette
+reserve.
+
+Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole
+de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire;
+si elle ne s'etait pas laisse prendre aux regards passionnes de ce
+musicien, rien de bien grave n'etait a craindre, semblait-il. Sans
+doute, il s'agissait de quelque declaration ridicule dont elle s'etait
+exagere la portee; il n'y avait qu'a congedier le drole, et cela serait
+facile.
+
+--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si penible que
+cela puisse etre.
+
+--Comment?
+
+--Tu n'avais donc jamais encourage Nicetas?
+
+--Oh! jamais.
+
+--Cependant?
+
+--Je n'avais meme jamais admis la pensee qu'il put prendre mon attitude
+avec lui pour un encouragement: a la verite, il etait quelquefois
+etrange, souvent il me regardait d'une facon genante, il tenait des
+discours incoherents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie
+de son caractere. Comment supposer...
+
+--Evidemment.
+
+--Les choses en etaient la, et je me proposais meme d'observer avec lui
+une plus grande reserve encore, comme vous me l'aviez recommande, quand
+vendredi lady Cappadoce l'a retenu a diner....
+
+--Et pourquoi?
+
+--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fut mouille en
+retournant a la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de
+sympathie. Pendant le diner il s'etait montre ce que je l'avais toujours
+vu, ni plus ni moins etrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et
+moi, nous fimes une promenade dans le parc, la pluie ayant cesse, et...
+lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
+rentrant apres notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans
+doute il etait entre par une fenetre ouverte et il s'etait cache
+derriere un rideau d'ou il sortit quand je fus seule. Mon premier
+mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'etait place entre
+elle et moi. Je pensai aussi a appeler, a crier, mais la peur du
+scandale me retint, la honte d'avoir a rougir devant les domestiques; et
+avant d'en venir la je voulus essayer de me defendre seule.
+
+--Bien, ma fille.
+
+--Dois-je vous repeter ce qu'il me dit?
+
+--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.
+
+--Il commenca par me dire qu'il fallait qu'il me parlat, qu'il y allait
+de sa vie; je lui repondis que je n'avais rien a entendre; que je
+l'ecouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point
+et alors il se jeta a genoux....
+
+--Je comprends, passe.
+
+--Je voulus sortir moi-meme, il se placa devant la porte. Je recommencai
+a le presser de partir, et il repondit qu'il m'obeirait si je voulais
+prendre l'engagement que je serais pour lui apres cet aveu ce que
+j'etais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait a rester, a parler,
+je le menacai d'appeler a l'aide. A mon accent, il comprit que j'etais
+decidee a tout, plutot qu'a supporter ses outrages une minute de plus;
+il enjamba la fenetre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obei.
+
+--Et depuis?
+
+--Il m'etait impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser
+la verite a lady Cappadoce, je la priai de lui ecrire pour le prevenir
+que les lecons etaient interrompues: puis pour ne pas etre exposee a
+ce qu'il revint dans ma chambre comme la premiere fois, je recommandai
+qu'on tint toutes les fenetres de mon appartement fermees, avant le
+diner; je me croyais en surete. Hier soir....
+
+Elle s'arreta, et sa voix qui s'etait raffermie s'altera au point d'etre
+a peine intelligible.
+
+--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnee de Jeanne; toutes les
+fenetres etaient fermees, et rien ne se presentait d'inquietant.
+Rassuree, je permis a Jeanne d'aller passer une heure chez sa mere, mais
+en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la
+clef: la mienne etait verrouillee. Au bout d'un certain temps, je passai
+dans le cabinet de toilette, et au moment ou je posai ma bougie sur la
+console....
+
+--Il etait la!
+
+--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus
+appeler, me debattre, me degager, la force ma manqua. Quand je revins a
+moi, il n'etait plus la; une fenetre de ma chambre etait entrouverte.
+
+
+
+II
+
+Elle s'etait enfonce la tete dans la poitrine de son oncle, eploree,
+haletante, et lui la tenait sans trouver un mot a dire, bouleverse par
+la douleur et aussi fremissant d'indignation.
+
+--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!
+
+Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux
+mouvements de fureur qui le soulevaient:
+
+--Le miserable!
+
+L'horreur de la realite depassait ce qu'il avait ose craindre, et devant
+le desespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour
+la premiere fois il sentait toute l'etendue, il restait aneanti.
+
+Cependant il fallait qu'il lui parlat, il fallait qu'elle comprit
+qu'elle pouvait se refugier en lui, car si quelque chose devait la
+relever et la soutenir c'etait a coup sur la certitude qu'elle ne serait
+pas abandonnee.
+
+--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler a un petit
+enfant, ta premiere pensee a ete de m'envoyer cette depeche.
+
+--N'etes-vous pas tout pour moi?
+
+--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompee: je suis a toi,
+entierement a toi et desormais je veux que nous vivions comme pere et
+fille. J'ai eu tort de penser que tu etais assez grande pour n'avoir
+plus besoin de moi, et ma part de responsabilite est lourde dans ce
+malheur. Si j'avais ete ce que je devais etre, si j'etais reste pres
+de toi je t'aurais protegee, ma presence seule eut empeche ce qui est
+arrive.
+
+Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu a peu la lumiere se
+faisait.
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle.
+
+--L'oncle fait place au pere; oncle, je l'etais quand je t'ai donne lady
+Cappadoce, et je l'etais aussi quand j'ai provoque ton emancipation;
+pere, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au
+jour....
+
+Il allait dire "de ton mariage"; mais ce mot prononce en ce moment ne
+pouvait qu'eveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint a
+temps.
+
+--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour ou tu ne voudras plus de
+moi.
+
+Elle releva la tete, et le regarda avec une emotion qui disait combien
+profondement elle etait touchee.
+
+--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais preparer mon appartement ici,
+celui que je suis venu occuper quand tu es restee seule.
+
+--Qui aurait prevu alors que je pourrais etre plus malheureuse un jour
+que je ne l'etais en ce moment?
+
+N'ayant rien a repondre a ce cri desespere, il continua pour qu'elle fut
+obligee de le suivre.
+
+--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton
+etat normal, et si tu etais forcee de te contraindre, si tu devais
+amener un sourire sur tes levres quand tu aurais des yeux pleins de
+larmes, ce serait un supplice que je veux t'epargner. Nous partirons
+donc demain ou apres-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et
+bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au chateau, n'emmenant que
+Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que
+s'il etait aveugle.
+
+Il s'arreta quelques secondes, car ce qu'il avait a dire etait si
+delicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit
+n'avait pas fait que Ghislaine ne fut encore l'innocente et pure jeune
+fille qu'elle etait la veille, et il fallait qu'il parlat sans que cette
+innocence fut effleuree.
+
+--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empeches de revenir a
+Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-etre. Sans doute, il
+est a esperer que cette crainte ne se realisera pas, et meme les
+probabilites sont pour la non realisation; mais il faut la prevoir;
+dans ce cas nous irions a l'etranger, quelque part ou nous aurions la
+certitude de n'etre pas connus, et nous attendrions.
+
+Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de
+sueur, il poursuivit:
+
+--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le repete, est en
+dehors de la probabilite, c'est pour que des maintenant tu aies la
+certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous;
+que ce qui s'est passe cette nuit et ce qui en peut resulter ne sera
+connu de personne; enfin que pour te defendre, te sauver, compatir a
+ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une
+tendresse paternelles.
+
+Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole,
+etouffee par les larmes.
+
+--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps
+qu'il nous reste a passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les
+choses pour que notre depart paraisse a tous la chose la plus naturelle
+du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoye une depeche?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Dans le cas ou elle le saurait, est-il possible que cette depeche soit
+une reponse a une lettre que tu aurais recue de moi?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas ete arrange
+aujourd'hui; je te l'aurai propose il y a plusieurs jours--ce qui a son
+importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous
+entendre definitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais presenter
+les choses a lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une
+voiture qui me conduira a Paris.
+
+--Vous voulez?
+
+--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que
+j'ai dit: je suis a toi, entierement; si je vais a Paris c'est pour toi;
+je dois voir ce miserable.
+
+Elle eut un fremissement.
+
+--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom;
+aie confiance en moi.
+
+Elle releva la tete et lui tendant la main:
+
+--Toute confiance, mon oncle.
+
+--Si tu ne veux pas rester ici, exposee aux questions de lady Cappadoce
+et a sa curiosite, viens avec moi a Paris, tu m'attendras a l'hotel
+tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la
+veille d'un depart, il est tout naturel qu'on ait des courses a faire
+dans les magasins. Ce sera ton explication.
+
+Pendant que le comte annoncait son voyage a lady Cappadoce, si ebahie
+qu'on ne l'emmenat point qu'elle ne trouvait pas un mot a repondre,
+Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tachant d'effacer les
+traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle etait
+prete a partir.
+
+En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: ou
+desirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun desir, bien qu'elle ne fut
+pas plus blasee sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
+ete reserves pour ses premieres annees de mariage. Si l'ete leur
+interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord:
+la Hollande, la Norvege. Le Danemark ne la tentait pas plus que la
+Hollande, la Norvege que le Danemark.
+
+Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou
+au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux
+qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutot fait cette reponse
+qu'elle en comprit l'egoisme, et tout de suite elle s'en excusa en
+priant son oncle de choisir lui-meme le pays qu'il aurait plaisir a voir
+ou a revoir, et ce fut sur la Hollande que decidement tomba ce choix.
+
+Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligee de
+suivre son oncle, obligee de lui repondre, Ghislaine se calma. La honte
+de la confession commencait a perdre de son intensite premiere, en
+meme temps que l'horreur de sa situation s'attenuait dans la tendresse
+qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compte sur cette tendresse, et
+c'etait cette confiance qui lui avait donne la force de l'appeler a son
+aide; mais comment eut-elle imagine que son oncle, dont elle connaissait
+les idees et les habitudes d'independance, allait sacrifier ses idees
+et ses habitudes pour se donner a elle avec ce devouement? L'emotion
+qu'elle eprouvait a se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.
+
+En arrivant a Paris, M. de Chambrais la laissa a l'hotel:
+
+--Tache de n'etre pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que
+je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-etre faudra-t-il que je
+revienne a une heure ou il y a chance de le trouver.
+
+Il avait envoye chercher une voiture de place, il se fit conduire rue
+de Savoie ou demeurait Nicetas; a sa demande, la concierge repondit que
+justement M. Nicetas etait chez lui:
+
+--Au cinquieme, la porte et gauche, au fond du corridor.
+
+Ces cinq etages, le comte les monta lentement; pour les memes raisons
+qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arretait a
+chaque palier: il fallait qu'il se calmat et ne se laissat pas entrainer
+par la colere indignee qui le poussait; c'etait de sang-froid, avec
+dignite, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire a sa fin.
+
+Au dernier palier il fit une longue pause, car malgre tout ce qu'il
+s'etait dit et se repetait, il ne se sentait pas maitre de ses nerfs.
+
+La nature pas plus que l'education n'avaient fait de lui un de ces
+hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et
+preparent leur joue droite quand ils ont recu un soufflet sur la gauche.
+En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un
+gymnaste, les capacites et les exigences stomacales d'un gentilhomme
+campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur,
+egalement fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas predispose
+a la retenue ou a la timidite.
+
+Ordinairement, il allait droit devant lui, fierement, cranement; la tete
+haute et le nez au vent, ne subissant d'autres regles que celles de sa
+fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience.
+Aussi lui en coutait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer
+simplement chez ce miserable pour lui casser les reins et lui tordre le
+cou comme il le meritait; ce qu'il eut fait sans le moindre scrupule, si
+l'honneur de cette pauvre petite n'eut ete en jeu.
+
+Et c'etait cette lutte meme contre l'impulsion de son caractere qui le
+rendait hesitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lache
+gredin devant lui?
+
+Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et
+l'examina avec la curiosite d'une commere a l'affut de ce qui se passe
+chez ses voisins, le decida: sachant qu'on pouvait l'ecouter, il serait
+plus maitre de soi.
+
+Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait
+indiquee la concierge, la cle dans la serrure.
+
+Il frappa. On ne repondit pas. Il frappa plus fort.
+
+--Entrez, dit la voix de Nicetas du ton bourru d'un homme mecontent
+qu'on le derange.
+
+Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la cle accrocha
+dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:
+
+Nicetas qui etait assis a une table, ecrivant, tourna la tete d'un
+mouvement impatiente; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva
+violemment:
+
+--Monsieur de Cham...
+
+Le comte leva sa main puissante et d'un geste energique lui ferma la
+bouche si violemment que le nom fut coupe.
+
+--Ne prononcez pas de noms.
+
+De sa main levee il montra la porte et les quatre murs:
+
+--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.
+
+
+
+III
+
+La piece dans laquelle M. de Chambrais se trouvait etait plutot un
+atelier de peintre qu'une chambre. Amenagee dans les greniers de cette
+vieille maison, elle recevait le jour par un chassis ouvert dans le
+rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond
+n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement a ces
+hauteurs.
+
+Mais par ou elle se rapprochait de ces logements, c'etait par la
+pauvrete de son ameublement consistant en trois chaises de paille et
+une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
+recouvert de papier peint developpe dans un angle pouvait le cacher
+derriere ses feuilles; au mur, en belle place, etait accrochee dans
+un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure representant un
+militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort
+provoque l'etonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.
+
+--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Le cri qui vous a echappe en me voyant entrer est l'aveu que vous
+savez ce qui m'amene.
+
+Nicetas etait reste dans l'attitude polie de l'homme qui recoit un
+personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de
+defense:
+
+--Je suis a votre disposition, monsieur.
+
+Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispe; mais il se
+retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un
+peu de son sang-froid.
+
+--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrees, en sifflant ses
+paroles, ahi vraiment, a ma disposition, vous!
+
+Et il le regarda de si haut, avec tant de dignite, que Nicetas baissa
+les yeux:
+
+--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de
+vous battre avec moi?
+
+--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous etes ici.
+
+Il avait releve la tete, regardant le comte en face, d'un air de defi.
+
+De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de repondre,
+et au lieu de repliquer, a cette insolence, il continua:
+
+--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!
+
+--Le comte de Chambrais contre Nicetas le musicien.
+
+M. de Chambrais haussa les epaules avec une pitie meprisante:
+
+--Decidement, vous etes un sot.
+
+--Monsieur le comte!
+
+--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre
+vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de
+moi, ni de M. Nicetas, le musicien, mais uniquement de... votre victime.
+Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus
+sur moyen de la deshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas
+dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le meritez.
+
+Cela fut dit avec une fierte si haute que Nicetas, malgre son assurance,
+ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait assene.
+
+--On se bat entre honnetes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que
+vous etes.
+
+--Alors, que voulez-vous?
+
+--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air
+menacant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on
+ne me met dehors.
+
+Il etait devant la porte, a laquelle il tournait le dos; sur sa large
+poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermes.
+
+--Ce que je veux de vous: mettre ma niece a l'abri de vos poursuites
+en vous prevenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et
+penetrer dans le chateau, on vous tuerait comme un chien! A partir
+d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on
+vous tire dessus.
+
+Nicetas secoua la tete en homme qui ne se laisse pas intimider.
+
+--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je
+compte pour vous tenir a distance, n'etant pas assez simple pour faire
+appel a un autre ordre de sentiments.
+
+--Peut-etre avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de
+mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est
+point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu ecouter cet appel a
+d'autres sentiments.
+
+--Vous voulez de l'argent, vous?
+
+Nicetas blemit, son visage prit une expression de sauvagerie feroce: il
+ne regardait plus a travers les meches de ses cheveux tortilles qu'il
+avait franchement rejetes en arriere; dans sa face contractee, ses yeux
+noirs lancaient des flammes.
+
+--Vous ne savez pas a qui vous parlez, s'ecria-t-il.
+
+--A qui?
+
+Nicetas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment,
+il la rabaissa.
+
+--A un miserable, dit-il, oui, monsieur, a un miserable, mais qui ne
+veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lache et vous entrez ici
+la menace a la bouche, plein de mepris, plein de fureur.
+
+--Que vous ne meritez pas?
+
+--Que je merite, cela est vrai; mais enfin a ma faute....
+
+--Votre faute!
+
+--....A mon crime il y a une explication et une excuse.
+
+--Une excuse au crime le plus lache
+
+--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
+
+--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
+
+--J'aime... celle pour laquelle vous etes ici; et c'est cet amour, cette
+passion qui m'a entraine. Est-ce ma faute si cet amour s'est empare de
+moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
+laisser vivre cote a cote une jeune tille et un jeune homme sans qu'il
+en resulte autre chose qu'un echange de politesses banales? croyez-vous
+qu'ils peuvent executer les morceaux les plus passionnes de la musique,
+rien qu'avec leurs doigts, mecaniquement, sans que la tete et le coeur
+se prennent? Peut-etre est-ce possible pour certaines natures. Cela ne
+l'a point ete pour moi. Peu a peu l'amour s'est glisse dans mon coeur.
+En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en decouvrant
+chaque jour une seduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est
+venu un moment ou je n'ai pas pu la taire. Je suis entre chez elle pour
+lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
+qu'elle l'aurait exige. Elle n'a pas voulu m'ecouter; elle n'a pas voulu
+me comprendre. Elle m'a demande de partir, je lui ai obei, Si j'avais
+ete l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous etions seuls,
+portes et fenetres closes, je n'avais qu'a la prendre, et cependant je
+ne l'ai pas prise.
+
+--Par grandeur d'ame, par honnetete, par delicatesse? Non. Par calcul.
+Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait pres d'elle
+comme par le passe, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour
+respectueux et soumis, elle se donnerait:
+
+--Je n'ai point fait de calcul.
+
+--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez
+propose un marche. Eleve de Soupert, vous vous etes souvenu que votre
+maitre s'etait fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous
+vous etes demande pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il
+l'avait bien forcee au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au meme
+resultat? L'affaire etait bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul
+etait faux: vous ne vous etiez pas fait aimer, et maintenant vous vous
+etes fait mepriser et hair si profondement, que la malheureuse se
+jetterait plutot dans les bras de la mort que dans les votres.
+
+--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je
+n'ai pas a me defendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais
+que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne
+reposent sur rien.
+
+--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
+
+--A quoi bon? Et pourtant.
+
+Brusquement il alla a la table ou il etait assis quand M. de Chambrais
+etait entre et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
+
+--Lisez cette lettre, dit-il je l'ecrivais a mademoiselle de Chambrais,
+et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous
+voyant vous l'a prouve,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
+ecrite par calcul, pour ma defense, et vous verrez si d'avance elle ne
+repondait pas a vos accusations.
+
+--Et que m'importe votre lettre, repondit le comte dedaigneusement sans
+avancer la main.
+
+Mais il n'eut pas plutot dit ces quelques mots, qu'une reflexion le fit
+revenir sur ce premier mouvement de mepris.
+
+Deja Nicetas avait repose la lettre sur la table.
+
+--Donnez, dit le comte.
+
+Se placant sous le chassis d'ou la lumiere tombait vive et crue, il lut:
+
+"Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
+
+"Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
+
+"A vous aussi il a manque une mere, un pere, mais en grandissant vous
+avez compris que vous aviez la fortune, la consideration, l'honneur, le
+nom; rien a mendier; pas d'indignation a dompter; pas de situation a
+conquerir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute,
+cependant aimable, brillante, solide, forte a jamais et pouvant s'emplir
+de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
+doucement, sans rien brusquer, et le bonheur etait la tout pret a vous
+attendre, a vous guetter.
+
+"Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en
+grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel deja charge, il fallait faire
+ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnes, les solitaires,
+les pauvres? Et je n'etais pas humble. Et j'ai toujours repousse les
+platitudes avec degout. Et je sentais dans mes arteres la chaleur d'un
+sang de sauvage.
+
+"Alors, j'ai considere la vie comme une bataille, bataille contre le
+destin le plus injuste, le plus inegal qui soit. J ai donc combattu en
+vindicatif que je suis, a coup d'epaule, a coup de poing; c'est une
+habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait
+avec mon temperament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai ete
+l'esclave, meme dans l'amour.
+
+"Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais etre heureux par cet
+amour.
+
+"Mais c'etait une nouvelle lutte, puisque c'etait vous que j'aimais.
+
+Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien
+recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort
+qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me
+conduisit a une resolution qui devint ma force.
+
+"Les circonstances ont encore domine ma volonte et c'est brutalement,
+c'est par surprise que je vous ai avoue mon amour, entraine, pousse
+malgre moi.
+
+"Ah! pourquoi m'avoir repousse, pourquoi n'avoir pas permis que je vous
+revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre pres de vous,
+vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais etre.
+
+"Repousse, chasse, votre porte fermee, separe de vous pour toujours,
+c'etait une nouvelle lutte plus decisive et plus grave que toutes les
+autres: je n'ai pas recule; je l'ai engagee.
+
+"Oui, j'ai ete indigne; oui, j'ai ete criminel, et envers une femme
+idolatree; mais je sentais que sans violence vous m'echappiez et que
+vous n'aviez meme pas pour moi sympathie ou pitie.
+
+"Maintenant cette pitie, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous
+jamais?
+
+"Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lache; j'aime et je demande
+seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
+vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre
+notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences;
+les remords ont etouffe la revolte, et c'est un malheureux repentant
+soumis, qui se traine a vos pieds pour implorer son pardon."
+
+--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
+
+--Ce soir meme.
+
+--Je la prends.
+
+Nicetas hesita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la
+mettait dans sa poche.
+
+--La lira-t-elle? demanda-t-il.
+
+--Allez-vous aussi a moi proposer un marche? Je n'ai qu'une reponse
+a vous faire, c'est vous repeter ce que je vous ai dit: une nouvelle
+tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous etes un
+sauvage; c'est en sauvage que vous serez traite.
+
+
+
+IV
+
+C'etait sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M.
+de Chambrais avait compte pour occuper Ghislaine.
+
+Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le
+changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha a
+elle-meme, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.
+
+Depuis qu'elle etait orpheline, il s'etait montre le meilleur des
+parents assurement, bon, prevenant, indulgent, affectueux, mais avec
+l'acuite de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout precisement
+parce qu'il n'a rien; elle avait tres bien demele qu'il ne se donnait
+pas entierement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vint dejeuner a
+Chambrais comme il lui en faisait la fete assez souvent, il n'oubliait
+jamais l'heure du depart; toujours il avait les meilleures raisons pour
+rentrer a Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire
+importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus
+longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgre son
+affectueuse bonte, il etait oncle comme elle n'etait pour lui qu'une
+niece, et non une fille.
+
+Mais fille elle etait devenue le jour ou ils avaient quitte Paris pour
+Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppee d'une tendresse
+qu'elle avait si longtemps appelee sans la trouver telle qu'elle
+l'imaginait, son angoisse nerveuse s'etait fondue: elle n'avait point
+doute de lui quand il avait dit que "l'oncle desormais ferait place au
+pere", mais ce n'etaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague
+pour son coeur bouleverse, tandis que maintenant ces paroles etaient
+realite.
+
+Jusqu'a ce moment la vie de M. de Chambrais s'etait partagee en deux
+parts inegales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant
+les treize annees qu'il avait donnees a sa mere aveugle, l'accompagnant
+partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture,
+l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes
+de sollicitude, de prevenance, de petits soins qui lui etaient
+instantanement revenus aupres de Ghislaine.
+
+Dans ce role l'homme de plaisir eut ete mal place, mais l'homme de
+devoir fut tout de suite a son aise; il n'eut qu'a se souvenir.
+
+Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris,
+et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupe qu'il avait
+fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de
+contrariete et de melancolie.
+
+--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait
+esclave; et quand la liberte lui serait rendue, si jamais elle l'etait,
+la vieillesse l'empecherait d'en profiter.
+
+Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de
+Ghislaine: ce n'etait pas a lui de l'attrister; aussitot il monta pres
+d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les
+precautions d'un habitue des voyages.
+
+--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va etre un plaisir pour
+moi?
+
+--Vraiment, vous etes trop bon, mon cher oncle.
+
+--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincere. C'est la premiere fois
+que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ca, et je vais
+jouir de tes etonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu
+peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne
+suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des
+peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates,
+mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu
+sens, et ce me sera une joie de voir tes idees s'eveiller. Quoi de plus
+charmant qu'une aurore!
+
+Il s'arreta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie
+severe imposee a la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette
+severite tenait a de certains scrupules: il voulait reserver a un mari
+aime la joie de lui montrer le monde. Comment evoquer un pareil souvenir
+en ce moment? Comment faire allusion a un mari ou un mariage? Ce
+mariage, c'etait celui qu'elle avait accepte si franchement. Ce mari,
+c'etait le comte d'Unieres. Tout ce qui pourrait les evoquer serait une
+blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet
+avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?
+
+Pour combien l'aneantissement de l'avenir qu'elle s'etait bati
+entrait-il dans son desespoir? car pour elle ce mariage qu'elle desirait
+etait rompu, et ce mari qu'elle aimait deja peut-etre etait perdu. Tout
+ce qu'il aurait pu dire a ce sujet eut ete aussi inutile que dangereux.
+Si ce projet pouvait etre jamais repris, ce qu'il ignorait lui-meme, ce
+ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait a
+cette situation, et c'etait dans un silence absolu qu'il devait se
+renfermer en attendant.
+
+Le train filait. A droite se decoupaient, sur le bleu du ciel, les
+hautes cheminees et les combles du chateau d'Ecouen; a gauche c'etait
+Chantilly, ses etangs, sa foret et son chateau: les sujets de causerie
+s'enchainaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arriere,
+ni de reflechir.
+
+Elle l'eut bien moins encore a Bruges, a Ostende, ou pour la premiere
+fois elle vit la mer, a Anvers ou les Rubens de la cathedrale et les
+Metsys du Musee ouvrirent a son esprit tout un monde nouveau.
+
+Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut
+succederent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux
+eblouissements des Rubens, les revelations des Rembrandt de La Haye et
+d'Amsterdam.
+
+Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journee ecoulee,
+s'applaudissait d'avoir eu cette idee de voyager, car chaque soir il
+la trouvait plus calme que la veille, plus reposee: evidemment la
+distraction et la fatigue operaient sans qu'elle en eut conscience.
+Ce n'etait pas seulement une distance materielle qui l'eloignait de
+Chambrais, c'etait encore une distance morale: l'angoisse des premiers
+moments s'affaiblissait.
+
+A la verite, lorsqu'elle venait le matin se mettre a sa disposition
+pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son
+vissage ou dans son attitude, des traces evidentes de trouble; des plis
+au front et aux levres, des contractions aux paupieres, une profondeur
+de regard qui disaient que son sommeil avait ete agite, mais il lui
+semblait que ces plis etaient maintenant moins profonds qu'en quittant
+Paris, et comme pendant la journee ils s'effacaient peu a peu, il se
+disait que bientot ils disparaitraient entierement si des complications
+ne se presentaient pas.
+
+C'etait un grand point obtenu que cette amelioration continue, et tel
+qu'on pouvait esperer la guerison dans un delai donne, mais il y en
+avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour
+quelques semaines encore.
+
+Pere, il avait pu le devenir: mere, il ne le pouvait pas, et il y avait
+certaines questions qu'une mere seule aurait su adresser a cette jeune
+fille. Condamne au silence, il en etait reduit a l'observer pour tacher
+de deviner ce qui etait impossible a demander, mais encore etait-ce avec
+une extreme reserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement
+il etait sur de la voir aussitot troublee et mal a l'aise, confuse et
+honteuse pour plusieurs heures.
+
+Ce n'etait donc qu'a la derobee qu'il pouvait chercher en elle un
+indice qui fut une lumiere, et s'il en trouvait un plus ou moins
+caracteristique, il ne l'acceptait jamais sans hesitation: parce que ses
+yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistre; parce que
+son regard avait perdu de sa vivacite; parce que sa peau se decolorait,
+en resultait-il necessairement qu'il devait croire a une grossesse?
+Et des raisons toutes simples ne se presentaient-elles pas aussitot a
+l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux
+extremes?
+
+Si la grossesse pouvait etre possible, etait-elle probable?
+
+Il eut fallu un medecin pour distinguer les nuances qui se presentaient
+dans ses observations, et il l'etait aussi peu que possible, surtout en
+cette partie de la medecine.
+
+Quand il avait remarque un indice qui lui paraissait offrir quelque
+precision il interrogeait Ghislaine, mais d'une facon si vague que les
+reponses qu'il obtenait ne pouvaient guere avoir de sens.
+
+Qu'elle ne mangeat pas a un repas, il lui demandait si elle avait mal a
+l'estomac, et quand elle avait repondu negativement il n'insistait pas.
+
+Cependant n'etait-il pas bizarre qu'elle ne voulut jamais de bouillon
+gras et qu'elle ne but plus de vin? Ne l'etait-il pas qu'elle demandat
+toujours de la salade et des fruits?
+
+Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse,
+souffert de nevralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir
+si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son
+insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du
+tout.
+
+--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux
+dents, alors j'avais pense...
+
+--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.
+
+--Tant mieux!
+
+Sans doute tant mieux, mais ce n'etait qu'un leger soulagement et un
+mince sujet d'esperance: si la grossesse se manifeste quelquefois par
+des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne
+signifiait pas qu'ils n'avaient rien a craindre: Ghislaine ne souffrait
+pas des dents, voila tout; rien ne prouvait qu'un autre symptome
+n'eclaterait pas le lendemain, decisif celui-la.
+
+Depuis qu'ils etaient a Amsterdam, leur temps se partageait en visites
+aux musees, aux collections particulieres et en promenades aux environs.
+Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture
+sur le quai de l'Y, et la ils montaient dans l'un des nombreux petits
+bateaux a vapeur prets a partir; au hasard, ils verraient bien ou ils
+arriveraient.
+
+Un jour qu'ils s'etaient ainsi embarques sur un vapeur sans autre
+but que de passer entre des rives fraiches et vertes, de chaque cote
+desquelles s'etalaient d'immenses prairies rayees de canaux, avec ca et
+la un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit
+en tuiles noires, ils etaient arrives a un gros village appele
+Monnickendam; la M. de Chambrais se rappela que c'etait l'endroit d'ou
+l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'ile de Marken,
+et il proposa cette excursion a Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce
+serait sa premiere promenade sur mer; le temps etait beau, la traversee
+du detroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'etait
+charmant.
+
+La barque quitta le petit port et bientot ils se trouverent au milieu
+d'une mer glauque, laissant derriere eux les clochers de Monnickendam,
+et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume legere se
+decoupait sur un ciel d'un gris tendre. C'etait a peine si la legere
+brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine
+ne tarda pas a palir et a paraitre souffrante; son regard se troubla.
+
+Etait-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le
+mal de mer?
+
+Quand, descendus a terre il s'assirent sur la digue qui protege l'ile
+contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiete qu'il n'avait jamais
+mise dans ses questions:
+
+--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?
+
+Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'eveillant, elle
+avait des nausees.
+
+
+
+V
+
+D'ordinaire M. de Chambrais etait abondant dans ses discours quand il
+connaissait le pays ou ils se promenaient, mais bien qu'il fut deja venu
+a Marken dans un precedent voyage, ils parcoururent l'ile sans une de
+ces longues explications auxquelles il se plaisait.
+
+Ils marchaient lentement sur les etroites levees de terre qui coupent
+ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient a un
+groupe de maisons, toutes de la meme forme, ne variant entre elles que
+par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles etaient peintes,
+ils s'arretaient un moment.
+
+Le retour sur la terre ferme et celui en bateau a vapeur a Amsterdam
+furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais
+prononcait quelques mots insignifiants, et encore etait-ce plutot pour
+parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitot a ses
+reflexions.
+
+Il n'y avait plus d'illusions a opposer a l'evidence ce mal de mer
+survenant sans raisons, et l'aveu des nausees du matin n'etaient que
+trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptomes deja
+observes: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac,
+les degouts pour certains aliments,--c'etait bien une grossesse.
+
+Cette conclusion, qui deja tant de fois s'etait presentee a son esprit,
+ne pouvait plus etre repoussee; les signes etaient desormais certains
+et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilites qu'il n'avait
+envisagees que pour les rejeter aussitot etaient devenues la realite.
+
+--Une Chambrais!
+
+Et bien qu'il eut combine et arrange longuement ce qu'il aurait a faire
+dans ce cas, il restait paralyse ce n'etait plus dans un delai plus
+ou moins recule, c'etait tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec
+Ghislaine.
+
+Depuis leur arrivee a Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer
+leur soiree a une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin
+zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait a s'asseoir a une
+table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait
+plaisir a jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux
+noirs, le teint ambre, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
+beaute pale et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui
+occupaient les tables voisines.
+
+Quand, apres le diner, il entra chez elle, croyant la trouver prete a
+sortir, elle ne l'etait point.
+
+--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.
+
+--Souffrante, non; mais si troublee, si angoissee, qu'avant de sortir je
+vous prie de me donner quelques instants.
+
+--Tu as quelque chose a me demander?
+
+Elle baissa la voix:
+
+--Pourquoi, tantot, sur la digue de Marken, avez-vous insiste afin de
+savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?
+
+--Ah! tu as remarque que j'insistais.
+
+--Avec inquietude, et cette insistance rapprochee des questions que vous
+m'adressez a chaque instant sur ma sante est la preuve que vous craignez
+quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au
+contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse a
+vous demander.
+
+Avant qu'il put repondre, elle continua:
+
+--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prevenances pour
+adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre depart de
+Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbee
+dans la meme pensee, c'est a cette sollicitude, a votre tendresse que je
+le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas.
+Peut-etre ce que je vous demande me l'avez-vous deja dit, quand vous
+m'avez explique qu'il se pourrait que nous fussions empeches de revenir
+a Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions a l'etranger,
+ou nous attendrions. Mais j'etais a ce moment si bouleversee, si peu en
+etat d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher a
+ces paroles qui ne sont peut-etre pas les votres precisement.
+
+--Au moins est-ce leur sens.
+
+--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre;
+mais a bout d'anxiete, j'imagine que la verite, si cruelle qu'elle soit,
+ne peut pas etre pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et
+ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures
+ou je me demande si j'ai ma tete.
+
+--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait deja, n'etait
+la difficulte, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines
+paroles.
+
+Elle lui prit la main et l'embrassant:
+
+--Sure de votre appui et de votre affection, je suis peut-etre plus
+forte que vous ne pensez.
+
+--Ce n'etait pas de toi que je doutais, c'etait de moi; tu me montres ce
+que je dois faire, comme une brave que tu es.
+
+--Plus desesperee que brave, helas! Mais c'est peut-etre dans le
+desespoir qu'on prend quelquefois le courage.
+
+Ils resterent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyee
+contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et
+s'arretant devant l'une des fenetres ouvertes, comme s'il regardait
+ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissees de
+quais, formaient perspective pour l'hotel, mais en realite regardant en
+lui-meme et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait
+dire pour n'en pas trop dire.
+
+--Tu ne t'es pas trompee en pensant que mes questions sur ta sante
+visaient plus loin que l'heure presente, et que leur interet n'etait pas
+seulement immediat: elles avaient pour but de tacher d'apprendre si les
+craintes dont je t'ai parle et que tu viens de rappeler ne menacaient
+pas de se realiser.
+
+--Et elles se realisent? demanda-t-elle anxieusement.
+
+Il inclina la tete d'un signe affirmatif.
+
+--Elles paraissent se realiser.
+
+Comme elle attachait sur lui ses yeux eperdus, il baissa les siens:
+
+--Fais appel a tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te
+parler un langage que j'aurais voulu epargner a ta purete... nous avons
+a craindre une grossesse.
+
+Elle ne repondit rien; mais comme il avait detourne la tete pour ne pas
+ajouter a sa honte en la regardant, il entendit qu'elle etait agitee par
+un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle etait appuyee.
+
+--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de
+liberte, car maintenant le mot terrible etait lache, mais enfin tu dois
+t'habituer a l'idee qu'elle est possible... et meme probable si nous
+ajoutons foi aux symptomes qui, depuis quelque temps, se sont manifestes
+dans ton etat; pour etre fixes, nous devrions sans douter consulter un
+medecin....
+
+--Oh!
+
+--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle
+epreuve puisque le temps nous fixera lui-meme; nous n'avons qu'a
+attendre en prenant nos precautions.
+
+Il releva les yeux. Elle etait decoloree, chancelante, et de ses doigts
+crispes elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses
+bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.
+
+--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve
+pas desarmes. Tu n'es pas une pauvre fille ecrasee par le poids de sa
+faute et abandonnee. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une
+grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnee tu ne
+l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc
+resister. Je vais t'expliquer comment. Le jour ou tu m'as raconte...
+ce qui s'est passe, je t'ai dit que peut-etre nous serions empeches de
+revenir a Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions
+a l'etranger; quelque part ou nous ne serions pas connus. Je ne pouvais
+pas, je n'osais pas a ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces
+menagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
+cacher cette grossesse qne nous irons a l'etranger, et ce sera pour
+cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien,
+n'est-ce pas, tu ne peux pas etre la mere.
+
+Au long regard trouble qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le
+comprenait pas, comme il l'avait cru.
+
+--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie,
+et que, dans les circonstances ou nous nous trouvons, je dois savoir ce
+qu'il convient de faire?
+
+--Oh! sans doute.
+
+--Eh bien! la verite est que du jour ou tu m'as appele a ton secours,
+j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis prepare a
+le recevoir; il ne me prend donc pas a l'improviste, et ce que je te dis
+est reflechi: tu peux avoir confiance.
+
+--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous
+dites que cet enfant dont je serai mere ne peut m'avoir pour mere, c'est
+la ce que je ne comprends pas.
+
+--Tu vas comprendre. Le jour ou tu seras assez maitresse de ta volonte
+pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la
+Hollande et nous rentrerons a Chambrais. Le plus tot sera le mieux; mais
+je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu
+me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps a
+Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unieres
+y reviendra...
+
+Un mouvement echappa a Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme
+s'il ne l'avait pas remarque:
+
+--Le pretexte de ce nouveau voyage sera un gout vif pour l'etude de
+la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de
+comparer les maitres de ces pays avec les maitres italiens. Ce pretexte
+sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour
+le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison
+la chaleur serait dangereuse pour toi a Venise, a Florence, a Rome, nous
+ferons un sejour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac
+de Come, la ou tu te trouveras le mieux; quand l'ete se calmera, nous
+descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence,
+Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
+etapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont,
+mais alors meme qu'elles ameneraient parfois un peu de fatigue et
+d'ennui, elles devraient avoir lieu quand meme, afin que tu puisses en
+parler a ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous creons. Quand
+nous arriverons a Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas a
+etre rencontres par des personnes de connaissance. Alors nous partirons
+pour la Sicile ou nous passerons les derniers mois de la grossesse dans
+un village perdu aux environs de Palerme, a l'abri des indiscrets, et
+assez pres de la ville cependant pour avoir a notre disposition un bon
+medecin; ce sera ce medecin qui fera la declaration de l'enfant comme ne
+de pere et mere inconnus; apres quelque temps de repos nous reviendrons
+a Chambrais.
+
+--Et lui?
+
+--Qui?
+
+--L'enfant, murmura-t-elle.
+
+--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvee.
+
+--Mais c'est l'abandonner!
+
+--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, elever un enfant naturel;
+peux-tu rentrer en France en l'ayant a tes cotes? Je comprends ton cri:
+"C'est l'abandonner!" Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
+penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom.
+S'il etait possible que tu fusses la mere de cet enfant, toutes les
+precautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange
+seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement
+nous confesserions la verite, en livrant le miserable a la justice. Pour
+etre eleve par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas
+perdu.
+
+--Et apres?
+
+--Quand il aura atteint un certain age, il viendra en France et je
+surveillerai son education. Enfin, plus tard, je l'aiderai a entrer dans
+la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car
+il sera ton fils, c'est-a-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce
+que tu ne pourrais pas faire toi-meme. Peut-etre dira-t-on, peut-etre
+croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux,
+moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prevu, ou a peu
+pres.
+
+
+
+VI
+
+Pour eviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de
+Chambrais voulut que Ghislaine ecrivit a celle-ci leur projet de voyage
+en Italie. En presence d'un plan arrete, il n'y aurait rien a dire.
+
+Mais il la connaissait mal: elle eut a dire, au contraire, et beaucoup.
+
+--Pourquoi l'Italie apres la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces
+voyages qui s'enchainaient sans raison? Etait-ce un pretexte pour lui
+faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en
+etait ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'etait pas
+femme a s'imposer.
+
+Aux premieres questions, Ghislaine avait ete decontenancee; mais ce
+souci egoiste de ramener tout a soi la tira d'embarras: comme il n'avait
+jamais ete question de se priver des services de lady Cappadoce, elle
+put demontrer avec la persuasion de la verite que cette idee ne reposait
+sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui,
+avait pris plaisir a lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
+voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voila tout;
+c'etait bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentat de ces
+explications.
+
+Repoussee de ce cote, elle se tourna vers M. de Chambrais a qui elle
+essaya de presenter des objections de convenance sur ce long tete-a-tete
+entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut
+recue de telle sorte qu'elle dut renoncer a se mettre en tiers dans ce
+tete-a-tete comme elle l'aurait desire.
+
+Evidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que
+cela fut, il fallait qu'elle le reconnut, et elle ne s'expliqua cette
+bizarrerie que par la haute competence qu'elle s'attribuait dans les
+questions d'art: jaloux de cette competence, M. de Chambrais, qui etait
+un ignorant presomptueux--comme tous les Francais d'ailleurs--prenait
+ses precautions pour n'avoir pas a subir, a chaque pas, des lecons qui
+l'auraient humilie.
+
+Que faire a cela? Il n'y avait pour elle que deux partis a prendre:
+se soumettre ou se facher. Son premier mouvement fut de retourner en
+Angleterre; mais comme elle s'etait jure depuis longtemps de ne rentrer
+dans son pays qu'apres avoir recueilli un heritage qui devait la
+retablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore
+attendre, elle trouva qu'il etait plus digne d'obeir a son serment que
+de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blesse qu'il fut,
+et elle se soumit.
+
+Lady Cappadoce n'etait pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eut
+a prendre des precautions pour sauver les apparences; il avait aussi
+a faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui
+s'interessaient a Ghislaine et qui auraient pu s'etonner d'une absence
+de pres d'un an.
+
+Ce fut a ces visites qu'ils employerent les quelques jours qu'ils
+passerent a Paris. Partout l'accueil fut le meme: on felicita le comte
+et on complimenta Ghislaine:
+
+--Charmant voyage!
+
+--Etes-vous heureuse, ma chere enfant?
+
+Et Ghislaine dut montrer sa joie et repeter a tous qu'elle etait
+heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage.
+
+Enfin ils purent partir. Il etait temps. Le sourire que Ghislaine avait
+du mettre sur ses levres pour parler des "joies de ce charmant voyage"
+etait un supplice. Ce fut seulement quand, en s'eloignant de Paris, elle
+put deposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme.
+
+Et cependant c'etait le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait.
+
+Que serait cette vie nouvelle si pleine de mysteres dans laquelle elle
+entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle?
+
+Il y avait la un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se
+penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosite ignorante: mere!
+enfant! que de questions ces mots suggeraient, sans qu'elle eut personne
+pour l'eclairer.
+
+Et c'etait avec un emoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements
+pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils etaient dictes
+par l'experience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
+croyait, n'imaginant pas qu'il y eut de plus honnete homme au monde que
+son oncle, de plus droit et de plus delicat que lui, mais malgre tout,
+au fond de sa conscience, une voix mysterieuse balbutiait de vagues
+protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas a
+etouffer; les meres se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle
+sacrifiait son enfant a son propre interet, a l'honneur, a l'orgueil de
+son nom.
+
+Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensee, elle fut sur le point
+de se confesser a son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et
+n'etait rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel
+titre? En appuyant sur quoi?
+
+Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le
+sentait-elle assez fermement pour avoir la force de resister a son
+oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle?
+
+Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle etait obligee de convenir
+que cet amour des meres pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices,
+et ces heroismes dont parle la tradition, etait bien faible en elle, si
+meme il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans
+son esprit, c'etait une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment
+passionne. L'illusion n'etait pas possible: sa vie serait manquee dans
+tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans
+l'amour; elle aurait un enfant sans la maternite.
+
+Le programme trace par M. de Chambrais s'executait regulierement pendant
+qu'elle tournait ses tristes pensees, et si absorbantes qu'elles
+fussent, elles cedaient cependant aux distractions du voyage.
+
+Enfermee a Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au
+meme point: la grossesse, l'enfant, la maternite, l'abandon, la honte,
+mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la
+secouer.
+
+A Chambrais, les journees s'enchainant les unes apres les autres eussent
+ete eternelles a passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles etaient si
+remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eut trop conscience.
+
+A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitees par la fievre et les
+tristes reflexions, eussent ete terriblement longues: a Andermatt ou a
+la Furca, la fatigue les faisait courtes.
+
+Les premiers jours, M. de Chambrais avait veille precisement a ce que
+Ghislaine ne se fatiguat point, et leurs promenades avaient ete limitees
+en consequence. Mais en voyant qu'au lieu de lui etre mauvaises, elles
+avaient au contraire une heureuse influence sur son etat general, il les
+avait peu a peu allongees.
+
+Pour etre mignonne, Ghislaine n'etait ni faible ni chetive; elevee a
+la campagne dans la liberte du plein air, elle n'avait pas besoin de
+menagements et de precautions qui eussent ete indispensables a une
+Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme
+le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fit de l'exercice, elle
+mangerait; qu'elle se fatiguat, elle dormirait; qu'elle fut toujours en
+mouvement, elle echapperait aux reveries de la reflexion et du retour
+sur soi,--le point essentiel a obtenir.
+
+La realite justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et
+elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'etaient
+manifestes en Hollande disparurent.
+
+Apres un mois passe dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les
+lacs de la frontiere italienne, puis en septembre ils commencerent leur
+vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver a Naples en novembre.
+
+Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage
+ou dans son attitude provoquat la curiosite, et les personnes de leur
+monde qu'ils avaient rencontrees a Pise, a Florence et meme a Rome
+n'avaient pu faire aucune remarque inquietante: a la verite, on pouvait
+trouver qu'elle portait des vetements un peu larges, mais il y avait
+a cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans
+aller en chercher d'invraisemblables: la liberte du voyage, la chaleur
+et, plus que tout, le dedain de la toilette qui chez mademoiselle de
+Chambrais etait notoire.
+
+Mais a Naples le moment etait venu de ne plus s'exposer a ces rencontres
+et de disparaitre, comme il etait arrive aussi pour M. de Chambrais
+de se debarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine
+confiance dans ce vieux domestique attache a son service depuis plus
+de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'a le rendre
+maitre du secret de Ghislaine. Sous pretexte de lui faire surveiller des
+travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue
+de Rivoli, Philippe fut donc renvoye a Paris avec ordre de presser
+les ouvriers de facon a ce que le comte trouvat tout pret le premier
+janvier.
+
+Alors ils s'embarquerent pour Palerme par une soiree de beau temps, la
+mer devant etre plus douce a Ghislaine que ne l'aurait ete un voyage en
+voiture a travers les Calabres et le Sicile.
+
+Ce n'etait pas le hasard qui avait inspire le choix de M. de Chambrais.
+Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette epoque,
+il n'imaginait guere qu'il remplirait plus tard les roles de pere, mais
+il esperait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et
+d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme,
+Bagaria, l'idee lui etait venue qu'on serait la a souhait pour se
+cacher avec une femme aimee, dans un pays delicieux, a l'abri de toute
+surprise.
+
+Ce reve ne s'etait pas realise, mais le souvenir lui en etait reste
+assez vivace pour s'imposer le jour ou il s'etait demande dans quel pays
+Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pense a la Sicile
+et a Bagaria.
+
+Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle
+lui avait tant parle? Depuis trois mois la question s'etait posee a
+chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivee a
+Palerme approcha, alla-t-elle s'installer a l'avant du bateau. Elle
+resta la assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de
+l'horizon. Enfin un point plus sombre se detacha sur la ligne indecise
+ou la mer et le ciel se confondent, et quand peu a peu le panorama
+verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au
+cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un emerveillement.
+
+--Tu vois! dit M. de Chambrais repondant au regard charme qu'elle avait
+fixe sur lui.
+
+Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompee; et quand elle se trouva
+installee dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du
+Monte-Catalfano, elle eprouva un sentiment de tranquillite et de repos,
+presque de confiance. A la verite, ces jardins, tout pleins d'ermitages,
+de ruines et de grottes avec des statues de personnages a figure de
+cire ou de betes d'une creation etrange, etaient bien ridicules, mais
+qu'importait? ces "embellissements" n'avaient pas supprime l'admirable
+vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre
+la, enfermee ou a peu pres dans cette villa, n'ayant pour se promener
+que les allees plantees d'orangers de ces jardins, cette vue lui
+ouvrirait au moins des echappees au dehors et cela suffirait.
+
+Cependant ces trois mois furent longs a passer et les promenades dans
+les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi
+pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouve
+moyen de les couper de temps en temps.
+
+Les raisons qui l'avaient empeche de consulter un medecin depuis leur
+depart de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de
+toutes sortes, pour en appeler un qui le dechargeat de responsabilites
+dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant
+peu a peu a ce medecin, Ghislaine serait moins mal a l'aise avec lui au
+moment decisif; et, d'ici la, il l'eclairerait sur plus d'un point que
+lui, oncle, ne pouvait meme pas effleurer.
+
+Bien entendu, le comte n'etait debarque en Sicile ni sous son vrai nom,
+ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que
+c'etait un client serieux qu'on avait tout interet a contenter; aussi
+quand il avait demande a un medecin de Palerme, reunissant a peu pres
+les conditions de savoir et d'age qu'il voulait, de venir une fois
+par semaine a Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptee avec
+empressement.
+
+Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de
+precautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs annees.
+On trouva une femme de pecheur, aux environs de Bagaria, qui offrait
+certaines garanties, et dont le medecin, qui la connaissait, repondit:
+jeune encore, superbe de force et de sante, elle avait deja eu cinq
+enfants; sans etre a son aise, elle n'etait point miserable, et sa
+maisonnette, batie au bord de la mer, etait plus propre que celles de
+ses voisins.
+
+Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-meme et
+dont elle surveilla l'execution piece par piece, sans que son oncle s'en
+fachat: certes, il lui deplaisait de voir en elle le developpement d'un
+sentiment maternel si faible qu'il fut, mais enfin il etait bon qu'elle
+s'occupat a quelque chose.
+
+
+
+VII
+
+M. de Chambrais etait depuis trop longtemps eloigne de Paris pour ne pas
+vouloir rentrer en France aussitot que possible, il le voulait pour lui,
+car les journees commencaient a etre terriblement longues; et il le
+voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait
+dure quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur
+depart, fixe pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il
+fallait etre certain a l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter
+les fatigues de la traversee de Palerme a Naples; et de Naples a Paris
+celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant a
+Chambrais personne ne put trouver en elle le plus leger indice qui
+permit un soupcon.
+
+--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le
+medecin venait a Bagaria.
+
+Ce medecin etait trop fin pour n'avoir pas devine une partie de la
+verite, et il etait trop italien pour ne pas accepter tout ce que le
+comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donne une jeune femme a
+soigner et a ses yeux Ghislaine etait une jeune femme; on l'avait prie
+de declarer l'enfant comme ne de pere et de mere inconnus, il avait fait
+cette declaration sans laisser paraitre la plus legere surprise, et de
+cette enfant--une fille--il avait voulu etre le parrain avec sa femme
+pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines a Paris,
+poste restante, a de certaines initiales, un bulletin de la sante
+de l'enfant, il trouvait ces precautions toutes naturelles et ne
+s'offusquait pas qu'on les prit avec lui; jamais d'opposition, de
+contradiction, de suspicion:--"Vous voulez? rien de plus facile, et avec
+le plus grand plaisir, tres heureux de vous etes agreable."
+
+Cependant sur cette question du depart de Ghislaine, il avait pour la
+premiere fois resiste.
+
+--Je comprends votre desir de rentrer en France, je dirai meme que je le
+partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une
+belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires,
+les relations, les amities, la famille. Je voudrais donc vous voir
+partir, malgre le plaisir que j'aurais a vous garder toujours. Mais il
+ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se
+sont passees pour madame votre fille--il avait toujours appele Ghislaine
+"Madame votre fille"--d'une facon extraordinairement providentiellement
+favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
+aucun trouble pathologique, et grace a certaines precautions en usage
+en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans
+aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus
+regulieres, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le retablissement
+s'opere si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me
+demandait d'examiner madame votre fille, moi medecin, je serais dans
+l'impossibilite de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas
+primipare.
+
+Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point,
+mais il ne convenait pas a son adresse de laisser voir jusqu'ou il
+allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de
+facon a ce que le comte put les interpreter comme il voudrait:
+
+--En ne considerant que la question de beaute chez la femme, c'est
+quelque chose cela. On croit generalement que la grossesse et
+l'accouchement laissent des stigmates ineffacables; mais c'est la une
+opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des medecins. Sans doute
+il arrive quelquefois et meme il arrive souvent que ces stigmates
+existent, mais il se produit aussi des cas ou ils manquent absolument,
+et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutot sera celui de
+madame votre fille, si vous permettez, en differant votre depart de
+quelques semaines encore, qu'elle se retablisse completement.
+
+Comment resister? Apres tout, quelques semaines de plus ou de moins
+etaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles etaient decisives
+pour la sante de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
+voulu rentrer a Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait
+etre donnee sans provoquer les interpretations.
+
+Tant que Ghislaine avait garde la chambre, elle avait demande que la
+nourrice lui amenat sa fille tous les jours et quand elle avait commence
+a sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
+nourrice.
+
+De meme que M. de Chambrais avait ete peu satisfait du soin qu'elle
+mettait a la layette, de meme et plus vivement il fut fache de la voir
+donner a cet enfant des temoignages d'affection et de tendresse.
+
+--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas
+avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le pere?
+
+A mesure que le moment du depart approchait, les visites de Ghislaine
+chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers
+jours, elles n'avaient ete que de quelques instants, mais peu a peu
+elles s'etaient prolongees, et au lieu de garder la voiture qui
+l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre a
+une heure chaque fois plus reculee.
+
+On etait en mars, et dans ce climat mediterraneen les journees etaient
+deja chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de
+l'ouest il apportait le parfum et meme les petales des amandiers, des
+abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de
+Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait
+au bord du rivage a l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait
+apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la
+nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberte, vaquait a son menage,
+ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin
+d'elle.
+
+Quand elle etait petite, Ghislaine avait assez souvent joue a la maman
+avec ses poupees pour savoir comment on tient un bebe, et tout de suite
+sa fille s'etait trouvee bien sur elle, y restant tranquille sans
+pleurer.
+
+Sa fille! car si c'etait celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser
+qu'avec horreur, c'etait la sienne aussi, et cependant elle allait
+l'abandonner!
+
+Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer a son oncle et
+qui l'avaient si douloureusement tourmentee lui revenaient avec plus
+d'intensite maintenant que cet enfant n'etait plus un etre vague, que
+son imagination se representait difficilement.
+
+Le jour ou il etait ne, avant que la nourrice l'emportat, elle avait
+voulu qu'on le lui montrat; mais dans son etat de prostration, elle
+l'avait a peine regarde, et le souvenir indecis qui lui en etait reste
+etait celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant
+a ce souvenir lorsqu'elle avait ete seule, elle s'etait dit que
+decidement ce qu'elle avait prevu se realisait: elle n'avait point le
+sentiment de la maternite; et continuant son examen, elle s'etait dit
+aussi que peut-etre valait-il mieux qu'il en fut ainsi c'est le
+pere aime que la mere cherche et trouve dans son enfant, comment
+aimerait-elle celui-la?
+
+C'etait donc par devoir plutot que par tendresse qu'elle avait voulu que
+la nourrice le lui apportat tous les matins; la seconde fois, elle ne
+l'avait pas vu moins laid, ni la troisieme, ni la quatrieme non plus:
+que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les
+directions, au hasard, sans paraitre rien voir, ces levres qui ne
+s'ouvraient que pour sucer le lait reste dans les plis de la bouche ou
+pour crier?
+
+Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans
+sa petite main et le serra, en meme temps ses joues se plisserent et ses
+yeux vagues exprimerent un sourire.
+
+Alors une commotion secoua Ghislaine de la tete aux pieds, et fit sauter
+son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eut
+recue, ce sourire venaient d'eveiller en elle ce sentiment maternel
+qu'elle se croyait incapable d'eprouver.
+
+Chaque jour fut marque par une decouverte nouvelle. Le lendemain
+l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mere faisait pour la
+prendre; le surlendemain elle parut l'ecouter lorsqu'elle prononca son
+nom:
+
+--Claude.
+
+Puis comme elle le repetait avec une intonation de tendresse, elle crut
+remarquer que la petite la regardait de ses yeux pales en souriant,
+comme si c'etait pour elle une agreable musique que cette voix qui la
+caressait; elle le repeta:
+
+--Claude, Claude.
+
+Et le sourire de la petite s'epanouit, en meme temps elle chercha a
+produire des sons qui, bien que n'arrivant pas a l'articulation n'en
+etaient pas moins pour Ghislaine une reponse.
+
+Ghislaine, qui n'avait aucune idee de la psychologie experimentale,
+n'etait pas en etat de decider ni meme de se demander si ce sourire et
+ces sons etaient nes d'une intention, ou s'ils n'etaient pas plutot le
+produit d'un mecanisme mysterieux: Claude la voyait, l'entendait, lui
+souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus eloquente que
+celle des savants, celle que la mere,--humaine ou bete, parle a son
+enfant et que l'enfant parle a sa mere.
+
+Et a partir de ce jour-la tout le temps qu'on lui permettait de rester
+dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la
+nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
+d'elle les freres et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou
+piaillaient.
+
+Quand, a la fin d'avril, son oncle lui annonca que le medecin autorisait
+enfin leur depart, elle demeura aneantie.
+
+--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se meprenant sur la cause de
+son emotion.
+
+--Je ne crains rien.
+
+--Je t'assure que tu es aussi fraiche que l'annee derniere a pareille
+epoque; a vrai-dire meme, tu es peut-etre en meilleure sante, fortifiee
+par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus
+leger soupcon.
+
+--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?
+
+--L'ete va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue
+absence serait impossible a expliquer, elle n'a que trop dure. Je
+comprends que decidement j'ai eu tort de te laisser voir cette petite
+tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
+l'avait enlevee le premier jour, comme il etait convenu, tu accepterais
+aujourd'hui notre depart sans penser a le retarder.
+
+--C'est vrai; a ce moment, je le trouvais jusqu'a un certain point
+naturel, aujourd'hui, il me parait impossible.
+
+--Impossible?
+
+--A ce moment, cette enfant ne representait pour moi qu'un sentiment
+confus, aujourd'hui elle est ma fille.
+
+--Dis qu'elle est celle de ce miserable.
+
+--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un pere, faut-il
+qu'elle n'ait pas de mere.
+
+--Alors, que veux-tu?
+
+--Je voudrais ne pas l'abandonner.
+
+--Comment?
+
+--Mais en restant pres d'elle, en la gardant avec moi.
+
+--Ici?
+
+--Ici ou ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.
+
+--Et ta reputation, ton honneur?
+
+--Dois-je sacrifier ma fille a mon honneur, ou mon honneur a ma fille?
+C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je
+suis libre, qui m'empeche de vivre avec elle, quelque part a l'etranger,
+sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de
+Chambrais ne serait pas atteint.
+
+--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi.
+Si depuis bientot un an je t'ai aimee et soutenue avec une tendresse
+paternelle, j'ai par cela meme acquis sur toi les droits d'un pere, tu
+en conviendras, n'est-ce pas?
+
+--De tout coeur.
+
+--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec
+la liberte dont tu parles: moi ton pere, moi chef de famille, je ne
+permets pas la folie dans laquelle un coup de tete de jeunesse te
+pousse. Me resisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai
+imposee, je l'ai prise avec l'autorite que me donne l'experience de la
+vie et j'en assume toute la responsabilite. Assumeras-tu, toi, celle
+de la desobeissance? Nous partons samedi a une heure; d'ici la tu
+decideras.
+
+--N'admettez pas un seul instant la pensee que je puisse vous desobeir,
+nous partirons samedi.
+
+--Pardonne-moi de t'avoir parle ainsi; il fallait t'empecher de te
+suicider. Maintenant que ta resolution est prise, comprends que pas plus
+que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que
+les soins de sa nourrice lui seront necessaires; puis je viendrai la
+chercher et l'amenerai en France, pres de Paris, ou je pourrai la voir
+et la surveiller.
+
+
+
+VIII
+
+Le jour meme du retour de Ghislaine a Chambrais, lady Cappadoce voulut
+arranger avec elle la reprise des lecons, telles qu'elles avaient lieu
+avant le depart pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire
+immuable: elles etaient la justification de son pouvoir, ces lecons,
+aussi y tenait-elle.
+
+Deja, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donne leurs
+heures; quant a Nicetas, il avait quitte Paris pour l'Amerique du Sud,
+le Bresil, la Plata, le Perou, ou il donnait des concerts dont les
+journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc
+le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'etait entendue a
+ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand
+talent.
+
+Mais les choses n'allerent point ainsi: par le seul fait de
+l'installation de M. de Chambrais au chateau, les habitudes d'autrefois
+se trouvaient changees du tout au tout; c'etait le comte qui etait le
+maitre desormais et tout devait etre subordonne a son agrement; on ne
+pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois
+qui, seule, permettait d'assurer la regularite des lecons; le sacrifice
+qu'il faisait en abandonnant Paris etait assez grand pour qu'on lui en
+fut reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le
+distraire et se remettre entierement a sa disposition, en etant toujours
+prete a faire ce qu'il voudrait, a le suivre ou il lui plairait d'aller,
+a recevoir qui il voudrait inviter.
+
+Lady Cappadoce avait ete positivement renversee.
+
+--Mais les lecons....
+
+--Je n'y renonce pas, bien qu'a dix-neuf ans je pusse peut-etre employer
+mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines etudes, et
+je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai
+disposer: ainsi nous verrons a nous entendre avec M. Lavalette et M.
+Casparis....
+
+--Et le Hongrois que m'a recommande Soupert? interrompit lady Cappadoce,
+poussee par la passion musicale.
+
+--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie
+m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
+d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne generont pas mon oncle.
+
+--La musique ne le generait pas plus que la litterature ou la sculpture.
+
+Il fallait que Ghislaine justifiat son refus:
+
+--Peut-etre l'ennuierait-elle davantage.
+
+--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce
+avec un melange d'aigreur et de compassion.
+
+--Je dois donc la lui eviter.
+
+--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?
+
+--Non, c'est moi pour lui etre agreable, et je vous serai reconnaissante
+de les faciliter.
+
+Si ce n'etait pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux
+arrangements, au moins etait-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait
+inspires a Ghislaine.
+
+Lorsque dans leurs longs tete-a-tete, de Bagaria ils avaient parle
+de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annonce son
+intention de se fixer au chateau, Ghislaine s'en etait inquietee. Sans
+doute elle etait touchee de cette nouvelle marque de tendresse, mais
+connaissant les gouts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas
+se demander comment il s'habituerait a la vie de la campagne monotone et
+reguliere; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence,
+peu faite pour lui, c'etait sous le coup de la necessite; mais a
+quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?
+
+Franchement, et apres l'avoir remercie avec une effusion toute pleine de
+gratitude emue, elle lui avait fait part de ses scrupules.
+
+C'etait la que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle
+n'etait pas de caractere a ne penser qu'a elle egoistement, l'attendait.
+
+--Certainement la vie des champs n'est pas precisement pour me plaire,
+mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, reguliere
+et retiree? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.
+
+--Comment serait-elle autre?
+
+--En la changeant. Cette vie, tu l'as menee depuis que tu as perdu ton
+pere, et ta mere, parce que tu n'etais qu'une petite fille; mais l'age
+est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche a neuf heures; tu es
+emancipee, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au
+chateau d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades a
+moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si etroitement fermee, et
+egaieraient cette monotonie?
+
+--Est-ce donc possible?
+
+--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible,
+et tout est faisable; il n'y a qu'a vouloir.
+
+--Je veux tout ce qui peut vous etre agreable.
+
+--Eh bien! nous verrons a arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour
+les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est
+pas tres recreatif, mais Chambrais anime, egaye, c'est different. Et
+d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.
+
+C'etait dans ce dernier mot que se trouvait la raison determinante qui
+avait suggere l'idee de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il
+n'avait prononce qu'une seule fois le nom du comte d'Unieres, et au
+trouble qu'elle avait laisse paraitre, il avait compris qu'elle croyait
+que le mariage dont il l'avait entretenue etait maintenant a jamais
+impossible, ce qui etait pour elle une douleur d'autant plus grande
+qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle desirait vivement ce
+mariage. Qu'il essayat de lui prouver qu'elle se trompait, il ne
+reussirait point a ebranler un sentiment contre lequel les raisonnements
+les plus adroits seraient sans influence, precisement par cela meme que
+c'etait un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unieres, et rien de
+ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien
+a dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.
+
+De la cette idee de rendre le sejour de Chambrais moins triste:
+d'Unieres que, dans les circonstances presentes il etait impossible
+d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le
+reste: la premiere entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le
+serait un peu moins: elle desirerait, elle attendrait la cinquieme ou la
+sixieme.
+
+Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux
+allies: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas
+la bataille?
+
+Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait ete de
+s'imaginer que l'emancipation lui donnerait cette liberte.
+
+Quand Ghislaine vit sur la liste des invites qu'il lui communiqua le nom
+du comte d'Unieres, elle ne fut pas maitresse de retenir une exclamation
+douloureuse:
+
+--Vous avez invite M. d'Unieres!
+
+Il evita de la regarder.
+
+--M'etait-il possible de faire autrement?
+
+--Mais apres ce qui s'est passe....
+
+--C'est justement sa demande et ce qui s'est passe qui m'obligeaient a
+l'inviter. Depuis notre depart pour la Hollande, je ne t'ai pas parle de
+lui, mais tu dois comprendre qu'au point ou en etaient les choses, nous
+ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui
+d'Italie, sans que je lui donne des explications.
+
+--Des explications?
+
+--Apres t'avoir parle de lui et de son projet de mariage, je lui avais
+ecrit que, lorsqu'il rentrerait a Paris, son election faite, nous
+examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se realiser, a mon grand
+contentement.
+
+--Vous avez dit cela?
+
+--N'etait-ce pas la verite; et pouvais-je a ce moment lui tenir un
+autre langage? Il desirait t'epouser, tu etais favorable a sa demande,
+moi-meme je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: "Arrivez,
+je vous attends." Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait
+une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.
+
+--N'etait-ce pas le mieux?
+
+--Je ne l'ai pas cru. D'Unieres ne meritait pas cette injure, et je
+n'etais pas en disposition d'en faire a un homme tel que lui, que
+j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prevenu que nous partions en voyage
+par ordonnance du medecin. Il me fallait bien un pretexte. Depuis, nous
+sommes restes en correspondance; il m'a ecrit, je lui ai repondu; il m'a
+parle de toi, je lui ai donne des nouvelles de ta sante. Nous rentrons,
+la premiere personne que je dois voir, c'est lui.
+
+--Et apres?
+
+--C'est au present qu'il fallait penser; apres, nous aviserons.
+
+--Je vous assure qu'il m'est tres penible de me trouver avec M.
+d'Unieres.
+
+--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette
+impression penible se calmera et passera....
+
+Le mot qui vint sur les levres de Ghislaine fut: Avez-vous donc
+l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas
+paraitre intervenir dans le choix des invites de son oncle.
+
+--N'est-il pas a craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unieres vous
+entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?
+
+--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.
+
+--Alors?
+
+--Je repondrai ce que tu voudras.
+
+--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.
+
+--J'ai mes idees a ce sujet qui peuvent differer des tiennes; mais
+puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne
+sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas
+etre devenu tout a coup impossible. Il faudrait des raisons et je
+n'en ai pas a donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des
+echappatoires; les medecins conseillent de ne pas te marier trop jeune;
+enfin je gagnerai du temps.
+
+--Il faudra toujours se prononcer a un certain moment.
+
+--Il peut arriver que d'Unieres comprenne qu'on ne veut pas de lui et
+qu'alors il se retire.
+
+--Et s'il ne se retire pas?
+
+--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment serieux,
+profond, et dans ce cas ce sera a toi de voir comment tu veux repondre
+a cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas a nous preoccuper de
+cela. En vertu de certaines idees, dont je sens toute la force, tu crois
+devoir renoncer a ton mariage avec d'Unieres....
+
+--Avec lui et avec tout autre.
+
+--Il ne s'agit que de lui presentement; si je ne romps pas ce mariage
+brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou
+en blessant d'Unieres, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.
+
+Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question
+entre M. de Chambrais et le comte d'Unieres, et les raisons les
+meilleures s'enchainerent pour le justifier:
+
+Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de
+mariage, c'etait d'abord par estime et par amitie pour le mari qui se
+presentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'a dix-huit ans Ghislaine
+etait parfaitement en age de se marier. Mais quand l'indisposition qui
+avait necessite leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des
+medecins, il etait revenu sur cette opinion.
+
+S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvenient se marier a
+dix-huit ans et meme a seize, il en est d'autres pour lesquelles les
+mariages precoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux
+fatigues de la maternite, doivent attendre leur complet developpement
+qui, pour la Francaise, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans.
+Sans doute, Ghislaine n'etait ni chetive ni maladive, cependant elle se
+trouvait dans ce cas, et s'il n'etait pas indispensable qu'on attendit
+ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait
+retarde, mieux s'en trouverait sa sante.
+
+A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre
+moral non moins grave pour M. de Chambrais.
+
+S'il desirait que Ghislaine se mariat et epousat le comte d'Unieres, il
+ne voulait cependant pas la marier a lui tout seul, et sans que par un
+choix librement fait elle s'unit a lui. Comment choisir quand on ne
+connait personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine
+accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas
+elle-meme--ce que justement il voulait. De la la vie nouvelle qu'il
+avait adoptee: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se
+deciderait, ce serait en connaissance de cause.
+
+--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de
+d'Unieres, apres ces explications, le mariage depend de vous et est
+entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices,
+j'espere que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de
+meilleures conditions que vous.
+
+
+
+IX
+
+Pour M. de Chambrais, le comte d'Unieres etait le seul homme qui put
+faire revenir Ghislaine sur sa resolution: qu'il ne reussit pas et
+qu'elle s'obstinat dans son idee, qu'elle n'etait pas digne de se
+marier, elle en arriverait un jour a reconnaitre Claude; a la verite,
+tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que
+lui donnait sa qualite d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine,
+empecher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle
+serait libre, et ce jour-la il fallait qu'elle fut mariee.
+
+Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des
+deputes, le comte d'Unieres s'etait deja place a la tete du parti
+royaliste. Son election violemment contestee l'avait, des son entree
+a la Chambre, amene a la tribune; et aux premieres phrases il s'etait
+revele orateur. Il etait facile de contester ce qu'il disait, il etait
+impossible de ne pas ecouter avec plaisir la langue qu'il parlait,
+abondante, imagee, brillante, incorrecte souvent, diffuse et decousue,
+avec des redites et des periodes inachevees, mais originale toujours,
+ne ressemblant pas plus a la phraseologie vague des avocats, qu'a la
+platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'elan,
+passionnee, ne menageant rien, ni les conventions litteraires, ni le
+bon gout, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entrainer les
+esprits et d'ebranler les coeurs.
+
+On s'etait regarde, surpris d'abord de cette revelation, charme bien
+vite, et son election, qui pouvait etre cassee dix fois, avait ete
+validee. Ce fort et ce violent, qui etait aussi un timide, serait
+probablement reste longtemps silencieux a son banc; mais ce succes
+l'avait oblige a prendre souvent la parole, et toujours il s'etait
+montre l'homme de son debut.
+
+Sans doute ce n'etaient pas la des qualites suffisantes pour se faire
+aimer, mais d'Unieres n'etait pas passionne seulement dans ses discours,
+et les passionnes enlevent tout: on ne resiste pas a celui qui par sa
+propre flamme met le feu a votre esprit et a votre coeur; avec cela beau
+garcon, d'une elegance simple, d'une distinction affable, tendre comme
+une femme, il entrainerait Ghislaine.
+
+Sans qu'elle le connut, en vertu d'une affinite mysterieuse, pour
+l'avoir rencontre trois fois, elle avait ete a lui; maintenant, quoi
+qu'elle voulut, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence
+qu'il exercait sur elle etait dans l'emoi qu'elle avait laisse paraitre,
+en le voyant sur la liste des invites: indifferent, elle n'eut pas
+craint de se trouver avec lui.
+
+Analysant tres bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de
+Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet emoi,
+etait la crainte que ce pretendant ne se presentat en fiance; aussi
+eut-il voulu prevenir d'Unieres de s'enfermer dans une prudente reserve,
+mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient
+ete menees a un point si avance l'annee precedente, et quand il lui
+disait: "Faites-vous aimer." Il eut fallu entrer dans des explications
+telles que le mieux encore etait de s'en remettre au tact de d'Unieres
+qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.
+
+Ce raisonnement s'etait trouve juste; un invite comme les autres,
+d'Unieres, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir
+accaparer Ghislaine comme l'eut fait un fiance; et quand, apres le
+dejeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc,
+il loua discretement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la
+premiere fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles put donner
+a supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour.
+S'il admira ces parterres restes tels qu'ils etaient sortis des mains de
+Le Notre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cypres tailles a
+l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,
+Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allees et les pieces
+d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-etre, il etait l'homme de la
+tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'etant
+trouve en tete a tete un moment avec Ghislaine, il ne parla que des
+oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, tres
+simplement, sans aucune pedanterie, en caracterisant les oeuvres et
+les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste,
+pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-meme.
+
+--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invites partis, il fut seul
+avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unieres; n'a-t-il pas ete
+parfait?
+
+Elle fut obligee de convenir qu'il s'etait montre d'une grande
+discretion.
+
+--Plus tu le connaitras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.
+
+Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux levres et qui
+etait qu'elle desirait n'avoir pas l'occasion de le connaitre mieux.
+Mais elle ne voulait pas gener son oncle dans ses relations. Et en meme
+temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlat franchement,
+qu'elle dit qu'elle ne voulait pas voir d'Unieres, et son oncle
+assurement la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir a
+distance s'il lui etait devenu indifferent depuis qu'elle avait renonce
+a se marier? Au contraire, s'il ne lui etait pas indifferent, pourquoi
+s'obstinait-elle a ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent
+qu'elle laissat lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons
+qu'elle opposerait a son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne
+comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fut
+un empechement a ce mariage qu'il voulait.
+
+Elle dut donc accepter de voir d'Unieres aussi souvent qu'il plut a son
+oncle, non seulement a Chambrais ou il n'y eut pas de reunion sans lui,
+mais encore a Paris, au Salon, ou elle le rencontra toutes les fois
+qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis a
+l'Opera, ou son oncle se fit ceder une loge par un de ses amis.
+
+Ce fut un evenement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit
+paraitre dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crepe
+blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration
+et d'envie a plus d'une femme.
+
+--Quelle etait cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait,
+et qu'on voyait pour la premiere fois a l'Opera?
+
+Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde
+affirmaient que c'etait la niece du comte, la princesse Ghislaine;
+d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,
+ni ne l'ayant jamais rencontree.
+
+Le collier trancha le differend; des femmes d'un certain age, qui
+avaient ete en relations avec la mere de Ghislaine, reconnaissaient ce
+collier fameux par la beaute et la purete des quatre cents perles qui le
+composaient:
+
+--C'est le collier des princesses de Chambrais.
+
+--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette
+importance?
+
+C'etait le comte qui avait voulu qu'elle portat ce bijou comme il avait
+exige la robe decolletee, au grand etonnement et a la grande gene de
+Ghislaine qui avait essaye de s'en defendre en lui opposant un de ses
+axiomes.
+
+--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la
+toilette etait la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre
+distinction?
+
+--Bon pour la journee le dedain de la toilette, ou quand on ne doit pas
+se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.
+
+Et il s'en etait tenu la ne jugeant pas a propos de donner ses autres
+raisons qui etaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que,
+quand le comte d'Unieres viendrait dans sa loge, tout le monde eut les
+yeux tournes vers cette loge.
+
+Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_,
+on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte
+d'Unieres, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir
+les fiancailles "d'une des plus nobles heritieres du faubourg
+Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques
+du parti monarchique".
+
+Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait,
+non les francais bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond
+mepris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas,
+en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille
+et meme de l'avant-veille, soigneusement plies sous le bras gauche, les
+serrant sur son coeur, et les abandonnant ca et la, a mesure qu'elle les
+finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre a la trace, comme si elle
+avait pris soin de jalonner son passage.
+
+Trois jours apres la soiree de l'Opera, Ghislaine fut surprise un matin
+de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitee un numero
+du _Morning Post_, et elle crut, tant etait vive l'agitation de sa
+gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle
+qu'elle heritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se
+facha:
+
+--Non, mademoiselle, je n'herite point; ce n'est pas de moi qu'il
+s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.
+
+Et de son doigt tremblant elle lui designa quelques lignes du _Morning
+Post_ en le lui mettant devant les yeux.
+
+C'etait la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais
+reproduisait, mais en la precisant, sinon pour Ghislaine, qui restait
+"l'une des plus nobles heritieres du faubourg Saint-Germain", au moins
+pour "le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti
+monarchique", qui etait nomme tout au long.
+
+--N'est-il pas etrange que j'apprenne votre mariage par un journal?
+demanda lady Cappadoce.
+
+--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-meme de cette facon?
+
+Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher
+_Morning Post_ put annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si
+methodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupefaite.
+
+--Ce ne serait pas vrai?
+
+--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.
+
+--Il aura ete trompe par quelque journal francais, repondit lady
+Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri;
+alors, ce n'est pas vrai?
+
+--Ce n'est pas vrai.
+
+--Convenez que cette intimite avec M. d'Unieres est bien faite pour
+susciter ces bruits de mariage.
+
+Ghislaine ne repondit pas. Apres un moment d'attente, lady Cappadoce
+continua:
+
+--Je vous felicite, ma chere enfant, que cette nouvelle soit fausse.
+Vous connaissez mon opinion sur les mariages precoces: ils sont rarement
+heureux, tres rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage
+doit etre reflechi. Un mari doit etre choisi, et non pris au hasard. Ce
+n'est pas quand elle ne connait ni le monde, ni la vie, qu'une jeune
+fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse
+entrainer par des considerations futiles: un nez bien dessine, une barbe
+soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unieres est
+d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais apres?
+
+--Il me semble qu'il a autre chose.
+
+--C'est de son role politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.
+
+--Est-ce que la place qu'il s'est faite a la Chambre ne dit pas ce qu'il
+vaut?
+
+--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui etaient de pauvres
+caracteres.
+
+--C'est que justement le caractere chez M. d'Unieres est a la hauteur du
+talent.
+
+--Comme vous le defendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce
+ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.
+
+--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de facon a en rester
+la.
+
+Si elle etait fachee des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne
+se trahissait que trop visiblement, elle ne l'etait pas moins
+contre elle-meme. Au lieu de defendre M. d'Unieres et de confesser
+maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'ecouter sa
+gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?
+
+
+
+X
+
+Depuis longtemps deja tout le monde admettait que le comte d'Unieres
+etait le fiance de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de
+leur mariage, et c'etait un etonnement que la date n'en fut pas encore
+fixee; cela etait si bien accepte que quelques pretendants, qui avaient
+pense un moment a se mettre sur les rangs, s'etaient retires. A quoi bon
+perseverer, puisque le choix etait arrete!
+
+Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne
+s'etait encore dite entre eux, bien que l'assiduite de d'Unieres se fut
+continues aussi constante a Paris qu'a Chambrais, et qu'il n'eut pas
+manque une seule des reunions de chasses en plaine que le comte avait
+organisees a l'automne, ni celles des chasses a courre qui les avaient
+remplacees en hiver.
+
+Mais ce n'est pas des levres seulement qu'on dit a une femme qu'on
+l'aime; c'est meme rarement de cette facon que les duos d'amour
+commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus
+rien a s'apprendre.
+
+Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semble
+qu'elle etait disposee a l'ecouter et meme a lui repondre, et toujours
+a l'instant ou il allait prononcer le mot decisif, il s'etait arrete,
+voyant tres clairement qu'ils n'etaient plus a l'unisson, et que si
+elle s'etait abandonnee quelques secondes auparavant, deja elle s'etait
+reprise.
+
+Il se perdait dans ces contradictions qui, surement, n'etaient pas
+exclusivement feminines, et avaient des causes que d'autres plus experts
+que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui
+echappaient.
+
+A la longue, la situation etait devenue difficile pour lui, et meme
+jusqu'a un certain point ridicule, croyait-il. Ce role d'aspirant fiance
+ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinat plus
+franchement.
+
+A bout de patience, il se decida a s'en expliquer avec M. de Chambrais
+qui, de son cote, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent
+toujours au meme point, sans avancer d'un pas.
+
+--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me
+faire aimer, et vous avez ajoute, avec la bienveillance que vous m'avez
+toujours temoignee, que cela ne me serait pas difficile, personne
+n'etant dans de meilleures conditions que moi.
+
+--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont meme
+plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'etaient a ce moment.
+
+--Croyez-vous donc que si vous dites a mademoiselle Ghislaine que je la
+demande en mariage, elle vous repondra qu'elle m'accepte?
+
+Le comte fut embarrasse, car ce qu'il croyait precisement c'etait que,
+s'il adressait cette demande a Ghislaine dans ces termes, la reponse
+qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il
+avait risque une allusion a son mariage, c'est-a-dire qu'elle ne pouvait
+pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'annee precedente.
+Il fallait donc tourner cette difficulte.
+
+--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et
+meme de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspires.
+
+--Vous le croyez?
+
+--J'en suis sur. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai
+pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer
+m'a donne cette certitude, que la facon dont elle me parle lorsqu'il est
+question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.
+
+--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas a vous dire avec quelle
+joie profonde je recois vos paroles, je crois que le moment est venu de
+lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.
+
+Ce ne fut plus de l'embarras que le comte eprouva, ce fut une gene
+inquiete.
+
+--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrement pour ce mariage, il ne me
+reste plus qu'a lui demander le sien. Aussi bien la situation dans
+laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas
+plus pour nous que pour le monde.
+
+--Evidemment, repondit le comte, cependant....
+
+--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez
+parle l'annee derniere pour retarder cette date existent encore; mais je
+demande une reponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de
+devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me presenter
+ouvertement comme son fiance, et j'attendrai.
+
+Pendant que d'Unieres parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au
+pied du mur, se demandait comment sortir de la; ce dernier mot lui
+ouvrit un moyen:
+
+--Pouvez-vous dire cela a Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder
+cette question de delai avec elle?
+
+--Assurement, c'est difficile.
+
+--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile
+de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous
+voulez une reponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je
+ne traiterai que le point du mariage et ne vous enleverai pas la joie de
+lui dire votre amour.
+
+Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unieres, que
+trop dure, il fallait en sortir; rien a attendre de bon a la prolonger,
+au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulte etait grande
+et la responsabilite lourde pour lui.
+
+C'etait une lutte a engager, une bataille a livrer, et on pouvait
+craindre de la perdre si le terrain n'etait pas bien choisi; avec
+une volonte resolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur feru de
+certaines idees de devoir comme le sien, il pouvait tres bien rencontrer
+une invincible resistance.
+
+Ce fut a chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour
+de Paris a Chambrais, ou il trouva Ghislaine seule au travail dans
+l'atelier de sculpture qu'elle avait fait amenager en ces derniers
+temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.
+
+D'un air indifferent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe
+de chiens qu'elle etait en train de modeler, un tablier de serge passe
+par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.
+
+Il lui adressa quelques encouragements aimables comme a l'ordinaire,
+puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invites pour une
+partie de peche.
+
+--M. d'Unieres n'en est pas? demanda-t-elle.
+
+Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'a amener cette question.
+
+--Ah! d'Unieres, d'Unieres, dit-il d'un air d'ennui.
+
+Elle le regarda, surprise de ce ton si different de celui qui etait
+toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unieres.
+
+--Apres tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.
+
+--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ebauchoir en l'air,
+en regardant son oncle.
+
+--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unieres... il se marie.
+
+En prononcant ces mots, il tenait les yeux attaches sur elle, il la vit
+palir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais
+deja il etait pres d'elle, et avant qu'elle s'abattit il la recut dans
+ses bras.
+
+--Oh! ma chere petite, s'ecria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.
+
+En repetant ces deux mots, il l'avait portee sur un fauteuil ou il
+l'avait allongee; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte
+tout de suite de ce qui s'etait passe.
+
+--C'etait un piege que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir
+employe. Il fallait bien t'amener a avouer ton amour....
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!
+
+--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se
+trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.
+
+Elle avait baisse la tete pour cacher sa honte.
+
+--C'est precisement parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne
+puis pas etre sa femme.
+
+C'etait une discussion a soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne
+la redoutait point: le coup avait ouvert une breche par ou il devait
+emporter toute resistance s'il manoeuvrait adroitement.
+
+--Tu l'aimes et tu ne peux pas etre sa femme!
+
+--Je ne suis pas digne de lui.
+
+--C'est la faute qui fait l'indignite: ou est ta faute?
+
+--Suis-je la jeune fille qu'il suppose?
+
+Il eut un geste d'impatience:
+
+--Quelle drole de facon de juger la vie quand on ne la connait pas.
+Assurement il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions
+sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il
+faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne
+pas exagerer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute,
+tu entends, commet, c'est-a-dire qu'elle participe a la responsabilite
+d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en etait ainsi
+je t'assure que la statistique du mariage serait changee. Quelle faute
+as-tu commise, toi? Ou est ta responsabilite? De quoi es-tu coupable?
+Une mauvaise pensee-a-t-elle jamais traverse ton esprit, occupe ton
+coeur? As-tu une legerete de conscience, une imprudence de conduite a te
+reprocher?
+
+--J'ai ma fille.
+
+--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune
+fille, la chaste jeune fille que etais il y a deux ans? A-t-elle laisse
+une souillure dans ton ame? une trace quelconque en toi?
+
+--Une honte dans ma vie.
+
+--Tu deraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant a vouloir toujours
+partir du meme point tu arrives a l'absurde: que tu aies participe a
+ce qui, s'est passe, tu ne serais que juste en t'accusant et je
+t'accuserais moi-meme; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne
+serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais
+rien de tout cela n'existe. Tu n'as participe a rien. La naissance de
+l'enfant est cachee. Alors ou est la faute, ou est la honte? Notre brave
+medecin de Palerme me disait quand nous avons quitte Bagaria que tu
+etais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie,
+j'affirme en mon ame et conscience que tu en es la plus honnete, ne
+peux-tu pas me croire? D'Unieres t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de
+devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce
+serait folie. Reflechis a cela. Songe que si, sous l'influence de cette
+folie, tu refusais d'Unieres, on chercherait la cause de ce refus
+inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et
+surement tu n'echapperais pas a cette honte dont tu parles.
+
+Elle resta un moment silencieuse:
+
+--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la
+tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai
+d'autres aussi....
+
+--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! ecoute, et tu comprendras que
+l'interet meme de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je
+serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi
+cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort,
+l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte
+a notre maison; tu passeras donc une vie miserable dans la lutte,
+tiraillee d'un cote, tiraillee de l'autre. Epouse d'Unieres et
+j'installe Claude ici avant deux mois.
+
+--Ici!
+
+--Dangereux tant que tu n'es pas mariee, l'enfant cesse de l'etre du
+jour ou tu es protegee contre une imprudence ou un coup de tete maternel
+par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc
+te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amene a
+Chambrais. Ton garde Lureau ne peut decidement plus faire aucun service;
+pour le remplacer, tu prends ce brave garcon dont je t'ai parle,
+Dagomer, qui, en defendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un
+bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnete garcon qui
+m'est devoue; sa femme a toutes les qualites pour faire une excellente
+nourrice. Nous installons Dagomer a la place et dans le pavillon de
+Lureau, et ils amenent avec eux et leurs autres enfants une petite fille
+qui leur a ete confiee... la tienne.
+
+--Vous voulez....
+
+--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combine cet arrangement pour
+enlever ton consentement. Aussitot mariee, tu pars pour l'Espagne, ou tu
+visites tes parents, et ou ton mari fait sa Couverture et remplit ses
+devoirs aupres du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais a Palerme, je
+ramene Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emmenage ici, et quand
+tu reviens tu peux voir l'enfant a ton gre, en attendant que nous
+l'envoyions a Paris pour son education.
+
+--Oh! mon oncle, mon oncle.
+
+--Autorise-moi a telegraphier a d'Unieres, et tout cela se realise, tu
+fais d'un mot notre bonheur a tous le sien, le tien, le mien et celui de
+Claude.
+
+Comme elle ne repondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il
+la vit fremissante.
+
+--Qu'as-tu?
+
+--J'ai peur.
+
+--De quoi!
+
+--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.
+
+--De quoi pourrais-tu etre punie? Quant a ce malheur que tu veux
+prevoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne
+t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.
+
+Comme elle ne repondait pas, il se mit a une table sur laquelle se
+trouvaient un encrier et une plume.
+
+--J'ecris la depeche, dit-il.
+
+
+FIN DE LA DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Dix ans s'etaient ecoules depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix
+annees avaient passe pour elle comme pour son mari rapides, legeres,
+embellies de tout ce que la fortune, la consideration, l'elevation du
+rang peuvent donner de joies et de confiance.
+
+Elle aimait son mari d'un amour passionne.
+
+Le comte idolatrait sa femme.
+
+Et la fierte qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un
+etat d'enthousiasme qui melait toujours a leur tendresse une part
+d'exaltation.
+
+Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils
+n'en connaissaient pas le calme.
+
+Une separation de quelques jours exigee par les necessites de la
+politique les angoissait comme un malheur; pendant ces separations
+ils s'ecrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse
+passionnee, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courut
+au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur premiere etreinte
+ne leur donnassent un vertige.
+
+Memes idees, memes gouts, meme esprit, meme education; ils n'etaient
+vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un
+regard, exprimant bien souvent ensemble la meme pensee, en se servant
+des memes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude
+a l'avance d'un accord parfait.
+
+Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques,
+discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus
+grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas
+toujours se conformer a ce qu'elle lui avait conseille--ce qui etait
+rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de
+respect.
+
+Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'etait
+mieux qu'en egale qu'il la traitait, c'etait en superieure: elle se
+montrait en tout d'une intelligence si large, si sure, si equilibree,
+d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance
+dans son esprit, tant de foi dans son coeur!
+
+Chambrais etait leur residence favorite pour plusieurs raisons, dont la
+principale etait qu'ils s'y trouvaient plus etroitement unis; et leur
+sejour s'y partageait en deux series bien distinctes: l'ete, pour le
+repos et l'intimite; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le
+monde et les grandes receptions.
+
+Mais c'etait l'ete qu'ils preferaient; et ils passaient alors deux mois
+en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient
+seulement troubler de temps en temps, car ces visites etaient limitees
+par eux, de facon a ce qu'ils pussent revenir, sans avoir ete
+serieusement distraits, a la solitude qui leur etait chere et dont ils
+tiraient de si profondes jouissances.
+
+C'etait a cette epoque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de
+leurs tendres causeries. La rosee a peine bue par le soleil, alors
+que le matin avait encore toute sa fraicheur, Ghislaine, habillee de
+flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son
+mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.
+
+Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme
+un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se
+terminaient par un hymne de gratitude a la Providence, qui leur donnait
+un tel bonheur.
+
+Que de fois, s'arretant tout a coup, le comte avait pris les deux mains
+de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement
+murmure qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la venerait, qu'elle
+etait sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.
+
+Alors elle se defendait, un peu serree au coeur et confuse:
+
+--Non, disait-elle, c'est trop.
+
+Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son emotion et,
+dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondement il etait
+aime.
+
+Souvent ils ne rentraient que pour le dejeuner, fortifies tous deux dans
+leur amour, contents de ce qu'ils s'etaient dit et ayant toujours fait
+en eux quelque decouverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle
+raison de s'aimer davantage.
+
+Quand il devait parler a la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris
+et il l'installait lui-meme dans une tribune, puis quand il avait pris
+place a son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
+vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caracteristique
+qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.
+
+Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la
+reponse qu'elle voulait.
+
+Enfin, le president prononcait les mots sacramentels:
+
+--M. le comte d'Unieres a la parole.
+
+Elle sentait son coeur s'arreter et une chaleur lui bruler les
+paupieres; elle connaissait les points principaux de son discours, mais
+comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
+interruptions et le boucan?
+
+Car, malgre l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'etait par un
+tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.
+
+Jusqu'a la mort du Roy, il s'etait tenu enferme dans le royalisme le
+plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberte de conscience, il
+avait incline vers une sorte de socialisme chretien qui, dans ses elans
+populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extreme gauche
+en meme temps qu'il consternait ses amis de la droite.
+
+Quel serait l'accueil de ce jour? C'etait ce qu'on pouvait se demander
+chaque fois qu'il prenait la parole: de quel cote viendraient les
+applaudissements? Duquel les exclamations ou les huees?
+
+Cependant, il etait a la tribune les bras croises, les yeux leves et
+tournes vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu a peu
+le silence s'etablissait et il commencait.
+
+Quelle emotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant
+au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'a elle; mais aussi quand la
+Chambre entiere restait attentive, quelle fierte!
+
+Et le soir, en revenant a Chambrais, dans leur coupe, ils se tassaient
+l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa
+gloire dans cette etreinte; et alors, s'entrainant, se repondant, ils
+faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que
+le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa
+conscience.
+
+Les d'Unieres etaient devenus un modele qu'on citait chez tous dans leur
+monde: leur amour; la beaute et la vertu de la femme, la fidelite et le
+talent du mari forcaient la bienveillance et meme l'admiration.
+
+Aucun point faible ou l'on put les prendre. Si leur genre de vie, a
+la campagne comme a Paris, etait princier et fastueux, digne de leur
+fortune et de leur rang, la charite n'y perdait rien. Pas un lendemain
+de fete qui ne fut le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile ou la
+comtesse d'Unieres n'eut sa place. Leur existence dans les plus petits
+details etait l'application meme de leurs principes.
+
+Ils ne voulaient pas etre riches pour eux seuls: et il fallait que ceux
+qui les entouraient, qui dependaient d'eux eussent leur part de cette
+fortune: c'etait loin, tres loin que leur responsabilite s'etendait a
+cet egard. Que de gens ils avaient soutenus, consoles, releves! Que de
+devoirs ils s'etaient imposes quand ils auraient pu si bien passer a
+cote d'infortunes et de miseres qui ne les touchaient pas directement,
+en detournant la tete, et dont ils prenaient la charge par cela seul
+bien souvent que le hasard les leur avait revelees!
+
+On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et
+le mot n'etait que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le
+souci de sa dignite et de son rang, sans qu'on put jamais remarquer
+une preoccupation d'economie ou d'egoisme, pas plus qu'une negligence
+d'etiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout etait largement mene,
+et s'il n'etait pas a Paris d'equipages aussi parfaitement tenus que
+les leurs, il n'y avait pas de maison ou l'urbanite, la politesse, la
+simplicite des manieres, l'affabilite, fut poussee aussi loin, sans que
+la correction la plus irreprochable en souffrit en rien.
+
+Pour ces raisons et pour leurs merites personnels leur situation etait
+exceptionnelle, admiree, respectee; on ne touchait pas aux d'Unieres,
+c'etait un honneur d'etre recu par eux, de les recevoir, de les imiter.
+Malgre leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on etait
+sur de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unieres
+s'etait occupee de quelque chose, avait accepte quelqu'un, s'etait
+montree quelque part, on emboitait le pas derriere elle, sans meme
+songer a se retourner; quant a juger, a critiquer, c'eut ete un crime
+que personne ne s'etait encore aventure a commettre.
+
+Comment la blamer quand on ne pensait qu'a la copier! Paris a de ces
+engouements; il y a des periodes ou il est de bon ton d'etre grasse
+parce qu'une femme tres en vue est grasse, d'autres ou il est desirable
+d'etre maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et
+dans un certain monde une femme n'etait reconnue jolie et elegante que
+si sa beaute pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unieres. On
+se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait meme fait adopter
+l'extreme simplicite de ses toilettes, taillees dans des lainages
+souples aux couleurs neutres, dont les facons ne subissaient jamais les
+exagerations de la mode.
+
+Pendant ces dix annees de bonheur, un seul nuage etait venu assombrir
+leur ciel radieux: huit ans apres leur mariage, ils avaient perdu M. de
+Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse a courre, le
+comte avait ete renverse par son cheval tombe avec lui, et blesse a la
+poitrine d'un coup de pied. Il avait gueri de cette blessure, ou plutot
+il en avait paru gueri, mais une myocardite chronique en etait resultee
+qui, au bout de quelques mois, avait amene la mort.
+
+M. de Chambrais n'avait pas attendu d'etre malade pour assurer l'avenir
+de Claude, comme il l'avait promis a Ghislaine, et des le lendemain de
+l'installation de l'enfant aupres du garde Dagomer, il avait depose,
+chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa
+legataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette
+fortune qu'a sa majorite ou a son mariage.
+
+Quand il s'etait senti condamne, il n'avait pas davantage attendu trop
+tard pour dire a Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sut, mais, avec ce
+sentiment de prevenance qui avait toujours ete sa regle, il l'avait fait
+de facon a ce qu'elle ne put pas supposer qu'il se savait perdu.
+
+--Me voila malade, ma chere petite, et bien que j'aie l'espoir que ce
+n'est pas grievement, j'ai une precaution a prendre, une recommandation
+a t'adresser que je ne veux pas differer. Si je devais partir--mais,
+rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais,
+j'aurais cette supreme consolation de te laisser la plus heureuse des
+femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde
+de plus heureuse, que toi?
+
+--Certes non, mon bon oncle.
+
+--Il serait donc absurde de prevoir que ce bonheur puisse etre menace un
+jour. Et je ne le prevois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que
+sage de prendre toutes les precautions meme contre l'impossible et
+l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une
+position critique, j'ai depose chez notre notaire, Me Le Genest de La
+Crochardiere, des pieces qui pourraient te servir.
+
+Deja bouleversee, Ghislaine perdit contenance:
+
+--Il est revenu, murmura-t-elle.
+
+--Non; je te jure meme que je ne sais pas s'il est encore vivant malgre
+les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu
+depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui,
+toutes les probabilites sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas a
+craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour
+ta defense, je l'ai deposee chez notre notaire avec cette mention:
+"Piece a remettre a madame la comtesse d'Unieres, si elle la reclame; si
+cette reclamation n'a pas lieu, la bruler sans la lire, apres la mort de
+madame d'Unieres." Et je suis sur que cette reclamation n'aura jamais
+lieu.
+
+
+
+II
+
+La mort de M. de Chambrais avait change la situation et l'etat de
+Claude.
+
+Jusqu'a ce moment elle avait vecu chez les Dagomer sans que personne eut
+a s'occuper d'elle--au moins au point de vue legal.
+
+Quelle etait cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait
+pas a le savoir; arrivee a Chambrais en meme temps que les Dagomer, on
+l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus
+attention a elle qu'a ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni pere ni
+mere, croyait-on, et encore n'en etait-on pas bien sur.
+
+La seule chose en elle qui eut provoque la curiosite et meme parfois
+quelques questions aux Dagomer, etait l'interet que lui temoignait M. de
+Chambrais.
+
+On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler
+qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou a peu pres. A la verite,
+madame Dagomer aurait pu raconter comment, a Marseille, une femme qui
+avait prononce quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui
+avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommande
+le silence la-dessus, et elle le gardait, son interet etant de se taire:
+pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas a se voir enlever une
+enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.
+
+Madame d'Unieres aussi s'etait occupee de cette petite, c'est-a-dire que
+plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant a l'enfant, lui
+donnant des jouets, des vetements, des fruits, des friandises, mais quoi
+d'etonnant a ce que la niece continuat l'oncle et le suppleat dans ses
+soins et ses attentions pour lesquels il etait peu fait?
+
+D'ailleurs ce n'etait pas seulement pour cette petite que madame
+d'Unieres se montrait bonne et genereuse; elle l'etait egalement pour
+les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi
+sans doute de n'en avoir pas elle-meme. Personne n'avait pu remarquer si
+sa voix, lorsqu'elle s'adressait a Claude, avait des intonations plus
+tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard etait plus
+emu, plus caressant, plus maternel; il eut fallu pour cela des facultes
+d'observations ou des soupcons que n'avaient point les gens qui, par
+hasard, s'etaient rencontres avec elle chez son garde, lorsqu'elle
+s'entretenait avec la petite ou la caressait.
+
+Pendant huit annees, bien fin eut ete celui qui eut trouve quelque
+mystere a chercher dans l'existence de cette petite fille qui
+grandissait a cote de ses freres et soeurs, et se confondait avec eux
+comme s'ils eussent eu tous le meme pere et la meme mere; aussi solide
+qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lachant ses sabots pour mieux
+courir, et parlant en j'_avons_ et j'_etons_ comme une vraie paysanne
+de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de
+l'affection que lui temoignait M. de Chambrais pour etablir sa
+superiorite sur ses camarades.
+
+Mais a la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'etait rien
+parce qu'elle n'avait rien, etait devenue, de par l'heritage qui lui
+tombait, un personnage.
+
+Il avait fallu lui creer un etat-civil, et l'acte de naissance manquant,
+on l'avait remplace par un acte de notoriete, qui, se basant sur une
+piece trouvee dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus
+qu'elle n'avait reellement, la faisant naitre en septembre au lieu de
+fevrier.
+
+Puis on lui avait institue un conseil de famille compose de gens
+d'affaires, avec tuteur, subroge-tuteur, et toute la mecanique
+judiciaire s'etait mise en marche pour elle.
+
+De l'enfant qui s'elevait ignoree par les Dagomer, on avait pu ne pas
+s'occuper, mais il n'en devait pas etre de meme de l'heritiere du comte
+de Chambrais.
+
+Pendant que les gens d'affaires reglaient la situation legale de Claude,
+Ghislaine n'avait pas a intervenir: qu'eut-elle fait, qu'eut-elle dit,
+et meme qu'eut-elle compris? Son oncle avait pris toutes les precautions
+que ses conseils lui avaient indiquees, et elle pouvait avoir toute
+confiance dans ceux qu'il avait lui-meme choisis pour surveiller
+l'execution de ses volontes.
+
+Mais il n'en avait pas ete de meme quand le conseil de famille, d'accord
+avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.
+
+Heritiere de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M.
+de Chambrais avait tres gaillardement depensee, Claude ne pouvait pas,
+semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait
+la mettre dans un couvent ou elle recevrait l'education qui convenait a
+la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait
+presque doublee par l'accumulation des interets; mais par raisons de
+convenances, on n'avait pas voulu decider quel serait ce couvent, s'en
+remettant, pour ce choix, a la comtesse d'Unieres, dont on demandait
+l'avis.
+
+L'avis de Ghislaine avait ete qu'on devait la laisser encore a
+Chambrais: elle savait que son oncle desirait que Claude n'entrat pas
+au couvent avant dix ans,--ce qui etait vrai d'ailleurs, cette question
+ayant ete agitee et resolue entre eux depuis longtemps,--et elle
+trouvait que la volonte de son oncle devait etre respectee. Sans doute
+l'instruction de l'enfant devait etre commencee: mais il semblait
+qu'elle pouvait l'etre des maintenant, sans qu'on la mit au couvent tout
+de suite, ou sans qu'on l'envoyat a l'ecole communale, ce qui ne serait
+pas decent.
+
+Lors de son mariage, Ghislaine s'etait bien entendu, separee de lady
+Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle
+en avait si souvent exprime le desir, avait annonce son intention de
+rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli
+l'heritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays
+que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance.
+Jusque-la elle supporterait son exil avec dignite, quelque part dans un
+village aux environs de Paris, dont le climat convenait a sa sante,--le
+climat etait la seule chose qu'elle acceptat sans critique en France--et
+ou elle pourrait cacher sa mediocrite.
+
+Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert
+dans le village une maisonnette qui, habitee autrefois par l'intendant,
+etait libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptee. Installee la
+depuis huit ans, elle y vivait en attendant son heritage, partageant son
+temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes
+dans le jardin potager et les serres du chateau, pendant lesquelles elle
+choisissait les legumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi
+que les fleurs qui devaient decorer son salon, ou Ghislaine seule lui
+faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait
+le chateau, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons
+pour le voir passer portant sur sa tete une manne pleine de legumes,
+de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la
+"vieille Anglaise," racontait-il, lui eut jamais adresse un remerciement
+ou donne un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas
+l'education de Claude?
+
+Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'etait rebiffee, outragee
+evidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des
+lecons a une gamine qui avait ete elevee avec des paysans! Si elle avait
+consenti a accepter une position subalterne, c'est qu'elle la placait
+aupres d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un
+rang des plus eleves dans la noblesse francaise des le dixieme siecle
+et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons
+souveraines....
+
+Comme elle debitait cette reponse avec sa dignite des grands jours, tout
+a coup elle s'etait arretee en souriant:
+
+--Il est vrai que les probabilites disent que cette enfant est aussi une
+Chambrais.
+
+Ghislaine, stupefaite, avait detourne la tete.
+
+--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce
+cher comte; les hommes ont en France des libertes qu'il faut bien
+admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le
+suppose, il est le pere de cette petite, la position se trouve changee:
+ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.
+
+Des la que Claude etait une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter
+la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptee
+qu'elle avait propose de prendre l'enfant chez elle, de facon a la faire
+travailler du matin au soir, en dirigeant son education qui laissait si
+fort a desirer et sur tant de points.
+
+Mais c'etait plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert
+depuis si longtemps de la secheresse de son ancienne gouvernante, ne
+pouvait pas accepter que sa fille en souffrit a son tour. Le contraste
+serait trop rude de passer de la liberte dont elle jouissait chez les
+Dagomer, a l'assiduite rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce.
+Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idee; elle etait
+aimee par son pere et sa mere nourriciers qui etaient l'un et l'autre
+de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses freres et
+soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle
+ne serait point aimee, et condamnee a une tenue correcte, elle devrait
+perdre toute initiative.
+
+Se retranchant derriere la volonte de son oncle, elle n'avait donc pas
+accepte cette proposition d'internat, et Claude etait venue simplement
+travailler quatre heures par jour--ce qui s'etait trouve deja si dur
+pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des revoltes.
+
+--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce a Ghislaine,
+mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduite viendra.
+
+Sauvage, elle ne l'etait pas seulement pour le travail, elle l'etait
+aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti a
+donner des lecons a une enfant habillee en paysanne, on mettait a Claude
+une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines
+soigneusement lacees, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre
+heures de travail, elle restait figee dans cette tenue sous l'oeil
+vigilant de la gouvernante. Mais aussitot rentree, en un tour de main,
+elle se debarrassait de sa belle robe, denouait son ruban, lachait ses
+bottines et, reprenant ses vetements de tous les jours, son casaquin et
+ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois denicher des nids, ou
+bien, la faucille a la main, couper de la fougere et de l'herbe pour ses
+vaches, rapportant sur sa tete la botte qu'elle venait de faire, sans
+souci d'emmeler ses cheveux tout a l'heure si bien peignes.
+
+Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait
+en cet attirail dans une allee de la foret.
+
+--Une fille a laquelle elle donnait ses lecons!
+
+Et a dix reprises elle avait dit et explique a Ghislaine qu'on ne ferait
+rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:
+
+--Une sauvage!
+
+
+
+III
+
+L'age fixe par Ghislaine elle-meme pour mettre Claude au couvent etait
+passe depuis plus d'un an, et cependant l'enfant etait encore chez les
+Dagomer.
+
+Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduite et
+l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, etait cependant
+vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout a
+coup change; il avait semble que cette intelligence et cet esprit
+s'alourdissaient, l'attention manquait, meme pour ce qu'elle aimait; en
+meme temps un arret dans le developpement physique se produisait, elle
+devenait grele et palissait, elle mangeait mal.
+
+Inquiete, Ghislaine avait appele son medecin de Paris, et celui-ci, la
+rassurant, avait ordonne simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de
+travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'etait en
+faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.
+
+Dans ces conditions, il ne pouvait pas etre question de la mettre au
+couvent, et les heures des lecons de lady Cappadoce avaient ete reduites
+de quatre a deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt
+minutes.
+
+Mais la paysanne que Claude avait ete, comme les filles de Dagomer,
+jusqu'a neuf ans, ne s'etait pas tout de suite retrouvee, et meme il
+avait paru a Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire
+vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady
+Cappadoce.
+
+Un jour qu'elle etait arrivee sans que personne se fut trouve la pour
+la voir venir, elle l'avait apercue du dehors dans la cuisine du garde
+Claude, a cheval sur une chaise renversee: elle se tenait assise de
+cote, et au bas de sa jupe courte trainait un morceau d'etoffe faisant
+queue; a la main, elle tenait une baguette de coudrier qui etait une
+cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui
+trotte, elle criait de temps en temps: "Hop! hop!"
+
+--Que fais-tu donc la? demanda Ghislaine en entrant.
+
+Claude n'etait pas timide avec Ghislaine, ayant tres bien compris que
+tout lui etait permis, aussi, apres le premier moment de surprise, ne se
+gena-t-elle pas pour repondre franchement en souriant:
+
+--Ma promenade au Bois.
+
+Ghislaine fut stupefaite, n'ayant pas imagine que Claude savait ce que
+c'etait que le Bois.
+
+--Ah! tu vas au Bois?
+
+--Mais oui.
+
+--Souvent?
+
+--Toutes les fois que j'en ai la liberte.
+
+--Et quand as-tu cette liberte?
+
+--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.
+
+--On te defend donc d'aller au Bois?
+
+--Non, mais les autres se moquent de moi.
+
+Ghislaine pensa que les autres, c'est-a-dire les filles de Dagomer,
+avaient bien raison, mais elle ne dit rien.
+
+--Tu sais ce que c'est que le Bois?
+
+--Bien sur; c'est une promenade ou les gens du monde se rencontrent, ou
+l'on se montre ses toilettes, ou se font les grands mariages.
+
+Ghislaine ne put s'empecher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une
+voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait
+pas etre intimidee par ce rire.
+
+--Et qui t'a parle du Bois? demanda-t-elle du meme ton affectueux.
+
+--C'est lady Cappadoce.
+
+--A propos de quoi?
+
+--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon
+col, elle me dit: "Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous
+vous tenez ainsi."
+
+--Tu voudrais aller au Bois?
+
+--Oh! oui.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour me promener donc, pour voir.
+
+--Tu t'ennuies ici?
+
+--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.
+
+--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.
+
+--Je ne resterai pas toujours au couvent.
+
+--Certes, non; a moins que tu ne le veuilles.
+
+--Je ne le voudrai pas; je me marierai.
+
+--Ah! tu penses a te marier?
+
+--Mais oui, quelquefois, et meme souvent, je voudrais avoir un mari pour
+qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni pere ni mere, et je voudrais
+etre aimee.
+
+--Moi, je t'aime!
+
+--Vous etes la comtesse d'Unieres!
+
+Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille
+habituee a se faire une idee presque surnaturelle, religieuse, de cette
+comtesse d'Unieres si loin d'elle.
+
+Ghislaine fut remuee jusque dans les entrailles; c'etait donc vrai
+qu'elle etait bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son
+ignorance, n'admettait meme pas que cette distance put etre jamais
+franchie.
+
+Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre
+bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres;
+personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une
+faiblesse, elle qui toujours s'etait si rigoureusement observee;
+d'un mouvement passionne, elle attira sa fille sur sa poitrine et,
+longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne
+comprenait pas.
+
+Puis tout a coup le sentiment de la realite lui revenant, elle s'arreta
+brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.
+
+--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime
+bien.
+
+--C'est vrai, mais il n'est pas mon pere.
+
+--On n'a pas toujours une mere et un pere; a ton age je n'avais plus les
+miens.
+
+--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....
+
+C'etait la un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulut le
+continuer, chaque parole de Claude lui etait une blessure.
+
+--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutot pour changer l'entretien
+que par curiosite reelle, quelle etrange odeur!
+
+Claude se troubla.
+
+--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une
+pommade; est-ce une eau?
+
+Elle lui flaira les cheveux et le visage.
+
+--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mange des
+bonbons?
+
+--Non.
+
+--Est-ce que tu ne veux pas me repondre? Il n'y a pas de mal a manger
+des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des
+petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?
+
+Claude hesita; enfin elle se decida:
+
+--C'est de la cire.
+
+--Quelle cire?
+
+--De la cire a cacheter les lettres.
+
+--Tu manges de la cire a cacheter? Quelle idee!
+
+--C'est tres bon; ca fait une pate.
+
+--Une mauvaise pate.
+
+--Et puis, c'est amusant, ca colle aux dents.
+
+--Ou as-tu eu de la cire?
+
+--J'en ai pris chez lady Cappadoce.
+
+--Comment t'est venue cette idee?
+
+--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau
+de cire dans ma bouche sans penser a rien; ca m'a paru bon; j'ai
+continue; j'aime mieux ca que les meilleurs bonbons.
+
+--Mais tu peux te rendre malade, chere petite; la cire a cacheter n'est
+pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?
+
+--Oh!
+
+--Tu me feras plaisir.
+
+Claude la regarda un moment profondement dans les yeux:
+
+--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.
+
+--Grand plaisir.
+
+--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.
+
+Ghislaine, en redescendant au chateau, se trouva troublee et emue.
+
+Il etait rare qu'elle eut l'occasion d'etre seule avec Claude et put
+l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir
+a craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui etait permis d'en
+montrer.
+
+Que de revelations dans cette entrevue d'une demi-heure!
+
+N'etait-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour
+etre aimee! N'etait-ce pas ainsi qu'elle-meme revait et raisonnait,
+enfant, quand elle se desolait de sa solitude? La pauvre petite aussi
+souffrait de cette solitude et, detournant les yeux d'un present triste,
+les fixait sur l'avenir, que son imagination lui representait tout plein
+de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces reveries,
+ces regards jetes en avant; et par la elle trouvait entre sa fille et
+elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.
+
+Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'etait-elle demande ce
+qu'elle serait: fille de sa mere? fille de son pere? Et la question
+etait assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes,
+regards, attitudes, gouts, dispositions, idees, humeur, caractere,
+nature, tout lui avait ete matiere a observation. Claude etait une vraie
+brune avec les cheveux ondules, mais cela ne tranchait rien, car si
+elle-meme l'etait, lui aussi avait les cheveux noirs frises.
+
+Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire
+ranger d'un cote plutot que de l'autre, car l'expression du visage,
+generalement melancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie,
+pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait
+ete potelee, mais voila qu'avec l'age elle tournait a la maigreur et a
+la secheresse de son pere.
+
+Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une facon si particuliere et ce
+desir de mariage etaient quelque chose de caracteristique qui pouvait
+faire pencher la balance du cote maternel, si l'histoire de la cire a
+cacheter n'etait pas venue la relever. Assurement, ce n'etait pas
+un fait insignifiant que cette perversion de gout. Jamais, dans son
+enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries,
+tandis que chez lui elles etaient typiques. Combien en retrouvait-elle
+maintenant dont le souvenir precisement lui etait reste, parce qu'elles
+etaient aussi etonnantes que cette passion pour la cire a cacheter.
+
+De la son trouble et son emoi: justement parce que Claude tenait de son
+pere par plus d'un cote, il aurait fallu qu'elle fut surveillee avec une
+sollicitude de tous les instants et redressee: l'education corrigerait
+la nature; en lui montrant ou conduisait le mauvais chemin, en la
+mettant dans le bon, elle suivrait celui-la.
+
+Une mere seule pouvait avoir une main assez ferme en meme temps qu'assez
+douce pour cette tache; et elle ne pouvait pas se montrer mere pour
+Claude.
+
+De la aussi son inquietude de conscience en se demandant si jusqu'a ce
+jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.
+
+Certes il etait impossible que les conditions d'habitation pussent etre
+meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde,
+vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa facade de pierres
+et de briques, bien exposee a la lisiere du parc et de la plaine,
+abritee l'hiver, ombragee l'ete, entouree de communs qui abritaient deux
+vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de
+legumes; et, puisque les medecins voulaient qu'elle vecut en paysanne,
+nulle part elle n'eut ete mieux que la.
+
+De meme il etait impossible qu'elle eut un meilleur pere nourricier
+et une meilleure mere que les Dagomer, qui etaient de braves gens,
+honnetes, reguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne
+faisaient aucune difference entre elle et leurs vrais enfants.
+
+Enfin l'institutrice qui la faisait travailler etait celle-la meme qui
+l'avait elevee, un peu seche il est vrai, rigide, austere, cependant
+pleine des plus hautes qualites.
+
+Mais etait-ce assez!
+
+Quand dans cet entretien elle avait dit a Claude qu'on n'a pas toujours
+un pere et une mere, l'enfant lui avait repondu d'un mot qui ravivait
+tous ses doutes: "Vous avez connu les votres."
+
+Qui savait l'influence que le souvenir de ce pere et de cette mere aimes
+et respectes avait eu sur sa destinee, tandis que Claude seule, depuis
+sa naissance, ne subissait que celle de la nature?
+
+
+
+IV
+
+Quand Ghislaine avait ete un jour a la maison de Dagomer pour voir
+Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne
+fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop repetees,
+deviendraient inexplicables; elle devait etre prudente, elle voulait
+l'etre. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une
+raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tint pas la parole qu'elle
+s'etait donnee et manquat a sa promesse.
+
+Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide
+coup d'oeil dans la maison; elle n'echangerait qu'un mot avec Claude;
+peut-etre meme ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.
+
+Et de meme qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller a la
+maison du garde, de meme elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil
+et du seul mot. Arrivee devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et
+le temps passait sans qu'elle en eut conscience: toujours elle avait des
+questions a adresser a Claude, des recommandations a lui faire.
+
+Elle avait bien essaye de la rencontrer chez lady Cappadoce a l'heure
+des lecons, sous pretexte de savoir comment elle travaillait, mais elle
+avait du y renoncer bientot. Chez les Dagomer, on pouvait s'etonner
+qu'elle vint si souvent, mais c'etait tout, on n'allait pas au dela de
+cet etonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce
+qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en etait
+autrement.
+
+La premiere fois, la gouvernante avait ete flattee que l'ancienne eleve
+voulut assister a la lecon de la nouvelle, et elle avait donne a cette
+lecon une importance considerable--elle avait pionne. Mais a la seconde
+elle avait ete surprise. A la troisieme, son esprit curieux avait
+travaille la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui
+la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer
+aux investigations de cette curiosite qui enregistrait les remarques les
+plus insignifiantes avec une implacable memoire.
+
+D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours ou le
+comte allait a Paris sans elle, il en resultait que celui qui le premier
+aurait pu s'en etonner et s'en plaindre devait les ignorer.
+
+Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tot qu'elle ne
+l'attendait, et ne la trouvant pas au chateau, en amoureux presse et non
+en mari jaloux, il avait demande ou elle etait pour la rejoindre au plus
+vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'etait la verite,
+le domestique qu'il interrogeait avait repondu que madame la comtesse
+etait sortie, et qu'elle avait pris l'allee du pavillon du garde
+principal. De meme, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait
+aussi souvent parle de ces visites: "C'est ce que madame la comtesse m'a
+dit hier en venant voir la petite."
+
+"Voir la petite", il semblait que Ghislaine ne pensat qu'a cela; et
+comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en
+etonnait point, pas plus qu'il n'etait surpris qu'elle ne lui en dit
+rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.
+
+Longtemps il avait balance s'il ne lui en parlerait pas le premier, et
+un jour enfin il s'etait decide:
+
+--Vous venez de chez Dagomer?
+
+--Oui.
+
+--Comment va Claude?
+
+--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.
+
+--Elle n'est evidemment pas faite pour la vie de couvent.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Pourquoi l'y mettre?
+
+--C'est la volonte du conseil de famille.
+
+--Etes-vous pressee de rentrer?
+
+--Pas du tout, repondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui
+semblait etre le prelude d'une explication.
+
+--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus
+long; le temps est doux.
+
+En effet, la fin de la journee etait sereine, et le soleil qui
+s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumiere doree;
+deja une fraicheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la
+chaleur, recommencaient leurs chansons qui seules troublaient le silence
+du parc.
+
+Ils marcherent un moment cote a cote, Ghislaine se demandant, le coeur
+serre, quelle allait etre cette explication qui, assurement porterait
+sur Claude, s'efforcant de ne trahir son emotion ni par un mot qui lui
+echapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posee
+sur le bras de son mari.
+
+--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.
+
+Lorsqu'ils n'etaient point en tete a tete et pour les choses banales
+de la vie ordinaire, leur habitude etait d'employer le "vous"; au
+contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui etait tendresse,
+ils se tutoyaient.
+
+--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversee.
+
+--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraitre,
+plus profonde.
+
+Elle hesita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer
+son regard et les tenant fixes sur sa main qu'elle sentait fremir.
+
+Cependant il fallait repondre:
+
+--Il est vrai, dit-elle.
+
+--Pourquoi t'en defendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras
+point que tu ne t'en caches pas?
+
+Elle ne repondit pas, incapable de trouver un mot.
+
+--Vois comme te voila emue; c'est cette emotion dont tu n'es pas
+maitresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donne
+l'eveil. Je me suis demande ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherche.
+
+Si doux que fut l'accent de son mari, elle se sentait defaillir.
+
+--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au
+sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'a la mort de ton oncle mon
+observation ne me conduisait qu'a des contradictions; c'est le testament
+de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.
+
+C'etait en vain que Ghislaine cherchait a comprendre; les paroles
+etaient terribles, le ton etait affectueux et tendre comme a
+l'ordinaire.
+
+Il continua:
+
+--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de
+suite franchement, cela eut tranche la situation. Je ne l'ai pas fait,
+retenu par un sentiment de reserve envers ton oncle et plus encore
+envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.
+
+Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son
+mari, lui avouer la verite? Elle s'arreta un moment, les jambes cassees
+par l'angoisse.
+
+Mais il poursuivait, l'entrainant doucement dans l'allee ou, sur la
+mousse veloutee, elle trainait les pieds sans avoir la force de les
+lever.
+
+--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave,
+mais....
+
+Elle trebucha.
+
+--Appuie-toi sur moi, dans ton emotion tu ne regardes pas a tes pieds;
+vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaitrais pas ta
+tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment.
+Revenant a notre sujet, je disait donc que par le seul fait de
+l'institution de Claude comme legataire universelle, M. de Chambrais
+l'avait reconnue pour sa fille.
+
+--Ah!
+
+--....Et que dans ces conditions tu n'as pas a cacher les sentiments
+affectueux qu'elle t'inspire.
+
+Elle etait eperdue, affolee, un soupir de soulagement s'echappa de ses
+levres contractees.
+
+--Evidemment j'aurais du m'expliquer avec toi la-dessus, le jour meme de
+l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le
+repete, par un sentiment de respect pour la memoire de ton oncle; mais
+aujourd'hui ce respect, exagere, j'en conviens, n'est plus de mise, et
+ce n'est pas porter atteinte a cette memoire que d'accepter une parente
+connue de tout le monde... a un certain point de vue c'est le contraire
+plutot; n'est-ce pas ton sentiment?
+
+--Oui... sans doute; je n'ai jamais pense a cela.
+
+--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament
+pour t'attacher a l'enfant, il est certain que la parente n'a pas ete
+tout d'abord la cause exclusivement determinante de ton affection; si
+tu as ete a elle inconsciemment pour ainsi dire, ca ete parce que nous
+n'avons pas d'enfants; ton affection a ete celle d'une maternite qui n'a
+pas d'aliment. Est-ce vrai?
+
+--Peut-etre; je ne sais.
+
+--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu
+sur un meme objet, il y ramene tout; il est donc tout naturel que tu te
+sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite,
+avant meme de soupconner que c'etait a la fille de ton oncle que tu
+t'attachais, a ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation
+change.
+
+Il s'arreta, et lui prenant les deux mains, il la placa en face de lui,
+de maniere a plonger dans ses yeux:
+
+--Chere femme, chere bien-aimee, dit-il d'une voix vibrante de passion,
+toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que
+j'adore, que je venere, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur,
+toute mon esperance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passe, tu
+n'admettras jamais la pensee, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse
+se cacher un reproche detourne, ou meme une plainte. Si le chagrin de
+notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende
+responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre
+moi-meme, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme.
+N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou
+tout au moins d'en tromper l'impatience?
+
+Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait
+pas.
+
+--Tu ne vois pas comment?
+
+--Non.
+
+--En prenant Claude.
+
+Elle poussa un cri.
+
+--N'est-ce pas tout naturel? En realite, cette petite est ta cousine
+et par la mort de son pere tu te trouves sa seule parente, sa mere en
+quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort
+de M. de Chambrais, d'instinct, malgre toi, mais poussee par une force a
+laquelle tu voulais en vain resister, tu as ete cette mere pour elle. En
+realite, c'a ete en te defendant, en te cachant, comme si tu faisais
+mal et te le reprochais; mais enfin il en a ete ainsi: une vraie mere
+n'aurait pas ete meilleure, plus affectueuse, plus prevenante, plus
+devouee que tu ne l'as ete; plut a Dieu que tous les enfants en eussent
+d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idee m'est venue que tu sois
+cette mere, franchement; pour cela il n'y a qu'a prendre l'enfant avec
+nous.
+
+--Tu veux!
+
+--Moi aussi je l'ai visitee souvent en ces derniers temps, je l'ai
+etudiee: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour etre
+heureuse il ne lui manque que d'etre aimee; toi et moi nous pouvons la
+faire heureuse.
+
+Le saisissement avait ete si profond que Ghislaine resta quelque temps
+sans trouver un mot: sa fille lui etait rendue; aux yeux de tous, elle
+devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles,
+les caresses les plus tendres lui etaient permises; plus de sourdine a
+la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'elever, la former.
+Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnee quel bonheur!
+
+Dans un elan passionne, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute
+palpitante elle le serra dans une vive etreinte:
+
+--Oh! cher Elie, que je t'aime; quel coeur que le tien!
+
+Il s'etait penche vers elle, et sur ses levres il mit un long baiser.
+
+Cette caresse la rappela a la realite; elle n'etait pas que mere, elle
+etait femme aussi; ce n'etait pas seulement a sa fille qu'elle devait
+penser, c'etait encore et avant tout a son mari, a l'homme qui l'aimait
+et qu'elle aimait.
+
+Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit;
+pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer?
+Etait-ce loyal?
+
+Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser
+le bonheur de ce mari?
+
+Son angoisse l'etouffait.
+
+Cependant il fallait repondre:
+
+--Non, dit-elle d'une voix brisee, cela est impossible.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Personne ne doit etre entre nous; notre enfant a nous, si nous en
+avons un, oui; un autre, jamais.
+
+--Je croyais aller au-devant de ton desir.
+
+--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondement touchee; mais
+c'est a moi d'etre sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la
+surveillerai de plus pres. Je serai sa mere, si tu le permets: toi, tu
+ne dois pas etre son pere.
+
+
+
+V
+
+Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontre Soupert,
+ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages
+environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin,
+attable avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient echange une
+parole.
+
+Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses
+grandes manieres d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'etait tout.
+
+Elle qui etait l'affabilite meme avec tout le monde n'avait jamais fait
+arreter sa voiture quand elle l'avait rencontre seul sur la route,
+et dans son salut se montrait une reserve qui aurait tenu Soupert a
+distance s'il avait eu la pensee de s'imposer.
+
+Pourquoi cette reserve avec lui? Plus d'une fois il se l'etait demande,
+ne pouvant pas deviner le sentiment de gene et meme de honte qu'il
+inspirait a son ancienne eleve; mais pour ne pas trouver de reponse
+a cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir a cette
+ancienne eleve, dont il parlait toujours avec plaisir.
+
+--Je lui ai donne des lecons, a la comtesse d'Unieres, quand elle etait
+princesse de Chambrais, et vraiment elle etait douee pour la musique.
+Quand ces lecons m'ont ennuye, je me suis fait remplacer par un garcon
+qui etait bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.
+
+Et quand il se trouvait avec des gens en etat de s'interesser a
+l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force details sur
+le portrait du grand seigneur russe:
+
+--Celui-la aussi etait doue, il serait devenu un artiste de talent s'il
+avait vecu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garcon est
+mort en Amerique ou il avait ete donner des concerts; depuis dix ans,
+personne n'a entendu parler de lui.
+
+Et la-dessus, apres boire, Soupert philosophait volontiers. Quel
+contraste reconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce
+garcon! Ne chetif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la
+force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une
+journee de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garcon,
+que la nature semblait avoir cree pour vivre cent ans, avait ete se
+faire tuer en Amerique dans la fleur de la jeunesse; et voila ou se
+montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art
+pour but; Nicetas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la
+perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traite avec le plus
+parfait mepris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait
+dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la
+caisse etait vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne
+occasion lui permit d'en acheter une autre. Cette philosophie, il
+l'avait enseignee a Nicetas, mais celui-ci n'avait pas profite de cette
+lecon, et il etait mort; c'etait dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais
+regrette personne, donnait parfois un souvenir attriste a ce garcon.
+
+--Pauvre Nicetas!
+
+Un soir qu'il etait attable tout seul dans sa salle a manger devant un
+grog a l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant a petits coups, le soleil
+qui se couchait derriere Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenetre
+ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre
+s'arreta sur la route devant cette fenetre. C'etait celle d'un homme de
+grande taille au visage brun rase, gras d'une mauvaise graisse bouille,
+la physionomie fatiguee, ravagee, le vetement assez use et plus encore
+desordonne: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunatre, cravate en
+foulard bleu, chapeau-melon.
+
+--Bonsoir, maestro.
+
+Soupert n'etait certes pas fier, surtout au cabaret, ou il acceptait
+toutes les familiarites pour ne pas boire seul, mais chez lui il se
+souvenait de ce qu'il avait ete et retrouvait un peu de dignite. Cette
+facon de le saluer, avec des manieres amicales chez quelqu'un qu'il ne
+connaissait pas, le facha:
+
+--Bonsoir, dit-il sechement.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Je vous connais donc?
+
+--Un peu.
+
+--Alors pardonnez-moi.
+
+Quittant sa chaise, du fond de la piece, Soupert vint a la fenetre.
+
+Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en
+evoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigue et cette physionomie dure
+ne lui disaient rien.
+
+--Et ou nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.
+
+--Ici.
+
+De nouveau il l'examina.
+
+--Parlez un peu, dit-il, la tete, le corps, les manieres changent, la
+voix est plus fidele.
+
+--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de
+trouver.
+
+--Est-ce possible! s'ecria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que
+les yeux.
+
+--Il faut le croire.
+
+--Le bambino!
+
+--Lui-meme.
+
+--Tu n'es donc pas mort?
+
+--Vous voyez.
+
+--Au moins tu as diablement change.
+
+--Il parait.
+
+--Allons, allons, enjambe la fenetre.
+
+En meme temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.
+
+--Voila une agreable surprise; heureux de te voir, mon cher garcon, et
+de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.
+
+--Mais non.
+
+--Prends une chaise, tu vas boire un grog.
+
+Comme il s'occupait a remplir les verres, Nicetas lui arreta la main:
+
+--Pas d'eau, je vous prie.
+
+Soupert se conforma a cette demande, mais se renversant, il l'examina de
+nouveau:
+
+--Sais-tu a quoi je pense? dit-il tout a coup en mettant ses deux coudes
+sur la table. A une certaine soiree qui remonte loin, une douzaine
+d'annees au moins ou tu es venu comme aujourd'hui frapper a cette
+fenetre; il etait plus tard seulement, mais la saison etait la meme,
+le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marche dans la nuit
+puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te decider a
+boire ton grog. T'en souviens-tu?
+
+--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre
+verre: "Voila le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire,
+illusion et folie!"
+
+--Et la vie t'a montre que j'avais raison?
+
+--Que trop.
+
+--Alors, tout n'a pas ete rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que
+tu es quitte la France?
+
+--Pas precisement, mais vous savez que je n'ai pas ete voue au rose a ma
+naissance.
+
+Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un
+trait.
+
+--Il y a longtemps que tu es de retour a Paris?
+
+--Quelques jours.
+
+--C'est gentil a toi, d'etre venu me voir tout de suite.
+
+--Vous etes, cher maestro, le seul homme en ce pays aupres de qui j'aie
+trouve de la sympathie, le seul qui m'ait montre de l'interet sans rien
+attendre en retour, et comme je n'ai jamais ete gate sous ce rapport, ma
+premiere pensee a ete pour vous.
+
+Soupert lui tendit la main, touche ou tout au moins flatte de ce
+souvenir.
+
+--Et le violon? demanda-t-il:
+
+--Il y a longtemps que j'ai renonce au violon.
+
+--Avec ton talent!
+
+--Le talent! Ah! maestro, en voila une illusion et une duperie. On croit
+au talent a quinze ans, a celui qu'on aura; mais a vingt-cinq, on voit
+celui qui vous manque et l'on est degoute de soi. C'est ce qui m'est
+arrive. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'etait duperie de
+travailler soi-meme au lieu de faire travailler les autres, et j'ai
+vendu mon violon tout simplement a un plus naif que moi.
+
+--Les journaux parlaient de tes succes la-bas.
+
+--Les reclames me coutaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire
+etait mauvaise.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai essaye un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaille aux mines
+et j'ai gagne une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai
+fait de la culture et n'ai pas reussi. J'ai ete agent d'emigration pour
+les Chinois vivants et de reexportation pour les Chinois morts. J'ai ete
+officier au service du Perou. En Colombie, je me suis un peu marie, mais
+si peu que j'espere que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la
+Nouvelle-Orleans, j'ai ete directeur de theatre, et c'a ete mon beau
+temps: ayant des comediens, des musiciens a diriger, je leur ai fait
+payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai ete journaliste
+a Baton-Rouge, mormon a Lake-City, maitre-d'hotel a San-Francisco,
+photographe au Canada; et voila. J'en oublie; pourtant, c'est assez
+pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la
+destinee. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit.
+Paris est un bon terrain pour la lutte.
+
+--Et que veux-tu faire?
+
+--Tout; ma vie cahotee a eu cela de bon au moins de me donner des
+aptitudes diverses en me debarrassant d'un tas de prejuges genants.
+
+--Et le levier?
+
+--Il est la.
+
+Disant cela, il se frappa le front.
+
+--Il vaudrait mieux qu'il fut la, repondit Soupert en mettant la main
+sur sa poche.
+
+--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais
+que la fortune et moi nous sommes brouilles depuis pas mal de temps.
+Pourtant, le jour ou tu manqueras d'une piece de cent sous, viens la
+chercher; s'il y en a une a la maison, elle sera pour toi.
+
+Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boite en bois blanc
+dans laquelle sonnerent trois ou quatre pieces de cinq francs; depuis
+quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et
+c'etait cette petite boite, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.
+
+--Partageons, dit-il.
+
+Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pieces de
+monnaie: Nicetas prit douze francs.
+
+--Je vous rendrai ca, dit-il, sans un mot de remerciement.
+
+--Quand tu voudras, quand tu pourras.
+
+Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.
+
+--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soiree dont nous evoquions le
+souvenir tout a l'heure, nous avons discute la question de savoir si
+tu avais bien ou mal manoeuvre pour forcer mademoiselle de Chambrais a
+t'epouser!
+
+--Mal, aussi betement que possible.
+
+--Je crois me rappeler que ca m'avait produit cet effet alors: tu lui
+avais fait une declaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait
+flanque a la porte?
+
+--Precisement.
+
+--Elle s'est mariee depuis; elle a epouse le comte d'Unieres; ils
+s'adorent.
+
+--J'ai vu ca dans les journaux; c'etait la periode, precisement, il y a
+dix ans, ou je redigeais un journal francais a Baton-Rouge. Qu'est-ce
+que c'est que ce comte d'Unieres? Un imbecile, n'est-ce pas?
+
+Il haussa les epaules.
+
+--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbecile?
+C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs
+orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon,
+genereux, digne de sa femme.
+
+--Avec la fortune de sa femme, ca lui est facile, il me semble; la
+generosite des riches me fait rire.
+
+--Elle a ete diminuee, la fortune de sa femme.
+
+--Il a fait de mauvaises speculations?
+
+--M. d'Unieres ne specule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais,
+l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a
+laisse toute sa fortune a un enfant naturel, une petite fille dont la
+naissance est mysterieuse, mais qu'on croit etre sa fille. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....
+
+--Quel age a-t-elle?
+
+--Une douzaine d'annees, onze ans peut-etre. Je te disais que du vivant
+de M. de Chambrais elle etait elevee chez un garde du chateau; et depuis
+la mort du comte, c'est madame d'Unieres qui la surveille. Par la, tu
+peux voir que les d'Unieres sont bien les braves gens dont je parlais,
+puisqu'ils n'en veulent point a cette petite qui leur enleve une belle
+fortune.
+
+
+
+VI
+
+La vieille bergere en velours d'Utrecht sur laquelle Nicetas avait dormi
+plus d'une fois, etait toujours le plus bel ornement de la salle a
+manger de Soupert, car a l'age avance auquel elle etait arrivee, douze
+annees de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette
+nuit-la, elle servit encore de lit a Nicetas qui, le lendemain, apres
+un solide dejeuner, descendit a Palaiseau, pour prendre le train et
+retourner a Paris.
+
+Mais comme il arrivait a la gare, il apercut un flot de Parisiens
+debarquant en habits de fete, qui lui rappela que c'etait dimanche.
+Qu'irait-il faire a Paris, ou rien de particulier ne l'appelait
+d'ailleurs, quand tout le monde venait a la campagne: errer par les rues
+desertes dans ce costume de besoigneux n'etait pas pour lui plaire;
+pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les
+douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet meles aux
+quelques pieces de monnaie qu'ils avaient ete rejoindre; apres une
+promenade de quelques heures il pourrait se payer un diner champetre et
+le soir reprendre le train pour Paris.
+
+Alors l'idee lui vint d'aller a Chambrais; autant la qu'ailleurs et meme
+mieux, il aurait plaisir a revoir ces bois ou tant de fois il s'etait
+promene en revant a Ghislaine.
+
+Et par la plaine ou les bles nouvellement epies ondulaient sous une
+legere brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le
+pressait.
+
+C'etait vrai qu'il l'avait aimee cette petite Ghislaine, passionnement
+aimee; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune
+n'avait emu son coeur comme celle-la, chez aucune il n'avait retrouve
+cette grace, ce charme, cette seduction, c'avait ete son beau temps dans
+sa vie tourmentee, le seul qui lut eut laisse des souvenirs heureux,
+auxquels il eut plaisir a se reporter, le seul ou il eut envisage
+l'avenir avec esperance, ou il eut eu confiance dans le present.
+
+Quel fou, quel naif il avait ete!
+
+Ah! pourquoi ne s'etait-elle pas laissee aimer? pourquoi ne l'avait-elle
+pas aime! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repousse, et voila ou
+il en etait arrive. Decourage, il avait abandonne le metier qu'il
+avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard,
+miserable jouet de sa destinee, solitaire, sans soutien, sans but, sans
+autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.
+
+La sotte, l'orgueilleuse creature; c'etait un imbecile qu'il lui
+fallait, ce d'Unieres.
+
+Et il avait force le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet
+imbecile et de lui rire au nez.
+
+--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore.
+Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chasse et pourtant je suis
+toujours entre elle et toi.
+
+Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voila qui eut
+ete vraiment drole.
+
+Comme cette pensee le faisait rire il s'arreta tout a coup, et se frappa
+le front.
+
+Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrape un? N'etait-il pas bizarre
+qu'apres son aventure elle eut voyage a l'etranger, se sauvant? On ne se
+sauve pas quand on n'a rien a cacher; on ne disparait pas pendant des
+mois.
+
+L'interessant serait de savoir combien de temps avait dure son absence
+et ou le comte l'avait cachee.
+
+Quand il avait appris qu'elle etait partie avec M. de Chambrais, cette
+idee lui avait bien traverse l'esprit, mais il ne s'y etait pas arrete;
+se disant qu'il etait plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable
+de croire qu'elle se sauvait pour n'etre pas exposee a le rencontrer
+et pour echapper a ses poursuites. Et pour se distraire lui-meme, pour
+secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepte de
+partir pour l'Amerique, sans attendre qu'elle fut de retour. Jamais,
+depuis, cette idee d'enfant ne lui etait venue, mais ce que Soupert lui
+avait raconte devait le faire reflechir.
+
+Quelle etait cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on elevait
+chez un garde du chateau, a qui le comte leguait sa fortune, sans que sa
+niece s'en fachat?
+
+Cela n'etait-il pas bizarre, alors surtout qu'en considerant l'age de
+cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si
+Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci precisement serait de cet age.
+
+N'etait-ce pas la une coincidence extraordinaire ou tout au moins
+curieuse?
+
+--He, he!
+
+Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le
+sang, il s'assit a un carrefour ou se trouvait un bouquet d'arbres;
+l'endroit etait desert; en cette journee du dimanche les champs etaient
+abandonnes; personne ne le derangerait dans ses reflexions.
+
+Etait il possible que M. de Chambrais eut organise cette supercherie de
+l'enfant naturel? Pour lui, apres la demarche du comte et ses menaces,
+la question n'etait pas douteuse: capable de tout, le comte pour
+sauver l'honneur de son nom. Si sa niece etait dans une situation
+embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant a son compte.
+
+Mais ce qui ne l'etait pas, et ne se comprenait guere, c'etait que cet
+enfant, ne a l'etranger, fut amene en France et installe justement au
+chateau: si Ghislaine etait sa mere elle ne devait pas desirer l'avoir
+pres d'elle, et si le comte etait son oncle, il ne devant pas instituer
+son legataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait etre qu'un objet
+d'execration dans le present et une menace de honte pour l'avenir.
+
+La question etait plus compliquee qu'elle ne le paraissait au premier
+abord, et pour la resoudre il fallait autre chose que des suppositions
+plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait etre la mere, le
+comte pouvait tout aussi bien etre le pere.
+
+Avant de rien decider, le mieux etait donc de voir et de se renseigner,
+c'est-a-dire de faire une enquete a Chambrais meme.
+
+Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant
+Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.
+
+Si Ghislaine etait la mere de cette petite fille, il en etait le pere,
+lui; et c'etait une situation que celle de pere d'une heritiere pour un
+homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Decidement, il avait
+ete bien avise de revenir en France, et comme il le disait a Soupert,
+Paris etait un bon terrain pour la lutte.
+
+Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches:
+sans doute, c'etaient les vepres. Au temps ou il etait le professeur de
+Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en epousant un des chefs
+du parti catholique elle n'avait pas du renoncer a ces pratiques
+religieuses, il y avait donc chance de la trouver a l'eglise; si en ce
+moment elle habitait Chambrais.
+
+Il hata le pas et ne tarda pas a entrer dans le village: de loin on
+entendait les ronflements de l'ophicleide et les notes claires des voix
+enfantines. Batie au quinzieme siecle en pierres de gres et en pierres
+meulieres, comme dans la plupart des villages environnants, l'eglise
+de Chambrais est des plus simple, au moins a l'exterieur, ce genre de
+materiaux ne comportant aucune decoration; mais a l'interieur la piete
+des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures,
+de tableaux, de statues qui lui donnent un caractere particulier
+qu'accentue encore la chapelle funeraire de la famille, prise dans le
+collateral de gauche et fermee par une magnifique grille en fer forge
+du quinzieme siecle, achetee en Flandre et offerte par le pere de
+Ghislaine.
+
+Ce fut a travers les barreaux de cette grille qu'apres l'avoir longtemps
+et minutieusement cherchee dans l'eglise, Nicetas apercut madame
+d'Unieres, ayant pres d'elle un homme de tournure elegante qui ne
+pouvait etre que son mari.
+
+Alors, sans qu'il en eut conscience, il murmura quelques mots qui le
+firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les
+entendirent:
+
+--Dommage.
+
+Ce cri de regret etait en meme temps un elan d'admiration la retrouvant
+telle qu'il l'avait aimee; il semblait que l'age pour elle n'eut pas
+marche, et qu'elle fut restee aussi fine, aussi mignonne qu'a dix-huit
+ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la meme douceur profonde, et sa
+bonne grace, sa simplicite de tenue etaient toujours les memes.
+
+Quel contraste entre elle et lui qui avait tant change; qu'apres douze
+ans d'absence personne ne voulait le reconnaitre!
+
+Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'etait pas arrete, il
+devait etre prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur
+le parvis en attendant la fin des vepres. Ce fut seulement quand on
+commenca a sortir qu'il se rapprocha du porche de facon a ce qu'elle dut
+passer devant lui.
+
+En effet, elle ne tarda pas a paraitre au bras de son mari,
+s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait pres d'elle, tout en
+repondant d'une inclinaison de tete et d'un sourire affable aux saluts
+qu'on lui adressait a gauche et a droite. Elle etait si bien absorbee
+dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au
+moins qu'elle ne le remarqua pas.
+
+Mais il n'en fut pas de meme du comte d'Unieres qui, en apercevant
+cet inconnu, tourna la tete vers lui; quand leurs yeux se croiserent,
+Nicetas eut un mauvais sourire, et tout bas ses levres repeterent le mot
+qu'il avait deja dit plusieurs fois.
+
+--Imbecile.
+
+Mais il dut reconnaitre que, pour la tournure et les manieres, cet
+imbecile n'etait pas le premier venu.
+
+Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eut vus disparaitre dans la rue
+qui conduit au chateau.
+
+Peut-etre celle pour laquelle il etait dans ce village, sa fille
+avait-elle passe devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues,
+comment l'eut-il devinee? C'etait son enquete qui devait la lui faire
+connaitre.
+
+Cette enquete, bien entendu, il n'allait pas la commencer en
+interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il
+rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de
+ne rien apprendre, en meme temps que ce serait le meilleur aussi de se
+trahir.
+
+--De quel droit, a quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui
+etait-il? Que voulait-il?
+
+Ces manieres primitives n'etaient point de son age; l'epreuve qu'il
+avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naives et plus
+sures.
+
+Quand il venait pour ses lecons, et qu'il arrivait ayant chaud, il
+entrait quelquefois pour se rafraichir dans un cabaret situe a une
+petite distance du chateau et portant precisement pour enseigne: "Au
+Chateau"; il s'etablirait la, et en restant longtemps attable, ce serait
+bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec
+un paysan ou un domestique.
+
+A cette epoque il y avait des domestiques, particulierement les valets
+d'ecurie, les garcons jardiniers qui, n'etant point nourris au chateau,
+prenaient la leurs repas; il devait en etre toujours ainsi.
+
+De plus c'etait dimanche, et ce jour-la le cabaret etait toujours plein;
+il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne
+trouvait pas un bavard qui voulut parler. Il est vrai que pour parler,
+il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait
+toute la journee, toute la soiree a lui.
+
+Quand il entra, la grande salle etait pleine, et sur l'ardoise des
+tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres
+on abattait des cartes grasses. A cote des paysans aux mains calleuses
+et encroutees, au visage hale et tanne, se trouvaient les domestiques
+du chateau, valets d'ecurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on
+reconnaissait tout de suite a leur menton bleu et a leurs belles
+manieres.
+
+Ce fut a une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.
+
+
+
+VII
+
+Avant de parler, Nicetas jugea qu'il etait plus prudent d'ecouter; et
+sans en avoir l'air, tout en buvant a petits coups son absinthe, il se
+mit a etudier les gens du chateau qui l'entouraient, cherchant celui
+qui, plus naif et plus bavard que les autres, se laisserait questionner
+utilement.
+
+Quand il etait entre on l'avait regarde curieusement, mais bientot on
+avait paru ne plus faire attention a lui, ce qui lui permit de se livrer
+a son examen.
+
+Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces
+domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient etre tous plus
+decoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui etait borgne, un
+autre boiteux. Alors il se prit a rire tout bas, se disant que c'etait
+une drole de boutique qui reunissait ces eclopes, et il conclut que le
+d'Unieres etait un avare qui ne dedaignait aucune economie, meme celles
+qui conduisent au ridicule, car surement il ne payait pas ces pauvres
+diables aussi cher que de beaux gars dont on achete la prestance autant
+que les services.
+
+En quoi il se trompait et raisonnait a faux, en attribuant ce choix a
+l'economie. Chez le comte d'Unieres, les pauvres diables etaient payes
+aussi bien que partout, seulement ils n'etaient point repousses pour
+leur infirmite comme ils le sont generalement, et s'il n'y avait pas
+de maison ou cochers, valets de pied, maitres d'hotel fussent plus
+decoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
+etaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les
+avait faits.
+
+Pour les jardiniers specialement, le spectacle qu'ils offraient le matin
+quand ils se reunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les
+ordres du chef, etait aussi curieux qu'instructif: les ordres recus, ils
+se separaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux
+casses par l'age et la fatigue, de boiteux tournant sur leur baton, de
+rhumatisants voutes qui, clopin clopant, par les belles allees droites,
+sous le regard des statues aux poses theatrales du grand siecle, se
+rendaient a leur travail: a vingt qu'ils etaient ils abattaient de
+l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journee, non
+d'aumone, ou tout au moins ils avaient la fierte d'en vivre.
+
+Comme Nicetas considerait avec un mepris croissant ces infirmes, un
+garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent
+timbree des armes des d'Unieres surmontees de la couronne ducale, et sur
+l'epaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court
+a deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicetas etaient plus
+ou moins eclopes, celui-la etait un vrai invalide: il boitait tout bas
+d'une jambe, et la bras gauche avait ete ampute de la main.
+
+--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
+
+--Bonjour, la compagnie.
+
+Il regarda autour de lui, mais toutes les tables etaient occupees,
+devant celle de Nicetas seulement il restait deux tabourets.
+
+Dagomer porta la main a sa casquette:
+
+--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+--Volontiers.
+
+Alors, le garde, depassant la bretelle de dessus son epaule, prit un
+tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
+
+--Il ne lache pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.
+
+--Mais non.
+
+--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.
+
+--Juste, repondit Dagomer en riant, par jalousie.
+
+C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, a l'air ouvert et bon
+enfant, mais rude en meme temps et surtout resolu.
+
+--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgre votre
+main coupee vous ne manquez pas un lapin?
+
+--Generalement celui qui deboule est boule, mais dire que je n'en ai
+jamais manque, ce qui s'appelle un seul, ca ne serai pas vrai.
+
+--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous etes fait arranger
+comme ca, dit un paysan a l'air grincheux et qui avait probablement des
+raisons personnelles pour en vouloir au garde.
+
+--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le
+premier, ca n'est pas etonnant, mais malgre ma main gauche cassee, j'en
+ai tout de meme demoli un de la main droite; c'est dommage que celui-la
+ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup etait bon.
+
+Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement a sucrer le cafe
+qu'on venait de lui servir; c'etait le dimanche seulement qu'il entrait
+au cabaret, et ce jour-la, quel que fut le temps, froid ou chaud, il
+s'offrait une tasse de cafe.
+
+--C'est ici que s'est passee cette lutte? demanda Nicetas.
+
+--Non, a Crevecoeur, ou j'etais avant de venir ici. Vous connaissez
+Crevecoeur?
+
+--Non.
+
+--Dans la Brie, sur la lisiere de la foret de Crecy.
+
+Le renseignement etait bon a retenir, et Nicetas le casa dans sa
+memoire: Crevecoeur dans la Brie; peut-etre etait-ce la que l'enfant
+avait vecu avant de venir a Chambrais!
+
+Cependant Dagomer battait son cafe a petits coups de cuillere, et le
+degustait beatement sans plus faire attention a Nicetas que s'il avait
+eu en face de lui une figure de cire.
+
+Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite
+qui, pour Nicetas, n'avaient pas d'interet: de temps en temps un mot sur
+les biens de la terre du cote des paysans; de l'autre une drolerie sur
+les femmes de service du chateau, et c'etait tout.
+
+Il fallait cependant que Nicetas se decidat; sans doute, ces domestiques
+n'allaient pas rester la jusqu'au soir.
+
+--Puisque le hasard nous place a la meme table, dit-il en s'adressant a
+Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de
+vous adresser une question?
+
+--A votre service.
+
+--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le chateau?
+
+--Pour sur.
+
+--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?
+
+--Oui.
+
+--Je serais bien contrarie de rester ici jusqu'a mardi.
+
+--Dame!
+
+En voyant l'effet que cette reponse produisait, Dagomer se ravisa; et
+appelant:
+
+--Monsieur Auguste.
+
+Un grand garcon bellatre s'approcha avec un sourire protecteur:
+
+--Monsieur Dagomer.
+
+--Voila ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il designa
+Nicetas,--voudrait visiter le chateau et il demande s'il faudra qu'il
+reste jusqu'a mardi.
+
+M. Auguste toisa Nicetas dedaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que
+produisait son costume sur ce personnage important, habitue a juger les
+gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques
+paroles habiles:
+
+--Je suis charge par un journal americain dont je suis correspondant,
+dit-il, de lui envoyer la description du chateau de Chambrais, et je
+serais tres gene de differer ma visite jusqu'a mardi.
+
+--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, evidemment
+parce qu'il admettait qu'un journaliste americain pouvait etre neglige
+dans sa tenue.
+
+--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda
+Nicetas.
+
+--Avec plaisir.
+
+Il s'assit sur le tabouret libre et Nicetas appela le le cabaretier. M.
+Auguste desirait un aperitif, Dagomer un "autre cafe"; quand ils furent
+servis, l'entretien reprit:
+
+--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M.
+le comte ne va pas demain a la Chambre et si madame la comtesse ne
+l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire,
+je vous ferai visiter le chateau: venez a une heure, j'aurai fini de
+dejeuner.
+
+Pour jouer son role, Nicetas demanda des renseignements sur le chateau,
+sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'etendue du
+parc, puis il passa aux maitres.
+
+--Il y a longtemps que M. le comte d'Unieres a epouse la princesse de
+Chambrais?
+
+--Dix ans.
+
+--Combien d'enfants?
+
+Disant cela d'un air indifferent, il tira un carnet pour prendre des
+notes.
+
+--Ils n'ont pas d'enfants.
+
+--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingenuite.
+
+--Ils n'en ont jamais eu.
+
+--S'ils mouraient, a qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a
+pas un oncle?
+
+--Il est mort.
+
+--Alors au lieu que ce soit lui qui herite de sa niece, c'est sa niece
+qui a herite de lui?
+
+--Pas precisement.
+
+--Expliquez-moi donc ca: vous savez, en Amerique, on est tres curieux
+de ces details, et rien de ce qui touche le comte d'Unieres, le grand
+orateur, n'est indifferent. Est-ce qu'il etait mal avec son oncle le
+comte de Chambrais.
+
+--Non.
+
+--Alors l'oncle avait des enfants?
+
+--Non; il a laisse sa fortune a une jeune fille pour laquelle il avait
+de l'affection.
+
+--Tiens! c'est drole, si elle n'etait qu'une jeune fille comme vous
+dites.
+
+--Une enfant qu'eleve l'ami Dagomer.
+
+--Ca n'interesse pas les Americains, la jeune fille, interrompit
+Dagomer, en donnant un coup de coude a M. Auguste.
+
+Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au chateau, et le
+garde, le fusil a l'epaule, le suivit.
+
+Ce fut inutilement que Nicetas tenta d'entamer d'autres interrogations;
+alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait
+a Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire
+causer l'aubergiste.
+
+Et pour passer le temps, il s'en alla flaner par les rues du village et
+devant le chateau. Puis il dina longuement a cote des palefreniers, dont
+les conversations, qu'il ecouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent
+rien d'interessant: la qualite des voitures du comte, les merites de ses
+chevaux lui etant tout a fait indifferents.
+
+Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put echanger quelques
+paroles avec l'aubergiste, jusqu'a ce moment trop occupe pour bavarder.
+
+--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contee M. Auguste.
+
+--Quelle histoire?
+
+--Celle de l'enfant du comte de Chambrais.
+
+--La petite Claude?
+
+--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unieres
+ne soit pas fachee d'etre privee d'un heritage sur lequel elle devait
+compter?
+
+--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fachera pour des affaires
+d'argent, le monde sera change.
+
+--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...
+
+--Comment si c'est sa fille!
+
+--Reconnue?
+
+--Non, pas reconnue, elle n'a meme pas d'acte de naissance.
+
+--Mais on a toujours un acte de naissance.
+
+--Elle n'en a pas; on l'a bien vu a l'ouverture de la succession
+puisqu'il a fallu un acte de notoriete et que MM. Vaubourdin et Meunier
+ont ete temoins.
+
+--Et a combien se monte cette fortune? demanda Nicetas qui n'eut pas la
+patience de filer cette question.
+
+--Soixante mille francs de rente.
+
+Il avait cru a un plus gros chiffre, cependant celui-la etait encore
+assez beau pour l'empecher de dormir quand il fut au lit.
+
+--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mange la plus
+grosse part de son heritage? Comment? Avec qui?
+
+Mais il n'allait pas s'arreter a cette question oiseuse quand une autre
+plus urgente et plus brulante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait
+a son attention.
+
+Evidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle
+n'etait pas nee en France, ou qu'on avait cache l'accouchement de la
+mere.
+
+Et alors il etait non moins evident que cette mere etait Ghislaine,
+emmenee par son oncle dans quelque pays perdu, ou elle avait passe le
+temps de sa grossesse et ou elle etait accouchee.
+
+C'etait quelque chose d'avoir appris cela, et decidement il avait cede a
+une bonne inspiration en venant a Chambrais.
+
+--Soixante mille francs de rente!
+
+
+
+VIII
+
+Malgre l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essaye de
+parler de Claude, il voulut risquer une tentative aupres de celui-ci,
+et le lendemain dans la matinee il se dirigea vers le pavillon du garde
+qu'il connaissait bien pour etre plus d'une fois, au temps de ses
+lecons, sorti par cette porte.
+
+D'ailleurs, il etait bien aise de voir cette petite qui etait sa fille.
+A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc
+faire l'experience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait hai
+son pere, ses freres, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout a fait
+interessante l'epreuve dans les conditions ou elle se presentait; au
+milieu des enfants du garde reconnaitrait-il la sienne?
+
+Son intention n'etait pas d'entrer simplement chez le garde et de
+commencer un interrogatoire en regle, car ce serait, semblait-il, le
+plus sur moyen pour se faire mettre a la porte: il procederait avec
+moins de naivete.
+
+En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs,
+longe les murs du parc, et en dix minutes il etait arrive en vue du
+pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.
+
+Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se
+composait de trois garcons et de quatre filles, sans compter Claude,
+ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir a faire un choix au
+milieu de ces filles pour reconnaitre la sienne; et comme il avait
+appris aussi que Claude travaillait dans l'apres-midi chez lady
+Cappadoce, il etait a peu pres certain de la trouver chez le garde ou
+aux alentours.
+
+Quand il arriva devant le pavillon, il n'apercut personne et n'entendit
+aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenetres etaient
+ouvertes, les habitants surement n'etaient pas loin: sur le seuil, deux
+bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des
+poules allaient de-ci de-la en picotant l'herbe des bas-cotes.
+
+Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il
+s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit a dessiner
+le pavillon. Sans etre en etat de faire un vrai dessin, il pouvait
+cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa
+presence si Dagomer s'en inquietait, en meme temps que cela lui
+permettait aussi de rester la autant qu'il voudrait: il verrait venir.
+
+Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un batiment
+attenant au pavillon; elle portait sur son epaule une charge de linge
+mouille qu'elle etendit sur une haie d'epine; deux petites filles de six
+et sept ans vinrent l'aider; c'etait evidemment madame Dagomer et ses
+filles; elles ne parurent pas faire attention a lui; leur travail
+acheve, elles rentrerent dans le batiment.
+
+Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une
+prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixes sur le pavillon, il
+entendit un bruit de pas derriere lui dans le chemin; se retournant, il
+vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tete:
+elle etait vetue d'une robe d'indienne toute mouillee par le bas, et
+chaussee de sabots; bien qu'elle eut l'age de Claude, il n'admit point
+qu'une fille dans ce costume de paysanne put etre celle de la comtesse
+d'Unieres: une Dagomer, sans aucun doute.
+
+Arrivee pres de lui, elle jeta sa botte d'herbe a terre, et s'arretant,
+elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils
+engageaient une conversation, il en pourrait peut-etre tirer quelque
+chose.
+
+--Bonjour, mademoiselle.
+
+--Bonjour, monsieur.
+
+Elle s'approcha avec curiosite: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait
+en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes
+auparavant, ni a leur mere.
+
+Elles etaient blondasses, elle etait brune; elles etaient epaisses, elle
+etait svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux
+profonds et ses cheveux noirs ondules,--les cheveux de Ghislaine.
+
+Allons, decidement, la voix du sang etait muette en lui: a la vue de
+cette fillette dont il etait le pere, son coeur n'avait pas du tout
+bondi.
+
+Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.
+
+--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?
+
+--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournee.
+
+Il etait fixe.
+
+--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompe, vous etes
+mademoiselle Claude.
+
+--Vous me connaissez?
+
+--J'ai entendu parler de vous.
+
+Elle ne parut pas flattee que cet homme de mauvaise mine eut entendu
+parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce
+costume:
+
+--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe a mes lapins, dit-elle; pour
+aller arracher des coquelicots dans les bles je n'allais pas m'habiller.
+
+--Assurement.
+
+Elle se pencha au-dessus du carnet:
+
+--C'est notre maison que vous faites la?
+
+--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!
+
+--Oui et non.
+
+--Vous dessinez?
+
+--Non; je dessinerai l'annee prochaine au couvent.
+
+--Vous allez au couvent l'annee prochaine?
+
+--J'y serais deja si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder
+parce que j'etais malade; il est venu un medecin de Paris qui a dit que
+je devais vivre en paysanne.
+
+--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?
+
+--Elle est bonne pour tout le monde.
+
+--Je veux dire elle vous aime?
+
+--Mais oui.
+
+--Elle s'occupe de vous?
+
+--Certainement.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Tous les jours quand elle est a Chambrais.
+
+--Vous allez au chateau?
+
+--Non, c'est elle qui vient.
+
+Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua
+une question plus decisive:
+
+--Elle est votre parente, n'est-ce pas?
+
+Claude fixa sur lui ses yeux profonds:
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?
+
+--Par interet pour vous, car enfin c'est un honneur, d'etre de la
+famille de la comtesse d'Unieres.
+
+Elle prit un air de hauteur etonnant pour une fillette de cet age, mais
+qui, dans sa pensee, avait pour but certainement de couper court a ces
+questions:
+
+--Je n'ai pas de parents.
+
+--Qui vous a dit cela?
+
+--Je le sais bien.
+
+--Si vous vous trompiez?
+
+--On me l'a dit.
+
+--Si l'on vous avait trompee?
+
+Elle le regarda de nouveau avec une anxiete qui contractait son visage:
+
+--Vous connaissez mes parents?
+
+--Voudriez-vous les connaitre, vous? un pere qui vous aimerait, pres de
+qui vous pourriez vivre?
+
+--Et une mere?
+
+--Une mere aussi.
+
+--Qui m'embrasserait?
+
+--Qui vous embrasserait, qui vous cherirait.
+
+--Ou sont mes parents?
+
+Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.
+
+--Je ne peux vous le dire... en ce moment.
+
+--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui etes-vous?
+
+--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre pere.
+
+--Vous croyez! Vous ne savez donc pas?
+
+--Pour que je sois sur, il faudrait que j'eusse la preuve que vous etes
+bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore
+tout a fait. Vous savez que votre naissance est entouree de mystere?
+
+--C'est vrai.
+
+--Il faut m'aider a l'eclaircir, ce mystere.
+
+--Comment?
+
+--En me disant tout ce que vous savez vous-meme.
+
+--Je ne sais rien.
+
+--Intelligente comme vous l'etes, vous avez du remarquer dans votre
+enfance, depuis que vous etes en age de voir et de comprendre, des
+choses qui ont du vous frapper.
+
+--Ce qui m'a frappee, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'etais
+pas sa fille, car je croyais que je l'etais, moi, vous comprenez?
+
+--Elle vous a parle de vos parents?
+
+--C'est moi qui lui en ai parle.
+
+--Elle vous a dit?
+
+--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car
+c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je
+ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un
+pere pour moi. Et je suis bien sure qu'il a ete aussi bon pour moi qu'un
+vrai pere, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eut des moments ou il me
+regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais deplu, comme s'il
+me detestait. Mais j'etais bete de croire ca puisqu'il m'a donne sa
+fortune; et quand on donne sa fortune a quelqu'un c'est qu'on l'aime.
+
+--Elle ne vous a jamais parle de votre maman, madame Dagomer?
+
+--Jamais.
+
+--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous
+embrassant, vous aurait donne la pensee qu'elle pourrait etre votre
+mere?
+
+--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse
+d'Unieres qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui
+quelquefois me caresse, m'embrasse.
+
+--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unieres?
+
+--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connait pas.
+
+--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unieres?
+
+--Il est aussi tres bon pour moi.
+
+--Est-ce qu'il vous embrasse?
+
+--Non, mais il me parle tres doucement.
+
+--Est-ce que vous vous rappelez avoir ete dans un autre pays que
+Chambrais?
+
+--Non.
+
+--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres
+personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unieres vous
+temoigner de l'interet?
+
+--Non, pas d'autres.
+
+Tout cela etait clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette
+petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais
+s'etait fait le pere de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa
+fille.
+
+C'etait la le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne
+qu'il adopterait: mariee a un homme qu'elle aimait, disait-on, elle
+etait l'esclave de son amour maternel.
+
+Il eut voulu la questionner encore, mais il etait dangereux de prolonger
+cet entretien qui n'avait que trop dure; il ne fallait point qu'on
+remarquat ce tete-a-tete.
+
+--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis
+quelques minutes, il est certain que vous etes une jeune fille capable
+de reflexion et de discretion. C'est dans votre interet que j'agis et
+pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un
+hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amene devant cette maison.
+Mais, pour que je puisse vous rendre a vos parents, comme je l'espere,
+il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons
+ete vus, vous regardiez mon dessin, voila tout. Me le promettez-vous?
+
+Elle inclina la tete.
+
+--Je vais continuer mes demarches et bientot, je vous le promets, nous
+nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sure que je travaille
+pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez
+davantage.
+
+A ce moment un chien courant parut dans le chemin.
+
+--Papa Dagomer, dit-elle.
+
+--Ne vous eloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner
+autour de mon dessin.
+
+C'etait en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant
+Claude aupres de celui qui l'avait questionne la veille, il fit un geste
+de mecontentement.
+
+--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicetas, vous permettez que je fasse le
+portrait de votre joli pavillon?
+
+--La rue est a tout le monde, repondit Dagomer d'un ton bourru.
+
+Puis, s'adressant a Claude:
+
+--Rentre donc a la maison; mouillee comme tu l'es, tu vas gagner froid.
+
+Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie;
+instantanement il depassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il
+tira sur la pie qui passait en l'air a une dizaine de metres; elle tomba
+les ailes etendues.
+
+--Vous etes adroit, dit Nicetas, et prompt.
+
+--Comme ca: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-la; quand elles
+ont leurs petits, elles depeuplent tous les nids.
+
+
+
+IX
+
+Ghislaine n'ayant pas accompagne le comte a Paris Nicetas ne put pas
+visiter le chateau, mais il s'en consola: au point ou en etaient les
+choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
+appris.
+
+Ce n'etait pas a Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses
+recherches: c'etait a Crevecoeur, la ou Claude avait ete remise a
+Dagomer; il pouvait tres bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi
+avoir la chance de tomber dans la bonne piste.
+
+Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller a Crevecoeur, pour
+payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire delivrer les
+actes qu'il decouvrirait, s'il en decouvrait, il fallait de l'argent, et
+il n'en avait pas.
+
+C'etait a bout de ressources qu'il s'etait decide a revenir en France,
+comme la bete chassee revient epuisee a son point de depart, sans bien
+savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vecu que grace a
+l'hospitalite que lui avait donnee un ancien camarade retrouve a
+grand'peine. Mais le camarade n'etait guere en meilleure situation que
+lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'etait pas expose a coucher
+dehors. Apres avoir essaye de tous les metiers en France, comme Nicetas
+en Amerique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
+nom precede d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire
+d'autant plus surement qu'il n'etait pas difficile: jeune fille dans
+une situation interessante, veuve compromise, vieille comedienne, il
+acceptait tout. Malheureusement la concurrence etait telle qu'elle lui
+avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgre sa belle figure
+et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il
+fut <<petit rez-de-chaussee", et il n'etait que sixieme etage, et a
+Montmartre encore: a quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne
+pouvait pas donner son adresse!
+
+--Compte sur moi quand je serai marie, avait-il dit.
+
+Il semblait, etant donne le caractere bon enfant du baron, qu'on pouvait
+faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marie? Malgre les dix
+ou douze affaires en train, la date etait problematique; cependant, en
+rentrant de Palaiseau, ce fut a lui que Nicetas s'adressa:
+
+--Moi aussi j'ai une affaire.
+
+--Un mariage?
+
+--Mieux que ca: un entant.
+
+--Deja!
+
+Il fallut qu'il expliquat son affaire, et en la racontant, elle se
+precisa pour lui: les beaux cotes qu'il voulait montrer lui apparurent
+plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il
+leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appreciee a sa
+reelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai,
+ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discretion, ce fut par
+prudence.
+
+L'ami eut un mouvement d'envie en ecoutant ce recit: une fillette de
+onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le pere pendant
+dix ans! Avait-il une chance, ce Nicetas! mais ce mauvais sentiment
+ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicetas devenait un
+camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de deveine; il
+etait temps vraiment que la roue tournat.
+
+--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.
+
+--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien etablir la situation de
+l'enfant.
+
+--Tu la veux, n'est-ce pas?
+
+--Parbleu!
+
+--La mere a epouse un homme puissant!
+
+--Tres puissant, disposant d'une influence enorme.
+
+--Riche?
+
+--Tres riche.
+
+--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'etat de ta caisse, il me
+semble difficile que tu reussisses tout seul, il te faudrait l'appui
+de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
+deux, l'une derriere la Madeleine, l'autre au Marche-Saint-Honore, qui
+je le crois, se chargeraient de l'affaire.
+
+--Il faudrait partager avec elles, bien entendu.
+
+--Dame!
+
+--Soixante mille francs ne font deja pas une trop forte somme.
+
+--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du
+tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que
+t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en
+bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une facon quelconque
+les premiers fonds pour entrer en campagne.
+
+--Il le faut, mais comment?
+
+--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire
+appele Caffie, un ancien avoue qui s'occupe de successions, de mariages,
+et qui est tres fort.
+
+--Il ne t'a pas marie.
+
+--Pour deux raisons: la premiere c'est que j'ai des exigences
+pecuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientele de
+Caffie; la seconde, c'est que cette clientele a des exigences,--comment
+dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent
+point. En effet, cette clientele se compose generalement de parents qui
+ont une tare, Caffie appelle ca une _paille_, des comediennes en peine
+de filles a marier, des commercants qui ont fait quelques faillites ou
+qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par
+eux-memes dans des conditions particulieres, ils veulent pour leur fille
+un gendre qui les releve; et ce gendre, c'est generalement a l'armee
+qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doue d'un
+prestige qui me manque. Caffie a un annuaire d'officiers pauvres, qui
+offre un choix varie: les uns refusent, les autres acceptent, voila
+l'homme, le veux-tu?
+
+Nicetas n'avait pas la liberte du choix, autant celui-la qu'un autre,
+c'etait deja beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences,
+il saurait bien defendre ses interets.
+
+Le lendemain matin, ils sonnerent a la porte de Caffie qui habitait rue
+Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfume ou
+l'odeur des moisissures du platre et de la pierre se melait a celle des
+paperasses.
+
+En quelques mots la presentation fut faite et d'Anthan se retira,
+laissant Nicetas en tete a tete avec le vieil agent d'affaires.
+
+--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille
+voutee pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne
+paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.
+
+--Non, c'est pour un enfant naturel.
+
+--Que vous voudriez legitimer?
+
+--Que je voudrais reconnaitre.
+
+--On peut toujours reconnaitre un enfant naturel.
+
+Caffie repondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses
+conseils peuvent etre utiles pour un acte aussi simple.
+
+Et de son cote Nicetas recut cette reponse en homme qui n'avait pas
+besoin qu'on la lui fit; ne savait-il pas par lui meme, puisque c'etait
+son cas, qu'on peut reconnaitre et meme legitimer un enfant dont on
+n'est pas le pere?
+
+--Voici mon histoire.
+
+--C'est le mieux.
+
+Mais cette histoire, il se garda bien de la faire veridique, surtout en
+ce qui se rapportait a la fortune leguee a l'enfant; pour que l'homme
+d'affaires n'eut pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
+mille francs de rente; de meme pour la mere, il arrangea la realite,
+elle devint la femme d'un commercant.
+
+Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffie le forca
+a preciser plusieurs points qu'il aurait prefere laisser dans une
+obscurite protectrice.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffie quand Nicetas fut arrive au
+bout de son recit.
+
+--Reconnaitre ma fille.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment pourquoi? mais parce que je suis son pere.
+
+--Dans quel but tenez-vous a etre son pere?
+
+--Mais....
+
+--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous
+voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous etes a confesse; si
+vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce a l'enfant que vous
+tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a ete leguee?
+
+--A l'enfant et au revenu.
+
+--L'enfant, vous pouvez le reconnaitre, et d'autant mieux que la mere,
+ne l'ayant pas reconnu elle-meme, n'a pas la parole devant la justice
+pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez
+meme indiquer la mere dans un but de recherche de maternite, si vous
+trouvez un notaire qui consente a inserer cette indication, car un
+officier de l'etat civil ne la recevrait pas; a la verite, cette
+indication de la mere faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet
+contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans
+que je precise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce
+pas?
+
+--Parfaitement.
+
+--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestee? Cela est
+certain. Le tuteur de l'enfant aura meme de fortes raisons a vous
+opposer, car vous ne savez meme pas ou est ne cet enfant que vous
+reclamez, vous n'avez meme pas son acte de naissance.
+
+--Parce qu'on m'a cache cette naissance.
+
+--Je sais bien. Je vous presente la defense de l'adversaire, pour
+vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra
+manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra etre un
+malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la
+fortune qui lui a ete leguee? C'est a savoir. Vous le croyez, mais vous
+n'en etes pas sur. Il se peut tres bien que, par une sage precaution,
+un age ait ete fixe par le testateur ou elle aura la jouissance de
+ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre
+reconnaissance soit admise, resulte-t-il de tout cela que vous allez, en
+qualite de pere, jouir vous-meme de ce revenu et administrer la fortune
+de votre fille?
+
+--Le pere n'est-il pas le tuteur de ses enfants?
+
+--Le pere legitime, oui. Mais le pere naturel, c'est autre chose, et il
+faut distinguer. Il n'est pas tuteur legal, celui-la, et pour qu'il
+ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
+conferee par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de
+famille compose de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient
+tres probablement le juge de paix eu egard a votre situation, vous
+confererait la tutelle? J'admets que vous etes tuteur, cela vous donne
+l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois
+vous dire que la-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
+grand nombre refusent meme au pere naturel la jouissance de ce revenu.
+
+A mesure que Caffie parlait, la figure de Nicetas s'allongeait.
+
+--Mais alors, s'ecria-t-il, le pere qui reconnait son enfant n'a donc
+aucuns droits sur lui?
+
+--Si, il a le droit de garde, d'education, de correction, c'est-a-dire
+que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus,
+il a le droit de rechercher la maternite au nom de son enfant, et si la
+mere est dans une situation ou cette recherche doit la deshonorer, si
+elle est riche, il y a la matiere a organiser un chantage _au sale_....
+
+--_Au sale?_
+
+--C'est un mot d'argot qui, dans l'espece, signifie un enfant. Ce
+chantage peut etre tres fructueux, et meme beaucoup plus que ne le
+seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant.
+Voila pourquoi, en commencant, je vous demandais de dire ce que vous
+vouliez.
+
+Nicetas eprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux
+bonhomme le troublait, il voyait trop loin.
+
+Cependant, il fallait repondre.
+
+--Ce que je voulais, c'etait l'enfant, mais les difficultes que vous me
+montrez me rendent tres perplexe. Je reflechirai.
+
+--Ah! ah! vous reflechirez. Voulez-vous que je vous dise a quoi vous
+reflechirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien,
+ecoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus delicates que celles
+qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un
+bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il
+vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait
+obtenir, que de n'avoir rien du tout.
+
+--Et vos conditions?
+
+--Nous partagerions.
+
+--Je reflechirai.
+
+--Prenez votre temps, dit Caffie, en jetant un regard ironique sur la
+tenue de son futur client.
+
+
+
+X
+
+Partager!
+
+Vraiment ce vieux crocodile en parlait a son aise.
+
+La situation telle que Caffie venait de la presenter n'etait pas du tout
+celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait
+que ce qu'il en avait appris par experience: ainsi il avait vu que les
+peres et meres jouissaient des revenus des heritages que faisaient leurs
+enfants et il savait meme que cela s'appelait l'usufruit legal, ce qui
+dit tout,--etabli par la loi; de meme il avait vu aussi que les peres
+avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle legale, etablie
+par la loi.
+
+Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'etait pas un homme
+a qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable a
+admettre qu'il eut cherche a l'effrayer: "Il n'y a pas de questions plus
+delicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas
+de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler"; c'etait
+peut-etre vrai, mais ce qui l'etait plus encore, c'etait ce qui se
+cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon
+guide, et pour cela il exagerait a l'avance les difficultes et les
+dangers du chemin.
+
+Il eut eu quelques louis en poche qu'il se serait adresse a un avocat
+pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et
+aussi les pieces de cinq francs, il n'avait qu'a s'adresser a la loi
+elle-meme. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliotheque
+etait devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner
+un Code.
+
+C'etait la premiere fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne
+l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'a
+chercher au mot "Enfant naturel", il trouverait la surement les
+indications qui lui etaient necessaires.
+
+Il ne trouva rien du tout, pas meme le mot "Enfant naturel", il
+etait bien question de la presentation des enfants a l'officier de
+l'etat-civil, des enfants trouves, des enfants de troupe, mais c'etait
+tout.
+
+Il resta un moment embarrasse. Ou diable chercher dans cet enorme
+volume? Il reflechit un moment en feuilletant cette table. Que
+voulait-il? Reconnaitre sa fille. Le mot "Reconnaissance" le mettrait
+peut-etre sur la voie: "Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334." Il
+etait sauve.
+
+Mais ces petites phrases courtes precedees d'un numero, redigees en un
+style simple qui semble la clarte meme, ne livrent pas leur secret a une
+premiere lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent
+vaguement qu'a cote de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il
+faut prealablement savoir pour s'y reconnaitre.
+
+Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants
+naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins
+il la comprit.
+
+Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il
+demanda qu'on lui indiquat les meilleurs livres de droit qui traitaient
+la question des enfants naturels.
+
+--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier,
+Aubry et Rau? repondit le conservateur, habitue a ne s'etonner d'aucune
+demande du public, meme des plus heteroclites, voulez-vous....
+
+--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-meme.
+
+--Je ne suis pas jurisconsulte, repondit le conservateur qui etait
+vaudevilliste.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Vous etudiez peut-etre pour le devenir?
+
+--Pas precisement.
+
+--Je vais vous faire donner Demolombe.
+
+Si le Code avait ete obscur pour Nicetas, parce qu'il n'en disait pas
+assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; seche la loi;
+diffus, confus le commentaire.
+
+Ce n'etait pas sa premiere exasperation contre cette loi barbare qui
+l'avait fait le miserable qu'il etait, elle l'avait ecrase de tout son
+poids, paralyse, aneanti; les autres en avaient tire contre lui tout le
+parti qu'ils voulaient; et voila que quand, a son tour, il voulait en
+tirer parti contre les autres, elle restait muette.
+
+Il en etait encore a compulser son traite de la _Paternite et de
+la filiation_, quand la Bibliotheque ferma, et il se trouvait plus
+embarrasse, plus perplexe qu'en entrant.
+
+Cependant, de tout ce qu'il avait lu se degageait un fait certain,
+resultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant
+dont on recherchait la maternite, on devait prouver qu'il etait
+identiquement le meme que celui dont la mere etait accouchee, et qu'on
+n'etait recu a faire cette preuve par temoins que lorsqu'on avait deja
+un commencement de preuve par ecrit.
+
+N'avait-il pas eu une habilete diabolique, ce vieux comte de Chambrais,
+d'enlever sa niece dans un pays etranger ou il etait presque impossible
+de la suivre?
+
+S'il parvenait jamais a decouvrir l'endroit ou elle etait accouchee, il
+semblait que c'etait a Crevecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher;
+il irait donc a Crevecoeur, si faibles que lui parussent les chances
+d'obtenir un resultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui
+permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait a pied; la foret de
+Crecy dans la Brie, cela ne devait pas etre tres loin de Paris.
+
+Au temps ou il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il
+revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et a une
+boutique de ce quai, il avait vu des cartes etalees, qu'il s'etait
+plus d'une fois amuse a regarder. Peut-etre le hasard ferait-il, un
+bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gate, qu'il y aurait une carte
+en montre sur laquelle il pourrait tracer son itineraire.
+
+Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliotheque.
+
+Mais le hasard sur lequel il avait compte ne lui fut pas favorable; a la
+verite, une grande carte de France etait accrochee a la devanture de la
+boutique, mais si haut qu'il lui etait impossible de lire le nom des
+pays au-dessus de la Loire. C'etait bien la sa chance habituelle.
+
+Cependant il ne se facha pas; mais entrant dans le magasin il demanda,
+comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'etat-major qui
+comprenaient la Brie, et les etalant les unes a cote des autres, sur une
+table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin a partir de Paris;
+puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer
+dans ses poches, il remercia et sortit.
+
+Il etait fixe: il quittait Paris par la barriere du Trone, traversait le
+bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et
+il arrivait a Crevecoeur, situe a l'entree de la foret de Crecy; en
+tout, cinquante kilometres environ.
+
+Mais ce n'etait point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru
+de plus longues sans chemins traces quand il etait officier au Perou, ou
+gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de
+bon qu'elle donne de l'initiative a l'esprit et du courage aux jambes;
+ce n'etait point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne
+et de Paris qu'il aurait envisage d'un oeil calme cent kilometres a
+faire a pied et deux ou trois nuits a coucher a la belle etoile.
+
+Le lendemain matin, a deux heures, il quittait les hauteurs de
+Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au
+Chateau-d'Eau, une lueur blanche eclairait le ciel au bout du boulevard
+Voltaire; a la barriere du Trone, il faisait jour; et sur le cours de
+Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue
+file, s'en allaient a la halle, laissant derriere elles une bonne odeur
+de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de
+la cote, assis dans l'herbe, a l'ombre d'un petit bois, il dejeuna en
+regardant le panorama de Paris, qui, au dela de la verdure du bois de
+Vincennes, se perdait dans la brume et la fumee.
+
+--Oui, le terrain etait bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en
+tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.
+
+Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas regulier,
+il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir,
+il arrivait a la Houssaye, et peu de temps apres il apercevait un tout
+petit village qui se detachait sur la masse sombre d'une foret: c'etait
+Crevecoeur.
+
+Alors il s'arreta; avec une branche cassee et une poignee d'herbe,
+il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une
+epaisse couche de poussiere blanche, de facon a ce qu'on ne put pas le
+prendre pour un pauvre diable qui arrive a pied de Paris; de la station
+voisine, c'etait admissible, mais de Paris il n'eut trouve credit nulle
+part.
+
+Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon
+espoir; il n'etait pas possible que dans un pays compose seulement de
+quelques maisons, ou tout le monde devait etre amis ou ennemis, on n'eut
+pas garde le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais
+encore de ce qui les touchait.
+
+En route, il avait bati son plan, qui etait tres simple: il recherchait
+des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer
+dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros
+heritage, et l'on paierait une forte prime a celui qui procurerait ces
+renseignements... aussitot qu'ils auraient ete reconnus bons.
+
+Ce fut ce qu'il expliqua au secretaire de la mairie, un vieil
+instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitte Crevecoeur, devait se
+rappeler Dagomer.
+
+--S'il se rappelait Dagomer? Bien sur qu'il se le rappelait. Un brave
+garcon. Peut-etre un peu dur aux braconniers, mais il etait paye pour
+ca; et puis les braconniers n'etaient vraiment pas raisonnables non
+plus; jamais satisfaits. Seulement, quant a se rappeler un nourrisson
+qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'etait impossible, par cette raison
+que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.
+
+--Pourtant ils etaient arrives a Chambrais avec une petite fille agee
+maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitte Crevecoeur
+depuis dix ans, a l'epoque de leur depart cette enfant avait plus d'un
+an.
+
+Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne
+pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient
+jamais eu: tout Crevecoeur le dirait comme lui.
+
+Alors il fallut bien que Nicetas admit ce qui lui etait venu plus d'une
+fois a l'esprit, sans qu'il voulut l'accepter: nee a l'etranger, Claude
+avait ete ramenee en France au moment meme ou Dagomer etait venu habiter
+Chambrais, et personne, a l'exception de Ghislaine, ne devait connaitre
+le lieu de naissance de l'enfant.
+
+La deception fut rude; mais il n'etait point dans son caractere de
+s'abandonner; il fallait reflechir. En venant, il avait vu une prairie
+ou l'on mettait du foin en meules; il serait bien la pour passer la
+nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient
+quitte les champs.
+
+Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au
+soleil levant, il reprit le chemin de Paris.
+
+Ce n'etait pas lui qui le voulait, c'etait la fatalite: puisqu'il ne
+lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subit: tant pis pour
+Ghislaine s'il le lui faisait au _sale_, comme disait Caffie.
+
+Il etait las en montant a dix heures du soir les six etages de son ami
+d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il
+avait preparee:
+
+"Madame,
+
+"Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la votre,
+installee chez un garde, au lieu d'occuper aupres de sa mere, la place
+a laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolerer cela et mon devoir est de
+prendre sa defense. Je vous attendrai apres-demain, a trois heures, aux
+abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous etait impossible de vous y
+trouver, je me presenterais au chateau.
+
+"NICETAS"
+
+Il redescendit l'escalier dont les marches etaient terriblement dures
+pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boite d'un debit de tabac.
+
+
+FIN DE LA TROISIEME PARTIE
+
+
+
+
+QUATRIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le jour ou Ghislaine recut cette lettre, elle avait passe une partie
+de la matinee au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait
+definitivement fixe le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus
+librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.
+
+N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et a l'avance n'etait-elle
+pas certaine que, quoi qu'elle fit, il ne s'en inquieterait pas?
+
+Maintenant elle ne prenait plus des pretextes pour l'aller voir, et
+franchement elle disait: "Je vais pres de Claude"; arrivee chez le
+garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraitre son affection, et
+franchement aussi elle embrassait sa fille.
+
+Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles etaient
+assises, en tete a tete, a l'abri de la curiosite des enfants Dagomer ou
+des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.
+
+Ce n'etait point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais
+simplement sur ceux ou, pouvant forcer par d'adroites questions
+sa reserve toujours un peu craintive, elle l'amenait a se livrer.
+N'etait-ce pas cela qui touchait son coeur de mere: savoir ce qu'etait
+cette enfant qu'elle n'avait pas toujours pres d'elle, et qu'une
+observation constante dans les choses importantes comme dans les riens,
+dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colere, ne
+pouvait pas lui faire connaitre a fond, avec sa vraie nature.
+
+Et c'etait cette vraie nature qui l'interessait, qui l'inquietait: par
+ou tenait-elle de son pere, par ou s'en eloignait-elle?
+
+Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec
+un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui
+passait par la tete, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
+Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle
+arrangeait, par des exemples la conduisait ou elle voulait qu'elle
+allat.
+
+Quelquefois aussi il etait question des lecons, c'est-a-dire que Claude
+en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilite de lady
+Cappadoce, veillait a ne pas donner a son ancienne gouvernante des
+sujets d'inquietude.
+
+--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait
+Claude.
+
+--Lady Cappadoce est une maitresse.
+
+--Et vous?
+
+--Moi, chere enfant, moi... je n'en suis pas une.
+
+Et Ghislaine etait obligee de s'arreter, car le mot qui lui montait du
+coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que,
+par une imprudence, par un entrainement, elle permit a Claude de le
+prononcer elle-meme, sinon en ce moment, au moins plus tard.
+
+On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence
+et de recueillement ou elles restaient les yeux dans les yeux; alors
+Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait
+doucement.
+
+C'etait a Chambrais que Nicetas avait adresse sa lettre, et il avait
+calcule qu'a l'heure ou Ghislaine la recevrait, M. d'Unieres devrait
+etre a la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublee, et
+pour le succes de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une
+trop vive emotion devant son mari.
+
+Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller a la Chambre, le comte
+etait reste au chateau pour preparer un discours important qu'il devait
+prononcer le lendemain, et apres le dejeuner il s'etait installe dans
+la bibliotheque avec sa femme pres de lui, comme toujours lorsqu'il
+travaillait. N'etait-elle pas son inspiration et sa conscience? Il
+trouvait plus vite lorsqu'elle etait la. Et il n'etait sur d'un effet ou
+d'un argument que lorsqu'apres discussion elle l'avait approuve.
+
+Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans
+une corbeille ce qui etait pour le comte, et sur un plateau les lettres
+a l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliotheque, le
+comte, qui etait devant une grande table couverte de volumes du _Journal
+officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise a
+un petit bureau dans l'embrasure d'une fenetre, posa le livre qu'elle
+lisait, et commenca a ouvrir les lettres.
+
+Bien qu'elle sut a l'avance a peu pres ce qu'elles contenaient, et
+justement meme par ce qu'elle savait qu'elles etaient des demandes de
+secours, il fallait qu'elle les lut tout de suite pour y repondre sans
+retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient
+lieu.
+
+Elles etaient ce jour-la nombreuses et deja elle en avait lu plusieurs,
+lorsqu'elle ouvrit celle de Nicetas.
+
+"Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la votre...."
+
+Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passe devant ses yeux, son
+coeur s'etait arrete.
+
+Heureusement la lettre etait posee sur le bureau sans quoi elle
+serait tombee, ou elle aurait ete secouee de telle sorte dans sa main
+tremblante que l'attention du comte eut ete provoquee.
+
+Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premieres
+annees; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de
+confiance; si elle devait l'attendre, n'etait-il pas permis d'esperer
+qu'il ne reviendrait point; douze annees s'etaient ecoulees sans qu'il
+reparut, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'ecoulassent
+encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont
+il ne connaissait meme pas l'existence?
+
+Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tete basse, a la
+derobee, rapidement elle jeta un coup d'oeil du cote de son mari:
+absorbe dans son travail, il n'avait rien remarque, et penche sur sa
+table, il continuait a prendre des notes; sa plume en ecrivant craquait
+avec un bruit regulier.
+
+Elle etait comme paralysee de corps et d'esprit. Quelle contenance
+tenir? Que faire? Elle ne savait. Et meme elle etait incapable de se
+poser une question raisonnable.
+
+La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osat meme la faire
+disparaitre, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait
+se lever, venir a elle comme il le faisait a chaque instant, et
+machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette
+feuille de papier, ou le mot "votre fille" flamboyait, croyait-elle,
+se detachant en caracteres d'affiche. Dans leur etroite intimite, ils
+n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses
+lettres, si madame ouvrait les siennes, en realite elles etaient les
+unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame
+aussi bien que pour monsieur.
+
+Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idee, que la premiere
+chose a faire etait de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les
+circonstances ordinaires, rien n'eut ete plus simple que d'ouvrir un
+tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser
+dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement
+du papier allait crier sa honte.
+
+Et la terrible feuille etait devant ses yeux, hypnotisante.
+
+Comme elle allait se remettre a lire, elle sentit que son mari se
+tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'etait point leve et
+ne paraissait pas dispose a quitter son travail:
+
+--Te rappelles-tu la date de mon discours a propos de l'ordre du jour
+Bunou-Bunou.
+
+L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eut
+donne la date de jour, de mois, d'annee. Mais en ce moment, comment
+reflechir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait repondre
+sans que sa voix trahit son bouleversement.
+
+--A peu pres trois ans, il me semble.
+
+--Trois ans. Dis plutot sept ans. Comment ta memoire si ferme peut-elle
+se tromper de tant d'annees?
+
+--Sans doute, je fais une confusion.
+
+--Ne cherche pas, je vais verifier.
+
+Quittant sa table, il passa dans une piece voisine qui servait d'annexe
+a la bibliotheque.
+
+Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis
+vivement elle la mit dans sa poche.
+
+Il n'etait que temps, le comte rentrait, il vint a elle.
+
+--Je te fais mes excuses, dit-il, tu etais plus pres que moi de la
+verite; il y a quatre ans.
+
+Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'etonna pas
+qu'elle ne repondit point, et tranquillement il retourna a son travail.
+Il fallait qu'elle prit un parti, et tout de suite, puisque c'etait pour
+le lendemain meme qu'il fixait son rendez-vous.
+
+S'attendant depuis son mariage a le voir surgir d'un moment a l'autre,
+elle avait bien des fois examine la question de sa defense, et elle
+s'etait toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours a cette arme
+dont son oncle lui avait parle avant de mourir.
+
+Quelle etait cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre
+sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle
+qu'elle fut, elle devait etre efficace puisque son oncle lui avait
+recommande d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
+reclamat au notaire chez qui elle etait deposee et que tout de suite
+elle allat a Paris.
+
+Bien qu'il fut scrupuleusement observe qu'elle restat aupres de son mari
+quand il travaillait, elle n'hesita pas; n'etait-ce pas son honneur et
+son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie meme de sa fille
+qui se trouvaient en jeu?
+
+--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforcait
+d'affermir, je partirai pour Paris.
+
+Il fut stupefait:
+
+--Comme ca, tout de suite?
+
+Il fallait qu'elle donnat une raison, bien qu'il ne lui en demandat pas,
+et que pour la premiere fois elle ne fut pas franche.
+
+--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution
+immediate.
+
+--Tu seras longtemps?
+
+--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.
+
+Il sonna et commanda d'atteler.
+
+--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ca ne va pas
+aller, et je suis sur que demain a la Chambre tu sentiras toi-meme que
+ton aide m'a manque.
+
+Il voulut la mettre lui-meme en voiture, et la portiere fermee, il
+recommanda au cocher de marcher rondement.
+
+A trois heures, les chevaux, blancs d'ecume, s'arretaient devant les
+panonceaux de M. Le Genest de la Crochardiere, et Ghislaine entrait dans
+l'etude. C'etait la premiere fois qu'elle venait chez son notaire, car
+quoi qu'elle eut du mettre bien souvent sa signature au bas d'actes
+notaries, on etait toujours venu les lui faire signer a l'hotel de la
+rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande piece ou sur des
+tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs,
+elle se trouva intimidee sous le feu de tous ces yeux qui s'etaient
+leves sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui
+dirigeait cette etude, accourut avec les demonstrations de la plus
+respectueuse politesse:
+
+--Madame la comtesse desire voir M. Le Genest, sans doute, je vais
+m'informer s'il peut recevoir.
+
+Le notaire lui-meme apporta la reponse en venant au-devant de sa cliente
+qu'il fit entrer dans son cabinet.
+
+La demande que Ghislaine avait a presenter etait bien simple, cependant
+ce fut avec un extreme embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis
+longtemps le vieux notaire etait habitue a ne pas laisser deviner qu'il
+remarquait la gene d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitot
+qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla a une grande caisse
+qu'il ouvrit, et en tirant la piece qui lui avait ete confiee par M. de
+Chambrais, il la remit a Ghislaine.
+
+Elle eut voulu sortir au plus vite pour dechirer l'enveloppe et lire
+cette piece, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberte: il
+parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'ecoutat.
+
+--Par M. le comte d'Unieres, j'ai appris tout l'interet que vous inspire
+cette chere enfant et toute la tendresse que vous lui temoignez. Dans
+son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mere, me disait M.
+le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.
+
+Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en
+gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.
+
+Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa
+voiture.
+
+
+
+II
+
+Accotee dans un coin de son coupe, les glaces relevees, Ghislaine put
+dechirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.
+
+Elle ne contenait qu'une lettre et une note ecrite par son oncle; ce fut
+par cette note qu'elle commenca: "La lettre ci-jointe m'a ete remise par
+son auteur le jour meme ou elle a ete ecrite; elle est la preuve, elle
+est l'aveu d'un crime qui, je l'espere, restera ignore; mais si jamais
+il etait decouvert, elle porterait temoignage contre le coupable.
+
+"CHAMBRAIS."
+
+Vivement elle passa a la lettre, et le debut elle le lut sans trop
+d'emotion: que lui importaient ces declamations, que lui importaient ces
+plaintes et ces cris de revolte!
+
+Mais aux mots: "Je vous aimais", l'indignation la suffoqua comme si
+c'etait une declaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait,
+et dans son coeur resonnaient encore les eclats sourds de sa voix
+heurtee.
+
+Elle reprit, et sans s'arreter alla jusqu'au bout; mais arrivee a la
+derniere ligne, elle chercha si c'etait tout.
+
+Une arme, disait son oncle; le crime decouvert peut-etre, une accusation
+au moins contre le coupable et necessairement la defense de l'innocente;
+mais ce n'etait pas sur cela qu'elle avait compte; decouvert le crime ne
+l'etait pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'etait un moyen pour qu'il
+ne le fut jamais.
+
+A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le
+voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystere l'epouvantait.
+Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.
+
+En sortant de chez le notaire, le cocher etait venu rue Monsieur pour
+changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec
+la note de son oncle dans un meuble ou elles devaient etre en surete:
+inutiles en ce moment, elles devenaient peut-etre le lendemain l'arme
+qu'elle etait venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que
+serait ce lendemain?
+
+Ne trouvant rien pour se defendre sous le coup immediat de la deception,
+elle s'etait dit qu'avec la reflexion et en se remettant de cet
+ecrasement, il lui viendrait sans doute une idee.
+
+Mais la route se faisait, les villages defilaient devant elle!
+Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait
+paralysee dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la
+surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture
+l'engourdissait et elle se sentait entrainee en imagination comme
+elle l'etait en realite: rien pour la retenir, rien pour la guider,
+l'eclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle,
+entraines par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.
+
+C'etait vainement aussi qu'elle cherchait a prevoir ce qu'il pouvait
+contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait ecrit cette
+lettre.
+
+Quand meme elle lui resisterait, elle le repousserait, c'etait la lutte;
+et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne
+seraient-ils pas atteints?
+
+A cette pensee, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par
+elle! Dix annees d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que
+n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
+repondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait
+alors suspendue sur sa tete.
+
+Dans son desarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble
+et son emoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la
+possibilite de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la
+verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire
+fermer la porte quand il se presenterait, c'etait remettre le danger au
+lendemain et non l'ecarter: repousse par elle, que ne ferait-il pas, a
+qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il
+voulait. Apres, elle aviserait.
+
+La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, etait
+un des endroits les plus sauvages et les plus deserts de la foret: une
+combe etroite entouree de collines boisees, point de chemin pour y
+arriver, mais seulement d'etroits sentiers tortueux, des grands arbres
+sur les bords de la mare et toute une vegetation foisonnante de roseaux,
+sur les collines d'epais taillis, elle serait la a sa discretion; si
+personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne
+viendrait a ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il
+voudrait; bien qu'elle fut brave ordinairement, jamais elle ne
+s'exposerait a ce danger; ce serait folie.
+
+Mieux valait encore le laisser penetrer jusqu'a elle dans le chateau,
+malgre sa repulsion et son degout. Au moins, n'y serait-elle pas seule
+et sans secours.
+
+Ce lui fut un soulagement de s'etre arretee a cela.
+
+Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se
+defendrait, mais au moins elle n'etait plus dans l'irresolution.
+
+Quand elle entra dans la bibliotheque, elle trouva son mari au travail,
+et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.
+
+Tendrement il l'embrassa.
+
+Mais il la connaissait trop bien, ils etaient trop intimement, trop
+profondement lies l'un a l'autre pour qu'il ne sentit pas dans cette
+etreinte qu'elle etait troublee.
+
+--Tu as eprouve une contrariete, dit-il en la regardant.
+
+--Pas d'autre que celle de n'etre pas restee pres de toi.
+
+--J'ai travaille quand meme; malgre tout, je crois que demain tu seras
+contente.
+
+Ainsi qu'il avait ete convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait
+le lendemain a la seance de la Chambre.
+
+--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?
+
+--Certainement.
+
+Elle se debarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son
+petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table.
+Alors il commenca, les yeux fixes sur elle; mais il n'alla pas loin:
+
+--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandat en
+s'arretant.
+
+--Je ne trouve pas cela du tout.
+
+--Tu as l'air de ne pas me suivre.
+
+--Mon air te trompe.
+
+Elle etait au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'a
+certains moments sa volonte lui echappait; alors son regard trahissait
+sa preoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite
+il s'apercevait de ce desaccord.
+
+Il fallait qu'elle s'appliquat! n'en aurait-elle pas la force, faible
+coeur qu'elle etait?
+
+--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.
+
+--Si tu trouves cela mauvais ou a cote, dis-le franchement, je t'en
+prie.
+
+--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette
+idee?
+
+Il reprit.
+
+Ce fut elle a son tour qui ne le quitta pas des yeux.
+
+De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle
+murmurait:
+
+--Bien, tres bien.
+
+--N'est-ce pas?
+
+Alors il s'echauffa, et de l'analyse toute seche de son discours,
+il passa peu a peu a des developpement sous lesquels se sentait le
+mouvement oratoire.
+
+A le suivre ainsi, elle se laissa prendre a ce qu'il disait et a oublier
+sa propre situation, suspendue qu'elle etait aux levres et aux yeux de
+son mari, completant par la pensee les effets qu'il laissait de cote.
+
+Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait
+toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux,
+et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penche
+sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout a coup il s'arreta et
+se mettant a sourire:
+
+--Mais c'est une vraie repetition, dit-il.
+
+Elle se jeta a son cou, dans un mouvement passionne:
+
+--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'ecria-telle en le serrant dans ses
+bras.
+
+--Alors c'est bien?
+
+--C'est superbe.
+
+--Vraiment?
+
+--Vas-tu douter de moi, maintenant?
+
+--Non, chere femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras
+demain la force que m'aura donnee ton appui d'aujourd'hui. Il me
+semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'etais pas la, je ne
+pouvais pas te consulter et ne savais que penser.
+
+Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour
+ne pas aller le lendemain a la Chambre. Quoi inventer? Quel pretexte
+trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptat sans
+s'inquieter, sans se peiner?
+
+Ce fut a chercher ce pretexte que sa soiree se passa, et partout, au
+diner, a la promenade qui le suivit, elle porta, malgre ses efforts,
+une preoccupation evidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
+qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se
+trahissait, elle se jetait dans une gaite factice, dont bien vite elle
+avait honte, et qu'elle cherchait aussitot a racheter par un elan de
+tendresse sincere.
+
+Jamais il ne l'avait vue dans cet etat, elle qui d'ordinaire etait si
+bien equilibree, d'une humeur si douce, si juste, si calme.
+
+Il n'osait pas l'interroger, et meme, il n'osait pas l'observer de peur
+qu'elle se tourmentat.
+
+Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication;
+elle etait souffrante, nerveuse: peut-etre ce rapide voyage a Paris
+l'avait-il fatiguee.
+
+Alors il s'appliqua a la distraire, en ayant soin de ne pas laisser
+deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'etait habituellement.
+
+La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans
+bruit, ecouter derriere la portiere qui separait leurs chambres si elle
+dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et
+respirait d'une facon irreguliere.
+
+Le matin, l'inquietude l'emporta sur la reserve, et il ne put pas
+s'empecher de l'interroger; mais elle se defendit: elle n'avait rien;
+peut-etre etait-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps
+orageux.
+
+Alors il lui proposa de ne pas venir a Paris: son discours, elle le
+connaissait, et il le dirait peut-etre beaucoup moins bien a la Chambre
+qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps
+orageux, l'atmosphere des tribunes serait etouffante, comme le voyage a
+Paris serait penible dans la chaleur du midi.
+
+Elle fut grandement soulagee de le voir ainsi venir au devant d'elle, et
+ne se defendit tout juste, que ce qu'il fallait.
+
+--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais a une condition.
+
+--Toutes celles que tu voudras.
+
+--Reviens aussitot que ta presence ne sera plus indispensable a la
+Chambre.
+
+--Je te le promets.
+
+--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta presence, de ton amour.
+
+--Veux-tu que je n'aille pas a la Chambre?
+
+--Y penses tu?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Et ton discours?
+
+--Un discours a-t-il jamais change un vote?
+
+--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est
+perdu si l'honneur est sauf.
+
+Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne
+l'avait embrasse avec l'ardeur passionnee qu'elle mit dans son etreinte,
+lorsqu'il se separa d'elle pour monter en voiture.
+
+--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.
+
+--Aussitot, aussi vite que possible.
+
+
+
+III
+
+Si Nicetas restait a la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes apres
+l'heure qu'il avait fixee, il pouvait arriver au chateau vers quatre
+heures; c'etait donc a ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il
+venait.
+
+Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'esperance
+dans cette pensee que, par cela seul qu'elle n'avait pas ete a son
+rendez-vous, il renoncerait a la voir; mais enfin, elle se disait que
+cela etait possible: ce refus d'obeir a son injonction l'aurait fait
+reflechir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait
+a Paris.
+
+Cependant elle se prepara a le recevoir, si malgre tout il venait,
+et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre
+se trouvait en communication directe avec le vestibule ou se tenait
+toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne
+pouvait pas arriver distincte a ce vestibule, mais en l'elevant il y
+avait certitude qu'elle serait entendue.
+
+Elle avait pris un livre pour tacher de ne pas penser, mais ses efforts
+pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun resultat, elle ne
+savait pas meme ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes
+noires, son esprit etait a la Mare aux Joncs.
+
+Trois heures avaient sonne, puis le quart, puis la demie; incapable
+de rester en place, elle se levait a chaque instant pour aller a une
+fenetre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'a la loge du
+concierge.
+
+Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des levres
+lorsque la cloche qui annoncait l'arrivee d'un visiteur sonna.
+
+Elle alla vivement a la fenetre, les jambes tremblantes, et sans se
+montrer, derriere un rideau, elle regarda: dans la facon dont il se
+presenterait, elle verrait peut-etre ce qu'allait etre cette entrevue,
+ce qu'elle avait a craindre ou a esperer.
+
+Mais elle s'etait trompee en croyant que c'etait lui: l'homme qui
+traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, etait bien
+de grande taille, mais il etait gras ou plutot bouffi de visage comme de
+corps, les cheveux etaient courts, les joues et le menton rases; enfin
+le vetement use, compose d'un pantalon noir, d'un veston jaunatre et
+d'un chapeau melon, annoncait surement quelque pauvre diable qui venait
+demander un secours.
+
+Cependant le pauvre diable etait arrive au perron et, a la porte du
+vestibule, il avait trouve Auguste de service ce jour-la.
+
+--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste
+americain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas ete a
+Paris, je ne peux pas vous montrer le chateau.
+
+--Je lui ai ecrit, veuillez lui remettre cette lettre.
+
+Et sans paraitre le moins du monde embarrasse, Nicetas lui tendit un
+petit billet qu'il venait d'ecrire a l'auberge du Chateau.
+
+--Mais je ne sais...
+
+--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.
+
+Quand Ghislaine vit sur ce billet la meme ecriture que celle de la
+demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il ecrivait au lieu de venir,
+c'est qu'il n'osait pas se presenter; et a la pensee de ne pas le
+voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable etait un
+commissionnaire.
+
+Elle avait ouvert le billet.
+
+"Je pense que vous ne m'obligerez pas a forcer votre porte; donnez donc
+l'ordre que je sois admis pres de vous.
+
+"NICETAS."
+
+C'etait lui. Elle eut une seconde d'aneantissement; lui, ce pauvre
+diable; arrive a ce point de misere et de cynisme, de quoi ne serait-il
+pas capable!
+
+Cependant, le plateau a la main, le valet attendait devant elle, la
+regardant a la derobee, en se demandant quelle pouvait etre la cause de
+ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprime que le
+calme et la serenite.
+
+Il fallait qu'elle se contint et prit un parti:
+
+--Faites entrer, dit-elle.
+
+Et pendant le court espace de temps que le valet mettait a traverser les
+deux salons, elle tacha de se donner une contenance.
+
+Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:
+
+--Vous ne quitterez pas le vestibule.
+
+Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais
+elle n'etait pas en situation de s'arreter devant une consideration
+de ce genre: avant tout elle devait assurer sa securite; comment se
+defendre si elle etait paralysee par la peur d'une surprise?
+
+Ce fut lentement que Nicetas traversa les deux salons pour venir jusqu'a
+elle.
+
+Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien change, vieilli,
+ravage!
+
+Lorsqu'il fut a quelques pas, elle l'arreta d'un mot:
+
+--Que voulez-vous monsieur?
+
+--Je vous l'ai ecrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.
+
+--C'est de la jeune fille elevee chez notre garde que vous parlez?
+
+--Precisement.
+
+Il prit une chaise et s'assit:
+
+--D'elle-meme.
+
+--Par quelle combinaison etes-vous arrive a trouver que cet enfant est
+votre fille?
+
+--Et la votre. Cela serait bien long a raconter; mais un mot suffit;
+c'est vous-meme qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la
+votre.
+
+--Moi!
+
+--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait
+prendre toutes sortes de precautions qu'on croyait habiles pour echapper
+a cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce
+que si cette enfant ne vous etait rien et ne m'etait rien vous m'auriez
+recu apres la lettre que je vous ai ecrite et aussi apres ce qui s'est
+passe entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
+les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgre vous en
+rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui
+emportait tout: repulsion, mepris, horreur, haine; et cette raison se
+trouve dans l'interet que vous portez a cette enfant: vous avez peur
+pour elle; vous voulez la defendre.
+
+Il s'arreta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant
+devant lui, il eut lieu d'etre satisfait: elle etait atterree.
+
+Il continua:
+
+--L'ordre de m'introduire pres de vous etait un aveu; et si j'avais eu
+besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutat a toutes celles que j'ai deja pu
+reunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en
+avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pieces necessaires pour
+affirmer mes droits sur ma fille.
+
+--Et ces pieces? demanda-t-elle en essayant de se defendre.
+
+--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espere que nous n'en
+viendrons pas a cette extremite. En effet, je n'ai qu'un but: assurer
+l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous
+associer a moi.
+
+--Cet avenir a ete assure
+
+--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je
+l'avoue, surpris que vous consideriez l'avenir d'un enfant assure par la
+donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la
+vie d'un enfant...
+
+Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.
+
+--... Il y a l'education, il y a les sentiments qui dirigent cette
+education, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le
+milieu dans lequel l'enfant est eleve. Si Claude a la fortune, a-t-elle
+cette education dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
+Est-elle dans un milieu digne d'elle? Elevee chez le garde, ayant
+pour camarades, pour freres et soeurs des enfants grossiers, de vrais
+paysans...
+
+--Elle devait entrer au couvent. C'est le medecin qui a ordonne qu'elle
+vive en paysanne.
+
+--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de
+garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une
+fille de onze ans, la feriez-vous elever par un garde, sous pretexte que
+les medecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh
+bien! pour n'etre pas nee de votre mariage, Claude n'en est pas moins
+votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le
+rappeler. Pour mon malheur, je sais par experience ce que c'est que
+d'etre eleve dans une maison etrangere; je ne veux pas que ma fille
+souffre ce qu'a souffert son pere, et que l'absence d'une direction
+affectueuse, ferme et douce a la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de
+moi.
+
+Ghislaine ecoutait stupefaite: etait-il possible que ce langage fut
+sincere; c'etait lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignite, de
+fierte! Ou voulait-il en venir? Qui se cachait derriere cet etalage de
+tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas?
+Son premier mouvement avait ete de repondre lorsqu'il avait invoque
+l'affection maternelle; mais n'etait-ce pas la un piege dans lequel elle
+ne devait pas tomber, un autre aveu plus precis que ceux sur lesquels il
+s'appuyait deja? Ne serait-ce pas se defendre d'ailleurs?
+
+--Enfin, que demandez-vous? dit-elle.
+
+--C'est bien simple, repondit-il. Ou Claude occupera pres de vous, dans
+votre maison, la place a laquelle elle a droit par sa naissance, ou je
+la prends pres de moi.
+
+--Vous la prenez!
+
+Ce cri qui lui avait echappe la trahissait par l'intensite de son emoi;
+elle voulut l'attenuer en l'expliquant:
+
+--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui
+vous n'avez jamais rien ete?
+
+--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.
+
+--C'est impossible.
+
+--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances
+juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et meme tres
+facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle etait votre
+intention, il faudrait que vous eussiez un etat-civil en regle a
+m'opposer, avec indication du pere et de la mere; et je ne crois pas que
+ce soit votre cas; les precautions que vous avez prises pour cacher la
+naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
+vous n'avez qu'a produire cet acte de naissance, et je me reconnais
+battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?
+
+Il attendit un moment, et comme elle ne repondait pas, il poursuivit:
+
+--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je
+l'espere, heureuse par les soins et la tendresse de sa mere. Pres de
+moi, elle n'est associee qu'a une vie de travail et de lutte, mais
+elle est aimee, passionnement aimee par un pere qui n'a pas d'autre
+affection; sous une tendre direction son coeur se forme en meme temps
+que son esprit; et comme elle est la legataire de M. de Chambrais, elle
+ne souffre pas de ma pauvrete.
+
+A ce mot elle l'interrompit:
+
+--Vous avez ete mal renseigne.
+
+--Elle n'est pas legataire de M. de Chambrais?
+
+--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensee de prevoyance dont je n'ai
+compris toute la sagesse qu'a l'instant meme, a mis une condition a son
+legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'a sa majorite ou a
+son mariage.
+
+Si Nicetas fut touche, il ne fut pas trop surpris puisque c'etait la
+realisation de ce que Caffie avait prevu; decidement il etait le malin
+qu'il avait dit, le vieux crocodile.
+
+--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son
+pere comme son pere travaillera pour elle; a deux on est fort; je l'ai
+entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse
+extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente
+musicienne. Dans cinq ans elle sera en etat de donner des lecons, et
+par consequent de seize a vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
+d'elle. Vous voyez donc qu'alors meme que je n'obeirais pas a un
+sentiment d'affection paternelle et a la voix du devoir, j'aurais tout
+interet a prendre Claude avec moi et a la reconnaitre pour ma fille: a
+seize ans, elle gagnera sa vie largement; a vingt et un ans, elle jouira
+de sa fortune; enfin si la fatalite et l'injuste Providence qui n'ont
+cesse de me poursuivre me l'enlevaient, j'heriterais d'elle.
+
+--Est-ce donc la votre calcul? s'ecria-t-elle avec horreur.
+
+--Il est vrai qu'il y a des peres qui font mourir leurs enfants pour en
+heriter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du
+sort, je ne suis pas cependant un de ces peres, et la preuve c'est que
+je suis pret a renoncer a tous les avantages qu'il y aurait pour moi a
+reconnaitre Claude, avantages moraux aussi bien que materiels,--si
+vous vous engagez a la prendre pres de vous dans cette maison, et a la
+traiter comme votre fille.
+
+--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariee.
+
+--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose a son mari; je
+serais vraiment surpris si vous me disiez que le votre n'appartient pas
+a la categorie de ceux qui acceptent tout.
+
+Sur ce mot, il se leva: il la voyait eperdue, affolee; c'etait
+assez pour le succes de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que
+l'affaiblir s'il le repetait ou le laissait discuter; au point ou les
+choses en etaient arrivees, la reflexion en ferait plus que lui.
+
+--Je vous reverrai apres-demain, dit-il, a la meme heure, d'ici vous
+aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous
+pourrez alors me faire part de la resolution a laquelle vous vous
+arretez. Bien entendu, si M. le comte d'Unieres etait au chateau, je
+remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tete-a-tete.
+
+Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arreter aussitot.
+
+--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'a vous, ce
+serait une reponse negative a mon desir de vous voir prendre Claude;
+alors je la reconnaitrais.
+
+
+
+IV
+
+Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait ete frappee d'un mot prononce
+de facon, au moins lui semblait-il ainsi, a s'imposer a l'attention;
+c'etait celui qui se rapportait aux avantages resultant pour lui de la
+reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existe, il
+n'aurait donc pas pense a cette reconnaissance, et il n'eut jamais
+reclame sa paternite si sa fille n'avait pas ete l'heritiere de M. de
+Chambrais.
+
+Donc, il etait homme d'argent et il n'y avait a cela rien que de naturel
+dans la misere qui paraissait etre la sienne; c'etait par besoin
+d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il
+ne s'etait jamais preoccupe; par besoin d'argent qu'il cherchait a
+exploiter sa paternite; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menacait:
+
+--Prenez l'enfant ou je la reconnais.
+
+Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement a ce que Claude
+sortit d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre
+objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.
+
+Arrivee a ce point, Ghislaine respira; jusque-la elle avait eu le coeur
+serre par l'angoisse comme si sa fille etait en danger de mort, sans
+qu'elle put rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
+semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la defendre:
+c'etait une lutte dans laquelle elle ne restait pas desarmee.
+
+Cette esperance la releva, et bien qu'elle ne put pas prevoir ce que
+serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger
+n'etait pas immediat; elle avait un certain temps devant elle pour
+aviser, pour chercher.
+
+Quand le comte rentra, elle etait assez maitresse de sa volonte pour
+l'accueillir comme a l'ordinaire et le questionner.
+
+--Comment avait-il parle?
+
+Il lui raconta la seance et elle l'ecouta sans donner des signes trop
+manifestes de distraction ou de preoccupation; comme il disait qu'il
+serait sans doute oblige de reprendre la parole le lendemain, elle
+manifesta le desir de l'accompagner.
+
+--Te sens-tu en etat de venir demain a Paris?
+
+--Oh! certainement.
+
+--Alors tu es tout a fait bien?
+
+--Tout a fait.
+
+--Tant pis.
+
+--Comment tant pis?
+
+Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:
+
+--Une idee qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser a mon
+discours, j'etais avec toi et me disais que ce malaise pourrait etre un
+indice heureux.
+
+--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.
+
+--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'esperer! Tu as trente ans,
+j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la premiere fois qu'en te voyant
+indisposee je me suis rejoui. Sais-tu que j'ai etudie les signes
+caracteristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles,
+signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais
+peut etre autant que bien des medecins? Enfin ce malaise n'a pas
+persiste.
+
+--Pas du tout; et je suis sure que rien ne m'empechera d'aller demain
+a Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses
+indispensables. Quand dois-tu parler?
+
+--Si je parle, ce sera au commencement de la seance.
+
+--Eh bien! apres ton discours, je quitterai la Chambre, de maniere a ne
+pas te faire attendre pour revenir ici.
+
+Les choses s'arrangerent ainsi, elle assista a la premiere partie de la
+seance, puis, quand le comte eut parle, elle quitta la tribune et revint
+rue Monsieur.
+
+Par son contrat de mariage, il avait ete stipule qu'elle toucherait une
+pension pour ses besoins personnels; mais dans l'etroite intimite ou
+elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait ete observee:
+tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et
+d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs
+besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une depense, ou,
+s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte apres qu'elle etait
+faite.
+
+Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu
+importante sans en parler a son mari; aussi n'etait-ce point de cette
+facon qu'elle esperait se procurer l'argent necessaire au rachat de
+Claude.
+
+Ce n'etait point seulement dans leur chateau et leur hotel que les
+princes de Chambrais avaient toujours pieusement conserve ce qu'ils
+avaient recu de leurs peres; pour les meubles, pour les bijoux, il en
+avait ete de meme, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait
+disparaitre dans une piece reculee, ou l'on serrait dans des armoires
+ce qui etait par trop antiquaille sans etre ancien, mais on ne s'en
+debarrassait point: les greniers etaient bondes de meubles rococo, et
+il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au
+style Louis-Philippe.
+
+C'est ainsi que Ghislaine possedait quelques bijoux de prix par la
+valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables:
+jamais elle ne les avait portes. Places dans des ecrins, ils etaient
+conserves dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas
+ouvert: ils etaient la, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux
+de la famille, et comme il avait une parfaite indifference pour les
+pierreries, il ne s'en inquietait pas autrement; ce ne serait pas lui
+assurement qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure,
+puisqu'il ne les connaissait meme pas.
+
+Obligee de trouver instantanement une forte somme, c'etait sur la vente
+de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.
+
+C'etait la une cruelle extremite, et a la pensee d'entrer dans
+un magasin, elle, la comtesse d'Unieres, pour vendre des pierres
+precieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le
+choix des moyens, et coute que coute, il fallait qu'elle prit le seul
+qu'elle trouvait, sans se laisser arreter par la honte et par la peur
+des commentaires qu'elle allait provoquer.
+
+Rentree chez elle, elle ouvrit le coffret ou etaient serres ces bijoux,
+et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-a-dire ceux qui,
+par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arreta a une
+broche en rubis et en diamants, a un noeud avec deux glands et a un
+bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait
+trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la
+preciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fut au-dessous de
+ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.
+
+Puis, tassant le tout dans un journal, de maniere a n'avoir pas a porter
+un trop gros paquet, ce qui eut provoque l'attention, elle remonta en
+voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
+de la rue de la Paix, a qui elle avait plus d'une fois achete des
+bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir
+convenablement. Sans doute elle eut prefere s'adresser a des marchands
+qui ne l'eussent pas connue; mais, a ces marchands, elle aurait du
+donner son nom pour qu'on la payat, et dans ces conditions mieux valait
+encore avoir affaire a Marche et Chabert, qui avaient une reputation
+d'honnetete.
+
+Quand sa voiture s'arreta devant le magasin, un commis, qui avait
+reconnu la livree, se hata de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre
+prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.
+
+Elle demanda a parler a l'un des maitres de la maison, et presque
+aussitot M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empresse de
+se mettre a la disposition de sa noble cliente; comme c'etait en
+particulier qu'elle desirait l'entretenir, il la fit passer dans son
+cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa
+demande.
+
+Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle desirait
+vendre des pierreries qui ne lui servaient a rien.
+
+Le bijoutier examina ces pierreries et declara qu'il etait pret a les
+acheter.
+
+--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont
+d'un autre age.
+
+--C'est ce qui me decide a m'en debarrasser.
+
+--Quand on possede des diamants et un collier de perles comme madame la
+comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.
+
+Il etait trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la
+comtesse d'Unieres ne se resigne a une pareille demarche que sous le
+coup d'un imperieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain
+temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il a Ghislaine
+de lui verser immediatement cinquante mille francs; plus tard il
+completerait la somme; puis, reflechissant qu'une grosse liasse de
+billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un cheque sur la banque.
+
+L'affaire ainsi arrangee, il n'ajouta qu'un mot:
+
+--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?
+
+--Je viendrai.
+
+
+
+V
+
+Quelle somme etait-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite?
+Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire
+des appetits?
+
+C'etait ce que Ghislaine se demandait, se trouvant a l'egard de l'argent
+dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours ete riches, connaissent mal
+sa valeur.
+
+Que representaient cinquante mille francs pour Nicetas?
+
+Au temps ou il donnait des lecons et ou il gagnait quatre cents francs
+par mois pour venir deux jours par semaine a Chambrais, ils eussent ete
+certainement une fortune pour lui, le paiement de dix annees de travail.
+
+Mais maintenant?
+
+A la verite, si l'on s'en tenait a l'apparence, et a la tenue, on
+pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore,
+puisqu'ils le tireraient de la misere.
+
+Mais etait-il l'homme du temps des lecons, et ces douze annees de misere
+ne lui avaient-elles pas donne d'autres besoins et d'autres exigences?
+
+De meme qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour,
+de meme elle ne l'avait pas retrouve en l'entendant parler: dans sa voix
+il y avait une durete, dans son regard une brutalite, et dans toute
+sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'etait pas reste l'homme
+d'autrefois.
+
+Quelles etaient les pretentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les
+avait-il etablies? Car plus elle reflechissait a leur entrevue, plus
+elle se confirmait dans l'idee qu'il avait joue une comedie dont le
+denouement devait etre l'offre d'une somme d'argent.
+
+Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!
+
+C'etait un marche, et elle se sentait bien inexperimentee, bien faible,
+bien maladroite pour le debattre comme il aurait fallu: pour la premiere
+fois de sa vie elle allait avoir a discuter une affaire d'argent, et
+tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysee de
+toutes les manieres, par son inexperience, par sa dignite, par sa
+tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son
+mari.
+
+Etait-il conditions plus facheuses, situation plus terrible? Elle eut
+voulu n'avoir pas a attendre et que tout de suite ce marche vint en
+discussion. Mais le lendemain precisement son mari resta a Chambrais, et
+elle dut veiller a ne pas trahir son anxiete et son angoisse.
+
+Elle y reussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait
+pour lire en elle.
+
+--Comme tu es nerveuse, dit-il a un certain moment.
+
+Elle s'en defendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientot
+la preuve.
+
+--Tu sais que je persiste dans mon idee.
+
+--Quelle idee?
+
+--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspiree. Evidemment, il se
+passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle
+est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
+changement est certain: tu n'es pas dans ton etat ordinaire. Alors,
+comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le
+sens que je desire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
+ce n'en est pas une d'esperer. La persistance de ton etat nerveux est
+significative.
+
+Apres le diner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller a une
+certaine distance du chateau, voir des poulains dans une prairie, a
+laquelle on n'accedait que par un mauvais chemin charrois.
+
+Comme ils revenaient a la nuit tombante, ils croiserent Nicetas qui
+flanait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher
+dans une meule foin.
+
+Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son
+attention etant attiree par la fixite des regards que Nicetas attachait
+sur lui.
+
+--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rode dans
+le pays? demanda-t-il.
+
+Elle ne repondit pas.
+
+Alors il continua:
+
+--Je l'ai deja vu dimanche a la sortie des vepres; il semble qu'il
+cherche a nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer
+aux ecuries, il faudrait que Francois prit sur lui des renseignements
+serieux: il a bien vilaine tournure.
+
+Et c'etait le pere de Claude; il voulait la prendre pres de lui pour
+qu'elle y trouvat une direction affectueuse, dans un milieu digne
+d'elle!
+
+Apres un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui
+donna encore plus de force pour la journee du lendemain: a tout prix, il
+fallait sauver Claude de ce miserable,--que le comte ne trouvait meme
+pas bon pour ses ecuries.
+
+Quant a trois heures quarante cinq minutes Nicetas, annonce par le coup
+de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui
+etait encore de service ce jour-la.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.
+
+--Vous voyez; votre maitresse m'a promis de repondre aujourd'hui a mes
+questions, et je viens chercher ses reponses: nous collaborons: c'est
+beaucoup d'honneur pour moi.
+
+--Alors, vous n'avez qu'a lui demander l'autorisation de visiter le
+chateau, elle ne pourra pas vous le refuser.
+
+--C'est une idee; mais maintenant le chateau m'interesse moins.
+
+Il trouva Ghislaine dans le meme salon et a la meme place que la
+premiere fois.
+
+--Cet empressement a me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et
+j'espere que nous nous entendrons.
+
+--Vous vous trompez.
+
+--Ah!
+
+--Au moins quant a la condition que vous pretendez m'imposer.
+
+--Mais il y a deux conditions que je pretends vous imposer: ou vous
+prenez Claude, ou je la prends moi-meme.
+
+--Cela est egalement impossible.
+
+--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas
+prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empecher de la prendre, moi;
+ne suis-je pas son pere?
+
+--Et qu'en feriez-vous?
+
+--Une honnete fille, une fille tendrement aimee.
+
+--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.
+
+--Oh! ne vous genez pas, et dans un entretien de l'importance de
+celui-ci, qui met tant d'interets en jeu, l'avenir de votre fille, votre
+honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
+cote; ce n'est ni le lieu, ni le moment.
+
+--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une heritiere
+jouissant des maintenant de ses revenus, vous pouviez penser a la
+prendre.
+
+--C'est-a-dire que je speculais sur ma paternite, n'est-ce pas? Dites-le
+donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en
+realite, rien n'est pour me blesser.
+
+Malgre la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas "ne pas se
+gener" comme il disait, ni pousser les choses aux extremes.
+
+--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner
+une existence large, en meme temps que vous vous la donniez a vous-meme.
+Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous
+puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car
+dans la realite son conseil de famille la defendrait, et la justice
+ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que
+feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages materiels
+retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour
+vous, non une source de produit.
+
+--Ou voulez-vous en venir?
+
+--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages precisement a ne pas
+prendre Claude, a ne pas vous occuper d'elle, a m'abandonner ce soin
+ainsi qu'a son conseil de famille, enfin a la laisser, aussitot que sa
+sante le permettra, entrer au couvent, ou elle recevra une education
+convenable, et d'ou elle sortira pour se marier.
+
+--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air etonne, et ne vois pas
+ou seraient ces avantages.
+
+Elle avait place le cheque de Marche et Chabert sous un livre, a portee
+de sa main; elle souleva le livre, et tirant le cheque, elle le lui
+tendit:
+
+--Dans ceci.
+
+Il prit le cheque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais des
+qu'il eut jete les yeux dessus, son visage se contracta.
+
+--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.
+
+--Vous m'avez offert un marche, je vous en offre un autre.
+
+--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du
+sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du
+sang de son pere, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant
+pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de
+faire une enquete dans le pays, et de connaitre ainsi le chiffre precis
+de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple
+pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?
+
+--On ne vend que ce qu'on possede, et de ces quinze cents mille francs
+vous ne toucherez jamais un centime.
+
+--C'est a voir, et vous prejugez le resultat d'un proces que vous avez
+tout interet a ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en
+prie, faites entrer cet interet en compte dans vos calculs; il serait
+imprudent de le negliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une
+vraie derision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?
+
+Ainsi elle ne s'etait pas trompee, il consentait, comme elle l'avait
+pressenti, a renoncer a Claude et a la vendre; la contestation
+maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque degout
+qu'elle en eut, il fallait qu'elle entrat dans un marchandage.
+
+Il examinait le cheque.
+
+--Votre offre est d'autant moins serieuse, reprit-il, que ce cheque
+dit lui-meme que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une
+proposition plus convenable. Pour voir d'ou proviennent ces cinquante
+mille francs il n'y a qu'a regarder le cheque; evidemment, vous ne les
+avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas
+empruntes. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate
+simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez
+cherche dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cesse de vous plaire, et
+vous les avez vendus a Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la
+Paix qui vous les ont payes avec ce cheque sur la Banque: voila leur nom
+imprime et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu
+assez.
+
+Il fit une pause pour jouir de l'effet d'etonnement qu'il avait produit.
+
+--Parlons net, reprit-il bientot, et ayons l'un et l'autre une egale
+franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases echappatoires pour ne
+pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce a quoi
+vous etes parvenue jusqu'a present, j'en conviens, mais ce qui a du bien
+vous gener; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais
+compte sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour elever
+ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que
+l'enfant ne trouverait pas aupres de moi l'existence que je voulais lui
+faire. Dans son interet donc, il est mieux qu'elle aille au couvent,
+mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela meme a tous les
+droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand
+elle sera majeure, ou sur son heritage si elle venait a mourir; et cette
+renonciation, je l'estime a trois cent mille francs. J'accepte ce cheque
+comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent
+cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.
+
+--Et ou voulez-vous que je les prenne? s'ecria-t-elle.
+
+--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit
+jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous
+demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
+cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me creer
+une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le pere de votre
+enfant cesse d'etre le miserable que vous voyez devant vous? Comme il
+pourrait etre dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous
+attendrai ou vous voudrez, dans une eglise, chez votre medecin,
+votre dentiste, votre couturiere, tous endroits a souhait pour des
+rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit a trois
+heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des
+pas perdus.
+
+
+
+VI
+
+Ce qui rendait la situation de Ghislaine desesperee, c'est qu'elle
+n'avait personne a qui s'ouvrir, de qui elle put attendre conseils et
+secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sur a l'avance qu'il ne
+trouverait pas un homme devant lui pour l'arreter; c'etait a une femme
+qu'il avait affaire, en femme il la traitait.
+
+Vendez ou empruntez.
+
+Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressat a quelqu'un; a qui? De
+gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait
+toujours ete pour elle d'une deference parfaite; toutes les fois qu'il
+lui avait fait signer un acte, il semblait que c'etait une faveur
+qu'il lui reclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent
+cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une
+confession; elle serait morte de honte.
+
+D'ailleurs, alors meme qu'elle se resignerait a cette confession,
+qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fut au courant des choses de la loi,
+elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance
+de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurement l'objection
+que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, proces pour
+lui resister, etaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle
+n'eut pu se procurer cette somme qu'aupres d'un parent ou d'un ami; et
+elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service.
+Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une
+etroite intimite avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a
+peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.
+
+Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de
+nouveau des bijoux.
+
+Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer
+cinquante mille francs, elle s'etait imaginee, sans rien preciser
+d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte.
+Certes, elle ne doutait pas de l'honnetete de Marche et Chabert, qui
+surement les avaient estimes a leur prix marchand, mais elle doutait
+de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant tres bien que les
+pierreries comme toutes choses subissent des depreciations. Combien
+tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on
+remarquat leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs
+peut-etre. Et de cette somme a celle qu'il exigeait il y avait loin, si
+loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui etre d'aucune utilite.
+
+A la verite, son ecrin ne se composait pas que de ces respectables
+antiquailles; il comprenait des bracelets, une riviere, des croissants,
+un diademe, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son
+mari lui avait donnes, ainsi que le fameux collier de perles et les
+diamants de sa mere; mais ceux-la elle ne pouvait pas les vendre; les
+uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les
+employer a la rancon de sa fille; les autres, parce qu'ils etaient des
+souvenirs.
+
+Et cependant, puisqu'elle etait contrainte a une nouvelle vente, c'etait
+de ces souvenirs qu'elle devait se separer; l'hesitation n'etait
+possible que pour le choix.
+
+Apres avoir balance le pour et le contre, elle se decida pour le collier
+de perles; avec lui, au moins, elle etait certaine d'obtenir la somme
+dont elle avait besoin, puisqu'il avait ete estime a quatre cent mille
+francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et
+Chabert.
+
+En effet, il ne pouvait pas etre question de vendre ce fameux collier,
+car si le comte etait d'une indifference complete pour tous les bijoux,
+il ne laisserait pas disparaitre celui-la sans s'en apercevoir. Ce qu'il
+fallait, c'etait faire mettre des perles fausses a la place des vraies
+et vendre celles-ci. Dans l'ecrin ou il resterait desormais enferme, on
+ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte
+seul. Et encore etait-il possible qu'il ne le regardat plus jamais.
+
+Pour vendre ses bijoux elle avait ete tout droit chez Marche et Chabert
+qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait a qui
+les commander. Cependant, comme elle avait achete des parures de jais
+pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne
+se chargeait pas de ce travail, on lui dirait a qui elle pouvait
+s'adresser. Le lendemain meme elle s'en alla en voiture de place au
+boulevard des Italiens, et se faisant descendre a la Chaussee d'Antin,
+elle entra dans un magasin ou, a cote du jais et du grenat, se
+trouvaient exposees des pierreries et des perles fausses.
+
+Bien qu'elle eut prepare ses premieres paroles, elle eprouva un moment
+d'hesitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui
+elle etait, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait
+pas ne pas s'etonner de sa commande et ne pas chercher a deviner ce qui
+se cachait derriere.
+
+Enfin elle se decida:
+
+--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le
+composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux
+yeux?
+
+--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver a une imitation si
+parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.
+
+Ouvrant un tiroir, le bijoutier etala sur une vitrine une poignee de
+perles:
+
+--Voyez vous-meme.
+
+Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux,
+chatoyant, satine des vraies, mais enfin l'imitation etait suffisante
+pour qu'elle s'en contentat.
+
+--Ou est le collier? demanda le bijoutier.
+
+--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que
+possible, meme nombre, il y en a quatre cents...
+
+Le bijoutier eut un sourire de surprise.
+
+--... Meme grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher
+ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boite.
+
+Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de
+la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se
+laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il declara que
+la copie serait digne du modele.
+
+--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez
+pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans
+le monde de madame, j'en suis sur, vous pourrez porter votre collier
+avec pleine securite.
+
+--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.
+
+--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen a la portee
+de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses
+n'ayant pas la solidite des vraies.
+
+On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que
+six; le samedi, a trois heures precises, il fallait qu'on le lui livrat.
+
+Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux
+dans son ecrin, et dans une boite les perles vraies. Le bijoutier aurait
+voulu qu'elle admirat longuement "son oeuvre d'art"; mais elle n'en
+avait pas le temps; apres avoir jete un rapide coup d'oeil au collier,
+compte les perles vraies et paye sa facture, qu'on avait eu la
+delicatesse de preparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit
+conduire a la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge
+marquait trois heures vingt-huit minutes.
+
+Elle chercha autour d'elle et ne l'apercut pas. Comme ce n'etait pas une
+heure de depart, la salle etait presque deserte; seuls quelques paysans
+arrives longtemps a l'avance etaient assis sur des bancs, leurs paniers
+et leurs paquets devant eux.
+
+Ne sachant que faire, elle se mit a lire une affiche machinalement:
+tournee contre la muraille, elle ne cedait point a la tentation de jeter
+ca et la des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.
+
+Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'aprete lui
+donnerait de l'empressement.
+
+Comme elle passait d'une affiche a une autre, elle crut voir que de loin
+quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en
+rien, par sa tenue, au miserable que deux fois elle avait recu, et dont
+le debraille s'etait imprime dans ses yeux de facon a ce qu'elle ne
+l'oubliat jamais: c'etait un gentleman de tournure elegante, la toilette
+soignee: bottines a guetres mastic, pantalon quadrille noir et blanc,
+gilet blanc, jaquette a carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains
+gantees de chevreau clair, un jonc a pomme de lapis.
+
+Et pourtant, c'etait sa taille elevee; quand il se fut rapproche, le
+doute n'etait plus possible: elle ne l'avait pas reconnu deguenille, et
+maintenant elle ne le reconnaissait pas elegant.
+
+Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:
+
+--Oserai-je vous offrir mon bras?
+
+Elle eut un mouvement de repulsion.
+
+--Marchez pres de moi.
+
+Il l'accompagna, le chapeau a la main.
+
+--Je n'ai pas l'argent, dit-elle.
+
+Il mit son chapeau.
+
+--Et alors? dit-il brutalement.
+
+--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier
+pesant plus de six mille grains, qui a ete estime quatre cent mille
+francs; prenez-les et vendez-les vous-meme, ce que je n'ai pu faire;
+vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille
+francs.
+
+--En etes-vous sure?
+
+--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.
+
+--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.
+
+--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'a Paris ou elles sont
+connues.
+
+--Vos desirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre
+mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associes?
+
+Elle lui tendait la boite; il fit mine de ne pas la prendre:
+
+--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah!
+madame, aimez-la bien.
+
+Il prit la boite, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.
+
+
+
+VII
+
+Le calme avait succede aux angoisses desesperees qui avaient bouleverse
+Ghislaine pendant les quelques jours ou elle etait restee sous le coup
+des exigences de Nicetas.
+
+Certes, ce calme ne ressemblait en rien a l'heureuse serenite des annees
+qui avaient precede cet orage, mais elle respirait; si tout danger
+n'etait pas a jamais ecarte, il etait au moins ajourne.
+
+Etait-il deraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner a l'etranger
+et y rester? Puisqu'il avait passe onze ans sans revenir a Paris,
+c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'etait pas sans
+intention qu'elle lui avait demande de ne pas vendre les perles du
+collier a Paris; et si tout d'abord il y avait la une raison de
+prudence, il y en avait une aussi d'esperance: une fois a Londres, a
+Vienne, ou a New York, il pouvait tres bien ne pas penser a rentrer a
+Paris.
+
+Cependant, comme c'eut ete folie de s'endormir dans cette esperance qui
+ne reposait sur rien de precis, elle voulut prendre quelques precautions
+contre un retour possible et une nouvelle attaque.
+
+Pour elle, il n'etait que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme
+elle avait ete une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa
+fantaisie, elle le serait toujours.
+
+Mais pour Claude, il en etait autrement, et si apres avoir agi contre
+la mere, il trouvait de son interet de se tourner contre l'enfant, il
+fallait qu'a ce moment celle-ci fut en surete.
+
+Pour cela, le mieux etait de la mettre au couvent; s'il voulait tenter
+quelque chose, ou la chercherait-il quand les portes d'un couvent se
+seraient refermees sur elle a Paris ou aux environs?
+
+Mais elle ne voulut pas prendre cette resolution sans avoir consulte son
+medecin qu'elle fit venir a Chambrais, pour qu'il examinat Claude de
+nouveau.
+
+Le medecin fut d'avis qu'a la rentree d'octobre elle pourrait travailler
+comme toutes les filles de son age, mais que pour le moment il importait
+qu'elle passat les mois d'ete a la campagne sans faire grand'chose.
+
+--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois
+qu'a l'automne elle sera en etat de supporter la regle et le travail
+d'un internat. Mais a condition cependant que ce ne sera pas a Paris.
+La-dessus ma prescription est formelle: sa bonne sante dans l'avenir
+depend de la vie a la campagne. C'est une absurdite meurtriere de
+maintenir des internats a Paris: lycees ou couvents; et il y a
+longtemps qu'on les aurait transportes aux champs, si dans toute maison
+d'education on ne faisait point passer les convenances des directeurs et
+des professeurs avant l'interet des eleves.
+
+Ce n'etait pas pour ne pas suivre les conseils de son medecin qu'elle
+les avait demandes; il aurait ordonne le couvent que Claude eut tout
+de suite quitte Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'a
+l'automne etait trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle
+n'en fut pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.
+
+En trois mois il ne depenserait pas trois cent mille francs, sans doute,
+et avant qu'il revint a l'assaut--si comme elle le pressentait il devait
+y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
+ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne put pas la
+decouvrir.
+
+Cependant, comme il etait sage de s'entourer de toutes les precautions,
+meme de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda a
+Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser
+sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait
+chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait etre
+accompagnee. Elle n'etait plus une gamine qui peut s'en aller par les
+chemins.
+
+Cela organise de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre
+sa vie ordinaire et etre tranquille.
+
+Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se
+trouva tout a coup menacee precisement par ou elle se croyait le plus en
+surete, c'est-a-dire du cote de son mari.
+
+Pendant l'ete ils vivaient a Chambrais, mais cependant sans que l'hotel
+de la rue Monsieur fut completement ferme; le comte y venait tous les
+jours en allant a la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et,
+jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis,
+notamment des etrangers, pour lesquels une excursion a Chambrais n'eut
+pas ete un agrement; c'etait le moment ou Ghislaine voyait ses parents
+d'Espagne a Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'etait lie
+dans ses voyages.
+
+Au commencement de juillet un diner fut ainsi donne en l'honneur d'une
+infante d'Espagne qui etait venue passer a Paris le mois du Grand Prix,
+et pour se rencontrer avec elle les d'Unieres avaient choisi la fleur
+de leurs amis, l'hotel avait pris son air de gala et les serres de
+Chambrais s'etaient videes dans les appartements et dans le jardin de la
+rue Monsieur.
+
+Quand le comte revint de la Chambre ou il y avait une seance importante,
+il trouva Ghislaine deja habillee et installee dans le grand salon prete
+a recevoir ses invites: ce soir-la, elle avait renoncee a ses habitudes
+de simplicite, et portait une robe de crepe de Chine blanc brode d'or
+qu'elle mettait pour la premiere fois.
+
+A quelques pas d'elle le comte s'arreta pour la regarder, pour
+l'admirer:
+
+--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beaute
+brune; c'est une merveille d'harmonie.
+
+Le premier coup d'oeil avait ete, comme toujours, pour l'admiration,
+mais le second fut pour la critique:
+
+--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicite pour nos
+hotes.
+
+--Oh! en cette saison, repondit-elle surprise de cette observation, la
+premiere de ce genre qu'il se permit depuis dix ans.
+
+--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je
+ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton
+collier de perles qui sur tes epaules, eclaire par les reflets noirs
+de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet
+superbe.
+
+Elle restait interdite.
+
+--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en
+l'examinant.
+
+--Quelles raisons?
+
+--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est serieusement que je te le
+demande; non seulement par egard pour nos invites, mais encore pour mon
+agrement.
+
+Elle pensa a dire que le collier n'etait pas en etat, mais le comte
+prevint cette objection:
+
+--Il est en bon etat, puisque Marche et Chabert ont dernierement repare
+le fermoir.
+
+Toute resistance etait impossible.
+
+--Je vais le mettre, dit-elle.
+
+Elle monta a son cabinet de toilette, soumise a la fatalite.
+
+--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, ou
+s'arretera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres
+serai-je encore entrainee?
+
+Elle se regarda dans la psyche, mais son trouble la rendait incapable de
+voir si la faussete des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si
+l'on n'etait pas prevenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
+qu'on ne les examinerait pas de tres pres. Seulement ne se laissait-elle
+pas influencer par les eloges que le bijoutier s'etait lui-meme
+decernes? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles
+fussent?
+
+Il fallait redescendre, car les invites allaient arriver, et il fallait
+aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand
+elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui
+ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la genaient
+plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir la?
+
+En effet, chaque fois que, pendant le diner et la soiree, elle sentit
+les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'etait
+naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on etait frappe par
+l'etrangete de ses perles et qu'on se demandait d'ou elles provenaient:
+les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guere en bijoux, mais
+combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si
+parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en etat de deviner son
+mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont
+la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'etait dans son amour et
+dans son honneur.
+
+A un moment de la soiree, elle eprouva une emotion qui la paralysa: une
+de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces,
+porta la main sur le collier:
+
+--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais
+bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fut si
+beau, laissez-moi le regarder de pres.
+
+Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle etait jeune, la cousine,
+et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, etant
+sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupconnerait-elle
+que ce collier dont on parlait tant pouvait etre faux? C'etait a travers
+son histoire et la tradition qu'on le regardait, non a travers la
+realite.
+
+C'etait la surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et
+prendre confiance.
+
+Cependant quand la soiree se termina et que les derniers convives
+partirent, elle fut grandement soulagee; enfin elle etait sauvee; tout
+au moins l'etait-elle pour cette fois; et apres cette epreuve, si
+l'hiver prochain elle devait le mettre encore "par ordre", elle serait
+moins inquiete.
+
+Montee dans sa chambre, elle le defit tout de suite pour le reintegrer
+dans l'ecrin ou elle esperait bien le tenir longtemps renferme; mais
+au moment ou elle allait ouvrir cet ecrin, elle entendit le pas de son
+mari; alors, instinctivement, comme si elle etait en faute, elle posa le
+collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles
+dans lequel elle s'etait enveloppe les epaules en sortant du salon.
+
+--Vous vous deshabillez? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout a l'heure; ne vous
+pressez pas; j'ai a lire ce paquet de lettres qu'on vient de me
+remettre.
+
+Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui
+d'ailleurs, etait bien cache, croyait-elle.
+
+Le comte s'assit aupres de la table, sur laquelle etait posee une grosse
+lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se
+trouvait en dehors du rayon de la lumiere, il se leva et prit la lampe
+pour la rapprocher.
+
+En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un
+coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une
+fracture.
+
+Qu'avait-il donc casse?
+
+Il enleva le fichu et trouva le collier etale sur la malachite; il avait
+ecrase deux perles.
+
+Son premier mouvement fut du depit et du chagrin.
+
+--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va etre desolee;
+son collier.
+
+Mais il s'arreta surpris; si peu verse qu'il fut dans l'art de la
+joaillerie, il savait que les perles sont formees d'une matiere nacree,
+compacte, solide, resistante, qui ne s'ecrase pas sous le pied d'une
+lampe, si lourde que soit cette lampe.
+
+Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.
+
+Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les
+examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait la
+quelque chose d'etrange et de mysterieux.
+
+Sa premiere pensee fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour
+raconter cette aventure a Ghislaine; mais il avait deja fait deux pas,
+quand il s'arreta, revint a la table, egalisa les perles de facon a ce
+que le vide qu'il avait fait disparut, et recouvrit le collier avec le
+fichu.
+
+
+
+VIII
+
+Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis
+aupres de la table, lisant ses lettres sous la lumiere de la lampe.
+
+Contrairement a ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour
+la voir venir: au contraire, il resta absorbe dans sa lecture.
+
+Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au
+lit.
+
+C'etait en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou
+quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre;
+couchee, il s'asseyait sur une chaise basse aupres de son lit, elle
+tournait la tete de son cote, il lui prenait la main dans les siennes et
+ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences
+du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soiree:
+douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car apres avoir
+commence par les autres, ils en arrivaient bien vite a eux memes, et
+alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu
+dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu
+dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle
+s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fut entre dans
+sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les
+yeux, elle trouvait ceux de son mari attaches sur elle, comme s'il avait
+passe toute la nuit pres d'elle a la regarder dormir.
+
+Mais ce soir-la, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.
+
+--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle
+apres avoir attendu un moment.
+
+--Des ennuis.
+
+--Quels ennuis?
+
+--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.
+
+C'etait une reponse, mais elle n'etait pas suffisante pour expliquer
+cette preoccupation subite: pendant le diner et la soiree, elle avait a
+chaque instant rencontre ses regards pleins d'une tendre fierte qui la
+suivaient, et voila que tout a coup, alors qu'ils etaient libres, il
+s'enfermait dans cette attitude etrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi
+ce brusque changement?
+
+Il vint cependant s'asseoir aupres d'elle, mais au lieu d'une causerie
+affectueuse et abandonnee ou celui qui parlait exprimait les idees de
+l'autre en meme temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que
+de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer
+chez lui. A peine avait-il ferme la porte qu'elle descendit doucement
+de son lit, et allant a la table, guidee par la faible lumiere de la
+veilleuse, elle mit le collier dans l'ecrin, un peu a tatons, mais avec
+precaution pour ne pas faire de bruit.
+
+Une fois seul, le comte avait tache de reflechir et de se retrouver;
+mais dans sa tete troublee, aucune reponse n'arretait les questions qui
+s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait a la
+meme conclusion qui etait que les perles vraies ne peuvent pas s'ecraser
+ainsi.
+
+Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout a fait mysterieuses,
+c'est que six semaines auparavant le collier avait ete remis aux
+bijoutiers Marche et Chabert pour une reparation au fermoir, et que par
+consequent il semblait raisonnable d'admettre qu'a ce moment toutes les
+perles etaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manque
+de signaler celles qui etaient fausses--leur responsabilite se trouvant
+engagee.
+
+Etait-il possible que l'ouvrier charge de la reparation eut substitue
+une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait detournees? Il
+se le demandait, mais sans croire beaucoup a cette explication.
+
+Cependant, comme cela n'etait ni invraisemblable ni impossible, le
+plus sage etait de ne pas lacher la bride a l'imagination, sans avoir
+prealablement fait une enquete de ce cote.
+
+Le lendemain matin, avant le dejeuner, il se rendit chez les bijoutiers,
+et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant
+l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux
+qu'on devait mettre en montre ce jour-la.
+
+Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin,
+il etait entre pour payer la reparation du collier de perles de madame
+d'Unieres.
+
+--Madame la comtesse a paye elle-meme cette reparation.
+
+Il le savait, mais il n'avait pas trouve d'autre pretexte que celui-la
+qui lui permit de parler du collier.
+
+--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifferent.
+
+Les deux associes se regarderent.
+
+--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon
+etat?
+
+--Mais, sans doute.
+
+--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes a des maladies et ne
+perdent pas leur beaute en vieillissant?
+
+--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unieres n'en sont
+pas la, il s'en faut; jamais elles n'ont ete plus belles. Quand la
+reparation a ete faite, nous avons laisse le collier dans son ecrin
+ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos
+clientes qui les ont vues. Je suis sur que madame la comtesse d'Unieres
+exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charite, qu'a lui seul
+il ferait recette.
+
+--Vous croyez?
+
+--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais
+pour mon compte, je n'en connais pas une reunion plus parfaite; quatre
+cents perles pareilles sans qu'une seule soit inferieure aux autres,
+cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardees moi-meme une a
+une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du metier c'etait une
+jouissance.
+
+Ainsi, quand le collier etait sorti des mains de ces bijoutiers, toutes
+les perles etaient vraies; c'etait donc depuis ce moment que la fraude
+avait eu lieu.
+
+Il restait au comte une question a poser.
+
+--Est-il possible qu'un de vos employes ait substitue des perles fausses
+aux perles vraies?
+
+Mais cette question etait un aveu en meme temps qu'une accusation:
+l'aveu qu'il avait decouvert des perles fausses dans le collier de la
+comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porte l'ecrin
+de la rue de la Paix a la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette
+fraude.
+
+Elle etait donc impossible a tous les points de vue, et il devait s'en
+tenir a ce qu'il avait obtenu.
+
+Quand il fut sorti, les deux associes passerent dans leur cabinet et, la
+porte fermee, en meme temps ils s'interrogerent du regard d'abord, puis
+franchement?
+
+--Marche?
+
+--Chabert?
+
+--Ca vous parait naturel tout cela?
+
+--Le mari qui entre par hasard.
+
+--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un
+emploi secret.
+
+--L'embarras de l'un.
+
+--La confusion de l'autre.
+
+--C'est-a-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame
+d'Unieres, je dirais ca y est.
+
+--Et moi je dirais que le collier a ete vendu comme les anciens bijoux.
+
+--A qui?
+
+--Pourquoi pas a nous!
+
+--Voila qui n'est pas juste.
+
+--Nous, nous la connaissons.
+
+--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas a Freteau.
+
+--On les aura envoyees a Londres.
+
+--C'est egal, si les perles viennent dans le commerce, je les
+reconnaitrai.
+
+--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier
+comme celui-la ne peut pas disparaitre sans que l'honneur de la famille
+soit engage.
+
+--Je vais ecrire a Londres.
+
+--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.
+
+Le comte rentra plus perplexe, plus angoisse qu'il ne l'etait en sortant
+le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que
+les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier,
+depuis toujours peut-etre, tandis que maintenant, a moins d'accuser
+Marche et Chabert d'etre des voleurs ou des ignorants, il fallait
+reconnaitre qu'elles n'y avaient ete introduites que depuis la
+reparation du fermoir.
+
+Si la question de la date semblait resolue, l'autre, celle du "comment",
+restait entiere, et meme elle s'etait aggravee en se limitant, puisqu'il
+etait demontre que le collier ne se composait que de perles vraies quand
+il avait ete remis a Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas du
+sortir.
+
+Cela etait si grave, qu'il revint en arriere, sans oser aller plus loin.
+
+Jusque-la il avait raisonne en partant de ce point que les perles
+s'etaient ecrasees parce qu'elles etaient fausses, et que, si elles
+avaient ete vraies, elles auraient resiste au coup porte par la lampe.
+Mais ce point etait-il indiscutable? Il le croyait. En realite, il ne
+le savait pas d'une maniere certaine: il supposait que des perles ne
+devaient pas s'ecraser, mais si elles avaient un defaut cache, si elles
+etaient malades, ou meme si elles etaient mortes, ne pouvaient-elles
+pas etre brisees par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se
+produisant sur une matiere dure telle que la malachite formant enclume?
+
+C'etait cela maintenant qui avant tout devait etre elucide, et un seul
+moyen se presentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au
+doute et aux tergiversations, c'etait de soumettre le collier a l'examen
+d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait.
+
+Apres le dejeuner, au lieu de retourner a Chambrais avec Ghislaine, il
+resta seul a Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort,
+dont ils avaient chacun une cle; il prit le collier, qu'a cause de la
+dimension de l'ecrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et
+s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne
+pas le connaitre.
+
+La, il n'y avait besoin ni de finesse ni de reticence. Il apportait un
+collier pour qu'on remplacat deux perles qui manquaient.
+
+Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'ecrin, mais presque tout de suite
+il le referma:
+
+--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.
+
+--Vous ne vous chargez pas des reparations? demanda le comte que la
+fermeture de l'ecrin avait peniblement impressionne.
+
+--Mon Dieu, oui, a la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.
+
+--Ah!
+
+--Vous trouverez, sous la galerie a cote, trois maisons plus bas.
+
+Le mot qui etait venu aux levres du comte etait "Vous etes certain que
+ces perles sont fausses" mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait
+pas se tromper, la rapidite avec laquelle il avait referme l'ecrin
+prouvait que le doute meme n'etait pas possible pour un homme du metier.
+
+Et cependant, pousse par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer
+dans le magasin qu'on lui avait indique; l'enseigne ecrite sur la glace
+de la devanture etait trop tentante: "Fabrique de perles et de bijoux";
+c'etait bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les
+fabriquait.
+
+Sa demande fut la meme que chez le premier bijoutier: pouvait-on
+remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles
+exactement pareilles; et la reponse fut celle qu'il attendait, mais que
+tout en lui repoussait:
+
+--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il
+faut fabriquer les perles expres, et cela demandera quelques jours.
+
+Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand
+etonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire a un fou.
+
+Fou, il l'etait, en effet; ses idees se heurtaient dans sa tete, le
+ramenant toujours au meme point, celui sur lequel, precisement, il ne
+voulait pas s'arreter: les perles etaient vraies en sortant de chez
+Marche et Chabert; elles etaient devenues fausses depuis ce moment,
+et quand il avait demande a Ghislaine de mettre ce collier; il avait
+rencontre une resistance inexplicable.
+
+S'expliquait-elle maintenant?
+
+Non, car assurement il y avait la un mystere qu'elle eclaircirait
+cependant d'un mot.
+
+Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui
+etait un doute et un outrage?
+
+Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donne depuis dix
+ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignite, tout se
+dressait devant lui pour l'arreter.
+
+Toute la journee il balanca le parti a prendre: depuis dix ans, il
+s'etait si bien habitue a ne rien decider tout seul.
+
+Quand il rentra tard dans la soiree a Chambrais, il la trouva
+l'attendant; alors, il lui annonca que le lendemain matin, a la premiere
+heure, il etait oblige de partir pour son departement, ou son comite
+l'appelait d'urgence.
+
+Il n'avait trouve que cela: se reconnaitre; gagner du temps; ne rien
+livrer aux hasards du premier mouvement.
+
+Elle fut stupefaite; mais elle s'efforca de n'en rien laisser paraitre
+et de cacher son emotion.
+
+
+
+IX
+
+Le comte parti, Ghislaine avait ete passer la matinee avec Claude,
+s'imaginant que pres de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle,
+elle cesserait de chercher la cause de ce depart, et aussi celles de ces
+changements dans l'humeur de son mari, pour la premiere fois inegale et
+bizarre depuis dix ans.
+
+Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenee a la
+meme pensee, etant elle-meme, la pauvre petite, la cause premiere de
+tout ce qui arrivait.
+
+D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait a Chambrais desorientee,
+desoeuvree, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller a
+Paris, attendant l'heure ou elle vivrait en lui ecrivant de longues
+lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-la si son
+desoeuvrement etait le meme, l'inquietude enfievrait son esprit
+bouleverse.
+
+Ce n'etait point de cette facon qu'il procedait quand un voyage
+l'obligeait a une separation: a l'avance il la prevenait en lui
+expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il
+la consultait; et le plus souvent c'etait elle qui, en fin de compte,
+le forcait a partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se
+sauvait et la fuyait?
+
+Comme elle se debattait contre des suppositions sans rien trouver de
+raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle
+lut: "Prince N. Amouroff."
+
+Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.
+
+--Vous avez donc dit que j'etais visible? demanda-t-elle contrariee.
+
+--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse
+etait au chateau; j'ai cru qu'elle etait attendue.
+
+Ghislaine, dans l'etat d'agitation ou elle se trouvait, n'etait pas
+disposee a recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans
+doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
+Paris a Chambrais meritant quelques egards.
+
+Elle etait a ce moment dans la bibliotheque, assise dans le fauteuil de
+son mari, devant la table de celui-ci, se preparant a lui ecrire en se
+servant de sa plume et de son buvard.
+
+--Ou est cette personne? demanda-t-elle.
+
+--Dans le salon d'attente.
+
+Elle sortit de la bibliotheque, et traversant le vestibule, precedee du
+valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.
+
+Celui qui l'attendait se tenait devant une fenetre, regardant dans le
+jardin, il se retourna: c'etait Nicetas.
+
+Elle retint un cri:
+
+--Vous!
+
+Malgre sa stupefaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer
+de la main le salon faisant suite a celui ou ils se trouvaient, et il la
+suivit.
+
+--Vous ne deviez pas vous representer ici, dit-elle lorsque sa voix ne
+dut plus etre entendue du vestibule.
+
+--Bien que je n'ai pas pris d'engagement a cet egard, je le voulais, en
+effet; les circonstances en ont decide autrement; c'est pour attenuer
+autant que possible les inconvenients de cette nouvelle visite que je me
+suis presente sous mon nom.
+
+--Votre nom!
+
+--Celui de mon pere, le mien, par consequent, comme je puis vous
+l'expliquer et vous le prouver si vous le desirez.
+
+--C'est inutile, car ce n'est pas la, je pense, le but de cette visite.
+
+--Pas precisement, bien que cela fut peut etre a propos, mais enfin,
+passons; je serai a votre disposition quand vous voudrez savoir ce
+qu'est le pere de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
+que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le
+vois a votre impatience inquiete, c'est le motif qui m'amene.
+
+Elle fit un signe de tete.
+
+--En deux mots le voici! je n'ai pas trouve a vendre les perles que vous
+m'avez remises: a Londres, a Amsterdam, ou je me suis rendu, on ne m'en
+a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce
+chiffre maximum a celui que vous m'aviez annonce; il s'en manque juste
+de cent mille francs pour parfaire la somme fixee entre nous; dans ces
+conditions, je viens vous demander ce que vous decidez; voulez-vous que
+je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-meme, ce qui
+vous serait peut-etre plus facile qu'a moi, surtout si vous retablissez
+le collier dans son etat, avec son fermoir, ou bien etes-vous disposee a
+parfaire la somme manquante?
+
+Elle n'eut pas la naivete de se laisser prendre a cette histoire qui,
+certainement, n'avait ete inventee que pour lui soustraire cent autres
+mille francs.
+
+--C'est impossible, dit-elle nettement.
+
+--Qu'est ce qui est impossible?
+
+--Ce que vous demandez.
+
+--Je demande deux choses ou plutot l'une des deux ou vous reprenez les
+perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les
+vends moi-meme cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent
+mille francs seulement.
+
+--Je n'ai pas les cent mille francs.
+
+--Vous les trouverez.
+
+--C'est impossible.
+
+--Vraiment impossible?
+
+--Absolument.
+
+--Vous etes certaine qu'avec un peu de bonne volonte et quelques efforts
+vous ne reussiriez pas a trouver ces cent mille francs?
+
+--Ni efforts, ni bonne volonte, rien ne me les procurerait.
+
+Elle dit cela avec une fermete qui devait lui prouver que toute
+insistance etait inutile.
+
+Cependant il ne s'en montra ni embarrasse, ni fache.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'a vous rendre vos perles...
+
+Elle respira.
+
+--... Et a reconnaitre ma fille.
+
+Ce fut elle qui laissa paraitre son emotion.
+
+--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle
+que je voulais, parce qu'elle etait conforme aux desirs de mon coeur en
+meme temps qu'aux regles legales, et dont je n'ai ete detourne que par
+votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse
+n'aurait pas du se laisser toucher.
+
+Elle le regardait eperdue, cherchant a demeler dans son accent et dans
+son attitude s'il parlait sincerement ou s'il ne voulait pas plutot
+par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi a payer ces cent mille
+francs.
+
+Mais il semblait impenetrable: sa tenue etait d'une correction
+desesperante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et
+froide, n'avait aucun accent, ni de colere, ni de reproche.
+
+Il continua:
+
+--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante
+mille francs que vous m'avez verses, je pense, que vous voudrez les
+offrir a votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
+car sans eux, jusqu'a ce que j'aie pu realiser certaines affaires de
+succession, elle serait exposee, pendant les premiers mois au moins, a
+une vie un peu dure, dont elle aurait a souffrir.
+
+--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui
+assurer la vie que son etat de sante exige pour elle?
+
+--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un
+sacrifice d'argent lui assurer cette vie?
+
+--Parce que je ne le peux pas.
+
+Il eut un geste de dignite blessee et d'impatience:
+
+--Voila un debat extremement penible, qu'il ne serait convenable ni pour
+vous ni pour moi de prolonger.
+
+Il se leva.
+
+De la main, elle l'arreta.
+
+--Ne partez pas, dit-elle.
+
+--Et que voulez-vous, madame?
+
+--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces
+cent mille francs, je confesse la verite.
+
+--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez,
+madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une
+femme dans votre position, que la comtesse d'Unieres, que la princesse
+de Chambrais soit arretee par une aussi miserable somme.
+
+--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unieres qu'il m'est
+impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous
+avez touches, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me defaire. Pour les
+perles qui sont entre vos mains, j'ai detruit un collier que tout le
+monde connait, et que sa notoriete meme m'impose si bien, qu'il est
+certaines reunions dans lesquelles je ne puis pas paraitre sans le
+porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariee ne
+dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont
+une miserable somme pour vous, pour moi, c'en est une considerable que
+je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.
+
+--Alors, restons-en la.
+
+De nouveau il se leva.
+
+Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir,
+elle aurait a subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions
+ou elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer
+devant rien pour l'empecher; Claude d'un cote, de l'autre son mari, elle
+etait aux abois.
+
+--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais
+au moins vous en payer l'interet, un gros interet, et je prendrais
+l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.
+
+Il prit un air indigne.
+
+--Ces marchandages me sont tres penibles, dit-il, cent mille francs ou
+ma fille.
+
+--Je vous repete qu'a aucun prix je ne puis trouver ces cent mille
+francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis deja mis
+dans une situation pleine de dangers, peut-etre meme desesperee...
+
+--D'ou viennent ces dangers? interrompit-il.
+
+--De mon mari.
+
+--Et vous croyez que c'est parce que les soupcons et la jalousie de M.
+d'Unieres sont eveilles que je vais m'incliner devant vos scrupules?
+Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser a persister dans ma
+demande, ce sont ces soupcons memes. Jaloux, M. d'Unieres, inquiet,
+tourmente, amene a chercher ce qui se passe, a le trouver, et que
+puis-je souhaiter de mieux? Un proces s'engage, une separation en
+resulte, un divorce, un scandale, mais c'est precisement ce qu'il me
+faut.
+
+Elle poussa un cri etouffe.
+
+--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cesse
+de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'etais il y a douze
+ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.
+
+Elle s'etait levee, et debout, adossee a la cheminee, elle avait pris le
+cordon de la sonnette.
+
+--Vous n'avez rien a craindre, reprit-il. Dans votre interet, je vous
+engage a ecouter ce que j'ai a dire. Que votre mariage avec M. d'Unieres
+soit rompu a la suite du scandale que provoquerait un proces, vous me
+trouvez pret a vous epouser, et notre fille grandit entre son pere et sa
+mere. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicetas, le
+pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
+celui d'Unieres, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est
+pour vous ni une mesalliance ni une decheance; ma famille a occupe et
+occupe encore de grandes charges aupres de l'Empereur, a la Cour et
+dans le gouvernement; les raisons qui m'empechaient dans ma jeunesse de
+porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
+l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation,
+pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration
+d'un homme qui sera votre esclave.
+
+Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'etait
+plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous
+la menace, affolee par la peur, paralysee par la honte; elle s'etait
+redressee, le regard fier, l'attitude resolue, et il la retrouvait,
+telle qu'elle etait le soir ou elle l'avait oblige a sortir de sa
+chambre.
+
+--Vous avez eu raison de vouloir que je vous ecoute, dit-elle, puisque
+vos paroles sont les dernieres que j'entendrai de vous. Vous avez cru
+qu'elles m'intimideraient et me mettraient a votre merci; elles m'ont
+donne enfin le courage et la dignite de la resistance. Faites ce que
+vous voudrez, realisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez
+prete a defendre ma fille et mon honneur le front haut.
+
+Elle sonna.
+
+
+
+X
+
+Decide a livrer bataille, Nicetas ne voulait pas s'engager a la legere:
+il fallait que chaque coup portat; et pour cela il avait besoin des
+conseils du vieux crocodile.
+
+Depuis la visite ou celui-ci lui avait propose de partager ce que son
+habilete obtiendrait, il n'etait pas alle le voir; a quoi bon? La lutte
+se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de
+personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun
+et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.
+
+En rentrant a Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc
+que Caffie employait etait deja parti, et au coup de sonnette que
+Nicetas tira sans trop d'esperance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
+crocodile lui-meme qui parut, car, arrive le premier a son cabinet, il
+en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.
+
+Il n'avait fait qu'entrebailler la porte qu'il tenait de la main et du
+pied:
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.
+
+Il n'aimait pas en effet a recevoir ses clients quand il etait seul,
+plusieurs ayant eu la main trop leste.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicetas, je vous ai ete recommande
+par le baron d'Anthan.
+
+--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.
+
+Mais cet: entrez... Caffie ne le dit qu'apres avoir toise son client.
+Certainement, Nicetas eut eu la meme tenue qu'a la premiere visite qu'il
+n'eut point ete recu a cette heure, quand le clerc n'etait plus la pour
+proteger son patron.
+
+--Je vois avec plaisir que vous avez mis a profit le temps de la
+reflexion, dit Caffie en l'examinant avec un sourire approbatif; que
+puis-je pour vous?
+
+--Me donner un conseil, ou plutot une consultation.
+
+--Ah! c'est une consultation que vous demandez?
+
+--Precisement cela et rien de plus.
+
+--Je suis a la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils
+fixent eux-memes, dit Caffie qui savait que, le premier pas franchi, il
+conduirait son client, celui-la comme les autres, ou il lui plairait.
+
+--Voila la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit
+remise.
+
+--Aupres de qui?
+
+--Aupres de la mere.
+
+--Seule? en arriere du mari?
+
+--Seule; je n'allais pas meler le mari a l'affaire sans savoir si oui ou
+non je pouvais m'entendre avec la mere.
+
+--Pas mal; et vous ne vous etes pas entendu avec la mere?
+
+--Nous avons cesse de nous entendre.
+
+--Au premier mot? demanda Caffie, qui, comprenant tres bien ce qui se
+cachait sous ces paroles discretes, devinait a peu pres comment les
+choses avaient du se passer: la nouvelle tenue de son client, comparee
+a l'ancienne, n'etait-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se
+tromper?
+
+--Non, a la longue.
+
+--Par suite de mauvaise volonte ou d'impossibilite? Les femmes ne font
+pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liees; et c'est une sage
+precaution du legislateur, sans quoi on les conduirait loin.
+
+--Elle a precisement les mains liees.
+
+--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?
+
+--Je n'ai pas a me plaindre d'elle.
+
+--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous
+jugez le moment venu de faire intervenir le mari?
+
+--Justement.
+
+--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?
+
+--A son aise.
+
+--Vous ne voulez pas preciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur;
+quand vous me connaitrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de
+questions inutiles; enfin il est en etat de prendre _hic et nunc_ une
+certaine somme dans ses affaires sans en etre gene?
+
+--Oui.
+
+--Et il est considere?
+
+--Tres considere.
+
+--Aime-t-il sa femme?
+
+--Passionnement.
+
+--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a eprouve un
+accident?
+
+--Jamais le plus leger doute n'a effleure sa confiance de mari.
+
+--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre
+fille, dites-vous?
+
+--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prevu, l'enfant ne jouira qu'a
+sa majorite du revenu de la fortune qui lui a ete leguee.
+
+--Et cela ne change rien a vos intentions, au contraire, n'est-ce pas?
+donc, vous etes dispose a reclamer l'enfant?
+
+--Ce sont les formalites a remplir pour organiser cette reclamation que
+je viens vous demander.
+
+--C'est bien simple: demain, vous vous presenterez chez un notaire et
+vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez
+la mere; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec
+sommation d'avoir a vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir.
+Et meme peut-etre n'arriverez-vous pas a la notification. Pour cela, il
+n'y aurait qu'a vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire
+de la famille, si vous le connaissez.
+
+--J'ai connu celui de la femme, c'est-a-dire que j'en ai entendu parler
+autrefois.
+
+--Vous avez retenu son nom?
+
+Nicetas hesita un moment.
+
+--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne
+vous genez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous previens
+charitablement qu'il arrive un moment ou ils s'en repentent, et souvent
+il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez
+comprendre que dans une affaire aussi delicate, pour vous donner de bons
+conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute
+seule, votre affaire; on se defendra, on vous tendra des pieges, et si
+vous n'avez personne a cote de vous, je vous l'ai deja dit, je crois,
+vous serez roule; alors vous m'appellerez a votre secours et vous m'en
+conterez long; commencez donc par la tout de suite; c'est le plus simple
+et le plus court.
+
+--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sur.
+
+--Cherchez sur le tableau, dit Caffie en designant de la main une
+affiche blanche attachee au mur par deux epingles; en voyant le nom vous
+le retrouverez plus facilement.
+
+Le voila: Le Genest de la Crochardiere.
+
+--Un scrupuleux, vieille ecole, c'est tomber a pic. Allez donc le voir
+demain, entre dix et onze heures. Demandez a l'entretenir pour une
+affaire particuliere. Faites-lui part de votre intention de reconnaitre
+votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mere, en vue de
+poursuivre plus tard la recherche de la maternite; et insistez sur ce
+point; c'est l'essentiel.
+
+--Je comprends.
+
+--Le vieux notaire vous fera des observations, vous presentera des
+objections: ne repondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de
+facon a me le rapporter exactement; s'il trouve des pretextes pour ne
+pas dresser l'acte seance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra
+soumettre l'affaire a ses clients, et ce sera le moment decisif. Vous
+verrez alors ce que vous aurez a faire: si vous croyez pouvoir discuter
+seul les propositions que tres probablement on vous presentera, ou s'il
+n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avise,
+qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous
+promenera. Vous etes averti, cela suffit.
+
+Nicetas voulut regler le prix de cette consultation, mais Caffie refusa:
+
+--Tout n'est pas fini; j'ose meme dire que rien de serieux n'est
+commence, car je ne considere pas comme serieux les pourparlers avec la
+femme, quel qu'en ait ete le resultat; c'est a l'entree en scene du
+mari que l'interet va se developper et qu'il faudra jouer serre; nous
+ajouterons cette consultation a celle que vous demanderez alors; nous
+sommes gens de revue.
+
+Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffie le lui avait
+conseille, Nicetas se presenta chez le notaire et demanda a parler a
+Me Le Genest de la Crochardiere en remettant sa carte, celle du prince
+Amouroff, au clerc qui l'avait recu.
+
+Malgre ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans
+l'etude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passerent
+avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair,
+meuble aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis a un
+bureau ministre, le notaire s'etait leve, mais sans quitter sa place, et
+Nicetas s'etait trouve en face d'un homme a l'air grave, de la vieille
+ecole, comme disait Caffie, le visage rase de frais, cravate de blanc,
+vetu d'une longue redingote noire boutonnee.
+
+De la main il indiqua un fauteuil a Nicetas, et s'etant lui-meme assis
+il attendit.
+
+--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens reclamer
+votre ministere, dit Nicetas.
+
+Le notaire s'inclina sans repondre.
+
+--D'une fille dont je suis le pere et qui a pour mere une Francaise, et
+si je m'adresse a vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'etre connu, c'est
+que cette mere est votre cliente et que de plus vous etes le notaire de
+l'enfant.
+
+Me Le Genest s'etait fait depuis longtemps un masque impenetrable, qui
+ne traduisait que rarement l'emotion ou la curiosite, mais en entendant
+cette entree en matiere, il laissa paraitre un certain etonnement.
+Un enfant naturel dont il etait le notaire, il n'en voyait qu'un: la
+pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'etait pas non plus
+dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes;
+cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir a qui il avait
+affaire.
+
+--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous
+connaitre, mais je me suis trouve, il y a une vingtaine d'annees, avec
+le lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, etes-vous
+de la famille?
+
+--C'etait mon pere.
+
+Cela meritait consideration, le notaire n'en devint que plus attentif.
+
+--Cette enfant, continua Nicetas, est celle que M. de Chambrais a faite
+son heritiere...
+
+Bien que le notaire eut toujours suppose que M. de Chambrais etait le
+pere de Claude, il ne broncha pas: ce n'etait pas avec son experience de
+la vie qu'il allait s'etonner que deux hommes se crussent le pere d'un
+meme enfant; et puis il s'interessait a cette petite, et il ne pouvait
+etre que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel
+etat civil: la fortune du comte de Chambrais d'un cote, de l'autre le
+nom du prince Amouroff, elle n'etait pas a plaindre vraiment.
+
+Nicetas etait arrive au moment decisif, au coup de theatre qu'il avait
+prepare:
+
+--Et la mere, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui
+comtesse d'Unieres; au moment de la naissance de l'enfant elle n'etait
+pas encore mariee.
+
+Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux
+mains les bras de son fauteuil, et avec une energie qui disait sa
+stupefaction, il resta ainsi, les yeux colles sur son buvard, sans
+regarder Nicetas.
+
+--Si je vous demande d'inserer le nom de la mere dans l'acte de
+reconnaissance, continua Nicetas apres un moment de silence, c'est que
+j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de
+maternite, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera
+sur des presomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les
+soins donnes a l'enfant par madame d'Unieres, sa sollicitude, sa
+tendresse.
+
+La premiere pensee du notaire avait ete de considerer le prince Amouroff
+comme un fou, mais le mot recherche de maternite donna un autre cours a
+ses soupcons: le fou qu'il avait cru n'etait-il pas plutot un intrigant
+et un coquin qui ne meritait que d'etre jete a la porte?
+
+Au commencement de son notariat, il n'eut pas hesite: "Accuser la
+princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, miserable!"; mais
+l'experience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
+sage de ne jeter les coquins a la porte que lorsqu'ils ont vide leur
+sac, et celui-la n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce
+qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unieres et de l'enfant, il
+devait les defendre.
+
+La fin du petit discours de Nicetas lui avait donne le temps de
+reflechir et de reprendre son calme professionnel.
+
+--L'acte que vous demandez ne peut pas etre dresse aujourd'hui, dit-il
+d'une voix parfaitement tranquille.
+
+--Et pourquoi donc? dit Nicetas, qui pensa que decidement le crocodile
+etait bien le malin qu'il se vantait d'etre.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre, c'est vous meme qui l'avez
+dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'apres que deux temoins auront
+atteste votre identite. Simple formalite, vous le voyez. Et pour vous,
+petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de
+trouver ces temoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
+apres demain, je suis pris toute la journee.--Samedi vous convient-il?
+
+--Parfaitement.
+
+--Alors, samedi a onze heures.
+
+Comme Nicetas se levait, le notaire le retint.
+
+--Votre adresse, je vous prie, pour le cas ou j'aurais a vous ecrire.
+
+--Champs-Elysees, 44 ter.
+
+
+
+XI
+
+Nicetas parti, le notaire appela son second clerc.
+
+--Vous allez tout de suite courir a la Chambre des deputes et vous vous
+arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unieres doit venir a Paris
+aujourd'hui.
+
+--Mais a cette heure-ci je ne trouverai personne a la Chambre pour me
+repondre.
+
+Il fallait vraiment que le notaire fut trouble pour n'avoir pas pense a
+cela.
+
+--Alors allez rue Monsieur, peut-etre le concierge pourra-t-il vous
+repondre. Tachez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez
+pas de temps, prenez une voiture a l'heure; faites cela discretement.
+
+Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions
+pouvaient paraitre etranges, et il fallait les expliquer.
+
+--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il prepare?
+
+--Pas encore.
+
+--Eh bien! dites qu'on le prepare de facon a ce que M. le comte
+d'Unieres puisse le signer.
+
+Le clerc ne tarda pas a revenir: M. d'Unieres etait dans son departement
+depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la
+comtesse ne quittait que tres rarement Chambrais.
+
+M. Le Genest sonna son valet de chambre.
+
+--Allez me commander tout de suite un coupe a deux chevaux; qu'ils
+soient bons, la course sera longue; qu'on me serve a dejeuner
+immediatement.
+
+Quand le coupe arriva devant la porte, le notaire etait pret, il monta
+en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orleans.
+
+En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir a Paris, son
+plan n'etait pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff;
+au contraire; et dans les circonstances critiques qui se presentaient,
+il lui semblait que le mieux etait d'avoir tout d'abord un entretien
+avec la comtesse seule; apres, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne
+pas dire au mari.
+
+Madame d'Unieres pouvait-elle vraiment etre la mere de cette enfant?
+Cela lui paraissait difficile a admettre, et meme invraisemblable.
+Cependant, comme il y avait incontestablement des points mysterieux dans
+la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lacher la bride a
+l'imagination, tacher de les eclaircir. Apres, on verrait. Methodique,
+le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite a l'apres
+en negligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne
+l'emportaient jamais; sa regle de conduite etait: "Ne brusquons rien, ni
+les hommes ni les choses", et il s'en etait toujours bien trouve,
+pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de
+suppositions, de soupcons que la femme pouvait peut-etre arreter d'un
+mot?
+
+De la cette demarche qu'il tentait aupres de madame d'Unieres: elle
+etait l'avant, le mari serait l'apres, s'il le fallait,--mais seulement
+s'il le fallait.
+
+Quand il arriva a Chambrais, madame d'Unieres n'etait pas au chateau; il
+insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait etre au pavillon
+du garde-chef, et il pria qu'on lui portat sa carte sur laquelle il
+ecrivit: "Affaire urgente".
+
+Apres une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unieres qui lui
+parut profondement troublee; mais precisement parce que ce trouble etait
+caracteristique, il crut a propos de ne pas laisser deviner qu'il le
+remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que
+ce qu'elle voudrait elle-meme qu'il comprit et montrat; s'il recevait
+les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais
+aucune, et quand il n'etait pas indispensable qu'il les recut, il
+s'arrangeait toujours pour les eviter.
+
+--Excusez-moi de vous avoir derangee, dit-il, avec un salut respectueux
+et affectueux a la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous
+faire avertir de mon arrivee, mais on m'a dit que vous etiez aupres de
+la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore,
+je vous ai fait porter ma carte.
+
+Il avait prepare cette phrase d'entree en matiere de facon a amener
+tout de suite le nom de Claude, et rappeler du meme coup qu'il savait
+l'affection qu'elle temoignait a l'enfant; la situation etait assez
+delicate pour qu'il ne negligeat rien de ce qui pouvait en faciliter
+l'abord; c'etait de la prudence, de la legerete, de la finesse qu'il
+fallait, et s'il etait sur de ne pas commettre d'imprudence, il ne
+l'etait pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.
+
+--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.
+
+Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si eloquent dans son
+angoisse qu'il detourna les yeux et se hata de continuer:
+
+--Ayant appris que M. d'Unieres etait aupres de ses electeurs et
+concluant de la que selon votre habitude vous ne quitteriez pas
+Chambrais, j'ai pense devoir venir moi-meme pour vous entretenir d'une
+visite que j'ai recue ce matin au sujet de cette enfant.
+
+Il fit une courte pause, car il etait arrive au nom qui devait ou tout
+apprendre a madame d'Unieres ou n'avoir aucun sens pour elle.
+
+--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifferemment qu'il put.
+
+Il avait evite de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laisse
+echapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.
+
+S'il avait leve les yeux sur elle, il l'aurait vue pale et defaillante.
+
+Il reprit:
+
+--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il
+reconnaitrait cette enfant pour sa fille.
+
+--Et vous avez dresse cet acte? demanda-t-elle d'une voix a peine
+perceptible.
+
+--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.
+
+Elle laissa echapper un soupir de soulagement.
+
+--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une
+de mes clientes, je n'allais pas manquer a ce principe, qui a ete ma
+regle de conduite depuis que je suis notaire.
+
+De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unieres?
+C'etait ce qu'il se gardait bien de preciser.
+
+--Mais le premier venu peut-il donc reconnaitre ainsi un enfant?
+demanda-t-elle.
+
+Depuis qu'elle etait sous le coup de cette menace, elle se posait cette
+question, qui pour elle etait devenue une veritable obsession, sans
+qu'elle eut pu l'adresser a personne: elle allait donc savoir.
+
+--Parfaitement, repondit le notaire, on peut reconnaitre qui on veut,
+meme un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a interet a faire sien,
+par une reconnaissance passee devant un officier de l'etat civil,
+c'est-a-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude
+etant une riche heritiere, vous sentez qu'il peut devenir productif
+d'etre son pere, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses
+revenus, au moins pour le jour de sa majorite ou de sa mort.
+
+--Et personne ne peut empecher cette reconnaissance?
+
+--La prevenir, non; arreter ses effets, oui. Ainsi, au cas ou cette
+reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester,
+si reellement le prince n'est pas le pere de l'enfant. Nous aurions
+alors a prouver l'impossibilite et l'invraisemblance d'une paternite
+mensongere et frauduleuse, invoquee dans un but de lucre; tandis que de
+son cote le pretendu pere aurait a faire la preuve du bien fonde de
+sa pretention. Ce serait donc un proces avec tout ce qui s'ensuit,
+publicite, enquete ordonnee probablement par le tribunal et, comme
+complication, le scandale autour du nom de la mere qu'on aurait
+fait inserer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la
+maternite.
+
+C'etait une porte qu'il ouvrait a la comtesse. Qu'elle lui demandat si
+le nom de la mere avait ete donne, pour etre insere dans l'acte, il
+repondrait franchement. Qu'elle ne dit rien, de son cote il n'ajouterait
+rien.
+
+Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:
+
+--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais
+pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout
+soumettre sa pretention a ceux qui s'interessent a l'enfant; de la ma
+visite.
+
+Cette fois, il n'avait plus qu'a attendre, ayant dit tout ce qui etait
+possible sans preciser et sans aller trop loin; a elle de repondre si
+elle le voulait et comme elle le voudrait.
+
+Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible
+pour Ghislaine.
+
+Enfin elle se decida:
+
+--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prevenir la reconnaissance?
+
+--Cela depend; si celui qui veut reconnaitre l'enfant est sincere, s'il
+est reellement ou s'il se croit le pere, il est difficile d'empecher la
+reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une speculation visant l'enfant
+ou la mere, il y a a considerer s'il ne serait pas opportun de
+s'entendre avec lui.
+
+Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question
+etait posee aussi nettement que possible, et c'etait a madame d'Unieres
+de decider s'il n'avait pas eu la legerete et la finesse qu'il
+aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune
+maladresse: la comtesse etait prevenue, et il avait reussi a se
+maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fut jamais
+genee devant lui,--ce qui, a son point de vue, etait l'essentiel.
+
+Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui etait tendue qu'en
+confessant la verite, mais si touchee qu'elle fut de cette demarche
+dont elle sentait toute la delicatesse, ce n'etait pas au vieux notaire
+qu'elle pouvait faire sa confession: au point ou les choses en etaient
+arrivees, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la verite devait
+etre connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et
+de sa honte; son parti etait arrete.
+
+--M. d'Unieres seul peut vous repondre, dit-elle lentement, je vais le
+prier de hater son retour.
+
+Ces quelques mots furent prononces d'un ton si desespere et en meme
+temps avec une si parfaite dignite que le notaire, qui cependant avait
+ete le temoin pendant sa longue carriere de bien des douleurs et de bien
+des miseres qui lui avaient bronze le coeur, sentit l'emotion lui serrer
+la gorge.
+
+--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est decidee a un aveu, et deja
+son agonie a commence: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont
+etre egorges par ce Cosaque.
+
+N'aurait-il donc entrepris cette demarche que pour arriver a ce
+resultait? Certes il n'etait pas chevaleresque et il se croyait le plus
+froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet
+egorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour
+la sauver malgre elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.
+
+--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire
+revenant a sa formule habituelle et la jetant avec une vivacite chez
+lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unieres? Il peut avoir
+besoin la ou il est, et rien ne reclame sa presence immediate ici; quand
+on a attendu onze ans pour reclamer sa fille, on n'est pas tellement
+affame des joies de la paternite qu'on ne puisse attendre quelques jours
+de plus. Je n'ai point dresse l'acte de reconnaissance au moment ou on
+me l'a demande, j'en differerai encore la passation tout le temps qu'il
+faudra; c'est mon affaire. N'inquietez donc pas M. d'Unieres. Il n'y
+a pas urgence a lui parler de ma visite et du danger qui menace cette
+pauvre enfant.
+
+Il insista sur ces derniers mots de facon a ce qu'il fut bien compris
+qu'il n'admettait pas qu'une autre que "la pauvre enfant" pouvait etre
+menacee; puis il continua:
+
+--Car il n'y a pas d'illusion a se faire, cette reconnaissance est pour
+elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier a
+la recherche d'une speculation.
+
+Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours recule, mais
+qui maintenant devait etre faite:
+
+--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il
+est?
+
+Il fallait que Ghislaine repondit:
+
+--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre:
+il etait alors musicien et il ne s'appelait que Nicetas.
+
+--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voila qui est etrange.
+
+--Je l'ignore.
+
+--Comment l'avez-vous connu?
+
+--Il nous avait ete recommande par Soupert.
+
+--Le compositeur?
+
+--Oui; il etait l'eleve de Soupert.
+
+--Alors, Soupert le connaissait.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus
+parler de lui.
+
+--Il demeure dans nos environs, a Palaiseau.
+
+--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en
+rentrant a Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement
+utile sur ce prince?
+
+Ghislaine n'osa ni approuver ni desapprouver; d'ailleurs, dans sa
+desesperance, elle s'etait abandonnee a la fatalite, et n'avait plus ni
+jugement ni volonte.
+
+--J'aurai l'honneur de vous ecrire, dit le notaire en prenant conge;
+mais d'ici la dites-vous bien que ma petite cliente a un defenseur
+devoue.
+
+
+
+XII
+
+En arrivant aux premieres maisons de Palaiseau, le notaire fit arreter
+sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il
+pria qu'on lui indiquat ou demeurait M. Soupert.
+
+--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?
+
+--Non, M. Soupert, le musicien.
+
+--Il n'y a pas de musiciens a Palaiseau; quand on en a besoin pour une
+noce, on les fait venir de Longjumeau.
+
+--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.
+
+A la fin, il arriva cependant a se faire comprendre, grace a un indigene
+un peu plus ouvert qui, etant entre pour acheter le _Petit Journal_,
+comprit de qui il etait question, et ne confondit point le compositeur
+Soupert avec le carrier Couvert, qui a vrai dire paraissait beaucoup
+plus connu que le musicien.
+
+--Au haut de la cote, sur la route de Versailles, la maison aux volets
+verts dans la plaine.
+
+Le notaire se remit en route, apres avoir transmis ces renseignements a
+son cocher.
+
+Le village traverse et la cote montee, il apercut dans la plaine la
+maison aux volets verts qui lui avait ete indiquee; assis sur un banc
+devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux
+blancs et au visage rouge congestionne, etait occupe a se confectionner
+gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par
+le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
+bouteille d'eau-de-vie contre le verre.
+
+Vraisemblablement le vieillard etait Soupert, bien qu'il ne le reconnut
+qu'a grand'peine, mais il fit arreter sa voiture comme s'il n'avait pas
+le plus leger doute, et vint a lui la main tendue:
+
+--M. Soupert.
+
+Soupert le regarda sans le reconnaitre.
+
+--Maitre Le Genest de la Crochardiere, notaire.
+
+--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.
+
+Et Soupert, qui avait deja ete sauve du naufrage par deux heritages
+inesperes, s'imagina que c'en etait un troisieme qui lui tombait du
+ciel.
+
+Le notaire s'etait assis sur le banc, a cote de Soupert.
+
+--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un
+entretien put commencer autrement.
+
+--Je vous remercie.
+
+--Si, si, je vous en prie.
+
+Et Soupert appela:
+
+--Eulalie.
+
+Eulalie, qui n'etait autre que madame Soupert, parut en camisole et en
+tablier bleu, les pieds chausses de savates; si elle avait quarante ans
+de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils etaient a
+peu pres du meme age.
+
+--Un autre verre, demanda Soupert.
+
+Quand le verre fut apporte, il prepara lui-meme le grog qu'il offrait au
+notaire et le fit comme pour lui, c'est-a-dire avec beaucoup d'eau-de
+vie et tres peu de sucre.
+
+--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientot un pendant au
+_Croise_?
+
+--Ah! le _Croise_! C'etait le beau temps; il y avait des directeurs pour
+monter les oeuvres serieuses, des artistes, pour les executer, un public
+pour les apprecier; mais maintenant! Ah! maintenant.
+
+Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et
+le public, et le notaire le laissa aller.
+
+Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulage:
+
+--Vous ne laisserez pas d'eleve?
+
+--Ma foi non; et c'est heureux.
+
+--Vous en avez eu un cependant qui promettait.
+
+--Qui donc?
+
+--Vous avez oublie Nicetas.
+
+--Ah! vous connaissez Nicetas; mais Nicetas, qui avait des dispositions,
+n'a jamais ete qu'un virtuose.
+
+--Ah! je croyais...
+
+--Est-ce que s'il avait eu l'etincelle sacree, il aurait abandonne l'art
+pour courir les aventures a travers les deux Ameriques, se faire mineur,
+gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...
+
+--Et aujourd'hui prince.
+
+--Comment, il est prince, Nicetas?
+
+--Prince Amouroff.
+
+--Il a donc herite du titre de son pere?
+
+--Il parait.
+
+--C'est une fiere chance.
+
+--N'est-il pas tout naturel d'heriter de son pere?
+
+--Quand on est le fils de son pere, mais quand on a legalement pour pere
+un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fiere chance
+d'heriter de celui qui s'est debarrasse de sa paternite.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+Le verre en main, Soupert ne demandait qu'a bavarder, et pourvu qu'il
+put assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arretait que quand son
+verre etait vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicetas,
+en realite fils du prince Amouroff, mais legalement fils d'un professeur
+au Conservatoire de Marseille, appele Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.
+
+--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrive au bout de son
+histoire, il parait que les choses se sont arrangees, car aujourd'hui
+votre ancien eleve est prince.
+
+--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?
+
+--Je ne suis pas au courant de la legislation russe.
+
+Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert
+enchante de l'avoir revu, et d'avoir passe quelques instants avec lui;
+mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien put croire que cette
+visite n'etait pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il
+continua tout droit comme s'il allait a Versailles; a Saclay, il
+prendrait la route de Bievres pour revenir a Paris.
+
+Aussitot rentre, il se mit a son bureau et ecrivit a Nicetas:
+
+"Prince,
+
+"J'aurais quelques renseignements a vous demander avant de dresser
+l'acte dont vous m'avez parle; voulez-vous prendre la peine de passer
+demain jeudi a mon etude entre deux et trois heures; je vous serais
+reconnaissant de m'ecrire ce soir meme un mot pour me dire si je dois
+vous attendre.
+
+"Veuillez agreer l'expression de mes sentiments de haute consideration.
+
+"LE GENEST."
+
+Il relut sa lettre:
+
+--Prince, se dit-il, haute consideration enfin, il le faut.
+
+Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hate que de
+coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:
+
+"Mercredi soir, 10 heures.
+
+"Monsieur,
+
+"J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous
+m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.
+
+"Agreez l'expression de mes sentiments de consideration.
+
+"Prince AMOUROFF."
+
+A deux heures, Nicetas, que la curiosite rendait exact, entrait dans le
+cabinet du notaire, prepare a une discussion serree sur les propositions
+que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
+comte d'Unieres aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser
+entortiller par la vieille momie.
+
+Debout, une main appuyee sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son
+bureau, le notaire etait si froid, si raide, si impassible, qu'on
+pouvait le prendre en effet pour une momie.
+
+--Lorsque vous vous etes presente dans mon etude, dit-il, vous saviez,
+n'est-ce pas, que j'etais le notaire de madame la comtesse et de M. le
+comte d'Unieres ainsi que de la jeune Claude?
+
+--Je le savais; c'est precisement pour cela que je me suis adresse a
+vous.
+
+--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien,
+car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite
+que, notaire de M. et madame d'Unieres ainsi que cette jeune fille, mon
+devoir etait de prendre leur defense.
+
+--Leur defense? je ne comprends pas.
+
+--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous desiriez
+reconnaitre la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame
+d'Unieres?
+
+--Qui est.
+
+--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de
+naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pieces qui peuvent etablir
+un commencement de preuve par ecrit exige par la loi pour poursuivre les
+recherches de la maternite. Vous avez ces pieces?
+
+Nicetas ne put pas ne pas laisser paraitre un certain embarras:
+
+--Je les produirai plus tard.
+
+--Quand?
+
+--Lorsqu'il sera necessaire.
+
+--Mais il est necessaire, car si vous ne faites pas cette production, on
+pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pieces
+n'etant pas en votre possession.
+
+--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?
+
+--Il importe beaucoup dans l'espece, car des la qu'on croit que vous
+n'avez pas ces pieces, on peut etre amene a supposer: 1 deg. que vous n'etes
+pas le pere de l'enfant que vous voulez reconnaitre; 2 deg. que madame
+d'Unieres n'en est pas la mere; 3 deg. que cette reconnaissance n'est
+qu'une speculation; 4 deg. que la menace de rechercher la maternite est une
+intimidation devant aider a cette speculation; vous voyez comme tout
+s'enchaine.
+
+--Ou voulez-vous en venir? demanda Nicetas brutalement.
+
+--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de
+renoncer a cette reconnaissance et a tout ce qui s'ensuit, attendu que
+tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de desagrements
+graves.
+
+--Vraiment!
+
+--Mon Dieu oui.
+
+--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon
+vous, ces desagrements?
+
+--Volontiers: attaques, mes clients se defendraient et la premiere chose
+que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se
+pretend le pere de cette enfant est un aventurier...
+
+--Monsieur!
+
+--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne merite pas, a usurpe un
+nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'etre le fils
+d'un prince russe comme il le pretend, il est simplement celui d'un
+professeur de musique de Marseille appele Clovis Blanc qui l'a legitime
+par mariage subsequent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la
+grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
+miserable, apres un sejour de plus de dix ans en Amerique ou il a fait
+tous les metiers, tour a tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat;
+et qu'a bout de ressources, il n'a invente cette reconnaissance d'un
+enfant naturel riche que pour sortir de sa misere, sachant bien a
+l'avance qu'il n'avait aucune chance de reussir puisque sa pretention
+ne s'appuie sur rien, mais esperant par l'intimidation, la menace du
+scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur,
+perdez cette esperance; on ne vous achetera rien du tout, par cette
+raison que vous n'avez rien a vendre et que nous n'avons rien a
+craindre.
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+--J'en appelle a votre experience: entre le personnage que je viens
+d'esquisser et la comtesse d'Unieres entouree d'estime et de respect,
+vous sentez bien qu'il n'y aurait meme pas de doute.
+
+--Je vous repete que c'est a voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de
+reconnaissance avec indication du nom de la mere, quand j'aurai notifie
+cet acte avec sommation d'avoir a me remettre ma fille, enfin quand
+j'aurais commence le proces en recherche de maternite, nous verrons si
+madame d'Unieres restera la femme entouree d'estime et de respect que
+vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre
+quand, de mon cote, je demandais que la paix.
+
+--Encore un mot, le dernier: quand on se prepare a la guerre, il ne faut
+pas donner d'armes a ses adversaires...
+
+Il prit sur son bureau la lettre de Nicetas et la lui montrant:
+
+--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pieces qui vous placent
+sous le coup de certains articles du code penal pour usurpation de nom
+et de titre. J'ai dit. Vous reflechirez.
+
+Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas
+la moindre inclinaison de tete a Nicetas qui sortit furieux.
+
+Positivement il avait ete abasourdi par cette vieille momie en cravate
+blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi,
+comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que
+repondre a un homme qui a chaque instant vous parle de la loi et du
+code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les
+jambes a chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard,
+aux yeux bandes, il ne pouvait que s'arreter quand on lui criait
+"casse-cou".
+
+Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se
+trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver
+une bonne part de faux.
+
+Comment s'y reconnaitre? La etait l'embarras pour lui, mais non le
+decouragement, car pour etre battu d'un cote il ne renoncerait pas a
+la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des
+avocats ne feraient pas que Claude ne fut pas sa fille.
+
+Il n'avait qu'a consulter Caffie; sans doute il lui en coutait de
+laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce
+n'etait pas l'heure de marchander.
+
+Malheureusement Caffie n'etait pas chez lui; il serait probablement
+retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire
+importante, dit le clerc.
+
+Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne?
+Decidement, sa mauvaise chance le poursuivait.
+
+
+
+XIII
+
+Les menaces de Nicetas avaient emu le notaire.
+
+Assurement cette attitude hautaine et provocante n'etait pas du tout
+celle d'un resigne.
+
+Il n'avait rien a perdre a intenter un proces, cet aventurier, et il
+pouvait esperer qu'il y gagnerait quelque chose.
+
+Il fallait l'en empecher et, puisque le langage de la sage raison avait
+echoue, recourir a des moyens plus energiques, et par cela peut-etre
+plus efficaces.
+
+Un quart d'heure apres, il montait les trois etages de la grande caserne
+de la Cite, et demandait a l'huissier de service d'etre admis aupres du
+prefet de police pour affaire urgente. Comme a la prefecture toutes les
+affaires sont urgentes, l'huissier se montra resistant: c'etait l'heure
+du rapport, M. le prefet etait occupe.
+
+Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et
+porter cette carte au prefet.
+
+C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le
+premier venu.
+
+Apres une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le
+notaire fut enfin recu, et il put exposer sa demande.
+
+Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle,
+nee de pere et de mere inconnus, a laquelle on avait legue une
+belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la
+reconnaitre.
+
+--Ceci, interrompit le prefet, est du ressort de la justice.
+
+--Mais derriere la reconnaissance il y a un chantage.
+
+--Un chantage contre un enfant qui n'a ni pere ni mere n'est pas bien
+dangereux.
+
+--Mon aventurier ne reclame pas seulement la paternite de cette petite,
+il pretend aussi lui imposer une mere; c'est-a-dire qu'il menace
+une honnete femme de la compromettre dans un proces en recherche de
+maternite.
+
+--Mais la recherche de la maternite est admise par la loi; c'est affaire
+au tribunal d'apprecier si cette femme est ou n'est pas la mere de cette
+enfant.
+
+--Elle ne l'est pas.
+
+--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le role de la police
+n'est pas de prevenir les proces et de se substituer a la justice.
+
+--N'est-il pas de prevenir les scandales et d'etre une sorte de
+Providence pour les familles.
+
+--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus
+d'elle; la police a les mains liees par la legalite, et quelquefois
+aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.
+
+Il est evident que le prefet rechignait a s'occuper de cette affaire et
+ne cherchait qu'a decourager le notaire.
+
+--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacees par ce
+chantage.
+
+--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules
+professionnels.
+
+Si le prefet ne demandait pas ce nom, il etait certain, cependant, qu'il
+l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait
+pas livre: il fallait que de tout son poids il pesat dans la balance.
+
+--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait ete
+instituee legataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a
+fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait
+pour niece madame la comtesse d'Unieres, la femme du depute.
+
+--Qui s'est trouvee desheritee.
+
+--Precisement. M. de Chambrais etait-il ou n'etait-il pas le pere de
+cette enfant qu'on veut reconnaitre aujourd'hui? C'est un secret qu'il a
+emporte dans la tombe. Et si les probabilites sont pour l'affirmative,
+je reconnais que nous n'avons que des probabilites. Cependant elles
+reposent sur un fait a mon sens considerable: madame d'Unieres, seule
+heritiere legitime de son oncle, se trouvant exheredee par le testament
+dont j'ai parle, s'est chargee de la surveillance et de l'education de
+l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels.
+Il y aurait la un esprit d'abnegation si extraordinaire, qu'il est plus
+logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopte cette enfant,
+c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient a M. de Chambrais.
+Eh bien! c'est madame d'Unieres, c'est M. d'Unieres que le chantage
+menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni
+acte de naissance, ni commencement de preuves par ecrit, cet aventurier
+pretend que madame d'Unieres serait la mere de cette enfant qu'elle
+aurait eu avant son mariage. Et cette pretention, il ne veut pas, vous
+pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en
+servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et a la comtesse par
+la menace d'un proces scandaleux.
+
+Le notaire fit une pause, et la physionomie du prefet lui dit que les
+dispositions auxquelles il s'etait tout d'abord heurte se modifiaient.
+
+--C'est pour un adversaire politique que je reclame votre protection,
+monsieur le prefet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous
+toucher.
+
+Le prefet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre
+n'avaient jamais ete en faveur dans la maison.
+
+--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas
+lui-meme la reclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son
+honneur est menace. J'en ai ete le premier informe par une demarche de
+notre personnage qui va a elle seule vous le faire connaitre: sachant
+que j'etais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unieres,
+il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour
+que je le dresse reellement, mais pour que je prepare mes clients
+effrayes a un arrangement. Au lieu d'aller a eux, je viens a vous.
+
+--L'affaire est delicate.
+
+--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier,
+dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est pare d'un nom et d'un titre
+des plus honorables: celui de prince Amouroff, se pretendant le fils du
+lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, qui a occupe
+une grande situation a la cour de Russie.
+
+--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni a ce nom, ni a ce titre?
+
+--Aucun droit.
+
+--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?
+
+--J'ai cette lettre signee par lui.
+
+Et le notaire mit sous les yeux du prefet la lettre qu'il avait eu la
+precaution de se faire ecrire par Nicetas.
+
+--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette
+usurpation de nom et de titre.
+
+--Il ne l'est pas.
+
+--Une enquete doit etre faite; accordez-moi un certain temps.
+
+--Il y a urgence.
+
+--Je ne perdrai pas de temps; je vous previendrai.
+
+Le notaire allait partir, le prefet le retint:
+
+--Pouvez-vous me donner le signalement de ce pretendu prince?
+
+--Trente-cinq ans, taille elevee, cheveux noirs, pas de barbe, gras,
+bouffi; l'air d'un chenapan bien eleve; il demeure au n deg. 44 des
+Champs-Elysees.
+
+--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes
+renseignements sont conformes aux votres, on le conduira a la frontiere.
+Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille...
+Dieu merci. Cela nous debarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort
+seule interrompt un bon chanteur dans son metier et encore il laisse
+bien souvent des heritiers.
+
+Le notaire s'etant retire, le prefet fit appeler un de ses secretaires,
+car cette mission n'etait pas de celles qui se donnent au premier
+venu, et le chargea d'aller tout de suite a l'ambassade de Russie: il
+s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-general et aide
+camp general, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se
+trouvait aujourd'hui a Paris et s'il repondait au signalement d'un homme
+de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.
+
+Le secretaire revint au bout d'une demi-heure:
+
+--Le lieutenant-general Amouroff etait mort, il n'avait laisse qu'un
+fils mort lui-meme depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son
+titre etaient eteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit,
+c'etait un aventurier et probablement un escroc.
+
+Immediatement le prefet envoya au n deg. 44 des Champs Elysees un inspecteur
+charge de dire au prince Amouroff--parlant a sa personne--que le prefet
+de police le priait de passer a son cabinet le lendemain matin a dix
+heures. En meme temps, il fit prevenir Me Le Genest de la Crochardiere
+d'assister a cette entrevue.
+
+Ce fut le notaire qui arriva le premier; a dix heures moins cinq
+minutes, il etait introduit aupres du prefet, qui lui communiqua les
+renseignements transmis par l'ambassade.
+
+--Vous voyez, monsieur le prefet, dit le notaire.
+
+--Ce que vous me disiez etait vrai, j'en avais la certitude; mais il
+fallait une preuve qui fermat la bouche a votre coquin, et l'ambassade
+nous la donne.
+
+--Viendra-t-il?
+
+--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne a penser qu'il voudra
+payer d'audace; d'ailleurs, il a interet a apprendre ce que nous savons,
+ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.
+
+L'huissier entra portant une carte.
+
+--Le voici; faites entrer.
+
+Comme le prefet l'avait prevu, Nicetas se presenta la tete haute, froid
+et calme,--au moins en apparence.
+
+Il salua le prefet poliment, le notaire avec dedain.
+
+--La presence de Me Le Genest de la Crochardiere doit vous apprendre
+de quoi il s'agit, dit le prefet. Me Le Genest pretend que vous
+n'avez aucun droit a vous dire le pere d'une enfant que vous voulez
+reconnaitre.
+
+--Me Le Genest me parait bien audacieux dans ses affirmations; serait-il
+decent de lui demander sur quoi il les appuie?
+
+--Et vous, monsieur, demanda le prefet qui avait souri au mot decent,
+sur quoi appuyez-vous les votres?
+
+--Sur des pieces qui seront soumises au tribunal.
+
+--Verriez-vous un inconvenient a les produire ici?
+
+--Je ne crois pas que ce soit le lieu, repondit-il insolemment.
+
+--Au moins est-ce celui de produire d'autres pieces que j'ai le droit
+de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour
+prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.
+
+Nicetas ne se troubla point.
+
+--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas
+charge de ma genealogie, qui constitue un ballot un peu lourd.
+
+--C'est facheux, car vous pourriez prouver a votre ambassade qu'elle
+se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laisse qu'un fils mort
+depuis trois ans, et, a moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage
+que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous epargnerait le
+desagrement d'etre reconduit a la frontiere par mes soins.
+
+--Ce serait une illegalite.
+
+Le prefet haussa les epaules, car s'il parlait volontiers d'illegalite
+quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on
+lui en parlat.
+
+--Reclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa
+protection, je m'incline.
+
+Nicetas ne repondit pas.
+
+--Aimez-vous mieux declarer que vous n'etes pas Russe? alors je vous
+ferai remarquer que vous n'auriez pas du signer cette lettre--il montra
+la lettre ecrite au notaire--"Prince Amouroff", ce qui constitue un
+faux.
+
+--Oh! un faux!
+
+Au lieu de repondre, le prefet sonna:
+
+--Prevenez un des messieurs les commissaires aux delegations, dit-il a
+l'huissier, que je le prie de se rendre ici.
+
+En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicetas, il
+annota quelques pieces a grands coups de crayon rouge.
+
+Quand le commissaire entra, le prefet lui dit quelques mots et celui-ci,
+s'asseyant a un bureau, se mit a ecrire.
+
+--C'est un proces-verbal, dit le prefet en s'adressent a Nicetas, visant
+votre lettre a Me Le Genest.
+
+Il fut vite redige, le commissaire le lut, et tendant une plume a
+Nicetas:
+
+--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi a signer _ne varietur_
+la lettre annexee.
+
+Nicetas hesita un moment.
+
+--J'aime encore mieux la frontiere.
+
+--Avez-vous des preferences? demanda le prefet d'un air un peu
+goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?
+
+--La Belgique, si vous le voulez bien.
+
+--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cediez a la tentation de
+descendre a Chantilly ou a Creil; si cela vous est utile, je peux vous
+offrir les frais de ce petit deplacement.
+
+--Merci; c'est moi qui veux les offrir a votre agent; je vous prie
+seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en premiere
+classe sans se faire remarquer.
+
+--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles a
+midi trente.
+
+--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.
+
+Le prefet avait presse le bouton d'une sonnerie et un agent etait
+presque aussitot entre; si ce n'etait pas tout a fait le diplomate
+annonce, cependant c'etait un compagnon de voyage suffisant.
+
+Comme Nicetas allait sortir, le prefet le retint d'un signe de main:
+
+--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne
+rentrez pas en France.
+
+Quand la porte se fut refermee sur l'agent qui emboitait le pas derriere
+Nicetas, le prefet se tourna vers le notaire:
+
+--C'est egal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fut dedans plutot que
+dehors; heureusement, c'est un violent, malgre son attitude dedaigneuse,
+et des violents on peut esperer toutes les folies: nous le repincerons.
+
+
+
+XIV
+
+Bien que Nicetas eut son billet pour Bruxelles, a Mons il descendit de
+wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre
+qui, quelques minutes apres, partait pour Charleroi.
+
+De Paris a la frontiere, assis en face de son agent, il avait eu tout le
+temps de reflechir et de batir un plan qui lui donnerait sa revanche;
+pour le bien etudier sans rien laisser a l'imprevu, il avait a Creil
+achete un _Indicateur des chemins de fer etrangers_, qu'il avait pu
+consulter sans que l'agent s'en inquietat: n'etait-il pas tout naturel
+de se tracer un itineraire, alors; surtout, qu'on partait aussi a
+l'improviste?
+
+Le propre de sa nature etait de ne pas se laisser abattre et par
+consequent de s'acharner contre la chance, quand elle lui etait
+contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, etant un rageur et un
+vindicatif, non un resigne; il serait ce qu'il avait toujours ete.
+
+Aussi bien il avait joue un metier de dupe en voulant se servir de la
+loi; c'etait une arme a laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours
+se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.
+
+Depuis longtemps l'experience lui avait appris qu'on ne fait bien ses
+affaires que soi-meme, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-la valant
+toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on
+y est habitue. Son outil a lui, c'etait ses poings. Si au lieu de s'en
+remettre a Caffie et de suivre les sentiers detournes de la chicane que
+le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours a
+ses poings, et s'etait jete bravement dans le droit chemin sans souci
+de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en
+ecartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roule par ce vieux
+notaire et ce prefet de police du diable.
+
+Si le jour ou il s'etait dit que l'heritiere de M. de Chambrais pouvait
+bien etre sa fille, il l'avait simplement enlevee et cachee a l'etranger
+quelque part, tout cela ne serait pas arrive: au lieu d'avoir a
+s'adresser a madame d'Unieres avec des detours et des menagements, c'eut
+ete madame d'Unieres qui aurait du s'adresser a lui; et pour ravoir
+l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulat.
+
+Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fit
+maintenant; et avec de la decision et de l'energie, toutes ses
+maladresses pouvaient se reparer. Pour cela, il n'avait qu'a prendre
+Claude. Il n'etait plus le pauvre diable sans le sou que deux mois
+auparavant la _Normandie_ debarquait au Havre: il disposerait de plus de
+trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement
+la lutte contre la comtesse, le notaire et le prefet de police; au
+bout, il faudrait bien ceder; alors, il imposerait ses conditions et ne
+rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions,
+cette petite.
+
+Mais pour que cette combinaison, a laquelle il avait deja pense plus
+d'une fois, reussit, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire,
+conseille par le prefet de police, qui avait devine qu'un homme qu'on
+expulse ne reste pas la ou on le conduit, voudrait faire mettre Claude a
+l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions
+et le reste, les choses en etaient arrivees a un point ou le proces en
+reconnaissance serait une folie.
+
+Jusqu'a la frontiere il n'avait consulte son indicateur que pour
+trouver des trains de Mons a Charleroi et de Charleroi a Givet, car une
+surveillance devant etre, sans aucun doute, organisee contre lui a la
+gare du Nord, il n'allait pas etre assez naif pour rentrer a Paris par
+la; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train
+a Givet. Debarrasse de son agent a Quievrain, il put, sans eveiller de
+soupcons, etudier la marche des trains de Givet a Paris en passant par
+Epernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.
+
+Comment admettre qu'on eut pris si vite des precautions pour qu'il ne
+put pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurement pas
+aussitot.
+
+Dans ses precedents voyages a Chambrais, il avait eu le temps de
+s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus
+grande partie de la journee chez Dagomer et que c'etait de quatre a cinq
+heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc
+qu'a se trouver sur son passage a l'aller ou au retour, et a lui
+donner rendez-vous a la nuit tombante, dans un endroit desert ou il
+l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fut vraiment bien
+maladroit s'il ne la decidait pas a venir avec lui pour "voir son pere";
+une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer.
+A l'accent avec lequel elle s'etait ecriee: "Ou sont mes parents?" il
+savait a l'avance qu'avec ces deux mots il la menerait loin.
+
+Il avait pris un billet direct de Givet a Paris, mais en route il
+modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les
+chances de son cote, meme celles peu vraisemblables ou on le guetterait
+a la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue,
+et descendant a Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'a
+Longjumeau.
+
+La il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-meme, et
+choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'etre pas ratteint s'il
+pouvait prendre un peu d'avance. C'eut ete naivete de se montrer dans
+les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre a l'auberge son cheval
+a Villemeneu, qui est a deux kilometres de Chambrais, et vers trois
+heures et demie, il vint en promeneur flaner dans le chemin que Claude
+devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.
+
+Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait ete naturel chez une
+fille qu'on laisse courir a travers les bles cueillir l'herbe de ses
+lapins, mais quand il la vit venir, elle etait accompagnee d'une
+paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement
+son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.
+
+Quand elles passerent devant lui, madame Dagomer ne parut pas
+s'inquieter de le voir la, et Claude, sans tourner la tete de son cote,
+lui lanca un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait
+surement ce qu'il voulait.
+
+Il attendrait son retour; mais comme il fallait prevoir qu'elle pouvait
+etre encore accompagnee, il prepara un billet qu'il devait trouver moyen
+de lui remettre: "Soyez ce soir, a la nuit tombante, au Calvaire de la
+RESERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout."
+
+Il ne s'etait pas trompe: au retour, la femme du garde, fidele aux
+prescriptions de madame d'Unieres, accompagnait encore Claude; il les
+laissa venir jusqu'a lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de
+facon a se placer entre elle et Claude.
+
+--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me
+dire, si en suivant ce chemin j'arriverai a la Croix-du-Roi?
+
+C'etait de la main gauche etendue qu'il montrait le chemin; de la
+droite, placee derriere son dos, il agitait doucement son papier: il
+sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa
+passer.
+
+Rentre a Villemeneu, il dina gaiment, puis, a sept heures et demie, il
+fit atteler et partit grand train comme s'il etait presse; arrive a la
+_Reserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval a un arbre; le
+soleil venait de se coucher, et du ciel empourpre tombait une lumiere
+rose qui promettait une soiree sereine.
+
+Ce qu'on appelle la _Reserve_ est un grand etang long de pres d'un
+kilometre, et large d'une cinquantaine de metres creuse pour recevoir
+les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais;
+recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de
+ce plateau elles s'emmagasinent la, et par des conduites souterraines,
+elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc
+et des jardins.
+
+D'un cote, l'etang sert de cloture au parc, de l'autre il est longe par
+une route--celle que Nicetas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--a
+un endroit assez rapproche du pavillon du garde pour que Claude put y
+venir facilement, et assez eloigne cependant pour qu'on ne la suivit
+point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales,
+etait-il reste la a rever a celle qu'il aimait, imaginant les charmes
+d'un tete a tete avec elle!
+
+Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas change, et il les
+retrouvait, apres cette longue absence, comme s'il les avait quittees la
+veille: c'etait le meme calme, le meme silence, la meme douceur, la meme
+vegetation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'etang,
+le meme cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il
+se rappelait que la derniere fois qu'il y etait venu des ouvriers
+faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laisse
+pousser librement, n'auraient pas tarde a envahir l'etang et a le
+transformer en un marais; maintenant ce travail etait encore en train,
+et sur la rive, que longeait la route, retenue a un tetard par une
+chaine, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journee finie,
+avaient attachee la; si ce n'etait pas celle dans laquelle il s'etait
+souvent promene, au moins en etait-ce une semblable, a fond plat, avec
+des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.
+
+Le temps s'ecoulait, le ciel palissait, la verdure des arbres et des
+buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.
+
+Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village,
+on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberte
+d'aller et venir aux abords de la maison.
+
+Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne
+l'apercut point: la route, deserte, filait droit entre l'etang et les
+champs, sans que personne s'y montrat.
+
+L'impatience et l'inquietude commencaient a le prendre, lorsque de
+l'autre cote de l'etang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver
+en courant; mais l'autre cote de l'etang ne faisait pas du tout son
+affaire; il eut un mouvement de colere; cependant, descendant au bord de
+l'eau, il agita son mouchoir.
+
+Elle ne tarda pas a se trouver en face de lui, alors mettant ses deux
+mains autour de sa bouche, elle cria en etouffant sa voix:
+
+--Prenez la toue.
+
+Il n'y avait pas pense. Vivement il detacha la chaine enroulee autour
+du saule, et a coups vigoureux d'avirons il traversa l'etang; bientot
+l'avant de la toue toucha la rive.
+
+--Montez, dit-il en se retournant.
+
+--Dites-moi ce que vous avez a me dire, monsieur.
+
+--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite;
+dans les roseaux nous serons a l'abri.
+
+Si dans la plus grande partie de l'etang les roseaux faucardes
+laissaient les eaux libres, il en restait une ou ils n'avaient pas ete
+encore coupes, et il n'y avait qu'a amener la toue dans leur fourre pour
+y etre cache.
+
+Elle hesitait.
+
+--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouves.
+
+Elle monta et vint pres de lui.
+
+Alors il se mit a ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il
+vira de bord pour gagner le calvaire.
+
+--Ou allez-vous, monsieur?
+
+--Je vous conduis pres de votre pere.
+
+--Ou est-il?
+
+--Vous ne tarderez pas a le voir.
+
+--Monsieur, je ne veux pas, s'ecria-telle effrayee; si vous ne me
+debarquez pas, j'appelle.
+
+--Je vais vous debarquer de l'autre cote.
+
+--Non, ici, tout de suite.
+
+Il rama plus fort.
+
+--Monsieur, je crie.
+
+Et de fait elle se mit a appeler au secours; mais qui pouvait
+l'entendre? la route etait deserte.
+
+--Au secours, a moi, a moi...
+
+--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre pere.
+
+A ce moment, un homme sortant d'une allee se montra sur la rive du parc;
+il accourait en boitant.
+
+Claude et Nicetas l'apercurent en meme temps.
+
+--Papa Dagomer, cria Claude, a moi, on m'emporte.
+
+--Arretez, cria le garde.
+
+Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il
+ne pouvait pas traverser l'etang a la nage.
+
+--A moi, a moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis
+qu'elle esperait etre secourue.
+
+--Arretez, cria Dagomer ou je tire.
+
+Nicetas rama plus fort; ce ne serait pas la premiere fois qu'il
+sortirait sain et sauf d'une fusillade.
+
+--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaisse son petit fusil.
+
+Elle se laissa tomber au fond de la toue; une detonation retentit, en
+meme temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'ecrasait.
+
+
+
+XV
+
+C'etait le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite a Ghislaine,
+et apres qu'il etait parti en la reconfortant par des paroles
+d'esperance, elle s'etait dit qu'elle devait s'en rapporter a lui.
+
+Et pendant tout le reste de la journee, comme pendant celle du jeudi,
+elle se l'etait repete.
+
+Cet homme calme, froid, honnete, connaissant la loi et les affaires
+qu'elle ignorait, lui avait inspire une certaine confiance; il
+trouverait un moyen de defense; assurement, il ne se serait pas avance a
+la legere.
+
+Mais a mesure que cette visite s'etait eloignee, elle avait perdu
+de cette confiance qui a la verite n'etait pas bien robuste, et en
+reflechissant il lui avait semble que c'etait son mari seul qui devait
+la defendre,--les defendre, lui et elle, puisqu'ils etaient l'un et
+l'autre menaces.
+
+Elle n'avait deja que trop attendu, et il y avait la un manque de
+franchise et de foi qui etait une faute en meme temps qu'une injure.
+
+Quelque dut etre le resultat d'un aveu, il etait impossible qu'elle
+reculat davantage; c'etait inquiet qu'il etait parti, tourmente,
+peut-etre jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en
+proie a des angoisses qu'elle ne se precisait pas, mais qui certainement
+n'etaient que trop reelles, elle le sentait.
+
+Elle passa la nuit du jeudi dans ces hesitations, et aussi la matinee
+du vendredi, bouleversee, affolee, voulant et ne voulant pas, ne se
+decidant que pour retomber bientot dans ses perplexites: enfin, dans
+l'apres-midi elle lui envoya une depeche ne contenant qu'un mot:
+"Reviens."
+
+Puis, faisant atteler, elle alla a Paris prendre, rue Monsieur, la
+lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la
+sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant,
+malgre ce doute, il fallait qu'elle les eut aux mains, et put les mettre
+sous les yeux de son mari, s'il consentait a les regarder.
+
+Le samedi matin, elle recut la reponse a son telegramme: "J'arriverai ce
+soir a Paris par le train de six heures, a Chambrais a huit."
+
+En temps ordinaire elle eut ete l'attendre au chemin de fer comme elle
+le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de
+repondre a l'etreinte de sa main par une etreinte aussi tendre, aussi
+passionnee.
+
+Mais ce jour-la, que dirait ce premier regard? Et puis, etait-ce dans
+une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait decider de
+leur vie? Enfin, lui-meme ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne
+comptait pas sur elle a la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce
+qu'il n'avait jamais fait?
+
+Des sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, ecoutant avec
+son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec
+une lenteur qui faisait penser a l'eternite. Enfin, comme huit heures
+sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitot elle
+descendit le perron.
+
+Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une
+interrogation inquiete, comme c'en fut une eperdue et navree qu'il lut
+lui-meme. En n'echangeant que des paroles insignifiantes, ils monterent
+a leur appartement, dont elle ferma la porte.
+
+Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une
+question:
+
+--Que se passe-t-il?
+
+Au lieu de repondre, elle lui tendit la lettre de Nicetas sur laquelle
+se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main
+tremblante.
+
+Il les lut; alors la regardant avec des yeux effares:
+
+--Je ne comprends pas, dit-il.
+
+Elle hesita un moment:
+
+--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai
+aime, mais je n'ai pas eu une pensee qui ne fut une franche adoration
+pour vous. Rien ne m'a jamais detournee de vous; vous seul existiez;
+je ne voulais plaire qu'a vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une
+vertu particuliere, cependant il me semble que peu de femmes vivent
+ainsi pour un etre unique d'une facon si abandonnee, et qu'il y a la une
+preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais,
+et qui n'a jamais ete aussi profond, aussi passionne qu'en ce moment.
+Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous
+frappe, avant de me juger, de me condamner, songez a ce que j'ai ete, a
+cette longue suite de journees heureuses jamais troublees, a l'union de
+notre esprit et de nos ames; a cette constante harmonie qui prouvait si
+bien que nos deux coeurs n'etaient plus qu'un, et cela non seulement
+depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je
+pensais a vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme a un
+etre au-dessus des autres, pour lequel j'etais trop imparfaite, et
+que je ne devais jamais sans doute meriter. Cependant a force d'amour
+j'etais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la
+tendresse et le devouement.
+
+Il la regardait, tachant de lire en elle ce que ces paroles laissaient
+d'obscur et d'incomprehensible pour lui.
+
+--La lettre, lui dit-il, la lettre.
+
+--Cette lettre explique une fatalite qui me fait la plus miserable, la
+plus malheureuse des femmes.
+
+Haletante, la voix sourde, elle lui refit le recit qu'elle avait fait a
+son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur sejour en Sicile.
+
+--Cet enfant, c'est Claude, s'ecria-t-il.
+
+Elle baissa la tete.
+
+--Et l'homme, ou est-il?
+
+--Nous ne sommes pas arrives au bout de notre malheur: laissez-moi la
+force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai resiste avant de
+devenir votre femme. Je n'ai cede qu'aux prieres de mon oncle, et aussi
+a mon amour qui m'a entrainee. Je voulais parler, tout dire; avec
+l'autorite d'un pere que sa tendresse lui avait donnee sur moi, mon
+oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lachete de ceder.
+C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a
+ecrasee; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'etais
+sous le poids de cette fatalite, balancant toujours la resolution de
+tout vous dire, ne me laissant arreter que par la honte et plus encore
+par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'etait
+la pensee qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a
+ecrit cette lettre.
+
+--Et cela est arrive?
+
+--Le jour ou vous prepariez votre dernier discours, vous devez vous
+rappeler que vous m'avez vue bouleversee en recevant une lettre: elle
+etait de lui; il me donnait un rendez-vous a la _Mare aux joncs_.
+
+--Vous y etes allee?
+
+--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec
+moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commencait
+un proces pour rechercher ma maternite. Malgre ce que cette menace
+contenait de terrible, j'ai refuse, car jamais cette enfant ne pouvait
+se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la
+prendre; j'ai persiste dans cette resolution. A la fin de l'entretien,
+j'ai compris qu'il n'agissait que par speculation, et que ce qu'il
+voulait c'etait de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux a
+Marche et Chabert. Il ne s'est pas contente de ce que je lui remettais.
+Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait
+remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis
+les vraies.
+
+Il l'arreta:
+
+--Quelle douleur tu m'aurais epargnee si tu avais parle alors et quelles
+hontes tu te serais evitees.
+
+--Vous saviez?...
+
+--Oui; c'est pour cela que je suis parti.
+
+--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les levres.
+
+Elle se jeta aux genoux de son mari:
+
+--Ainsi, s'ecria-t-elle dans un elan affole, t'aimant, t'adorant,
+n'ayant jamais eu dans le coeur que le desir et la volonte de te plaire
+et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes,
+toi qui meriterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporte, pour
+prix de ton amour, la honte et le malheur.
+
+Il la contempla longuement, puis la relevant:
+
+--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut etre supporte quand on est
+deux.
+
+--Elie!
+
+--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la
+tienne a te pardonner, puisque tu es une victime.
+
+A ce moment on frappa plusieurs coups forts a la porte. Ils ne
+repondirent pas, les coups furent plus precipites.
+
+Le comte alla ouvrir:
+
+--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappe:
+
+--Je demande pardon a M. le comte de m'etre permis de frapper ainsi:
+mais Dagomer est la, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.
+
+--Claude! s'ecria Ghislaine.
+
+Eperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.
+
+Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterne.
+
+Arrivee la premiere, ce fut elle qui l'interrogea:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? s'ecria-t-elle.
+
+--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un
+homme. Que malheur!
+
+--Un braconnier? demanda le comte.
+
+--He non, un monsieur qui voulait enlever Claude.
+
+Le comte et la comtesse se regarderent; ils n'eurent pas besoin de
+paroles pour se comprendre.
+
+--V'la l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivee, aussi vrai que
+je m'appelle Dagomer.
+
+Il leva la main pour attester le ciel.
+
+--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et a travers
+la _Reserve_, il l'emmenait du cote de la grand'route, ou il avait une
+voiture toute prete, le cheval attache a un des arbres du Calvaire.
+L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrive; l'hasard m'avait
+fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arreter. Il s'est mis
+a ramer plus fort. Il allait aborder. Ni a gauche ni a droite je ne
+pouvais courir apres; personne sur la route; Claude etait perdue. Que
+que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tire pour sauver la
+petite; je voulais lui casser un bras, ca l'aurait arrete; il a roule au
+fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibule.
+
+--Et Claude? s'ecria Ghislaine.
+
+--Brave comme tout. Elle s'etait couchee pour que je tire par-dessus
+elle; en tombant il l'avait ecrasee, mais a s'a relevee et m'a crie:
+"J'ai rien!" Pensez si j'ai ete soulage. C'est elle qui a ramene la toue
+au bord avec le mort au fond.
+
+Le comte jeta un coup d'oeil a Ghislaine pour appeler son attention.
+
+--Vous l'avez regarde?
+
+--Bien sur.
+
+--Comment est-il?
+
+--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.
+
+Ghislaine, repondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe
+affirmatif: c'etait lui.
+
+--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais deja l'homme de
+Creve-coeur qui souvent la nuit se leve contre moi, v'la que je vas
+avoir celui de la _Reserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever
+Claude; il lui a dit que c'etait pour la conduire aupres de ses parents.
+
+--Vous avez fait votre devoir, dit le comte.
+
+--Vrai? monsieur le comte; ca me fait du bien d'entendre ca d'un homme
+comme vous.
+
+--Je l'expliquerai a la justice.
+
+S'adressant au valet de chambre:
+
+--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prevenir la
+gendarmerie.
+
+Puis, revenant a Dagomer:
+
+--Ou est-il?
+
+--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!
+
+--Je vais avec vous.
+
+Ghislaine voulut le suivre.
+
+--Restez, dit-il.
+
+Mais apres avoir fait quelques pas du cote du perron, il revint a elle.
+
+--Je vais vous envoyer Claude.
+
+Elle avait retrouve son mari tout entier, avec sa droiture, sa
+generosite, sa confiance,--son amour.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR "GHISLAINE"
+
+
+J'ai toujours eu, meme jeune, la curiosite des enfants; et cela m'a valu
+plus d'une mesaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit
+tres vite, qu'on s'interesse a lui, il s'apprivoise aussitot et se
+familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard
+echange, tout est dit; il sait jusqu'ou il peut aller, c'est-a-dire
+jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en
+omnibus, cette familiarite spontanee s'est-elle traduite en avances
+qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelees, et
+encore plus poissees de sucre ou de gateaux, sur mes genoux ou sur la
+manche de mon vetement!
+
+Au debut, cette curiosite se partagea a peu pres egalement entre les
+petits garcons et les petites filles, je n'avais pas de preferences;
+mais peu a peu les petites filles l'emporterent, non pas qu'elles
+fussent plus faciles a suivre, au contraire, mais precisement parce
+qu'avec leurs detours et leurs mysteres, elles etaient plus attrayantes.
+
+L'enfant eclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire
+dans celle-ci, sans avoir commence a epeler avec la petite fille, se
+trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages
+apres pages sans y comprendre un traitre mot.
+
+Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains
+de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la
+civilisation. S'il etait ne avec cette perfection, l'homme des cavernes
+n'aurait pas triomphe de ses premieres luttes pour la vie, dans
+lesquelles comptaient seules certaines forces que developpe la nature,
+mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la ferocite,
+l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractere du
+tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est evident qu'aujourd'hui,
+l'homme police, avec son education, ses relations, son milieu, s'est
+eloigne,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant
+qu'il subisse les lecons de l'education, combien en est-il pres! Quel
+enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
+parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les
+domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles
+l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez
+elles une consequence de leur faiblesse en meme temps qu'une delicieuse
+satisfaction pour les fantaisies de leur chimere. Un pretre me disait
+qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le meme
+refrain:--"J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi
+avez-vous menti?--Je ne sais pas."--Et c'est la verite qu'elles ne
+savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la verite d'avouer qu'elles
+ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
+jouissance dont elles se grisent.
+
+Ayant la curiosite des enfants, je devais donc tout naturellement, en
+suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes
+romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au
+moins en cela que c'est seulement arrive au bout de ma tache que je me
+suis rendu compte de l'importance exageree peut-etre de cette place.
+
+En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traitre et le premier
+roman ou j'ai mis des enfants en scene,--c'etait le quatrieme que je
+publiais,--je lui ai donne pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part
+egale entre le garcon et la fille.
+
+Puis, tout de suite, j'ecrivis pour les enfants, et en vue d'etre lu par
+eux, un roman: _Romain Kalbris_, ou un garcon tient le premier role,
+mais en ayant pres de lui une petite fille qui lui donne la replique.
+
+Un laps de temps assez long s'ecoule sans que je m'occupe de l'enfance
+dans mes romans; une fille m'est nee et, a la regarder grandir,
+ma curiosite trouve suffisamment a s'employer sans chercher des
+combinaisons de roman; puisque j'ai la realite sous les yeux, je ne
+vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le
+developpement et l'enchainement de la vie qui confirment ou contredisent
+les faits deja notes. Mais pour cela, l'observation naturelle
+n'en fonctionne pas moins spontanement avec la memoire toujours
+affectueusement en eveil pour degager ce qu'elle voit et l'enregistrer.
+
+L'enfant, le mien, me ramene enfin aux enfants, et j'ecris _Sans
+famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail
+de la journee.
+
+Jusque-la, j'ai indifferemment mis en action des garcons et des petites
+filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garcons, les
+petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur,
+Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir
+par _En famille_.
+
+Voila donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant.
+Peut-etre est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai ecrits? Je ne
+me suis pose cette question qu'en faisant ma recapitulation en ce moment
+meme: j'ai ete ou mon gout me portait.
+
+Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie,
+je ne peux pas trouver demesuree celle que je lui ai donnee: tout ne
+part-il pas de l'enfant, tout n'y ramene-t-il pas?
+
+Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnete
+fille entouree d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son
+mariage; cependant, si l'on veut bien etablir une statistique des
+enfants nes hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont
+nombreux.
+
+C'est la situation de cette honnete fille et de son enfant que j'ai
+voulu presenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je
+l'avais deja abordee dans des conditions differentes et sans lui faire
+rendre tout ce qu'elle peut donner, limite que j'etais par mon sujet.
+Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux
+de les comparer, il verra comment, avec un point de depart presque
+le meme, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles,
+Micheline et Claude, different entre elles.
+
+Parce que j'ai maintenant renonce au roman, je n'ai pas en meme temps
+perdu ma curiosite des enfants, qui s'est portee sur ceux d'un age
+auquel on ne s'interesse guere generalement,--les tout petits. J'ai une
+petite-fille et c'est elle que je suis, c'est a elle, a la naissance et
+au developpement, aux manifestations de ses facultes, que s'appliquent
+mes etudes experimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne
+seront jamais publiees, je peux leur donner une sincerite incompatible
+d'ordinaire avec l'imprime, ses scrupules et ses apprets; car ce n'est
+pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commence, mais
+plus simplement encore,--en maillot.
+
+Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant
+plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la facon dont s'exerce la
+premiere succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le
+premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses
+dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
+avec eux des interpretations qui ne tiennent pas dans ce que les
+philosophies d'un autre age expliquent d'un mot commode,--l'instinct.
+
+Le developpement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend
+a chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser a croire
+ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idees qu'impose la tradition
+acceptee. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'a suivre les
+differentes phases des transformations par ou il lui plait de passer: la
+sensibilite, la volonte, l'intelligence, dans un ordre mysterieux qu'il
+brouille et intervertit, et ou ne se fera un peu de lumiere qu'a la
+suite de nombreuses observations consciencieusement notees.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***
+
+***** This file should be named 13562.txt or 13562.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/5/6/13562/
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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