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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:23 -0700 |
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Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne. + +Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secrétaire, +lady Cappadoce, restée seule debout au milieu de la salle, regardait +autour d'elle. + +--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un +croque-mort assis à côté de lui sur un banc, on peut lui faire une +petite place. + +--Merci. + +--Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur. + +Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que cet individu en +tablier se permît cette familiarité, suffoquée dans sa pudibonderie +anglaise qu'il lui proposât une pareille promiscuité; et elle se mit à +marcher d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur ses hanches +plates, les yeux à quinze pas devant elle. + +Pendant ce temps le conseil de famille était entré dans le cabinet du +juge de paix. + +La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit le secrétaire en +indiquant des fauteuils, la ligne maternelle à gauche. + +Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix: + +--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc +de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? +demanda-t-il en s'arrêtant. + +--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'émancipation de laquelle +nous sommes ici, dit M. de Chambrais. + +--Très bien. + +Puis se tournant vers la gauche, il continua: + +--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon, +M. le marquis de Lucilière, amis. + +Il vérifia sa liste: + +--C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous tout de suite. + +Assis à son bureau, le juge de paix était pour le moment aux prises avec +un boucher, dont le tablier blanc, retroussé dans la ceinture, laissait +voir un fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pâle, +épuisée manifestement autant par le travail que par la misère. + +--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix à la +femme. + +--Non, monsieur. + +--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en écrivant +quelques mots sur un bulletin imprimé. Quand paierez-vous ces +vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour +avertissement, font vingt-huit francs cinquante? + +--Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux +de devoir. + +--Il faut une date; quel délai demandez-vous? + +--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends. + +--Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est à l'hôpital, il n'y a +que mon garçon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure... +S'il y avait de l'ouvrage! + +--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois régulièrement? demanda +le juge de paix. + +--Je tâcherai. + +--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez +poursuivie. + +--Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera pas. + +--C'est entendu, cinq francs par mois, allez. + +Le boucher paraissait furieux, et la femme était épouvantée d'avoir à +trouver ces cinq francs tous les mois. + +Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scène sans en perdre un +mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait: + +--Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle +vivement, on vous donnera une collection de musique à relier. + +Et sans attendre une réponse, elle revint prendre sa place. + +Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant à tous les +membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre. + +--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous +êtes convoqués pour examiner la question de savoir s'il y a lieu +d'émanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient +d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe? + +--Parfaitement, répondit le comte de Chambrais. + +Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le +juge de paix garda sa gravité. + +--C'est pour que vous voyiez vous-même que ma nièce est en état d'être +émancipée, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenée. + +--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une +émancipée, dit le juge de paix en saluant. + +C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt petite que grande, +au type un peu singulier, en quelque sorte indécis, où se lisait un +mélange de races, et dont le charme ne pouvait échapper même au premier +coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en mèches sur le +front, derrière en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un +noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures étaient si souples +et si légères que cette chevelure profonde, coiffée à la diable, avait +des douceurs veloutées qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner. + +Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à la fois, à l'ovale +allongé, au nez pur, au teint ambré éclairé par d'étranges yeux gris +chatoyants, qui éveillaient la curiosité, tant ils étaient peu ceux +qu'on pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié mélancolique +qui ne riait que par le regard et d'un rire pétillant. Il n'y avait pas +besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte +spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui se dégageait +d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de tenue ne pouvaient avoir +d'égales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu à pois +blancs, avec son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie +voulue montrait un mépris absolu pour la toilette, elle avait un air +royal que l'être le plus grossier aurait reconnu, et qui forçait le +respect; et c'était précisément à cet air que le juge de paix avait +voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était. + +--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il. + +--Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette émancipation, répondit +M. de Chambrais. + +Les cinq membres du conseil firent un même signe affirmatif. + +--Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua le juge de paix, +et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'à nommer le curateur. Qui +choisissez-vous pour curateur? + +Cinq bouches prononcèrent en même temps le même nom: + +--Chambrais. + +--Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi moi, je vous prie, +pourquoi pas l'un de vous? + +--Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine. + +--Parce que vous êtes son plus proche parent. + +--Parce que vous avez été son tuteur. + +--Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un meilleur défenseur que +vous. + +Ces quatre répliques étaient parties en même temps. Il allait leur +répondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit, +plaça aussi son mot: + +--Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur des tuteurs, +parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un +père. + +M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'émotion en +même temps que la contrariété: + +--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais +qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un +peu, moi, et de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne +me suis pas marié. Quand mon aîné a pris femme, je suis resté auprès de +notre mère aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour +appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à sa chambre. +L'année même où nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna +vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle. +Aujourd'hui, la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit, la sagesse +de la raison, la droiture du coeur, en état de conduire sa vie; elle a +dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit--enfin +j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six années +pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je vous demande de +m'émanciper à mon tour; il n'en est que temps. + +--Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le +comte de Chambrais, ayant été tuteur et ayant, en cette qualité, un +compte de tutelle à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la +reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il se contrôlerait +ainsi lui-même. + +--Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais triomphant. + +--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ à +l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est +votre intention, confier la curatelle à M. le comte de Chambrais. + +--Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq membres du conseil de +famille. + +--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom. + +--La mission du curateur ne consiste pas à agir pour le mineur émancipé, +dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement à l'assister +pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres +actes. + +--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma nièce dans +l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administré la mienne? + +--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille. + +Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgré lui +et malgré tout, il fut nommé curateur. + +Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arrière avec le +duc de Charmont. + +--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il. + +--Nous dînons avec des gueuses au café Anglais, et après nous allons à +la première des Bouffes. + +--Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai vous rejoindre; en tout +cas, gardez-moi une place dans votre loge. + + + +II + +Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce +qu'on voit de l'hôtel de Chambrais dans la rue Monsieur, où il a son +entrée; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on +l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnées +qui, entre des murailles garnies de lierres et masquées par des arbres à +haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppée +dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutôt une +habitation de campagne que de ville, et ses deux étages en pierre jaune, +sans aucun ornement, élevés au-dessus d'un perron bas, ses persiennes +blanches; son toit d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent +encore ce caractère. + +Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième siècle, abandonné +leur vieil hôtel du quartier du Temple pour faire bâtir celui-là , ils +avaient en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse de +l'architecture ou de la décoration, et leur but a été atteint: il y a de +plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a +pas de mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement ombragée l'été, +de plus agréable à habiter, avec de la lumière, de l'air, de l'espace, +de plus tranquille, où l'on soit mieux chez soi. + +Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils +n'entrèrent pas dans l'hôtel. + +--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de +Chambrais. + +Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le moyen que son +oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se +tenant à distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux +aguets: le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout +lumineux et tout parfumé des fleurs de mai avec les reflets rouges des +rhododendrons épanouis qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient +dans les massifs; ce désir de promenade devait donc paraître tout +naturel sans qu'on eût à lui chercher des explications de mystère ou de +secret, mais précisément rien ne paraissait naturel à la curiosité de +lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle voulait pénétrer. + +Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle pas connaître tout +ce qui touchait son élève? Si à chaque instant elle affirmait bien haut +«qu'elle n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait que +Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait +élevée, c'était en mère. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le +malheur des temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier dans +l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation de cette enfant, +elle n'avait pas pour cela cessé d'être une lady, et c'était en lady +qu'elle voulait être traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté, +au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et +même, en remontant dans les âges, il était facile de prouver qu'ils +valaient mieux. + +Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit +quelques pas en avant pour se rattacher à eux: + +--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous à Paris, ou +partons-nous pour Chambrais? + +--Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si +vous me faites le plaisir de rester à dîner je couche ici, sinon je +retourne à Chambrais. + +Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de +ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait +pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si +cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont, +qu'il ne savait quel parti prendre. + +--C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec lui, dit-il enfin. + +Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta. + +--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien +que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit +pour lui d'une décision grave à prendre. + +--Il faut y aller, mon oncle. + +--Si tu le veux.... + +--Nous partirons pour Chambrais à cinq heures, dit Ghislaine en se +tournant vers lady Cappadoce. + +--Comme tu dois revenir à Paris très prochainement pour la reddition du +compte de tutelle, nous dînerons ensemble ce jour-là , je te le promets. + +Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de +Chambrais passa son bras sous celui de sa nièce, et l'emmena dans le +jardin. Penché vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la +Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air d'un grand frère +qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un +oncle. Et en réalité, c'était un frère qu'il avait toujours été pour +elle, en frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours traitée +sans pouvoir jamais s'élever à la dignité d'oncle ou de tuteur. Tuteur, +pouvait-on l'être quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du +coeur on n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie les +Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture, pour sa souplesse, +son entrain, on eût bien plutôt vu en lui Almaviva, un peu marqué +peut-être, mais à coup sûr un vainqueur. + +--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent à l'abri des +oreilles curieuses, que comptes-tu faire? + +--Comment cela, mon oncle? + +--Je veux dire: maintenant que tu es émancipée, comment veux-tu arranger +ta vie? + +--Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée d'un coup de baguette +magique? + +--Certainement. + +--Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier, cet après-midi que je +n'étais ce matin? + +--Sans doute. + +--Je ne le sens pas du tout, même quand vous me le dites. + +--Tu as la volonté, la liberté; et je te demande comment tu veux en +user. + +--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la +semaine dernière: demain, M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera +une conférence de littérature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny; +après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai de une heure à +trois, dans l'atelier de M. Casparis, à mon groupe de chiens qui avance; +vendredi, c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique +d'accompagnement. + +--C'est le grand jour, celui-là ; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de +Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette. + +--Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant, il sait tout et +il vous fait tout comprendre. + +--Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas. + +--Je reconnais que la musique est ma grande joie. + +--Pendant que j'ai encore une certaine autorité sur toi.... + +--Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi, mon oncle. + +--Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que tu te donnes +trop entièrement à la musique. Plusieurs fois, je t'ai adressé des +observations à ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu +m'inquiètes. + +--Vous n'aimez pas la musique! + +--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas +comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à +la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un +parfum par hasard, est agréable; vivre dans une atmosphère chargée de +parfums, est aussi désagréable que dangereux. Tandis que la pratique des +autres arts fortifie, celle de la musique poussée à l'excès affaiblit. +Quand tu as modelé pendant deux ou trois heures dans l'atelier de +Casparis, tu sors de ce travail allègre et vaillante; quand, pendant +deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu sors de cette +séance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur troublé. On dit et +l'on répète que la musique est le plus immatériel des arts; c'est le +contraire qui est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble +qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre organisme en +frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les +cordes. Nos cordes à nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations +répétées, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent +pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses dévastés, détraqués, +déséquilibrés que je pourrais te nommer, si cela n'était inutile avec +les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec +ses mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés, ses +grimaces, soit un être équilibré? Cependant il est grand, fort, bien +bâti, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garçon, sans +ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître Soupert, qui n'est qu'un +paquet de nerfs, ne soit pas plus inquiétant encore dans sa maigreur +décharnée? + +--Est-ce que vraiment je suis menacée de tout cela? demanda-t-elle avec +un demi-sourire. + +--Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est sérieusement que je +te demande de comparer Soupert à Casparis, puisque ce sont les seuls +artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle +santé physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et +désordonné. + +--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il +est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est +musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas, +comme vous n'avez pas à craindre que j'approche jamais du talent de M. +Soupert, ni simplement de celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à +la maigreur de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre. Je ne +suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de +beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'étais dans des +conditions particulières qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi +que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères, des soeurs, des +camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublié mon piano bien +souvent. Vous savez que mes seules lectures ont été celles que lady +Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas très +étendu. Je n'ai jamais été au théâtre. Dans la musique seule, j'ai eu et +j'ai liberté complète. Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour +les distractions présentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais +encore pour les ailes qu'elle mettait à mes rêveries... quelquefois +lourdes... et tristes. + +Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra: + +--Pauvre enfant! dit-il. + +--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes à former, +je ne les adresserais certainement pas à vous, qui avez toujours été si +bon pour moi. + +--Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance, je me le suis +dit moi-même bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir. +C'est le malheur de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune, +sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui +ne pouvait être ni un père ni une mère pour toi! Heureusement ces +tristesses vont s'évanouir puisque te voilà au moment de faire ta vie et +de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses +qui ont manqué à ton enfance. + +--Vous voulez me marier? s'écria-t-elle. + +--Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour cela je demande qu'à +partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes à ta +rêverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la +musique pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais pour suivre +les pensées sérieuses que le mariage fait naître dans l'esprit et le +coeur d'une fille de dix-huit ans. + +--Vous avez quelqu'un en vue? + +--Oui. + +--Quelqu'un qui m'a demandée? + +--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le +sais. + +--Qui, mon oncle, qui? + +--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras +là -dessus, tu n'auras plus ta liberté; cherche dans notre monde qui tu +accepterais pour mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un +que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet +examen, nous en reparlerons. + +--Quel jour? demain? + +--Non, non, pas demain? + +--Alors, après-demain? + +--Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis, +je dînerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir à ton +impatience que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage. + + + +III + +Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles de son oncle, +Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitôt que M. +de Chambrais l'eut quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put +trouver de musique non reliée. + +Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle +faisait là , et Ghislaine le lui expliqua. + +--Comment! s'écria le gouvernante, vous allez donner votre musique à +relier à des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de +travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera +perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous tenez à lui faire du +bien. + +--Elle ne demande pas l'aumône. + +--Si elle est réduite à la misère que vous dites, comment voulez-vous +qu'elle achète ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton, +le papier? + +--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse +faire ces achats. + +--Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer comment elle voulait +que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs. + +A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se ranger devant le perron, +car pour aller à Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou +pour venir de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude qu'on prit +le chemin de fer: quatre postiers étaient attachés à ce service, et en +leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives +de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile. + +Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du tête-à -tête que M. de +Chambrais avait voulu se ménager avec Ghislaine, elle avait compté sur +ce voyage pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue promenade +autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité vaine qui la poussait, +le seul désir de savoir pour savoir, c'était son intérêt. + +Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il se passer? +Était-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue? +La question. était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une navrante +mortification d'en être réduite, elle, une lady, à vivre dans une +position subalterne, en réalité, elle tenait à cette position qui +n'était pas sans avantages. Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir +que du dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en +réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter cette France détestée pour +retourner dans son Angleterre adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable, +incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle +fût, elle ne craignait rien tant que d'être obligée, par le mariage de +Ghislaine, de renoncer à son malheur et à son humiliation. + +A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des +Invalides, qu'elle commença ses questions: + +--Cette émancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes? +dit-elle de son ton le plus affable. + +--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander. + +--Et vous lui avez répondu? + +--Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais la semaine +prochaine ce que j'avais fait la semaine dernière. + +--Il est certain que l'émancipation ne confère pas tout d'un coup des +grâces spéciales. + +--Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si vous le voulez bien, +je vais préparer ma leçon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_. + +Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la conversation sur ce +sujet, mais déjà Ghislaine avait pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans +une poche de la voiture et sa lecture était commencée; elle dut donc +se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs était +rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait +qu'une enfant. + +Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine, +ordinairement attentive et appliquée, faisait sa lecture, l'inquiétude +prit la place de la confiance; certainement il s'était dit, entre +l'oncle et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui avait répété, +et cette lecture n'était qu'un prétexte pour penser librement à cette +autre chose. + +A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, elle la +questionna de nouveau; mais cette fois indirectement: + +--Il me semble que _Chatterton_ ne vous intéresse guère? + +--Je réfléchis. + +--C'est précisément ma remarque. + +--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer ses lectures. + +--Encore faut-il les suivre. + +--C'est ce que je vais faire. + +Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire, +au moins pour échapper à ces interrogations. Elle avait bien l'esprit à +la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du +quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses +oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle? + +Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation pour se dire +qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les +tendresses qui avaient si tristement manqué à sa première jeunesse; mais +les idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de +prendre corps par la forme précise que son oncle leur avait données et +elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait. + +Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les espérances dont +son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commencé à juger la vie? + +Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse +que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps étaient +tous pleins de joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont +l'unique souci semblait être son bonheur; autour d'elle, une existence +de fêtes qui lui avait laissé comme des visions de féeries: au château, +dans les allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle était +mêlée, galopant sur son poney à côté de sa mère; à l'hôtel de la rue +Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée +des invités, et la musique qui, la nuit, la berçait dans son lit, et +toujours à Paris, à la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour. + +Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, plus de mère, plus +de fêtes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le père avait +été tué dans un accident de chasse. Huit jours après, la mère était +morte d'un accès de fièvre chaude. + +Du côté de son père, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais, +dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la +rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie française; du côté +de sa mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes; +mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient guère s'acquitter de leurs +devoirs de parenté envers cette petite Française qu'ils connaissaient à +peine. + +Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la +maison déserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser +de son oncle quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et plus +souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château où l'on n'arrivait +qu'après un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste +solennel, la leçon à propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans +le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude toujours +gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuée de sa +naissance, exaspérée de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait +sa situation par sa dignité. + +A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine avait accepté +cette vie monotone, soumise et résignée, sans échappée au dehors, +n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre. +Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par scrupule et pour +qu'on ne l'accusât point de s'être débarrassé d'un devoir difficile, que +son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation. +Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir +les sévérités; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et +toujours appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne pas faire une +observation qui ne fussent dictés par la justice même, elle sentait +qu'elle eût été ingrate de se plaindre. On était pour elle ce que les +circonstances permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; une +gouvernante n'est pas une mère; c'était là le malheur, la tristesse de +sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher. + +Mais la floraison de la quinzième année avait suscité en elle des +échappées au dehors, qui étaient nées de ses souvenirs mêmes. + +C'était en se rappelant les regards émus et les paroles de tendresse que +sa mère et son père échangeaient en l'embrassant, qu'elle s'était +dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se +dissiperaient que le jour où elle se marierait. Pourquoi, alors, ne +serait-elle pas heureuse comme sa mère l'avait été? Pourquoi le babil +d'un enfant n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle avait +vu le sien provoquer sur celles de sa mère? + +Et de même c'était en se rappelant les illuminations et les fleurs des +grands appartements de l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en +retrouvant dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du +château les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle +les soirs où l'on jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela +ressusciterait quand elle se marierait. + +Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui donner un corps, +l'être idéal qui flottait indécis dans les féeries de son imagination +devenait un personnage réel; il existait, il la connaissait; tout au +moins il l'avait vue. + +Où? + +Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines qui, à dix-huit +ans, ont été partout; en vraie fille du monde où les traditions sont +une religion, elle n'avait été nulle part! les offices à +Saint-François-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche à Paris; +quelques rares visites chez des parentes à qui elle avait des devoirs à +rendre, en janvier ou à de certains anniversaires; en mai, des séances +d'étude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'était +tout; il lui était donc facile de remonter dans ses souvenirs en se +demandant où elle avait vu «l'homme de son monde qu'elle accepterait +pour mari et qui pouvait prétendre à sa main». + +Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. Jamais personne n'y +avait fait attention à elle. Tout d'abord, elle en avait été mortifiée, +s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tardé à +comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder +ce regard à une fille simplement habillée, que pour le costume on +pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa +maîtresse, plutôt que pour une fille de grande maison accompagnée de sa +gouvernante. + +C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer +avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient réunir les +qualités dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui +les eût toutes,--celles-là et beaucoup d'autres qu'elle était disposée +à lui reconnaître,--le comte d'Unières. En tout elle ne l'avait pas vu +trois fois, et ils n'avaient pas échangé dix paroles; mais certainement +il était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être idéal dont elle +avait si souvent rêvé. + +Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée de le dire, ne sachant +rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en était +ainsi. + + + +IV + +C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha tous les soirs à +neuf heures et demie. Mais ce jour-là , si elle entra dans sa chambre à +l'heure réglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était +trop agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le voyage de +Paris à Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la +quittaient pas, elle avait besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte +close, elle l'était. + +Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre d'enfant, à côté de sa +gouvernante, au premier étage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle +prit l'appartement de sa mère, qui se composait de quatre pièces au +rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un petit salon, une +chambre à coucher qui était immense avec six fenêtres, deux sur la cour +d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste +cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet où couchait +une femme de chambre. + +Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement qui lui semblait +amoindrir son autorité; mais c'était justement en vue de cet +affaiblissement d'autorité que M. de Chambrais avait imposé sa volonté. +Ne fallait-il pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour cela le +mieux était de l'habituer à une certaine liberté. Chez elle, dans +l'appartement qu'avaient toujours habité les princesses de Chambrais +depuis deux cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille. + +Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença par éteindre sa lampe, puis +ouvrant une des fenêtres qui donnent sur les jardins, elle resta à +rêver en laissant sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc +qu'éclairait la pleine lune. + +Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporté +aucun changement aux dispositions primitives de leur château et de leur +parc: tels ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient +conservés. Chaque fois que les dégradations du temps l'avaient exigé, +ils avaient fait réparer le château, mais sans jamais accepter des +restaurations plus ou moins savantes qui auraient altéré son caractère. +De même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes toutes les +fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais toujours en respectant +l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine, +qui dans son neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait été +recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours +de Gênes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom. + +Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui leur faisait suite +n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis +qu'on voyait à Versailles le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin +du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais +restait ce qu'il avait toujours été avec ses avenues droites, ses +arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et +ses cyprès taillés, ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses +terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues. + +Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle était +ainsi venue s'asseoir à cette place. Certaine de n'être pas surprise +par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette +fenêtre, elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle voulait. +C'étaient les seuls moments de la journée où elle eût sa liberté +d'esprit et ne fut pas exposée à entendre sa gouvernante, toujours aux +aguets, lui dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous +donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la rêverie, +n'est-ce pas?» + +Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'être pas +bavard avec soi-même; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres +que cette partie du jardin et du parc que de cette fenêtre son +regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien +tranquillement se confesser à quelque coin de sa chambre ou à quelque +meuble, mais ils n'eussent été que de muets confesseurs, tandis que le +jardin et le parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que la +neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des +orangers passât dans l'air tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient +de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces +statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans +l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours elle les trouvait en +accord avec ses sentiments: triste, ils étaient tristes aussi: «Tu te +plains d'être abandonnée; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais +la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et à l'avenir en te +rappelant le passé; et nous?» + +Mais, ce soir-là , ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents +lui répondirent. Comme ils s'étaient associés à ses tristesses, ils +s'associèrent à ses espérances: on allait donc revoir les fêtes +d'autrefois; les promenades des amis dans les allées; les danses dans +les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le +parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la forêt. + +L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, éclairée par +la pleine lune de mai, parfumée par les senteurs des roses et des +chèvrefeuilles, qu'il était tard lorsqu'elle se décida à fermer +doucement sa fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas +tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer +son rêve de la soirée. + +Le temps avait marché: on célébrait son mariage avec le comte d'Unières, +dans l'église Saint-François Xavier; elle avait la toilette ordinaire +des mariées, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. Mais +le comte était en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_, +tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Doré: justaucorps de satin +rose, toque à plumes, épée; en même temps, par un dédoublement de +personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait au baptême de +son premier né. + +Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite pendant ses +leçons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication +de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce: +évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante +l'accompagna jusque dans la cour où attendait la voiture qui devait le +reconduire à la station. + +--Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, que vous avez remarqué +le trouble de votre élève? + +--Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était pas homme à remarquer +quoi que ce fût quand il s'écoutait parler. + +--C'est à peine si elle vous a entendu. + +--Vraiment? + +--Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant à cela avec un +pareil sujet. + +--Mais il est anglais, ce sujet. + +--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous +l'accorde, mais pour les sentiments, les idées, les moeurs, les actions, +ces gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: croyez-vous +qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, ne soit pas de nature à +éveiller les idées d'une jeune fille? + +--Et comment voulez vous que j'enseigne notre littérature contemporaine +sans parler de ses oeuvres, typiques? + +--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en à des modèles +plus anciens; pour moi, j'ai appris le français dans les _Mémoires de +Joinville_, et je m'en suis bien trouvée. + +--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager +une discussion inutile, je le soumettrai à M. le comte de Chambrais. + +--Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, répliqua lady Cappadoce +qui n'avait jamais admis qu'on lui répondit ironiquement. + +Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, car lorsque M. de +Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait +fait le jour de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer +de derrière une persienne pour tâcher de comprendre à leur pantomime +ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle était si discrète, cette +pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un +mariage, une affaire d'intérêts, il pouvait être aussi bien question de +ceci que de cela. + +--Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je t'ai dit avant-hier, +avait commencé M. de Chambrais lorsqu'ils avaient été à une certaine +distance de la maison? + +--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander! + +--Et tu as trouvé? + +--Comment voulez-vous que je sache? + +--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus à l'esprit. + +--Mais je vous assure que cela m'est tout à fait difficile; je n'ose +pas. + +--Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas le plus souvent en +vertu de certaines affinités mystérieuses dans lesquelles notre volonté +ne joue aucun rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les +jeunes gens que tu as vus et qui peuvent être des maris pour toi, il en +est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien +de plus. + +--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me +semble, accepter pour mari. + +--Un seul? + +--J'ai vu si peu de monde! + +--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible? + +Elle hésita un moment, détournant la tête pour cacher sa confusion, car +il lui semblait que c'était là un aveu. + +Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un +ton tout plein d'une tendre affection: + +--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter d'être ton confident? + +--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence. +Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me défendre +sottement: j'ai pensé à M. d'Unières. + +Il poussa une exclamation de joie. + +--Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de d'Unières qu'il s'agit. Tu +vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un +peu aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me prouve que +nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera +heureux. Vous vous êtes vus quatre ou cinq fois.... + +--Trois. + +--C'est encore mieux; les affinités dont je parlais se manifestent plus +franchement; sans vous connaître, vous avez été l'un à l'autre attirés, +par une sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment plus tendre, +et qui le deviendra. Tu m'aurais demandé un mari que je ne t'en aurais +pas choisi un autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, c'est +beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observés en pensant que +j'aurais un jour la responsabilité de ton mariage, je n'en connais aucun +qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune +n'est pas l'égale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin +c'est un homme d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu de +perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il a travaillé; il a +fait de bonnes études en droit; il a voyagé, en séjournant dans les +pays étrangers où il y a à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux +États-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on +peut être certain que, quand il entrera à la Chambre, il sera un des +meilleurs députés de notre parti. + +--Quel âge a-t-il donc? + +--Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est pour la préparer +qu'il est en ce moment dans son département. Il en reviendra dans +six semaines. Et alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse +d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à ton mari la Grandesse +d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale. + + + +V + +Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et à son corps +défendant les leçons de littérature française contemporaine, par contre +elle était passionnée pour celles de musique; que cette musique fût +allemande, italienne ou française, ancienne ou nouvelle, peu importait, +pour elle il n'y avait ni nationalité, ni âge. Tout à craindre de +Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que +des corrupteurs. Rien à redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont +des charmeurs. Infâme le rapt de la fille de Triboulet par François Ier; +innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue. + +Pour elle, il en était des professeurs comme de leur science ou de leur +art; c'était ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou +en tendresse et qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts: +M. Lavalette, le professeur de littérature française, ne pouvait être +qu'un sacripant, et Nicétas, le professeur d'accompagnement, qu'un +charmant jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété sur tous +les tons que M. Lavalette était un critique de grand talent, un esprit +distingué, une conscience droite, en tout le plus honnête homme du +monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait +pas, on se trompait. Au contraire, elle était disposée à voir un ange +dans Nicétas: en pouvait-il être autrement avec l'âme et la verve qu'il +mettait dans son exécution? + +Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons de l'un toujours trop +longues, se changeait en ravissement à celles de l'autre toujours trop +courtes. Installée dans un fauteuil vis-à -vis de Nicétas, elle ne le +quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il exécutait, +elle restait plongée dans sa béatitude, dodelinant de la tête, battant +la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps échapper de +petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait. + +Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que l'heure de la leçon ne +fût pas dépassée, et s'il se laissaient entraîner à des développements +qui l'intéressait lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon de +tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicétas, elle +n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle +écoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scène +de comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au bout. Encore +avait-elle d'ingénieuses ressources pour allonger la séance et même +quelquefois pour la doubler. + +Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle s'apercevait qu'il était +trop tard pour que Nicétas pût prendre le train; il partirait par le +suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou +bien trop froid: et, passant par dessus les règles de l'étiquette et des +convenances, qui pourtant lui étaient si chères, elle le gardait à dîner +au château. Que faire en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et +comme il eût été indiscret de continuer le travail de la leçon, ce qui +eût ressemblé à une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux +qui lui plaisaient. + +Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle d'une pareille faveur, +et le soleil eût pu dévorer la plaine, le verglas eût pu rendre la route +impraticable sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était pas +un professeur comme les autres: d'abord il était musicien, et ce titre +seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en +étaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes +et même dans son attitude des côtés mystérieux dont on parlait tout +bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque et chevaleresque de lady +Cappadoce. + +Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique de Ghislaine avait été +le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce +que c'était un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait +facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement et sans perte de +temps. Mais si Soupert était un musicien de talent, par contre c'était +bien pour la régularité le plus détestable professeur qu'on pût trouver: +il n'y avait pas de meilleures leçons que les siennes; seulement, il +fallait qu'il les donnât et surtout qu'il fût en état de les donner, ce +qui n'arrivait que rarement. + +Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine d'années, Soupert +était redevenu dans sa vieillesse le bohème qu'il avait été dans sa +jeunesse: rôdeur de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des +salons où il promenait de trente à cinquante une fille de grande +naissance qu'il avait épousée; à soixante, il vivait dans une masure +du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa +seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui +séparait celle-ci de celle-là . + +Quand il avait été question de le donner pour professeur à Ghislaine, +c'était à l'auteur du _Croisé_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais +avait pensé et non au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du _Croisé_ +il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré dans le +monde, la réputation, le mariage extraordinaire; du bohème, il ne +savait rien, si ce n'est qu'il habitait à une assez courte distance de +Chambrais pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt qu'à un +musicien qui viendrait de Paris. + +Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème se montrât tel +que la vie, la lutte et «le pas de chance» l'avaient fait. Partant de +chez lui le matin pour venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier +cabaret de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et +prendre la force d'accomplir cette odieuse corvée qui consisté à donner +une leçon de piano, au lieu de rester attablé tranquillement avec les +ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa société. +Au cabaret du bas de la côte, il faisait une seconde halte. Au café de +la Gare, il en faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui +causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou +simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succédaient, +et au lieu d'être à Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y +arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi. + +--Retenu; à mon grand regret empêché; vous comprenez. + +Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait +parfaitement. + +--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela. +Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-être, nous +vaudra un nouveau chef-d'oeuvre. + +En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard +valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, c'était une odeur de vin blanc +mêlée à celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand +Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un _la_ ou un _fa_ au +lieu d'un _sol_, incapable qu'il était de diriger ses doigts tremblants. + +Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté ces parfums, que +lady Cappadoce n'eût éprouvé aucun embarras avec lui: elle l'eût tout +de suite remercié; mais ce procédé expéditif était-il applicable à un +musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle avait les romances +dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas +pensé. Il fallait aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen +qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert partît de chez +lui pour venir directement sans s'arrêter en route, il n'aurait pas +d'occasions de se parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y +avait qu'à l'envoyer chercher en voiture. + +Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle était +capable, cette proposition, il avait commencé par refuser: + +--La promenade du matin est hygiénique. + +Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû accepter. + +Il avait été calculé qu'il arriverait au château un peu avant neuf +heures: la première fois qu'on alla le chercher, il arriva à dix +heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le +professeur et le cocher étaient exactement dans le même état, pour +s'être arrêtés à tous les bouchons de la route. + +Boire avec un valet! + +Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été prévenu que, «à +cause de l'irrégularité dans ses heures, qui dérangeaient tous les +autres professeurs», mademoiselle de Chambrais renonçait à ses leçons. + +Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; mais lui n'était +pas homme à le prendre par le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât +deux cents francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule +ressource, il s'était tout de suite consolé en se disant que c'était la +liberté qu'il recouvrait; maître de son temps désormais et n'ayant +plus à se préoccuper de ces leçons, il aurait le loisir de faire les +démarches nécessaires pour que son répertoire fût repris: c'était +parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le négligeait; il se +montrerait. + +Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une élève qui +l'intéressait; elle était née musicienne, cette jeune fille, et il +serait vraiment dommage qu'elle tombât entre de mauvaises mains: il ne +fallait pas, il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de +gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, il avait proposé à +lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens élèves, celui +qu'il avait formé avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus +d'espérances, qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas. + +Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées eussent été +cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance +en sa probité d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs, +Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier prix +de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix également du +Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur +accompagnateur que pût trouver mademoiselle de Chambrais était ce jeune +musicien, il semblait qu'on pouvait se fier à cette parole. + +Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux qui recommandaient +l'artiste, avait ajouté tout bas et confidentiellement des détails +particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'était émue. + +--Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, je n'en sais rien. + +--Mais alors.... + +--Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. Quelle est +sa nationalité? Je n'ai que des probabilités à ce sujet. Comment se +nomme-t-il de vrai? Je l'ignore. + +--Et vous le recommandez! + +--Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques, +Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble +que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est +lui qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint me trouver à +Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes leçons. Nous étions en +été, et la poussière couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur +son visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le questionnai. +Il me répondit qu'en effet il était venu à pied. Huit lieues aller et +retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se +rafraîchir. Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition +pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait en prendre; ce fut le +commencement de nos relations. Elles continuèrent sans que j'apprisse +rien, ou à peu près rien sur lui, tant il était réservé et discret: +il était remarquablement doué pour la musique; en toutes choses, +son éducation avait été poussée beaucoup plus avant que ne l'est +ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voilà +tout ce que je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le +connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes +élèves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que +j'aurais voulu servir dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui +montra combien je m'intéressais à elle.--Je puis lui donner des lettres +qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habité la +Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une était pour une grande +duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse. +Vous comprenez ma stupéfaction: comment avait-il des relations dans +ce monde, et telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré ma +curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de là , +le hasard me fit monter chez lui, car après l'avoir fait engager aux +Concerts populaires, je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il +avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première fois +que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur était accrochée +une gravure, un portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme +étranger chamarré de décorations: un nom avait été gravé au dessous, +mais il était effacé; à côté se lisait, de l'écriture de Nicétas, que je +connais bien, cette étrange inscription: «Haine éternelle.» + +--Voilà qui est bizarre. + +--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui représente +ce portrait et Nicétas, il y a une ressemblance frappante. + +--Son père, alors. + +--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette +histoire du portrait, s'ajoutant à celle des lettres, m'intéressa. Je +voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences +de Nicétas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il +s'enveloppe. + +--Et vous y êtes arrivé? + +--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilités. Il serait +le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, +aimée pendant un séjour que ce personnage aurait fait dans le Midi. +Obligé de retourner en Russie, ce personnage maria sa maîtresse à un +professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le +paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit +ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais martyrisé par celui-ci, +il écrit à son vrai père qui vient le reprendre, le rachète, l'emmène en +Russie et le fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants. +Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été le camarade de ceux et de +celles pour qui il m'a donné des lettres de recommandation. Un jour son +père meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle. +Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment à Vienne, entre au +Conservatoire où il obtient un premier prix, et arrive enfin à Paris où +il en obtient un autre. + +Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce +s'enflammât; mais c'était presque un personnage de roman, ce jeune +musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre, +à coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée de +supériorité aristocratique allait plus vite et plus loin que les +probabilités de Soupert. + +--Amenez-le, cher monsieur Soupert. + +Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par Soupert, elle +n'avait plus douté de cette naissance illustre. + +Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large +d'épaules, à la tête énergique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui +lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisées, était +quelqu'un. + +Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre voulu de cette +chevelure tortillée en serpents; peut-être les yeux ardents qui +brillaient, à travers ces mèches ramenées en avant, au lieu d'être +rejetées en arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une +expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet quelconque; +mais qu'importait, cela n'empêchait pas qu'il fût étrangement +original,--comme il convenait à un homme de son sang. + +Un Romanof--elle était sûre que c'en était un--maître de musique de la +princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'était bien. + + + +VI + +Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, autant Nicétas +était exact dans les siennes; si l'un avait toujours été en retard, +l'autre était toujours en avance. + +Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au concierge de ne pas +l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille +entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins: +lady Cappadoce le voyant alors errer à petits pas, la tête tournée vers +le château, s'attendrissait sur lui: + +--Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château de ses pères. + +Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la Néva, où elle +avait décidé, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se +trouver ce château. + +--Comme il doit souffrir de cette misérable vie de musicien en la +comparant à celle de ses frères, et jamais une plainte, jamais une +allusion; le stoïcisme! + +Elle trouvait que, par là , il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus +ne faisait allusion à ses grandeurs déchues, et cette ressemblance le +lui rendait plus sympathique encore. + +Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passé +par ces épreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur. + +Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait par de petits +moyens détournés à lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi, +du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Écosse +incontestablement--compatissait à son infortune et qu'il n'était pas +seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait à ce qu'il se +réchauffât avant sa leçon; quand c'était par une journée de soleil, +elle lui faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît pour s'en +défendre; tout cela accompagné de bonnes paroles, de câlineries, de +cajoleries; une mère n'eût pas eu plus de prévenances avec un fils. + +Dans son élan de compassion elle eût souhaité que Ghislaine s'associât à +elle, sinon avec la même franchise, au moins avec une sympathie secrète. +Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un professeur comme +les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait +l'art qu'il enseignait; mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle +l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était simplement celui +d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle +n'avait aucune arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste, +réduit à toucher un cachet, était un Romanof. Comment l'idée lui en +serait-elle venue? Ce n'était pas à une jeune fille de son âge, élevée +comme elle l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette +illustre origine. + +C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à Chambrais; le +vendredi qui suivit l'émancipation de Ghislaine, il arriva comme +toujours en avance. L'heure de la leçon était trois heures; un peu après +la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut se promenant dans +le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des +plates-bandes, mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers le +château pour qu'on devinât sa préoccupation: il pensait à la Néva! + +La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux pommelé de blanc +tombait une chaleur lourde qui le força à s'abriter dans un berceau +d'ifs taillés ras, et là , ne se sachant pas observé, il resta la tête +franchement levée sur l'aile du château qu'il avait devant lui,--celle +habitée par Ghislaine. De la fenêtre derrière laquelle elle était, lady +Cappadoce ne lui voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme +toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais à l'attitude +générale, on pouvait suivre sa pensée: Chambrais lui rappelait le +château de la Néva, et en l'observant avec cette fixité, il revivait, +le pauvre jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il avait +passées dans les joies de la famille et la paix du coeur, auprès de son +père, entre ses frères et soeurs. + +Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir secoué sa longue +chevelure emmêlée et l'avoir arrangée avec ses doigts sur son cou et +sur son front, il se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce +descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait. + +Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée pour produire un +effet quelconque. Tantôt il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un +ravissement séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire qu'il +surgissait directement de l'enfer, désespéré. + +Ce jour-là , c'était la période du recueillement; après avoir adressé une +longue et basse inclinaison de tête à Ghislaine sans prononcer un mot, +une autre un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, il tira +son violon de la boîte dans laquelle il dormait depuis trois jours, +l'accorda avec soin, et se mit à son pupitre; alors seulement il daigna +ouvrir les lèvres: + +--Quand vous voudrez, mademoiselle. + +La séance devait se composer de deux parties l'une réservée au +déchiffrage, l'autre à l'exécution de morceaux déjà travaillés; ce +fut par le déchiffrage qu'ils commencèrent, et comme pendant les +hésitations, les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser +distraire par les choses extérieures, elle remarqua bientôt que le ciel +se couvrait et que le vent s'était élevé. + +--Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte pour retenir Nicétas, et +prolonger la musique de deux heures au moins. + +Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne dit rien tout de suite; +ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprochèrent +qu'elle prépara son invitation. + +--Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? demanda-t-elle, entre +deux morceaux. + +--Non, madame + +--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir à +votre heure habituelle; je crois que nous allons être assaillis par un +orage terrible. + +Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé d'un peu près, +elle aurait remarqué qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont +l'expression était pour le moins étrange. + +Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus forts, l'obscurité +s'épaissit, les nuages que roulait le vent crevèrent en une trombe +d'eau. + +Ghislaine s'arrêta de jouer. + +--Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir. + +Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné les malices de sa +gouvernante, et trouvait qu'il était peu délicat de payer d'un dîner les +heures prises de cette façon, voulut intervenir: + +--Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, on fera atteler pour +vous reconduire à la gare. + +--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend. + +--Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce. + +--Mais, madame.... + +--C'est entendu.... + +Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître d'hôtel. + +L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire assez faible, +les roulements du tonnerre s'éloignèrent, la pluie cessa, et Nicétas +aurait très bien pu repartir pour la gare à son heure habituelle, mais +puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent qu'il reprit sa +liberté; aussi, quand la séance de travail fut finie, eut-elle la joie +de se faire jouer jusqu'au dîner les morceaux qu'elle demandait. + +Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine trouvait les +artifices de sa gouvernante désagréables et mauvais, c'était aussi pour +elle-même. Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à son +aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que +l'accompagnateur, et il réalisait toutes les qualités qu'elle pouvait +désirer; c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien +que Soupert avait recommandé. Mais à table, l'artiste devenait un +invité, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invité, ce +monsieur la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas +emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce +qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la façon dont il +la regardait à la dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux +sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des +attitudes mélancoliques ou inspirées qu'elle trouvait grossièrement +ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il +adressait généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui +tombaient de ses lèvres une affectation à la bizarrerie, une tension à +la pose dont elle ne pouvait pas ne pas être blessée, elle qui était +la franchise même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis, +s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait le service de +table lui ayant offert du vin, il avait refusé en disant qu'il ne buvait +que de l'eau glacée et que plus elle était glacée meilleure il la +trouvait. + +Elle ne pensait point que boire du vin fût un mérite et boire de l'eau +un vice, mais le ton sublime de cette réponse l'avait choquée, et comme +depuis, à chaque instant, il en avait eu du même genre, elle dut le +juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait le plus:--un +comédien. + +Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, ce qui d'ailleurs +n'était guère difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours à +abréger le dîner. + +Ce soir-là , l'orage lui fournit un prétexte: + +--Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu avant de quitter la +table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; après la pluie il est +agréable de marcher sous bois. + +Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à son grand regret, +lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer à l'humidité des bois, aurait +mieux aimé passer la soirée au coin du piano à entendre de la musique, +dut se conformer à cette invitation. + +En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à droite, Ghislaine +tourna à gauche accompagnée de lady Cappadoce, et tandis qu'elles +descendaient le perron du vestibule qui accède aux jardins, il +descendait, lui, celui de la cour d'honneur. + +--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas ce soir, dit lady +Cappadoce, continuant son idée. + +--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai proposé cette +promenade. + +--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder? + +--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et désire que +j'en fasse moins. + +--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais. + +Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir une discussion sur +les idées et les goûts de son oncle, elle ne répondit pas, mais lady +Cappadoce, qui était outrée, continua: + +--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adressé son observation; +puisque j'ai la direction de votre travail, c'était à moi qu'elle devait +être présentée. + +--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la +distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale +au lieu de vous l'adresser. + +Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, il ne désarma +point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle était le plus furieuse, +ou de l'atteinte portée à son autorité, ou de la suppression des séances +supplémentaires de musique. + +--Je ne connais pas de distractions mieux employées que celles qu'on +donne à la musique, plus saines, plus morales. + +Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée de ces dîners, +cela suffisait, et pour l'heure présente, plutôt que de discuter, elle +aimait mieux être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: le +soir tombait, et de la terre trempée par l'orage montait avec des buées +blanches le parfum des fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes +et des mousses du parc; après la chaleur du jour il était réconfortant +de se baigner dans cette fraîcheur, comme il était doux aux yeux, après +les violentes clartés du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui +rampaient aux extrémités des longues allées droites. + +C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle +allait s'occuper! + + + +VII + +Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les +domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec +affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la +maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le +conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier; +lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas +lui ouvrir la porte, et à table, le maître d'hôtel le livrait +dédaigneusement aux mains d'un subalterne. + +Mais ce soir-là , lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il +s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait +la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants. + +--Bonsoir, bonsoir. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie? + +--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre. + +--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la +station sans pluie? + +--Oh! pour sûr. + +Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se +regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions +peu naturelles. + +Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte d'arriver, mais il ne +tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un +endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par +un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour +empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage +n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter +par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque côté des +fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long +de la route vis-à -vis le mur, seulement des champs et des prairies, à +cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne, +n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage. + +Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire +constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le +château, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder. +Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à arriver au +berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment, +il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se +trouverait en vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne +risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure. + +Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers +étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que +Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait +donc pas à craindre que personne vînt le déranger. A ce moment même, +une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de +Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à +une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée, +qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de +façon à ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur. + +De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre +de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il +entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle +manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et +rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre +était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du château +se trouvait abandonnée, le personnel domestique dînant tranquillement à +l'office dans d'aile opposée. + +La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en +se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du +couchant, mais cependant les ombres commençaient à être assez confuses +pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par extraordinaire +quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint +s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant +brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui balance une résolution, +prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant +de manière à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les +plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour +que son pas ne criât pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre +restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du +sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine. + +Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée, +il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa +disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le +lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six +feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité +où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à +se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose +se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des +fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le +présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on pût se cacher +là en toute sûreté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux +en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas +vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite +fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était +pas embusqué derrière! + +Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait +qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise +d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de +Chambrais, pour se calmer. + +Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps +s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé +derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui +tomber sur les mains. + +Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les +deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit +que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le +serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce? + +--Faut-il fermer la fenêtre? + +C'était une femme de chambre. + +--Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard. + +--Mademoiselle n'a pas besoin de moi? + +--Pas du tout. + +La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitôt la +lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la +fenêtre restée ouverte. + +Il attendit quelques instants que le silence se fût établi, puis +écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant. + +--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité +qu'une autre personne que sa femme de chambre fût là . + +--Non, mademoiselle. + +Elle poussa un cri en se levant d'un bond. + +--Ne craignez rien. + +Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait +haletante. + +--N'approchez pas, j'appelle. + +--Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure. + +--Pourquoi êtes-vous ici? Comment? + +--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie. + +Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement +passé, de reprendre courage: + +--Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment. + +Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix +étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton. + +--Partez, monsieur, demain je vous écouterai. + +Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle +voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle +continua: + +--Me forcerez-vous à sonner? + +--Vous ne sonnerez pas. + +--Qui m'en empêchera? + +--Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que +penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on +nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre? + +Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que +dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid +qu'elle devait appeler seuls à son aide. + +--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous? + +Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude, +l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle: + +--Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous +aime, que je vous adore.... + +Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite +elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face: + +--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici, +partez, monsieur. + +Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de +quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas +l'indignation de Ghislaine: + +--Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la +pensée que je vous écouterais? + +--Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un +outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé? + +--L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans +votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez, +partez, partez. + +A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa +pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale +déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses +plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première +parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle +faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination +inventait:--et voilà quelle était la réalité. + +--Partez, répétait-elle. + +--Pas avant que vous m'ayez entendu. + +--Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance +est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? +partez. + +--Je ne partirai pas. + +--Eh bien! moi, je pars. + +Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il +se plaça devant elle les bras étendus: + +--Vous ne passerez pas. + +Elle recula. + +--Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution +désespérée, c'est que je ne suis pas maître de mon amour, c'est lui qui +m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui +m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime. + +--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre. + +--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et +quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne +pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis +heureux. + +--Eh bien! je le sais, partez. + +--Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi, +mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien +à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par +vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si +cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant +lui est permise. + +--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse: +jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le +faire se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez pour vous, +doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps +votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en +advenir, je sonne. + +--Je vous en empêcherai bien. + +--Alors j'appelle. + +Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les +yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son +regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite +devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il +était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait. +Alors, qu'arriverait-il? + +--Et si je partais? dit-il. + +C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre. + +--Partez, dit-elle. + +--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre +pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main +sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je +suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à +vous aimer... silencieusement, respectueusement. + +Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du +fauteuil; il enjamba l'appui: + +--Vous vous souviendrez. + + + +VIII + +Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que +l'heure était trop avancée pour qu'il pût prendre le dernier train de +Paris. + +Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait qu'à aller coucher +chez Soupert. Quelques kilomètres à travers les champs par cette +belle nuit lumineuse n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à +Palaiseau, la porte du vieux maître était fermée, il frapperait et +on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué à recevoir ainsi +quelquefois la visite de noctambules égarés. + +La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit devant lui par la +campagne déserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on +l'avait vu à cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine +silencieuse on n'entendait que le cri articulé des perdrix, et de temps +en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand +il longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs moutons parqués; +dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne +derrière les collines de Montlhéry. + +Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il était encore dans la +chambre de Ghislaine se demandant comment il en était sorti et pourquoi. +Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eût +appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait pas encore comment +il s'était laissé dominer. Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui +avait obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine vraiment +de se jeter dans cette aventure pour arriver à cette sortie piteuse. +Partez. Et il était parti. + +Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette +soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demandé; ou bien sa +fierté persisterait-elle, comme elle l'en avait menacé? + +La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant +Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierté. + +Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, les +retournant, mais sans s'arrêter à rien de satisfaisant, il fut tout +surpris de se trouver à Palaiseau qu'il traversa: pas une maison +ouverte; pas une lumière derrière les volets clos; certainement il +serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir. + +C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, au milieu de la +plaine, que se trouvait la maisonnette où Soupert était venu échouer, +heureux encore d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa +belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un jardin du côté des +champs, elle était en façade sur la grande route de Versailles, et +c'était sur cette disposition que Nicétas comptait pour se faire ouvrir +en cognant à la porte. + +Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison +dont il voyait déjà la façade toute blanche éclairée par la lune, il +crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano. + +--Soupert faisant de la musique, voilà qui serait étrange! + +Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; non seulement +il jouait du piano, mais encore de sa voix cassée et chevrotante il +chantait la romance du ténor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans +auparavant, avait eu une si grande vogue. + +Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir sur les autres, +cependant il fut ému, et avant de frapper il voulut attendre que la +romance fût achevée. + +Comme il avançait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un +goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa. + +--Holà , qui est là ? + +--Moi, maestro. + +--Qui toi? + +--Nicétas. + +--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais. + +La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce assez grande qui +servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail; +un piano à queue, reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble +principal avec une immense bergère recouverte en velours d'Utrecht. + +--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander à +coucher? + +--Si vous le voulez bien. + +--La bergère te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog. + +Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon +était retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit +un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa +main tremblante: + +--Tu dois avoir soif. + +--Un peu. + +--Comme tu dis cela. + +Il le regarda en face. + +--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es +troublé. + +--Mais non. + +--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque +chose. Mais restons-en là si tu ne veux pas répondre; tu me connais: pas +curieux. A ta santé, mon garçon. + +Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le reposant sur la +table, il continua de façon à changer de conversation: + +--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse élève que +je t'ai donnée là , n'est-ce pas? Elle est douée, cette petite, et +jolie; à ton âge, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus +d'amoureux--regardant le verre de Nicétas encore plein--comme il n'y a +plus de buveurs; à quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien? + +--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux? + +--De mademoiselle de Chambrais? + +Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table, +regardait Nicétas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de +tenture. + +--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans +une aventure, laquelle m'amène ici ce soir. + +Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions où le besoin +des confidences force les lèvres les plus étroitement fermées à +s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires +pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux +bonhomme dévoyé et tombé qui ne pensait plus qu'à boire, il avait été un +vainqueur. + +Du doigt, Soupert montra le plafond: + +--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler. + +Cette invitation directe décida Nicétas. + +--Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il, +vous ne devez pas vous étonner que je le sois devenu. + +--Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie fille, un garçon +comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'était écrit. + +--Quand je me suis aperçu que je commençais à l'aimer, et ç'a été tout +de suite, j'ai voulu me défendre contre ce sentiment. Nicétas amoureux +de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où pouvait-elle +me conduire? + +--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande +jamais où les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et +de l'avant. + +--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me +manquaient pas, pour me détacher, votre exemple, maestro, a pesé +sur moi; ne vous êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la +naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais? + +--Elle lui était supérieure. + +--Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien. + +--Oui, mais avec le prestige du talent. + +--Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; après chaque +leçon je me retirais plus épris, possédé, je l'aimais, je l'aimais +passionnément. + +--Et elle? + +--Nous allons y arriver. Je passe sur le développement de mon amour, sur +ses espérances et ses craintes.... + +--Je connais ça. + +--Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler. + +--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était donc disposée à +t'écouter? + +--Je n'en savais rien, et c'était justement pour le savoir que je +voulais lui parler. Ce soir, après avoir dîné au château, pendant +qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa +chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon amour. + +--Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. Flanqué à la porte. + +--Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, je me suis laissé +toucher par son émoi: je suis parti. + +--C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant que va-t-il +arriver? + +--Je vous le demande. + +--Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te réponde, je n'ai +jamais passé par là . Vois-tu, en amour, il y a trois façons de procéder: +écrire, ce qui est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière +des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai été +homme tout de suite, et j'ai épousé une femme qui, comme tu le dis, +était l'égale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrivé, +je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui adresser un beau +discours. Il n'y a pas eu à me répondre; elle d'abord, la famille +ensuite n'ont eu qu'à accepter un mariage indispensable. Alors c'est +elle qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas +ta rentrée auprès de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti. + +--C'est justement ce qui prouve mon amour. + +--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter devant elle comme si +rien ne s'était passé entre vous? Quel jour donnes-tu ta leçon? + +--Lundi. + +--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: «Qu'est-ce +que nous jouons aujourd'hui?» + +--Je vous le demande. + +--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter près d'elle un maître +de musique qui lui a déclaré sa flamme, et auquel elle a répondu: +Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait été une curieuse ou une +gaillarde disposée à trouver dans cet amour des distractions ou autre +chose, si même elle n'avait été simplement qu'une coquette, elle ne +t'aurait pas flanqué à la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas +comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou +après-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande écriture anglaise, +t'écrivait que les leçons d'accompagnement sont momentanément +suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile à +la petite Ghislaine de trouver un prétexte pour justifier la suspension +de ces leçons. Alors? + +--Alors? + +--Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, à la brune, +dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est +mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: «Je vous +aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et sans s'être +demandé comment cet aveu serait reçu. + +--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne +pas avoir. Je n'ai rien calculé; je ne me suis rien demandé. Entraîné +malgré moi, poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un besoin +irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je n'ai pas vu autre chose +que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai écrit +vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que +voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commencé comme vous par être +homme. + +--C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! Comment as-tu eu le +courage d'entrer dans la chambre et de parler? + +--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces +quand ils sont poussés à bout... et je l'étais par mon amour. Une fois +sorti de ma réserve ordinaire, rien ne m'arrête plus. + +--Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de +toi. C'est égal, fichue aventure. Buvons un grog. + +Il caressa son verre: + +--Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin; +tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. +A ta santé. + + + +IX + +Sur la bergère où il avait pour toute couverture un vieux tapis de +table, Nicétas dormit peu, et le matin, avant que la maison fût +éveillée, il partit pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris. + +Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il avait cru que +l'obscurité dans laquelle il se débattait allait se dissiper, et que +Soupert, avec son expérience de la vie, éclairerait son lendemain; mais +Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et son lendemain +était aussi plein d'indécision et d'incertitude que la veille. + +De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tiré qu'un seul +enseignement, c'est qu'il avait été plus que naïf d'obéir à Ghislaine +quand elle lui avait demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt +fois dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces railleries +pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il +avait pu s'adresser. + +Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur +son mariage «indispensable», il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile: +évidemment la comparaison entre son procédé et celui de Soupert n'était +pas à son avantage: Soupert s'était fait aimer par une fille qui était +l'égale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était +fait flanquer à la porte. + +Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait sa maîtresse; tandis +que maintenant il fallait bien reconnaître que les probabilités étaient +pour que lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert. + +Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à chaque instant, il +rentra demander si l'on n'avait rien reçu pour lui. + +Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à espérer qu'elle ne +viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait été réellement blessée +par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son +indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle commencerait sa +journée par lui faire signifier congé; les prétextes ne lui manqueraient +pas si, comme il était probable, elle ne voulait pas confesser la +vérité. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il +lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons +s'enchaînaient dans son imagination enfiévrée. + +Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? Parce qu'elle +avait repoussé un amant alors qu'il se présentait maladroitement et +de façon à effrayer une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas +nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui +déplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait très bien +lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il +était tout disposé à se contenter de ce rôle... au moins en attendant. +Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de +ne trouver que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot, +d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une +au-devant de l'autre; leurs silences même auraient une douceur et une +ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin ce serait +un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majesté +héréditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez. + +Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et de repos après les +angoisses de la journée. + +Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on pouvait croire que, +plus tard, elle serait amenée fatalement à en accepter une autre: à lui +de la préparer. + +Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir +descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa +concierge n'étant point femme à monter ses cinq étages pour la lui +remettre: chaque fois il eut la même réponse: rien; à la dernière, sa +concierge qui voyait son trouble, crut à propos de lui adresser un mot +d'encouragement. + +--Ce sera pour demain. + +Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; Ghislaine n'avait +rien dit, lady Cappadoce n'écrirait pas. + +Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde à la porte de la +loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet +d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiété il se pencha +par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le +nez, faisait son tri. + +--Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce sera pour la seconde. + +Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait partir à une heure pour +Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que décidément Ghislaine +acceptait la déclaration avec ses conséquences. + +Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, que Soupert +le disait; pas si naïve, sa sortie; décidément, il était vieux jeu, le +maestro. + +Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait. + +--Monsieur Nicétas, une dépêche. + +Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche sûrement +venait de Chambrais. + +Elle en venait en effet, et elle était signée de lady Cappadoce: + +«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai quand pourra être +reprise.» + +Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison les leçons étaient +momentanément suspendues. + +Était-ce momentanément? + +Après un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait +attendre que lady Cappadoce le prévint; il fallait savoir et tout de +suite, car malgré ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances; +avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore tout à fait. + +Il écrivit: + +«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce mon respectueux hommage, +et de la prier de me faire savoir si les empêchements dont parle sa +dépêche semblent probables pour vendredi.» + +Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il était résolu, car +c'était son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractère, violent +au contraire et emporté; la réponse de la gouvernante déciderait la +question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de rester dans le +doute. + +Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle arriva: + +«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir M. Nicétas à l'avance +lorsque les leçons pourront être reprises, mais en ce moment il y a +empêchement à fixer une date.» + +A ce court billet était joint un chèque pour le paiement du mois. + +Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles à échafauder +pour chercher un doute, c'était bien un congé, malgré la forme aimable +dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine +avait trouvé un prétexte pour supprimer les leçons, et avec sa naïveté +ordinaire, la vieille Anglaise croyait à une simple suspension. + +Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le revoir jamais, et +elle prenait ses précautions pour qu'il en fût ainsi. + +Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre les siennes pour +la revoir le jour même. + +Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché +était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une +condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre +l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et +cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour +respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce +qui arriverait. + +Ce jour-là , elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans +l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si +elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque +chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady +Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements +n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa +résolution. + +A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer +avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de +l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de +voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la +gare de Sceaux. + +Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet, +qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner, +mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne +heure à Chambrais. + +Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle +n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus +naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des +précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté +à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première. +Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le +laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la +chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait +donc manoeuvrer autrement. + +C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et +c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour +rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept +heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine +devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être +déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc +finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des +chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu; +s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il +ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de +surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité. + +Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins +qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas +prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent +déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit +qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se +cacher: c'était l'anéantissement de son plan. + +Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la +porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là ; assurément cette +voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou +rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui +s'ouvrit. + +N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas +n'attirerait-il pas l'attention? + +Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la +première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire +dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de +se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement +devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle +de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se +trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine. + +Son intention n'était pas de se cacher comme la première fois, derrière +un rideau, car les précautions prises indiquaient qu'il devait employer +des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était quelque coin +sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du château qu'il +connaissait, elles étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; +n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces habitées par +Ghislaine comme dans les autres? + +Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du +choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisième, et se +décida enfin pour un placard haut et profond qui servait à ranger les +balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de ménage. Là , +il devait être en sûreté; ce n'était pas l'heure de se servir de ces +objets, et en ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait +pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la porte sur lui. + +Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son aise pour prendre +les positions qu'il voulait, il pouvait rester là une partie de la nuit. + +Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, il entendit qu'on +entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes. + +--Fermez la porte à clef, dit Ghislaine. + +--Oui, mademoiselle. + +Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, une jeune femme de +chambre attachée spécialement au service de Ghislaine. + +Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées et venues qui +vint faiblement jusqu'à lui. + +--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mère ce +soir? demanda la femme de chambre. + +--Quand rentrerez-vous? + +--Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me ramènera. + +--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la clé. + +--Oui, mademoiselle. + +La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans +sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi +Ghislaine devait se croire en sûreté. + +Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignât; mais +peu importait, car son dessein n'était pas d'aller dans la chambre, il +attendrait qu'elle vînt dans le cabinet de toilette. + +Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de lumière annonça +qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit +poser sa bougie sur une console; elle était à deux pas du placard, lui +tournant le dos. + +Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un cri, il la prit dans +son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche: + +--Ce soir, je ne partirai pas. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I + +Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de +Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller +son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil +des nuits prolongées. + +--Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en +toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de +Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse, +alors... + +Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que +Philippe lui présentait sur un plateau. + +--Tire les rideaux. + +C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la +place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions +les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant +la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de +déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il +n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez, +et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient +nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de +satin rouge. + +--Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe. + +«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le +prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, +portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux +heures.» + +--Que me lis-tu là ? + +--Rien que ce qui est sur la dépêche. + +Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait +l'éclairage qu'il lui fallait. + +Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait +lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même. + +Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute +hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir. + +--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il. + +Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller. + +--Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté! +s'écria-t-il tout à coup. + +Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût +libre. + +A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider +un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une +séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite +femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait +enfin. + +Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au +monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall, +la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très +bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion +perdue qui ne se retrouverait pas. + +A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner, +et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château +où Ghislaine l'attendait, seule. + +En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en +écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons +rauques de sa voix tremblante. + +--Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait +imaginé? + +Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt +qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de +Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas +remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les +fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa +nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas. + +--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un +ton affectueux et encourageant. + +Elle ne répondit pas. + +--Tu as besoin de moi, me voilà , tout à ta disposition. + +Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à +peine perceptible, elle murmura. + +--La chose la plus infâme, la plus monstrueuse.... + +L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons +inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis, +brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes. + +Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité, +terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même +l'envisager hardiment. + +Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes +paroles la pousser, la forcer: + +--Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui +t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai +pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai +l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il +t'écoutait. + +Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya +contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait. + +Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la +brusquer. + +--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas. + +Puis, baissant encore la voix: + +--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour +la musique.... + +Un éclair le frappa: + +--Nicétas, s'écria-t-il. + +--Oui. + +Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de +Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de +Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il +lui restait à dire. + +Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et +la soutînt en même temps. + +--Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te +recommander la réserve avec lui. + +--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette +réserve. + +Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole +de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire; +si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce +musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans +doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était +exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait +facile. + +--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que +cela puisse être. + +--Comment? + +--Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas? + +--Oh! jamais. + +--Cependant? + +--Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude +avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois +étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des +discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie +de son caractère. Comment supposer... + +--Évidemment. + +--Les choses en étaient là , et je me proposais même d'observer avec lui +une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand +vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner.... + +--Et pourquoi? + +--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en +retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de +sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours +vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et +moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et... +lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en +rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans +doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché +derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier +mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre +elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du +scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et +avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule. + +--Bien, ma fille. + +--Dois-je vous répéter ce qu'il me dit? + +--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache. + +--Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait +de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je +l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point +et alors il se jeta à genoux.... + +--Je comprends, passe. + +--Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la porte. Je recommençai +à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais +prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que +j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler, +je le menaçai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais +décidée à tout, plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de plus; +il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi. + +--Et depuis? + +--Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser +la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir +que les leçons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à +ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai +qu'on tînt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le +dîner; je me croyais en sûreté. Hier soir.... + +Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être +à peine intelligible. + +--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les +fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant. +Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais +en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la +clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai +dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la +console.... + +--Il était là ! + +--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus +appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à +moi, il n'était plus là ; une fenêtre de ma chambre était entrouverte. + + + +II + +Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son oncle, éplorée, +haletante, et lui la tenait sans trouver un mot à dire, bouleversé par +la douleur et aussi frémissant d'indignation. + +--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant! + +Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux +mouvements de fureur qui le soulevaient: + +--Le misérable! + +L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait osé craindre, et devant +le désespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour +la première fois il sentait toute l'étendue, il restait anéanti. + +Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle comprît +qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque chose devait la +relever et la soutenir c'était à coup sûr la certitude qu'elle ne serait +pas abandonnée. + +--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler à un petit +enfant, ta première pensée a été de m'envoyer cette dépêche. + +--N'êtes-vous pas tout pour moi? + +--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: je suis à toi, +entièrement à toi et désormais je veux que nous vivions comme père et +fille. J'ai eu tort de penser que tu étais assez grande pour n'avoir +plus besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde dans ce +malheur. Si j'avais été ce que je devais être, si j'étais resté près +de toi je t'aurais protégée, ma présence seule eût empêché ce qui est +arrivé. + +Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à peu la lumière se +faisait. + +--Oh! mon oncle, murmura-t-elle. + +--L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand je t'ai donné lady +Cappadoce, et je l'étais aussi quand j'ai provoqué ton émancipation; +père, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au +jour.... + +Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé en ce moment ne +pouvait qu'éveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint à +temps. + +--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu ne voudras plus de +moi. + +Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion qui disait combien +profondément elle était touchée. + +--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer mon appartement ici, +celui que je suis venu occuper quand tu es restée seule. + +--Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus malheureuse un jour +que je ne l'étais en ce moment? + +N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua pour qu'elle fût +obligée de le suivre. + +--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton +état normal, et si tu étais forcée de te contraindre, si tu devais +amener un sourire sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de +larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. Nous partirons +donc demain ou après-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et +bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant que +Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que +s'il était aveugle. + +Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à dire était si +délicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit +n'avait pas fait que Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune +fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât sans que cette +innocence fût effleurée. + +--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés de revenir à +Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-être. Sans doute, il +est à espérer que cette crainte ne se réalisera pas, et même les +probabilités sont pour la non réalisation; mais il faut la prévoir; +dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque part où nous aurions la +certitude de n'être pas connus, et nous attendrions. + +Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de +sueur, il poursuivit: + +--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le répète, est en +dehors de la probabilité, c'est pour que dès maintenant tu aies la +certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous; +que ce qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne sera +connu de personne; enfin que pour te défendre, te sauver, compatir à +ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une +tendresse paternelles. + +Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole, +étouffée par les larmes. + +--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps +qu'il nous reste à passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les +choses pour que notre départ paraisse à tous la chose la plus naturelle +du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé une dépêche? + +--Je ne crois pas. + +--Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que cette dépêche soit +une réponse à une lettre que tu aurais reçue de moi? + +--Sans doute. + +--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas été arrangé +aujourd'hui; je te l'aurai proposé il y a plusieurs jours--ce qui a son +importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous +entendre définitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais présenter +les choses à lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une +voiture qui me conduira à Paris. + +--Vous voulez? + +--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que +j'ai dit: je suis à toi, entièrement; si je vais à Paris c'est pour toi; +je dois voir ce misérable. + +Elle eut un frémissement. + +--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom; +aie confiance en moi. + +Elle releva la tête et lui tendant la main: + +--Toute confiance, mon oncle. + +--Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions de lady Cappadoce +et à sa curiosité, viens avec moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel +tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la +veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait des courses à faire +dans les magasins. Ce sera ton explication. + +Pendant que le comte annonçait son voyage à lady Cappadoce, si ébahie +qu'on ne l'emmenât point qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre, +Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer les +traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle était +prête à partir. + +En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: où +désirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun désir, bien qu'elle ne fût +pas plus blasée sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient +été réservés pour ses premières années de mariage. Si l'été leur +interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord: +la Hollande, la Norvège. Le Danemark ne la tentait pas plus que la +Hollande, la Norvège que le Danemark. + +Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou +au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux +qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse +qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite elle s'en excusa en +priant son oncle de choisir lui-même le pays qu'il aurait plaisir à voir +ou à revoir, et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce choix. + +Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligée de +suivre son oncle, obligée de lui répondre, Ghislaine se calma. La honte +de la confession commençait à perdre de son intensité première, en +même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait dans la tendresse +qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compté sur cette tendresse, et +c'était cette confiance qui lui avait donné la force de l'appeler à son +aide; mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont elle connaissait +les idées et les habitudes d'indépendance, allait sacrifier ses idées +et ses habitudes pour se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion +qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur. + +En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à l'hôtel: + +--Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que +je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-être faudra-t-il que je +revienne à une heure où il y a chance de le trouver. + +Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se fit conduire rue +de Savoie où demeurait Nicétas; à sa demande, la concierge répondit que +justement M. Nicétas était chez lui: + +--Au cinquième, la porte et gauche, au fond du corridor. + +Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour les mêmes raisons +qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arrêtait à +chaque palier: il fallait qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner +par la colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, avec +dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire à sa fin. + +Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré tout ce qu'il +s'était dit et se répétait, il ne se sentait pas maître de ses nerfs. + +La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de lui un de ces +hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et +préparent leur joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la gauche. +En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un +gymnaste, les capacités et les exigences stomacales d'un gentilhomme +campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur, +également fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé +à la retenue ou à la timidité. + +Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, crânement; la tête +haute et le nez au vent, ne subissant d'autres règles que celles de sa +fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience. +Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer +simplement chez ce misérable pour lui casser les reins et lui tordre le +cou comme il le méritait; ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si +l'honneur de cette pauvre petite n'eût été en jeu. + +Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de son caractère qui le +rendait hésitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche +gredin devant lui? + +Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et +l'examina avec la curiosité d'une commère à l'affût de ce qui se passe +chez ses voisins, le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait +plus maître de soi. + +Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait +indiquée la concierge, la clé dans la serrure. + +Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort. + +--Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un homme mécontent +qu'on le dérange. + +Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la clé accrocha +dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit: + +Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna la tête d'un +mouvement impatienté; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva +violemment: + +--Monsieur de Cham... + +Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique lui ferma la +bouche si violemment que le nom fut coupé. + +--Ne prononcez pas de noms. + +De sa main levée il montra la porte et les quatre murs: + +--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas. + + + +III + +La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait était plutôt un +atelier de peintre qu'une chambre. Aménagée dans les greniers de cette +vieille maison, elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le +rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond +n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement à ces +hauteurs. + +Mais par où elle se rapprochait de ces logements, c'était par la +pauvreté de son ameublement consistant en trois chaises de paille et +une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent +recouvert de papier peint développé dans un angle pouvait le cacher +derrière ses feuilles; au mur, en belle place, était accrochée dans +un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un +militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort +provoqué l'étonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce. + +--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent. + +--Oui, monsieur. + +--Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer est l'aveu que vous +savez ce qui m'amène. + +Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme qui reçoit un +personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de +défense: + +--Je suis à votre disposition, monsieur. + +Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispé; mais il se +retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un +peu de son sang-froid. + +--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, en sifflant ses +paroles, ahi vraiment, à ma disposition, vous! + +Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que Nicétas baissa +les yeux: + +--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de +vous battre avec moi? + +--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous êtes ici. + +Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, d'un air de défi. + +De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de répondre, +et au lieu de répliquer, à cette insolence, il continua: + +--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire! + +--Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien. + +M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié méprisante: + +--Décidément, vous êtes un sot. + +--Monsieur le comte! + +--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre +vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de +moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime. +Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus +sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas +dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez. + +Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance, +ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné. + +--On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que +vous êtes. + +--Alors, que voulez-vous? + +--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air +menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on +ne me met dehors. + +Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large +poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés. + +--Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites +en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et +pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir +d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on +vous tire dessus. + +Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider. + +--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je +compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire +appel à un autre ordre de sentiments. + +--Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de +mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est +point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à +d'autres sentiments. + +--Vous voulez de l'argent, vous? + +Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il +ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il +avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux +noirs lançaient des flammes. + +--Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il. + +--A qui? + +Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment, +il la rabaissa. + +--A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne +veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici +la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur. + +--Que vous ne méritez pas? + +--Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute.... + +--Votre faute! + +--....A mon crime il y a une explication et une excuse. + +--Une excuse au crime le plus lâche + +--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham... + +--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom. + +--J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette +passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de +moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse +laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il +en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous +qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique, +rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur +se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne +l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur. +En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant +chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est +venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour +lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux +qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu +me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais +été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls, +portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je +ne l'ai pas prise. + +--Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul. +Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle +comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour +respectueux et soumis, elle se donnerait: + +--Je n'ai point fait de calcul. + +--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez +proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre +maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous +vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il +l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même +résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul +était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous +êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se +jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres. + +--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je +n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais +que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne +reposent sur rien. + +--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas. + +--A quoi bon? Et pourtant. + +Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais +était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte. + +--Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais, +et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous +voyant vous l'a prouvé,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais +écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne +répondait pas à vos accusations. + +--Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans +avancer la main. + +Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit +revenir sur ce premier mouvement de mépris. + +Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table. + +--Donnez, dit le comte. + +Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut: + +«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire? + +«Pourtant, il faudrait que vous sachiez. + +«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous +avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le +nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à +conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute, +cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir +de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, +doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous +attendre, à vous guetter. + +«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en +grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire +ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires, +les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les +platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un +sang de sauvage. + +«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le +destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en +vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une +habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait +avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été +l'esclave, même dans l'amour. + +«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet +amour. + +«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais. + +Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien +recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort +qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me +conduisît à une résolution qui devînt ma force. + +«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement, +c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé +malgré moi. + +«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous +revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, +vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être. + +«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours, +c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les +autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée. + +«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme +idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que +vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié. + +«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous +jamais? + +«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande +seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour +vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre +notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; +les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant +soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.» + +--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais. + +--Ce soir même. + +--Je la prends. + +Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la +mettait dans sa poche. + +--La lira-t-elle? demanda-t-il. + +--Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse +à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle +tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un +sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité. + + + +IV + +C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M. +de Chambrais avait compté pour occuper Ghislaine. + +Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le +changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha à +elle-même, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle. + +Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le meilleur des +parents assurément, bon, prévenant, indulgent, affectueux, mais avec +l'acuité de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément +parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il ne se donnait +pas entièrement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vînt déjeuner à +Chambrais comme il lui en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait +jamais l'heure du départ; toujours il avait les meilleures raisons pour +rentrer à Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire +importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus +longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son +affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était pour lui qu'une +nièce, et non une fille. + +Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient quitté Paris pour +Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppée d'une tendresse +qu'elle avait si longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle +l'imaginait, son angoisse nerveuse s'était fondue: elle n'avait point +douté de lui quand il avait dit que «l'oncle désormais ferait place au +père», mais ce n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague +pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant ces paroles étaient +réalité. + +Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était partagée en deux +parts inégales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant +les treize années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant +partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture, +l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes +de sollicitude, de prévenance, de petits soins qui lui étaient +instantanément revenus auprès de Ghislaine. + +Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, mais l'homme de +devoir fut tout de suite à son aise; il n'eut qu'à se souvenir. + +Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris, +et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupé qu'il avait +fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de +contrariété et de mélancolie. + +--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait +esclave; et quand la liberté lui serait rendue, si jamais elle l'était, +la vieillesse l'empêcherait d'en profiter. + +Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de +Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; aussitôt il monta près +d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les +précautions d'un habitué des voyages. + +--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va être un plaisir pour +moi? + +--Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle. + +--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. C'est la première fois +que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais +jouir de tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu +peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne +suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des +peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates, +mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu +sens, et ce me sera une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus +charmant qu'une aurore! + +Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie +sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette +sévérité tenait à de certains scrupules: il voulait réserver à un mari +aimé la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer un pareil souvenir +en ce moment? Comment faire allusion à un mari ou un mariage? Ce +mariage, c'était celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari, +c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les évoquer serait une +blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet +avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille? + +Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle s'était bâti +entrait-il dans son désespoir? car pour elle ce mariage qu'elle désirait +était rompu, et ce mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout +ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile que dangereux. +Si ce projet pouvait être jamais repris, ce qu'il ignorait lui-même, ce +ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait à +cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il devait se +renfermer en attendant. + +Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu du ciel, les +hautes cheminées et les combles du château d'Écouen; à gauche c'était +Chantilly, ses étangs, sa forêt et son château: les sujets de causerie +s'enchaînaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrière, +ni de réfléchir. + +Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, où pour la première +fois elle vit la mer, à Anvers où les Rubens de la cathédrale et les +Metsys du Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau. + +Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut +succédèrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux +éblouissements des Rubens, les révélations des Rembrandt de La Haye et +d'Amsterdam. + +Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journée écoulée, +s'applaudissait d'avoir eu cette idée de voyager, car chaque soir il +la trouvait plus calme que la veille, plus reposée: évidemment la +distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en eût conscience. +Ce n'était pas seulement une distance matérielle qui l'éloignait de +Chambrais, c'était encore une distance morale: l'angoisse des premiers +moments s'affaiblissait. + +A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à sa disposition +pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son +vissage ou dans son attitude, des traces évidentes de trouble; des plis +au front et aux lèvres, des contractions aux paupières, une profondeur +de regard qui disaient que son sommeil avait été agité, mais il lui +semblait que ces plis étaient maintenant moins profonds qu'en quittant +Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient peu à peu, il se +disait que bientôt ils disparaîtraient entièrement si des complications +ne se présentaient pas. + +C'était un grand point obtenu que cette amélioration continue, et tel +qu'on pouvait espérer la guérison dans un délai donné, mais il y en +avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour +quelques semaines encore. + +Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait pas, et il y avait +certaines questions qu'une mère seule aurait su adresser à cette jeune +fille. Condamné au silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher +de deviner ce qui était impossible à demander, mais encore était-ce avec +une extrême réserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement +il était sûr de la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et +honteuse pour plusieurs heures. + +Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher en elle un +indice qui fut une lumière, et s'il en trouvait un plus ou moins +caractéristique, il ne l'acceptait jamais sans hésitation: parce que ses +yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; parce que +son regard avait perdu de sa vivacité; parce que sa peau se décolorait, +en résultait-il nécessairement qu'il devait croire à une grossesse? +Et des raisons toutes simples ne se présentaient-elles pas aussitôt à +l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux +extrêmes? + +Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable? + +Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances qui se présentaient +dans ses observations, et il l'était aussi peu que possible, surtout en +cette partie de la médecine. + +Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait offrir quelque +précision il interrogeait Ghislaine, mais d'une façon si vague que les +réponses qu'il obtenait ne pouvaient guère avoir de sens. + +Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait si elle avait mal à +l'estomac, et quand elle avait répondu négativement il n'insistait pas. + +Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût jamais de bouillon +gras et qu'elle ne bût plus de vin? Ne l'était-il pas qu'elle demandât +toujours de la salade et des fruits? + +Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse, +souffert de névralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir +si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son +insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du +tout. + +--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux +dents, alors j'avais pensé... + +--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure. + +--Tant mieux! + +Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger soulagement et un +mince sujet d'espérance: si la grossesse se manifeste quelquefois par +des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne +signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: Ghislaine ne souffrait +pas des dents, voilà tout; rien ne prouvait qu'un autre symptôme +n'éclaterait pas le lendemain, décisif celui-là . + +Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se partageait en visites +aux musées, aux collections particulières et en promenades aux environs. +Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture +sur le quai de l'Y, et là ils montaient dans l'un des nombreux petits +bateaux à vapeur prêts à partir; au hasard, ils verraient bien où ils +arriveraient. + +Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un vapeur sans autre +but que de passer entre des rives fraîches et vertes, de chaque côté +desquelles s'étalaient d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et +là un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit +en tuiles noires, ils étaient arrivés à un gros village appelé +Monnickendam; là M. de Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où +l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'île de Marken, +et il proposa cette excursion à Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce +serait sa première promenade sur mer; le temps était beau, la traversée +du détroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'était +charmant. + +La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent au milieu +d'une mer glauque, laissant derrière eux les clochers de Monnickendam, +et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume légère se +découpait sur un ciel d'un gris tendre. C'était à peine si la légère +brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine +ne tarda pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se troubla. + +Était-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le +mal de mer? + +Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue qui protège l'île +contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiété qu'il n'avait jamais +mise dans ses questions: + +--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur? + +Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'éveillant, elle +avait des nausées. + + + +V + +D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il +connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu +à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de +ces longues explications auxquelles il se plaisait. + +Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent +ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un +groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que +par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes, +ils s'arrêtaient un moment. + +Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam +furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais +prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour +parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses +réflexions. + +Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer +survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que +trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà +observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac, +les dégoûts pour certains aliments,--c'était bien une grossesse. + +Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit, +ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains +et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait +envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité. + +--Une Chambrais! + +Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire +dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus +ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec +Ghislaine. + +Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer +leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin +zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une +table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait +plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux +noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la +beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui +occupaient les tables voisines. + +Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à +sortir, elle ne l'était point. + +--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris. + +--Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je +vous prie de me donner quelques instants. + +--Tu as quelque chose à me demander? + +Elle baissa la voix: + +--Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de +savoir si j'avais mal au coeur tous les matins? + +--Ah! tu as remarqué que j'insistais. + +--Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous +m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez +quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au +contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à +vous demander. + +Avant qu'il pût répondre, elle continua: + +--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour +adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de +Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée +dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je +le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas. +Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous +m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir +à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, +où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en +état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à +ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément. + +--Au moins est-ce leur sens. + +--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre; +mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit, +ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et +ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures +où je me demande si j'ai ma tête. + +--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà , n'était +la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines +paroles. + +Elle lui prit la main et l'embrassant: + +--Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus +forte que vous ne pensez. + +--Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce +que je dois faire, comme une brave que tu es. + +--Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le +désespoir qu'on prend quelquefois le courage. + +Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée +contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et +s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait +ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de +quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en +lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait +dire pour n'en pas trop dire. + +--Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé +visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas +seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les +craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient +pas de se réaliser. + +--Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement. + +Il inclina la tête d'un signe affirmatif. + +--Elles paraissent se réaliser. + +Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens: + +--Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te +parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons +à craindre une grossesse. + +Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas +ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par +un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée. + +--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de +liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois +t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous +ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés +dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un +médecin.... + +--Oh! + +--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle +épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à +attendre en prenant nos précautions. + +Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts +crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses +bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes. + +--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve +pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa +faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une +grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne +l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc +résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté... +ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de +revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions +à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais +pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces +ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour +cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour +cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien, +n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère. + +Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le +comprenait pas, comme il l'avait cru. + +--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie, +et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce +qu'il convient de faire? + +--Oh! sans doute. + +--Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours, +j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à +le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis +est réfléchi: tu peux avoir confiance. + +--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous +dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est +là ce que je ne comprends pas. + +--Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté +pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la +Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais +je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu +me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à +Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières +y reviendra... + +Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme +s'il ne l'avait pas remarqué: + +--Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de +la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de +comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte +sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour +le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison +la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous +ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac +de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous +descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence, +Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces +étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont, +mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et +d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en +parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand +nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à +être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons +pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans +un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et +assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon +médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né +de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons +à Chambrais. + +--Et lui? + +--Qui? + +--L'enfant, murmura-t-elle. + +--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée. + +--Mais c'est l'abandonner! + +--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel; +peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri: +«C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons +penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom. +S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les +précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange +seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement +nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour +être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas +perdu. + +--Et après? + +--Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je +surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans +la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car +il sera ton fils, c'est-à -dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce +que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être +croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux, +moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu +près. + + + +VI + +Pour éviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de +Chambrais voulut que Ghislaine écrivît à celle-ci leur projet de voyage +en Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait rien à dire. + +Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, et beaucoup. + +--Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces +voyages qui s'enchaînaient sans raison? Était-ce un prétexte pour lui +faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en +était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'était pas +femme à s'imposer. + +Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; mais ce +souci égoïste de ramener tout à soi la tira d'embarras: comme il n'avait +jamais été question de se priver des services de lady Cappadoce, elle +put démontrer avec la persuasion de la vérité que cette idée ne reposait +sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui, +avait pris plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise, +voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voilà tout; +c'était bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentât de ces +explications. + +Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de Chambrais à qui elle +essaya de présenter des objections de convenance sur ce long tête-à -tête +entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut +reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se mettre en tiers dans ce +tête-à -tête comme elle l'aurait désiré. + +Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que +cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, et elle ne s'expliqua cette +bizarrerie que par la haute compétence qu'elle s'attribuait dans les +questions d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, qui était +un ignorant présomptueux--comme tous les Français d'ailleurs--prenait +ses précautions pour n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui +l'auraient humilié. + +Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux partis à prendre: +se soumettre ou se fâcher. Son premier mouvement fut de retourner en +Angleterre; mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne rentrer +dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage qui devait la +rétablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore +attendre, elle trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment que +de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blessé qu'il fût, +et elle se soumit. + +Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eût +à prendre des précautions pour sauver les apparences; il avait aussi +à faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui +s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner d'une absence +de près d'un an. + +Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques jours qu'ils +passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le même: on félicita le comte +et on complimenta Ghislaine: + +--Charmant voyage! + +--Êtes-vous heureuse, ma chère enfant? + +Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous qu'elle était +heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage. + +Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire que Ghislaine avait +dû mettre sur ses lèvres pour parler des «joies de ce charmant voyage» +était un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant de Paris, elle +put déposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme. + +Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait. + +Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères dans laquelle elle +entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle? + +Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se +penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosité ignorante: mère! +enfant! que de questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne +pour l'éclairer. + +Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements +pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils étaient dictés +par l'expérience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le +croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête homme au monde que +son oncle, de plus droit et de plus délicat que lui, mais malgré tout, +au fond de sa conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues +protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas à +étouffer; les mères se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle +sacrifiait son enfant à son propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de +son nom. + +Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, elle fut sur le point +de se confesser à son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et +n'était rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel +titre? En appuyant sur quoi? + +Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le +sentait-elle assez fermement pour avoir la force de résister à son +oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle? + +Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était obligée de convenir +que cet amour des mères pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices, +et ces héroïsmes dont parle la tradition, était bien faible en elle, si +même il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans +son esprit, c'était une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment +passionné. L'illusion n'était pas possible: sa vie serait manquée dans +tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans +l'amour; elle aurait un enfant sans la maternité. + +Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait régulièrement pendant +qu'elle tournait ses tristes pensées, et si absorbantes qu'elles +fussent, elles cédaient cependant aux distractions du voyage. + +Enfermée à Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au +même point: la grossesse, l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte, +mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la +secouer. + +A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes après les autres eussent +été éternelles à passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si +remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience. + +A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par la fièvre et les +tristes réflexions, eussent été terriblement longues: à Andermatt ou à +la Furca, la fatigue les faisait courtes. + +Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé précisément à ce que +Ghislaine ne se fatiguât point, et leurs promenades avaient été limitées +en conséquence. Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, elles +avaient au contraire une heureuse influence sur son état général, il les +avait peu à peu allongées. + +Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni chétive; élevée à +la campagne dans la liberté du plein air, elle n'avait pas besoin de +ménagements et de précautions qui eussent été indispensables à une +Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme +le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fît de l'exercice, elle +mangerait; qu'elle se fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en +mouvement, elle échapperait aux rêveries de la réflexion et du retour +sur soi,--le point essentiel à obtenir. + +La réalité justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et +elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'étaient +manifestés en Hollande disparurent. + +Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les +lacs de la frontière italienne, puis en septembre ils commencèrent leur +vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en novembre. + +Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage +ou dans son attitude provoquât la curiosité, et les personnes de leur +monde qu'ils avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à Rome +n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: à la vérité, on pouvait +trouver qu'elle portait des vêtements un peu larges, mais il y avait +à cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans +aller en chercher d'invraisemblables: la liberté du voyage, la chaleur +et, plus que tout, le dédain de la toilette qui chez mademoiselle de +Chambrais était notoire. + +Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer à ces rencontres +et de disparaître, comme il était arrivé aussi pour M. de Chambrais +de se débarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine +confiance dans ce vieux domestique attaché à son service depuis plus +de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre +maître du secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller des +travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue +de Rivoli, Philippe fut donc renvoyé à Paris avec ordre de presser +les ouvriers de façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier +janvier. + +Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une soirée de beau temps, la +mer devant être plus douce à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en +voiture à travers les Calabres et le Sicile. + +Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix de M. de Chambrais. +Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette époque, +il n'imaginait guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, mais +il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et +d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme, +Bagaria, l'idée lui était venue qu'on serait là à souhait pour se +cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, à l'abri de toute +surprise. + +Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui en était resté +assez vivace pour s'imposer le jour où il s'était demandé dans quel pays +Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile +et à Bagaria. + +Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle +lui avait tant parlé? Depuis trois mois la question s'était posée à +chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivée à +Palerme approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. Elle +resta là assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de +l'horizon. Enfin un point plus sombre se détacha sur la ligne indécise +où la mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le panorama +verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au +cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement. + +--Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard charmé qu'elle avait +fixé sur lui. + +Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; et quand elle se trouva +installée dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du +Monte-Catalfano, elle éprouva un sentiment de tranquillité et de repos, +presque de confiance. A la vérité, ces jardins, tout pleins d'ermitages, +de ruines et de grottes avec des statues de personnages à figure de +cire ou de bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, mais +qu'importait? ces «embellissements» n'avaient pas supprimé l'admirable +vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre +là , enfermée ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se promener +que les allées plantées d'orangers de ces jardins, cette vue lui +ouvrirait au moins des échappées au dehors et cela suffirait. + +Cependant ces trois mois furent longs à passer et les promenades dans +les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi +pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouvé +moyen de les couper de temps en temps. + +Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un médecin depuis leur +départ de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de +toutes sortes, pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités +dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant +peu à peu à ce médecin, Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au +moment décisif; et, d'ici là , il l'éclairerait sur plus d'un point que +lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer. + +Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile ni sous son vrai nom, +ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que +c'était un client sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi +quand il avait demandé à un médecin de Palerme, réunissant à peu près +les conditions de savoir et d'âge qu'il voulait, de venir une fois +par semaine à Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptée avec +empressement. + +Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de +précautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs années. +On trouva une femme de pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait +certaines garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit: +jeune encore, superbe de force et de santé, elle avait déjà eu cinq +enfants; sans être à son aise, elle n'était point misérable, et sa +maisonnette, bâtie au bord de la mer, était plus propre que celles de +ses voisins. + +Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-même et +dont elle surveilla l'exécution pièce par pièce, sans que son oncle s'en +fâchât: certes, il lui déplaisait de voir en elle le développement d'un +sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il était bon qu'elle +s'occupât à quelque chose. + + + +VII + +M. de Chambrais était depuis trop longtemps éloigné de Paris pour ne pas +vouloir rentrer en France aussitôt que possible, il le voulait pour lui, +car les journées commençaient à être terriblement longues; et il le +voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait +duré quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur +départ, fixé pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il +fallait être certain à l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter +les fatigues de la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris +celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant à +Chambrais personne ne pût trouver en elle le plus léger indice qui +permît un soupçon. + +--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le +médecin venait à Bagaria. + +Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné une partie de la +vérité, et il était trop italien pour ne pas accepter tout ce que le +comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donné une jeune femme à +soigner et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; on l'avait prié +de déclarer l'enfant comme né de père et de mère inconnus, il avait fait +cette déclaration sans laisser paraître la plus légère surprise, et de +cette enfant--une fille--il avait voulu être le parrain avec sa femme +pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines à Paris, +poste restante, à de certaines initiales, un bulletin de la santé +de l'enfant, il trouvait ces précautions toutes naturelles et ne +s'offusquait pas qu'on les prît avec lui; jamais d'opposition, de +contradiction, de suspicion:--«Vous voulez? rien de plus facile, et avec +le plus grand plaisir, très heureux de vous êtes agréable.» + +Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, il avait pour la +première fois résisté. + +--Je comprends votre désir de rentrer en France, je dirai même que je le +partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une +belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, +les relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous voir +partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder toujours. Mais il +ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se +sont passées pour madame votre fille--il avait toujours appelé Ghislaine +«Madame votre fille»--d'une façon extraordinairement providentiellement +favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans +aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions en usage +en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans +aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus +régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le rétablissement +s'opère si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me +demandait d'examiner madame votre fille, moi médecin, je serais dans +l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas +primipare. + +Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point, +mais il ne convenait pas à son adresse de laisser voir jusqu'où il +allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de +façon à ce que le comte pût les interpréter comme il voudrait: + +--En ne considérant que la question de beauté chez la femme, c'est +quelque chose cela. On croit généralement que la grossesse et +l'accouchement laissent des stigmates ineffaçables; mais c'est là une +opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. Sans doute +il arrive quelquefois et même il arrive souvent que ces stigmates +existent, mais il se produit aussi des cas où ils manquent absolument, +et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de +madame votre fille, si vous permettez, en différant votre départ de +quelques semaines encore, qu'elle se rétablisse complètement. + +Comment résister? Après tout, quelques semaines de plus ou de moins +étaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles étaient décisives +pour la santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient +voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait +être donnée sans provoquer les interprétations. + +Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle avait demandé que la +nourrice lui amenât sa fille tous les jours et quand elle avait commencé +à sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la +nourrice. + +De même que M. de Chambrais avait été peu satisfait du soin qu'elle +mettait à la layette, de même et plus vivement il fut fâché de la voir +donner à cet enfant des témoignages d'affection et de tendresse. + +--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas +avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le père? + +A mesure que le moment du départ approchait, les visites de Ghislaine +chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers +jours, elles n'avaient été que de quelques instants, mais peu à peu +elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture qui +l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre à +une heure chaque fois plus reculée. + +On était en mars, et dans ce climat méditerranéen les journées étaient +déjà chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de +l'ouest il apportait le parfum et même les pétales des amandiers, des +abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de +Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait +au bord du rivage à l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait +apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la +nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à son ménage, +ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin +d'elle. + +Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent joué à la maman +avec ses poupées pour savoir comment on tient un bébé, et tout de suite +sa fille s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans +pleurer. + +Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser +qu'avec horreur, c'était la sienne aussi, et cependant elle allait +l'abandonner! + +Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à son oncle et +qui l'avaient si douloureusement tourmentée lui revenaient avec plus +d'intensité maintenant que cet enfant n'était plus un être vague, que +son imagination se représentait difficilement. + +Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, elle avait +voulu qu'on le lui montrât; mais dans son état de prostration, elle +l'avait à peine regardé, et le souvenir indécis qui lui en était resté +était celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant +à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, elle s'était dit que +décidément ce qu'elle avait prévu se réalisait: elle n'avait point le +sentiment de la maternité; et continuant son examen, elle s'était dit +aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi c'est le +père aimé que la mère cherche et trouve dans son enfant, comment +aimerait-elle celui-là ? + +C'était donc par devoir plutôt que par tendresse qu'elle avait voulu que +la nourrice le lui apportât tous les matins; la seconde fois, elle ne +l'avait pas vu moins laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus: +que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les +directions, au hasard, sans paraître rien voir, ces lèvres qui ne +s'ouvraient que pour sucer le lait resté dans les plis de la bouche ou +pour crier? + +Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans +sa petite main et le serra, en même temps ses joues se plissèrent et ses +yeux vagues exprimèrent un sourire. + +Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête aux pieds, et fit sauter +son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eût +reçue, ce sourire venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel +qu'elle se croyait incapable d'éprouver. + +Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. Le lendemain +l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mère faisait pour la +prendre; le surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça son +nom: + +--Claude. + +Puis comme elle le répétait avec une intonation de tendresse, elle crut +remarquer que la petite la regardait de ses yeux pâles en souriant, +comme si c'était pour elle une agréable musique que cette voix qui la +caressait; elle le répéta: + +--Claude, Claude. + +Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps elle chercha à +produire des sons qui, bien que n'arrivant pas à l'articulation n'en +étaient pas moins pour Ghislaine une réponse. + +Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie expérimentale, +n'était pas en état de décider ni même de se demander si ce sourire et +ces sons étaient nés d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le +produit d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, lui +souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus éloquente que +celle des savants, celle que la mère,--humaine ou bête, parle à son +enfant et que l'enfant parle à sa mère. + +Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait de rester +dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la +nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour +d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou +piaillaient. + +Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que le médecin autorisait +enfin leur départ, elle demeura anéantie. + +--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se méprenant sur la cause de +son émotion. + +--Je ne crains rien. + +--Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année dernière à pareille +époque; à vrai-dire même, tu es peut-être en meilleure santé, fortifiée +par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus +léger soupçon. + +--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir? + +--L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue +absence serait impossible à expliquer, elle n'a que trop duré. Je +comprends que décidément j'ai eu tort de te laisser voir cette petite +tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice +l'avait enlevée le premier jour, comme il était convenu, tu accepterais +aujourd'hui notre départ sans penser à le retarder. + +--C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un certain point +naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible. + +--Impossible? + +--A ce moment, cette enfant ne représentait pour moi qu'un sentiment +confus, aujourd'hui elle est ma fille. + +--Dis qu'elle est celle de ce misérable. + +--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un père, faut-il +qu'elle n'ait pas de mère. + +--Alors, que veux-tu? + +--Je voudrais ne pas l'abandonner. + +--Comment? + +--Mais en restant près d'elle, en la gardant avec moi. + +--Ici? + +--Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci. + +--Et ta réputation, ton honneur? + +--Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou mon honneur à ma fille? +C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je +suis libre, qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger, +sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de +Chambrais ne serait pas atteint. + +--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi. +Si depuis bientôt un an je t'ai aimée et soutenue avec une tendresse +paternelle, j'ai par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu +en conviendras, n'est-ce pas? + +--De tout coeur. + +--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec +la liberté dont tu parles: moi ton père, moi chef de famille, je ne +permets pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse te +pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai +imposée, je l'ai prise avec l'autorité que me donne l'expérience de la +vie et j'en assume toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle +de la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; d'ici là tu +décideras. + +--N'admettez pas un seul instant la pensée que je puisse vous désobéir, +nous partirons samedi. + +--Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait t'empêcher de te +suicider. Maintenant que ta résolution est prise, comprends que pas plus +que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que +les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; puis je viendrai la +chercher et l'amènerai en France, près de Paris, où je pourrai la voir +et la surveiller. + + + +VIII + +Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut +arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu +avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire +immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons, +aussi y tenait-elle. + +Déjà , elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs +heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud, +le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les +journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc +le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à +ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand +talent. + +Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de +l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois +se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le +maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne +pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois +qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice +qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en +fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le +distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours +prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller, +à recevoir qui il voudrait inviter. + +Lady Cappadoce avait été positivement renversée. + +--Mais les leçons.... + +--Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer +mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et +je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai +disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M. +Casparis.... + +--Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce, +poussée par la passion musicale. + +--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie +m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre +d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle. + +--La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture. + +Il fallait que Ghislaine justifiât son refus: + +--Peut-être l'ennuierait-elle davantage. + +--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce +avec un mélange d'aigreur et de compassion. + +--Je dois donc la lui éviter. + +--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements? + +--Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante +de les faciliter. + +Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux +arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait +inspirés à Ghislaine. + +Lorsque dans leurs longs tête-à -tête, de Bagaria ils avaient parlé +de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son +intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans +doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais +connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas +se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et +régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence, +peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à +quelques pas de Paris, comment la supporterait-il? + +Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de +gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules. + +C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle +n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait. + +--Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire, +mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière +et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires. + +--Comment serait-elle autre? + +--En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton +père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge +est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es +émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au +château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à +moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et +égaieraient cette monotonie? + +--Est-ce donc possible? + +--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible, +et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir. + +--Je veux tout ce qui peut vous être agréable. + +--Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour +les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est +pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et +d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi. + +C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui +avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il +n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au +trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait +que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais +impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande +qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce +mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne +réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements +les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que +c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de +ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien +à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer. + +De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste: +d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible +d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le +reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le +serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la +sixième. + +Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux +alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas +la bataille? + +Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de +s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté. + +Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom +du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation +douloureuse: + +--Vous avez invité M. d'Unières! + +Il évita de la regarder. + +--M'était-il possible de faire autrement? + +--Mais après ce qui s'est passé.... + +--C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à +l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de +lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous +ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui +d'Italie, sans que je lui donne des explications. + +--Des explications? + +--Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais +écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous +examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand +contentement. + +--Vous avez dit cela? + +--N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un +autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande, +moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez, +je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait +une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre. + +--N'était-ce pas le mieux? + +--Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas cette injure, et je +n'étais pas en disposition d'en faire à un homme tel que lui, que +j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage +par ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. Depuis, nous +sommes restés en correspondance; il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a +parlé de toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous rentrons, +la première personne que je dois voir, c'est lui. + +--Et après? + +--C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous aviserons. + +--Je vous assure qu'il m'est très pénible de me trouver avec M. +d'Unières. + +--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette +impression pénible se calmera et passera.... + +Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc +l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas +paraître intervenir dans le choix des invités de son oncle. + +--N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unières vous +entretienne des intentions qu'il avait il y a un an? + +--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir. + +--Alors? + +--Je répondrai ce que tu voudras. + +--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible. + +--J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des tiennes; mais +puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne +sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas +être devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons et je +n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des +échappatoires; les médecins conseillent de ne pas te marier trop jeune; +enfin je gagnerai du temps. + +--Il faudra toujours se prononcer à un certain moment. + +--Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on ne veut pas de lui et +qu'alors il se retire. + +--Et s'il ne se retire pas? + +--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment sérieux, +profond, et dans ce cas ce sera à toi de voir comment tu veux répondre +à cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper de +cela. En vertu de certaines idées, dont je sens toute la force, tu crois +devoir renoncer à ton mariage avec d'Unières.... + +--Avec lui et avec tout autre. + +--Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne romps pas ce mariage +brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou +en blessant d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel. + +Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question +entre M. de Chambrais et le comte d'Unières, et les raisons les +meilleures s'enchaînèrent pour le justifier: + +Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de +mariage, c'était d'abord par estime et par amitié pour le mari qui se +présentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine +était parfaitement en âge de se marier. Mais quand l'indisposition qui +avait nécessité leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des +médecins, il était revenu sur cette opinion. + +S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient se marier à +dix-huit ans et même à seize, il en est d'autres pour lesquelles les +mariages précoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux +fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet développement +qui, pour la Française, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. +Sans doute, Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant elle se +trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable qu'on attendît +ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait +retardé, mieux s'en trouverait sa santé. + +A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre +moral non moins grave pour M. de Chambrais. + +S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le comte d'Unières, il +ne voulait cependant pas la marier à lui tout seul, et sans que par un +choix librement fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand on ne +connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine +accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas +elle-même--ce que justement il voulait. De là la vie nouvelle qu'il +avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se +déciderait, ce serait en connaissance de cause. + +--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de +d'Unières, après ces explications, le mariage dépend de vous et est +entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices, +j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de +meilleures conditions que vous. + + + +IX + +Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le seul homme qui pût +faire revenir Ghislaine sur sa résolution: qu'il ne réussit pas et +qu'elle s'obstinât dans son idée, qu'elle n'était pas digne de se +marier, elle en arriverait un jour à reconnaître Claude; à la vérité, +tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que +lui donnait sa qualité d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine, +empêcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle +serait libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée. + +Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des +députés, le comte d'Unières s'était déjà placé à la tête du parti +royaliste. Son élection violemment contestée l'avait, dès son entrée +à la Chambre, amené à la tribune; et aux premières phrases il s'était +révélé orateur. Il était facile de contester ce qu'il disait, il était +impossible de ne pas écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, +abondante, imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue, +avec des redites et des périodes inachevées, mais originale toujours, +ne ressemblant pas plus à la phraséologie vague des avocats, qu'à la +platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'élan, +passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions littéraires, ni le +bon goût, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraîner les +esprits et d'ébranler les coeurs. + +On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, charmé bien +vite, et son élection, qui pouvait être cassée dix fois, avait été +validée. Ce fort et ce violent, qui était aussi un timide, serait +probablement resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès +l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours il s'était +montré l'homme de son début. + +Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes pour se faire +aimer, mais d'Unières n'était pas passionné seulement dans ses discours, +et les passionnés enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par sa +propre flamme met le feu à votre esprit et à votre coeur; avec cela beau +garçon, d'une élégance simple, d'une distinction affable, tendre comme +une femme, il entraînerait Ghislaine. + +Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, pour +l'avoir rencontré trois fois, elle avait été à lui; maintenant, quoi +qu'elle voulût, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence +qu'il exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé paraître, +en le voyant sur la liste des invités: indifférent, elle n'eût pas +craint de se trouver avec lui. + +Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de +Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet émoi, +était la crainte que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi +eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans une prudente réserve, +mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient +été menées à un point si avancé l'année précédente, et quand il lui +disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu entrer dans des explications +telles que le mieux encore était de s'en remettre au tact de d'Unières +qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur. + +Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité comme les autres, +d'Unières, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir +accaparer Ghislaine comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le +déjeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc, +il loua discrètement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la +première fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pût donner +à supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour. +S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient sortis des mains de +Le Nôtre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprès taillés à +l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, +Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allées et les pièces +d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-être, il était l'homme de la +tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant +trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne parla que des +oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, très +simplement, sans aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et +les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste, +pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-même. + +--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités partis, il fut seul +avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unières; n'a-t-il pas été +parfait? + +Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré d'une grande +discrétion. + +--Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est parfait en tout. + +Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lèvres et qui +était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion de le connaître mieux. +Mais elle ne voulait pas gêner son oncle dans ses relations. Et en même +temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât franchement, +qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir d'Unières, et son oncle +assurément la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à +distance s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait renoncé +à se marier? Au contraire, s'il ne lui était pas indifférent, pourquoi +s'obstinait-elle à ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent +qu'elle laissât lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons +qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne +comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fût +un empêchement à ce mariage qu'il voulait. + +Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent qu'il plut à son +oncle, non seulement à Chambrais où il n'y eut pas de réunion sans lui, +mais encore à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes les fois +qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis à +l'Opéra, où son oncle se fit céder une loge par un de ses amis. + +Ce fut un événement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit +paraître dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crêpe +blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration +et d'envie à plus d'une femme. + +--Quelle était cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait, +et qu'on voyait pour la première fois à l'Opéra? + +Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde +affirmaient que c'était la nièce du comte, la princesse Ghislaine; +d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, +ni ne l'ayant jamais rencontrée. + +Le collier trancha le différend; des femmes d'un certain âge, qui +avaient été en relations avec la mère de Ghislaine, reconnaissaient ce +collier fameux par la beauté et la pureté des quatre cents perles qui le +composaient: + +--C'est le collier des princesses de Chambrais. + +--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette +importance? + +C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce bijou comme il avait +exigé la robe décolletée, au grand étonnement et à la grande gêne de +Ghislaine qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un de ses +axiomes. + +--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la +toilette était la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre +distinction? + +--Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou quand on ne doit pas +se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire. + +Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de donner ses autres +raisons qui étaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que, +quand le comte d'Unières viendrait dans sa loge, tout le monde eût les +yeux tournés vers cette loge. + +Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_, +on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte +d'Unières, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir +les fiançailles «d'une des plus nobles héritières du faubourg +Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques +du parti monarchique». + +Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait, +non les français bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond +mépris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas, +en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille +et même de l'avant-veille, soigneusement pliés sous le bras gauche, les +serrant sur son coeur, et les abandonnant çà et là , à mesure qu'elle les +finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la trace, comme si elle +avait pris soin de jalonner son passage. + +Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut surprise un matin +de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitée un numéro +du _Morning Post_, et elle crut, tant était vive l'agitation de sa +gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle +qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se +fâcha: + +--Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est pas de moi qu'il +s'agit, c'est de vous; lisez ce journal. + +Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques lignes du _Morning +Post_ en le lui mettant devant les yeux. + +C'était la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais +reproduisait, mais en la précisant, sinon pour Ghislaine, qui restait +«l'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain», au moins +pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti +monarchique», qui était nommé tout au long. + +--N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage par un journal? +demanda lady Cappadoce. + +--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de cette façon? + +Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher +_Morning Post_ pût annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si +méthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite. + +--Ce ne serait pas vrai? + +--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle. + +--Il aura été trompé par quelque journal français, répondit lady +Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri; +alors, ce n'est pas vrai? + +--Ce n'est pas vrai. + +--Convenez que cette intimité avec M. d'Unières est bien faite pour +susciter ces bruits de mariage. + +Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, lady Cappadoce +continua: + +--Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle soit fausse. +Vous connaissez mon opinion sur les mariages précoces: ils sont rarement +heureux, très rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage +doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, et non pris au hasard. Ce +n'est pas quand elle ne connaît ni le monde, ni la vie, qu'une jeune +fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse +entraîner par des considérations futiles: un nez bien dessiné, une barbe +soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unières est +d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais après? + +--Il me semble qu'il a autre chose. + +--C'est de son rôle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir. + +--Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre ne dit pas ce qu'il +vaut? + +--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui étaient de pauvres +caractères. + +--C'est que justement le caractère chez M. d'Unières est à la hauteur du +talent. + +--Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce +ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse. + +--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de façon à en rester +là . + +Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne +se trahissait que trop visiblement, elle ne l'était pas moins +contre elle-même. Au lieu de défendre M. d'Unières et de confesser +maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter sa +gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait? + + + +X + +Depuis longtemps déjà tout le monde admettait que le comte d'Unières +était le fiancé de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de +leur mariage, et c'était un étonnement que la date n'en fût pas encore +fixée; cela était si bien accepté que quelques prétendants, qui avaient +pensé un moment à se mettre sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon +persévérer, puisque le choix était arrêté! + +Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne +s'était encore dite entre eux, bien que l'assiduité de d'Unières se fût +continués aussi constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas +manqué une seule des réunions de chasses en plaine que le comte avait +organisées à l'automne, ni celles des chasses à courre qui les avaient +remplacées en hiver. + +Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à une femme qu'on +l'aime; c'est même rarement de cette façon que les duos d'amour +commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus +rien à s'apprendre. + +Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semblé +qu'elle était disposée à l'écouter et même à lui répondre, et toujours +à l'instant où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté, +voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, et que si +elle s'était abandonnée quelques secondes auparavant, déjà elle s'était +reprise. + +Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, n'étaient pas +exclusivement féminines, et avaient des causes que d'autres plus experts +que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui +échappaient. + +A la longue, la situation était devenue difficile pour lui, et même +jusqu'à un certain point ridicule, croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé +ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus +franchement. + +A bout de patience, il se décida à s'en expliquer avec M. de Chambrais +qui, de son côté, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent +toujours au même point, sans avancer d'un pas. + +--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me +faire aimer, et vous avez ajouté, avec la bienveillance que vous m'avez +toujours témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne +n'étant dans de meilleures conditions que moi. + +--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont même +plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à ce moment. + +--Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle Ghislaine que je la +demande en mariage, elle vous répondra qu'elle m'accepte? + +Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément c'était que, +s'il adressait cette demande à Ghislaine dans ces termes, la réponse +qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il +avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à -dire qu'elle ne pouvait +pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. +Il fallait donc tourner cette difficulté. + +--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et +même de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirés. + +--Vous le croyez? + +--J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai +pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer +m'a donné cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il est +question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer. + +--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous dire avec quelle +joie profonde je reçois vos paroles, je crois que le moment est venu de +lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission. + +Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, ce fut une gêne +inquiète. + +--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce mariage, il ne me +reste plus qu'à lui demander le sien. Aussi bien la situation dans +laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas +plus pour nous que pour le monde. + +--Évidemment, répondit le comte, cependant.... + +--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez +parlé l'année dernière pour retarder cette date existent encore; mais je +demande une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de +devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me présenter +ouvertement comme son fiancé, et j'attendrai. + +Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au +pied du mur, se demandait comment sortir de là ; ce dernier mot lui +ouvrit un moyen: + +--Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder +cette question de délai avec elle? + +--Assurément, c'est difficile. + +--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile +de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous +voulez une réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je +ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlèverai pas la joie de +lui dire votre amour. + +Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unières, que +trop duré, il fallait en sortir; rien à attendre de bon à la prolonger, +au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était grande +et la responsabilité lourde pour lui. + +C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et on pouvait +craindre de la perdre si le terrain n'était pas bien choisi; avec +une volonté résolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur féru de +certaines idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien rencontrer +une invincible résistance. + +Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour +de Paris à Chambrais, où il trouva Ghislaine seule au travail dans +l'atelier de sculpture qu'elle avait fait aménager en ces derniers +temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie. + +D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe +de chiens qu'elle était en train de modeler, un tablier de serge passé +par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise. + +Il lui adressa quelques encouragements aimables comme à l'ordinaire, +puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invités pour une +partie de pêche. + +--M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle. + +Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette question. + +--Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui. + +Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de celui qui était +toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unières. + +--Après tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre. + +--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ébauchoir en l'air, +en regardant son oncle. + +--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unières... il se marie. + +En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés sur elle, il la vit +pâlir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais +déjà il était près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans +ses bras. + +--Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi. + +En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un fauteuil où il +l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte +tout de suite de ce qui s'était passé. + +--C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir +employé. Il fallait bien t'amener à avouer ton amour.... + +--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion! + +--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se +trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes. + +Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte. + +--C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne +puis pas être sa femme. + +C'était une discussion à soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne +la redoutait point: le coup avait ouvert une brèche par où il devait +emporter toute résistance s'il manoeuvrait adroitement. + +--Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme! + +--Je ne suis pas digne de lui. + +--C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute? + +--Suis-je la jeune fille qu'il suppose? + +Il eut un geste d'impatience: + +--Quelle drôle de façon de juger la vie quand on ne la connaît pas. +Assurément il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions +sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il +faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne +pas exagérer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute, +tu entends, commet, c'est-à -dire qu'elle participe à la responsabilité +d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en était ainsi +je t'assure que la statistique du mariage serait changée. Quelle faute +as-tu commise, toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable? +Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton esprit, occupé ton +coeur? As-tu une légèreté de conscience, une imprudence de conduite à te +reprocher? + +--J'ai ma fille. + +--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune +fille, la chaste jeune fille que étais il y a deux ans? A-t-elle laissé +une souillure dans ton âme? une trace quelconque en toi? + +--Une honte dans ma vie. + +--Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours +partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à +ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je +t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne +serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais +rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de +l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave +médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu +étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie, +j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne +peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de +devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce +serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette +folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus +inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et +sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles. + +Elle resta un moment silencieuse: + +--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la +tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai +d'autres aussi.... + +--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que +l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je +serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi +cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort, +l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte +à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte, +tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et +j'installe Claude ici avant deux mois. + +--Ici! + +--Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du +jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel +par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc +te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à +Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service; +pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé, +Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un +bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui +m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente +nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de +Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille +qui leur a été confiée... la tienne. + +--Vous voulez.... + +--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour +enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu +visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses +devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je +ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand +tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous +l'envoyions à Paris pour son éducation. + +--Oh! mon oncle, mon oncle. + +--Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout cela se réalise, tu +fais d'un mot notre bonheur à tous le sien, le tien, le mien et celui de +Claude. + +Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il +la vit frémissante. + +--Qu'as-tu? + +--J'ai peur. + +--De quoi! + +--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition. + +--De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce malheur que tu veux +prévoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne +t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari. + +Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table sur laquelle se +trouvaient un encrier et une plume. + +--J'écris la dépêche, dit-il. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + +I + +Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix +années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères, +embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du +rang peuvent donner de joies et de confiance. + +Elle aimait son mari d'un amour passionné. + +Le comte idolâtrait sa femme. + +Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un +état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part +d'exaltation. + +Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils +n'en connaissaient pas le calme. + +Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la +politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations +ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse +passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût +au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte +ne leur donnassent un vertige. + +Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient +vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un +regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant +des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude +à l'avance d'un accord parfait. + +Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques, +discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus +grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas +toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé--ce qui était +rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de +respect. + +Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était +mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se +montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée, +d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance +dans son esprit, tant de foi dans son coeur! + +Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la +principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur +séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le +repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le +monde et les grandes réceptions. + +Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois +en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient +seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées +par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été +sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils +tiraient de si profondes jouissances. + +C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de +leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors +que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de +flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son +mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine. + +Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme +un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se +terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait +un tel bonheur. + +Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains +de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement +murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle +était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil. + +Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse: + +--Non, disait-elle, c'est trop. + +Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et, +dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était +aimé. + +Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans +leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait +en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle +raison de s'aimer davantage. + +Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris +et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris +place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux +vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique +qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver. + +Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la +réponse qu'elle voulait. + +Enfin, le président prononçait les mots sacramentels: + +--M. le comte d'Unières a la parole. + +Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les +paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais +comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les +interruptions et le boucan? + +Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un +tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole. + +Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le +plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il +avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans +populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche +en même temps qu'il consternait ses amis de la droite. + +Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander +chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les +applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées? + +Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et +tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu +le silence s'établissait et il commençait. + +Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant +au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la +Chambre entière restait attentive, quelle fierté! + +Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient +l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa +gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils +faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que +le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa +conscience. + +Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur +monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le +talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration. + +Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à +la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur +fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain +de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la +comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits +détails était l'application même de leurs principes. + +Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux +qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette +fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à +cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de +devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à +côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement, +en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul +bien souvent que le hasard les leur avait révélées! + +On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et +le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le +souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer +une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence +d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené, +et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que +les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la +simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que +la correction la plus irréprochable en souffrit en rien. + +Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était +exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières, +c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter. +Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était +sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières +s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était +montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même +songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime +que personne ne s'était encore aventuré à commettre. + +Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces +engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse +parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable +d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et +dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que +si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On +se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter +l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages +souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les +exagérations de la mode. + +Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir +leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de +Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le +comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la +poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt +il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée +qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort. + +M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir +de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de +l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé, +chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa +légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette +fortune qu'à sa majorité ou à son mariage. + +Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop +tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce +sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait +de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu. + +--Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce +n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation +à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir--mais, +rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais, +j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des +femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde +de plus heureuse, que toi? + +--Certes non, mon bon oncle. + +--Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un +jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que +sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et +l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une +position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La +Crochardière, des pièces qui pourraient te servir. + +Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance: + +--Il est revenu, murmura-t-elle. + +--Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré +les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu +depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui, +toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à +craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour +ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention: +«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si +cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de +madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais +lieu. + + + +II + +La mort de M. de Chambrais avait changé la situation et l'état de +Claude. + +Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer sans que personne eût +à s'occuper d'elle--au moins au point de vue légal. + +Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait +pas à le savoir; arrivée à Chambrais en même temps que les Dagomer, on +l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus +attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni père ni +mère, croyait-on, et encore n'en était-on pas bien sûr. + +La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité et même parfois +quelques questions aux Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de +Chambrais. + +On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler +qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou à peu près. A la vérité, +madame Dagomer aurait pu raconter comment, à Marseille, une femme qui +avait prononcé quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui +avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé +le silence là -dessus, et elle le gardait, son intérêt étant de se taire: +pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas à se voir enlever une +enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux. + +Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette petite, c'est-à -dire que +plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant à l'enfant, lui +donnant des jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais quoi +d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et le suppléât dans ses +soins et ses attentions pour lesquels il était peu fait? + +D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite que madame +d'Unières se montrait bonne et généreuse; elle l'était également pour +les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi +sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne n'avait pu remarquer si +sa voix, lorsqu'elle s'adressait à Claude, avait des intonations plus +tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus +ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour cela des facultés +d'observations ou des soupçons que n'avaient point les gens qui, par +hasard, s'étaient rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle +s'entretenait avec la petite ou la caressait. + +Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût trouvé quelque +mystère à chercher dans l'existence de cette petite fille qui +grandissait à côté de ses frères et soeurs, et se confondait avec eux +comme s'ils eussent eu tous le même père et la même mère; aussi solide +qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lâchant ses sabots pour mieux +courir, et parlant en j'_avons_ et j'_étons_ comme une vraie paysanne +de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de +l'affection que lui témoignait M. de Chambrais pour établir sa +supériorité sur ses camarades. + +Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'était rien +parce qu'elle n'avait rien, était devenue, de par l'héritage qui lui +tombait, un personnage. + +Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de naissance manquant, +on l'avait remplacé par un acte de notoriété, qui, se basant sur une +pièce trouvée dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus +qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en septembre au lieu de +février. + +Puis on lui avait institué un conseil de famille composé de gens +d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, et toute la mécanique +judiciaire s'était mise en marche pour elle. + +De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, on avait pu ne pas +s'occuper, mais il n'en devait pas être de même de l'héritière du comte +de Chambrais. + +Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation légale de Claude, +Ghislaine n'avait pas à intervenir: qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, +et même qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les précautions +que ses conseils lui avaient indiquées, et elle pouvait avoir toute +confiance dans ceux qu'il avait lui-même choisis pour surveiller +l'exécution de ses volontés. + +Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil de famille, d'accord +avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude. + +Héritière de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M. +de Chambrais avait très gaillardement dépensée, Claude ne pouvait pas, +semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait +la mettre dans un couvent où elle recevrait l'éducation qui convenait à +la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait +presque doublée par l'accumulation des intérêts; mais par raisons de +convenances, on n'avait pas voulu décider quel serait ce couvent, s'en +remettant, pour ce choix, à la comtesse d'Unières, dont on demandait +l'avis. + +L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser encore à +Chambrais: elle savait que son oncle désirait que Claude n'entrât pas +au couvent avant dix ans,--ce qui était vrai d'ailleurs, cette question +ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,--et elle +trouvait que la volonté de son oncle devait être respectée. Sans doute +l'instruction de l'enfant devait être commencée: mais il semblait +qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la mît au couvent tout +de suite, ou sans qu'on l'envoyât à l'école communale, ce qui ne serait +pas décent. + +Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, séparée de lady +Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle +en avait si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention de +rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli +l'héritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays +que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance. +Jusque-là elle supporterait son exil avec dignité, quelque part dans un +village aux environs de Paris, dont le climat convenait à sa santé,--le +climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique en France--et +où elle pourrait cacher sa médiocrité. + +Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert +dans le village une maisonnette qui, habitée autrefois par l'intendant, +était libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là +depuis huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant son +temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes +dans le jardin potager et les serres du château, pendant lesquelles elle +choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi +que les fleurs qui devaient décorer son salon, où Ghislaine seule lui +faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait +le château, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons +pour le voir passer portant sur sa tête une manne pleine de légumes, +de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la +«vieille Anglaise,» racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement +ou donné un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas +l'éducation de Claude? + +Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, outragée +évidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des +leçons à une gamine qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait +consenti à accepter une position subalterne, c'est qu'elle la plaçait +auprès d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un +rang des plus élevés dans la noblesse française dès le dixième siècle +et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons +souveraines.... + +Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité des grands jours, tout +à coup elle s'était arrêtée en souriant: + +--Il est vrai que les probabilités disent que cette enfant est aussi une +Chambrais. + +Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête. + +--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce +cher comte; les hommes ont en France des libertés qu'il faut bien +admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le +suppose, il est le père de cette petite, la position se trouve changée: +ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais. + +Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter +la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptée +qu'elle avait proposé de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire +travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation qui laissait si +fort à désirer et sur tant de points. + +Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert +depuis si longtemps de la sécheresse de son ancienne gouvernante, ne +pouvait pas accepter que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste +serait trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait chez les +Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce. +Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idée; elle était +aimée par son père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre +de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses frères et +soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle +ne serait point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle devrait +perdre toute initiative. + +Se retranchant derrière la volonté de son oncle, elle n'avait donc pas +accepté cette proposition d'internat, et Claude était venue simplement +travailler quatre heures par jour--ce qui s'était trouvé déjà si dur +pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des révoltes. + +--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce à Ghislaine, +mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduité viendra. + +Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, elle l'était +aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti à +donner des leçons à une enfant habillée en paysanne, on mettait à Claude +une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines +soigneusement lacées, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre +heures de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil +vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en un tour de main, +elle se débarrassait de sa belle robe, dénouait son ruban, lâchait ses +bottines et, reprenant ses vêtements de tous les jours, son casaquin et +ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher des nids, ou +bien, la faucille à la main, couper de la fougère et de l'herbe pour ses +vaches, rapportant sur sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans +souci d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés. + +Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait +en cet attirail dans une allée de la forêt. + +--Une fille à laquelle elle donnait ses leçons! + +Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine qu'on ne ferait +rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans: + +--Une sauvage! + + + +III + +L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre Claude au couvent était +passé depuis plus d'un an, et cependant l'enfant était encore chez les +Dagomer. + +Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité et +l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, était cependant +vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à +coup changé; il avait semblé que cette intelligence et cet esprit +s'alourdissaient, l'attention manquait, même pour ce qu'elle aimait; en +même temps un arrêt dans le développement physique se produisait, elle +devenait grêle et pâlissait, elle mangeait mal. + +Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de Paris, et celui-ci, la +rassurant, avait ordonné simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de +travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'était en +faire une paysanne, le reste viendrait plus tard. + +Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question de la mettre au +couvent, et les heures des leçons de lady Cappadoce avaient été réduites +de quatre à deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt +minutes. + +Mais la paysanne que Claude avait été, comme les filles de Dagomer, +jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout de suite retrouvée, et même il +avait paru à Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire +vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady +Cappadoce. + +Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se fût trouvé là pour +la voir venir, elle l'avait aperçue du dehors dans la cuisine du garde +Claude, à cheval sur une chaise renversée: elle se tenait assise de +côté, et au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe faisant +queue; à la main, elle tenait une baguette de coudrier qui était une +cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui +trotte, elle criait de temps en temps: «Hop! hop!» + +--Que fais-tu donc là ? demanda Ghislaine en entrant. + +Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant très bien compris que +tout lui était permis, aussi, après le premier moment de surprise, ne se +gêna-t-elle pas pour répondre franchement en souriant: + +--Ma promenade au Bois. + +Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que Claude savait ce que +c'était que le Bois. + +--Ah! tu vas au Bois? + +--Mais oui. + +--Souvent? + +--Toutes les fois que j'en ai la liberté. + +--Et quand as-tu cette liberté? + +--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule. + +--On te défend donc d'aller au Bois? + +--Non, mais les autres se moquent de moi. + +Ghislaine pensa que les autres, c'est-à -dire les filles de Dagomer, +avaient bien raison, mais elle ne dit rien. + +--Tu sais ce que c'est que le Bois? + +--Bien sûr; c'est une promenade où les gens du monde se rencontrent, où +l'on se montre ses toilettes, où se font les grands mariages. + +Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une +voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait +pas être intimidée par ce rire. + +--Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du même ton affectueux. + +--C'est lady Cappadoce. + +--A propos de quoi? + +--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon +col, elle me dit: «Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous +vous tenez ainsi.» + +--Tu voudrais aller au Bois? + +--Oh! oui. + +--Pourquoi faire? + +--Pour me promener donc, pour voir. + +--Tu t'ennuies ici? + +--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent. + +--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois. + +--Je ne resterai pas toujours au couvent. + +--Certes, non; à moins que tu ne le veuilles. + +--Je ne le voudrai pas; je me marierai. + +--Ah! tu penses à te marier? + +--Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais avoir un mari pour +qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais +être aimée. + +--Moi, je t'aime! + +--Vous êtes la comtesse d'Unières! + +Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille +habituée à se faire une idée presque surnaturelle, religieuse, de cette +comtesse d'Unières si loin d'elle. + +Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était donc vrai +qu'elle était bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son +ignorance, n'admettait même pas que cette distance pût être jamais +franchie. + +Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre +bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres; +personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une +faiblesse, elle qui toujours s'était si rigoureusement observée; +d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa poitrine et, +longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne +comprenait pas. + +Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, elle s'arrêta +brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser. + +--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime +bien. + +--C'est vrai, mais il n'est pas mon père. + +--On n'a pas toujours une mère et un père; à ton âge je n'avais plus les +miens. + +--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi.... + +C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulût le +continuer, chaque parole de Claude lui était une blessure. + +--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt pour changer l'entretien +que par curiosité réelle, quelle étrange odeur! + +Claude se troubla. + +--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une +pommade; est-ce une eau? + +Elle lui flaira les cheveux et le visage. + +--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mangé des +bonbons? + +--Non. + +--Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a pas de mal à manger +des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des +petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est? + +Claude hésita; enfin elle se décida: + +--C'est de la cire. + +--Quelle cire? + +--De la cire à cacheter les lettres. + +--Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée! + +--C'est très bon; ça fait une pâte. + +--Une mauvaise pâte. + +--Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents. + +--Où as-tu eu de la cire? + +--J'en ai pris chez lady Cappadoce. + +--Comment t'est venue cette idée? + +--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau +de cire dans ma bouche sans penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai +continué; j'aime mieux ça que les meilleurs bonbons. + +--Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la cire à cacheter n'est +pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger? + +--Oh! + +--Tu me feras plaisir. + +Claude la regarda un moment profondément dans les yeux: + +--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle. + +--Grand plaisir. + +--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets. + +Ghislaine, en redescendant au château, se trouva troublée et émue. + +Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec Claude et pût +l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir +à craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui était permis d'en +montrer. + +Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure! + +N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour +être aimée! N'était-ce pas ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, +enfant, quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite aussi +souffrait de cette solitude et, détournant les yeux d'un présent triste, +les fixait sur l'avenir, que son imagination lui représentait tout plein +de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces rêveries, +ces regards jetés en avant; et par là elle trouvait entre sa fille et +elle, des points de ressemblance qui la rassuraient. + +Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle demandé ce +qu'elle serait: fille de sa mère? fille de son père? Et la question +était assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, +regards, attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère, +nature, tout lui avait été matière à observation. Claude était une vraie +brune avec les cheveux ondulés, mais cela ne tranchait rien, car si +elle-même l'était, lui aussi avait les cheveux noirs frisés. + +Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire +ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression du visage, +généralement mélancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie, +pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait +été potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la maigreur et à +la sécheresse de son père. + +Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si particulière et ce +désir de mariage étaient quelque chose de caractéristique qui pouvait +faire pencher la balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à +cacheter n'était pas venue la relever. Assurément, ce n'était pas +un fait insignifiant que cette perversion de goût. Jamais, dans son +enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries, +tandis que chez lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle +maintenant dont le souvenir précisément lui était resté, parce qu'elles +étaient aussi étonnantes que cette passion pour la cire à cacheter. + +De là son trouble et son émoi: justement parce que Claude tenait de son +père par plus d'un côté, il aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une +sollicitude de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait +la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais chemin, en la +mettant dans le bon, elle suivrait celui-là . + +Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme en même temps qu'assez +douce pour cette tâche; et elle ne pouvait pas se montrer mère pour +Claude. + +De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant si jusqu'à ce +jour elle avait fait tout ce qu'elle devait. + +Certes il était impossible que les conditions d'habitation pussent être +meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde, +vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa façade de pierres +et de briques, bien exposée à la lisière du parc et de la plaine, +abritée l'hiver, ombragée l'été, entourée de communs qui abritaient deux +vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de +légumes; et, puisque les médecins voulaient qu'elle vécut en paysanne, +nulle part elle n'eût été mieux que là . + +De même il était impossible qu'elle eût un meilleur père nourricier +et une meilleure mère que les Dagomer, qui étaient de braves gens, +honnêtes, réguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne +faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais enfants. + +Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était celle-là même qui +l'avait élevée, un peu sèche il est vrai, rigide, austère, cependant +pleine des plus hautes qualités. + +Mais était-ce assez! + +Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude qu'on n'a pas toujours +un père et une mère, l'enfant lui avait répondu d'un mot qui ravivait +tous ses doutes: «Vous avez connu les vôtres.» + +Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et de cette mère aimés +et respectés avait eu sur sa destinée, tandis que Claude seule, depuis +sa naissance, ne subissait que celle de la nature? + + + +IV + +Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de Dagomer pour voir +Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne +fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop répétées, +deviendraient inexplicables; elle devait être prudente, elle voulait +l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une +raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle +s'était donnée et manquât à sa promesse. + +Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide +coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait qu'un mot avec Claude; +peut-être même ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait. + +Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller à la +maison du garde, de même elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil +et du seul mot. Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et +le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours elle avait des +questions à adresser à Claude, des recommandations à lui faire. + +Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady Cappadoce à l'heure +des leçons, sous prétexte de savoir comment elle travaillait, mais elle +avait dû y renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner +qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on n'allait pas au delà de +cet étonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce +qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en était +autrement. + +La première fois, la gouvernante avait été flattée que l'ancienne élève +voulût assister à la leçon de la nouvelle, et elle avait donné à cette +leçon une importance considérable--elle avait pionné. Mais à la seconde +elle avait été surprise. A la troisième, son esprit curieux avait +travaillé la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui +la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer +aux investigations de cette curiosité qui enregistrait les remarques les +plus insignifiantes avec une implacable mémoire. + +D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours où le +comte allait à Paris sans elle, il en résultait que celui qui le premier +aurait pu s'en étonner et s'en plaindre devait les ignorer. + +Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tôt qu'elle ne +l'attendait, et ne la trouvant pas au château, en amoureux pressé et non +en mari jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre au plus +vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'était la vérité, +le domestique qu'il interrogeait avait répondu que madame la comtesse +était sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde +principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait +aussi souvent parlé de ces visites: «C'est ce que madame la comtesse m'a +dit hier en venant voir la petite.» + +«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne pensât qu'à cela; et +comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en +étonnait point, pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit +rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence. + +Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait pas le premier, et +un jour enfin il s'était décidé: + +--Vous venez de chez Dagomer? + +--Oui. + +--Comment va Claude? + +--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins. + +--Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de couvent. + +--Je ne crois pas. + +--Pourquoi l'y mettre? + +--C'est la volonté du conseil de famille. + +--Êtes-vous pressée de rentrer? + +--Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui +semblait être le prélude d'une explication. + +--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus +long; le temps est doux. + +En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil qui +s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumière dorée; +déjà une fraîcheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la +chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules troublaient le silence +du parc. + +Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine se demandant, le coeur +serré, quelle allait être cette explication qui, assurément porterait +sur Claude, s'efforçant de ne trahir son émotion ni par un mot qui lui +échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posée +sur le bras de son mari. + +--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il. + +Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les choses banales +de la vie ordinaire, leur habitude était d'employer le «vous»; au +contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, +ils se tutoyaient. + +--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée. + +--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraître, +plus profonde. + +Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer +son regard et les tenant fixés sur sa main qu'elle sentait frémir. + +Cependant il fallait répondre: + +--Il est vrai, dit-elle. + +--Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras +point que tu ne t'en caches pas? + +Elle ne répondit pas, incapable de trouver un mot. + +--Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion dont tu n'es pas +maîtresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donné +l'éveil. Je me suis demandé ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché. + +Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait défaillir. + +--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au +sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon +observation ne me conduisait qu'à des contradictions; c'est le testament +de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie. + +C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; les paroles +étaient terribles, le ton était affectueux et tendre comme à +l'ordinaire. + +Il continua: + +--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de +suite franchement, cela eût tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, +retenu par un sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore +envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi. + +Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son +mari, lui avouer la vérité? Elle s'arrêta un moment, les jambes cassées +par l'angoisse. + +Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans l'allée où, sur la +mousse veloutée, elle traînait les pieds sans avoir la force de les +lever. + +--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave, +mais.... + +Elle trébucha. + +--Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes pas à tes pieds; +vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta +tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. +Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul fait de +l'institution de Claude comme légataire universelle, M. de Chambrais +l'avait reconnue pour sa fille. + +--Ah! + +--....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher les sentiments +affectueux qu'elle t'inspire. + +Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement s'échappa de ses +lèvres contractées. + +--Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi là -dessus, le jour même de +l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le +répète, par un sentiment de respect pour la mémoire de ton oncle; mais +aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, n'est plus de mise, et +ce n'est pas porter atteinte à cette mémoire que d'accepter une parenté +connue de tout le monde... à un certain point de vue c'est le contraire +plutôt; n'est-ce pas ton sentiment? + +--Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela. + +--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament +pour t'attacher à l'enfant, il est certain que la parenté n'a pas été +tout d'abord la cause exclusivement déterminante de ton affection; si +tu as été à elle inconsciemment pour ainsi dire, ça été parce que nous +n'avons pas d'enfants; ton affection a été celle d'une maternité qui n'a +pas d'aliment. Est-ce vrai? + +--Peut-être; je ne sais. + +--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu +sur un même objet, il y ramène tout; il est donc tout naturel que tu te +sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, +avant même de soupçonner que c'était à la fille de ton oncle que tu +t'attachais, à ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation +change. + +Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la plaça en face de lui, +de manière à plonger dans ses yeux: + +--Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une voix vibrante de passion, +toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que +j'adore, que je vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, +toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passé, tu +n'admettras jamais la pensée, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse +se cacher un reproche détourné, ou même une plainte. Si le chagrin de +notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende +responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre +moi-même, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme. +N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou +tout au moins d'en tromper l'impatience? + +Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait +pas. + +--Tu ne vois pas comment? + +--Non. + +--En prenant Claude. + +Elle poussa un cri. + +--N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite est ta cousine +et par la mort de son père tu te trouves sa seule parente, sa mère en +quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort +de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, mais poussée par une force à +laquelle tu voulais en vain résister, tu as été cette mère pour elle. En +réalité, ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si tu faisais +mal et te le reprochais; mais enfin il en a été ainsi: une vraie mère +n'aurait pas été meilleure, plus affectueuse, plus prévenante, plus +dévouée que tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en eussent +d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée m'est venue que tu sois +cette mère, franchement; pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec +nous. + +--Tu veux! + +--Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers temps, je l'ai +étudiée: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour être +heureuse il ne lui manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons la +faire heureuse. + +Le saisissement avait été si profond que Ghislaine resta quelque temps +sans trouver un mot: sa fille lui était rendue; aux yeux de tous, elle +devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, +les caresses les plus tendres lui étaient permises; plus de sourdine à +la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'élever, la former. +Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnée quel bonheur! + +Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute +palpitante elle le serra dans une vive étreinte: + +--Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le tien! + +Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit un long baiser. + +Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas que mère, elle +était femme aussi; ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle devait +penser, c'était encore et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait +et qu'elle aimait. + +Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit; +pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer? +Était-ce loyal? + +Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser +le bonheur de ce mari? + +Son angoisse l'étouffait. + +Cependant il fallait répondre: + +--Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible. + +--Et pourquoi? + +--Personne ne doit être entre nous; notre enfant à nous, si nous en +avons un, oui; un autre, jamais. + +--Je croyais aller au-devant de ton désir. + +--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément touchée; mais +c'est à moi d'être sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la +surveillerai de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: toi, tu +ne dois pas être son père. + + + +V + +Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontré Soupert, +ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages +environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, +attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient échangé une +parole. + +Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses +grandes manières d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'était tout. + +Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde n'avait jamais fait +arrêter sa voiture quand elle l'avait rencontré seul sur la route, +et dans son salut se montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à +distance s'il avait eu la pensée de s'imposer. + +Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il se l'était demandé, +ne pouvant pas deviner le sentiment de gêne et même de honte qu'il +inspirait à son ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse +à cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir à cette +ancienne élève, dont il parlait toujours avec plaisir. + +--Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, quand elle était +princesse de Chambrais, et vraiment elle était douée pour la musique. +Quand ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer par un garçon +qui était bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu. + +Et quand il se trouvait avec des gens en état de s'intéresser à +l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force détails sur +le portrait du grand seigneur russe: + +--Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste de talent s'il +avait vécu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garçon est +mort en Amérique où il avait été donner des concerts; depuis dix ans, +personne n'a entendu parler de lui. + +Et là -dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. Quel +contraste réconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce +garçon! Né chétif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la +force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une +journée de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garçon, +que la nature semblait avoir créé pour vivre cent ans, avait été se +faire tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà où se +montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art +pour but; Nicétas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la +perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus +parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait +dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la +caisse était vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne +occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette philosophie, il +l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci n'avait pas profité de cette +leçon, et il était mort; c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais +regretté personne, donnait parfois un souvenir attristé à ce garçon. + +--Pauvre Nicétas! + +Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à manger devant un +grog à l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant à petits coups, le soleil +qui se couchait derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre +ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre +s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. C'était celle d'un homme de +grande taille au visage brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, +la physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé et plus encore +désordonné: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunâtre, cravate en +foulard bleu, chapeau-melon. + +--Bonsoir, maëstro. + +Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, où il acceptait +toutes les familiarités pour ne pas boire seul, mais chez lui il se +souvenait de ce qu'il avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette +façon de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un qu'il ne +connaissait pas, le fâcha: + +--Bonsoir, dit-il sèchement. + +--Vous ne me reconnaissez pas? + +--Je vous connais donc? + +--Un peu. + +--Alors pardonnez-moi. + +Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert vint à la fenêtre. + +Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en +évoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigué et cette physionomie dure +ne lui disaient rien. + +--Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il. + +--Ici. + +De nouveau il l'examina. + +--Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières changent, la +voix est plus fidèle. + +--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de +trouver. + +--Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que +les yeux. + +--Il faut le croire. + +--Le bambino! + +--Lui-même. + +--Tu n'es donc pas mort? + +--Vous voyez. + +--Au moins tu as diablement changé. + +--Il paraît. + +--Allons, allons, enjambe la fenêtre. + +En même temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider. + +--Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, mon cher garçon, et +de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre. + +--Mais non. + +--Prends une chaise, tu vas boire un grog. + +Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas lui arrêta la main: + +--Pas d'eau, je vous prie. + +Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, il l'examina de +nouveau: + +--Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en mettant ses deux coudes +sur la table. A une certaine soirée qui remonte loin, une douzaine +d'années au moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à cette +fenêtre; il était plus tard seulement, mais la saison était la même, +le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marché dans la nuit +puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te décider à +boire ton grog. T'en souviens-tu? + +--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre +verre: «Voilà le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire, +illusion et folie!» + +--Et la vie t'a montré que j'avais raison? + +--Que trop. + +--Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que +tu es quitté la France? + +--Pas précisément, mais vous savez que je n'ai pas été voué au rose à ma +naissance. + +Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un +trait. + +--Il y a longtemps que tu es de retour à Paris? + +--Quelques jours. + +--C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de suite. + +--Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce pays auprès de qui j'aie +trouvé de la sympathie, le seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien +attendre en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce rapport, ma +première pensée a été pour vous. + +Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins flatté de ce +souvenir. + +--Et le violon? demanda-t-il: + +--Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon. + +--Avec ton talent! + +--Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et une duperie. On croit +au talent à quinze ans, à celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit +celui qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce qui m'est +arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'était duperie de +travailler soi-même au lieu de faire travailler les autres, et j'ai +vendu mon violon tout simplement à un plus naïf que moi. + +--Les journaux parlaient de tes succès là -bas. + +--Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire +était mauvaise. + +--Et alors? + +--J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaillé aux mines +et j'ai gagné une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai +fait de la culture et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration pour +les Chinois vivants et de réexportation pour les Chinois morts. J'ai été +officier au service du Pérou. En Colombie, je me suis un peu marié, mais +si peu que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la +Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur de théâtre, et ç'a été mon beau +temps: ayant des comédiens, des musiciens à diriger, je leur ai fait +payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai été journaliste +à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, maître-d'hôtel à San-Francisco, +photographe au Canada; et voilà . J'en oublie; pourtant, c'est assez +pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la +destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit. +Paris est un bon terrain pour la lutte. + +--Et que veux-tu faire? + +--Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins de me donner des +aptitudes diverses en me débarrassant d'un tas de préjugés gênants. + +--Et le levier? + +--Il est là . + +Disant cela, il se frappa le front. + +--Il vaudrait mieux qu'il fût là , répondit Soupert en mettant la main +sur sa poche. + +--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas. + +Il y eut un moment de silence. + +--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais +que la fortune et moi nous sommes brouillés depuis pas mal de temps. +Pourtant, le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, viens la +chercher; s'il y en a une à la maison, elle sera pour toi. + +Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boîte en bois blanc +dans laquelle sonnèrent trois ou quatre pièces de cinq francs; depuis +quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et +c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui lui en tenait lieu. + +--Partageons, dit-il. + +Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pièces de +monnaie: Nicétas prit douze francs. + +--Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement. + +--Quand tu voudras, quand tu pourras. + +Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet. + +--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée dont nous évoquions le +souvenir tout à l'heure, nous avons discuté la question de savoir si +tu avais bien ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de Chambrais à +t'épouser! + +--Mal, aussi bêtement que possible. + +--Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet effet alors: tu lui +avais fait une déclaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait +flanqué à la porte? + +--Précisément. + +--Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte d'Unières; ils +s'adorent. + +--J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, précisément, il y a +dix ans, où je rédigeais un journal français à Baton-Rouge. Qu'est-ce +que c'est que ce comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas? + +Il haussa les épaules. + +--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbécile? +C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs +orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon, +généreux, digne de sa femme. + +--Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il me semble; la +générosité des riches me fait rire. + +--Elle a été diminuée, la fortune de sa femme. + +--Il a fait de mauvaises spéculations? + +--M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais, +l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a +laissé toute sa fortune à un enfant naturel, une petite fille dont la +naissance est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. Ce qu'il y a +de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite.... + +--Quel âge a-t-elle? + +--Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je te disais que du vivant +de M. de Chambrais elle était élevée chez un garde du château; et depuis +la mort du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. Par là , tu +peux voir que les d'Unières sont bien les braves gens dont je parlais, +puisqu'ils n'en veulent point à cette petite qui leur enlève une belle +fortune. + + + +VI + +La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi +plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à +manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze +années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette +nuit-là , elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après +un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et +retourner à Paris. + +Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot de Parisiens +débarquant en habits de fête, qui lui rappela que c'était dimanche. +Qu'irait-il faire à Paris, ou rien de particulier ne l'appelait +d'ailleurs, quand tout le monde venait à la campagne: errer par les rues +désertes dans ce costume de besoigneux n'était pas pour lui plaire; +pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les +douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés aux +quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été rejoindre; après une +promenade de quelques heures il pourrait se payer un dîner champêtre et +le soir reprendre le train pour Paris. + +Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là qu'ailleurs et même +mieux, il aurait plaisir à revoir ces bois où tant de fois il s'était +promené en rêvant à Ghislaine. + +Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient sous une +légère brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le +pressait. + +C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, passionnément +aimée; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune +n'avait ému son coeur comme celle-là , chez aucune il n'avait retrouvé +cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait été son beau temps dans +sa vie tourmentée, le seul qui lut eût laissé des souvenirs heureux, +auxquels il eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé +l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans le présent. + +Quel fou, quel naïf il avait été! + +Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi ne l'avait-elle +pas aimé! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repoussé, et voilà où +il en était arrivé. Découragé, il avait abandonné le métier qu'il +avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard, +misérable jouet de sa destinée, solitaire, sans soutien, sans but, sans +autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain. + +La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile qu'il lui +fallait, ce d'Unières. + +Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet +imbécile et de lui rire au nez. + +--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore. +Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chassé et pourtant je suis +toujours entre elle et toi. + +Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voilà qui eût +été vraiment drôle. + +Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à coup, et se frappa +le front. + +Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il pas bizarre +qu'après son aventure elle eût voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se +sauve pas quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant des +mois. + +L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence +et où le comte l'avait cachée. + +Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette +idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté; +se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable +de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer +et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour +secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de +partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais, +depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui +avait raconté devait le faire réfléchir. + +Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait +chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa +nièce s'en fâchât? + +Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de +cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si +Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge. + +N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins +curieuse? + +--Hé, hé! + +Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le +sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres; +l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient +abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions. + +Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de +l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces, +la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour +sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation +embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte. + +Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet +enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au +château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir +près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer +son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet +d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir. + +La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier +abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions +plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le +comte pouvait tout aussi bien être le père. + +Avant de rien décider, le mieux était donc de voir et de se renseigner, +c'est-à -dire de faire une enquête à Chambrais même. + +Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant +Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but. + +Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en était le père, +lui; et c'était une situation que celle de père d'une héritière pour un +homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait +été bien avisé de revenir en France, et comme il le disait à Soupert, +Paris était un bon terrain pour la lutte. + +Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches: +sans doute, c'étaient les vêpres. Au temps où il était le professeur de +Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en épousant un des chefs +du parti catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques +religieuses, il y avait donc chance de la trouver à l'église; si en ce +moment elle habitait Chambrais. + +Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: de loin on +entendait les ronflements de l'ophicléide et les notes claires des voix +enfantines. Bâtie au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres +meulières, comme dans la plupart des villages environnants, l'église +de Chambrais est des plus simple, au moins à l'extérieur, ce genre de +matériaux ne comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la piété +des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures, +de tableaux, de statues qui lui donnent un caractère particulier +qu'accentue encore la chapelle funéraire de la famille, prise dans le +collatéral de gauche et fermée par une magnifique grille en fer forgé +du quinzième siècle, achetée en Flandre et offerte par le père de +Ghislaine. + +Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après l'avoir longtemps +et minutieusement cherchée dans l'église, Nicétas aperçut madame +d'Unières, ayant près d'elle un homme de tournure élégante qui ne +pouvait être que son mari. + +Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura quelques mots qui le +firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les +entendirent: + +--Dommage. + +Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration la retrouvant +telle qu'il l'avait aimée; il semblait que l'âge pour elle n'eût pas +marché, et qu'elle fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit +ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur profonde, et sa +bonne grâce, sa simplicité de tenue étaient toujours les mêmes. + +Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; qu'après douze +ans d'absence personne ne voulait le reconnaître! + +Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était pas arrêté, il +devait être prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur +le parvis en attendant la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on +commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de façon à ce qu'elle dût +passer devant lui. + +En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son mari, +s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait près d'elle, tout en +répondant d'une inclinaison de tête et d'un sourire affable aux saluts +qu'on lui adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée +dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au +moins qu'elle ne le remarqua pas. + +Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières qui, en apercevant +cet inconnu, tourna la tête vers lui; quand leurs yeux se croisèrent, +Nicétas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le mot +qu'il avait déjà dit plusieurs fois. + +--Imbécile. + +Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les manières, cet +imbécile n'était pas le premier venu. + +Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître dans la rue +qui conduit au château. + +Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, sa fille +avait-elle passé devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues, +comment l'eût-il devinée? C'était son enquête qui devait la lui faire +connaître. + +Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer en +interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il +rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de +ne rien apprendre, en même temps que ce serait le meilleur aussi de se +trahir. + +--De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui +était-il? Que voulait-il? + +Ces manières primitives n'étaient point de son âge; l'épreuve qu'il +avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naïves et plus +sûres. + +Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant chaud, il +entrait quelquefois pour se rafraîchir dans un cabaret situé à une +petite distance du château et portant précisément pour enseigne: «Au +Château»; il s'établirait là , et en restant longtemps attablé, ce serait +bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec +un paysan ou un domestique. + +A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement les valets +d'écurie, les garçons jardiniers qui, n'étant point nourris au château, +prenaient là leurs repas; il devait en être toujours ainsi. + +De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret était toujours plein; +il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne +trouvait pas un bavard qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, +il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait +toute la journée, toute la soirée à lui. + +Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise des +tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres +on abattait des cartes grasses. A coté des paysans aux mains calleuses +et encroûtées, au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques +du château, valets d'écurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on +reconnaissait tout de suite à leur menton bleu et à leurs belles +manières. + +Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit. + + + +VII + +Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent d'écouter; et +sans en avoir l'air, tout en buvant à petits coups son absinthe, il se +mit à étudier les gens du château qui l'entouraient, cherchant celui +qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner +utilement. + +Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, mais bientôt on +avait paru ne plus faire attention à lui, ce qui lui permit de se livrer +à son examen. + +Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces +domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient être tous plus +décoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui était borgne, un +autre boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que c'était +une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, et il conclut que le +d'Unières était un avare qui ne dédaignait aucune économie, même celles +qui conduisent au ridicule, car sûrement il ne payait pas ces pauvres +diables aussi cher que de beaux gars dont on achète la prestance autant +que les services. + +En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant ce choix à +l'économie. Chez le comte d'Unières, les pauvres diables étaient payés +aussi bien que partout, seulement ils n'étaient point repoussés pour +leur infirmité comme ils le sont généralement, et s'il n'y avait pas +de maison où cochers, valets de pied, maîtres d'hôtel fussent plus +décoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers +étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les +avait faits. + +Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin +quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les +ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils +se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux +cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de +rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites, +sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se +rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de +l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non +d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre. + +Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un +garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent +timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur +l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court +à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus +ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas +d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main. + +--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement. + +--Bonjour, la compagnie. + +Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées, +devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets. + +Dagomer porta la main à sa casquette: + +--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il. + +--Volontiers. + +Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un +tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes. + +--Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques. + +--Mais non. + +--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud. + +--Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie. + +C'était un homme d'une quarantaine d'années, à l'air ouvert et bon +enfant, mais rude en même temps et surtout résolu. + +--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgré votre +main coupée vous ne manquez pas un lapin? + +--Généralement celui qui déboule est boulé, mais dire que je n'en ai +jamais manqué, ce qui s'appelle un seul, ça ne serai pas vrai. + +--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous êtes fait arranger +comme ça, dit un paysan à l'air grincheux et qui avait probablement des +raisons personnelles pour en vouloir au garde. + +--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le +premier, ça n'est pas étonnant, mais malgré ma main gauche cassée, j'en +ai tout de même démoli un de la main droite; c'est dommage que celui-là +ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup était bon. + +Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement à sucrer le café +qu'on venait de lui servir; c'était le dimanche seulement qu'il entrait +au cabaret, et ce jour-là , quel que fût le temps, froid ou chaud, il +s'offrait une tasse de café. + +--C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda Nicétas. + +--Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. Vous connaissez +Crèvecoeur? + +--Non. + +--Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy. + +Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le casa dans sa +mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être était-ce là que l'enfant +avait vécu avant de venir à Chambrais! + +Cependant Dagomer battait son café à petits coups de cuillère, et le +dégustait béatement sans plus faire attention à Nicétas que s'il avait +eu en face de lui une figure de cire. + +Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite +qui, pour Nicétas, n'avaient pas d'intérêt: de temps en temps un mot sur +les biens de la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie sur +les femmes de service du château, et c'était tout. + +Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans doute, ces domestiques +n'allaient pas rester là jusqu'au soir. + +--Puisque le hasard nous place à la même table, dit-il en s'adressant à +Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de +vous adresser une question? + +--A votre service. + +--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le château? + +--Pour sûr. + +--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis? + +--Oui. + +--Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à mardi. + +--Dame! + +En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer se ravisa; et +appelant: + +--Monsieur Auguste. + +Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire protecteur: + +--Monsieur Dagomer. + +--Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il désigna +Nicétas,--voudrait visiter le château et il demande s'il faudra qu'il +reste jusqu'à mardi. + +M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que +produisait son costume sur ce personnage important, habitué à juger les +gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques +paroles habiles: + +--Je suis chargé par un journal américain dont je suis correspondant, +dit-il, de lui envoyer la description du château de Chambrais, et je +serais très gêné de différer ma visite jusqu'à mardi. + +--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, évidemment +parce qu'il admettait qu'un journaliste américain pouvait être négligé +dans sa tenue. + +--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda +Nicétas. + +--Avec plaisir. + +Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le le cabaretier. M. +Auguste désirait un apéritif, Dagomer un «autre café»; quand ils furent +servis, l'entretien reprit: + +--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M. +le comte ne va pas demain à la Chambre et si madame la comtesse ne +l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire, +je vous ferai visiter le château: venez à une heure, j'aurai fini de +déjeuner. + +Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements sur le château, +sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'étendue du +parc, puis il passa aux maîtres. + +--Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a épousé la princesse de +Chambrais? + +--Dix ans. + +--Combien d'enfants? + +Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet pour prendre des +notes. + +--Ils n'ont pas d'enfants. + +--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité. + +--Ils n'en ont jamais eu. + +--S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a +pas un oncle? + +--Il est mort. + +--Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa nièce, c'est sa nièce +qui a hérité de lui? + +--Pas précisément. + +--Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, on est très curieux +de ces détails, et rien de ce qui touche le comte d'Unières, le grand +orateur, n'est indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le +comte de Chambrais. + +--Non. + +--Alors l'oncle avait des enfants? + +--Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour laquelle il avait +de l'affection. + +--Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune fille comme vous +dites. + +--Une enfant qu'élève l'ami Dagomer. + +--Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, interrompit +Dagomer, en donnant un coup de coude à M. Auguste. + +Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au château, et le +garde, le fusil à l'épaule, le suivit. + +Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer d'autres interrogations; +alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait +à Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire +causer l'aubergiste. + +Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les rues du village et +devant le château. Puis il dîna longuement à côté des palefreniers, dont +les conversations, qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent +rien d'intéressant: la qualité des voitures du comte, les mérites de ses +chevaux lui étant tout à fait indifférents. + +Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put échanger quelques +paroles avec l'aubergiste, jusqu'à ce moment trop occupé pour bavarder. + +--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée M. Auguste. + +--Quelle histoire? + +--Celle de l'enfant du comte de Chambrais. + +--La petite Claude? + +--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unières +ne soit pas fâchée d'être privée d'un héritage sur lequel elle devait +compter? + +--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fâchera pour des affaires +d'argent, le monde sera changé. + +--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte... + +--Comment si c'est sa fille! + +--Reconnue? + +--Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de naissance. + +--Mais on a toujours un acte de naissance. + +--Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de la succession +puisqu'il a fallu un acte de notoriété et que MM. Vaubourdin et Meunier +ont été témoins. + +--Et à combien se monte cette fortune? demanda Nicétas qui n'eut pas la +patience de filer cette question. + +--Soixante mille francs de rente. + +Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là était encore +assez beau pour l'empêcher de dormir quand il fut au lit. + +--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mangé la plus +grosse part de son héritage? Comment? Avec qui? + +Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse quand une autre +plus urgente et plus brûlante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait +à son attention. + +Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle +n'était pas née en France, ou qu'on avait caché l'accouchement de la +mère. + +Et alors il était non moins évident que cette mère était Ghislaine, +emmenée par son oncle dans quelque pays perdu, où elle avait passé le +temps de sa grossesse et où elle était accouchée. + +C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément il avait cédé à +une bonne inspiration en venant à Chambrais. + +--Soixante mille francs de rente! + + + +VIII + +Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essayé de +parler de Claude, il voulut risquer une tentative auprès de celui-ci, +et le lendemain dans la matinée il se dirigea vers le pavillon du garde +qu'il connaissait bien pour être plus d'une fois, au temps de ses +leçons, sorti par cette porte. + +D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui était sa fille. +A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc +faire l'expérience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï +son père, ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait +intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se présentait; au +milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il la sienne? + +Son intention n'était pas d'entrer simplement chez le garde et de +commencer un interrogatoire en règle, car ce serait, semblait-il, le +plus sûr moyen pour se faire mettre à la porte: il procéderait avec +moins de naïveté. + +En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs, +longe les murs du parc, et en dix minutes il était arrivé en vue du +pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin. + +Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se +composait de trois garçons et de quatre filles, sans compter Claude, +ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au +milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et comme il avait +appris aussi que Claude travaillait dans l'après-midi chez lady +Cappadoce, il était à peu près certain de la trouver chez le garde ou +aux alentours. + +Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut personne et n'entendit +aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenêtres étaient +ouvertes, les habitants sûrement n'étaient pas loin: sur le seuil, deux +bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des +poules allaient de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés. + +Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il +s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit à dessiner +le pavillon. Sans être en état de faire un vrai dessin, il pouvait +cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa +présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps que cela lui +permettait aussi de rester là autant qu'il voudrait: il verrait venir. + +Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un bâtiment +attenant au pavillon; elle portait sur son épaule une charge de linge +mouillé qu'elle étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six +et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment madame Dagomer et ses +filles; elles ne parurent pas faire attention à lui; leur travail +achevé, elles rentrèrent dans le bâtiment. + +Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une +prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixés sur le pavillon, il +entendit un bruit de pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il +vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tête: +elle était vêtue d'une robe d'indienne toute mouillée par le bas, et +chaussée de sabots; bien qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point +qu'une fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la comtesse +d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute. + +Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à terre, et s'arrêtant, +elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils +engageaient une conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque +chose. + +--Bonjour, mademoiselle. + +--Bonjour, monsieur. + +Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait +en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes +auparavant, ni à leur mère. + +Elles étaient blondasses, elle était brune; elles étaient épaisses, elle +était svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux +profonds et ses cheveux noirs ondulés,--les cheveux de Ghislaine. + +Allons, décidément, la voix du sang était muette en lui: à la vue de +cette fillette dont il était le père, son coeur n'avait pas du tout +bondi. + +Il fallait savoir s'il ne se trompait pas. + +--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle? + +--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée. + +Il était fixé. + +--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompé, vous êtes +mademoiselle Claude. + +--Vous me connaissez? + +--J'ai entendu parler de vous. + +Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise mine eût entendu +parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce +costume: + +--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes lapins, dit-elle; pour +aller arracher des coquelicots dans les blés je n'allais pas m'habiller. + +--Assurément. + +Elle se pencha au-dessus du carnet: + +--C'est notre maison que vous faites là ? + +--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez! + +--Oui et non. + +--Vous dessinez? + +--Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent. + +--Vous allez au couvent l'année prochaine? + +--J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder +parce que j'étais malade; il est venu un médecin de Paris qui a dit que +je devais vivre en paysanne. + +--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse? + +--Elle est bonne pour tout le monde. + +--Je veux dire elle vous aime? + +--Mais oui. + +--Elle s'occupe de vous? + +--Certainement. + +--Vous la voyez souvent? + +--Tous les jours quand elle est à Chambrais. + +--Vous allez au château? + +--Non, c'est elle qui vient. + +Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua +une question plus décisive: + +--Elle est votre parente, n'est-ce pas? + +Claude fixa sur lui ses yeux profonds: + +--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur? + +--Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, d'être de la +famille de la comtesse d'Unières. + +Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette de cet âge, mais +qui, dans sa pensée, avait pour but certainement de couper court à ces +questions: + +--Je n'ai pas de parents. + +--Qui vous a dit cela? + +--Je le sais bien. + +--Si vous vous trompiez? + +--On me l'a dit. + +--Si l'on vous avait trompée? + +Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui contractait son visage: + +--Vous connaissez mes parents? + +--Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui vous aimerait, près de +qui vous pourriez vivre? + +--Et une mère? + +--Une mère aussi. + +--Qui m'embrasserait? + +--Qui vous embrasserait, qui vous chérirait. + +--Où sont mes parents? + +Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble. + +--Je ne peux vous le dire... en ce moment. + +--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous? + +--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre père. + +--Vous croyez! Vous ne savez donc pas? + +--Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la preuve que vous êtes +bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore +tout à fait. Vous savez que votre naissance est entourée de mystère? + +--C'est vrai. + +--Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère. + +--Comment? + +--En me disant tout ce que vous savez vous-même. + +--Je ne sais rien. + +--Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû remarquer dans votre +enfance, depuis que vous êtes en âge de voir et de comprendre, des +choses qui ont dû vous frapper. + +--Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'étais +pas sa fille, car je croyais que je l'étais, moi, vous comprenez? + +--Elle vous a parlé de vos parents? + +--C'est moi qui lui en ai parlé. + +--Elle vous a dit? + +--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car +c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je +ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un +père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a été aussi bon pour moi qu'un +vrai père, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me +regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais déplu, comme s'il +me détestait. Mais j'étais bête de croire ça puisqu'il m'a donné sa +fortune; et quand on donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime. + +--Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, madame Dagomer? + +--Jamais. + +--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous +embrassant, vous aurait donné la pensée qu'elle pourrait être votre +mère? + +--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse +d'Unières qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui +quelquefois me caresse, m'embrasse. + +--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unières? + +--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît pas. + +--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières? + +--Il est aussi très bon pour moi. + +--Est-ce qu'il vous embrasse? + +--Non, mais il me parle très doucement. + +--Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un autre pays que +Chambrais? + +--Non. + +--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres +personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unières vous +témoigner de l'intérêt? + +--Non, pas d'autres. + +Tout cela était clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette +petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais +s'était fait le père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa +fille. + +C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne +qu'il adopterait: mariée à un homme qu'elle aimait, disait-on, elle +était l'esclave de son amour maternel. + +Il eût voulu la questionner encore, mais il était dangereux de prolonger +cet entretien qui n'avait que trop duré; il ne fallait point qu'on +remarquât ce tête-à -tête. + +--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis +quelques minutes, il est certain que vous êtes une jeune fille capable +de réflexion et de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et +pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un +hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amené devant cette maison. +Mais, pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme je l'espère, +il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons +été vus, vous regardiez mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous? + +Elle inclina la tête. + +--Je vais continuer mes démarches et bientôt, je vous le promets, nous +nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sûre que je travaille +pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez +davantage. + +A ce moment un chien courant parut dans le chemin. + +--Papa Dagomer, dit-elle. + +--Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner +autour de mon dessin. + +C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant +Claude auprès de celui qui l'avait questionné la veille, il fit un geste +de mécontentement. + +--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous permettez que je fasse le +portrait de votre joli pavillon? + +--La rue est à tout le monde, répondit Dagomer d'un ton bourru. + +Puis, s'adressant à Claude: + +--Rentre donc à la maison; mouillée comme tu l'es, tu vas gagner froid. + +Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie; +instantanément il dépassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il +tira sur la pie qui passait en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba +les ailes étendues. + +--Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt. + +--Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-là ; quand elles +ont leurs petits, elles dépeuplent tous les nids. + + + +IX + +Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas +visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les +choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien +appris. + +Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses +recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à +Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi +avoir la chance de tomber dans la bonne piste. + +Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour +payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les +actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et +il n'en avait pas. + +C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France, +comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien +savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à +l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à +grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que +lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher +dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas +en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son +nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire +d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans +une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il +acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui +avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure +et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il +fût <<petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à +Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne +pouvait pas donner son adresse! + +--Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit. + +Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait +faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix +ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en +rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa: + +--Moi aussi j'ai une affaire. + +--Un mariage? + +--Mieux que ça: un entant. + +--Déjà ! + +Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se +précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent +plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il +leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa +réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai, +ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par +prudence. + +L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de +onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant +dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment +ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un +camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il +était temps vraiment que la roue tournât. + +--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan. + +--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de +l'enfant. + +--Tu la veux, n'est-ce pas? + +--Parbleu! + +--La mère a épousé un homme puissant! + +--Très puissant, disposant d'une influence énorme. + +--Riche? + +--Très riche. + +--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me +semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui +de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais +deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui +je le crois, se chargeraient de l'affaire. + +--Il faudrait partager avec elles, bien entendu. + +--Dame! + +--Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme. + +--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du +tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que +t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en +bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque +les premiers fonds pour entrer en campagne. + +--Il le faut, mais comment? + +--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire +appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages, +et qui est très fort. + +--Il ne t'a pas marié. + +--Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences +pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de +Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,--comment +dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent +point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui +ont une tare, Caffié appelle ça une _paille_, des comédiennes en peine +de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou +qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par +eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille +un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée +qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un +prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui +offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà +l'homme, le veux-tu? + +Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là qu'un autre, +c'était déjà beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences, +il saurait bien défendre ses intérêts. + +Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de Caffié qui habitait rue +Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfumé où +l'odeur des moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle des +paperasses. + +En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan se retira, +laissant Nicétas en tête à tête avec le vieil agent d'affaires. + +--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille +voûtée pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne +paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie. + +--Non, c'est pour un enfant naturel. + +--Que vous voudriez légitimer? + +--Que je voudrais reconnaître. + +--On peut toujours reconnaître un enfant naturel. + +Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses +conseils peuvent être utiles pour un acte aussi simple. + +Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en homme qui n'avait pas +besoin qu'on la lui fît; ne savait-il pas par lui même, puisque c'était +son cas, qu'on peut reconnaître et même légitimer un enfant dont on +n'est pas le père? + +--Voici mon histoire. + +--C'est le mieux. + +Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, surtout en +ce qui se rapportait à la fortune léguée à l'enfant; pour que l'homme +d'affaires n'eût pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix +mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea la réalité, +elle devint la femme d'un commerçant. + +Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffié le força +à préciser plusieurs points qu'il aurait préféré laisser dans une +obscurité protectrice. + +--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié quand Nicétas fut arrivé au +bout de son récit. + +--Reconnaître ma fille. + +--Pourquoi? + +--Comment pourquoi? mais parce que je suis son père. + +--Dans quel but tenez-vous à être son père? + +--Mais.... + +--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous +voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous êtes à confesse; si +vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que vous +tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été léguée? + +--A l'enfant et au revenu. + +--L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant mieux que la mère, +ne l'ayant pas reconnu elle-même, n'a pas la parole devant la justice +pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez +même indiquer la mère dans un but de recherche de maternité, si vous +trouvez un notaire qui consente à insérer cette indication, car un +officier de l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette +indication de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet +contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans +que je précise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce +pas? + +--Parfaitement. + +--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? Cela est +certain. Le tuteur de l'enfant aura même de fortes raisons à vous +opposer, car vous ne savez même pas où est né cet enfant que vous +réclamez, vous n'avez même pas son acte de naissance. + +--Parce qu'on m'a caché cette naissance. + +--Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, pour +vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra +manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra être un +malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la +fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. Vous le croyez, mais vous +n'en êtes pas sûr. Il se peut très bien que, par une sage précaution, +un âge ait été fixé par le testateur où elle aura la jouissance de +ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre +reconnaissance soit admise, résulte-t-il de tout cela que vous allez, en +qualité de père, jouir vous-même de ce revenu et administrer la fortune +de votre fille? + +--Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants? + +--Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est autre chose, et il +faut distinguer. Il n'est pas tuteur légal, celui-là , et pour qu'il +ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit +conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de +famille composé de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient +très probablement le juge de paix eu égard à votre situation, vous +conférerait la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela vous donne +l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois +vous dire que là -dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus +grand nombre refusent même au père naturel la jouissance de ce revenu. + +A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas s'allongeait. + +--Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son enfant n'a donc +aucuns droits sur lui? + +--Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, c'est-à -dire +que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus, +il a le droit de rechercher la maternité au nom de son enfant, et si la +mère est dans une situation où cette recherche doit la déshonorer, si +elle est riche, il y a là matière à organiser un chantage _au salé_.... + +--_Au salé?_ + +--C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie un enfant. Ce +chantage peut être très fructueux, et même beaucoup plus que ne le +seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant. +Voilà pourquoi, en commençant, je vous demandais de dire ce que vous +vouliez. + +Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux +bonhomme le troublait, il voyait trop loin. + +Cependant, il fallait répondre. + +--Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés que vous me +montrez me rendent très perplexe. Je réfléchirai. + +--Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous +réfléchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, +écoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates que celles +qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un +bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il +vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait +obtenir, que de n'avoir rien du tout. + +--Et vos conditions? + +--Nous partagerions. + +--Je réfléchirai. + +--Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard ironique sur la +tenue de son futur client. + + + +X + +Partager! + +Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise. + +La situation telle que Caffié venait de la présenter n'était pas du tout +celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait +que ce qu'il en avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les +pères et mères jouissaient des revenus des héritages que faisaient leurs +enfants et il savait même que cela s'appelait l'usufruit légal, ce qui +dit tout,--établi par la loi; de même il avait vu aussi que les pères +avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle légale, établie +par la loi. + +Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'était pas un homme +à qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable à +admettre qu'il eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions plus +délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas +de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler»; c'était +peut-être vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se +cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon +guide, et pour cela il exagérait à l'avance les difficultés et les +dangers du chemin. + +Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait adressé à un avocat +pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et +aussi les pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la loi +elle-même. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliothèque +était devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner +un Code. + +C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne +l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'à +chercher au mot «Enfant naturel», il trouverait là sûrement les +indications qui lui étaient nécessaires. + +Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant naturel», il +était bien question de la présentation des enfants à l'officier de +l'état-civil, des enfants trouvés, des enfants de troupe, mais c'était +tout. + +Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher dans cet énorme +volume? Il réfléchit un moment en feuilletant cette table. Que +voulait-il? Reconnaître sa fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait +peut-être sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334.» Il +était sauvé. + +Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, rédigées en un +style simple qui semble la clarté même, ne livrent pas leur secret à une +première lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent +vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il +faut préalablement savoir pour s'y reconnaître. + +Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants +naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins +il la comprit. + +Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il +demanda qu'on lui indiquât les meilleurs livres de droit qui traitaient +la question des enfants naturels. + +--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier, +Aubry et Rau? répondit le conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune +demande du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous.... + +--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même. + +--Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur qui était +vaudevilliste. + +--Ni moi non plus. + +--Vous étudiez peut-être pour le devenir? + +--Pas précisément. + +--Je vais vous faire donner Demolombe. + +Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il n'en disait pas +assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; sèche la loi; +diffus, confus le commentaire. + +Ce n'était pas sa première exaspération contre cette loi barbare qui +l'avait fait le misérable qu'il était, elle l'avait écrasé de tout son +poids, paralysé, anéanti; les autres en avaient tiré contre lui tout le +parti qu'ils voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait en +tirer parti contre les autres, elle restait muette. + +Il en était encore à compulser son traité de la _Paternité et de +la filiation_, quand la Bibliothèque ferma, et il se trouvait plus +embarrassé, plus perplexe qu'en entrant. + +Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait un fait certain, +résultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant +dont on recherchait la maternité, on devait prouver qu'il était +identiquement le même que celui dont la mère était accouchée, et qu'on +n'était reçu à faire cette preuve par témoins que lorsqu'on avait déjà +un commencement de preuve par écrit. + +N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux comte de Chambrais, +d'enlever sa nièce dans un pays étranger où il était presque impossible +de la suivre? + +S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle était accouchée, il +semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher; +il irait donc à Crèvecoeur, si faibles que lui parussent les chances +d'obtenir un résultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui +permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait à pied; la forêt de +Crécy dans la Brie, cela ne devait pas être très loin de Paris. + +Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il +revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et à une +boutique de ce quai, il avait vu des cartes étalées, qu'il s'était +plus d'une fois amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un +bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il y aurait une carte +en montre sur laquelle il pourrait tracer son itinéraire. + +Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque. + +Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut pas favorable; à la +vérité, une grande carte de France était accrochée à la devanture de la +boutique, mais si haut qu'il lui était impossible de lire le nom des +pays au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle. + +Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le magasin il demanda, +comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'état-major qui +comprenaient la Brie, et les étalant les unes à côté des autres, sur une +table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir de Paris; +puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer +dans ses poches, il remercia et sortit. + +Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du Trône, traversait le +bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et +il arrivait à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en +tout, cinquante kilomètres environ. + +Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru +de plus longues sans chemins tracés quand il était officier au Pérou, ou +gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de +bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du courage aux jambes; +ce n'était point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne +et de Paris qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres à +faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la belle étoile. + +Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les hauteurs de +Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au +Château-d'Eau, une lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard +Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et sur le cours de +Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue +file, s'en allaient à la halle, laissant derrière elles une bonne odeur +de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de +la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un petit bois, il déjeuna en +regardant le panorama de Paris, qui, au delà de la verdure du bois de +Vincennes, se perdait dans la brume et la fumée. + +--Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en +tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre. + +Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas régulier, +il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir, +il arrivait à la Houssaye, et peu de temps après il apercevait un tout +petit village qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: c'était +Crèvecoeur. + +Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une poignée d'herbe, +il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une +épaisse couche de poussière blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le +prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de Paris; de la station +voisine, c'était admissible, mais de Paris il n'eût trouvé crédit nulle +part. + +Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon +espoir; il n'était pas possible que dans un pays composé seulement de +quelques maisons, où tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût +pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais +encore de ce qui les touchait. + +En route, il avait bâti son plan, qui était très simple: il recherchait +des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer +dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros +héritage, et l'on paierait une forte prime à celui qui procurerait ces +renseignements... aussitôt qu'ils auraient été reconnus bons. + +Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, un vieil +instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitté Crèvecoeur, devait se +rappeler Dagomer. + +--S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le rappelait. Un brave +garçon. Peut-être un peu dur aux braconniers, mais il était payé pour +ça; et puis les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables non +plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se rappeler un nourrisson +qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'était impossible, par cette raison +que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson. + +--Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une petite fille âgée +maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitté Crèvecoeur +depuis dix ans, à l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un +an. + +Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne +pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient +jamais eu: tout Crèvecoeur le dirait comme lui. + +Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui était venu plus d'une +fois à l'esprit, sans qu'il voulût l'accepter: née à l'étranger, Claude +avait été ramenée en France au moment même où Dagomer était venu habiter +Chambrais, et personne, à l'exception de Ghislaine, ne devait connaître +le lieu de naissance de l'enfant. + +La déception fut rude; mais il n'était point dans son caractère de +s'abandonner; il fallait réfléchir. En venant, il avait vu une prairie +où l'on mettait du foin en meules; il serait bien là pour passer la +nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient +quitté les champs. + +Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au +soleil levant, il reprit le chemin de Paris. + +Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: puisqu'il ne +lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subît: tant pis pour +Ghislaine s'il le lui faisait au _salé_, comme disait Caffié. + +Il était las en montant à dix heures du soir les six étages de son ami +d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il +avait préparée: + +«Madame, + +«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la vôtre, +installée chez un garde, au lieu d'occuper auprès de sa mère, la place +à laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolérer cela et mon devoir est de +prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, à trois heures, aux +abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous était impossible de vous y +trouver, je me présenterais au château. + +«NICÉTAS» + +Il redescendit l'escalier dont les marches étaient terriblement dures +pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boîte d'un débit de tabac. + + +FIN DE LA TROISIÈME PARTIE + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + + +I + +Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait passé une partie +de la matinée au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait +définitivement fixé le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus +librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille. + +N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à l'avance n'était-elle +pas certaine que, quoi qu'elle fît, il ne s'en inquiéterait pas? + +Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour l'aller voir, et +franchement elle disait: «Je vais près de Claude»; arrivée chez le +garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraître son affection, et +franchement aussi elle embrassait sa fille. + +Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles étaient +assises, en tête à tête, à l'abri de la curiosité des enfants Dagomer ou +des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement. + +Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais +simplement sur ceux où, pouvant forcer par d'adroites questions +sa réserve toujours un peu craintive, elle l'amenait à se livrer. +N'était-ce pas cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était +cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, et qu'une +observation constante dans les choses importantes comme dans les riens, +dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne +pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie nature. + +Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui l'inquiétait: par +où tenait-elle de son père, par où s'en éloignait-elle? + +Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec +un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui +passait par la tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, +Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle +arrangeait, par des exemples la conduisait où elle voulait qu'elle +allât. + +Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à -dire que Claude +en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilité de lady +Cappadoce, veillait à ne pas donner à son ancienne gouvernante des +sujets d'inquiétude. + +--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait +Claude. + +--Lady Cappadoce est une maîtresse. + +--Et vous? + +--Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une. + +Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot qui lui montait du +coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que, +par une imprudence, par un entraînement, elle permît à Claude de le +prononcer elle-même, sinon en ce moment, au moins plus tard. + +On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence +et de recueillement où elles restaient les yeux dans les yeux; alors +Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait +doucement. + +C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa lettre, et il avait +calculé qu'à l'heure où Ghislaine la recevrait, M. d'Unières devrait +être à la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublée, et +pour le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une +trop vive émotion devant son mari. + +Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la Chambre, le comte +était resté au château pour préparer un discours important qu'il devait +prononcer le lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans +la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme toujours lorsqu'il +travaillait. N'était-elle pas son inspiration et sa conscience? Il +trouvait plus vite lorsqu'elle était là . Et il n'était sûr d'un effet ou +d'un argument que lorsqu'après discussion elle l'avait approuvé. + +Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans +une corbeille ce qui était pour le comte, et sur un plateau les lettres +à l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le +comte, qui était devant une grande table couverte de volumes du _Journal +officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise à +un petit bureau dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle +lisait, et commença à ouvrir les lettres. + +Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles contenaient, et +justement même par ce qu'elle savait qu'elles étaient des demandes de +secours, il fallait qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans +retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient +lieu. + +Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en avait lu plusieurs, +lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas. + +«Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vôtre....» + +Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant ses yeux, son +coeur s'était arrêté. + +Heureusement la lettre était posée sur le bureau sans quoi elle +serait tombée, ou elle aurait été secouée de telle sorte dans sa main +tremblante que l'attention du comte eût été provoquée. + +Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premières +années; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de +confiance; si elle devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer +qu'il ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées sans qu'il +reparût, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'écoulassent +encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont +il ne connaissait même pas l'existence? + +Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tête basse, à la +dérobée, rapidement elle jeta un coup d'oeil du côté de son mari: +absorbé dans son travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa +table, il continuait à prendre des notes; sa plume en écrivant craquait +avec un bruit régulier. + +Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. Quelle contenance +tenir? Que faire? Elle ne savait. Et même elle était incapable de se +poser une question raisonnable. + +La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osât même la faire +disparaître, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait +se lever, venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et +machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette +feuille de papier, où le mot «votre fille» flamboyait, croyait-elle, +se détachant en caractères d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils +n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses +lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité elles étaient les +unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame +aussi bien que pour monsieur. + +Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, que la première +chose à faire était de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les +circonstances ordinaires, rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un +tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser +dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement +du papier allait crier sa honte. + +Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante. + +Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que son mari se +tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'était point levé et +ne paraissait pas disposé à quitter son travail: + +--Te rappelles-tu la date de mon discours à propos de l'ordre du jour +Bunou-Bunou. + +L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eût +donné la date de jour, de mois, d'année. Mais en ce moment, comment +réfléchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait répondre +sans que sa voix trahit son bouleversement. + +--A peu près trois ans, il me semble. + +--Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire si ferme peut-elle +se tromper de tant d'années? + +--Sans doute, je fais une confusion. + +--Ne cherche pas, je vais vérifier. + +Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine qui servait d'annexe +à la bibliothèque. + +Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis +vivement elle la mit dans sa poche. + +Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à elle. + +--Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près que moi de la +vérité; il y a quatre ans. + +Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'étonna pas +qu'elle ne répondît point, et tranquillement il retourna à son travail. +Il fallait qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était pour +le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous. + +S'attendant depuis son mariage à le voir surgir d'un moment à l'autre, +elle avait bien des fois examiné la question de sa défense, et elle +s'était toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme +dont son oncle lui avait parlé avant de mourir. + +Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre +sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle +qu'elle fût, elle devait être efficace puisque son oncle lui avait +recommandé d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la +réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que tout de suite +elle allât à Paris. + +Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle restât auprès de son mari +quand il travaillait, elle n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et +son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même de sa fille +qui se trouvaient en jeu? + +--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait +d'affermir, je partirai pour Paris. + +Il fut stupéfait: + +--Comme ça, tout de suite? + +Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne lui en demandât pas, +et que pour la première fois elle ne fût pas franche. + +--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution +immédiate. + +--Tu seras longtemps? + +--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir. + +Il sonna et commanda d'atteler. + +--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ça ne va pas +aller, et je suis sûr que demain à la Chambre tu sentiras toi-même que +ton aide m'a manqué. + +Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière fermée, il +recommanda au cocher de marcher rondement. + +A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient devant les +panonceaux de M. Le Genest de la Crochardière, et Ghislaine entrait dans +l'étude. C'était la première fois qu'elle venait chez son notaire, car +quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature au bas d'actes +notariés, on était toujours venu les lui faire signer à l'hôtel de la +rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pièce où sur des +tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs, +elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces yeux qui s'étaient +levés sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui +dirigeait cette étude, accourut avec les démonstrations de la plus +respectueuse politesse: + +--Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, sans doute, je vais +m'informer s'il peut recevoir. + +Le notaire lui-même apporta la réponse en venant au-devant de sa cliente +qu'il fit entrer dans son cabinet. + +La demande que Ghislaine avait à présenter était bien simple, cependant +ce fut avec un extrême embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis +longtemps le vieux notaire était habitué à ne pas laisser deviner qu'il +remarquait la gêne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitôt +qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse +qu'il ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée par M. de +Chambrais, il la remit à Ghislaine. + +Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer l'enveloppe et lire +cette pièce, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberté: il +parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'écoutât. + +--Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt que vous inspire +cette chère enfant et toute la tendresse que vous lui témoignez. Dans +son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mère, me disait M. +le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude. + +Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en +gardant la mesure qu'il savait mettre en tout. + +Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa +voiture. + + + +II + +Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put +déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise. + +Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut +par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par +son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle +est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais +il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable. + +«CHAMBRAIS.» + +Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop +d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces +plaintes et ces cris de révolte! + +Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si +c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait, +et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix +heurtée. + +Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la +dernière ligne, elle chercha si c'était tout. + +Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation +au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente; +mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne +l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il +ne le fût jamais. + +A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le +voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait. +Que ne pas craindre d'un homme capable de tout. + +En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour +changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec +la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté: +inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme +qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que +serait ce lendemain? + +Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception, +elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet +écrasement, il lui viendrait sans doute une idée. + +Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle! +Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait +paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la +surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture +l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme +elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider, +l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle, +entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille. + +C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait +contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette +lettre. + +Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte; +et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne +seraient-ils pas atteints? + +A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par +elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que +n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle +répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait +alors suspendue sur sa tête. + +Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble +et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la +possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la +verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire +fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au +lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à +qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il +voulait. Après, elle aviserait. + +La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était +un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une +combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y +arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres +sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux, +sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si +personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne +viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il +voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne +s'exposerait à ce danger; ce serait folie. + +Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château, +malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule +et sans secours. + +Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela. + +Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se +défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution. + +Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail, +et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise. + +Tendrement il l'embrassa. + +Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop +profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette +étreinte qu'elle était troublée. + +--Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant. + +--Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi. + +--J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras +contente. + +Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait +le lendemain à la séance de la Chambre. + +--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours? + +--Certainement. + +Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son +petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table. +Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin: + +--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en +s'arrêtant. + +--Je ne trouve pas cela du tout. + +--Tu as l'air de ne pas me suivre. + +--Mon air te trompe. + +Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à +certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait +sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite +il s'apercevait de ce désaccord. + +Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible +coeur qu'elle était? + +--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis. + +--Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en +prie. + +--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette +idée? + +Il reprit. + +Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux. + +De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle +murmurait: + +--Bien, très bien. + +--N'est-ce pas? + +Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours, +il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le +mouvement oratoire. + +A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier +sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de +son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté. + +Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait +toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux, +et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché +sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et +se mettant à sourire: + +--Mais c'est une vraie répétition, dit-il. + +Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné: + +--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses +bras. + +--Alors c'est bien? + +--C'est superbe. + +--Vraiment? + +--Vas-tu douter de moi, maintenant? + +--Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras +demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me +semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là , je ne +pouvais pas te consulter et ne savais que penser. + +Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour +ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte +trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans +s'inquiéter, sans se peiner? + +Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au +dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts, +une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce +qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se +trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle +avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de +tendresse sincère. + +Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si +bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme. + +Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur +qu'elle se tourmentât. + +Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication; +elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris +l'avait-il fatiguée. + +Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser +deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement. + +La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans +bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle +dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et +respirait d'une façon irrégulière. + +Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas +s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien; +peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps +orageux. + +Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le +connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre +qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps +orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à +Paris serait pénible dans la chaleur du midi. + +Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et +ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait. + +--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition. + +--Toutes celles que tu voudras. + +--Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la +Chambre. + +--Je te le promets. + +--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour. + +--Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre? + +--Y penses tu? + +--Pourquoi pas? + +--Et ton discours? + +--Un discours a-t-il jamais changé un vote? + +--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est +perdu si l'honneur est sauf. + +Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne +l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte, +lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture. + +--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle. + +--Aussitôt, aussi vite que possible. + + + +III + +Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes après +l'heure qu'il avait fixée, il pouvait arriver au château vers quatre +heures; c'était donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il +venait. + +Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'espérance +dans cette pensée que, par cela seul qu'elle n'avait pas été à son +rendez-vous, il renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que +cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction l'aurait fait +réfléchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait +à Paris. + +Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré tout il venait, +et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre +se trouvait en communication directe avec le vestibule où se tenait +toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne +pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais en l'élevant il y +avait certitude qu'elle serait entendue. + +Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, mais ses efforts +pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun résultat, elle ne +savait pas même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes +noires, son esprit était à la Mare aux Joncs. + +Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la demie; incapable +de rester en place, elle se levait à chaque instant pour aller à une +fenêtre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du +concierge. + +Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lèvres +lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur sonna. + +Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, et sans se +montrer, derrière un rideau, elle regarda: dans la façon dont il se +présenterait, elle verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, +ce qu'elle avait à craindre ou à espérer. + +Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: l'homme qui +traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, était bien +de grande taille, mais il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de +corps, les cheveux étaient courts, les joues et le menton rasés; enfin +le vêtement usé, composé d'un pantalon noir, d'un veston jaunâtre et +d'un chapeau melon, annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait +demander un secours. + +Cependant le pauvre diable était arrivé au perron et, à la porte du +vestibule, il avait trouvé Auguste de service ce jour-là . + +--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste +américain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas été à +Paris, je ne peux pas vous montrer le château. + +--Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre. + +Et sans paraître le moins du monde embarrassé, Nicétas lui tendit un +petit billet qu'il venait d'écrire à l'auberge du Château. + +--Mais je ne sais... + +--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets. + +Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture que celle de la +demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il écrivait au lieu de venir, +c'est qu'il n'osait pas se présenter; et à la pensée de ne pas le +voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable était un +commissionnaire. + +Elle avait ouvert le billet. + +«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer votre porte; donnez donc +l'ordre que je sois admis près de vous. + +«NICÉTAS.» + +C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; lui, ce pauvre +diable; arrivé à ce point de misère et de cynisme, de quoi ne serait-il +pas capable! + +Cependant, le plateau à la main, le valet attendait devant elle, la +regardant à la dérobée, en se demandant quelle pouvait être la cause de +ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé que le +calme et la sérénité. + +Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti: + +--Faites entrer, dit-elle. + +Et pendant le court espace de temps que le valet mettait à traverser les +deux salons, elle tâcha de se donner une contenance. + +Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela: + +--Vous ne quitterez pas le vestibule. + +Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais +elle n'était pas en situation de s'arrêter devant une considération +de ce genre: avant tout elle devait assurer sa sécurité; comment se +défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise? + +Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons pour venir jusqu'à +elle. + +Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien changé, vieilli, +ravagé! + +Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot: + +--Que voulez-vous monsieur? + +--Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille. + +--C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que vous parlez? + +--Précisément. + +Il prit une chaise et s'assit: + +--D'elle-même. + +--Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver que cet enfant est +votre fille? + +--Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; mais un mot suffit; +c'est vous-même qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la +vôtre. + +--Moi! + +--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait +prendre toutes sortes de précautions qu'on croyait habiles pour échapper +à cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce +que si cette enfant ne vous était rien et ne m'était rien vous m'auriez +reçu après la lettre que je vous ai écrite et aussi après ce qui s'est +passé entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire +les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgré vous en +rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui +emportait tout: répulsion, mépris, horreur, haine; et cette raison se +trouve dans l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez peur +pour elle; vous voulez la défendre. + +Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant +devant lui, il eut lieu d'être satisfait: elle était atterrée. + +Il continua: + +--L'ordre de m'introduire près de vous était un aveu; et si j'avais eu +besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu +réunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en +avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pièces nécessaires pour +affirmer mes droits sur ma fille. + +--Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se défendre. + +--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère que nous n'en +viendrons pas à cette extrémité. En effet, je n'ai qu'un but: assurer +l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous +associer à moi. + +--Cet avenir a été assuré + +--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je +l'avoue, surpris que vous considériez l'avenir d'un enfant assuré par la +donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la +vie d'un enfant... + +Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine. + +--... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui dirigent cette +éducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le +milieu dans lequel l'enfant est élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle +cette éducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? +Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le garde, ayant +pour camarades, pour frères et soeurs des enfants grossiers, de vrais +paysans... + +--Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin qui a ordonné qu'elle +vive en paysanne. + +--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de +garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une +fille de onze ans, la feriez-vous élever par un garde, sous prétexte que +les médecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh +bien! pour n'être pas née de votre mariage, Claude n'en est pas moins +votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le +rappeler. Pour mon malheur, je sais par expérience ce que c'est que +d'être élevé dans une maison étrangère; je ne veux pas que ma fille +souffre ce qu'a souffert son père, et que l'absence d'une direction +affectueuse, ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de +moi. + +Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que ce langage fût +sincère; c'était lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignité, de +fierté! Où voulait-il en venir? Qui se cachait derrière cet étalage de +tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas? +Son premier mouvement avait été de répondre lorsqu'il avait invoqué +l'affection maternelle; mais n'était-ce pas là un piège dans lequel elle +ne devait pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur lesquels il +s'appuyait déjà ? Ne serait-ce pas se défendre d'ailleurs? + +--Enfin, que demandez-vous? dit-elle. + +--C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera prés de vous, dans +votre maison, la place à laquelle elle a droit par sa naissance, ou je +la prends près de moi. + +--Vous la prenez! + +Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité de son émoi; +elle voulut l'atténuer en l'expliquant: + +--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui +vous n'avez jamais rien été? + +--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique. + +--C'est impossible. + +--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances +juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et même très +facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle était votre +intention, il faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à +m'opposer, avec indication du père et de la mère; et je ne crois pas que +ce soit votre cas; les précautions que vous avez prises pour cacher la +naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe, +vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je me reconnais +battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas? + +Il attendit un moment, et comme elle ne répondait pas, il poursuivit: + +--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je +l'espère, heureuse par les soins et la tendresse de sa mère. Près de +moi, elle n'est associée qu'à une vie de travail et de lutte, mais +elle est aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas d'autre +affection; sous une tendre direction son coeur se forme en même temps +que son esprit; et comme elle est la légataire de M. de Chambrais, elle +ne souffre pas de ma pauvreté. + +A ce mot elle l'interrompit: + +--Vous avez été mal renseigné. + +--Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais? + +--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de prévoyance dont je n'ai +compris toute la sagesse qu'à l'instant même, a mis une condition à son +legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité ou à +son mariage. + +Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris puisque c'était la +réalisation de ce que Caffié avait prévu; décidément il était le malin +qu'il avait dit, le vieux crocodile. + +--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son +père comme son père travaillera pour elle; à deux on est fort; je l'ai +entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse +extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente +musicienne. Dans cinq ans elle sera en état de donner des leçons, et +par conséquent de seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin +d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais pas à un +sentiment d'affection paternelle et à la voix du devoir, j'aurais tout +intérêt à prendre Claude avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à +seize ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, elle jouira +de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste Providence qui n'ont +cessé de me poursuivre me l'enlevaient, j'hériterais d'elle. + +--Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec horreur. + +--Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir leurs enfants pour en +hériter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du +sort, je ne suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est que +je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il y aurait pour moi à +reconnaître Claude, avantages moraux aussi bien que matériels,--si +vous vous engagez à la prendre près de vous dans cette maison, et à la +traiter comme votre fille. + +--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariée. + +--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose à son mari; je +serais vraiment surpris si vous me disiez que le vôtre n'appartient pas +à la catégorie de ceux qui acceptent tout. + +Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; c'était +assez pour le succès de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que +l'affaiblir s'il le répétait ou le laissait discuter; au point où les +choses en étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui. + +--Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même heure, d'ici vous +aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous +pourrez alors me faire part de la résolution à laquelle vous vous +arrêtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au château, je +remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tête-à -tête. + +Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt. + +--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'à vous, ce +serait une réponse négative à mon désir de vous voir prendre Claude; +alors je la reconnaîtrais. + + + +IV + +Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé +de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention; +c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la +reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il +n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais +réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de +Chambrais. + +Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel +dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin +d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il +ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à +exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait: + +--Prenez l'enfant ou je la reconnais. + +Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude +sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre +objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant. + +Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur +serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans +qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il +semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre: +c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée. + +Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que +serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger +n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour +aviser, pour chercher. + +Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour +l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner. + +--Comment avait-il parlé? + +Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop +manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il +serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle +manifesta le désir de l'accompagner. + +--Te sens-tu en état de venir demain à Paris? + +--Oh! certainement. + +--Alors tu es tout à fait bien? + +--Tout à fait. + +--Tant pis. + +--Comment tant pis? + +Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement: + +--Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon +discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un +indice heureux. + +--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement. + +--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans, +j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant +indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes +caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles, +signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais +peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas +persisté. + +--Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain +à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses +indispensables. Quand dois-tu parler? + +--Si je parle, ce sera au commencement de la séance. + +--Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne +pas te faire attendre pour revenir ici. + +Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première partie de la +séance, puis, quand le comte eut parlé, elle quitta la tribune et revint +rue Monsieur. + +Par son contrat de mariage, il avait été stipulé qu'elle toucherait une +pension pour ses besoins personnels; mais dans l'étroite intimité où +elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée: +tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et +d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs +besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dépense, ou, +s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte après qu'elle était +faite. + +Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu +importante sans en parler à son mari; aussi n'était-ce point de cette +façon qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au rachat de +Claude. + +Ce n'était point seulement dans leur château et leur hôtel que les +princes de Chambrais avaient toujours pieusement conservé ce qu'ils +avaient reçu de leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en +avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait +disparaître dans une pièce reculée, où l'on serrait dans des armoires +ce qui était par trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en +débarrassait point: les greniers étaient bondés de meubles rococo, et +il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au +style Louis-Philippe. + +C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux de prix par la +valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables: +jamais elle ne les avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient +conservés dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas +ouvert: ils étaient là , cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux +de la famille, et comme il avait une parfaite indifférence pour les +pierreries, il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas lui +assurément qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure, +puisqu'il ne les connaissait même pas. + +Obligée de trouver instantanément une forte somme, c'était sur la vente +de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait. + +C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer dans +un magasin, elle, la comtesse d'Unières, pour vendre des pierres +précieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le +choix des moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le seul +qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la honte et par la peur +des commentaires qu'elle allait provoquer. + +Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient serrés ces bijoux, +et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-à -dire ceux qui, +par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à une +broche en rubis et en diamants, à un noeud avec deux glands et à un +bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait +trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la +préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fût au-dessous de +ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture. + +Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à n'avoir pas à porter +un trop gros paquet, ce qui eût provoqué l'attention, elle remonta en +voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers +de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une fois acheté des +bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir +convenablement. Sans doute elle eût préféré s'adresser à des marchands +qui ne l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle aurait dû +donner son nom pour qu'on la payât, et dans ces conditions mieux valait +encore avoir affaire à Marche et Chabert, qui avaient une réputation +d'honnêteté. + +Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un commis, qui avait +reconnu la livrée, se hâta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre +prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux. + +Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, et presque +aussitôt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empressé de +se mettre à la disposition de sa noble cliente; comme c'était en +particulier qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer dans son +cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa +demande. + +Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle désirait +vendre des pierreries qui ne lui servaient à rien. + +Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il était prêt à les +acheter. + +--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il. + +--Non. + +--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont +d'un autre âge. + +--C'est ce qui me décide à m'en débarrasser. + +--Quand on possède des diamants et un collier de perles comme madame la +comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux. + +Il était trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la +comtesse d'Unières ne se résigne à une pareille démarche que sous le +coup d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain +temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il à Ghislaine +de lui verser immédiatement cinquante mille francs; plus tard il +compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une grosse liasse de +billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chèque sur la banque. + +L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot: + +--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse? + +--Je viendrai. + + + +V + +Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite? +Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire +des appétits? + +C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant à l'égard de l'argent +dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours été riches, connaissent mal +sa valeur. + +Que représentaient cinquante mille francs pour Nicétas? + +Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait quatre cents francs +par mois pour venir deux jours par semaine à Chambrais, ils eussent été +certainement une fortune pour lui, le paiement de dix années de travail. + +Mais maintenant? + +A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la tenue, on +pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore, +puisqu'ils le tireraient de la misère. + +Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces douze années de misère +ne lui avaient-elles pas donné d'autres besoins et d'autres exigences? + +De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour, +de même elle ne l'avait pas retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix +il y avait une dureté, dans son regard une brutalité, et dans toute +sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'était pas resté l'homme +d'autrefois. + +Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les +avait-il établies? Car plus elle réfléchissait à leur entrevue, plus +elle se confirmait dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le +dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent. + +Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer! + +C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, bien faible, +bien maladroite pour le débattre comme il aurait fallu: pour la première +fois de sa vie elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et +tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysée de +toutes les manières, par son inexpérience, par sa dignité, par sa +tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son +mari. + +Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus terrible? Elle eût +voulu n'avoir pas à attendre et que tout de suite ce marché vînt en +discussion. Mais le lendemain précisément son mari resta à Chambrais, et +elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son angoisse. + +Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait +pour lire en elle. + +--Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment. + +Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientôt +la preuve. + +--Tu sais que je persiste dans mon idée. + +--Quelle idée? + +--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. Évidemment, il se +passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle +est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le +changement est certain: tu n'es pas dans ton état ordinaire. Alors, +comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le +sens que je désire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais +ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton état nerveux est +significative. + +Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller à une +certaine distance du château, voir des poulains dans une prairie, à +laquelle on n'accédait que par un mauvais chemin charrois. + +Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent Nicétas qui +flânait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher +dans une meule foin. + +Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son +attention étant attirée par la fixité des regards que Nicétas attachait +sur lui. + +--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rôde dans +le pays? demanda-t-il. + +Elle ne répondit pas. + +Alors il continua: + +--Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; il semble qu'il +cherche à nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer +aux écuries, il faudrait que François prît sur lui des renseignements +sérieux: il a bien vilaine tournure. + +Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre près de lui pour +qu'elle y trouvât une direction affectueuse, dans un milieu digne +d'elle! + +Après un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui +donna encore plus de force pour la journée du lendemain: à tout prix, il +fallait sauver Claude de ce misérable,--que le comte ne trouvait même +pas bon pour ses écuries. + +Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, annoncé par le coup +de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui +était encore de service ce jour-là . + +--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise. + +--Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre aujourd'hui à mes +questions, et je viens chercher ses réponses: nous collaborons: c'est +beaucoup d'honneur pour moi. + +--Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation de visiter le +château, elle ne pourra pas vous le refuser. + +--C'est une idée; mais maintenant le château m'intéresse moins. + +Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la même place que la +première fois. + +--Cet empressement à me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et +j'espère que nous nous entendrons. + +--Vous vous trompez. + +--Ah! + +--Au moins quant à la condition que vous prétendez m'imposer. + +--Mais il y a deux conditions que je prétends vous imposer: ou vous +prenez Claude, ou je la prends moi-même. + +--Cela est également impossible. + +--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas +prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empêcher de la prendre, moi; +ne suis-je pas son père? + +--Et qu'en feriez-vous? + +--Une honnête fille, une fille tendrement aimée. + +--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous. + +--Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de l'importance de +celui-ci, qui met tant d'intérêts en jeu, l'avenir de votre fille, votre +honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de +côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment. + +--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une héritière +jouissant dès maintenant de ses revenus, vous pouviez penser à la +prendre. + +--C'est-à -dire que je spéculais sur ma paternité, n'est-ce pas? Dites-le +donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en +réalité, rien n'est pour me blesser. + +Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas «ne pas se +gêner» comme il disait, ni pousser les choses aux extrêmes. + +--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner +une existence large, en même temps que vous vous la donniez à vous-même. +Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous +puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car +dans la réalité son conseil de famille la défendrait, et la justice +ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que +feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages matériels +retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour +vous, non une source de produit. + +--Où voulez-vous en venir? + +--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages précisément à ne pas +prendre Claude, à ne pas vous occuper d'elle, à m'abandonner ce soin +ainsi qu'à son conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa +santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra une éducation +convenable, et d'où elle sortira pour se marier. + +--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air étonné, et ne vois pas +où seraient ces avantages. + +Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert sous un livre, à portée +de sa main; elle souleva le livre, et tirant le chèque, elle le lui +tendit: + +--Dans ceci. + +Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais dès +qu'il eut jeté les yeux dessus, son visage se contracta. + +--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il. + +--Vous m'avez offert un marché, je vous en offre un autre. + +--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du +sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du +sang de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant +pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de +faire une enquête dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis +de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple +pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille? + +--On ne vend que ce qu'on possède, et de ces quinze cents mille francs +vous ne toucherez jamais un centime. + +--C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un procès que vous avez +tout intérêt à ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en +prie, faites entrer cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait +imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une +vraie dérision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais? + +Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, comme elle l'avait +pressenti, à renoncer à Claude et à la vendre; la contestation +maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque dégoût +qu'elle en eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage. + +Il examinait le chèque. + +--Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, que ce chèque +dit lui-même que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une +proposition plus convenable. Pour voir d'où proviennent ces cinquante +mille francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, vous ne les +avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas +empruntés. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate +simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez +cherché dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cessé de vous plaire, et +vous les avez vendus à Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la +Paix qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: voilà leur nom +imprimé et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu +assez. + +Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement qu'il avait produit. + +--Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et l'autre une égale +franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases échappatoires pour ne +pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi +vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, mais ce qui a dû bien +vous gêner; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais +compté sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour élever +ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que +l'enfant ne trouverait pas auprès de moi l'existence que je voulais lui +faire. Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au couvent, +mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela même à tous les +droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand +elle sera majeure, ou sur son héritage si elle venait à mourir; et cette +renonciation, je l'estime à trois cent mille francs. J'accepte ce chèque +comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent +cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit. + +--Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle. + +--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit +jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous +demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent +cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me créer +une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le père de votre +enfant cesse d'être le misérable que vous voyez devant vous? Comme il +pourrait être dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous +attendrai où vous voudrez, dans une église, chez votre médecin, +votre dentiste, votre couturière, tous endroits à souhait pour des +rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit à trois +heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des +pas perdus. + + + +VI + +Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, c'est qu'elle +n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui elle pût attendre conseils et +secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne +trouverait pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à une femme +qu'il avait affaire, en femme il la traitait. + +Vendez ou empruntez. + +Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; à qui? De +gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait +toujours été pour elle d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il +lui avait fait signer un acte, il semblait que c'était une faveur +qu'il lui réclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent +cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une +confession; elle serait morte de honte. + +D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette confession, +qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au courant des choses de la loi, +elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance +de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément l'objection +que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procès pour +lui résister, étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle +n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un parent ou d'un ami; et +elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service. +Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une +étroite intimité avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a +peu d'amis; elle, elle n'en avait pas. + +Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de +nouveau des bijoux. + +Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer +cinquante mille francs, elle s'était imaginée, sans rien préciser +d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. +Certes, elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, qui +sûrement les avaient estimés à leur prix marchand, mais elle doutait +de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant très bien que les +pierreries comme toutes choses subissent des dépréciations. Combien +tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on +remarquât leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs +peut-être. Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, si +loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui être d'aucune utilité. + +A la vérité, son écrin ne se composait pas que de ces respectables +antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivière, des croissants, +un diadème, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son +mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier de perles et les +diamants de sa mère; mais ceux-là elle ne pouvait pas les vendre; les +uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les +employer à la rançon de sa fille; les autres, parce qu'ils étaient des +souvenirs. + +Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une nouvelle vente, c'était +de ces souvenirs qu'elle devait se séparer; l'hésitation n'était +possible que pour le choix. + +Après avoir balancé le pour et le contre, elle se décida pour le collier +de perles; avec lui, au moins, elle était certaine d'obtenir la somme +dont elle avait besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille +francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et +Chabert. + +En effet, il ne pouvait pas être question de vendre ce fameux collier, +car si le comte était d'une indifférence complète pour tous les bijoux, +il ne laisserait pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il +fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la place des vraies +et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il resterait désormais enfermé, on +ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte +seul. Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus jamais. + +Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit chez Marche et Chabert +qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait à qui +les commander. Cependant, comme elle avait acheté des parures de jais +pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne +se chargeait pas de ce travail, on lui dirait à qui elle pouvait +s'adresser. Le lendemain même elle s'en alla en voiture de place au +boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la Chaussée d'Antin, +elle entra dans un magasin où, à côté du jais et du grenat, se +trouvaient exposées des pierreries et des perles fausses. + +Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle éprouva un moment +d'hésitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui +elle était, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait +pas ne pas s'étonner de sa commande et ne pas chercher à deviner ce qui +se cachait derrière. + +Enfin elle se décida: + +--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le +composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux +yeux? + +--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver à une imitation si +parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez. + +Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine une poignée de +perles: + +--Voyez vous-même. + +Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux, +chatoyant, satiné des vraies, mais enfin l'imitation était suffisante +pour qu'elle s'en contentât. + +--Où est le collier? demanda le bijoutier. + +--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que +possible, même nombre, il y en a quatre cents... + +Le bijoutier eut un sourire de surprise. + +--... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher +ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boîte. + +Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de +la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se +laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara que +la copie serait digne du modèle. + +--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez +pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans +le monde de madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre collier +avec pleine sécurité. + +--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise. + +--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen à la portée +de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses +n'ayant pas la solidité des vraies. + +On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que +six; le samedi, à trois heures précises, il fallait qu'on le lui livrât. + +Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux +dans son écrin, et dans une boîte les perles vraies. Le bijoutier aurait +voulu qu'elle admirât longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en +avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup d'oeil au collier, +compté les perles vraies et payé sa facture, qu'on avait eu la +délicatesse de préparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit +conduire à la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge +marquait trois heures vingt-huit minutes. + +Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. Comme ce n'était pas une +heure de départ, la salle était presque déserte; seuls quelques paysans +arrivés longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, leurs paniers +et leurs paquets devant eux. + +Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche machinalement: +tournée contre la muraille, elle ne cédait point à la tentation de jeter +çà et là des regards inquiets qui auraient trahi son agitation. + +Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'âpreté lui +donnerait de l'empressement. + +Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle crut voir que de loin +quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en +rien, par sa tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et dont +le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de façon à ce qu'elle ne +l'oubliât jamais: c'était un gentleman de tournure élégante, la toilette +soignée: bottines à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et blanc, +gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains +gantées de chevreau clair, un jonc à pomme de lapis. + +Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut rapproché, le +doute n'était plus possible: elle ne l'avait pas reconnu déguenillé, et +maintenant elle ne le reconnaissait pas élégant. + +Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect: + +--Oserai-je vous offrir mon bras? + +Elle eut un mouvement de répulsion. + +--Marchez près de moi. + +Il l'accompagna, le chapeau à la main. + +--Je n'ai pas l'argent, dit-elle. + +Il mit son chapeau. + +--Et alors? dit-il brutalement. + +--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier +pesant plus de six mille grains, qui a été estimé quatre cent mille +francs; prenez-les et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire; +vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille +francs. + +--En êtes-vous sûre? + +--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers. + +--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois. + +--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'à Paris où elles sont +connues. + +--Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre +mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associés? + +Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la prendre: + +--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah! +madame, aimez-la bien. + +Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla. + + + +VII + +Le calme avait succédé aux angoisses désespérées qui avaient bouleversé +Ghislaine pendant les quelques jours où elle était restée sous le coup +des exigences de Nicétas. + +Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse sérénité des années +qui avaient précédé cet orage, mais elle respirait; si tout danger +n'était pas à jamais écarté, il était au moins ajourné. + +Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner à l'étranger +et y rester? Puisqu'il avait passé onze ans sans revenir à Paris, +c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans +intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre les perles du +collier à Paris; et si tout d'abord il y avait là une raison de +prudence, il y en avait une aussi d'espérance: une fois à Londres, à +Vienne, ou à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer à +Paris. + +Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir dans cette espérance qui +ne reposait sur rien de précis, elle voulut prendre quelques précautions +contre un retour possible et une nouvelle attaque. + +Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme +elle avait été une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa +fantaisie, elle le serait toujours. + +Mais pour Claude, il en était autrement, et si après avoir agi contre +la mère, il trouvait de son intérêt de se tourner contre l'enfant, il +fallait qu'à ce moment celle-ci fût en sûreté. + +Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; s'il voulait tenter +quelque chose, où la chercherait-il quand les portes d'un couvent se +seraient refermées sur elle à Paris ou aux environs? + +Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution sans avoir consulté son +médecin qu'elle fit venir à Chambrais, pour qu'il examinât Claude de +nouveau. + +Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre elle pourrait travailler +comme toutes les filles de son âge, mais que pour le moment il importait +qu'elle passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose. + +--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois +qu'à l'automne elle sera en état de supporter la règle et le travail +d'un internat. Mais à condition cependant que ce ne sera pas à Paris. +Là -dessus ma prescription est formelle: sa bonne santé dans l'avenir +dépend de la vie à la campagne. C'est une absurdité meurtrière de +maintenir des internats à Paris: lycées ou couvents; et il y a +longtemps qu'on les aurait transportés aux champs, si dans toute maison +d'éducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et +des professeurs avant l'intérêt des élèves. + +Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de son médecin qu'elle +les avait demandés; il aurait ordonné le couvent que Claude eût tout +de suite quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'à +l'automne était trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle +n'en fût pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore. + +En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille francs, sans doute, +et avant qu'il revînt à l'assaut--si comme elle le pressentait il devait +y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite +ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pût pas la +découvrir. + +Cependant, comme il était sage de s'entourer de toutes les précautions, +même de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda à +Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser +sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait +chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait être +accompagnée. Elle n'était plus une gamine qui peut s'en aller par les +chemins. + +Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre +sa vie ordinaire et être tranquille. + +Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se +trouva tout a coup menacée précisément par où elle se croyait le plus en +sûreté, c'est-à -dire du côté de son mari. + +Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant sans que l'hôtel +de la rue Monsieur fût complètement fermé; le comte y venait tous les +jours en allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et, +jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis, +notamment des étrangers, pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût +pas été un agrément; c'était le moment où Ghislaine voyait ses parents +d'Espagne à Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'était lié +dans ses voyages. + +Au commencement de juillet un dîner fut ainsi donné en l'honneur d'une +infante d'Espagne qui était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, +et pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient choisi la fleur +de leurs amis, l'hôtel avait pris son air de gala et les serres de +Chambrais s'étaient vidées dans les appartements et dans le jardin de la +rue Monsieur. + +Quand le comte revint de la Chambre où il y avait une séance importante, +il trouva Ghislaine déjà habillée et installée dans le grand salon prête +à recevoir ses invités: ce soir-là , elle avait renoncée à ses habitudes +de simplicité, et portait une robe de crêpe de Chine blanc brodé d'or +qu'elle mettait pour la première fois. + +A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, pour +l'admirer: + +--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beauté +brune; c'est une merveille d'harmonie. + +Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, pour l'admiration, +mais le second fut pour la critique: + +--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicité pour nos +hôtes. + +--Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de cette observation, la +première de ce genre qu'il se permît depuis dix ans. + +--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je +ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton +collier de perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets noirs +de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet +superbe. + +Elle restait interdite. + +--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en +l'examinant. + +--Quelles raisons? + +--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement que je te le +demande; non seulement par égard pour nos invités, mais encore pour mon +agrément. + +Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, mais le comte +prévint cette objection: + +--Il est en bon état, puisque Marche et Chabert ont dernièrement réparé +le fermoir. + +Toute résistance était impossible. + +--Je vais le mettre, dit-elle. + +Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la fatalité. + +--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, où +s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres +serai-je encore entraînée? + +Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la rendait incapable de +voir si la fausseté des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si +l'on n'était pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout +qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement ne se laissait-elle +pas influencer par les éloges que le bijoutier s'était lui-même +décernés? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles +fussent? + +Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, et il fallait +aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand +elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui +ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gênaient +plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir là ? + +En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la soirée, elle sentit +les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'était +naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on était frappé par +l'étrangeté de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient: +les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guère en bijoux, mais +combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si +parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de deviner son +mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont +la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour et +dans son honneur. + +A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion qui la paralysa: une +de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces, +porta la main sur le collier: + +--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais +bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fût si +beau, laissez-moi le regarder de près. + +Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle était jeune, la cousine, +et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, étant +sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle +que ce collier dont on parlait tant pouvait être faux? C'était à travers +son histoire et la tradition qu'on le regardait, non à travers la +réalité. + +C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et +prendre confiance. + +Cependant quand la soirée se termina et que les derniers convives +partirent, elle fut grandement soulagée; enfin elle était sauvée; tout +au moins l'était-elle pour cette fois; et après cette épreuve, si +l'hiver prochain elle devait le mettre encore «par ordre», elle serait +moins inquiète. + +Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite pour le réintégrer +dans l'écrin où elle espérait bien le tenir longtemps renfermé; mais +au moment où elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de son +mari; alors, instinctivement, comme si elle était en faute, elle posa le +collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles +dans lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant du salon. + +--Vous vous déshabillez? dit-il. + +--Oui. + +--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à l'heure; ne vous +pressez pas; j'ai à lire ce paquet de lettres qu'on vient de me +remettre. + +Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui +d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle. + +Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle était posée une grosse +lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se +trouvait en dehors du rayon de la lumière, il se leva et prit la lampe +pour la rapprocher. + +En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un +coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une +fracture. + +Qu'avait-il donc cassé? + +Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la malachite; il avait +écrasé deux perles. + +Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin. + +--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va être désolée; +son collier. + +Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans l'art de la +joaillerie, il savait que les perles sont formées d'une matière nacrée, +compacte, solide, résistante, qui ne s'écrase pas sous le pied d'une +lampe, si lourde que soit cette lampe. + +Alors, qu'est-ce que cela voulait dire? + +Il resta un moment interdit, ne comprenant pas. + +Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les +examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait là +quelque chose d'étrange et de mystérieux. + +Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour +raconter cette aventure à Ghislaine; mais il avait déjà fait deux pas, +quand il s'arrêta, revint à la table, égalisa les perles de façon à ce +que le vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier avec le +fichu. + + + +VIII + +Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis +auprès de la table, lisant ses lettres sous la lumière de la lampe. + +Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour +la voir venir: au contraire, il resta absorbé dans sa lecture. + +Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au +lit. + +C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou +quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre; +couchée, il s'asseyait sur une chaise basse auprès de son lit, elle +tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans les siennes et +ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences +du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soirée: +douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car après avoir +commencé par les autres, ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et +alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu +dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu +dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle +s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans +sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les +yeux, elle trouvait ceux de son mari attachés sur elle, comme s'il avait +passé toute la nuit près d'elle à la regarder dormir. + +Mais ce soir-là , il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse. + +--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle +après avoir attendu un moment. + +--Des ennuis. + +--Quels ennuis? + +--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire. + +C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante pour expliquer +cette préoccupation subite: pendant le dîner et la soirée, elle avait à +chaque instant rencontré ses regards pleins d'une tendre fierté qui la +suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient libres, il +s'enfermait dans cette attitude étrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi +ce brusque changement? + +Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au lieu d'une causerie +affectueuse et abandonnée où celui qui parlait exprimait les idées de +l'autre en même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que +de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer +chez lui. A peine avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement +de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière de la +veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, un peu à tâtons, mais avec +précaution pour ne pas faire de bruit. + +Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et de se retrouver; +mais dans sa tête troublée, aucune réponse n'arrêtait les questions qui +s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait à la +même conclusion qui était que les perles vraies ne peuvent pas s'écraser +ainsi. + +Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout à fait mystérieuses, +c'est que six semaines auparavant le collier avait été remis aux +bijoutiers Marche et Chabert pour une réparation au fermoir, et que par +conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à ce moment toutes les +perles étaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqué +de signaler celles qui étaient fausses--leur responsabilité se trouvant +engagée. + +Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation eût substitué +une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait détournées? Il +se le demandait, mais sans croire beaucoup à cette explication. + +Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable ni impossible, le +plus sage était de ne pas lâcher la bride à l'imagination, sans avoir +préalablement fait une enquête de ce côté. + +Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit chez les bijoutiers, +et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant +l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux +qu'on devait mettre en montre ce jour-là . + +Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin, +il était entré pour payer la réparation du collier de perles de madame +d'Unières. + +--Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation. + +Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte que celui-là +qui lui permît de parler du collier. + +--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent. + +Les deux associés se regardèrent. + +--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon +état? + +--Mais, sans doute. + +--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des maladies et ne +perdent pas leur beauté en vieillissant? + +--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unières n'en sont +pas là , il s'en faut; jamais elles n'ont été plus belles. Quand la +réparation a été faite, nous avons laissé le collier dans son écrin +ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos +clientes qui les ont vues. Je suis sûr que madame la comtesse d'Unières +exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul +il ferait recette. + +--Vous croyez? + +--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais +pour mon compte, je n'en connais pas une réunion plus parfaite; quatre +cents perles pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres, +cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées moi-même une à +une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du métier c'était une +jouissance. + +Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces bijoutiers, toutes +les perles étaient vraies; c'était donc depuis ce moment que la fraude +avait eu lieu. + +Il restait au comte une question à poser. + +--Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué des perles fausses +aux perles vraies? + +Mais cette question était un aveu en même temps qu'une accusation: +l'aveu qu'il avait découvert des perles fausses dans le collier de la +comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porté l'écrin +de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette +fraude. + +Elle était donc impossible à tous les points de vue, et il devait s'en +tenir à ce qu'il avait obtenu. + +Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans leur cabinet et, la +porte fermée, en même temps ils s'interrogèrent du regard d'abord, puis +franchement? + +--Marche? + +--Chabert? + +--Ça vous parait naturel tout cela? + +--Le mari qui entre par hasard. + +--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un +emploi secret. + +--L'embarras de l'un. + +--La confusion de l'autre. + +--C'est-à -dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame +d'Unières, je dirais ça y est. + +--Et moi je dirais que le collier a été vendu comme les anciens bijoux. + +--A qui? + +--Pourquoi pas à nous! + +--Voilà qui n'est pas juste. + +--Nous, nous la connaissons. + +--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à Freteau. + +--On les aura envoyées à Londres. + +--C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, je les +reconnaîtrai. + +--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier +comme celui-là ne peut pas disparaître sans que l'honneur de la famille +soit engagé. + +--Je vais écrire à Londres. + +--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler. + +Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il ne l'était en sortant +le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que +les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier, +depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, à moins d'accuser +Marche et Chabert d'être des voleurs ou des ignorants, il fallait +reconnaître qu'elles n'y avaient été introduites que depuis la +réparation du fermoir. + +Si la question de la date semblait résolue, l'autre, celle du «comment», +restait entière, et même elle s'était aggravée en se limitant, puisqu'il +était démontré que le collier ne se composait que de perles vraies quand +il avait été remis à Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas dû +sortir. + +Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser aller plus loin. + +Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point que les perles +s'étaient écrasées parce qu'elles étaient fausses, et que, si elles +avaient été vraies, elles auraient résisté au coup porté par la lampe. +Mais ce point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il ne +le savait pas d'une manière certaine: il supposait que des perles ne +devaient pas s'écraser, mais si elles avaient un défaut caché, si elles +étaient malades, ou même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles +pas être brisées par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se +produisant sur une matière dure telle que la malachite formant enclume? + +C'était cela maintenant qui avant tout devait être élucidé, et un seul +moyen se présentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au +doute et aux tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen +d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait. + +Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais avec Ghislaine, il +resta seul à Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort, +dont ils avaient chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la +dimension de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et +s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne +pas le connaître. + +Là , il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. Il apportait un +collier pour qu'on remplaçât deux perles qui manquaient. + +Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais presque tout de suite +il le referma: + +--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il. + +--Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda le comte que la +fermeture de l'écrin avait péniblement impressionné. + +--Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux. + +--Ah! + +--Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois maisons plus bas. + +Le mot qui était venu aux lèvres du comte était «Vous êtes certain que +ces perles sont fausses» mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait +pas se tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé l'écrin +prouvait que le doute même n'était pas possible pour un homme du métier. + +Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer +dans le magasin qu'on lui avait indiqué; l'enseigne écrite sur la glace +de la devanture était trop tentante: «Fabrique de perles et de bijoux»; +c'était bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les +fabriquait. + +Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: pouvait-on +remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles +exactement pareilles; et la réponse fut celle qu'il attendait, mais que +tout en lui repoussait: + +--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il +faut fabriquer les perles exprès, et cela demandera quelques jours. + +Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand +étonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire à un fou. + +Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans sa tête, le +ramenant toujours au même point, celui sur lequel, précisément, il ne +voulait pas s'arrêter: les perles étaient vraies en sortant de chez +Marche et Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce moment, +et quand il avait demandé à Ghislaine de mettre ce collier; il avait +rencontré une résistance inexplicable. + +S'expliquait-elle maintenant? + +Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle éclaircirait +cependant d'un mot. + +Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui +était un doute et un outrage? + +Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donné depuis dix +ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignité, tout se +dressait devant lui pour l'arrêter. + +Toute la journée il balança le parti à prendre: depuis dix ans, il +s'était si bien habitué à ne rien décider tout seul. + +Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il la trouva +l'attendant; alors, il lui annonça que le lendemain matin, à la première +heure, il était obligé de partir pour son département, où son comité +l'appelait d'urgence. + +Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner du temps; ne rien +livrer aux hasards du premier mouvement. + +Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien laisser paraître +et de cacher son émotion. + + + +IX + +Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude, +s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle, +elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces +changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et +bizarre depuis dix ans. + +Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la +même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de +tout ce qui arrivait. + +D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée, +désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à +Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues +lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son +désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit +bouleversé. + +Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage +l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui +expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il +la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, +le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se +sauvait et la fuyait? + +Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de +raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle +lut: «Prince N. Amouroff.» + +Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien. + +--Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée. + +--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse +était au château; j'ai cru qu'elle était attendue. + +Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas +disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans +doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de +Paris à Chambrais méritant quelques égards. + +Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de +son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se +servant de sa plume et de son buvard. + +--Où est cette personne? demanda-t-elle. + +--Dans le salon d'attente. + +Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du +valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon. + +Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le +jardin, il se retourna: c'était Nicétas. + +Elle retint un cri: + +--Vous! + +Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer +de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la +suivit. + +--Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne +dut plus être entendue du vestibule. + +--Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en +effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer +autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me +suis présenté sous mon nom. + +--Votre nom! + +--Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous +l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez. + +--C'est inutile, car ce n'est pas là , je pense, le but de cette visite. + +--Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin, +passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce +qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements +que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le +vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène. + +Elle fit un signe de tête. + +--En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous +m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en +a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce +chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste +de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces +conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que +je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui +vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez +le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à +parfaire la somme manquante? + +Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui, +certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres +mille francs. + +--C'est impossible, dit-elle nettement. + +--Qu'est ce qui est impossible? + +--Ce que vous demandez. + +--Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les +perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les +vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent +mille francs seulement. + +--Je n'ai pas les cent mille francs. + +--Vous les trouverez. + +--C'est impossible. + +--Vraiment impossible? + +--Absolument. + +--Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts +vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs? + +--Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait. + +Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute +insistance était inutile. + +Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché. + +--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles... + +Elle respira. + +--... Et à reconnaître ma fille. + +Ce fut elle qui laissa paraître son émotion. + +--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle +que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en +même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par +votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse +n'aurait pas dû se laisser toucher. + +Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans +son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt +par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille +francs. + +Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction +désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et +froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche. + +Il continua: + +--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante +mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les +offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, +car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de +succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à +une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir. + +--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui +assurer la vie que son état de santé exige pour elle? + +--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un +sacrifice d'argent lui assurer cette vie? + +--Parce que je ne le peux pas. + +Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience: + +--Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour +vous ni pour moi de prolonger. + +Il se leva. + +De la main, elle l'arrêta. + +--Ne partez pas, dit-elle. + +--Et que voulez-vous, madame? + +--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces +cent mille francs, je confesse la vérité. + +--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez, +madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une +femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse +de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme. + +--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est +impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous +avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les +perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le +monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est +certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le +porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne +dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont +une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que +je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter. + +--Alors, restons-en là . + +De nouveau il se leva. + +Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir, +elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions +où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer +devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle +était aux abois. + +--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais +au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais +l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs. + +Il prit un air indigné. + +--Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou +ma fille. + +--Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille +francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis +dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée... + +--D'où viennent ces dangers? interrompit-il. + +--De mon mari. + +--Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M. +d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules? +Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma +demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet, +tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que +puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en +résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me +faut. + +Elle poussa un cri étouffé. + +--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé +de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze +ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien. + +Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le +cordon de la sonnette. + +--Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous +engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières +soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me +trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa +mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le +pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien +celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est +pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et +occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et +dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de +porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et +l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation, +pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration +d'un homme qui sera votre esclave. + +Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était +plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous +la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était +redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait, +telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa +chambre. + +--Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque +vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru +qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont +donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que +vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez +prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut. + +Elle sonna. + + + +X + +Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère: +il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des +conseils du vieux crocodile. + +Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son +habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte +se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de +personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun +et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire. + +En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc +que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que +Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le +crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il +en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail. + +Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du +pied: + +--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru. + +Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul, +plusieurs ayant eu la main trop leste. + +--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé +par le baron d'Anthan. + +--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez. + +Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client. +Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il +n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour +protéger son patron. + +--Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la +réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que +puis-je pour vous? + +--Me donner un conseil, ou plutôt une consultation. + +--Ah! c'est une consultation que vous demandez? + +--Précisément cela et rien de plus. + +--Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils +fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il +conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait. + +--Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit +remise. + +--Auprès de qui? + +--Auprès de la mère. + +--Seule? en arrière du mari? + +--Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou +non je pouvais m'entendre avec la mère. + +--Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère? + +--Nous avons cessé de nous entendre. + +--Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se +cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les +choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée +à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se +tromper? + +--Non, à la longue. + +--Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font +pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage +précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin. + +--Elle a précisément les mains liées. + +--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu? + +--Je n'ai pas à me plaindre d'elle. + +--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous +jugez le moment venu de faire intervenir le mari? + +--Justement. + +--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari? + +--A son aise. + +--Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur; +quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de +questions inutiles; enfin il est en état de prendre _hic et nunc_ une +certaine somme dans ses affaires sans en être gêné? + +--Oui. + +--Et il est considéré? + +--Très considéré. + +--Aime-t-il sa femme? + +--Passionnément. + +--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un +accident? + +--Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari. + +--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre +fille, dites-vous? + +--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à +sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée. + +--Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas? +donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant? + +--Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que +je viens vous demander. + +--C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et +vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez +la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec +sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir. +Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il +n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire +de la famille, si vous le connaissez. + +--J'ai connu celui de la femme, c'est-à -dire que j'en ai entendu parler +autrefois. + +--Vous avez retenu son nom? + +Nicétas hésita un moment. + +--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne +vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens +charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent +il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez +comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons +conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute +seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si +vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, +vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en +conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple +et le plus court. + +--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr. + +--Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une +affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous +le retrouverez plus facilement. + +Le voilà : Le Genest de la Crochardière. + +--Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir +demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une +affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître +votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de +poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce +point; c'est l'essentiel. + +--Je comprends. + +--Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des +objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de +façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne +pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra +soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous +verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter +seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il +n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé, +qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous +promènera. Vous êtes averti, cela suffit. + +Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa: + +--Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est +commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la +femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du +mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous +ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous +sommes gens de revue. + +Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait +conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à +Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince +Amouroff, au clerc qui l'avait reçu. + +Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans +l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent +avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair, +meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un +bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et +Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille +école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc, +vêtu d'une longue redingote noire boutonnée. + +De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis +il attendit. + +--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer +votre ministère, dit Nicétas. + +Le notaire s'inclina sans répondre. + +--D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et +si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est +que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de +l'enfant. + +Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui +ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant +cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement. +Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la +pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus +dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes; +cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait +affaire. + +--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous +connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec +le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous +de la famille? + +--C'était mon père. + +Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif. + +--Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite +son héritière... + +Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le +père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de +la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un +même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait +être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel +état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le +nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment. + +Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait +préparé: + +--Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui +comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était +pas encore mariée. + +Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux +mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa +stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans +regarder Nicétas. + +--Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de +reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que +j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de +maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera +sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les +soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa +tendresse. + +La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff +comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à +ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant +et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte? + +Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la +princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais +l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est +sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur +sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce +qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il +devait les défendre. + +La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de +réfléchir et de reprendre son calme professionnel. + +--L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il +d'une voix parfaitement tranquille. + +--Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile +était bien le malin qu'il se vantait d'être. + +--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez +dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront +attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous, +petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de +trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, +après demain, je suis pris toute la journée.--Samedi vous convient-il? + +--Parfaitement. + +--Alors, samedi à onze heures. + +Comme Nicétas se levait, le notaire le retint. + +--Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire. + +--Champs-Élysées, 44 ter. + + + +XI + +Nicétas parti, le notaire appela son second clerc. + +--Vous allez tout de suite courir à la Chambre des députés et vous vous +arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unières doit venir à Paris +aujourd'hui. + +--Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à la Chambre pour me +répondre. + +Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour n'avoir pas pensé à +cela. + +--Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge pourra-t-il vous +répondre. Tâchez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez +pas de temps, prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement. + +Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions +pouvaient paraître étranges, et il fallait les expliquer. + +--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il préparé? + +--Pas encore. + +--Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce que M. le comte +d'Unières puisse le signer. + +Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était dans son département +depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la +comtesse ne quittait que très rarement Chambrais. + +M. Le Genest sonna son valet de chambre. + +--Allez me commander tout de suite un coupé à deux chevaux; qu'ils +soient bons, la course sera longue; qu'on me serve à déjeuner +immédiatement. + +Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire était prêt, il monta +en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orléans. + +En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir à Paris, son +plan n'était pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff; +au contraire; et dans les circonstances critiques qui se présentaient, +il lui semblait que le mieux était d'avoir tout d'abord un entretien +avec la comtesse seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne +pas dire au mari. + +Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la mère de cette enfant? +Cela lui paraissait difficile à admettre, et même invraisemblable. +Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystérieux dans +la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lâcher la bride à +l'imagination, tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique, +le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite à l'après +en négligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne +l'emportaient jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons rien, ni +les hommes ni les choses», et il s'en était toujours bien trouvé, +pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de +suppositions, de soupçons que la femme pouvait peut-être arrêter d'un +mot? + +De là cette démarche qu'il tentait auprès de madame d'Unières: elle +était l'avant, le mari serait l'après, s'il le fallait,--mais seulement +s'il le fallait. + +Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières n'était pas au château; il +insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait être au pavillon +du garde-chef, et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle il +écrivit: «Affaire urgente». + +Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unières qui lui +parut profondément troublée; mais précisément parce que ce trouble était +caractéristique, il crut à propos de ne pas laisser deviner qu'il le +remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que +ce qu'elle voudrait elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait +les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais +aucune, et quand il n'était pas indispensable qu'il les reçût, il +s'arrangeait toujours pour les éviter. + +--Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, avec un salut respectueux +et affectueux à la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous +faire avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous étiez auprès de +la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore, +je vous ai fait porter ma carte. + +Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière de façon à amener +tout de suite le nom de Claude, et rappeler du même coup qu'il savait +l'affection qu'elle témoignait à l'enfant; la situation était assez +délicate pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en faciliter +l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, de la finesse qu'il +fallait, et s'il était sûr de ne pas commettre d'imprudence, il ne +l'était pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse. + +--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il. + +Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent dans son +angoisse qu'il détourna les yeux et se hâta de continuer: + +--Ayant appris que M. d'Unières était auprès de ses électeurs et +concluant de là que selon votre habitude vous ne quitteriez pas +Chambrais, j'ai pensé devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une +visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant. + +Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom qui devait ou tout +apprendre à madame d'Unières ou n'avoir aucun sens pour elle. + +--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment qu'il put. + +Il avait évité de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laissé +échapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit. + +S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle et défaillante. + +Il reprit: + +--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il +reconnaîtrait cette enfant pour sa fille. + +--Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle d'une voix à peine +perceptible. + +--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer. + +Elle laissa échapper un soupir de soulagement. + +--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une +de mes clientes, je n'allais pas manquer à ce principe, qui a été ma +règle de conduite depuis que je suis notaire. + +De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unières? +C'était ce qu'il se gardait bien de préciser. + +--Mais le premier venu peut-il donc reconnaître ainsi un enfant? +demanda-t-elle. + +Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, elle se posait cette +question, qui pour elle était devenue une véritable obsession, sans +qu'elle eût pu l'adresser à personne: elle allait donc savoir. + +--Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître qui on veut, +même un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, +par une reconnaissance passée devant un officier de l'état civil, +c'est-à -dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude +étant une riche héritière, vous sentez qu'il peut devenir productif +d'être son père, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses +revenus, au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort. + +--Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance? + +--La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, au cas où cette +reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester, +si réellement le prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions +alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance d'une paternité +mensongère et frauduleuse, invoquée dans un but de lucre; tandis que de +son côté le prétendu père aurait à faire la preuve du bien fondé de +sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce qui s'ensuit, +publicité, enquête ordonnée probablement par le tribunal et, comme +complication, le scandale autour du nom de la mère qu'on aurait +fait insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la +maternité. + +C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle lui demandât si +le nom de la mère avait été donné, pour être inséré dans l'acte, il +répondrait franchement. Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait +rien. + +Elle ne lui fit aucune question, alors il continua: + +--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais +pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout +soumettre sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de là ma +visite. + +Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit tout ce qui était +possible sans préciser et sans aller trop loin; à elle de répondre si +elle le voulait et comme elle le voudrait. + +Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible +pour Ghislaine. + +Enfin elle se décida: + +--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prévenir la reconnaissance? + +--Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant est sincère, s'il +est réellement ou s'il se croit le père, il est difficile d'empêcher la +reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant +ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas opportun de +s'entendre avec lui. + +Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question +était posée aussi nettement que possible, et c'était à madame d'Unières +de décider s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il +aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune +maladresse: la comtesse était prévenue, et il avait réussi à se +maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fût jamais +gênée devant lui,--ce qui, à son point de vue, était l'essentiel. + +Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était tendue qu'en +confessant la vérité, mais si touchée qu'elle fût de cette démarche +dont elle sentait toute la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire +qu'elle pouvait faire sa confession: au point où les choses en étaient +arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la vérité devait +être connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et +de sa honte; son parti était arrêté. + +--M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle lentement, je vais le +prier de hâter son retour. + +Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si désespéré et en même +temps avec une si parfaite dignité que le notaire, qui cependant avait +été le témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs et de bien +des misères qui lui avaient bronzé le coeur, sentit l'émotion lui serrer +la gorge. + +--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à un aveu, et déjà +son agonie a commencé: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont +être égorgés par ce Cosaque. + +N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour arriver à ce +résultait? Certes il n'était pas chevaleresque et il se croyait le plus +froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet +égorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour +la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours. + +--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire +revenant à sa formule habituelle et la jetant avec une vivacité chez +lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut avoir +besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence immédiate ici; quand +on a attendu onze ans pour réclamer sa fille, on n'est pas tellement +affamé des joies de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours +de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au moment où on +me l'a demandé, j'en différerai encore la passation tout le temps qu'il +faudra; c'est mon affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y +a pas urgence à lui parler de ma visite et du danger qui menace cette +pauvre enfant. + +Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il fût bien compris +qu'il n'admettait pas qu'une autre que «la pauvre enfant» pouvait être +menacée; puis il continua: + +--Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance est pour +elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à +la recherche d'une spéculation. + +Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours reculé, mais +qui maintenant devait être faite: + +--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il +est? + +Il fallait que Ghislaine répondît: + +--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre: +il était alors musicien et il ne s'appelait que Nicétas. + +--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voilà qui est étrange. + +--Je l'ignore. + +--Comment l'avez-vous connu? + +--Il nous avait été recommandé par Soupert. + +--Le compositeur? + +--Oui; il était l'élève de Soupert. + +--Alors, Soupert le connaissait. + +--Je ne sais pas. + +--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus +parler de lui. + +--Il demeure dans nos environs, à Palaiseau. + +--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en +rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement +utile sur ce prince? + +Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; d'ailleurs, dans sa +désespérance, elle s'était abandonnée à la fatalité, et n'avait plus ni +jugement ni volonté. + +--J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire en prenant congé; +mais d'ici là dites-vous bien que ma petite cliente a un défenseur +dévoué. + + + +XII + +En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter +sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il +pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert. + +--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez? + +--Non, M. Soupert, le musicien. + +--Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une +noce, on les fait venir de Longjumeau. + +--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire. + +A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène +un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter le _Petit Journal_, +comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur +Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup +plus connu que le musicien. + +--Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets +verts dans la plaine. + +Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à +son cocher. + +Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la +maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc +devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux +blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner +gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par +le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la +bouteille d'eau-de-vie contre le verre. + +Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût +qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas +le plus léger doute, et vint à lui la main tendue: + +--M. Soupert. + +Soupert le regarda sans le reconnaître. + +--Maître Le Genest de la Crochardière, notaire. + +--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur. + +Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages +inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du +ciel. + +Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert. + +--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un +entretien pût commencer autrement. + +--Je vous remercie. + +--Si, si, je vous en prie. + +Et Soupert appela: + +--Eulalie. + +Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en +tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans +de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à +peu près du même âge. + +--Un autre verre, demanda Soupert. + +Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au +notaire et le fit comme pour lui, c'est-à -dire avec beaucoup d'eau-de +vie et très peu de sucre. + +--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant au +_Croisé_? + +--Ah! le _Croisé_! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour +monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public +pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant. + +Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et +le public, et le notaire le laissa aller. + +Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé: + +--Vous ne laisserez pas d'élève? + +--Ma foi non; et c'est heureux. + +--Vous en avez eu un cependant qui promettait. + +--Qui donc? + +--Vous avez oublié Nicétas. + +--Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions, +n'a jamais été qu'un virtuose. + +--Ah! je croyais... + +--Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art +pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur, +gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat... + +--Et aujourd'hui prince. + +--Comment, il est prince, Nicétas? + +--Prince Amouroff. + +--Il a donc hérité du titre de son père? + +--Il paraît. + +--C'est une fière chance. + +--N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père? + +--Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père +un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance +d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité. + +--Je ne comprends pas. + +Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il +pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son +verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas, +en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur +au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu. + +--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son +histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui +votre ancien élève est prince. + +--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible? + +--Je ne suis pas au courant de la législation russe. + +Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert +enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui; +mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette +visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il +continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il +prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris. + +Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas: + +«Prince, + +«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser +l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer +demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais +reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois +vous attendre. + +«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération. + +«LE GENEST.» + +Il relut sa lettre: + +--Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut. + +Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de +coutume; il s'y trouvait une lettre du prince: + +«Mercredi soir, 10 heures. + +«Monsieur, + +«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous +m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre. + +«Agréez l'expression de mes sentiments de considération. + +«Prince AMOUROFF.» + +A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le +cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions +que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du +comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser +entortiller par la vieille momie. + +Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son +bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on +pouvait le prendre en effet pour une momie. + +--Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez, +n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le +comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude? + +--Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à +vous. + +--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien, +car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite +que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon +devoir était de prendre leur défense. + +--Leur défense? je ne comprends pas. + +--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez +reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame +d'Unières? + +--Qui est. + +--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de +naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir +un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les +recherches de la maternité. Vous avez ces pièces? + +Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras: + +--Je les produirai plus tard. + +--Quand? + +--Lorsqu'il sera nécessaire. + +--Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on +pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces +n'étant pas en votre possession. + +--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas? + +--Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous +n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes +pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame +d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est +qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une +intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout +s'enchaîne. + +--Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement. + +--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de +renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que +tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments +graves. + +--Vraiment! + +--Mon Dieu oui. + +--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon +vous, ces désagréments? + +--Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose +que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se +prétend le père de cette enfant est un aventurier... + +--Monsieur! + +--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un +nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils +d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un +professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé +par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la +grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive +misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait +tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat; +et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un +enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à +l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention +ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du +scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom, +se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur, +perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette +raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à +craindre. + +--C'est ce que nous verrons. + +--J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens +d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect, +vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute. + +--Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de +reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié +cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand +j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si +madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que +vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre +quand, de mon côté, je demandais que la paix. + +--Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut +pas donner d'armes à ses adversaires... + +Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant: + +--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent +sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom +et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez. + +Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas +la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux. + +Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate +blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi, +comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que +répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du +code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les +jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard, +aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait +«casse-cou». + +Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se +trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver +une bonne part de faux. + +Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le +découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à +la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des +avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille. + +Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de +laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce +n'était pas l'heure de marchander. + +Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement +retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire +importante, dit le clerc. + +Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne? +Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait. + + + +XIII + +Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire. + +Assurément cette attitude hautaine et provocante n'était pas du tout +celle d'un résigné. + +Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet aventurier, et il +pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque chose. + +Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la sage raison avait +échoué, recourir à des moyens plus énergiques, et par cela peut-être +plus efficaces. + +Un quart d'heure après, il montait les trois étages de la grande caserne +de la Cité, et demandait à l'huissier de service d'être admis auprès du +préfet de police pour affaire urgente. Comme à la préfecture toutes les +affaires sont urgentes, l'huissier se montra résistant: c'était l'heure +du rapport, M. le préfet était occupé. + +Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et +porter cette carte au préfet. + +C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le +premier venu. + +Après une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le +notaire fut enfin reçu, et il put exposer sa demande. + +Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle, +née de père et de mère inconnus, à laquelle on avait légué une +belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la +reconnaître. + +--Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la justice. + +--Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage. + +--Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni mère n'est pas bien +dangereux. + +--Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité de cette petite, +il prétend aussi lui imposer une mère; c'est-à -dire qu'il menace +une honnête femme de la compromettre dans un procès en recherche de +maternité. + +--Mais la recherche de la maternité est admise par la loi; c'est affaire +au tribunal d'apprécier si cette femme est ou n'est pas la mère de cette +enfant. + +--Elle ne l'est pas. + +--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le rôle de la police +n'est pas de prévenir les procès et de se substituer à la justice. + +--N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être une sorte de +Providence pour les familles. + +--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus +d'elle; la police a les mains liées par la légalité, et quelquefois +aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux. + +Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper de cette affaire et +ne cherchait qu'à décourager le notaire. + +--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacées par ce +chantage. + +--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules +professionnels. + +Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, cependant, qu'il +l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait +pas livré: il fallait que de tout son poids il pesât dans la balance. + +--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait été +instituée légataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a +fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait +pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme du député. + +--Qui s'est trouvée déshéritée. + +--Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il pas le père de +cette enfant qu'on veut reconnaître aujourd'hui? C'est un secret qu'il a +emporté dans la tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative, +je reconnais que nous n'avons que des probabilités. Cependant elles +reposent sur un fait à mon sens considérable: madame d'Unières, seule +héritière légitime de son oncle, se trouvant exhérédée par le testament +dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance et de l'éducation de +l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels. +Il y aurait là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est plus +logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopté cette enfant, +c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. +Eh bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières que le chantage +menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni +acte de naissance, ni commencement de preuves par écrit, cet aventurier +prétend que madame d'Unières serait la mère de cette enfant qu'elle +aurait eu avant son mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous +pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en +servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et à la comtesse par +la menace d'un procès scandaleux. + +Le notaire fit une pause, et la physionomie du préfet lui dit que les +dispositions auxquelles il s'était tout d'abord heurté se modifiaient. + +--C'est pour un adversaire politique que je réclame votre protection, +monsieur le préfet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous +toucher. + +Le préfet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre +n'avaient jamais été en faveur dans la maison. + +--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas +lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son +honneur est menacé. J'en ai été le premier informé par une démarche de +notre personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: sachant +que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unières, +il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour +que je le dresse réellement, mais pour que je prépare mes clients +effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à eux, je viens à vous. + +--L'affaire est délicate. + +--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier, +dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est paré d'un nom et d'un titre +des plus honorables: celui de prince Amouroff, se prétendant le fils du +lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, qui a occupé +une grande situation à la cour de Russie. + +--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, ni à ce titre? + +--Aucun droit. + +--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre? + +--J'ai cette lettre signée par lui. + +Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre qu'il avait eu la +précaution de se faire écrire par Nicétas. + +--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette +usurpation de nom et de titre. + +--Il ne l'est pas. + +--Une enquête doit être faite; accordez-moi un certain temps. + +--Il y a urgence. + +--Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai. + +Le notaire allait partir, le préfet le retint: + +--Pouvez-vous me donner le signalement de ce prétendu prince? + +--Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas de barbe, gras, +bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; il demeure au n° 44 des +Champs-Elysées. + +--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes +renseignements sont conformes aux vôtres, on le conduira à la frontière. +Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... +Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort +seule interrompt un bon chanteur dans son métier et encore il laisse +bien souvent des héritiers. + +Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de ses secrétaires, +car cette mission n'était pas de celles qui se donnent au premier +venu, et le chargea d'aller tout de suite à l'ambassade de Russie: il +s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général et aide +camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se +trouvait aujourd'hui à Paris et s'il répondait au signalement d'un homme +de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs. + +Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure: + +--Le lieutenant-général Amouroff était mort, il n'avait laissé qu'un +fils mort lui-même depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son +titre étaient éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, +c'était un aventurier et probablement un escroc. + +Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des Champs Elysées un inspecteur +chargé de dire au prince Amouroff--parlant à sa personne--que le préfet +de police le priait de passer à son cabinet le lendemain matin à dix +heures. En même temps, il fit prévenir Me Le Genest de la Crochardière +d'assister à cette entrevue. + +Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures moins cinq +minutes, il était introduit auprès du préfet, qui lui communiqua les +renseignements transmis par l'ambassade. + +--Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire. + +--Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la certitude; mais il +fallait une preuve qui fermât la bouche à votre coquin, et l'ambassade +nous la donne. + +--Viendra-t-il? + +--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à penser qu'il voudra +payer d'audace; d'ailleurs, il a intérêt à apprendre ce que nous savons, +ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons. + +L'huissier entra portant une carte. + +--Le voici; faites entrer. + +Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta la tête haute, froid +et calme,--au moins en apparence. + +Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain. + +--La présence de Me Le Genest de la Crochardière doit vous apprendre +de quoi il s'agit, dit le préfet. Me Le Genest prétend que vous +n'avez aucun droit à vous dire le père d'une enfant que vous voulez +reconnaître. + +--Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses affirmations; serait-il +décent de lui demander sur quoi il les appuie? + +--Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait souri au mot décent, +sur quoi appuyez-vous les vôtres? + +--Sur des pièces qui seront soumises au tribunal. + +--Verriez-vous un inconvénient à les produire ici? + +--Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il insolemment. + +--Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces que j'ai le droit +de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour +prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince. + +Nicétas ne se troubla point. + +--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas +chargé de ma généalogie, qui constitue un ballot un peu lourd. + +--C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre ambassade qu'elle +se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laissé qu'un fils mort +depuis trois ans, et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage +que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait le +désagrément d'être reconduit à la frontière par mes soins. + +--Ce serait une illégalité. + +Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers d'illégalité +quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on +lui en parlât. + +--Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa +protection, je m'incline. + +Nicétas ne répondit pas. + +--Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas Russe? alors je vous +ferai remarquer que vous n'auriez pas dû signer cette lettre--il montra +la lettre écrite au notaire--«Prince Amouroff», ce qui constitue un +faux. + +--Oh! un faux! + +Au lieu de répondre, le préfet sonna: + +--Prévenez un des messieurs les commissaires aux délégations, dit-il à +l'huissier, que je le prie de se rendre ici. + +En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicétas, il +annota quelques pièces à grands coups de crayon rouge. + +Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques mots et celui-ci, +s'asseyant à un bureau, se mit à écrire. + +--C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent à Nicétas, visant +votre lettre à Me Le Genest. + +Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant une plume à +Nicétas: + +--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à signer _ne varietur_ +la lettre annexée. + +Nicétas hésita un moment. + +--J'aime encore mieux la frontière. + +--Avez-vous des préférences? demanda le préfet d'un air un peu +goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse? + +--La Belgique, si vous le voulez bien. + +--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez à la tentation de +descendre à Chantilly ou à Creil; si cela vous est utile, je peux vous +offrir les frais de ce petit déplacement. + +--Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; je vous prie +seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en première +classe sans se faire remarquer. + +--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles à +midi trente. + +--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi. + +Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et un agent était +presque aussitôt entré; si ce n'était pas tout à fait le diplomate +annoncé, cependant c'était un compagnon de voyage suffisant. + +Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un signe de main: + +--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne +rentrez pas en France. + +Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait le pas derrière +Nicétas, le préfet se tourna vers le notaire: + +--C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût dedans plutôt que +dehors; heureusement, c'est un violent, malgré son attitude dédaigneuse, +et des violents on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons. + + + +XIV + +Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à Mons il descendit de +wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre +qui, quelques minutes après, partait pour Charleroi. + +De Paris à la frontière, assis en face de son agent, il avait eu tout le +temps de réfléchir et de bâtir un plan qui lui donnerait sa revanche; +pour le bien étudier sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil +acheté un _Indicateur des chemins de fer étrangers_, qu'il avait pu +consulter sans que l'agent s'en inquiétât: n'était-il pas tout naturel +de se tracer un itinéraire, alors; surtout, qu'on partait aussi à +l'improviste? + +Le propre de sa nature était de ne pas se laisser abattre et par +conséquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui était +contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, étant un rageur et un +vindicatif, non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours été. + +Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant se servir de la +loi; c'était une arme à laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours +se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits. + +Depuis longtemps l'expérience lui avait appris qu'on ne fait bien ses +affaires que soi-même, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant +toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on +y est habitué. Son outil à lui, c'était ses poings. Si au lieu de s'en +remettre à Caffié et de suivre les sentiers détournés de la chicane que +le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours à +ses poings, et s'était jeté bravement dans le droit chemin sans souci +de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en +écartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par ce vieux +notaire et ce préfet de police du diable. + +Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de Chambrais pouvait +bien être sa fille, il l'avait simplement enlevée et cachée à l'étranger +quelque part, tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à +s'adresser à madame d'Unières avec des détours et des ménagements, c'eût +été madame d'Unières qui aurait dû s'adresser à lui; et pour ravoir +l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulât. + +Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fît +maintenant; et avec de la décision et de l'énergie, toutes ses +maladresses pouvaient se réparer. Pour cela, il n'avait qu'à prendre +Claude. Il n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux mois +auparavant la _Normandie_ débarquait au Havre: il disposerait de plus de +trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement +la lutte contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; au +bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait ses conditions et ne +rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions, +cette petite. + +Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait déjà pensé plus +d'une fois, réussît, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire, +conseillé par le préfet de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on +expulse ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire mettre Claude à +l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions +et le reste, les choses en étaient arrivées à un point où le procès en +reconnaissance serait une folie. + +Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur que pour +trouver des trains de Mons à Charleroi et de Charleroi à Givet, car une +surveillance devant être, sans aucun doute, organisée contre lui à la +gare du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à Paris par +là ; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train +à Givet. Débarrassé de son agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de +soupçons, étudier la marche des trains de Givet à Paris en passant par +Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures. + +Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions pour qu'il ne +pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurément pas +aussitôt. + +Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait eu le temps de +s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus +grande partie de la journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq +heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc +qu'à se trouver sur son passage à l'aller ou au retour, et à lui +donner rendez-vous à la nuit tombante, dans un endroit désert où il +l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment bien +maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui pour «voir son père»; +une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer. +A l'accent avec lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il +savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait loin. + +Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais en route il +modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les +chances de son côté, même celles peu vraisemblables où on le guetterait +à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue, +et descendant à Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'à +Longjumeau. + +Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-même, et +choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'être pas ratteint s'il +pouvait prendre un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans +les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge son cheval +à Villemeneu, qui est à deux kilomètres de Chambrais, et vers trois +heures et demie, il vint en promeneur flâner dans le chemin que Claude +devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce. + +Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel chez une +fille qu'on laisse courir à travers les blés cueillir l'herbe de ses +lapins, mais quand il la vit venir, elle était accompagnée d'une +paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement +son carnet, il se mit en posture de faire un croquis. + +Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas +s'inquiéter de le voir là , et Claude, sans tourner la tête de son côté, +lui lança un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait +sûrement ce qu'il voulait. + +Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir qu'elle pouvait +être encore accompagnée, il prépara un billet qu'il devait trouver moyen +de lui remettre: «Soyez ce soir, à la nuit tombante, au Calvaire de la +RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.» + +Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du garde, fidèle aux +prescriptions de madame d'Unières, accompagnait encore Claude; il les +laissa venir jusqu'à lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de +façon à se placer entre elle et Claude. + +--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me +dire, si en suivant ce chemin j'arriverai à la Croix-du-Roi? + +C'était de la main gauche étendue qu'il montrait le chemin; de la +droite, placée derrière son dos, il agitait doucement son papier: il +sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa +passer. + +Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept heures et demie, il +fit atteler et partit grand train comme s'il était pressé; arrivé à la +_Réserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval à un arbre; le +soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré tombait une lumière +rose qui promettait une soirée sereine. + +Ce qu'on appelle la _Réserve_ est un grand étang long de près d'un +kilomètre, et large d'une cinquantaine de mètres creusé pour recevoir +les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; +recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de +ce plateau elles s'emmagasinent là , et par des conduites souterraines, +elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc +et des jardins. + +D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre il est longé par +une route--celle que Nicétas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--à +un endroit assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude pût y +venir facilement, et assez éloigné cependant pour qu'on ne la suivit +point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales, +était-il resté là à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes +d'un tête à tête avec elle! + +Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas changé, et il les +retrouvait, après cette longue absence, comme s'il les avait quittées la +veille: c'était le même calme, le même silence, la même douceur, la même +végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'étang, +le même cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il +se rappelait que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers +faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laissé +pousser librement, n'auraient pas tardé à envahir l'étang et à le +transformer en un marais; maintenant ce travail était encore en train, +et sur la rive, que longeait la route, retenue à un têtard par une +chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journée finie, +avaient attachée là ; si ce n'était pas celle dans laquelle il s'était +souvent promené, au moins en était-ce une semblable, à fond plat, avec +des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer. + +Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des arbres et des +buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas. + +Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village, +on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberté +d'aller et venir aux abords de la maison. + +Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne +l'aperçut point: la route, déserte, filait droit entre l'étang et les +champs, sans que personne s'y montrât. + +L'impatience et l'inquiétude commençaient à le prendre, lorsque de +l'autre côté de l'étang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver +en courant; mais l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son +affaire; il eut un mouvement de colère; cependant, descendant au bord de +l'eau, il agita son mouchoir. + +Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors mettant ses deux +mains autour de sa bouche, elle cria en étouffant sa voix: + +--Prenez la toue. + +Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne enroulée autour +du saule, et à coups vigoureux d'avirons il traversa l'étang; bientôt +l'avant de la toue toucha la rive. + +--Montez, dit-il en se retournant. + +--Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur. + +--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite; +dans les roseaux nous serons à l'abri. + +Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux faucardés +laissaient les eaux libres, il en restait une où ils n'avaient pas été +encore coupés, et il n'y avait qu'à amener la toue dans leur fourré pour +y être caché. + +Elle hésitait. + +--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouvés. + +Elle monta et vint près de lui. + +Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il +vira de bord pour gagner le calvaire. + +--Où allez-vous, monsieur? + +--Je vous conduis près de votre père. + +--Où est-il? + +--Vous ne tarderez pas à le voir. + +--Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; si vous ne me +débarquez pas, j'appelle. + +--Je vais vous débarquer de l'autre côté. + +--Non, ici, tout de suite. + +Il rama plus fort. + +--Monsieur, je crie. + +Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui pouvait +l'entendre? la route était déserte. + +--Au secours, à moi, à moi... + +--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre père. + +A ce moment, un homme sortant d'une allée se montra sur la rive du parc; +il accourait en boitant. + +Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps. + +--Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte. + +--Arrêtez, cria le garde. + +Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il +ne pouvait pas traverser l'étang à la nage. + +--A moi, à moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis +qu'elle espérait être secourue. + +--Arrêtez, cria Dagomer ou je tire. + +Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première fois qu'il +sortirait sain et sauf d'une fusillade. + +--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaissé son petit fusil. + +Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation retentit, en +même temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'écrasait. + + + +XV + +C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite à Ghislaine, +et après qu'il était parti en la réconfortant par des paroles +d'espérance, elle s'était dit qu'elle devait s'en rapporter à lui. + +Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant celle du jeudi, +elle se l'était répété. + +Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la loi et les affaires +qu'elle ignorait, lui avait inspiré une certaine confiance; il +trouverait un moyen de défense; assurément, il ne se serait pas avancé à +la légère. + +Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle avait perdu +de cette confiance qui à la vérité n'était pas bien robuste, et en +réfléchissant il lui avait semblé que c'était son mari seul qui devait +la défendre,--les défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et +l'autre menacés. + +Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là un manque de +franchise et de foi qui était une faute en même temps qu'une injure. + +Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible qu'elle +reculât davantage; c'était inquiet qu'il était parti, tourmenté, +peut-être jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en +proie à des angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement +n'étaient que trop réelles, elle le sentait. + +Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et aussi la matinée +du vendredi, bouleversée, affolée, voulant et ne voulant pas, ne se +décidant que pour retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans +l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant qu'un mot: +«Reviens.» + +Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue Monsieur, la +lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la +sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant, +malgré ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût les mettre +sous les yeux de son mari, s'il consentait à les regarder. + +Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: «J'arriverai ce +soir à Paris par le train de six heures, à Chambrais à huit.» + +En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin de fer comme elle +le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de +répondre à l'étreinte de sa main par une étreinte aussi tendre, aussi +passionnée. + +Mais ce jour-là , que dirait ce premier regard? Et puis, était-ce dans +une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait décider de +leur vie? Enfin, lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne +comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce +qu'il n'avait jamais fait? + +Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, écoutant avec +son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec +une lenteur qui faisait penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures +sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitôt elle +descendit le perron. + +Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une +interrogation inquiète, comme c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut +lui-même. En n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent +à leur appartement, dont elle ferma la porte. + +Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une +question: + +--Que se passe-t-il? + +Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas sur laquelle +se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main +tremblante. + +Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés: + +--Je ne comprends pas, dit-il. + +Elle hésita un moment: + +--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai +aimé, mais je n'ai pas eu une pensée qui ne fût une franche adoration +pour vous. Rien ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez; +je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une +vertu particulière, cependant il me semble que peu de femmes vivent +ainsi pour un être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là une +preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais, +et qui n'a jamais été aussi profond, aussi passionné qu'en ce moment. +Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous +frappe, avant de me juger, de me condamner, songez à ce que j'ai été, à +cette longue suite de journées heureuses jamais troublées, à l'union de +notre esprit et de nos âmes; à cette constante harmonie qui prouvait si +bien que nos deux coeurs n'étaient plus qu'un, et cela non seulement +depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je +pensais à vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme à un +être au-dessus des autres, pour lequel j'étais trop imparfaite, et +que je ne devais jamais sans doute mériter. Cependant à force d'amour +j'étais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la +tendresse et le dévouement. + +Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces paroles laissaient +d'obscur et d'incompréhensible pour lui. + +--La lettre, lui dit-il, la lettre. + +--Cette lettre explique une fatalité qui me fait la plus misérable, la +plus malheureuse des femmes. + +Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit qu'elle avait fait à +son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur séjour en Sicile. + +--Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il. + +Elle baissa la tête. + +--Et l'homme, où est-il? + +--Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre malheur: laissez-moi la +force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai résisté avant de +devenir votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon oncle, et aussi +à mon amour qui m'a entraînée. Je voulais parler, tout dire; avec +l'autorité d'un père que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon +oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté de céder. +C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a +écrasée; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais +sous le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution de +tout vous dire, ne me laissant arrêter que par la honte et plus encore +par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était +la pensée qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a +écrit cette lettre. + +--Et cela est arrivé? + +--Le jour où vous prépariez votre dernier discours, vous devez vous +rappeler que vous m'avez vue bouleversée en recevant une lettre: elle +était de lui; il me donnait un rendez-vous à la _Mare aux joncs_. + +--Vous y êtes allée? + +--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec +moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commençait +un procès pour rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace +contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette enfant ne pouvait +se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la +prendre; j'ai persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien, +j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et que ce qu'il +voulait c'était de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux à +Marche et Chabert. Il ne s'est pas contenté de ce que je lui remettais. +Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait +remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis +les vraies. + +Il l'arrêta: + +--Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais parlé alors et quelles +hontes tu te serais évitées. + +--Vous saviez?... + +--Oui; c'est pour cela que je suis parti. + +--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les lèvres. + +Elle se jeta aux genoux de son mari: + +--Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, t'adorant, +n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir et la volonté de te plaire +et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes, +toi qui mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, pour +prix de ton amour, la honte et le malheur. + +Il la contempla longuement, puis la relevant: + +--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être supporté quand on est +deux. + +--Elie! + +--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la +tienne à te pardonner, puisque tu es une victime. + +A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la porte. Ils ne +répondirent pas, les coups furent plus précipités. + +Le comte alla ouvrir: + +--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappé: + +--Je demande pardon à M. le comte de m'être permis de frapper ainsi: +mais Dagomer est là , il dit qu'il vient d'arriver un malheur. + +--Claude! s'écria Ghislaine. + +Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit. + +Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterné. + +Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea: + +--Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle. + +--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un +homme. Qué malheur! + +--Un braconnier? demanda le comte. + +--Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude. + +Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent pas besoin de +paroles pour se comprendre. + +--V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, aussi vrai que +je m'appelle Dagomer. + +Il leva la main pour attester le ciel. + +--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et à travers +la _Réserve_, il l'emmenait du côté de la grand'route, où il avait une +voiture toute prête, le cheval attaché à un des arbres du Calvaire. +L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard m'avait +fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arrêter. Il s'est mis +à ramer plus fort. Il allait aborder. Ni à gauche ni à droite je ne +pouvais courir après; personne sur la route; Claude était perdue. Qué +que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré pour sauver la +petite; je voulais lui casser un bras, ça l'aurait arrêté; il a roulé au +fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibulé. + +--Et Claude? s'écria Ghislaine. + +--Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que je tire par-dessus +elle; en tombant il l'avait écrasée, mais a s'a relevée et m'a crié: +«J'ai rien!» Pensez si j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue +au bord avec le mort au fond. + +Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler son attention. + +--Vous l'avez regardé? + +--Bien sûr. + +--Comment est-il? + +--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs. + +Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe +affirmatif: c'était lui. + +--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais déjà l'homme de +Crève-coeur qui souvent la nuit se lève contre moi, v'là que je vas +avoir celui de la _Réserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever +Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès de ses parents. + +--Vous avez fait votre devoir, dit le comte. + +--Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre ça d'un homme +comme vous. + +--Je l'expliquerai à la justice. + +S'adressant au valet de chambre: + +--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prévenir la +gendarmerie. + +Puis, revenant à Dagomer: + +--Où est-il? + +--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte! + +--Je vais avec vous. + +Ghislaine voulut le suivre. + +--Restez, dit-il. + +Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, il revint à elle. + +--Je vais vous envoyer Claude. + +Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa droiture, sa +générosité, sa confiance,--son amour. + + +FIN + + + + + + + +NOTICE SUR «GHISLAINE» + + +J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et cela m'a valu +plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit +très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise aussitôt et se +familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard +échangé, tout est dit; il sait jusqu'où il peut aller, c'est-à -dire +jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en +omnibus, cette familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances +qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et +encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux ou sur la +manche de mon vêtement! + +Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également entre les +petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de préférences; +mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, non pas qu'elles +fussent plus faciles à suivre, au contraire, mais précisément parce +qu'avec leurs détours et leurs mystères, elles étaient plus attrayantes. + +L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire +dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler avec la petite fille, se +trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages +après pages sans y comprendre un traître mot. + +Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains +de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la +civilisation. S'il était né avec cette perfection, l'homme des cavernes +n'aurait pas triomphe de ses premières luttes pour la vie, dans +lesquelles comptaient seules certaines forces que développe la nature, +mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la férocité, +l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du +tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident qu'aujourd'hui, +l'homme policé, avec son éducation, ses relations, son milieu, s'est +éloigné,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant +qu'il subisse les leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel +enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si +parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les +domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles +l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez +elles une conséquence de leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse +satisfaction pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait +qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le même +refrain:--«J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi +avez-vous menti?--Je ne sais pas.»--Et c'est la vérité qu'elles ne +savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles +ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une +jouissance dont elles se grisent. + +Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, en +suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes +romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au +moins en cela que c'est seulement arrivé au bout de ma tâche que je me +suis rendu compte de l'importance exagérée peut-être de cette place. + +En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier +roman où j'ai mis des enfants en scène,--c'était le quatrième que je +publiais,--je lui ai donné pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part +égale entre le garçon et la fille. + +Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue d'être lu par +eux, un roman: _Romain Kalbris_, où un garçon tient le premier rôle, +mais en ayant près de lui une petite fille qui lui donne la réplique. + +Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe de l'enfance +dans mes romans; une fille m'est née et, à la regarder grandir, +ma curiosité trouve suffisamment à s'employer sans chercher des +combinaisons de roman; puisque j'ai la réalité sous les yeux, je ne +vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le +développement et l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent +les faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle +n'en fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours +affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et l'enregistrer. + +L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris _Sans +famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail +de la journée. + +Jusque-là , j'ai indifféremment mis en action des garçons et des petites +filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garçons, les +petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur, +Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir +par _En famille_. + +Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant. +Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai écrits? Je ne +me suis posé cette question qu'en faisant ma récapitulation en ce moment +même: j'ai été où mon goût me portait. + +Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie, +je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui ai donnée: tout ne +part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il pas? + +Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnête +fille entourée d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son +mariage; cependant, si l'on veut bien établir une statistique des +enfants nés hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont +nombreux. + +C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant que j'ai +voulu présenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je +l'avais déjà abordée dans des conditions différentes et sans lui faire +rendre tout ce qu'elle peut donner, limité que j'étais par mon sujet. +Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux +de les comparer, il verra comment, avec un point de départ presque +le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles, +Micheline et Claude, diffèrent entre elles. + +Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas en même temps +perdu ma curiosité des enfants, qui s'est portée sur ceux d'un âge +auquel on ne s'intéresse guère généralement,--les tout petits. J'ai une +petite-fille et c'est elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et +au développement, aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent +mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne +seront jamais publiées, je peux leur donner une sincérité incompatible +d'ordinaire avec l'imprimé, ses scrupules et ses apprêts; car ce n'est +pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais +plus simplement encore,--en maillot. + +Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant +plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la façon dont s'exerce la +première succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le +premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses +dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent +avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que les +philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,--l'instinct. + +Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend +à chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser à croire +ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées qu'impose la tradition +acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'à suivre les +différentes phases des transformations par où il lui plaît de passer: la +sensibilité, la volonté, l'intelligence, dans un ordre mystérieux qu'il +brouille et intervertit, et où ne se fera un peu de lumière qu'à la +suite de nombreuses observations consciencieusement notées. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 *** diff --git a/13562-h/13562-h.htm b/13562-h/13562-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1525a37 --- /dev/null +++ b/13562-h/13562-h.htm @@ -0,0 +1,14378 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Ghislaine</title> + <meta name="author" content="Hector Malot"> + +<style type="text/css"> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +.milieu {text-align: center;} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***</div> + +<h2>OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT</h2> +<br><br> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<br><br><br> +<h1>GHISLAINE</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h3>HECTOR MALOT</h3> + +<br><br><br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> +<br><br><br> + +<h3>I</h3> + +<p>Une file de voitures rangées devant le double portique +de l'ancien hôtel de Brissac, devenu aujourd'hui +la mairie du Palais-Bourbon, provoquait la +curiosité des passants qui savaient lire les armoiries +peintes sur leurs panneaux, ou simplement les couronnes +estampées sur le cuivre et l'argent des harnais:—couronne +diadémée et sommée du globe +crucifère des princes du Saint-Empire, couronne +rehaussée de fleurons des ducs, couronne des marquis +et couronne des comtes.</p> + +<p>—Un grand mariage.</p> + +<p>Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand +mariage: ni fleurs dans la cour, ni plantes dans le +vestibule, ni tapis dans les escaliers; comme en +temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens +qui montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la +justice de paix, dont c'était le jour de conciliation +sur billets d'avertissement et de conseils de famille.</p> + +<p>Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du +premier étage et dans les étroits corridors du greffe, +ceux qui étaient appelés pour les conciliations et +pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle; +de temps en temps un secrétaire appelait des noms +et des gens entraient tandis que d'autres sortaient +dans l'escalier à double révolution. C'était un murmure +de voix qui continuaient les discussions que +la conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées.</p> + +<p>Le secrétaire cria:</p> + +<p>—Les membres du conseil de famille de la princesse +de Chambrais sont-ils tous arrivés?</p> + +<p>Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé +de six hommes, d'une dame et d'une jeune fille +qui attendaient dans un coin, et qu'à leur tenue, autant +qu'à leur air de n'être pas là , il était impossible +de confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient +la salle.</p> + +<p>—Oui, répondit une voix.</p> + +<p>—Veuillez entrer.</p> + +<p>—Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à +celui qui venait de répondre, lady Cappadoce demande +si elle doit nous accompagner.</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien.</p> + +<p>—Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady +Cappadoce d'un air de regret et avec une intonation +bizarre formée de l'accent anglais mêlé à l'accent +marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste +ici.</p> + +<p>—Probablement. Veuillez donc nous attendre. +Prends mon bras, mignonne.</p> + +<p>Tandis que les membres du conseil de famille suivaient +le secrétaire, lady Cappadoce, restée seule +debout au milieu de la salle, regardait autour d'elle.</p> + +<p>—Si madame veut en user, dit un tonnelier qui +causait avec un croque-mort assis à côté de lui sur un +banc, on peut lui faire une petite place.</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>—Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est +de bon coeur.</p> + +<p>Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que +cet individu en tablier se permît cette familiarité, suffoquée +dans sa pudibonderie anglaise qu'il lui proposât +une pareille promiscuité; et elle se mit à marcher +d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur +ses hanches plates, les yeux à quinze pas devant elle.</p> + +<p>Pendant ce temps le conseil de famille était entré +dans le cabinet du juge de paix.</p> + +<p>La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit +le secrétaire en indiquant des fauteuils, la ligne maternelle +à gauche.</p> + +<p>Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix:</p> + +<p>—Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, +oncle et tuteur; M. le duc de Charment, cousin; M. +le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? demanda-t-il +en s'arrêtant.</p> + +<p>—Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour +l'émancipation de laquelle nous sommes ici, dit +M. de Chambrais.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>Puis se tournant vers la gauche, il continua:</p> + +<p>—Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le +comte de La Roche-Odon, M. le marquis de Lucilière, +amis.</p> + +<p>Il vérifia sa liste:</p> + +<p>—C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous +tout de suite.</p> + +<p>Assis à son bureau, le juge de paix était pour le +moment aux prises avec un boucher, dont le tablier +blanc, retroussé dans la ceinture, laissait voir un +fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme +pâle, épuisée manifestement autant par le travail que +par la misère.</p> + +<p>—Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait +le juge de paix à la femme.</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Alors nous disons dette reconnue, continua le +juge de paix en écrivant quelques mots sur un bulletin +imprimé. Quand paierez-vous ces vingt-sept francs +soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour +avertissement, font vingt-huit francs cinquante?</p> + +<p>—Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous +sommes assez malheureux de devoir.</p> + +<p>—Il faut une date; quel délai demandez-vous?</p> + +<p>—La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps +que j'attends.</p> + +<p>—Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est +à l'hôpital, il n'y a que mon garçon et moi pour faire +marcher notre boutique de reliure... S'il y avait de +l'ouvrage!</p> + +<p>—Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par +mois régulièrement? demanda le juge de paix.</p> + +<p>—Je tâcherai.</p> + +<p>—Il faut promettre et tenir votre promesse, ou +bien vous serez poursuivie.</p> + +<p>—Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera +pas.</p> + +<p>—C'est entendu, cinq francs par mois, allez.</p> + +<p>Le boucher paraissait furieux, et la femme était +épouvantée d'avoir à trouver ces cinq francs tous les +mois.</p> + +<p>Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette +scène sans en perdre un mot, se leva et se dirigea +vers la femme qui sortait:</p> + +<p>—Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue +Monsieur, lui dit-elle vivement, on vous donnera une +collection de musique à relier.</p> + +<p>Et sans attendre une réponse, elle revint prendre +sa place.</p> + +<p>Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant +à tous les membres du conseil de famille, de les +avoir fait attendre.</p> + +<p>—C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, +dit-il, que vous êtes convoqués pour examiner +la question de savoir s'il y a lieu d'émanciper sa pupille, +mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient +d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me +trompe?</p> + +<p>—Parfaitement, répondit le comte de Chambrais.</p> + +<p>Un sourire passa sur le visage de tous les membres +du conseil, mais le juge de paix garda sa gravité.</p> + +<p>—C'est pour que vous voyiez vous-même que ma +nièce est en état d'être émancipée, continua M. de +Chambrais, que je l'ai amenée.</p> + +<p>—Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais +ait l'air d'une émancipée, dit le juge de paix en saluant.</p> + +<p>C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt +petite que grande, au type un peu singulier, en +quelque sorte indécis, où se lisait un mélange de +races, et dont le charme ne pouvait échapper +même au premier coup d'oeil. Ses cheveux, que la +toque laissait passer en mèches sur le front, derrière +en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un +noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures +étaient si souples et si légères que cette chevelure +profonde, coiffée à la diable, avait des douceurs veloutées +qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.</p> + +<p>Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à +la fois, à l'ovale allongé, au nez pur, au teint ambré +éclairé par d'étranges yeux gris chatoyants, qui éveillaient +la curiosité, tant ils étaient peu ceux qu'on +pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié +mélancolique qui ne riait que par le regard et d'un +rire pétillant. Il n'y avait pas besoin de la voir longtemps +pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte +spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui +se dégageait d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de +tenue ne pouvaient avoir d'égales, et dans son costume +en mousseline de laine gros bleu à pois blancs, avec +son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie +voulue montrait un mépris absolu pour la +toilette, elle avait un air royal que l'être le plus grossier +aurait reconnu, et qui forçait le respect; et c'était +précisément à cet air que le juge de paix avait +voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était.</p> + +<p>—Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.</p> + +<p>—Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette +émancipation, répondit M. de Chambrais.</p> + +<p>Les cinq membres du conseil firent un même signe +affirmatif.</p> + +<p>—Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua +le juge de paix, et vous, messieurs, il ne vous +reste plus qu'à nommer le curateur. Qui choisissez-vous +pour curateur?</p> + +<p>Cinq bouches prononcèrent en même temps le +même nom:</p> + +<p>—Chambrais.</p> + +<p>—Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi +moi, je vous prie, pourquoi pas l'un de vous?</p> + +<p>—Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine.</p> + +<p>—Parce que vous êtes son plus proche parent.</p> + +<p>—Parce que vous avez été son tuteur.</p> + +<p>—Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un +meilleur défenseur que vous.</p> + +<p>Ces quatre répliques étaient parties en même temps. +Il allait leur répondre, quand le vieux comte de La +Roche-Odon, qui n'avait rien dit, plaça aussi son +mot:</p> + +<p>—Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur +des tuteurs, parce que vous l'aimez comme +une fille, parce qu'elle vous aime comme un père.</p> + +<p>M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage +exprima l'émotion en même temps que la contrariété:</p> + +<p>—Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le +sait, comme je sais qu'elle m'aime; mais enfin, vous +me permettrez bien de m'aimer aussi un peu, moi, et +de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que +je ne me suis pas marié. Quand mon aîné a pris +femme, je suis resté auprès de notre mère aveugle, +et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour +appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à +sa chambre. L'année même où nous l'avons perdue, +cette enfant—il se tourna vers Ghislaine—est +devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle. Aujourd'hui, +la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit, +la sagesse de la raison, la droiture du coeur, en +état de conduire sa vie; elle a dix huit ans, moi j'en +ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit—enfin j'en ai +plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six +années pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je +vous demande de m'émanciper à mon tour; +il n'en est que temps.</p> + +<p>—Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge +de paix, que M. le comte de Chambrais, ayant été tuteur +et ayant, en cette qualité, un compte de tutelle +à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la +reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il +se contrôlerait ainsi lui-même.</p> + +<p>—Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais +triomphant.</p> + +<p>—Mais, continua le juge de paix, si vous nommez +un tuteur <i>ad hoc</i> à l'effet de recevoir le compte de +tutelle, vous pouvez, si telle est votre intention, confier +la curatelle à M. le comte de Chambrais.</p> + +<p>—Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq +membres du conseil de famille.</p> + +<p>—Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie +sans nom.</p> + +<p>—La mission du curateur ne consiste pas à agir +pour le mineur émancipé, dit le juge de paix d'un +ton conciliant, mais seulement à l'assister pour la +bonne administration de sa fortune et dans quelques +autres actes.</p> + +<p>—Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement +ma nièce dans l'administration de sa fortune, +quand j'ai si mal administré la mienne?</p> + +<p>—En huit ans vous avez accru d'un quart celle de +votre pupille.</p> + +<p>Toutes les protestations de M. de Chambrais furent +inutiles; malgré lui et malgré tout, il fut nommé curateur.</p> + +<p>Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta +en arrière avec le duc de Charmont.</p> + +<p>—Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.</p> + +<p>—Nous dînons avec des gueuses au café Anglais, +et après nous allons à la première des Bouffes.</p> + +<p>—Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai +vous rejoindre; en tout cas, gardez-moi une place +dans votre loge.</p> +<br><br><br> + + +<h2>II</h2> + +<p>Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, +c'est tout ce qu'on voit de l'hôtel de Chambrais +dans la rue Monsieur, où il a son entrée; mais +quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, +on l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au +milieu de pelouses vallonnées qui, entre des murailles +garnies de lierres et masquées par des arbres +à haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des +Invalides. Enveloppée dans les jardins des couvents +voisins, il semble que ce soit plutôt une habitation +de campagne que de ville, et ses deux étages en +pierre jaune, sans aucun ornement, élevés au-dessus +d'un perron bas, ses persiennes blanches; son toit +d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent encore +ce caractère.</p> + +<p>Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième +siècle, abandonné leur vieil hôtel du quartier +du Temple pour faire bâtir celui-là , ils avaient +en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse +de l'architecture ou de la décoration, et leur +but a été atteint: il y a de plus belles, de plus somptueuses +demeures dans ce quartier, il n'y en a pas de +mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement +ombragée l'été, de plus agréable à habiter, avec de la +lumière, de l'air, de l'espace, de plus tranquille, où +l'on soit mieux chez soi.</p> + +<p>Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice +de paix, ils n'entrèrent pas dans l'hôtel.</p> + +<p>—Si nous faisions une promenade dans le jardin, +proposa M. de Chambrais.</p> + +<p>Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le +moyen que son oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir +en particulier, en se tenant à distance de lady +Cappadoce et de ses oreilles toujours aux aguets: +le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait +tout lumineux et tout parfumé des fleurs de mai +avec les reflets rouges des rhododendrons épanouis +qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient +dans les massifs; ce désir de promenade devait donc +paraître tout naturel sans qu'on eût à lui chercher +des explications de mystère ou de secret, mais précisément +rien ne paraissait naturel à la curiosité de +lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle +voulait pénétrer.</p> + +<p>Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle +pas connaître tout ce qui touchait son élève? Si à +chaque instant elle affirmait bien haut «qu'elle +n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait +que Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante +qu'elle l'avait élevée, c'était en mère. Une Cappadoce +n'est pas gouvernante. Si le malheur des +temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier +dans l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation +de cette enfant, elle n'avait pas pour cela cessé +d'être une lady, et c'était en lady qu'elle voulait être +traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté, au +contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais +sans doute, et même, en remontant dans les âges, il +était facile de prouver qu'ils valaient mieux.</p> + +<p>Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers +le jardin, elle fit quelques pas en avant pour se rattacher +à eux:</p> + +<p>—Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous +à Paris, ou partons-nous pour Chambrais?</p> + +<p>—Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse, +dit Ghislaine; si vous me faites le plaisir de rester à +dîner je couche ici, sinon je retourne à Chambrais.</p> + +<p>Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse +dans l'accent de ces quelques mots, qu'il +comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait pas cette +invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait +un si cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre +le duc de Charmont, qu'il ne savait quel parti +prendre.</p> + +<p>—C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec +lui, dit-il enfin.</p> + +<p>Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta.</p> + +<p>—Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, +parce que je pensais bien que tu voudrais me garder; +et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit pour lui +d'une décision grave à prendre.</p> + +<p>—Il faut y aller, mon oncle.</p> + +<p>—Si tu le veux....</p> + +<p>—Nous partirons pour Chambrais à cinq heures, +dit Ghislaine en se tournant vers lady Cappadoce.</p> + +<p>—Comme tu dois revenir à Paris très prochainement +pour la reddition du compte de tutelle, nous +dînerons ensemble ce jour-là , je te le promets.</p> + +<p>Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait +tout, M. de Chambrais passa son bras sous celui +de sa nièce, et l'emmena dans le jardin. Penché vers +elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la +Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air +d'un grand frère qui s'entretient avec sa petite soeur +bien plus que d'un tuteur ou d'un oncle. Et en réalité, +c'était un frère qu'il avait toujours été pour elle, en +frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours +traitée sans pouvoir jamais s'élever à la dignité +d'oncle ou de tuteur. Tuteur, pouvait-on l'être quand +pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du coeur on +n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie +les Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture, +pour sa souplesse, son entrain, on eût bien plutôt vu +en lui Almaviva, un peu marqué peut-être, mais à +coup sûr un vainqueur.</p> + +<p>—Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils +furent à l'abri des oreilles curieuses, que comptes-tu +faire?</p> + +<p>—Comment cela, mon oncle?</p> + +<p>—Je veux dire: maintenant que tu es émancipée, +comment veux-tu arranger ta vie?</p> + +<p>—Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée +d'un coup de baguette magique?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier, +cet après-midi que je n'étais ce matin?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Je ne le sens pas du tout, même quand vous me +le dites.</p> + +<p>—Tu as la volonté, la liberté; et je te demande +comment tu veux en user.</p> + +<p>—Mais simplement en continuant la semaine prochaine +ce que j'ai fait la semaine dernière: demain, +M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera une conférence +de littérature sur le Chatterton d'Alfred de +Vigny; après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai +de une heure à trois, dans l'atelier de M. Casparis, +à mon groupe de chiens qui avance; vendredi, +c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique +d'accompagnement.</p> + +<p>—C'est le grand jour, celui-là ; tu aimes mieux Mozart +qu'Alfred de Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette.</p> + +<p>—Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant, +il sait tout et il vous fait tout comprendre.</p> + +<p>—Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas.</p> + +<p>—Je reconnais que la musique est ma grande joie.</p> + +<p>—Pendant que j'ai encore une certaine autorité +sur toi....</p> + +<p>—Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi, +mon oncle.</p> + +<p>—Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que +tu te donnes trop entièrement à la musique. Plusieurs +fois, je t'ai adressé des observations à ce sujet. Aujourd'hui, +j'y reviens et j'insiste, car tu m'inquiètes.</p> + +<p>—Vous n'aimez pas la musique!</p> + +<p>—Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, +je ne l'aime pas comme occupation, et ce que +je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à la simple +distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer +un parfum par hasard, est agréable; vivre +dans une atmosphère chargée de parfums, est aussi +désagréable que dangereux. Tandis que la pratique +des autres arts fortifie, celle de la musique poussée à +l'excès affaiblit. Quand tu as modelé pendant deux ou +trois heures dans l'atelier de Casparis, tu sors de ce +travail allègre et vaillante; quand, pendant deux +heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu +sors de cette séance les nerfs tendus, l'esprit alangui, +le coeur troublé. On dit et l'on répète que la musique +est le plus immatériel des arts; c'est le contraire qui +est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble +qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre +organisme en frappant dessus, comme les marteaux +dans un piano frappent sur les cordes. Nos cordes à +nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations répétées, +nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne +cassent pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses +dévastés, détraqués, déséquilibrés que je pourrais te +nommer, si cela n'était inutile avec les exemples que +tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec ses +mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés, +ses grimaces, soit un être équilibré? +Cependant il est grand, fort, bien bâti, et a vingt-trois +ans; il pourrait passer pour un beau garçon, +sans ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître +Soupert, qui n'est qu'un paquet de nerfs, ne soit +pas plus inquiétant encore dans sa maigreur décharnée?</p> + +<p>—Est-ce que vraiment je suis menacée de tout +cela? demanda-t-elle avec un demi-sourire.</p> + +<p>—Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est +sérieusement que je te demande de comparer Soupert +à Casparis, puisque ce sont les seuls artistes que tu +connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle +santé physique et morale; et, d'autre part, vois le +musicien maladif et désordonné.</p> + +<p>—Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe +par cela seul qu'il est statuaire, et que M. Soupert soit +maladif par cela seul qu'il est musicien; leur nature +n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas, +comme vous n'avez pas à craindre que j'approche +jamais du talent de M. Soupert, ni simplement de +celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à la maigreur +de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre. +Je ne suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, +il s'en faut de beaucoup. Si j'ai fait trop de +musique, c'est que j'étais dans des conditions particulières +qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi +que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères, +des soeurs, des camarades pour jouer, que j'aurais +probablement oublié mon piano bien souvent. Vous +savez que mes seules lectures ont été celles que lady +Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet +n'est pas très étendu. Je n'ai jamais été au théâtre. +Dans la musique seule, j'ai eu et j'ai liberté complète. +Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour les +distractions présentes, pour les sensations qu'elle me +donnait, mais encore pour les ailes qu'elle mettait à +mes rêveries... quelquefois lourdes... et tristes.</p> + +<p>Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, +il la lui serra:</p> + +<p>—Pauvre enfant! dit-il.</p> + +<p>—Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des +plaintes à former, je ne les adresserais certainement +pas à vous, qui avez toujours été si bon pour moi.</p> + +<p>—Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance, +je me le suis dit moi-même bien souvent, mais +sans trouver le moyen de les adoucir. C'est le malheur +de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune, +sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent +qu'un oncle qui ne pouvait être ni un père ni une mère +pour toi! Heureusement ces tristesses vont s'évanouir +puisque te voilà au moment de faire ta vie et de trouver +dans celle que tu choisiras les affections et les +tendresses qui ont manqué à ton enfance.</p> + +<p>—Vous voulez me marier? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour +cela je demande qu'à partir d'aujourd'hui, quand tu +mettras comme tu dis des ailes à ta rêverie, ce ne soit +pas pour te perdre dans les fantaisies que la musique +pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais +pour suivre les pensées sérieuses que le mariage fait +naître dans l'esprit et le coeur d'une fille de dix-huit +ans.</p> + +<p>—Vous avez quelqu'un en vue?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quelqu'un qui m'a demandée?</p> + +<p>—Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir +ton mari, je le sais.</p> + +<p>—Qui, mon oncle, qui?</p> + +<p>—Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis +un, tu partiras là -dessus, tu n'auras plus ta liberté; +cherche dans notre monde qui tu accepterais pour +mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un +que tu connais, au moins pour l'avoir vu; +quand tu auras fait cet examen, nous en reparlerons.</p> + +<p>—Quel jour? demain?</p> + +<p>—Non, non, pas demain?</p> + +<p>—Alors, après-demain?</p> + +<p>—Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour +travailler avec Casparis, je dînerai avec toi, et tu te +confesseras. Je suis heureux de voir à ton impatience +que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles +de son oncle, Ghislaine n'oublia pas la femme de la +justice de paix; aussitôt que M. de Chambrais l'eut +quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put +trouver de musique non reliée.</p> + +<p>Surprise de cet empressement, lady Cappadoce +voulut savoir ce qu'elle faisait là , et Ghislaine le lui +expliqua.</p> + +<p>—Comment! s'écria le gouvernante, vous allez +donner votre musique à relier à des gens qui n'ont +pas de travail; mais s'ils n'ont pas de travail c'est +qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique +sera perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous +tenez à lui faire du bien.</p> + +<p>—Elle ne demande pas l'aumône.</p> + +<p>—Si elle est réduite à la misère que vous dites, +comment voulez-vous qu'elle achète ce qui doit +entrer dans ces reliures: la peau, le carton, le papier?</p> + +<p>—Vous avez raison, je vais lui laisser une avance +pour qu'elle puisse faire ces achats.</p> + +<p>—Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer +comment elle voulait que ces reliures fussent faites, +elle plia un billet de cent francs.</p> + +<p>A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se +ranger devant le perron, car pour aller à Chambrais, +qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou pour venir +de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude +qu'on prit le chemin de fer: quatre postiers étaient +attachés à ce service, et en leur laissant un jour de +repos sur deux, ils battaient les locomotives de +Sceaux—ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.</p> + +<p>Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du +tête-à -tête que M. de Chambrais avait voulu se ménager +avec Ghislaine, elle avait compté sur ce voyage +pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue +promenade autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité +vaine qui la poussait, le seul désir de savoir +pour savoir, c'était son intérêt.</p> + +<p>Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il +se passer? Était-ce d'un projet de mariage que +M. de Chambrais l'avait entretenue? La question. +était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une +navrante mortification d'en être réduite, elle, une +lady, à vivre dans une position subalterne, en réalité, +elle tenait à cette position qui n'était pas sans avantages. +Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir que du +dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, +en réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter +cette France détestée pour retourner dans son Angleterre +adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable, +incomparable pour tout... mais de loin. En somme, +si malheureuse qu'elle fût, elle ne craignait rien tant +que d'être obligée, par le mariage de Ghislaine, de +renoncer à son malheur et à son humiliation.</p> + +<p>A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il +sur le boulevard des Invalides, qu'elle commença ses +questions:</p> + +<p>—Cette émancipation va-t-elle changer quelque +chose dans nos habitudes? dit-elle de son ton le plus +affable.</p> + +<p>—C'est justement ce que mon oncle vient de me +demander.</p> + +<p>—Et vous lui avez répondu?</p> + +<p>—Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais +la semaine prochaine ce que j'avais fait la semaine +dernière.</p> + +<p>—Il est certain que l'émancipation ne confère pas +tout d'un coup des grâces spéciales.</p> + +<p>—Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si +vous le voulez bien, je vais préparer ma leçon pour +M. Lavalette, en lisant <i>Chatterton</i>.</p> + +<p>Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la +conversation sur ce sujet, mais déjà Ghislaine avait +pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans une poche de +la voiture et sa lecture était commencée; elle dut +donc se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui +d'ailleurs était rassurant: une enfant, qui pendant +un certain temps encore ne serait qu'une enfant.</p> + +<p>Mais quand elle remarqua les distractions avec +lesquelles Ghislaine, ordinairement attentive et appliquée, +faisait sa lecture, l'inquiétude prit la place de +la confiance; certainement il s'était dit, entre l'oncle +et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui +avait répété, et cette lecture n'était qu'un prétexte +pour penser librement à cette autre chose.</p> + +<p>A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, +elle la questionna de nouveau; mais cette +fois indirectement:</p> + +<p>—Il me semble que <i>Chatterton</i> ne vous intéresse +guère?</p> + +<p>—Je réfléchis.</p> + +<p>—C'est précisément ma remarque.</p> + +<p>—Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer +ses lectures.</p> + +<p>—Encore faut-il les suivre.</p> + +<p>—C'est ce que je vais faire.</p> + +<p>Elle se plongea dans son livre sans relever les +yeux, sinon pour lire, au moins pour échapper à ces +interrogations. Elle avait bien l'esprit à la lecture, +vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux +gronderies du quaker! Quel sens pouvaient avoir +ces paroles vaines, quand dans ses oreilles et dans +son coeur retentissaient encore celles de son oncle?</p> + +<p>Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation +pour se dire qu'elle ne trouverait que dans le +mariage les affections et les tendresses qui avaient si +tristement manqué à sa première jeunesse; mais les +idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit +venaient de prendre corps par la forme précise que +son oncle leur avait données et elles la jetaient dans +un trouble qui l'emportait.</p> + +<p>Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les +espérances dont son coeur se nourrissait depuis +qu'elle avait commencé à juger la vie?</p> + +<p>Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance +plus heureuse que la sienne, et les souvenirs +qui lui restaient de ce temps étaient tous pleins de +joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont +l'unique souci semblait être son bonheur; autour +d'elle, une existence de fêtes qui lui avait laissé +comme des visions de féeries: au château, dans les +allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles +elle était mêlée, galopant sur son poney à côté de sa +mère; à l'hôtel de la rue Monsieur, les splendeurs +des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée des invités, +et la musique qui, la nuit, la berçait dans son +lit, et toujours à Paris, à la campagne, un entourage +d'amis, une sorte de cour.</p> + +<p>Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, +plus de mère, plus de fêtes, plus d'amis, l'abandon, +la solitude, le silence. Le père avait été tué dans un +accident de chasse. Huit jours après, la mère était +morte d'un accès de fièvre chaude.</p> + +<p>Du côté de son père, il lui restait un oncle, le +comte de Chambrais, dont on avait fait son tuteur, et +de nombreux cousins qui la rattachaient aux grandes +familles de l'aristocratie française; du côté de sa +mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et +tantes; mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient +guère s'acquitter de leurs devoirs de parenté envers +cette petite Française qu'ils connaissaient à peine.</p> + +<p>Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude +affection dans la maison déserte: seulement de temps +en temps un mot amical, un baiser de son oncle +quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et +plus souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château +où l'on n'arrivait qu'après un petit voyage. Et toujours +la parole grave, le geste solennel, la leçon à +propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans +le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude +toujours gouvernante, et gouvernante anglaise, +froide, impeccable, infatuée de sa naissance, exaspérée +de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait sa +situation par sa dignité.</p> + +<p>A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine +avait accepté cette vie monotone, soumise et +résignée, sans échappée au dehors, n'imaginant pas +dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre. +Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par +scrupule et pour qu'on ne l'accusât point de s'être +débarrassé d'un devoir difficile, que son oncle, au +lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation. +Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux +pour lui en adoucir les sévérités; quand +elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et toujours +appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne +pas faire une observation qui ne fussent dictés par la +justice même, elle sentait qu'elle eût été ingrate de se +plaindre. On était pour elle ce que les circonstances +permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; +une gouvernante n'est pas une mère; c'était là le +malheur, la tristesse de sa situation qu'elle ne pouvait +pas leur reprocher.</p> + +<p>Mais la floraison de la quinzième année avait suscité +en elle des échappées au dehors, qui étaient nées +de ses souvenirs mêmes.</p> + +<p>C'était en se rappelant les regards émus et les paroles +de tendresse que sa mère et son père échangeaient +en l'embrassant, qu'elle s'était dit que la +morne solitude et les tristesses de son enfance ne se +dissiperaient que le jour où elle se marierait. +Pourquoi, alors, ne serait-elle pas heureuse comme +sa mère l'avait été? Pourquoi le babil d'un enfant +n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle +avait vu le sien provoquer sur celles de sa mère?</p> + +<p>Et de même c'était en se rappelant les illuminations +et les fleurs des grands appartements de +l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en retrouvant +dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour +d'honneur du château les jours des grandes chasses, +ou celui de la salle de spectacle les soirs où l'on +jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela +ressusciterait quand elle se marierait.</p> + +<p>Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui +donner un corps, l'être idéal qui flottait indécis dans +les féeries de son imagination devenait un personnage +réel; il existait, il la connaissait; tout au +moins il l'avait vue.</p> + +<p>Où?</p> + +<p>Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines +qui, à dix-huit ans, ont été partout; en vraie +fille du monde où les traditions sont une religion, +elle n'avait été nulle part! les offices à Saint-François-Xavier, +quand parfois elle passait un dimanche +à Paris; quelques rares visites chez des parentes à +qui elle avait des devoirs à rendre, en janvier ou à +de certains anniversaires; en mai, des séances d'étude +au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, +et c'était tout; il lui était donc facile de remonter +dans ses souvenirs en se demandant où elle avait vu +«l'homme de son monde qu'elle accepterait pour +mari et qui pouvait prétendre à sa main».</p> + +<p>Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. +Jamais personne n'y avait fait attention à elle. Tout +d'abord, elle en avait été mortifiée, s'imaginant +qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas +tardé à comprendre que ceux qui ne la connaissaient +pas n'allaient pas accorder ce regard à une fille simplement +habillée, que pour le costume on pouvait +prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant +sa maîtresse, plutôt que pour une fille de +grande maison accompagnée de sa gouvernante.</p> + +<p>C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait +pu se rencontrer avec ce mari, et parmi les jeunes +hommes qui semblaient réunir les qualités dont parlait +son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui les +eût toutes,—celles-là et beaucoup d'autres qu'elle +était disposée à lui reconnaître,—le comte d'Unières. +En tout elle ne l'avait pas vu trois fois, et ils n'avaient +pas échangé dix paroles; mais certainement il +était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être +idéal dont elle avait si souvent rêvé.</p> + +<p>Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée +de le dire, ne sachant rien ou presque rien de lui, +mais enfin elle sentait qu'il en était ainsi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha +tous les soirs à neuf heures et demie. Mais ce jour-là , +si elle entra dans sa chambre à l'heure réglementaire, +ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était trop +agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le +voyage de Paris à Chambrais sous les regards curieux +de lady Cappadoce qui ne la quittaient pas, elle avait +besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte close, elle +l'était.</p> + +<p>Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre +d'enfant, à côté de sa gouvernante, au premier étage. +Mais alors son oncle avait voulu qu'elle prit l'appartement +de sa mère, qui se composait de quatre pièces +au rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un +petit salon, une chambre à coucher qui était immense +avec six fenêtres, deux sur la cour d'honneur, deux +sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste cabinet +de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet +où couchait une femme de chambre.</p> + +<p>Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement +qui lui semblait amoindrir son autorité; mais c'était +justement en vue de cet affaiblissement d'autorité +que M. de Chambrais avait imposé sa volonté. Ne fallait-il +pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour +cela le mieux était de l'habituer à une certaine liberté. +Chez elle, dans l'appartement qu'avaient toujours +habité les princesses de Chambrais depuis deux +cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.</p> + +<p>Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença +par éteindre sa lampe, puis ouvrant une des fenêtres +qui donnent sur les jardins, elle resta à rêver en laissant +sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc +qu'éclairait la pleine lune.</p> + +<p>Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais +n'avaient apporté aucun changement aux dispositions +primitives de leur château et de leur parc: tels +ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient +conservés. Chaque fois que les dégradations du temps +l'avaient exigé, ils avaient fait réparer le château, +mais sans jamais accepter des restaurations plus ou +moins savantes qui auraient altéré son caractère. De +même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes +toutes les fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais +toujours en respectant l'harmonie de l'ensemble: ainsi, +le meuble de la chambre de Ghislaine, qui dans son +neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait +été recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et +de nouveau en velours de Gênes lorsque plus tard +celui-ci avait repris son ancien nom.</p> + +<p>Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui +leur faisait suite n'avaient jamais subi les embellissements +des paysagistes, et tandis qu'on voyait à Versailles +le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin du +Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, +Chambrais restait ce qu'il avait toujours été avec ses +avenues droites, ses arabesques de gazon et de buis, +ses charmilles en portiques, ses ifs et ses cyprès taillés, +ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses +terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses +statues.</p> + +<p>Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa +chambre, elle était ainsi venue s'asseoir à cette place. +Certaine de n'être pas surprise par lady Cappadoce +qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette fenêtre, +elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle +voulait. C'étaient les seuls moments de la journée +où elle eût sa liberté d'esprit et ne fut pas exposée à +entendre sa gouvernante, toujours aux aguets, lui +dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous +donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux +fantaisies de la rêverie, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on +peut n'être pas bavard avec soi-même; mais des confidents +elle n'en avait pas d'autres que cette partie du +jardin et du parc que de cette fenêtre son regard embrassait. +Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien +tranquillement se confesser à quelque coin de sa +chambre ou à quelque meuble, mais ils n'eussent été +que de muets confesseurs, tandis que le jardin et le +parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que +la neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au +contraire le parfum des orangers passât dans l'air +tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient de longues +conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces +statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur +ou dans l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours +elle les trouvait en accord avec ses sentiments: triste, +ils étaient tristes aussi: «Tu te plains d'être abandonnée; +mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais +la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et +à l'avenir en te rappelant le passé; et nous?»</p> + +<p>Mais, ce soir-là , ce ne fut pas par des plaintes que +ses confidents lui répondirent. Comme ils s'étaient +associés à ses tristesses, ils s'associèrent à ses espérances: +on allait donc revoir les fêtes d'autrefois; +les promenades des amis dans les allées; les danses +dans les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades +qui traverseraient le parc pour gagner le +rendez-vous de chasse dans la forêt.</p> + +<p>L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, +éclairée par la pleine lune de mai, parfumée par les +senteurs des roses et des chèvrefeuilles, qu'il était +tard lorsqu'elle se décida à fermer doucement sa +fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint +pas tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce +fut pour continuer son rêve de la soirée.</p> + +<p>Le temps avait marché: on célébrait son mariage +avec le comte d'Unières, dans l'église Saint-François +Xavier; elle avait la toilette ordinaire des mariées, la +robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. +Mais le comte était en prince Charmant, celui de la +<i>Belle au Bois dormant</i>, tel qu'elle l'avait vu dans les +dessins de Doré: justaucorps de satin rose, toque à +plumes, épée; en même temps, par un dédoublement +de personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait +au baptême de son premier né.</p> + +<p>Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite +pendant ses leçons; mais le lendemain, quand +M. Lavalette commenca son explication de <i>Chatterton</i>, +elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce: +évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante +l'accompagna jusque dans la cour où attendait +la voiture qui devait le reconduire à la station.</p> + +<p>—Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, +que vous avez remarqué le trouble de votre élève?</p> + +<p>—Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était +pas homme à remarquer quoi que ce fût quand il +s'écoutait parler.</p> + +<p>—C'est à peine si elle vous a entendu.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant +à cela avec un pareil sujet.</p> + +<p>—Mais il est anglais, ce sujet.</p> + +<p>—Non, monsieur; dites que les personnages ont +des noms anglais, je vous l'accorde, mais pour les +sentiments, les idées, les moeurs, les actions, ces +gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: +croyez-vous qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, +ne soit pas de nature à éveiller les idées d'une jeune +fille?</p> + +<p>—Et comment voulez vous que j'enseigne notre +littérature contemporaine sans parler de ses oeuvres, +typiques?</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous +en à des modèles plus anciens; pour moi, j'ai +appris le français dans les <i>Mémoires de Joinville</i>, et je +m'en suis bien trouvée.</p> + +<p>—C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne +voulait pas engager une discussion inutile, je le soumettrai +à M. le comte de Chambrais.</p> + +<p>—Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, +répliqua lady Cappadoce qui n'avait jamais admis +qu'on lui répondit ironiquement.</p> + +<p>Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, +car lorsque M. de Chambrais arriva, il emmena +Ghislaine dans le jardin comme il l'avait fait le jour +de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer +de derrière une persienne pour tâcher de comprendre +à leur pantomime ce qu'ils se disaient; +malheureusement, elle était si discrète, cette pantomime, +qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le +beau temps, un mariage, une affaire d'intérêts, il +pouvait être aussi bien question de ceci que de cela.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je +t'ai dit avant-hier, avait commencé M. de Chambrais +lorsqu'ils avaient été à une certaine distance de la +maison?</p> + +<p>—Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!</p> + +<p>—Et tu as trouvé?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je sache?</p> + +<p>—En me disant le nom ou les noms qui te sont venus +à l'esprit.</p> + +<p>—Mais je vous assure que cela m'est tout à fait +difficile; je n'ose pas.</p> + +<p>—Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas +le plus souvent en vertu de certaines affinités mystérieuses +dans lesquelles notre volonté ne joue aucun +rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si +parmi les jeunes gens que tu as vus et qui peuvent +être des maris pour toi, il en est un, ou plusieurs, pour +qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien de plus.</p> + +<p>—Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position +pourrait, il me semble, accepter pour mari.</p> + +<p>—Un seul?</p> + +<p>—J'ai vu si peu de monde!</p> + +<p>—C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?</p> + +<p>Elle hésita un moment, détournant la tête pour +cacher sa confusion, car il lui semblait que c'était là +un aveu.</p> + +<p>Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le +sien, il continua d'un ton tout plein d'une tendre +affection:</p> + +<p>—Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter +d'être ton confident?</p> + +<p>—Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de +la confidence. Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas +plus longtemps me défendre sottement: j'ai pensé à +M. d'Unières.</p> + +<p>Il poussa une exclamation de joie.</p> + +<p>—Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de +d'Unières qu'il s'agit. Tu vois maintenant combien +j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un peu +aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me +prouve que nous pouvons nous engager dans ce mariage +avec la certitude qu'il sera heureux. Vous vous +êtes vus quatre ou cinq fois....</p> + +<p>—Trois.</p> + +<p>—C'est encore mieux; les affinités dont je parlais +se manifestent plus franchement; sans vous connaître, +vous avez été l'un à l'autre attirés, par une +sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment +plus tendre, et qui le deviendra. Tu m'aurais +demandé un mari que je ne t'en aurais pas choisi un +autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, +c'est beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que +j'ai observés en pensant que j'aurais un jour la responsabilité +de ton mariage, je n'en connais aucun +qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; +si sa fortune n'est pas l'égale de la tienne, +elle est cependant suffisante; enfin c'est un homme +d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu +de perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il +a travaillé; il a fait de bonnes études en droit; il a +voyagé, en séjournant dans les pays étrangers où il y a +à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, +et avec le don de la parole qui est naturel chez +lui, on peut être certain que, quand il entrera à la +Chambre, il sera un des meilleurs députés de notre +parti.</p> + +<p>—Quel âge a-t-il donc?</p> + +<p>—Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est +pour la préparer qu'il est en ce moment dans son département. +Il en reviendra dans six semaines. Et +alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse +d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à +ton mari la Grandesse d'Espagne, il pourra timbrer +ses armes de la couronne ducale.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement +et à son corps défendant les leçons de littérature +française contemporaine, par contre elle était passionnée +pour celles de musique; que cette musique +fût allemande, italienne ou française, ancienne ou +nouvelle, peu importait, pour elle il n'y avait ni +nationalité, ni âge. Tout à craindre de Lamartine, +Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun +le sait, que des corrupteurs. Rien à redouter +de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont des charmeurs. +Infâme le rapt de la fille de Triboulet par +François Ier; innocent, celui de la fille de Rigoletto +par le duc de Mantoue.</p> + +<p>Pour elle, il en était des professeurs comme de leur +science ou de leur art; c'était ce qu'ils enseignaient +qui les faisait prendre en grippe ou en tendresse et +qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts: +M. Lavalette, le professeur de littérature française, +ne pouvait être qu'un sacripant, et Nicétas, +le professeur d'accompagnement, qu'un charmant +jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété +sur tous les tons que M. Lavalette était un critique +de grand talent, un esprit distingué, une conscience +droite, en tout le plus honnête homme du monde, +mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on +ne savait pas, on se trompait. Au contraire, elle était +disposée à voir un ange dans Nicétas: en pouvait-il +être autrement avec l'âme et la verve qu'il mettait +dans son exécution?</p> + +<p>Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons +de l'un toujours trop longues, se changeait en ravissement +à celles de l'autre toujours trop courtes. Installée +dans un fauteuil vis-à -vis de Nicétas, elle ne le +quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau +qu'il exécutait, elle restait plongée dans sa béatitude, +dodelinant de la tête, battant la mesure avec ses deux +pieds, et laissant de temps en temps échapper de +petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.</p> + +<p>Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que +l'heure de la leçon ne fût pas dépassée, et s'il se laissaient +entraîner à des développements qui l'intéressait +lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon +de tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais +avec Nicétas, elle n'avait jamais eu de montre, et tant +qu'il voulait bien jouer, elle écoutait: un morceau +de musique ne s'interrompt pas comme une scène de +comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au +bout. Encore avait-elle d'ingénieuses ressources +pour allonger la séance et même quelquefois pour la +doubler.</p> + +<p>Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle +s'apercevait qu'il était trop tard pour que Nicétas pût +prendre le train; il partirait par le suivant. Ou bien +il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou +bien trop froid: et, passant par dessus les règles de +l'étiquette et des convenances, qui pourtant lui étaient +si chères, elle le gardait à dîner au château. Que faire +en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et +comme il eût été indiscret de continuer le travail de +la leçon, ce qui eût ressemblé à une sorte d'exploitation, +elle demandait les morceaux qui lui plaisaient.</p> + +<p>Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle +d'une pareille faveur, et le soleil eût pu dévorer la +plaine, le verglas eût pu rendre la route impraticable +sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était +pas un professeur comme les autres: d'abord il était +musicien, et ce titre seul suffisait pour justifier toutes +les faiblesses qui pour lui n'en étaient pas; et puis il +y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes et +même dans son attitude des côtés mystérieux dont on +parlait tout bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque +et chevaleresque de lady Cappadoce.</p> + +<p>Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique +de Ghislaine avait été le compositeur Soupert, qu'on +avait choisi autant pour son nom que parce que c'était +un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il +lui serait facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement +et sans perte de temps. Mais si Soupert +était un musicien de talent, par contre c'était bien +pour la régularité le plus détestable professeur qu'on +pût trouver: il n'y avait pas de meilleures leçons que +les siennes; seulement, il fallait qu'il les donnât et +surtout qu'il fût en état de les donner, ce qui n'arrivait +que rarement.</p> + +<p>Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine +d'années, Soupert était redevenu dans sa vieillesse +le bohème qu'il avait été dans sa jeunesse: rôdeur +de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des +salons où il promenait de trente à cinquante une fille +de grande naissance qu'il avait épousée; à soixante, il +vivait dans une masure du plateau de Palaiseau avec +une blanchisseuse dont il avait fait sa seconde femme, +sans avoir nettement conscience de la distance qui séparait +celle-ci de celle-là .</p> + +<p>Quand il avait été question de le donner pour professeur +à Ghislaine, c'était à l'auteur du <i>Croisé</i> et des +<i>Abencerrages</i> que M. de Chambrais avait pensé et non +au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du <i>Croisé</i> +il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré +dans le monde, la réputation, le mariage extraordinaire; +du bohème, il ne savait rien, si ce n'est +qu'il habitait à une assez courte distance de Chambrais +pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt +qu'à un musicien qui viendrait de Paris.</p> + +<p>Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème +se montrât tel que la vie, la lutte et «le pas de +chance» l'avaient fait. Partant de chez lui le matin pour +venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier cabaret +de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le +zinc et prendre la force d'accomplir cette odieuse +corvée qui consisté à donner une leçon de piano, au +lieu de rester attablé tranquillement avec les ouvriers +carriers et les paysans qui composaient maintenant +sa société. Au cabaret du bas de la côte, il +faisait une seconde halte. Au café de la Gare, il en +faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui +causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage +ami ou simplement connu lui souriait, il s'asseyait; +les verres se succédaient, et au lieu d'être à +Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y +arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.</p> + +<p>—Retenu; à mon grand regret empêché; vous +comprenez.</p> + +<p>Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, +comprenait parfaitement.</p> + +<p>—Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout +le monde sait cela. Nous ne pouvons pas vous en +vouloir d'un retard qui, peut-être, nous vaudra un +nouveau chef-d'oeuvre.</p> + +<p>En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, +ce que ce retard valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, +c'était une odeur de vin blanc mêlée à celle des liqueurs +qui emplissait la salle de travail, et quand +Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un +<i>la</i> ou un <i>fa</i> au lieu d'un <i>sol</i>, incapable qu'il était de +diriger ses doigts tremblants.</p> + +<p>Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté +ces parfums, que lady Cappadoce n'eût éprouvé +aucun embarras avec lui: elle l'eût tout de suite remercié; +mais ce procédé expéditif était-il applicable à +un musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle +avait les romances dans le coeur et les airs de danse +dans les jambes? Elle ne l'avait pas pensé. Il fallait +aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen +qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert +partît de chez lui pour venir directement sans +s'arrêter en route, il n'aurait pas d'occasions de se +parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y +avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.</p> + +<p>Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie +dont elle était capable, cette proposition, il avait +commencé par refuser:</p> + +<p>—La promenade du matin est hygiénique.</p> + +<p>Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû +accepter.</p> + +<p>Il avait été calculé qu'il arriverait au château un +peu avant neuf heures: la première fois qu'on alla le +chercher, il arriva à dix heures et demie, et lady Cappadoce +eut la douleur de constater que le professeur +et le cocher étaient exactement dans le même état, +pour s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.</p> + +<p>Boire avec un valet!</p> + +<p>Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été +prévenu que, «à cause de l'irrégularité dans ses +heures, qui dérangeaient tous les autres professeurs», +mademoiselle de Chambrais renonçait à ses +leçons.</p> + +<p>Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; +mais lui n'était pas homme à le prendre par +le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât deux cents +francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule ressource, +il s'était tout de suite consolé en se disant que +c'était la liberté qu'il recouvrait; maître de son temps +désormais et n'ayant plus à se préoccuper de ces leçons, +il aurait le loisir de faire les démarches nécessaires +pour que son répertoire fût repris: c'était +parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le +négligeait; il se montrerait.</p> + +<p>Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une +élève qui l'intéressait; elle était née musicienne, cette +jeune fille, et il serait vraiment dommage qu'elle +tombât entre de mauvaises mains: il ne fallait pas, +il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de +gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, +il avait proposé à lady Cappadoce de le remplacer par +un de ses anciens élèves, celui qu'il avait formé avec +le plus d'amour, en qui il mettait le plus d'espérances, +qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.</p> + +<p>Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées +eussent été cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce +avait encore assez confiance en sa probité d'artiste +pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs, +Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier +prix de violon du Conservatoire de Vienne, premier +prix également du Conservatoire de Paris. Et +quand Soupert affirmait que le meilleur accompagnateur +que pût trouver mademoiselle de Chambrais +était ce jeune musicien, il semblait qu'on pouvait se +fier à cette parole.</p> + +<p>Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux +qui recommandaient l'artiste, avait ajouté tout bas et +confidentiellement des détails particulier sur l'homme +dont lady Cappadoce s'était émue.</p> + +<p>—Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, +je n'en sais rien.</p> + +<p>—Mais alors....</p> + +<p>—Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. +Quelle est sa nationalité? Je n'ai que des probabilités +à ce sujet. Comment se nomme-t-il de +vrai? Je l'ignore.</p> + +<p>—Et vous le recommandez!</p> + +<p>—Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle +Alexis, Jacques, Emilio, cela ne lui donne ni ne lui +retire du talent, et il me semble que c'est le talent +seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est lui +qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint +me trouver à Palaiseau et me demander mes conseils, +sinon mes leçons. Nous étions en été, et la poussière +couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur son +visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le +questionnai. Il me répondit qu'en effet il était venu à +pied. Huit lieues aller et retour pour me demander un +conseil, cela me toucha. Je lui offris de se rafraîchir. +Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition +pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait +en prendre; ce fut le commencement de nos relations. +Elles continuèrent sans que j'apprisse rien, ou à peu +près rien sur lui, tant il était réservé et discret: il était +remarquablement doué pour la musique; en toutes +choses, son éducation avait été poussée beaucoup +plus avant que ne l'est ordinairement celle des virtuoses; +il parlait plusieurs langues, voilà tout ce que +je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le +connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de +mes anciennes élèves que j'aimais beaucoup, qui +allait partir pour la Russie et que j'aurais voulu servir +dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui +montra combien je m'intéressais à elle.—Je puis lui +donner des lettres qui lui ouvriront quelques portes, +me dit-il.—Vous avez habité la Russie?—Oui. Il +me donna ces lettres; l'une était pour une grande +duchesse, les autres pour des personnages de la plus +haute noblesse. Vous comprenez ma stupéfaction: +comment avait-il des relations dans ce monde, et +telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré +ma curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A +quelque temps de là , le hasard me fit monter chez lui, +car après l'avoir fait engager aux Concerts populaires, +je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il avait +maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première +fois que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre +chambre; au mur était accrochée une gravure, un +portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme +étranger chamarré de décorations: un nom avait été +gravé au dessous, mais il était effacé; à côté se lisait, +de l'écriture de Nicétas, que je connais bien, cette +étrange inscription: «Haine éternelle.»</p> + +<p>—Voilà qui est bizarre.</p> + +<p>—Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage +qui représente ce portrait et Nicétas, il y a une +ressemblance frappante.</p> + +<p>—Son père, alors.</p> + +<p>—Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais +j'avoue que cette histoire du portrait, s'ajoutant à +celle des lettres, m'intéressa. Je voulus en savoir un +peu plus long, et sans forcer les confidences de Nicétas +par des questions, lever un coin du voile dans lequel +il s'enveloppe.</p> + +<p>—Et vous y êtes arrivé?</p> + +<p>—Non pas avec certitude, mais au moins avec des +probabilités. Il serait le fils d'un personnage russe +qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, aimée pendant +un séjour que ce personnage aurait fait dans le +Midi. Obligé de retourner en Russie, ce personnage +maria sa maîtresse à un professeur du Conservatoire +de Marseille, et celui-ci, moyennant le paiement d'une +grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou +huit ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais +martyrisé par celui-ci, il écrit à son vrai père qui vient +le reprendre, le rachète, l'emmène en Russie et le +fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants. +Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été +le camarade de ceux et de celles pour qui il m'a donné +des lettres de recommandation. Un jour son père +meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle. +Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment +à Vienne, entre au Conservatoire où il obtient un +premier prix, et arrive enfin à Paris où il en obtient +un autre.</p> + +<p>Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque +de lady Cappadoce s'enflammât; mais c'était presque +un personnage de roman, ce jeune musicien; de plus, +il avait de la naissance, une naissance illustre, à +coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée +de supériorité aristocratique allait plus vite et +plus loin que les probabilités de Soupert.</p> + +<p>—Amenez-le, cher monsieur Soupert.</p> + +<p>Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par +Soupert, elle n'avait plus douté de cette naissance illustre.</p> + +<p>Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, +de grande taille, large d'épaules, à la tête énergique et +bizarre, aux longs cheveux noirs qui lui retombaient +sur le cou et sur le front en boucles frisées, était +quelqu'un.</p> + +<p>Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre +voulu de cette chevelure tortillée en serpents; peut-être +les yeux ardents qui brillaient, à travers ces +mèches ramenées en avant, au lieu d'être rejetées en +arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une +expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet +quelconque; mais qu'importait, cela n'empêchait +pas qu'il fût étrangement original,—comme il convenait +à un homme de son sang.</p> + +<p>Un Romanof—elle était sûre que c'en était un—maître +de musique de la princesse de Chambrais; au-dessus +de lui une Cappadoce, c'était bien.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, +autant Nicétas était exact dans les siennes; si +l'un avait toujours été en retard, l'autre était toujours +en avance.</p> + +<p>Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au +concierge de ne pas l'annoncer par un coup de +cloche, et se glissant par la petite grille entr'ouverte, +il se promenait en attendant son heure dans les jardins: +lady Cappadoce le voyant alors errer à petits +pas, la tête tournée vers le château, s'attendrissait +sur lui:</p> + +<p>—Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château +de ses pères.</p> + +<p>Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la +Néva, où elle avait décidé, sans aucune raison pour +cela bien entendu, que devait se trouver ce château.</p> + +<p>—Comme il doit souffrir de cette misérable vie +de musicien en la comparant à celle de ses frères, et +jamais une plainte, jamais une allusion; le stoïcisme!</p> + +<p>Elle trouvait que, par là , il se rapprochait d'elle, +qui jamais non plus ne faisait allusion à ses grandeurs +déchues, et cette ressemblance le lui rendait +plus sympathique encore.</p> + +<p>Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur +qui avait passé par ces épreuves, mais comment? Il +portait si dignement le malheur.</p> + +<p>Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait +par de petits moyens détournés à lui prouver +qu'une femme qui avait, elle aussi, du sang royal +dans les veines—elle descendait des rois d'Écosse +incontestablement—compatissait à son infortune et +qu'il n'était pas seul. Quand il arrivait par un temps +froid, elle veillait à ce qu'il se réchauffât avant sa leçon; +quand c'était par une journée de soleil, elle lui +faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît +pour s'en défendre; tout cela accompagné de bonnes +paroles, de câlineries, de cajoleries; une mère n'eût +pas eu plus de prévenances avec un fils.</p> + +<p>Dans son élan de compassion elle eût souhaité que +Ghislaine s'associât à elle, sinon avec la même franchise, +au moins avec une sympathie secrète. Malheureusement, +Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un +professeur comme les autres, moins ennuyeux que +certains autres, parce qu'elle aimait l'art qu'il enseignait; +mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle +l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était +simplement celui d'une musicienne heureuse de +jouer avec un artiste de talent; elle n'avait aucune +arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste, +réduit à toucher un cachet, était un Romanof. +Comment l'idée lui en serait-elle venue? Ce n'était +pas à une jeune fille de son âge, élevée comme elle +l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette +illustre origine.</p> + +<p>C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à +Chambrais; le vendredi qui suivit l'émancipation de +Ghislaine, il arriva comme toujours en avance. +L'heure de la leçon était trois heures; un peu après +la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut +se promenant dans le jardin; en apparence il donnait +toute son attention aux fleurs des plates-bandes, +mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers +le château pour qu'on devinât sa préoccupation: il +pensait à la Néva!</p> + +<p>La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux +pommelé de blanc tombait une chaleur lourde qui +le força à s'abriter dans un berceau d'ifs taillés ras, +et là , ne se sachant pas observé, il resta la tête franchement +levée sur l'aile du château qu'il avait devant +lui,—celle habitée par Ghislaine. De la fenêtre +derrière laquelle elle était, lady Cappadoce ne lui +voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme +toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais +à l'attitude générale, on pouvait suivre sa pensée: +Chambrais lui rappelait le château de la Néva, et en +l'observant avec cette fixité, il revivait, le pauvre +jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il +avait passées dans les joies de la famille et la paix du +coeur, auprès de son père, entre ses frères et soeurs.</p> + +<p>Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir +secoué sa longue chevelure emmêlée et l'avoir arrangée +avec ses doigts sur son cou et sur son front, il +se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce +descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.</p> + +<p>Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée +pour produire un effet quelconque. Tantôt il paraissait +tomber du ciel, engourdi dans un ravissement +séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire +qu'il surgissait directement de l'enfer, désespéré.</p> + +<p>Ce jour-là , c'était la période du recueillement; +après avoir adressé une longue et basse inclinaison +de tête à Ghislaine sans prononcer un mot, une autre +un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, +il tira son violon de la boîte dans laquelle il +dormait depuis trois jours, l'accorda avec soin, et se +mit à son pupitre; alors seulement il daigna ouvrir +les lèvres:</p> + +<p>—Quand vous voudrez, mademoiselle.</p> + +<p>La séance devait se composer de deux parties +l'une réservée au déchiffrage, l'autre à l'exécution de +morceaux déjà travaillés; ce fut par le déchiffrage +qu'ils commencèrent, et comme pendant les hésitations, +les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait +se laisser distraire par les choses extérieures, +elle remarqua bientôt que le ciel se couvrait et que le +vent s'était élevé.</p> + +<p>—Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte +pour retenir Nicétas, et prolonger la musique de +deux heures au moins.</p> + +<p>Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne +dit rien tout de suite; ce fut seulement quand les +roulements du tonnerre se rapprochèrent qu'elle prépara +son invitation.</p> + +<p>—Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? +demanda-t-elle, entre deux morceaux.</p> + +<p>—Non, madame</p> + +<p>—C'est heureux, car je crains bien que vous ne +puissiez pas partir à votre heure habituelle; je crois +que nous allons être assaillis par un orage terrible.</p> + +<p>Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé +d'un peu près, elle aurait remarqué qu'il attachait +sur Ghislaine un regard dont l'expression était pour +le moins étrange.</p> + +<p>Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus +forts, l'obscurité s'épaissit, les nuages que roulait +le vent crevèrent en une trombe d'eau.</p> + +<p>Ghislaine s'arrêta de jouer.</p> + +<p>—Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez +pas partir.</p> + +<p>Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné +les malices de sa gouvernante, et trouvait qu'il était +peu délicat de payer d'un dîner les heures prises de +cette façon, voulut intervenir:</p> + +<p>—Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, +on fera atteler pour vous reconduire à la gare.</p> + +<p>—Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne +ne m'attend.</p> + +<p>—Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.</p> + +<p>—Mais, madame....</p> + +<p>—C'est entendu....</p> + +<p>Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître +d'hôtel.</p> + +<p>L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire +assez faible, les roulements du tonnerre s'éloignèrent, +la pluie cessa, et Nicétas aurait très bien pu +repartir pour la gare à son heure habituelle, mais +puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent +qu'il reprit sa liberté; aussi, quand la séance de travail +fut finie, eut-elle la joie de se faire jouer jusqu'au +dîner les morceaux qu'elle demandait.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine +trouvait les artifices de sa gouvernante désagréables +et mauvais, c'était aussi pour elle-même. +Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à +son aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle +ne voyait en lui que l'accompagnateur, et il réalisait +toutes les qualités qu'elle pouvait désirer; +c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le +musicien que Soupert avait recommandé. Mais à +table, l'artiste devenait un invité, comme un autre, +un monsieur quelconque, et cet invité, ce monsieur +la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas +emporter comme au piano, elle avait tout son calme, +sa raison, et ce qu'elle voyait la blessait comme ce +qu'elle entendait: la façon dont il la regardait à la +dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux +sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait +prendre des attitudes mélancoliques ou inspirées +qu'elle trouvait grossièrement ridicules; et quand il +parlait, il y avait dans les discours qu'il adressait +généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres +mots qui tombaient de ses lèvres une affectation à la +bizarrerie, une tension à la pose dont elle ne pouvait +pas ne pas être blessée, elle qui était la franchise +même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis, +s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait +le service de table lui ayant offert du vin, il avait refusé +en disant qu'il ne buvait que de l'eau glacée +et que plus elle était glacée meilleure il la trouvait.</p> + +<p>Elle ne pensait point que boire du vin fût un +mérite et boire de l'eau un vice, mais le ton sublime +de cette réponse l'avait choquée, et comme depuis, à +chaque instant, il en avait eu du même genre, elle +dut le juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait +le plus:—un comédien.</p> + +<p>Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, +ce qui d'ailleurs n'était guère difficile depuis +quelque temps, cherchait-elle toujours à abréger le +dîner.</p> + +<p>Ce soir-là , l'orage lui fournit un prétexte:</p> + +<p>—Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu +avant de quitter la table, nous ferons ce soir un tour +dans le parc; après la pluie il est agréable de marcher +sous bois.</p> + +<p>Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à +son grand regret, lady Cappadoce, qui, au lieu de +s'exposer à l'humidité des bois, aurait mieux aimé +passer la soirée au coin du piano à entendre de la +musique, dut se conformer à cette invitation.</p> + +<p>En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à +droite, Ghislaine tourna à gauche accompagnée de +lady Cappadoce, et tandis qu'elles descendaient le +perron du vestibule qui accède aux jardins, il descendait, +lui, celui de la cour d'honneur.</p> + +<p>—Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas +ce soir, dit lady Cappadoce, continuant son idée.</p> + +<p>—C'est justement pour ne pas le garder que j'ai +proposé cette promenade.</p> + +<p>—Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?</p> + +<p>—Parce que mon oncle trouve que je fais trop de +musique et désire que j'en fasse moins.</p> + +<p>—Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.</p> + +<p>Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir +une discussion sur les idées et les goûts de son oncle, +elle ne répondit pas, mais lady Cappadoce, qui était +outrée, continua:</p> + +<p>—Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas +adressé son observation; puisque j'ai la direction de +votre travail, c'était à moi qu'elle devait être présentée.</p> + +<p>—Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, +mais celles de la distraction, et c'est pour cela +qu'il m'a fait son observation amicale au lieu de +vous l'adresser.</p> + +<p>Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, +il ne désarma point lady Cappadoce qui ne savait +de quoi elle était le plus furieuse, ou de l'atteinte +portée à son autorité, ou de la suppression +des séances supplémentaires de musique.</p> + +<p>—Je ne connais pas de distractions mieux employées +que celles qu'on donne à la musique, plus +saines, plus morales.</p> + +<p>Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée +de ces dîners, cela suffisait, et pour l'heure +présente, plutôt que de discuter, elle aimait mieux +être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: +le soir tombait, et de la terre trempée par l'orage +montait avec des buées blanches le parfum des +fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes et des +mousses du parc; après la chaleur du jour il était +réconfortant de se baigner dans cette fraîcheur, +comme il était doux aux yeux, après les violentes clartés +du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui +rampaient aux extrémités des longues allées droites.</p> + +<p>C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, +de lui qu'elle allait s'occuper!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable +pour les domestiques de Chambrais, hautain au contraire +et dédaigneux avec affectation, à ce point que +ceux qui avaient de l'autorité dans la maison s'étaient +entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le +conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait +le premier; lorsqu'il arrivait, les valets de pied +se sauvaient pour ne pas lui ouvrir la porte, et à +table, le maître d'hôtel le livrait dédaigneusement +aux mains d'un subalterne.</p> + +<p>Mais ce soir-là , lorsqu'il passa devant le pavillon +du concierge, il s'arrêta pour échanger quelques +mots avec ce fonctionnaire qui soupait la fenétre ouverte, +en compagnie de sa femme et de ses enfants.</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir.</p> + +<p>—Bonsoir, Monsieur.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous +prie?</p> + +<p>—Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les +biens de la terre.</p> + +<p>—Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je +pourrai arriver à la station sans pluie?</p> + +<p>—Oh! pour sûr.</p> + +<p>Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge +et sa femme se regardaient en se demandant ce qu'il +pouvait y avoir sous ces questions peu naturelles.</p> + +<p>Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte +d'arriver, mais il ne tarda pas à ralentir sa marche, +longeant le parc, il s'était arrêté à un endroit où le +mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé +par un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; +suffisant pour empêcher la sortie des lièvres, +des chevreuils et des daims, ce grillage n'était qu'une +défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter +par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés +de chaque côté des fondations commencées. A cet +endroit il n'y avait pas de maisons le long de la route +vis-à -vis le mur, seulement des champs et des prairies, +à cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et +ne voyant personne, n'entendant aucun bruit, il +enjamba par-dessus le grillage.</p> + +<p>Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant +soin de faire constater sa sortie par le concierge; +rapidement il se dirigea vers le château, mais en +s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder. +Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à +arriver au berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était +assis. Mais à ce moment, il ne pouvait plus être question +de reprendre cette place où il se trouverait en +vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne +risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce +mur de verdure.</p> + +<p>Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, +les jardiniers étaient rentrés chez eux; et +c'était dans une partie opposée du parc que Ghislaine +et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il +n'avait donc pas à craindre que personne vînt le déranger. +A ce moment même, une femme de chambre +parut à l'une des fenêtres de l'appartement de Ghislaine, +et tirant les volets, elle les ferma; puis elle +passa à une seconde, et ainsi successivement pour +toutes, une seule exceptée, qu'elle laissa ouverte, +en se contentant de rapprocher les volets de façon à +ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.</p> + +<p>De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer +sur le fond sombre de la chambre, et de temps en +temps dans le calme du soir, il entendait grincer sur +leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle manoeuvrait. +Le ménage dura assez longtemps, puis une +porte claqua et rien ne troubla plus le silence. Son +travail fini, la femme de chambre était partie pour +ne plus revenir, et maintenant cette partie du château +se trouvait abandonnée, le personnel domestique +dînant tranquillement à l'office dans d'aile opposée.</p> + +<p>La nuit se serait faite depuis quelques instants +déjà si la lune en se levant n'avait ajouté sa lumière +frisante aux dernières lueurs du couchant, mais cependant +les ombres commençaient à être assez confuses +pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par +extraordinaire quelqu'un regardait de ce coté. Sortant +de derrière sa cachette, il vint s'asseoir dans le +berceau, où il resta près de dix minutes, se levant +brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui +balance une résolution, prise, abandonnée et reprise. +Enfin, quittant le berceau et se baissant de manière +à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les +plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures +gazonnées pour que son pas ne criât pas sur le gravier, +il se dirigea vers la fenêtre restée ouverte; son +appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du sol, +il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre +de Ghislaine.</p> + +<p>Il respira et regarda autour de lui; bien des fois +avant cette soirée, il l'avait examinée en se promenant +dans le jardin, et il connaissait sa disposition comme +son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, +le lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, +le paravent à six feuilles, ses grands fauteuils en bois +doré, mais dans la demi-obscurité où la plongeaient +les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à +se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, +chaque chose se fit distincte en prenant sa forme +réelle; alors, allant à une des fenêtres fermées, il souleva +un des rideaux et reconnut que, comme il le présumait, +l'embrasure était assez profonde pour qu'on +pût se cacher là en toute sûreté; par leur poids et +leur épaisseur, ces rideaux en velours ciselé formaient +une sorte de mur, et il n'était pas vraisemblable que +quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite fille +peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un +voleur n'était pas embusqué derrière!</p> + +<p>Maintenant que la première partie de son plan +avait réussi, il n'avait qu'à réfléchir à l'exécution de +la seconde, et il était bien aise d'avoir quelques instants +à lui, avant le retour de mademoiselle de Chambrais, +pour se calmer.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure +que le temps s'écoulait, son agitation enfiévrée le +dévorait, et par moment, étouffé derrière les rideaux, +il sentait la sueur qui coulait de son visage lui tomber +sur les mains.</p> + +<p>Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, +glissant par les deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; +le bruit des pas lui dit que Ghislaine n'était +pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le serait +qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady +Cappadoce?</p> + +<p>—Faut-il fermer la fenêtre?</p> + +<p>C'était une femme de chambre.</p> + +<p>—Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.</p> + +<p>—Mademoiselle n'a pas besoin de moi?</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>La femme de chambre se retira en fermant la +porte; presque aussitôt la lampe fut éteinte, et Ghislaine +s'assit dans un fauteuil en face de la fenêtre +restée ouverte.</p> + +<p>Il attendit quelques instants que le silence se fût +établi, puis écartant doucement l'un des rideaux il fit +trois ou quatre pas en avant.</p> + +<p>—C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant +pas la possibilité qu'une autre personne que +sa femme de chambre fût là .</p> + +<p>—Non, mademoiselle.</p> + +<p>Elle poussa un cri en se levant d'un bond.</p> + +<p>—Ne craignez rien.</p> + +<p>Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; +il la voyait haletante.</p> + +<p>—N'approchez pas, j'appelle.</p> + +<p>—Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le +jure.</p> + +<p>—Pourquoi êtes-vous ici? Comment?</p> + +<p>—Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.</p> + +<p>Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier +moment d'affolement passé, de reprendre courage:</p> + +<p>—Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.</p> + +<p>Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle +parlait d'une voix étouffée, peut-être parce que lui-même +avait pris ce ton.</p> + +<p>—Partez, monsieur, demain je vous écouterai.</p> + +<p>Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des +yeux ardents qu'elle voyait briller dans l'ombre, car +il faisait face à la fenêtre, elle continua:</p> + +<p>—Me forcerez-vous à sonner?</p> + +<p>—Vous ne sonnerez pas.</p> + +<p>—Qui m'en empêchera?</p> + +<p>—Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; +que penserait-on, que dirait-on si, répondant +à votre coup de sonnette, on nous trouvait en +tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?</p> + +<p>Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était +vrai; que dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était +le calme, le sang-froid qu'elle devait appeler seuls à +son aide.</p> + +<p>—Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?</p> + +<p>Il avait été un moment démonté, mais en voyant +ce changement d'attitude, l'assurance lui revint, et il +fit encore quelques pas vers elle:</p> + +<p>—Vous dire ce que mes regards vous ont répété +cent fois, que je vous aime, que je vous adore....</p> + +<p>Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, +mais tout de suite elle les abaissa en relevant la tête +pour le regarder en face:</p> + +<p>—Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous +êtes introduit ici, partez, monsieur.</p> + +<p>Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil +qu'elle venait de quitter; mais cette pose de soumission +respectueuse ne calma pas l'indignation de +Ghislaine:</p> + +<p>—Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que +vous avez pu admettre la pensée que je vous écouterais?</p> + +<p>—Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon +amour de trouver un outrage dans son aveu; qu'ai-je +demandé?</p> + +<p>—L'outrage est de vous être introduit dans cette +chambre; il est dans votre aveu, dans votre attitude. +Relevez-vous, monsieur, et partez, partez, partez.</p> + +<p>A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était +pas seulement sa pudeur et son honnêteté, sa dignité +et sa fierté que cette brutale déclaration blessait, +c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses plus +chères croyances; combien souvent avait-elle pensé +à la première parole d'amour qu'on lui adresserait; +quels rêves radieux avait-elle faits en les poétisant, +en les idéalisant de tout ce que son imagination inventait:—et +voilà quelle était la réalité.</p> + +<p>—Partez, répétait-elle.</p> + +<p>—Pas avant que vous m'ayez entendu.</p> + +<p>—Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; +cette insistance est odieuse; si vous êtes un +homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? partez.</p> + +<p>—Je ne partirai pas.</p> + +<p>—Eh bien! moi, je pars.</p> + +<p>Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, +se relevant, il se plaça devant elle les bras étendus:</p> + +<p>—Vous ne passerez pas.</p> + +<p>Elle recula.</p> + +<p>—Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé +à cette résolution désespérée, c'est que je ne suis pas +maître de mon amour, c'est lui qui m'a amené ici +contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui +m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je +vous aime.</p> + +<p>—Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.</p> + +<p>—Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. +Je vous aime. Et quel mal, quel outrage vous +fait mon amour? il ne demande rien que de ne pas +rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous +vois, je suis heureux.</p> + +<p>—Eh bien! je le sais, partez.</p> + +<p>—Oui, je partirai puisque ma présence ici vous +jette dans cet émoi, mais pas avant que vous ne +m'ayez promis que cet aveu ne changera rien à ce qui +est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un +homme payé par vous, qui est à vos ordres, ait osé +lever les yeux jusqu'à vous, mais si cet homme n'est +aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant +lui est permise.</p> + +<p>—Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas +cette promesse: jamais je ne permettrai qu'un +homme qui m'a parlé comme vous venez de le faire +se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez +pour vous, doit vous faire comprendre la +mienne. Elle ne subira pas plus longtemps votre présence; +si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse +en advenir, je sonne.</p> + +<p>—Je vous en empêcherai bien.</p> + +<p>—Alors j'appelle.</p> + +<p>Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine +ne baissa pas les yeux; il y avait dans son attitude, +dans le port de sa tête, dans son regard une résolution +qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite +devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, +l'élève qu'il était habitué à voir depuis un an: ce +qu'elle disait, elle le ferait. Alors, qu'arriverait-il?</p> + +<p>—Et si je partais? dit-il.</p> + +<p>C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut +pas comprendre.</p> + +<p>—Partez, dit-elle.</p> + +<p>—Au moins vous vous souviendrez que je n'avais +que le bras à étendre pour vous empêcher de sonner, +que je n'avais qu'à vous mettre la main sur la bouche +pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant +je suis parti. Vous vous souviendrez que je vous +aime et ne demande qu'à vous aimer... silencieusement, +respectueusement.</p> + +<p>Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait +autour du fauteuil; il enjamba l'appui:</p> + +<p>—Vous vous souviendrez.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Quand il se trouva en pleine campagne et regarda +sa montre, il vit que l'heure était trop avancée pour +qu'il pût prendre le dernier train de Paris.</p> + +<p>Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait +qu'à aller coucher chez Soupert. Quelques kilomètres +à travers les champs par cette belle nuit lumineuse +n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à Palaiseau, +la porte du vieux maître était fermée, il frapperait +et on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué +à recevoir ainsi quelquefois la visite de +noctambules égarés.</p> + +<p>La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit +devant lui par la campagne déserte et les villages +endormis; personne pour raconter qu'on l'avait vu à +cette heure aux environs de Chambrais; dans la +plaine silencieuse on n'entendait que le cri articulé +des perdrix, et de temps en temps les aboiements +des chiens de bergers qui le poursuivaient quand il +longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs +moutons parqués; dans le lointain aussi les sifflets +des trains de la grande ligne derrière les collines de +Montlhéry.</p> + +<p>Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il +était encore dans la chambre de Ghislaine se demandant +comment il en était sorti et pourquoi. Pourquoi +ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle +eût appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait +pas encore comment il s'était laissé dominer. +Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui avait +obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine +vraiment de se jeter dans cette aventure pour arriver +à cette sortie piteuse. Partez. Et il était parti.</p> + +<p>Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait +prendre cette soumission. Se souviendrait-elle, +comme il lui avait demandé; ou bien sa fierté persisterait-elle, +comme elle l'en avait menacé?</p> + +<p>La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, +en retrouvant Ghislaine si ferme devant lui, il avait +peur de la fierté.</p> + +<p>Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, +les retournant, mais sans s'arrêter à rien de +satisfaisant, il fut tout surpris de se trouver à Palaiseau +qu'il traversa: pas une maison ouverte; pas +une lumière derrière les volets clos; certainement il +serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.</p> + +<p>C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, +au milieu de la plaine, que se trouvait la maisonnette +où Soupert était venu échouer, heureux encore +d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa +belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un +jardin du côté des champs, elle était en façade sur +la grande route de Versailles, et c'était sur cette disposition +que Nicétas comptait pour se faire ouvrir en +cognant à la porte.</p> + +<p>Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait +de la maison dont il voyait déjà la façade +toute blanche éclairée par la lune, il crut entendre, +dans le calme de la nuit, un piano.</p> + +<p>—Soupert faisant de la musique, voilà qui serait +étrange!</p> + +<p>Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; +non seulement il jouait du piano, mais encore +de sa voix cassée et chevrotante il chantait la romance +du ténor des <i>Abencerrages</i>, celle qui, vingt +ans auparavant, avait eu une si grande vogue.</p> + +<p>Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir +sur les autres, cependant il fut ému, et avant de +frapper il voulut attendre que la romance fût achevée.</p> + +<p>Comme il avançait la main vers le volet il entendit +le tremblement d'un goulot de bouteille sur le bord +d'un verre; alors il frappa.</p> + +<p>—Holà , qui est là ?</p> + +<p>—Moi, maestro.</p> + +<p>—Qui toi?</p> + +<p>—Nicétas.</p> + +<p>—Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, +j'y vais.</p> + +<p>La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce +assez grande qui servait à la fois de salon, de salle à +manger et de cabinet de travail; un piano à queue, +reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble principal +avec une immense bergère recouverte en velours +d'Utrecht.</p> + +<p>—Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens +me demander à coucher?</p> + +<p>—Si vous le voulez bien.</p> + +<p>—La bergère te tend les bras; mais avant, nous +allons prendre un grog.</p> + +<p>Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, +dont le bouchon était retenu par une ficelle, une +carafe d'eau et un verre; Soupert prit un autre verre +dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa +main tremblante:</p> + +<p>—Tu dois avoir soif.</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Comme tu dis cela.</p> + +<p>Il le regarda en face.</p> + +<p>—Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en +chemin? Tu es troublé.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la +voix; tu as quelque chose. Mais restons-en là si tu +ne veux pas répondre; tu me connais: pas curieux. +A ta santé, mon garçon.</p> + +<p>Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le +reposant sur la table, il continua de façon à changer +de conversation:</p> + +<p>—Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? +Fameuse élève que je t'ai donnée là , n'est-ce +pas? Elle est douée, cette petite, et jolie; à ton âge, +j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus d'amoureux—regardant +le verre de Nicétas encore +plein—comme il n'y a plus de buveurs; à quoi bon +la jeunesse, si vous n'en faites rien?</p> + +<p>—Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?</p> + +<p>—De mademoiselle de Chambrais?</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux +coudes sur la table, regardait Nicétas qui, lui, regardait +vaguement les fleurs du papier de tenture.</p> + +<p>—C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient +de me jeter dans une aventure, laquelle m'amène ici +ce soir.</p> + +<p>Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions +où le besoin des confidences force les lèvres +les plus étroitement fermées à s'ouvrir; Soupert +avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires +pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir +le vieux bonhomme dévoyé et tombé qui ne +pensait plus qu'à boire, il avait été un vainqueur.</p> + +<p>Du doigt, Soupert montra le plafond:</p> + +<p>—Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.</p> + +<p>Cette invitation directe décida Nicétas.</p> + +<p>—Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle +de Chambrais, dit-il, vous ne devez pas +vous étonner que je le sois devenu.</p> + +<p>—Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie +fille, un garçon comme toi, pour toute surveillante +une vieille folle, c'était écrit.</p> + +<p>—Quand je me suis aperçu que je commençais à +l'aimer, et ç'a été tout de suite, j'ai voulu me défendre +contre ce sentiment. Nicétas amoureux de la +princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où +pouvait-elle me conduire?</p> + +<p>—Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse +ne se demande jamais où les mouvements de +son coeur peuvent la conduire, elle va, et de l'avant.</p> + +<p>—Comme je me donnais toutes sortes de raisons, +et elles ne me manquaient pas, pour me détacher, +votre exemple, maestro, a pesé sur moi; ne vous +êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la +naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?</p> + +<p>—Elle lui était supérieure.</p> + +<p>—Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.</p> + +<p>—Oui, mais avec le prestige du talent.</p> + +<p>—Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; +après chaque leçon je me retirais plus épris, possédé, +je l'aimais, je l'aimais passionnément.</p> + +<p>—Et elle?</p> + +<p>—Nous allons y arriver. Je passe sur le développement +de mon amour, sur ses espérances et ses +craintes....</p> + +<p>—Je connais ça.</p> + +<p>—Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.</p> + +<p>—Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était +donc disposée à t'écouter?</p> + +<p>—Je n'en savais rien, et c'était justement pour le +savoir que je voulais lui parler. Ce soir, après avoir +dîné au château, pendant qu'elle faisait une promenade +dans le parc, je me suis introduit dans sa +chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon +amour.</p> + +<p>—Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. +Flanqué à la porte.</p> + +<p>—Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, +je me suis laissé toucher par son émoi: je suis parti.</p> + +<p>—C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant +que va-t-il arriver?</p> + +<p>—Je vous le demande.</p> + +<p>—Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te +réponde, je n'ai jamais passé par là . Vois-tu, en +amour, il y a trois façons de procéder: écrire, ce qui +est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière +des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des +hommes. Moi j'ai été homme tout de suite, et j'ai +épousé une femme qui, comme tu le dis, était l'égale +de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas +arrivé, je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui +adresser un beau discours. Il n'y a pas eu à me répondre; +elle d'abord, la famille ensuite n'ont eu qu'à +accepter un mariage indispensable. Alors c'est elle +qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je +ne vois pas ta rentrée auprès de mademoiselle de +Chambrais facile. Tu es parti.</p> + +<p>—C'est justement ce qui prouve mon amour.</p> + +<p>—Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter +devant elle comme si rien ne s'était passé entre +vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?</p> + +<p>—Lundi.</p> + +<p>—Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: +«Qu'est-ce que nous jouons aujourd'hui?»</p> + +<p>—Je vous le demande.</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter +près d'elle un maître de musique qui lui a déclaré sa +flamme, et auquel elle a répondu: Partez! Si mademoiselle +de Chambrais avait été une curieuse ou une gaillarde +disposée à trouver dans cet amour des distractions +ou autre chose, si même elle n'avait été simplement +qu'une coquette, elle ne t'aurait pas flanqué à la +porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas comment tu +rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain +ou après-demain lady Cappadoce, de sa longue et +grande écriture anglaise, t'écrivait que les leçons +d'accompagnement sont momentanément suspendues. +Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est +pas difficile à la petite Ghislaine de trouver un prétexte +pour justifier la suspension de ces leçons. Alors?</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, +à la brune, dans la chambre d'une jeune +fille, et d'une jeune fille qui est mademoiselle de Chambrais, +pour lui dire tout gaillardement: «Je vous +aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et +sans s'être demandé comment cet aveu serait reçu.</p> + +<p>—C'est une inspiration de cette jeunesse que vous +me reprochiez de ne pas avoir. Je n'ai rien calculé; +je ne me suis rien demandé. Entraîné malgré moi, +poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un +besoin irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je +n'ai pas vu autre chose que le bonheur de le lui dire. Si +je vous avouais que je lui ai écrit vingt fois cet aveu, +sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que voulez-vous, +cher maestro, je n'ai pas commencé comme +vous par être homme.</p> + +<p>—C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! +Comment as-tu eu le courage d'entrer dans la chambre +et de parler?</p> + +<p>—Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont +toutes les audaces quand ils sont poussés à bout... et +je l'étais par mon amour. Une fois sorti de ma réserve +ordinaire, rien ne m'arrête plus.</p> + +<p>—Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te +jettera pas hors de toi. C'est égal, fichue aventure. +Buvons un grog.</p> + +<p>Il caressa son verre:</p> + +<p>—Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours +quand on en a besoin; tandis que l'amour, les +femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. A ta +santé.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Sur la bergère où il avait pour toute couverture +un vieux tapis de table, Nicétas dormit peu, et le +matin, avant que la maison fût éveillée, il partit +pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.</p> + +<p>Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il +avait cru que l'obscurité dans laquelle il se débattait +allait se dissiper, et que Soupert, avec son expérience +de la vie, éclairerait son lendemain; mais +Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et +son lendemain était aussi plein d'indécision et d'incertitude +que la veille.</p> + +<p>De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait +tiré qu'un seul enseignement, c'est qu'il avait été +plus que naïf d'obéir à Ghislaine quand elle lui avait +demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt fois +dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces +railleries pesaient d'un tout autre poids sur lui que +tous les reproches qu'il avait pu s'adresser.</p> + +<p>Et quand il rapprochait ces railleries des confidences +de Soupert sur son mariage «indispensable», +il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile: évidemment +la comparaison entre son procédé et celui de +Soupert n'était pas à son avantage: Soupert s'était +fait aimer par une fille qui était l'égale de mademoiselle +de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était +fait flanquer à la porte.</p> + +<p>Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait +sa maîtresse; tandis que maintenant il fallait bien +reconnaître que les probabilités étaient pour que +lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.</p> + +<p>Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à +chaque instant, il rentra demander si l'on n'avait +rien reçu pour lui.</p> + +<p>Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à +espérer qu'elle ne viendrait pas, se disant que si +Ghislaine avait été réellement blessée par son aveu, +au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son +indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle +commencerait sa journée par lui faire signifier congé; +les prétextes ne lui manqueraient pas si, comme il +était probable, elle ne voulait pas confesser la vérité. +Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, +il lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les +bonnes raisons s'enchaînaient dans son imagination +enfiévrée.</p> + +<p>Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? +Parce qu'elle avait repoussé un amant alors +qu'il se présentait maladroitement et de façon à effrayer +une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas +nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. +Il pouvait lui déplaire d'accepter une liaison toute +franche; mais il pouvait très bien lui plaire d'avoir +un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui +il était tout disposé à se contenter de ce rôle... au +moins en attendant. Quand il la regarderait maintenant, +il rencontrerait ses yeux au lieu de ne trouver +que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot, +d'un signe, d'un sourire; sans rien demander +leurs mains iraient l'une au-devant de l'autre; leurs +silences même auraient une douceur et une ivresse; +il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin +ce serait un amusement de tromper la vieille Anglaise +qui, avec sa majesté héréditaire, ne verrait pas plus +loin que le bout de son nez.</p> + +<p>Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et +de repos après les angoisses de la journée.</p> + +<p>Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on +pouvait croire que, plus tard, elle serait amenée fatalement +à en accepter une autre: à lui de la préparer.</p> + +<p>Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit +point afin de pouvoir descendre d'heure en heure voir +si la lettre n'arrivait point, sa concierge n'étant point +femme à monter ses cinq étages pour la lui remettre: +chaque fois il eut la même réponse: rien; +à la dernière, sa concierge qui voyait son trouble, +crut à propos de lui adresser un mot d'encouragement.</p> + +<p>—Ce sera pour demain.</p> + +<p>Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; +Ghislaine n'avait rien dit, lady Cappadoce +n'écrirait pas.</p> + +<p>Le lendemain, avant huit heures, il montait la +garde à la porte de la loge; quand le facteur parut, il +entra avec lui; il y avait un paquet d'une vingtaine +de lettres pour la maison; dans son anxiété il se +pencha par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, +les lunettes sur le nez, faisait son tri.</p> + +<p>—Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce +sera pour la seconde.</p> + +<p>Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait +partir à une heure pour Chambrais, s'il n'avait pas +de lettre, c'est que décidément Ghislaine acceptait la +déclaration avec ses conséquences.</p> + +<p>Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, +que Soupert le disait; pas si naïve, sa sortie; +décidément, il était vieux jeu, le maestro.</p> + +<p>Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit +qu'on l'appelait.</p> + +<p>—Monsieur Nicétas, une dépêche.</p> + +<p>Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche +sûrement venait de Chambrais.</p> + +<p>Elle en venait en effet, et elle était signée de lady +Cappadoce:</p> + +<p>«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai +quand pourra être reprise.»</p> + +<p>Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison +les leçons étaient momentanément suspendues.</p> + +<p>Était-ce momentanément?</p> + +<p>Après un moment d'accablement il se retrouva: +jamais il ne pourrait attendre que lady Cappadoce le +prévint; il fallait savoir et tout de suite, car malgré +ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances; +avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore +tout à fait.</p> + +<p>Il écrivit:</p> + +<p>«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce +mon respectueux hommage, et de la prier de me +faire savoir si les empêchements dont parle sa dépêche +semblent probables pour vendredi.»</p> + +<p>Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il +était résolu, car c'était son amour qui faisait sa faiblesse, +non son caractère, violent au contraire et emporté; +la réponse de la gouvernante déciderait la +question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de +rester dans le doute.</p> + +<p>Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle +arriva:</p> + +<p>«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir +M. Nicétas à l'avance lorsque les leçons pourront être +reprises, mais en ce moment il y a empêchement à +fixer une date.»</p> + +<p>A ce court billet était joint un chèque pour le paiement +du mois.</p> + +<p>Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles +à échafauder pour chercher un doute, c'était +bien un congé, malgré la forme aimable dont lady +Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine +avait trouvé un prétexte pour supprimer les +leçons, et avec sa naïveté ordinaire, la vieille Anglaise +croyait à une simple suspension.</p> + +<p>Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le +revoir jamais, et elle prenait ses précautions pour +qu'il en fût ainsi.</p> + +<p>Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre +les siennes pour la revoir le jour même.</p> + +<p>Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à +partir, un marché était intervenu entre eux: «Vous +vous souviendrez»; c'était une condition; puisqu'elle +ne l'observait pas, il allait reprendre l'entretien +au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, +et cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne +voulait pas de l'amour respectueux dont il se serait +contenté; à elle la responsabilité de ce qui arriverait.</p> + +<p>Ce jour-là , elle venait ordinairement à Paris pour +travailler dans l'atelier de Casparis; avant d'arrêter +son plan, il voulut savoir si elle viendrait; sans doute +c'était une sorte de faiblesse, quelque chose comme +une acceptation «des empêchements» mis en avant +par lady Cappadoce; mais si comme il en était sûr +à l'avance, les empêchements n'existaient pas pour +Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa résolution.</p> + +<p>A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il +alla s'installer avenue de Villiers, et en se promenant +à une petite distance de l'atelier du statuaire, il +attendit; bientôt, il la vit descendre de voiture, accompagnée +de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit +pour la gare de Sceaux.</p> + +<p>Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il +fallait, en effet, qu'il s'introduisit dans la chambre de +Ghislaine, non après le dîner, mais pendant le dîner, +et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne heure +à Chambrais.</p> + +<p>Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le +soir, quand elle n'imaginait pas qu'on pourrait entrer +chez elle, rien n'était plus naturel, mais instruite +par l'expérience, elle avait dû prendre des +précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et +il y eût eu naïveté à lui de procéder une seconde fois +de la même façon que la première. Qu'il se présentât +à la grille d'entrée, et le concierge ne le laisserait pas +probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans +la chambre à la nuit tombante, et il trouverait les +volets clos: il devait donc manoeuvrer autrement.</p> + +<p>C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady +Cappadoce, et c'était à la même heure que les jardiniers +cessaient leur travail pour rentrer chez eux. +Sa combinaison reposait sur cette concordance. A +sept heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement +de Ghislaine devait être abandonnée; à sept +heures les jardins devaient être déserts; enfin à sept +heures, les maçons qui réparaient le mur du parc +finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il +avait des chances pour arriver à cet appartement sans +être rencontré et aperçu; s'il ne le favorisait point, +il s'en tirerait comme il pourrait ou il ne s'en tirerait +pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de +surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.</p> + +<p>Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna +dans les jardins qui, comme il l'avait prévu, étaient +déserts; mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que les +persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent +déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue +du château, il vit qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, +ne pensant même pas à se cacher: c'était +l'anéantissement de son plan.</p> + +<p>Mais dans cette façade, un petit perron descendait +au jardin; si la porte n'était pas fermée il pourrait +entrer par là ; assurément cette voie était plus périlleuse, +mais il n'avait pas à choisir: cela ou rien. Il +monta le perron et mit la main sur le bouton de la +porte qui s'ouvrit.</p> + +<p>N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le +bruit de ses pas n'attirerait-il pas l'attention?</p> + +<p>Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule +sonore, il ouvrit la première porte qu'il trouva et qui, +d'après son estime, devait conduire dans l'appartement +de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord +de se reconnaître, mais bientôt il vit que cette +pièce meublée simplement devait être habitée par +la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle de +Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une +autre porte, il se trouva dans un vaste cabinet de +toilette, celui de Ghislaine.</p> + +<p>Son intention n'était pas de se cacher comme la +première fois, derrière un rideau, car les précautions +prises indiquaient qu'il devait employer des +moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était +quelque coin sombre ou mieux encore une armoire. +Dans la partie du château qu'il connaissait, elles +étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; +n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces +habitées par Ghislaine comme dans les autres?</p> + +<p>Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait +que l'embarras du choix; il en ouvrit une, puis +une autre, puis une troisième, et se décida enfin pour +un placard haut et profond qui servait à ranger +les balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles +de ménage. Là , il devait être en sûreté; ce +n'était pas l'heure de se servir de ces objets, et en +ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait +pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la +porte sur lui.</p> + +<p>Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son +aise pour prendre les positions qu'il voulait, il pouvait +rester là une partie de la nuit.</p> + +<p>Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, +il entendit qu'on entrait dans la chambre de +Ghislaine: il y avait deux personnes.</p> + +<p>—Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, +une jeune femme de chambre attachée spécialement +au service de Ghislaine.</p> + +<p>Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées +et venues qui vint faiblement jusqu'à lui.</p> + +<p>—Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre +d'aller voir ma mère ce soir? demanda la femme de +chambre.</p> + +<p>—Quand rentrerez-vous?</p> + +<p>—Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me +ramènera.</p> + +<p>—Allez; mais fermez la porte de votre chambre et +emportez la clé.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>La femme de chambre traversa le cabinet de toilette +et passa dans sa chambre dont elle ferma la +porte donnant sur le vestibule; ainsi Ghislaine devait +se croire en sûreté.</p> + +<p>Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le +renseignât; mais peu importait, car son dessein n'était +pas d'aller dans la chambre, il attendrait qu'elle +vînt dans le cabinet de toilette.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de +lumière annonça qu'elle arrivait, et des profondeurs +sombres de sa cachette il la vit poser sa bougie sur +une console; elle était à deux pas du placard, lui +tournant le dos.</p> + +<p>Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un +cri, il la prit dans son bras et de l'autre main il lui +ferma la bouche:</p> + +<p>—Ce soir, je ne partirai pas.</p> + + +<p><b>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</b></p> + + + +<br><br><br> +<H2>DEUXIÈME PARTIE</H2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre +du comte de Chambrais, se décidait, après avoir +hésité plusieurs fois, à éveiller son maître qui, rentré +seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil +des nuits prolongées.</p> + +<p>—Je demande pardon à monsieur le comte de le +réveiller, dit-il en toussant discrètement. C'est une +dépêche que j'ai reçue de Mlle de Chambrais, il y a +déjà près de deux heures; elle demande une réponse, +alors...</p> + +<p>Brusquement le comte se mit sur son séant et prit +le papier bleu que Philippe lui présentait sur un +plateau.</p> + +<p>—Tire les rideaux.</p> + +<p>C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque +au coin de la place de la Concorde, que demeurait le +comte, à l'une des expositions les plus claires et les +plus ensoleillées de Paris assurément; cependant la +nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui +permit pas de déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout +de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se résigner +encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour +qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui +étaient nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit +drapé de rideaux de satin rouge.</p> + +<p>—Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à +Philippe.</p> + +<p>«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir +aujourd'hui et que je le prie de venir à Chambrais. +S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, portez-la +lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux +heures.»</p> + +<p>—Que me lis-tu là ?</p> + +<p>—Rien que ce qui est sur la dépêche.</p> + +<p>Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où +il trouverait l'éclairage qu'il lui fallait.</p> + +<p>Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand +Philippe la lui avait lue, elle ne fut guère moins +obscure quand il la lut lui-même.</p> + +<p>Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle +l'appelât ainsi en toute hâte? Il n'y avait pas à hésiter: +il fallait partir.</p> + +<p>—Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, +dit-il.</p> + +<p>Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença +à s'babiller.</p> + +<p>—Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait +ma liberté! s'écria-t-il tout à coup.</p> + +<p>Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que +ce jour-là il fût libre.</p> + +<p>A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au +Tattersall pour aider un de ses amis à choisir un +cheval; à quatre heures, il présidait une séance d'escrime; +à sept heures, il dînait au cabaret avec une +petite femme charmante qui vingt fois avait refusé +son invitation et capitulait enfin.</p> + +<p>Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait +le plus au monde, écrire un tas de lettres +pour s'excuser: la visite au Tattersall, la séance d'escrime, +passe encore, mais le dîner! elle pourrait très +bien se fâcher, la petite femme charmante, alors +c'était une occasion perdue qui ne se retrouverait +pas.</p> + +<p>A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il +avala son déjeuner, et à trois heures il descendait de +voiture devant le perron du château où Ghislaine +l'attendait, seule.</p> + +<p>En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son +attitude, comme en écoutant les quelques paroles +qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa +voix tremblante.</p> + +<p>—Se serait-il passé quelque chose de plus grave +que ce qu'il avait imaginé?</p> + +<p>Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son +appartement. Aussitôt qu'ils furent entrés dans le +petit salon qui précédait la chambre de Ghislaine, +elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas +remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré +la chaleur, les fenêtres donnant sur le Nord étaient +closes. Il chercha les yeux de sa nièce pour l'interroger, +mais il ne les rencontra pas.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il +à mi-voix d'un ton affectueux et encourageant.</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>—Tu as besoin de moi, me voilà , tout à ta disposition.</p> + +<p>Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, +d'une voix brisée, à peine perceptible, elle murmura.</p> + +<p>—La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....</p> + +<p>L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que +des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle +prononça; puis, brusquement, elle s'arrêta et fondit +en larmes.</p> + +<p>Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de +la vérité, terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la +deviner, sans oser même l'envisager hardiment.</p> + +<p>Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, +et par de bonnes paroles la pousser, la forcer:</p> + +<p>—Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais +encore ton père, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais, +n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas été tout à fait +un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection, +la tendresse, l'indulgence.—Parle-moi donc +comme s'il t'écoutait.</p> + +<p>Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses +bras; elle s'appuya contre lui, la tête basse, et il +sentit qu'un tremblement la secouait.</p> + +<p>Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, +c'était sans la brusquer.</p> + +<p>—Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.</p> + +<p>Puis, baissant encore la voix:</p> + +<p>—Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à +propos de mon goût pour la musique....</p> + +<p>Un éclair le frappa:</p> + +<p>—Nicétas, s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un +silence s'établit. M. de Chambrais se refusait à aller +jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de Ghislaine +le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce +qu'il lui restait à dire.</p> + +<p>Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main +qui l'entraînât et la soutînt en même temps.</p> + +<p>—Tu vois que j'avais raison de me défier de ce +Nicétas et de te recommander la réserve avec lui.</p> + +<p>—Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée +dans cette réserve.</p> + +<p>Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il +avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle +disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'était +pas laissé prendre aux regards passionnés de ce musicien, +rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. +Sans doute, il s'agissait de quelque déclaration +ridicule dont elle s'était exagéré la portée; il n'y avait +qu'à congédier le drôle, et cela serait facile.</p> + +<p>—Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me +dire, si pénible que cela puisse être.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?</p> + +<p>—Oh! jamais.</p> + +<p>—Cependant?</p> + +<p>—Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il +pût prendre mon attitude avec lui pour un encouragement: +à la vérité, il était quelquefois étrange, souvent +il me regardait d'une façon gênante, il tenait des +discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela +par la bizarrerie de son caractère. Comment supposer...</p> + +<p>—Évidemment.</p> + +<p>—Les choses en étaient là , et je me proposais +même d'observer avec lui une plus grande réserve +encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand +vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne +fût mouillé en retournant à la gare; enfin elle a pour +lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant +le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours +vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, +lady Cappadoce et moi, nous fîmes une promenade +dans le parc, la pluie ayant cessé, et... lui partit pour +la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en +rentrant après notre promenade, je le trouvai dans +ma chambre; sans doute il était entré par une fenêtre +ouverte et il s'était caché derrière un rideau d'où il +sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement +fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé +entre elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, +mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir +à rougir devant les domestiques; et avant d'en venir +là je voulus essayer de me défendre seule.</p> + +<p>—Bien, ma fille.</p> + +<p>—Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?</p> + +<p>—Non, seulement ce qui est indispensable que je +sache.</p> + +<p>—Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me +parlât, qu'il y allait de sa vie; je lui répondis que je +n'avais rien à entendre; que je l'écouterais le lendemain, +qu'il devait partir; mais il ne partit point et +alors il se jeta à genoux....</p> + +<p>—Je comprends, passe.</p> + +<p>—Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la +porte. Je recommençai à le presser de partir, et il répondit +qu'il m'obéirait si je voulais prendre l'engagement +que je serais pour lui après cet aveu ce que +j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à +rester, à parler, je le menaçai d'appeler à l'aide. A +mon accent, il comprit que j'étais décidée à tout, +plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de +plus; il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir +qu'il m'avait obéi.</p> + +<p>—Et depuis?</p> + +<p>—Il m'était impossible de le retrouver en face de +moi; sans confesser la vérité à lady Cappadoce, je la +priai de lui écrire pour le prévenir que les leçons +étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée +à ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première +fois, je recommandai qu'on tînt toutes les fenêtres de +mon appartement fermées, avant le dîner; je me +croyais en sûreté. Hier soir....</p> + +<p>Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra +au point d'être à peine intelligible.</p> + +<p>—Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de +Jeanne; toutes les fenêtres étaient fermées, et rien ne +se présentait d'inquiétant. Rassurée, je permis à +Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais +en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre +et d'en emporter la clef: la mienne était verrouillée. +Au bout d'un certain temps, je passai dans le cabinet +de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur +la console....</p> + +<p>—Il était là !</p> + +<p>—Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche +d'une main. Je voulus appeler, me débattre, me +dégager, la force ma manqua. Quand je revins à moi, +il n'était plus là ; une fenêtre de ma chambre était +entrouverte.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son +oncle, éplorée, haletante, et lui la tenait sans trouver +un mot à dire, bouleversé par la douleur et aussi frémissant +d'indignation.</p> + +<p>—Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!</p> + +<p>Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il +se laissait aller aux mouvements de fureur qui le +soulevaient:</p> + +<p>—Le misérable!</p> + +<p>L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait +osé craindre, et devant le désespoir de cette enfant +qui lui inspirait une tendresse dont pour la +première fois il sentait toute l'étendue, il restait +anéanti.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle +comprît qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque +chose devait la relever et la soutenir c'était à +coup sûr la certitude qu'elle ne serait pas abandonnée.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler +à un petit enfant, ta première pensée a été de +m'envoyer cette dépêche.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas tout pour moi?</p> + +<p>—Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: +je suis à toi, entièrement à toi et désormais je veux +que nous vivions comme père et fille. J'ai eu tort de +penser que tu étais assez grande pour n'avoir plus +besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde +dans ce malheur. Si j'avais été ce que je devais être, +si j'étais resté près de toi je t'aurais protégée, ma +présence seule eût empêché ce qui est arrivé.</p> + +<p>Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à +peu la lumière se faisait.</p> + +<p>—Oh! mon oncle, murmura-t-elle.</p> + +<p>—L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand +je t'ai donné lady Cappadoce, et je l'étais aussi quand +j'ai provoqué ton émancipation; père, je le suis en +te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au jour....</p> + +<p>Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé +en ce moment ne pouvait qu'éveiller des douleurs +et des hontes nouvelles: il le retint à temps.</p> + +<p>—Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu +ne voudras plus de moi.</p> + +<p>Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion +qui disait combien profondément elle était touchée.</p> + +<p>—Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer +mon appartement ici, celui que je suis venu occuper +quand tu es restée seule.</p> + +<p>—Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus +malheureuse un jour que je ne l'étais en ce moment?</p> + +<p>N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua +pour qu'elle fût obligée de le suivre.</p> + +<p>—Il importe que personne ne puisse remarquer +que tu n'es pas dans ton état normal, et si tu étais +forcée de te contraindre, si tu devais amener un sourire +sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de +larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. +Nous partirons donc demain ou après-demain en +voyage, pour aller droit devant nous; et bien entendu +nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant +que Philippe, qui est aussi incapable de voir ce +qu'on ne lui montre pas que s'il était aveugle.</p> + +<p>Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à +dire était si délicat, si difficile, qu'il ne savait +comment l'aborder: cette nuit n'avait pas fait que +Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune +fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât +sans que cette innocence fût effleurée.</p> + +<p>—Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés +de revenir à Chambrais avant... plusieurs +mois, un an, peut-être. Sans doute, il est à espérer +que cette crainte ne se réalisera pas, et même les probabilités +sont pour la non réalisation; mais il faut +la prévoir; dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque +part où nous aurions la certitude de n'être pas +connus, et nous attendrions.</p> + +<p>Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne +se mouiller de sueur, il poursuivit:</p> + +<p>—Si en ce moment je parle de cette menace qui, je +le répète, est en dehors de la probabilité, c'est pour +que dès maintenant tu aies la certitude que quoi qu'il +arrive, ce terrible secret restera entre nous; que ce +qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne +sera connu de personne; enfin que pour te défendre, +te sauver, compatir à ton malheur, te plaindre ou +te soutenir, tu auras une affection, une tendresse +paternelles.</p> + +<p>Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans +trouver une parole, étouffée par les larmes.</p> + +<p>—A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si +pendant le temps qu'il nous reste à passer ici tu peux +t'observer, j'arrangerai les choses pour que notre départ +paraisse à tous la chose la plus naturelle du +monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé +une dépêche?</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que +cette dépêche soit une réponse à une lettre que tu aurais +reçue de moi?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura +pas été arrangé aujourd'hui; je te l'aurai proposé il +y a plusieurs jours—ce qui a son importance, tu le +comprends—aujourd'hui je ne serai venu que pour +nous entendre définitivement. C'est ainsi que tout de +suite je vais présenter les choses à lady Cappadoce. +Toi, pendant ce temps, fais atteler une voiture qui +me conduira à Paris.</p> + +<p>—Vous voulez?</p> + +<p>—Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille +revenir sur ce que j'ai dit: je suis à toi, entièrement; +si je vais à Paris c'est pour toi; je dois voir ce misérable.</p> + +<p>Elle eut un frémissement.</p> + +<p>—C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur +de notre nom; aie confiance en moi.</p> + +<p>Elle releva la tête et lui tendant la main:</p> + +<p>—Toute confiance, mon oncle.</p> + +<p>—Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions +de lady Cappadoce et à sa curiosité, viens avec +moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel tandis que je +serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. +A la veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait +des courses à faire dans les magasins. Ce sera ton explication.</p> + +<p>Pendant que le comte annonçait son voyage à lady +Cappadoce, si ébahie qu'on ne l'emmenât point +qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre, Ghislaine, +devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer +les traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la +fit appeler, elle était prête à partir.</p> + +<p>En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur +plan de voyage: où désirait-elle aller? Mais elle n'avait +aucun désir, bien qu'elle ne fût pas plus blasée +sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient +été réservés pour ses premières années de mariage. +Si l'été leur interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur +restait les pays du nord: la Hollande, la Norvège. +Le Danemark ne la tentait pas plus que la Hollande, +la Norvège que le Danemark.</p> + +<p>Pourquoi ne pas rester en France, dans un village +au milieu des bois, ou au bord de la mer? A quoi bon +parcourir des pays plus ou moins curieux qu'elle +verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse +qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite +elle s'en excusa en priant son oncle de choisir lui-même +le pays qu'il aurait plaisir à voir ou à revoir, +et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce +choix.</p> + +<p>Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la +route: obligée de suivre son oncle, obligée de lui répondre, +Ghislaine se calma. La honte de la confession +commençait à perdre de son intensité première, en +même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait +dans la tendresse qu'elle rencontrait. Certes, elle avait +compté sur cette tendresse, et c'était cette confiance +qui lui avait donné la force de l'appeler à son aide; +mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont +elle connaissait les idées et les habitudes d'indépendance, +allait sacrifier ses idées et ses habitudes pour +se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion +qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait +le coeur.</p> + +<p>En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à +l'hôtel:</p> + +<p>—Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: +tu comprends que je peux ne pas le rencontrer +chez lui; peut-être faudra-t-il que je revienne à +une heure où il y a chance de le trouver.</p> + +<p>Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se +fit conduire rue de Savoie où demeurait Nicétas; à +sa demande, la concierge répondit que justement +M. Nicétas était chez lui:</p> + +<p>—Au cinquième, la porte et gauche, au fond du +corridor.</p> + +<p>Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour +les mêmes raisons qui lui avaient fait laisser sa canne +dans son fiacre, il s'arrêtait à chaque palier: il fallait +qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner par la +colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, +avec dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le +conduire à sa fin.</p> + +<p>Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré +tout ce qu'il s'était dit et se répétait, il ne se sentait +pas maître de ses nerfs.</p> + +<p>La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de +lui un de ces hommes apathiques qui supportent les +coups du sort en tendant le dos, et préparent leur +joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la +gauche. En lui donnant la taille et la carrure d'un +cuirassier, les muscles d'un gymnaste, les capacités +et les exigences stomacales d'un gentilhomme +campagnard grand mangeur, grand buveur, grand +chasseur, grand marcheur, également fort dans tous +les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé à la retenue +ou à la timidité.</p> + +<p>Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, +crânement; la tête haute et le nez au vent, ne subissant +d'autres règles que celles de sa fantaisie, d'autres +lois que celles des convenances ou de sa conscience. +Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne +pas entrer simplement chez ce misérable pour lui casser +les reins et lui tordre le cou comme il le méritait; +ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si l'honneur +de cette pauvre petite n'eût été en jeu.</p> + +<p>Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de +son caractère qui le rendait hésitant: comment se +contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche gredin devant +lui?</p> + +<p>Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant +sur le palier et l'examina avec la curiosité d'une +commère à l'affût de ce qui se passe chez ses voisins, +le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait +plus maître de soi.</p> + +<p>Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte +que lui avait indiquée la concierge, la clé dans la serrure.</p> + +<p>Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.</p> + +<p>—Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un +homme mécontent qu'on le dérange.</p> + +<p>Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais +la clé accrocha dans la serrure, mais cependant +la porte s'ouvrit:</p> + +<p>Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna +la tête d'un mouvement impatienté; mais en reconnaissant +M. de Chambrais il se leva violemment:</p> + +<p>—Monsieur de Cham...</p> + +<p>Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique +lui ferma la bouche si violemment que le nom +fut coupé.</p> + +<p>—Ne prononcez pas de noms.</p> + +<p>De sa main levée il montra la porte et les quatre +murs:</p> + +<p>—Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre +nous; parlons bas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait +était plutôt un atelier de peintre qu'une chambre. +Aménagée dans les greniers de cette vieille maison, +elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le +rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur +de son plafond n'avaient rien des petits logements +qu'on rencontre ordinairement à ces hauteurs.</p> + +<p>Mais par où elle se rapprochait de ces logements, +c'était par la pauvreté de son ameublement consistant +en trois chaises de paille et une table de bois +noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent +recouvert de papier peint développé dans un angle +pouvait le cacher derrière ses feuilles; au mur, en +belle place, était accrochée dans un cadre, dont la +dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un militaire +en grand uniforme—le fameux portrait qui +avait si fort provoqué l'étonnement de Soupert et la +sympathie de lady Cappadoce.</p> + +<p>—Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant +ce paravent.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer +est l'aveu que vous savez ce qui m'amène.</p> + +<p>Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme +qui reçoit un personnage important; il se redressa, +et prenant une physionomie de défense:</p> + +<p>—Je suis à votre disposition, monsieur.</p> + +<p>Le comte fit brusquement un pas en avant, le +poing crispé; mais il se retint, et attendit un moment, +pour se donner le temps de retrouver un peu +de son sang-froid.</p> + +<p>—A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, +en sifflant ses paroles, ahi vraiment, à ma disposition, +vous!</p> + +<p>Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que +Nicétas baissa les yeux:</p> + +<p>—Vous imaginez-vous que je viens vous demander +de me faire l'honneur de vous battre avec moi?</p> + +<p>—Vous venez me demander quelque chose, au +moins, puisque vous êtes ici.</p> + +<p>Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, +d'un air de défi.</p> + +<p>De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez +long avant de répondre, et au lieu de répliquer, à +cette insolence, il continua:</p> + +<p>—Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!</p> + +<p>—Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.</p> + +<p>M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié +méprisante:</p> + +<p>—Décidément, vous êtes un sot.</p> + +<p>—Monsieur le comte!</p> + +<p>—Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel +est possible entre vous et moi? comprenez donc qu'il +ne s'agit ni—il baissa la voix—de moi, ni de M. Nicétas, +le musicien, mais uniquement de... votre victime. +Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, +n'est-ce pas le plus sûr moyen de la déshonorer? Si je +pouvais vous tuer, ce ne serait pas dans un duel, ce +serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.</p> + +<p>Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, +malgré son assurance, ne soutint pas le regard terrible +que le comte lui avait asséné.</p> + +<p>—On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas +contre... l'homme que vous êtes.</p> + +<p>—Alors, que voulez-vous?</p> + +<p>—Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me +regarder avec cet air menaçant; vous devez bien voir +qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on ne me met +dehors.</p> + +<p>Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; +sur sa large poitrine, il croisa ses deux bras puissants, +les poings fermés.</p> + +<p>—Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri +de vos poursuites en vous prévenant que si vous +faisiez une tentative pour la voir et pénétrer dans le +château, on vous tuerait comme un chien! A partir +d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des +ordres pour qu'on vous tire dessus.</p> + +<p>Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas +intimider.</p> + +<p>—C'est une menace, continua M. de Chambrais, et +c'est sur elle que je compte pour vous tenir à distance, +n'étant pas assez simple pour faire appel à un +autre ordre de sentiments.</p> + +<p>—Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord +parce qu'une menace de mort n'est efficace que sur +ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est point mon +cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel +à d'autres sentiments.</p> + +<p>—Vous voulez de l'argent, vous?</p> + +<p>Nicétas blêmit, son visage prit une expression de +sauvagerie féroce: il ne regardait plus à travers les +mèches de ses cheveux tortillés qu'il avait franchement +rejetés en arrière; dans sa face contractée, +ses yeux noirs lançaient des flammes.</p> + +<p>—Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de +suite, violemment, il la rabaissa.</p> + +<p>—A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, +mais qui ne veut pas d'argent. Vous ne voyez +en moi qu'un lâche et vous entrez ici la menace à la +bouche, plein de mépris, plein de fureur.</p> + +<p>—Que vous ne méritez pas?</p> + +<p>—Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma +faute....</p> + +<p>—Votre faute!</p> + +<p>—....A mon crime il y a une explication et une +excuse.</p> + +<p>—Une excuse au crime le plus lâche</p> + +<p>—L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...</p> + +<p>—Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.</p> + +<p>—J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est +cet amour, cette passion qui m'a entraîné. Est-ce ma +faute si cet amour s'est emparé de moi, m'a pris tout +entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse +laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune +homme sans qu'il en résulte autre chose qu'un +échange de politesses banales? croyez-vous qu'ils +peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés +de la musique, rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, +sans que la tête et le coeur se prennent? +Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela +ne l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est +glissé dans mon coeur. En voyant mademoiselle de... +en la voyant si charmante, en découvrant chaque +jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, +et il est venu un moment où je n'ai pas pu la taire. +Je suis entré chez elle pour lui dire cet amour que +j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux +qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; +elle n'a pas voulu me comprendre. Elle m'a demandé +de partir, je lui ai obéi, Si j'avais été l'homme que +vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls, +portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, +et cependant je ne l'ai pas prise.</p> + +<p>—Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? +Non. Par calcul. Vous avez cru qu'oubliant +cet outrage, elle vous admettrait près d'elle comme +par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher +par cet amour respectueux et soumis, elle se donnerait:</p> + +<p>—Je n'ai point fait de calcul.</p> + +<p>—Et moi je vous dis que vous en avez fait un, +puisque vous lui avez proposé un marché. Élève de +Soupert, vous vous êtes souvenu que votre maître +s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, +et vous vous êtes demandé pourquoi il n'en serait +pas de vous comme de lui: il l'avait bien forcée au +mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même +résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour +vous, votre calcul était faux: vous ne vous étiez pas +fait aimer, et maintenant vous vous êtes fait mépriser +et haïr si profondément, que la malheureuse +se jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans +les vôtres.</p> + +<p>—Que vous dirai-je? vous me croyez capable de +toutes les bassesses; je n'ai pas à me défendre. Et cependant +si je voulais, je vous prouverais que toutes +ces explications que vous entassez pour m'en accabler +ne reposent sur rien.</p> + +<p>—Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.</p> + +<p>—A quoi bon? Et pourtant.</p> + +<p>Brusquement il alla à la table où il était assis +quand M. de Chambrais était entré et, prenant une +lettre, il la tendit ouverte au comte.</p> + +<p>—Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle +de Chambrais, et, puisque je ne vous attendais +pas,—mon cri de surprise en vous voyant vous l'a +prouvé,—vous ne pourrez pas supposer que je l'avais +écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez +si d'avance elle ne répondait pas à vos accusations.</p> + +<p>—Et que m'importe votre lettre, répondit le +comte dédaigneusement sans avancer la main.</p> + +<p>Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, +qu'une réflexion le fit revenir sur ce premier mouvement +de mépris.</p> + +<p>Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.</p> + +<p>—Donnez, dit le comte.</p> + +<p>Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait +vive et crue, il lut:</p> + +<p>«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le +courage de la lire?</p> + +<p>«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.</p> + +<p>«A vous aussi il a manqué une mère, un père, +mais en grandissant vous avez compris que vous +aviez la fortune, la considération, l'honneur, le +nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; +pas de situation à conquérir; la vie toute +faite, un peu vide d'affections sans doute, cependant +aimable, brillante, solide, forte à jamais +et pouvant s'emplir de joie et d'amour. +Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, +doucement, sans rien brusquer, et le bonheur +était là tout prêt à vous attendre, à vous +guetter.</p> + +<p>«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien +dans mon enfance, en grandissant j'ai vu s'assombrir +mon ciel déjà chargé, il fallait faire ma place. +Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les +solitaires, les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et +j'ai toujours repoussé les platitudes avec dégoût. +Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un sang +de sauvage.</p> + +<p>«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, +bataille contre le destin le plus injuste, le plus +inégal qui soit. J ai donc combattu en vindicatif +que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; +c'est une habitude que j'ai prise d'autant plus facilement +qu'elle s'accordait avec mon tempérament, +et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été l'esclave, +même dans l'amour.</p> + +<p>«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais +être heureux par cet amour.</p> + +<p>«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était +vous que j'aimais.</p> + +<p>Cependant j'en avais assez de cogner en sourd +sans jamais rien recueillir de bon; et il fallait +cette fois que ma rage contre le sort qui m'a toujours +soutenu quand j'ai voulu tenter quelque +chose, me conduisît à une résolution qui devînt +ma force.</p> + +<p>«Les circonstances ont encore dominé ma volonté +et c'est brutalement, c'est par surprise que je vous +ai avoué mon amour, entraîné, poussé malgré moi.</p> + +<p>«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir +pas permis que je vous revoie: il ne fallait que +cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, vous +aimer respectueusement, pour que je sois celui que +je voulais être.</p> + +<p>«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de +vous pour toujours, c'était une nouvelle lutte plus +décisive et plus grave que toutes les autres: je +n'ai pas reculé; je l'ai engagée.</p> + +<p>«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers +une femme idolâtrée; mais je sentais que sans +violence vous m'échappiez et que vous n'aviez +même pas pour moi sympathie ou pitié.</p> + +<p>«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la +ressentirez-vous jamais?</p> + +<p>«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; +j'aime et je demande seulement que vous me +laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour +vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi +revenir, reprendre notre existence d'hier, et je +serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; les remords +ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux +repentant soumis, qui se traîne à vos pieds +pour implorer son pardon.»</p> + +<p>—Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de +Chambrais.</p> + +<p>—Ce soir même.</p> + +<p>—Je la prends.</p> + +<p>Nicétas hésita un moment, pendant que M. de +Chambrais, la pliant, la mettait dans sa poche.</p> + +<p>—La lira-t-elle? demanda-t-il.</p> + +<p>—Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je +n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est vous répéter +ce que je vous ai dit: une nouvelle tentative, et l'on +vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un sauvage; +c'est en sauvage que vous serez traité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, +la fatigue que M. de Chambrais avait compté +pour occuper Ghislaine.</p> + +<p>Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le +mouvement, le changement, le nouveau, la fatigue, +occupa Ghislaine et l'arracha à elle-même, ce fut la +tendresse qu'elle trouva chez son oncle.</p> + +<p>Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le +meilleur des parents assurément, bon, prévenant, +indulgent, affectueux, mais avec l'acuité de sentiment +d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément +parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il +ne se donnait pas entièrement comme elle l'aurait +voulu. Qu'il vînt déjeuner à Chambrais comme il lui +en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait jamais +l'heure du départ; toujours il avait les meilleures +raisons pour rentrer à Paris, des rendez-vous pris; +on l'attendait; une affaire importante; la prochaine +fois il s'arrangerait pour rester plus longtemps, mais +cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son +affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était +pour lui qu'une nièce, et non une fille.</p> + +<p>Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient +quitté Paris pour Bruges, et dans la douceur de se +sentir enveloppée d'une tendresse qu'elle avait si +longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle l'imaginait, +son angoisse nerveuse s'était fondue: elle +n'avait point douté de lui quand il avait dit que +«l'oncle désormais ferait place au père», mais ce +n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens +vague pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant +ces paroles étaient réalité.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était +partagée en deux parts inégales, l'une tout au +plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant les treize +années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant +partout, ne la quittant pas du matin au +soir, lui faisant la lecture, l'entretenant, la distrayant, +l'occupant, il avait pris des habitudes de sollicitude, de +prévenance, de petits soins qui lui étaient instantanément +revenus auprès de Ghislaine.</p> + +<p>Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, +mais l'homme de devoir fut tout de suite à son aise; +il n'eut qu'à se souvenir.</p> + +<p>Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret +qu'il quitta Paris, et quand dans la gare du Nord, +se promenant devant le coupé qu'il avait fait retenir, +il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement +de contrariété et de mélancolie.</p> + +<p>—Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute +sa vie il serait esclave; et quand la liberté lui serait +rendue, si jamais elle l'était, la vieillesse l'empêcherait +d'en profiter.</p> + +<p>Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard +inquiet de Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; +aussitôt il monta près d'elle et ne s'occupa plus +que de l'installer avec les attentions et les précautions +d'un habitué des voyages.</p> + +<p>—Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion +va être un plaisir pour moi?</p> + +<p>—Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.</p> + +<p>—Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. +C'est la première fois que tu sors de Paris: tu vas +ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais jouir de +tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et +si tu peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, +questionne-moi. Je ne suis pas bien savant, et quand +nous serons devant les chefs-d'oeuvre des peintres +flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander +des dates, mais je peux encore ciceroner. Tu me +diras ce que tu penses, ce que tu sens, et ce me sera +une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus +charmant qu'une aurore!</p> + +<p>Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et +justifier la vie sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, +il lui avait dit que cette sévérité tenait à de +certains scrupules: il voulait réserver à un mari aimé +la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer +un pareil souvenir en ce moment? Comment faire allusion +à un mari ou un mariage? Ce mariage, c'était +celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari, +c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les +évoquer serait une blessure. Qui pouvait savoir le +chemin qu'en quelques jours ce projet avait fait dans +cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?</p> + +<p>Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle +s'était bâti entrait-il dans son désespoir? car pour +elle ce mariage qu'elle désirait était rompu, et ce +mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout +ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile +que dangereux. Si ce projet pouvait être jamais repris, +ce qu'il ignorait lui-même, ce ne serait que plus +tard. Pour le moment, le silence seul convenait à +cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il +devait se renfermer en attendant.</p> + +<p>Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu +du ciel, les hautes cheminées et les combles du château +d'Écouen; à gauche c'était Chantilly, ses étangs, +sa forêt et son château: les sujets de causerie s'enchaînaient +et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir +en arrière, ni de réfléchir.</p> + +<p>Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, +où pour la première fois elle vit la mer, à Anvers +où les Rubens de la cathédrale et les Metsys du +Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.</p> + +<p>Le voyage se continua lentement; aux rives vertes +de l'Escaut succédèrent celles non moins vertes et +non moins douces de la Meuse; aux éblouissements +des Rubens, les révélations des Rembrandt de La +Haye et d'Amsterdam.</p> + +<p>Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen +de la journée écoulée, s'applaudissait d'avoir eu +cette idée de voyager, car chaque soir il la trouvait +plus calme que la veille, plus reposée: évidemment +la distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en +eût conscience. Ce n'était pas seulement une distance +matérielle qui l'éloignait de Chambrais, c'était encore +une distance morale: l'angoisse des premiers moments +s'affaiblissait.</p> + +<p>A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à +sa disposition pour partir en excursion, il remarquait +en elle, bien souvent, sur son vissage ou dans son attitude, +des traces évidentes de trouble; des plis au +front et aux lèvres, des contractions aux paupières, +une profondeur de regard qui disaient que son sommeil +avait été agité, mais il lui semblait que ces plis +étaient maintenant moins profonds qu'en quittant +Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient +peu à peu, il se disait que bientôt ils disparaîtraient +entièrement si des complications ne se présentaient +pas.</p> + +<p>C'était un grand point obtenu que cette amélioration +continue, et tel qu'on pouvait espérer la guérison +dans un délai donné, mais il y en avait un autre +plus grave qui restait et devait rester douteux pour +quelques semaines encore.</p> + +<p>Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait +pas, et il y avait certaines questions qu'une mère seule +aurait su adresser à cette jeune fille. Condamné au +silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher de +deviner ce qui était impossible à demander, mais encore +était-ce avec une extrême réserve, car lorsqu'il +la regardait un peu trop franchement il était sûr de +la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et +honteuse pour plusieurs heures.</p> + +<p>Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher +en elle un indice qui fut une lumière, et s'il en +trouvait un plus ou moins caractéristique, il ne l'acceptait +jamais sans hésitation: parce que ses yeux +s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; +parce que son regard avait perdu de sa vivacité; +parce que sa peau se décolorait, en résultait-il nécessairement +qu'il devait croire à une grossesse? Et +des raisons toutes simples ne se présentaient-elles +pas aussitôt à l'esprit pour expliquer ces changements +sans se jeter tout de suite aux extrêmes?</p> + +<p>Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?</p> + +<p>Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances +qui se présentaient dans ses observations, et il +l'était aussi peu que possible, surtout en cette partie +de la médecine.</p> + +<p>Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait +offrir quelque précision il interrogeait Ghislaine, +mais d'une façon si vague que les réponses qu'il obtenait +ne pouvaient guère avoir de sens.</p> + +<p>Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait +si elle avait mal à l'estomac, et quand elle avait répondu +négativement il n'insistait pas.</p> + +<p>Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût +jamais de bouillon gras et qu'elle ne bût plus de vin? +Ne l'était-il pas qu'elle demandât toujours de la salade +et des fruits?</p> + +<p>Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement +d'une grossesse, souffert de névralgies +dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir si elle +n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise +de son insistance, il se jeta dans des explications +qui n'expliquaient rien du tout.</p> + +<p>—Dans un pays humide comme la Hollande, il +est naturel d'avoir mal aux dents, alors j'avais +pensé...</p> + +<p>—Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.</p> + +<p>—Tant mieux!</p> + +<p>Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger +soulagement et un mince sujet d'espérance: si la +grossesse se manifeste quelquefois par des douleurs +de dents, ce signe n'est pas constant et son absence +ne signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: +Ghislaine ne souffrait pas des dents, voilà tout; rien ne +prouvait qu'un autre symptôme n'éclaterait pas le +lendemain, décisif celui-là .</p> + +<p>Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se +partageait en visites aux musées, aux collections +particulières et en promenades aux environs. Brook, +Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire +en voiture sur le quai de l'Y, et là ils montaient +dans l'un des nombreux petits bateaux à vapeur prêts +à partir; au hasard, ils verraient bien où ils arriveraient.</p> + +<p>Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un +vapeur sans autre but que de passer entre des rives +fraîches et vertes, de chaque côté desquelles s'étalaient +d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et là +un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses +et au grand toit en tuiles noires, ils étaient arrivés à +un gros village appelé Monnickendam; là M. de +Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où l'on pouvait +le plus facilement partir pour visiter l'île de +Marken, et il proposa cette excursion à Ghislaine qui +accepta avec plaisir: ce serait sa première promenade +sur mer; le temps était beau, la traversée du détroit +ne demandait pas en barque plus d'une heure, +c'était charmant.</p> + +<p>La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent +au milieu d'une mer glauque, laissant derrière +eux les clochers de Monnickendam, et se dirigeant +sur le fanal de Marken, qui dans une brume +légère se découpait sur un ciel d'un gris tendre. +C'était à peine si la légère brise qui soufflait de terre +faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine ne tarda +pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se +troubla.</p> + +<p>Était-il possible que par ce calme, sur cette mer +tranquille, ce fut le mal de mer?</p> + +<p>Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue +qui protège l'île contre les vagues, il l'interrogea +avec une anxiété qu'il n'avait jamais mise dans ses +questions:</p> + +<p>—Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au +coeur?</p> + +<p>Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en +s'éveillant, elle avait des nausées.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans +ses discours quand il connaissait le pays où ils se +promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu à Marken +dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île +sans une de ces longues explications auxquelles il se +plaisait.</p> + +<p>Ils marchaient lentement sur les étroites levées de +terre qui coupent ce sol plat que souvent la mer +recouvre, et quand ils arrivaient à un groupe de +maisons, toutes de la même forme, ne variant entre +elles que par la couleur crue bleue, verte ou noire +dont elles étaient peintes, ils s'arrêtaient un moment.</p> + +<p>Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à +vapeur à Amsterdam furent aussi silencieux. De +temps en temps seulement, M. de Chambrais prononçait +quelques mots insignifiants, et encore était-ce +plutôt pour parler que pour dire quelque chose; +puis il retournait aussitôt à ses réflexions.</p> + +<p>Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence +ce mal de mer survenant sans raisons, et l'aveu des +nausées du matin n'étaient que trop significatifs, +alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà +observés: les changements dans la physionomie, les +troubles d'estomac, les dégoûts pour certains aliments,—c'était +bien une grossesse.</p> + +<p>Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée +à son esprit, ne pouvait plus être repoussée; +les signes étaient désormais certains et maintenant +ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait +envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues +la réalité.</p> + +<p>—Une Chambrais!</p> + +<p>Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement +ce qu'il aurait à faire dans ce cas, il restait paralysé +ce n'était plus dans un délai plus ou moins reculé, +c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec Ghislaine.</p> + +<p>Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude +d'employer leur soirée à une promenade dans +les environs de la ville ou au Jardin zoologique, lorsqu'on +y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à +une table dans ce jardin, tout plein de gens qui +s'amusaient, et il prenait plaisir à jouir de l'effet que +produisait Ghislaine, dont les cheveux noirs, le teint +ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la +beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes +filles du pays qui occupaient les tables voisines.</p> + +<p>Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la +trouver prête à sortir, elle ne l'était point.</p> + +<p>—Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.</p> + +<p>—Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, +qu'avant de sortir je vous prie de me donner quelques +instants.</p> + +<p>—Tu as quelque chose à me demander?</p> + +<p>Elle baissa la voix:</p> + +<p>—Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous +insisté afin de savoir si j'avais mal au coeur tous +les matins?</p> + +<p>—Ah! tu as remarqué que j'insistais.</p> + +<p>—Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée +des questions que vous m'adressez à chaque instant +sur ma santé est la preuve que vous craignez quelque +chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le +dire, au contraire devez-vous me le cacher? C'est ce +que mon angoisse me pousse à vous demander.</p> + +<p>Avant qu'il pût répondre, elle continua:</p> + +<p>—A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos +prévenances pour adoucir les douleurs de ma situation, +et si, depuis notre départ de Paris, j'ai pu me +laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée +dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre +tendresse que je le dois; mais enfin vous ne pouvez +pas faire que ce qui est ne soit pas. Peut-être ce +que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand +vous m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions +empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs +mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, où +nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, +si peu en état d'entendre et de comprendre, +que je ne sais quel sens attacher à ces paroles qui ne +sont peut-être pas les vôtres précisément.</p> + +<p>—Au moins est-ce leur sens.</p> + +<p>—Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, +je devrais attendre; mais à bout d'anxiété, j'imagine +que la vérité, si cruelle qu'elle soit, ne peut pas être +pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, +et ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure +qu'il y a des heures où je me demande si j'ai ma tête.</p> + +<p>—Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais +fait déjà , n'était la difficulté, avec une chaste fille +comme toi, de prononcer certaines paroles.</p> + +<p>Elle lui prit la main et l'embrassant:</p> + +<p>—Sûre de votre appui et de votre affection, je suis +peut-être plus forte que vous ne pensez.</p> + +<p>—Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de +moi; tu me montres ce que je dois faire, comme une +brave que tu es.</p> + +<p>—Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est +peut-être dans le désespoir qu'on prend quelquefois +le courage.</p> + +<p>Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine +debout appuyée contre une console, M. de +Chambrais marchant dans la chambre et s'arrêtant +devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait +ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives +droites, encaissées de quais, formaient perspective +pour l'hôtel, mais en réalité regardant en lui-même +et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il +devait dire pour n'en pas trop dire.</p> + +<p>—Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes +questions sur ta santé visaient plus loin que l'heure +présente, et que leur intérêt n'était pas seulement +immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre +si les craintes dont je t'ai parlé et que tu +viens de rappeler ne menaçaient pas de se réaliser.</p> + +<p>—Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.</p> + +<p>Il inclina la tête d'un signe affirmatif.</p> + +<p>—Elles paraissent se réaliser.</p> + +<p>Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il +baissa les siens:</p> + +<p>—Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et +pardonne-moi de te parler un langage que j'aurais +voulu épargner à ta pureté... nous avons à craindre +une grossesse.</p> + +<p>Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné +la tête pour ne pas ajouter à sa honte en la regardant, +il entendit qu'elle était agitée par un tremblement +qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.</p> + +<p>—Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il +avec plus de liberté, car maintenant le mot terrible +était lâché, mais enfin tu dois t'habituer à l'idée +qu'elle est possible... et même probable si nous ajoutons +foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, +se sont manifestés dans ton état; pour être fixés, nous +devrions sans douter consulter un médecin....</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer +cette nouvelle épreuve puisque le temps nous +fixera lui-même; nous n'avons qu'à attendre en prenant +nos précautions.</p> + +<p>Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, +et de ses doigts crispés elle se retenait au marbre de +la console; il la prit dans ses bras et la fit asseoir, +gardant une de ses mains dans les siennes.</p> + +<p>—Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, +il ne nous trouve pas désarmés. Tu n'es pas +une pauvre fille écrasée par le poids de sa faute et +abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est +une grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. +Abandonnée tu ne l'es pas, puisque tu peux +t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc résister. +Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as +raconté... ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être +nous serions empêchés de revenir à Chambrais avant +plusieurs mois, pendant lesquels nous irions à l'étranger; +quelque part où nous ne serions pas connus. Je +ne pouvais pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer +plus clairement; mais ces ménagements de +paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour +cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et +ce sera pour cacher aussi la naissance de l'enfant, +dont, tu le comprends bien, n'est-ce pas, tu ne peux +pas être la mère.</p> + +<p>Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il +sentit qu'elle ne le comprenait pas, comme il l'avait +cru.</p> + +<p>—Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais +le monde et la vie, et que, dans les circonstances +où nous nous trouvons, je dois savoir ce qu'il +convient de faire?</p> + +<p>—Oh! sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as +appelé à ton secours, j'ai attendu le coup qui maintenant +s'abat sur nous et me suis préparé à le recevoir; +il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce +que je te dis est réfléchi: tu peux avoir confiance.</p> + +<p>—Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, +c'est l'ignorance: vous dites que cet enfant dont je +serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est là ce +que je ne comprends pas.</p> + +<p>—Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez +maîtresse de ta volonté pour ne pas laisser ta physionomie +te trahir, nous quitterons la Hollande et nous +rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; +mais je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te +croiras assez forte, tu me le diras, et nous partirons. +Nous ne resterons que peu de temps à Chambrais; +car il importe que nous soyons loin de Paris quand +d'Unières y reviendra...</p> + +<p>Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de +Chambrais continua comme s'il ne l'avait pas remarqué:</p> + +<p>—Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût +vif pour l'étude de la peinture qui t'aura pris en +Flandre et en Hollande; un besoin de comparer les +maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte +sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, +pour nos parents et pour le monde. Nous partirons +donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison la +chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, +à Rome, nous ferons un séjour en Suisse d'abord, +puis au bord du lac Majeur ou du lac de Côme, +là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, +nous descendrons vers le sud, Milan, Venise, +Bologne, Ravenne, Florence, Pise, les petites villes +de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces +étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont +et distrairont, mais alors même qu'elles +amèneraient parfois un peu de fatigue et d'ennui, +elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu +puisses en parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi +que nous nous créons. Quand nous arriverons à +Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas +à être rencontrés par des personnes de connaissance. +Alors nous partirons pour la Sicile où nous passerons +les derniers mois de la grossesse dans un village +perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, +et assez près de la ville cependant pour avoir à +notre disposition un bon médecin; ce sera ce médecin +qui fera la déclaration de l'enfant comme né de +père et mère inconnus; après quelque temps de +repos nous reviendrons à Chambrais.</p> + +<p>—Et lui?</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—L'enfant, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Il restera chez la nourrice que nous lui aurons +trouvée.</p> + +<p>—Mais c'est l'abandonner!</p> + +<p>—Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un +enfant naturel; peux-tu rentrer en France en l'ayant à +tes côtés? Je comprends ton cri: «C'est l'abandonner!» +Mais il y a un autre abandon auquel nous devons +penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur +de notre nom. S'il était possible que tu fusses la mère +de cet enfant, toutes les précautions que nous prenons, +toutes les combinaisons que j'arrange seraient +inutiles; nous resterions simplement en France, et +simplement nous confesserions la vérité, en livrant le +misérable à la justice. Pour être élevé par une nourrice, +une bonne nourrice, un enfant n'est pas perdu.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Quand il aura atteint un certain âge, il viendra +en France et je surveillerai son éducation. Enfin, +plus tard, je l'aiderai à entrer dans la vie et lui laisserai +par testament, ce qui me reste de fortune, car +il sera ton fils, c'est-à -dire mon petit neveu, et je +ferai pour lui ce que tu ne pourrais pas faire toi-même. +Peut-être dira-t-on, peut-être croira-t-il +qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance +je peux, moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que +j'ai tout prévu, ou à peu près.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Pour éviter les questions et les observations de +lady Cappadoce, M. de Chambrais voulut que Ghislaine +écrivît à celle-ci leur projet de voyage en +Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait +rien à dire.</p> + +<p>Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, +et beaucoup.</p> + +<p>—Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on +cacher sous ces voyages qui s'enchaînaient sans +raison? Était-ce un prétexte pour lui faire comprendre +qu'on n'avait plus besoin de ses services? +S'il en était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? +Elle n'était pas femme à s'imposer.</p> + +<p>Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; +mais ce souci égoïste de ramener tout +à soi la tira d'embarras: comme il n'avait jamais été +question de se priver des services de lady Cappadoce, +elle put démontrer avec la persuasion de la vérité +que cette idée ne reposait sur aucun fondement; elle +allait en Italie parce que son oncle qui, avait pris +plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise, +voulait maintenant lui montrer la peinture +italienne, voilà tout; c'était bien simple; et il fallut +que lady Cappadoce se contentât de ces explications.</p> + +<p>Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de +Chambrais à qui elle essaya de présenter des objections +de convenance sur ce long tête-à -tête entre un +homme jeune encore et une toute jeune fille, mais +elle fut reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se +mettre en tiers dans ce tête-à -tête comme elle l'aurait +désiré.</p> + +<p>Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si +extraordinaire que cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, +et elle ne s'expliqua cette bizarrerie que par la haute +compétence qu'elle s'attribuait dans les questions +d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, +qui était un ignorant présomptueux—comme tous les +Français d'ailleurs—prenait ses précautions pour +n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui l'auraient +humilié.</p> + +<p>Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux +partis à prendre: se soumettre ou se fâcher. Son +premier mouvement fut de retourner en Angleterre; +mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne +rentrer dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage +qui devait la rétablir dans son rang et que la +mort maladroite lui faisait encore attendre, elle +trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment +que de se laisser emporter par l'amour-propre si justement +blessé qu'il fût, et elle se soumit.</p> + +<p>Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle +M. de Chambrais eût à prendre des précautions pour +sauver les apparences; il avait aussi à faire accepter +ce long voyage par les membres de la famille qui +s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner +d'une absence de près d'un an.</p> + +<p>Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques +jours qu'ils passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le +même: on félicita le comte et on complimenta +Ghislaine:</p> + +<p>—Charmant voyage!</p> + +<p>—Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?</p> + +<p>Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous +qu'elle était heureuse, bien heureuse de ce charmant +voyage.</p> + +<p>Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire +que Ghislaine avait dû mettre sur ses lèvres pour +parler des «joies de ce charmant voyage» était +un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant +de Paris, elle put déposer son masque souriant, +qu'elle trouva un peu de calme.</p> + +<p>Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu +qu'elle faisait.</p> + +<p>Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères +dans laquelle elle entrait? Que durerait-elle? Comment, +se terminerait-elle?</p> + +<p>Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige +lorsqu'elle se penchait au-dessus avec l'angoisse +d'une curiosité ignorante: mère! enfant! que de +questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne +pour l'éclairer.</p> + +<p>Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait +aux arrangements pris par son oncle. Sans doute, +elle devait croire qu'ils étaient dictés par l'expérience +de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le +croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête +homme au monde que son oncle, de plus droit et de +plus délicat que lui, mais malgré tout, au fond de sa +conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues +protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait +pas à étouffer; les mères se sacrifient pour leurs +enfants, tandis qu'elle sacrifiait son enfant à son +propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de son nom.</p> + +<p>Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, +elle fut sur le point de se confesser à son oncle; mais +comment? Elle qui ne savait rien et n'était rien, +pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A +quel titre? En appuyant sur quoi?</p> + +<p>Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son +enfant, mais le sentait-elle assez fermement pour +avoir la force de résister à son oncle; et si cette force +lui manquait, qu'obtiendrait-elle?</p> + +<p>Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était +obligée de convenir que cet amour des mères pour +leurs enfants qui engendre ces sacrifices, et ces héroïsmes +dont parle la tradition, était bien faible en +elle, si même il existait, et que ce qu'elle trouvait +dans son coeur comme dans son esprit, c'était une +sorte d'instinct vague, nullement un sentiment passionné. +L'illusion n'était pas possible: sa vie serait +manquée dans tout ce qui fait le bonheur de la femme: +elle aurait eu un amant, sans l'amour; elle aurait un +enfant sans la maternité.</p> + +<p>Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait +régulièrement pendant qu'elle tournait ses tristes +pensées, et si absorbantes qu'elles fussent, elles cédaient +cependant aux distractions du voyage.</p> + +<p>Enfermée à Chambrais dans son appartement, +elle fut toujours revenue au même point: la grossesse, +l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte, mais le +mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient +pas ne pas la secouer.</p> + +<p>A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes +après les autres eussent été éternelles à passer: au +Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si remplies +que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.</p> + +<p>A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par +la fièvre et les tristes réflexions, eussent été terriblement +longues: à Andermatt ou à la Furca, la fatigue +les faisait courtes.</p> + +<p>Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé +précisément à ce que Ghislaine ne se fatiguât point, +et leurs promenades avaient été limitées en conséquence. +Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, +elles avaient au contraire une heureuse influence +sur son état général, il les avait peu à peu +allongées.</p> + +<p>Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni +chétive; élevée à la campagne dans la liberté du +plein air, elle n'avait pas besoin de ménagements et +de précautions qui eussent été indispensables à une +Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter +le chaud comme le froid, la pluie comme le soleil; +qu'elle fît de l'exercice, elle mangerait; qu'elle se +fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en mouvement, +elle échapperait aux rêveries de la réflexion +et du retour sur soi,—le point essentiel à obtenir.</p> + +<p>La réalité justifia ce raisonnement, non seulement +elle mangea et elle dormit, mais encore les troubles +et les malaises qui s'étaient manifestés en Hollande +disparurent.</p> + +<p>Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils +descendirent sur les lacs de la frontière italienne, +puis en septembre ils commencèrent leur vrai voyage +par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en +novembre.</p> + +<p>Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que +rien sur son visage ou dans son attitude provoquât +la curiosité, et les personnes de leur monde qu'ils +avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à +Rome n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: +à la vérité, on pouvait trouver qu'elle portait +des vêtements un peu larges, mais il y avait à cette +tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait +sans aller en chercher d'invraisemblables: la +liberté du voyage, la chaleur et, plus que tout, le dédain +de la toilette qui chez mademoiselle de Chambrais +était notoire.</p> + +<p>Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer +à ces rencontres et de disparaître, comme il +était arrivé aussi pour M. de Chambrais de se débarrasser +de son valet de chambre. Sans doute il avait +pleine confiance dans ce vieux domestique attaché +à son service depuis plus de vingt-cinq ans, mais +cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre maître du +secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller +des travaux de peintures et d'appropriation dans +l'appartement de la rue de Rivoli, Philippe fut donc +renvoyé à Paris avec ordre de presser les ouvriers de +façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier +janvier.</p> + +<p>Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une +soirée de beau temps, la mer devant être plus douce +à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en voiture à +travers les Calabres et le Sicile.</p> + +<p>Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix +de M. de Chambrais. Vingt ans auparavant, il avait fait +un voyage en Sicile. A cette époque, il n'imaginait +guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, +mais il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux +de jeune premier et d'amoureux, et en visitant une +petite ville des environs de Palerme, Bagaria, l'idée +lui était venue qu'on serait là à souhait pour se +cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, +à l'abri de toute surprise.</p> + +<p>Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui +en était resté assez vivace pour s'imposer le jour où +il s'était demandé dans quel pays Ghislaine trouverait +un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile et +à Bagaria.</p> + +<p>Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville +dont son oncle lui avait tant parlé? Depuis trois mois +la question s'était posée à chaque instant pour Ghislaine. +Aussi quand l'heure de l'arrivée à Palerme +approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. +Elle resta là assez longtemps, les yeux perdus dans +les profondeurs bleues de l'horizon. Enfin un point +plus sombre se détacha sur la ligne indécise où la +mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le +panorama verdoyant de Palerme se dressa devant elle +montant du rivage jusqu'au cirque de montagnes +grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.</p> + +<p>—Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard +charmé qu'elle avait fixé sur lui.</p> + +<p>Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; +et quand elle se trouva installée dans une villa dont +les jardins occupaient les pentes du Monte-Catalfano, +elle éprouva un sentiment de tranquillité et de +repos, presque de confiance. A la vérité, ces jardins, +tout pleins d'ermitages, de ruines et de grottes avec +des statues de personnages à figure de cire ou de +bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, +mais qu'importait? ces «embellissements» n'avaient +pas supprimé l'admirable vue de Palerme; pendant +les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre là , enfermée +ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se +promener que les allées plantées d'orangers de ces +jardins, cette vue lui ouvrirait au moins des échappées +au dehors et cela suffirait.</p> + +<p>Cependant ces trois mois furent longs à passer et +les promenades dans les jardins, pas plus que les +contemplations de la mer n'auraient suffi pour les +remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait +trouvé moyen de les couper de temps en temps.</p> + +<p>Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un +médecin depuis leur départ de Paris n'existaient +plus, au contraire, il en trouvait de toutes sortes, +pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités +dont depuis trop longtemps il portait le poids +tout seul. En l'habituant peu à peu à ce médecin, +Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au moment +décisif; et, d'ici là , il l'éclairerait sur plus d'un +point que lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.</p> + +<p>Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile +ni sous son vrai nom, ni avec son titre; mais il suffisait +de le voir pour comprendre que c'était un client +sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi +quand il avait demandé à un médecin de Palerme, +réunissant à peu près les conditions de savoir et d'âge +qu'il voulait, de venir une fois par semaine à Bagaria, +avait-il vu sa proposition acceptée avec empressement.</p> + +<p>Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant +plus de précautions qu'elle devait garder l'enfant +pendant plusieurs années. On trouva une femme de +pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait certaines +garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit: +jeune encore, superbe de force et de santé, +elle avait déjà eu cinq enfants; sans être à son aise, +elle n'était point misérable, et sa maisonnette, bâtie +au bord de la mer, était plus propre que celles de ses +voisins.</p> + +<p>Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir +elle-même et dont elle surveilla l'exécution pièce +par pièce, sans que son oncle s'en fâchât: certes, il +lui déplaisait de voir en elle le développement d'un +sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il +était bon qu'elle s'occupât à quelque chose.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>M. de Chambrais était depuis trop longtemps +éloigné de Paris pour ne pas vouloir rentrer en +France aussitôt que possible, il le voulait pour lui, +car les journées commençaient à être terriblement +longues; et il le voulait aussi, il le voulait surtout +pour Ghislaine dont l'absence avait duré +quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, +lors de leur départ, fixé pour leur voyage. Mais avant +de se mettre en route il fallait être certain à l'avance +qu'elle pourrait sans danger supporter les fatigues de +la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris +celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en +rentrant à Chambrais personne ne pût trouver en elle +le plus léger indice qui permît un soupçon.</p> + +<p>—Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes +les fois que le médecin venait à Bagaria.</p> + +<p>Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné +une partie de la vérité, et il était trop italien pour ne +pas accepter tout ce que le comte lui demandait ou +lui disait: on lui avait donné une jeune femme à soigner +et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; +on l'avait prié de déclarer l'enfant comme né de père +et de mère inconnus, il avait fait cette déclaration +sans laisser paraître la plus légère surprise, et de +cette enfant—une fille—il avait voulu être le +parrain avec sa femme pour marraine; on le chargeait +d'envoyer toutes les semaines à Paris, poste +restante, à de certaines initiales, un bulletin de +la santé de l'enfant, il trouvait ces précautions +toutes naturelles et ne s'offusquait pas qu'on les +prît avec lui; jamais d'opposition, de contradiction, +de suspicion:—«Vous voulez? rien de plus facile, +et avec le plus grand plaisir, très heureux de vous +êtes agréable.»</p> + +<p>Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, +il avait pour la première fois résisté.</p> + +<p>—Je comprends votre désir de rentrer en France, je +dirai même que je le partage, certainement la Sicile est +un pays admirable et Palerme est une belle ville, mais +la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, les +relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous +voir partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder +toujours. Mais il ne faut rien risquer, rien compromettre. +Certainement, les choses se sont passées pour +madame votre fille—il avait toujours appelé Ghislaine +«Madame votre fille»—d'une façon extraordinairement +providentiellement favorable. D'abord +nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans +aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions +en usage en Angleterre, et que notre charmant +sujet a bien voulu adopter, sans aucune fatigue +pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des +plus régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui +enfin le rétablissement s'opère si bien, que j'ai la certitude +que si dans six mois on me demandait d'examiner +madame votre fille, moi médecin, je serais dans +l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle +n'est pas primipare.</p> + +<p>Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant +ce point, mais il ne convenait pas à son adresse de +laisser voir jusqu'où il allait dans ses paroles, aussi voulut-il +tout de suite les expliquer de façon à ce que le +comte pût les interpréter comme il voudrait:</p> + +<p>—En ne considérant que la question de beauté +chez la femme, c'est quelque chose cela. On croit généralement +que la grossesse et l'accouchement laissent +des stigmates ineffaçables; mais c'est là une opinion +des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. +Sans doute il arrive quelquefois et même il arrive souvent +que ces stigmates existent, mais il se produit aussi +des cas où ils manquent absolument, et ce cas est +celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de +madame votre fille, si vous permettez, en différant +votre départ de quelques semaines encore, qu'elle se +rétablisse complètement.</p> + +<p>Comment résister? Après tout, quelques semaines +de plus ou de moins étaient de peu d'importance +pour lui, et puisqu'elles étaient décisives pour la +santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient +voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et +cette explication pouvait être donnée sans provoquer +les interprétations.</p> + +<p>Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle +avait demandé que la nourrice lui amenât sa fille tous +les jours et quand elle avait commencé à sortir elle +avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la +nourrice.</p> + +<p>De même que M. de Chambrais avait été peu +satisfait du soin qu'elle mettait à la layette, de +même et plus vivement il fut fâché de la voir +donner à cet enfant des témoignages d'affection et +de tendresse.</p> + +<p>—Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? +Ne devrait-elle pas avoir pour l'enfant les sentiments +qu'elle a pour le père?</p> + +<p>A mesure que le moment du départ approchait, les +visites de Ghislaine chez la nourrice se faisaient de +plus en plus longues: les premiers jours, elles n'avaient +été que de quelques instants, mais peu à peu +elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture +qui l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher +de venir la reprendre à une heure chaque fois plus +reculée.</p> + +<p>On était en mars, et dans ce climat méditerranéen +les journées étaient déjà chaudes sous un ciel radieux; +quand le vent soufflait du sud ou de l'ouest il apportait +le parfum et même les pétales des amandiers, des +abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle +plaine de Palerme si riche qu'on l'appelle la <i>Conca +d'oro</i>. Ghislaine s'asseyait au bord du rivage à l'abri +d'une touffe de figuiers et se faisait apporter sa fille +qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la nourrice, +heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à +son ménage, ne venant que de temps en temps pour +voir si l'enfant n'avait pas besoin d'elle.</p> + +<p>Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent +joué à la maman avec ses poupées pour savoir +comment on tient un bébé, et tout de suite sa fille +s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans +pleurer.</p> + +<p>Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel +elle ne pouvait penser qu'avec horreur, c'était la +sienne aussi, et cependant elle allait l'abandonner!</p> + +<p>Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à +son oncle et qui l'avaient si douloureusement +tourmentée lui revenaient avec plus d'intensité maintenant +que cet enfant n'était plus un être vague, +que son imagination se représentait difficilement.</p> + +<p>Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, +elle avait voulu qu'on le lui montrât; mais +dans son état de prostration, elle l'avait à peine regardé, +et le souvenir indécis qui lui en était resté était +celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. +Puis revenant à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, +elle s'était dit que décidément ce qu'elle avait prévu +se réalisait: elle n'avait point le sentiment de la maternité; +et continuant son examen, elle s'était dit +aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi +c'est le père aimé que la mère cherche et trouve dans +son enfant, comment aimerait-elle celui-là ?</p> + +<p>C'était donc par devoir plutôt que par tendresse +qu'elle avait voulu que la nourrice le lui apportât tous +les matins; la seconde fois, elle ne l'avait pas vu moins +laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus: que +pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans +toutes les directions, au hasard, sans paraître rien +voir, ces lèvres qui ne s'ouvraient que pour sucer le +lait resté dans les plis de la bouche ou pour crier?</p> + +<p>Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui +prit un doigt dans sa petite main et le serra, en même +temps ses joues se plissèrent et ses yeux vagues exprimèrent +un sourire.</p> + +<p>Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête +aux pieds, et fit sauter son coeur dans sa poitrine: +cette caresse, la plus douce qu'elle eût reçue, ce sourire +venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel +qu'elle se croyait incapable d'éprouver.</p> + +<p>Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. +Le lendemain l'enfant suivit de ses yeux les +mouvements que sa mère faisait pour la prendre; le +surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça +son nom:</p> + +<p>—Claude.</p> + +<p>Puis comme elle le répétait avec une intonation de +tendresse, elle crut remarquer que la petite la regardait +de ses yeux pâles en souriant, comme si c'était +pour elle une agréable musique que cette voix qui +la caressait; elle le répéta:</p> + +<p>—Claude, Claude.</p> + +<p>Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps +elle chercha à produire des sons qui, bien que n'arrivant +pas à l'articulation n'en étaient pas moins pour +Ghislaine une réponse.</p> + +<p>Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie +expérimentale, n'était pas en état de décider ni même +de se demander si ce sourire et ces sons étaient nés +d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le produit +d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, +lui souriait;—elles se comprenaient dans une +langue plus éloquente que celle des savants, celle que +la mère,—humaine ou bête, parle à son enfant et +que l'enfant parle à sa mère.</p> + +<p>Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait +de rester dehors, elle le passa au pied du +figuier ou dans la cabane de la nourrice quand la +pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour +d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui +jouaient ou piaillaient.</p> + +<p>Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que +le médecin autorisait enfin leur départ, elle demeura +anéantie.</p> + +<p>—Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se +méprenant sur la cause de son émotion.</p> + +<p>—Je ne crains rien.</p> + +<p>—Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année +dernière à pareille époque; à vrai-dire même, tu es +peut-être en meilleure santé, fortifiée par ce bon air +de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le +plus léger soupçon.</p> + +<p>—Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi +partir?</p> + +<p>—L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs +une plus longue absence serait impossible à expliquer, +elle n'a que trop duré. Je comprends que décidément +j'ai eu tort de te laisser voir cette petite tous les jours. +Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice +l'avait enlevée le premier jour, comme il était +convenu, tu accepterais aujourd'hui notre départ sans +penser à le retarder.</p> + +<p>—C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un +certain point naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.</p> + +<p>—Impossible?</p> + +<p>—A ce moment, cette enfant ne représentait pour +moi qu'un sentiment confus, aujourd'hui elle est ma +fille.</p> + +<p>—Dis qu'elle est celle de ce misérable.</p> + +<p>—La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas +avoir un père, faut-il qu'elle n'ait pas de mère.</p> + +<p>—Alors, que veux-tu?</p> + +<p>—Je voudrais ne pas l'abandonner.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Mais en restant près d'elle, en la gardant avec +moi.</p> + +<p>—Ici?</p> + +<p>—Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du +pays que j'ai souci.</p> + +<p>—Et ta réputation, ton honneur?</p> + +<p>—Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou +mon honneur à ma fille? C'est la question que je me +pose avec de terribles angoisses. Puisque je suis libre, +qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger, +sous le nom que vous avez pris en venant +dans ce pays; ainsi le nom de Chambrais ne serait +pas atteint.</p> + +<p>—Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre +nom, ni envers moi. Si depuis bientôt un an je t'ai +aimée et soutenue avec une tendresse paternelle, j'ai +par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu +en conviendras, n'est-ce pas?</p> + +<p>—De tout coeur.</p> + +<p>—Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les +mets en opposition avec la liberté dont tu parles: +moi ton père, moi chef de famille, je ne permets +pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse +te pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de +conduite que je t'ai imposée, je l'ai prise avec l'autorité +que me donne l'expérience de la vie et j'en assume +toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle de +la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; +d'ici là tu décideras.</p> + +<p>—N'admettez pas un seul instant la pensée que je +puisse vous désobéir, nous partirons samedi.</p> + +<p>—Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait +t'empêcher de te suicider. Maintenant que ta +résolution est prise, comprends que pas plus que toi +je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici +tant que les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; +puis je viendrai la chercher et l'amènerai en +France, près de Paris, où je pourrai la voir et la surveiller.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, +lady Cappadoce voulut arranger avec elle la reprise +des leçons, telles qu'elles avaient lieu avant le départ +pour la Hollande, et dresser tout de suite un +horaire immuable: elles étaient la justification de +son pouvoir, ces leçons, aussi y tenait-elle.</p> + +<p>Déjà , elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui +avaient donné leurs heures; quant à Nicétas, il avait +quitté Paris pour l'Amérique du Sud, le Brésil, la +Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les +journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; +il faudrait donc le remplacer, ce qui, d'ailleurs, +serait facile; elle s'était entendue à ce sujet +avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois +du plus grand talent.</p> + +<p>Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul +fait de l'installation de M. de Chambrais au château, +les habitudes d'autrefois se trouvaient changées du +tout au tout; c'était le comte qui était le maître +désormais et tout devait être subordonné à son agrément; +on ne pouvait pas lui imposer la vie de travail +et de retraite d'autrefois qui, seule, permettait d'assurer +la régularité des leçons; le sacrifice qu'il faisait +en abandonnant Paris était assez grand pour +qu'on lui en fût reconnaissant sans marchander, et +pour cela il fallait l'amuser, le distraire et se remettre +entièrement à sa disposition, en étant toujours +prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il +lui plairait d'aller, à recevoir qui il voudrait inviter.</p> + +<p>Lady Cappadoce avait été positivement renversée.</p> + +<p>—Mais les leçons....</p> + +<p>—Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je +pusse peut-être employer mon temps autrement. +J'aime le travail, au moins certaines études, et je +serai toujours heureuse de leur donner les heures +dont je pourrai disposer: ainsi nous verrons à nous +entendre avec M. Lavalette et M. Casparis....</p> + +<p>—Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? +interrompit lady Cappadoce, poussée par la passion +musicale.</p> + +<p>—Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai +seule quand l'envie m'en prendra; plus tard, +nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre +d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront +pas mon oncle.</p> + +<p>—La musique ne le gênerait pas plus que la littérature +ou la sculpture.</p> + +<p>Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:</p> + +<p>—Peut-être l'ennuierait-elle davantage.</p> + +<p>—C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, +dit lady Cappadoce avec un mélange d'aigreur +et de compassion.</p> + +<p>—Je dois donc la lui éviter.</p> + +<p>—C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux +arrangements?</p> + +<p>—Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous +serai reconnaissante de les faciliter.</p> + +<p>Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces +nouveaux arrangements, au moins était-ce lui qui, +sans en avoir l'air, les avait inspirés à Ghislaine.</p> + +<p>Lorsque dans leurs longs tête-à -tête, de Bagaria ils +avaient parlé de leur retour en France, et que M. de +Chambrais avait annoncé son intention de se fixer +au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans doute +elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, +mais connaissant les goûts mondains de son +oncle, elle ne pouvait pas ne pas se demander comment +il s'habituerait à la vie de la campagne monotone +et régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois +accepter cette existence, peu faite pour lui, c'était +sous le coup de la nécessité; mais à quelques pas de +Paris, comment la supporterait-il?</p> + +<p>Franchement, et après l'avoir remercié avec une +effusion toute pleine de gratitude émue, elle lui avait +fait part de ses scrupules.</p> + +<p>C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, +et savait qu'elle n'était pas de caractère à ne penser +qu'à elle égoïstement, l'attendait.</p> + +<p>—Certainement la vie des champs n'est pas précisément +pour me plaire, mais pourquoi veux-tu que +cette vie soit fatalement monotone, régulière et retirée? +ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.</p> + +<p>—Comment serait-elle autre?</p> + +<p>—En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis +que tu as perdu ton père, et ta mère, parce que tu +n'étais qu'une petite fille; mais l'âge est venu; tu +n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu +es émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu +pas quelquefois au château d'anciens amis, des +membres de notre famille, des camarades à moi, +qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement +fermée, et égaieraient cette monotonie?</p> + +<p>—Est-ce donc possible?</p> + +<p>—Quand on est dans ta position, quand on a ton +nom, tout est possible, et tout est faisable; il n'y a +qu'à vouloir.</p> + +<p>—Je veux tout ce qui peut vous être agréable.</p> + +<p>—Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne +suis pas si exigeant pour les plaisirs que tu l'imagines; +j'avoue que Chambrais tout nu n'est pas très +récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. +Et d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera +pour toi aussi.</p> + +<p>C'était dans ce dernier mot que se trouvait la +raison déterminante qui avait suggéré l'idée de M. de +Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il n'avait prononcé +qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, +et au trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait +compris qu'elle croyait que le mariage dont il l'avait +entretenue était maintenant à jamais impossible, ce +qui était pour elle une douleur d'autant plus grande +qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait +vivement ce mariage. Qu'il essayât de lui prouver +qu'elle se trompait, il ne réussirait point à ébranler +un sentiment contre lequel les raisonnements les +plus adroits seraient sans influence, précisément par +cela même que c'était un sentiment: elle se jugeait +indigne de d'Unières, et rien de ce qu'il dirait en ce +moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien à +dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.</p> + +<p>De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais +moins triste: d'Unières que, dans les circonstances +présentes il était impossible d'inviter seul, viendrait +avec les autres amis, et l'amour ferait le reste: la +première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la +seconde le serait un peu moins: elle désirerait, elle +attendrait la cinquième ou la sixième.</p> + +<p>Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, +et il aurait deux alliés: le comte d'abord, Ghislaine +ensuite; comment ne gagnerait-il pas la bataille?</p> + +<p>Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il +avait été de s'imaginer que l'émancipation lui donnerait +cette liberté.</p> + +<p>Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui +communiqua le nom du comte d'Unières, elle ne fut +pas maîtresse de retenir une exclamation douloureuse:</p> + +<p>—Vous avez invité M. d'Unières!</p> + +<p>Il évita de la regarder.</p> + +<p>—M'était-il possible de faire autrement?</p> + +<p>—Mais après ce qui s'est passé....</p> + +<p>—C'est justement sa demande et ce qui s'est passé +qui m'obligeaient à l'inviter. Depuis notre départ +pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de lui, mais tu +dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, +nous ne pouvions pas entreprendre un voyage en +Hollande, et surtout celui d'Italie, sans que je lui +donne des explications.</p> + +<p>—Des explications?</p> + +<p>—Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, +je lui avais écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, +son élection faite, nous examinerions ce projet +qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand +contentement.</p> + +<p>—Vous avez dit cela?</p> + +<p>—N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment +lui tenir un autre langage? Il désirait t'épouser, +tu étais favorable à sa demande, moi-même je souhaitais +ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez, +je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous +sommes partis, il fallait une explication, ou bien +nous paraissions nous sauver pour rompre.</p> + +<p>—N'était-ce pas le mieux?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas +cette injure, et je n'étais pas en disposition d'en faire +à un homme tel que lui, que j'estime et que j'aime. +Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage par +ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. +Depuis, nous sommes restés en correspondance; +il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a parlé de +toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous +rentrons, la première personne que je dois voir, c'est +lui.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous +aviserons.</p> + +<p>—Je vous assure qu'il m'est très pénible de me +trouver avec M. d'Unières.</p> + +<p>—Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le +savoir; mais cette impression pénible se calmera et +passera....</p> + +<p>Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: +Avez-vous donc l'intention de l'inviter souvent? mais +elle le retint, ne voulant pas paraître intervenir +dans le choix des invités de son oncle.</p> + +<p>—N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que +M. d'Unières vous entretienne des intentions qu'il +avait il y a un an?</p> + +<p>—Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Je répondrai ce que tu voudras.</p> + +<p>—Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.</p> + +<p>—J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des +tiennes; mais puisque tu trouves qu'il est impossible, +je le dirai; seulement ce ne sera pas dans ces +termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas être +devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons +et je n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant +bien que mal par des échappatoires; les médecins +conseillent de ne pas te marier trop jeune; enfin je +gagnerai du temps.</p> + +<p>—Il faudra toujours se prononcer à un certain +moment.</p> + +<p>—Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on +ne veut pas de lui et qu'alors il se retire.</p> + +<p>—Et s'il ne se retire pas?</p> + +<p>—S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment +sérieux, profond, et dans ce cas ce sera à toi +de voir comment tu veux répondre à cet amour. Mais +pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper +de cela. En vertu de certaines idées, dont je sens +toute la force, tu crois devoir renoncer à ton mariage +avec d'Unières....</p> + +<p>—Avec lui et avec tout autre.</p> + +<p>—Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne +romps pas ce mariage brusquement, parce que je ne +pourrais le faire qu'en te compromettant ou en blessant +d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.</p> + +<p>Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement +qu'il fut question entre M. de Chambrais et le comte +d'Unières, et les raisons les meilleures s'enchaînèrent +pour le justifier:</p> + +<p>Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement +ce projet de mariage, c'était d'abord par estime +et par amitié pour le mari qui se présentait, et +ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine +était parfaitement en âge de se marier. Mais +quand l'indisposition qui avait nécessité leur voyage +en Italie l'avait mis en relations avec des médecins, +il était revenu sur cette opinion.</p> + +<p>S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient +se marier à dix-huit ans et même à seize, il +en est d'autres pour lesquelles les mariages précoces +sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux +fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet +développement qui, pour la Française, n'a lieu +qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. Sans doute, +Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant +elle se trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable +qu'on attendît ses vingt-trois ans pour la +marier, cependant, plus ce mariage serait retardé, +mieux s'en trouverait sa santé.</p> + +<p>A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait +une autre de l'ordre moral non moins grave pour +M. de Chambrais.</p> + +<p>S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le +comte d'Unières, il ne voulait cependant pas la marier +à lui tout seul, et sans que par un choix librement +fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand +on ne connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? +En ce moment Ghislaine accepterait un mari des +mains de son oncle, elle ne le prendrait pas elle-même—ce +que justement il voulait. De là la vie +nouvelle qu'il avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, +et quand elle se déciderait, ce serait en connaissance +de cause.</p> + +<p>—Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais +en serrant la main de d'Unières, après ces explications, +le mariage dépend de vous et est entre +vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains +indices, j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et +personne n'est dans de meilleures conditions que +vous.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le +seul homme qui pût faire revenir Ghislaine sur sa résolution: +qu'il ne réussit pas et qu'elle s'obstinât dans son +idée, qu'elle n'était pas digne de se marier, elle en arriverait +un jour à reconnaître Claude; à la vérité, +tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant +des droits que lui donnait sa qualité d'oncle et surtout +la tendresse de Ghislaine, empêcher cette honte, +mais combien vivrait-il encore? Un jour elle serait +libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.</p> + +<p>Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de +la Chambre des députés, le comte d'Unières s'était +déjà placé à la tête du parti royaliste. Son élection +violemment contestée l'avait, dès son entrée à la +Chambre, amené à la tribune; et aux premières +phrases il s'était révélé orateur. Il était facile de contester +ce qu'il disait, il était impossible de ne pas +écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, abondante, +imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue, +avec des redites et des périodes inachevées, +mais originale toujours, ne ressemblant pas plus à la +phraséologie vague des avocats, qu'à la platitude +courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, +d'élan, passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions +littéraires, ni le bon goût, ni la correction, +n'ayant d'autre souci que d'entraîner les esprits et +d'ébranler les coeurs.</p> + +<p>On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, +charmé bien vite, et son élection, qui pouvait +être cassée dix fois, avait été validée. Ce fort et ce violent, +qui était aussi un timide, serait probablement +resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès +l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours +il s'était montré l'homme de son début.</p> + +<p>Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes +pour se faire aimer, mais d'Unières n'était pas +passionné seulement dans ses discours, et les passionnés +enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par +sa propre flamme met le feu à votre esprit et à votre +coeur; avec cela beau garçon, d'une élégance simple, +d'une distinction affable, tendre comme une femme, +il entraînerait Ghislaine.</p> + +<p>Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, +pour l'avoir rencontré trois fois, elle avait +été à lui; maintenant, quoi qu'elle voulût, elle ne se +reprendrait pas: et la preuve de l'influence qu'il +exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé +paraître, en le voyant sur la liste des invités: indifférent, +elle n'eût pas craint de se trouver avec lui.</p> + +<p>Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur +de Ghislaine, M. de Chambrais avait compris que ce +qui, pour beaucoup, causait cet émoi, était la crainte +que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi +eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans +une prudente réserve, mais comment lui adresser +cette recommandation quand les choses avaient été +menées à un point si avancé l'année précédente, et +quand il lui disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu +entrer dans des explications telles que le mieux encore +était de s'en remettre au tact de d'Unières qui +n'avait nullement les allures d'un vainqueur.</p> + +<p>Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité +comme les autres, d'Unières, rien de plus; pas un +seul instant il ne parut vouloir accaparer Ghislaine +comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le déjeuner, +on se promena en voiture dans les jardins et dans +le parc, il loua discrètement ce qu'on lui montrait et +ce qu'il voyait pour la première fois, sans que rien +dans son attitude ou ses paroles pût donner à supposer +qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un +jour. S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient +sortis des mains de Le Nôtre, ces charmilles en portiques, +ces ifs et ces cyprès taillés à l'antique mode, +ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, +Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient +les allées et les pièces d'eau, c'est que, plus que tout +autre peut-être, il était l'homme de la tradition; ce fut +ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant +trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne +parla que des oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en +Italie et il en parla bien, très simplement, sans +aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et +les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que +Ghislaine trouva juste, pensant en tout et sur +tout comme il pensait lui-même.</p> + +<p>—Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités +partis, il fut seul avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir +d'Unières; n'a-t-il pas été parfait?</p> + +<p>Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré +d'une grande discrétion.</p> + +<p>—Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est +parfait en tout.</p> + +<p>Une fois encore elle retint le mot qui lui montait +aux lèvres et qui était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion +de le connaître mieux. Mais elle ne voulait pas +gêner son oncle dans ses relations. Et en même temps +elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât +franchement, qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir +d'Unières, et son oncle assurément la presserait de +questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à distance +s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait +renoncé à se marier? Au contraire, s'il ne lui était +pas indifférent, pourquoi s'obstinait-elle à ne pas l'accepter +pour mari? Il serait imprudent qu'elle laissât +lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons +qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas +prise sur lui qui ne comprenait pas et ne comprendrait +jamais que la naissance de Claude fût un empêchement +à ce mariage qu'il voulait.</p> + +<p>Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent +qu'il plut à son oncle, non seulement à Chambrais +où il n'y eut pas de réunion sans lui, mais encore +à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes +les fois qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, +et tous les vendredis à l'Opéra, où son oncle se fit céder +une loge par un de ses amis.</p> + +<p>Ce fut un événement parisien quand, le dernier +vendredi de mai, on vit paraître dans une loge de +premier rang une jeune fille en robe de crêpe blanc, +avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration +et d'envie à plus d'une femme.</p> + +<p>—Quelle était cette jeune fille que le comte de +Chambrais accompagnait, et qu'on voyait pour la +première fois à l'Opéra?</p> + +<p>Un murmure courut de loges en loges; ceux qui +connaissaient le monde affirmaient que c'était la +nièce du comte, la princesse Ghislaine; d'autres contestaient, +n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, +ni ne l'ayant jamais rencontrée.</p> + +<p>Le collier trancha le différend; des femmes d'un +certain âge, qui avaient été en relations avec la mère +de Ghislaine, reconnaissaient ce collier fameux par la +beauté et la pureté des quatre cents perles qui le composaient:</p> + +<p>—C'est le collier des princesses de Chambrais.</p> + +<p>—Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle +un bijou de cette importance?</p> + +<p>C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce +bijou comme il avait exigé la robe décolletée, au +grand étonnement et à la grande gêne de Ghislaine +qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un +de ses axiomes.</p> + +<p>—Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit +vingt fois que la toilette était la ressource des femmes +qui ne peuvent pas avoir d'autre distinction?</p> + +<p>—Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou +quand on ne doit pas se trouver dans son milieu; +mais le soir, autre affaire.</p> + +<p>Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de +donner ses autres raisons qui étaient qu'il voulait que +Ghislaine fit sensation et que, quand le comte d'Unières +viendrait dans sa loge, tout le monde eût les +yeux tournés vers cette loge.</p> + +<p>Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers +actes de l'<i>Africaine</i>, on ne parlait que du mariage de +la princesse de Chambrais avec le comte d'Unières, +et les journaux mondains du lendemain faisaient +pressentir les fiançailles «d'une des plus nobles héritières +du faubourg Saint-Germain avec le plus jeune +et le plus en vue des hommes politiques du parti +monarchique».</p> + +<p>Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady +Cappadoce les lisait, non les français bien entendu +pour lesquels elle avait le plus profond mépris, mais +le <i>Morning Post</i> sans lequel elle ne faisait pas un pas, +en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du +jour, de la veille et même de l'avant-veille, soigneusement +pliés sous le bras gauche, les serrant sur son +coeur, et les abandonnant çà et là , à mesure qu'elle +les finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la +trace, comme si elle avait pris soin de jalonner son +passage.</p> + +<p>Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut +surprise un matin de voir entrer lady Cappadoce brandissant +d'une main agitée un numéro du <i>Morning Post</i>, +et elle crut, tant était vive l'agitation de sa gouvernante, +que celle-ci venait de trouver dans le journal +la nouvelle qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en +riant, mais lady Cappadoce se fâcha:</p> + +<p>—Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est +pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.</p> + +<p>Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques +lignes du <i>Morning Post</i> en le lui mettant devant les +yeux.</p> + +<p>C'était la nouvelle des journaux parisiens que le +journal anglais reproduisait, mais en la précisant, sinon +pour Ghislaine, qui restait «l'une des plus nobles +héritières du faubourg Saint-Germain», au moins +pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes +politiques du parti monarchique», qui était nommé +tout au long.</p> + +<p>—N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage +par un journal? demanda lady Cappadoce.</p> + +<p>—Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de +cette façon?</p> + +<p>Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant +que son cher <i>Morning Post</i> pût annoncer une +nouvelle fausse, lui si exact, si méthodique pour tout +ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.</p> + +<p>—Ce ne serait pas vrai?</p> + +<p>—C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.</p> + +<p>—Il aura été trompé par quelque journal français, +répondit lady Cappadoce en jetant sur son cher <i>Morning +Post</i> un regard attendri; alors, ce n'est pas +vrai?</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai.</p> + +<p>—Convenez que cette intimité avec M. d'Unières +est bien faite pour susciter ces bruits de mariage.</p> + +<p>Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, +lady Cappadoce continua:</p> + +<p>—Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle +soit fausse. Vous connaissez mon opinion sur les +mariages précoces: ils sont rarement heureux, très +rarement. Et comment en serait-il autrement? Un +mariage doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, +et non pris au hasard. Ce n'est pas quand elle ne connaît +ni le monde, ni la vie, qu'une jeune fille, qu'une +toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse entraîner +par des considérations futiles: un nez bien +dessiné, une barbe soyeuse, des yeux tendres. Certainement, +le nez de M. d'Unières est d'une belle ligne, +sa barbe est charmante, mais après?</p> + +<p>—Il me semble qu'il a autre chose.</p> + +<p>—C'est de son rôle politique que vous voulez parler? +Il faudrait voir.</p> + +<p>—Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre +ne dit pas ce qu'il vaut?</p> + +<p>—J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs +qui étaient de pauvres caractères.</p> + +<p>—C'est que justement le caractère chez M. d'Unières +est à la hauteur du talent.</p> + +<p>—Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait +parler de lui sur ce ton, personne ne croirait que cette +nouvelle est fausse.</p> + +<p>—Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, +de façon à en rester là .</p> + +<p>Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, +dont le but ne se trahissait que trop visiblement, elle +ne l'était pas moins contre elle-même. Au lieu de +défendre M. d'Unières et de confesser maladroitement +ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter +sa gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci +le voyait?</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Depuis longtemps déjà tout le monde admettait +que le comte d'Unières était le fiancé de la princesse +de Chambrais, tout le monde parlait de leur mariage, +et c'était un étonnement que la date n'en fût pas +encore fixée; cela était si bien accepté que quelques +prétendants, qui avaient pensé un moment à se mettre +sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon persévérer, +puisque le choix était arrêté!</p> + +<p>Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une +parole d'amour ne s'était encore dite entre eux, bien +que l'assiduité de d'Unières se fût continués aussi +constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas +manqué une seule des réunions de chasses en plaine +que le comte avait organisées à l'automne, ni celles +des chasses à courre qui les avaient remplacées en +hiver.</p> + +<p>Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à +une femme qu'on l'aime; c'est même rarement de +cette façon que les duos d'amour commencent, et on +n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus +rien à s'apprendre.</p> + +<p>Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois +il lui avait semblé qu'elle était disposée à l'écouter +et même à lui répondre, et toujours à l'instant +où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté, +voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, +et que si elle s'était abandonnée quelques secondes +auparavant, déjà elle s'était reprise.</p> + +<p>Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, +n'étaient pas exclusivement féminines, et avaient des +causes que d'autres plus experts que lui dans les +choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, +lui échappaient.</p> + +<p>A la longue, la situation était devenue difficile pour +lui, et même jusqu'à un certain point ridicule, +croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé ne pouvant pas se +prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus +franchement.</p> + +<p>A bout de patience, il se décida à s'en expliquer +avec M. de Chambrais qui, de son côté, paraissait ne +pas comprendre que les choses en fussent toujours +au même point, sans avancer d'un pas.</p> + +<p>—Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien +voulu me dire de me faire aimer, et vous avez ajouté, +avec la bienveillance que vous m'avez toujours +témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne +n'étant dans de meilleures conditions que moi.</p> + +<p>—Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes +raisons sont même plus fortes aujourd'hui qu'elles ne +l'étaient à ce moment.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle +Ghislaine que je la demande en mariage, elle +vous répondra qu'elle m'accepte?</p> + +<p>Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément +c'était que, s'il adressait cette demande à +Ghislaine dans ces termes, la réponse qu'il obtiendrait +serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il +avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à -dire +qu'elle ne pouvait pas plus se marier maintenant +qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. Il fallait +donc tourner cette difficulté.</p> + +<p>—Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des +sentiments d'estime et même de tendresse qu'aucun +homme ne lui a inspirés.</p> + +<p>—Vous le croyez?</p> + +<p>—J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis +un an, je ne vous ai pas vus ensemble sans vous +observer, et tout ce que j'ai pu remarquer m'a donné +cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il +est question de vous entre elle et moi n'a fait +que confirmer.</p> + +<p>—Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous +dire avec quelle joie profonde je reçois vos paroles, +je crois que le moment est venu de lui adresser ma +demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.</p> + +<p>Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, +ce fut une gêne inquiète.</p> + +<p>—Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce +mariage, il ne me reste plus qu'à lui demander le +sien. Aussi bien la situation dans laquelle nous nous +trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, +pas plus pour nous que pour le monde.</p> + +<p>—Évidemment, répondit le comte, cependant....</p> + +<p>—Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons +dont vous m'avez parlé l'année dernière pour +retarder cette date existent encore; mais je demande +une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la +certitude de devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, +que je puisse me présenter ouvertement comme +son fiancé, et j'attendrai.</p> + +<p>Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, +qui se voyait mis au pied du mur, se demandait +comment sortir de là ; ce dernier mot lui ouvrit un +moyen:</p> + +<p>—Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, +pouvez-vous aborder cette question de délai avec elle?</p> + +<p>—Assurément, c'est difficile.</p> + +<p>—Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour +moi aussi il est difficile de lui en parler, mais enfin +moins qu'il ne le serait pour vous; vous voulez une +réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, +je ne traiterai que le point du mariage et +ne vous enlèverai pas la joie de lui dire votre amour.</p> + +<p>Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme +pour d'Unières, que trop duré, il fallait en sortir; +rien à attendre de bon à la prolonger, au contraire +tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était +grande et la responsabilité lourde pour lui.</p> + +<p>C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et +on pouvait craindre de la perdre si le terrain n'était +pas bien choisi; avec une volonté résolue comme +celle de Ghislaine, avec un coeur féru de certaines +idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien +rencontrer une invincible résistance.</p> + +<p>Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps +de son retour de Paris à Chambrais, où il trouva +Ghislaine seule au travail dans l'atelier de sculpture +qu'elle avait fait aménager en ces derniers temps, en +prenant pour cela une ancienne orangerie.</p> + +<p>D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et +regarda le groupe de chiens qu'elle était en train de +modeler, un tablier de serge passé par-dessus sa +robe, les mains pleines de terre glaise.</p> + +<p>Il lui adressa quelques encouragements aimables +comme à l'ordinaire, puis il lui nomma quelques-uns +de ses amis qu'il avait invités pour une partie de +pêche.</p> + +<p>—M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.</p> + +<p>Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette +question.</p> + +<p>—Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.</p> + +<p>Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de +celui qui était toujours le sien lorsqu'il parlait de +d'Unières.</p> + +<p>—Après tout, autant que tu l'apprennes de moi +que d'un autre.</p> + +<p>—Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant +l'ébauchoir en l'air, en regardant son oncle.</p> + +<p>—La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne +d'Unières... il se marie.</p> + +<p>En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés +sur elle, il la vit pâlir, le visage se contracta, +elle ferma les yeux en chancelant, mais déjà il était +près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans +ses bras.</p> + +<p>—Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, +pardonne-moi.</p> + +<p>En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un +fauteuil où il l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et +regarda sans se rendre compte tout de suite de ce +qui s'était passé.</p> + +<p>—C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi +de l'avoir employé. Il fallait bien t'amener +à avouer ton amour....</p> + +<p>—Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!</p> + +<p>—Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce +que je t'ai dit se trouve vrai, il se marie puisque tu +l'aimes.</p> + +<p>Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.</p> + +<p>—C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, +que je ne puis pas être sa femme.</p> + +<p>C'était une discussion à soutenir, mais maintenant +M. de Chambrais ne la redoutait point: le coup +avait ouvert une brèche par où il devait emporter +toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.</p> + +<p>—Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!</p> + +<p>—Je ne suis pas digne de lui.</p> + +<p>—C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?</p> + +<p>—Suis-je la jeune fille qu'il suppose?</p> + +<p>Il eut un geste d'impatience:</p> + +<p>—Quelle drôle de façon de juger la vie quand on +ne la connaît pas. Assurément il n'est pas dans mon +intention de t'enlever tes illusions sur le monde, en +te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il +faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons +quelquefois pour ne pas exagérer, il arrive quelquefois +qu'une jeune fille commet une faute, tu entends, +commet, c'est-à -dire qu'elle participe à la responsabilité +d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? +S'il en était ainsi je t'assure que la statistique du +mariage serait changée. Quelle faute as-tu commise, +toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable? +Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton +esprit, occupé ton coeur? As-tu une légèreté de conscience, +une imprudence de conduite à te reprocher?</p> + +<p>—J'ai ma fille.</p> + +<p>—Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois +plus la jeune fille, la chaste jeune fille que étais il +y a deux ans? A-t-elle laissé une souillure dans ton +âme? une trace quelconque en toi?</p> + +<p>—Une honte dans ma vie.</p> + +<p>—Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant +à vouloir toujours partir du même point tu +arrives à l'absurde: que tu aies participé à ce qui, +s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je +t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant +soit connue, tu ne serais que juste encore en disant +qu'elle te couvre de honte. Mais rien de tout cela +n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de +l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la +honte? Notre brave médecin de Palerme me disait +quand nous avons quitté Bagaria que tu étais la plus +jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais +la vie, j'affirme en mon âme et conscience que tu en +es la plus honnête, ne peux-tu pas me croire? +D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de devenir +sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? +Mais alors ce serait folie. Réfléchis à cela. Songe que +si, sous l'influence de cette folie, tu refusais d'Unières, +on chercherait la cause de ce refus inexplicable, on +chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et +sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu +parles.</p> + +<p>Elle resta un moment silencieuse:</p> + +<p>—Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des +devoirs envers vous, la tendresse, la reconnaissance +me le disent tous les jours, mais j'en ai d'autres +aussi....</p> + +<p>—Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, +et tu comprendras que l'intérêt même de cette petite +te conseille ce mariage. Tant que je serai de ce +monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher +de toi cette enfant et ne pas la traiter comme ta +fille. Quand je serai mort, l'honneur de notre nom +me remplacera et tu ne feras pas cette honte à notre +maison; tu passeras donc une vie misérable dans la +lutte, tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse +d'Unières et j'installe Claude ici avant deux mois.</p> + +<p>—Ici!</p> + +<p>—Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant +cesse de l'être du jour où tu es protégée contre une +imprudence ou un coup de tête maternel par ton +amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je +veux donc te la rendre, et je te la rends, en effet. +Voici comment je l'amène à Chambrais. Ton garde +Lureau ne peut décidément plus faire aucun service; +pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont +je t'ai parlé, Dagomer, qui, en défendant ma chasse +de la Brie, s'est fait casser un bras et une jambe par +les braconniers; c'est un honnête garçon qui m'est +dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire +une excellente nourrice. Nous installons Dagomer à +la place et dans le pavillon de Lureau, et ils amènent +avec eux et leurs autres enfants une petite fille qui +leur a été confiée... la tienne.</p> + +<p>—Vous voulez....</p> + +<p>—Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné +cet arrangement pour enlever ton consentement. +Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu visites +tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit +ses devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce +temps, je vais à Palerme, je ramène Claude, je la +confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand tu +reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant +que nous l'envoyions à Paris pour son éducation.</p> + +<p>—Oh! mon oncle, mon oncle.</p> + +<p>—Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout +cela se réalise, tu fais d'un mot notre bonheur à tous +le sien, le tien, le mien et celui de Claude.</p> + +<p>Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait +pour lire en elle, il la vit frémissante.</p> + +<p>—Qu'as-tu?</p> + +<p>—J'ai peur.</p> + +<p>—De quoi!</p> + +<p>—Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.</p> + +<p>—De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce +malheur que tu veux prévoir, il ne pourrait arriver +que si tu t'abandonnais, et tu ne t'abandonneras pas, +puisque tu aimeras ton mari.</p> + +<p>Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table +sur laquelle se trouvaient un encrier et une plume.</p> + +<p>—J'écris la dépêche, dit-il.</p> + + +<p><b>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE</b></p> + + + +<br><br><br> +<H2>TROISIÈME PARTIE</H2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de +Ghislaine; et ces dix années avaient passé pour elle +comme pour son mari rapides, légères, embellies de +tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du +rang peuvent donner de joies et de confiance.</p> + +<p>Elle aimait son mari d'un amour passionné.</p> + +<p>Le comte idolâtrait sa femme.</p> + +<p>Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait +dans un état d'enthousiasme qui mêlait toujours +à leur tendresse une part d'exaltation.</p> + +<p>Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude +du mariage, mais ils n'en connaissaient pas le calme.</p> + +<p>Une séparation de quelques jours exigée par les +nécessités de la politique les angoissait comme un +malheur; pendant ces séparations ils s'écrivaient des +lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse passionnée, +et jamais il ne revenait d'une absence sans +qu'elle courût au-devant de lui et sans que leur premier +regard, leur première étreinte ne leur donnassent +un vertige.</p> + +<p>Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même +éducation; ils n'étaient vraiment qu'un, se comprenant +avec le geste le plus fugitif, avec un regard, exprimant +bien souvent ensemble la même pensée, en se +servant des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler +pour l'autre avec la certitude à l'avance d'un accord +parfait.</p> + +<p>Il lui contait tout, la faisait partager ses projets +politiques, discutait avec elle, prenait son avis, la +consultait pour les plus grandes comme pour les plus +petites choses, et s'il ne pouvait pas toujours se +conformer à ce qu'elle lui avait conseillé—ce qui +était rare d'ailleurs—il s'en excusait avec des +paroles d'amour et de respect.</p> + +<p>Ce sentiment de respect dominait dans leur +moindres rapports; c'était mieux qu'en égale qu'il la +traitait, c'était en supérieure: elle se montrait en +tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée, +d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait +tant de confiance dans son esprit, tant de foi dans +son coeur!</p> + +<p>Chambrais était leur résidence favorite pour +plusieurs raisons, dont la principale était qu'ils s'y +trouvaient plus étroitement unis; et leur séjour s'y +partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour +le repos et l'intimité; l'automne et le commencement +de l'hiver, pour le monde et les grandes réceptions.</p> + +<p>Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient +alors deux mois en vrais amoureux, un peu sauvages, +que quelques amis de choix venaient seulement +troubler de temps en temps, car ces visites étaient +limitées par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, +sans avoir été sérieusement distraits, à la solitude +qui leur était chère et dont ils tiraient de si profondes +jouissances.</p> + +<p>C'était à cette époque que les grands ombrages du +parc s'emplissaient de leurs tendres causeries. La +rosée à peine bue par le soleil, alors que le matin +avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée +de flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant +au bras de son mari, ils partaient pour une promenade +souvent lointaine.</p> + +<p>Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes +ils regardaient comme un plaisir, ils parlaient beaucoup +d'eux, et toujours ces entretiens se terminaient +par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur +donnait un tel bonheur.</p> + +<p>Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait +pris les deux mains de sa femme et, posant les yeux +sur les siens, lui avait doucement murmuré qu'il +faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle +était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.</p> + +<p>Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et +confuse:</p> + +<p>—Non, disait-elle, c'est trop.</p> + +<p>Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait +son émotion et, dans le regard dont elle l'enveloppait, +combien profondément il était aimé.</p> + +<p>Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, +fortifiés tous deux dans leur amour, contents de ce +qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait en eux quelque +découverte qui les flattait et leur donnait une +nouvelle raison de s'aimer davantage.</p> + +<p>Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient +ensemble pour Paris et il l'installait lui-même dans +une tribune, puis quand il avait pris place à son banc +aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux +vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de +caractéristique qu'il savait qu'elle devait contester, +ou approuver.</p> + +<p>Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et +il comprenait la réponse qu'elle voulait.</p> + +<p>Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:</p> + +<p>—M. le comte d'Unières a la parole.</p> + +<p>Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui +brûler les paupières; elle connaissait les points principaux +de son discours, mais comment allait-il le +prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les +interruptions et le boucan?</p> + +<p>Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une +fois c'était par un tapage violent qu'on saluait la +hardiesse de sa parole.</p> + +<p>Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans +le royalisme le plus orthodoxe, mais, alors, reprenant +sa liberté de conscience, il avait incliné vers une sorte +de socialisme chrétien qui, dans ses élans populaires, +provoquait parfois les applaudissements de l'extrême +gauche en même temps qu'il consternait ses amis de +la droite.</p> + +<p>Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on +pouvait se demander chaque fois qu'il prenait la +parole: de quel côté viendraient les applaudissements? +Duquel les exclamations ou les huées?</p> + +<p>Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les +yeux levés et tournés vers Ghislaine comme pour lui +demander l'inspiration; peu à peu le silence s'établissait +et il commençait.</p> + +<p>Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses +paroles, se perdant au milieu du tumulte, n'arrivaient +pas jusqu'à elle; mais aussi quand la Chambre entière +restait attentive, quelle fierté!</p> + +<p>Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur +coupé, ils se tassaient l'un contre l'autre, elle le serrait +dans ses bras, mettant toute sa gloire dans cette +étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils faisaient +une belle politique, celle qu'ambitionnait leur +coeur et que le comte mettait en pratique sans autre +souci que celui de satisfaire sa conscience.</p> + +<p>Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on +citait chez tous dans leur monde: leur amour; la +beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le talent du +mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.</p> + +<p>Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur +genre de vie, à la campagne comme à Paris, était +princier et fastueux, digne de leur fortune et de leur +rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain +de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre +utile où la comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur +existence dans les plus petits détails était l'application +même de leurs principes.</p> + +<p>Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il +fallait que ceux qui les entouraient, qui dépendaient +d'eux eussent leur part de cette fortune: c'était loin, +très loin que leur responsabilité s'étendait à cet +égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, +relevés! Que de devoirs ils s'étaient imposés quand +ils auraient pu si bien passer à côté d'infortunes et de +misères qui ne les touchaient pas directement, en détournant +la tête, et dont ils prenaient la charge par +cela seul bien souvent que le hasard les leur avait +révélées!</p> + +<p>On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on +demande aux rois, et le mot n'était que juste. En effet, +personne ne poussait aussi loin le souci de sa dignité +et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer une +préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus +qu'une négligence d'étiquette. Au milieu d'un ordre +admirable tout était largement mené, et s'il n'était +pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que +les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la +politesse, la simplicité des manières, l'affabilité, fût +poussée aussi loin, sans que la correction la plus +irréprochable en souffrit en rien.</p> + +<p>Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels +leur situation était exceptionnelle, admirée, respectée; +on ne touchait pas aux d'Unières, c'était un honneur +d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter. +Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les +suivant, on était sûr de ne jamais faire fausse route, +et lorsque la comtesse d'Unières s'était occupée de +quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était +montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière +elle, sans même songer à se retourner; quant à juger, +à critiquer, c'eût été un crime que personne ne s'était +encore aventuré à commettre.</p> + +<p>Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la +copier! Paris a de ces engouements; il y a des périodes +où il est de bon ton d'être grasse parce qu'une femme +très en vue est grasse, d'autres où il est désirable +d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la +finesse en vogue, et dans un certain monde une +femme n'était reconnue jolie et élégante que si sa +beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse +d'Unières. On se coiffait, on s'habillait comme elle. +Elle avait même fait adopter l'extrême simplicité de +ses toilettes, taillées dans des lainages souples aux +couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais +les exagérations de la mode.</p> + +<p>Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage +était venu assombrir leur ciel radieux: huit ans après +leur mariage, ils avaient perdu M. de Chambrais, +mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à +courre, le comte avait été renversé par son cheval +tombé avec lui, et blessé à la poitrine d'un coup de +pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt il en +avait paru guéri, mais une myocardite chronique en +était résultée qui, au bout de quelques mois, avait +amené la mort.</p> + +<p>M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade +pour assurer l'avenir de Claude, comme il l'avait +promis à Ghislaine, et dès le lendemain de l'installation +de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait +déposé, chez son notaire, un testament par lequel il +instituait Claude sa légataire universelle, sous la +condition qu'elle ne jouirait de cette fortune qu'à sa +majorité ou à son mariage.</p> + +<p>Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas +davantage attendu trop tard pour dire à Ghislaine ce +qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce sentiment de +prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait +fait de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se +savait perdu.</p> + +<p>—Me voilà malade, ma chère petite, et bien que +j'aie l'espoir que ce n'est pas grièvement, j'ai une précaution +à prendre, une recommandation à t'adresser +que je ne veux pas différer. Si je devais partir—mais, +rassure-toi, je suis certain de ne pas partir—enfin, si +je partais, j'aurais cette suprême consolation de te laisser +la plus heureuse des femmes; car tu ne t'imagines +point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde de plus +heureuse, que toi?</p> + +<p>—Certes non, mon bon oncle.</p> + +<p>—Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur +puisse être menacé un jour. Et je ne le prévois +pas, je te le jure. Mais comme il n'est que sage de +prendre toutes les précautions même contre l'impossible +et l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu +te trouvais dans une position critique, j'ai déposé +chez notre notaire, Me Le Genest de La Crochardière, +des pièces qui pourraient te servir.</p> + +<p>Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:</p> + +<p>—Il est revenu, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est +encore vivant malgré les recherches que j'ai fait faire, +car quand un artiste a disparu depuis plus de huit +ans sans que personne ait entendu parler de lui, +toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour +n'est pas à craindre; mais enfin, ayant aux mains +une arme qui pourrait servir pour ta défense, je l'ai +déposée chez notre notaire avec cette mention: +«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, +si elle la réclame; si cette réclamation n'a pas lieu, +la brûler sans la lire, après la mort de madame d'Unières.» +Et je suis sûr que cette réclamation n'aura +jamais lieu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La mort de M. de Chambrais avait changé la situation +et l'état de Claude.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer +sans que personne eût à s'occuper d'elle—au +moins au point de vue légal.</p> + +<p>Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, +et on ne cherchait pas à le savoir; arrivée à Chambrais +en même temps que les Dagomer, on l'avait +vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans +faire plus attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson +qui n'avait ni père ni mère, croyait-on, et encore +n'en était-on pas bien sûr.</p> + +<p>La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité +et même parfois quelques questions aux +Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de +Chambrais.</p> + +<p>On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient +pas plus parler qu'ils ne le pouvaient, ne sachant +rien ou à peu près. A la vérité, madame Dagomer +aurait pu raconter comment, à Marseille, une +femme qui avait prononcé quelques mots d'une +langue qu'elle n'entendait pas lui avait remis la petite +fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé +le silence là -dessus, et elle le gardait, son intérêt +étant de se taire: pour le plaisir de bavarder on +ne s'expose pas à se voir enlever une enfant qui rapporte +cent francs par mois, sans compter les cadeaux.</p> + +<p>Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette +petite, c'est-à -dire que plus d'une fois on l'avait vue +chez son garde, parlant à l'enfant, lui donnant des +jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais +quoi d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et +le suppléât dans ses soins et ses attentions pour lesquels +il était peu fait?</p> + +<p>D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite +que madame d'Unières se montrait bonne et généreuse; +elle l'était également pour les enfants du +garde comme pour tous ceux du village, se consolant +ainsi sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne +n'avait pu remarquer si sa voix, lorsqu'elle s'adressait +à Claude, avait des intonations plus tendres que +lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus +ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour +cela des facultés d'observations ou des soupçons que +n'avaient point les gens qui, par hasard, s'étaient +rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle s'entretenait +avec la petite ou la caressait.</p> + +<p>Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût +trouvé quelque mystère à chercher dans l'existence +de cette petite fille qui grandissait à côté de ses frères +et soeurs, et se confondait avec eux comme s'ils +eussent eu tous le même père et la même mère; +aussi solide qu'eux, le teint rose, les mains rouges, +lâchant ses sabots pour mieux courir, et parlant en +j'<i>avons</i> et j'<i>étons</i> comme une vraie paysanne de l'Ile +de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti +de l'affection que lui témoignait M. de Chambrais +pour établir sa supériorité sur ses camarades.</p> + +<p>Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, +qui n'était rien parce qu'elle n'avait rien, était devenue, +de par l'héritage qui lui tombait, un personnage.</p> + +<p>Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de +naissance manquant, on l'avait remplacé par un acte +de notoriété, qui, se basant sur une pièce trouvée +dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de +plus qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en +septembre au lieu de février.</p> + +<p>Puis on lui avait institué un conseil de famille +composé de gens d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, +et toute la mécanique judiciaire s'était mise +en marche pour elle.</p> + +<p>De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, +on avait pu ne pas s'occuper, mais il n'en devait pas +être de même de l'héritière du comte de Chambrais.</p> + +<p>Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation +légale de Claude, Ghislaine n'avait pas à intervenir: +qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, et même +qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les +précautions que ses conseils lui avaient indiquées, et +elle pouvait avoir toute confiance dans ceux qu'il +avait lui-même choisis pour surveiller l'exécution de +ses volontés.</p> + +<p>Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil +de famille, d'accord avec le tuteur, avait voulu +fixer le genre de vie de Claude.</p> + +<p>Héritière de soixante mille francs de rente, restes +d'une fortune que M. de Chambrais avait très gaillardement +dépensée, Claude ne pouvait pas, semblait-il, +demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, +il fallait la mettre dans un couvent où elle recevrait +l'éducation qui convenait à la dot avec laquelle elle +entrerait dans la vie, et qui se trouverait presque doublée +par l'accumulation des intérêts; mais par raisons +de convenances, on n'avait pas voulu décider quel +serait ce couvent, s'en remettant, pour ce choix, à la +comtesse d'Unières, dont on demandait l'avis.</p> + +<p>L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser +encore à Chambrais: elle savait que son oncle désirait +que Claude n'entrât pas au couvent avant dix +ans,—ce qui était vrai d'ailleurs, cette question +ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,—et +elle trouvait que la volonté de son oncle +devait être respectée. Sans doute l'instruction de +l'enfant devait être commencée: mais il semblait +qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la +mît au couvent tout de suite, ou sans qu'on l'envoyât +à l'école communale, ce qui ne serait pas décent.</p> + +<p>Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, +séparée de lady Cappadoce; mais celle-ci, au +lieu de retourner en Angleterre comme elle en avait +si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention +de rester encore quelque temps en France: +elle n'avait pas recueilli l'héritage qu'elle attendait, +et elle ne voulait rentrer dans son pays que pour +occuper le rang qui lui appartenait par droit de +naissance. Jusque-là elle supporterait son exil avec +dignité, quelque part dans un village aux environs +de Paris, dont le climat convenait à sa santé,—le +climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique +en France—et où elle pourrait cacher sa médiocrité.</p> + +<p>Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine +lui avait offert dans le village une maisonnette qui, habitée +autrefois par l'intendant, était libre maintenant, +et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là depuis +huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant +son temps entre la lecture du <i>Morning Post</i> +et des promenades quotidiennes dans le jardin potager +et les serres du château, pendant lesquelles elle +choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa +cuisine, ainsi que les fleurs qui devaient décorer son +salon, où Ghislaine seule lui faisait visite de temps en +temps. Tous les matins, un jardinier quittait le château, +et, dans le village, on se mettait sur le seuil des +maisons pour le voir passer portant sur sa tête une +manne pleine de légumes, de fruits et de fleurs, qu'il +vidait chez lady Cappadoce, sans que la «vieille Anglaise,» +racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement +ou donné un pourboire. Pourquoi lady +Cappadoce ne commencerait-elle pas l'éducation de +Claude?</p> + +<p>Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, +outragée évidemment qu'on lui fit une pareille +proposition: elle, donner des leçons à une gamine +qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait +consenti à accepter une position subalterne, c'est +qu'elle la plaçait auprès d'une princesse de Chambrais, +que les Chambrais occupaient un rang des +plus élevés dans la noblesse française dès le dixième +siècle et qu'ils avaient eu des alliances directes avec +des maisons souveraines....</p> + +<p>Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité +des grands jours, tout à coup elle s'était arrêtée en +souriant:</p> + +<p>—Il est vrai que les probabilités disent que cette +enfant est aussi une Chambrais.</p> + +<p>Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.</p> + +<p>—Croyez bien que ce n'est pas une accusation que +je porte contre ce cher comte; les hommes ont en +France des libertés qu'il faut bien admettre lorsqu'on +vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le suppose, +il est le père de cette petite, la position se +trouve changée: ce n'est point une paysanne, une +n'importe qui, c'est une Chambrais.</p> + +<p>Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce +pouvait accepter la proposition de Ghislaine, et +de fait elle l'avait si bien acceptée qu'elle avait proposé +de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire +travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation +qui laissait si fort à désirer et sur tant de points.</p> + +<p>Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui +avait souffert depuis si longtemps de la sécheresse de +son ancienne gouvernante, ne pouvait pas accepter +que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste serait +trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait +chez les Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui +imposerait lady Cappadoce. Chez le garde elle faisait ce +qui lui passait par l'idée; elle était aimée par son +père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre +de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle +avait ses frères et soeurs pour jouer et se donner du +mouvement. Chez lady Cappadoce, elle ne serait +point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle +devrait perdre toute initiative.</p> + +<p>Se retranchant derrière la volonté de son oncle, +elle n'avait donc pas accepté cette proposition d'internat, +et Claude était venue simplement travailler +quatre heures par jour—ce qui s'était trouvé déjà +si dur pour elle que plus d'une fois il y avait eu des +pleurs et des révoltes.</p> + +<p>—C'est une sauvage que cette petite, disait lady +Cappadoce à Ghislaine, mais je la dompterai; l'apaisement +se fera, l'assiduité viendra.</p> + +<p>Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, +elle l'était aussi pour le plaisir. Comme lady +Cappadoce n'aurait jamais consenti à donner des leçons +à une enfant habillée en paysanne, on mettait à +Claude une belle robe au moment de partir, un col +bien correct, des bottines soigneusement lacées, un +ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre heures +de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil +vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en +un tour de main, elle se débarrassait de sa belle robe, +dénouait son ruban, lâchait ses bottines et, reprenant +ses vêtements de tous les jours, son casaquin et ses +gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher +des nids, ou bien, la faucille à la main, couper de la +fougère et de l'herbe pour ses vaches, rapportant sur +sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans souci +d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.</p> + +<p>Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand +parfois elle la rencontrait en cet attirail dans une allée +de la forêt.</p> + +<p>—Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!</p> + +<p>Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine +qu'on ne ferait rien de cette enfant tant qu'on +la laisserait chez ces paysans:</p> + +<p>—Une sauvage!</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre +Claude au couvent était passé depuis plus d'un an, et +cependant l'enfant était encore chez les Dagomer.</p> + +<p>Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité +et l'application au travail qu'exigeait lady +Cappadoce, était cependant vive d'intelligence, alerte +d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à coup changé; il +avait semblé que cette intelligence et cet esprit s'alourdissaient, +l'attention manquait, même pour ce +qu'elle aimait; en même temps un arrêt dans le +développement physique se produisait, elle devenait +grêle et pâlissait, elle mangeait mal.</p> + +<p>Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de +Paris, et celui-ci, la rassurant, avait ordonné simplement +l'exercice, le jeu, avec le moins de travail intellectuel +possible;—ce qu'il fallait avant tout, c'était +en faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.</p> + +<p>Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question +de la mettre au couvent, et les heures des leçons +de lady Cappadoce avaient été réduites de quatre à +deux avec des intervalles de repos de vingt minutes +en vingt minutes.</p> + +<p>Mais la paysanne que Claude avait été, comme les +filles de Dagomer, jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout +de suite retrouvée, et même il avait paru à Ghislaine +qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire vivre chez le +garde, en diminuant encore les heures de travail +avec lady Cappadoce.</p> + +<p>Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se +fût trouvé là pour la voir venir, elle l'avait aperçue du +dehors dans la cuisine du garde Claude, à cheval sur +une chaise renversée: elle se tenait assise de côté, et +au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe +faisant queue; à la main, elle tenait une baguette de +coudrier qui était une cravache et en imitant les +mouvements d'une femme sur un cheval qui trotte, +elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»</p> + +<p>—Que fais-tu donc là ? demanda Ghislaine en entrant.</p> + +<p>Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant +très bien compris que tout lui était permis, aussi, +après le premier moment de surprise, ne se gêna-t-elle +pas pour répondre franchement en souriant:</p> + +<p>—Ma promenade au Bois.</p> + +<p>Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que +Claude savait ce que c'était que le Bois.</p> + +<p>—Ah! tu vas au Bois?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Souvent?</p> + +<p>—Toutes les fois que j'en ai la liberté.</p> + +<p>—Et quand as-tu cette liberté?</p> + +<p>—Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.</p> + +<p>—On te défend donc d'aller au Bois?</p> + +<p>—Non, mais les autres se moquent de moi.</p> + +<p>Ghislaine pensa que les autres, c'est-à -dire les +filles de Dagomer, avaient bien raison, mais elle ne +dit rien.</p> + +<p>—Tu sais ce que c'est que le Bois?</p> + +<p>—Bien sûr; c'est une promenade où les gens du +monde se rencontrent, où l'on se montre ses toilettes, +où se font les grands mariages.</p> + +<p>Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait +Claude d'une voix si douce et avec un regard +si encourageant que celle-ci ne pouvait pas être intimidée +par ce rire.</p> + +<p>—Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du +même ton affectueux.</p> + +<p>—C'est lady Cappadoce.</p> + +<p>—A propos de quoi?</p> + +<p>—Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne +ma robe ou casse mon col, elle me dit: «Vous ferez +vraiment belle figure au Bois, si vous vous tenez +ainsi.»</p> + +<p>—Tu voudrais aller au Bois?</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour me promener donc, pour voir.</p> + +<p>—Tu t'ennuies ici?</p> + +<p>—Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.</p> + +<p>—Les filles qui sont au couvent ne vont pas au +Bois.</p> + +<p>—Je ne resterai pas toujours au couvent.</p> + +<p>—Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.</p> + +<p>—Je ne le voudrai pas; je me marierai.</p> + +<p>—Ah! tu penses à te marier?</p> + +<p>—Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais +avoir un mari pour qu'il m'aime. Vous savez, +moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais être aimée.</p> + +<p>—Moi, je t'aime!</p> + +<p>—Vous êtes la comtesse d'Unières!</p> + +<p>Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, +en petite fille habituée à se faire une idée presque +surnaturelle, religieuse, de cette comtesse d'Unières +si loin d'elle.</p> + +<p>Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était +donc vrai qu'elle était bien loin de cette enfant, +que celle-ci, dans son ignorance, n'admettait même +pas que cette distance pût être jamais franchie.</p> + +<p>Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on +n'entendait d'autre bruit que celui de la brise dans le +feuillage des grands arbres; personne dans la maison, +Claude l'avait dit. Alors elle eut une faiblesse, +elle qui toujours s'était si rigoureusement observée; +d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa +poitrine et, longuement, elle l'embrassa, murmurant +des mots que Claude, surprise, ne comprenait pas.</p> + +<p>Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, +elle s'arrêta brusquement, et sans repousser +l'enfant, elle cessa de l'embrasser.</p> + +<p>—Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et +Dagomer aussi t'aime bien.</p> + +<p>—C'est vrai, mais il n'est pas mon père.</p> + +<p>—On n'a pas toujours une mère et un père; à ton +âge je n'avais plus les miens.</p> + +<p>—Oui, mais vous les aviez connus, tandis que +moi....</p> + +<p>C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine +voulût le continuer, chaque parole de Claude +lui était une blessure.</p> + +<p>—Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt +pour changer l'entretien que par curiosité réelle, +quelle étrange odeur!</p> + +<p>Claude se troubla.</p> + +<p>—Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. +Est-ce une pommade; est-ce une eau?</p> + +<p>Elle lui flaira les cheveux et le visage.</p> + +<p>—C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: +tu as mangé des bonbons?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a +pas de mal à manger des bonbons, la preuve c'est +que je t'en donne quelquefois. Tu as des petites taches +rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>Claude hésita; enfin elle se décida:</p> + +<p>—C'est de la cire.</p> + +<p>—Quelle cire?</p> + +<p>—De la cire à cacheter les lettres.</p> + +<p>—Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!</p> + +<p>—C'est très bon; ça fait une pâte.</p> + +<p>—Une mauvaise pâte.</p> + +<p>—Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.</p> + +<p>—Où as-tu eu de la cire?</p> + +<p>—J'en ai pris chez lady Cappadoce.</p> + +<p>—Comment t'est venue cette idée?</p> + +<p>—Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, +j'ai mis un morceau de cire dans ma bouche sans +penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai continué; j'aime +mieux ça que les meilleurs bonbons.</p> + +<p>—Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la +cire à cacheter n'est pas une chose qui se mange. +Veux-tu me promettre de n'en plus manger?</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Tu me feras plaisir.</p> + +<p>Claude la regarda un moment profondément dans +les yeux:</p> + +<p>—C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Grand plaisir.</p> + +<p>—Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.</p> + +<p>Ghislaine, en redescendant au château, se trouva +troublée et émue.</p> + +<p>Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec +Claude et pût l'interroger, lire en elle comme elle venait +de le faire, sans avoir à craindre de trahir plus +de tendresse qu'il ne lui était permis d'en montrer.</p> + +<p>Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!</p> + +<p>N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de +Claude, de se marier pour être aimée! N'était-ce pas +ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, enfant, +quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite +aussi souffrait de cette solitude et, détournant les +yeux d'un présent triste, les fixait sur l'avenir, que +son imagination lui représentait tout plein de tendresse +et de joies du coeur. Elle les avait connues ces +rêveries, ces regards jetés en avant; et par là elle +trouvait entre sa fille et elle, des points de ressemblance +qui la rassuraient.</p> + +<p>Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle +demandé ce qu'elle serait: fille de sa mère? fille +de son père? Et la question était assez grosse pour +s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, regards, +attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère, +nature, tout lui avait été matière à observation. +Claude était une vraie brune avec les cheveux ondulés, +mais cela ne tranchait rien, car si elle-même l'était, +lui aussi avait les cheveux noirs frisés.</p> + +<p>Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put +la faire ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression +du visage, généralement mélancolique, ou +tout au moins songeuse et recueillie, pouvait aussi bien +venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait été +potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la +maigreur et à la sécheresse de son père.</p> + +<p>Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si +particulière et ce désir de mariage étaient quelque +chose de caractéristique qui pouvait faire pencher la +balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à cacheter +n'était pas venue la relever. Assurément, ce +n'était pas un fait insignifiant que cette perversion +de goût. Jamais, dans son enfance, elle n'avait eu de +ces fantaisies ni de ces bizarreries, tandis que chez +lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle +maintenant dont le souvenir précisément lui était +resté, parce qu'elles étaient aussi étonnantes que +cette passion pour la cire à cacheter.</p> + +<p>De là son trouble et son émoi: justement parce +que Claude tenait de son père par plus d'un côté, il +aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une sollicitude +de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait +la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais +chemin, en la mettant dans le bon, elle suivrait +celui-là .</p> + +<p>Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme +en même temps qu'assez douce pour cette tâche; et +elle ne pouvait pas se montrer mère pour Claude.</p> + +<p>De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant +si jusqu'à ce jour elle avait fait tout ce +qu'elle devait.</p> + +<p>Certes il était impossible que les conditions d'habitation +pussent être meilleures que celles que Claude +trouvait dans cette maison de garde, vaste, bien construite, +presque monumentale, avec sa façade de +pierres et de briques, bien exposée à la lisière du +parc et de la plaine, abritée l'hiver, ombragée l'été, +entourée de communs qui abritaient deux vaches, des +poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein +de légumes; et, puisque les médecins voulaient +qu'elle vécut en paysanne, nulle part elle n'eût été +mieux que là .</p> + +<p>De même il était impossible qu'elle eût un meilleur +père nourricier et une meilleure mère que les +Dagomer, qui étaient de braves gens, honnêtes, réguliers +dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne +faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais +enfants.</p> + +<p>Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était +celle-là même qui l'avait élevée, un peu sèche il est +vrai, rigide, austère, cependant pleine des plus hautes +qualités.</p> + +<p>Mais était-ce assez!</p> + +<p>Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude +qu'on n'a pas toujours un père et une mère, l'enfant +lui avait répondu d'un mot qui ravivait tous ses doutes: +«Vous avez connu les vôtres.»</p> + +<p>Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et +de cette mère aimés et respectés avait eu sur sa destinée, +tandis que Claude seule, depuis sa naissance, +ne subissait que celle de la nature?</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de +Dagomer pour voir Claude, elle se promettait de ne +pas y retourner le lendemain; il ne fallait pas appeler +l'attention sur ces visites qui, trop répétées, deviendraient +inexplicables; elle devait être prudente, elle +voulait l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait +beau faire, toujours une raison nouvelle s'imposait +pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle s'était donnée +et manquât à sa promesse.</p> + +<p>Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait +qu'un rapide coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait +qu'un mot avec Claude; peut-être même ne lui +dirait-elle rien; la voir suffirait.</p> + +<p>Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de +ne pas aller à la maison du garde, de même elle ne +tenait pas celle du rapide coup d'oeil et du seul mot. +Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et +le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours +elle avait des questions à adresser à Claude, des +recommandations à lui faire.</p> + +<p>Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady +Cappadoce à l'heure des leçons, sous prétexte de savoir +comment elle travaillait, mais elle avait dû y +renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner +qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on +n'allait pas au delà de cet étonnement, on ne l'observait +pas avec des yeux capables de voir ce qu'on ne +leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, +il en était autrement.</p> + +<p>La première fois, la gouvernante avait été flattée +que l'ancienne élève voulût assister à la leçon de la +nouvelle, et elle avait donné à cette leçon une importance +considérable—elle avait pionné. Mais à la seconde +elle avait été surprise. A la troisième, son esprit +curieux avait travaillé la question des pourquoi +et des parce que, et Ghislaine, qui la connaissait bien, +avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer aux +investigations de cette curiosité qui enregistrait les +remarques les plus insignifiantes avec une implacable +mémoire.</p> + +<p>D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites +les jours où le comte allait à Paris sans elle, il en +résultait que celui qui le premier aurait pu s'en +étonner et s'en plaindre devait les ignorer.</p> + +<p>Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre +plus tôt qu'elle ne l'attendait, et ne la trouvant pas +au château, en amoureux pressé et non en mari +jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre +au plus vite. Sans mauvaise intention et simplement +parce que c'était la vérité, le domestique qu'il interrogeait +avait répondu que madame la comtesse était +sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde +principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, +Dagomer avait aussi souvent parlé de ces visites: +«C'est ce que madame la comtesse m'a dit hier en +venant voir la petite.»</p> + +<p>«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne +pensât qu'à cela; et comme le comte avait des raisons +pour se l'expliquer, il ne s'en étonnait point, +pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit rien, +ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.</p> + +<p>Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait +pas le premier, et un jour enfin il s'était décidé:</p> + +<p>—Vous venez de chez Dagomer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment va Claude?</p> + +<p>—Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille +moins.</p> + +<p>—Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de +couvent.</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Pourquoi l'y mettre?</p> + +<p>—C'est la volonté du conseil de famille.</p> + +<p>—Êtes-vous pressée de rentrer?</p> + +<p>—Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise +de cette question, qui semblait être le prélude d'une +explication.</p> + +<p>—Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons +par le plus long; le temps est doux.</p> + +<p>En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil +qui s'abaissait emplissait les sous-bois de longues +nappes de lumière dorée; déjà une fraîcheur +montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la +chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules +troublaient le silence du parc.</p> + +<p>Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine +se demandant, le coeur serré, quelle allait être cette +explication qui, assurément porterait sur Claude, s'efforçant +de ne trahir son émotion ni par un mot qui +lui échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa +main qu'elle avait posée sur le bras de son mari.</p> + +<p>—Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.</p> + +<p>Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les +choses banales de la vie ordinaire, leur habitude +était d'employer le «vous»; au contraire, pour les +choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, ils +se tutoyaient.</p> + +<p>—Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.</p> + +<p>—J'entends d'une affection plus vive que celle que +tu laisses paraître, plus profonde.</p> + +<p>Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de +peur de rencontrer son regard et les tenant fixés sur +sa main qu'elle sentait frémir.</p> + +<p>Cependant il fallait répondre:</p> + +<p>—Il est vrai, dit-elle.</p> + +<p>—Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en +cacher? Tu ne diras point que tu ne t'en caches +pas?</p> + +<p>Elle ne répondit pas, incapable de trouver un +mot.</p> + +<p>—Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion +dont tu n'es pas maîtresse toutes les fois qu'il s'agit +de cette enfant, qui m'a donné l'éveil. Je me suis demandé +ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.</p> + +<p>Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait +défaillir.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps +que tu ne penses, au sujet de cette petite; mais +j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon observation +ne me conduisait qu'à des contradictions; +c'est le testament de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant +les yeux, m'a mis dans la voie.</p> + +<p>C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; +les paroles étaient terribles, le ton était +affectueux et tendre comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer +avec toi tout de suite franchement, cela eût +tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, retenu par un +sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore +envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus +longtemps ainsi.</p> + +<p>Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter +dans les bras de son mari, lui avouer la vérité? Elle +s'arrêta un moment, les jambes cassées par l'angoisse.</p> + +<p>Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans +l'allée où, sur la mousse veloutée, elle traînait les +pieds sans avoir la force de les lever.</p> + +<p>—Certainement la venue d'un enfant naturel dans +une famille est grave, mais....</p> + +<p>Elle trébucha.</p> + +<p>—Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes +pas à tes pieds; vois comme cette petite te +tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta tendresse pour +elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. +Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul +fait de l'institution de Claude comme légataire universelle, +M. de Chambrais l'avait reconnue pour sa +fille.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher +les sentiments affectueux qu'elle t'inspire.</p> + +<p>Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement +s'échappa de ses lèvres contractées.</p> + +<p>—Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi +là -dessus, le jour même de l'ouverture du testament; +si je ne l'ai point fait, c'est, je le répète, par un sentiment +de respect pour la mémoire de ton oncle; +mais aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, +n'est plus de mise, et ce n'est pas porter atteinte à +cette mémoire que d'accepter une parenté connue de +tout le monde... à un certain point de vue c'est le +contraire plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?</p> + +<p>—Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.</p> + +<p>—Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu +l'ouverture du testament pour t'attacher à l'enfant, +il est certain que la parenté n'a pas été tout d'abord +la cause exclusivement déterminante de ton affection; +si tu as été à elle inconsciemment pour ainsi +dire, ça été parce que nous n'avons pas d'enfants; ton +affection a été celle d'une maternité qui n'a pas d'aliment. +Est-ce vrai?</p> + +<p>—Peut-être; je ne sais.</p> + +<p>—Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est +constamment tendu sur un même objet, il y ramène +tout; il est donc tout naturel que tu te sois prise de +tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, +avant même de soupçonner que c'était à la fille +de ton oncle que tu t'attachais, à ta cousine; mais +maintenant que tu le sais, la situation change.</p> + +<p>Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la +plaça en face de lui, de manière à plonger dans ses +yeux:</p> + +<p>—Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une +voix vibrante de passion, toi qui depuis dix ans m'as +fait l'homme le plus heureux, toi que j'adore, que je +vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, +toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes +joies dans le passé, tu n'admettras jamais la pensée, +n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse se cacher +un reproche détourné, ou même une plainte. Si le +chagrin de notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne +crois pas que je t'en rende responsable; c'est un malheur +dont tu souffres, comme j'en souffre moi-même, +et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu +es femme. N'est-il pas possible de rendre cette souffrance +moins dure pour toi, ou tout au moins d'en +tromper l'impatience?</p> + +<p>Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle +ne comprenait pas.</p> + +<p>—Tu ne vois pas comment?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—En prenant Claude.</p> + +<p>Elle poussa un cri.</p> + +<p>—N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite +est ta cousine et par la mort de son père tu te +trouves sa seule parente, sa mère en quelque sorte. +Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la +mort de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, +mais poussée par une force à laquelle tu voulais en +vain résister, tu as été cette mère pour elle. En réalité, +ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si +tu faisais mal et te le reprochais; mais enfin il en a +été ainsi: une vraie mère n'aurait pas été meilleure, +plus affectueuse, plus prévenante, plus dévouée que +tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en +eussent d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée +m'est venue que tu sois cette mère, franchement; +pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec nous.</p> + +<p>—Tu veux!</p> + +<p>—Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers +temps, je l'ai étudiée: elle est intelligente, affectueuse, +et je crois que pour être heureuse il ne lui +manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons +la faire heureuse.</p> + +<p>Le saisissement avait été si profond que Ghislaine +resta quelque temps sans trouver un mot: sa fille lui +était rendue; aux yeux de tous, elle devenait sa fille; +elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, +les caresses les plus tendres lui étaient permises; +plus de sourdine à la voix, plus de voile sur les yeux. +Elle pouvait l'élever, la former. Quelle joie pour elle; +pour la pauvre abandonnée quel bonheur!</p> + +<p>Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou +de son mari, et toute palpitante elle le serra dans +une vive étreinte:</p> + +<p>—Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le +tien!</p> + +<p>Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit +un long baiser.</p> + +<p>Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas +que mère, elle était femme aussi; ce n'était pas seulement +à sa fille qu'elle devait penser, c'était encore +et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait et +qu'elle aimait.</p> + +<p>Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, +sous leur toit; pouvait-elle lui laisser prendre place +dans leur coeur sans tout avouer? Était-ce loyal?</p> + +<p>Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude +de ne pas briser le bonheur de ce mari?</p> + +<p>Son angoisse l'étouffait.</p> + +<p>Cependant il fallait répondre:</p> + +<p>—Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Personne ne doit être entre nous; notre enfant +à nous, si nous en avons un, oui; un autre, jamais.</p> + +<p>—Je croyais aller au-devant de ton désir.</p> + +<p>—Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément +touchée; mais c'est à moi d'être sage +pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la surveillerai +de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: +toi, tu ne dois pas être son père.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois +rencontré Soupert, ou plus justement, traversant en +voiture Palaiseau et les villages environnants, elle +l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, +attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils +n'avaient échangé une parole.</p> + +<p>Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il +saluait avec ses grandes manières d'autrefois, Ghislaine +s'inclinait et c'était tout.</p> + +<p>Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde +n'avait jamais fait arrêter sa voiture quand elle l'avait +rencontré seul sur la route, et dans son salut se +montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à distance +s'il avait eu la pensée de s'imposer.</p> + +<p>Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il +se l'était demandé, ne pouvant pas deviner le sentiment +de gêne et même de honte qu'il inspirait à son +ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse +à cette question, il n'en gardait pas moins un bon +souvenir à cette ancienne élève, dont il parlait toujours +avec plaisir.</p> + +<p>—Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, +quand elle était princesse de Chambrais, et +vraiment elle était douée pour la musique. Quand +ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer +par un garçon qui était bien l'original le plus curieux +que j'aie jamais connu.</p> + +<p>Et quand il se trouvait avec des gens en état de +s'intéresser à l'histoire de cet original, il la leur racontait +avec force détails sur le portrait du grand +seigneur russe:</p> + +<p>—Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste +de talent s'il avait vécu; mais j'ai tout lieu +de croire que le pauvre garçon est mort en Amérique +où il avait été donner des concerts; depuis dix ans, +personne n'a entendu parler de lui.</p> + +<p>Et là -dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. +Quel contraste réconfortant (pour lui) entre +son existence et celle de ce garçon! Né chétif, il avait +atteint ses soixante-dix ans, dans toute la force de +l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant +une journée de travail que devant une bonne +bouteille, tandis que ce garçon, que la nature semblait +avoir créé pour vivre cent ans, avait été se faire +tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà +où se montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, +n'avait jamais eu que l'art pour but; Nicétas avait +voulu gagner de l'argent et l'argent est la perte de +tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus +parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une +caisse et le mettait dedans pour l'y prendre chaque +fois qu'il en avait besoin; quand la caisse était vide, +il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne +occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette +philosophie, il l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci +n'avait pas profité de cette leçon, et il était mort; +c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais +regretté personne, donnait parfois un souvenir +attristé à ce garçon.</p> + +<p>—Pauvre Nicétas!</p> + +<p>Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à +manger devant un grog à l'eau-de-vie, regardant, +tout en buvant à petits coups, le soleil qui se couchait +derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre +ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, +une ombre s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. +C'était celle d'un homme de grande taille au visage +brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, la +physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé +et plus encore désordonné: pantalon noir, gilet de +coutil, veston jaunâtre, cravate en foulard bleu, +chapeau-melon.</p> + +<p>—Bonsoir, maëstro.</p> + +<p>Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, +où il acceptait toutes les familiarités pour ne pas +boire seul, mais chez lui il se souvenait de ce qu'il +avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette façon +de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un +qu'il ne connaissait pas, le fâcha:</p> + +<p>—Bonsoir, dit-il sèchement.</p> + +<p>—Vous ne me reconnaissez pas?</p> + +<p>—Je vous connais donc?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Alors pardonnez-moi.</p> + +<p>Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert +vint à la fenêtre.</p> + +<p>Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne +connaissance en évoquant ses souvenirs: ce grand +corps fatigué et cette physionomie dure ne lui +disaient rien.</p> + +<p>—Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>De nouveau il l'examina.</p> + +<p>—Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières +changent, la voix est plus fidèle.</p> + +<p>—Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous +n'auriez pas chance de trouver.</p> + +<p>—Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les +oreilles valaient mieux que les yeux.</p> + +<p>—Il faut le croire.</p> + +<p>—Le bambino!</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Tu n'es donc pas mort?</p> + +<p>—Vous voyez.</p> + +<p>—Au moins tu as diablement changé.</p> + +<p>—Il paraît.</p> + +<p>—Allons, allons, enjambe la fenêtre.</p> + +<p>En même temps, il lui tendit les deux mains pour +l'aider.</p> + +<p>—Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, +mon cher garçon, et de te serrer la main, car tu n'es +pas une ombre.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Prends une chaise, tu vas boire un grog.</p> + +<p>Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas +lui arrêta la main:</p> + +<p>—Pas d'eau, je vous prie.</p> + +<p>Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, +il l'examina de nouveau:</p> + +<p>—Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en +mettant ses deux coudes sur la table. A une certaine +soirée qui remonte loin, une douzaine d'années au +moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à +cette fenêtre; il était plus tard seulement, mais la +saison était la même, le temps beau et chaud, +comme il l'est; tu avais marché dans la nuit puisque +tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais +te décider à boire ton grog. T'en souviens-tu?</p> + +<p>—Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me +montrant votre verre: «Voilà le vrai ami, tandis que +l'amour, les femmes, la gloire, illusion et folie!»</p> + +<p>—Et la vie t'a montré que j'avais raison?</p> + +<p>—Que trop.</p> + +<p>—Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre +bambino, depuis que tu es quitté la France?</p> + +<p>—Pas précisément, mais vous savez que je n'ai +pas été voué au rose à ma naissance.</p> + +<p>Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie +et le vida d'un trait.</p> + +<p>—Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?</p> + +<p>—Quelques jours.</p> + +<p>—C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de +suite.</p> + +<p>—Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce +pays auprès de qui j'aie trouvé de la sympathie, le +seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien attendre +en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce +rapport, ma première pensée a été pour vous.</p> + +<p>Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins +flatté de ce souvenir.</p> + +<p>—Et le violon? demanda-t-il:</p> + +<p>—Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.</p> + +<p>—Avec ton talent!</p> + +<p>—Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et +une duperie. On croit au talent à quinze ans, à +celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit celui +qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce +qui m'est arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce +monde c'était duperie de travailler soi-même au +lieu de faire travailler les autres, et j'ai vendu mon +violon tout simplement à un plus naïf que moi.</p> + +<p>—Les journaux parlaient de tes succès là -bas.</p> + +<p>—Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne +me rapportaient: l'affaire était mauvaise.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai +travaillé aux mines et j'ai gagné une forte somme +que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai fait de la culture +et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration +pour les Chinois vivants et de réexportation pour les +Chinois morts. J'ai été officier au service du Pérou. +En Colombie, je me suis un peu marié, mais si peu +que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau +mari. A la Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur +de théâtre, et ç'a été mon beau temps: ayant des comédiens, +des musiciens à diriger, je leur ai fait +payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai +été journaliste à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, +maître-d'hôtel à San-Francisco, photographe au Canada; +et voilà . J'en oublie; pourtant, c'est assez +pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de +poing contre la destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais +le dernier mot n'est pas dit. Paris est un bon terrain +pour la lutte.</p> + +<p>—Et que veux-tu faire?</p> + +<p>—Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins +de me donner des aptitudes diverses en me débarrassant +d'un tas de préjugés gênants.</p> + +<p>—Et le levier?</p> + +<p>—Il est là .</p> + +<p>Disant cela, il se frappa le front.</p> + +<p>—Il vaudrait mieux qu'il fût là , répondit Soupert +en mettant la main sur sa poche.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est +pas.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>—Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin +Soupert, mais tu sais que la fortune et moi nous +sommes brouillés depuis pas mal de temps. Pourtant, +le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, +viens la chercher; s'il y en a une à la maison, elle +sera pour toi.</p> + +<p>Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une +boîte en bois blanc dans laquelle sonnèrent trois ou +quatre pièces de cinq francs; depuis quelques mois +il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, +et c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui +lui en tenait lieu.</p> + +<p>—Partageons, dit-il.</p> + +<p>Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou +quatre pièces de monnaie: Nicétas prit douze +francs.</p> + +<p>—Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.</p> + +<p>—Quand tu voudras, quand tu pourras.</p> + +<p>Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur +ce sujet.</p> + +<p>—Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée +dont nous évoquions le souvenir tout à l'heure, nous +avons discuté la question de savoir si tu avais bien +ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de +Chambrais à t'épouser!</p> + +<p>—Mal, aussi bêtement que possible.</p> + +<p>—Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet +effet alors: tu lui avais fait une déclaration un peu +brutale! n'est ce pas, et elle t'avait flanqué à la +porte?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte +d'Unières; ils s'adorent.</p> + +<p>—J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, +précisément, il y a dix ans, où je rédigeais un journal +français à Baton-Rouge. Qu'est-ce que c'est que ce +comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que +ce soit un imbécile? C'est, au contraire, un homme +fort intelligent, un des meilleurs orateurs de la +Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, +bon, généreux, digne de sa femme.</p> + +<p>—Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il +me semble; la générosité des riches me fait rire.</p> + +<p>—Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.</p> + +<p>—Il a fait de mauvaises spéculations?</p> + +<p>—M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de +Chambrais, tu sais, l'oncle de la princesse, ce vieux +beau et aimable, est mort, et il a laissé toute sa fortune +à un enfant naturel, une petite fille dont la naissance +est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. +Ce qu'il y a de certain, c'est que du vivant de M. de +Chambrais, cette petite....</p> + +<p>—Quel âge a-t-elle?</p> + +<p>—Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je +te disais que du vivant de M. de Chambrais elle était +élevée chez un garde du château; et depuis la mort +du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. +Par là , tu peux voir que les d'Unières sont bien les +braves gens dont je parlais, puisqu'ils n'en veulent +point à cette petite qui leur enlève une belle fortune.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle +Nicétas avait dormi plus d'une fois, était toujours le +plus bel ornement de la salle à manger de Soupert, +car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze années +de plus ou de moins n'avaient pas d'importance +pour elle; cette nuit-là , elle servit encore de lit à +Nicétas qui, le lendemain, après un solide déjeuner, +descendit à Palaiseau, pour prendre le train et retourner +à Paris.</p> + +<p>Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot +de Parisiens débarquant en habits de fête, qui lui +rappela que c'était dimanche. Qu'irait-il faire à Paris, +ou rien de particulier ne l'appelait d'ailleurs, quand +tout le monde venait à la campagne: errer par les +rues désertes dans ce costume de besoigneux n'était +pas pour lui plaire; pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il +pas une partie de campagne? Les douze francs de +Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés +aux quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été +rejoindre; après une promenade de quelques heures +il pourrait se payer un dîner champêtre et le soir reprendre +le train pour Paris.</p> + +<p>Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là +qu'ailleurs et même mieux, il aurait plaisir à revoir +ces bois où tant de fois il s'était promené en rêvant à +Ghislaine.</p> + +<p>Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient +sous une légère brise, il se mit en route d'un +pas nonchalant: rien ne le pressait.</p> + +<p>C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, +passionnément aimée; depuis douze ans, il +avait connu bien des femmes, mais aucune n'avait +ému son coeur comme celle-là , chez aucune il n'avait +retrouvé cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait +été son beau temps dans sa vie tourmentée, le seul +qui lut eût laissé des souvenirs heureux, auxquels il +eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé +l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans +le présent.</p> + +<p>Quel fou, quel naïf il avait été!</p> + +<p>Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi +ne l'avait-elle pas aimé! Comme tout changeait; +Mais elle l'avait repoussé, et voilà où il en était arrivé. +Découragé, il avait abandonné le métier qu'il avait +aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, +au hasard, misérable jouet de sa destinée, solitaire, +sans soutien, sans but, sans autre ambition que de ne +pas crever de faim le lendemain.</p> + +<p>La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile +qu'il lui fallait, ce d'Unières.</p> + +<p>Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant +de voir cet imbécile et de lui rire au nez.</p> + +<p>—Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et +avant toi, encore. Demande lui si elle s'en souvient; +elle m'a chassé et pourtant je suis toujours entre elle +et toi.</p> + +<p>Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un +enfant; voilà qui eût été vraiment drôle.</p> + +<p>Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à +coup, et se frappa le front.</p> + +<p>Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il +pas bizarre qu'après son aventure elle eût +voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se sauve pas +quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant +des mois.</p> + +<p>L'intéressant serait de savoir combien de temps +avait duré son absence et où le comte l'avait cachée.</p> + +<p>Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de +Chambrais, cette idée lui avait bien traversé l'esprit, +mais il ne s'y était pas arrêté; se disant qu'il était plus +raisonnable de supposer, plus vraisemblable de croire +qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer +et pour échapper à ses poursuites. Et pour se +distraire lui-même, pour secouer son ennui, sa mauvaise +humeur, son chagrin, il avait accepté de partir +pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. +Jamais, depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, +mais ce que Soupert lui avait raconté devait le +faire réfléchir.</p> + +<p>Quelle était cette petite fille, que le comte aurait +eue, qu'on élevait chez un garde du château, à qui le +comte léguait sa fortune, sans que sa nièce s'en +fâchât?</p> + +<p>Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant +l'âge de cette entant: onze ans, douze ans, +disait Soupert; mais justement si Ghislaine avait eu +un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.</p> + +<p>N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou +tout au moins curieuse?</p> + +<p>—Hé, hé!</p> + +<p>Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche +lui fouettait le sang, il s'assit à un carrefour où +se trouvait un bouquet d'arbres; l'endroit était désert; +en cette journée du dimanche les champs +étaient abandonnés; personne ne le dérangerait dans +ses réflexions.</p> + +<p>Était il possible que M. de Chambrais eût organisé +cette supercherie de l'enfant naturel? Pour lui, après +la démarche du comte et ses menaces, la question n'était +pas douteuse: capable de tout, le comte pour sauver +l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une +situation embarrassante, rien de plus simple que de +prendre l'enfant à son compte.</p> + +<p>Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, +c'était que cet enfant, né à l'étranger, fût amené en +France et installé justement au château: si Ghislaine +était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir près +d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas +instituer son légataire un enfant qui, pour tous +deux, ne pouvait être qu'un objet d'exécration dans +le présent et une menace de honte pour l'avenir.</p> + +<p>La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait +au premier abord, et pour la résoudre il fallait +autre chose que des suppositions plus ou moins +romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le +comte pouvait tout aussi bien être le père.</p> + +<p>Avant de rien décider, le mieux était donc de +voir et de se renseigner, c'est-à -dire de faire une enquête +à Chambrais même.</p> + +<p>Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant +en quittant Palaiseau se fit plus nerveux; +maintenant il avait un but.</p> + +<p>Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en +était le père, lui; et c'était une situation que celle de +père d'une héritière pour un homme qui n'avait pas +vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait été +bien avisé de revenir en France, et comme il le disait +à Soupert, Paris était un bon terrain pour la lutte.</p> + +<p>Comme il approchait de Chambrais il entendit une +sonnerie de cloches: sans doute, c'étaient les vêpres. Au +temps où il était le professeur de Ghislaine, elle ne manquait +aucun office; en épousant un des chefs du parti +catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques +religieuses, il y avait donc chance de la trouver à +l'église; si en ce moment elle habitait Chambrais.</p> + +<p>Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: +de loin on entendait les ronflements de l'ophicléide +et les notes claires des voix enfantines. Bâtie +au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres +meulières, comme dans la plupart des villages environnants, +l'église de Chambrais est des plus simple, +au moins à l'extérieur, ce genre de matériaux ne +comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la +piété des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, +de sculptures, de tableaux, de statues qui lui donnent +un caractère particulier qu'accentue encore la +chapelle funéraire de la famille, prise dans le collatéral +de gauche et fermée par une magnifique grille +en fer forgé du quinzième siècle, achetée en Flandre +et offerte par le père de Ghislaine.</p> + +<p>Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après +l'avoir longtemps et minutieusement cherchée dans +l'église, Nicétas aperçut madame d'Unières, ayant +près d'elle un homme de tournure élégante qui ne +pouvait être que son mari.</p> + +<p>Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura +quelques mots qui le firent regarder curieusement +par les deux ou trois paysannes qui les entendirent:</p> + +<p>—Dommage.</p> + +<p>Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration +la retrouvant telle qu'il l'avait aimée; il semblait +que l'âge pour elle n'eût pas marché, et qu'elle +fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit +ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur +profonde, et sa bonne grâce, sa simplicité +de tenue étaient toujours les mêmes.</p> + +<p>Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; +qu'après douze ans d'absence personne ne voulait le +reconnaître!</p> + +<p>Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était +pas arrêté, il devait être prudent; il gagna doucement +la porte et il se promena sur le parvis en attendant +la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on +commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de +façon à ce qu'elle dût passer devant lui.</p> + +<p>En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son +mari, s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait +près d'elle, tout en répondant d'une inclinaison +de tête et d'un sourire affable aux saluts qu'on lui +adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée +dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le +vit point, ou tout au moins qu'elle ne le remarqua +pas.</p> + +<p>Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières +qui, en apercevant cet inconnu, tourna la tête vers +lui; quand leurs yeux se croisèrent, Nicétas eut un +mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le +mot qu'il avait déjà dit plusieurs fois.</p> + +<p>—Imbécile.</p> + +<p>Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les +manières, cet imbécile n'était pas le premier venu.</p> + +<p>Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître +dans la rue qui conduit au château.</p> + +<p>Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, +sa fille avait-elle passé devant lui, mais parmi les +fillettes qu'il avait vues, comment l'eût-il devinée? +C'était son enquête qui devait la lui faire +connaître.</p> + +<p>Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer +en interrogeant tout simplement et tout franchement +les gens qu'il rencontrerait, ce qui, avec des +paysans, serait le meilleur moyen de ne rien apprendre, +en même temps que ce serait le meilleur aussi de +se trahir.</p> + +<p>—De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette +petite fille? Qui était-il? Que voulait-il?</p> + +<p>Ces manières primitives n'étaient point de son âge; +l'épreuve qu'il avait faite de la vie lui en avait appris +d'autres moins naïves et plus sûres.</p> + +<p>Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant +chaud, il entrait quelquefois pour se rafraîchir dans +un cabaret situé à une petite distance du château et +portant précisément pour enseigne: «Au Château»; +il s'établirait là , et en restant longtemps attablé, ce +serait bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager +la conversation avec un paysan ou un domestique.</p> + +<p>A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement +les valets d'écurie, les garçons jardiniers +qui, n'étant point nourris au château, prenaient là +leurs repas; il devait en être toujours ainsi.</p> + +<p>De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret +était toujours plein; il aurait vraiment peu de chance, +ou il serait bien maladroit s'il ne trouvait pas un bavard +qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, il +faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; +mais il avait toute la journée, toute la soirée à lui.</p> + +<p>Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise +des tables on remuait, en les tapant, des dominos, +tandis que sur d'autres on abattait des cartes grasses. +A coté des paysans aux mains calleuses et encroûtées, +au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques +du château, valets d'écurie, valets de pied, +aides de cuisine, qu'on reconnaissait tout de suite à +leur menton bleu et à leurs belles manières.</p> + +<p>Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent +d'écouter; et sans en avoir l'air, tout en buvant +à petits coups son absinthe, il se mit à étudier les +gens du château qui l'entouraient, cherchant celui +qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait +questionner utilement.</p> + +<p>Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, +mais bientôt on avait paru ne plus faire +attention à lui, ce qui lui permit de se livrer à son +examen.</p> + +<p>Allant de table en table, il fut surpris de voir que +parmi ces domestiques qui pour l'honneur de leur +maison devaient être tous plus décoratifs les uns que +les autres, il y en avait un qui était borgne, un autre +boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que +c'était une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, +et il conclut que le d'Unières était un avare qui +ne dédaignait aucune économie, même celles qui conduisent +au ridicule, car sûrement il ne payait pas +ces pauvres diables aussi cher que de beaux gars +dont on achète la prestance autant que les services.</p> + +<p>En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant +ce choix à l'économie. Chez le comte d'Unières, +les pauvres diables étaient payés aussi bien +que partout, seulement ils n'étaient point repoussés +pour leur infirmité comme ils le sont généralement, +et s'il n'y avait pas de maison où cochers, valets de +pied, maîtres d'hôtel fussent plus décoratifs, par +contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers +étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la +maladie les avait faits.</p> + +<p>Pour les jardiniers spécialement, le spectacle +qu'ils offraient le matin quand ils se réunissaient +devant la loge du concierge pour recevoir les ordres +du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres +reçus, ils se séparaient, et alors on voyait une collection +de pauvres vieux cassés par l'âge et la fatigue, +de boiteux tournant sur leur bâton, de rhumatisants +voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites, +sous le regard des statues aux poses théâtrales +du grand siècle, se rendaient à leur travail: à vingt +qu'ils étaient ils abattaient de l'ouvrage comme sept +ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non d'aumône, +ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.</p> + +<p>Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant +ces infirmes, un garde entra dans la salle; sur +sa poitrine brillait une plaque d'argent timbrée des +armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, +et sur l'épaule droite, retenu par une bretelle de +cuir, pendait un fusil court à deux coups. Si les pauvres +diables dont riait Nicétas étaient plus ou moins +éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout +bas d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé +de la main.</p> + +<p>—Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.</p> + +<p>—Bonjour, la compagnie.</p> + +<p>Il regarda autour de lui, mais toutes les tables +étaient occupées, devant celle de Nicétas seulement il +restait deux tabourets.</p> + +<p>Dagomer porta la main à sa casquette:</p> + +<p>—Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son +épaule, prit un tabouret, et s'assit en mettant son fusil +entre ses jambes.</p> + +<p>—Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des +domestiques.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan +d'un air finaud.</p> + +<p>—Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.</p> + +<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, à +l'air ouvert et bon enfant, mais rude en même temps +et surtout résolu.</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un +jeune groom, que malgré votre main coupée vous ne +manquez pas un lapin?</p> + +<p>—Généralement celui qui déboule est boulé, mais +dire que je n'en ai jamais manqué, ce qui s'appelle +un seul, ça ne serai pas vrai.</p> + +<p>—Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous +êtes fait arranger comme ça, dit un paysan à l'air +grincheux et qui avait probablement des raisons +personnelles pour en vouloir au garde.</p> + +<p>—Quand on se met trois sur un homme seul qui +ne doit pas tirer le premier, ça n'est pas étonnant, +mais malgré ma main gauche cassée, j'en ai tout de +même démoli un de la main droite; c'est dommage +que celui-là ne soit plus de ce monde, il vous dirait si +le coup était bon.</p> + +<p>Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement +à sucrer le café qu'on venait de lui servir; c'était le +dimanche seulement qu'il entrait au cabaret, et ce +jour-là , quel que fût le temps, froid ou chaud, il s'offrait +une tasse de café.</p> + +<p>—C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda +Nicétas.</p> + +<p>—Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. +Vous connaissez Crèvecoeur?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.</p> + +<p>Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le +casa dans sa mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être +était-ce là que l'enfant avait vécu avant de venir +à Chambrais!</p> + +<p>Cependant Dagomer battait son café à petits coups +de cuillère, et le dégustait béatement sans plus faire +attention à Nicétas que s'il avait eu en face de lui une +figure de cire.</p> + +<p>Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des +paroles sans suite qui, pour Nicétas, n'avaient pas +d'intérêt: de temps en temps un mot sur les biens de +la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie +sur les femmes de service du château, et c'était tout.</p> + +<p>Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans +doute, ces domestiques n'allaient pas rester là jusqu'au +soir.</p> + +<p>—Puisque le hasard nous place à la même table, +dit-il en s'adressant à Dagomer avec son sourire le +plus engageant, voulez-vous me permettre de vous +adresser une question?</p> + +<p>—A votre service.</p> + +<p>—Est-ce que vraiment il est impossible de visiter +le château?</p> + +<p>—Pour sûr.</p> + +<p>—C'est le mardi seulement que les visiteurs sont +admis?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à +mardi.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer +se ravisa; et appelant:</p> + +<p>—Monsieur Auguste.</p> + +<p>Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire +protecteur:</p> + +<p>—Monsieur Dagomer.</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,—il +désigna Nicétas,—voudrait visiter le château et il +demande s'il faudra qu'il reste jusqu'à mardi.</p> + +<p>M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et +celui-ci voyant l'effet que produisait son costume +sur ce personnage important, habitué à juger les +gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet +effet par quelques paroles habiles:</p> + +<p>—Je suis chargé par un journal américain dont je +suis correspondant, dit-il, de lui envoyer la description +du château de Chambrais, et je serais très gêné +de différer ma visite jusqu'à mardi.</p> + +<p>—Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, +évidemment parce qu'il admettait qu'un +journaliste américain pouvait être négligé dans sa +tenue.</p> + +<p>—Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque +chose? demanda Nicétas.</p> + +<p>—Avec plaisir.</p> + +<p>Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le +le cabaretier. M. Auguste désirait un apéritif, Dagomer +un «autre café»; quand ils furent servis, +l'entretien reprit:</p> + +<p>—Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, +mais si M. le comte ne va pas demain à la +Chambre et si madame la comtesse ne l'accompagne +pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au +contraire, je vous ferai visiter le château: venez à une +heure, j'aurai fini de déjeuner.</p> + +<p>Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements +sur le château, sur le nombre des domestiques, +des chevaux, des chiens, sur l'étendue du +parc, puis il passa aux maîtres.</p> + +<p>—Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a +épousé la princesse de Chambrais?</p> + +<p>—Dix ans.</p> + +<p>—Combien d'enfants?</p> + +<p>Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet +pour prendre des notes.</p> + +<p>—Ils n'ont pas d'enfants.</p> + +<p>—Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.</p> + +<p>—Ils n'en ont jamais eu.</p> + +<p>—S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? +Est-ce qu'il n'y a pas un oncle?</p> + +<p>—Il est mort.</p> + +<p>—Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa +nièce, c'est sa nièce qui a hérité de lui?</p> + +<p>—Pas précisément.</p> + +<p>—Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, +on est très curieux de ces détails, et rien de ce +qui touche le comte d'Unières, le grand orateur, n'est +indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le +comte de Chambrais.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors l'oncle avait des enfants?</p> + +<p>—Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour +laquelle il avait de l'affection.</p> + +<p>—Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune +fille comme vous dites.</p> + +<p>—Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.</p> + +<p>—Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, +interrompit Dagomer, en donnant un coup de coude +à M. Auguste.</p> + +<p>Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait +au château, et le garde, le fusil à l'épaule, le suivit.</p> + +<p>Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer +d'autres interrogations; alors, ne voulant pas se +compromettre, il attendit, puisqu'il restait à Chambrais +jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait +faire causer l'aubergiste.</p> + +<p>Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les +rues du village et devant le château. Puis il dîna longuement +à côté des palefreniers, dont les conversations, +qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui +apprirent rien d'intéressant: la qualité des voitures +du comte, les mérites de ses chevaux lui étant tout +à fait indifférents.</p> + +<p>Ce fut seulement au moment du coucher qu'il +put échanger quelques paroles avec l'aubergiste, jusqu'à +ce moment trop occupé pour bavarder.</p> + +<p>—C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée +M. Auguste.</p> + +<p>—Quelle histoire?</p> + +<p>—Celle de l'enfant du comte de Chambrais.</p> + +<p>—La petite Claude?</p> + +<p>—Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il +que madame d'Unières ne soit pas fâchée d'être privée +d'un héritage sur lequel elle devait compter?</p> + +<p>—Oh! vous savez, quand madame la comtesse se +fâchera pour des affaires d'argent, le monde sera +changé.</p> + +<p>—Il est vrai que si cette enfant est la fille du +comte...</p> + +<p>—Comment si c'est sa fille!</p> + +<p>—Reconnue?</p> + +<p>—Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de +naissance.</p> + +<p>—Mais on a toujours un acte de naissance.</p> + +<p>—Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de +la succession puisqu'il a fallu un acte de notoriété et +que MM. Vaubourdin et Meunier ont été témoins.</p> + +<p>—Et à combien se monte cette fortune? demanda +Nicétas qui n'eut pas la patience de filer cette question.</p> + +<p>—Soixante mille francs de rente.</p> + +<p>Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là +était encore assez beau pour l'empêcher de dormir +quand il fut au lit.</p> + +<p>—Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais +avait-il mangé la plus grosse part de son héritage? +Comment? Avec qui?</p> + +<p>Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse +quand une autre plus urgente et plus brûlante,—celle +de l'acte de naissance, s'imposait à son attention.</p> + +<p>Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, +c'est qu'elle n'était pas née en France, ou qu'on +avait caché l'accouchement de la mère.</p> + +<p>Et alors il était non moins évident que cette mère +était Ghislaine, emmenée par son oncle dans quelque +pays perdu, où elle avait passé le temps de sa grossesse +et où elle était accouchée.</p> + +<p>C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément +il avait cédé à une bonne inspiration en venant +à Chambrais.</p> + +<p>—Soixante mille francs de rente!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer +lorsqu'il avait essayé de parler de Claude, il voulut +risquer une tentative auprès de celui-ci, et le lendemain +dans la matinée il se dirigea vers le pavillon +du garde qu'il connaissait bien pour être plus d'une +fois, au temps de ses leçons, sorti par cette porte.</p> + +<p>D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui +était sa fille. A qui ressemblait-elle? Quel effet lui +produirait-elle? Il allait donc faire l'expérience de la +voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï son père, +ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait +intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se +présentait; au milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il +la sienne?</p> + +<p>Son intention n'était pas d'entrer simplement chez +le garde et de commencer un interrogatoire en règle, +car ce serait, semblait-il, le plus sûr moyen pour se +faire mettre à la porte: il procéderait avec moins de +naïveté.</p> + +<p>En sortant du village, il avait pris le chemin qui, +par les champs, longe les murs du parc, et en dix +minutes il était arrivé en vue du pavillon que les +grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.</p> + +<p>Par les bavardages du cabaretier il savait que la +famille de Dagomer se composait de trois garçons et +de quatre filles, sans compter Claude, ce qui faisait +huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au +milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et +comme il avait appris aussi que Claude travaillait +dans l'après-midi chez lady Cappadoce, il était à peu +près certain de la trouver chez le garde ou aux alentours.</p> + +<p>Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut +personne et n'entendit aucun bruit de voix; mais +comme la porte ainsi que les fenêtres étaient ouvertes, +les habitants sûrement n'étaient pas loin: +sur le seuil, deux bassets aux longues oreilles dormaient +au soleil; dans le chemin, des poules allaient +de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.</p> + +<p>Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher +de la maison, il s'assit au pied d'un tilleul, et tirant +son carnet il se mit à dessiner le pavillon. Sans être +en état de faire un vrai dessin, il pouvait cependant +enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa +présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps +que cela lui permettait aussi de rester là autant qu'il +voudrait: il verrait venir.</p> + +<p>Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui +sortit d'un bâtiment attenant au pavillon; elle portait +sur son épaule une charge de linge mouillé qu'elle +étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six +et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment +madame Dagomer et ses filles; elles ne parurent pas +faire attention à lui; leur travail achevé, elles rentrèrent +dans le bâtiment.</p> + +<p>Il avait tout le temps d'attendre en continuant son +croquis avec une prudente lenteur. Comme il tenait +ses yeux fixés sur le pavillon, il entendit un bruit de +pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il vit +venir une grande fillette portant une botte d'herbe +sur la tête: elle était vêtue d'une robe d'indienne +toute mouillée par le bas, et chaussée de sabots; bien +qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point qu'une +fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la +comtesse d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.</p> + +<p>Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à +terre, et s'arrêtant, elle le regarda: alors il la salua +gracieusement, se disant que, s'ils engageaient une +conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque +chose.</p> + +<p>—Bonjour, mademoiselle.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur.</p> + +<p>Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua +qu'elle ne ressemblait en rien aux petites Dagomer +qu'il avait vues quelques minutes auparavant, ni à +leur mère.</p> + +<p>Elles étaient blondasses, elle était brune; elles +étaient épaisses, elle était svelte; mais ce qui le +frappa surtout en elle, ce furent ses yeux profonds et +ses cheveux noirs ondulés,—les cheveux de Ghislaine.</p> + +<p>Allons, décidément, la voix du sang était muette +en lui: à la vue de cette fillette dont il était le père, +son coeur n'avait pas du tout bondi.</p> + +<p>Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.</p> + +<p>—Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?</p> + +<p>—Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.</p> + +<p>Il était fixé.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait +trompé, vous êtes mademoiselle Claude.</p> + +<p>—Vous me connaissez?</p> + +<p>—J'ai entendu parler de vous.</p> + +<p>Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise +mine eût entendu parler d'elle, cependant elle +eut la coquetterie de vouloir expliquer ce costume:</p> + +<p>—C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes +lapins, dit-elle; pour aller arracher des coquelicots +dans les blés je n'allais pas m'habiller.</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>Elle se pencha au-dessus du carnet:</p> + +<p>—C'est notre maison que vous faites là ?</p> + +<p>—Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!</p> + +<p>—Oui et non.</p> + +<p>—Vous dessinez?</p> + +<p>—Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.</p> + +<p>—Vous allez au couvent l'année prochaine?</p> + +<p>—J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas +voulu me garder parce que j'étais malade; il est venu +un médecin de Paris qui a dit que je devais vivre en +paysanne.</p> + +<p>—Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?</p> + +<p>—Elle est bonne pour tout le monde.</p> + +<p>—Je veux dire elle vous aime?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Elle s'occupe de vous?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Vous la voyez souvent?</p> + +<p>—Tous les jours quand elle est à Chambrais.</p> + +<p>—Vous allez au château?</p> + +<p>—Non, c'est elle qui vient.</p> + +<p>Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant +personne, il risqua une question plus décisive:</p> + +<p>—Elle est votre parente, n'est-ce pas?</p> + +<p>Claude fixa sur lui ses yeux profonds:</p> + +<p>—Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?</p> + +<p>—Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, +d'être de la famille de la comtesse d'Unières.</p> + +<p>Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette +de cet âge, mais qui, dans sa pensée, avait pour +but certainement de couper court à ces questions:</p> + +<p>—Je n'ai pas de parents.</p> + +<p>—Qui vous a dit cela?</p> + +<p>—Je le sais bien.</p> + +<p>—Si vous vous trompiez?</p> + +<p>—On me l'a dit.</p> + +<p>—Si l'on vous avait trompée?</p> + +<p>Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui +contractait son visage:</p> + +<p>—Vous connaissez mes parents?</p> + +<p>—Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui +vous aimerait, près de qui vous pourriez vivre?</p> + +<p>—Et une mère?</p> + +<p>—Une mère aussi.</p> + +<p>—Qui m'embrasserait?</p> + +<p>—Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.</p> + +<p>—Où sont mes parents?</p> + +<p>Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui +criait son trouble.</p> + +<p>—Je ne peux vous le dire... en ce moment.</p> + +<p>—Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Un ami, le meilleur ami de celui que je crois +votre père.</p> + +<p>—Vous croyez! Vous ne savez donc pas?</p> + +<p>—Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la +preuve que vous êtes bien l'enfant que je suppose; et +cette preuve, je ne l'ai pas encore tout à fait. Vous +savez que votre naissance est entourée de mystère?</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—En me disant tout ce que vous savez vous-même.</p> + +<p>—Je ne sais rien.</p> + +<p>—Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû +remarquer dans votre enfance, depuis que vous êtes +en âge de voir et de comprendre, des choses qui ont +dû vous frapper.</p> + +<p>—Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer +m'a dit que je n'étais pas sa fille, car je croyais +que je l'étais, moi, vous comprenez?</p> + +<p>—Elle vous a parlé de vos parents?</p> + +<p>—C'est moi qui lui en ai parlé.</p> + +<p>—Elle vous a dit?</p> + +<p>—Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et +comme je pleurais, car c'est triste de n'avoir pas de +parents, vous savez, elle m'a dit que je ne devais pas +me chagriner parce que M. le comte de Chambrais +serait un père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a +été aussi bon pour moi qu'un vrai père, le comte de +Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me +regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais +déplu, comme s'il me détestait. Mais j'étais bête de +croire ça puisqu'il m'a donné sa fortune; et quand on +donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.</p> + +<p>—Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, +madame Dagomer?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous +caressant, en vous embrassant, vous aurait donné la +pensée qu'elle pourrait être votre mère?</p> + +<p>—Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que +madame la comtesse d'Unières qui me regarde avec +tendresse, oh! si tendrement, et qui quelquefois me +caresse, m'embrasse.</p> + +<p>—Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, +madame d'Unières?</p> + +<p>—Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît +pas.</p> + +<p>—Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?</p> + +<p>—Il est aussi très bon pour moi.</p> + +<p>—Est-ce qu'il vous embrasse?</p> + +<p>—Non, mais il me parle très doucement.</p> + +<p>—Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un +autre pays que Chambrais?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez +jamais vu d'autres personnes que M. de Chambrais, +le comte et la comtesse d'Unières vous témoigner de +l'intérêt?</p> + +<p>—Non, pas d'autres.</p> + +<p>Tout cela était clair; elle ne savait que peu de +choses sur elle, cette petite, mais ce peu confirmait ce +qu'il avait pressenti: M. de Chambrais s'était fait le +père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa +fille.</p> + +<p>C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider +dans la ligne qu'il adopterait: mariée à un +homme qu'elle aimait, disait-on, elle était l'esclave +de son amour maternel.</p> + +<p>Il eût voulu la questionner encore, mais il était +dangereux de prolonger cet entretien qui n'avait que +trop duré; il ne fallait point qu'on remarquât ce +tête-à -tête.</p> + +<p>—A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse +que depuis quelques minutes, il est certain +que vous êtes une jeune fille capable de réflexion et +de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et +pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; +ce n'est point un hasard qui, vous devez bien +l'imaginer, m'a amené devant cette maison. Mais, +pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme +je l'espère, il faut que personne ne sache ce qui s'est +dit entre nous. Si nous avons été vus, vous regardiez +mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?</p> + +<p>Elle inclina la tête.</p> + +<p>—Je vais continuer mes démarches et bientôt, je +vous le promets, nous nous retrouverons. Ne vous +impatientez pas: soyez sûre que je travaille pour vous +et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez +davantage.</p> + +<p>A ce moment un chien courant parut dans le chemin.</p> + +<p>—Papa Dagomer, dit-elle.</p> + +<p>—Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, +ayez l'air de tourner autour de mon dessin.</p> + +<p>C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout +bas. En apercevant Claude auprès de celui qui l'avait +questionné la veille, il fit un geste de mécontentement.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous +permettez que je fasse le portrait de votre joli pavillon?</p> + +<p>—La rue est à tout le monde, répondit Dagomer +d'un ton bourru.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Claude:</p> + +<p>—Rentre donc à la maison; mouillée comme tu +l'es, tu vas gagner froid.</p> + +<p>Comme il allait la suivre on entendit le jacassement +d'une pie; instantanément il dépassa la bretelle +de son fusil, et sans ajuster il tira sur la pie qui passait +en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba les +ailes étendues.</p> + +<p>—Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.</p> + +<p>—Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces +bougresses-là ; quand elles ont leurs petits, elles +dépeuplent tous les nids.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris +Nicétas ne put pas visiter le château, mais il s'en consola: +au point où en étaient les choses, la conversation +de M. Auguste ne lui aurait probablement rien +appris.</p> + +<p>Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer +pour le moment ses recherches: c'était à Crèvecoeur, +là où Claude avait été remise à Dagomer; il pouvait +très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi avoir +la chance de tomber dans la bonne piste.</p> + +<p>Seulement, pour continuer ces recherches, pour +aller à Crèvecoeur, pour payer les bavardages qu'il +provoquerait, pour se faire délivrer les actes qu'il +découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, +et il n'en avait pas.</p> + +<p>C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à +revenir en France, comme la bête chassée revient +épuisée à son point de départ, sans bien savoir pourquoi, +et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce +à l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade +retrouvé à grand'peine. Mais le camarade n'était +guère en meilleure situation que lui, si ce n'est +qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher +dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en +France, comme Nicétas en Amérique, il attendait +maintenant son sauvetage d'un mariage, que son +nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient +lui faire faire d'autant plus sûrement qu'il n'était +pas difficile: jeune fille dans une situation intéressante, +veuve compromise, vieille comédienne, il acceptait +tout. Malheureusement la concurrence était +telle qu'elle lui avait fait manquer plusieurs affaires; +et puis, malgré sa belle figure et son nom, il aurait +fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il fût +«petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième +étage, et à Montmartre encore: à quoi bon s'appeler +le baron d'Anthan si l'on ne pouvait pas donner son +adresse!</p> + +<p>—Compte sur moi quand je serai marié, avait-il +dit.</p> + +<p>Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du +baron, qu'on pouvait faire fond sur sa promesse; +mais quand serait-il marié? Malgré les dix ou douze +affaires en train, la date était problématique; cependant, +en rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas +s'adressa:</p> + +<p>—Moi aussi j'ai une affaire.</p> + +<p>—Un mariage?</p> + +<p>—Mieux que ça: un entant.</p> + +<p>—Déjà !</p> + +<p>Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, +elle se précisa pour lui: les beaux côtés qu'il +voulait montrer lui apparurent plus beaux qu'il ne +les avait vus tout d'abord, et en les groupant il leur +donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite +appréciée à sa réelle valeur: bien entendu, il eut soin +de ne prononcer aucun nom vrai, ni de personne ni +de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par +prudence.</p> + +<p>L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce +récit: une fillette de onze ans; soixante mille francs +de rente dont jouirait le père pendant dix ans! Avait-il +une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment +ne dura pas; avec soixante mille francs de +rente, Nicétas devenait un camarade utile, et puis le +pauvre diable avait eu assez de déveine; il était +temps vraiment que la roue tournât.</p> + +<p>—Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.</p> + +<p>—Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation +de l'enfant.</p> + +<p>—Tu la veux, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—La mère a épousé un homme puissant!</p> + +<p>—Très puissant, disposant d'une influence énorme.</p> + +<p>—Riche?</p> + +<p>—Très riche.</p> + +<p>—Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état +de ta caisse, il me semble difficile que tu réussisses +tout seul, il te faudrait l'appui de gens solides pour +te guider, d'une agence par exemple; j'en connais +deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, +qui je le crois, se chargeraient de +l'affaire.</p> + +<p>—Il faudrait partager avec elles, bien entendu.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—Soixante mille francs ne font déjà pas une trop +forte somme.</p> + +<p>—Encore quarante ou cinquante mille francs +valent-ils mieux que rien du tout. Je comprends que +tu rechignes devant les conditions trop dures que +t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi +nous ne sommes en bonne situation, il faut bien que +tu te procures d'une façon quelconque les premiers +fonds pour entrer en campagne.</p> + +<p>—Il le faut, mais comment?</p> + +<p>—Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un +agent d'affaire appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe +de successions, de mariages, et qui est très fort.</p> + +<p>—Il ne t'a pas marié.</p> + +<p>—Pour deux raisons: la première c'est que j'ai +des exigences pécuniaires qui rendent mon mariage +difficile dans la clientèle de Caffié; la seconde, c'est +que cette clientèle a des exigences,—comment dirai-je +bien,—mondaines, morales qui font qu'elles ne +m'acceptent point. En effet, cette clientèle se compose +généralement de parents qui ont une tare, Caffié +appelle ça une <i>paille</i>, des comédiennes en peine de +filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques +faillites ou qui ont eu des ennuis avec la justice. +Alors comme ils se trouvent par eux-mêmes dans des +conditions particulières, ils veulent pour leur fille un +gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement +à l'armée qu'on le demande: un officier fait +toujours bien et il est doué d'un prestige qui me +manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui +offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, +voilà l'homme, le veux-tu?</p> + +<p>Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là +qu'un autre, c'était déjà beaucoup d'en trouver un; +s'il montrait trop d'exigences, il saurait bien défendre +ses intérêts.</p> + +<p>Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de +Caffié qui habitait rue Sainte-Anne, dans une vieille +maison, un petit appartement enfumé où l'odeur des +moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle +des paperasses.</p> + +<p>En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan +se retira, laissant Nicétas en tête à tête avec le +vieil agent d'affaires.</p> + +<p>—C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant +sa longue taille voûtée pour toiser ce nouveau +client dont le costume et la tournure ne paraissaient +pas lui inspirer une bien vive sympathie.</p> + +<p>—Non, c'est pour un enfant naturel.</p> + +<p>—Que vous voudriez légitimer?</p> + +<p>—Que je voudrais reconnaître.</p> + +<p>—On peut toujours reconnaître un enfant naturel.</p> + +<p>Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit +pas bien en quoi ses conseils peuvent être utiles pour +un acte aussi simple.</p> + +<p>Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en +homme qui n'avait pas besoin qu'on la lui fît; ne savait-il +pas par lui même, puisque c'était son cas, qu'on +peut reconnaître et même légitimer un enfant dont +on n'est pas le père?</p> + +<p>—Voici mon histoire.</p> + +<p>—C'est le mieux.</p> + +<p>Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, +surtout en ce qui se rapportait à la fortune léguée +à l'enfant; pour que l'homme d'affaires n'eût +pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix +mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea +la réalité, elle devint la femme d'un commerçant.</p> + +<p>Cependant, par ses questions qui toutes portaient, +Caffié le força à préciser plusieurs points qu'il aurait +préféré laisser dans une obscurité protectrice.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié +quand Nicétas fut arrivé au bout de son récit.</p> + +<p>—Reconnaître ma fille.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Comment pourquoi? mais parce que je suis son +père.</p> + +<p>—Dans quel but tenez-vous à être son père?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut +que sache ce que vous voulez, et que le mieux est de +parler net; ici vous êtes à confesse; si vous ne dites +pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que +vous tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été +léguée?</p> + +<p>—A l'enfant et au revenu.</p> + +<p>—L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant +mieux que la mère, ne l'ayant pas reconnu elle-même, +n'a pas la parole devant la justice pour contester +votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous +pouvez même indiquer la mère dans un but de recherche +de maternité, si vous trouvez un notaire qui +consente à insérer cette indication, car un officier de +l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette indication +de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait +aucun effet contre elle, mais il pourrait y en avoir +d'autres que vous sentez sans que je précise: scandale, +intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? +Cela est certain. Le tuteur de l'enfant aura +même de fortes raisons à vous opposer, car vous ne +savez même pas où est né cet enfant que vous réclamez, +vous n'avez même pas son acte de naissance.</p> + +<p>—Parce qu'on m'a caché cette naissance.</p> + +<p>—Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, +pour vous montrer que l'affaire n'ira pas +sur des roulettes, qu'il faudra manoeuvrer, et que celui +qui conduira cette manoeuvre devra être un malin. +Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu +de la fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. +Vous le croyez, mais vous n'en êtes pas sûr. Il se peut +très bien que, par une sage précaution, un âge ait été +fixé par le testateur où elle aura la jouissance de ce +revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets +que votre reconnaissance soit admise, résulte-t-il de +tout cela que vous allez, en qualité de père, jouir vous-même +de ce revenu et administrer la fortune de votre +fille?</p> + +<p>—Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?</p> + +<p>—Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est +autre chose, et il faut distinguer. Il n'est pas tuteur +légal, celui-là , et pour qu'il ait la tutelle de +son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit +conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que +ce conseil de famille composé de trois amis de l'enfant, +auxquels se joindraient très probablement le +juge de paix eu égard à votre situation, vous conférerait +la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela +vous donne l'administration de la fortune de votre +fille, mais les revenus? Je dois vous dire que là -dessus +les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus +grand nombre refusent même au père naturel la +jouissance de ce revenu.</p> + +<p>A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas +s'allongeait.</p> + +<p>—Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son +enfant n'a donc aucuns droits sur lui?</p> + +<p>—Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, +c'est-à -dire que l'enfant lui est remis pour qu'il +le dirige comme il veut. De plus, il a le droit de rechercher +la maternité au nom de son enfant, et si la +mère est dans une situation où cette recherche doit +la déshonorer, si elle est riche, il y a là matière à organiser +un chantage <i>au salé</i>....</p> + +<p>—<i>Au salé?</i></p> + +<p>—C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie +un enfant. Ce chantage peut être très fructueux, et +même beaucoup plus que ne le seraient et l'administration +et la jouissance de la fortune de l'enfant. Voilà +pourquoi, en commençant, je vous demandais de +dire ce que vous vouliez.</p> + +<p>Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard +froid de ce vieux bonhomme le troublait, il +voyait trop loin.</p> + +<p>Cependant, il fallait répondre.</p> + +<p>—Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés +que vous me montrez me rendent très perplexe. +Je réfléchirai.</p> + +<p>—Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je +vous dise à quoi vous réfléchirez? aux moyens de +vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, écoutez +mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates +que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez +pas de les aborder sans un bon guide, vous vous +feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il vaut +mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci +vous fait obtenir, que de n'avoir rien du tout.</p> + +<p>—Et vos conditions?</p> + +<p>—Nous partagerions.</p> + +<p>—Je réfléchirai.</p> + +<p>—Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard +ironique sur la tenue de son futur client.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Partager!</p> + +<p>Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.</p> + +<p>La situation telle que Caffié venait de la présenter +n'était pas du tout celle qu'il imaginait avant cette +consultation. De la loi, il ne savait que ce qu'il en +avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les +pères et mères jouissaient des revenus des héritages +que faisaient leurs enfants et il savait même que cela +s'appelait l'usufruit légal, ce qui dit tout,—établi +par la loi; de même il avait vu aussi que les pères +avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle +légale, établie par la loi.</p> + +<p>Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile +n'était pas un homme à qui l'on pouvait se fier, et il +n'y avait rien que de vraisemblable à admettre qu'il +eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions +plus délicates que celles qui touchent aux enfants +naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon +guide, vous vous feriez rouler»; c'était peut-être +vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se +cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses +services, le bon guide, et pour cela il exagérait à +l'avance les difficultés et les dangers du chemin.</p> + +<p>Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait +adressé à un avocat pour lui demander une consultation, +mais comme les louis manquaient et aussi les +pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la +loi elle-même. Justement il venait d'arriver place +Louvois, la Bibliothèque était devant lui: rien de +plus simple que d'entrer et de se faire donner un +Code.</p> + +<p>C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais +cela ne l'embarrassait point: tous les livres ont une +table, il n'avait qu'à chercher au mot «Enfant naturel», +il trouverait là sûrement les indications qui lui +étaient nécessaires.</p> + +<p>Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant +naturel», il était bien question de la présentation +des enfants à l'officier de l'état-civil, des enfants +trouvés, des enfants de troupe, mais c'était tout.</p> + +<p>Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher +dans cet énorme volume? Il réfléchit un moment en +feuilletant cette table. Que voulait-il? Reconnaître sa +fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait peut-être +sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, <i>civ.</i> 62-334.» +Il était sauvé.</p> + +<p>Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, +rédigées en un style simple qui semble la clarté +même, ne livrent pas leur secret à une première lecture, +et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on +sent vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a +un tas de choses qu'il faut préalablement savoir pour +s'y reconnaître.</p> + +<p>Plus il lut et relut la section de la <i>Reconnaissance +des enfants naturels</i>, qui se renferme cependant dans +une dizaine d'articles, moins il la comprit.</p> + +<p>Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment +qu'il put, il demanda qu'on lui indiquât les +meilleurs livres de droit qui traitaient la question des +enfants naturels.</p> + +<p>—Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, +Demante, Toullier, Aubry et Rau? répondit le +conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune demande +du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....</p> + +<p>—Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.</p> + +<p>—Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur +qui était vaudevilliste.</p> + +<p>—Ni moi non plus.</p> + +<p>—Vous étudiez peut-être pour le devenir?</p> + +<p>—Pas précisément.</p> + +<p>—Je vais vous faire donner Demolombe.</p> + +<p>Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il +n'en disait pas assez, Demolombe le fut parce qu'il +en disait trop; sèche la loi; diffus, confus le commentaire.</p> + +<p>Ce n'était pas sa première exaspération contre cette +loi barbare qui l'avait fait le misérable qu'il était, +elle l'avait écrasé de tout son poids, paralysé, anéanti; +les autres en avaient tiré contre lui tout le parti qu'ils +voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait +en tirer parti contre les autres, elle restait muette.</p> + +<p>Il en était encore à compulser son traité de la <i>Paternité +et de la filiation</i>, quand la Bibliothèque ferma, +et il se trouvait plus embarrassé, plus perplexe qu'en +entrant.</p> + +<p>Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait +un fait certain, résultant d'un article de cette odieuse +loi, c'est que pour l'enfant dont on recherchait la +maternité, on devait prouver qu'il était identiquement +le même que celui dont la mère était accouchée, +et qu'on n'était reçu à faire cette preuve par témoins +que lorsqu'on avait déjà un commencement de preuve +par écrit.</p> + +<p>N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux +comte de Chambrais, d'enlever sa nièce dans un pays +étranger où il était presque impossible de la suivre?</p> + +<p>S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle +était accouchée, il semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il +devait tout d'abord le chercher; il irait donc à Crèvecoeur, +si faibles que lui parussent les chances d'obtenir +un résultat, et comme l'argent qu'il avait en +poche ne lui permettait pas de prendre le chemin de +fer, il irait à pied; la forêt de Crécy dans la Brie, cela +ne devait pas être très loin de Paris.</p> + +<p>Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait +souvent, lorsqu'il revenait de la rive droite chez lui, +sur le quai Voltaire, et à une boutique de ce quai, il +avait vu des cartes étalées, qu'il s'était plus d'une fois +amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un +bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il +y aurait une carte en montre sur laquelle il pourrait +tracer son itinéraire.</p> + +<p>Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.</p> + +<p>Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut +pas favorable; à la vérité, une grande carte de France +était accrochée à la devanture de la boutique, mais si +haut qu'il lui était impossible de lire le nom des pays +au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.</p> + +<p>Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le +magasin il demanda, comme s'il voulait les acheter, +les cartes de l'état-major qui comprenaient la Brie, +et les étalant les unes à côté des autres, sur une table, +d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir +de Paris; puis le format du collage sur toile ne lui +convenant pas pour entrer dans ses poches, il remercia +et sortit.</p> + +<p>Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du +Trône, traversait le bois de Vincennes, Joinville, +Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et il arrivait +à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en +tout, cinquante kilomètres environ.</p> + +<p>Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: +il en avait parcouru de plus longues sans chemins +tracés quand il était officier au Pérou, ou gardien de +troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins +cela de bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du +courage aux jambes; ce n'était point quand il raclait +du violon aux Conservatoires de Vienne et de Paris +qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres +à faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la +belle étoile.</p> + +<p>Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les +hauteurs de Montmartre encore noires et descendait +dans Paris; quand il arriva au Château-d'Eau, une +lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard +Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et +sur le cours de Vincennes, il croisait les voitures des +paysannes qui, en une longue file, s'en allaient à la +halle, laissant derrière elles une bonne odeur de +fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et +au haut de la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un +petit bois, il déjeuna en regardant le panorama de +Paris, qui, au delà de la verdure du bois de Vincennes, +se perdait dans la brume et la fumée.</p> + +<p>—Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, +il en tirerait quelque chose, la moisson ne se +ferait pas attendre.</p> + +<p>Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un +bon pas régulier, il traversa les plaines monotones de +la Brie. A cinq heures du soir, il arrivait à la Houssaye, +et peu de temps après il apercevait un tout petit village +qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: +c'était Crèvecoeur.</p> + +<p>Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une +poignée d'herbe, il fit la toilette de son pantalon et de +ses souliers couverts d'une épaisse couche de poussière +blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le +prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de +Paris; de la station voisine, c'était admissible, mais +de Paris il n'eût trouvé crédit nulle part.</p> + +<p>Quand il entra dans le village, son peu d'importance +lui donna bon espoir; il n'était pas possible que dans +un pays composé seulement de quelques maisons, où +tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût +pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et +de sa famille, mais encore de ce qui les touchait.</p> + +<p>En route, il avait bâti son plan, qui était très +simple: il recherchait des renseignements sur une +petite fille mise en nourrice chez Dagomer dix ou +onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire +un gros héritage, et l'on paierait une forte prime à +celui qui procurerait ces renseignements... aussitôt +qu'ils auraient été reconnus bons.</p> + +<p>Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, +un vieil instituteur en retraite qui, n'ayant jamais +quitté Crèvecoeur, devait se rappeler Dagomer.</p> + +<p>—S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le +rappelait. Un brave garçon. Peut-être un peu dur +aux braconniers, mais il était payé pour ça; et puis +les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables +non plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se +rappeler un nourrisson qu'on aurait mis chez les +Dagomer, c'était impossible, par cette raison que les +Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.</p> + +<p>—Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une +petite fille âgée maintenant de plus de onze ans, et +comme ils avaient quitté Crèvecoeur depuis dix ans, à +l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un an.</p> + +<p>Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le +vieil instituteur ne pouvait pas se rappeler ce nourrisson +puisque les Dagomer n'en avaient jamais eu: +tout Crèvecoeur le dirait comme lui.</p> + +<p>Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui +était venu plus d'une fois à l'esprit, sans qu'il voulût +l'accepter: née à l'étranger, Claude avait été ramenée +en France au moment même où Dagomer était venu +habiter Chambrais, et personne, à l'exception de +Ghislaine, ne devait connaître le lieu de naissance de +l'enfant.</p> + +<p>La déception fut rude; mais il n'était point dans +son caractère de s'abandonner; il fallait réfléchir. En +venant, il avait vu une prairie où l'on mettait du foin +en meules; il serait bien là pour passer la nuit en se +faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans +auraient quitté les champs.</p> + +<p>Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au +lendemain matin, et au soleil levant, il reprit le chemin +de Paris.</p> + +<p>Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: +puisqu'il ne lui restait que ce moyen, il fallait bien +qu'il le subît: tant pis pour Ghislaine s'il le lui faisait +au <i>salé</i>, comme disait Caffié.</p> + +<p>Il était las en montant à dix heures du soir les six +étages de son ami d'Anthan, cependant il n'attendit +pas au lendemain pour la lettre qu'il avait préparée:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est +aussi la vôtre, installée chez un garde, au lieu +d'occuper auprès de sa mère, la place à laquelle +<i>elle a droit</i>. Je ne puis tolérer cela et mon devoir +est de prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, +à trois heures, aux abords de la <i>Mare aux +Joncs</i>. S'il vous était impossible de vous y trouver, +je me présenterais au château.</p> + +<p>«NICÉTAS»</p> + +<p>Il redescendit l'escalier dont les marches étaient +terriblement dures pour ses genoux, et jeta sa lettre +dans la boîte d'un débit de tabac.</p> + +<p><b>FIN DE LA TROISIÈME PARTIE</b></p> + + + +<br><br><br> +<h2>QUATRIÈME PARTIE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait +passé une partie de la matinée au pavillon du garde, +car depuis l'entretien qui avait définitivement fixé le +sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus librement +qu'avant, sa tendresse pour sa fille.</p> + +<p>N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à +l'avance n'était-elle pas certaine que, quoi qu'elle fît, +il ne s'en inquiéterait pas?</p> + +<p>Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour +l'aller voir, et franchement elle disait: «Je vais près +de Claude»; arrivée chez le garde, elle ne se cachait +plus pour laisser paraître son affection, et franchement +aussi elle embrassait sa fille.</p> + +<p>Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et +quand elles étaient assises, en tête à tête, à l'abri de +la curiosité des enfants Dagomer ou des passants, elle +la faisait causer en l'interrogeant doucement.</p> + +<p>Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la +mettait, mais simplement sur ceux où, pouvant forcer +par d'adroites questions sa réserve toujours un peu +craintive, elle l'amenait à se livrer. N'était-ce pas +cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était +cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, +et qu'une observation constante dans les choses importantes +comme dans les riens, dans la joie comme +dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne +pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie +nature.</p> + +<p>Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui +l'inquiétait: par où tenait-elle de son père, par où +s'en éloignait-elle?</p> + +<p>Sous cette main douce et caressante, le coeur de +Claude s'ouvrait; avec un abandon plein de confiance, +elle bavardait, disant tout ce qui lui passait par la +tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, +Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires +qu'elle arrangeait, par des exemples la conduisait où +elle voulait qu'elle allât.</p> + +<p>Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à -dire +que Claude en parlait, car Ghislaine, qui connaissait +la susceptibilité de lady Cappadoce, veillait à ne +pas donner à son ancienne gouvernante des sujets +d'inquiétude.</p> + +<p>—Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses +comme vous, disait Claude.</p> + +<p>—Lady Cappadoce est une maîtresse.</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.</p> + +<p>Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot +qui lui montait du coeur, elle ne pourrait jamais le +prononcer, et il ne fallait pas que, par une imprudence, +par un entraînement, elle permît à Claude de +le prononcer elle-même, sinon en ce moment, au +moins plus tard.</p> + +<p>On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments +de silence et de recueillement où elles restaient +les yeux dans les yeux; alors Ghislaine attirait Claude +contre elle, et de son bras elle l'enveloppait doucement.</p> + +<p>C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa +lettre, et il avait calculé qu'à l'heure où Ghislaine la +recevrait, M. d'Unières devrait être à la Chambre,—ce +qui serait parfait, car elle serait troublée, et pour +le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle +trahit une trop vive émotion devant son mari.</p> + +<p>Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la +Chambre, le comte était resté au château pour préparer +un discours important qu'il devait prononcer le +lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans +la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme +toujours lorsqu'il travaillait. N'était-elle pas son inspiration +et sa conscience? Il trouvait plus vite lorsqu'elle +était là . Et il n'était sûr d'un effet ou d'un +argument que lorsqu'après discussion elle l'avait +approuvé.</p> + +<p>Le domestique qui recevait le courrier en faisait le +tri, mettant dans une corbeille ce qui était pour le +comte, et sur un plateau les lettres à l'adresse de la +comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le +comte, qui était devant une grande table couverte de +volumes du <i>Journal officiel</i>, n'interrompit point son +travail; mais Ghislaine, assise à un petit bureau +dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle +lisait, et commença à ouvrir les lettres.</p> + +<p>Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles +contenaient, et justement même par ce qu'elle savait +qu'elles étaient des demandes de secours, il fallait +qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans +retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles +elles donnaient lieu.</p> + +<p>Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en +avait lu plusieurs, lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.</p> + +<p>«Je rentre en France et trouve ma fille qui est +aussi la vôtre....»</p> + +<p>Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant +ses yeux, son coeur s'était arrêté.</p> + +<p>Heureusement la lettre était posée sur le bureau +sans quoi elle serait tombée, ou elle aurait été secouée +de telle sorte dans sa main tremblante que l'attention +du comte eût été provoquée.</p> + +<p>Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses +des premières années; toujours vaines, avaient +fini par lui donner une sorte de confiance; si elle +devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer qu'il +ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées +sans qu'il reparût, n'y avait-il pas des chances pour +que d'autres s'écoulassent encore? Quels droits avait-il +sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont il ne connaissait +même pas l'existence?</p> + +<p>Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la +tête basse, à la dérobée, rapidement elle jeta un +coup d'oeil du côté de son mari: absorbé dans son +travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa +table, il continuait à prendre des notes; sa plume en +écrivant craquait avec un bruit régulier.</p> + +<p>Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. +Quelle contenance tenir? Que faire? Elle ne savait. Et +même elle était incapable de se poser une question +raisonnable.</p> + +<p>La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle +osât même la faire disparaître, et cependant elle +sentait vaguement que son mari pouvait se lever, +venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et +machinalement, sans intention, laisser tomber son +regard sur cette feuille de papier, où le mot «votre +fille» flamboyait, croyait-elle, se détachant en caractères +d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils n'avaient +pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait +ses lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité +elles étaient les unes et les autres pour monsieur +aussi bien que pour madame, pour madame aussi bien +que pour monsieur.</p> + +<p>Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, +que la première chose à faire était de cacher cette +lettre. Mais comment? Dans les circonstances ordinaires, +rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un +tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait +pas. La glisser dans sa poche? Elle n'osait pas non +plus, s'imaginant que le froissement du papier allait +crier sa honte.</p> + +<p>Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.</p> + +<p>Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que +son mari se tournait vers elle. Alors, elle le regarda; +il ne s'était point levé et ne paraissait pas disposé à +quitter son travail:</p> + +<p>—Te rappelles-tu la date de mon discours à propos +de l'ordre du jour Bunou-Bunou.</p> + +<p>L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre +circonstance, elle eût donné la date de jour, de mois, +d'année. Mais en ce moment, comment réfléchir, chercher, +se rappeler? Et cependant, elle devait répondre +sans que sa voix trahit son bouleversement.</p> + +<p>—A peu près trois ans, il me semble.</p> + +<p>—Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire +si ferme peut-elle se tromper de tant d'années?</p> + +<p>—Sans doute, je fais une confusion.</p> + +<p>—Ne cherche pas, je vais vérifier.</p> + +<p>Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine +qui servait d'annexe à la bibliothèque.</p> + +<p>Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la +lut, puis vivement elle la mit dans sa poche.</p> + +<p>Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à +elle.</p> + +<p>—Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près +que moi de la vérité; il y a quatre ans.</p> + +<p>Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, +il ne s'étonna pas qu'elle ne répondît point, et +tranquillement il retourna à son travail. Il fallait +qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était +pour le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.</p> + +<p>S'attendant depuis son mariage à le voir surgir +d'un moment à l'autre, elle avait bien des fois examiné +la question de sa défense, et elle s'était toujours dit +qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme dont +son oncle lui avait parlé avant de mourir.</p> + +<p>Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au +juste. Une lettre sans doute qui lui fermerait la bouche +s'il voulait parler; mais quelle qu'elle fût, elle devait +être efficace puisque son oncle lui avait recommandé +d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la +réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que +tout de suite elle allât à Paris.</p> + +<p>Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle +restât auprès de son mari quand il travaillait, elle +n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et son repos, +le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même +de sa fille qui se trouvaient en jeu?</p> + +<p>—Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix +qu'elle s'efforçait d'affermir, je partirai pour Paris.</p> + +<p>Il fut stupéfait:</p> + +<p>—Comme ça, tout de suite?</p> + +<p>Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne +lui en demandât pas, et que pour la première fois elle +ne fût pas franche.</p> + +<p>—Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige +une solution immédiate.</p> + +<p>—Tu seras longtemps?</p> + +<p>—Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.</p> + +<p>Il sonna et commanda d'atteler.</p> + +<p>—Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, +car ça ne va pas aller, et je suis sûr que demain à +la Chambre tu sentiras toi-même que ton aide m'a +manqué.</p> + +<p>Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière +fermée, il recommanda au cocher de marcher +rondement.</p> + +<p>A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient +devant les panonceaux de M. Le Genest de la +Crochardière, et Ghislaine entrait dans l'étude. C'était +la première fois qu'elle venait chez son notaire, car +quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature +au bas d'actes notariés, on était toujours venu les lui +faire signer à l'hôtel de la rue Monsieur. Quand elle +se trouva dans une grande pièce où sur des tables a +pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de +clercs, elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces +yeux qui s'étaient levés sur elle. Mais le second clerc, +qui la connaissait et qui dirigeait cette étude, accourut +avec les démonstrations de la plus respectueuse politesse:</p> + +<p>—Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, +sans doute, je vais m'informer s'il peut recevoir.</p> + +<p>Le notaire lui-même apporta la réponse en venant +au-devant de sa cliente qu'il fit entrer dans son +cabinet.</p> + +<p>La demande que Ghislaine avait à présenter était +bien simple, cependant ce fut avec un extrême embarras +qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis longtemps +le vieux notaire était habitué à ne pas laisser +deviner qu'il remarquait la gêne d'un client; encore +moins d'une cliente. Aussitôt qu'il put comprendre +ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse qu'il +ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée +par M. de Chambrais, il la remit à Ghislaine.</p> + +<p>Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer +l'enveloppe et lire cette pièce, mais le notaire ne lui +en laissait pas la liberté: il parlait de Claude, et il +fallait bien qu'elle l'écoutât.</p> + +<p>—Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt +que vous inspire cette chère enfant et toute la +tendresse que vous lui témoignez. Dans son isolement, +c'est un grand bonheur pour elle: une mère, +me disait M. le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse +sollicitude.</p> + +<p>Il continua assez longtemps ainsi; mais sans +insister cependant, et en gardant la mesure qu'il +savait mettre en tout.</p> + +<p>Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, +regagner sa voiture.</p> +<br><br><br> + +<h3>II</h3> + +<p>Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, +Ghislaine put déchirer l'enveloppe que le notaire +lui avait remise.</p> + +<p>Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par +son oncle; ce fut par cette note qu'elle commença: +«La lettre ci-jointe m'a été remise par son auteur +le jour même où elle a été écrite; elle est la +preuve, elle est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, +restera ignoré; mais si jamais il était découvert, +elle porterait témoignage contre le coupable.</p> + +<p>«CHAMBRAIS.»</p> + +<p>Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le +lut sans trop d'émotion: que lui importaient ces déclamations, +que lui importaient ces plaintes et ces +cris de révolte!</p> + +<p>Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la +suffoqua comme si c'était une déclaration: elle le +voyait devant elle, elle l'entendait, et dans son coeur +résonnaient encore les éclats sourds de sa voix heurtée.</p> + +<p>Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; +mais arrivée à la dernière ligne, elle chercha si c'était +tout.</p> + +<p>Une arme, disait son oncle; le crime découvert +peut-être, une accusation au moins contre le coupable +et nécessairement la défense de l'innocente; mais +ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert +le crime ne l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver +c'était un moyen pour qu'il ne le fût jamais.</p> + +<p>A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui +servir? Elle ne le voyait pas, et restait dans un inconnu +dont le mystère l'épouvantait. Que ne pas +craindre d'un homme capable de tout.</p> + +<p>En sortant de chez le notaire, le cocher était venu +rue Monsieur pour changer de chevaux; elle descendit +de voiture et serra la lettre avec la note de son +oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté: +inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être +le lendemain l'arme qu'elle était venue chercher, car +maintenant qui pouvait savoir ce que serait ce lendemain?</p> + +<p>Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat +de la déception, elle s'était dit qu'avec la réflexion +et en se remettant de cet écrasement, il lui +viendrait sans doute une idée.</p> + +<p>Mais la route se faisait, les villages défilaient devant +elle! Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony +et elle restait paralysée dans son impuissance; il +lui semblait qu'au lieu de la surexciter comme elle +l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture l'engourdissait +et elle se sentait entraînée en imagination +comme elle l'était en réalité: rien pour la retenir, +rien pour la guider, l'éclairer, et au bout le gouffre +dans lequel tombaient avec elle, entraînés par elle, +ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.</p> + +<p>C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir +ce qu'il pouvait contre elle et contre eux: tout sans +doute, puisqu'il avait écrit cette lettre.</p> + +<p>Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, +c'était la lutte; et dans cette lutte, le repos, le bonheur, +l'honneur de son mari ne seraient-ils pas atteints?</p> + +<p>A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, +malheureux par elle! Dix années d'amour et de bonheur +s'effondrant dans la honte! Que n'avait-elle cru +ses craintes, quand aux instances de son oncle elle +répondait par un refus; elle la frappait, cette punition +qu'elle sentait alors suspendue sur sa tête.</p> + +<p>Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que +fussent son trouble et son émoi, elle n'avait cependant +pas une seule fois admis la possibilité de l'abandon +et de la fuite: il voulait la voir, il la verrait; car +ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui +faire fermer la porte quand il se présenterait, c'était +remettre le danger au lendemain et non l'écarter: +repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à qui ne s'adresserait-il +pas? Avant tout, elle devait savoir ce +qu'il voulait. Après, elle aviserait.</p> + +<p>La <i>Mare aux Joncs</i>, le lieu de rendez-vous qu'il +avait choisi, était un des endroits les plus sauvages +et les plus déserts de la forêt: une combe étroite entourée +de collines boisées, point de chemin pour y +arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, +des grands arbres sur les bords de la mare et toute +une végétation foisonnante de roseaux, sur les collines +d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si personne +ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne +non plus ne viendrait à ses cris si elle appelait, et il +ferait d'elle ce qu'il voudrait; bien qu'elle fût brave +ordinairement, jamais elle ne s'exposerait à ce danger; +ce serait folie.</p> + +<p>Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle +dans le château, malgré sa répulsion et son dégoût. +Au moins, n'y serait-elle pas seule et sans secours.</p> + +<p>Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à +cela.</p> + +<p>Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni +comment elle se défendrait, mais au moins elle n'était +plus dans l'irrésolution.</p> + +<p>Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva +son mari au travail, et en la voyant il eut un sourire +d'heureuse surprise.</p> + +<p>Tendrement il l'embrassa.</p> + +<p>Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, +trop profondément liés l'un à l'autre pour +qu'il ne sentît pas dans cette étreinte qu'elle était +troublée.</p> + +<p>—Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.</p> + +<p>—Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de +toi.</p> + +<p>—J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois +que demain tu seras contente.</p> + +<p>Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait +qu'elle assisterait le lendemain à la séance de la +Chambre.</p> + +<p>—Veux-tu que je t'indique les points principaux +de mon discours?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place +ordinaire devant son petit bureau, tandis qu'il s'asseyait +sur un coin de la grande table. Alors il commença, +les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:</p> + +<p>—Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le +vrai? demandât en s'arrêtant.</p> + +<p>—Je ne trouve pas cela du tout.</p> + +<p>—Tu as l'air de ne pas me suivre.</p> + +<p>—Mon air te trompe.</p> + +<p>Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle +sentait qu'à certains moments sa volonté lui échappait; +alors son regard trahissait sa préoccupation, et +comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite il +s'apercevait de ce désaccord.</p> + +<p>Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la +force, faible coeur qu'elle était?</p> + +<p>—Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.</p> + +<p>—Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, +je t'en prie.</p> + +<p>—Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui +peut te donner cette idée?</p> + +<p>Il reprit.</p> + +<p>Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des +yeux.</p> + +<p>De temps en temps elle faisait un geste d'approbation +ou bien elle murmurait:</p> + +<p>—Bien, très bien.</p> + +<p>—N'est-ce pas?</p> + +<p>Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son +discours, il passa peu à peu à des développement sous +lesquels se sentait le mouvement oratoire.</p> + +<p>A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il +disait et à oublier sa propre situation, suspendue +qu'elle était aux lèvres et aux yeux de son mari, complétant +par la pensée les effets qu'il laissait de côté.</p> + +<p>Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix +ans, il allait toujours; quittant sa table, il avait fait +un pas vers elle, puis deux, et maintenant il parlait +en la tenant dans le cercle de ses bras, penché +sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. +Tout à coup il s'arrêta et se mettant à sourire:</p> + +<p>—Mais c'est une vraie répétition, dit-il.</p> + +<p>Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:</p> + +<p>—Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en +le serrant dans ses bras.</p> + +<p>—Alors c'est bien?</p> + +<p>—C'est superbe.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Vas-tu douter de moi, maintenant?</p> + +<p>—Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de +toi, jamais; tu verras demain la force que m'aura +donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me semblait bien +qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là , +je ne pouvais pas te consulter et ne savais que penser.</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment +elle s'y prendrait pour ne pas aller le lendemain à la +Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte trouver? +Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans +s'inquiéter, sans se peiner?</p> + +<p>Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, +et partout, au dîner, à la promenade qui le suivit, +elle porta, malgré ses efforts, une préoccupation évidente, +qu'elle ne rendait que plus sensible par ce +qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait +qu'elle se trahissait, elle se jetait dans une gaîté +factice, dont bien vite elle avait honte, et qu'elle cherchait +aussitôt à racheter par un élan de tendresse +sincère.</p> + +<p>Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire +était si bien équilibrée, d'une humeur si douce, +si juste, si calme.</p> + +<p>Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas +l'observer de peur qu'elle se tourmentât.</p> + +<p>Et pour comprendre ce changement il ne trouvait +qu'une explication; elle était souffrante, nerveuse: +peut-être ce rapide voyage à Paris l'avait-il fatiguée.</p> + +<p>Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de +ne pas laisser deviner qu'il la trouvait autre qu'elle +n'était habituellement.</p> + +<p>La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir +pieds nus, sans bruit, écouter derrière la portière qui +séparait leurs chambres si elle dormait d'un bon sommeil, +et toujours il entendit qu'elle s'agitait et respirait +d'une façon irrégulière.</p> + +<p>Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et +il ne put pas s'empêcher de l'interroger; mais elle se +défendit: elle n'avait rien; peut-être était-elle un peu +nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps orageux.</p> + +<p>Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son +discours, elle le connaissait, et il le dirait peut-être +beaucoup moins bien à la Chambre qui ne l'avait dit +la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps orageux, +l'atmosphère des tribunes serait étouffante, +comme le voyage à Paris serait pénible dans la chaleur +du midi.</p> + +<p>Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir +au devant d'elle, et ne se défendit tout juste, que ce +qu'il fallait.</p> + +<p>—Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.</p> + +<p>—Toutes celles que tu voudras.</p> + +<p>—Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable +à la Chambre.</p> + +<p>—Je te le promets.</p> + +<p>—Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, +de ton amour.</p> + +<p>—Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?</p> + +<p>—Y penses tu?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Et ton discours?</p> + +<p>—Un discours a-t-il jamais changé un vote?</p> + +<p>—Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son +devoir; rien n'est perdu si l'honneur est sauf.</p> + +<p>Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais +non plus elle ne l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée +qu'elle mit dans son étreinte, lorsqu'il se sépara +d'elle pour monter en voiture.</p> + +<p>—De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.</p> + +<p>—Aussitôt, aussi vite que possible.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou +trente minutes après l'heure qu'il avait fixée, il pouvait +arriver au château vers quatre heures; c'était +donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il venait.</p> + +<p>Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien +faible sujet d'espérance dans cette pensée que, par +cela seul qu'elle n'avait pas été à son rendez-vous, il +renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que +cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction +l'aurait fait réfléchir; il aurait senti l'extravagance +de sa demande; il retournerait à Paris.</p> + +<p>Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré +tout il venait, et pour cela elle s'installa dans le grand +salon qui par un autre se trouvait en communication +directe avec le vestibule où se tenait toujours un valet +de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix +ne pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais +en l'élevant il y avait certitude qu'elle serait entendue.</p> + +<p>Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, +mais ses efforts pour s'absorber dans sa lecture +ne produisaient aucun résultat, elle ne savait pas +même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des +lignes noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.</p> + +<p>Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la +demie; incapable de rester en place, elle se levait à +chaque instant pour aller à une fenêtre jeter un regard +dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du concierge.</p> + +<p>Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et +des lèvres lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée +d'un visiteur sonna.</p> + +<p>Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, +et sans se montrer, derrière un rideau, elle +regarda: dans la façon dont il se présenterait, elle +verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, ce +qu'elle avait à craindre ou à espérer.</p> + +<p>Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: +l'homme qui traversait la cour, marchant sans se +presser vers le perron, était bien de grande taille, mais +il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de corps, +les cheveux étaient courts, les joues et le menton +rasés; enfin le vêtement usé, composé d'un pantalon +noir, d'un veston jaunâtre et d'un chapeau melon, +annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait +demander un secours.</p> + +<p>Cependant le pauvre diable était arrivé au perron +et, à la porte du vestibule, il avait trouvé Auguste de +service ce jour-là .</p> + +<p>—Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant +son journaliste américain, vous n'avez pas de chance, +madame la comtesse n'a pas été à Paris, je ne peux +pas vous montrer le château.</p> + +<p>—Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.</p> + +<p>Et sans paraître le moins du monde embarrassé, +Nicétas lui tendit un petit billet qu'il venait d'écrire +à l'auberge du Château.</p> + +<p>—Mais je ne sais...</p> + +<p>—Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.</p> + +<p>Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture +que celle de la demande de rendez-vous, elle se rassura: +s'il écrivait au lieu de venir, c'est qu'il n'osait +pas se présenter; et à la pensée de ne pas le voir +son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable +était un commissionnaire.</p> + +<p>Elle avait ouvert le billet.</p> + +<p>«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer +votre porte; donnez donc l'ordre que je sois admis +près de vous.</p> + +<p>«NICÉTAS.»</p> + +<p>C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; +lui, ce pauvre diable; arrivé à ce point de misère et +de cynisme, de quoi ne serait-il pas capable!</p> + +<p>Cependant, le plateau à la main, le valet attendait +devant elle, la regardant à la dérobée, en se demandant +quelle pouvait être la cause de ce bouleversement +dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé +que le calme et la sérénité.</p> + +<p>Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:</p> + +<p>—Faites entrer, dit-elle.</p> + +<p>Et pendant le court espace de temps que le valet +mettait à traverser les deux salons, elle tâcha de se +donner une contenance.</p> + +<p>Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le +rappela:</p> + +<p>—Vous ne quitterez pas le vestibule.</p> + +<p>Cette recommandation insolite pouvait surprendre +ce domestique, mais elle n'était pas en situation de +s'arrêter devant une considération de ce genre: avant +tout elle devait assurer sa sécurité; comment se +défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?</p> + +<p>Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons +pour venir jusqu'à elle.</p> + +<p>Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien +changé, vieilli, ravagé!</p> + +<p>Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:</p> + +<p>—Que voulez-vous monsieur?</p> + +<p>—Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de +notre fille.</p> + +<p>—C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que +vous parlez?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>Il prit une chaise et s'assit:</p> + +<p>—D'elle-même.</p> + +<p>—Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver +que cet enfant est votre fille?</p> + +<p>—Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; +mais un mot suffit; c'est vous-même qui avez reconnu +cette enfant pour ma fille et pour la vôtre.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Pas par un acte authentique, bien entendu, +puisqu'on vous a fait prendre toutes sortes de précautions +qu'on croyait habiles pour échapper à cette +reconnaissance,—mais par un fait: en me recevant +ici. Est-ce que si cette enfant ne vous était rien et ne +m'était rien vous m'auriez reçu après la lettre que je +vous ai écrite et aussi après ce qui s'est passé entre +nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire +les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent +malgré vous en rencontrant les miens, il fallait une +raison toute-puissante, qui emportait tout: répulsion, +mépris, horreur, haine; et cette raison se trouve dans +l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez +peur pour elle; vous voulez la défendre.</p> + +<p>Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, +et en la voyant devant lui, il eut lieu d'être satisfait: +elle était atterrée.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—L'ordre de m'introduire près de vous était un +aveu; et si j'avais eu besoin qu'une nouvelle preuve +s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu réunir, vous +me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, +je n'en avais pas besoin; j'ai en mains toutes les +pièces nécessaires pour affirmer mes droits sur ma +fille.</p> + +<p>—Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se +défendre.</p> + +<p>—Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère +que nous n'en viendrons pas à cette extrémité. +En effet, je n'ai qu'un but: assurer l'avenir de ma +fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas +vous associer à moi.</p> + +<p>—Cet avenir a été assuré</p> + +<p>—Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. +Je suis, je l'avoue, surpris que vous considériez +l'avenir d'un enfant assuré par la donation d'une +somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans +la vie d'un enfant...</p> + +<p>Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher +Ghislaine.</p> + +<p>—... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui +dirigent cette éducation, il y a l'affection maternelle, +ou paternelle, il y a le milieu dans lequel l'enfant est +élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle cette éducation +dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? +Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le +garde, ayant pour camarades, pour frères et soeurs +des enfants grossiers, de vrais paysans...</p> + +<p>—Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin +qui a ordonné qu'elle vive en paysanne.</p> + +<p>—A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, +en fille de garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre +mariage vous aviez une fille de onze ans, la feriez-vous +élever par un garde, sous prétexte que les médecins +ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, +n'est-ce pas? Eh bien! pour n'être pas née de votre +mariage, Claude n'en est pas moins votre fille. Et +puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le rappeler. +Pour mon malheur, je sais par expérience ce +que c'est que d'être élevé dans une maison étrangère; +je ne veux pas que ma fille souffre ce qu'a souffert +son père, et que l'absence d'une direction affectueuse, +ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle +a fait de moi.</p> + +<p>Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que +ce langage fût sincère; c'était lui qui parlait de devoir, +d'affection, de dignité, de fierté! Où voulait-il en venir? +Qui se cachait derrière cet étalage de tendresse +et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait +pas? Son premier mouvement avait été de répondre +lorsqu'il avait invoqué l'affection maternelle; mais +n'était-ce pas là un piège dans lequel elle ne devait +pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur +lesquels il s'appuyait déjà ? Ne serait-ce pas se défendre +d'ailleurs?</p> + +<p>—Enfin, que demandez-vous? dit-elle.</p> + +<p>—C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera +prés de vous, dans votre maison, la place à laquelle +elle a droit par sa naissance, ou je la prends +près de moi.</p> + +<p>—Vous la prenez!</p> + +<p>Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité +de son émoi; elle voulut l'atténuer en l'expliquant:</p> + +<p>—Et comment prenez-vous un enfant qui n'est +rien pour vous et pour qui vous n'avez jamais rien +été?</p> + +<p>—En la reconnaissant pour ma fille par un acte +authentique.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos +connaissances juridiques; c'est au contraire parfaitement +possible et même très facile. Pour contester +cette reconnaissance, si telle était votre intention, il +faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à +m'opposer, avec indication du père et de la mère; et +je ne crois pas que ce soit votre cas; les précautions +que vous avez prises pour cacher la naissance de l'enfant +disent le contraire. Cependant, si je me trompe, +vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je +me reconnais battu. Mais vous ne le produirez point, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Il attendit un moment, et comme elle ne répondait +pas, il poursuivit:</p> + +<p>—Chez vous, elle trouve une existence brillante, +riche, et aussi, je l'espère, heureuse par les soins et +la tendresse de sa mère. Près de moi, elle n'est associée +qu'à une vie de travail et de lutte, mais elle est +aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas +d'autre affection; sous une tendre direction son coeur +se forme en même temps que son esprit; et comme +elle est la légataire de M. de Chambrais, elle ne souffre +pas de ma pauvreté.</p> + +<p>A ce mot elle l'interrompit:</p> + +<p>—Vous avez été mal renseigné.</p> + +<p>—Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?</p> + +<p>—Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de +prévoyance dont je n'ai compris toute la sagesse qu'à +l'instant même, a mis une condition à son legs, qui +est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité +ou à son mariage.</p> + +<p>Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris +puisque c'était la réalisation de ce que Caffié avait +prévu; décidément il était le malin qu'il avait dit, le +vieux crocodile.</p> + +<p>—Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera +pour son père comme son père travaillera pour +elle; à deux on est fort; je l'ai entendue chanter une +chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse extraordinaire +et le sentiment de la mesure, j'en ferai +une excellente musicienne. Dans cinq ans elle sera +en état de donner des leçons, et par conséquent de +seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin +d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais +pas à un sentiment d'affection paternelle et à la +voix du devoir, j'aurais tout intérêt à prendre Claude +avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à seize +ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, +elle jouira de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste +Providence qui n'ont cessé de me poursuivre +me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.</p> + +<p>—Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec +horreur.</p> + +<p>—Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir +leurs enfants pour en hériter, mais rassurez-vous, si +dur que je sois devenu sous les coups du sort, je ne +suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est +que je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il +y aurait pour moi à reconnaître Claude, avantages +moraux aussi bien que matériels,—si vous vous +engagez à la prendre près de vous dans cette maison, +et à la traiter comme votre fille.</p> + +<p>—Vous savez bien que c'est impossible, je suis +mariée.</p> + +<p>—On ne se marie pas quand on a un enfant, ou +on l'impose à son mari; je serais vraiment surpris si +vous me disiez que le vôtre n'appartient pas à la catégorie +de ceux qui acceptent tout.</p> + +<p>Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; +c'était assez pour le succès de son plan; ce qu'il +avait dit ne pouvait que l'affaiblir s'il le répétait +ou le laissait discuter; au point où les choses en +étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.</p> + +<p>—Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même +heure, d'ici vous aurez le temps d'envisager la situation +sous son vrai jour, et vous pourrez alors me +faire part de la résolution à laquelle vous vous arrêtez. +Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au +château, je remettrais ma visite au lendemain: nous +avons besoin du tête-à -tête.</p> + +<p>Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.</p> + +<p>—Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver +jusqu'à vous, ce serait une réponse négative à mon +désir de vous voir prendre Claude; alors je la reconnaîtrais.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée +d'un mot prononcé de façon, au moins lui semblait-il +ainsi, à s'imposer à l'attention; c'était celui qui se +rapportait aux avantages résultant pour lui de la +reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient +pas existé, il n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, +et il n'eût jamais réclamé sa paternité si +sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de Chambrais.</p> + +<p>Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela +rien que de naturel dans la misère qui paraissait +être la sienne; c'était par besoin d'argent qu'il poursuivait +cette reconnaissance d'un enfant, dont il ne +s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il +cherchait à exploiter sa paternité; enfin, par besoin +d'argent aussi qu'il menaçait:</p> + +<p>—Prenez l'enfant ou je la reconnais.</p> + +<p>Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement +à ce que Claude sortît d'un milieu indigne d'elle, ses +menaces n'avaient donc d'autre objet que de se faire +payer la non reconnaissance de l'enfant.</p> + +<p>Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là +elle avait eu le coeur serré par l'angoisse comme si +sa fille était en danger de mort, sans qu'elle pût rien +pour la secourir et la sauver; mais maintenant il +semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide +et de la défendre: c'était une lutte dans laquelle elle +ne restait pas désarmée.</p> + +<p>Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût +pas prévoir ce que serait cette lutte avec un pareil +homme, elle se calma un peu: le danger n'était pas +immédiat; elle avait un certain temps devant elle +pour aviser, pour chercher.</p> + +<p>Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse +de sa volonté pour l'accueillir comme à l'ordinaire et +le questionner.</p> + +<p>—Comment avait-il parlé?</p> + +<p>Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner +des signes trop manifestes de distraction ou de +préoccupation; comme il disait qu'il serait sans +doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle +manifesta le désir de l'accompagner.</p> + +<p>—Te sens-tu en état de venir demain à Paris?</p> + +<p>—Oh! certainement.</p> + +<p>—Alors tu es tout à fait bien?</p> + +<p>—Tout à fait.</p> + +<p>—Tant pis.</p> + +<p>—Comment tant pis?</p> + +<p>Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:</p> + +<p>—Une idée qui m'est venue pendant mon voyage +au lieu de penser à mon discours, j'étais avec toi et +me disais que ce malaise pourrait être un indice +heureux.</p> + +<p>—Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.</p> + +<p>—Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! +Tu as trente ans, j'en ai trente-sept. Ce n'est +pas la première fois qu'en te voyant indisposée je +me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes +caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et +signes sensibles, signes incertains, probables, certains, +et que sur ce sujet j'en sais peut être autant +que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas persisté.</p> + +<p>—Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera +d'aller demain à Paris; je profiterai de ce +voyage pour faire quelques courses indispensables. +Quand dois-tu parler?</p> + +<p>—Si je parle, ce sera au commencement de la +séance.</p> + +<p>—Eh bien! après ton discours, je quitterai la +Chambre, de manière à ne pas te faire attendre pour +revenir ici.</p> + +<p>Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première +partie de la séance, puis, quand le comte +eut parlé, elle quitta la tribune et revint rue Monsieur.</p> + +<p>Par son contrat de mariage, il avait été stipulé +qu'elle toucherait une pension pour ses besoins personnels; +mais dans l'étroite intimité où elle vivait +avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée: +tout entre eux se partageait en commun; ne +faisant qu'un de coeur et d'esprit, ils n'avaient +qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs besoins, +se consultant le plus souvent avant d'engager +une dépense, ou, s'ils n'avaient pas le temps, s'en +rendant compte après qu'elle était faite.</p> + +<p>Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas +prendre une somme un peu importante sans en parler +à son mari; aussi n'était-ce point de cette façon +qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au +rachat de Claude.</p> + +<p>Ce n'était point seulement dans leur château et +leur hôtel que les princes de Chambrais avaient toujours +pieusement conservé ce qu'ils avaient reçu de +leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en +avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise +sur eux: on faisait disparaître dans une pièce reculée, +où l'on serrait dans des armoires ce qui était par +trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en +débarrassait point: les greniers étaient bondés de +meubles rococo, et il y avait des placards remplis de +porcelaines ridicules appartenant au style Louis-Philippe.</p> + +<p>C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux +de prix par la valeur de leurs pierres, mais que leurs +montures rendaient immettables: jamais elle ne les +avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient conservés +dans un coffre que, depuis leur mariage, son +mari n'avait pas ouvert: ils étaient là , cela suffisait, +ils faisaient partie des joyaux de la famille, et comme +il avait une parfaite indifférence pour les pierreries, +il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas +lui assurément qui lui demanderait de mettre jamais +telle ou telle parure, puisqu'il ne les connaissait +même pas.</p> + +<p>Obligée de trouver instantanément une forte +somme, c'était sur la vente de quelques-uns de ces +bijoux qu'elle comptait.</p> + +<p>C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer +dans un magasin, elle, la comtesse d'Unières, +pour vendre des pierres précieuses, le rouge lui +montait aux joues; mais elle n'avait pas le choix des +moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le +seul qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la +honte et par la peur des commentaires qu'elle allait +provoquer.</p> + +<p>Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient +serrés ces bijoux, et elle chercha ceux qu'elle pouvait +prendre, c'est-à -dire ceux qui, par leurs pierreries, +avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à +une broche en rubis et en diamants, à un noeud avec +deux glands et à un bouquet de corsage. Combien +tout cela valait-il? Elle n'en savait trop rien. Une +assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir +la préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait +fût au-dessous de ce qu'elle voulait, elle y +ajouta une boucle de ceinture.</p> + +<p>Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à +n'avoir pas à porter un trop gros paquet, ce qui eût +provoqué l'attention, elle remonta en voiture et se fit +conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers +de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une +fois acheté des bijoux pour cadeaux, et qui devaient, +croyait-elle, l'accueillir convenablement. Sans doute +elle eût préféré s'adresser à des marchands qui ne +l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle +aurait dû donner son nom pour qu'on la payât, et +dans ces conditions mieux valait encore avoir affaire +à Marche et Chabert, qui avaient une réputation +d'honnêteté.</p> + +<p>Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un +commis, qui avait reconnu la livrée, se hâta de venir +au-devant d'elle, tandis qu'un autre prenait des +mains du valet de pied le paquet de bijoux.</p> + +<p>Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, +et presque aussitôt M. Chabert arriva, souriant +et respectueux, empressé de se mettre à la disposition +de sa noble cliente; comme c'était en particulier +qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer +dans son cabinet dont il referma la porte; alors elle +exposa franchement sa demande.</p> + +<p>Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi +secret, elle désirait vendre des pierreries qui ne +lui servaient à rien.</p> + +<p>Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il +était prêt à les acheter.</p> + +<p>—Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune +valeur; elles sont d'un autre âge.</p> + +<p>—C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.</p> + +<p>—Quand on possède des diamants et un collier de +perles comme madame la comtesse, on est en droit +de se montrer difficile en fait de bijoux.</p> + +<p>Il était trop parisien pour ne pas comprendre +qu'une femme comme la comtesse d'Unières ne se +résigne à une pareille démarche que sous le coup +d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait +un certain temps pour peser ces pierres et les +estimer, proposa-t-il à Ghislaine de lui verser immédiatement +cinquante mille francs; plus tard il +compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une +grosse liasse de billets pourrait l'embarrasser, il lui +offrit un chèque sur la banque.</p> + +<p>L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:</p> + +<p>—Quel jour devrai-je me rendre chez madame la +comtesse?</p> + +<p>—Je viendrai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? +Grosse? Petite? Suffisante ou insuffisante pour exciter +des convoitises et satisfaire des appétits?</p> + +<p>C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant +à l'égard de l'argent dans l'ignorance de ceux qui, +ayant toujours été riches, connaissent mal sa valeur.</p> + +<p>Que représentaient cinquante mille francs pour +Nicétas?</p> + +<p>Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait +quatre cents francs par mois pour venir deux +jours par semaine à Chambrais, ils eussent été certainement +une fortune pour lui, le paiement de dix +années de travail.</p> + +<p>Mais maintenant?</p> + +<p>A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la +tenue, on pouvait croire qu'ils en seraient une bien +plus tentante encore, puisqu'ils le tireraient de la misère.</p> + +<p>Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces +douze années de misère ne lui avaient-elles pas donné +d'autres besoins et d'autres exigences?</p> + +<p>De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant +traverser la cour, de même elle ne l'avait pas +retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix il y avait +une dureté, dans son regard une brutalité, et dans +toute sa personne un cynisme qui montraient qu'il +n'était pas resté l'homme d'autrefois.</p> + +<p>Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? +Sur quoi les avait-il établies? Car plus +elle réfléchissait à leur entrevue, plus elle se confirmait +dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le +dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.</p> + +<p>Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!</p> + +<p>C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, +bien faible, bien maladroite pour le débattre +comme il aurait fallu: pour la première fois de sa vie +elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et +tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait +paralysée de toutes les manières, par son inexpérience, +par sa dignité, par sa tendresse pour sa fille, +par le souci de son honneur et de celui de son mari.</p> + +<p>Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus +terrible? Elle eût voulu n'avoir pas à attendre et que +tout de suite ce marché vînt en discussion. Mais le +lendemain précisément son mari resta à Chambrais, +et elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son +angoisse.</p> + +<p>Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit +qu'il l'examinait pour lire en elle.</p> + +<p>—Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.</p> + +<p>Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi +qu'elle en eut bientôt la preuve.</p> + +<p>—Tu sais que je persiste dans mon idée.</p> + +<p>—Quelle idée?</p> + +<p>—Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. +Évidemment, il se passe en toi quelque chose d'insolite. +Quoi? Je n'en sais rien. Quelle est la cause de ce +changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le +changement est certain: tu n'es pas dans ton état +ordinaire. Alors, comme je ne vois pas de raisons +qui l'expliquent, j'en cherche dans le sens que je désire. +Sans doute, ce serait une folie de croire, mais +ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton +état nerveux est significative.</p> + +<p>Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise +pour aller à une certaine distance du château, voir +des poulains dans une prairie, à laquelle on n'accédait +que par un mauvais chemin charrois.</p> + +<p>Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent +Nicétas qui flânait par les rues du village, en +attendant l'heure d'aller se coucher dans une meule +foin.</p> + +<p>Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte +le remarqua, son attention étant attirée par la fixité +des regards que Nicétas attachait sur lui.</p> + +<p>—Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise +mine qui rôde dans le pays? demanda-t-il.</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>Alors il continua:</p> + +<p>—Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; +il semble qu'il cherche à nous demander quelque +chose. Si, par hasard, il voulait entrer aux écuries, il +faudrait que François prît sur lui des renseignements +sérieux: il a bien vilaine tournure.</p> + +<p>Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre +près de lui pour qu'elle y trouvât une direction affectueuse, +dans un milieu digne d'elle!</p> + +<p>Après un premier moment de honte et d'accablement, +cette rencontre lui donna encore plus de +force pour la journée du lendemain: à tout prix, il +fallait sauver Claude de ce misérable,—que le +comte ne trouvait même pas bon pour ses écuries.</p> + +<p>Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, +annoncé par le coup de cloche du concierge, entra +dans le vestibule, il y trouva Auguste qui était encore +de service ce jour-là .</p> + +<p>—Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied +avec surprise.</p> + +<p>—Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre +aujourd'hui à mes questions, et je viens chercher +ses réponses: nous collaborons: c'est beaucoup +d'honneur pour moi.</p> + +<p>—Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation +de visiter le château, elle ne pourra pas vous le +refuser.</p> + +<p>—C'est une idée; mais maintenant le château +m'intéresse moins.</p> + +<p>Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la +même place que la première fois.</p> + +<p>—Cet empressement à me recevoir est d'un heureux +augure, dit-il, et j'espère que nous nous entendrons.</p> + +<p>—Vous vous trompez.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Au moins quant à la condition que vous prétendez +m'imposer.</p> + +<p>—Mais il y a deux conditions que je prétends vous +imposer: ou vous prenez Claude, ou je la prends +moi-même.</p> + +<p>—Cela est également impossible.</p> + +<p>—C'est vous, madame, qui vous trompez, car si +vous pouvez ne pas prendre votre fille, vous ne pouvez +pas m'empêcher de la prendre, moi; ne suis-je +pas son père?</p> + +<p>—Et qu'en feriez-vous?</p> + +<p>—Une honnête fille, une fille tendrement aimée.</p> + +<p>—Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant +pour vous.</p> + +<p>—Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de +l'importance de celui-ci, qui met tant d'intérêts en +jeu, l'avenir de votre fille, votre honneur, celui de +votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de +côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.</p> + +<p>—Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans +Claude une héritière jouissant dès maintenant de ses +revenus, vous pouviez penser à la prendre.</p> + +<p>—C'est-à -dire que je spéculais sur ma paternité, +n'est-ce pas? Dites-le donc, puisque vous le pensez; +cela n'est pas pour me blesser; en réalité, rien n'est +pour me blesser.</p> + +<p>Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne +vouait pas «ne pas se gêner» comme il disait, ni +pousser les choses aux extrêmes.</p> + +<p>—Claude en possession de ses revenus, dit-elle, +vous pouviez lui donner une existence large, en même +temps que vous vous la donniez à vous-même. Mais +maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment +que vous puissiez la prendre—mais je n'admets +cela que pour la discussion, car dans la réalité +son conseil de famille la défendrait, et la justice ne +sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur +rien. Que feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? +Quels avantages matériels retirerez-vous de cette reconnaissance? +Claude serait une charge pour vous, +non une source de produit.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir?</p> + +<p>—A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages +précisément à ne pas prendre Claude, à ne pas vous +occuper d'elle, à m'abandonner ce soin ainsi qu'à son +conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa +santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra +une éducation convenable, et d'où elle sortira +pour se marier.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air +étonné, et ne vois pas où seraient ces avantages.</p> + +<p>Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert +sous un livre, à portée de sa main; elle souleva le livre, +et tirant le chèque, elle le lui tendit:</p> + +<p>—Dans ceci.</p> + +<p>Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque +triomphant; mais dès qu'il eut jeté les yeux dessus, +son visage se contracta.</p> + +<p>—Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? +dit-il.</p> + +<p>—Vous m'avez offert un marché, je vous en offre +un autre.</p> + +<p>—Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille +francs: pour une fille du sang des Chambrais, convenez +que ce n'est pas cher; je ne parle pas du sang +de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En +ne me recevant pas hier—ce n'est pas votre faute, +je le sais—vous m'avez permis de faire une enquête +dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis de +la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous +assez simple pour vendre cinquante mille +francs ce qui en vaut quinze cent mille?</p> + +<p>—On ne vend que ce qu'on possède, et de ces +quinze cents mille francs vous ne toucherez jamais +un centime.</p> + +<p>—C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un +procès que vous avez tout intérêt à ne pas laisser engager, +ne l'oubliez pas, et, je vous en prie, faites entrer +cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait +imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille +francs sont-ils une vraie dérision. Comment avez-vous +pu croire que je les accepterais?</p> + +<p>Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, +comme elle l'avait pressenti, à renoncer à Claude et à +la vendre; la contestation maintenant ne portait que +sur le prix de cette vente; quelque dégoût qu'elle en +eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.</p> + +<p>Il examinait le chèque.</p> + +<p>—Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, +que ce chèque dit lui-même que, si vous aviez voulu, +vous auriez pu me faire une proposition plus convenable. +Pour voir d'où proviennent ces cinquante mille +francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, +vous ne les avez pas pris sur votre fortune personnelle, +et vous ne les avez pas empruntés. Je ne recherche +pas pour quelles raisons; je constate simplement +qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, +vous avez cherché dans vos vieux bijoux ceux qui +avaient cessé de vous plaire, et vous les avez vendus à +Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la Paix +qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: +voilà leur nom imprimé et leur signature. Eh bien! +madame, vous n'en avez pas vendu assez.</p> + +<p>Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement +qu'il avait produit.</p> + +<p>—Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et +l'autre une égale franchise: vous, en ne cherchant +pas des phrases échappatoires pour ne pas dire que +Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi +vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, +mais ce qui a dû bien vous gêner; moi en vous donnant +mon dernier prix. J'avoue que j'avais compté +sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour +élever ma fille convenablement, et ce revenu me +manquant, je comprends que l'enfant ne trouverait +pas auprès de moi l'existence que je voulais lui faire. +Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au +couvent, mais si je ne la reconnais pas, je renonce par +cela même à tous les droits que j'aurais sur la pension +que je pourrais lui demander quand elle sera majeure, +ou sur son héritage si elle venait à mourir; et +cette renonciation, je l'estime à trois cent mille +francs. J'accepte ce chèque comme un acompte.—Il +le mit dans sa poche.—Vous m'en devez deux cent +cinquante mille, que je vous demande de me verser +d'aujourd'hui en huit.</p> + +<p>—Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. +Empruntez. En huit jours une femme comme vous +peut trouver des millions; et je ne vous demande que +deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent +cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront +de me créer une situation digne de ma fille: ne +voulez-vous pas que le père de votre enfant cesse +d'être le misérable que vous voyez devant vous? +Comme il pourrait être dangereux que vous me receviez +toujours ici, je vous attendrai où vous voudrez, +dans une église, chez votre médecin, votre dentiste, +votre couturière, tous endroits à souhait pour des +rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui +en huit à trois heures et demie, gare de l'Est,—on +y voit peu de Parisiens,—salle des pas perdus.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, +c'est qu'elle n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui +elle pût attendre conseils et secours: la connaissant +bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne trouverait +pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à +une femme qu'il avait affaire, en femme il la traitait.</p> + +<p>Vendez ou empruntez.</p> + +<p>Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; +à qui? De gens d'affaires, elle ne connaissait +que son notaire, et il avait toujours été pour elle +d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il lui +avait fait signer un acte, il semblait que c'était +une faveur qu'il lui réclamait; mais comment lui +parler d'un emprunt de deux cent cinquante mille +francs? Il faudrait des explications, il faudrait une +confession; elle serait morte de honte.</p> + +<p>D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette +confession, qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au +courant des choses de la loi, elle savait cependant +qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance de +son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément +l'objection que lui opposerait Me Le Genest. +Emprunt pour le satisfaire, procès pour lui résister, +étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle +n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un +parent ou d'un ami; et elle n'avait ni parents ni +amis en situation de lui rendre ce service. Ses seuls +parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme +vit dans une étroite intimité avec son mari, comme +elle vivait avec le sien, elle a peu d'amis; elle, elle +n'en avait pas.</p> + +<p>Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: +vendre; vendre de nouveau des bijoux.</p> + +<p>Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait +de lui payer cinquante mille francs, elle s'était imaginée, +sans rien préciser d'ailleurs, que la somme +qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. Certes, +elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, +qui sûrement les avaient estimés à leur prix +marchand, mais elle doutait de la valeur de ceux qui +lui restaient, comprenant très bien que les pierreries +comme toutes choses subissent des dépréciations. +Combien tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre +encore, sans qu'on remarquât leur disparition? +Une dizaine, une vingtaine de mille francs peut-être. +Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, +si loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui +être d'aucune utilité.</p> + +<p>A la vérité, son écrin ne se composait pas que de +ces respectables antiquailles; il comprenait des bracelets, +une rivière, des croissants, un diadème, des +peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que +son mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier +de perles et les diamants de sa mère; mais ceux-là +elle ne pouvait pas les vendre; les uns, parce qu'ils +lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les +employer à la rançon de sa fille; les autres, parce +qu'ils étaient des souvenirs.</p> + +<p>Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une +nouvelle vente, c'était de ces souvenirs qu'elle devait +se séparer; l'hésitation n'était possible que pour le +choix.</p> + +<p>Après avoir balancé le pour et le contre, elle se +décida pour le collier de perles; avec lui, au moins, +elle était certaine d'obtenir la somme dont elle avait +besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille +francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner +chez Marche et Chabert.</p> + +<p>En effet, il ne pouvait pas être question de vendre +ce fameux collier, car si le comte était d'une indifférence +complète pour tous les bijoux, il ne laisserait +pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il +fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la +place des vraies et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il +resterait désormais enfermé, on ne s'apercevrait pas +de cette substitution. Qui le verrait? Le comte seul. +Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus +jamais.</p> + +<p>Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit +chez Marche et Chabert qu'elle connaissait; mais +pour les perles fausses elle ne savait à qui les commander. +Cependant, comme elle avait acheté des +parures de jais pour le deuil de son oncle, elle pensa +que si dans cette maison on ne se chargeait pas de ce +travail, on lui dirait à qui elle pouvait s'adresser. Le +lendemain même elle s'en alla en voiture de place au +boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la +Chaussée d'Antin, elle entra dans un magasin où, à +côté du jais et du grenat, se trouvaient exposées des +pierreries et des perles fausses.</p> + +<p>Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle +éprouva un moment d'hésitation confuse avant de +pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui elle était, +elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne +pouvait pas ne pas s'étonner de sa commande et ne +pas chercher à deviner ce qui se cachait derrière.</p> + +<p>Enfin elle se décida:</p> + +<p>—Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les +perles vraies qui le composent par des perles fausses +sans que cette substitution saute aux yeux?</p> + +<p>—Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons +arriver à une imitation si parfaite que personne ne +s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.</p> + +<p>Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine +une poignée de perles:</p> + +<p>—Voyez vous-même.</p> + +<p>Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient +pas l'orient doux, chatoyant, satiné des vraies, mais +enfin l'imitation était suffisante pour qu'elle s'en +contentât.</p> + +<p>—Où est le collier? demanda le bijoutier.</p> + +<p>—Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi +exactement que possible, même nombre, il y en a +quatre cents...</p> + +<p>Le bijoutier eut un sourire de surprise.</p> + +<p>—... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien +fermoir pour attacher ces perles fausses, et vous +mettrez les vraies dans une boîte.</p> + +<p>Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, +ce ne fut plus de la surprise que montra le +bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se laissa pas +effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara +que la copie serait digne du modèle.</p> + +<p>—Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et +si vous ne laissez pas un curieux indiscret mordre +mes perles, ce qui ne se fait pas dans le monde de +madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre +collier avec pleine sécurité.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda +Ghislaine surprise.</p> + +<p>—J'entends les mordre avec les dents, ce qui est +un moyen à la portée de tout le monde de s'assurer +que les perles sont vraies, les fausses n'ayant pas la +solidité des vraies.</p> + +<p>On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle +n'en put donner que six; le samedi, à trois heures +précises, il fallait qu'on le lui livrât.</p> + +<p>Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva +le collier faux dans son écrin, et dans une boîte les +perles vraies. Le bijoutier aurait voulu qu'elle admirât +longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en +avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup +d'oeil au collier, compté les perles vraies et payé sa +facture, qu'on avait eu la délicatesse de préparer +sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit conduire +à la gare de l'Est; quand elle entra dans la +salle, l'horloge marquait trois heures vingt-huit minutes.</p> + +<p>Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. +Comme ce n'était pas une heure de départ, la salle +était presque déserte; seuls quelques paysans arrivés +longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, +leurs paniers et leurs paquets devant eux.</p> + +<p>Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche +machinalement: tournée contre la muraille, elle ne +cédait point à la tentation de jeter çà et là des regards +inquiets qui auraient trahi son agitation.</p> + +<p>Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; +l'âpreté lui donnerait de l'empressement.</p> + +<p>Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle +crut voir que de loin quelqu'un se dirigeait vers elle. +Mais ce quelqu'un ne ressemblait en rien, par sa +tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et +dont le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de +façon à ce qu'elle ne l'oubliât jamais: c'était un gentleman +de tournure élégante, la toilette soignée: bottines +à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et +blanc, gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; +dans une de ses mains gantées de chevreau clair, un +jonc à pomme de lapis.</p> + +<p>Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut +rapproché, le doute n'était plus possible: elle ne l'avait +pas reconnu déguenillé, et maintenant elle ne le +reconnaissait pas élégant.</p> + +<p>Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques +du respect:</p> + +<p>—Oserai-je vous offrir mon bras?</p> + +<p>Elle eut un mouvement de répulsion.</p> + +<p>—Marchez près de moi.</p> + +<p>Il l'accompagna, le chapeau à la main.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'argent, dit-elle.</p> + +<p>Il mit son chapeau.</p> + +<p>—Et alors? dit-il brutalement.</p> + +<p>—Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant +d'un collier pesant plus de six mille grains, +qui a été estimé quatre cent mille francs; prenez-les +et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire; +vous en obtiendrez certainement plus de deux cent +cinquante mille francs.</p> + +<p>—En êtes-vous sûre?</p> + +<p>—Les perles sont de premier choix; elles font +l'envie des bijoutiers.</p> + +<p>—S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en +hausse, je crois.</p> + +<p>—Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs +qu'à Paris où elles sont connues.</p> + +<p>—Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez +votre honneur entre mes mains, soyez tranquille; +ne sommes-nous pas associés?</p> + +<p>Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la +prendre:</p> + +<p>—L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection +de ma fille; ah! madame, aimez-la bien.</p> + +<p>Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant +et s'en alla.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Le calme avait succédé aux angoisses désespérées +qui avaient bouleversé Ghislaine pendant les quelques +jours où elle était restée sous le coup des exigences +de Nicétas.</p> + +<p>Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse +sérénité des années qui avaient précédé cet +orage, mais elle respirait; si tout danger n'était pas à +jamais écarté, il était au moins ajourné.</p> + +<p>Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait +retourner à l'étranger et y rester? Puisqu'il avait +passé onze ans sans revenir à Paris, c'est que rien +ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans +intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre +les perles du collier à Paris; et si tout d'abord il y +avait là une raison de prudence, il y en avait une +aussi d'espérance: une fois à Londres, à Vienne, ou +à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer +à Paris.</p> + +<p>Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir +dans cette espérance qui ne reposait sur rien de +précis, elle voulut prendre quelques précautions +contre un retour possible et une nouvelle attaque.</p> + +<p>Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne +pouvait rien, et comme elle avait été une marionnette +entre ses mains, dont il jouait selon sa fantaisie, +elle le serait toujours.</p> + +<p>Mais pour Claude, il en était autrement, et si après +avoir agi contre la mère, il trouvait de son intérêt +de se tourner contre l'enfant, il fallait qu'à ce moment +celle-ci fût en sûreté.</p> + +<p>Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; +s'il voulait tenter quelque chose, où la chercherait-il +quand les portes d'un couvent se seraient refermées +sur elle à Paris ou aux environs?</p> + +<p>Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution +sans avoir consulté son médecin qu'elle fit venir à +Chambrais, pour qu'il examinât Claude de nouveau.</p> + +<p>Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre +elle pourrait travailler comme toutes les filles de son +âge, mais que pour le moment il importait qu'elle +passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.</p> + +<p>—Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, +et je crois qu'à l'automne elle sera en état de +supporter la règle et le travail d'un internat. Mais à +condition cependant que ce ne sera pas à Paris. Là -dessus +ma prescription est formelle: sa bonne santé +dans l'avenir dépend de la vie à la campagne. C'est +une absurdité meurtrière de maintenir des internats +à Paris: lycées ou couvents; et il y a longtemps qu'on +les aurait transportés aux champs, si dans toute +maison d'éducation on ne faisait point passer les +convenances des directeurs et des professeurs avant +l'intérêt des élèves.</p> + +<p>Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de +son médecin qu'elle les avait demandés; il aurait +ordonné le couvent que Claude eût tout de suite +quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre +jusqu'à l'automne était trop bien d'accord avec son +secret dessein pour qu'elle n'en fût pas heureuse: +elle aurait sa fille pendant trois mois encore.</p> + +<p>En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille +francs, sans doute, et avant qu'il revînt à l'assaut—si +comme elle le pressentait il devait y revenir,—on +aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite +ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne +pût pas la découvrir.</p> + +<p>Cependant, comme il était sage de s'entourer de +toutes les précautions, même de celles qui paraissaient +ne devoir pas servir, elle recommanda à +Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et +de ne jamais la laisser sortir avec personne autre +que lui et que sa femme; quand elle irait chez lady +Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle +devrait être accompagnée. Elle n'était plus une +gamine qui peut s'en aller par les chemins.</p> + +<p>Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine +pouvait reprendre sa vie ordinaire et être tranquille.</p> + +<p>Et de fait elle le fut pendant un certain temps, +mais, un jour, elle se trouva tout a coup menacée +précisément par où elle se croyait le plus en sûreté, +c'est-à -dire du côté de son mari.</p> + +<p>Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant +sans que l'hôtel de la rue Monsieur fût complètement +fermé; le comte y venait tous les jours en +allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, +et, jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient +parfois des amis, notamment des étrangers, +pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût pas +été un agrément; c'était le moment où Ghislaine +voyait ses parents d'Espagne à Paris, et le comte les +amis avec lesquels il s'était lié dans ses voyages.</p> + +<p>Au commencement de juillet un dîner fut ainsi +donné en l'honneur d'une infante d'Espagne qui +était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, et +pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient +choisi la fleur de leurs amis, l'hôtel avait pris son +air de gala et les serres de Chambrais s'étaient vidées +dans les appartements et dans le jardin de la +rue Monsieur.</p> + +<p>Quand le comte revint de la Chambre où il y avait +une séance importante, il trouva Ghislaine déjà habillée +et installée dans le grand salon prête à recevoir +ses invités: ce soir-là , elle avait renoncée à ses +habitudes de simplicité, et portait une robe de +crêpe de Chine blanc brodé d'or qu'elle mettait pour +la première fois.</p> + +<p>A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, +pour l'admirer:</p> + +<p>—Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est +faite pour ta beauté brune; c'est une merveille d'harmonie.</p> + +<p>Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, +pour l'admiration, mais le second fut pour la critique:</p> + +<p>—Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de +simplicité pour nos hôtes.</p> + +<p>—Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de +cette observation, la première de ce genre qu'il se +permît depuis dix ans.</p> + +<p>—Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y +a pas de saison; je ne te demande pas de te charger de +diamants, mais tu pourrais mettre ton collier de +perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets +noirs de tes cheveux et l'or de la bordure de ton +corsage, produira un effet superbe.</p> + +<p>Elle restait interdite.</p> + +<p>—As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? +demanda-t-il en l'examinant.</p> + +<p>—Quelles raisons?</p> + +<p>—Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement +que je te le demande; non seulement par +égard pour nos invités, mais encore pour mon agrément.</p> + +<p>Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, +mais le comte prévint cette objection:</p> + +<p>—Il est en bon état, puisque Marche et Chabert +ont dernièrement réparé le fermoir.</p> + +<p>Toute résistance était impossible.</p> + +<p>—Je vais le mettre, dit-elle.</p> + +<p>Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la +fatalité.</p> + +<p>—C'est la punition qui commence, se dit-elle en +l'accrochant, où s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier +mensonge, dans combien d'autres serai-je encore entraînée?</p> + +<p>Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la +rendait incapable de voir si la fausseté des perles +sautait aux yeux. Il lui semblait que, si l'on n'était +pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout +qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement +ne se laissait-elle pas influencer par les éloges +que le bijoutier s'était lui-même décernés? Et ne les +voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles fussent?</p> + +<p>Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, +et il fallait aussi se donner une assurance qui +lui permit de ne pas se troubler quand elle verrait +les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier +qui ne manquait jamais son effet. Ordinairement, +ces regards la gênaient plus qu'il ne la flattaient; que +serait-ce ce soir là ?</p> + +<p>En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la +soirée, elle sentit les yeux s'attacher sur elle un peu +plus longtemps qu'il n'était naturel, croyait-elle, +elle s'imaginait qu'on était frappé par l'étrangeté +de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient: +les hommes, pour la plupart, ne se connaissent +guère en bijoux, mais combien de femmes en +remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si parmi +ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de +deviner son mensonge. C'est dans leur amour-propre +que tremblent les femmes qui ont la faiblesse de +porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour +et dans son honneur.</p> + +<p>A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion +qui la paralysa: une de ses cousines, une jeune +Espagnole, qui faisait son voyage de noces, porta la +main sur le collier:</p> + +<p>—Oh! ma cousine, que je suis contente de voir +votre collier; j'en avais bien entendu parler par maman, +mais je n'imaginais pas qu'il fût si beau, laissez-moi +le regarder de près.</p> + +<p>Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle +était jeune, la cousine, et elle ne devait pas avoir de +fortes connaissances en joaillerie, étant sortie du +couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle +que ce collier dont on parlait tant pouvait +être faux? C'était à travers son histoire et la tradition +qu'on le regardait, non à travers la réalité.</p> + +<p>C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison +pour se rassurer et prendre confiance.</p> + +<p>Cependant quand la soirée se termina et que les +derniers convives partirent, elle fut grandement soulagée; +enfin elle était sauvée; tout au moins l'était-elle +pour cette fois; et après cette épreuve, si l'hiver +prochain elle devait le mettre encore «par ordre», +elle serait moins inquiète.</p> + +<p>Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite +pour le réintégrer dans l'écrin où elle espérait bien +le tenir longtemps renfermé; mais au moment où +elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de +son mari; alors, instinctivement, comme si elle +était en faute, elle posa le collier sur une table en +malachite et le recouvrit du fichu de dentelles dans +lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant +du salon.</p> + +<p>—Vous vous déshabillez? dit-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à +l'heure; ne vous pressez pas; j'ai à lire ce paquet de +lettres qu'on vient de me remettre.</p> + +<p>Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le +collier qui d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.</p> + +<p>Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle +était posée une grosse lampe en bronze, et il ouvrit +une de ses lettres. Mais comme il se trouvait en dehors +du rayon de la lumière, il se leva et prit la +lampe pour la rapprocher.</p> + +<p>En la reposant, une des trois griffes qui formaient +le pied rencontra un coin du fichu et il se produisit +un petit bruit sec comme celui d'une fracture.</p> + +<p>Qu'avait-il donc cassé?</p> + +<p>Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la +malachite; il avait écrasé deux perles.</p> + +<p>Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.</p> + +<p>—Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine +va être désolée; son collier.</p> + +<p>Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans +l'art de la joaillerie, il savait que les perles sont formées +d'une matière nacrée, compacte, solide, résistante, +qui ne s'écrase pas sous le pied d'une lampe, si +lourde que soit cette lampe.</p> + +<p>Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?</p> + +<p>Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.</p> + +<p>Puis, ramassant les morceaux des perles, il les +prit dans sa main, les examina. Mais il n'y vit rien de +particulier; et cependant il y avait là quelque chose +d'étrange et de mystérieux.</p> + +<p>Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de +toilette pour raconter cette aventure à Ghislaine; +mais il avait déjà fait deux pas, quand il s'arrêta, revint +à la table, égalisa les perles de façon à ce que le +vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier +avec le fichu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle +trouva son mari assis auprès de la table, lisant ses +lettres sous la lumière de la lampe.</p> + +<p>Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva +pas les yeux pour la voir venir: au contraire, il resta +absorbé dans sa lecture.</p> + +<p>Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, +elle se mit au lit.</p> + +<p>C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient +dans le monde, ou quand ils recevaient, il vint passer +quelques instants dans sa chambre; couchée, il s'asseyait +sur une chaise basse auprès de son lit, elle +tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans +les siennes et ils causaient longuement, se disant l'un +l'autre ce que les exigences du monde ne leur +avaient pas permis de se communiquer dans la soirée: +douces confidences qui se prolongeaient tard +souvent, car après avoir commencé par les autres, +ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et alors ils +n'en finissaient plus.—Va-t'en, disait-elle.—Quand +tu dormiras.—Je dormirai quand tu seras parti.—Je +partirai quand tu dormiras. Parfois sous son regard, +sa main dans les siennes, elle s'endormait. Et comme +elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans sa +chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, +en ouvrant les yeux, elle trouvait ceux de son mari +attachés sur elle, comme s'il avait passé toute la nuit +près d'elle à la regarder dormir.</p> + +<p>Mais ce soir-là , il ne vint pas tout de suite prendre +sa chaise basse.</p> + +<p>—Est-ce que ces lettres contiennent des choses +graves? demanda-t-elle après avoir attendu un moment.</p> + +<p>—Des ennuis.</p> + +<p>—Quels ennuis?</p> + +<p>—Comme toujours, des demandes qu'il est impossible +de satisfaire.</p> + +<p>C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante +pour expliquer cette préoccupation subite: pendant +le dîner et la soirée, elle avait à chaque instant rencontré +ses regards pleins d'une tendre fierté qui la +suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient +libres, il s'enfermait dans cette attitude étrange. +Qu'avait-il donc, et pourquoi ce brusque changement?</p> + +<p>Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au +lieu d'une causerie affectueuse et abandonnée où +celui qui parlait exprimait les idées de l'autre en +même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent +que de choses banales, et au bout de peu de +temps il la quitta pour rentrer chez lui. A peine +avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement +de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière +de la veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, +un peu à tâtons, mais avec précaution pour ne pas +faire de bruit.</p> + +<p>Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et +de se retrouver; mais dans sa tête troublée, aucune +réponse n'arrêtait les questions qui s'y heurtaient les +unes contre les autres, et toujours il revenait à la +même conclusion qui était que les perles vraies ne +peuvent pas s'écraser ainsi.</p> + +<p>Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout +à fait mystérieuses, c'est que six semaines auparavant +le collier avait été remis aux bijoutiers Marche et +Chabert pour une réparation au fermoir, et que par +conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à +ce moment toutes les perles étaient vraies, sans quoi +ces bijoutiers n'auraient pas manqué de signaler +celles qui étaient fausses—leur responsabilité se +trouvant engagée.</p> + +<p>Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation +eût substitué une ou plusieurs perles fausses aux +vraies qu'il aurait détournées? Il se le demandait, +mais sans croire beaucoup à cette explication.</p> + +<p>Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable +ni impossible, le plus sage était de ne pas lâcher la +bride à l'imagination, sans avoir préalablement fait +une enquête de ce côté.</p> + +<p>Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit +chez les bijoutiers, et il les trouva tous les deux dans +leur magasin, surveillant l'ouverture des caisses dans +lesquelles les commis prenaient les bijoux qu'on devait +mettre en montre ce jour-là .</p> + +<p>Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant +devant le magasin, il était entré pour payer la réparation +du collier de perles de madame d'Unières.</p> + +<p>—Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.</p> + +<p>Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte +que celui-là qui lui permît de parler du collier.</p> + +<p>—Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.</p> + +<p>Les deux associés se regardèrent.</p> + +<p>—J'entends, continua le comte, que les perles sont +toujours en bon état?</p> + +<p>—Mais, sans doute.</p> + +<p>—Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des +maladies et ne perdent pas leur beauté en vieillissant?</p> + +<p>—Elles meurent; mais celles de madame la comtesse +d'Unières n'en sont pas là , il s'en faut; jamais +elles n'ont été plus belles. Quand la réparation a été +faite, nous avons laissé le collier dans son écrin ouvert, +sur cette table, et elles ont fait l'admiration de +toutes nos clientes qui les ont vues. Je suis sûr que +madame la comtesse d'Unières exposerait son collier +au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul il ferait +recette.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Incontestablement. Sans doute il y a des perles +plus grosses; mais pour mon compte, je n'en connais +pas une réunion plus parfaite; quatre cents perles +pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres, +cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées +moi-même une à une avant de renvoyer le collier, et +pour un homme du métier c'était une jouissance.</p> + +<p>Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces +bijoutiers, toutes les perles étaient vraies; c'était +donc depuis ce moment que la fraude avait eu lieu.</p> + +<p>Il restait au comte une question à poser.</p> + +<p>—Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué +des perles fausses aux perles vraies?</p> + +<p>Mais cette question était un aveu en même temps +qu'une accusation: l'aveu qu'il avait découvert des +perles fausses dans le collier de la comtesse, l'accusation +contre celui des commis qui avait porté l'écrin +de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait +coupable de cette fraude.</p> + +<p>Elle était donc impossible à tous les points de vue, +et il devait s'en tenir à ce qu'il avait obtenu.</p> + +<p>Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans +leur cabinet et, la porte fermée, en même temps ils +s'interrogèrent du regard d'abord, puis franchement?</p> + +<p>—Marche?</p> + +<p>—Chabert?</p> + +<p>—Ça vous parait naturel tout cela?</p> + +<p>—Le mari qui entre par hasard.</p> + +<p>—La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire +de leur produit un emploi secret.</p> + +<p>—L'embarras de l'un.</p> + +<p>—La confusion de l'autre.</p> + +<p>—C'est-à -dire que moi, s'il s'agissait d'une autre +femme que de madame d'Unières, je dirais ça y est.</p> + +<p>—Et moi je dirais que le collier a été vendu +comme les anciens bijoux.</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>—Pourquoi pas à nous!</p> + +<p>—Voilà qui n'est pas juste.</p> + +<p>—Nous, nous la connaissons.</p> + +<p>—Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à +Freteau.</p> + +<p>—On les aura envoyées à Londres.</p> + +<p>—C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, +je les reconnaîtrai.</p> + +<p>—Le joli, ce serait de les revendre au comte, car +enfin un collier comme celui-là ne peut pas disparaître +sans que l'honneur de la famille soit engagé.</p> + +<p>—Je vais écrire à Londres.</p> + +<p>—Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra +leur en parler.</p> + +<p>Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il +ne l'était en sortant le matin, car avant d'aller chez +ces bijoutiers, il pouvait croire que les perles fausses +se trouvaient depuis longtemps dans le collier, +depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, +à moins d'accuser Marche et Chabert d'être des +voleurs ou des ignorants, il fallait reconnaître qu'elles +n'y avaient été introduites que depuis la réparation +du fermoir.</p> + +<p>Si la question de la date semblait résolue, l'autre, +celle du «comment», restait entière, et même elle +s'était aggravée en se limitant, puisqu'il était démontré +que le collier ne se composait que de perles vraies +quand il avait été remis à Ghislaine, des mains de +laquelle il n'avait pas dû sortir.</p> + +<p>Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser +aller plus loin.</p> + +<p>Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point +que les perles s'étaient écrasées parce qu'elles étaient +fausses, et que, si elles avaient été vraies, elles auraient +résisté au coup porté par la lampe. Mais ce +point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il +ne le savait pas d'une manière certaine: il supposait +que des perles ne devaient pas s'écraser, mais si elles +avaient un défaut caché, si elles étaient malades, ou +même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles pas +être brisées par un choc lourd comme celui d'une +grosse lampe, se produisant sur une matière dure +telle que la malachite formant enclume?</p> + +<p>C'était cela maintenant qui avant tout devait être +élucidé, et un seul moyen se présentait d'aller au +fond des choses, sans laisser place au doute et aux +tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen +d'un bijoutier ou d'un expert—ce qu'il ferait.</p> + +<p>Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais +avec Ghislaine, il resta seul à Paris, quand elle +fut partie, ouvrant le coffre-fort, dont ils avaient +chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la dimension +de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret +aux bijoux, et s'en alla chez un des grands joailliers +du Palais Royal, qui devait ne pas le connaître.</p> + +<p>Là , il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. +Il apportait un collier pour qu'on remplaçât deux +perles qui manquaient.</p> + +<p>Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais +presque tout de suite il le referma:</p> + +<p>—Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.</p> + +<p>—Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda +le comte que la fermeture de l'écrin avait péniblement +impressionné.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons +pas le faux.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois +maisons plus bas.</p> + +<p>Le mot qui était venu aux lèvres du comte était +«Vous êtes certain que ces perles sont fausses» +mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait pas se +tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé +l'écrin prouvait que le doute même n'était pas possible +pour un homme du métier.</p> + +<p>Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, +il voulut entrer dans le magasin qu'on lui avait indiqué; +l'enseigne écrite sur la glace de la devanture +était trop tentante: «Fabrique de perles et de +bijoux»; c'était bien des perles fausses qu'on vendait +dans cette maison qui les fabriquait.</p> + +<p>Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: +pouvait-on remplacer les deux perles qui +manquaient au collier par des perles exactement pareilles; +et la réponse fut celle qu'il attendait, mais +que tout en lui repoussait:</p> + +<p>—Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un +travail parfait, il faut fabriquer les perles exprès, et +cela demandera quelques jours.</p> + +<p>Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il +sortit, au grand étonnement du fabricant qui se demanda +s'il avait affaire à un fou.</p> + +<p>Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans +sa tête, le ramenant toujours au même point, celui +sur lequel, précisément, il ne voulait pas s'arrêter: +les perles étaient vraies en sortant de chez Marche et +Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce +moment, et quand il avait demandé à Ghislaine de +mettre ce collier; il avait rencontré une résistance +inexplicable.</p> + +<p>S'expliquait-elle maintenant?</p> + +<p>Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle +éclaircirait cependant d'un mot.</p> + +<p>Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui +adresser une question qui était un doute et un outrage?</p> + +<p>Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui +avait donné depuis dix ans, les vertus d'une vie +exemplaire de droiture et de dignité, tout se dressait +devant lui pour l'arrêter.</p> + +<p>Toute la journée il balança le parti à prendre: +depuis dix ans, il s'était si bien habitué à ne rien décider +tout seul.</p> + +<p>Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il +la trouva l'attendant; alors, il lui annonça que le +lendemain matin, à la première heure, il était obligé +de partir pour son département, où son comité l'appelait +d'urgence.</p> + +<p>Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner +du temps; ne rien livrer aux hasards du premier +mouvement.</p> + +<p>Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien +laisser paraître et de cacher son émotion.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée +avec Claude, s'imaginant que près de sa fille, +s'occupant, jouant, causant avec elle, elle cesserait +de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de +ces changements dans l'humeur de son mari, pour la +première fois inégale et bizarre depuis dix ans.</p> + +<p>Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours +ramenée à la même pensée, étant elle-même, la pauvre +petite, la cause première de tout ce qui arrivait.</p> + +<p>D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais +désorientée, désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant +que faire, refusant d'aller à Paris, attendant +l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues lettres +toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si +son désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait +son esprit bouleversé.</p> + +<p>Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand +un voyage l'obligeait à une séparation: à l'avance il la +prévenait en lui expliquant les raisons qui semblaient +rendre ce voyage indispensable, il la consultait; et le +plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, le forçait +à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme +s'il se sauvait et la fuyait?</p> + +<p>Comme elle se débattait contre des suppositions +sans rien trouver de raisonnable, un valet de chambre +lui remit une carte sur laquelle elle lut: «Prince +N. Amouroff.»</p> + +<p>Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait +rien.</p> + +<p>—Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle +contrariée.</p> + +<p>—La personne qui m'a remis cette carte savait que +madame la comtesse était au château; j'ai cru qu'elle +était attendue.</p> + +<p>Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, +n'était pas disposée à recevoir; mais pensant que ce +prince Amouroff venait sans doute pour voir son +mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de +Paris à Chambrais méritant quelques égards.</p> + +<p>Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise +dans le fauteuil de son mari, devant la table de celui-ci, +se préparant à lui écrire en se servant de sa +plume et de son buvard.</p> + +<p>—Où est cette personne? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Dans le salon d'attente.</p> + +<p>Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, +précédée du valet qui ouvrait la porte, elle entra +dans ce salon.</p> + +<p>Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, +regardant dans le jardin, il se retourna: c'était Nicétas.</p> + +<p>Elle retint un cri:</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la +force de lui montrer de la main le salon faisant suite +à celui où ils se trouvaient, et il la suivit.</p> + +<p>—Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle +lorsque sa voix ne dut plus être entendue du vestibule.</p> + +<p>—Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, +je le voulais, en effet; les circonstances en ont +décidé autrement; c'est pour atténuer autant que +possible les inconvénients de cette nouvelle visite +que je me suis présenté sous mon nom.</p> + +<p>—Votre nom!</p> + +<p>—Celui de mon père, le mien, par conséquent, +comme je puis vous l'expliquer et vous le prouver si +vous le désirez.</p> + +<p>—C'est inutile, car ce n'est pas là , je pense, le but +de cette visite.</p> + +<p>—Pas précisément, bien que cela fût peut être à +propos, mais enfin, passons; je serai à votre disposition +quand vous voudrez savoir ce qu'est le père +de votre fille, pour vous donner tous les renseignements +que vous me demanderez. En ce moment +ce que vous voulez savoir, je le vois à votre impatience +inquiète, c'est le motif qui m'amène.</p> + +<p>Elle fit un signe de tête.</p> + +<p>—En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre +les perles que vous m'avez remises: à Londres, à +Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en a offert +que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc +loin de ce chiffre maximum à celui que vous m'aviez +annoncé; il s'en manque juste de cent mille francs +pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces +conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; +voulez-vous que je vous rende les perles pour +que vous les vendiez vous-même, ce qui vous serait +peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez +le collier dans son état, avec son fermoir, ou +bien êtes-vous disposée à parfaire la somme manquante?</p> + +<p>Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à +cette histoire qui, certainement, n'avait été inventée +que pour lui soustraire cent autres mille francs.</p> + +<p>—C'est impossible, dit-elle nettement.</p> + +<p>—Qu'est ce qui est impossible?</p> + +<p>—Ce que vous demandez.</p> + +<p>—Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux +ou vous reprenez les perles et vous me payez deux +cent cinquante mille francs, ou je les vends moi-même +cent cinquante mille francs et alors vous me +payez cent mille francs seulement.</p> + +<p>—Je n'ai pas les cent mille francs.</p> + +<p>—Vous les trouverez.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Vraiment impossible?</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté +et quelques efforts vous ne réussiriez pas à trouver +ces cent mille francs?</p> + +<p>—Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.</p> + +<p>Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver +que toute insistance était inutile.</p> + +<p>Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni +fâché.</p> + +<p>—Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous +rendre vos perles...</p> + +<p>Elle respira.</p> + +<p>—... Et à reconnaître ma fille.</p> + +<p>Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.</p> + +<p>—Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution +naturelle, celle que je voulais, parce qu'elle était conforme +aux désirs de mon coeur en même temps qu'aux +règles légales, et dont je n'ai été détourné que par +votre intervention; vous voyez que j'avais raison et +que ma faiblesse n'aurait pas dû se laisser toucher.</p> + +<p>Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler +dans son accent et dans son attitude s'il parlait sincèrement +ou s'il ne voulait pas plutôt par cette menace +l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent +mille francs.</p> + +<p>Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une +correction désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, +sa parole, calme et froide, n'avait aucun accent, +ni de colère, ni de reproche.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; +quant aux cinquante mille francs que vous m'avez +versés, je pense, que vous voudrez les offrir à votre +fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, +car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser +certaines affaires de succession, elle serait exposée, +pendant les premiers mois au moins, à une vie +un peu dure, dont elle aurait à souffrir.</p> + +<p>—Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous +ne pouvez pas lui assurer la vie que son état de santé +exige pour elle?</p> + +<p>—Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas +la garder, et par un sacrifice d'argent lui assurer cette vie?</p> + +<p>—Parce que je ne le peux pas.</p> + +<p>Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:</p> + +<p>—Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne +serait convenable ni pour vous ni pour moi de prolonger.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>De la main, elle l'arrêta.</p> + +<p>—Ne partez pas, dit-elle.</p> + +<p>—Et que voulez-vous, madame?</p> + +<p>—Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est +impossible de trouver ces cent mille francs, je confesse +la vérité.</p> + +<p>—Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai +si vous le voulez, madame, mais vous conviendrez +qu'il est difficile d'admettre qu'une femme dans votre +position, que la comtesse d'Unières, que la princesse +de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable +somme.</p> + +<p>—C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières +qu'il m'est impossible de me la procurer. Pour +les cinquante mille francs que vous avez touchés, j'ai +vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les +perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier +que tout le monde connaît, et que sa notoriété +même m'impose si bien, qu'il est certaines réunions +dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le porter. +Il m'est impossible de faire davantage. Une femme +mariée ne dispose pas de sa fortune, vous le savez; et +si cent mille francs sont une misérable somme pour +vous, pour moi, c'en est une considérable que je n'ai +pas et que je ne peux pas emprunter.</p> + +<p>—Alors, restons-en là .</p> + +<p>De nouveau il se leva.</p> + +<p>Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le +laissait partir, elle aurait à subir quelque nouvelle +attaque, qui, dans les conditions où elle se trouvait, +pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer devant +rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de +l'autre son mari, elle était aux abois.</p> + +<p>—Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, +je pourrais au moins vous en payer l'intérêt, un +gros intérêt, et je prendrais l'engagement de vous remettre +tous les ans dix mille francs.</p> + +<p>Il prit un air indigné.</p> + +<p>—Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, +cent mille francs ou ma fille.</p> + +<p>—Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver +ces cent mille francs; pour les cinquante milles et +les perles, je me suis déjà mis dans une situation +pleine de dangers, peut-être même désespérée...</p> + +<p>—D'où viennent ces dangers? interrompit-il.</p> + +<p>—De mon mari.</p> + +<p>—Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et +la jalousie de M. d'Unières sont éveillés que je vais +m'incliner devant vos scrupules? Non, madame, non. +Si quelque chose peut me pousser à persister dans +ma demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, +M. d'Unières, inquiet, tourmenté, amené à chercher +ce qui se passe, à le trouver, et que puis-je souhaiter +de mieux? Un procès s'engage, une séparation en résulte, +un divorce, un scandale, mais c'est précisément +ce qu'il me faut.</p> + +<p>Elle poussa un cri étouffé.</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, +que je n'ai pas cessé de vous aimer, que je suis aujourd'hui +l'homme que j'étais il y a douze ans, et +vous savez que pour vous avoir je ne recule devant +rien.</p> + +<p>Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, +elle avait pris le cordon de la sonnette.</p> + +<p>—Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre +intérêt, je vous engage à écouter ce que j'ai à dire. +Que votre mariage avec M. d'Unières soit rompu à la +suite du scandale que provoquerait un procès, vous +me trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit +entre son père et sa mère. Celui qui vous fait cette +proposition, ce n'est pas Nicétas, le pauvre musicien, +c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien +celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des +Chambrais; ce n'est pour vous ni une mésalliance ni +une déchéance; ma famille a occupé et occupe encore +de grandes charges auprès de l'Empereur, à la +Cour et dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient +dans ma jeunesse de porter mon nom et +mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et +l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une +grande situation, pour moi c'est le bonheur, pour +vous c'est l'amour, c'est l'adoration d'un homme qui +sera votre esclave.</p> + +<p>Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait +devant lui n'était plus du tout celle qu'il avait vue +depuis son retour, tremblante sous la menace, affolée +par la peur, paralysée par la honte; elle s'était redressée, +le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait, +telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé +à sortir de sa chambre.</p> + +<p>—Vous avez eu raison de vouloir que je vous +écoute, dit-elle, puisque vos paroles sont les dernières +que j'entendrai de vous. Vous avez cru qu'elles +m'intimideraient et me mettraient à votre merci; +elles m'ont donné enfin le courage et la dignité de la +résistance. Faites ce que vous voudrez, réalisez vos +menaces si vous l'osez, vous me trouverez prête à défendre +ma fille et mon honneur le front haut.</p> + +<p>Elle sonna.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager +à la légère: il fallait que chaque coup portât; +et pour cela il avait besoin des conseils du vieux crocodile.</p> + +<p>Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de +partager ce que son habileté obtiendrait, il n'était +pas allé le voir; à quoi bon? La lutte se passant entre +Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de personne; +mais maintenant la loi devant intervenir, il +trouvait opportun et prudent de recourir aux conseils +du vieil homme d'affaire.</p> + +<p>En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; +l'unique clerc que Caffié employait était déjà +parti, et au coup de sonnette que Nicétas tira sans +trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le +crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier +à son cabinet, il en partait le dernier, n'ayant pas +d'autres plaisirs que le travail.</p> + +<p>Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait +de la main et du pied:</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.</p> + +<p>Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand +il était seul, plusieurs ayant eu la main trop leste.</p> + +<p>—Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je +vous ai été recommandé par le baron d'Anthan.</p> + +<p>—Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.</p> + +<p>Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir +toisé son client. Certainement, Nicétas eût eu la +même tenue qu'à la première visite qu'il n'eût point +été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là +pour protéger son patron.</p> + +<p>—Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le +temps de la réflexion, dit Caffié en l'examinant avec +un sourire approbatif; que puis-je pour vous?</p> + +<p>—Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.</p> + +<p>—Ah! c'est une consultation que vous demandez?</p> + +<p>—Précisément cela et rien de plus.</p> + +<p>—Je suis à la disposition de mes clients, dans les +limites qu'ils fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait +que, le premier pas franchi, il conduirait son client, +celui-là comme les autres, où il lui plairait.</p> + +<p>—Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour +que ma fille me soit remise.</p> + +<p>—Auprès de qui?</p> + +<p>—Auprès de la mère.</p> + +<p>—Seule? en arrière du mari?</p> + +<p>—Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire +sans savoir si oui ou non je pouvais m'entendre avec +la mère.</p> + +<p>—Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec +la mère?</p> + +<p>—Nous avons cessé de nous entendre.</p> + +<p>—Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant +très bien ce qui se cachait sous ces paroles discrètes, +devinait à peu près comment les choses +avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, +comparée à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel +il ne pouvait pas se tromper?</p> + +<p>—Non, à la longue.</p> + +<p>—Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? +Les femmes ne font pas ce qu'elles veulent, +elles ont les mains liées; et c'est une sage précaution +du législateur, sans quoi on les conduirait loin.</p> + +<p>—Elle a précisément les mains liées.</p> + +<p>—Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?</p> + +<p>—Je n'ai pas à me plaindre d'elle.</p> + +<p>—Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant +mieux! Et maintenant vous jugez le moment venu de +faire intervenir le mari?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est +riche, ce mari?</p> + +<p>—A son aise.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, +mon cher monsieur; quand vous me connaîtrez +mieux, vous verrez que je ne pose jamais de questions +inutiles; enfin il est en état de prendre <i>hic et nunc</i> une +certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et il est considéré?</p> + +<p>—Très considéré.</p> + +<p>—Aime-t-il sa femme?</p> + +<p>—Passionnément.</p> + +<p>—Bien entendu il ignore qu'avant son mariage +madame a éprouvé un accident?</p> + +<p>—Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance +de mari.</p> + +<p>—Les circonstances sont excellentes. Et maintenant +vous voulez votre fille, dites-vous?</p> + +<p>—J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, +l'enfant ne jouira qu'à sa majorité du revenu de la +fortune qui lui a été léguée.</p> + +<p>—Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, +n'est-ce pas? donc, vous êtes disposé à réclamer +l'enfant?</p> + +<p>—Ce sont les formalités à remplir pour organiser +cette réclamation que je viens vous demander.</p> + +<p>—C'est bien simple: demain, vous vous présenterez +chez un notaire et vous ferez dresser un acte de +reconnaissance dans lequel vous indiquerez la mère; +puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur +avec sommation d'avoir à vous remettre votre fille. +Alors nous verrons venir. Et même peut-être n'arriverez-vous +pas à la notification. Pour cela, il n'y aurait +qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, +au notaire de la famille, si vous le connaissez.</p> + +<p>—J'ai connu celui de la femme, c'est-à -dire que +j'en ai entendu parler autrefois.</p> + +<p>—Vous avez retenu son nom?</p> + +<p>Nicétas hésita un moment.</p> + +<p>—Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire +des cachotteries, ne vous gênez pas, tous les clients +en font. Seulement, je vous préviens charitablement +qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent +il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, +mais vous devez comprendre que dans une +affaire aussi délicate, pour vous donner de bons conseils, +j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas +aller toute seule, votre affaire; on se défendra, on +vous tendra des pièges, et si vous n'avez personne à +côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, vous serez +roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et +vous m'en conterez long; commencez donc par là +tout de suite; c'est le plus simple et le plus court.</p> + +<p>—Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.</p> + +<p>—Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant +de la main une affiche blanche attachée au mur par +deux épingles; en voyant le nom vous le retrouverez +plus facilement.</p> + +<p>Le voilà : Le Genest de la Crochardière.</p> + +<p>—Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. +Allez donc le voir demain, entre dix et onze heures. +Demandez à l'entretenir pour une affaire particulière. +Faites-lui part de votre intention de reconnaître votre +fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, +en vue de poursuivre plus tard la recherche de la +maternité; et insistez sur ce point; c'est l'essentiel.</p> + +<p>—Je comprends.</p> + +<p>—Le vieux notaire vous fera des observations, +vous présentera des objections: ne répondez rien, +mais notez tout ce qu'il vous dira de façon à me le +rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour +ne pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, +c'est qu'il voudra soumettre l'affaire à ses clients, et +ce sera le moment décisif. Vous verrez alors ce que +vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter +seul les propositions que très probablement on vous +présentera, ou s'il n'est pas plus sage de demander +l'assistance d'un conseil avisé, qui vous signalera les +chausse-trapes au milieu desquelles on vous promènera. +Vous êtes averti, cela suffit.</p> + +<p>Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, +mais Caffié refusa:</p> + +<p>—Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de +sérieux n'est commencé, car je ne considère pas +comme sérieux les pourparlers avec la femme, quel +qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du +mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra +jouer serré; nous ajouterons cette consultation à celle +que vous demanderez alors; nous sommes gens de +revue.</p> + +<p>Le lendemain, entre dix et onze heures, comme +Caffié le lui avait conseillé, Nicétas se présenta chez +le notaire et demanda à parler à Me Le Genest de la +Crochardière en remettant sa carte, celle du prince +Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.</p> + +<p>Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez +longtemps dans l'étude, le laissant confondu, avec de +vulgaires clients qui passèrent avant lui, puis enfin +on l'introduisit dans un grand cabinet clair, meublé +aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; +assis à un bureau ministre, le notaire s'était levé, mais +sans quitter sa place, et Nicétas s'était trouvé en face +d'un homme à l'air grave, de la vieille école, comme +disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc, +vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.</p> + +<p>De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et +s'étant lui-même assis il attendit.</p> + +<p>—C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel +que je viens réclamer votre ministère, dit Nicétas.</p> + +<p>Le notaire s'inclina sans répondre.</p> + +<p>—D'une fille dont je suis le père et qui a pour +mère une Française, et si je m'adresse à vous, de qui +je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est que cette +mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire +de l'enfant.</p> + +<p>Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un +masque impénétrable, qui ne traduisait que rarement +l'émotion ou la curiosité, mais en entendant +cette entrée en matière, il laissa paraître un certain +étonnement. Un enfant naturel dont il était le notaire, +il n'en voyait qu'un: la pupille du comte de +Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus +dans ses habitudes de se risquer dans des questions +compromettantes; cependant, avant d'aller plus loin, +il voulut savoir à qui il avait affaire.</p> + +<p>—Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur +de vous connaître, mais je me suis trouvé, il y +a une vingtaine d'années, avec le lieutenant-général, +aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous de +la famille?</p> + +<p>—C'était mon père.</p> + +<p>Cela méritait considération, le notaire n'en devint +que plus attentif.</p> + +<p>—Cette enfant, continua Nicétas, est celle que +M. de Chambrais a faite son héritière...</p> + +<p>Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de +Chambrais était le père de Claude, il ne broncha pas: +ce n'était pas avec son expérience de la vie qu'il allait +s'étonner que deux hommes se crussent le père +d'un même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, +et il ne pouvait être que satisfait de voir cette +reconnaissance lui constituer un bel état civil: la +fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre +le nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre +vraiment.</p> + +<p>Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de +théâtre qu'il avait préparé:</p> + +<p>—Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, +aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la +naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.</p> + +<p>Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il +saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec +une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi, +les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.</p> + +<p>—Si je vous demande d'insérer le nom de la mère +dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après +un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter +prochainement une action en recherche de +maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui +d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque +aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à +l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa +tendresse.</p> + +<p>La première pensée du notaire avait été de considérer +le prince Amouroff comme un fou, mais le mot +recherche de maternité donna un autre cours à ses +soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt +un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être +jeté à la porte?</p> + +<p>Au commencement de son notariat, il n'eût pas +hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir +eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience +de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est +sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils +ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le +sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de +madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.</p> + +<p>La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le +temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.</p> + +<p>—L'acte que vous demandez ne peut pas être +dressé aujourd'hui, dit-il d'une voix parfaitement +tranquille.</p> + +<p>—Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que +décidément le crocodile était bien le malin qu'il se +vantait d'être.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est +vous même qui l'avez dit, et je ne puis recevoir cet +acte qu'après que deux témoins auront attesté votre +identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour +vous, petit ennui; parmi vos amis et dans votre +monde, il vous sera facile de trouver ces témoins. +Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, +après demain, je suis pris toute la journée.—Samedi +vous convient-il?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Alors, samedi à onze heures.</p> + +<p>Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.</p> + +<p>—Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais +à vous écrire.</p> + +<p>—Champs-Élysées, 44 ter.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.</p> + +<p>—Vous allez tout de suite courir à la Chambre des +députés et vous vous arrangerez pour savoir si M. le +comte d'Unières doit venir à Paris aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à +la Chambre pour me répondre.</p> + +<p>Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour +n'avoir pas pensé à cela.</p> + +<p>—Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge +pourra-t-il vous répondre. Tâchez d'apprendre aussi +si la comtesse doit venir; ne perdez pas de temps, +prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.</p> + +<p>Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces +instructions pouvaient paraître étranges, et il fallait +les expliquer.</p> + +<p>—Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il +préparé?</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>—Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce +que M. le comte d'Unières puisse le signer.</p> + +<p>Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était +dans son département depuis deux jours; on ne +savait quand il rentrerait; en son absence, la comtesse +ne quittait que très rarement Chambrais.</p> + +<p>M. Le Genest sonna son valet de chambre.</p> + +<p>—Allez me commander tout de suite un coupé à +deux chevaux; qu'ils soient bons, la course sera longue; +qu'on me serve à déjeuner immédiatement.</p> + +<p>Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire +était prêt, il monta en voiture, et dit au cocher de +prendre la route d'Orléans.</p> + +<p>En faisant demander, rue Monsieur, si le comte +devait venir à Paris, son plan n'était pas d'avertir +celui-ci des intentions du prince Amouroff; au +contraire; et dans les circonstances critiques qui se +présentaient, il lui semblait que le mieux était d'avoir +tout d'abord un entretien avec la comtesse +seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne +pas dire au mari.</p> + +<p>Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la +mère de cette enfant? Cela lui paraissait difficile à +admettre, et même invraisemblable. Cependant, +comme il y avait incontestablement des points +mystérieux dans la naissance de cette enfant, il +fallait, avant de lâcher la bride à l'imagination, +tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique, +le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller +tout de suite à l'après en négligeant l'avant, et +l'imagination pas plus que l'impatience ne l'emportaient +jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons +rien, ni les hommes ni les choses», et il s'en +était toujours bien trouvé, pour lui comme pour les +autres. A quoi bon tourmenter un mari de suppositions, +de soupçons que la femme pouvait peut-être +arrêter d'un mot?</p> + +<p>De là cette démarche qu'il tentait auprès de +madame d'Unières: elle était l'avant, le mari serait +l'après, s'il le fallait,—mais seulement s'il le fallait.</p> + +<p>Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières +n'était pas au château; il insista pour la voir; on lui +dit alors qu'elle devait être au pavillon du garde-chef, +et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle +il écrivit: «Affaire urgente».</p> + +<p>Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame +d'Unières qui lui parut profondément troublée; +mais précisément parce que ce trouble était caractéristique, +il crut à propos de ne pas laisser deviner +qu'il le remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, +il ne montrerait que ce qu'elle voudrait +elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait les +confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait +jamais aucune, et quand il n'était pas indispensable +qu'il les reçût, il s'arrangeait toujours pour +les éviter.</p> + +<p>—Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, +avec un salut respectueux et affectueux à la fois; +j'aurais voulu attendre votre retour sans vous faire +avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous +étiez auprès de la jeune Claude, et pensant que vous +pourriez y rester longtemps encore, je vous ai fait +porter ma carte.</p> + +<p>Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière +de façon à amener tout de suite le nom de Claude, et +rappeler du même coup qu'il savait l'affection qu'elle +témoignait à l'enfant; la situation était assez délicate +pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en +faciliter l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, +de la finesse qu'il fallait, et s'il était sûr de ne pas +commettre d'imprudence, il ne l'était pas du tout de +ne pas tomber dans quelque maladresse.</p> + +<p>—C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.</p> + +<p>Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent +dans son angoisse qu'il détourna les yeux et se +hâta de continuer:</p> + +<p>—Ayant appris que M. d'Unières était auprès de +ses électeurs et concluant de là que selon votre habitude +vous ne quitteriez pas Chambrais, j'ai pensé +devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une +visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.</p> + +<p>Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom +qui devait ou tout apprendre à madame d'Unières ou +n'avoir aucun sens pour elle.</p> + +<p>—Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment +qu'il put.</p> + +<p>Il avait évité de la regarder en parlant, et comme +elle n'avait laissé échapper aucune exclamation, il ne +sut pas l'effet qu'il avait produit.</p> + +<p>S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle +et défaillante.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Le prince venait me demander de dresser un +acte par lequel il reconnaîtrait cette enfant pour sa +fille.</p> + +<p>—Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle +d'une voix à peine perceptible.</p> + +<p>—Certes non, madame, ce n'est point mon habitude +de rien brusquer.</p> + +<p>Elle laissa échapper un soupir de soulagement.</p> + +<p>—Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel +devait figurer une de mes clientes, je n'allais pas +manquer à ce principe, qui a été ma règle de conduite +depuis que je suis notaire.</p> + +<p>De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de +madame d'Unières? C'était ce qu'il se gardait bien de +préciser.</p> + +<p>—Mais le premier venu peut-il donc reconnaître +ainsi un enfant? demanda-t-elle.</p> + +<p>Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, +elle se posait cette question, qui pour elle était devenue +une véritable obsession, sans qu'elle eût pu l'adresser +à personne: elle allait donc savoir.</p> + +<p>—Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître +qui on veut, même un enfant qui ne vous est +rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, par une reconnaissance +passée devant un officier de l'état civil, +c'est-à -dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la +petite Claude étant une riche héritière, vous sentez +qu'il peut devenir productif d'être son père, sinon +en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses revenus, +au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.</p> + +<p>—Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?</p> + +<p>—La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, +au cas où cette reconnaissance aurait lieu, le conseil +de famille pourrait la contester, si réellement le +prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions +alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance +d'une paternité mensongère et frauduleuse, invoquée +dans un but de lucre; tandis que de son côté le prétendu +père aurait à faire la preuve du bien fondé de +sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce +qui s'ensuit, publicité, enquête ordonnée probablement +par le tribunal et, comme complication, le +scandale autour du nom de la mère qu'on aurait fait +insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de +rechercher la maternité.</p> + +<p>C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle +lui demandât si le nom de la mère avait été donné, +pour être inséré dans l'acte, il répondrait franchement. +Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait +rien.</p> + +<p>Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:</p> + +<p>—Vous comprenez, madame, que dans de pareilles +conditions je ne pouvais pas recevoir la reconnaissance +du prince Amouroff, sans avant tout soumettre +sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de +là ma visite.</p> + +<p>Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit +tout ce qui était possible sans préciser et sans aller +trop loin; à elle de répondre si elle le voulait et +comme elle le voudrait.</p> + +<p>Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant +pour lui, terrible pour Ghislaine.</p> + +<p>Enfin elle se décida:</p> + +<p>—Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas +prévenir la reconnaissance?</p> + +<p>—Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant +est sincère, s'il est réellement ou s'il se croit le +père, il est difficile d'empêcher la reconnaissance; +mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant +ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas +opportun de s'entendre avec lui.</p> + +<p>Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus +loin; la question était posée aussi nettement que +possible, et c'était à madame d'Unières de décider +s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il aurait +voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle +aucune maladresse: la comtesse était prévenue, et il +avait réussi à se maintenir dans des termes vagues +qui permettaient qu'elle ne fût jamais gênée devant +lui,—ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.</p> + +<p>Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était +tendue qu'en confessant la vérité, mais si touchée +qu'elle fût de cette démarche dont elle sentait toute +la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire qu'elle +pouvait faire sa confession: au point où les choses en +étaient arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et +puisque la vérité devait être connue, ce serait son +mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et de sa +honte; son parti était arrêté.</p> + +<p>—M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle +lentement, je vais le prier de hâter son retour.</p> + +<p>Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si +désespéré et en même temps avec une si parfaite +dignité que le notaire, qui cependant avait été le +témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs +et de bien des misères qui lui avaient bronzé le +coeur, sentit l'émotion lui serrer la gorge.</p> + +<p>—Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à +un aveu, et déjà son agonie a commencé: elle aime +son mari, son mari l'aime, et ils vont être égorgés +par ce Cosaque.</p> + +<p>N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour +arriver à ce résultait? Certes il n'était pas chevaleresque +et il se croyait le plus froid et le plus pratique +des notaires, mais il ne laisserait pas cet égorgement +s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel +effort pour la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait +invoquer son secours.</p> + +<p>—Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la +comtesse, dit le notaire revenant à sa formule habituelle +et la jetant avec une vivacité chez lui extraordinaire. +Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut +avoir besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence +immédiate ici; quand on a attendu onze ans pour réclamer +sa fille, on n'est pas tellement affamé des joies +de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours +de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au +moment où on me l'a demandé, j'en différerai encore +la passation tout le temps qu'il faudra; c'est mon +affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y a +pas urgence à lui parler de ma visite et du danger +qui menace cette pauvre enfant.</p> + +<p>Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il +fût bien compris qu'il n'admettait pas qu'une autre +que «la pauvre enfant» pouvait être menacée; puis +il continua:</p> + +<p>—Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance +est pour elle un danger, ce prince +Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à la +recherche d'une spéculation.</p> + +<p>Une question s'imposait, devant laquelle il avait +toujours reculé, mais qui maintenant devait être faite:</p> + +<p>—Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous +ne savez pas ce qu'il est?</p> + +<p>Il fallait que Ghislaine répondît:</p> + +<p>—Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous +ce nom ni avec ce titre: il était alors musicien et il +ne s'appelait que Nicétas.</p> + +<p>—Comment ce musicien est-il devenu prince? +Voilà qui est étrange.</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Comment l'avez-vous connu?</p> + +<p>—Il nous avait été recommandé par Soupert.</p> + +<p>—Le compositeur?</p> + +<p>—Oui; il était l'élève de Soupert.</p> + +<p>—Alors, Soupert le connaissait.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? +On n'entend plus parler de lui.</p> + +<p>—Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.</p> + +<p>—A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire +ma visite en rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me +fournira pas quelque renseignement utile sur ce +prince?</p> + +<p>Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; +d'ailleurs, dans sa désespérance, elle s'était abandonnée +à la fatalité, et n'avait plus ni jugement ni +volonté.</p> + +<p>—J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire +en prenant congé; mais d'ici là dites-vous bien que +ma petite cliente a un défenseur dévoué.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<p>En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, +le notaire fit arrêter sa voiture, et descendant devant +une petite boutique de librairie il pria qu'on lui indiquât +où demeurait M. Soupert.</p> + +<p>—M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, +que vous demandez?</p> + +<p>—Non, M. Soupert, le musicien.</p> + +<p>—Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on +en a besoin pour une noce, on les fait venir de Longjumeau.</p> + +<p>—Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa +le notaire.</p> + +<p>A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, +grâce à un indigène un peu plus ouvert qui, étant +entré pour acheter le <i>Petit Journal</i>, comprit de qui +il était question, et ne confondit point le compositeur +Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire +paraissait beaucoup plus connu que le musicien.</p> + +<p>—Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la +maison aux volets verts dans la plaine.</p> + +<p>Le notaire se remit en route, après avoir transmis +ces renseignements à son cocher.</p> + +<p>Le village traversé et la côte montée, il aperçut +dans la plaine la maison aux volets verts qui lui avait été +indiquée; assis sur un banc devant une petite table, +au bord de la route, un vieillard, aux cheveux blancs +et au visage rouge congestionné, était occupé à se +confectionner gravement un grog dans un grand +verre; de sa main gauche il tenait par le poignet son +bras droit qui tremblait terriblement en choquant la +bouteille d'eau-de-vie contre le verre.</p> + +<p>Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien +qu'il ne le reconnût qu'à grand'peine, mais il fit arrêter +sa voiture comme s'il n'avait pas le plus léger doute, +et vint à lui la main tendue:</p> + +<p>—M. Soupert.</p> + +<p>Soupert le regarda sans le reconnaître.</p> + +<p>—Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.</p> + +<p>—Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.</p> + +<p>Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage +par deux héritages inespérés, s'imagina que c'en +était un troisième qui lui tombait du ciel.</p> + +<p>Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.</p> + +<p>—Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui +n'admettait pas qu'un entretien pût commencer autrement.</p> + +<p>—Je vous remercie.</p> + +<p>—Si, si, je vous en prie.</p> + +<p>Et Soupert appela:</p> + +<p>—Eulalie.</p> + +<p>Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, +parut en camisole et en tablier bleu, les pieds chaussés +de savates; si elle avait quarante ans de moins +que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils +étaient à peu près du même âge.</p> + +<p>—Un autre verre, demanda Soupert.</p> + +<p>Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le +grog qu'il offrait au notaire et le fit comme pour lui, +c'est-à -dire avec beaucoup d'eau-de vie et très peu +de sucre.</p> + +<p>—Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous +bientôt un pendant au <i>Croisé</i>?</p> + +<p>—Ah! le <i>Croisé</i>! C'était le beau temps; il y avait +des directeurs pour monter les oeuvres sérieuses, des +artistes, pour les exécuter, un public pour les apprécier; +mais maintenant! Ah! maintenant.</p> + +<p>Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, +les chanteurs et le public, et le notaire le laissa +aller.</p> + +<p>Il ne risqua une question que lorsque Soupert se +fut soulagé:</p> + +<p>—Vous ne laisserez pas d'élève?</p> + +<p>—Ma foi non; et c'est heureux.</p> + +<p>—Vous en avez eu un cependant qui promettait.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Vous avez oublié Nicétas.</p> + +<p>—Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui +avait des dispositions, n'a jamais été qu'un virtuose.</p> + +<p>—Ah! je croyais...</p> + +<p>—Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait +abandonné l'art pour courir les aventures à travers +les deux Amériques, se faire mineur, gardien de +troupeaux, photographe, journaliste, soldat...</p> + +<p>—Et aujourd'hui prince.</p> + +<p>—Comment, il est prince, Nicétas?</p> + +<p>—Prince Amouroff.</p> + +<p>—Il a donc hérité du titre de son père?</p> + +<p>—Il paraît.</p> + +<p>—C'est une fière chance.</p> + +<p>—N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?</p> + +<p>—Quand on est le fils de son père, mais quand on +a légalement pour père un homme dont on n'est pas +le fils, je trouve que c'est une fière chance d'hériter +de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, +et pourvu qu'il pût assez souvent se mouiller +la bouche, il ne s'arrêtait que quand son verre était +vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas, +en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement +fils d'un professeur au Conservatoire de Marseille, +appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.</p> + +<p>—Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut +arrivé au bout de son histoire, il paraît que les choses +se sont arrangées, car aujourd'hui votre ancien +élève est prince.</p> + +<p>—J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce +que c'est possible?</p> + +<p>—Je ne suis pas au courant de la législation russe.</p> + +<p>Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, +il quitta Soupert enchanté de l'avoir revu, et d'avoir +passé quelques instants avec lui; mais comme il ne +fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette +visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses +pas, il continua tout droit comme s'il allait à Versailles; +à Saclay, il prendrait la route de Bièvres pour +revenir à Paris.</p> + +<p>Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à +Nicétas:</p> + +<p>«Prince,</p> + +<p>«J'aurais quelques renseignements à vous demander +avant de dresser l'acte dont vous m'avez +parlé; voulez-vous prendre la peine de passer demain +jeudi à mon étude entre deux et trois heures; +je vous serais reconnaissant de m'écrire ce soir +même un mot pour me dire si je dois vous attendre.</p> + +<p>«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments +de haute considération.</p> + +<p>«LE GENEST.»</p> + +<p>Il relut sa lettre:</p> + +<p>—Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le +faut.</p> + +<p>Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec +plus de hâte que de coutume; il s'y trouvait une +lettre du prince:</p> + +<p>«Mercredi soir, 10 heures.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous +que vous m'indiquez, et je vous serai reconnaissant +de vouloir bien m'attendre.</p> + +<p>«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.</p> + +<p>«Prince AMOUROFF.»</p> + +<p>A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait +exact, entrait dans le cabinet du notaire, préparé à +une discussion serrée sur les propositions que celui-ci +allait lui transmettre de la part de la comtesse et du +comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne +pas se laisser entortiller par la vieille momie.</p> + +<p>Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, +l'autre sur son bureau, le notaire était si froid, +si raide, si impassible, qu'on pouvait le prendre en +effet pour une momie.</p> + +<p>—Lorsque vous vous êtes présenté dans mon +étude, dit-il, vous saviez, n'est-ce pas, que j'étais le +notaire de madame la comtesse et de M. le comte +d'Unières ainsi que de la jeune Claude?</p> + +<p>—Je le savais; c'est précisément pour cela que je +me suis adressé à vous.</p> + +<p>—Cette franchise est de bon augure, elle facilitera +notre entretien, car je ne serai pas moins franc que +vous, et vous dirai tout de suite que, notaire de M. et +madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon +devoir était de prendre leur défense.</p> + +<p>—Leur défense? je ne comprends pas.</p> + +<p>—Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce +pas, que vous désiriez reconnaître la petite Claude, +qui serait votre fille et celle de madame d'Unières?</p> + +<p>—Qui est.</p> + +<p>—C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en +produisant l'acte de naissance de l'enfant d'abord, +et ensuite les pièces qui peuvent établir un commencement +de preuve par écrit exigé par la loi pour +poursuivre les recherches de la maternité. Vous avez +ces pièces?</p> + +<p>Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain +embarras:</p> + +<p>—Je les produirai plus tard.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Lorsqu'il sera nécessaire.</p> + +<p>—Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas +cette production, on pourrait croire que c'est parce +qu'elle vous est impossible, ces pièces n'étant pas en +votre possession.</p> + +<p>—Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?</p> + +<p>—Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là +qu'on croit que vous n'avez pas ces pièces, on peut +être amené à supposer: 1° que vous n'êtes pas le père +de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame +d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette +reconnaissance n'est qu'une spéculation; 4° que la +menace de rechercher la maternité est une intimidation +devant aider à cette spéculation; vous voyez +comme tout s'enchaîne.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.</p> + +<p>—A ceci: c'est que dans de pareilles conditions +vous feriez bien de renoncer à cette reconnaissance +et à tout ce qui s'ensuit, attendu que tout ce qui s'ensuivrait +serait pour vous une source de désagréments +graves.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Mon Dieu oui.</p> + +<p>—Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer +quels seraient, selon vous, ces désagréments?</p> + +<p>—Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient +et la première chose que leur conseillerait +leur avocat serait de prouver que celui qui se prétend +le père de cette enfant est un aventurier...</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne +mérite pas, a usurpé un nom et un titre auxquels il +n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils d'un prince +russe comme il le prétend, il est simplement celui +d'un professeur de musique de Marseille appelé Clovis +Blanc qui l'a légitimé par mariage subséquent; qu'au +lieu de jouir de la fortune et de la grande situation +qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive +misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique +où il a fait tous les métiers, tour à tour gardien de +troupeaux, journaliste, soldat; et qu'à bout de ressources, +il n'a inventé cette reconnaissance d'un enfant +naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant +bien à l'avance qu'il n'avait aucune chance de +réussir puisque sa prétention ne s'appuie sur rien, +mais espérant par l'intimidation, la menace du scandale, +le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler +par son nom, se faire acheter sa renonciation et son +silence. Eh bien! Monsieur, perdez cette espérance; +on ne vous achètera rien du tout, par cette raison +que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons +rien à craindre.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons.</p> + +<p>—J'en appelle à votre expérience: entre le personnage +que je viens d'esquisser et la comtesse d'Unières +entourée d'estime et de respect, vous sentez bien +qu'il n'y aurait même pas de doute.</p> + +<p>—Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai +fait dresser l'acte de reconnaissance avec indication +du nom de la mère, quand j'aurai notifié cet acte +avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin +quand j'aurais commencé le procès en recherche +de maternité, nous verrons si madame d'Unières restera +la femme entourée d'estime et de respect que +vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de +vouloir la guerre quand, de mon côté, je demandais +que la paix.</p> + +<p>—Encore un mot, le dernier: quand on se prépare +à la guerre, il ne faut pas donner d'armes à ses +adversaires...</p> + +<p>Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui +montrant:</p> + +<p>—... Et pour commencer on ne leur livre pas des +pièces qui vous placent sous le coup de certains articles +du code pénal pour usurpation de nom et de +titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.</p> + +<p>Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, +et n'adressa pas la moindre inclinaison de tête à Nicétas +qui sortit furieux.</p> + +<p>Positivement il avait été abasourdi par cette vieille +momie en cravate blanche, au parler calme et doux +qui prenait ses arguments dans la loi, comme un +chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa +trousse. Que répondre à un homme qui à chaque instant +vous parle de la loi et du code? Il ne la connaissait +pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les jambes +à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, +colin-maillard, aux yeux bandés, il ne pouvait que +s'arrêter quand on lui criait «casse-cou».</p> + +<p>Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; +et s'il se trouvait du vrai dans tout ce qu'il +lui avait dit, il devait s'y trouver une bonne part de +faux.</p> + +<p>Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour +lui, mais non le découragement, car pour être battu +d'un côté il ne renoncerait pas à la lutte; toutes les +arguties, toutes les roueries du notaire et des avocats +ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.</p> + +<p>Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui +en coûtait de laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait +rien sans lui, mais ce n'était pas l'heure de marchander.</p> + +<p>Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il +serait probablement retenu dans le Midi pendant +cinq ou six jours encore par une affaire importante, +dit le clerc.</p> + +<p>Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre +que la sienne? Décidément, sa mauvaise chance le +poursuivait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.</p> + +<p>Assurément cette attitude hautaine et provocante +n'était pas du tout celle d'un résigné.</p> + +<p>Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet +aventurier, et il pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque +chose.</p> + +<p>Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la +sage raison avait échoué, recourir à des moyens plus +énergiques, et par cela peut-être plus efficaces.</p> + +<p>Un quart d'heure après, il montait les trois étages +de la grande caserne de la Cité, et demandait à l'huissier +de service d'être admis auprès du préfet de police +pour affaire urgente. Comme à la préfecture +toutes les affaires sont urgentes, l'huissier se montra +résistant: c'était l'heure du rapport, M. le préfet +était occupé.</p> + +<p>Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut +bien s'adoucir et porter cette carte au préfet.</p> + +<p>C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on +ne traite pas comme le premier venu.</p> + +<p>Après une grande demi-heure d'attente devant +une immense glace, le notaire fut enfin reçu, et il +put exposer sa demande.</p> + +<p>Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, +enfant naturelle, née de père et de mère inconnus, à +laquelle on avait légué une belle fortune. Cette fortune +tentait un aventurier, qui voulait la reconnaître.</p> + +<p>—Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la +justice.</p> + +<p>—Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.</p> + +<p>—Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni +mère n'est pas bien dangereux.</p> + +<p>—Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité +de cette petite, il prétend aussi lui imposer +une mère; c'est-à -dire qu'il menace une honnête +femme de la compromettre dans un procès en recherche +de maternité.</p> + +<p>—Mais la recherche de la maternité est admise par +la loi; c'est affaire au tribunal d'apprécier si cette +femme est ou n'est pas la mère de cette enfant.</p> + +<p>—Elle ne l'est pas.</p> + +<p>—Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le +rôle de la police n'est pas de prévenir les procès et de +se substituer à la justice.</p> + +<p>—N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être +une sorte de Providence pour les familles.</p> + +<p>—La Providence est toute-puissante, elle n'a rien +ni personne au-dessus d'elle; la police a les mains +liées par la légalité, et quelquefois aussi, nous pouvons +le dire entre nous, par les journaux.</p> + +<p>Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper +de cette affaire et ne cherchait qu'à décourager le +notaire.</p> + +<p>—J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes +menacées par ce chantage.</p> + +<p>—Je ne vous le demande pas, et je respecte vos +scrupules professionnels.</p> + +<p>Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, +cependant, qu'il l'attendait et qu'on n'obtiendrait +rien de lui tant qu'on ne l'aurait pas livré: il +fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.</p> + +<p>—Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite +fille avait été instituée légataire universelle d'une +belle fortune. La personne qui a fait ce legs est le +comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait +pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme +du député.</p> + +<p>—Qui s'est trouvée déshéritée.</p> + +<p>—Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il +pas le père de cette enfant qu'on veut reconnaître +aujourd'hui? C'est un secret qu'il a emporté dans la +tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative, +je reconnais que nous n'avons que des probabilités. +Cependant elles reposent sur un fait à mon sens considérable: +madame d'Unières, seule héritière légitime +de son oncle, se trouvant exhérédée par le +testament dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance +et de l'éducation de l'enfant, ayant pour elle des +soins et une tendresse vraiment maternels. Il y aurait +là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est +plus logique d'admettre que si elle a en quelque +sorte adopté cette enfant, c'est qu'elle connaissait +les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. Eh +bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières +que le chantage menace. S'appuyant sur ses soins, +mais sans rien produire en plus, ni acte de naissance, +ni commencement de preuves par écrit, cet +aventurier prétend que madame d'Unières serait +la mère de cette enfant qu'elle aurait eu avant son +mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous pensez +bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il +compte s'en servir pour extorquer le plus qu'il +pourra au comte et à la comtesse par la menace +d'un procès scandaleux.</p> + +<p>Le notaire fit une pause, et la physionomie du +préfet lui dit que les dispositions auxquelles il s'était +tout d'abord heurté se modifiaient.</p> + +<p>—C'est pour un adversaire politique que je réclame +votre protection, monsieur le préfet, et c'est un +titre qui, me semble-t-il, doit vous toucher.</p> + +<p>Le préfet eut un sourire disant clairement que les +titres de ce genre n'avaient jamais été en faveur dans +la maison.</p> + +<p>—Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il +ne vient pas lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore +encore le danger dont son honneur est menacé. J'en +ai été le premier informé par une démarche de notre +personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: +sachant que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de +M. et madame d'Unières, il est venu me demander de +dresser l'acte de reconnaissance, non pour que je le +dresse réellement, mais pour que je prépare mes +clients effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à +eux, je viens à vous.</p> + +<p>—L'affaire est délicate.</p> + +<p>—Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est +que notre aventurier, dans l'espoir d'inspirer confiance, +s'est paré d'un nom et d'un titre des plus honorables: +celui de prince Amouroff, se prétendant +le fils du lieutenant-général, aide de camp général, +prince Amouroff, qui a occupé une grande situation à +la cour de Russie.</p> + +<p>—Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, +ni à ce titre?</p> + +<p>—Aucun droit.</p> + +<p>—Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce +nom et de ce titre?</p> + +<p>—J'ai cette lettre signée par lui.</p> + +<p>Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre +qu'il avait eu la précaution de se faire écrire par +Nicétas.</p> + +<p>—S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne +prise sur lui par cette usurpation de nom et de +titre.</p> + +<p>—Il ne l'est pas.</p> + +<p>—Une enquête doit être faite; accordez-moi un +certain temps.</p> + +<p>—Il y a urgence.</p> + +<p>—Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.</p> + +<p>Le notaire allait partir, le préfet le retint:</p> + +<p>—Pouvez-vous me donner le signalement de ce +prétendu prince?</p> + +<p>—Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas +de barbe, gras, bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; +il demeure au n° 44 des Champs-Elysées.</p> + +<p>—Je vous promets de faire diligence. Si, comme +je n'en doute pas, mes renseignements sont conformes +aux vôtres, on le conduira à la frontière. Mais c'est +tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... +Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en +doute: la mort seule interrompt un bon chanteur +dans son métier et encore il laisse bien souvent des +héritiers.</p> + +<p>Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de +ses secrétaires, car cette mission n'était pas de celles +qui se donnent au premier venu, et le chargea d'aller +tout de suite à l'ambassade de Russie: il s'agissait +de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général +et aide camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si +un de ses fils se trouvait aujourd'hui à Paris et s'il +répondait au signalement d'un homme de trente-cinq +ans, de grande taille, aux cheveux noirs.</p> + +<p>Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:</p> + +<p>—Le lieutenant-général Amouroff était mort, il +n'avait laissé qu'un fils mort lui-même depuis trois +ans, et quatre filles; son nom et son titre étaient +éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, +c'était un aventurier et probablement un escroc.</p> + +<p>Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des +Champs Elysées un inspecteur chargé de dire au +prince Amouroff—parlant à sa personne—que le +préfet de police le priait de passer à son cabinet le +lendemain matin à dix heures. En même temps, il fit +prévenir Me Le Genest de la Crochardière d'assister à +cette entrevue.</p> + +<p>Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures +moins cinq minutes, il était introduit auprès du préfet, +qui lui communiqua les renseignements transmis +par l'ambassade.</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.</p> + +<p>—Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la +certitude; mais il fallait une preuve qui fermât la +bouche à votre coquin, et l'ambassade nous la +donne.</p> + +<p>—Viendra-t-il?</p> + +<p>—Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à +penser qu'il voudra payer d'audace; d'ailleurs, il a +intérêt à apprendre ce que nous savons, ce que nous +lui reprochons et ce que nous pouvons.</p> + +<p>L'huissier entra portant une carte.</p> + +<p>—Le voici; faites entrer.</p> + +<p>Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta +la tête haute, froid et calme,—au moins en apparence.</p> + +<p>Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.</p> + +<p>—La présence de Me Le Genest de la Crochardière +doit vous apprendre de quoi il s'agit, dit le préfet. +Me Le Genest prétend que vous n'avez aucun droit +à vous dire le père d'une enfant que vous voulez reconnaître.</p> + +<p>—Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses +affirmations; serait-il décent de lui demander sur +quoi il les appuie?</p> + +<p>—Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait +souri au mot décent, sur quoi appuyez-vous les vôtres?</p> + +<p>—Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.</p> + +<p>—Verriez-vous un inconvénient à les produire +ici?</p> + +<p>—Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il +insolemment.</p> + +<p>—Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces +que j'ai le droit de vous demander. Ce sont celles sur +lesquelles vous vous appuyez pour prendre le nom +d'Amouroff et le titre de prince.</p> + +<p>Nicétas ne se troubla point.</p> + +<p>—Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, +je ne me suis pas chargé de ma généalogie, qui constitue +un ballot un peu lourd.</p> + +<p>—C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre +ambassade qu'elle se trompe en disant que le prince +Amouroff n'a laissé qu'un fils mort depuis trois ans, +et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage que +vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait +le désagrément d'être reconduit à la frontière par +mes soins.</p> + +<p>—Ce serait une illégalité.</p> + +<p>Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers +d'illégalité quand il ne voulait pas faire quelque +chose, il ne souffrait pas qu'on lui en parlât.</p> + +<p>—Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il +vous prend sous sa protection, je m'incline.</p> + +<p>Nicétas ne répondit pas.</p> + +<p>—Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas +Russe? alors je vous ferai remarquer que vous n'auriez +pas dû signer cette lettre—il montra la lettre +écrite au notaire—«Prince Amouroff», ce qui constitue +un faux.</p> + +<p>—Oh! un faux!</p> + +<p>Au lieu de répondre, le préfet sonna:</p> + +<p>—Prévenez un des messieurs les commissaires +aux délégations, dit-il à l'huissier, que je le prie de +se rendre ici.</p> + +<p>En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire +et de Nicétas, il annota quelques pièces à grands +coups de crayon rouge.</p> + +<p>Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques +mots et celui-ci, s'asseyant à un bureau, se mit +à écrire.</p> + +<p>—C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent +à Nicétas, visant votre lettre à Me Le Genest.</p> + +<p>Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant +une plume à Nicétas:</p> + +<p>—Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à +signer <i>ne varietur</i> la lettre annexée.</p> + +<p>Nicétas hésita un moment.</p> + +<p>—J'aime encore mieux la frontière.</p> + +<p>—Avez-vous des préférences? demanda le préfet +d'un air un peu goguenard: la Belgique, l'Allemagne, +la suisse?</p> + +<p>—La Belgique, si vous le voulez bien.</p> + +<p>—Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez +à la tentation de descendre à Chantilly ou à Creil; +si cela vous est utile, je peux vous offrir les frais de +ce petit déplacement.</p> + +<p>—Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; +je vous prie seulement de m'en donner un avec qui +on puisse voyager en première classe sans se faire +remarquer.</p> + +<p>—Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train +part pour Bruxelles à midi trente.</p> + +<p>—Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.</p> + +<p>Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et +un agent était presque aussitôt entré; si ce n'était +pas tout à fait le diplomate annoncé, cependant c'était +un compagnon de voyage suffisant.</p> + +<p>Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un +signe de main:</p> + +<p>—Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la +ligne du Nord, ne rentrez pas en France.</p> + +<p>Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait +le pas derrière Nicétas, le préfet se tourna +vers le notaire:</p> + +<p>—C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût +dedans plutôt que dehors; heureusement, c'est un +violent, malgré son attitude dédaigneuse, et des violents +on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à +Mons il descendit de wagon, et laissant son train continuer +sa route, il en prit un autre qui, quelques minutes +après, partait pour Charleroi.</p> + +<p>De Paris à la frontière, assis en face de son agent, +il avait eu tout le temps de réfléchir et de bâtir un +plan qui lui donnerait sa revanche; pour le bien étudier +sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil +acheté un <i>Indicateur des chemins de fer étrangers</i>, +qu'il avait pu consulter sans que l'agent s'en inquiétât: +n'était-il pas tout naturel de se tracer un itinéraire, +alors; surtout, qu'on partait aussi à l'improviste?</p> + +<p>Le propre de sa nature était de ne pas se laisser +abattre et par conséquent de s'acharner contre la +chance, quand elle lui était contraire; il n'avait fait +que cela toute sa vie, étant un rageur et un vindicatif, +non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours +été.</p> + +<p>Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant +se servir de la loi; c'était une arme à laquelle il +ne connaissait rien, et qui toujours se tournerait +contre lui comme il arrive aux maladroits.</p> + +<p>Depuis longtemps l'expérience lui avait appris +qu'on ne fait bien ses affaires que soi-même, avec +l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant toujours +mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule +raison qu'on y est habitué. Son outil à lui, c'était +ses poings. Si au lieu de s'en remettre à Caffié et de +suivre les sentiers détournés de la chicane que le crocodile +lui avait fait prendre, il avait eu simplement +recours à ses poings, et s'était jeté bravement dans le +droit chemin sans souci de personne ni de rien, les +yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en écartait, +il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par +ce vieux notaire et ce préfet de police du diable.</p> + +<p>Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de +Chambrais pouvait bien être sa fille, il l'avait simplement +enlevée et cachée à l'étranger quelque part, +tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à s'adresser +à madame d'Unières avec des détours et des +ménagements, c'eût été madame d'Unières qui aurait +dû s'adresser à lui; et pour ravoir l'enfant il +aurait bien fallu qu'elle capitulât.</p> + +<p>Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait +qu'il le fît maintenant; et avec de la décision et de +l'énergie, toutes ses maladresses pouvaient se réparer. +Pour cela, il n'avait qu'à prendre Claude. Il +n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux +mois auparavant la <i>Normandie</i> débarquait au Havre: +il disposerait de plus de trois cent mille francs qui +lui permettraient de soutenir gaillardement la lutte +contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; +au bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait +ses conditions et ne rendrait l'enfant que donnant-donnant; +elle valait bien deux millions, cette petite.</p> + +<p>Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait +déjà pensé plus d'une fois, réussît, il ne fallait pas +perdre de temps, car le notaire, conseillé par le préfet +de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on expulse +ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire +mettre Claude à l'abri d'un coup de main, et alors +tout serait perdu, les deux millions et le reste, les +choses en étaient arrivées à un point où le procès en +reconnaissance serait une folie.</p> + +<p>Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur +que pour trouver des trains de Mons à Charleroi +et de Charleroi à Givet, car une surveillance devant +être, sans aucun doute, organisée contre lui à la gare +du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à +Paris par là ; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait +en prenant le train à Givet. Débarrassé de son +agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de soupçons, +étudier la marche des trains de Givet à Paris en +passant par Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le +lendemain avant cinq heures.</p> + +<p>Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions +pour qu'il ne pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, +ce ne serait assurément pas aussitôt.</p> + +<p>Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait +eu le temps de s'informer des habitudes de Claude: +il savait qu'elle restait la plus grande partie de la +journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq +heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; +il n'avait donc qu'à se trouver sur son passage à +l'aller ou au retour, et à lui donner rendez-vous à la +nuit tombante, dans un endroit désert où il l'attendrait +avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment +bien maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui +pour «voir son père»; une fois en route, on ne les rattraperait +pas, il saurait l'amadouer. A l'accent avec +lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il +savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait +loin.</p> + +<p>Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais +en route il modifia son premier plan pour le perfectionner +et mettre toutes les chances de son côté, +même celles peu vraisemblables où on le guetterait +à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un +train de banlieue, et descendant à Noisy-le-Sec, il +prit la Grande-Ceinture jusqu'à Longjumeau.</p> + +<p>Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit +lui-même, et choisit un cheval qui lui parut +assez bon pour n'être pas ratteint s'il pouvait prendre +un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans +les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge +son cheval à Villemeneu, qui est à deux kilomètres +de Chambrais, et vers trois heures et demie, +il vint en promeneur flâner dans le chemin que +Claude devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.</p> + +<p>Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel +chez une fille qu'on laisse courir à travers les +blés cueillir l'herbe de ses lapins, mais quand il la +vit venir, elle était accompagnée d'une paysanne +qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant +vivement son carnet, il se mit en posture de faire +un croquis.</p> + +<p>Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer +ne parut pas s'inquiéter de le voir là , et Claude, sans +tourner la tête de son côté, lui lança un regard significatif: +elle l'avait reconnu et se demandait sûrement +ce qu'il voulait.</p> + +<p>Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir +qu'elle pouvait être encore accompagnée, il prépara +un billet qu'il devait trouver moyen de lui remettre: +«Soyez ce soir, à la nuit tombante, au +Calvaire de la RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous +dirai tout.»</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du +garde, fidèle aux prescriptions de madame d'Unières, +accompagnait encore Claude; il les laissa venir jusqu'à +lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer +de façon à se placer entre elle et Claude.</p> + +<p>—Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en +saluant poliment, de me dire, si en suivant ce chemin +j'arriverai à la Croix-du-Roi?</p> + +<p>C'était de la main gauche étendue qu'il montrait +le chemin; de la droite, placée derrière son dos, +il agitait doucement son papier: il sentit qu'on le +lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa +passer.</p> + +<p>Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept +heures et demie, il fit atteler et partit grand train +comme s'il était pressé; arrivé à la <i>Réserve</i>, il descendit +de voiture et attacha son cheval à un arbre; +le soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré +tombait une lumière rose qui promettait une soirée +sereine.</p> + +<p>Ce qu'on appelle la <i>Réserve</i> est un grand étang +long de près d'un kilomètre, et large d'une cinquantaine +de mètres creusé pour recevoir les eaux de +pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; +recueillies dans des rigoles qui sillonnent les +champs et les bois, de ce plateau elles s'emmagasinent +là , et par des conduites souterraines, elles vont +alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du +parc et des jardins.</p> + +<p>D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre +il est longé par une route—celle que Nicétas avait +choisie comme lieu de rendez-vous,—à un endroit +assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude +pût y venir facilement, et assez éloigné cependant +pour qu'on ne la suivit point du regard. Que de fois, +dans ses promenades sentimentales, était-il resté là +à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes +d'un tête à tête avec elle!</p> + +<p>Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas +changé, et il les retrouvait, après cette longue absence, +comme s'il les avait quittées la veille: c'était le même +calme, le même silence, la même douceur, la même +végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques +dans l'étang, le même cadre noble que lui +faisaient les grands arbres du parc. Il se rappelait +que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers +faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les +avait laissé pousser librement, n'auraient pas tardé +à envahir l'étang et à le transformer en un marais; +maintenant ce travail était encore en train, et sur la +rive, que longeait la route, retenue à un têtard par +une chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, +leur journée finie, avaient attachée là ; si ce n'était +pas celle dans laquelle il s'était souvent promené, +au moins en était-ce une semblable, à fond plat, +avec des avirons retenus aux tolets par un anneau +de fer.</p> + +<p>Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des +arbres et des buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait +pas.</p> + +<p>Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait +au village, on ne pouvait pas l'enfermer, elle +devait avoir au moins la liberté d'aller et venir aux +abords de la maison.</p> + +<p>Pour voir de plus loin, il monta sur les marches +du calvaire, mais il ne l'aperçut point: la route, déserte, +filait droit entre l'étang et les champs, sans +que personne s'y montrât.</p> + +<p>L'impatience et l'inquiétude commençaient à le +prendre, lorsque de l'autre côté de l'étang, sur la rive +herbue du parc, il la vit arriver en courant; mais +l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son affaire; +il eut un mouvement de colère; cependant, +descendant au bord de l'eau, il agita son mouchoir.</p> + +<p>Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors +mettant ses deux mains autour de sa bouche, elle +cria en étouffant sa voix:</p> + +<p>—Prenez la toue.</p> + +<p>Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne +enroulée autour du saule, et à coups vigoureux d'avirons +il traversa l'étang; bientôt l'avant de la toue toucha +la rive.</p> + +<p>—Montez, dit-il en se retournant.</p> + +<p>—Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me +voie; montez vite; dans les roseaux nous serons à +l'abri.</p> + +<p>Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux +faucardés laissaient les eaux libres, il en restait une +où ils n'avaient pas été encore coupés, et il n'y avait +qu'à amener la toue dans leur fourré pour y être caché.</p> + +<p>Elle hésitait.</p> + +<p>—C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents +sont retrouvés.</p> + +<p>Elle monta et vint près de lui.</p> + +<p>Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger +vers les roseaux, il vira de bord pour gagner le calvaire.</p> + +<p>—Où allez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Je vous conduis près de votre père.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Vous ne tarderez pas à le voir.</p> + +<p>—Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; +si vous ne me débarquez pas, j'appelle.</p> + +<p>—Je vais vous débarquer de l'autre côté.</p> + +<p>—Non, ici, tout de suite.</p> + +<p>Il rama plus fort.</p> + +<p>—Monsieur, je crie.</p> + +<p>Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui +pouvait l'entendre? la route était déserte.</p> + +<p>—Au secours, à moi, à moi...</p> + +<p>—Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre +père.</p> + +<p>A ce moment, un homme sortant d'une allée se +montra sur la rive du parc; il accourait en boitant.</p> + +<p>Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.</p> + +<p>—Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.</p> + +<p>—Arrêtez, cria le garde.</p> + +<p>Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue +atteignait la route, il ne pouvait pas traverser l'étang +à la nage.</p> + +<p>—A moi, à moi, continuait de crier Claude avec +plus de force depuis qu'elle espérait être secourue.</p> + +<p>—Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.</p> + +<p>Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première +fois qu'il sortirait sain et sauf d'une fusillade.</p> + +<p>—Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait +abaissé son petit fusil.</p> + +<p>Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation +retentit, en même temps elle sentit rouler +sur elle un corps qui l'écrasait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<p>C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa +visite à Ghislaine, et après qu'il était parti en la réconfortant +par des paroles d'espérance, elle s'était dit +qu'elle devait s'en rapporter à lui.</p> + +<p>Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant +celle du jeudi, elle se l'était répété.</p> + +<p>Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la +loi et les affaires qu'elle ignorait, lui avait inspiré +une certaine confiance; il trouverait un moyen de +défense; assurément, il ne se serait pas avancé à la +légère.</p> + +<p>Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle +avait perdu de cette confiance qui à la vérité n'était +pas bien robuste, et en réfléchissant il lui avait semblé +que c'était son mari seul qui devait la défendre,—les +défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et +l'autre menacés.</p> + +<p>Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là +un manque de franchise et de foi qui était une faute +en même temps qu'une injure.</p> + +<p>Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible +qu'elle reculât davantage; c'était inquiet +qu'il était parti, tourmenté, peut-être jaloux. Elle ne +pouvait pas, par son silence, le laisser en proie à des +angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement +n'étaient que trop réelles, elle le sentait.</p> + +<p>Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et +aussi la matinée du vendredi, bouleversée, affolée, +voulant et ne voulant pas, ne se décidant que pour +retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans +l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant +qu'un mot: «Reviens.»</p> + +<p>Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue +Monsieur, la lettre et la note que lui avait remises le +notaire, et qui devaient la sauver, croyait son oncle; +mais auraient-elles cette vertu? Cependant, malgré +ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût +les mettre sous les yeux de son mari, s'il consentait +à les regarder.</p> + +<p>Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: +«J'arriverai ce soir à Paris par le train de +six heures, à Chambrais à huit.»</p> + +<p>En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin +de fer comme elle le faisait toujours, heureuse +de recevoir son premier regard, et de répondre à l'étreinte +de sa main par une étreinte aussi tendre, +aussi passionnée.</p> + +<p>Mais ce jour-là , que dirait ce premier regard? Et +puis, était-ce dans une voiture qu'ils pouvaient avoir +cet entretien qui allait décider de leur vie? Enfin, +lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne +comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de +Chambrais—ce qu'il n'avait jamais fait?</p> + +<p>Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, +écoutant avec son coeur le tic-tac de la grande +horloge battant les secondes avec une lenteur qui faisait +penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures +sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, +et aussitôt elle descendit le perron.</p> + +<p>Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, +ce fut une interrogation inquiète, comme +c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut lui-même. En +n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent +à leur appartement, dont elle ferma la porte.</p> + +<p>Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, +il lui posa une question:</p> + +<p>—Que se passe-t-il?</p> + +<p>Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas +sur laquelle se trouvait la note de M. de Chambrais: +le papier claquait dans sa main tremblante.</p> + +<p>Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit-il.</p> + +<p>Elle hésita un moment:</p> + +<p>—Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement +je vous ai aimé, mais je n'ai pas eu une pensée +qui ne fût une franche adoration pour vous. Rien +ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez; +je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de +cela comme d'une vertu particulière, cependant il me +semble que peu de femmes vivent ainsi pour un +être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là +une preuve de cet amour dont je voudrais que vous +ne puissiez douter jamais, et qui n'a jamais été aussi +profond, aussi passionné qu'en ce moment. Aussi quoi +que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup +qui vous frappe, avant de me juger, de me condamner, +songez à ce que j'ai été, à cette longue suite de journées +heureuses jamais troublées, à l'union de notre esprit +et de nos âmes; à cette constante harmonie qui +prouvait si bien que nos deux coeurs n'étaient plus +qu'un, et cela non seulement depuis que je suis +votre femme, mais avant de la devenir alors que je +pensais à vous comme au seul homme que je pourrais +aimer, comme à un être au-dessus des autres, +pour lequel j'étais trop imparfaite, et que je ne devais +jamais sans doute mériter. Cependant à force +d'amour j'étais devenue votre vraie compagne, pas +trop indigne de vous par la tendresse et le dévouement.</p> + +<p>Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces +paroles laissaient d'obscur et d'incompréhensible +pour lui.</p> + +<p>—La lettre, lui dit-il, la lettre.</p> + +<p>—Cette lettre explique une fatalité qui me fait la +plus misérable, la plus malheureuse des femmes.</p> + +<p>Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit +qu'elle avait fait à son oncle et aussi celui de leur +voyage et de leur séjour en Sicile.</p> + +<p>—Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.</p> + +<p>Elle baissa la tête.</p> + +<p>—Et l'homme, où est-il?</p> + +<p>—Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre +malheur: laissez-moi la force d'achever. Vous devez +vous souvenir combien j'ai résisté avant de devenir +votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon +oncle, et aussi à mon amour qui m'a entraînée. Je +voulais parler, tout dire; avec l'autorité d'un père +que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon +oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté +de céder. C'est mon crime. Je vous aimais tant! +Mais ce crime depuis dix ans m'a écrasée; et si vous +m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais sous +le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution +de tout vous dire, ne me laissant arrêter que +par la honte et plus encore par la douleur que je vous +causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était la pensée +qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui +qui a écrit cette lettre.</p> + +<p>—Et cela est arrivé?</p> + +<p>—Le jour où vous prépariez votre dernier discours, +vous devez vous rappeler que vous m'avez vue bouleversée +en recevant une lettre: elle était de lui; il +me donnait un rendez-vous à la <i>Mare aux joncs</i>.</p> + +<p>—Vous y êtes allée?</p> + +<p>—Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais +prendre Claude avec moi, dans cette maison, ou qu'il +reconnaissait sa fille et commençait un procès pour +rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace +contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette +enfant ne pouvait se trouver entre nous; je vous l'avais +dit quand vous me proposiez de la prendre; j'ai +persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien, +j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et +que ce qu'il voulait c'était de l'argent et non sa fille. +J'ai vendu des bijoux à Marche et Chabert. Il ne s'est +pas contenté de ce que je lui remettais. Alors, +n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, +j'ai fait remplacer les perles de mon collier par des +fausses et je lui ai remis les vraies.</p> + +<p>Il l'arrêta:</p> + +<p>—Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais +parlé alors et quelles hontes tu te serais évitées.</p> + +<p>—Vous saviez?...</p> + +<p>—Oui; c'est pour cela que je suis parti.</p> + +<p>—Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut +fermer les lèvres.</p> + +<p>Elle se jeta aux genoux de son mari:</p> + +<p>—Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, +t'adorant, n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir +et la volonté de te plaire et de te rendre heureux; +toi le meilleur et le plus noble des hommes, toi qui +mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, +pour prix de ton amour, la honte et le malheur.</p> + +<p>Il la contempla longuement, puis la relevant:</p> + +<p>—Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être +supporté quand on est deux.</p> + +<p>—Elie!</p> + +<p>—Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur +femme, je n'ai pas la tienne à te pardonner, puisque +tu es une victime.</p> + +<p>A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la +porte. Ils ne répondirent pas, les coups furent plus +précipités.</p> + +<p>Le comte alla ouvrir:</p> + +<p>—Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre +qui avait frappé:</p> + +<p>—Je demande pardon à M. le comte de m'être permis +de frapper ainsi: mais Dagomer est là , il dit +qu'il vient d'arriver un malheur.</p> + +<p>—Claude! s'écria Ghislaine.</p> + +<p>Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le +comte la suivit.</p> + +<p>Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air +consterné.</p> + +<p>Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je +viens de tuer un homme. Qué malheur!</p> + +<p>—Un braconnier? demanda le comte.</p> + +<p>—Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.</p> + +<p>Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent +pas besoin de paroles pour se comprendre.</p> + +<p>—V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, +aussi vrai que je m'appelle Dagomer.</p> + +<p>Il leva la main pour attester le ciel.</p> + +<p>—Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, +et à travers la <i>Réserve</i>, il l'emmenait du côté de +la grand'route, où il avait une voiture toute prête, le +cheval attaché à un des arbres du Calvaire. L'enfant +criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard +m'avait fait prendre l'avenue de <i>Baccu</i>. J'y ai dit d'arrêter. +Il s'est mis à ramer plus fort. Il allait aborder. +Ni à gauche ni à droite je ne pouvais courir après; +personne sur la route; Claude était perdue. Qué que +vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré +pour sauver la petite; je voulais lui casser un bras, +ça l'aurait arrêté; il a roulé au fond de la toue, mort; +il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.</p> + +<p>—Et Claude? s'écria Ghislaine.</p> + +<p>—Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que +je tire par-dessus elle; en tombant il l'avait écrasée, +mais a s'a relevée et m'a crié: «J'ai rien!» Pensez si +j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue au +bord avec le mort au fond.</p> + +<p>Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler +son attention.</p> + +<p>—Vous l'avez regardé?</p> + +<p>—Bien sûr.</p> + +<p>—Comment est-il?</p> + +<p>—Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.</p> + +<p>Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, +fit un signe affirmatif: c'était lui.</p> + +<p>—C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais +déjà l'homme de Crève-coeur qui souvent la nuit se +lève contre moi, v'là que je vas avoir celui de la <i>Réserve</i>; +pourtant je ne pouvais pas laisser enlever +Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès +de ses parents.</p> + +<p>—Vous avez fait votre devoir, dit le comte.</p> + +<p>—Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre +ça d'un homme comme vous.</p> + +<p>—Je l'expliquerai à la justice.</p> + +<p>S'adressant au valet de chambre:</p> + +<p>—Faites-vous donner une des charrettes anglaises +et allez prévenir la gendarmerie.</p> + +<p>Puis, revenant à Dagomer:</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de +danger qu'il en sorte!</p> + +<p>—Je vais avec vous.</p> + +<p>Ghislaine voulut le suivre.</p> + +<p>—Restez, dit-il.</p> + +<p>Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, +il revint à elle.</p> + +<p>—Je vais vous envoyer Claude.</p> + +<p>Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa +droiture, sa générosité, sa confiance,—son amour.</p> +<br><br><br> + +<h4>FIN</h4> +<br><br><br> + + + + + + +<h3>NOTICE SUR «GHISLAINE»</h3> + + +<p>J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et +cela m'a valu plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant +voit, et il le voit très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise +aussitôt et se familiarise rapidement. Pas besoin de +paroles pour cela: un regard échangé, tout est dit; il sait +jusqu'où il peut aller, c'est-à -dire jusqu'au bout de sa fantaisie. +Aussi, que de fois, en wagon ou en omnibus, cette +familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances qui consistaient +surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et +encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux +ou sur la manche de mon vêtement!</p> + +<p>Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également +entre les petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de +préférences; mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, +non pas qu'elles fussent plus faciles à suivre, au contraire, +mais précisément parce qu'avec leurs détours et leurs mystères, +elles étaient plus attrayantes.</p> + +<p>L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, +qui veut lire dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler +avec la petite fille, se trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique +dont il peut tourner pages après pages sans y comprendre +un traître mot.</p> + +<p>Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait +des mains de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en +lui est l'oeuvre de la civilisation. S'il était né avec cette perfection, +l'homme des cavernes n'aurait pas triomphe de ses +premières luttes pour la vie, dans lesquelles comptaient +seules certaines forces que développe la nature, mais qu'affaiblit +la civilisation en se perfectionnant: la férocité, l'astuce, +la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du +tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident +qu'aujourd'hui, l'homme policé, avec son éducation, ses +relations, son milieu, s'est éloigné,—plus ou moins—de +l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant qu'il subisse les +leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel enfant +n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si +parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin +naturel qui les domine et les dirige. Et parmi les enfants, +combien les petites filles l'emportent-elles dans le mensonge! +probablement parce qu'il est chez elles une conséquence de +leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse satisfaction +pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait +qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le +même refrain:—«J'ai menti, menti, menti.—Combien de +fois?—Oh!—Et pourquoi avez-vous menti?—Je ne sais pas.»—Et +c'est la vérité qu'elles ne savent pas, quoique +souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles ont menti +pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une +jouissance dont elles se grisent.</p> + +<p>Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, +en suivant cette pente de mon esprit, leur donner +une large place dans mes romans; et c'est ce que j'ai fait, en +quelque sorte inconsciemment, au moins en cela que c'est +seulement arrivé au bout de ma tâche que je me suis rendu +compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.</p> + +<p>En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier +roman où j'ai mis des enfants en scène,—c'était le +quatrième que je publiais,—je lui ai donné pour titre: <i>Les +Enfants</i>, en faisant la part égale entre le garçon et la fille.</p> + +<p>Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue +d'être lu par eux, un roman: <i>Romain Kalbris</i>, où un garçon +tient le premier rôle, mais en ayant près de lui une petite +fille qui lui donne la réplique.</p> + +<p>Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe +de l'enfance dans mes romans; une fille m'est née et, à la +regarder grandir, ma curiosité trouve suffisamment à s'employer +sans chercher des combinaisons de roman; puisque +j'ai la réalité sous les yeux, je ne vais pas faire de l'observation +de parti pris, aimant mieux suivre le développement et +l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent les +faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle n'en +fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours +affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et +l'enregistrer.</p> + +<p>L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris +<i>Sans famille</i> que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir +le travail de la journée.</p> + +<p>Jusque-là , j'ai indifféremment mis en action des garçons +et des petites filles; maintenant, il n'y aura plus de place +pour les garçons, les petites filles la prennent toute pour +elles: <i>Pompon</i>, la <i>Petite soeur, Paulette, Micheline</i>, le <i>Sang +bleu</i>, et enfin <i>Ghislaine</i>, pour finir par <i>En famille</i>.</p> + +<p>Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur +l'enfant. Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux +que j'ai écrits? Je ne me suis posé cette question qu'en faisant +ma récapitulation en ce moment même: j'ai été où mon +goût me portait.</p> + +<p>Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient +dans la vie, je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui +ai donnée: tout ne part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il +pas?</p> + +<p>Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle +d'une honnête fille entourée d'un milieu respectable, qui a +un enfant avant son mariage; cependant, si l'on veut bien +établir une statistique des enfants nés hors mariage, on sera +surpris de voir combien ils sont nombreux.</p> + +<p>C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant +que j'ai voulu présenter dans <i>Ghislaine</i>, un peu parce que +dans <i>Micheline</i> je l'avais déjà abordée dans des conditions +différentes et sans lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner, +limité que j'étais par mon sujet. Les deux romans forment +donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux de les +comparer, il verra comment, avec un point de départ presque +le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux +petites filles, Micheline et Claude, diffèrent entre elles.</p> + +<p>Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas +en même temps perdu ma curiosité des enfants, qui s'est +portée sur ceux d'un âge auquel on ne s'intéresse guère +généralement,—les tout petits. J'ai une petite-fille et c'est +elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et au développement, +aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent +mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me +fournissent ne seront jamais publiées, je peux leur donner +une sincérité incompatible d'ordinaire avec l'imprimé, ses +scrupules et ses apprêts; car ce n'est pas par des observations +en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais plus +simplement encore,—en maillot.</p> + +<p>Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, +et d'autant plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la +façon dont s'exerce la première succion? Curieuse celle de +la production des sons? Curieux le premier rire? Curieuse la +mimique de l'enfant pour montrer les choses dont on lui +parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent +avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que +les philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,—l'instinct.</p> + +<p>Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il +surprend à chaque instant celui qui regarde, au point de se +refuser à croire ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées +qu'impose la tradition acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, +il n'y a qu'à suivre les différentes phases des transformations +par où il lui plaît de passer: la sensibilité, la volonté, l'intelligence, +dans un ordre mystérieux qu'il brouille et intervertit, +et où ne se fera un peu de lumière qu'à la suite de nombreuses +observations consciencieusement notées.</p> +<br><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13562-h/images/001.png b/13562-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..454776a --- /dev/null +++ b/13562-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ghislaine + +Author: Hector Malot + +Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT + + + +GHISLAINE + +PAR + +HECTOR MALOT + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + +I + +Une file de voitures rangées devant le double portique de l'ancien hôtel +de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait +la curiosité des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur +leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampées sur le cuivre et +l'argent des harnais:--couronne diadémée et sommée du globe crucifère +des princes du Saint-Empire, couronne rehaussée de fleurons des ducs, +couronne des marquis et couronne des comtes. + +--Un grand mariage. + +Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand mariage: ni fleurs +dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers; +comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui +montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la justice de paix, dont +c'était le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de +conseils de famille. + +Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier étage et dans +les étroits corridors du greffe, ceux qui étaient appelés pour les +conciliations et pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle; de +temps en temps un secrétaire appelait des noms et des gens entraient +tandis que d'autres sortaient dans l'escalier à double révolution. +C'était un murmure de voix qui continuaient les discussions que la +conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées. + +Le secrétaire cria: + +--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais +sont-ils tous arrivés? + +Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé de six hommes, d'une +dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'à leur +tenue, autant qu'à leur air de n'être pas là, il était impossible de +confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle. + +--Oui, répondit une voix. + +--Veuillez entrer. + +--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à celui qui venait de +répondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de +regret et avec une intonation bizarre formée de l'accent anglais mêlé à +l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici. + +--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne. + +Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secrétaire, +lady Cappadoce, restée seule debout au milieu de la salle, regardait +autour d'elle. + +--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un +croque-mort assis à côté de lui sur un banc, on peut lui faire une +petite place. + +--Merci. + +--Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur. + +Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que cet individu en +tablier se permît cette familiarité, suffoquée dans sa pudibonderie +anglaise qu'il lui proposât une pareille promiscuité; et elle se mit à +marcher d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur ses hanches +plates, les yeux à quinze pas devant elle. + +Pendant ce temps le conseil de famille était entré dans le cabinet du +juge de paix. + +La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit le secrétaire en +indiquant des fauteuils, la ligne maternelle à gauche. + +Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix: + +--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc +de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? +demanda-t-il en s'arrêtant. + +--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'émancipation de laquelle +nous sommes ici, dit M. de Chambrais. + +--Très bien. + +Puis se tournant vers la gauche, il continua: + +--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon, +M. le marquis de Lucilière, amis. + +Il vérifia sa liste: + +--C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous tout de suite. + +Assis à son bureau, le juge de paix était pour le moment aux prises avec +un boucher, dont le tablier blanc, retroussé dans la ceinture, laissait +voir un fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pâle, +épuisée manifestement autant par le travail que par la misère. + +--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix à la +femme. + +--Non, monsieur. + +--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en écrivant +quelques mots sur un bulletin imprimé. Quand paierez-vous ces +vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour +avertissement, font vingt-huit francs cinquante? + +--Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux +de devoir. + +--Il faut une date; quel délai demandez-vous? + +--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends. + +--Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est à l'hôpital, il n'y a +que mon garçon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure... +S'il y avait de l'ouvrage! + +--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois régulièrement? demanda +le juge de paix. + +--Je tâcherai. + +--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez +poursuivie. + +--Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera pas. + +--C'est entendu, cinq francs par mois, allez. + +Le boucher paraissait furieux, et la femme était épouvantée d'avoir à +trouver ces cinq francs tous les mois. + +Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scène sans en perdre un +mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait: + +--Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle +vivement, on vous donnera une collection de musique à relier. + +Et sans attendre une réponse, elle revint prendre sa place. + +Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant à tous les +membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre. + +--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous +êtes convoqués pour examiner la question de savoir s'il y a lieu +d'émanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient +d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe? + +--Parfaitement, répondit le comte de Chambrais. + +Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le +juge de paix garda sa gravité. + +--C'est pour que vous voyiez vous-même que ma nièce est en état d'être +émancipée, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenée. + +--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une +émancipée, dit le juge de paix en saluant. + +C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt petite que grande, +au type un peu singulier, en quelque sorte indécis, où se lisait un +mélange de races, et dont le charme ne pouvait échapper même au premier +coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en mèches sur le +front, derrière en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un +noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures étaient si souples +et si légères que cette chevelure profonde, coiffée à la diable, avait +des douceurs veloutées qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner. + +Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à la fois, à l'ovale +allongé, au nez pur, au teint ambré éclairé par d'étranges yeux gris +chatoyants, qui éveillaient la curiosité, tant ils étaient peu ceux +qu'on pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié mélancolique +qui ne riait que par le regard et d'un rire pétillant. Il n'y avait pas +besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte +spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui se dégageait +d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de tenue ne pouvaient avoir +d'égales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu à pois +blancs, avec son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie +voulue montrait un mépris absolu pour la toilette, elle avait un air +royal que l'être le plus grossier aurait reconnu, et qui forçait le +respect; et c'était précisément à cet air que le juge de paix avait +voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était. + +--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il. + +--Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette émancipation, répondit +M. de Chambrais. + +Les cinq membres du conseil firent un même signe affirmatif. + +--Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua le juge de paix, +et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'à nommer le curateur. Qui +choisissez-vous pour curateur? + +Cinq bouches prononcèrent en même temps le même nom: + +--Chambrais. + +--Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi moi, je vous prie, +pourquoi pas l'un de vous? + +--Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine. + +--Parce que vous êtes son plus proche parent. + +--Parce que vous avez été son tuteur. + +--Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un meilleur défenseur que +vous. + +Ces quatre répliques étaient parties en même temps. Il allait leur +répondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit, +plaça aussi son mot: + +--Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur des tuteurs, +parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un +père. + +M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'émotion en +même temps que la contrariété: + +--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais +qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un +peu, moi, et de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne +me suis pas marié. Quand mon aîné a pris femme, je suis resté auprès de +notre mère aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour +appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à sa chambre. +L'année même où nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna +vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle. +Aujourd'hui, la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit, la sagesse +de la raison, la droiture du coeur, en état de conduire sa vie; elle a +dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit--enfin +j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six années +pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je vous demande de +m'émanciper à mon tour; il n'en est que temps. + +--Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le +comte de Chambrais, ayant été tuteur et ayant, en cette qualité, un +compte de tutelle à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la +reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il se contrôlerait +ainsi lui-même. + +--Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais triomphant. + +--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ à +l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est +votre intention, confier la curatelle à M. le comte de Chambrais. + +--Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq membres du conseil de +famille. + +--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom. + +--La mission du curateur ne consiste pas à agir pour le mineur émancipé, +dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement à l'assister +pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres +actes. + +--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma nièce dans +l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administré la mienne? + +--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille. + +Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgré lui +et malgré tout, il fut nommé curateur. + +Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arrière avec le +duc de Charmont. + +--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il. + +--Nous dînons avec des gueuses au café Anglais, et après nous allons à +la première des Bouffes. + +--Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai vous rejoindre; en tout +cas, gardez-moi une place dans votre loge. + + + +II + +Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce +qu'on voit de l'hôtel de Chambrais dans la rue Monsieur, où il a son +entrée; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on +l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnées +qui, entre des murailles garnies de lierres et masquées par des arbres à +haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppée +dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutôt une +habitation de campagne que de ville, et ses deux étages en pierre jaune, +sans aucun ornement, élevés au-dessus d'un perron bas, ses persiennes +blanches; son toit d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent +encore ce caractère. + +Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième siècle, abandonné +leur vieil hôtel du quartier du Temple pour faire bâtir celui-là, ils +avaient en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse de +l'architecture ou de la décoration, et leur but a été atteint: il y a de +plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a +pas de mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement ombragée l'été, +de plus agréable à habiter, avec de la lumière, de l'air, de l'espace, +de plus tranquille, où l'on soit mieux chez soi. + +Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils +n'entrèrent pas dans l'hôtel. + +--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de +Chambrais. + +Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le moyen que son +oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se +tenant à distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux +aguets: le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout +lumineux et tout parfumé des fleurs de mai avec les reflets rouges des +rhododendrons épanouis qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient +dans les massifs; ce désir de promenade devait donc paraître tout +naturel sans qu'on eût à lui chercher des explications de mystère ou de +secret, mais précisément rien ne paraissait naturel à la curiosité de +lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle voulait pénétrer. + +Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle pas connaître tout +ce qui touchait son élève? Si à chaque instant elle affirmait bien haut +«qu'elle n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait que +Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait +élevée, c'était en mère. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le +malheur des temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier dans +l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation de cette enfant, +elle n'avait pas pour cela cessé d'être une lady, et c'était en lady +qu'elle voulait être traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté, +au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et +même, en remontant dans les âges, il était facile de prouver qu'ils +valaient mieux. + +Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit +quelques pas en avant pour se rattacher à eux: + +--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous à Paris, ou +partons-nous pour Chambrais? + +--Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si +vous me faites le plaisir de rester à dîner je couche ici, sinon je +retourne à Chambrais. + +Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de +ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait +pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si +cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont, +qu'il ne savait quel parti prendre. + +--C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec lui, dit-il enfin. + +Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta. + +--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien +que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit +pour lui d'une décision grave à prendre. + +--Il faut y aller, mon oncle. + +--Si tu le veux.... + +--Nous partirons pour Chambrais à cinq heures, dit Ghislaine en se +tournant vers lady Cappadoce. + +--Comme tu dois revenir à Paris très prochainement pour la reddition du +compte de tutelle, nous dînerons ensemble ce jour-là, je te le promets. + +Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de +Chambrais passa son bras sous celui de sa nièce, et l'emmena dans le +jardin. Penché vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la +Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air d'un grand frère +qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un +oncle. Et en réalité, c'était un frère qu'il avait toujours été pour +elle, en frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours traitée +sans pouvoir jamais s'élever à la dignité d'oncle ou de tuteur. Tuteur, +pouvait-on l'être quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du +coeur on n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie les +Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture, pour sa souplesse, +son entrain, on eût bien plutôt vu en lui Almaviva, un peu marqué +peut-être, mais à coup sûr un vainqueur. + +--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent à l'abri des +oreilles curieuses, que comptes-tu faire? + +--Comment cela, mon oncle? + +--Je veux dire: maintenant que tu es émancipée, comment veux-tu arranger +ta vie? + +--Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée d'un coup de baguette +magique? + +--Certainement. + +--Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier, cet après-midi que je +n'étais ce matin? + +--Sans doute. + +--Je ne le sens pas du tout, même quand vous me le dites. + +--Tu as la volonté, la liberté; et je te demande comment tu veux en +user. + +--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la +semaine dernière: demain, M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera +une conférence de littérature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny; +après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai de une heure à +trois, dans l'atelier de M. Casparis, à mon groupe de chiens qui avance; +vendredi, c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique +d'accompagnement. + +--C'est le grand jour, celui-là; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de +Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette. + +--Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant, il sait tout et +il vous fait tout comprendre. + +--Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas. + +--Je reconnais que la musique est ma grande joie. + +--Pendant que j'ai encore une certaine autorité sur toi.... + +--Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi, mon oncle. + +--Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que tu te donnes +trop entièrement à la musique. Plusieurs fois, je t'ai adressé des +observations à ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu +m'inquiètes. + +--Vous n'aimez pas la musique! + +--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas +comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à +la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un +parfum par hasard, est agréable; vivre dans une atmosphère chargée de +parfums, est aussi désagréable que dangereux. Tandis que la pratique des +autres arts fortifie, celle de la musique poussée à l'excès affaiblit. +Quand tu as modelé pendant deux ou trois heures dans l'atelier de +Casparis, tu sors de ce travail allègre et vaillante; quand, pendant +deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu sors de cette +séance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur troublé. On dit et +l'on répète que la musique est le plus immatériel des arts; c'est le +contraire qui est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble +qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre organisme en +frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les +cordes. Nos cordes à nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations +répétées, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent +pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses dévastés, détraqués, +déséquilibrés que je pourrais te nommer, si cela n'était inutile avec +les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec +ses mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés, ses +grimaces, soit un être équilibré? Cependant il est grand, fort, bien +bâti, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garçon, sans +ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître Soupert, qui n'est qu'un +paquet de nerfs, ne soit pas plus inquiétant encore dans sa maigreur +décharnée? + +--Est-ce que vraiment je suis menacée de tout cela? demanda-t-elle avec +un demi-sourire. + +--Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est sérieusement que je +te demande de comparer Soupert à Casparis, puisque ce sont les seuls +artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle +santé physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et +désordonné. + +--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il +est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est +musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas, +comme vous n'avez pas à craindre que j'approche jamais du talent de M. +Soupert, ni simplement de celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à +la maigreur de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre. Je ne +suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de +beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'étais dans des +conditions particulières qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi +que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères, des soeurs, des +camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublié mon piano bien +souvent. Vous savez que mes seules lectures ont été celles que lady +Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas très +étendu. Je n'ai jamais été au théâtre. Dans la musique seule, j'ai eu et +j'ai liberté complète. Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour +les distractions présentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais +encore pour les ailes qu'elle mettait à mes rêveries... quelquefois +lourdes... et tristes. + +Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra: + +--Pauvre enfant! dit-il. + +--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes à former, +je ne les adresserais certainement pas à vous, qui avez toujours été si +bon pour moi. + +--Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance, je me le suis +dit moi-même bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir. +C'est le malheur de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune, +sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui +ne pouvait être ni un père ni une mère pour toi! Heureusement ces +tristesses vont s'évanouir puisque te voilà au moment de faire ta vie et +de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses +qui ont manqué à ton enfance. + +--Vous voulez me marier? s'écria-t-elle. + +--Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour cela je demande qu'à +partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes à ta +rêverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la +musique pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais pour suivre +les pensées sérieuses que le mariage fait naître dans l'esprit et le +coeur d'une fille de dix-huit ans. + +--Vous avez quelqu'un en vue? + +--Oui. + +--Quelqu'un qui m'a demandée? + +--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le +sais. + +--Qui, mon oncle, qui? + +--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras +là-dessus, tu n'auras plus ta liberté; cherche dans notre monde qui tu +accepterais pour mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un +que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet +examen, nous en reparlerons. + +--Quel jour? demain? + +--Non, non, pas demain? + +--Alors, après-demain? + +--Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis, +je dînerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir à ton +impatience que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage. + + + +III + +Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles de son oncle, +Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitôt que M. +de Chambrais l'eut quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put +trouver de musique non reliée. + +Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle +faisait là, et Ghislaine le lui expliqua. + +--Comment! s'écria le gouvernante, vous allez donner votre musique à +relier à des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de +travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera +perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous tenez à lui faire du +bien. + +--Elle ne demande pas l'aumône. + +--Si elle est réduite à la misère que vous dites, comment voulez-vous +qu'elle achète ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton, +le papier? + +--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse +faire ces achats. + +--Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer comment elle voulait +que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs. + +A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se ranger devant le perron, +car pour aller à Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou +pour venir de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude qu'on prit +le chemin de fer: quatre postiers étaient attachés à ce service, et en +leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives +de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile. + +Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du tête-à-tête que M. de +Chambrais avait voulu se ménager avec Ghislaine, elle avait compté sur +ce voyage pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue promenade +autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité vaine qui la poussait, +le seul désir de savoir pour savoir, c'était son intérêt. + +Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il se passer? +Était-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue? +La question. était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une navrante +mortification d'en être réduite, elle, une lady, à vivre dans une +position subalterne, en réalité, elle tenait à cette position qui +n'était pas sans avantages. Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir +que du dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en +réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter cette France détestée pour +retourner dans son Angleterre adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable, +incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle +fût, elle ne craignait rien tant que d'être obligée, par le mariage de +Ghislaine, de renoncer à son malheur et à son humiliation. + +A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des +Invalides, qu'elle commença ses questions: + +--Cette émancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes? +dit-elle de son ton le plus affable. + +--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander. + +--Et vous lui avez répondu? + +--Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais la semaine +prochaine ce que j'avais fait la semaine dernière. + +--Il est certain que l'émancipation ne confère pas tout d'un coup des +grâces spéciales. + +--Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si vous le voulez bien, +je vais préparer ma leçon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_. + +Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la conversation sur ce +sujet, mais déjà Ghislaine avait pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans +une poche de la voiture et sa lecture était commencée; elle dut donc +se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs était +rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait +qu'une enfant. + +Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine, +ordinairement attentive et appliquée, faisait sa lecture, l'inquiétude +prit la place de la confiance; certainement il s'était dit, entre +l'oncle et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui avait répété, +et cette lecture n'était qu'un prétexte pour penser librement à cette +autre chose. + +A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, elle la +questionna de nouveau; mais cette fois indirectement: + +--Il me semble que _Chatterton_ ne vous intéresse guère? + +--Je réfléchis. + +--C'est précisément ma remarque. + +--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer ses lectures. + +--Encore faut-il les suivre. + +--C'est ce que je vais faire. + +Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire, +au moins pour échapper à ces interrogations. Elle avait bien l'esprit à +la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du +quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses +oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle? + +Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation pour se dire +qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les +tendresses qui avaient si tristement manqué à sa première jeunesse; mais +les idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de +prendre corps par la forme précise que son oncle leur avait données et +elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait. + +Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les espérances dont +son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commencé à juger la vie? + +Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse +que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps étaient +tous pleins de joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont +l'unique souci semblait être son bonheur; autour d'elle, une existence +de fêtes qui lui avait laissé comme des visions de féeries: au château, +dans les allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle était +mêlée, galopant sur son poney à côté de sa mère; à l'hôtel de la rue +Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée +des invités, et la musique qui, la nuit, la berçait dans son lit, et +toujours à Paris, à la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour. + +Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, plus de mère, plus +de fêtes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le père avait +été tué dans un accident de chasse. Huit jours après, la mère était +morte d'un accès de fièvre chaude. + +Du côté de son père, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais, +dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la +rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie française; du côté +de sa mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes; +mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient guère s'acquitter de leurs +devoirs de parenté envers cette petite Française qu'ils connaissaient à +peine. + +Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la +maison déserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser +de son oncle quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et plus +souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château où l'on n'arrivait +qu'après un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste +solennel, la leçon à propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans +le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude toujours +gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuée de sa +naissance, exaspérée de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait +sa situation par sa dignité. + +A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine avait accepté +cette vie monotone, soumise et résignée, sans échappée au dehors, +n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre. +Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par scrupule et pour +qu'on ne l'accusât point de s'être débarrassé d'un devoir difficile, que +son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation. +Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir +les sévérités; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et +toujours appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne pas faire une +observation qui ne fussent dictés par la justice même, elle sentait +qu'elle eût été ingrate de se plaindre. On était pour elle ce que les +circonstances permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; une +gouvernante n'est pas une mère; c'était là le malheur, la tristesse de +sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher. + +Mais la floraison de la quinzième année avait suscité en elle des +échappées au dehors, qui étaient nées de ses souvenirs mêmes. + +C'était en se rappelant les regards émus et les paroles de tendresse que +sa mère et son père échangeaient en l'embrassant, qu'elle s'était +dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se +dissiperaient que le jour où elle se marierait. Pourquoi, alors, ne +serait-elle pas heureuse comme sa mère l'avait été? Pourquoi le babil +d'un enfant n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle avait +vu le sien provoquer sur celles de sa mère? + +Et de même c'était en se rappelant les illuminations et les fleurs des +grands appartements de l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en +retrouvant dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du +château les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle +les soirs où l'on jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela +ressusciterait quand elle se marierait. + +Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui donner un corps, +l'être idéal qui flottait indécis dans les féeries de son imagination +devenait un personnage réel; il existait, il la connaissait; tout au +moins il l'avait vue. + +Où? + +Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines qui, à dix-huit +ans, ont été partout; en vraie fille du monde où les traditions sont +une religion, elle n'avait été nulle part! les offices à +Saint-François-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche à Paris; +quelques rares visites chez des parentes à qui elle avait des devoirs à +rendre, en janvier ou à de certains anniversaires; en mai, des séances +d'étude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'était +tout; il lui était donc facile de remonter dans ses souvenirs en se +demandant où elle avait vu «l'homme de son monde qu'elle accepterait +pour mari et qui pouvait prétendre à sa main». + +Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. Jamais personne n'y +avait fait attention à elle. Tout d'abord, elle en avait été mortifiée, +s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tardé à +comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder +ce regard à une fille simplement habillée, que pour le costume on +pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa +maîtresse, plutôt que pour une fille de grande maison accompagnée de sa +gouvernante. + +C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer +avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient réunir les +qualités dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui +les eût toutes,--celles-là et beaucoup d'autres qu'elle était disposée +à lui reconnaître,--le comte d'Unières. En tout elle ne l'avait pas vu +trois fois, et ils n'avaient pas échangé dix paroles; mais certainement +il était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être idéal dont elle +avait si souvent rêvé. + +Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée de le dire, ne sachant +rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en était +ainsi. + + + +IV + +C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha tous les soirs à +neuf heures et demie. Mais ce jour-là, si elle entra dans sa chambre à +l'heure réglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était +trop agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le voyage de +Paris à Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la +quittaient pas, elle avait besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte +close, elle l'était. + +Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre d'enfant, à côté de sa +gouvernante, au premier étage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle +prit l'appartement de sa mère, qui se composait de quatre pièces au +rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un petit salon, une +chambre à coucher qui était immense avec six fenêtres, deux sur la cour +d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste +cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet où couchait +une femme de chambre. + +Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement qui lui semblait +amoindrir son autorité; mais c'était justement en vue de cet +affaiblissement d'autorité que M. de Chambrais avait imposé sa volonté. +Ne fallait-il pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour cela le +mieux était de l'habituer à une certaine liberté. Chez elle, dans +l'appartement qu'avaient toujours habité les princesses de Chambrais +depuis deux cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille. + +Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença par éteindre sa lampe, puis +ouvrant une des fenêtres qui donnent sur les jardins, elle resta à +rêver en laissant sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc +qu'éclairait la pleine lune. + +Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporté +aucun changement aux dispositions primitives de leur château et de leur +parc: tels ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient +conservés. Chaque fois que les dégradations du temps l'avaient exigé, +ils avaient fait réparer le château, mais sans jamais accepter des +restaurations plus ou moins savantes qui auraient altéré son caractère. +De même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes toutes les +fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais toujours en respectant +l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine, +qui dans son neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait été +recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours +de Gênes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom. + +Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui leur faisait suite +n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis +qu'on voyait à Versailles le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin +du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais +restait ce qu'il avait toujours été avec ses avenues droites, ses +arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et +ses cyprès taillés, ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses +terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues. + +Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle était +ainsi venue s'asseoir à cette place. Certaine de n'être pas surprise +par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette +fenêtre, elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle voulait. +C'étaient les seuls moments de la journée où elle eût sa liberté +d'esprit et ne fut pas exposée à entendre sa gouvernante, toujours aux +aguets, lui dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous +donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la rêverie, +n'est-ce pas?» + +Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'être pas +bavard avec soi-même; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres +que cette partie du jardin et du parc que de cette fenêtre son +regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien +tranquillement se confesser à quelque coin de sa chambre ou à quelque +meuble, mais ils n'eussent été que de muets confesseurs, tandis que le +jardin et le parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que la +neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des +orangers passât dans l'air tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient +de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces +statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans +l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours elle les trouvait en +accord avec ses sentiments: triste, ils étaient tristes aussi: «Tu te +plains d'être abandonnée; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais +la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et à l'avenir en te +rappelant le passé; et nous?» + +Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents +lui répondirent. Comme ils s'étaient associés à ses tristesses, ils +s'associèrent à ses espérances: on allait donc revoir les fêtes +d'autrefois; les promenades des amis dans les allées; les danses dans +les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le +parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la forêt. + +L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, éclairée par +la pleine lune de mai, parfumée par les senteurs des roses et des +chèvrefeuilles, qu'il était tard lorsqu'elle se décida à fermer +doucement sa fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas +tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer +son rêve de la soirée. + +Le temps avait marché: on célébrait son mariage avec le comte d'Unières, +dans l'église Saint-François Xavier; elle avait la toilette ordinaire +des mariées, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. Mais +le comte était en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_, +tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Doré: justaucorps de satin +rose, toque à plumes, épée; en même temps, par un dédoublement de +personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait au baptême de +son premier né. + +Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite pendant ses +leçons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication +de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce: +évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante +l'accompagna jusque dans la cour où attendait la voiture qui devait le +reconduire à la station. + +--Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, que vous avez remarqué +le trouble de votre élève? + +--Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était pas homme à remarquer +quoi que ce fût quand il s'écoutait parler. + +--C'est à peine si elle vous a entendu. + +--Vraiment? + +--Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant à cela avec un +pareil sujet. + +--Mais il est anglais, ce sujet. + +--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous +l'accorde, mais pour les sentiments, les idées, les moeurs, les actions, +ces gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: croyez-vous +qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, ne soit pas de nature à +éveiller les idées d'une jeune fille? + +--Et comment voulez vous que j'enseigne notre littérature contemporaine +sans parler de ses oeuvres, typiques? + +--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en à des modèles +plus anciens; pour moi, j'ai appris le français dans les _Mémoires de +Joinville_, et je m'en suis bien trouvée. + +--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager +une discussion inutile, je le soumettrai à M. le comte de Chambrais. + +--Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, répliqua lady Cappadoce +qui n'avait jamais admis qu'on lui répondit ironiquement. + +Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, car lorsque M. de +Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait +fait le jour de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer +de derrière une persienne pour tâcher de comprendre à leur pantomime +ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle était si discrète, cette +pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un +mariage, une affaire d'intérêts, il pouvait être aussi bien question de +ceci que de cela. + +--Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je t'ai dit avant-hier, +avait commencé M. de Chambrais lorsqu'ils avaient été à une certaine +distance de la maison? + +--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander! + +--Et tu as trouvé? + +--Comment voulez-vous que je sache? + +--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus à l'esprit. + +--Mais je vous assure que cela m'est tout à fait difficile; je n'ose +pas. + +--Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas le plus souvent en +vertu de certaines affinités mystérieuses dans lesquelles notre volonté +ne joue aucun rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les +jeunes gens que tu as vus et qui peuvent être des maris pour toi, il en +est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien +de plus. + +--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me +semble, accepter pour mari. + +--Un seul? + +--J'ai vu si peu de monde! + +--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible? + +Elle hésita un moment, détournant la tête pour cacher sa confusion, car +il lui semblait que c'était là un aveu. + +Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un +ton tout plein d'une tendre affection: + +--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter d'être ton confident? + +--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence. +Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me défendre +sottement: j'ai pensé à M. d'Unières. + +Il poussa une exclamation de joie. + +--Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de d'Unières qu'il s'agit. Tu +vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un +peu aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me prouve que +nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera +heureux. Vous vous êtes vus quatre ou cinq fois.... + +--Trois. + +--C'est encore mieux; les affinités dont je parlais se manifestent plus +franchement; sans vous connaître, vous avez été l'un à l'autre attirés, +par une sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment plus tendre, +et qui le deviendra. Tu m'aurais demandé un mari que je ne t'en aurais +pas choisi un autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, c'est +beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observés en pensant que +j'aurais un jour la responsabilité de ton mariage, je n'en connais aucun +qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune +n'est pas l'égale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin +c'est un homme d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu de +perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il a travaillé; il a +fait de bonnes études en droit; il a voyagé, en séjournant dans les +pays étrangers où il y a à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux +États-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on +peut être certain que, quand il entrera à la Chambre, il sera un des +meilleurs députés de notre parti. + +--Quel âge a-t-il donc? + +--Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est pour la préparer +qu'il est en ce moment dans son département. Il en reviendra dans +six semaines. Et alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse +d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à ton mari la Grandesse +d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale. + + + +V + +Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et à son corps +défendant les leçons de littérature française contemporaine, par contre +elle était passionnée pour celles de musique; que cette musique fût +allemande, italienne ou française, ancienne ou nouvelle, peu importait, +pour elle il n'y avait ni nationalité, ni âge. Tout à craindre de +Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que +des corrupteurs. Rien à redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont +des charmeurs. Infâme le rapt de la fille de Triboulet par François Ier; +innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue. + +Pour elle, il en était des professeurs comme de leur science ou de leur +art; c'était ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou +en tendresse et qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts: +M. Lavalette, le professeur de littérature française, ne pouvait être +qu'un sacripant, et Nicétas, le professeur d'accompagnement, qu'un +charmant jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété sur tous +les tons que M. Lavalette était un critique de grand talent, un esprit +distingué, une conscience droite, en tout le plus honnête homme du +monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait +pas, on se trompait. Au contraire, elle était disposée à voir un ange +dans Nicétas: en pouvait-il être autrement avec l'âme et la verve qu'il +mettait dans son exécution? + +Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons de l'un toujours trop +longues, se changeait en ravissement à celles de l'autre toujours trop +courtes. Installée dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le +quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il exécutait, +elle restait plongée dans sa béatitude, dodelinant de la tête, battant +la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps échapper de +petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait. + +Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que l'heure de la leçon ne +fût pas dépassée, et s'il se laissaient entraîner à des développements +qui l'intéressait lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon de +tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicétas, elle +n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle +écoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scène +de comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au bout. Encore +avait-elle d'ingénieuses ressources pour allonger la séance et même +quelquefois pour la doubler. + +Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle s'apercevait qu'il était +trop tard pour que Nicétas pût prendre le train; il partirait par le +suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou +bien trop froid: et, passant par dessus les règles de l'étiquette et des +convenances, qui pourtant lui étaient si chères, elle le gardait à dîner +au château. Que faire en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et +comme il eût été indiscret de continuer le travail de la leçon, ce qui +eût ressemblé à une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux +qui lui plaisaient. + +Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle d'une pareille faveur, +et le soleil eût pu dévorer la plaine, le verglas eût pu rendre la route +impraticable sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était pas +un professeur comme les autres: d'abord il était musicien, et ce titre +seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en +étaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes +et même dans son attitude des côtés mystérieux dont on parlait tout +bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque et chevaleresque de lady +Cappadoce. + +Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique de Ghislaine avait été +le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce +que c'était un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait +facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement et sans perte de +temps. Mais si Soupert était un musicien de talent, par contre c'était +bien pour la régularité le plus détestable professeur qu'on pût trouver: +il n'y avait pas de meilleures leçons que les siennes; seulement, il +fallait qu'il les donnât et surtout qu'il fût en état de les donner, ce +qui n'arrivait que rarement. + +Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine d'années, Soupert +était redevenu dans sa vieillesse le bohème qu'il avait été dans sa +jeunesse: rôdeur de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des +salons où il promenait de trente à cinquante une fille de grande +naissance qu'il avait épousée; à soixante, il vivait dans une masure +du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa +seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui +séparait celle-ci de celle-là. + +Quand il avait été question de le donner pour professeur à Ghislaine, +c'était à l'auteur du _Croisé_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais +avait pensé et non au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du _Croisé_ +il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré dans le +monde, la réputation, le mariage extraordinaire; du bohème, il ne +savait rien, si ce n'est qu'il habitait à une assez courte distance de +Chambrais pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt qu'à un +musicien qui viendrait de Paris. + +Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème se montrât tel +que la vie, la lutte et «le pas de chance» l'avaient fait. Partant de +chez lui le matin pour venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier +cabaret de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et +prendre la force d'accomplir cette odieuse corvée qui consisté à donner +une leçon de piano, au lieu de rester attablé tranquillement avec les +ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa société. +Au cabaret du bas de la côte, il faisait une seconde halte. Au café de +la Gare, il en faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui +causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou +simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succédaient, +et au lieu d'être à Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y +arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi. + +--Retenu; à mon grand regret empêché; vous comprenez. + +Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait +parfaitement. + +--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela. +Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-être, nous +vaudra un nouveau chef-d'oeuvre. + +En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard +valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, c'était une odeur de vin blanc +mêlée à celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand +Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un _la_ ou un _fa_ au +lieu d'un _sol_, incapable qu'il était de diriger ses doigts tremblants. + +Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté ces parfums, que +lady Cappadoce n'eût éprouvé aucun embarras avec lui: elle l'eût tout +de suite remercié; mais ce procédé expéditif était-il applicable à un +musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle avait les romances +dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas +pensé. Il fallait aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen +qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert partît de chez +lui pour venir directement sans s'arrêter en route, il n'aurait pas +d'occasions de se parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y +avait qu'à l'envoyer chercher en voiture. + +Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle était +capable, cette proposition, il avait commencé par refuser: + +--La promenade du matin est hygiénique. + +Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû accepter. + +Il avait été calculé qu'il arriverait au château un peu avant neuf +heures: la première fois qu'on alla le chercher, il arriva à dix +heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le +professeur et le cocher étaient exactement dans le même état, pour +s'être arrêtés à tous les bouchons de la route. + +Boire avec un valet! + +Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été prévenu que, «à +cause de l'irrégularité dans ses heures, qui dérangeaient tous les +autres professeurs», mademoiselle de Chambrais renonçait à ses leçons. + +Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; mais lui n'était +pas homme à le prendre par le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât +deux cents francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule +ressource, il s'était tout de suite consolé en se disant que c'était la +liberté qu'il recouvrait; maître de son temps désormais et n'ayant +plus à se préoccuper de ces leçons, il aurait le loisir de faire les +démarches nécessaires pour que son répertoire fût repris: c'était +parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le négligeait; il se +montrerait. + +Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une élève qui +l'intéressait; elle était née musicienne, cette jeune fille, et il +serait vraiment dommage qu'elle tombât entre de mauvaises mains: il ne +fallait pas, il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de +gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, il avait proposé à +lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens élèves, celui +qu'il avait formé avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus +d'espérances, qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas. + +Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées eussent été +cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance +en sa probité d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs, +Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier prix +de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix également du +Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur +accompagnateur que pût trouver mademoiselle de Chambrais était ce jeune +musicien, il semblait qu'on pouvait se fier à cette parole. + +Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux qui recommandaient +l'artiste, avait ajouté tout bas et confidentiellement des détails +particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'était émue. + +--Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, je n'en sais rien. + +--Mais alors.... + +--Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. Quelle est +sa nationalité? Je n'ai que des probabilités à ce sujet. Comment se +nomme-t-il de vrai? Je l'ignore. + +--Et vous le recommandez! + +--Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques, +Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble +que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est +lui qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint me trouver à +Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes leçons. Nous étions en +été, et la poussière couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur +son visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le questionnai. +Il me répondit qu'en effet il était venu à pied. Huit lieues aller et +retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se +rafraîchir. Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition +pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait en prendre; ce fut le +commencement de nos relations. Elles continuèrent sans que j'apprisse +rien, ou à peu près rien sur lui, tant il était réservé et discret: +il était remarquablement doué pour la musique; en toutes choses, +son éducation avait été poussée beaucoup plus avant que ne l'est +ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voilà +tout ce que je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le +connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes +élèves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que +j'aurais voulu servir dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui +montra combien je m'intéressais à elle.--Je puis lui donner des lettres +qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habité la +Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une était pour une grande +duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse. +Vous comprenez ma stupéfaction: comment avait-il des relations dans +ce monde, et telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré ma +curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de là, +le hasard me fit monter chez lui, car après l'avoir fait engager aux +Concerts populaires, je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il +avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première fois +que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur était accrochée +une gravure, un portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme +étranger chamarré de décorations: un nom avait été gravé au dessous, +mais il était effacé; à côté se lisait, de l'écriture de Nicétas, que je +connais bien, cette étrange inscription: «Haine éternelle.» + +--Voilà qui est bizarre. + +--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui représente +ce portrait et Nicétas, il y a une ressemblance frappante. + +--Son père, alors. + +--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette +histoire du portrait, s'ajoutant à celle des lettres, m'intéressa. Je +voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences +de Nicétas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il +s'enveloppe. + +--Et vous y êtes arrivé? + +--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilités. Il serait +le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, +aimée pendant un séjour que ce personnage aurait fait dans le Midi. +Obligé de retourner en Russie, ce personnage maria sa maîtresse à un +professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le +paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit +ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais martyrisé par celui-ci, +il écrit à son vrai père qui vient le reprendre, le rachète, l'emmène en +Russie et le fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants. +Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été le camarade de ceux et de +celles pour qui il m'a donné des lettres de recommandation. Un jour son +père meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle. +Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment à Vienne, entre au +Conservatoire où il obtient un premier prix, et arrive enfin à Paris où +il en obtient un autre. + +Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce +s'enflammât; mais c'était presque un personnage de roman, ce jeune +musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre, +à coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée de +supériorité aristocratique allait plus vite et plus loin que les +probabilités de Soupert. + +--Amenez-le, cher monsieur Soupert. + +Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par Soupert, elle +n'avait plus douté de cette naissance illustre. + +Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large +d'épaules, à la tête énergique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui +lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisées, était +quelqu'un. + +Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre voulu de cette +chevelure tortillée en serpents; peut-être les yeux ardents qui +brillaient, à travers ces mèches ramenées en avant, au lieu d'être +rejetées en arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une +expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet quelconque; +mais qu'importait, cela n'empêchait pas qu'il fût étrangement +original,--comme il convenait à un homme de son sang. + +Un Romanof--elle était sûre que c'en était un--maître de musique de la +princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'était bien. + + + +VI + +Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, autant Nicétas +était exact dans les siennes; si l'un avait toujours été en retard, +l'autre était toujours en avance. + +Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au concierge de ne pas +l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille +entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins: +lady Cappadoce le voyant alors errer à petits pas, la tête tournée vers +le château, s'attendrissait sur lui: + +--Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château de ses pères. + +Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la Néva, où elle +avait décidé, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se +trouver ce château. + +--Comme il doit souffrir de cette misérable vie de musicien en la +comparant à celle de ses frères, et jamais une plainte, jamais une +allusion; le stoïcisme! + +Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus +ne faisait allusion à ses grandeurs déchues, et cette ressemblance le +lui rendait plus sympathique encore. + +Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passé +par ces épreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur. + +Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait par de petits +moyens détournés à lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi, +du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Écosse +incontestablement--compatissait à son infortune et qu'il n'était pas +seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait à ce qu'il se +réchauffât avant sa leçon; quand c'était par une journée de soleil, +elle lui faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît pour s'en +défendre; tout cela accompagné de bonnes paroles, de câlineries, de +cajoleries; une mère n'eût pas eu plus de prévenances avec un fils. + +Dans son élan de compassion elle eût souhaité que Ghislaine s'associât à +elle, sinon avec la même franchise, au moins avec une sympathie secrète. +Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un professeur comme +les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait +l'art qu'il enseignait; mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle +l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était simplement celui +d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle +n'avait aucune arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste, +réduit à toucher un cachet, était un Romanof. Comment l'idée lui en +serait-elle venue? Ce n'était pas à une jeune fille de son âge, élevée +comme elle l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette +illustre origine. + +C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à Chambrais; le +vendredi qui suivit l'émancipation de Ghislaine, il arriva comme +toujours en avance. L'heure de la leçon était trois heures; un peu après +la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut se promenant dans +le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des +plates-bandes, mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers le +château pour qu'on devinât sa préoccupation: il pensait à la Néva! + +La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux pommelé de blanc +tombait une chaleur lourde qui le força à s'abriter dans un berceau +d'ifs taillés ras, et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête +franchement levée sur l'aile du château qu'il avait devant lui,--celle +habitée par Ghislaine. De la fenêtre derrière laquelle elle était, lady +Cappadoce ne lui voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme +toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais à l'attitude +générale, on pouvait suivre sa pensée: Chambrais lui rappelait le +château de la Néva, et en l'observant avec cette fixité, il revivait, +le pauvre jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il avait +passées dans les joies de la famille et la paix du coeur, auprès de son +père, entre ses frères et soeurs. + +Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir secoué sa longue +chevelure emmêlée et l'avoir arrangée avec ses doigts sur son cou et +sur son front, il se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce +descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait. + +Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée pour produire un +effet quelconque. Tantôt il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un +ravissement séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire qu'il +surgissait directement de l'enfer, désespéré. + +Ce jour-là, c'était la période du recueillement; après avoir adressé une +longue et basse inclinaison de tête à Ghislaine sans prononcer un mot, +une autre un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, il tira +son violon de la boîte dans laquelle il dormait depuis trois jours, +l'accorda avec soin, et se mit à son pupitre; alors seulement il daigna +ouvrir les lèvres: + +--Quand vous voudrez, mademoiselle. + +La séance devait se composer de deux parties l'une réservée au +déchiffrage, l'autre à l'exécution de morceaux déjà travaillés; ce +fut par le déchiffrage qu'ils commencèrent, et comme pendant les +hésitations, les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser +distraire par les choses extérieures, elle remarqua bientôt que le ciel +se couvrait et que le vent s'était élevé. + +--Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte pour retenir Nicétas, et +prolonger la musique de deux heures au moins. + +Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne dit rien tout de suite; +ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprochèrent +qu'elle prépara son invitation. + +--Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? demanda-t-elle, entre +deux morceaux. + +--Non, madame + +--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir à +votre heure habituelle; je crois que nous allons être assaillis par un +orage terrible. + +Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé d'un peu près, +elle aurait remarqué qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont +l'expression était pour le moins étrange. + +Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus forts, l'obscurité +s'épaissit, les nuages que roulait le vent crevèrent en une trombe +d'eau. + +Ghislaine s'arrêta de jouer. + +--Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir. + +Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné les malices de sa +gouvernante, et trouvait qu'il était peu délicat de payer d'un dîner les +heures prises de cette façon, voulut intervenir: + +--Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, on fera atteler pour +vous reconduire à la gare. + +--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend. + +--Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce. + +--Mais, madame.... + +--C'est entendu.... + +Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître d'hôtel. + +L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire assez faible, +les roulements du tonnerre s'éloignèrent, la pluie cessa, et Nicétas +aurait très bien pu repartir pour la gare à son heure habituelle, mais +puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent qu'il reprit sa +liberté; aussi, quand la séance de travail fut finie, eut-elle la joie +de se faire jouer jusqu'au dîner les morceaux qu'elle demandait. + +Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine trouvait les +artifices de sa gouvernante désagréables et mauvais, c'était aussi pour +elle-même. Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à son +aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que +l'accompagnateur, et il réalisait toutes les qualités qu'elle pouvait +désirer; c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien +que Soupert avait recommandé. Mais à table, l'artiste devenait un +invité, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invité, ce +monsieur la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas +emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce +qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la façon dont il +la regardait à la dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux +sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des +attitudes mélancoliques ou inspirées qu'elle trouvait grossièrement +ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il +adressait généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui +tombaient de ses lèvres une affectation à la bizarrerie, une tension à +la pose dont elle ne pouvait pas ne pas être blessée, elle qui était +la franchise même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis, +s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait le service de +table lui ayant offert du vin, il avait refusé en disant qu'il ne buvait +que de l'eau glacée et que plus elle était glacée meilleure il la +trouvait. + +Elle ne pensait point que boire du vin fût un mérite et boire de l'eau +un vice, mais le ton sublime de cette réponse l'avait choquée, et comme +depuis, à chaque instant, il en avait eu du même genre, elle dut le +juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait le plus:--un +comédien. + +Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, ce qui d'ailleurs +n'était guère difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours à +abréger le dîner. + +Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte: + +--Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu avant de quitter la +table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; après la pluie il est +agréable de marcher sous bois. + +Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à son grand regret, +lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer à l'humidité des bois, aurait +mieux aimé passer la soirée au coin du piano à entendre de la musique, +dut se conformer à cette invitation. + +En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à droite, Ghislaine +tourna à gauche accompagnée de lady Cappadoce, et tandis qu'elles +descendaient le perron du vestibule qui accède aux jardins, il +descendait, lui, celui de la cour d'honneur. + +--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas ce soir, dit lady +Cappadoce, continuant son idée. + +--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai proposé cette +promenade. + +--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder? + +--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et désire que +j'en fasse moins. + +--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais. + +Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir une discussion sur +les idées et les goûts de son oncle, elle ne répondit pas, mais lady +Cappadoce, qui était outrée, continua: + +--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adressé son observation; +puisque j'ai la direction de votre travail, c'était à moi qu'elle devait +être présentée. + +--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la +distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale +au lieu de vous l'adresser. + +Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, il ne désarma +point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle était le plus furieuse, +ou de l'atteinte portée à son autorité, ou de la suppression des séances +supplémentaires de musique. + +--Je ne connais pas de distractions mieux employées que celles qu'on +donne à la musique, plus saines, plus morales. + +Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée de ces dîners, +cela suffisait, et pour l'heure présente, plutôt que de discuter, elle +aimait mieux être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: le +soir tombait, et de la terre trempée par l'orage montait avec des buées +blanches le parfum des fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes +et des mousses du parc; après la chaleur du jour il était réconfortant +de se baigner dans cette fraîcheur, comme il était doux aux yeux, après +les violentes clartés du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui +rampaient aux extrémités des longues allées droites. + +C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle +allait s'occuper! + + + +VII + +Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les +domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec +affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la +maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le +conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier; +lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas +lui ouvrir la porte, et à table, le maître d'hôtel le livrait +dédaigneusement aux mains d'un subalterne. + +Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il +s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait +la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants. + +--Bonsoir, bonsoir. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie? + +--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre. + +--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la +station sans pluie? + +--Oh! pour sûr. + +Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se +regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions +peu naturelles. + +Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte d'arriver, mais il ne +tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un +endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par +un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour +empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage +n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter +par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque côté des +fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long +de la route vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, à +cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne, +n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage. + +Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire +constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le +château, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder. +Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à arriver au +berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment, +il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se +trouverait en vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne +risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure. + +Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers +étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que +Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait +donc pas à craindre que personne vînt le déranger. A ce moment même, +une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de +Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à +une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée, +qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de +façon à ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur. + +De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre +de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il +entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle +manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et +rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre +était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du château +se trouvait abandonnée, le personnel domestique dînant tranquillement à +l'office dans d'aile opposée. + +La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en +se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du +couchant, mais cependant les ombres commençaient à être assez confuses +pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par extraordinaire +quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint +s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant +brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui balance une résolution, +prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant +de manière à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les +plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour +que son pas ne criât pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre +restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du +sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine. + +Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée, +il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa +disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le +lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six +feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité +où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à +se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose +se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des +fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le +présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on pût se cacher +là en toute sûreté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux +en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas +vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite +fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était +pas embusqué derrière! + +Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait +qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise +d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de +Chambrais, pour se calmer. + +Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps +s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé +derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui +tomber sur les mains. + +Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les +deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit +que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le +serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce? + +--Faut-il fermer la fenêtre? + +C'était une femme de chambre. + +--Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard. + +--Mademoiselle n'a pas besoin de moi? + +--Pas du tout. + +La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitôt la +lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la +fenêtre restée ouverte. + +Il attendit quelques instants que le silence se fût établi, puis +écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant. + +--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité +qu'une autre personne que sa femme de chambre fût là. + +--Non, mademoiselle. + +Elle poussa un cri en se levant d'un bond. + +--Ne craignez rien. + +Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait +haletante. + +--N'approchez pas, j'appelle. + +--Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure. + +--Pourquoi êtes-vous ici? Comment? + +--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie. + +Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement +passé, de reprendre courage: + +--Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment. + +Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix +étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton. + +--Partez, monsieur, demain je vous écouterai. + +Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle +voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle +continua: + +--Me forcerez-vous à sonner? + +--Vous ne sonnerez pas. + +--Qui m'en empêchera? + +--Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que +penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on +nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre? + +Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que +dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid +qu'elle devait appeler seuls à son aide. + +--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous? + +Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude, +l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle: + +--Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous +aime, que je vous adore.... + +Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite +elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face: + +--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici, +partez, monsieur. + +Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de +quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas +l'indignation de Ghislaine: + +--Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la +pensée que je vous écouterais? + +--Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un +outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé? + +--L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans +votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez, +partez, partez. + +A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa +pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale +déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses +plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première +parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle +faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination +inventait:--et voilà quelle était la réalité. + +--Partez, répétait-elle. + +--Pas avant que vous m'ayez entendu. + +--Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance +est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? +partez. + +--Je ne partirai pas. + +--Eh bien! moi, je pars. + +Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il +se plaça devant elle les bras étendus: + +--Vous ne passerez pas. + +Elle recula. + +--Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution +désespérée, c'est que je ne suis pas maître de mon amour, c'est lui qui +m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui +m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime. + +--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre. + +--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et +quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne +pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis +heureux. + +--Eh bien! je le sais, partez. + +--Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi, +mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien +à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par +vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si +cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant +lui est permise. + +--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse: +jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le +faire se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez pour vous, +doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps +votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en +advenir, je sonne. + +--Je vous en empêcherai bien. + +--Alors j'appelle. + +Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les +yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son +regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite +devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il +était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait. +Alors, qu'arriverait-il? + +--Et si je partais? dit-il. + +C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre. + +--Partez, dit-elle. + +--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre +pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main +sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je +suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à +vous aimer... silencieusement, respectueusement. + +Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du +fauteuil; il enjamba l'appui: + +--Vous vous souviendrez. + + + +VIII + +Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que +l'heure était trop avancée pour qu'il pût prendre le dernier train de +Paris. + +Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait qu'à aller coucher +chez Soupert. Quelques kilomètres à travers les champs par cette +belle nuit lumineuse n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à +Palaiseau, la porte du vieux maître était fermée, il frapperait et +on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué à recevoir ainsi +quelquefois la visite de noctambules égarés. + +La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit devant lui par la +campagne déserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on +l'avait vu à cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine +silencieuse on n'entendait que le cri articulé des perdrix, et de temps +en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand +il longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs moutons parqués; +dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne +derrière les collines de Montlhéry. + +Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il était encore dans la +chambre de Ghislaine se demandant comment il en était sorti et pourquoi. +Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eût +appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait pas encore comment +il s'était laissé dominer. Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui +avait obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine vraiment +de se jeter dans cette aventure pour arriver à cette sortie piteuse. +Partez. Et il était parti. + +Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette +soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demandé; ou bien sa +fierté persisterait-elle, comme elle l'en avait menacé? + +La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant +Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierté. + +Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, les +retournant, mais sans s'arrêter à rien de satisfaisant, il fut tout +surpris de se trouver à Palaiseau qu'il traversa: pas une maison +ouverte; pas une lumière derrière les volets clos; certainement il +serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir. + +C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, au milieu de la +plaine, que se trouvait la maisonnette où Soupert était venu échouer, +heureux encore d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa +belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un jardin du côté des +champs, elle était en façade sur la grande route de Versailles, et +c'était sur cette disposition que Nicétas comptait pour se faire ouvrir +en cognant à la porte. + +Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison +dont il voyait déjà la façade toute blanche éclairée par la lune, il +crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano. + +--Soupert faisant de la musique, voilà qui serait étrange! + +Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; non seulement +il jouait du piano, mais encore de sa voix cassée et chevrotante il +chantait la romance du ténor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans +auparavant, avait eu une si grande vogue. + +Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir sur les autres, +cependant il fut ému, et avant de frapper il voulut attendre que la +romance fût achevée. + +Comme il avançait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un +goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa. + +--Holà, qui est là? + +--Moi, maestro. + +--Qui toi? + +--Nicétas. + +--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais. + +La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce assez grande qui +servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail; +un piano à queue, reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble +principal avec une immense bergère recouverte en velours d'Utrecht. + +--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander à +coucher? + +--Si vous le voulez bien. + +--La bergère te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog. + +Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon +était retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit +un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa +main tremblante: + +--Tu dois avoir soif. + +--Un peu. + +--Comme tu dis cela. + +Il le regarda en face. + +--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es +troublé. + +--Mais non. + +--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque +chose. Mais restons-en là si tu ne veux pas répondre; tu me connais: pas +curieux. A ta santé, mon garçon. + +Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le reposant sur la +table, il continua de façon à changer de conversation: + +--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse élève que +je t'ai donnée là, n'est-ce pas? Elle est douée, cette petite, et +jolie; à ton âge, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus +d'amoureux--regardant le verre de Nicétas encore plein--comme il n'y a +plus de buveurs; à quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien? + +--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux? + +--De mademoiselle de Chambrais? + +Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table, +regardait Nicétas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de +tenture. + +--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans +une aventure, laquelle m'amène ici ce soir. + +Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions où le besoin +des confidences force les lèvres les plus étroitement fermées à +s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires +pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux +bonhomme dévoyé et tombé qui ne pensait plus qu'à boire, il avait été un +vainqueur. + +Du doigt, Soupert montra le plafond: + +--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler. + +Cette invitation directe décida Nicétas. + +--Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il, +vous ne devez pas vous étonner que je le sois devenu. + +--Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie fille, un garçon +comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'était écrit. + +--Quand je me suis aperçu que je commençais à l'aimer, et ç'a été tout +de suite, j'ai voulu me défendre contre ce sentiment. Nicétas amoureux +de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où pouvait-elle +me conduire? + +--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande +jamais où les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et +de l'avant. + +--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me +manquaient pas, pour me détacher, votre exemple, maestro, a pesé +sur moi; ne vous êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la +naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais? + +--Elle lui était supérieure. + +--Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien. + +--Oui, mais avec le prestige du talent. + +--Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; après chaque +leçon je me retirais plus épris, possédé, je l'aimais, je l'aimais +passionnément. + +--Et elle? + +--Nous allons y arriver. Je passe sur le développement de mon amour, sur +ses espérances et ses craintes.... + +--Je connais ça. + +--Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler. + +--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était donc disposée à +t'écouter? + +--Je n'en savais rien, et c'était justement pour le savoir que je +voulais lui parler. Ce soir, après avoir dîné au château, pendant +qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa +chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon amour. + +--Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. Flanqué à la porte. + +--Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, je me suis laissé +toucher par son émoi: je suis parti. + +--C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant que va-t-il +arriver? + +--Je vous le demande. + +--Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te réponde, je n'ai +jamais passé par là. Vois-tu, en amour, il y a trois façons de procéder: +écrire, ce qui est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière +des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai été +homme tout de suite, et j'ai épousé une femme qui, comme tu le dis, +était l'égale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrivé, +je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui adresser un beau +discours. Il n'y a pas eu à me répondre; elle d'abord, la famille +ensuite n'ont eu qu'à accepter un mariage indispensable. Alors c'est +elle qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas +ta rentrée auprès de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti. + +--C'est justement ce qui prouve mon amour. + +--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter devant elle comme si +rien ne s'était passé entre vous? Quel jour donnes-tu ta leçon? + +--Lundi. + +--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: «Qu'est-ce +que nous jouons aujourd'hui?» + +--Je vous le demande. + +--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter près d'elle un maître +de musique qui lui a déclaré sa flamme, et auquel elle a répondu: +Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait été une curieuse ou une +gaillarde disposée à trouver dans cet amour des distractions ou autre +chose, si même elle n'avait été simplement qu'une coquette, elle ne +t'aurait pas flanqué à la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas +comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou +après-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande écriture anglaise, +t'écrivait que les leçons d'accompagnement sont momentanément +suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile à +la petite Ghislaine de trouver un prétexte pour justifier la suspension +de ces leçons. Alors? + +--Alors? + +--Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, à la brune, +dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est +mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: «Je vous +aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et sans s'être +demandé comment cet aveu serait reçu. + +--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne +pas avoir. Je n'ai rien calculé; je ne me suis rien demandé. Entraîné +malgré moi, poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un besoin +irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je n'ai pas vu autre chose +que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai écrit +vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que +voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commencé comme vous par être +homme. + +--C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! Comment as-tu eu le +courage d'entrer dans la chambre et de parler? + +--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces +quand ils sont poussés à bout... et je l'étais par mon amour. Une fois +sorti de ma réserve ordinaire, rien ne m'arrête plus. + +--Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de +toi. C'est égal, fichue aventure. Buvons un grog. + +Il caressa son verre: + +--Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin; +tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. +A ta santé. + + + +IX + +Sur la bergère où il avait pour toute couverture un vieux tapis de +table, Nicétas dormit peu, et le matin, avant que la maison fût +éveillée, il partit pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris. + +Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il avait cru que +l'obscurité dans laquelle il se débattait allait se dissiper, et que +Soupert, avec son expérience de la vie, éclairerait son lendemain; mais +Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et son lendemain +était aussi plein d'indécision et d'incertitude que la veille. + +De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tiré qu'un seul +enseignement, c'est qu'il avait été plus que naïf d'obéir à Ghislaine +quand elle lui avait demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt +fois dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces railleries +pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il +avait pu s'adresser. + +Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur +son mariage «indispensable», il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile: +évidemment la comparaison entre son procédé et celui de Soupert n'était +pas à son avantage: Soupert s'était fait aimer par une fille qui était +l'égale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était +fait flanquer à la porte. + +Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait sa maîtresse; tandis +que maintenant il fallait bien reconnaître que les probabilités étaient +pour que lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert. + +Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à chaque instant, il +rentra demander si l'on n'avait rien reçu pour lui. + +Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à espérer qu'elle ne +viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait été réellement blessée +par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son +indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle commencerait sa +journée par lui faire signifier congé; les prétextes ne lui manqueraient +pas si, comme il était probable, elle ne voulait pas confesser la +vérité. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il +lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons +s'enchaînaient dans son imagination enfiévrée. + +Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? Parce qu'elle +avait repoussé un amant alors qu'il se présentait maladroitement et +de façon à effrayer une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas +nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui +déplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait très bien +lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il +était tout disposé à se contenter de ce rôle... au moins en attendant. +Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de +ne trouver que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot, +d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une +au-devant de l'autre; leurs silences même auraient une douceur et une +ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin ce serait +un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majesté +héréditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez. + +Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et de repos après les +angoisses de la journée. + +Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on pouvait croire que, +plus tard, elle serait amenée fatalement à en accepter une autre: à lui +de la préparer. + +Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir +descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa +concierge n'étant point femme à monter ses cinq étages pour la lui +remettre: chaque fois il eut la même réponse: rien; à la dernière, sa +concierge qui voyait son trouble, crut à propos de lui adresser un mot +d'encouragement. + +--Ce sera pour demain. + +Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; Ghislaine n'avait +rien dit, lady Cappadoce n'écrirait pas. + +Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde à la porte de la +loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet +d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiété il se pencha +par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le +nez, faisait son tri. + +--Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce sera pour la seconde. + +Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait partir à une heure pour +Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que décidément Ghislaine +acceptait la déclaration avec ses conséquences. + +Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, que Soupert +le disait; pas si naïve, sa sortie; décidément, il était vieux jeu, le +maestro. + +Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait. + +--Monsieur Nicétas, une dépêche. + +Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche sûrement +venait de Chambrais. + +Elle en venait en effet, et elle était signée de lady Cappadoce: + +«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai quand pourra être +reprise.» + +Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison les leçons étaient +momentanément suspendues. + +Était-ce momentanément? + +Après un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait +attendre que lady Cappadoce le prévint; il fallait savoir et tout de +suite, car malgré ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances; +avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore tout à fait. + +Il écrivit: + +«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce mon respectueux hommage, +et de la prier de me faire savoir si les empêchements dont parle sa +dépêche semblent probables pour vendredi.» + +Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il était résolu, car +c'était son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractère, violent +au contraire et emporté; la réponse de la gouvernante déciderait la +question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de rester dans le +doute. + +Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle arriva: + +«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir M. Nicétas à l'avance +lorsque les leçons pourront être reprises, mais en ce moment il y a +empêchement à fixer une date.» + +A ce court billet était joint un chèque pour le paiement du mois. + +Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles à échafauder +pour chercher un doute, c'était bien un congé, malgré la forme aimable +dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine +avait trouvé un prétexte pour supprimer les leçons, et avec sa naïveté +ordinaire, la vieille Anglaise croyait à une simple suspension. + +Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le revoir jamais, et +elle prenait ses précautions pour qu'il en fût ainsi. + +Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre les siennes pour +la revoir le jour même. + +Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché +était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une +condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre +l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et +cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour +respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce +qui arriverait. + +Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans +l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si +elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque +chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady +Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements +n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa +résolution. + +A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer +avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de +l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de +voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la +gare de Sceaux. + +Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet, +qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner, +mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne +heure à Chambrais. + +Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle +n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus +naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des +précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté +à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première. +Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le +laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la +chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait +donc manoeuvrer autrement. + +C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et +c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour +rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept +heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine +devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être +déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc +finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des +chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu; +s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il +ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de +surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité. + +Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins +qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas +prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent +déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit +qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se +cacher: c'était l'anéantissement de son plan. + +Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la +porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là; assurément cette +voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou +rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui +s'ouvrit. + +N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas +n'attirerait-il pas l'attention? + +Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la +première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire +dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de +se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement +devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle +de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se +trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine. + +Son intention n'était pas de se cacher comme la première fois, derrière +un rideau, car les précautions prises indiquaient qu'il devait employer +des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était quelque coin +sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du château qu'il +connaissait, elles étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; +n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces habitées par +Ghislaine comme dans les autres? + +Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du +choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisième, et se +décida enfin pour un placard haut et profond qui servait à ranger les +balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de ménage. Là, +il devait être en sûreté; ce n'était pas l'heure de se servir de ces +objets, et en ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait +pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la porte sur lui. + +Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son aise pour prendre +les positions qu'il voulait, il pouvait rester là une partie de la nuit. + +Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, il entendit qu'on +entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes. + +--Fermez la porte à clef, dit Ghislaine. + +--Oui, mademoiselle. + +Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, une jeune femme de +chambre attachée spécialement au service de Ghislaine. + +Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées et venues qui +vint faiblement jusqu'à lui. + +--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mère ce +soir? demanda la femme de chambre. + +--Quand rentrerez-vous? + +--Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me ramènera. + +--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la clé. + +--Oui, mademoiselle. + +La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans +sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi +Ghislaine devait se croire en sûreté. + +Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignât; mais +peu importait, car son dessein n'était pas d'aller dans la chambre, il +attendrait qu'elle vînt dans le cabinet de toilette. + +Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de lumière annonça +qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit +poser sa bougie sur une console; elle était à deux pas du placard, lui +tournant le dos. + +Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un cri, il la prit dans +son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche: + +--Ce soir, je ne partirai pas. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I + +Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de +Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller +son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil +des nuits prolongées. + +--Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en +toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de +Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse, +alors... + +Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que +Philippe lui présentait sur un plateau. + +--Tire les rideaux. + +C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la +place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions +les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant +la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de +déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il +n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez, +et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient +nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de +satin rouge. + +--Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe. + +«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le +prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, +portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux +heures.» + +--Que me lis-tu là? + +--Rien que ce qui est sur la dépêche. + +Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait +l'éclairage qu'il lui fallait. + +Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait +lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même. + +Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute +hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir. + +--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il. + +Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller. + +--Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté! +s'écria-t-il tout à coup. + +Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût +libre. + +A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider +un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une +séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite +femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait +enfin. + +Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au +monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall, +la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très +bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion +perdue qui ne se retrouverait pas. + +A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner, +et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château +où Ghislaine l'attendait, seule. + +En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en +écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons +rauques de sa voix tremblante. + +--Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait +imaginé? + +Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt +qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de +Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas +remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les +fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa +nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas. + +--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un +ton affectueux et encourageant. + +Elle ne répondit pas. + +--Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition. + +Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à +peine perceptible, elle murmura. + +--La chose la plus infâme, la plus monstrueuse.... + +L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons +inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis, +brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes. + +Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité, +terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même +l'envisager hardiment. + +Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes +paroles la pousser, la forcer: + +--Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui +t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai +pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai +l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il +t'écoutait. + +Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya +contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait. + +Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la +brusquer. + +--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas. + +Puis, baissant encore la voix: + +--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour +la musique.... + +Un éclair le frappa: + +--Nicétas, s'écria-t-il. + +--Oui. + +Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de +Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de +Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il +lui restait à dire. + +Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et +la soutînt en même temps. + +--Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te +recommander la réserve avec lui. + +--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette +réserve. + +Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole +de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire; +si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce +musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans +doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était +exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait +facile. + +--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que +cela puisse être. + +--Comment? + +--Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas? + +--Oh! jamais. + +--Cependant? + +--Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude +avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois +étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des +discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie +de son caractère. Comment supposer... + +--Évidemment. + +--Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui +une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand +vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner.... + +--Et pourquoi? + +--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en +retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de +sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours +vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et +moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et... +lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en +rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans +doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché +derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier +mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre +elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du +scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et +avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule. + +--Bien, ma fille. + +--Dois-je vous répéter ce qu'il me dit? + +--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache. + +--Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait +de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je +l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point +et alors il se jeta à genoux.... + +--Je comprends, passe. + +--Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la porte. Je recommençai +à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais +prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que +j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler, +je le menaçai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais +décidée à tout, plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de plus; +il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi. + +--Et depuis? + +--Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser +la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir +que les leçons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à +ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai +qu'on tînt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le +dîner; je me croyais en sûreté. Hier soir.... + +Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être +à peine intelligible. + +--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les +fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant. +Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais +en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la +clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai +dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la +console.... + +--Il était là! + +--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus +appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à +moi, il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était entrouverte. + + + +II + +Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son oncle, éplorée, +haletante, et lui la tenait sans trouver un mot à dire, bouleversé par +la douleur et aussi frémissant d'indignation. + +--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant! + +Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux +mouvements de fureur qui le soulevaient: + +--Le misérable! + +L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait osé craindre, et devant +le désespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour +la première fois il sentait toute l'étendue, il restait anéanti. + +Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle comprît +qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque chose devait la +relever et la soutenir c'était à coup sûr la certitude qu'elle ne serait +pas abandonnée. + +--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler à un petit +enfant, ta première pensée a été de m'envoyer cette dépêche. + +--N'êtes-vous pas tout pour moi? + +--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: je suis à toi, +entièrement à toi et désormais je veux que nous vivions comme père et +fille. J'ai eu tort de penser que tu étais assez grande pour n'avoir +plus besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde dans ce +malheur. Si j'avais été ce que je devais être, si j'étais resté près +de toi je t'aurais protégée, ma présence seule eût empêché ce qui est +arrivé. + +Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à peu la lumière se +faisait. + +--Oh! mon oncle, murmura-t-elle. + +--L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand je t'ai donné lady +Cappadoce, et je l'étais aussi quand j'ai provoqué ton émancipation; +père, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au +jour.... + +Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé en ce moment ne +pouvait qu'éveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint à +temps. + +--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu ne voudras plus de +moi. + +Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion qui disait combien +profondément elle était touchée. + +--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer mon appartement ici, +celui que je suis venu occuper quand tu es restée seule. + +--Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus malheureuse un jour +que je ne l'étais en ce moment? + +N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua pour qu'elle fût +obligée de le suivre. + +--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton +état normal, et si tu étais forcée de te contraindre, si tu devais +amener un sourire sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de +larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. Nous partirons +donc demain ou après-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et +bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant que +Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que +s'il était aveugle. + +Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à dire était si +délicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit +n'avait pas fait que Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune +fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât sans que cette +innocence fût effleurée. + +--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés de revenir à +Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-être. Sans doute, il +est à espérer que cette crainte ne se réalisera pas, et même les +probabilités sont pour la non réalisation; mais il faut la prévoir; +dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque part où nous aurions la +certitude de n'être pas connus, et nous attendrions. + +Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de +sueur, il poursuivit: + +--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le répète, est en +dehors de la probabilité, c'est pour que dès maintenant tu aies la +certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous; +que ce qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne sera +connu de personne; enfin que pour te défendre, te sauver, compatir à +ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une +tendresse paternelles. + +Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole, +étouffée par les larmes. + +--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps +qu'il nous reste à passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les +choses pour que notre départ paraisse à tous la chose la plus naturelle +du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé une dépêche? + +--Je ne crois pas. + +--Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que cette dépêche soit +une réponse à une lettre que tu aurais reçue de moi? + +--Sans doute. + +--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas été arrangé +aujourd'hui; je te l'aurai proposé il y a plusieurs jours--ce qui a son +importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous +entendre définitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais présenter +les choses à lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une +voiture qui me conduira à Paris. + +--Vous voulez? + +--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que +j'ai dit: je suis à toi, entièrement; si je vais à Paris c'est pour toi; +je dois voir ce misérable. + +Elle eut un frémissement. + +--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom; +aie confiance en moi. + +Elle releva la tête et lui tendant la main: + +--Toute confiance, mon oncle. + +--Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions de lady Cappadoce +et à sa curiosité, viens avec moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel +tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la +veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait des courses à faire +dans les magasins. Ce sera ton explication. + +Pendant que le comte annonçait son voyage à lady Cappadoce, si ébahie +qu'on ne l'emmenât point qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre, +Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer les +traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle était +prête à partir. + +En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: où +désirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun désir, bien qu'elle ne fût +pas plus blasée sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient +été réservés pour ses premières années de mariage. Si l'été leur +interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord: +la Hollande, la Norvège. Le Danemark ne la tentait pas plus que la +Hollande, la Norvège que le Danemark. + +Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou +au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux +qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse +qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite elle s'en excusa en +priant son oncle de choisir lui-même le pays qu'il aurait plaisir à voir +ou à revoir, et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce choix. + +Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligée de +suivre son oncle, obligée de lui répondre, Ghislaine se calma. La honte +de la confession commençait à perdre de son intensité première, en +même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait dans la tendresse +qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compté sur cette tendresse, et +c'était cette confiance qui lui avait donné la force de l'appeler à son +aide; mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont elle connaissait +les idées et les habitudes d'indépendance, allait sacrifier ses idées +et ses habitudes pour se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion +qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur. + +En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à l'hôtel: + +--Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que +je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-être faudra-t-il que je +revienne à une heure où il y a chance de le trouver. + +Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se fit conduire rue +de Savoie où demeurait Nicétas; à sa demande, la concierge répondit que +justement M. Nicétas était chez lui: + +--Au cinquième, la porte et gauche, au fond du corridor. + +Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour les mêmes raisons +qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arrêtait à +chaque palier: il fallait qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner +par la colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, avec +dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire à sa fin. + +Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré tout ce qu'il +s'était dit et se répétait, il ne se sentait pas maître de ses nerfs. + +La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de lui un de ces +hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et +préparent leur joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la gauche. +En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un +gymnaste, les capacités et les exigences stomacales d'un gentilhomme +campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur, +également fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé +à la retenue ou à la timidité. + +Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, crânement; la tête +haute et le nez au vent, ne subissant d'autres règles que celles de sa +fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience. +Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer +simplement chez ce misérable pour lui casser les reins et lui tordre le +cou comme il le méritait; ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si +l'honneur de cette pauvre petite n'eût été en jeu. + +Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de son caractère qui le +rendait hésitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche +gredin devant lui? + +Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et +l'examina avec la curiosité d'une commère à l'affût de ce qui se passe +chez ses voisins, le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait +plus maître de soi. + +Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait +indiquée la concierge, la clé dans la serrure. + +Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort. + +--Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un homme mécontent +qu'on le dérange. + +Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la clé accrocha +dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit: + +Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna la tête d'un +mouvement impatienté; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva +violemment: + +--Monsieur de Cham... + +Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique lui ferma la +bouche si violemment que le nom fut coupé. + +--Ne prononcez pas de noms. + +De sa main levée il montra la porte et les quatre murs: + +--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas. + + + +III + +La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait était plutôt un +atelier de peintre qu'une chambre. Aménagée dans les greniers de cette +vieille maison, elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le +rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond +n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement à ces +hauteurs. + +Mais par où elle se rapprochait de ces logements, c'était par la +pauvreté de son ameublement consistant en trois chaises de paille et +une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent +recouvert de papier peint développé dans un angle pouvait le cacher +derrière ses feuilles; au mur, en belle place, était accrochée dans +un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un +militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort +provoqué l'étonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce. + +--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent. + +--Oui, monsieur. + +--Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer est l'aveu que vous +savez ce qui m'amène. + +Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme qui reçoit un +personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de +défense: + +--Je suis à votre disposition, monsieur. + +Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispé; mais il se +retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un +peu de son sang-froid. + +--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, en sifflant ses +paroles, ahi vraiment, à ma disposition, vous! + +Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que Nicétas baissa +les yeux: + +--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de +vous battre avec moi? + +--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous êtes ici. + +Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, d'un air de défi. + +De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de répondre, +et au lieu de répliquer, à cette insolence, il continua: + +--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire! + +--Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien. + +M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié méprisante: + +--Décidément, vous êtes un sot. + +--Monsieur le comte! + +--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre +vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de +moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime. +Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus +sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas +dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez. + +Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance, +ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné. + +--On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que +vous êtes. + +--Alors, que voulez-vous? + +--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air +menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on +ne me met dehors. + +Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large +poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés. + +--Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites +en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et +pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir +d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on +vous tire dessus. + +Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider. + +--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je +compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire +appel à un autre ordre de sentiments. + +--Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de +mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est +point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à +d'autres sentiments. + +--Vous voulez de l'argent, vous? + +Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il +ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il +avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux +noirs lançaient des flammes. + +--Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il. + +--A qui? + +Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment, +il la rabaissa. + +--A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne +veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici +la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur. + +--Que vous ne méritez pas? + +--Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute.... + +--Votre faute! + +--....A mon crime il y a une explication et une excuse. + +--Une excuse au crime le plus lâche + +--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham... + +--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom. + +--J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette +passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de +moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse +laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il +en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous +qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique, +rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur +se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne +l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur. +En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant +chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est +venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour +lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux +qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu +me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais +été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls, +portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je +ne l'ai pas prise. + +--Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul. +Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle +comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour +respectueux et soumis, elle se donnerait: + +--Je n'ai point fait de calcul. + +--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez +proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre +maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous +vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il +l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même +résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul +était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous +êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se +jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres. + +--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je +n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais +que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne +reposent sur rien. + +--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas. + +--A quoi bon? Et pourtant. + +Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais +était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte. + +--Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais, +et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous +voyant vous l'a prouvé,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais +écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne +répondait pas à vos accusations. + +--Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans +avancer la main. + +Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit +revenir sur ce premier mouvement de mépris. + +Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table. + +--Donnez, dit le comte. + +Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut: + +«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire? + +«Pourtant, il faudrait que vous sachiez. + +«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous +avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le +nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à +conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute, +cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir +de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, +doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous +attendre, à vous guetter. + +«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en +grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire +ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires, +les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les +platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un +sang de sauvage. + +«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le +destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en +vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une +habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait +avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été +l'esclave, même dans l'amour. + +«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet +amour. + +«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais. + +Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien +recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort +qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me +conduisît à une résolution qui devînt ma force. + +«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement, +c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé +malgré moi. + +«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous +revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, +vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être. + +«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours, +c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les +autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée. + +«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme +idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que +vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié. + +«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous +jamais? + +«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande +seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour +vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre +notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; +les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant +soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.» + +--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais. + +--Ce soir même. + +--Je la prends. + +Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la +mettait dans sa poche. + +--La lira-t-elle? demanda-t-il. + +--Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse +à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle +tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un +sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité. + + + +IV + +C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M. +de Chambrais avait compté pour occuper Ghislaine. + +Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le +changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha à +elle-même, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle. + +Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le meilleur des +parents assurément, bon, prévenant, indulgent, affectueux, mais avec +l'acuité de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément +parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il ne se donnait +pas entièrement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vînt déjeuner à +Chambrais comme il lui en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait +jamais l'heure du départ; toujours il avait les meilleures raisons pour +rentrer à Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire +importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus +longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son +affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était pour lui qu'une +nièce, et non une fille. + +Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient quitté Paris pour +Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppée d'une tendresse +qu'elle avait si longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle +l'imaginait, son angoisse nerveuse s'était fondue: elle n'avait point +douté de lui quand il avait dit que «l'oncle désormais ferait place au +père», mais ce n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague +pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant ces paroles étaient +réalité. + +Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était partagée en deux +parts inégales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant +les treize années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant +partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture, +l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes +de sollicitude, de prévenance, de petits soins qui lui étaient +instantanément revenus auprès de Ghislaine. + +Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, mais l'homme de +devoir fut tout de suite à son aise; il n'eut qu'à se souvenir. + +Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris, +et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupé qu'il avait +fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de +contrariété et de mélancolie. + +--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait +esclave; et quand la liberté lui serait rendue, si jamais elle l'était, +la vieillesse l'empêcherait d'en profiter. + +Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de +Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; aussitôt il monta près +d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les +précautions d'un habitué des voyages. + +--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va être un plaisir pour +moi? + +--Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle. + +--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. C'est la première fois +que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais +jouir de tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu +peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne +suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des +peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates, +mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu +sens, et ce me sera une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus +charmant qu'une aurore! + +Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie +sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette +sévérité tenait à de certains scrupules: il voulait réserver à un mari +aimé la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer un pareil souvenir +en ce moment? Comment faire allusion à un mari ou un mariage? Ce +mariage, c'était celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari, +c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les évoquer serait une +blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet +avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille? + +Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle s'était bâti +entrait-il dans son désespoir? car pour elle ce mariage qu'elle désirait +était rompu, et ce mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout +ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile que dangereux. +Si ce projet pouvait être jamais repris, ce qu'il ignorait lui-même, ce +ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait à +cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il devait se +renfermer en attendant. + +Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu du ciel, les +hautes cheminées et les combles du château d'Écouen; à gauche c'était +Chantilly, ses étangs, sa forêt et son château: les sujets de causerie +s'enchaînaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrière, +ni de réfléchir. + +Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, où pour la première +fois elle vit la mer, à Anvers où les Rubens de la cathédrale et les +Metsys du Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau. + +Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut +succédèrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux +éblouissements des Rubens, les révélations des Rembrandt de La Haye et +d'Amsterdam. + +Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journée écoulée, +s'applaudissait d'avoir eu cette idée de voyager, car chaque soir il +la trouvait plus calme que la veille, plus reposée: évidemment la +distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en eût conscience. +Ce n'était pas seulement une distance matérielle qui l'éloignait de +Chambrais, c'était encore une distance morale: l'angoisse des premiers +moments s'affaiblissait. + +A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à sa disposition +pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son +vissage ou dans son attitude, des traces évidentes de trouble; des plis +au front et aux lèvres, des contractions aux paupières, une profondeur +de regard qui disaient que son sommeil avait été agité, mais il lui +semblait que ces plis étaient maintenant moins profonds qu'en quittant +Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient peu à peu, il se +disait que bientôt ils disparaîtraient entièrement si des complications +ne se présentaient pas. + +C'était un grand point obtenu que cette amélioration continue, et tel +qu'on pouvait espérer la guérison dans un délai donné, mais il y en +avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour +quelques semaines encore. + +Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait pas, et il y avait +certaines questions qu'une mère seule aurait su adresser à cette jeune +fille. Condamné au silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher +de deviner ce qui était impossible à demander, mais encore était-ce avec +une extrême réserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement +il était sûr de la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et +honteuse pour plusieurs heures. + +Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher en elle un +indice qui fut une lumière, et s'il en trouvait un plus ou moins +caractéristique, il ne l'acceptait jamais sans hésitation: parce que ses +yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; parce que +son regard avait perdu de sa vivacité; parce que sa peau se décolorait, +en résultait-il nécessairement qu'il devait croire à une grossesse? +Et des raisons toutes simples ne se présentaient-elles pas aussitôt à +l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux +extrêmes? + +Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable? + +Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances qui se présentaient +dans ses observations, et il l'était aussi peu que possible, surtout en +cette partie de la médecine. + +Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait offrir quelque +précision il interrogeait Ghislaine, mais d'une façon si vague que les +réponses qu'il obtenait ne pouvaient guère avoir de sens. + +Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait si elle avait mal à +l'estomac, et quand elle avait répondu négativement il n'insistait pas. + +Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût jamais de bouillon +gras et qu'elle ne bût plus de vin? Ne l'était-il pas qu'elle demandât +toujours de la salade et des fruits? + +Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse, +souffert de névralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir +si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son +insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du +tout. + +--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux +dents, alors j'avais pensé... + +--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure. + +--Tant mieux! + +Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger soulagement et un +mince sujet d'espérance: si la grossesse se manifeste quelquefois par +des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne +signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: Ghislaine ne souffrait +pas des dents, voilà tout; rien ne prouvait qu'un autre symptôme +n'éclaterait pas le lendemain, décisif celui-là. + +Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se partageait en visites +aux musées, aux collections particulières et en promenades aux environs. +Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture +sur le quai de l'Y, et là ils montaient dans l'un des nombreux petits +bateaux à vapeur prêts à partir; au hasard, ils verraient bien où ils +arriveraient. + +Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un vapeur sans autre +but que de passer entre des rives fraîches et vertes, de chaque côté +desquelles s'étalaient d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et +là un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit +en tuiles noires, ils étaient arrivés à un gros village appelé +Monnickendam; là M. de Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où +l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'île de Marken, +et il proposa cette excursion à Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce +serait sa première promenade sur mer; le temps était beau, la traversée +du détroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'était +charmant. + +La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent au milieu +d'une mer glauque, laissant derrière eux les clochers de Monnickendam, +et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume légère se +découpait sur un ciel d'un gris tendre. C'était à peine si la légère +brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine +ne tarda pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se troubla. + +Était-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le +mal de mer? + +Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue qui protège l'île +contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiété qu'il n'avait jamais +mise dans ses questions: + +--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur? + +Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'éveillant, elle +avait des nausées. + + + +V + +D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il +connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu +à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de +ces longues explications auxquelles il se plaisait. + +Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent +ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un +groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que +par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes, +ils s'arrêtaient un moment. + +Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam +furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais +prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour +parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses +réflexions. + +Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer +survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que +trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà +observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac, +les dégoûts pour certains aliments,--c'était bien une grossesse. + +Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit, +ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains +et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait +envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité. + +--Une Chambrais! + +Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire +dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus +ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec +Ghislaine. + +Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer +leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin +zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une +table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait +plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux +noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la +beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui +occupaient les tables voisines. + +Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à +sortir, elle ne l'était point. + +--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris. + +--Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je +vous prie de me donner quelques instants. + +--Tu as quelque chose à me demander? + +Elle baissa la voix: + +--Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de +savoir si j'avais mal au coeur tous les matins? + +--Ah! tu as remarqué que j'insistais. + +--Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous +m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez +quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au +contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à +vous demander. + +Avant qu'il pût répondre, elle continua: + +--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour +adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de +Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée +dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je +le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas. +Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous +m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir +à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, +où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en +état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à +ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément. + +--Au moins est-ce leur sens. + +--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre; +mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit, +ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et +ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures +où je me demande si j'ai ma tête. + +--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà, n'était +la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines +paroles. + +Elle lui prit la main et l'embrassant: + +--Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus +forte que vous ne pensez. + +--Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce +que je dois faire, comme une brave que tu es. + +--Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le +désespoir qu'on prend quelquefois le courage. + +Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée +contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et +s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait +ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de +quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en +lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait +dire pour n'en pas trop dire. + +--Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé +visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas +seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les +craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient +pas de se réaliser. + +--Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement. + +Il inclina la tête d'un signe affirmatif. + +--Elles paraissent se réaliser. + +Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens: + +--Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te +parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons +à craindre une grossesse. + +Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas +ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par +un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée. + +--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de +liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois +t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous +ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés +dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un +médecin.... + +--Oh! + +--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle +épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à +attendre en prenant nos précautions. + +Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts +crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses +bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes. + +--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve +pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa +faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une +grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne +l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc +résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté... +ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de +revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions +à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais +pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces +ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour +cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour +cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien, +n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère. + +Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le +comprenait pas, comme il l'avait cru. + +--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie, +et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce +qu'il convient de faire? + +--Oh! sans doute. + +--Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours, +j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à +le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis +est réfléchi: tu peux avoir confiance. + +--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous +dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est +là ce que je ne comprends pas. + +--Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté +pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la +Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais +je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu +me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à +Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières +y reviendra... + +Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme +s'il ne l'avait pas remarqué: + +--Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de +la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de +comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte +sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour +le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison +la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous +ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac +de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous +descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence, +Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces +étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont, +mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et +d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en +parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand +nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à +être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons +pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans +un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et +assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon +médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né +de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons +à Chambrais. + +--Et lui? + +--Qui? + +--L'enfant, murmura-t-elle. + +--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée. + +--Mais c'est l'abandonner! + +--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel; +peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri: +«C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons +penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom. +S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les +précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange +seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement +nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour +être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas +perdu. + +--Et après? + +--Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je +surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans +la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car +il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce +que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être +croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux, +moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu +près. + + + +VI + +Pour éviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de +Chambrais voulut que Ghislaine écrivît à celle-ci leur projet de voyage +en Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait rien à dire. + +Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, et beaucoup. + +--Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces +voyages qui s'enchaînaient sans raison? Était-ce un prétexte pour lui +faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en +était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'était pas +femme à s'imposer. + +Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; mais ce +souci égoïste de ramener tout à soi la tira d'embarras: comme il n'avait +jamais été question de se priver des services de lady Cappadoce, elle +put démontrer avec la persuasion de la vérité que cette idée ne reposait +sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui, +avait pris plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise, +voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voilà tout; +c'était bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentât de ces +explications. + +Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de Chambrais à qui elle +essaya de présenter des objections de convenance sur ce long tête-à-tête +entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut +reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se mettre en tiers dans ce +tête-à-tête comme elle l'aurait désiré. + +Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que +cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, et elle ne s'expliqua cette +bizarrerie que par la haute compétence qu'elle s'attribuait dans les +questions d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, qui était +un ignorant présomptueux--comme tous les Français d'ailleurs--prenait +ses précautions pour n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui +l'auraient humilié. + +Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux partis à prendre: +se soumettre ou se fâcher. Son premier mouvement fut de retourner en +Angleterre; mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne rentrer +dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage qui devait la +rétablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore +attendre, elle trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment que +de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blessé qu'il fût, +et elle se soumit. + +Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eût +à prendre des précautions pour sauver les apparences; il avait aussi +à faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui +s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner d'une absence +de près d'un an. + +Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques jours qu'ils +passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le même: on félicita le comte +et on complimenta Ghislaine: + +--Charmant voyage! + +--Êtes-vous heureuse, ma chère enfant? + +Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous qu'elle était +heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage. + +Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire que Ghislaine avait +dû mettre sur ses lèvres pour parler des «joies de ce charmant voyage» +était un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant de Paris, elle +put déposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme. + +Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait. + +Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères dans laquelle elle +entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle? + +Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se +penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosité ignorante: mère! +enfant! que de questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne +pour l'éclairer. + +Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements +pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils étaient dictés +par l'expérience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le +croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête homme au monde que +son oncle, de plus droit et de plus délicat que lui, mais malgré tout, +au fond de sa conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues +protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas à +étouffer; les mères se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle +sacrifiait son enfant à son propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de +son nom. + +Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, elle fut sur le point +de se confesser à son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et +n'était rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel +titre? En appuyant sur quoi? + +Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le +sentait-elle assez fermement pour avoir la force de résister à son +oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle? + +Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était obligée de convenir +que cet amour des mères pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices, +et ces héroïsmes dont parle la tradition, était bien faible en elle, si +même il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans +son esprit, c'était une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment +passionné. L'illusion n'était pas possible: sa vie serait manquée dans +tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans +l'amour; elle aurait un enfant sans la maternité. + +Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait régulièrement pendant +qu'elle tournait ses tristes pensées, et si absorbantes qu'elles +fussent, elles cédaient cependant aux distractions du voyage. + +Enfermée à Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au +même point: la grossesse, l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte, +mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la +secouer. + +A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes après les autres eussent +été éternelles à passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si +remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience. + +A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par la fièvre et les +tristes réflexions, eussent été terriblement longues: à Andermatt ou à +la Furca, la fatigue les faisait courtes. + +Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé précisément à ce que +Ghislaine ne se fatiguât point, et leurs promenades avaient été limitées +en conséquence. Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, elles +avaient au contraire une heureuse influence sur son état général, il les +avait peu à peu allongées. + +Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni chétive; élevée à +la campagne dans la liberté du plein air, elle n'avait pas besoin de +ménagements et de précautions qui eussent été indispensables à une +Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme +le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fît de l'exercice, elle +mangerait; qu'elle se fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en +mouvement, elle échapperait aux rêveries de la réflexion et du retour +sur soi,--le point essentiel à obtenir. + +La réalité justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et +elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'étaient +manifestés en Hollande disparurent. + +Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les +lacs de la frontière italienne, puis en septembre ils commencèrent leur +vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en novembre. + +Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage +ou dans son attitude provoquât la curiosité, et les personnes de leur +monde qu'ils avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à Rome +n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: à la vérité, on pouvait +trouver qu'elle portait des vêtements un peu larges, mais il y avait +à cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans +aller en chercher d'invraisemblables: la liberté du voyage, la chaleur +et, plus que tout, le dédain de la toilette qui chez mademoiselle de +Chambrais était notoire. + +Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer à ces rencontres +et de disparaître, comme il était arrivé aussi pour M. de Chambrais +de se débarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine +confiance dans ce vieux domestique attaché à son service depuis plus +de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre +maître du secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller des +travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue +de Rivoli, Philippe fut donc renvoyé à Paris avec ordre de presser +les ouvriers de façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier +janvier. + +Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une soirée de beau temps, la +mer devant être plus douce à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en +voiture à travers les Calabres et le Sicile. + +Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix de M. de Chambrais. +Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette époque, +il n'imaginait guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, mais +il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et +d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme, +Bagaria, l'idée lui était venue qu'on serait là à souhait pour se +cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, à l'abri de toute +surprise. + +Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui en était resté +assez vivace pour s'imposer le jour où il s'était demandé dans quel pays +Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile +et à Bagaria. + +Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle +lui avait tant parlé? Depuis trois mois la question s'était posée à +chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivée à +Palerme approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. Elle +resta là assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de +l'horizon. Enfin un point plus sombre se détacha sur la ligne indécise +où la mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le panorama +verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au +cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement. + +--Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard charmé qu'elle avait +fixé sur lui. + +Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; et quand elle se trouva +installée dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du +Monte-Catalfano, elle éprouva un sentiment de tranquillité et de repos, +presque de confiance. A la vérité, ces jardins, tout pleins d'ermitages, +de ruines et de grottes avec des statues de personnages à figure de +cire ou de bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, mais +qu'importait? ces «embellissements» n'avaient pas supprimé l'admirable +vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre +là, enfermée ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se promener +que les allées plantées d'orangers de ces jardins, cette vue lui +ouvrirait au moins des échappées au dehors et cela suffirait. + +Cependant ces trois mois furent longs à passer et les promenades dans +les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi +pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouvé +moyen de les couper de temps en temps. + +Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un médecin depuis leur +départ de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de +toutes sortes, pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités +dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant +peu à peu à ce médecin, Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au +moment décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un point que +lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer. + +Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile ni sous son vrai nom, +ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que +c'était un client sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi +quand il avait demandé à un médecin de Palerme, réunissant à peu près +les conditions de savoir et d'âge qu'il voulait, de venir une fois +par semaine à Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptée avec +empressement. + +Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de +précautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs années. +On trouva une femme de pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait +certaines garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit: +jeune encore, superbe de force et de santé, elle avait déjà eu cinq +enfants; sans être à son aise, elle n'était point misérable, et sa +maisonnette, bâtie au bord de la mer, était plus propre que celles de +ses voisins. + +Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-même et +dont elle surveilla l'exécution pièce par pièce, sans que son oncle s'en +fâchât: certes, il lui déplaisait de voir en elle le développement d'un +sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il était bon qu'elle +s'occupât à quelque chose. + + + +VII + +M. de Chambrais était depuis trop longtemps éloigné de Paris pour ne pas +vouloir rentrer en France aussitôt que possible, il le voulait pour lui, +car les journées commençaient à être terriblement longues; et il le +voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait +duré quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur +départ, fixé pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il +fallait être certain à l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter +les fatigues de la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris +celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant à +Chambrais personne ne pût trouver en elle le plus léger indice qui +permît un soupçon. + +--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le +médecin venait à Bagaria. + +Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné une partie de la +vérité, et il était trop italien pour ne pas accepter tout ce que le +comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donné une jeune femme à +soigner et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; on l'avait prié +de déclarer l'enfant comme né de père et de mère inconnus, il avait fait +cette déclaration sans laisser paraître la plus légère surprise, et de +cette enfant--une fille--il avait voulu être le parrain avec sa femme +pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines à Paris, +poste restante, à de certaines initiales, un bulletin de la santé +de l'enfant, il trouvait ces précautions toutes naturelles et ne +s'offusquait pas qu'on les prît avec lui; jamais d'opposition, de +contradiction, de suspicion:--«Vous voulez? rien de plus facile, et avec +le plus grand plaisir, très heureux de vous êtes agréable.» + +Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, il avait pour la +première fois résisté. + +--Je comprends votre désir de rentrer en France, je dirai même que je le +partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une +belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, +les relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous voir +partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder toujours. Mais il +ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se +sont passées pour madame votre fille--il avait toujours appelé Ghislaine +«Madame votre fille»--d'une façon extraordinairement providentiellement +favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans +aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions en usage +en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans +aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus +régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le rétablissement +s'opère si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me +demandait d'examiner madame votre fille, moi médecin, je serais dans +l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas +primipare. + +Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point, +mais il ne convenait pas à son adresse de laisser voir jusqu'où il +allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de +façon à ce que le comte pût les interpréter comme il voudrait: + +--En ne considérant que la question de beauté chez la femme, c'est +quelque chose cela. On croit généralement que la grossesse et +l'accouchement laissent des stigmates ineffaçables; mais c'est là une +opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. Sans doute +il arrive quelquefois et même il arrive souvent que ces stigmates +existent, mais il se produit aussi des cas où ils manquent absolument, +et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de +madame votre fille, si vous permettez, en différant votre départ de +quelques semaines encore, qu'elle se rétablisse complètement. + +Comment résister? Après tout, quelques semaines de plus ou de moins +étaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles étaient décisives +pour la santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient +voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait +être donnée sans provoquer les interprétations. + +Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle avait demandé que la +nourrice lui amenât sa fille tous les jours et quand elle avait commencé +à sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la +nourrice. + +De même que M. de Chambrais avait été peu satisfait du soin qu'elle +mettait à la layette, de même et plus vivement il fut fâché de la voir +donner à cet enfant des témoignages d'affection et de tendresse. + +--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas +avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le père? + +A mesure que le moment du départ approchait, les visites de Ghislaine +chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers +jours, elles n'avaient été que de quelques instants, mais peu à peu +elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture qui +l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre à +une heure chaque fois plus reculée. + +On était en mars, et dans ce climat méditerranéen les journées étaient +déjà chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de +l'ouest il apportait le parfum et même les pétales des amandiers, des +abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de +Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait +au bord du rivage à l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait +apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la +nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à son ménage, +ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin +d'elle. + +Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent joué à la maman +avec ses poupées pour savoir comment on tient un bébé, et tout de suite +sa fille s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans +pleurer. + +Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser +qu'avec horreur, c'était la sienne aussi, et cependant elle allait +l'abandonner! + +Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à son oncle et +qui l'avaient si douloureusement tourmentée lui revenaient avec plus +d'intensité maintenant que cet enfant n'était plus un être vague, que +son imagination se représentait difficilement. + +Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, elle avait +voulu qu'on le lui montrât; mais dans son état de prostration, elle +l'avait à peine regardé, et le souvenir indécis qui lui en était resté +était celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant +à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, elle s'était dit que +décidément ce qu'elle avait prévu se réalisait: elle n'avait point le +sentiment de la maternité; et continuant son examen, elle s'était dit +aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi c'est le +père aimé que la mère cherche et trouve dans son enfant, comment +aimerait-elle celui-là? + +C'était donc par devoir plutôt que par tendresse qu'elle avait voulu que +la nourrice le lui apportât tous les matins; la seconde fois, elle ne +l'avait pas vu moins laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus: +que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les +directions, au hasard, sans paraître rien voir, ces lèvres qui ne +s'ouvraient que pour sucer le lait resté dans les plis de la bouche ou +pour crier? + +Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans +sa petite main et le serra, en même temps ses joues se plissèrent et ses +yeux vagues exprimèrent un sourire. + +Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête aux pieds, et fit sauter +son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eût +reçue, ce sourire venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel +qu'elle se croyait incapable d'éprouver. + +Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. Le lendemain +l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mère faisait pour la +prendre; le surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça son +nom: + +--Claude. + +Puis comme elle le répétait avec une intonation de tendresse, elle crut +remarquer que la petite la regardait de ses yeux pâles en souriant, +comme si c'était pour elle une agréable musique que cette voix qui la +caressait; elle le répéta: + +--Claude, Claude. + +Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps elle chercha à +produire des sons qui, bien que n'arrivant pas à l'articulation n'en +étaient pas moins pour Ghislaine une réponse. + +Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie expérimentale, +n'était pas en état de décider ni même de se demander si ce sourire et +ces sons étaient nés d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le +produit d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, lui +souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus éloquente que +celle des savants, celle que la mère,--humaine ou bête, parle à son +enfant et que l'enfant parle à sa mère. + +Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait de rester +dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la +nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour +d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou +piaillaient. + +Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que le médecin autorisait +enfin leur départ, elle demeura anéantie. + +--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se méprenant sur la cause de +son émotion. + +--Je ne crains rien. + +--Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année dernière à pareille +époque; à vrai-dire même, tu es peut-être en meilleure santé, fortifiée +par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus +léger soupçon. + +--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir? + +--L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue +absence serait impossible à expliquer, elle n'a que trop duré. Je +comprends que décidément j'ai eu tort de te laisser voir cette petite +tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice +l'avait enlevée le premier jour, comme il était convenu, tu accepterais +aujourd'hui notre départ sans penser à le retarder. + +--C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un certain point +naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible. + +--Impossible? + +--A ce moment, cette enfant ne représentait pour moi qu'un sentiment +confus, aujourd'hui elle est ma fille. + +--Dis qu'elle est celle de ce misérable. + +--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un père, faut-il +qu'elle n'ait pas de mère. + +--Alors, que veux-tu? + +--Je voudrais ne pas l'abandonner. + +--Comment? + +--Mais en restant près d'elle, en la gardant avec moi. + +--Ici? + +--Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci. + +--Et ta réputation, ton honneur? + +--Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou mon honneur à ma fille? +C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je +suis libre, qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger, +sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de +Chambrais ne serait pas atteint. + +--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi. +Si depuis bientôt un an je t'ai aimée et soutenue avec une tendresse +paternelle, j'ai par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu +en conviendras, n'est-ce pas? + +--De tout coeur. + +--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec +la liberté dont tu parles: moi ton père, moi chef de famille, je ne +permets pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse te +pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai +imposée, je l'ai prise avec l'autorité que me donne l'expérience de la +vie et j'en assume toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle +de la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; d'ici là tu +décideras. + +--N'admettez pas un seul instant la pensée que je puisse vous désobéir, +nous partirons samedi. + +--Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait t'empêcher de te +suicider. Maintenant que ta résolution est prise, comprends que pas plus +que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que +les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; puis je viendrai la +chercher et l'amènerai en France, près de Paris, où je pourrai la voir +et la surveiller. + + + +VIII + +Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut +arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu +avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire +immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons, +aussi y tenait-elle. + +Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs +heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud, +le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les +journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc +le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à +ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand +talent. + +Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de +l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois +se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le +maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne +pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois +qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice +qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en +fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le +distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours +prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller, +à recevoir qui il voudrait inviter. + +Lady Cappadoce avait été positivement renversée. + +--Mais les leçons.... + +--Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer +mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et +je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai +disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M. +Casparis.... + +--Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce, +poussée par la passion musicale. + +--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie +m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre +d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle. + +--La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture. + +Il fallait que Ghislaine justifiât son refus: + +--Peut-être l'ennuierait-elle davantage. + +--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce +avec un mélange d'aigreur et de compassion. + +--Je dois donc la lui éviter. + +--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements? + +--Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante +de les faciliter. + +Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux +arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait +inspirés à Ghislaine. + +Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils avaient parlé +de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son +intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans +doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais +connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas +se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et +régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence, +peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à +quelques pas de Paris, comment la supporterait-il? + +Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de +gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules. + +C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle +n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait. + +--Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire, +mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière +et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires. + +--Comment serait-elle autre? + +--En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton +père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge +est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es +émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au +château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à +moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et +égaieraient cette monotonie? + +--Est-ce donc possible? + +--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible, +et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir. + +--Je veux tout ce qui peut vous être agréable. + +--Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour +les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est +pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et +d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi. + +C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui +avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il +n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au +trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait +que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais +impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande +qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce +mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne +réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements +les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que +c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de +ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien +à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer. + +De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste: +d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible +d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le +reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le +serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la +sixième. + +Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux +alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas +la bataille? + +Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de +s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté. + +Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom +du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation +douloureuse: + +--Vous avez invité M. d'Unières! + +Il évita de la regarder. + +--M'était-il possible de faire autrement? + +--Mais après ce qui s'est passé.... + +--C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à +l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de +lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous +ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui +d'Italie, sans que je lui donne des explications. + +--Des explications? + +--Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais +écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous +examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand +contentement. + +--Vous avez dit cela? + +--N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un +autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande, +moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez, +je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait +une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre. + +--N'était-ce pas le mieux? + +--Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas cette injure, et je +n'étais pas en disposition d'en faire à un homme tel que lui, que +j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage +par ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. Depuis, nous +sommes restés en correspondance; il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a +parlé de toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous rentrons, +la première personne que je dois voir, c'est lui. + +--Et après? + +--C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous aviserons. + +--Je vous assure qu'il m'est très pénible de me trouver avec M. +d'Unières. + +--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette +impression pénible se calmera et passera.... + +Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc +l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas +paraître intervenir dans le choix des invités de son oncle. + +--N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unières vous +entretienne des intentions qu'il avait il y a un an? + +--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir. + +--Alors? + +--Je répondrai ce que tu voudras. + +--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible. + +--J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des tiennes; mais +puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne +sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas +être devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons et je +n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des +échappatoires; les médecins conseillent de ne pas te marier trop jeune; +enfin je gagnerai du temps. + +--Il faudra toujours se prononcer à un certain moment. + +--Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on ne veut pas de lui et +qu'alors il se retire. + +--Et s'il ne se retire pas? + +--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment sérieux, +profond, et dans ce cas ce sera à toi de voir comment tu veux répondre +à cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper de +cela. En vertu de certaines idées, dont je sens toute la force, tu crois +devoir renoncer à ton mariage avec d'Unières.... + +--Avec lui et avec tout autre. + +--Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne romps pas ce mariage +brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou +en blessant d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel. + +Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question +entre M. de Chambrais et le comte d'Unières, et les raisons les +meilleures s'enchaînèrent pour le justifier: + +Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de +mariage, c'était d'abord par estime et par amitié pour le mari qui se +présentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine +était parfaitement en âge de se marier. Mais quand l'indisposition qui +avait nécessité leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des +médecins, il était revenu sur cette opinion. + +S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient se marier à +dix-huit ans et même à seize, il en est d'autres pour lesquelles les +mariages précoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux +fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet développement +qui, pour la Française, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. +Sans doute, Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant elle se +trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable qu'on attendît +ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait +retardé, mieux s'en trouverait sa santé. + +A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre +moral non moins grave pour M. de Chambrais. + +S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le comte d'Unières, il +ne voulait cependant pas la marier à lui tout seul, et sans que par un +choix librement fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand on ne +connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine +accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas +elle-même--ce que justement il voulait. De là la vie nouvelle qu'il +avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se +déciderait, ce serait en connaissance de cause. + +--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de +d'Unières, après ces explications, le mariage dépend de vous et est +entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices, +j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de +meilleures conditions que vous. + + + +IX + +Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le seul homme qui pût +faire revenir Ghislaine sur sa résolution: qu'il ne réussit pas et +qu'elle s'obstinât dans son idée, qu'elle n'était pas digne de se +marier, elle en arriverait un jour à reconnaître Claude; à la vérité, +tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que +lui donnait sa qualité d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine, +empêcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle +serait libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée. + +Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des +députés, le comte d'Unières s'était déjà placé à la tête du parti +royaliste. Son élection violemment contestée l'avait, dès son entrée +à la Chambre, amené à la tribune; et aux premières phrases il s'était +révélé orateur. Il était facile de contester ce qu'il disait, il était +impossible de ne pas écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, +abondante, imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue, +avec des redites et des périodes inachevées, mais originale toujours, +ne ressemblant pas plus à la phraséologie vague des avocats, qu'à la +platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'élan, +passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions littéraires, ni le +bon goût, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraîner les +esprits et d'ébranler les coeurs. + +On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, charmé bien +vite, et son élection, qui pouvait être cassée dix fois, avait été +validée. Ce fort et ce violent, qui était aussi un timide, serait +probablement resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès +l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours il s'était +montré l'homme de son début. + +Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes pour se faire +aimer, mais d'Unières n'était pas passionné seulement dans ses discours, +et les passionnés enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par sa +propre flamme met le feu à votre esprit et à votre coeur; avec cela beau +garçon, d'une élégance simple, d'une distinction affable, tendre comme +une femme, il entraînerait Ghislaine. + +Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, pour +l'avoir rencontré trois fois, elle avait été à lui; maintenant, quoi +qu'elle voulût, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence +qu'il exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé paraître, +en le voyant sur la liste des invités: indifférent, elle n'eût pas +craint de se trouver avec lui. + +Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de +Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet émoi, +était la crainte que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi +eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans une prudente réserve, +mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient +été menées à un point si avancé l'année précédente, et quand il lui +disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu entrer dans des explications +telles que le mieux encore était de s'en remettre au tact de d'Unières +qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur. + +Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité comme les autres, +d'Unières, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir +accaparer Ghislaine comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le +déjeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc, +il loua discrètement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la +première fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pût donner +à supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour. +S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient sortis des mains de +Le Nôtre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprès taillés à +l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, +Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allées et les pièces +d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-être, il était l'homme de la +tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant +trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne parla que des +oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, très +simplement, sans aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et +les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste, +pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-même. + +--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités partis, il fut seul +avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unières; n'a-t-il pas été +parfait? + +Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré d'une grande +discrétion. + +--Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est parfait en tout. + +Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lèvres et qui +était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion de le connaître mieux. +Mais elle ne voulait pas gêner son oncle dans ses relations. Et en même +temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât franchement, +qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir d'Unières, et son oncle +assurément la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à +distance s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait renoncé +à se marier? Au contraire, s'il ne lui était pas indifférent, pourquoi +s'obstinait-elle à ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent +qu'elle laissât lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons +qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne +comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fût +un empêchement à ce mariage qu'il voulait. + +Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent qu'il plut à son +oncle, non seulement à Chambrais où il n'y eut pas de réunion sans lui, +mais encore à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes les fois +qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis à +l'Opéra, où son oncle se fit céder une loge par un de ses amis. + +Ce fut un événement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit +paraître dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crêpe +blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration +et d'envie à plus d'une femme. + +--Quelle était cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait, +et qu'on voyait pour la première fois à l'Opéra? + +Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde +affirmaient que c'était la nièce du comte, la princesse Ghislaine; +d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, +ni ne l'ayant jamais rencontrée. + +Le collier trancha le différend; des femmes d'un certain âge, qui +avaient été en relations avec la mère de Ghislaine, reconnaissaient ce +collier fameux par la beauté et la pureté des quatre cents perles qui le +composaient: + +--C'est le collier des princesses de Chambrais. + +--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette +importance? + +C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce bijou comme il avait +exigé la robe décolletée, au grand étonnement et à la grande gêne de +Ghislaine qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un de ses +axiomes. + +--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la +toilette était la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre +distinction? + +--Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou quand on ne doit pas +se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire. + +Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de donner ses autres +raisons qui étaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que, +quand le comte d'Unières viendrait dans sa loge, tout le monde eût les +yeux tournés vers cette loge. + +Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_, +on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte +d'Unières, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir +les fiançailles «d'une des plus nobles héritières du faubourg +Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques +du parti monarchique». + +Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait, +non les français bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond +mépris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas, +en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille +et même de l'avant-veille, soigneusement pliés sous le bras gauche, les +serrant sur son coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle les +finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la trace, comme si elle +avait pris soin de jalonner son passage. + +Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut surprise un matin +de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitée un numéro +du _Morning Post_, et elle crut, tant était vive l'agitation de sa +gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle +qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se +fâcha: + +--Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est pas de moi qu'il +s'agit, c'est de vous; lisez ce journal. + +Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques lignes du _Morning +Post_ en le lui mettant devant les yeux. + +C'était la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais +reproduisait, mais en la précisant, sinon pour Ghislaine, qui restait +«l'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain», au moins +pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti +monarchique», qui était nommé tout au long. + +--N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage par un journal? +demanda lady Cappadoce. + +--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de cette façon? + +Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher +_Morning Post_ pût annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si +méthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite. + +--Ce ne serait pas vrai? + +--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle. + +--Il aura été trompé par quelque journal français, répondit lady +Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri; +alors, ce n'est pas vrai? + +--Ce n'est pas vrai. + +--Convenez que cette intimité avec M. d'Unières est bien faite pour +susciter ces bruits de mariage. + +Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, lady Cappadoce +continua: + +--Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle soit fausse. +Vous connaissez mon opinion sur les mariages précoces: ils sont rarement +heureux, très rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage +doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, et non pris au hasard. Ce +n'est pas quand elle ne connaît ni le monde, ni la vie, qu'une jeune +fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse +entraîner par des considérations futiles: un nez bien dessiné, une barbe +soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unières est +d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais après? + +--Il me semble qu'il a autre chose. + +--C'est de son rôle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir. + +--Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre ne dit pas ce qu'il +vaut? + +--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui étaient de pauvres +caractères. + +--C'est que justement le caractère chez M. d'Unières est à la hauteur du +talent. + +--Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce +ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse. + +--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de façon à en rester +là. + +Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne +se trahissait que trop visiblement, elle ne l'était pas moins +contre elle-même. Au lieu de défendre M. d'Unières et de confesser +maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter sa +gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait? + + + +X + +Depuis longtemps déjà tout le monde admettait que le comte d'Unières +était le fiancé de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de +leur mariage, et c'était un étonnement que la date n'en fût pas encore +fixée; cela était si bien accepté que quelques prétendants, qui avaient +pensé un moment à se mettre sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon +persévérer, puisque le choix était arrêté! + +Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne +s'était encore dite entre eux, bien que l'assiduité de d'Unières se fût +continués aussi constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas +manqué une seule des réunions de chasses en plaine que le comte avait +organisées à l'automne, ni celles des chasses à courre qui les avaient +remplacées en hiver. + +Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à une femme qu'on +l'aime; c'est même rarement de cette façon que les duos d'amour +commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus +rien à s'apprendre. + +Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semblé +qu'elle était disposée à l'écouter et même à lui répondre, et toujours +à l'instant où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté, +voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, et que si +elle s'était abandonnée quelques secondes auparavant, déjà elle s'était +reprise. + +Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, n'étaient pas +exclusivement féminines, et avaient des causes que d'autres plus experts +que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui +échappaient. + +A la longue, la situation était devenue difficile pour lui, et même +jusqu'à un certain point ridicule, croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé +ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus +franchement. + +A bout de patience, il se décida à s'en expliquer avec M. de Chambrais +qui, de son côté, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent +toujours au même point, sans avancer d'un pas. + +--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me +faire aimer, et vous avez ajouté, avec la bienveillance que vous m'avez +toujours témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne +n'étant dans de meilleures conditions que moi. + +--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont même +plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à ce moment. + +--Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle Ghislaine que je la +demande en mariage, elle vous répondra qu'elle m'accepte? + +Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément c'était que, +s'il adressait cette demande à Ghislaine dans ces termes, la réponse +qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il +avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait +pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. +Il fallait donc tourner cette difficulté. + +--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et +même de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirés. + +--Vous le croyez? + +--J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai +pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer +m'a donné cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il est +question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer. + +--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous dire avec quelle +joie profonde je reçois vos paroles, je crois que le moment est venu de +lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission. + +Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, ce fut une gêne +inquiète. + +--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce mariage, il ne me +reste plus qu'à lui demander le sien. Aussi bien la situation dans +laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas +plus pour nous que pour le monde. + +--Évidemment, répondit le comte, cependant.... + +--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez +parlé l'année dernière pour retarder cette date existent encore; mais je +demande une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de +devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me présenter +ouvertement comme son fiancé, et j'attendrai. + +Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au +pied du mur, se demandait comment sortir de là; ce dernier mot lui +ouvrit un moyen: + +--Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder +cette question de délai avec elle? + +--Assurément, c'est difficile. + +--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile +de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous +voulez une réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je +ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlèverai pas la joie de +lui dire votre amour. + +Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unières, que +trop duré, il fallait en sortir; rien à attendre de bon à la prolonger, +au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était grande +et la responsabilité lourde pour lui. + +C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et on pouvait +craindre de la perdre si le terrain n'était pas bien choisi; avec +une volonté résolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur féru de +certaines idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien rencontrer +une invincible résistance. + +Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour +de Paris à Chambrais, où il trouva Ghislaine seule au travail dans +l'atelier de sculpture qu'elle avait fait aménager en ces derniers +temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie. + +D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe +de chiens qu'elle était en train de modeler, un tablier de serge passé +par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise. + +Il lui adressa quelques encouragements aimables comme à l'ordinaire, +puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invités pour une +partie de pêche. + +--M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle. + +Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette question. + +--Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui. + +Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de celui qui était +toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unières. + +--Après tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre. + +--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ébauchoir en l'air, +en regardant son oncle. + +--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unières... il se marie. + +En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés sur elle, il la vit +pâlir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais +déjà il était près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans +ses bras. + +--Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi. + +En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un fauteuil où il +l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte +tout de suite de ce qui s'était passé. + +--C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir +employé. Il fallait bien t'amener à avouer ton amour.... + +--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion! + +--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se +trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes. + +Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte. + +--C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne +puis pas être sa femme. + +C'était une discussion à soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne +la redoutait point: le coup avait ouvert une brèche par où il devait +emporter toute résistance s'il manoeuvrait adroitement. + +--Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme! + +--Je ne suis pas digne de lui. + +--C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute? + +--Suis-je la jeune fille qu'il suppose? + +Il eut un geste d'impatience: + +--Quelle drôle de façon de juger la vie quand on ne la connaît pas. +Assurément il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions +sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il +faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne +pas exagérer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute, +tu entends, commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité +d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en était ainsi +je t'assure que la statistique du mariage serait changée. Quelle faute +as-tu commise, toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable? +Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton esprit, occupé ton +coeur? As-tu une légèreté de conscience, une imprudence de conduite à te +reprocher? + +--J'ai ma fille. + +--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune +fille, la chaste jeune fille que étais il y a deux ans? A-t-elle laissé +une souillure dans ton âme? une trace quelconque en toi? + +--Une honte dans ma vie. + +--Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours +partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à +ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je +t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne +serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais +rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de +l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave +médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu +étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie, +j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne +peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de +devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce +serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette +folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus +inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et +sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles. + +Elle resta un moment silencieuse: + +--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la +tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai +d'autres aussi.... + +--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que +l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je +serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi +cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort, +l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte +à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte, +tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et +j'installe Claude ici avant deux mois. + +--Ici! + +--Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du +jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel +par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc +te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à +Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service; +pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé, +Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un +bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui +m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente +nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de +Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille +qui leur a été confiée... la tienne. + +--Vous voulez.... + +--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour +enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu +visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses +devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je +ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand +tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous +l'envoyions à Paris pour son éducation. + +--Oh! mon oncle, mon oncle. + +--Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout cela se réalise, tu +fais d'un mot notre bonheur à tous le sien, le tien, le mien et celui de +Claude. + +Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il +la vit frémissante. + +--Qu'as-tu? + +--J'ai peur. + +--De quoi! + +--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition. + +--De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce malheur que tu veux +prévoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne +t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari. + +Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table sur laquelle se +trouvaient un encrier et une plume. + +--J'écris la dépêche, dit-il. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + +I + +Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix +années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères, +embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du +rang peuvent donner de joies et de confiance. + +Elle aimait son mari d'un amour passionné. + +Le comte idolâtrait sa femme. + +Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un +état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part +d'exaltation. + +Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils +n'en connaissaient pas le calme. + +Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la +politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations +ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse +passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût +au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte +ne leur donnassent un vertige. + +Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient +vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un +regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant +des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude +à l'avance d'un accord parfait. + +Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques, +discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus +grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas +toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé--ce qui était +rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de +respect. + +Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était +mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se +montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée, +d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance +dans son esprit, tant de foi dans son coeur! + +Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la +principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur +séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le +repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le +monde et les grandes réceptions. + +Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois +en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient +seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées +par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été +sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils +tiraient de si profondes jouissances. + +C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de +leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors +que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de +flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son +mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine. + +Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme +un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se +terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait +un tel bonheur. + +Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains +de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement +murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle +était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil. + +Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse: + +--Non, disait-elle, c'est trop. + +Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et, +dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était +aimé. + +Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans +leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait +en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle +raison de s'aimer davantage. + +Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris +et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris +place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux +vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique +qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver. + +Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la +réponse qu'elle voulait. + +Enfin, le président prononçait les mots sacramentels: + +--M. le comte d'Unières a la parole. + +Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les +paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais +comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les +interruptions et le boucan? + +Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un +tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole. + +Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le +plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il +avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans +populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche +en même temps qu'il consternait ses amis de la droite. + +Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander +chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les +applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées? + +Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et +tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu +le silence s'établissait et il commençait. + +Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant +au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la +Chambre entière restait attentive, quelle fierté! + +Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient +l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa +gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils +faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que +le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa +conscience. + +Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur +monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le +talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration. + +Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à +la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur +fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain +de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la +comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits +détails était l'application même de leurs principes. + +Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux +qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette +fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à +cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de +devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à +côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement, +en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul +bien souvent que le hasard les leur avait révélées! + +On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et +le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le +souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer +une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence +d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené, +et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que +les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la +simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que +la correction la plus irréprochable en souffrit en rien. + +Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était +exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières, +c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter. +Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était +sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières +s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était +montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même +songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime +que personne ne s'était encore aventuré à commettre. + +Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces +engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse +parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable +d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et +dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que +si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On +se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter +l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages +souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les +exagérations de la mode. + +Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir +leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de +Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le +comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la +poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt +il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée +qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort. + +M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir +de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de +l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé, +chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa +légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette +fortune qu'à sa majorité ou à son mariage. + +Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop +tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce +sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait +de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu. + +--Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce +n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation +à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir--mais, +rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais, +j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des +femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde +de plus heureuse, que toi? + +--Certes non, mon bon oncle. + +--Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un +jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que +sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et +l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une +position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La +Crochardière, des pièces qui pourraient te servir. + +Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance: + +--Il est revenu, murmura-t-elle. + +--Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré +les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu +depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui, +toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à +craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour +ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention: +«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si +cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de +madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais +lieu. + + + +II + +La mort de M. de Chambrais avait changé la situation et l'état de +Claude. + +Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer sans que personne eût +à s'occuper d'elle--au moins au point de vue légal. + +Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait +pas à le savoir; arrivée à Chambrais en même temps que les Dagomer, on +l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus +attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni père ni +mère, croyait-on, et encore n'en était-on pas bien sûr. + +La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité et même parfois +quelques questions aux Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de +Chambrais. + +On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler +qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou à peu près. A la vérité, +madame Dagomer aurait pu raconter comment, à Marseille, une femme qui +avait prononcé quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui +avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé +le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt étant de se taire: +pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas à se voir enlever une +enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux. + +Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette petite, c'est-à-dire que +plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant à l'enfant, lui +donnant des jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais quoi +d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et le suppléât dans ses +soins et ses attentions pour lesquels il était peu fait? + +D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite que madame +d'Unières se montrait bonne et généreuse; elle l'était également pour +les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi +sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne n'avait pu remarquer si +sa voix, lorsqu'elle s'adressait à Claude, avait des intonations plus +tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus +ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour cela des facultés +d'observations ou des soupçons que n'avaient point les gens qui, par +hasard, s'étaient rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle +s'entretenait avec la petite ou la caressait. + +Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût trouvé quelque +mystère à chercher dans l'existence de cette petite fille qui +grandissait à côté de ses frères et soeurs, et se confondait avec eux +comme s'ils eussent eu tous le même père et la même mère; aussi solide +qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lâchant ses sabots pour mieux +courir, et parlant en j'_avons_ et j'_étons_ comme une vraie paysanne +de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de +l'affection que lui témoignait M. de Chambrais pour établir sa +supériorité sur ses camarades. + +Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'était rien +parce qu'elle n'avait rien, était devenue, de par l'héritage qui lui +tombait, un personnage. + +Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de naissance manquant, +on l'avait remplacé par un acte de notoriété, qui, se basant sur une +pièce trouvée dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus +qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en septembre au lieu de +février. + +Puis on lui avait institué un conseil de famille composé de gens +d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, et toute la mécanique +judiciaire s'était mise en marche pour elle. + +De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, on avait pu ne pas +s'occuper, mais il n'en devait pas être de même de l'héritière du comte +de Chambrais. + +Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation légale de Claude, +Ghislaine n'avait pas à intervenir: qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, +et même qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les précautions +que ses conseils lui avaient indiquées, et elle pouvait avoir toute +confiance dans ceux qu'il avait lui-même choisis pour surveiller +l'exécution de ses volontés. + +Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil de famille, d'accord +avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude. + +Héritière de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M. +de Chambrais avait très gaillardement dépensée, Claude ne pouvait pas, +semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait +la mettre dans un couvent où elle recevrait l'éducation qui convenait à +la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait +presque doublée par l'accumulation des intérêts; mais par raisons de +convenances, on n'avait pas voulu décider quel serait ce couvent, s'en +remettant, pour ce choix, à la comtesse d'Unières, dont on demandait +l'avis. + +L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser encore à +Chambrais: elle savait que son oncle désirait que Claude n'entrât pas +au couvent avant dix ans,--ce qui était vrai d'ailleurs, cette question +ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,--et elle +trouvait que la volonté de son oncle devait être respectée. Sans doute +l'instruction de l'enfant devait être commencée: mais il semblait +qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la mît au couvent tout +de suite, ou sans qu'on l'envoyât à l'école communale, ce qui ne serait +pas décent. + +Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, séparée de lady +Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle +en avait si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention de +rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli +l'héritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays +que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance. +Jusque-là elle supporterait son exil avec dignité, quelque part dans un +village aux environs de Paris, dont le climat convenait à sa santé,--le +climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique en France--et +où elle pourrait cacher sa médiocrité. + +Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert +dans le village une maisonnette qui, habitée autrefois par l'intendant, +était libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là +depuis huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant son +temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes +dans le jardin potager et les serres du château, pendant lesquelles elle +choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi +que les fleurs qui devaient décorer son salon, où Ghislaine seule lui +faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait +le château, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons +pour le voir passer portant sur sa tête une manne pleine de légumes, +de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la +«vieille Anglaise,» racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement +ou donné un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas +l'éducation de Claude? + +Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, outragée +évidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des +leçons à une gamine qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait +consenti à accepter une position subalterne, c'est qu'elle la plaçait +auprès d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un +rang des plus élevés dans la noblesse française dès le dixième siècle +et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons +souveraines.... + +Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité des grands jours, tout +à coup elle s'était arrêtée en souriant: + +--Il est vrai que les probabilités disent que cette enfant est aussi une +Chambrais. + +Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête. + +--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce +cher comte; les hommes ont en France des libertés qu'il faut bien +admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le +suppose, il est le père de cette petite, la position se trouve changée: +ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais. + +Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter +la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptée +qu'elle avait proposé de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire +travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation qui laissait si +fort à désirer et sur tant de points. + +Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert +depuis si longtemps de la sécheresse de son ancienne gouvernante, ne +pouvait pas accepter que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste +serait trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait chez les +Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce. +Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idée; elle était +aimée par son père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre +de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses frères et +soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle +ne serait point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle devrait +perdre toute initiative. + +Se retranchant derrière la volonté de son oncle, elle n'avait donc pas +accepté cette proposition d'internat, et Claude était venue simplement +travailler quatre heures par jour--ce qui s'était trouvé déjà si dur +pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des révoltes. + +--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce à Ghislaine, +mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduité viendra. + +Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, elle l'était +aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti à +donner des leçons à une enfant habillée en paysanne, on mettait à Claude +une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines +soigneusement lacées, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre +heures de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil +vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en un tour de main, +elle se débarrassait de sa belle robe, dénouait son ruban, lâchait ses +bottines et, reprenant ses vêtements de tous les jours, son casaquin et +ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher des nids, ou +bien, la faucille à la main, couper de la fougère et de l'herbe pour ses +vaches, rapportant sur sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans +souci d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés. + +Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait +en cet attirail dans une allée de la forêt. + +--Une fille à laquelle elle donnait ses leçons! + +Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine qu'on ne ferait +rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans: + +--Une sauvage! + + + +III + +L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre Claude au couvent était +passé depuis plus d'un an, et cependant l'enfant était encore chez les +Dagomer. + +Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité et +l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, était cependant +vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à +coup changé; il avait semblé que cette intelligence et cet esprit +s'alourdissaient, l'attention manquait, même pour ce qu'elle aimait; en +même temps un arrêt dans le développement physique se produisait, elle +devenait grêle et pâlissait, elle mangeait mal. + +Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de Paris, et celui-ci, la +rassurant, avait ordonné simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de +travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'était en +faire une paysanne, le reste viendrait plus tard. + +Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question de la mettre au +couvent, et les heures des leçons de lady Cappadoce avaient été réduites +de quatre à deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt +minutes. + +Mais la paysanne que Claude avait été, comme les filles de Dagomer, +jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout de suite retrouvée, et même il +avait paru à Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire +vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady +Cappadoce. + +Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se fût trouvé là pour +la voir venir, elle l'avait aperçue du dehors dans la cuisine du garde +Claude, à cheval sur une chaise renversée: elle se tenait assise de +côté, et au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe faisant +queue; à la main, elle tenait une baguette de coudrier qui était une +cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui +trotte, elle criait de temps en temps: «Hop! hop!» + +--Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant. + +Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant très bien compris que +tout lui était permis, aussi, après le premier moment de surprise, ne se +gêna-t-elle pas pour répondre franchement en souriant: + +--Ma promenade au Bois. + +Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que Claude savait ce que +c'était que le Bois. + +--Ah! tu vas au Bois? + +--Mais oui. + +--Souvent? + +--Toutes les fois que j'en ai la liberté. + +--Et quand as-tu cette liberté? + +--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule. + +--On te défend donc d'aller au Bois? + +--Non, mais les autres se moquent de moi. + +Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les filles de Dagomer, +avaient bien raison, mais elle ne dit rien. + +--Tu sais ce que c'est que le Bois? + +--Bien sûr; c'est une promenade où les gens du monde se rencontrent, où +l'on se montre ses toilettes, où se font les grands mariages. + +Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une +voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait +pas être intimidée par ce rire. + +--Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du même ton affectueux. + +--C'est lady Cappadoce. + +--A propos de quoi? + +--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon +col, elle me dit: «Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous +vous tenez ainsi.» + +--Tu voudrais aller au Bois? + +--Oh! oui. + +--Pourquoi faire? + +--Pour me promener donc, pour voir. + +--Tu t'ennuies ici? + +--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent. + +--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois. + +--Je ne resterai pas toujours au couvent. + +--Certes, non; à moins que tu ne le veuilles. + +--Je ne le voudrai pas; je me marierai. + +--Ah! tu penses à te marier? + +--Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais avoir un mari pour +qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais +être aimée. + +--Moi, je t'aime! + +--Vous êtes la comtesse d'Unières! + +Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille +habituée à se faire une idée presque surnaturelle, religieuse, de cette +comtesse d'Unières si loin d'elle. + +Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était donc vrai +qu'elle était bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son +ignorance, n'admettait même pas que cette distance pût être jamais +franchie. + +Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre +bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres; +personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une +faiblesse, elle qui toujours s'était si rigoureusement observée; +d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa poitrine et, +longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne +comprenait pas. + +Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, elle s'arrêta +brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser. + +--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime +bien. + +--C'est vrai, mais il n'est pas mon père. + +--On n'a pas toujours une mère et un père; à ton âge je n'avais plus les +miens. + +--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi.... + +C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulût le +continuer, chaque parole de Claude lui était une blessure. + +--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt pour changer l'entretien +que par curiosité réelle, quelle étrange odeur! + +Claude se troubla. + +--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une +pommade; est-ce une eau? + +Elle lui flaira les cheveux et le visage. + +--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mangé des +bonbons? + +--Non. + +--Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a pas de mal à manger +des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des +petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est? + +Claude hésita; enfin elle se décida: + +--C'est de la cire. + +--Quelle cire? + +--De la cire à cacheter les lettres. + +--Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée! + +--C'est très bon; ça fait une pâte. + +--Une mauvaise pâte. + +--Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents. + +--Où as-tu eu de la cire? + +--J'en ai pris chez lady Cappadoce. + +--Comment t'est venue cette idée? + +--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau +de cire dans ma bouche sans penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai +continué; j'aime mieux ça que les meilleurs bonbons. + +--Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la cire à cacheter n'est +pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger? + +--Oh! + +--Tu me feras plaisir. + +Claude la regarda un moment profondément dans les yeux: + +--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle. + +--Grand plaisir. + +--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets. + +Ghislaine, en redescendant au château, se trouva troublée et émue. + +Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec Claude et pût +l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir +à craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui était permis d'en +montrer. + +Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure! + +N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour +être aimée! N'était-ce pas ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, +enfant, quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite aussi +souffrait de cette solitude et, détournant les yeux d'un présent triste, +les fixait sur l'avenir, que son imagination lui représentait tout plein +de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces rêveries, +ces regards jetés en avant; et par là elle trouvait entre sa fille et +elle, des points de ressemblance qui la rassuraient. + +Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle demandé ce +qu'elle serait: fille de sa mère? fille de son père? Et la question +était assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, +regards, attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère, +nature, tout lui avait été matière à observation. Claude était une vraie +brune avec les cheveux ondulés, mais cela ne tranchait rien, car si +elle-même l'était, lui aussi avait les cheveux noirs frisés. + +Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire +ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression du visage, +généralement mélancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie, +pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait +été potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la maigreur et à +la sécheresse de son père. + +Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si particulière et ce +désir de mariage étaient quelque chose de caractéristique qui pouvait +faire pencher la balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à +cacheter n'était pas venue la relever. Assurément, ce n'était pas +un fait insignifiant que cette perversion de goût. Jamais, dans son +enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries, +tandis que chez lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle +maintenant dont le souvenir précisément lui était resté, parce qu'elles +étaient aussi étonnantes que cette passion pour la cire à cacheter. + +De là son trouble et son émoi: justement parce que Claude tenait de son +père par plus d'un côté, il aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une +sollicitude de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait +la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais chemin, en la +mettant dans le bon, elle suivrait celui-là. + +Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme en même temps qu'assez +douce pour cette tâche; et elle ne pouvait pas se montrer mère pour +Claude. + +De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant si jusqu'à ce +jour elle avait fait tout ce qu'elle devait. + +Certes il était impossible que les conditions d'habitation pussent être +meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde, +vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa façade de pierres +et de briques, bien exposée à la lisière du parc et de la plaine, +abritée l'hiver, ombragée l'été, entourée de communs qui abritaient deux +vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de +légumes; et, puisque les médecins voulaient qu'elle vécut en paysanne, +nulle part elle n'eût été mieux que là. + +De même il était impossible qu'elle eût un meilleur père nourricier +et une meilleure mère que les Dagomer, qui étaient de braves gens, +honnêtes, réguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne +faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais enfants. + +Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était celle-là même qui +l'avait élevée, un peu sèche il est vrai, rigide, austère, cependant +pleine des plus hautes qualités. + +Mais était-ce assez! + +Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude qu'on n'a pas toujours +un père et une mère, l'enfant lui avait répondu d'un mot qui ravivait +tous ses doutes: «Vous avez connu les vôtres.» + +Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et de cette mère aimés +et respectés avait eu sur sa destinée, tandis que Claude seule, depuis +sa naissance, ne subissait que celle de la nature? + + + +IV + +Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de Dagomer pour voir +Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne +fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop répétées, +deviendraient inexplicables; elle devait être prudente, elle voulait +l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une +raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle +s'était donnée et manquât à sa promesse. + +Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide +coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait qu'un mot avec Claude; +peut-être même ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait. + +Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller à la +maison du garde, de même elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil +et du seul mot. Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et +le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours elle avait des +questions à adresser à Claude, des recommandations à lui faire. + +Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady Cappadoce à l'heure +des leçons, sous prétexte de savoir comment elle travaillait, mais elle +avait dû y renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner +qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on n'allait pas au delà de +cet étonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce +qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en était +autrement. + +La première fois, la gouvernante avait été flattée que l'ancienne élève +voulût assister à la leçon de la nouvelle, et elle avait donné à cette +leçon une importance considérable--elle avait pionné. Mais à la seconde +elle avait été surprise. A la troisième, son esprit curieux avait +travaillé la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui +la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer +aux investigations de cette curiosité qui enregistrait les remarques les +plus insignifiantes avec une implacable mémoire. + +D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours où le +comte allait à Paris sans elle, il en résultait que celui qui le premier +aurait pu s'en étonner et s'en plaindre devait les ignorer. + +Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tôt qu'elle ne +l'attendait, et ne la trouvant pas au château, en amoureux pressé et non +en mari jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre au plus +vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'était la vérité, +le domestique qu'il interrogeait avait répondu que madame la comtesse +était sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde +principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait +aussi souvent parlé de ces visites: «C'est ce que madame la comtesse m'a +dit hier en venant voir la petite.» + +«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne pensât qu'à cela; et +comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en +étonnait point, pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit +rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence. + +Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait pas le premier, et +un jour enfin il s'était décidé: + +--Vous venez de chez Dagomer? + +--Oui. + +--Comment va Claude? + +--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins. + +--Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de couvent. + +--Je ne crois pas. + +--Pourquoi l'y mettre? + +--C'est la volonté du conseil de famille. + +--Êtes-vous pressée de rentrer? + +--Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui +semblait être le prélude d'une explication. + +--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus +long; le temps est doux. + +En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil qui +s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumière dorée; +déjà une fraîcheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la +chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules troublaient le silence +du parc. + +Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine se demandant, le coeur +serré, quelle allait être cette explication qui, assurément porterait +sur Claude, s'efforçant de ne trahir son émotion ni par un mot qui lui +échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posée +sur le bras de son mari. + +--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il. + +Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les choses banales +de la vie ordinaire, leur habitude était d'employer le «vous»; au +contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, +ils se tutoyaient. + +--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée. + +--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraître, +plus profonde. + +Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer +son regard et les tenant fixés sur sa main qu'elle sentait frémir. + +Cependant il fallait répondre: + +--Il est vrai, dit-elle. + +--Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras +point que tu ne t'en caches pas? + +Elle ne répondit pas, incapable de trouver un mot. + +--Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion dont tu n'es pas +maîtresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donné +l'éveil. Je me suis demandé ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché. + +Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait défaillir. + +--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au +sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon +observation ne me conduisait qu'à des contradictions; c'est le testament +de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie. + +C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; les paroles +étaient terribles, le ton était affectueux et tendre comme à +l'ordinaire. + +Il continua: + +--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de +suite franchement, cela eût tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, +retenu par un sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore +envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi. + +Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son +mari, lui avouer la vérité? Elle s'arrêta un moment, les jambes cassées +par l'angoisse. + +Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans l'allée où, sur la +mousse veloutée, elle traînait les pieds sans avoir la force de les +lever. + +--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave, +mais.... + +Elle trébucha. + +--Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes pas à tes pieds; +vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta +tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. +Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul fait de +l'institution de Claude comme légataire universelle, M. de Chambrais +l'avait reconnue pour sa fille. + +--Ah! + +--....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher les sentiments +affectueux qu'elle t'inspire. + +Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement s'échappa de ses +lèvres contractées. + +--Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi là-dessus, le jour même de +l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le +répète, par un sentiment de respect pour la mémoire de ton oncle; mais +aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, n'est plus de mise, et +ce n'est pas porter atteinte à cette mémoire que d'accepter une parenté +connue de tout le monde... à un certain point de vue c'est le contraire +plutôt; n'est-ce pas ton sentiment? + +--Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela. + +--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament +pour t'attacher à l'enfant, il est certain que la parenté n'a pas été +tout d'abord la cause exclusivement déterminante de ton affection; si +tu as été à elle inconsciemment pour ainsi dire, ça été parce que nous +n'avons pas d'enfants; ton affection a été celle d'une maternité qui n'a +pas d'aliment. Est-ce vrai? + +--Peut-être; je ne sais. + +--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu +sur un même objet, il y ramène tout; il est donc tout naturel que tu te +sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, +avant même de soupçonner que c'était à la fille de ton oncle que tu +t'attachais, à ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation +change. + +Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la plaça en face de lui, +de manière à plonger dans ses yeux: + +--Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une voix vibrante de passion, +toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que +j'adore, que je vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, +toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passé, tu +n'admettras jamais la pensée, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse +se cacher un reproche détourné, ou même une plainte. Si le chagrin de +notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende +responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre +moi-même, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme. +N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou +tout au moins d'en tromper l'impatience? + +Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait +pas. + +--Tu ne vois pas comment? + +--Non. + +--En prenant Claude. + +Elle poussa un cri. + +--N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite est ta cousine +et par la mort de son père tu te trouves sa seule parente, sa mère en +quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort +de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, mais poussée par une force à +laquelle tu voulais en vain résister, tu as été cette mère pour elle. En +réalité, ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si tu faisais +mal et te le reprochais; mais enfin il en a été ainsi: une vraie mère +n'aurait pas été meilleure, plus affectueuse, plus prévenante, plus +dévouée que tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en eussent +d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée m'est venue que tu sois +cette mère, franchement; pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec +nous. + +--Tu veux! + +--Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers temps, je l'ai +étudiée: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour être +heureuse il ne lui manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons la +faire heureuse. + +Le saisissement avait été si profond que Ghislaine resta quelque temps +sans trouver un mot: sa fille lui était rendue; aux yeux de tous, elle +devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, +les caresses les plus tendres lui étaient permises; plus de sourdine à +la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'élever, la former. +Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnée quel bonheur! + +Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute +palpitante elle le serra dans une vive étreinte: + +--Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le tien! + +Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit un long baiser. + +Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas que mère, elle +était femme aussi; ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle devait +penser, c'était encore et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait +et qu'elle aimait. + +Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit; +pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer? +Était-ce loyal? + +Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser +le bonheur de ce mari? + +Son angoisse l'étouffait. + +Cependant il fallait répondre: + +--Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible. + +--Et pourquoi? + +--Personne ne doit être entre nous; notre enfant à nous, si nous en +avons un, oui; un autre, jamais. + +--Je croyais aller au-devant de ton désir. + +--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément touchée; mais +c'est à moi d'être sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la +surveillerai de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: toi, tu +ne dois pas être son père. + + + +V + +Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontré Soupert, +ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages +environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, +attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient échangé une +parole. + +Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses +grandes manières d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'était tout. + +Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde n'avait jamais fait +arrêter sa voiture quand elle l'avait rencontré seul sur la route, +et dans son salut se montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à +distance s'il avait eu la pensée de s'imposer. + +Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il se l'était demandé, +ne pouvant pas deviner le sentiment de gêne et même de honte qu'il +inspirait à son ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse +à cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir à cette +ancienne élève, dont il parlait toujours avec plaisir. + +--Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, quand elle était +princesse de Chambrais, et vraiment elle était douée pour la musique. +Quand ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer par un garçon +qui était bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu. + +Et quand il se trouvait avec des gens en état de s'intéresser à +l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force détails sur +le portrait du grand seigneur russe: + +--Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste de talent s'il +avait vécu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garçon est +mort en Amérique où il avait été donner des concerts; depuis dix ans, +personne n'a entendu parler de lui. + +Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. Quel +contraste réconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce +garçon! Né chétif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la +force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une +journée de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garçon, +que la nature semblait avoir créé pour vivre cent ans, avait été se +faire tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà où se +montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art +pour but; Nicétas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la +perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus +parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait +dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la +caisse était vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne +occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette philosophie, il +l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci n'avait pas profité de cette +leçon, et il était mort; c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais +regretté personne, donnait parfois un souvenir attristé à ce garçon. + +--Pauvre Nicétas! + +Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à manger devant un +grog à l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant à petits coups, le soleil +qui se couchait derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre +ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre +s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. C'était celle d'un homme de +grande taille au visage brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, +la physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé et plus encore +désordonné: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunâtre, cravate en +foulard bleu, chapeau-melon. + +--Bonsoir, maëstro. + +Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, où il acceptait +toutes les familiarités pour ne pas boire seul, mais chez lui il se +souvenait de ce qu'il avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette +façon de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un qu'il ne +connaissait pas, le fâcha: + +--Bonsoir, dit-il sèchement. + +--Vous ne me reconnaissez pas? + +--Je vous connais donc? + +--Un peu. + +--Alors pardonnez-moi. + +Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert vint à la fenêtre. + +Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en +évoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigué et cette physionomie dure +ne lui disaient rien. + +--Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il. + +--Ici. + +De nouveau il l'examina. + +--Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières changent, la +voix est plus fidèle. + +--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de +trouver. + +--Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que +les yeux. + +--Il faut le croire. + +--Le bambino! + +--Lui-même. + +--Tu n'es donc pas mort? + +--Vous voyez. + +--Au moins tu as diablement changé. + +--Il paraît. + +--Allons, allons, enjambe la fenêtre. + +En même temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider. + +--Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, mon cher garçon, et +de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre. + +--Mais non. + +--Prends une chaise, tu vas boire un grog. + +Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas lui arrêta la main: + +--Pas d'eau, je vous prie. + +Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, il l'examina de +nouveau: + +--Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en mettant ses deux coudes +sur la table. A une certaine soirée qui remonte loin, une douzaine +d'années au moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à cette +fenêtre; il était plus tard seulement, mais la saison était la même, +le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marché dans la nuit +puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te décider à +boire ton grog. T'en souviens-tu? + +--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre +verre: «Voilà le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire, +illusion et folie!» + +--Et la vie t'a montré que j'avais raison? + +--Que trop. + +--Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que +tu es quitté la France? + +--Pas précisément, mais vous savez que je n'ai pas été voué au rose à ma +naissance. + +Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un +trait. + +--Il y a longtemps que tu es de retour à Paris? + +--Quelques jours. + +--C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de suite. + +--Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce pays auprès de qui j'aie +trouvé de la sympathie, le seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien +attendre en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce rapport, ma +première pensée a été pour vous. + +Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins flatté de ce +souvenir. + +--Et le violon? demanda-t-il: + +--Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon. + +--Avec ton talent! + +--Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et une duperie. On croit +au talent à quinze ans, à celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit +celui qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce qui m'est +arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'était duperie de +travailler soi-même au lieu de faire travailler les autres, et j'ai +vendu mon violon tout simplement à un plus naïf que moi. + +--Les journaux parlaient de tes succès là-bas. + +--Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire +était mauvaise. + +--Et alors? + +--J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaillé aux mines +et j'ai gagné une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai +fait de la culture et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration pour +les Chinois vivants et de réexportation pour les Chinois morts. J'ai été +officier au service du Pérou. En Colombie, je me suis un peu marié, mais +si peu que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la +Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur de théâtre, et ç'a été mon beau +temps: ayant des comédiens, des musiciens à diriger, je leur ai fait +payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai été journaliste +à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, maître-d'hôtel à San-Francisco, +photographe au Canada; et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez +pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la +destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit. +Paris est un bon terrain pour la lutte. + +--Et que veux-tu faire? + +--Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins de me donner des +aptitudes diverses en me débarrassant d'un tas de préjugés gênants. + +--Et le levier? + +--Il est là. + +Disant cela, il se frappa le front. + +--Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert en mettant la main +sur sa poche. + +--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas. + +Il y eut un moment de silence. + +--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais +que la fortune et moi nous sommes brouillés depuis pas mal de temps. +Pourtant, le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, viens la +chercher; s'il y en a une à la maison, elle sera pour toi. + +Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boîte en bois blanc +dans laquelle sonnèrent trois ou quatre pièces de cinq francs; depuis +quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et +c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui lui en tenait lieu. + +--Partageons, dit-il. + +Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pièces de +monnaie: Nicétas prit douze francs. + +--Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement. + +--Quand tu voudras, quand tu pourras. + +Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet. + +--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée dont nous évoquions le +souvenir tout à l'heure, nous avons discuté la question de savoir si +tu avais bien ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de Chambrais à +t'épouser! + +--Mal, aussi bêtement que possible. + +--Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet effet alors: tu lui +avais fait une déclaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait +flanqué à la porte? + +--Précisément. + +--Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte d'Unières; ils +s'adorent. + +--J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, précisément, il y a +dix ans, où je rédigeais un journal français à Baton-Rouge. Qu'est-ce +que c'est que ce comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas? + +Il haussa les épaules. + +--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbécile? +C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs +orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon, +généreux, digne de sa femme. + +--Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il me semble; la +générosité des riches me fait rire. + +--Elle a été diminuée, la fortune de sa femme. + +--Il a fait de mauvaises spéculations? + +--M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais, +l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a +laissé toute sa fortune à un enfant naturel, une petite fille dont la +naissance est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. Ce qu'il y a +de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite.... + +--Quel âge a-t-elle? + +--Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je te disais que du vivant +de M. de Chambrais elle était élevée chez un garde du château; et depuis +la mort du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. Par là, tu +peux voir que les d'Unières sont bien les braves gens dont je parlais, +puisqu'ils n'en veulent point à cette petite qui leur enlève une belle +fortune. + + + +VI + +La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi +plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à +manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze +années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette +nuit-là, elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après +un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et +retourner à Paris. + +Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot de Parisiens +débarquant en habits de fête, qui lui rappela que c'était dimanche. +Qu'irait-il faire à Paris, ou rien de particulier ne l'appelait +d'ailleurs, quand tout le monde venait à la campagne: errer par les rues +désertes dans ce costume de besoigneux n'était pas pour lui plaire; +pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les +douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés aux +quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été rejoindre; après une +promenade de quelques heures il pourrait se payer un dîner champêtre et +le soir reprendre le train pour Paris. + +Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là qu'ailleurs et même +mieux, il aurait plaisir à revoir ces bois où tant de fois il s'était +promené en rêvant à Ghislaine. + +Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient sous une +légère brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le +pressait. + +C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, passionnément +aimée; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune +n'avait ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait retrouvé +cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait été son beau temps dans +sa vie tourmentée, le seul qui lut eût laissé des souvenirs heureux, +auxquels il eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé +l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans le présent. + +Quel fou, quel naïf il avait été! + +Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi ne l'avait-elle +pas aimé! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repoussé, et voilà où +il en était arrivé. Découragé, il avait abandonné le métier qu'il +avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard, +misérable jouet de sa destinée, solitaire, sans soutien, sans but, sans +autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain. + +La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile qu'il lui +fallait, ce d'Unières. + +Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet +imbécile et de lui rire au nez. + +--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore. +Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chassé et pourtant je suis +toujours entre elle et toi. + +Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voilà qui eût +été vraiment drôle. + +Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à coup, et se frappa +le front. + +Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il pas bizarre +qu'après son aventure elle eût voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se +sauve pas quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant des +mois. + +L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence +et où le comte l'avait cachée. + +Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette +idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté; +se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable +de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer +et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour +secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de +partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais, +depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui +avait raconté devait le faire réfléchir. + +Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait +chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa +nièce s'en fâchât? + +Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de +cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si +Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge. + +N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins +curieuse? + +--Hé, hé! + +Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le +sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres; +l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient +abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions. + +Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de +l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces, +la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour +sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation +embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte. + +Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet +enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au +château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir +près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer +son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet +d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir. + +La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier +abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions +plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le +comte pouvait tout aussi bien être le père. + +Avant de rien décider, le mieux était donc de voir et de se renseigner, +c'est-à-dire de faire une enquête à Chambrais même. + +Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant +Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but. + +Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en était le père, +lui; et c'était une situation que celle de père d'une héritière pour un +homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait +été bien avisé de revenir en France, et comme il le disait à Soupert, +Paris était un bon terrain pour la lutte. + +Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches: +sans doute, c'étaient les vêpres. Au temps où il était le professeur de +Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en épousant un des chefs +du parti catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques +religieuses, il y avait donc chance de la trouver à l'église; si en ce +moment elle habitait Chambrais. + +Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: de loin on +entendait les ronflements de l'ophicléide et les notes claires des voix +enfantines. Bâtie au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres +meulières, comme dans la plupart des villages environnants, l'église +de Chambrais est des plus simple, au moins à l'extérieur, ce genre de +matériaux ne comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la piété +des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures, +de tableaux, de statues qui lui donnent un caractère particulier +qu'accentue encore la chapelle funéraire de la famille, prise dans le +collatéral de gauche et fermée par une magnifique grille en fer forgé +du quinzième siècle, achetée en Flandre et offerte par le père de +Ghislaine. + +Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après l'avoir longtemps +et minutieusement cherchée dans l'église, Nicétas aperçut madame +d'Unières, ayant près d'elle un homme de tournure élégante qui ne +pouvait être que son mari. + +Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura quelques mots qui le +firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les +entendirent: + +--Dommage. + +Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration la retrouvant +telle qu'il l'avait aimée; il semblait que l'âge pour elle n'eût pas +marché, et qu'elle fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit +ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur profonde, et sa +bonne grâce, sa simplicité de tenue étaient toujours les mêmes. + +Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; qu'après douze +ans d'absence personne ne voulait le reconnaître! + +Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était pas arrêté, il +devait être prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur +le parvis en attendant la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on +commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de façon à ce qu'elle dût +passer devant lui. + +En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son mari, +s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait près d'elle, tout en +répondant d'une inclinaison de tête et d'un sourire affable aux saluts +qu'on lui adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée +dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au +moins qu'elle ne le remarqua pas. + +Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières qui, en apercevant +cet inconnu, tourna la tête vers lui; quand leurs yeux se croisèrent, +Nicétas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le mot +qu'il avait déjà dit plusieurs fois. + +--Imbécile. + +Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les manières, cet +imbécile n'était pas le premier venu. + +Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître dans la rue +qui conduit au château. + +Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, sa fille +avait-elle passé devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues, +comment l'eût-il devinée? C'était son enquête qui devait la lui faire +connaître. + +Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer en +interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il +rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de +ne rien apprendre, en même temps que ce serait le meilleur aussi de se +trahir. + +--De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui +était-il? Que voulait-il? + +Ces manières primitives n'étaient point de son âge; l'épreuve qu'il +avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naïves et plus +sûres. + +Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant chaud, il +entrait quelquefois pour se rafraîchir dans un cabaret situé à une +petite distance du château et portant précisément pour enseigne: «Au +Château»; il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce serait +bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec +un paysan ou un domestique. + +A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement les valets +d'écurie, les garçons jardiniers qui, n'étant point nourris au château, +prenaient là leurs repas; il devait en être toujours ainsi. + +De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret était toujours plein; +il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne +trouvait pas un bavard qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, +il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait +toute la journée, toute la soirée à lui. + +Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise des +tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres +on abattait des cartes grasses. A coté des paysans aux mains calleuses +et encroûtées, au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques +du château, valets d'écurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on +reconnaissait tout de suite à leur menton bleu et à leurs belles +manières. + +Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit. + + + +VII + +Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent d'écouter; et +sans en avoir l'air, tout en buvant à petits coups son absinthe, il se +mit à étudier les gens du château qui l'entouraient, cherchant celui +qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner +utilement. + +Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, mais bientôt on +avait paru ne plus faire attention à lui, ce qui lui permit de se livrer +à son examen. + +Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces +domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient être tous plus +décoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui était borgne, un +autre boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que c'était +une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, et il conclut que le +d'Unières était un avare qui ne dédaignait aucune économie, même celles +qui conduisent au ridicule, car sûrement il ne payait pas ces pauvres +diables aussi cher que de beaux gars dont on achète la prestance autant +que les services. + +En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant ce choix à +l'économie. Chez le comte d'Unières, les pauvres diables étaient payés +aussi bien que partout, seulement ils n'étaient point repoussés pour +leur infirmité comme ils le sont généralement, et s'il n'y avait pas +de maison où cochers, valets de pied, maîtres d'hôtel fussent plus +décoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers +étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les +avait faits. + +Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin +quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les +ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils +se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux +cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de +rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites, +sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se +rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de +l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non +d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre. + +Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un +garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent +timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur +l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court +à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus +ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas +d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main. + +--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement. + +--Bonjour, la compagnie. + +Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées, +devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets. + +Dagomer porta la main à sa casquette: + +--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il. + +--Volontiers. + +Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un +tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes. + +--Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques. + +--Mais non. + +--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud. + +--Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie. + +C'était un homme d'une quarantaine d'années, à l'air ouvert et bon +enfant, mais rude en même temps et surtout résolu. + +--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgré votre +main coupée vous ne manquez pas un lapin? + +--Généralement celui qui déboule est boulé, mais dire que je n'en ai +jamais manqué, ce qui s'appelle un seul, ça ne serai pas vrai. + +--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous êtes fait arranger +comme ça, dit un paysan à l'air grincheux et qui avait probablement des +raisons personnelles pour en vouloir au garde. + +--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le +premier, ça n'est pas étonnant, mais malgré ma main gauche cassée, j'en +ai tout de même démoli un de la main droite; c'est dommage que celui-là +ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup était bon. + +Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement à sucrer le café +qu'on venait de lui servir; c'était le dimanche seulement qu'il entrait +au cabaret, et ce jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il +s'offrait une tasse de café. + +--C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda Nicétas. + +--Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. Vous connaissez +Crèvecoeur? + +--Non. + +--Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy. + +Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le casa dans sa +mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être était-ce là que l'enfant +avait vécu avant de venir à Chambrais! + +Cependant Dagomer battait son café à petits coups de cuillère, et le +dégustait béatement sans plus faire attention à Nicétas que s'il avait +eu en face de lui une figure de cire. + +Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite +qui, pour Nicétas, n'avaient pas d'intérêt: de temps en temps un mot sur +les biens de la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie sur +les femmes de service du château, et c'était tout. + +Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans doute, ces domestiques +n'allaient pas rester là jusqu'au soir. + +--Puisque le hasard nous place à la même table, dit-il en s'adressant à +Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de +vous adresser une question? + +--A votre service. + +--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le château? + +--Pour sûr. + +--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis? + +--Oui. + +--Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à mardi. + +--Dame! + +En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer se ravisa; et +appelant: + +--Monsieur Auguste. + +Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire protecteur: + +--Monsieur Dagomer. + +--Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il désigna +Nicétas,--voudrait visiter le château et il demande s'il faudra qu'il +reste jusqu'à mardi. + +M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que +produisait son costume sur ce personnage important, habitué à juger les +gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques +paroles habiles: + +--Je suis chargé par un journal américain dont je suis correspondant, +dit-il, de lui envoyer la description du château de Chambrais, et je +serais très gêné de différer ma visite jusqu'à mardi. + +--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, évidemment +parce qu'il admettait qu'un journaliste américain pouvait être négligé +dans sa tenue. + +--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda +Nicétas. + +--Avec plaisir. + +Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le le cabaretier. M. +Auguste désirait un apéritif, Dagomer un «autre café»; quand ils furent +servis, l'entretien reprit: + +--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M. +le comte ne va pas demain à la Chambre et si madame la comtesse ne +l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire, +je vous ferai visiter le château: venez à une heure, j'aurai fini de +déjeuner. + +Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements sur le château, +sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'étendue du +parc, puis il passa aux maîtres. + +--Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a épousé la princesse de +Chambrais? + +--Dix ans. + +--Combien d'enfants? + +Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet pour prendre des +notes. + +--Ils n'ont pas d'enfants. + +--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité. + +--Ils n'en ont jamais eu. + +--S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a +pas un oncle? + +--Il est mort. + +--Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa nièce, c'est sa nièce +qui a hérité de lui? + +--Pas précisément. + +--Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, on est très curieux +de ces détails, et rien de ce qui touche le comte d'Unières, le grand +orateur, n'est indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le +comte de Chambrais. + +--Non. + +--Alors l'oncle avait des enfants? + +--Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour laquelle il avait +de l'affection. + +--Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune fille comme vous +dites. + +--Une enfant qu'élève l'ami Dagomer. + +--Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, interrompit +Dagomer, en donnant un coup de coude à M. Auguste. + +Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au château, et le +garde, le fusil à l'épaule, le suivit. + +Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer d'autres interrogations; +alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait +à Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire +causer l'aubergiste. + +Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les rues du village et +devant le château. Puis il dîna longuement à côté des palefreniers, dont +les conversations, qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent +rien d'intéressant: la qualité des voitures du comte, les mérites de ses +chevaux lui étant tout à fait indifférents. + +Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put échanger quelques +paroles avec l'aubergiste, jusqu'à ce moment trop occupé pour bavarder. + +--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée M. Auguste. + +--Quelle histoire? + +--Celle de l'enfant du comte de Chambrais. + +--La petite Claude? + +--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unières +ne soit pas fâchée d'être privée d'un héritage sur lequel elle devait +compter? + +--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fâchera pour des affaires +d'argent, le monde sera changé. + +--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte... + +--Comment si c'est sa fille! + +--Reconnue? + +--Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de naissance. + +--Mais on a toujours un acte de naissance. + +--Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de la succession +puisqu'il a fallu un acte de notoriété et que MM. Vaubourdin et Meunier +ont été témoins. + +--Et à combien se monte cette fortune? demanda Nicétas qui n'eut pas la +patience de filer cette question. + +--Soixante mille francs de rente. + +Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là était encore +assez beau pour l'empêcher de dormir quand il fut au lit. + +--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mangé la plus +grosse part de son héritage? Comment? Avec qui? + +Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse quand une autre +plus urgente et plus brûlante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait +à son attention. + +Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle +n'était pas née en France, ou qu'on avait caché l'accouchement de la +mère. + +Et alors il était non moins évident que cette mère était Ghislaine, +emmenée par son oncle dans quelque pays perdu, où elle avait passé le +temps de sa grossesse et où elle était accouchée. + +C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément il avait cédé à +une bonne inspiration en venant à Chambrais. + +--Soixante mille francs de rente! + + + +VIII + +Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essayé de +parler de Claude, il voulut risquer une tentative auprès de celui-ci, +et le lendemain dans la matinée il se dirigea vers le pavillon du garde +qu'il connaissait bien pour être plus d'une fois, au temps de ses +leçons, sorti par cette porte. + +D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui était sa fille. +A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc +faire l'expérience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï +son père, ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait +intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se présentait; au +milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il la sienne? + +Son intention n'était pas d'entrer simplement chez le garde et de +commencer un interrogatoire en règle, car ce serait, semblait-il, le +plus sûr moyen pour se faire mettre à la porte: il procéderait avec +moins de naïveté. + +En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs, +longe les murs du parc, et en dix minutes il était arrivé en vue du +pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin. + +Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se +composait de trois garçons et de quatre filles, sans compter Claude, +ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au +milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et comme il avait +appris aussi que Claude travaillait dans l'après-midi chez lady +Cappadoce, il était à peu près certain de la trouver chez le garde ou +aux alentours. + +Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut personne et n'entendit +aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenêtres étaient +ouvertes, les habitants sûrement n'étaient pas loin: sur le seuil, deux +bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des +poules allaient de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés. + +Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il +s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit à dessiner +le pavillon. Sans être en état de faire un vrai dessin, il pouvait +cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa +présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps que cela lui +permettait aussi de rester là autant qu'il voudrait: il verrait venir. + +Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un bâtiment +attenant au pavillon; elle portait sur son épaule une charge de linge +mouillé qu'elle étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six +et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment madame Dagomer et ses +filles; elles ne parurent pas faire attention à lui; leur travail +achevé, elles rentrèrent dans le bâtiment. + +Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une +prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixés sur le pavillon, il +entendit un bruit de pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il +vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tête: +elle était vêtue d'une robe d'indienne toute mouillée par le bas, et +chaussée de sabots; bien qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point +qu'une fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la comtesse +d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute. + +Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à terre, et s'arrêtant, +elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils +engageaient une conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque +chose. + +--Bonjour, mademoiselle. + +--Bonjour, monsieur. + +Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait +en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes +auparavant, ni à leur mère. + +Elles étaient blondasses, elle était brune; elles étaient épaisses, elle +était svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux +profonds et ses cheveux noirs ondulés,--les cheveux de Ghislaine. + +Allons, décidément, la voix du sang était muette en lui: à la vue de +cette fillette dont il était le père, son coeur n'avait pas du tout +bondi. + +Il fallait savoir s'il ne se trompait pas. + +--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle? + +--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée. + +Il était fixé. + +--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompé, vous êtes +mademoiselle Claude. + +--Vous me connaissez? + +--J'ai entendu parler de vous. + +Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise mine eût entendu +parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce +costume: + +--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes lapins, dit-elle; pour +aller arracher des coquelicots dans les blés je n'allais pas m'habiller. + +--Assurément. + +Elle se pencha au-dessus du carnet: + +--C'est notre maison que vous faites là? + +--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez! + +--Oui et non. + +--Vous dessinez? + +--Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent. + +--Vous allez au couvent l'année prochaine? + +--J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder +parce que j'étais malade; il est venu un médecin de Paris qui a dit que +je devais vivre en paysanne. + +--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse? + +--Elle est bonne pour tout le monde. + +--Je veux dire elle vous aime? + +--Mais oui. + +--Elle s'occupe de vous? + +--Certainement. + +--Vous la voyez souvent? + +--Tous les jours quand elle est à Chambrais. + +--Vous allez au château? + +--Non, c'est elle qui vient. + +Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua +une question plus décisive: + +--Elle est votre parente, n'est-ce pas? + +Claude fixa sur lui ses yeux profonds: + +--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur? + +--Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, d'être de la +famille de la comtesse d'Unières. + +Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette de cet âge, mais +qui, dans sa pensée, avait pour but certainement de couper court à ces +questions: + +--Je n'ai pas de parents. + +--Qui vous a dit cela? + +--Je le sais bien. + +--Si vous vous trompiez? + +--On me l'a dit. + +--Si l'on vous avait trompée? + +Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui contractait son visage: + +--Vous connaissez mes parents? + +--Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui vous aimerait, près de +qui vous pourriez vivre? + +--Et une mère? + +--Une mère aussi. + +--Qui m'embrasserait? + +--Qui vous embrasserait, qui vous chérirait. + +--Où sont mes parents? + +Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble. + +--Je ne peux vous le dire... en ce moment. + +--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous? + +--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre père. + +--Vous croyez! Vous ne savez donc pas? + +--Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la preuve que vous êtes +bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore +tout à fait. Vous savez que votre naissance est entourée de mystère? + +--C'est vrai. + +--Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère. + +--Comment? + +--En me disant tout ce que vous savez vous-même. + +--Je ne sais rien. + +--Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû remarquer dans votre +enfance, depuis que vous êtes en âge de voir et de comprendre, des +choses qui ont dû vous frapper. + +--Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'étais +pas sa fille, car je croyais que je l'étais, moi, vous comprenez? + +--Elle vous a parlé de vos parents? + +--C'est moi qui lui en ai parlé. + +--Elle vous a dit? + +--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car +c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je +ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un +père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a été aussi bon pour moi qu'un +vrai père, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me +regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais déplu, comme s'il +me détestait. Mais j'étais bête de croire ça puisqu'il m'a donné sa +fortune; et quand on donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime. + +--Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, madame Dagomer? + +--Jamais. + +--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous +embrassant, vous aurait donné la pensée qu'elle pourrait être votre +mère? + +--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse +d'Unières qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui +quelquefois me caresse, m'embrasse. + +--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unières? + +--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît pas. + +--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières? + +--Il est aussi très bon pour moi. + +--Est-ce qu'il vous embrasse? + +--Non, mais il me parle très doucement. + +--Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un autre pays que +Chambrais? + +--Non. + +--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres +personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unières vous +témoigner de l'intérêt? + +--Non, pas d'autres. + +Tout cela était clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette +petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais +s'était fait le père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa +fille. + +C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne +qu'il adopterait: mariée à un homme qu'elle aimait, disait-on, elle +était l'esclave de son amour maternel. + +Il eût voulu la questionner encore, mais il était dangereux de prolonger +cet entretien qui n'avait que trop duré; il ne fallait point qu'on +remarquât ce tête-à-tête. + +--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis +quelques minutes, il est certain que vous êtes une jeune fille capable +de réflexion et de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et +pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un +hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amené devant cette maison. +Mais, pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme je l'espère, +il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons +été vus, vous regardiez mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous? + +Elle inclina la tête. + +--Je vais continuer mes démarches et bientôt, je vous le promets, nous +nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sûre que je travaille +pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez +davantage. + +A ce moment un chien courant parut dans le chemin. + +--Papa Dagomer, dit-elle. + +--Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner +autour de mon dessin. + +C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant +Claude auprès de celui qui l'avait questionné la veille, il fit un geste +de mécontentement. + +--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous permettez que je fasse le +portrait de votre joli pavillon? + +--La rue est à tout le monde, répondit Dagomer d'un ton bourru. + +Puis, s'adressant à Claude: + +--Rentre donc à la maison; mouillée comme tu l'es, tu vas gagner froid. + +Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie; +instantanément il dépassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il +tira sur la pie qui passait en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba +les ailes étendues. + +--Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt. + +--Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-là; quand elles +ont leurs petits, elles dépeuplent tous les nids. + + + +IX + +Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas +visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les +choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien +appris. + +Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses +recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à +Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi +avoir la chance de tomber dans la bonne piste. + +Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour +payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les +actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et +il n'en avait pas. + +C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France, +comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien +savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à +l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à +grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que +lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher +dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas +en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son +nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire +d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans +une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il +acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui +avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure +et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il +fût <<petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à +Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne +pouvait pas donner son adresse! + +--Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit. + +Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait +faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix +ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en +rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa: + +--Moi aussi j'ai une affaire. + +--Un mariage? + +--Mieux que ça: un entant. + +--Déjà! + +Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se +précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent +plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il +leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa +réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai, +ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par +prudence. + +L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de +onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant +dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment +ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un +camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il +était temps vraiment que la roue tournât. + +--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan. + +--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de +l'enfant. + +--Tu la veux, n'est-ce pas? + +--Parbleu! + +--La mère a épousé un homme puissant! + +--Très puissant, disposant d'une influence énorme. + +--Riche? + +--Très riche. + +--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me +semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui +de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais +deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui +je le crois, se chargeraient de l'affaire. + +--Il faudrait partager avec elles, bien entendu. + +--Dame! + +--Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme. + +--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du +tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que +t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en +bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque +les premiers fonds pour entrer en campagne. + +--Il le faut, mais comment? + +--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire +appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages, +et qui est très fort. + +--Il ne t'a pas marié. + +--Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences +pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de +Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,--comment +dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent +point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui +ont une tare, Caffié appelle ça une _paille_, des comédiennes en peine +de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou +qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par +eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille +un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée +qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un +prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui +offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà +l'homme, le veux-tu? + +Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là qu'un autre, +c'était déjà beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences, +il saurait bien défendre ses intérêts. + +Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de Caffié qui habitait rue +Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfumé où +l'odeur des moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle des +paperasses. + +En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan se retira, +laissant Nicétas en tête à tête avec le vieil agent d'affaires. + +--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille +voûtée pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne +paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie. + +--Non, c'est pour un enfant naturel. + +--Que vous voudriez légitimer? + +--Que je voudrais reconnaître. + +--On peut toujours reconnaître un enfant naturel. + +Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses +conseils peuvent être utiles pour un acte aussi simple. + +Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en homme qui n'avait pas +besoin qu'on la lui fît; ne savait-il pas par lui même, puisque c'était +son cas, qu'on peut reconnaître et même légitimer un enfant dont on +n'est pas le père? + +--Voici mon histoire. + +--C'est le mieux. + +Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, surtout en +ce qui se rapportait à la fortune léguée à l'enfant; pour que l'homme +d'affaires n'eût pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix +mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea la réalité, +elle devint la femme d'un commerçant. + +Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffié le força +à préciser plusieurs points qu'il aurait préféré laisser dans une +obscurité protectrice. + +--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié quand Nicétas fut arrivé au +bout de son récit. + +--Reconnaître ma fille. + +--Pourquoi? + +--Comment pourquoi? mais parce que je suis son père. + +--Dans quel but tenez-vous à être son père? + +--Mais.... + +--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous +voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous êtes à confesse; si +vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que vous +tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été léguée? + +--A l'enfant et au revenu. + +--L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant mieux que la mère, +ne l'ayant pas reconnu elle-même, n'a pas la parole devant la justice +pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez +même indiquer la mère dans un but de recherche de maternité, si vous +trouvez un notaire qui consente à insérer cette indication, car un +officier de l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette +indication de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet +contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans +que je précise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce +pas? + +--Parfaitement. + +--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? Cela est +certain. Le tuteur de l'enfant aura même de fortes raisons à vous +opposer, car vous ne savez même pas où est né cet enfant que vous +réclamez, vous n'avez même pas son acte de naissance. + +--Parce qu'on m'a caché cette naissance. + +--Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, pour +vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra +manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra être un +malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la +fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. Vous le croyez, mais vous +n'en êtes pas sûr. Il se peut très bien que, par une sage précaution, +un âge ait été fixé par le testateur où elle aura la jouissance de +ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre +reconnaissance soit admise, résulte-t-il de tout cela que vous allez, en +qualité de père, jouir vous-même de ce revenu et administrer la fortune +de votre fille? + +--Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants? + +--Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est autre chose, et il +faut distinguer. Il n'est pas tuteur légal, celui-là, et pour qu'il +ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit +conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de +famille composé de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient +très probablement le juge de paix eu égard à votre situation, vous +conférerait la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela vous donne +l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois +vous dire que là-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus +grand nombre refusent même au père naturel la jouissance de ce revenu. + +A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas s'allongeait. + +--Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son enfant n'a donc +aucuns droits sur lui? + +--Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, c'est-à-dire +que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus, +il a le droit de rechercher la maternité au nom de son enfant, et si la +mère est dans une situation où cette recherche doit la déshonorer, si +elle est riche, il y a là matière à organiser un chantage _au salé_.... + +--_Au salé?_ + +--C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie un enfant. Ce +chantage peut être très fructueux, et même beaucoup plus que ne le +seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant. +Voilà pourquoi, en commençant, je vous demandais de dire ce que vous +vouliez. + +Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux +bonhomme le troublait, il voyait trop loin. + +Cependant, il fallait répondre. + +--Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés que vous me +montrez me rendent très perplexe. Je réfléchirai. + +--Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous +réfléchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, +écoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates que celles +qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un +bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il +vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait +obtenir, que de n'avoir rien du tout. + +--Et vos conditions? + +--Nous partagerions. + +--Je réfléchirai. + +--Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard ironique sur la +tenue de son futur client. + + + +X + +Partager! + +Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise. + +La situation telle que Caffié venait de la présenter n'était pas du tout +celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait +que ce qu'il en avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les +pères et mères jouissaient des revenus des héritages que faisaient leurs +enfants et il savait même que cela s'appelait l'usufruit légal, ce qui +dit tout,--établi par la loi; de même il avait vu aussi que les pères +avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle légale, établie +par la loi. + +Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'était pas un homme +à qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable à +admettre qu'il eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions plus +délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas +de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler»; c'était +peut-être vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se +cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon +guide, et pour cela il exagérait à l'avance les difficultés et les +dangers du chemin. + +Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait adressé à un avocat +pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et +aussi les pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la loi +elle-même. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliothèque +était devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner +un Code. + +C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne +l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'à +chercher au mot «Enfant naturel», il trouverait là sûrement les +indications qui lui étaient nécessaires. + +Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant naturel», il +était bien question de la présentation des enfants à l'officier de +l'état-civil, des enfants trouvés, des enfants de troupe, mais c'était +tout. + +Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher dans cet énorme +volume? Il réfléchit un moment en feuilletant cette table. Que +voulait-il? Reconnaître sa fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait +peut-être sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334.» Il +était sauvé. + +Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, rédigées en un +style simple qui semble la clarté même, ne livrent pas leur secret à une +première lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent +vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il +faut préalablement savoir pour s'y reconnaître. + +Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants +naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins +il la comprit. + +Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il +demanda qu'on lui indiquât les meilleurs livres de droit qui traitaient +la question des enfants naturels. + +--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier, +Aubry et Rau? répondit le conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune +demande du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous.... + +--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même. + +--Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur qui était +vaudevilliste. + +--Ni moi non plus. + +--Vous étudiez peut-être pour le devenir? + +--Pas précisément. + +--Je vais vous faire donner Demolombe. + +Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il n'en disait pas +assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; sèche la loi; +diffus, confus le commentaire. + +Ce n'était pas sa première exaspération contre cette loi barbare qui +l'avait fait le misérable qu'il était, elle l'avait écrasé de tout son +poids, paralysé, anéanti; les autres en avaient tiré contre lui tout le +parti qu'ils voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait en +tirer parti contre les autres, elle restait muette. + +Il en était encore à compulser son traité de la _Paternité et de +la filiation_, quand la Bibliothèque ferma, et il se trouvait plus +embarrassé, plus perplexe qu'en entrant. + +Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait un fait certain, +résultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant +dont on recherchait la maternité, on devait prouver qu'il était +identiquement le même que celui dont la mère était accouchée, et qu'on +n'était reçu à faire cette preuve par témoins que lorsqu'on avait déjà +un commencement de preuve par écrit. + +N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux comte de Chambrais, +d'enlever sa nièce dans un pays étranger où il était presque impossible +de la suivre? + +S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle était accouchée, il +semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher; +il irait donc à Crèvecoeur, si faibles que lui parussent les chances +d'obtenir un résultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui +permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait à pied; la forêt de +Crécy dans la Brie, cela ne devait pas être très loin de Paris. + +Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il +revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et à une +boutique de ce quai, il avait vu des cartes étalées, qu'il s'était +plus d'une fois amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un +bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il y aurait une carte +en montre sur laquelle il pourrait tracer son itinéraire. + +Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque. + +Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut pas favorable; à la +vérité, une grande carte de France était accrochée à la devanture de la +boutique, mais si haut qu'il lui était impossible de lire le nom des +pays au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle. + +Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le magasin il demanda, +comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'état-major qui +comprenaient la Brie, et les étalant les unes à côté des autres, sur une +table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir de Paris; +puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer +dans ses poches, il remercia et sortit. + +Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du Trône, traversait le +bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et +il arrivait à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en +tout, cinquante kilomètres environ. + +Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru +de plus longues sans chemins tracés quand il était officier au Pérou, ou +gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de +bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du courage aux jambes; +ce n'était point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne +et de Paris qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres à +faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la belle étoile. + +Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les hauteurs de +Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au +Château-d'Eau, une lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard +Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et sur le cours de +Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue +file, s'en allaient à la halle, laissant derrière elles une bonne odeur +de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de +la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un petit bois, il déjeuna en +regardant le panorama de Paris, qui, au delà de la verdure du bois de +Vincennes, se perdait dans la brume et la fumée. + +--Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en +tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre. + +Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas régulier, +il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir, +il arrivait à la Houssaye, et peu de temps après il apercevait un tout +petit village qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: c'était +Crèvecoeur. + +Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une poignée d'herbe, +il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une +épaisse couche de poussière blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le +prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de Paris; de la station +voisine, c'était admissible, mais de Paris il n'eût trouvé crédit nulle +part. + +Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon +espoir; il n'était pas possible que dans un pays composé seulement de +quelques maisons, où tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût +pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais +encore de ce qui les touchait. + +En route, il avait bâti son plan, qui était très simple: il recherchait +des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer +dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros +héritage, et l'on paierait une forte prime à celui qui procurerait ces +renseignements... aussitôt qu'ils auraient été reconnus bons. + +Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, un vieil +instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitté Crèvecoeur, devait se +rappeler Dagomer. + +--S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le rappelait. Un brave +garçon. Peut-être un peu dur aux braconniers, mais il était payé pour +ça; et puis les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables non +plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se rappeler un nourrisson +qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'était impossible, par cette raison +que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson. + +--Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une petite fille âgée +maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitté Crèvecoeur +depuis dix ans, à l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un +an. + +Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne +pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient +jamais eu: tout Crèvecoeur le dirait comme lui. + +Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui était venu plus d'une +fois à l'esprit, sans qu'il voulût l'accepter: née à l'étranger, Claude +avait été ramenée en France au moment même où Dagomer était venu habiter +Chambrais, et personne, à l'exception de Ghislaine, ne devait connaître +le lieu de naissance de l'enfant. + +La déception fut rude; mais il n'était point dans son caractère de +s'abandonner; il fallait réfléchir. En venant, il avait vu une prairie +où l'on mettait du foin en meules; il serait bien là pour passer la +nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient +quitté les champs. + +Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au +soleil levant, il reprit le chemin de Paris. + +Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: puisqu'il ne +lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subît: tant pis pour +Ghislaine s'il le lui faisait au _salé_, comme disait Caffié. + +Il était las en montant à dix heures du soir les six étages de son ami +d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il +avait préparée: + +«Madame, + +«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la vôtre, +installée chez un garde, au lieu d'occuper auprès de sa mère, la place +à laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolérer cela et mon devoir est de +prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, à trois heures, aux +abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous était impossible de vous y +trouver, je me présenterais au château. + +«NICÉTAS» + +Il redescendit l'escalier dont les marches étaient terriblement dures +pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boîte d'un débit de tabac. + + +FIN DE LA TROISIÈME PARTIE + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + + +I + +Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait passé une partie +de la matinée au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait +définitivement fixé le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus +librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille. + +N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à l'avance n'était-elle +pas certaine que, quoi qu'elle fît, il ne s'en inquiéterait pas? + +Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour l'aller voir, et +franchement elle disait: «Je vais près de Claude»; arrivée chez le +garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraître son affection, et +franchement aussi elle embrassait sa fille. + +Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles étaient +assises, en tête à tête, à l'abri de la curiosité des enfants Dagomer ou +des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement. + +Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais +simplement sur ceux où, pouvant forcer par d'adroites questions +sa réserve toujours un peu craintive, elle l'amenait à se livrer. +N'était-ce pas cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était +cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, et qu'une +observation constante dans les choses importantes comme dans les riens, +dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne +pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie nature. + +Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui l'inquiétait: par +où tenait-elle de son père, par où s'en éloignait-elle? + +Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec +un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui +passait par la tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, +Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle +arrangeait, par des exemples la conduisait où elle voulait qu'elle +allât. + +Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire que Claude +en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilité de lady +Cappadoce, veillait à ne pas donner à son ancienne gouvernante des +sujets d'inquiétude. + +--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait +Claude. + +--Lady Cappadoce est une maîtresse. + +--Et vous? + +--Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une. + +Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot qui lui montait du +coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que, +par une imprudence, par un entraînement, elle permît à Claude de le +prononcer elle-même, sinon en ce moment, au moins plus tard. + +On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence +et de recueillement où elles restaient les yeux dans les yeux; alors +Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait +doucement. + +C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa lettre, et il avait +calculé qu'à l'heure où Ghislaine la recevrait, M. d'Unières devrait +être à la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublée, et +pour le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une +trop vive émotion devant son mari. + +Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la Chambre, le comte +était resté au château pour préparer un discours important qu'il devait +prononcer le lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans +la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme toujours lorsqu'il +travaillait. N'était-elle pas son inspiration et sa conscience? Il +trouvait plus vite lorsqu'elle était là. Et il n'était sûr d'un effet ou +d'un argument que lorsqu'après discussion elle l'avait approuvé. + +Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans +une corbeille ce qui était pour le comte, et sur un plateau les lettres +à l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le +comte, qui était devant une grande table couverte de volumes du _Journal +officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise à +un petit bureau dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle +lisait, et commença à ouvrir les lettres. + +Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles contenaient, et +justement même par ce qu'elle savait qu'elles étaient des demandes de +secours, il fallait qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans +retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient +lieu. + +Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en avait lu plusieurs, +lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas. + +«Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vôtre....» + +Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant ses yeux, son +coeur s'était arrêté. + +Heureusement la lettre était posée sur le bureau sans quoi elle +serait tombée, ou elle aurait été secouée de telle sorte dans sa main +tremblante que l'attention du comte eût été provoquée. + +Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premières +années; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de +confiance; si elle devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer +qu'il ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées sans qu'il +reparût, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'écoulassent +encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont +il ne connaissait même pas l'existence? + +Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tête basse, à la +dérobée, rapidement elle jeta un coup d'oeil du côté de son mari: +absorbé dans son travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa +table, il continuait à prendre des notes; sa plume en écrivant craquait +avec un bruit régulier. + +Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. Quelle contenance +tenir? Que faire? Elle ne savait. Et même elle était incapable de se +poser une question raisonnable. + +La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osât même la faire +disparaître, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait +se lever, venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et +machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette +feuille de papier, où le mot «votre fille» flamboyait, croyait-elle, +se détachant en caractères d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils +n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses +lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité elles étaient les +unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame +aussi bien que pour monsieur. + +Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, que la première +chose à faire était de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les +circonstances ordinaires, rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un +tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser +dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement +du papier allait crier sa honte. + +Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante. + +Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que son mari se +tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'était point levé et +ne paraissait pas disposé à quitter son travail: + +--Te rappelles-tu la date de mon discours à propos de l'ordre du jour +Bunou-Bunou. + +L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eût +donné la date de jour, de mois, d'année. Mais en ce moment, comment +réfléchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait répondre +sans que sa voix trahit son bouleversement. + +--A peu près trois ans, il me semble. + +--Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire si ferme peut-elle +se tromper de tant d'années? + +--Sans doute, je fais une confusion. + +--Ne cherche pas, je vais vérifier. + +Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine qui servait d'annexe +à la bibliothèque. + +Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis +vivement elle la mit dans sa poche. + +Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à elle. + +--Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près que moi de la +vérité; il y a quatre ans. + +Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'étonna pas +qu'elle ne répondît point, et tranquillement il retourna à son travail. +Il fallait qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était pour +le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous. + +S'attendant depuis son mariage à le voir surgir d'un moment à l'autre, +elle avait bien des fois examiné la question de sa défense, et elle +s'était toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme +dont son oncle lui avait parlé avant de mourir. + +Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre +sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle +qu'elle fût, elle devait être efficace puisque son oncle lui avait +recommandé d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la +réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que tout de suite +elle allât à Paris. + +Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle restât auprès de son mari +quand il travaillait, elle n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et +son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même de sa fille +qui se trouvaient en jeu? + +--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait +d'affermir, je partirai pour Paris. + +Il fut stupéfait: + +--Comme ça, tout de suite? + +Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne lui en demandât pas, +et que pour la première fois elle ne fût pas franche. + +--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution +immédiate. + +--Tu seras longtemps? + +--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir. + +Il sonna et commanda d'atteler. + +--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ça ne va pas +aller, et je suis sûr que demain à la Chambre tu sentiras toi-même que +ton aide m'a manqué. + +Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière fermée, il +recommanda au cocher de marcher rondement. + +A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient devant les +panonceaux de M. Le Genest de la Crochardière, et Ghislaine entrait dans +l'étude. C'était la première fois qu'elle venait chez son notaire, car +quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature au bas d'actes +notariés, on était toujours venu les lui faire signer à l'hôtel de la +rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pièce où sur des +tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs, +elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces yeux qui s'étaient +levés sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui +dirigeait cette étude, accourut avec les démonstrations de la plus +respectueuse politesse: + +--Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, sans doute, je vais +m'informer s'il peut recevoir. + +Le notaire lui-même apporta la réponse en venant au-devant de sa cliente +qu'il fit entrer dans son cabinet. + +La demande que Ghislaine avait à présenter était bien simple, cependant +ce fut avec un extrême embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis +longtemps le vieux notaire était habitué à ne pas laisser deviner qu'il +remarquait la gêne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitôt +qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse +qu'il ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée par M. de +Chambrais, il la remit à Ghislaine. + +Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer l'enveloppe et lire +cette pièce, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberté: il +parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'écoutât. + +--Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt que vous inspire +cette chère enfant et toute la tendresse que vous lui témoignez. Dans +son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mère, me disait M. +le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude. + +Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en +gardant la mesure qu'il savait mettre en tout. + +Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa +voiture. + + + +II + +Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put +déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise. + +Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut +par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par +son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle +est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais +il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable. + +«CHAMBRAIS.» + +Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop +d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces +plaintes et ces cris de révolte! + +Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si +c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait, +et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix +heurtée. + +Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la +dernière ligne, elle chercha si c'était tout. + +Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation +au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente; +mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne +l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il +ne le fût jamais. + +A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le +voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait. +Que ne pas craindre d'un homme capable de tout. + +En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour +changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec +la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté: +inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme +qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que +serait ce lendemain? + +Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception, +elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet +écrasement, il lui viendrait sans doute une idée. + +Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle! +Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait +paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la +surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture +l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme +elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider, +l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle, +entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille. + +C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait +contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette +lettre. + +Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte; +et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne +seraient-ils pas atteints? + +A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par +elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que +n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle +répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait +alors suspendue sur sa tête. + +Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble +et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la +possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la +verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire +fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au +lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à +qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il +voulait. Après, elle aviserait. + +La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était +un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une +combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y +arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres +sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux, +sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si +personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne +viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il +voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne +s'exposerait à ce danger; ce serait folie. + +Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château, +malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule +et sans secours. + +Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela. + +Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se +défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution. + +Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail, +et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise. + +Tendrement il l'embrassa. + +Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop +profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette +étreinte qu'elle était troublée. + +--Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant. + +--Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi. + +--J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras +contente. + +Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait +le lendemain à la séance de la Chambre. + +--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours? + +--Certainement. + +Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son +petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table. +Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin: + +--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en +s'arrêtant. + +--Je ne trouve pas cela du tout. + +--Tu as l'air de ne pas me suivre. + +--Mon air te trompe. + +Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à +certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait +sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite +il s'apercevait de ce désaccord. + +Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible +coeur qu'elle était? + +--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis. + +--Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en +prie. + +--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette +idée? + +Il reprit. + +Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux. + +De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle +murmurait: + +--Bien, très bien. + +--N'est-ce pas? + +Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours, +il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le +mouvement oratoire. + +A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier +sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de +son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté. + +Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait +toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux, +et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché +sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et +se mettant à sourire: + +--Mais c'est une vraie répétition, dit-il. + +Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné: + +--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses +bras. + +--Alors c'est bien? + +--C'est superbe. + +--Vraiment? + +--Vas-tu douter de moi, maintenant? + +--Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras +demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me +semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, je ne +pouvais pas te consulter et ne savais que penser. + +Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour +ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte +trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans +s'inquiéter, sans se peiner? + +Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au +dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts, +une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce +qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se +trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle +avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de +tendresse sincère. + +Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si +bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme. + +Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur +qu'elle se tourmentât. + +Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication; +elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris +l'avait-il fatiguée. + +Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser +deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement. + +La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans +bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle +dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et +respirait d'une façon irrégulière. + +Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas +s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien; +peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps +orageux. + +Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le +connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre +qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps +orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à +Paris serait pénible dans la chaleur du midi. + +Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et +ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait. + +--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition. + +--Toutes celles que tu voudras. + +--Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la +Chambre. + +--Je te le promets. + +--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour. + +--Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre? + +--Y penses tu? + +--Pourquoi pas? + +--Et ton discours? + +--Un discours a-t-il jamais changé un vote? + +--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est +perdu si l'honneur est sauf. + +Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne +l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte, +lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture. + +--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle. + +--Aussitôt, aussi vite que possible. + + + +III + +Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes après +l'heure qu'il avait fixée, il pouvait arriver au château vers quatre +heures; c'était donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il +venait. + +Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'espérance +dans cette pensée que, par cela seul qu'elle n'avait pas été à son +rendez-vous, il renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que +cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction l'aurait fait +réfléchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait +à Paris. + +Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré tout il venait, +et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre +se trouvait en communication directe avec le vestibule où se tenait +toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne +pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais en l'élevant il y +avait certitude qu'elle serait entendue. + +Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, mais ses efforts +pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun résultat, elle ne +savait pas même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes +noires, son esprit était à la Mare aux Joncs. + +Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la demie; incapable +de rester en place, elle se levait à chaque instant pour aller à une +fenêtre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du +concierge. + +Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lèvres +lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur sonna. + +Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, et sans se +montrer, derrière un rideau, elle regarda: dans la façon dont il se +présenterait, elle verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, +ce qu'elle avait à craindre ou à espérer. + +Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: l'homme qui +traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, était bien +de grande taille, mais il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de +corps, les cheveux étaient courts, les joues et le menton rasés; enfin +le vêtement usé, composé d'un pantalon noir, d'un veston jaunâtre et +d'un chapeau melon, annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait +demander un secours. + +Cependant le pauvre diable était arrivé au perron et, à la porte du +vestibule, il avait trouvé Auguste de service ce jour-là. + +--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste +américain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas été à +Paris, je ne peux pas vous montrer le château. + +--Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre. + +Et sans paraître le moins du monde embarrassé, Nicétas lui tendit un +petit billet qu'il venait d'écrire à l'auberge du Château. + +--Mais je ne sais... + +--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets. + +Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture que celle de la +demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il écrivait au lieu de venir, +c'est qu'il n'osait pas se présenter; et à la pensée de ne pas le +voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable était un +commissionnaire. + +Elle avait ouvert le billet. + +«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer votre porte; donnez donc +l'ordre que je sois admis près de vous. + +«NICÉTAS.» + +C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; lui, ce pauvre +diable; arrivé à ce point de misère et de cynisme, de quoi ne serait-il +pas capable! + +Cependant, le plateau à la main, le valet attendait devant elle, la +regardant à la dérobée, en se demandant quelle pouvait être la cause de +ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé que le +calme et la sérénité. + +Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti: + +--Faites entrer, dit-elle. + +Et pendant le court espace de temps que le valet mettait à traverser les +deux salons, elle tâcha de se donner une contenance. + +Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela: + +--Vous ne quitterez pas le vestibule. + +Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais +elle n'était pas en situation de s'arrêter devant une considération +de ce genre: avant tout elle devait assurer sa sécurité; comment se +défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise? + +Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons pour venir jusqu'à +elle. + +Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien changé, vieilli, +ravagé! + +Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot: + +--Que voulez-vous monsieur? + +--Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille. + +--C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que vous parlez? + +--Précisément. + +Il prit une chaise et s'assit: + +--D'elle-même. + +--Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver que cet enfant est +votre fille? + +--Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; mais un mot suffit; +c'est vous-même qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la +vôtre. + +--Moi! + +--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait +prendre toutes sortes de précautions qu'on croyait habiles pour échapper +à cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce +que si cette enfant ne vous était rien et ne m'était rien vous m'auriez +reçu après la lettre que je vous ai écrite et aussi après ce qui s'est +passé entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire +les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgré vous en +rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui +emportait tout: répulsion, mépris, horreur, haine; et cette raison se +trouve dans l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez peur +pour elle; vous voulez la défendre. + +Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant +devant lui, il eut lieu d'être satisfait: elle était atterrée. + +Il continua: + +--L'ordre de m'introduire près de vous était un aveu; et si j'avais eu +besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu +réunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en +avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pièces nécessaires pour +affirmer mes droits sur ma fille. + +--Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se défendre. + +--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère que nous n'en +viendrons pas à cette extrémité. En effet, je n'ai qu'un but: assurer +l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous +associer à moi. + +--Cet avenir a été assuré + +--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je +l'avoue, surpris que vous considériez l'avenir d'un enfant assuré par la +donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la +vie d'un enfant... + +Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine. + +--... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui dirigent cette +éducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le +milieu dans lequel l'enfant est élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle +cette éducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? +Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le garde, ayant +pour camarades, pour frères et soeurs des enfants grossiers, de vrais +paysans... + +--Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin qui a ordonné qu'elle +vive en paysanne. + +--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de +garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une +fille de onze ans, la feriez-vous élever par un garde, sous prétexte que +les médecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh +bien! pour n'être pas née de votre mariage, Claude n'en est pas moins +votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le +rappeler. Pour mon malheur, je sais par expérience ce que c'est que +d'être élevé dans une maison étrangère; je ne veux pas que ma fille +souffre ce qu'a souffert son père, et que l'absence d'une direction +affectueuse, ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de +moi. + +Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que ce langage fût +sincère; c'était lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignité, de +fierté! Où voulait-il en venir? Qui se cachait derrière cet étalage de +tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas? +Son premier mouvement avait été de répondre lorsqu'il avait invoqué +l'affection maternelle; mais n'était-ce pas là un piège dans lequel elle +ne devait pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur lesquels il +s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre d'ailleurs? + +--Enfin, que demandez-vous? dit-elle. + +--C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera prés de vous, dans +votre maison, la place à laquelle elle a droit par sa naissance, ou je +la prends près de moi. + +--Vous la prenez! + +Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité de son émoi; +elle voulut l'atténuer en l'expliquant: + +--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui +vous n'avez jamais rien été? + +--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique. + +--C'est impossible. + +--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances +juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et même très +facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle était votre +intention, il faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à +m'opposer, avec indication du père et de la mère; et je ne crois pas que +ce soit votre cas; les précautions que vous avez prises pour cacher la +naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe, +vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je me reconnais +battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas? + +Il attendit un moment, et comme elle ne répondait pas, il poursuivit: + +--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je +l'espère, heureuse par les soins et la tendresse de sa mère. Près de +moi, elle n'est associée qu'à une vie de travail et de lutte, mais +elle est aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas d'autre +affection; sous une tendre direction son coeur se forme en même temps +que son esprit; et comme elle est la légataire de M. de Chambrais, elle +ne souffre pas de ma pauvreté. + +A ce mot elle l'interrompit: + +--Vous avez été mal renseigné. + +--Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais? + +--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de prévoyance dont je n'ai +compris toute la sagesse qu'à l'instant même, a mis une condition à son +legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité ou à +son mariage. + +Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris puisque c'était la +réalisation de ce que Caffié avait prévu; décidément il était le malin +qu'il avait dit, le vieux crocodile. + +--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son +père comme son père travaillera pour elle; à deux on est fort; je l'ai +entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse +extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente +musicienne. Dans cinq ans elle sera en état de donner des leçons, et +par conséquent de seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin +d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais pas à un +sentiment d'affection paternelle et à la voix du devoir, j'aurais tout +intérêt à prendre Claude avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à +seize ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, elle jouira +de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste Providence qui n'ont +cessé de me poursuivre me l'enlevaient, j'hériterais d'elle. + +--Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec horreur. + +--Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir leurs enfants pour en +hériter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du +sort, je ne suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est que +je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il y aurait pour moi à +reconnaître Claude, avantages moraux aussi bien que matériels,--si +vous vous engagez à la prendre près de vous dans cette maison, et à la +traiter comme votre fille. + +--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariée. + +--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose à son mari; je +serais vraiment surpris si vous me disiez que le vôtre n'appartient pas +à la catégorie de ceux qui acceptent tout. + +Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; c'était +assez pour le succès de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que +l'affaiblir s'il le répétait ou le laissait discuter; au point où les +choses en étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui. + +--Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même heure, d'ici vous +aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous +pourrez alors me faire part de la résolution à laquelle vous vous +arrêtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au château, je +remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tête-à-tête. + +Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt. + +--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'à vous, ce +serait une réponse négative à mon désir de vous voir prendre Claude; +alors je la reconnaîtrais. + + + +IV + +Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé +de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention; +c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la +reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il +n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais +réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de +Chambrais. + +Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel +dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin +d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il +ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à +exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait: + +--Prenez l'enfant ou je la reconnais. + +Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude +sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre +objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant. + +Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur +serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans +qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il +semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre: +c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée. + +Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que +serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger +n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour +aviser, pour chercher. + +Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour +l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner. + +--Comment avait-il parlé? + +Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop +manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il +serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle +manifesta le désir de l'accompagner. + +--Te sens-tu en état de venir demain à Paris? + +--Oh! certainement. + +--Alors tu es tout à fait bien? + +--Tout à fait. + +--Tant pis. + +--Comment tant pis? + +Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement: + +--Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon +discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un +indice heureux. + +--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement. + +--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans, +j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant +indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes +caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles, +signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais +peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas +persisté. + +--Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain +à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses +indispensables. Quand dois-tu parler? + +--Si je parle, ce sera au commencement de la séance. + +--Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne +pas te faire attendre pour revenir ici. + +Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première partie de la +séance, puis, quand le comte eut parlé, elle quitta la tribune et revint +rue Monsieur. + +Par son contrat de mariage, il avait été stipulé qu'elle toucherait une +pension pour ses besoins personnels; mais dans l'étroite intimité où +elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée: +tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et +d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs +besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dépense, ou, +s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte après qu'elle était +faite. + +Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu +importante sans en parler à son mari; aussi n'était-ce point de cette +façon qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au rachat de +Claude. + +Ce n'était point seulement dans leur château et leur hôtel que les +princes de Chambrais avaient toujours pieusement conservé ce qu'ils +avaient reçu de leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en +avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait +disparaître dans une pièce reculée, où l'on serrait dans des armoires +ce qui était par trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en +débarrassait point: les greniers étaient bondés de meubles rococo, et +il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au +style Louis-Philippe. + +C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux de prix par la +valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables: +jamais elle ne les avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient +conservés dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas +ouvert: ils étaient là, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux +de la famille, et comme il avait une parfaite indifférence pour les +pierreries, il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas lui +assurément qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure, +puisqu'il ne les connaissait même pas. + +Obligée de trouver instantanément une forte somme, c'était sur la vente +de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait. + +C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer dans +un magasin, elle, la comtesse d'Unières, pour vendre des pierres +précieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le +choix des moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le seul +qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la honte et par la peur +des commentaires qu'elle allait provoquer. + +Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient serrés ces bijoux, +et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-à-dire ceux qui, +par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à une +broche en rubis et en diamants, à un noeud avec deux glands et à un +bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait +trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la +préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fût au-dessous de +ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture. + +Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à n'avoir pas à porter +un trop gros paquet, ce qui eût provoqué l'attention, elle remonta en +voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers +de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une fois acheté des +bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir +convenablement. Sans doute elle eût préféré s'adresser à des marchands +qui ne l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle aurait dû +donner son nom pour qu'on la payât, et dans ces conditions mieux valait +encore avoir affaire à Marche et Chabert, qui avaient une réputation +d'honnêteté. + +Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un commis, qui avait +reconnu la livrée, se hâta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre +prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux. + +Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, et presque +aussitôt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empressé de +se mettre à la disposition de sa noble cliente; comme c'était en +particulier qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer dans son +cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa +demande. + +Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle désirait +vendre des pierreries qui ne lui servaient à rien. + +Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il était prêt à les +acheter. + +--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il. + +--Non. + +--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont +d'un autre âge. + +--C'est ce qui me décide à m'en débarrasser. + +--Quand on possède des diamants et un collier de perles comme madame la +comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux. + +Il était trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la +comtesse d'Unières ne se résigne à une pareille démarche que sous le +coup d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain +temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il à Ghislaine +de lui verser immédiatement cinquante mille francs; plus tard il +compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une grosse liasse de +billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chèque sur la banque. + +L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot: + +--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse? + +--Je viendrai. + + + +V + +Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite? +Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire +des appétits? + +C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant à l'égard de l'argent +dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours été riches, connaissent mal +sa valeur. + +Que représentaient cinquante mille francs pour Nicétas? + +Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait quatre cents francs +par mois pour venir deux jours par semaine à Chambrais, ils eussent été +certainement une fortune pour lui, le paiement de dix années de travail. + +Mais maintenant? + +A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la tenue, on +pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore, +puisqu'ils le tireraient de la misère. + +Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces douze années de misère +ne lui avaient-elles pas donné d'autres besoins et d'autres exigences? + +De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour, +de même elle ne l'avait pas retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix +il y avait une dureté, dans son regard une brutalité, et dans toute +sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'était pas resté l'homme +d'autrefois. + +Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les +avait-il établies? Car plus elle réfléchissait à leur entrevue, plus +elle se confirmait dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le +dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent. + +Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer! + +C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, bien faible, +bien maladroite pour le débattre comme il aurait fallu: pour la première +fois de sa vie elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et +tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysée de +toutes les manières, par son inexpérience, par sa dignité, par sa +tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son +mari. + +Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus terrible? Elle eût +voulu n'avoir pas à attendre et que tout de suite ce marché vînt en +discussion. Mais le lendemain précisément son mari resta à Chambrais, et +elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son angoisse. + +Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait +pour lire en elle. + +--Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment. + +Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientôt +la preuve. + +--Tu sais que je persiste dans mon idée. + +--Quelle idée? + +--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. Évidemment, il se +passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle +est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le +changement est certain: tu n'es pas dans ton état ordinaire. Alors, +comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le +sens que je désire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais +ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton état nerveux est +significative. + +Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller à une +certaine distance du château, voir des poulains dans une prairie, à +laquelle on n'accédait que par un mauvais chemin charrois. + +Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent Nicétas qui +flânait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher +dans une meule foin. + +Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son +attention étant attirée par la fixité des regards que Nicétas attachait +sur lui. + +--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rôde dans +le pays? demanda-t-il. + +Elle ne répondit pas. + +Alors il continua: + +--Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; il semble qu'il +cherche à nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer +aux écuries, il faudrait que François prît sur lui des renseignements +sérieux: il a bien vilaine tournure. + +Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre près de lui pour +qu'elle y trouvât une direction affectueuse, dans un milieu digne +d'elle! + +Après un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui +donna encore plus de force pour la journée du lendemain: à tout prix, il +fallait sauver Claude de ce misérable,--que le comte ne trouvait même +pas bon pour ses écuries. + +Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, annoncé par le coup +de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui +était encore de service ce jour-là. + +--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise. + +--Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre aujourd'hui à mes +questions, et je viens chercher ses réponses: nous collaborons: c'est +beaucoup d'honneur pour moi. + +--Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation de visiter le +château, elle ne pourra pas vous le refuser. + +--C'est une idée; mais maintenant le château m'intéresse moins. + +Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la même place que la +première fois. + +--Cet empressement à me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et +j'espère que nous nous entendrons. + +--Vous vous trompez. + +--Ah! + +--Au moins quant à la condition que vous prétendez m'imposer. + +--Mais il y a deux conditions que je prétends vous imposer: ou vous +prenez Claude, ou je la prends moi-même. + +--Cela est également impossible. + +--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas +prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empêcher de la prendre, moi; +ne suis-je pas son père? + +--Et qu'en feriez-vous? + +--Une honnête fille, une fille tendrement aimée. + +--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous. + +--Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de l'importance de +celui-ci, qui met tant d'intérêts en jeu, l'avenir de votre fille, votre +honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de +côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment. + +--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une héritière +jouissant dès maintenant de ses revenus, vous pouviez penser à la +prendre. + +--C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité, n'est-ce pas? Dites-le +donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en +réalité, rien n'est pour me blesser. + +Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas «ne pas se +gêner» comme il disait, ni pousser les choses aux extrêmes. + +--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner +une existence large, en même temps que vous vous la donniez à vous-même. +Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous +puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car +dans la réalité son conseil de famille la défendrait, et la justice +ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que +feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages matériels +retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour +vous, non une source de produit. + +--Où voulez-vous en venir? + +--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages précisément à ne pas +prendre Claude, à ne pas vous occuper d'elle, à m'abandonner ce soin +ainsi qu'à son conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa +santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra une éducation +convenable, et d'où elle sortira pour se marier. + +--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air étonné, et ne vois pas +où seraient ces avantages. + +Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert sous un livre, à portée +de sa main; elle souleva le livre, et tirant le chèque, elle le lui +tendit: + +--Dans ceci. + +Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais dès +qu'il eut jeté les yeux dessus, son visage se contracta. + +--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il. + +--Vous m'avez offert un marché, je vous en offre un autre. + +--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du +sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du +sang de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant +pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de +faire une enquête dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis +de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple +pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille? + +--On ne vend que ce qu'on possède, et de ces quinze cents mille francs +vous ne toucherez jamais un centime. + +--C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un procès que vous avez +tout intérêt à ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en +prie, faites entrer cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait +imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une +vraie dérision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais? + +Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, comme elle l'avait +pressenti, à renoncer à Claude et à la vendre; la contestation +maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque dégoût +qu'elle en eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage. + +Il examinait le chèque. + +--Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, que ce chèque +dit lui-même que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une +proposition plus convenable. Pour voir d'où proviennent ces cinquante +mille francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, vous ne les +avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas +empruntés. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate +simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez +cherché dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cessé de vous plaire, et +vous les avez vendus à Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la +Paix qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: voilà leur nom +imprimé et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu +assez. + +Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement qu'il avait produit. + +--Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et l'autre une égale +franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases échappatoires pour ne +pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi +vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, mais ce qui a dû bien +vous gêner; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais +compté sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour élever +ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que +l'enfant ne trouverait pas auprès de moi l'existence que je voulais lui +faire. Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au couvent, +mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela même à tous les +droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand +elle sera majeure, ou sur son héritage si elle venait à mourir; et cette +renonciation, je l'estime à trois cent mille francs. J'accepte ce chèque +comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent +cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit. + +--Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle. + +--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit +jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous +demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent +cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me créer +une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le père de votre +enfant cesse d'être le misérable que vous voyez devant vous? Comme il +pourrait être dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous +attendrai où vous voudrez, dans une église, chez votre médecin, +votre dentiste, votre couturière, tous endroits à souhait pour des +rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit à trois +heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des +pas perdus. + + + +VI + +Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, c'est qu'elle +n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui elle pût attendre conseils et +secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne +trouverait pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à une femme +qu'il avait affaire, en femme il la traitait. + +Vendez ou empruntez. + +Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; à qui? De +gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait +toujours été pour elle d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il +lui avait fait signer un acte, il semblait que c'était une faveur +qu'il lui réclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent +cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une +confession; elle serait morte de honte. + +D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette confession, +qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au courant des choses de la loi, +elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance +de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément l'objection +que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procès pour +lui résister, étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle +n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un parent ou d'un ami; et +elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service. +Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une +étroite intimité avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a +peu d'amis; elle, elle n'en avait pas. + +Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de +nouveau des bijoux. + +Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer +cinquante mille francs, elle s'était imaginée, sans rien préciser +d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. +Certes, elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, qui +sûrement les avaient estimés à leur prix marchand, mais elle doutait +de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant très bien que les +pierreries comme toutes choses subissent des dépréciations. Combien +tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on +remarquât leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs +peut-être. Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, si +loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui être d'aucune utilité. + +A la vérité, son écrin ne se composait pas que de ces respectables +antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivière, des croissants, +un diadème, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son +mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier de perles et les +diamants de sa mère; mais ceux-là elle ne pouvait pas les vendre; les +uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les +employer à la rançon de sa fille; les autres, parce qu'ils étaient des +souvenirs. + +Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une nouvelle vente, c'était +de ces souvenirs qu'elle devait se séparer; l'hésitation n'était +possible que pour le choix. + +Après avoir balancé le pour et le contre, elle se décida pour le collier +de perles; avec lui, au moins, elle était certaine d'obtenir la somme +dont elle avait besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille +francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et +Chabert. + +En effet, il ne pouvait pas être question de vendre ce fameux collier, +car si le comte était d'une indifférence complète pour tous les bijoux, +il ne laisserait pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il +fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la place des vraies +et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il resterait désormais enfermé, on +ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte +seul. Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus jamais. + +Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit chez Marche et Chabert +qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait à qui +les commander. Cependant, comme elle avait acheté des parures de jais +pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne +se chargeait pas de ce travail, on lui dirait à qui elle pouvait +s'adresser. Le lendemain même elle s'en alla en voiture de place au +boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la Chaussée d'Antin, +elle entra dans un magasin où, à côté du jais et du grenat, se +trouvaient exposées des pierreries et des perles fausses. + +Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle éprouva un moment +d'hésitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui +elle était, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait +pas ne pas s'étonner de sa commande et ne pas chercher à deviner ce qui +se cachait derrière. + +Enfin elle se décida: + +--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le +composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux +yeux? + +--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver à une imitation si +parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez. + +Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine une poignée de +perles: + +--Voyez vous-même. + +Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux, +chatoyant, satiné des vraies, mais enfin l'imitation était suffisante +pour qu'elle s'en contentât. + +--Où est le collier? demanda le bijoutier. + +--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que +possible, même nombre, il y en a quatre cents... + +Le bijoutier eut un sourire de surprise. + +--... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher +ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boîte. + +Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de +la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se +laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara que +la copie serait digne du modèle. + +--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez +pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans +le monde de madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre collier +avec pleine sécurité. + +--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise. + +--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen à la portée +de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses +n'ayant pas la solidité des vraies. + +On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que +six; le samedi, à trois heures précises, il fallait qu'on le lui livrât. + +Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux +dans son écrin, et dans une boîte les perles vraies. Le bijoutier aurait +voulu qu'elle admirât longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en +avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup d'oeil au collier, +compté les perles vraies et payé sa facture, qu'on avait eu la +délicatesse de préparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit +conduire à la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge +marquait trois heures vingt-huit minutes. + +Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. Comme ce n'était pas une +heure de départ, la salle était presque déserte; seuls quelques paysans +arrivés longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, leurs paniers +et leurs paquets devant eux. + +Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche machinalement: +tournée contre la muraille, elle ne cédait point à la tentation de jeter +çà et là des regards inquiets qui auraient trahi son agitation. + +Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'âpreté lui +donnerait de l'empressement. + +Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle crut voir que de loin +quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en +rien, par sa tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et dont +le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de façon à ce qu'elle ne +l'oubliât jamais: c'était un gentleman de tournure élégante, la toilette +soignée: bottines à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et blanc, +gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains +gantées de chevreau clair, un jonc à pomme de lapis. + +Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut rapproché, le +doute n'était plus possible: elle ne l'avait pas reconnu déguenillé, et +maintenant elle ne le reconnaissait pas élégant. + +Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect: + +--Oserai-je vous offrir mon bras? + +Elle eut un mouvement de répulsion. + +--Marchez près de moi. + +Il l'accompagna, le chapeau à la main. + +--Je n'ai pas l'argent, dit-elle. + +Il mit son chapeau. + +--Et alors? dit-il brutalement. + +--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier +pesant plus de six mille grains, qui a été estimé quatre cent mille +francs; prenez-les et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire; +vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille +francs. + +--En êtes-vous sûre? + +--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers. + +--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois. + +--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'à Paris où elles sont +connues. + +--Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre +mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associés? + +Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la prendre: + +--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah! +madame, aimez-la bien. + +Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla. + + + +VII + +Le calme avait succédé aux angoisses désespérées qui avaient bouleversé +Ghislaine pendant les quelques jours où elle était restée sous le coup +des exigences de Nicétas. + +Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse sérénité des années +qui avaient précédé cet orage, mais elle respirait; si tout danger +n'était pas à jamais écarté, il était au moins ajourné. + +Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner à l'étranger +et y rester? Puisqu'il avait passé onze ans sans revenir à Paris, +c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans +intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre les perles du +collier à Paris; et si tout d'abord il y avait là une raison de +prudence, il y en avait une aussi d'espérance: une fois à Londres, à +Vienne, ou à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer à +Paris. + +Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir dans cette espérance qui +ne reposait sur rien de précis, elle voulut prendre quelques précautions +contre un retour possible et une nouvelle attaque. + +Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme +elle avait été une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa +fantaisie, elle le serait toujours. + +Mais pour Claude, il en était autrement, et si après avoir agi contre +la mère, il trouvait de son intérêt de se tourner contre l'enfant, il +fallait qu'à ce moment celle-ci fût en sûreté. + +Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; s'il voulait tenter +quelque chose, où la chercherait-il quand les portes d'un couvent se +seraient refermées sur elle à Paris ou aux environs? + +Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution sans avoir consulté son +médecin qu'elle fit venir à Chambrais, pour qu'il examinât Claude de +nouveau. + +Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre elle pourrait travailler +comme toutes les filles de son âge, mais que pour le moment il importait +qu'elle passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose. + +--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois +qu'à l'automne elle sera en état de supporter la règle et le travail +d'un internat. Mais à condition cependant que ce ne sera pas à Paris. +Là-dessus ma prescription est formelle: sa bonne santé dans l'avenir +dépend de la vie à la campagne. C'est une absurdité meurtrière de +maintenir des internats à Paris: lycées ou couvents; et il y a +longtemps qu'on les aurait transportés aux champs, si dans toute maison +d'éducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et +des professeurs avant l'intérêt des élèves. + +Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de son médecin qu'elle +les avait demandés; il aurait ordonné le couvent que Claude eût tout +de suite quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'à +l'automne était trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle +n'en fût pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore. + +En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille francs, sans doute, +et avant qu'il revînt à l'assaut--si comme elle le pressentait il devait +y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite +ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pût pas la +découvrir. + +Cependant, comme il était sage de s'entourer de toutes les précautions, +même de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda à +Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser +sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait +chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait être +accompagnée. Elle n'était plus une gamine qui peut s'en aller par les +chemins. + +Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre +sa vie ordinaire et être tranquille. + +Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se +trouva tout a coup menacée précisément par où elle se croyait le plus en +sûreté, c'est-à-dire du côté de son mari. + +Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant sans que l'hôtel +de la rue Monsieur fût complètement fermé; le comte y venait tous les +jours en allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et, +jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis, +notamment des étrangers, pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût +pas été un agrément; c'était le moment où Ghislaine voyait ses parents +d'Espagne à Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'était lié +dans ses voyages. + +Au commencement de juillet un dîner fut ainsi donné en l'honneur d'une +infante d'Espagne qui était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, +et pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient choisi la fleur +de leurs amis, l'hôtel avait pris son air de gala et les serres de +Chambrais s'étaient vidées dans les appartements et dans le jardin de la +rue Monsieur. + +Quand le comte revint de la Chambre où il y avait une séance importante, +il trouva Ghislaine déjà habillée et installée dans le grand salon prête +à recevoir ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses habitudes +de simplicité, et portait une robe de crêpe de Chine blanc brodé d'or +qu'elle mettait pour la première fois. + +A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, pour +l'admirer: + +--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beauté +brune; c'est une merveille d'harmonie. + +Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, pour l'admiration, +mais le second fut pour la critique: + +--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicité pour nos +hôtes. + +--Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de cette observation, la +première de ce genre qu'il se permît depuis dix ans. + +--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je +ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton +collier de perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets noirs +de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet +superbe. + +Elle restait interdite. + +--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en +l'examinant. + +--Quelles raisons? + +--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement que je te le +demande; non seulement par égard pour nos invités, mais encore pour mon +agrément. + +Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, mais le comte +prévint cette objection: + +--Il est en bon état, puisque Marche et Chabert ont dernièrement réparé +le fermoir. + +Toute résistance était impossible. + +--Je vais le mettre, dit-elle. + +Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la fatalité. + +--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, où +s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres +serai-je encore entraînée? + +Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la rendait incapable de +voir si la fausseté des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si +l'on n'était pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout +qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement ne se laissait-elle +pas influencer par les éloges que le bijoutier s'était lui-même +décernés? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles +fussent? + +Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, et il fallait +aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand +elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui +ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gênaient +plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir là? + +En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la soirée, elle sentit +les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'était +naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on était frappé par +l'étrangeté de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient: +les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guère en bijoux, mais +combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si +parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de deviner son +mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont +la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour et +dans son honneur. + +A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion qui la paralysa: une +de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces, +porta la main sur le collier: + +--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais +bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fût si +beau, laissez-moi le regarder de près. + +Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle était jeune, la cousine, +et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, étant +sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle +que ce collier dont on parlait tant pouvait être faux? C'était à travers +son histoire et la tradition qu'on le regardait, non à travers la +réalité. + +C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et +prendre confiance. + +Cependant quand la soirée se termina et que les derniers convives +partirent, elle fut grandement soulagée; enfin elle était sauvée; tout +au moins l'était-elle pour cette fois; et après cette épreuve, si +l'hiver prochain elle devait le mettre encore «par ordre», elle serait +moins inquiète. + +Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite pour le réintégrer +dans l'écrin où elle espérait bien le tenir longtemps renfermé; mais +au moment où elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de son +mari; alors, instinctivement, comme si elle était en faute, elle posa le +collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles +dans lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant du salon. + +--Vous vous déshabillez? dit-il. + +--Oui. + +--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à l'heure; ne vous +pressez pas; j'ai à lire ce paquet de lettres qu'on vient de me +remettre. + +Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui +d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle. + +Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle était posée une grosse +lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se +trouvait en dehors du rayon de la lumière, il se leva et prit la lampe +pour la rapprocher. + +En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un +coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une +fracture. + +Qu'avait-il donc cassé? + +Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la malachite; il avait +écrasé deux perles. + +Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin. + +--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va être désolée; +son collier. + +Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans l'art de la +joaillerie, il savait que les perles sont formées d'une matière nacrée, +compacte, solide, résistante, qui ne s'écrase pas sous le pied d'une +lampe, si lourde que soit cette lampe. + +Alors, qu'est-ce que cela voulait dire? + +Il resta un moment interdit, ne comprenant pas. + +Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les +examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait là +quelque chose d'étrange et de mystérieux. + +Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour +raconter cette aventure à Ghislaine; mais il avait déjà fait deux pas, +quand il s'arrêta, revint à la table, égalisa les perles de façon à ce +que le vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier avec le +fichu. + + + +VIII + +Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis +auprès de la table, lisant ses lettres sous la lumière de la lampe. + +Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour +la voir venir: au contraire, il resta absorbé dans sa lecture. + +Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au +lit. + +C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou +quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre; +couchée, il s'asseyait sur une chaise basse auprès de son lit, elle +tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans les siennes et +ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences +du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soirée: +douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car après avoir +commencé par les autres, ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et +alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu +dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu +dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle +s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans +sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les +yeux, elle trouvait ceux de son mari attachés sur elle, comme s'il avait +passé toute la nuit près d'elle à la regarder dormir. + +Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse. + +--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle +après avoir attendu un moment. + +--Des ennuis. + +--Quels ennuis? + +--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire. + +C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante pour expliquer +cette préoccupation subite: pendant le dîner et la soirée, elle avait à +chaque instant rencontré ses regards pleins d'une tendre fierté qui la +suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient libres, il +s'enfermait dans cette attitude étrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi +ce brusque changement? + +Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au lieu d'une causerie +affectueuse et abandonnée où celui qui parlait exprimait les idées de +l'autre en même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que +de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer +chez lui. A peine avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement +de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière de la +veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, un peu à tâtons, mais avec +précaution pour ne pas faire de bruit. + +Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et de se retrouver; +mais dans sa tête troublée, aucune réponse n'arrêtait les questions qui +s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait à la +même conclusion qui était que les perles vraies ne peuvent pas s'écraser +ainsi. + +Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout à fait mystérieuses, +c'est que six semaines auparavant le collier avait été remis aux +bijoutiers Marche et Chabert pour une réparation au fermoir, et que par +conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à ce moment toutes les +perles étaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqué +de signaler celles qui étaient fausses--leur responsabilité se trouvant +engagée. + +Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation eût substitué +une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait détournées? Il +se le demandait, mais sans croire beaucoup à cette explication. + +Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable ni impossible, le +plus sage était de ne pas lâcher la bride à l'imagination, sans avoir +préalablement fait une enquête de ce côté. + +Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit chez les bijoutiers, +et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant +l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux +qu'on devait mettre en montre ce jour-là. + +Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin, +il était entré pour payer la réparation du collier de perles de madame +d'Unières. + +--Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation. + +Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte que celui-là +qui lui permît de parler du collier. + +--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent. + +Les deux associés se regardèrent. + +--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon +état? + +--Mais, sans doute. + +--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des maladies et ne +perdent pas leur beauté en vieillissant? + +--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unières n'en sont +pas là, il s'en faut; jamais elles n'ont été plus belles. Quand la +réparation a été faite, nous avons laissé le collier dans son écrin +ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos +clientes qui les ont vues. Je suis sûr que madame la comtesse d'Unières +exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul +il ferait recette. + +--Vous croyez? + +--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais +pour mon compte, je n'en connais pas une réunion plus parfaite; quatre +cents perles pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres, +cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées moi-même une à +une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du métier c'était une +jouissance. + +Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces bijoutiers, toutes +les perles étaient vraies; c'était donc depuis ce moment que la fraude +avait eu lieu. + +Il restait au comte une question à poser. + +--Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué des perles fausses +aux perles vraies? + +Mais cette question était un aveu en même temps qu'une accusation: +l'aveu qu'il avait découvert des perles fausses dans le collier de la +comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porté l'écrin +de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette +fraude. + +Elle était donc impossible à tous les points de vue, et il devait s'en +tenir à ce qu'il avait obtenu. + +Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans leur cabinet et, la +porte fermée, en même temps ils s'interrogèrent du regard d'abord, puis +franchement? + +--Marche? + +--Chabert? + +--Ça vous parait naturel tout cela? + +--Le mari qui entre par hasard. + +--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un +emploi secret. + +--L'embarras de l'un. + +--La confusion de l'autre. + +--C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame +d'Unières, je dirais ça y est. + +--Et moi je dirais que le collier a été vendu comme les anciens bijoux. + +--A qui? + +--Pourquoi pas à nous! + +--Voilà qui n'est pas juste. + +--Nous, nous la connaissons. + +--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à Freteau. + +--On les aura envoyées à Londres. + +--C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, je les +reconnaîtrai. + +--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier +comme celui-là ne peut pas disparaître sans que l'honneur de la famille +soit engagé. + +--Je vais écrire à Londres. + +--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler. + +Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il ne l'était en sortant +le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que +les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier, +depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, à moins d'accuser +Marche et Chabert d'être des voleurs ou des ignorants, il fallait +reconnaître qu'elles n'y avaient été introduites que depuis la +réparation du fermoir. + +Si la question de la date semblait résolue, l'autre, celle du «comment», +restait entière, et même elle s'était aggravée en se limitant, puisqu'il +était démontré que le collier ne se composait que de perles vraies quand +il avait été remis à Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas dû +sortir. + +Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser aller plus loin. + +Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point que les perles +s'étaient écrasées parce qu'elles étaient fausses, et que, si elles +avaient été vraies, elles auraient résisté au coup porté par la lampe. +Mais ce point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il ne +le savait pas d'une manière certaine: il supposait que des perles ne +devaient pas s'écraser, mais si elles avaient un défaut caché, si elles +étaient malades, ou même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles +pas être brisées par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se +produisant sur une matière dure telle que la malachite formant enclume? + +C'était cela maintenant qui avant tout devait être élucidé, et un seul +moyen se présentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au +doute et aux tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen +d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait. + +Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais avec Ghislaine, il +resta seul à Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort, +dont ils avaient chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la +dimension de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et +s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne +pas le connaître. + +Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. Il apportait un +collier pour qu'on remplaçât deux perles qui manquaient. + +Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais presque tout de suite +il le referma: + +--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il. + +--Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda le comte que la +fermeture de l'écrin avait péniblement impressionné. + +--Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux. + +--Ah! + +--Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois maisons plus bas. + +Le mot qui était venu aux lèvres du comte était «Vous êtes certain que +ces perles sont fausses» mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait +pas se tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé l'écrin +prouvait que le doute même n'était pas possible pour un homme du métier. + +Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer +dans le magasin qu'on lui avait indiqué; l'enseigne écrite sur la glace +de la devanture était trop tentante: «Fabrique de perles et de bijoux»; +c'était bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les +fabriquait. + +Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: pouvait-on +remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles +exactement pareilles; et la réponse fut celle qu'il attendait, mais que +tout en lui repoussait: + +--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il +faut fabriquer les perles exprès, et cela demandera quelques jours. + +Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand +étonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire à un fou. + +Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans sa tête, le +ramenant toujours au même point, celui sur lequel, précisément, il ne +voulait pas s'arrêter: les perles étaient vraies en sortant de chez +Marche et Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce moment, +et quand il avait demandé à Ghislaine de mettre ce collier; il avait +rencontré une résistance inexplicable. + +S'expliquait-elle maintenant? + +Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle éclaircirait +cependant d'un mot. + +Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui +était un doute et un outrage? + +Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donné depuis dix +ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignité, tout se +dressait devant lui pour l'arrêter. + +Toute la journée il balança le parti à prendre: depuis dix ans, il +s'était si bien habitué à ne rien décider tout seul. + +Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il la trouva +l'attendant; alors, il lui annonça que le lendemain matin, à la première +heure, il était obligé de partir pour son département, où son comité +l'appelait d'urgence. + +Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner du temps; ne rien +livrer aux hasards du premier mouvement. + +Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien laisser paraître +et de cacher son émotion. + + + +IX + +Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude, +s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle, +elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces +changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et +bizarre depuis dix ans. + +Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la +même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de +tout ce qui arrivait. + +D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée, +désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à +Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues +lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son +désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit +bouleversé. + +Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage +l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui +expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il +la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, +le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se +sauvait et la fuyait? + +Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de +raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle +lut: «Prince N. Amouroff.» + +Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien. + +--Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée. + +--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse +était au château; j'ai cru qu'elle était attendue. + +Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas +disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans +doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de +Paris à Chambrais méritant quelques égards. + +Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de +son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se +servant de sa plume et de son buvard. + +--Où est cette personne? demanda-t-elle. + +--Dans le salon d'attente. + +Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du +valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon. + +Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le +jardin, il se retourna: c'était Nicétas. + +Elle retint un cri: + +--Vous! + +Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer +de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la +suivit. + +--Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne +dut plus être entendue du vestibule. + +--Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en +effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer +autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me +suis présenté sous mon nom. + +--Votre nom! + +--Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous +l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez. + +--C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but de cette visite. + +--Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin, +passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce +qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements +que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le +vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène. + +Elle fit un signe de tête. + +--En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous +m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en +a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce +chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste +de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces +conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que +je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui +vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez +le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à +parfaire la somme manquante? + +Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui, +certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres +mille francs. + +--C'est impossible, dit-elle nettement. + +--Qu'est ce qui est impossible? + +--Ce que vous demandez. + +--Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les +perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les +vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent +mille francs seulement. + +--Je n'ai pas les cent mille francs. + +--Vous les trouverez. + +--C'est impossible. + +--Vraiment impossible? + +--Absolument. + +--Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts +vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs? + +--Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait. + +Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute +insistance était inutile. + +Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché. + +--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles... + +Elle respira. + +--... Et à reconnaître ma fille. + +Ce fut elle qui laissa paraître son émotion. + +--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle +que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en +même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par +votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse +n'aurait pas dû se laisser toucher. + +Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans +son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt +par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille +francs. + +Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction +désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et +froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche. + +Il continua: + +--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante +mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les +offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, +car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de +succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à +une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir. + +--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui +assurer la vie que son état de santé exige pour elle? + +--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un +sacrifice d'argent lui assurer cette vie? + +--Parce que je ne le peux pas. + +Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience: + +--Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour +vous ni pour moi de prolonger. + +Il se leva. + +De la main, elle l'arrêta. + +--Ne partez pas, dit-elle. + +--Et que voulez-vous, madame? + +--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces +cent mille francs, je confesse la vérité. + +--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez, +madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une +femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse +de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme. + +--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est +impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous +avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les +perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le +monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est +certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le +porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne +dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont +une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que +je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter. + +--Alors, restons-en là. + +De nouveau il se leva. + +Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir, +elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions +où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer +devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle +était aux abois. + +--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais +au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais +l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs. + +Il prit un air indigné. + +--Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou +ma fille. + +--Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille +francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis +dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée... + +--D'où viennent ces dangers? interrompit-il. + +--De mon mari. + +--Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M. +d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules? +Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma +demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet, +tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que +puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en +résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me +faut. + +Elle poussa un cri étouffé. + +--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé +de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze +ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien. + +Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le +cordon de la sonnette. + +--Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous +engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières +soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me +trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa +mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le +pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien +celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est +pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et +occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et +dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de +porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et +l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation, +pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration +d'un homme qui sera votre esclave. + +Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était +plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous +la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était +redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait, +telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa +chambre. + +--Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque +vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru +qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont +donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que +vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez +prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut. + +Elle sonna. + + + +X + +Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère: +il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des +conseils du vieux crocodile. + +Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son +habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte +se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de +personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun +et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire. + +En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc +que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que +Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le +crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il +en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail. + +Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du +pied: + +--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru. + +Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul, +plusieurs ayant eu la main trop leste. + +--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé +par le baron d'Anthan. + +--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez. + +Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client. +Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il +n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour +protéger son patron. + +--Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la +réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que +puis-je pour vous? + +--Me donner un conseil, ou plutôt une consultation. + +--Ah! c'est une consultation que vous demandez? + +--Précisément cela et rien de plus. + +--Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils +fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il +conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait. + +--Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit +remise. + +--Auprès de qui? + +--Auprès de la mère. + +--Seule? en arrière du mari? + +--Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou +non je pouvais m'entendre avec la mère. + +--Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère? + +--Nous avons cessé de nous entendre. + +--Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se +cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les +choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée +à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se +tromper? + +--Non, à la longue. + +--Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font +pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage +précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin. + +--Elle a précisément les mains liées. + +--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu? + +--Je n'ai pas à me plaindre d'elle. + +--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous +jugez le moment venu de faire intervenir le mari? + +--Justement. + +--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari? + +--A son aise. + +--Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur; +quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de +questions inutiles; enfin il est en état de prendre _hic et nunc_ une +certaine somme dans ses affaires sans en être gêné? + +--Oui. + +--Et il est considéré? + +--Très considéré. + +--Aime-t-il sa femme? + +--Passionnément. + +--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un +accident? + +--Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari. + +--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre +fille, dites-vous? + +--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à +sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée. + +--Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas? +donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant? + +--Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que +je viens vous demander. + +--C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et +vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez +la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec +sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir. +Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il +n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire +de la famille, si vous le connaissez. + +--J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que j'en ai entendu parler +autrefois. + +--Vous avez retenu son nom? + +Nicétas hésita un moment. + +--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne +vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens +charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent +il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez +comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons +conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute +seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si +vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, +vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en +conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple +et le plus court. + +--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr. + +--Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une +affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous +le retrouverez plus facilement. + +Le voilà: Le Genest de la Crochardière. + +--Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir +demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une +affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître +votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de +poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce +point; c'est l'essentiel. + +--Je comprends. + +--Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des +objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de +façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne +pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra +soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous +verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter +seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il +n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé, +qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous +promènera. Vous êtes averti, cela suffit. + +Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa: + +--Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est +commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la +femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du +mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous +ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous +sommes gens de revue. + +Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait +conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à +Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince +Amouroff, au clerc qui l'avait reçu. + +Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans +l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent +avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair, +meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un +bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et +Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille +école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc, +vêtu d'une longue redingote noire boutonnée. + +De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis +il attendit. + +--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer +votre ministère, dit Nicétas. + +Le notaire s'inclina sans répondre. + +--D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et +si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est +que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de +l'enfant. + +Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui +ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant +cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement. +Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la +pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus +dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes; +cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait +affaire. + +--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous +connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec +le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous +de la famille? + +--C'était mon père. + +Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif. + +--Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite +son héritière... + +Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le +père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de +la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un +même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait +être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel +état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le +nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment. + +Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait +préparé: + +--Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui +comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était +pas encore mariée. + +Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux +mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa +stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans +regarder Nicétas. + +--Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de +reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que +j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de +maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera +sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les +soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa +tendresse. + +La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff +comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à +ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant +et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte? + +Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la +princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais +l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est +sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur +sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce +qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il +devait les défendre. + +La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de +réfléchir et de reprendre son calme professionnel. + +--L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il +d'une voix parfaitement tranquille. + +--Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile +était bien le malin qu'il se vantait d'être. + +--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez +dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront +attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous, +petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de +trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, +après demain, je suis pris toute la journée.--Samedi vous convient-il? + +--Parfaitement. + +--Alors, samedi à onze heures. + +Comme Nicétas se levait, le notaire le retint. + +--Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire. + +--Champs-Élysées, 44 ter. + + + +XI + +Nicétas parti, le notaire appela son second clerc. + +--Vous allez tout de suite courir à la Chambre des députés et vous vous +arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unières doit venir à Paris +aujourd'hui. + +--Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à la Chambre pour me +répondre. + +Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour n'avoir pas pensé à +cela. + +--Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge pourra-t-il vous +répondre. Tâchez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez +pas de temps, prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement. + +Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions +pouvaient paraître étranges, et il fallait les expliquer. + +--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il préparé? + +--Pas encore. + +--Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce que M. le comte +d'Unières puisse le signer. + +Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était dans son département +depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la +comtesse ne quittait que très rarement Chambrais. + +M. Le Genest sonna son valet de chambre. + +--Allez me commander tout de suite un coupé à deux chevaux; qu'ils +soient bons, la course sera longue; qu'on me serve à déjeuner +immédiatement. + +Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire était prêt, il monta +en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orléans. + +En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir à Paris, son +plan n'était pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff; +au contraire; et dans les circonstances critiques qui se présentaient, +il lui semblait que le mieux était d'avoir tout d'abord un entretien +avec la comtesse seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne +pas dire au mari. + +Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la mère de cette enfant? +Cela lui paraissait difficile à admettre, et même invraisemblable. +Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystérieux dans +la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lâcher la bride à +l'imagination, tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique, +le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite à l'après +en négligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne +l'emportaient jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons rien, ni +les hommes ni les choses», et il s'en était toujours bien trouvé, +pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de +suppositions, de soupçons que la femme pouvait peut-être arrêter d'un +mot? + +De là cette démarche qu'il tentait auprès de madame d'Unières: elle +était l'avant, le mari serait l'après, s'il le fallait,--mais seulement +s'il le fallait. + +Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières n'était pas au château; il +insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait être au pavillon +du garde-chef, et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle il +écrivit: «Affaire urgente». + +Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unières qui lui +parut profondément troublée; mais précisément parce que ce trouble était +caractéristique, il crut à propos de ne pas laisser deviner qu'il le +remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que +ce qu'elle voudrait elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait +les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais +aucune, et quand il n'était pas indispensable qu'il les reçût, il +s'arrangeait toujours pour les éviter. + +--Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, avec un salut respectueux +et affectueux à la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous +faire avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous étiez auprès de +la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore, +je vous ai fait porter ma carte. + +Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière de façon à amener +tout de suite le nom de Claude, et rappeler du même coup qu'il savait +l'affection qu'elle témoignait à l'enfant; la situation était assez +délicate pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en faciliter +l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, de la finesse qu'il +fallait, et s'il était sûr de ne pas commettre d'imprudence, il ne +l'était pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse. + +--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il. + +Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent dans son +angoisse qu'il détourna les yeux et se hâta de continuer: + +--Ayant appris que M. d'Unières était auprès de ses électeurs et +concluant de là que selon votre habitude vous ne quitteriez pas +Chambrais, j'ai pensé devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une +visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant. + +Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom qui devait ou tout +apprendre à madame d'Unières ou n'avoir aucun sens pour elle. + +--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment qu'il put. + +Il avait évité de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laissé +échapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit. + +S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle et défaillante. + +Il reprit: + +--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il +reconnaîtrait cette enfant pour sa fille. + +--Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle d'une voix à peine +perceptible. + +--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer. + +Elle laissa échapper un soupir de soulagement. + +--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une +de mes clientes, je n'allais pas manquer à ce principe, qui a été ma +règle de conduite depuis que je suis notaire. + +De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unières? +C'était ce qu'il se gardait bien de préciser. + +--Mais le premier venu peut-il donc reconnaître ainsi un enfant? +demanda-t-elle. + +Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, elle se posait cette +question, qui pour elle était devenue une véritable obsession, sans +qu'elle eût pu l'adresser à personne: elle allait donc savoir. + +--Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître qui on veut, +même un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, +par une reconnaissance passée devant un officier de l'état civil, +c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude +étant une riche héritière, vous sentez qu'il peut devenir productif +d'être son père, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses +revenus, au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort. + +--Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance? + +--La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, au cas où cette +reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester, +si réellement le prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions +alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance d'une paternité +mensongère et frauduleuse, invoquée dans un but de lucre; tandis que de +son côté le prétendu père aurait à faire la preuve du bien fondé de +sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce qui s'ensuit, +publicité, enquête ordonnée probablement par le tribunal et, comme +complication, le scandale autour du nom de la mère qu'on aurait +fait insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la +maternité. + +C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle lui demandât si +le nom de la mère avait été donné, pour être inséré dans l'acte, il +répondrait franchement. Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait +rien. + +Elle ne lui fit aucune question, alors il continua: + +--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais +pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout +soumettre sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de là ma +visite. + +Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit tout ce qui était +possible sans préciser et sans aller trop loin; à elle de répondre si +elle le voulait et comme elle le voudrait. + +Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible +pour Ghislaine. + +Enfin elle se décida: + +--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prévenir la reconnaissance? + +--Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant est sincère, s'il +est réellement ou s'il se croit le père, il est difficile d'empêcher la +reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant +ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas opportun de +s'entendre avec lui. + +Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question +était posée aussi nettement que possible, et c'était à madame d'Unières +de décider s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il +aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune +maladresse: la comtesse était prévenue, et il avait réussi à se +maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fût jamais +gênée devant lui,--ce qui, à son point de vue, était l'essentiel. + +Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était tendue qu'en +confessant la vérité, mais si touchée qu'elle fût de cette démarche +dont elle sentait toute la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire +qu'elle pouvait faire sa confession: au point où les choses en étaient +arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la vérité devait +être connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et +de sa honte; son parti était arrêté. + +--M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle lentement, je vais le +prier de hâter son retour. + +Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si désespéré et en même +temps avec une si parfaite dignité que le notaire, qui cependant avait +été le témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs et de bien +des misères qui lui avaient bronzé le coeur, sentit l'émotion lui serrer +la gorge. + +--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à un aveu, et déjà +son agonie a commencé: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont +être égorgés par ce Cosaque. + +N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour arriver à ce +résultait? Certes il n'était pas chevaleresque et il se croyait le plus +froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet +égorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour +la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours. + +--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire +revenant à sa formule habituelle et la jetant avec une vivacité chez +lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut avoir +besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence immédiate ici; quand +on a attendu onze ans pour réclamer sa fille, on n'est pas tellement +affamé des joies de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours +de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au moment où on +me l'a demandé, j'en différerai encore la passation tout le temps qu'il +faudra; c'est mon affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y +a pas urgence à lui parler de ma visite et du danger qui menace cette +pauvre enfant. + +Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il fût bien compris +qu'il n'admettait pas qu'une autre que «la pauvre enfant» pouvait être +menacée; puis il continua: + +--Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance est pour +elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à +la recherche d'une spéculation. + +Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours reculé, mais +qui maintenant devait être faite: + +--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il +est? + +Il fallait que Ghislaine répondît: + +--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre: +il était alors musicien et il ne s'appelait que Nicétas. + +--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voilà qui est étrange. + +--Je l'ignore. + +--Comment l'avez-vous connu? + +--Il nous avait été recommandé par Soupert. + +--Le compositeur? + +--Oui; il était l'élève de Soupert. + +--Alors, Soupert le connaissait. + +--Je ne sais pas. + +--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus +parler de lui. + +--Il demeure dans nos environs, à Palaiseau. + +--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en +rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement +utile sur ce prince? + +Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; d'ailleurs, dans sa +désespérance, elle s'était abandonnée à la fatalité, et n'avait plus ni +jugement ni volonté. + +--J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire en prenant congé; +mais d'ici là dites-vous bien que ma petite cliente a un défenseur +dévoué. + + + +XII + +En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter +sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il +pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert. + +--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez? + +--Non, M. Soupert, le musicien. + +--Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une +noce, on les fait venir de Longjumeau. + +--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire. + +A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène +un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter le _Petit Journal_, +comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur +Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup +plus connu que le musicien. + +--Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets +verts dans la plaine. + +Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à +son cocher. + +Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la +maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc +devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux +blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner +gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par +le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la +bouteille d'eau-de-vie contre le verre. + +Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût +qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas +le plus léger doute, et vint à lui la main tendue: + +--M. Soupert. + +Soupert le regarda sans le reconnaître. + +--Maître Le Genest de la Crochardière, notaire. + +--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur. + +Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages +inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du +ciel. + +Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert. + +--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un +entretien pût commencer autrement. + +--Je vous remercie. + +--Si, si, je vous en prie. + +Et Soupert appela: + +--Eulalie. + +Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en +tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans +de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à +peu près du même âge. + +--Un autre verre, demanda Soupert. + +Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au +notaire et le fit comme pour lui, c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de +vie et très peu de sucre. + +--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant au +_Croisé_? + +--Ah! le _Croisé_! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour +monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public +pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant. + +Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et +le public, et le notaire le laissa aller. + +Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé: + +--Vous ne laisserez pas d'élève? + +--Ma foi non; et c'est heureux. + +--Vous en avez eu un cependant qui promettait. + +--Qui donc? + +--Vous avez oublié Nicétas. + +--Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions, +n'a jamais été qu'un virtuose. + +--Ah! je croyais... + +--Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art +pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur, +gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat... + +--Et aujourd'hui prince. + +--Comment, il est prince, Nicétas? + +--Prince Amouroff. + +--Il a donc hérité du titre de son père? + +--Il paraît. + +--C'est une fière chance. + +--N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père? + +--Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père +un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance +d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité. + +--Je ne comprends pas. + +Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il +pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son +verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas, +en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur +au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu. + +--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son +histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui +votre ancien élève est prince. + +--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible? + +--Je ne suis pas au courant de la législation russe. + +Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert +enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui; +mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette +visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il +continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il +prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris. + +Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas: + +«Prince, + +«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser +l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer +demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais +reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois +vous attendre. + +«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération. + +«LE GENEST.» + +Il relut sa lettre: + +--Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut. + +Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de +coutume; il s'y trouvait une lettre du prince: + +«Mercredi soir, 10 heures. + +«Monsieur, + +«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous +m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre. + +«Agréez l'expression de mes sentiments de considération. + +«Prince AMOUROFF.» + +A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le +cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions +que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du +comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser +entortiller par la vieille momie. + +Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son +bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on +pouvait le prendre en effet pour une momie. + +--Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez, +n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le +comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude? + +--Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à +vous. + +--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien, +car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite +que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon +devoir était de prendre leur défense. + +--Leur défense? je ne comprends pas. + +--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez +reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame +d'Unières? + +--Qui est. + +--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de +naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir +un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les +recherches de la maternité. Vous avez ces pièces? + +Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras: + +--Je les produirai plus tard. + +--Quand? + +--Lorsqu'il sera nécessaire. + +--Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on +pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces +n'étant pas en votre possession. + +--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas? + +--Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous +n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes +pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame +d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est +qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une +intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout +s'enchaîne. + +--Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement. + +--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de +renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que +tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments +graves. + +--Vraiment! + +--Mon Dieu oui. + +--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon +vous, ces désagréments? + +--Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose +que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se +prétend le père de cette enfant est un aventurier... + +--Monsieur! + +--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un +nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils +d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un +professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé +par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la +grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive +misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait +tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat; +et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un +enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à +l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention +ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du +scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom, +se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur, +perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette +raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à +craindre. + +--C'est ce que nous verrons. + +--J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens +d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect, +vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute. + +--Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de +reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié +cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand +j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si +madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que +vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre +quand, de mon côté, je demandais que la paix. + +--Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut +pas donner d'armes à ses adversaires... + +Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant: + +--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent +sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom +et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez. + +Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas +la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux. + +Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate +blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi, +comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que +répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du +code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les +jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard, +aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait +«casse-cou». + +Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se +trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver +une bonne part de faux. + +Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le +découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à +la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des +avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille. + +Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de +laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce +n'était pas l'heure de marchander. + +Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement +retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire +importante, dit le clerc. + +Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne? +Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait. + + + +XIII + +Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire. + +Assurément cette attitude hautaine et provocante n'était pas du tout +celle d'un résigné. + +Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet aventurier, et il +pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque chose. + +Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la sage raison avait +échoué, recourir à des moyens plus énergiques, et par cela peut-être +plus efficaces. + +Un quart d'heure après, il montait les trois étages de la grande caserne +de la Cité, et demandait à l'huissier de service d'être admis auprès du +préfet de police pour affaire urgente. Comme à la préfecture toutes les +affaires sont urgentes, l'huissier se montra résistant: c'était l'heure +du rapport, M. le préfet était occupé. + +Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et +porter cette carte au préfet. + +C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le +premier venu. + +Après une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le +notaire fut enfin reçu, et il put exposer sa demande. + +Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle, +née de père et de mère inconnus, à laquelle on avait légué une +belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la +reconnaître. + +--Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la justice. + +--Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage. + +--Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni mère n'est pas bien +dangereux. + +--Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité de cette petite, +il prétend aussi lui imposer une mère; c'est-à-dire qu'il menace +une honnête femme de la compromettre dans un procès en recherche de +maternité. + +--Mais la recherche de la maternité est admise par la loi; c'est affaire +au tribunal d'apprécier si cette femme est ou n'est pas la mère de cette +enfant. + +--Elle ne l'est pas. + +--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le rôle de la police +n'est pas de prévenir les procès et de se substituer à la justice. + +--N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être une sorte de +Providence pour les familles. + +--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus +d'elle; la police a les mains liées par la légalité, et quelquefois +aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux. + +Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper de cette affaire et +ne cherchait qu'à décourager le notaire. + +--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacées par ce +chantage. + +--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules +professionnels. + +Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, cependant, qu'il +l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait +pas livré: il fallait que de tout son poids il pesât dans la balance. + +--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait été +instituée légataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a +fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait +pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme du député. + +--Qui s'est trouvée déshéritée. + +--Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il pas le père de +cette enfant qu'on veut reconnaître aujourd'hui? C'est un secret qu'il a +emporté dans la tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative, +je reconnais que nous n'avons que des probabilités. Cependant elles +reposent sur un fait à mon sens considérable: madame d'Unières, seule +héritière légitime de son oncle, se trouvant exhérédée par le testament +dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance et de l'éducation de +l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels. +Il y aurait là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est plus +logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopté cette enfant, +c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. +Eh bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières que le chantage +menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni +acte de naissance, ni commencement de preuves par écrit, cet aventurier +prétend que madame d'Unières serait la mère de cette enfant qu'elle +aurait eu avant son mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous +pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en +servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et à la comtesse par +la menace d'un procès scandaleux. + +Le notaire fit une pause, et la physionomie du préfet lui dit que les +dispositions auxquelles il s'était tout d'abord heurté se modifiaient. + +--C'est pour un adversaire politique que je réclame votre protection, +monsieur le préfet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous +toucher. + +Le préfet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre +n'avaient jamais été en faveur dans la maison. + +--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas +lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son +honneur est menacé. J'en ai été le premier informé par une démarche de +notre personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: sachant +que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unières, +il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour +que je le dresse réellement, mais pour que je prépare mes clients +effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à eux, je viens à vous. + +--L'affaire est délicate. + +--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier, +dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est paré d'un nom et d'un titre +des plus honorables: celui de prince Amouroff, se prétendant le fils du +lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, qui a occupé +une grande situation à la cour de Russie. + +--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, ni à ce titre? + +--Aucun droit. + +--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre? + +--J'ai cette lettre signée par lui. + +Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre qu'il avait eu la +précaution de se faire écrire par Nicétas. + +--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette +usurpation de nom et de titre. + +--Il ne l'est pas. + +--Une enquête doit être faite; accordez-moi un certain temps. + +--Il y a urgence. + +--Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai. + +Le notaire allait partir, le préfet le retint: + +--Pouvez-vous me donner le signalement de ce prétendu prince? + +--Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas de barbe, gras, +bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; il demeure au n° 44 des +Champs-Elysées. + +--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes +renseignements sont conformes aux vôtres, on le conduira à la frontière. +Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... +Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort +seule interrompt un bon chanteur dans son métier et encore il laisse +bien souvent des héritiers. + +Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de ses secrétaires, +car cette mission n'était pas de celles qui se donnent au premier +venu, et le chargea d'aller tout de suite à l'ambassade de Russie: il +s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général et aide +camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se +trouvait aujourd'hui à Paris et s'il répondait au signalement d'un homme +de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs. + +Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure: + +--Le lieutenant-général Amouroff était mort, il n'avait laissé qu'un +fils mort lui-même depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son +titre étaient éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, +c'était un aventurier et probablement un escroc. + +Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des Champs Elysées un inspecteur +chargé de dire au prince Amouroff--parlant à sa personne--que le préfet +de police le priait de passer à son cabinet le lendemain matin à dix +heures. En même temps, il fit prévenir Me Le Genest de la Crochardière +d'assister à cette entrevue. + +Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures moins cinq +minutes, il était introduit auprès du préfet, qui lui communiqua les +renseignements transmis par l'ambassade. + +--Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire. + +--Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la certitude; mais il +fallait une preuve qui fermât la bouche à votre coquin, et l'ambassade +nous la donne. + +--Viendra-t-il? + +--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à penser qu'il voudra +payer d'audace; d'ailleurs, il a intérêt à apprendre ce que nous savons, +ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons. + +L'huissier entra portant une carte. + +--Le voici; faites entrer. + +Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta la tête haute, froid +et calme,--au moins en apparence. + +Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain. + +--La présence de Me Le Genest de la Crochardière doit vous apprendre +de quoi il s'agit, dit le préfet. Me Le Genest prétend que vous +n'avez aucun droit à vous dire le père d'une enfant que vous voulez +reconnaître. + +--Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses affirmations; serait-il +décent de lui demander sur quoi il les appuie? + +--Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait souri au mot décent, +sur quoi appuyez-vous les vôtres? + +--Sur des pièces qui seront soumises au tribunal. + +--Verriez-vous un inconvénient à les produire ici? + +--Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il insolemment. + +--Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces que j'ai le droit +de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour +prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince. + +Nicétas ne se troubla point. + +--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas +chargé de ma généalogie, qui constitue un ballot un peu lourd. + +--C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre ambassade qu'elle +se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laissé qu'un fils mort +depuis trois ans, et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage +que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait le +désagrément d'être reconduit à la frontière par mes soins. + +--Ce serait une illégalité. + +Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers d'illégalité +quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on +lui en parlât. + +--Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa +protection, je m'incline. + +Nicétas ne répondit pas. + +--Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas Russe? alors je vous +ferai remarquer que vous n'auriez pas dû signer cette lettre--il montra +la lettre écrite au notaire--«Prince Amouroff», ce qui constitue un +faux. + +--Oh! un faux! + +Au lieu de répondre, le préfet sonna: + +--Prévenez un des messieurs les commissaires aux délégations, dit-il à +l'huissier, que je le prie de se rendre ici. + +En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicétas, il +annota quelques pièces à grands coups de crayon rouge. + +Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques mots et celui-ci, +s'asseyant à un bureau, se mit à écrire. + +--C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent à Nicétas, visant +votre lettre à Me Le Genest. + +Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant une plume à +Nicétas: + +--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à signer _ne varietur_ +la lettre annexée. + +Nicétas hésita un moment. + +--J'aime encore mieux la frontière. + +--Avez-vous des préférences? demanda le préfet d'un air un peu +goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse? + +--La Belgique, si vous le voulez bien. + +--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez à la tentation de +descendre à Chantilly ou à Creil; si cela vous est utile, je peux vous +offrir les frais de ce petit déplacement. + +--Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; je vous prie +seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en première +classe sans se faire remarquer. + +--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles à +midi trente. + +--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi. + +Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et un agent était +presque aussitôt entré; si ce n'était pas tout à fait le diplomate +annoncé, cependant c'était un compagnon de voyage suffisant. + +Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un signe de main: + +--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne +rentrez pas en France. + +Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait le pas derrière +Nicétas, le préfet se tourna vers le notaire: + +--C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût dedans plutôt que +dehors; heureusement, c'est un violent, malgré son attitude dédaigneuse, +et des violents on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons. + + + +XIV + +Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à Mons il descendit de +wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre +qui, quelques minutes après, partait pour Charleroi. + +De Paris à la frontière, assis en face de son agent, il avait eu tout le +temps de réfléchir et de bâtir un plan qui lui donnerait sa revanche; +pour le bien étudier sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil +acheté un _Indicateur des chemins de fer étrangers_, qu'il avait pu +consulter sans que l'agent s'en inquiétât: n'était-il pas tout naturel +de se tracer un itinéraire, alors; surtout, qu'on partait aussi à +l'improviste? + +Le propre de sa nature était de ne pas se laisser abattre et par +conséquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui était +contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, étant un rageur et un +vindicatif, non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours été. + +Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant se servir de la +loi; c'était une arme à laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours +se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits. + +Depuis longtemps l'expérience lui avait appris qu'on ne fait bien ses +affaires que soi-même, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant +toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on +y est habitué. Son outil à lui, c'était ses poings. Si au lieu de s'en +remettre à Caffié et de suivre les sentiers détournés de la chicane que +le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours à +ses poings, et s'était jeté bravement dans le droit chemin sans souci +de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en +écartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par ce vieux +notaire et ce préfet de police du diable. + +Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de Chambrais pouvait +bien être sa fille, il l'avait simplement enlevée et cachée à l'étranger +quelque part, tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à +s'adresser à madame d'Unières avec des détours et des ménagements, c'eût +été madame d'Unières qui aurait dû s'adresser à lui; et pour ravoir +l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulât. + +Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fît +maintenant; et avec de la décision et de l'énergie, toutes ses +maladresses pouvaient se réparer. Pour cela, il n'avait qu'à prendre +Claude. Il n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux mois +auparavant la _Normandie_ débarquait au Havre: il disposerait de plus de +trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement +la lutte contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; au +bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait ses conditions et ne +rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions, +cette petite. + +Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait déjà pensé plus +d'une fois, réussît, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire, +conseillé par le préfet de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on +expulse ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire mettre Claude à +l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions +et le reste, les choses en étaient arrivées à un point où le procès en +reconnaissance serait une folie. + +Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur que pour +trouver des trains de Mons à Charleroi et de Charleroi à Givet, car une +surveillance devant être, sans aucun doute, organisée contre lui à la +gare du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à Paris par +là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train +à Givet. Débarrassé de son agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de +soupçons, étudier la marche des trains de Givet à Paris en passant par +Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures. + +Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions pour qu'il ne +pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurément pas +aussitôt. + +Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait eu le temps de +s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus +grande partie de la journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq +heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc +qu'à se trouver sur son passage à l'aller ou au retour, et à lui +donner rendez-vous à la nuit tombante, dans un endroit désert où il +l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment bien +maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui pour «voir son père»; +une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer. +A l'accent avec lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il +savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait loin. + +Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais en route il +modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les +chances de son côté, même celles peu vraisemblables où on le guetterait +à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue, +et descendant à Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'à +Longjumeau. + +Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-même, et +choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'être pas ratteint s'il +pouvait prendre un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans +les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge son cheval +à Villemeneu, qui est à deux kilomètres de Chambrais, et vers trois +heures et demie, il vint en promeneur flâner dans le chemin que Claude +devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce. + +Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel chez une +fille qu'on laisse courir à travers les blés cueillir l'herbe de ses +lapins, mais quand il la vit venir, elle était accompagnée d'une +paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement +son carnet, il se mit en posture de faire un croquis. + +Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas +s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans tourner la tête de son côté, +lui lança un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait +sûrement ce qu'il voulait. + +Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir qu'elle pouvait +être encore accompagnée, il prépara un billet qu'il devait trouver moyen +de lui remettre: «Soyez ce soir, à la nuit tombante, au Calvaire de la +RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.» + +Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du garde, fidèle aux +prescriptions de madame d'Unières, accompagnait encore Claude; il les +laissa venir jusqu'à lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de +façon à se placer entre elle et Claude. + +--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me +dire, si en suivant ce chemin j'arriverai à la Croix-du-Roi? + +C'était de la main gauche étendue qu'il montrait le chemin; de la +droite, placée derrière son dos, il agitait doucement son papier: il +sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa +passer. + +Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept heures et demie, il +fit atteler et partit grand train comme s'il était pressé; arrivé à la +_Réserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval à un arbre; le +soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré tombait une lumière +rose qui promettait une soirée sereine. + +Ce qu'on appelle la _Réserve_ est un grand étang long de près d'un +kilomètre, et large d'une cinquantaine de mètres creusé pour recevoir +les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; +recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de +ce plateau elles s'emmagasinent là, et par des conduites souterraines, +elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc +et des jardins. + +D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre il est longé par +une route--celle que Nicétas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--à +un endroit assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude pût y +venir facilement, et assez éloigné cependant pour qu'on ne la suivit +point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales, +était-il resté là à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes +d'un tête à tête avec elle! + +Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas changé, et il les +retrouvait, après cette longue absence, comme s'il les avait quittées la +veille: c'était le même calme, le même silence, la même douceur, la même +végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'étang, +le même cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il +se rappelait que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers +faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laissé +pousser librement, n'auraient pas tardé à envahir l'étang et à le +transformer en un marais; maintenant ce travail était encore en train, +et sur la rive, que longeait la route, retenue à un têtard par une +chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journée finie, +avaient attachée là; si ce n'était pas celle dans laquelle il s'était +souvent promené, au moins en était-ce une semblable, à fond plat, avec +des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer. + +Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des arbres et des +buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas. + +Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village, +on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberté +d'aller et venir aux abords de la maison. + +Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne +l'aperçut point: la route, déserte, filait droit entre l'étang et les +champs, sans que personne s'y montrât. + +L'impatience et l'inquiétude commençaient à le prendre, lorsque de +l'autre côté de l'étang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver +en courant; mais l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son +affaire; il eut un mouvement de colère; cependant, descendant au bord de +l'eau, il agita son mouchoir. + +Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors mettant ses deux +mains autour de sa bouche, elle cria en étouffant sa voix: + +--Prenez la toue. + +Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne enroulée autour +du saule, et à coups vigoureux d'avirons il traversa l'étang; bientôt +l'avant de la toue toucha la rive. + +--Montez, dit-il en se retournant. + +--Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur. + +--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite; +dans les roseaux nous serons à l'abri. + +Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux faucardés +laissaient les eaux libres, il en restait une où ils n'avaient pas été +encore coupés, et il n'y avait qu'à amener la toue dans leur fourré pour +y être caché. + +Elle hésitait. + +--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouvés. + +Elle monta et vint près de lui. + +Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il +vira de bord pour gagner le calvaire. + +--Où allez-vous, monsieur? + +--Je vous conduis près de votre père. + +--Où est-il? + +--Vous ne tarderez pas à le voir. + +--Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; si vous ne me +débarquez pas, j'appelle. + +--Je vais vous débarquer de l'autre côté. + +--Non, ici, tout de suite. + +Il rama plus fort. + +--Monsieur, je crie. + +Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui pouvait +l'entendre? la route était déserte. + +--Au secours, à moi, à moi... + +--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre père. + +A ce moment, un homme sortant d'une allée se montra sur la rive du parc; +il accourait en boitant. + +Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps. + +--Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte. + +--Arrêtez, cria le garde. + +Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il +ne pouvait pas traverser l'étang à la nage. + +--A moi, à moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis +qu'elle espérait être secourue. + +--Arrêtez, cria Dagomer ou je tire. + +Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première fois qu'il +sortirait sain et sauf d'une fusillade. + +--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaissé son petit fusil. + +Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation retentit, en +même temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'écrasait. + + + +XV + +C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite à Ghislaine, +et après qu'il était parti en la réconfortant par des paroles +d'espérance, elle s'était dit qu'elle devait s'en rapporter à lui. + +Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant celle du jeudi, +elle se l'était répété. + +Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la loi et les affaires +qu'elle ignorait, lui avait inspiré une certaine confiance; il +trouverait un moyen de défense; assurément, il ne se serait pas avancé à +la légère. + +Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle avait perdu +de cette confiance qui à la vérité n'était pas bien robuste, et en +réfléchissant il lui avait semblé que c'était son mari seul qui devait +la défendre,--les défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et +l'autre menacés. + +Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là un manque de +franchise et de foi qui était une faute en même temps qu'une injure. + +Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible qu'elle +reculât davantage; c'était inquiet qu'il était parti, tourmenté, +peut-être jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en +proie à des angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement +n'étaient que trop réelles, elle le sentait. + +Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et aussi la matinée +du vendredi, bouleversée, affolée, voulant et ne voulant pas, ne se +décidant que pour retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans +l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant qu'un mot: +«Reviens.» + +Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue Monsieur, la +lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la +sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant, +malgré ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût les mettre +sous les yeux de son mari, s'il consentait à les regarder. + +Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: «J'arriverai ce +soir à Paris par le train de six heures, à Chambrais à huit.» + +En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin de fer comme elle +le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de +répondre à l'étreinte de sa main par une étreinte aussi tendre, aussi +passionnée. + +Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et puis, était-ce dans +une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait décider de +leur vie? Enfin, lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne +comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce +qu'il n'avait jamais fait? + +Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, écoutant avec +son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec +une lenteur qui faisait penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures +sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitôt elle +descendit le perron. + +Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une +interrogation inquiète, comme c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut +lui-même. En n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent +à leur appartement, dont elle ferma la porte. + +Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une +question: + +--Que se passe-t-il? + +Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas sur laquelle +se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main +tremblante. + +Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés: + +--Je ne comprends pas, dit-il. + +Elle hésita un moment: + +--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai +aimé, mais je n'ai pas eu une pensée qui ne fût une franche adoration +pour vous. Rien ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez; +je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une +vertu particulière, cependant il me semble que peu de femmes vivent +ainsi pour un être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là une +preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais, +et qui n'a jamais été aussi profond, aussi passionné qu'en ce moment. +Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous +frappe, avant de me juger, de me condamner, songez à ce que j'ai été, à +cette longue suite de journées heureuses jamais troublées, à l'union de +notre esprit et de nos âmes; à cette constante harmonie qui prouvait si +bien que nos deux coeurs n'étaient plus qu'un, et cela non seulement +depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je +pensais à vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme à un +être au-dessus des autres, pour lequel j'étais trop imparfaite, et +que je ne devais jamais sans doute mériter. Cependant à force d'amour +j'étais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la +tendresse et le dévouement. + +Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces paroles laissaient +d'obscur et d'incompréhensible pour lui. + +--La lettre, lui dit-il, la lettre. + +--Cette lettre explique une fatalité qui me fait la plus misérable, la +plus malheureuse des femmes. + +Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit qu'elle avait fait à +son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur séjour en Sicile. + +--Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il. + +Elle baissa la tête. + +--Et l'homme, où est-il? + +--Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre malheur: laissez-moi la +force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai résisté avant de +devenir votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon oncle, et aussi +à mon amour qui m'a entraînée. Je voulais parler, tout dire; avec +l'autorité d'un père que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon +oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté de céder. +C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a +écrasée; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais +sous le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution de +tout vous dire, ne me laissant arrêter que par la honte et plus encore +par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était +la pensée qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a +écrit cette lettre. + +--Et cela est arrivé? + +--Le jour où vous prépariez votre dernier discours, vous devez vous +rappeler que vous m'avez vue bouleversée en recevant une lettre: elle +était de lui; il me donnait un rendez-vous à la _Mare aux joncs_. + +--Vous y êtes allée? + +--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec +moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commençait +un procès pour rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace +contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette enfant ne pouvait +se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la +prendre; j'ai persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien, +j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et que ce qu'il +voulait c'était de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux à +Marche et Chabert. Il ne s'est pas contenté de ce que je lui remettais. +Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait +remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis +les vraies. + +Il l'arrêta: + +--Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais parlé alors et quelles +hontes tu te serais évitées. + +--Vous saviez?... + +--Oui; c'est pour cela que je suis parti. + +--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les lèvres. + +Elle se jeta aux genoux de son mari: + +--Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, t'adorant, +n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir et la volonté de te plaire +et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes, +toi qui mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, pour +prix de ton amour, la honte et le malheur. + +Il la contempla longuement, puis la relevant: + +--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être supporté quand on est +deux. + +--Elie! + +--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la +tienne à te pardonner, puisque tu es une victime. + +A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la porte. Ils ne +répondirent pas, les coups furent plus précipités. + +Le comte alla ouvrir: + +--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappé: + +--Je demande pardon à M. le comte de m'être permis de frapper ainsi: +mais Dagomer est là, il dit qu'il vient d'arriver un malheur. + +--Claude! s'écria Ghislaine. + +Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit. + +Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterné. + +Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea: + +--Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle. + +--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un +homme. Qué malheur! + +--Un braconnier? demanda le comte. + +--Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude. + +Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent pas besoin de +paroles pour se comprendre. + +--V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, aussi vrai que +je m'appelle Dagomer. + +Il leva la main pour attester le ciel. + +--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et à travers +la _Réserve_, il l'emmenait du côté de la grand'route, où il avait une +voiture toute prête, le cheval attaché à un des arbres du Calvaire. +L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard m'avait +fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arrêter. Il s'est mis +à ramer plus fort. Il allait aborder. Ni à gauche ni à droite je ne +pouvais courir après; personne sur la route; Claude était perdue. Qué +que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré pour sauver la +petite; je voulais lui casser un bras, ça l'aurait arrêté; il a roulé au +fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibulé. + +--Et Claude? s'écria Ghislaine. + +--Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que je tire par-dessus +elle; en tombant il l'avait écrasée, mais a s'a relevée et m'a crié: +«J'ai rien!» Pensez si j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue +au bord avec le mort au fond. + +Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler son attention. + +--Vous l'avez regardé? + +--Bien sûr. + +--Comment est-il? + +--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs. + +Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe +affirmatif: c'était lui. + +--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais déjà l'homme de +Crève-coeur qui souvent la nuit se lève contre moi, v'là que je vas +avoir celui de la _Réserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever +Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès de ses parents. + +--Vous avez fait votre devoir, dit le comte. + +--Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre ça d'un homme +comme vous. + +--Je l'expliquerai à la justice. + +S'adressant au valet de chambre: + +--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prévenir la +gendarmerie. + +Puis, revenant à Dagomer: + +--Où est-il? + +--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte! + +--Je vais avec vous. + +Ghislaine voulut le suivre. + +--Restez, dit-il. + +Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, il revint à elle. + +--Je vais vous envoyer Claude. + +Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa droiture, sa +générosité, sa confiance,--son amour. + + +FIN + + + + + + + +NOTICE SUR «GHISLAINE» + + +J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et cela m'a valu +plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit +très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise aussitôt et se +familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard +échangé, tout est dit; il sait jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire +jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en +omnibus, cette familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances +qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et +encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux ou sur la +manche de mon vêtement! + +Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également entre les +petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de préférences; +mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, non pas qu'elles +fussent plus faciles à suivre, au contraire, mais précisément parce +qu'avec leurs détours et leurs mystères, elles étaient plus attrayantes. + +L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire +dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler avec la petite fille, se +trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages +après pages sans y comprendre un traître mot. + +Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains +de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la +civilisation. S'il était né avec cette perfection, l'homme des cavernes +n'aurait pas triomphe de ses premières luttes pour la vie, dans +lesquelles comptaient seules certaines forces que développe la nature, +mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la férocité, +l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du +tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident qu'aujourd'hui, +l'homme policé, avec son éducation, ses relations, son milieu, s'est +éloigné,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant +qu'il subisse les leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel +enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si +parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les +domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles +l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez +elles une conséquence de leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse +satisfaction pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait +qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le même +refrain:--«J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi +avez-vous menti?--Je ne sais pas.»--Et c'est la vérité qu'elles ne +savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles +ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une +jouissance dont elles se grisent. + +Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, en +suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes +romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au +moins en cela que c'est seulement arrivé au bout de ma tâche que je me +suis rendu compte de l'importance exagérée peut-être de cette place. + +En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier +roman où j'ai mis des enfants en scène,--c'était le quatrième que je +publiais,--je lui ai donné pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part +égale entre le garçon et la fille. + +Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue d'être lu par +eux, un roman: _Romain Kalbris_, où un garçon tient le premier rôle, +mais en ayant près de lui une petite fille qui lui donne la réplique. + +Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe de l'enfance +dans mes romans; une fille m'est née et, à la regarder grandir, +ma curiosité trouve suffisamment à s'employer sans chercher des +combinaisons de roman; puisque j'ai la réalité sous les yeux, je ne +vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le +développement et l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent +les faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle +n'en fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours +affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et l'enregistrer. + +L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris _Sans +famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail +de la journée. + +Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons et des petites +filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garçons, les +petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur, +Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir +par _En famille_. + +Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant. +Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai écrits? Je ne +me suis posé cette question qu'en faisant ma récapitulation en ce moment +même: j'ai été où mon goût me portait. + +Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie, +je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui ai donnée: tout ne +part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il pas? + +Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnête +fille entourée d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son +mariage; cependant, si l'on veut bien établir une statistique des +enfants nés hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont +nombreux. + +C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant que j'ai +voulu présenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je +l'avais déjà abordée dans des conditions différentes et sans lui faire +rendre tout ce qu'elle peut donner, limité que j'étais par mon sujet. +Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux +de les comparer, il verra comment, avec un point de départ presque +le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles, +Micheline et Claude, diffèrent entre elles. + +Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas en même temps +perdu ma curiosité des enfants, qui s'est portée sur ceux d'un âge +auquel on ne s'intéresse guère généralement,--les tout petits. J'ai une +petite-fille et c'est elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et +au développement, aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent +mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne +seront jamais publiées, je peux leur donner une sincérité incompatible +d'ordinaire avec l'imprimé, ses scrupules et ses apprêts; car ce n'est +pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais +plus simplement encore,--en maillot. + +Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant +plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la façon dont s'exerce la +première succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le +premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses +dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent +avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que les +philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,--l'instinct. + +Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend +à chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser à croire +ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées qu'impose la tradition +acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'à suivre les +différentes phases des transformations par où il lui plaît de passer: la +sensibilité, la volonté, l'intelligence, dans un ordre mystérieux qu'il +brouille et intervertit, et où ne se fera un peu de lumière qu'à la +suite de nombreuses observations consciencieusement notées. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE *** + +***** This file should be named 13562-8.txt or 13562-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/6/13562/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13562-8.zip b/old/13562-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59548ab --- /dev/null +++ b/old/13562-8.zip diff --git a/old/13562-h.zip b/old/13562-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9b98980 --- /dev/null +++ b/old/13562-h.zip diff --git a/old/13562-h/13562-h.htm b/old/13562-h/13562-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c66906f --- /dev/null +++ b/old/13562-h/13562-h.htm @@ -0,0 +1,14799 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Ghislaine</title> + <meta name="author" content="Hector Malot"> + +<style type="text/css"> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +.milieu {text-align: center;} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ghislaine + +Author: Hector Malot + +Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + + +<h2>OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT</h2> +<br><br> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<br><br><br> +<h1>GHISLAINE</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h3>HECTOR MALOT</h3> + +<br><br><br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> +<br><br><br> + +<h3>I</h3> + +<p>Une file de voitures rangées devant le double portique +de l'ancien hôtel de Brissac, devenu aujourd'hui +la mairie du Palais-Bourbon, provoquait la +curiosité des passants qui savaient lire les armoiries +peintes sur leurs panneaux, ou simplement les couronnes +estampées sur le cuivre et l'argent des harnais:—couronne +diadémée et sommée du globe +crucifère des princes du Saint-Empire, couronne +rehaussée de fleurons des ducs, couronne des marquis +et couronne des comtes.</p> + +<p>—Un grand mariage.</p> + +<p>Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand +mariage: ni fleurs dans la cour, ni plantes dans le +vestibule, ni tapis dans les escaliers; comme en +temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens +qui montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la +justice de paix, dont c'était le jour de conciliation +sur billets d'avertissement et de conseils de famille.</p> + +<p>Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du +premier étage et dans les étroits corridors du greffe, +ceux qui étaient appelés pour les conciliations et +pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle; +de temps en temps un secrétaire appelait des noms +et des gens entraient tandis que d'autres sortaient +dans l'escalier à double révolution. C'était un murmure +de voix qui continuaient les discussions que +la conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées.</p> + +<p>Le secrétaire cria:</p> + +<p>—Les membres du conseil de famille de la princesse +de Chambrais sont-ils tous arrivés?</p> + +<p>Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé +de six hommes, d'une dame et d'une jeune fille +qui attendaient dans un coin, et qu'à leur tenue, autant +qu'à leur air de n'être pas là, il était impossible +de confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient +la salle.</p> + +<p>—Oui, répondit une voix.</p> + +<p>—Veuillez entrer.</p> + +<p>—Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à +celui qui venait de répondre, lady Cappadoce demande +si elle doit nous accompagner.</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien.</p> + +<p>—Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady +Cappadoce d'un air de regret et avec une intonation +bizarre formée de l'accent anglais mêlé à l'accent +marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste +ici.</p> + +<p>—Probablement. Veuillez donc nous attendre. +Prends mon bras, mignonne.</p> + +<p>Tandis que les membres du conseil de famille suivaient +le secrétaire, lady Cappadoce, restée seule +debout au milieu de la salle, regardait autour d'elle.</p> + +<p>—Si madame veut en user, dit un tonnelier qui +causait avec un croque-mort assis à côté de lui sur un +banc, on peut lui faire une petite place.</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>—Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est +de bon coeur.</p> + +<p>Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que +cet individu en tablier se permît cette familiarité, suffoquée +dans sa pudibonderie anglaise qu'il lui proposât +une pareille promiscuité; et elle se mit à marcher +d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur +ses hanches plates, les yeux à quinze pas devant elle.</p> + +<p>Pendant ce temps le conseil de famille était entré +dans le cabinet du juge de paix.</p> + +<p>La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit +le secrétaire en indiquant des fauteuils, la ligne maternelle +à gauche.</p> + +<p>Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix:</p> + +<p>—Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, +oncle et tuteur; M. le duc de Charment, cousin; M. +le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? demanda-t-il +en s'arrêtant.</p> + +<p>—Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour +l'émancipation de laquelle nous sommes ici, dit +M. de Chambrais.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>Puis se tournant vers la gauche, il continua:</p> + +<p>—Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le +comte de La Roche-Odon, M. le marquis de Lucilière, +amis.</p> + +<p>Il vérifia sa liste:</p> + +<p>—C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous +tout de suite.</p> + +<p>Assis à son bureau, le juge de paix était pour le +moment aux prises avec un boucher, dont le tablier +blanc, retroussé dans la ceinture, laissait voir un +fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme +pâle, épuisée manifestement autant par le travail que +par la misère.</p> + +<p>—Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait +le juge de paix à la femme.</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Alors nous disons dette reconnue, continua le +juge de paix en écrivant quelques mots sur un bulletin +imprimé. Quand paierez-vous ces vingt-sept francs +soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour +avertissement, font vingt-huit francs cinquante?</p> + +<p>—Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous +sommes assez malheureux de devoir.</p> + +<p>—Il faut une date; quel délai demandez-vous?</p> + +<p>—La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps +que j'attends.</p> + +<p>—Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est +à l'hôpital, il n'y a que mon garçon et moi pour faire +marcher notre boutique de reliure... S'il y avait de +l'ouvrage!</p> + +<p>—Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par +mois régulièrement? demanda le juge de paix.</p> + +<p>—Je tâcherai.</p> + +<p>—Il faut promettre et tenir votre promesse, ou +bien vous serez poursuivie.</p> + +<p>—Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera +pas.</p> + +<p>—C'est entendu, cinq francs par mois, allez.</p> + +<p>Le boucher paraissait furieux, et la femme était +épouvantée d'avoir à trouver ces cinq francs tous les +mois.</p> + +<p>Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette +scène sans en perdre un mot, se leva et se dirigea +vers la femme qui sortait:</p> + +<p>—Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue +Monsieur, lui dit-elle vivement, on vous donnera une +collection de musique à relier.</p> + +<p>Et sans attendre une réponse, elle revint prendre +sa place.</p> + +<p>Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant +à tous les membres du conseil de famille, de les +avoir fait attendre.</p> + +<p>—C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, +dit-il, que vous êtes convoqués pour examiner +la question de savoir s'il y a lieu d'émanciper sa pupille, +mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient +d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me +trompe?</p> + +<p>—Parfaitement, répondit le comte de Chambrais.</p> + +<p>Un sourire passa sur le visage de tous les membres +du conseil, mais le juge de paix garda sa gravité.</p> + +<p>—C'est pour que vous voyiez vous-même que ma +nièce est en état d'être émancipée, continua M. de +Chambrais, que je l'ai amenée.</p> + +<p>—Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais +ait l'air d'une émancipée, dit le juge de paix en saluant.</p> + +<p>C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt +petite que grande, au type un peu singulier, en +quelque sorte indécis, où se lisait un mélange de +races, et dont le charme ne pouvait échapper +même au premier coup d'oeil. Ses cheveux, que la +toque laissait passer en mèches sur le front, derrière +en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un +noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures +étaient si souples et si légères que cette chevelure +profonde, coiffée à la diable, avait des douceurs veloutées +qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.</p> + +<p>Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à +la fois, à l'ovale allongé, au nez pur, au teint ambré +éclairé par d'étranges yeux gris chatoyants, qui éveillaient +la curiosité, tant ils étaient peu ceux qu'on +pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié +mélancolique qui ne riait que par le regard et d'un +rire pétillant. Il n'y avait pas besoin de la voir longtemps +pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte +spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui +se dégageait d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de +tenue ne pouvaient avoir d'égales, et dans son costume +en mousseline de laine gros bleu à pois blancs, avec +son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie +voulue montrait un mépris absolu pour la +toilette, elle avait un air royal que l'être le plus grossier +aurait reconnu, et qui forçait le respect; et c'était +précisément à cet air que le juge de paix avait +voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était.</p> + +<p>—Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.</p> + +<p>—Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette +émancipation, répondit M. de Chambrais.</p> + +<p>Les cinq membres du conseil firent un même signe +affirmatif.</p> + +<p>—Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua +le juge de paix, et vous, messieurs, il ne vous +reste plus qu'à nommer le curateur. Qui choisissez-vous +pour curateur?</p> + +<p>Cinq bouches prononcèrent en même temps le +même nom:</p> + +<p>—Chambrais.</p> + +<p>—Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi +moi, je vous prie, pourquoi pas l'un de vous?</p> + +<p>—Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine.</p> + +<p>—Parce que vous êtes son plus proche parent.</p> + +<p>—Parce que vous avez été son tuteur.</p> + +<p>—Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un +meilleur défenseur que vous.</p> + +<p>Ces quatre répliques étaient parties en même temps. +Il allait leur répondre, quand le vieux comte de La +Roche-Odon, qui n'avait rien dit, plaça aussi son +mot:</p> + +<p>—Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur +des tuteurs, parce que vous l'aimez comme +une fille, parce qu'elle vous aime comme un père.</p> + +<p>M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage +exprima l'émotion en même temps que la contrariété:</p> + +<p>—Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le +sait, comme je sais qu'elle m'aime; mais enfin, vous +me permettrez bien de m'aimer aussi un peu, moi, et +de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que +je ne me suis pas marié. Quand mon aîné a pris +femme, je suis resté auprès de notre mère aveugle, +et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour +appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à +sa chambre. L'année même où nous l'avons perdue, +cette enfant—il se tourna vers Ghislaine—est +devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle. Aujourd'hui, +la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit, +la sagesse de la raison, la droiture du coeur, en +état de conduire sa vie; elle a dix huit ans, moi j'en +ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit—enfin j'en ai +plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six +années pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je +vous demande de m'émanciper à mon tour; +il n'en est que temps.</p> + +<p>—Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge +de paix, que M. le comte de Chambrais, ayant été tuteur +et ayant, en cette qualité, un compte de tutelle +à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la +reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il +se contrôlerait ainsi lui-même.</p> + +<p>—Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais +triomphant.</p> + +<p>—Mais, continua le juge de paix, si vous nommez +un tuteur <i>ad hoc</i> à l'effet de recevoir le compte de +tutelle, vous pouvez, si telle est votre intention, confier +la curatelle à M. le comte de Chambrais.</p> + +<p>—Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq +membres du conseil de famille.</p> + +<p>—Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie +sans nom.</p> + +<p>—La mission du curateur ne consiste pas à agir +pour le mineur émancipé, dit le juge de paix d'un +ton conciliant, mais seulement à l'assister pour la +bonne administration de sa fortune et dans quelques +autres actes.</p> + +<p>—Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement +ma nièce dans l'administration de sa fortune, +quand j'ai si mal administré la mienne?</p> + +<p>—En huit ans vous avez accru d'un quart celle de +votre pupille.</p> + +<p>Toutes les protestations de M. de Chambrais furent +inutiles; malgré lui et malgré tout, il fut nommé curateur.</p> + +<p>Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta +en arrière avec le duc de Charmont.</p> + +<p>—Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.</p> + +<p>—Nous dînons avec des gueuses au café Anglais, +et après nous allons à la première des Bouffes.</p> + +<p>—Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai +vous rejoindre; en tout cas, gardez-moi une place +dans votre loge.</p> +<br><br><br> + + +<h2>II</h2> + +<p>Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, +c'est tout ce qu'on voit de l'hôtel de Chambrais +dans la rue Monsieur, où il a son entrée; mais +quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, +on l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au +milieu de pelouses vallonnées qui, entre des murailles +garnies de lierres et masquées par des arbres +à haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des +Invalides. Enveloppée dans les jardins des couvents +voisins, il semble que ce soit plutôt une habitation +de campagne que de ville, et ses deux étages en +pierre jaune, sans aucun ornement, élevés au-dessus +d'un perron bas, ses persiennes blanches; son toit +d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent encore +ce caractère.</p> + +<p>Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième +siècle, abandonné leur vieil hôtel du quartier +du Temple pour faire bâtir celui-là, ils avaient +en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse +de l'architecture ou de la décoration, et leur +but a été atteint: il y a de plus belles, de plus somptueuses +demeures dans ce quartier, il n'y en a pas de +mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement +ombragée l'été, de plus agréable à habiter, avec de la +lumière, de l'air, de l'espace, de plus tranquille, où +l'on soit mieux chez soi.</p> + +<p>Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice +de paix, ils n'entrèrent pas dans l'hôtel.</p> + +<p>—Si nous faisions une promenade dans le jardin, +proposa M. de Chambrais.</p> + +<p>Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le +moyen que son oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir +en particulier, en se tenant à distance de lady +Cappadoce et de ses oreilles toujours aux aguets: +le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait +tout lumineux et tout parfumé des fleurs de mai +avec les reflets rouges des rhododendrons épanouis +qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient +dans les massifs; ce désir de promenade devait donc +paraître tout naturel sans qu'on eût à lui chercher +des explications de mystère ou de secret, mais précisément +rien ne paraissait naturel à la curiosité de +lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle +voulait pénétrer.</p> + +<p>Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle +pas connaître tout ce qui touchait son élève? Si à +chaque instant elle affirmait bien haut «qu'elle +n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait +que Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante +qu'elle l'avait élevée, c'était en mère. Une Cappadoce +n'est pas gouvernante. Si le malheur des +temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier +dans l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation +de cette enfant, elle n'avait pas pour cela cessé +d'être une lady, et c'était en lady qu'elle voulait être +traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté, au +contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais +sans doute, et même, en remontant dans les âges, il +était facile de prouver qu'ils valaient mieux.</p> + +<p>Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers +le jardin, elle fit quelques pas en avant pour se rattacher +à eux:</p> + +<p>—Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous +à Paris, ou partons-nous pour Chambrais?</p> + +<p>—Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse, +dit Ghislaine; si vous me faites le plaisir de rester à +dîner je couche ici, sinon je retourne à Chambrais.</p> + +<p>Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse +dans l'accent de ces quelques mots, qu'il +comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait pas cette +invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait +un si cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre +le duc de Charmont, qu'il ne savait quel parti +prendre.</p> + +<p>—C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec +lui, dit-il enfin.</p> + +<p>Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta.</p> + +<p>—Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, +parce que je pensais bien que tu voudrais me garder; +et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit pour lui +d'une décision grave à prendre.</p> + +<p>—Il faut y aller, mon oncle.</p> + +<p>—Si tu le veux....</p> + +<p>—Nous partirons pour Chambrais à cinq heures, +dit Ghislaine en se tournant vers lady Cappadoce.</p> + +<p>—Comme tu dois revenir à Paris très prochainement +pour la reddition du compte de tutelle, nous +dînerons ensemble ce jour-là, je te le promets.</p> + +<p>Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait +tout, M. de Chambrais passa son bras sous celui +de sa nièce, et l'emmena dans le jardin. Penché vers +elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la +Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air +d'un grand frère qui s'entretient avec sa petite soeur +bien plus que d'un tuteur ou d'un oncle. Et en réalité, +c'était un frère qu'il avait toujours été pour elle, en +frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours +traitée sans pouvoir jamais s'élever à la dignité +d'oncle ou de tuteur. Tuteur, pouvait-on l'être quand +pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du coeur on +n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie +les Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture, +pour sa souplesse, son entrain, on eût bien plutôt vu +en lui Almaviva, un peu marqué peut-être, mais à +coup sûr un vainqueur.</p> + +<p>—Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils +furent à l'abri des oreilles curieuses, que comptes-tu +faire?</p> + +<p>—Comment cela, mon oncle?</p> + +<p>—Je veux dire: maintenant que tu es émancipée, +comment veux-tu arranger ta vie?</p> + +<p>—Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée +d'un coup de baguette magique?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier, +cet après-midi que je n'étais ce matin?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Je ne le sens pas du tout, même quand vous me +le dites.</p> + +<p>—Tu as la volonté, la liberté; et je te demande +comment tu veux en user.</p> + +<p>—Mais simplement en continuant la semaine prochaine +ce que j'ai fait la semaine dernière: demain, +M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera une conférence +de littérature sur le Chatterton d'Alfred de +Vigny; après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai +de une heure à trois, dans l'atelier de M. Casparis, +à mon groupe de chiens qui avance; vendredi, +c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique +d'accompagnement.</p> + +<p>—C'est le grand jour, celui-là; tu aimes mieux Mozart +qu'Alfred de Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette.</p> + +<p>—Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant, +il sait tout et il vous fait tout comprendre.</p> + +<p>—Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas.</p> + +<p>—Je reconnais que la musique est ma grande joie.</p> + +<p>—Pendant que j'ai encore une certaine autorité +sur toi....</p> + +<p>—Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi, +mon oncle.</p> + +<p>—Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que +tu te donnes trop entièrement à la musique. Plusieurs +fois, je t'ai adressé des observations à ce sujet. Aujourd'hui, +j'y reviens et j'insiste, car tu m'inquiètes.</p> + +<p>—Vous n'aimez pas la musique!</p> + +<p>—Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, +je ne l'aime pas comme occupation, et ce que +je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à la simple +distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer +un parfum par hasard, est agréable; vivre +dans une atmosphère chargée de parfums, est aussi +désagréable que dangereux. Tandis que la pratique +des autres arts fortifie, celle de la musique poussée à +l'excès affaiblit. Quand tu as modelé pendant deux ou +trois heures dans l'atelier de Casparis, tu sors de ce +travail allègre et vaillante; quand, pendant deux +heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu +sors de cette séance les nerfs tendus, l'esprit alangui, +le coeur troublé. On dit et l'on répète que la musique +est le plus immatériel des arts; c'est le contraire qui +est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble +qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre +organisme en frappant dessus, comme les marteaux +dans un piano frappent sur les cordes. Nos cordes à +nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations répétées, +nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne +cassent pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses +dévastés, détraqués, déséquilibrés que je pourrais te +nommer, si cela n'était inutile avec les exemples que +tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec ses +mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés, +ses grimaces, soit un être équilibré? +Cependant il est grand, fort, bien bâti, et a vingt-trois +ans; il pourrait passer pour un beau garçon, +sans ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître +Soupert, qui n'est qu'un paquet de nerfs, ne soit +pas plus inquiétant encore dans sa maigreur décharnée?</p> + +<p>—Est-ce que vraiment je suis menacée de tout +cela? demanda-t-elle avec un demi-sourire.</p> + +<p>—Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est +sérieusement que je te demande de comparer Soupert +à Casparis, puisque ce sont les seuls artistes que tu +connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle +santé physique et morale; et, d'autre part, vois le +musicien maladif et désordonné.</p> + +<p>—Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe +par cela seul qu'il est statuaire, et que M. Soupert soit +maladif par cela seul qu'il est musicien; leur nature +n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas, +comme vous n'avez pas à craindre que j'approche +jamais du talent de M. Soupert, ni simplement de +celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à la maigreur +de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre. +Je ne suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, +il s'en faut de beaucoup. Si j'ai fait trop de +musique, c'est que j'étais dans des conditions particulières +qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi +que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères, +des soeurs, des camarades pour jouer, que j'aurais +probablement oublié mon piano bien souvent. Vous +savez que mes seules lectures ont été celles que lady +Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet +n'est pas très étendu. Je n'ai jamais été au théâtre. +Dans la musique seule, j'ai eu et j'ai liberté complète. +Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour les +distractions présentes, pour les sensations qu'elle me +donnait, mais encore pour les ailes qu'elle mettait à +mes rêveries... quelquefois lourdes... et tristes.</p> + +<p>Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, +il la lui serra:</p> + +<p>—Pauvre enfant! dit-il.</p> + +<p>—Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des +plaintes à former, je ne les adresserais certainement +pas à vous, qui avez toujours été si bon pour moi.</p> + +<p>—Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance, +je me le suis dit moi-même bien souvent, mais +sans trouver le moyen de les adoucir. C'est le malheur +de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune, +sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent +qu'un oncle qui ne pouvait être ni un père ni une mère +pour toi! Heureusement ces tristesses vont s'évanouir +puisque te voilà au moment de faire ta vie et de trouver +dans celle que tu choisiras les affections et les +tendresses qui ont manqué à ton enfance.</p> + +<p>—Vous voulez me marier? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour +cela je demande qu'à partir d'aujourd'hui, quand tu +mettras comme tu dis des ailes à ta rêverie, ce ne soit +pas pour te perdre dans les fantaisies que la musique +pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais +pour suivre les pensées sérieuses que le mariage fait +naître dans l'esprit et le coeur d'une fille de dix-huit +ans.</p> + +<p>—Vous avez quelqu'un en vue?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quelqu'un qui m'a demandée?</p> + +<p>—Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir +ton mari, je le sais.</p> + +<p>—Qui, mon oncle, qui?</p> + +<p>—Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis +un, tu partiras là-dessus, tu n'auras plus ta liberté; +cherche dans notre monde qui tu accepterais pour +mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un +que tu connais, au moins pour l'avoir vu; +quand tu auras fait cet examen, nous en reparlerons.</p> + +<p>—Quel jour? demain?</p> + +<p>—Non, non, pas demain?</p> + +<p>—Alors, après-demain?</p> + +<p>—Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour +travailler avec Casparis, je dînerai avec toi, et tu te +confesseras. Je suis heureux de voir à ton impatience +que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles +de son oncle, Ghislaine n'oublia pas la femme de la +justice de paix; aussitôt que M. de Chambrais l'eut +quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put +trouver de musique non reliée.</p> + +<p>Surprise de cet empressement, lady Cappadoce +voulut savoir ce qu'elle faisait là, et Ghislaine le lui +expliqua.</p> + +<p>—Comment! s'écria le gouvernante, vous allez +donner votre musique à relier à des gens qui n'ont +pas de travail; mais s'ils n'ont pas de travail c'est +qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique +sera perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous +tenez à lui faire du bien.</p> + +<p>—Elle ne demande pas l'aumône.</p> + +<p>—Si elle est réduite à la misère que vous dites, +comment voulez-vous qu'elle achète ce qui doit +entrer dans ces reliures: la peau, le carton, le papier?</p> + +<p>—Vous avez raison, je vais lui laisser une avance +pour qu'elle puisse faire ces achats.</p> + +<p>—Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer +comment elle voulait que ces reliures fussent faites, +elle plia un billet de cent francs.</p> + +<p>A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se +ranger devant le perron, car pour aller à Chambrais, +qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou pour venir +de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude +qu'on prit le chemin de fer: quatre postiers étaient +attachés à ce service, et en leur laissant un jour de +repos sur deux, ils battaient les locomotives de +Sceaux—ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.</p> + +<p>Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du +tête-à-tête que M. de Chambrais avait voulu se ménager +avec Ghislaine, elle avait compté sur ce voyage +pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue +promenade autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité +vaine qui la poussait, le seul désir de savoir +pour savoir, c'était son intérêt.</p> + +<p>Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il +se passer? Était-ce d'un projet de mariage que +M. de Chambrais l'avait entretenue? La question. +était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une +navrante mortification d'en être réduite, elle, une +lady, à vivre dans une position subalterne, en réalité, +elle tenait à cette position qui n'était pas sans avantages. +Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir que du +dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, +en réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter +cette France détestée pour retourner dans son Angleterre +adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable, +incomparable pour tout... mais de loin. En somme, +si malheureuse qu'elle fût, elle ne craignait rien tant +que d'être obligée, par le mariage de Ghislaine, de +renoncer à son malheur et à son humiliation.</p> + +<p>A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il +sur le boulevard des Invalides, qu'elle commença ses +questions:</p> + +<p>—Cette émancipation va-t-elle changer quelque +chose dans nos habitudes? dit-elle de son ton le plus +affable.</p> + +<p>—C'est justement ce que mon oncle vient de me +demander.</p> + +<p>—Et vous lui avez répondu?</p> + +<p>—Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais +la semaine prochaine ce que j'avais fait la semaine +dernière.</p> + +<p>—Il est certain que l'émancipation ne confère pas +tout d'un coup des grâces spéciales.</p> + +<p>—Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si +vous le voulez bien, je vais préparer ma leçon pour +M. Lavalette, en lisant <i>Chatterton</i>.</p> + +<p>Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la +conversation sur ce sujet, mais déjà Ghislaine avait +pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans une poche de +la voiture et sa lecture était commencée; elle dut +donc se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui +d'ailleurs était rassurant: une enfant, qui pendant +un certain temps encore ne serait qu'une enfant.</p> + +<p>Mais quand elle remarqua les distractions avec +lesquelles Ghislaine, ordinairement attentive et appliquée, +faisait sa lecture, l'inquiétude prit la place de +la confiance; certainement il s'était dit, entre l'oncle +et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui +avait répété, et cette lecture n'était qu'un prétexte +pour penser librement à cette autre chose.</p> + +<p>A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, +elle la questionna de nouveau; mais cette +fois indirectement:</p> + +<p>—Il me semble que <i>Chatterton</i> ne vous intéresse +guère?</p> + +<p>—Je réfléchis.</p> + +<p>—C'est précisément ma remarque.</p> + +<p>—Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer +ses lectures.</p> + +<p>—Encore faut-il les suivre.</p> + +<p>—C'est ce que je vais faire.</p> + +<p>Elle se plongea dans son livre sans relever les +yeux, sinon pour lire, au moins pour échapper à ces +interrogations. Elle avait bien l'esprit à la lecture, +vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux +gronderies du quaker! Quel sens pouvaient avoir +ces paroles vaines, quand dans ses oreilles et dans +son coeur retentissaient encore celles de son oncle?</p> + +<p>Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation +pour se dire qu'elle ne trouverait que dans le +mariage les affections et les tendresses qui avaient si +tristement manqué à sa première jeunesse; mais les +idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit +venaient de prendre corps par la forme précise que +son oncle leur avait données et elles la jetaient dans +un trouble qui l'emportait.</p> + +<p>Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les +espérances dont son coeur se nourrissait depuis +qu'elle avait commencé à juger la vie?</p> + +<p>Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance +plus heureuse que la sienne, et les souvenirs +qui lui restaient de ce temps étaient tous pleins de +joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont +l'unique souci semblait être son bonheur; autour +d'elle, une existence de fêtes qui lui avait laissé +comme des visions de féeries: au château, dans les +allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles +elle était mêlée, galopant sur son poney à côté de sa +mère; à l'hôtel de la rue Monsieur, les splendeurs +des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée des invités, +et la musique qui, la nuit, la berçait dans son +lit, et toujours à Paris, à la campagne, un entourage +d'amis, une sorte de cour.</p> + +<p>Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, +plus de mère, plus de fêtes, plus d'amis, l'abandon, +la solitude, le silence. Le père avait été tué dans un +accident de chasse. Huit jours après, la mère était +morte d'un accès de fièvre chaude.</p> + +<p>Du côté de son père, il lui restait un oncle, le +comte de Chambrais, dont on avait fait son tuteur, et +de nombreux cousins qui la rattachaient aux grandes +familles de l'aristocratie française; du côté de sa +mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et +tantes; mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient +guère s'acquitter de leurs devoirs de parenté envers +cette petite Française qu'ils connaissaient à peine.</p> + +<p>Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude +affection dans la maison déserte: seulement de temps +en temps un mot amical, un baiser de son oncle +quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et +plus souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château +où l'on n'arrivait qu'après un petit voyage. Et toujours +la parole grave, le geste solennel, la leçon à +propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans +le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude +toujours gouvernante, et gouvernante anglaise, +froide, impeccable, infatuée de sa naissance, exaspérée +de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait sa +situation par sa dignité.</p> + +<p>A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine +avait accepté cette vie monotone, soumise et +résignée, sans échappée au dehors, n'imaginant pas +dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre. +Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par +scrupule et pour qu'on ne l'accusât point de s'être +débarrassé d'un devoir difficile, que son oncle, au +lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation. +Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux +pour lui en adoucir les sévérités; quand +elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et toujours +appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne +pas faire une observation qui ne fussent dictés par la +justice même, elle sentait qu'elle eût été ingrate de se +plaindre. On était pour elle ce que les circonstances +permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; +une gouvernante n'est pas une mère; c'était là le +malheur, la tristesse de sa situation qu'elle ne pouvait +pas leur reprocher.</p> + +<p>Mais la floraison de la quinzième année avait suscité +en elle des échappées au dehors, qui étaient nées +de ses souvenirs mêmes.</p> + +<p>C'était en se rappelant les regards émus et les paroles +de tendresse que sa mère et son père échangeaient +en l'embrassant, qu'elle s'était dit que la +morne solitude et les tristesses de son enfance ne se +dissiperaient que le jour où elle se marierait. +Pourquoi, alors, ne serait-elle pas heureuse comme +sa mère l'avait été? Pourquoi le babil d'un enfant +n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle +avait vu le sien provoquer sur celles de sa mère?</p> + +<p>Et de même c'était en se rappelant les illuminations +et les fleurs des grands appartements de +l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en retrouvant +dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour +d'honneur du château les jours des grandes chasses, +ou celui de la salle de spectacle les soirs où l'on +jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela +ressusciterait quand elle se marierait.</p> + +<p>Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui +donner un corps, l'être idéal qui flottait indécis dans +les féeries de son imagination devenait un personnage +réel; il existait, il la connaissait; tout au +moins il l'avait vue.</p> + +<p>Où?</p> + +<p>Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines +qui, à dix-huit ans, ont été partout; en vraie +fille du monde où les traditions sont une religion, +elle n'avait été nulle part! les offices à Saint-François-Xavier, +quand parfois elle passait un dimanche +à Paris; quelques rares visites chez des parentes à +qui elle avait des devoirs à rendre, en janvier ou à +de certains anniversaires; en mai, des séances d'étude +au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, +et c'était tout; il lui était donc facile de remonter +dans ses souvenirs en se demandant où elle avait vu +«l'homme de son monde qu'elle accepterait pour +mari et qui pouvait prétendre à sa main».</p> + +<p>Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. +Jamais personne n'y avait fait attention à elle. Tout +d'abord, elle en avait été mortifiée, s'imaginant +qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas +tardé à comprendre que ceux qui ne la connaissaient +pas n'allaient pas accorder ce regard à une fille simplement +habillée, que pour le costume on pouvait +prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant +sa maîtresse, plutôt que pour une fille de +grande maison accompagnée de sa gouvernante.</p> + +<p>C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait +pu se rencontrer avec ce mari, et parmi les jeunes +hommes qui semblaient réunir les qualités dont parlait +son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui les +eût toutes,—celles-là et beaucoup d'autres qu'elle +était disposée à lui reconnaître,—le comte d'Unières. +En tout elle ne l'avait pas vu trois fois, et ils n'avaient +pas échangé dix paroles; mais certainement il +était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être +idéal dont elle avait si souvent rêvé.</p> + +<p>Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée +de le dire, ne sachant rien ou presque rien de lui, +mais enfin elle sentait qu'il en était ainsi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha +tous les soirs à neuf heures et demie. Mais ce jour-là, +si elle entra dans sa chambre à l'heure réglementaire, +ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était trop +agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le +voyage de Paris à Chambrais sous les regards curieux +de lady Cappadoce qui ne la quittaient pas, elle avait +besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte close, elle +l'était.</p> + +<p>Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre +d'enfant, à côté de sa gouvernante, au premier étage. +Mais alors son oncle avait voulu qu'elle prit l'appartement +de sa mère, qui se composait de quatre pièces +au rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un +petit salon, une chambre à coucher qui était immense +avec six fenêtres, deux sur la cour d'honneur, deux +sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste cabinet +de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet +où couchait une femme de chambre.</p> + +<p>Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement +qui lui semblait amoindrir son autorité; mais c'était +justement en vue de cet affaiblissement d'autorité +que M. de Chambrais avait imposé sa volonté. Ne fallait-il +pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour +cela le mieux était de l'habituer à une certaine liberté. +Chez elle, dans l'appartement qu'avaient toujours +habité les princesses de Chambrais depuis deux +cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.</p> + +<p>Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença +par éteindre sa lampe, puis ouvrant une des fenêtres +qui donnent sur les jardins, elle resta à rêver en laissant +sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc +qu'éclairait la pleine lune.</p> + +<p>Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais +n'avaient apporté aucun changement aux dispositions +primitives de leur château et de leur parc: tels +ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient +conservés. Chaque fois que les dégradations du temps +l'avaient exigé, ils avaient fait réparer le château, +mais sans jamais accepter des restaurations plus ou +moins savantes qui auraient altéré son caractère. De +même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes +toutes les fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais +toujours en respectant l'harmonie de l'ensemble: ainsi, +le meuble de la chambre de Ghislaine, qui dans son +neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait +été recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et +de nouveau en velours de Gênes lorsque plus tard +celui-ci avait repris son ancien nom.</p> + +<p>Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui +leur faisait suite n'avaient jamais subi les embellissements +des paysagistes, et tandis qu'on voyait à Versailles +le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin du +Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, +Chambrais restait ce qu'il avait toujours été avec ses +avenues droites, ses arabesques de gazon et de buis, +ses charmilles en portiques, ses ifs et ses cyprès taillés, +ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses +terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses +statues.</p> + +<p>Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa +chambre, elle était ainsi venue s'asseoir à cette place. +Certaine de n'être pas surprise par lady Cappadoce +qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette fenêtre, +elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle +voulait. C'étaient les seuls moments de la journée +où elle eût sa liberté d'esprit et ne fut pas exposée à +entendre sa gouvernante, toujours aux aguets, lui +dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous +donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux +fantaisies de la rêverie, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on +peut n'être pas bavard avec soi-même; mais des confidents +elle n'en avait pas d'autres que cette partie du +jardin et du parc que de cette fenêtre son regard embrassait. +Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien +tranquillement se confesser à quelque coin de sa +chambre ou à quelque meuble, mais ils n'eussent été +que de muets confesseurs, tandis que le jardin et le +parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que +la neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au +contraire le parfum des orangers passât dans l'air +tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient de longues +conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces +statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur +ou dans l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours +elle les trouvait en accord avec ses sentiments: triste, +ils étaient tristes aussi: «Tu te plains d'être abandonnée; +mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais +la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et +à l'avenir en te rappelant le passé; et nous?»</p> + +<p>Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que +ses confidents lui répondirent. Comme ils s'étaient +associés à ses tristesses, ils s'associèrent à ses espérances: +on allait donc revoir les fêtes d'autrefois; +les promenades des amis dans les allées; les danses +dans les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades +qui traverseraient le parc pour gagner le +rendez-vous de chasse dans la forêt.</p> + +<p>L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, +éclairée par la pleine lune de mai, parfumée par les +senteurs des roses et des chèvrefeuilles, qu'il était +tard lorsqu'elle se décida à fermer doucement sa +fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint +pas tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce +fut pour continuer son rêve de la soirée.</p> + +<p>Le temps avait marché: on célébrait son mariage +avec le comte d'Unières, dans l'église Saint-François +Xavier; elle avait la toilette ordinaire des mariées, la +robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. +Mais le comte était en prince Charmant, celui de la +<i>Belle au Bois dormant</i>, tel qu'elle l'avait vu dans les +dessins de Doré: justaucorps de satin rose, toque à +plumes, épée; en même temps, par un dédoublement +de personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait +au baptême de son premier né.</p> + +<p>Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite +pendant ses leçons; mais le lendemain, quand +M. Lavalette commenca son explication de <i>Chatterton</i>, +elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce: +évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante +l'accompagna jusque dans la cour où attendait +la voiture qui devait le reconduire à la station.</p> + +<p>—Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, +que vous avez remarqué le trouble de votre élève?</p> + +<p>—Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était +pas homme à remarquer quoi que ce fût quand il +s'écoutait parler.</p> + +<p>—C'est à peine si elle vous a entendu.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant +à cela avec un pareil sujet.</p> + +<p>—Mais il est anglais, ce sujet.</p> + +<p>—Non, monsieur; dites que les personnages ont +des noms anglais, je vous l'accorde, mais pour les +sentiments, les idées, les moeurs, les actions, ces +gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: +croyez-vous qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, +ne soit pas de nature à éveiller les idées d'une jeune +fille?</p> + +<p>—Et comment voulez vous que j'enseigne notre +littérature contemporaine sans parler de ses oeuvres, +typiques?</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous +en à des modèles plus anciens; pour moi, j'ai +appris le français dans les <i>Mémoires de Joinville</i>, et je +m'en suis bien trouvée.</p> + +<p>—C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne +voulait pas engager une discussion inutile, je le soumettrai +à M. le comte de Chambrais.</p> + +<p>—Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, +répliqua lady Cappadoce qui n'avait jamais admis +qu'on lui répondit ironiquement.</p> + +<p>Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, +car lorsque M. de Chambrais arriva, il emmena +Ghislaine dans le jardin comme il l'avait fait le jour +de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer +de derrière une persienne pour tâcher de comprendre +à leur pantomime ce qu'ils se disaient; +malheureusement, elle était si discrète, cette pantomime, +qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le +beau temps, un mariage, une affaire d'intérêts, il +pouvait être aussi bien question de ceci que de cela.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je +t'ai dit avant-hier, avait commencé M. de Chambrais +lorsqu'ils avaient été à une certaine distance de la +maison?</p> + +<p>—Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!</p> + +<p>—Et tu as trouvé?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je sache?</p> + +<p>—En me disant le nom ou les noms qui te sont venus +à l'esprit.</p> + +<p>—Mais je vous assure que cela m'est tout à fait +difficile; je n'ose pas.</p> + +<p>—Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas +le plus souvent en vertu de certaines affinités mystérieuses +dans lesquelles notre volonté ne joue aucun +rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si +parmi les jeunes gens que tu as vus et qui peuvent +être des maris pour toi, il en est un, ou plusieurs, pour +qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien de plus.</p> + +<p>—Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position +pourrait, il me semble, accepter pour mari.</p> + +<p>—Un seul?</p> + +<p>—J'ai vu si peu de monde!</p> + +<p>—C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?</p> + +<p>Elle hésita un moment, détournant la tête pour +cacher sa confusion, car il lui semblait que c'était là +un aveu.</p> + +<p>Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le +sien, il continua d'un ton tout plein d'une tendre +affection:</p> + +<p>—Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter +d'être ton confident?</p> + +<p>—Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de +la confidence. Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas +plus longtemps me défendre sottement: j'ai pensé à +M. d'Unières.</p> + +<p>Il poussa une exclamation de joie.</p> + +<p>—Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de +d'Unières qu'il s'agit. Tu vois maintenant combien +j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un peu +aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me +prouve que nous pouvons nous engager dans ce mariage +avec la certitude qu'il sera heureux. Vous vous +êtes vus quatre ou cinq fois....</p> + +<p>—Trois.</p> + +<p>—C'est encore mieux; les affinités dont je parlais +se manifestent plus franchement; sans vous connaître, +vous avez été l'un à l'autre attirés, par une +sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment +plus tendre, et qui le deviendra. Tu m'aurais +demandé un mari que je ne t'en aurais pas choisi un +autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, +c'est beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que +j'ai observés en pensant que j'aurais un jour la responsabilité +de ton mariage, je n'en connais aucun +qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; +si sa fortune n'est pas l'égale de la tienne, +elle est cependant suffisante; enfin c'est un homme +d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu +de perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il +a travaillé; il a fait de bonnes études en droit; il a +voyagé, en séjournant dans les pays étrangers où il y a +à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, +et avec le don de la parole qui est naturel chez +lui, on peut être certain que, quand il entrera à la +Chambre, il sera un des meilleurs députés de notre +parti.</p> + +<p>—Quel âge a-t-il donc?</p> + +<p>—Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est +pour la préparer qu'il est en ce moment dans son département. +Il en reviendra dans six semaines. Et +alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse +d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à +ton mari la Grandesse d'Espagne, il pourra timbrer +ses armes de la couronne ducale.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement +et à son corps défendant les leçons de littérature +française contemporaine, par contre elle était passionnée +pour celles de musique; que cette musique +fût allemande, italienne ou française, ancienne ou +nouvelle, peu importait, pour elle il n'y avait ni +nationalité, ni âge. Tout à craindre de Lamartine, +Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun +le sait, que des corrupteurs. Rien à redouter +de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont des charmeurs. +Infâme le rapt de la fille de Triboulet par +François Ier; innocent, celui de la fille de Rigoletto +par le duc de Mantoue.</p> + +<p>Pour elle, il en était des professeurs comme de leur +science ou de leur art; c'était ce qu'ils enseignaient +qui les faisait prendre en grippe ou en tendresse et +qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts: +M. Lavalette, le professeur de littérature française, +ne pouvait être qu'un sacripant, et Nicétas, +le professeur d'accompagnement, qu'un charmant +jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété +sur tous les tons que M. Lavalette était un critique +de grand talent, un esprit distingué, une conscience +droite, en tout le plus honnête homme du monde, +mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on +ne savait pas, on se trompait. Au contraire, elle était +disposée à voir un ange dans Nicétas: en pouvait-il +être autrement avec l'âme et la verve qu'il mettait +dans son exécution?</p> + +<p>Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons +de l'un toujours trop longues, se changeait en ravissement +à celles de l'autre toujours trop courtes. Installée +dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le +quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau +qu'il exécutait, elle restait plongée dans sa béatitude, +dodelinant de la tête, battant la mesure avec ses deux +pieds, et laissant de temps en temps échapper de +petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.</p> + +<p>Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que +l'heure de la leçon ne fût pas dépassée, et s'il se laissaient +entraîner à des développements qui l'intéressait +lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon +de tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais +avec Nicétas, elle n'avait jamais eu de montre, et tant +qu'il voulait bien jouer, elle écoutait: un morceau +de musique ne s'interrompt pas comme une scène de +comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au +bout. Encore avait-elle d'ingénieuses ressources +pour allonger la séance et même quelquefois pour la +doubler.</p> + +<p>Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle +s'apercevait qu'il était trop tard pour que Nicétas pût +prendre le train; il partirait par le suivant. Ou bien +il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou +bien trop froid: et, passant par dessus les règles de +l'étiquette et des convenances, qui pourtant lui étaient +si chères, elle le gardait à dîner au château. Que faire +en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et +comme il eût été indiscret de continuer le travail de +la leçon, ce qui eût ressemblé à une sorte d'exploitation, +elle demandait les morceaux qui lui plaisaient.</p> + +<p>Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle +d'une pareille faveur, et le soleil eût pu dévorer la +plaine, le verglas eût pu rendre la route impraticable +sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était +pas un professeur comme les autres: d'abord il était +musicien, et ce titre seul suffisait pour justifier toutes +les faiblesses qui pour lui n'en étaient pas; et puis il +y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes et +même dans son attitude des côtés mystérieux dont on +parlait tout bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque +et chevaleresque de lady Cappadoce.</p> + +<p>Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique +de Ghislaine avait été le compositeur Soupert, qu'on +avait choisi autant pour son nom que parce que c'était +un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il +lui serait facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement +et sans perte de temps. Mais si Soupert +était un musicien de talent, par contre c'était bien +pour la régularité le plus détestable professeur qu'on +pût trouver: il n'y avait pas de meilleures leçons que +les siennes; seulement, il fallait qu'il les donnât et +surtout qu'il fût en état de les donner, ce qui n'arrivait +que rarement.</p> + +<p>Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine +d'années, Soupert était redevenu dans sa vieillesse +le bohème qu'il avait été dans sa jeunesse: rôdeur +de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des +salons où il promenait de trente à cinquante une fille +de grande naissance qu'il avait épousée; à soixante, il +vivait dans une masure du plateau de Palaiseau avec +une blanchisseuse dont il avait fait sa seconde femme, +sans avoir nettement conscience de la distance qui séparait +celle-ci de celle-là.</p> + +<p>Quand il avait été question de le donner pour professeur +à Ghislaine, c'était à l'auteur du <i>Croisé</i> et des +<i>Abencerrages</i> que M. de Chambrais avait pensé et non +au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du <i>Croisé</i> +il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré +dans le monde, la réputation, le mariage extraordinaire; +du bohème, il ne savait rien, si ce n'est +qu'il habitait à une assez courte distance de Chambrais +pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt +qu'à un musicien qui viendrait de Paris.</p> + +<p>Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème +se montrât tel que la vie, la lutte et «le pas de +chance» l'avaient fait. Partant de chez lui le matin pour +venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier cabaret +de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le +zinc et prendre la force d'accomplir cette odieuse +corvée qui consisté à donner une leçon de piano, au +lieu de rester attablé tranquillement avec les ouvriers +carriers et les paysans qui composaient maintenant +sa société. Au cabaret du bas de la côte, il +faisait une seconde halte. Au café de la Gare, il en +faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui +causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage +ami ou simplement connu lui souriait, il s'asseyait; +les verres se succédaient, et au lieu d'être à +Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y +arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.</p> + +<p>—Retenu; à mon grand regret empêché; vous +comprenez.</p> + +<p>Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, +comprenait parfaitement.</p> + +<p>—Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout +le monde sait cela. Nous ne pouvons pas vous en +vouloir d'un retard qui, peut-être, nous vaudra un +nouveau chef-d'oeuvre.</p> + +<p>En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, +ce que ce retard valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, +c'était une odeur de vin blanc mêlée à celle des liqueurs +qui emplissait la salle de travail, et quand +Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un +<i>la</i> ou un <i>fa</i> au lieu d'un <i>sol</i>, incapable qu'il était de +diriger ses doigts tremblants.</p> + +<p>Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté +ces parfums, que lady Cappadoce n'eût éprouvé +aucun embarras avec lui: elle l'eût tout de suite remercié; +mais ce procédé expéditif était-il applicable à +un musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle +avait les romances dans le coeur et les airs de danse +dans les jambes? Elle ne l'avait pas pensé. Il fallait +aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen +qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert +partît de chez lui pour venir directement sans +s'arrêter en route, il n'aurait pas d'occasions de se +parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y +avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.</p> + +<p>Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie +dont elle était capable, cette proposition, il avait +commencé par refuser:</p> + +<p>—La promenade du matin est hygiénique.</p> + +<p>Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû +accepter.</p> + +<p>Il avait été calculé qu'il arriverait au château un +peu avant neuf heures: la première fois qu'on alla le +chercher, il arriva à dix heures et demie, et lady Cappadoce +eut la douleur de constater que le professeur +et le cocher étaient exactement dans le même état, +pour s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.</p> + +<p>Boire avec un valet!</p> + +<p>Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été +prévenu que, «à cause de l'irrégularité dans ses +heures, qui dérangeaient tous les autres professeurs», +mademoiselle de Chambrais renonçait à ses +leçons.</p> + +<p>Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; +mais lui n'était pas homme à le prendre par +le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât deux cents +francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule ressource, +il s'était tout de suite consolé en se disant que +c'était la liberté qu'il recouvrait; maître de son temps +désormais et n'ayant plus à se préoccuper de ces leçons, +il aurait le loisir de faire les démarches nécessaires +pour que son répertoire fût repris: c'était +parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le +négligeait; il se montrerait.</p> + +<p>Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une +élève qui l'intéressait; elle était née musicienne, cette +jeune fille, et il serait vraiment dommage qu'elle +tombât entre de mauvaises mains: il ne fallait pas, +il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de +gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, +il avait proposé à lady Cappadoce de le remplacer par +un de ses anciens élèves, celui qu'il avait formé avec +le plus d'amour, en qui il mettait le plus d'espérances, +qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.</p> + +<p>Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées +eussent été cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce +avait encore assez confiance en sa probité d'artiste +pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs, +Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier +prix de violon du Conservatoire de Vienne, premier +prix également du Conservatoire de Paris. Et +quand Soupert affirmait que le meilleur accompagnateur +que pût trouver mademoiselle de Chambrais +était ce jeune musicien, il semblait qu'on pouvait se +fier à cette parole.</p> + +<p>Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux +qui recommandaient l'artiste, avait ajouté tout bas et +confidentiellement des détails particulier sur l'homme +dont lady Cappadoce s'était émue.</p> + +<p>—Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, +je n'en sais rien.</p> + +<p>—Mais alors....</p> + +<p>—Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. +Quelle est sa nationalité? Je n'ai que des probabilités +à ce sujet. Comment se nomme-t-il de +vrai? Je l'ignore.</p> + +<p>—Et vous le recommandez!</p> + +<p>—Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle +Alexis, Jacques, Emilio, cela ne lui donne ni ne lui +retire du talent, et il me semble que c'est le talent +seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est lui +qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint +me trouver à Palaiseau et me demander mes conseils, +sinon mes leçons. Nous étions en été, et la poussière +couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur son +visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le +questionnai. Il me répondit qu'en effet il était venu à +pied. Huit lieues aller et retour pour me demander un +conseil, cela me toucha. Je lui offris de se rafraîchir. +Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition +pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait +en prendre; ce fut le commencement de nos relations. +Elles continuèrent sans que j'apprisse rien, ou à peu +près rien sur lui, tant il était réservé et discret: il était +remarquablement doué pour la musique; en toutes +choses, son éducation avait été poussée beaucoup +plus avant que ne l'est ordinairement celle des virtuoses; +il parlait plusieurs langues, voilà tout ce que +je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le +connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de +mes anciennes élèves que j'aimais beaucoup, qui +allait partir pour la Russie et que j'aurais voulu servir +dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui +montra combien je m'intéressais à elle.—Je puis lui +donner des lettres qui lui ouvriront quelques portes, +me dit-il.—Vous avez habité la Russie?—Oui. Il +me donna ces lettres; l'une était pour une grande +duchesse, les autres pour des personnages de la plus +haute noblesse. Vous comprenez ma stupéfaction: +comment avait-il des relations dans ce monde, et +telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré +ma curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A +quelque temps de là, le hasard me fit monter chez lui, +car après l'avoir fait engager aux Concerts populaires, +je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il avait +maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première +fois que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre +chambre; au mur était accrochée une gravure, un +portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme +étranger chamarré de décorations: un nom avait été +gravé au dessous, mais il était effacé; à côté se lisait, +de l'écriture de Nicétas, que je connais bien, cette +étrange inscription: «Haine éternelle.»</p> + +<p>—Voilà qui est bizarre.</p> + +<p>—Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage +qui représente ce portrait et Nicétas, il y a une +ressemblance frappante.</p> + +<p>—Son père, alors.</p> + +<p>—Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais +j'avoue que cette histoire du portrait, s'ajoutant à +celle des lettres, m'intéressa. Je voulus en savoir un +peu plus long, et sans forcer les confidences de Nicétas +par des questions, lever un coin du voile dans lequel +il s'enveloppe.</p> + +<p>—Et vous y êtes arrivé?</p> + +<p>—Non pas avec certitude, mais au moins avec des +probabilités. Il serait le fils d'un personnage russe +qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, aimée pendant +un séjour que ce personnage aurait fait dans le +Midi. Obligé de retourner en Russie, ce personnage +maria sa maîtresse à un professeur du Conservatoire +de Marseille, et celui-ci, moyennant le paiement d'une +grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou +huit ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais +martyrisé par celui-ci, il écrit à son vrai père qui vient +le reprendre, le rachète, l'emmène en Russie et le +fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants. +Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été +le camarade de ceux et de celles pour qui il m'a donné +des lettres de recommandation. Un jour son père +meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle. +Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment +à Vienne, entre au Conservatoire où il obtient un +premier prix, et arrive enfin à Paris où il en obtient +un autre.</p> + +<p>Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque +de lady Cappadoce s'enflammât; mais c'était presque +un personnage de roman, ce jeune musicien; de plus, +il avait de la naissance, une naissance illustre, à +coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée +de supériorité aristocratique allait plus vite et +plus loin que les probabilités de Soupert.</p> + +<p>—Amenez-le, cher monsieur Soupert.</p> + +<p>Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par +Soupert, elle n'avait plus douté de cette naissance illustre.</p> + +<p>Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, +de grande taille, large d'épaules, à la tête énergique et +bizarre, aux longs cheveux noirs qui lui retombaient +sur le cou et sur le front en boucles frisées, était +quelqu'un.</p> + +<p>Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre +voulu de cette chevelure tortillée en serpents; peut-être +les yeux ardents qui brillaient, à travers ces +mèches ramenées en avant, au lieu d'être rejetées en +arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une +expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet +quelconque; mais qu'importait, cela n'empêchait +pas qu'il fût étrangement original,—comme il convenait +à un homme de son sang.</p> + +<p>Un Romanof—elle était sûre que c'en était un—maître +de musique de la princesse de Chambrais; au-dessus +de lui une Cappadoce, c'était bien.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, +autant Nicétas était exact dans les siennes; si +l'un avait toujours été en retard, l'autre était toujours +en avance.</p> + +<p>Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au +concierge de ne pas l'annoncer par un coup de +cloche, et se glissant par la petite grille entr'ouverte, +il se promenait en attendant son heure dans les jardins: +lady Cappadoce le voyant alors errer à petits +pas, la tête tournée vers le château, s'attendrissait +sur lui:</p> + +<p>—Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château +de ses pères.</p> + +<p>Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la +Néva, où elle avait décidé, sans aucune raison pour +cela bien entendu, que devait se trouver ce château.</p> + +<p>—Comme il doit souffrir de cette misérable vie +de musicien en la comparant à celle de ses frères, et +jamais une plainte, jamais une allusion; le stoïcisme!</p> + +<p>Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, +qui jamais non plus ne faisait allusion à ses grandeurs +déchues, et cette ressemblance le lui rendait +plus sympathique encore.</p> + +<p>Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur +qui avait passé par ces épreuves, mais comment? Il +portait si dignement le malheur.</p> + +<p>Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait +par de petits moyens détournés à lui prouver +qu'une femme qui avait, elle aussi, du sang royal +dans les veines—elle descendait des rois d'Écosse +incontestablement—compatissait à son infortune et +qu'il n'était pas seul. Quand il arrivait par un temps +froid, elle veillait à ce qu'il se réchauffât avant sa leçon; +quand c'était par une journée de soleil, elle lui +faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît +pour s'en défendre; tout cela accompagné de bonnes +paroles, de câlineries, de cajoleries; une mère n'eût +pas eu plus de prévenances avec un fils.</p> + +<p>Dans son élan de compassion elle eût souhaité que +Ghislaine s'associât à elle, sinon avec la même franchise, +au moins avec une sympathie secrète. Malheureusement, +Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un +professeur comme les autres, moins ennuyeux que +certains autres, parce qu'elle aimait l'art qu'il enseignait; +mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle +l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était +simplement celui d'une musicienne heureuse de +jouer avec un artiste de talent; elle n'avait aucune +arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste, +réduit à toucher un cachet, était un Romanof. +Comment l'idée lui en serait-elle venue? Ce n'était +pas à une jeune fille de son âge, élevée comme elle +l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette +illustre origine.</p> + +<p>C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à +Chambrais; le vendredi qui suivit l'émancipation de +Ghislaine, il arriva comme toujours en avance. +L'heure de la leçon était trois heures; un peu après +la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut +se promenant dans le jardin; en apparence il donnait +toute son attention aux fleurs des plates-bandes, +mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers +le château pour qu'on devinât sa préoccupation: il +pensait à la Néva!</p> + +<p>La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux +pommelé de blanc tombait une chaleur lourde qui +le força à s'abriter dans un berceau d'ifs taillés ras, +et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête franchement +levée sur l'aile du château qu'il avait devant +lui,—celle habitée par Ghislaine. De la fenêtre +derrière laquelle elle était, lady Cappadoce ne lui +voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme +toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais +à l'attitude générale, on pouvait suivre sa pensée: +Chambrais lui rappelait le château de la Néva, et en +l'observant avec cette fixité, il revivait, le pauvre +jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il +avait passées dans les joies de la famille et la paix du +coeur, auprès de son père, entre ses frères et soeurs.</p> + +<p>Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir +secoué sa longue chevelure emmêlée et l'avoir arrangée +avec ses doigts sur son cou et sur son front, il +se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce +descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.</p> + +<p>Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée +pour produire un effet quelconque. Tantôt il paraissait +tomber du ciel, engourdi dans un ravissement +séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire +qu'il surgissait directement de l'enfer, désespéré.</p> + +<p>Ce jour-là, c'était la période du recueillement; +après avoir adressé une longue et basse inclinaison +de tête à Ghislaine sans prononcer un mot, une autre +un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, +il tira son violon de la boîte dans laquelle il +dormait depuis trois jours, l'accorda avec soin, et se +mit à son pupitre; alors seulement il daigna ouvrir +les lèvres:</p> + +<p>—Quand vous voudrez, mademoiselle.</p> + +<p>La séance devait se composer de deux parties +l'une réservée au déchiffrage, l'autre à l'exécution de +morceaux déjà travaillés; ce fut par le déchiffrage +qu'ils commencèrent, et comme pendant les hésitations, +les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait +se laisser distraire par les choses extérieures, +elle remarqua bientôt que le ciel se couvrait et que le +vent s'était élevé.</p> + +<p>—Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte +pour retenir Nicétas, et prolonger la musique de +deux heures au moins.</p> + +<p>Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne +dit rien tout de suite; ce fut seulement quand les +roulements du tonnerre se rapprochèrent qu'elle prépara +son invitation.</p> + +<p>—Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? +demanda-t-elle, entre deux morceaux.</p> + +<p>—Non, madame</p> + +<p>—C'est heureux, car je crains bien que vous ne +puissiez pas partir à votre heure habituelle; je crois +que nous allons être assaillis par un orage terrible.</p> + +<p>Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé +d'un peu près, elle aurait remarqué qu'il attachait +sur Ghislaine un regard dont l'expression était pour +le moins étrange.</p> + +<p>Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus +forts, l'obscurité s'épaissit, les nuages que roulait +le vent crevèrent en une trombe d'eau.</p> + +<p>Ghislaine s'arrêta de jouer.</p> + +<p>—Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez +pas partir.</p> + +<p>Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné +les malices de sa gouvernante, et trouvait qu'il était +peu délicat de payer d'un dîner les heures prises de +cette façon, voulut intervenir:</p> + +<p>—Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, +on fera atteler pour vous reconduire à la gare.</p> + +<p>—Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne +ne m'attend.</p> + +<p>—Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.</p> + +<p>—Mais, madame....</p> + +<p>—C'est entendu....</p> + +<p>Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître +d'hôtel.</p> + +<p>L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire +assez faible, les roulements du tonnerre s'éloignèrent, +la pluie cessa, et Nicétas aurait très bien pu +repartir pour la gare à son heure habituelle, mais +puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent +qu'il reprit sa liberté; aussi, quand la séance de travail +fut finie, eut-elle la joie de se faire jouer jusqu'au +dîner les morceaux qu'elle demandait.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine +trouvait les artifices de sa gouvernante désagréables +et mauvais, c'était aussi pour elle-même. +Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à +son aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle +ne voyait en lui que l'accompagnateur, et il réalisait +toutes les qualités qu'elle pouvait désirer; +c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le +musicien que Soupert avait recommandé. Mais à +table, l'artiste devenait un invité, comme un autre, +un monsieur quelconque, et cet invité, ce monsieur +la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas +emporter comme au piano, elle avait tout son calme, +sa raison, et ce qu'elle voyait la blessait comme ce +qu'elle entendait: la façon dont il la regardait à la +dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux +sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait +prendre des attitudes mélancoliques ou inspirées +qu'elle trouvait grossièrement ridicules; et quand il +parlait, il y avait dans les discours qu'il adressait +généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres +mots qui tombaient de ses lèvres une affectation à la +bizarrerie, une tension à la pose dont elle ne pouvait +pas ne pas être blessée, elle qui était la franchise +même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis, +s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait +le service de table lui ayant offert du vin, il avait refusé +en disant qu'il ne buvait que de l'eau glacée +et que plus elle était glacée meilleure il la trouvait.</p> + +<p>Elle ne pensait point que boire du vin fût un +mérite et boire de l'eau un vice, mais le ton sublime +de cette réponse l'avait choquée, et comme depuis, à +chaque instant, il en avait eu du même genre, elle +dut le juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait +le plus:—un comédien.</p> + +<p>Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, +ce qui d'ailleurs n'était guère difficile depuis +quelque temps, cherchait-elle toujours à abréger le +dîner.</p> + +<p>Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:</p> + +<p>—Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu +avant de quitter la table, nous ferons ce soir un tour +dans le parc; après la pluie il est agréable de marcher +sous bois.</p> + +<p>Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à +son grand regret, lady Cappadoce, qui, au lieu de +s'exposer à l'humidité des bois, aurait mieux aimé +passer la soirée au coin du piano à entendre de la +musique, dut se conformer à cette invitation.</p> + +<p>En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à +droite, Ghislaine tourna à gauche accompagnée de +lady Cappadoce, et tandis qu'elles descendaient le +perron du vestibule qui accède aux jardins, il descendait, +lui, celui de la cour d'honneur.</p> + +<p>—Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas +ce soir, dit lady Cappadoce, continuant son idée.</p> + +<p>—C'est justement pour ne pas le garder que j'ai +proposé cette promenade.</p> + +<p>—Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?</p> + +<p>—Parce que mon oncle trouve que je fais trop de +musique et désire que j'en fasse moins.</p> + +<p>—Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.</p> + +<p>Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir +une discussion sur les idées et les goûts de son oncle, +elle ne répondit pas, mais lady Cappadoce, qui était +outrée, continua:</p> + +<p>—Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas +adressé son observation; puisque j'ai la direction de +votre travail, c'était à moi qu'elle devait être présentée.</p> + +<p>—Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, +mais celles de la distraction, et c'est pour cela +qu'il m'a fait son observation amicale au lieu de +vous l'adresser.</p> + +<p>Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, +il ne désarma point lady Cappadoce qui ne savait +de quoi elle était le plus furieuse, ou de l'atteinte +portée à son autorité, ou de la suppression +des séances supplémentaires de musique.</p> + +<p>—Je ne connais pas de distractions mieux employées +que celles qu'on donne à la musique, plus +saines, plus morales.</p> + +<p>Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée +de ces dîners, cela suffisait, et pour l'heure +présente, plutôt que de discuter, elle aimait mieux +être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: +le soir tombait, et de la terre trempée par l'orage +montait avec des buées blanches le parfum des +fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes et des +mousses du parc; après la chaleur du jour il était +réconfortant de se baigner dans cette fraîcheur, +comme il était doux aux yeux, après les violentes clartés +du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui +rampaient aux extrémités des longues allées droites.</p> + +<p>C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, +de lui qu'elle allait s'occuper!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable +pour les domestiques de Chambrais, hautain au contraire +et dédaigneux avec affectation, à ce point que +ceux qui avaient de l'autorité dans la maison s'étaient +entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le +conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait +le premier; lorsqu'il arrivait, les valets de pied +se sauvaient pour ne pas lui ouvrir la porte, et à +table, le maître d'hôtel le livrait dédaigneusement +aux mains d'un subalterne.</p> + +<p>Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon +du concierge, il s'arrêta pour échanger quelques +mots avec ce fonctionnaire qui soupait la fenétre ouverte, +en compagnie de sa femme et de ses enfants.</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir.</p> + +<p>—Bonsoir, Monsieur.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous +prie?</p> + +<p>—Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les +biens de la terre.</p> + +<p>—Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je +pourrai arriver à la station sans pluie?</p> + +<p>—Oh! pour sûr.</p> + +<p>Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge +et sa femme se regardaient en se demandant ce qu'il +pouvait y avoir sous ces questions peu naturelles.</p> + +<p>Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte +d'arriver, mais il ne tarda pas à ralentir sa marche, +longeant le parc, il s'était arrêté à un endroit où le +mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé +par un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; +suffisant pour empêcher la sortie des lièvres, +des chevreuils et des daims, ce grillage n'était qu'une +défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter +par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés +de chaque côté des fondations commencées. A cet +endroit il n'y avait pas de maisons le long de la route +vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, +à cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et +ne voyant personne, n'entendant aucun bruit, il +enjamba par-dessus le grillage.</p> + +<p>Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant +soin de faire constater sa sortie par le concierge; +rapidement il se dirigea vers le château, mais en +s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder. +Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à +arriver au berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était +assis. Mais à ce moment, il ne pouvait plus être question +de reprendre cette place où il se trouverait en +vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne +risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce +mur de verdure.</p> + +<p>Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, +les jardiniers étaient rentrés chez eux; et +c'était dans une partie opposée du parc que Ghislaine +et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il +n'avait donc pas à craindre que personne vînt le déranger. +A ce moment même, une femme de chambre +parut à l'une des fenêtres de l'appartement de Ghislaine, +et tirant les volets, elle les ferma; puis elle +passa à une seconde, et ainsi successivement pour +toutes, une seule exceptée, qu'elle laissa ouverte, +en se contentant de rapprocher les volets de façon à +ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.</p> + +<p>De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer +sur le fond sombre de la chambre, et de temps en +temps dans le calme du soir, il entendait grincer sur +leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle manoeuvrait. +Le ménage dura assez longtemps, puis une +porte claqua et rien ne troubla plus le silence. Son +travail fini, la femme de chambre était partie pour +ne plus revenir, et maintenant cette partie du château +se trouvait abandonnée, le personnel domestique +dînant tranquillement à l'office dans d'aile opposée.</p> + +<p>La nuit se serait faite depuis quelques instants +déjà si la lune en se levant n'avait ajouté sa lumière +frisante aux dernières lueurs du couchant, mais cependant +les ombres commençaient à être assez confuses +pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par +extraordinaire quelqu'un regardait de ce coté. Sortant +de derrière sa cachette, il vint s'asseoir dans le +berceau, où il resta près de dix minutes, se levant +brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui +balance une résolution, prise, abandonnée et reprise. +Enfin, quittant le berceau et se baissant de manière +à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les +plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures +gazonnées pour que son pas ne criât pas sur le gravier, +il se dirigea vers la fenêtre restée ouverte; son +appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du sol, +il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre +de Ghislaine.</p> + +<p>Il respira et regarda autour de lui; bien des fois +avant cette soirée, il l'avait examinée en se promenant +dans le jardin, et il connaissait sa disposition comme +son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, +le lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, +le paravent à six feuilles, ses grands fauteuils en bois +doré, mais dans la demi-obscurité où la plongeaient +les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à +se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, +chaque chose se fit distincte en prenant sa forme +réelle; alors, allant à une des fenêtres fermées, il souleva +un des rideaux et reconnut que, comme il le présumait, +l'embrasure était assez profonde pour qu'on +pût se cacher là en toute sûreté; par leur poids et +leur épaisseur, ces rideaux en velours ciselé formaient +une sorte de mur, et il n'était pas vraisemblable que +quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite fille +peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un +voleur n'était pas embusqué derrière!</p> + +<p>Maintenant que la première partie de son plan +avait réussi, il n'avait qu'à réfléchir à l'exécution de +la seconde, et il était bien aise d'avoir quelques instants +à lui, avant le retour de mademoiselle de Chambrais, +pour se calmer.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure +que le temps s'écoulait, son agitation enfiévrée le +dévorait, et par moment, étouffé derrière les rideaux, +il sentait la sueur qui coulait de son visage lui tomber +sur les mains.</p> + +<p>Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, +glissant par les deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; +le bruit des pas lui dit que Ghislaine n'était +pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le serait +qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady +Cappadoce?</p> + +<p>—Faut-il fermer la fenêtre?</p> + +<p>C'était une femme de chambre.</p> + +<p>—Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.</p> + +<p>—Mademoiselle n'a pas besoin de moi?</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>La femme de chambre se retira en fermant la +porte; presque aussitôt la lampe fut éteinte, et Ghislaine +s'assit dans un fauteuil en face de la fenêtre +restée ouverte.</p> + +<p>Il attendit quelques instants que le silence se fût +établi, puis écartant doucement l'un des rideaux il fit +trois ou quatre pas en avant.</p> + +<p>—C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant +pas la possibilité qu'une autre personne que +sa femme de chambre fût là.</p> + +<p>—Non, mademoiselle.</p> + +<p>Elle poussa un cri en se levant d'un bond.</p> + +<p>—Ne craignez rien.</p> + +<p>Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; +il la voyait haletante.</p> + +<p>—N'approchez pas, j'appelle.</p> + +<p>—Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le +jure.</p> + +<p>—Pourquoi êtes-vous ici? Comment?</p> + +<p>—Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.</p> + +<p>Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier +moment d'affolement passé, de reprendre courage:</p> + +<p>—Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.</p> + +<p>Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle +parlait d'une voix étouffée, peut-être parce que lui-même +avait pris ce ton.</p> + +<p>—Partez, monsieur, demain je vous écouterai.</p> + +<p>Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des +yeux ardents qu'elle voyait briller dans l'ombre, car +il faisait face à la fenêtre, elle continua:</p> + +<p>—Me forcerez-vous à sonner?</p> + +<p>—Vous ne sonnerez pas.</p> + +<p>—Qui m'en empêchera?</p> + +<p>—Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; +que penserait-on, que dirait-on si, répondant +à votre coup de sonnette, on nous trouvait en +tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?</p> + +<p>Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était +vrai; que dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était +le calme, le sang-froid qu'elle devait appeler seuls à +son aide.</p> + +<p>—Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?</p> + +<p>Il avait été un moment démonté, mais en voyant +ce changement d'attitude, l'assurance lui revint, et il +fit encore quelques pas vers elle:</p> + +<p>—Vous dire ce que mes regards vous ont répété +cent fois, que je vous aime, que je vous adore....</p> + +<p>Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, +mais tout de suite elle les abaissa en relevant la tête +pour le regarder en face:</p> + +<p>—Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous +êtes introduit ici, partez, monsieur.</p> + +<p>Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil +qu'elle venait de quitter; mais cette pose de soumission +respectueuse ne calma pas l'indignation de +Ghislaine:</p> + +<p>—Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que +vous avez pu admettre la pensée que je vous écouterais?</p> + +<p>—Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon +amour de trouver un outrage dans son aveu; qu'ai-je +demandé?</p> + +<p>—L'outrage est de vous être introduit dans cette +chambre; il est dans votre aveu, dans votre attitude. +Relevez-vous, monsieur, et partez, partez, partez.</p> + +<p>A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était +pas seulement sa pudeur et son honnêteté, sa dignité +et sa fierté que cette brutale déclaration blessait, +c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses plus +chères croyances; combien souvent avait-elle pensé +à la première parole d'amour qu'on lui adresserait; +quels rêves radieux avait-elle faits en les poétisant, +en les idéalisant de tout ce que son imagination inventait:—et +voilà quelle était la réalité.</p> + +<p>—Partez, répétait-elle.</p> + +<p>—Pas avant que vous m'ayez entendu.</p> + +<p>—Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; +cette insistance est odieuse; si vous êtes un +homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? partez.</p> + +<p>—Je ne partirai pas.</p> + +<p>—Eh bien! moi, je pars.</p> + +<p>Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, +se relevant, il se plaça devant elle les bras étendus:</p> + +<p>—Vous ne passerez pas.</p> + +<p>Elle recula.</p> + +<p>—Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé +à cette résolution désespérée, c'est que je ne suis pas +maître de mon amour, c'est lui qui m'a amené ici +contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui +m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je +vous aime.</p> + +<p>—Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.</p> + +<p>—Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. +Je vous aime. Et quel mal, quel outrage vous +fait mon amour? il ne demande rien que de ne pas +rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous +vois, je suis heureux.</p> + +<p>—Eh bien! je le sais, partez.</p> + +<p>—Oui, je partirai puisque ma présence ici vous +jette dans cet émoi, mais pas avant que vous ne +m'ayez promis que cet aveu ne changera rien à ce qui +est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un +homme payé par vous, qui est à vos ordres, ait osé +lever les yeux jusqu'à vous, mais si cet homme n'est +aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant +lui est permise.</p> + +<p>—Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas +cette promesse: jamais je ne permettrai qu'un +homme qui m'a parlé comme vous venez de le faire +se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez +pour vous, doit vous faire comprendre la +mienne. Elle ne subira pas plus longtemps votre présence; +si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse +en advenir, je sonne.</p> + +<p>—Je vous en empêcherai bien.</p> + +<p>—Alors j'appelle.</p> + +<p>Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine +ne baissa pas les yeux; il y avait dans son attitude, +dans le port de sa tête, dans son regard une résolution +qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite +devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, +l'élève qu'il était habitué à voir depuis un an: ce +qu'elle disait, elle le ferait. Alors, qu'arriverait-il?</p> + +<p>—Et si je partais? dit-il.</p> + +<p>C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut +pas comprendre.</p> + +<p>—Partez, dit-elle.</p> + +<p>—Au moins vous vous souviendrez que je n'avais +que le bras à étendre pour vous empêcher de sonner, +que je n'avais qu'à vous mettre la main sur la bouche +pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant +je suis parti. Vous vous souviendrez que je vous +aime et ne demande qu'à vous aimer... silencieusement, +respectueusement.</p> + +<p>Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait +autour du fauteuil; il enjamba l'appui:</p> + +<p>—Vous vous souviendrez.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Quand il se trouva en pleine campagne et regarda +sa montre, il vit que l'heure était trop avancée pour +qu'il pût prendre le dernier train de Paris.</p> + +<p>Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait +qu'à aller coucher chez Soupert. Quelques kilomètres +à travers les champs par cette belle nuit lumineuse +n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à Palaiseau, +la porte du vieux maître était fermée, il frapperait +et on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué +à recevoir ainsi quelquefois la visite de +noctambules égarés.</p> + +<p>La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit +devant lui par la campagne déserte et les villages +endormis; personne pour raconter qu'on l'avait vu à +cette heure aux environs de Chambrais; dans la +plaine silencieuse on n'entendait que le cri articulé +des perdrix, et de temps en temps les aboiements +des chiens de bergers qui le poursuivaient quand il +longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs +moutons parqués; dans le lointain aussi les sifflets +des trains de la grande ligne derrière les collines de +Montlhéry.</p> + +<p>Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il +était encore dans la chambre de Ghislaine se demandant +comment il en était sorti et pourquoi. Pourquoi +ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle +eût appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait +pas encore comment il s'était laissé dominer. +Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui avait +obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine +vraiment de se jeter dans cette aventure pour arriver +à cette sortie piteuse. Partez. Et il était parti.</p> + +<p>Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait +prendre cette soumission. Se souviendrait-elle, +comme il lui avait demandé; ou bien sa fierté persisterait-elle, +comme elle l'en avait menacé?</p> + +<p>La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, +en retrouvant Ghislaine si ferme devant lui, il avait +peur de la fierté.</p> + +<p>Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, +les retournant, mais sans s'arrêter à rien de +satisfaisant, il fut tout surpris de se trouver à Palaiseau +qu'il traversa: pas une maison ouverte; pas +une lumière derrière les volets clos; certainement il +serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.</p> + +<p>C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, +au milieu de la plaine, que se trouvait la maisonnette +où Soupert était venu échouer, heureux encore +d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa +belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un +jardin du côté des champs, elle était en façade sur +la grande route de Versailles, et c'était sur cette disposition +que Nicétas comptait pour se faire ouvrir en +cognant à la porte.</p> + +<p>Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait +de la maison dont il voyait déjà la façade +toute blanche éclairée par la lune, il crut entendre, +dans le calme de la nuit, un piano.</p> + +<p>—Soupert faisant de la musique, voilà qui serait +étrange!</p> + +<p>Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; +non seulement il jouait du piano, mais encore +de sa voix cassée et chevrotante il chantait la romance +du ténor des <i>Abencerrages</i>, celle qui, vingt +ans auparavant, avait eu une si grande vogue.</p> + +<p>Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir +sur les autres, cependant il fut ému, et avant de +frapper il voulut attendre que la romance fût achevée.</p> + +<p>Comme il avançait la main vers le volet il entendit +le tremblement d'un goulot de bouteille sur le bord +d'un verre; alors il frappa.</p> + +<p>—Holà, qui est là?</p> + +<p>—Moi, maestro.</p> + +<p>—Qui toi?</p> + +<p>—Nicétas.</p> + +<p>—Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, +j'y vais.</p> + +<p>La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce +assez grande qui servait à la fois de salon, de salle à +manger et de cabinet de travail; un piano à queue, +reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble principal +avec une immense bergère recouverte en velours +d'Utrecht.</p> + +<p>—Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens +me demander à coucher?</p> + +<p>—Si vous le voulez bien.</p> + +<p>—La bergère te tend les bras; mais avant, nous +allons prendre un grog.</p> + +<p>Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, +dont le bouchon était retenu par une ficelle, une +carafe d'eau et un verre; Soupert prit un autre verre +dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa +main tremblante:</p> + +<p>—Tu dois avoir soif.</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Comme tu dis cela.</p> + +<p>Il le regarda en face.</p> + +<p>—Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en +chemin? Tu es troublé.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la +voix; tu as quelque chose. Mais restons-en là si tu +ne veux pas répondre; tu me connais: pas curieux. +A ta santé, mon garçon.</p> + +<p>Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le +reposant sur la table, il continua de façon à changer +de conversation:</p> + +<p>—Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? +Fameuse élève que je t'ai donnée là, n'est-ce +pas? Elle est douée, cette petite, et jolie; à ton âge, +j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus d'amoureux—regardant +le verre de Nicétas encore +plein—comme il n'y a plus de buveurs; à quoi bon +la jeunesse, si vous n'en faites rien?</p> + +<p>—Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?</p> + +<p>—De mademoiselle de Chambrais?</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux +coudes sur la table, regardait Nicétas qui, lui, regardait +vaguement les fleurs du papier de tenture.</p> + +<p>—C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient +de me jeter dans une aventure, laquelle m'amène ici +ce soir.</p> + +<p>Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions +où le besoin des confidences force les lèvres +les plus étroitement fermées à s'ouvrir; Soupert +avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires +pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir +le vieux bonhomme dévoyé et tombé qui ne +pensait plus qu'à boire, il avait été un vainqueur.</p> + +<p>Du doigt, Soupert montra le plafond:</p> + +<p>—Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.</p> + +<p>Cette invitation directe décida Nicétas.</p> + +<p>—Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle +de Chambrais, dit-il, vous ne devez pas +vous étonner que je le sois devenu.</p> + +<p>—Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie +fille, un garçon comme toi, pour toute surveillante +une vieille folle, c'était écrit.</p> + +<p>—Quand je me suis aperçu que je commençais à +l'aimer, et ç'a été tout de suite, j'ai voulu me défendre +contre ce sentiment. Nicétas amoureux de la +princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où +pouvait-elle me conduire?</p> + +<p>—Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse +ne se demande jamais où les mouvements de +son coeur peuvent la conduire, elle va, et de l'avant.</p> + +<p>—Comme je me donnais toutes sortes de raisons, +et elles ne me manquaient pas, pour me détacher, +votre exemple, maestro, a pesé sur moi; ne vous +êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la +naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?</p> + +<p>—Elle lui était supérieure.</p> + +<p>—Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.</p> + +<p>—Oui, mais avec le prestige du talent.</p> + +<p>—Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; +après chaque leçon je me retirais plus épris, possédé, +je l'aimais, je l'aimais passionnément.</p> + +<p>—Et elle?</p> + +<p>—Nous allons y arriver. Je passe sur le développement +de mon amour, sur ses espérances et ses +craintes....</p> + +<p>—Je connais ça.</p> + +<p>—Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.</p> + +<p>—Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était +donc disposée à t'écouter?</p> + +<p>—Je n'en savais rien, et c'était justement pour le +savoir que je voulais lui parler. Ce soir, après avoir +dîné au château, pendant qu'elle faisait une promenade +dans le parc, je me suis introduit dans sa +chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon +amour.</p> + +<p>—Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. +Flanqué à la porte.</p> + +<p>—Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, +je me suis laissé toucher par son émoi: je suis parti.</p> + +<p>—C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant +que va-t-il arriver?</p> + +<p>—Je vous le demande.</p> + +<p>—Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te +réponde, je n'ai jamais passé par là. Vois-tu, en +amour, il y a trois façons de procéder: écrire, ce qui +est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière +des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des +hommes. Moi j'ai été homme tout de suite, et j'ai +épousé une femme qui, comme tu le dis, était l'égale +de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas +arrivé, je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui +adresser un beau discours. Il n'y a pas eu à me répondre; +elle d'abord, la famille ensuite n'ont eu qu'à +accepter un mariage indispensable. Alors c'est elle +qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je +ne vois pas ta rentrée auprès de mademoiselle de +Chambrais facile. Tu es parti.</p> + +<p>—C'est justement ce qui prouve mon amour.</p> + +<p>—Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter +devant elle comme si rien ne s'était passé entre +vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?</p> + +<p>—Lundi.</p> + +<p>—Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: +«Qu'est-ce que nous jouons aujourd'hui?»</p> + +<p>—Je vous le demande.</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter +près d'elle un maître de musique qui lui a déclaré sa +flamme, et auquel elle a répondu: Partez! Si mademoiselle +de Chambrais avait été une curieuse ou une gaillarde +disposée à trouver dans cet amour des distractions +ou autre chose, si même elle n'avait été simplement +qu'une coquette, elle ne t'aurait pas flanqué à la +porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas comment tu +rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain +ou après-demain lady Cappadoce, de sa longue et +grande écriture anglaise, t'écrivait que les leçons +d'accompagnement sont momentanément suspendues. +Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est +pas difficile à la petite Ghislaine de trouver un prétexte +pour justifier la suspension de ces leçons. Alors?</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, +à la brune, dans la chambre d'une jeune +fille, et d'une jeune fille qui est mademoiselle de Chambrais, +pour lui dire tout gaillardement: «Je vous +aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et +sans s'être demandé comment cet aveu serait reçu.</p> + +<p>—C'est une inspiration de cette jeunesse que vous +me reprochiez de ne pas avoir. Je n'ai rien calculé; +je ne me suis rien demandé. Entraîné malgré moi, +poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un +besoin irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je +n'ai pas vu autre chose que le bonheur de le lui dire. Si +je vous avouais que je lui ai écrit vingt fois cet aveu, +sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que voulez-vous, +cher maestro, je n'ai pas commencé comme +vous par être homme.</p> + +<p>—C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! +Comment as-tu eu le courage d'entrer dans la chambre +et de parler?</p> + +<p>—Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont +toutes les audaces quand ils sont poussés à bout... et +je l'étais par mon amour. Une fois sorti de ma réserve +ordinaire, rien ne m'arrête plus.</p> + +<p>—Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te +jettera pas hors de toi. C'est égal, fichue aventure. +Buvons un grog.</p> + +<p>Il caressa son verre:</p> + +<p>—Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours +quand on en a besoin; tandis que l'amour, les +femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. A ta +santé.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Sur la bergère où il avait pour toute couverture +un vieux tapis de table, Nicétas dormit peu, et le +matin, avant que la maison fût éveillée, il partit +pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.</p> + +<p>Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il +avait cru que l'obscurité dans laquelle il se débattait +allait se dissiper, et que Soupert, avec son expérience +de la vie, éclairerait son lendemain; mais +Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et +son lendemain était aussi plein d'indécision et d'incertitude +que la veille.</p> + +<p>De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait +tiré qu'un seul enseignement, c'est qu'il avait été +plus que naïf d'obéir à Ghislaine quand elle lui avait +demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt fois +dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces +railleries pesaient d'un tout autre poids sur lui que +tous les reproches qu'il avait pu s'adresser.</p> + +<p>Et quand il rapprochait ces railleries des confidences +de Soupert sur son mariage «indispensable», +il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile: évidemment +la comparaison entre son procédé et celui de +Soupert n'était pas à son avantage: Soupert s'était +fait aimer par une fille qui était l'égale de mademoiselle +de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était +fait flanquer à la porte.</p> + +<p>Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait +sa maîtresse; tandis que maintenant il fallait bien +reconnaître que les probabilités étaient pour que +lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.</p> + +<p>Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à +chaque instant, il rentra demander si l'on n'avait +rien reçu pour lui.</p> + +<p>Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à +espérer qu'elle ne viendrait pas, se disant que si +Ghislaine avait été réellement blessée par son aveu, +au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son +indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle +commencerait sa journée par lui faire signifier congé; +les prétextes ne lui manqueraient pas si, comme il +était probable, elle ne voulait pas confesser la vérité. +Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, +il lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les +bonnes raisons s'enchaînaient dans son imagination +enfiévrée.</p> + +<p>Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? +Parce qu'elle avait repoussé un amant alors +qu'il se présentait maladroitement et de façon à effrayer +une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas +nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. +Il pouvait lui déplaire d'accepter une liaison toute +franche; mais il pouvait très bien lui plaire d'avoir +un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui +il était tout disposé à se contenter de ce rôle... au +moins en attendant. Quand il la regarderait maintenant, +il rencontrerait ses yeux au lieu de ne trouver +que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot, +d'un signe, d'un sourire; sans rien demander +leurs mains iraient l'une au-devant de l'autre; leurs +silences même auraient une douceur et une ivresse; +il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin +ce serait un amusement de tromper la vieille Anglaise +qui, avec sa majesté héréditaire, ne verrait pas plus +loin que le bout de son nez.</p> + +<p>Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et +de repos après les angoisses de la journée.</p> + +<p>Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on +pouvait croire que, plus tard, elle serait amenée fatalement +à en accepter une autre: à lui de la préparer.</p> + +<p>Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit +point afin de pouvoir descendre d'heure en heure voir +si la lettre n'arrivait point, sa concierge n'étant point +femme à monter ses cinq étages pour la lui remettre: +chaque fois il eut la même réponse: rien; +à la dernière, sa concierge qui voyait son trouble, +crut à propos de lui adresser un mot d'encouragement.</p> + +<p>—Ce sera pour demain.</p> + +<p>Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; +Ghislaine n'avait rien dit, lady Cappadoce +n'écrirait pas.</p> + +<p>Le lendemain, avant huit heures, il montait la +garde à la porte de la loge; quand le facteur parut, il +entra avec lui; il y avait un paquet d'une vingtaine +de lettres pour la maison; dans son anxiété il se +pencha par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, +les lunettes sur le nez, faisait son tri.</p> + +<p>—Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce +sera pour la seconde.</p> + +<p>Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait +partir à une heure pour Chambrais, s'il n'avait pas +de lettre, c'est que décidément Ghislaine acceptait la +déclaration avec ses conséquences.</p> + +<p>Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, +que Soupert le disait; pas si naïve, sa sortie; +décidément, il était vieux jeu, le maestro.</p> + +<p>Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit +qu'on l'appelait.</p> + +<p>—Monsieur Nicétas, une dépêche.</p> + +<p>Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche +sûrement venait de Chambrais.</p> + +<p>Elle en venait en effet, et elle était signée de lady +Cappadoce:</p> + +<p>«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai +quand pourra être reprise.»</p> + +<p>Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison +les leçons étaient momentanément suspendues.</p> + +<p>Était-ce momentanément?</p> + +<p>Après un moment d'accablement il se retrouva: +jamais il ne pourrait attendre que lady Cappadoce le +prévint; il fallait savoir et tout de suite, car malgré +ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances; +avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore +tout à fait.</p> + +<p>Il écrivit:</p> + +<p>«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce +mon respectueux hommage, et de la prier de me +faire savoir si les empêchements dont parle sa dépêche +semblent probables pour vendredi.»</p> + +<p>Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il +était résolu, car c'était son amour qui faisait sa faiblesse, +non son caractère, violent au contraire et emporté; +la réponse de la gouvernante déciderait la +question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de +rester dans le doute.</p> + +<p>Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle +arriva:</p> + +<p>«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir +M. Nicétas à l'avance lorsque les leçons pourront être +reprises, mais en ce moment il y a empêchement à +fixer une date.»</p> + +<p>A ce court billet était joint un chèque pour le paiement +du mois.</p> + +<p>Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles +à échafauder pour chercher un doute, c'était +bien un congé, malgré la forme aimable dont lady +Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine +avait trouvé un prétexte pour supprimer les +leçons, et avec sa naïveté ordinaire, la vieille Anglaise +croyait à une simple suspension.</p> + +<p>Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le +revoir jamais, et elle prenait ses précautions pour +qu'il en fût ainsi.</p> + +<p>Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre +les siennes pour la revoir le jour même.</p> + +<p>Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à +partir, un marché était intervenu entre eux: «Vous +vous souviendrez»; c'était une condition; puisqu'elle +ne l'observait pas, il allait reprendre l'entretien +au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, +et cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne +voulait pas de l'amour respectueux dont il se serait +contenté; à elle la responsabilité de ce qui arriverait.</p> + +<p>Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour +travailler dans l'atelier de Casparis; avant d'arrêter +son plan, il voulut savoir si elle viendrait; sans doute +c'était une sorte de faiblesse, quelque chose comme +une acceptation «des empêchements» mis en avant +par lady Cappadoce; mais si comme il en était sûr +à l'avance, les empêchements n'existaient pas pour +Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa résolution.</p> + +<p>A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il +alla s'installer avenue de Villiers, et en se promenant +à une petite distance de l'atelier du statuaire, il +attendit; bientôt, il la vit descendre de voiture, accompagnée +de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit +pour la gare de Sceaux.</p> + +<p>Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il +fallait, en effet, qu'il s'introduisit dans la chambre de +Ghislaine, non après le dîner, mais pendant le dîner, +et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne heure +à Chambrais.</p> + +<p>Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le +soir, quand elle n'imaginait pas qu'on pourrait entrer +chez elle, rien n'était plus naturel, mais instruite +par l'expérience, elle avait dû prendre des +précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et +il y eût eu naïveté à lui de procéder une seconde fois +de la même façon que la première. Qu'il se présentât +à la grille d'entrée, et le concierge ne le laisserait pas +probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans +la chambre à la nuit tombante, et il trouverait les +volets clos: il devait donc manoeuvrer autrement.</p> + +<p>C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady +Cappadoce, et c'était à la même heure que les jardiniers +cessaient leur travail pour rentrer chez eux. +Sa combinaison reposait sur cette concordance. A +sept heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement +de Ghislaine devait être abandonnée; à sept +heures les jardins devaient être déserts; enfin à sept +heures, les maçons qui réparaient le mur du parc +finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il +avait des chances pour arriver à cet appartement sans +être rencontré et aperçu; s'il ne le favorisait point, +il s'en tirerait comme il pourrait ou il ne s'en tirerait +pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de +surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.</p> + +<p>Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna +dans les jardins qui, comme il l'avait prévu, étaient +déserts; mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que les +persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent +déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue +du château, il vit qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, +ne pensant même pas à se cacher: c'était +l'anéantissement de son plan.</p> + +<p>Mais dans cette façade, un petit perron descendait +au jardin; si la porte n'était pas fermée il pourrait +entrer par là; assurément cette voie était plus périlleuse, +mais il n'avait pas à choisir: cela ou rien. Il +monta le perron et mit la main sur le bouton de la +porte qui s'ouvrit.</p> + +<p>N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le +bruit de ses pas n'attirerait-il pas l'attention?</p> + +<p>Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule +sonore, il ouvrit la première porte qu'il trouva et qui, +d'après son estime, devait conduire dans l'appartement +de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord +de se reconnaître, mais bientôt il vit que cette +pièce meublée simplement devait être habitée par +la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle de +Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une +autre porte, il se trouva dans un vaste cabinet de +toilette, celui de Ghislaine.</p> + +<p>Son intention n'était pas de se cacher comme la +première fois, derrière un rideau, car les précautions +prises indiquaient qu'il devait employer des +moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était +quelque coin sombre ou mieux encore une armoire. +Dans la partie du château qu'il connaissait, elles +étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; +n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces +habitées par Ghislaine comme dans les autres?</p> + +<p>Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait +que l'embarras du choix; il en ouvrit une, puis +une autre, puis une troisième, et se décida enfin pour +un placard haut et profond qui servait à ranger +les balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles +de ménage. Là, il devait être en sûreté; ce +n'était pas l'heure de se servir de ces objets, et en +ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait +pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la +porte sur lui.</p> + +<p>Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son +aise pour prendre les positions qu'il voulait, il pouvait +rester là une partie de la nuit.</p> + +<p>Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, +il entendit qu'on entrait dans la chambre de +Ghislaine: il y avait deux personnes.</p> + +<p>—Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, +une jeune femme de chambre attachée spécialement +au service de Ghislaine.</p> + +<p>Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées +et venues qui vint faiblement jusqu'à lui.</p> + +<p>—Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre +d'aller voir ma mère ce soir? demanda la femme de +chambre.</p> + +<p>—Quand rentrerez-vous?</p> + +<p>—Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me +ramènera.</p> + +<p>—Allez; mais fermez la porte de votre chambre et +emportez la clé.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>La femme de chambre traversa le cabinet de toilette +et passa dans sa chambre dont elle ferma la +porte donnant sur le vestibule; ainsi Ghislaine devait +se croire en sûreté.</p> + +<p>Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le +renseignât; mais peu importait, car son dessein n'était +pas d'aller dans la chambre, il attendrait qu'elle +vînt dans le cabinet de toilette.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de +lumière annonça qu'elle arrivait, et des profondeurs +sombres de sa cachette il la vit poser sa bougie sur +une console; elle était à deux pas du placard, lui +tournant le dos.</p> + +<p>Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un +cri, il la prit dans son bras et de l'autre main il lui +ferma la bouche:</p> + +<p>—Ce soir, je ne partirai pas.</p> + + +<p><b>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</b></p> + + + +<br><br><br> +<H2>DEUXIÈME PARTIE</H2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre +du comte de Chambrais, se décidait, après avoir +hésité plusieurs fois, à éveiller son maître qui, rentré +seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil +des nuits prolongées.</p> + +<p>—Je demande pardon à monsieur le comte de le +réveiller, dit-il en toussant discrètement. C'est une +dépêche que j'ai reçue de Mlle de Chambrais, il y a +déjà près de deux heures; elle demande une réponse, +alors...</p> + +<p>Brusquement le comte se mit sur son séant et prit +le papier bleu que Philippe lui présentait sur un +plateau.</p> + +<p>—Tire les rideaux.</p> + +<p>C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque +au coin de la place de la Concorde, que demeurait le +comte, à l'une des expositions les plus claires et les +plus ensoleillées de Paris assurément; cependant la +nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui +permit pas de déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout +de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se résigner +encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour +qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui +étaient nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit +drapé de rideaux de satin rouge.</p> + +<p>—Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à +Philippe.</p> + +<p>«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir +aujourd'hui et que je le prie de venir à Chambrais. +S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, portez-la +lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux +heures.»</p> + +<p>—Que me lis-tu là?</p> + +<p>—Rien que ce qui est sur la dépêche.</p> + +<p>Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où +il trouverait l'éclairage qu'il lui fallait.</p> + +<p>Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand +Philippe la lui avait lue, elle ne fut guère moins +obscure quand il la lut lui-même.</p> + +<p>Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle +l'appelât ainsi en toute hâte? Il n'y avait pas à hésiter: +il fallait partir.</p> + +<p>—Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, +dit-il.</p> + +<p>Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença +à s'babiller.</p> + +<p>—Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait +ma liberté! s'écria-t-il tout à coup.</p> + +<p>Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que +ce jour-là il fût libre.</p> + +<p>A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au +Tattersall pour aider un de ses amis à choisir un +cheval; à quatre heures, il présidait une séance d'escrime; +à sept heures, il dînait au cabaret avec une +petite femme charmante qui vingt fois avait refusé +son invitation et capitulait enfin.</p> + +<p>Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait +le plus au monde, écrire un tas de lettres +pour s'excuser: la visite au Tattersall, la séance d'escrime, +passe encore, mais le dîner! elle pourrait très +bien se fâcher, la petite femme charmante, alors +c'était une occasion perdue qui ne se retrouverait +pas.</p> + +<p>A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il +avala son déjeuner, et à trois heures il descendait de +voiture devant le perron du château où Ghislaine +l'attendait, seule.</p> + +<p>En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son +attitude, comme en écoutant les quelques paroles +qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa +voix tremblante.</p> + +<p>—Se serait-il passé quelque chose de plus grave +que ce qu'il avait imaginé?</p> + +<p>Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son +appartement. Aussitôt qu'ils furent entrés dans le +petit salon qui précédait la chambre de Ghislaine, +elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas +remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré +la chaleur, les fenêtres donnant sur le Nord étaient +closes. Il chercha les yeux de sa nièce pour l'interroger, +mais il ne les rencontra pas.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il +à mi-voix d'un ton affectueux et encourageant.</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>—Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.</p> + +<p>Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, +d'une voix brisée, à peine perceptible, elle murmura.</p> + +<p>—La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....</p> + +<p>L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que +des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle +prononça; puis, brusquement, elle s'arrêta et fondit +en larmes.</p> + +<p>Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de +la vérité, terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la +deviner, sans oser même l'envisager hardiment.</p> + +<p>Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, +et par de bonnes paroles la pousser, la forcer:</p> + +<p>—Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais +encore ton père, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais, +n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas été tout à fait +un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection, +la tendresse, l'indulgence.—Parle-moi donc +comme s'il t'écoutait.</p> + +<p>Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses +bras; elle s'appuya contre lui, la tête basse, et il +sentit qu'un tremblement la secouait.</p> + +<p>Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, +c'était sans la brusquer.</p> + +<p>—Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.</p> + +<p>Puis, baissant encore la voix:</p> + +<p>—Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à +propos de mon goût pour la musique....</p> + +<p>Un éclair le frappa:</p> + +<p>—Nicétas, s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un +silence s'établit. M. de Chambrais se refusait à aller +jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de Ghislaine +le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce +qu'il lui restait à dire.</p> + +<p>Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main +qui l'entraînât et la soutînt en même temps.</p> + +<p>—Tu vois que j'avais raison de me défier de ce +Nicétas et de te recommander la réserve avec lui.</p> + +<p>—Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée +dans cette réserve.</p> + +<p>Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il +avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle +disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'était +pas laissé prendre aux regards passionnés de ce musicien, +rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. +Sans doute, il s'agissait de quelque déclaration +ridicule dont elle s'était exagéré la portée; il n'y avait +qu'à congédier le drôle, et cela serait facile.</p> + +<p>—Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me +dire, si pénible que cela puisse être.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?</p> + +<p>—Oh! jamais.</p> + +<p>—Cependant?</p> + +<p>—Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il +pût prendre mon attitude avec lui pour un encouragement: +à la vérité, il était quelquefois étrange, souvent +il me regardait d'une façon gênante, il tenait des +discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela +par la bizarrerie de son caractère. Comment supposer...</p> + +<p>—Évidemment.</p> + +<p>—Les choses en étaient là, et je me proposais +même d'observer avec lui une plus grande réserve +encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand +vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne +fût mouillé en retournant à la gare; enfin elle a pour +lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant +le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours +vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, +lady Cappadoce et moi, nous fîmes une promenade +dans le parc, la pluie ayant cessé, et... lui partit pour +la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en +rentrant après notre promenade, je le trouvai dans +ma chambre; sans doute il était entré par une fenêtre +ouverte et il s'était caché derrière un rideau d'où il +sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement +fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé +entre elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, +mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir +à rougir devant les domestiques; et avant d'en venir +là je voulus essayer de me défendre seule.</p> + +<p>—Bien, ma fille.</p> + +<p>—Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?</p> + +<p>—Non, seulement ce qui est indispensable que je +sache.</p> + +<p>—Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me +parlât, qu'il y allait de sa vie; je lui répondis que je +n'avais rien à entendre; que je l'écouterais le lendemain, +qu'il devait partir; mais il ne partit point et +alors il se jeta à genoux....</p> + +<p>—Je comprends, passe.</p> + +<p>—Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la +porte. Je recommençai à le presser de partir, et il répondit +qu'il m'obéirait si je voulais prendre l'engagement +que je serais pour lui après cet aveu ce que +j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à +rester, à parler, je le menaçai d'appeler à l'aide. A +mon accent, il comprit que j'étais décidée à tout, +plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de +plus; il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir +qu'il m'avait obéi.</p> + +<p>—Et depuis?</p> + +<p>—Il m'était impossible de le retrouver en face de +moi; sans confesser la vérité à lady Cappadoce, je la +priai de lui écrire pour le prévenir que les leçons +étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée +à ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première +fois, je recommandai qu'on tînt toutes les fenêtres de +mon appartement fermées, avant le dîner; je me +croyais en sûreté. Hier soir....</p> + +<p>Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra +au point d'être à peine intelligible.</p> + +<p>—Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de +Jeanne; toutes les fenêtres étaient fermées, et rien ne +se présentait d'inquiétant. Rassurée, je permis à +Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais +en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre +et d'en emporter la clef: la mienne était verrouillée. +Au bout d'un certain temps, je passai dans le cabinet +de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur +la console....</p> + +<p>—Il était là!</p> + +<p>—Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche +d'une main. Je voulus appeler, me débattre, me +dégager, la force ma manqua. Quand je revins à moi, +il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était +entrouverte.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son +oncle, éplorée, haletante, et lui la tenait sans trouver +un mot à dire, bouleversé par la douleur et aussi frémissant +d'indignation.</p> + +<p>—Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!</p> + +<p>Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il +se laissait aller aux mouvements de fureur qui le +soulevaient:</p> + +<p>—Le misérable!</p> + +<p>L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait +osé craindre, et devant le désespoir de cette enfant +qui lui inspirait une tendresse dont pour la +première fois il sentait toute l'étendue, il restait +anéanti.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle +comprît qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque +chose devait la relever et la soutenir c'était à +coup sûr la certitude qu'elle ne serait pas abandonnée.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler +à un petit enfant, ta première pensée a été de +m'envoyer cette dépêche.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas tout pour moi?</p> + +<p>—Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: +je suis à toi, entièrement à toi et désormais je veux +que nous vivions comme père et fille. J'ai eu tort de +penser que tu étais assez grande pour n'avoir plus +besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde +dans ce malheur. Si j'avais été ce que je devais être, +si j'étais resté près de toi je t'aurais protégée, ma +présence seule eût empêché ce qui est arrivé.</p> + +<p>Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à +peu la lumière se faisait.</p> + +<p>—Oh! mon oncle, murmura-t-elle.</p> + +<p>—L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand +je t'ai donné lady Cappadoce, et je l'étais aussi quand +j'ai provoqué ton émancipation; père, je le suis en +te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au jour....</p> + +<p>Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé +en ce moment ne pouvait qu'éveiller des douleurs +et des hontes nouvelles: il le retint à temps.</p> + +<p>—Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu +ne voudras plus de moi.</p> + +<p>Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion +qui disait combien profondément elle était touchée.</p> + +<p>—Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer +mon appartement ici, celui que je suis venu occuper +quand tu es restée seule.</p> + +<p>—Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus +malheureuse un jour que je ne l'étais en ce moment?</p> + +<p>N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua +pour qu'elle fût obligée de le suivre.</p> + +<p>—Il importe que personne ne puisse remarquer +que tu n'es pas dans ton état normal, et si tu étais +forcée de te contraindre, si tu devais amener un sourire +sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de +larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. +Nous partirons donc demain ou après-demain en +voyage, pour aller droit devant nous; et bien entendu +nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant +que Philippe, qui est aussi incapable de voir ce +qu'on ne lui montre pas que s'il était aveugle.</p> + +<p>Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à +dire était si délicat, si difficile, qu'il ne savait +comment l'aborder: cette nuit n'avait pas fait que +Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune +fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât +sans que cette innocence fût effleurée.</p> + +<p>—Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés +de revenir à Chambrais avant... plusieurs +mois, un an, peut-être. Sans doute, il est à espérer +que cette crainte ne se réalisera pas, et même les probabilités +sont pour la non réalisation; mais il faut +la prévoir; dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque +part où nous aurions la certitude de n'être pas +connus, et nous attendrions.</p> + +<p>Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne +se mouiller de sueur, il poursuivit:</p> + +<p>—Si en ce moment je parle de cette menace qui, je +le répète, est en dehors de la probabilité, c'est pour +que dès maintenant tu aies la certitude que quoi qu'il +arrive, ce terrible secret restera entre nous; que ce +qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne +sera connu de personne; enfin que pour te défendre, +te sauver, compatir à ton malheur, te plaindre ou +te soutenir, tu auras une affection, une tendresse +paternelles.</p> + +<p>Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans +trouver une parole, étouffée par les larmes.</p> + +<p>—A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si +pendant le temps qu'il nous reste à passer ici tu peux +t'observer, j'arrangerai les choses pour que notre départ +paraisse à tous la chose la plus naturelle du +monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé +une dépêche?</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que +cette dépêche soit une réponse à une lettre que tu aurais +reçue de moi?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura +pas été arrangé aujourd'hui; je te l'aurai proposé il +y a plusieurs jours—ce qui a son importance, tu le +comprends—aujourd'hui je ne serai venu que pour +nous entendre définitivement. C'est ainsi que tout de +suite je vais présenter les choses à lady Cappadoce. +Toi, pendant ce temps, fais atteler une voiture qui +me conduira à Paris.</p> + +<p>—Vous voulez?</p> + +<p>—Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille +revenir sur ce que j'ai dit: je suis à toi, entièrement; +si je vais à Paris c'est pour toi; je dois voir ce misérable.</p> + +<p>Elle eut un frémissement.</p> + +<p>—C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur +de notre nom; aie confiance en moi.</p> + +<p>Elle releva la tête et lui tendant la main:</p> + +<p>—Toute confiance, mon oncle.</p> + +<p>—Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions +de lady Cappadoce et à sa curiosité, viens avec +moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel tandis que je +serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. +A la veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait +des courses à faire dans les magasins. Ce sera ton explication.</p> + +<p>Pendant que le comte annonçait son voyage à lady +Cappadoce, si ébahie qu'on ne l'emmenât point +qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre, Ghislaine, +devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer +les traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la +fit appeler, elle était prête à partir.</p> + +<p>En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur +plan de voyage: où désirait-elle aller? Mais elle n'avait +aucun désir, bien qu'elle ne fût pas plus blasée +sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient +été réservés pour ses premières années de mariage. +Si l'été leur interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur +restait les pays du nord: la Hollande, la Norvège. +Le Danemark ne la tentait pas plus que la Hollande, +la Norvège que le Danemark.</p> + +<p>Pourquoi ne pas rester en France, dans un village +au milieu des bois, ou au bord de la mer? A quoi bon +parcourir des pays plus ou moins curieux qu'elle +verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse +qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite +elle s'en excusa en priant son oncle de choisir lui-même +le pays qu'il aurait plaisir à voir ou à revoir, +et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce +choix.</p> + +<p>Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la +route: obligée de suivre son oncle, obligée de lui répondre, +Ghislaine se calma. La honte de la confession +commençait à perdre de son intensité première, en +même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait +dans la tendresse qu'elle rencontrait. Certes, elle avait +compté sur cette tendresse, et c'était cette confiance +qui lui avait donné la force de l'appeler à son aide; +mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont +elle connaissait les idées et les habitudes d'indépendance, +allait sacrifier ses idées et ses habitudes pour +se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion +qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait +le coeur.</p> + +<p>En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à +l'hôtel:</p> + +<p>—Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: +tu comprends que je peux ne pas le rencontrer +chez lui; peut-être faudra-t-il que je revienne à +une heure où il y a chance de le trouver.</p> + +<p>Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se +fit conduire rue de Savoie où demeurait Nicétas; à +sa demande, la concierge répondit que justement +M. Nicétas était chez lui:</p> + +<p>—Au cinquième, la porte et gauche, au fond du +corridor.</p> + +<p>Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour +les mêmes raisons qui lui avaient fait laisser sa canne +dans son fiacre, il s'arrêtait à chaque palier: il fallait +qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner par la +colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, +avec dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le +conduire à sa fin.</p> + +<p>Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré +tout ce qu'il s'était dit et se répétait, il ne se sentait +pas maître de ses nerfs.</p> + +<p>La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de +lui un de ces hommes apathiques qui supportent les +coups du sort en tendant le dos, et préparent leur +joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la +gauche. En lui donnant la taille et la carrure d'un +cuirassier, les muscles d'un gymnaste, les capacités +et les exigences stomacales d'un gentilhomme +campagnard grand mangeur, grand buveur, grand +chasseur, grand marcheur, également fort dans tous +les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé à la retenue +ou à la timidité.</p> + +<p>Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, +crânement; la tête haute et le nez au vent, ne subissant +d'autres règles que celles de sa fantaisie, d'autres +lois que celles des convenances ou de sa conscience. +Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne +pas entrer simplement chez ce misérable pour lui casser +les reins et lui tordre le cou comme il le méritait; +ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si l'honneur +de cette pauvre petite n'eût été en jeu.</p> + +<p>Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de +son caractère qui le rendait hésitant: comment se +contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche gredin devant +lui?</p> + +<p>Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant +sur le palier et l'examina avec la curiosité d'une +commère à l'affût de ce qui se passe chez ses voisins, +le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait +plus maître de soi.</p> + +<p>Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte +que lui avait indiquée la concierge, la clé dans la serrure.</p> + +<p>Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.</p> + +<p>—Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un +homme mécontent qu'on le dérange.</p> + +<p>Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais +la clé accrocha dans la serrure, mais cependant +la porte s'ouvrit:</p> + +<p>Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna +la tête d'un mouvement impatienté; mais en reconnaissant +M. de Chambrais il se leva violemment:</p> + +<p>—Monsieur de Cham...</p> + +<p>Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique +lui ferma la bouche si violemment que le nom +fut coupé.</p> + +<p>—Ne prononcez pas de noms.</p> + +<p>De sa main levée il montra la porte et les quatre +murs:</p> + +<p>—Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre +nous; parlons bas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait +était plutôt un atelier de peintre qu'une chambre. +Aménagée dans les greniers de cette vieille maison, +elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le +rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur +de son plafond n'avaient rien des petits logements +qu'on rencontre ordinairement à ces hauteurs.</p> + +<p>Mais par où elle se rapprochait de ces logements, +c'était par la pauvreté de son ameublement consistant +en trois chaises de paille et une table de bois +noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent +recouvert de papier peint développé dans un angle +pouvait le cacher derrière ses feuilles; au mur, en +belle place, était accrochée dans un cadre, dont la +dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un militaire +en grand uniforme—le fameux portrait qui +avait si fort provoqué l'étonnement de Soupert et la +sympathie de lady Cappadoce.</p> + +<p>—Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant +ce paravent.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer +est l'aveu que vous savez ce qui m'amène.</p> + +<p>Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme +qui reçoit un personnage important; il se redressa, +et prenant une physionomie de défense:</p> + +<p>—Je suis à votre disposition, monsieur.</p> + +<p>Le comte fit brusquement un pas en avant, le +poing crispé; mais il se retint, et attendit un moment, +pour se donner le temps de retrouver un peu +de son sang-froid.</p> + +<p>—A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, +en sifflant ses paroles, ahi vraiment, à ma disposition, +vous!</p> + +<p>Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que +Nicétas baissa les yeux:</p> + +<p>—Vous imaginez-vous que je viens vous demander +de me faire l'honneur de vous battre avec moi?</p> + +<p>—Vous venez me demander quelque chose, au +moins, puisque vous êtes ici.</p> + +<p>Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, +d'un air de défi.</p> + +<p>De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez +long avant de répondre, et au lieu de répliquer, à +cette insolence, il continua:</p> + +<p>—Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!</p> + +<p>—Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.</p> + +<p>M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié +méprisante:</p> + +<p>—Décidément, vous êtes un sot.</p> + +<p>—Monsieur le comte!</p> + +<p>—Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel +est possible entre vous et moi? comprenez donc qu'il +ne s'agit ni—il baissa la voix—de moi, ni de M. Nicétas, +le musicien, mais uniquement de... votre victime. +Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, +n'est-ce pas le plus sûr moyen de la déshonorer? Si je +pouvais vous tuer, ce ne serait pas dans un duel, ce +serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.</p> + +<p>Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, +malgré son assurance, ne soutint pas le regard terrible +que le comte lui avait asséné.</p> + +<p>—On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas +contre... l'homme que vous êtes.</p> + +<p>—Alors, que voulez-vous?</p> + +<p>—Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me +regarder avec cet air menaçant; vous devez bien voir +qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on ne me met +dehors.</p> + +<p>Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; +sur sa large poitrine, il croisa ses deux bras puissants, +les poings fermés.</p> + +<p>—Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri +de vos poursuites en vous prévenant que si vous +faisiez une tentative pour la voir et pénétrer dans le +château, on vous tuerait comme un chien! A partir +d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des +ordres pour qu'on vous tire dessus.</p> + +<p>Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas +intimider.</p> + +<p>—C'est une menace, continua M. de Chambrais, et +c'est sur elle que je compte pour vous tenir à distance, +n'étant pas assez simple pour faire appel à un +autre ordre de sentiments.</p> + +<p>—Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord +parce qu'une menace de mort n'est efficace que sur +ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est point mon +cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel +à d'autres sentiments.</p> + +<p>—Vous voulez de l'argent, vous?</p> + +<p>Nicétas blêmit, son visage prit une expression de +sauvagerie féroce: il ne regardait plus à travers les +mèches de ses cheveux tortillés qu'il avait franchement +rejetés en arrière; dans sa face contractée, +ses yeux noirs lançaient des flammes.</p> + +<p>—Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de +suite, violemment, il la rabaissa.</p> + +<p>—A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, +mais qui ne veut pas d'argent. Vous ne voyez +en moi qu'un lâche et vous entrez ici la menace à la +bouche, plein de mépris, plein de fureur.</p> + +<p>—Que vous ne méritez pas?</p> + +<p>—Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma +faute....</p> + +<p>—Votre faute!</p> + +<p>—....A mon crime il y a une explication et une +excuse.</p> + +<p>—Une excuse au crime le plus lâche</p> + +<p>—L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...</p> + +<p>—Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.</p> + +<p>—J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est +cet amour, cette passion qui m'a entraîné. Est-ce ma +faute si cet amour s'est emparé de moi, m'a pris tout +entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse +laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune +homme sans qu'il en résulte autre chose qu'un +échange de politesses banales? croyez-vous qu'ils +peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés +de la musique, rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, +sans que la tête et le coeur se prennent? +Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela +ne l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est +glissé dans mon coeur. En voyant mademoiselle de... +en la voyant si charmante, en découvrant chaque +jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, +et il est venu un moment où je n'ai pas pu la taire. +Je suis entré chez elle pour lui dire cet amour que +j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux +qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; +elle n'a pas voulu me comprendre. Elle m'a demandé +de partir, je lui ai obéi, Si j'avais été l'homme que +vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls, +portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, +et cependant je ne l'ai pas prise.</p> + +<p>—Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? +Non. Par calcul. Vous avez cru qu'oubliant +cet outrage, elle vous admettrait près d'elle comme +par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher +par cet amour respectueux et soumis, elle se donnerait:</p> + +<p>—Je n'ai point fait de calcul.</p> + +<p>—Et moi je vous dis que vous en avez fait un, +puisque vous lui avez proposé un marché. Élève de +Soupert, vous vous êtes souvenu que votre maître +s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, +et vous vous êtes demandé pourquoi il n'en serait +pas de vous comme de lui: il l'avait bien forcée au +mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même +résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour +vous, votre calcul était faux: vous ne vous étiez pas +fait aimer, et maintenant vous vous êtes fait mépriser +et haïr si profondément, que la malheureuse +se jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans +les vôtres.</p> + +<p>—Que vous dirai-je? vous me croyez capable de +toutes les bassesses; je n'ai pas à me défendre. Et cependant +si je voulais, je vous prouverais que toutes +ces explications que vous entassez pour m'en accabler +ne reposent sur rien.</p> + +<p>—Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.</p> + +<p>—A quoi bon? Et pourtant.</p> + +<p>Brusquement il alla à la table où il était assis +quand M. de Chambrais était entré et, prenant une +lettre, il la tendit ouverte au comte.</p> + +<p>—Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle +de Chambrais, et, puisque je ne vous attendais +pas,—mon cri de surprise en vous voyant vous l'a +prouvé,—vous ne pourrez pas supposer que je l'avais +écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez +si d'avance elle ne répondait pas à vos accusations.</p> + +<p>—Et que m'importe votre lettre, répondit le +comte dédaigneusement sans avancer la main.</p> + +<p>Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, +qu'une réflexion le fit revenir sur ce premier mouvement +de mépris.</p> + +<p>Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.</p> + +<p>—Donnez, dit le comte.</p> + +<p>Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait +vive et crue, il lut:</p> + +<p>«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le +courage de la lire?</p> + +<p>«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.</p> + +<p>«A vous aussi il a manqué une mère, un père, +mais en grandissant vous avez compris que vous +aviez la fortune, la considération, l'honneur, le +nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; +pas de situation à conquérir; la vie toute +faite, un peu vide d'affections sans doute, cependant +aimable, brillante, solide, forte à jamais +et pouvant s'emplir de joie et d'amour. +Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, +doucement, sans rien brusquer, et le bonheur +était là tout prêt à vous attendre, à vous +guetter.</p> + +<p>«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien +dans mon enfance, en grandissant j'ai vu s'assombrir +mon ciel déjà chargé, il fallait faire ma place. +Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les +solitaires, les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et +j'ai toujours repoussé les platitudes avec dégoût. +Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un sang +de sauvage.</p> + +<p>«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, +bataille contre le destin le plus injuste, le plus +inégal qui soit. J ai donc combattu en vindicatif +que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; +c'est une habitude que j'ai prise d'autant plus facilement +qu'elle s'accordait avec mon tempérament, +et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été l'esclave, +même dans l'amour.</p> + +<p>«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais +être heureux par cet amour.</p> + +<p>«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était +vous que j'aimais.</p> + +<p>Cependant j'en avais assez de cogner en sourd +sans jamais rien recueillir de bon; et il fallait +cette fois que ma rage contre le sort qui m'a toujours +soutenu quand j'ai voulu tenter quelque +chose, me conduisît à une résolution qui devînt +ma force.</p> + +<p>«Les circonstances ont encore dominé ma volonté +et c'est brutalement, c'est par surprise que je vous +ai avoué mon amour, entraîné, poussé malgré moi.</p> + +<p>«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir +pas permis que je vous revoie: il ne fallait que +cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, vous +aimer respectueusement, pour que je sois celui que +je voulais être.</p> + +<p>«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de +vous pour toujours, c'était une nouvelle lutte plus +décisive et plus grave que toutes les autres: je +n'ai pas reculé; je l'ai engagée.</p> + +<p>«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers +une femme idolâtrée; mais je sentais que sans +violence vous m'échappiez et que vous n'aviez +même pas pour moi sympathie ou pitié.</p> + +<p>«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la +ressentirez-vous jamais?</p> + +<p>«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; +j'aime et je demande seulement que vous me +laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour +vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi +revenir, reprendre notre existence d'hier, et je +serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; les remords +ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux +repentant soumis, qui se traîne à vos pieds +pour implorer son pardon.»</p> + +<p>—Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de +Chambrais.</p> + +<p>—Ce soir même.</p> + +<p>—Je la prends.</p> + +<p>Nicétas hésita un moment, pendant que M. de +Chambrais, la pliant, la mettait dans sa poche.</p> + +<p>—La lira-t-elle? demanda-t-il.</p> + +<p>—Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je +n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est vous répéter +ce que je vous ai dit: une nouvelle tentative, et l'on +vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un sauvage; +c'est en sauvage que vous serez traité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, +la fatigue que M. de Chambrais avait compté +pour occuper Ghislaine.</p> + +<p>Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le +mouvement, le changement, le nouveau, la fatigue, +occupa Ghislaine et l'arracha à elle-même, ce fut la +tendresse qu'elle trouva chez son oncle.</p> + +<p>Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le +meilleur des parents assurément, bon, prévenant, +indulgent, affectueux, mais avec l'acuité de sentiment +d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément +parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il +ne se donnait pas entièrement comme elle l'aurait +voulu. Qu'il vînt déjeuner à Chambrais comme il lui +en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait jamais +l'heure du départ; toujours il avait les meilleures +raisons pour rentrer à Paris, des rendez-vous pris; +on l'attendait; une affaire importante; la prochaine +fois il s'arrangerait pour rester plus longtemps, mais +cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son +affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était +pour lui qu'une nièce, et non une fille.</p> + +<p>Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient +quitté Paris pour Bruges, et dans la douceur de se +sentir enveloppée d'une tendresse qu'elle avait si +longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle l'imaginait, +son angoisse nerveuse s'était fondue: elle +n'avait point douté de lui quand il avait dit que +«l'oncle désormais ferait place au père», mais ce +n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens +vague pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant +ces paroles étaient réalité.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était +partagée en deux parts inégales, l'une tout au +plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant les treize +années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant +partout, ne la quittant pas du matin au +soir, lui faisant la lecture, l'entretenant, la distrayant, +l'occupant, il avait pris des habitudes de sollicitude, de +prévenance, de petits soins qui lui étaient instantanément +revenus auprès de Ghislaine.</p> + +<p>Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, +mais l'homme de devoir fut tout de suite à son aise; +il n'eut qu'à se souvenir.</p> + +<p>Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret +qu'il quitta Paris, et quand dans la gare du Nord, +se promenant devant le coupé qu'il avait fait retenir, +il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement +de contrariété et de mélancolie.</p> + +<p>—Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute +sa vie il serait esclave; et quand la liberté lui serait +rendue, si jamais elle l'était, la vieillesse l'empêcherait +d'en profiter.</p> + +<p>Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard +inquiet de Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; +aussitôt il monta près d'elle et ne s'occupa plus +que de l'installer avec les attentions et les précautions +d'un habitué des voyages.</p> + +<p>—Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion +va être un plaisir pour moi?</p> + +<p>—Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.</p> + +<p>—Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. +C'est la première fois que tu sors de Paris: tu vas +ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais jouir de +tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et +si tu peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, +questionne-moi. Je ne suis pas bien savant, et quand +nous serons devant les chefs-d'oeuvre des peintres +flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander +des dates, mais je peux encore ciceroner. Tu me +diras ce que tu penses, ce que tu sens, et ce me sera +une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus +charmant qu'une aurore!</p> + +<p>Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et +justifier la vie sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, +il lui avait dit que cette sévérité tenait à de +certains scrupules: il voulait réserver à un mari aimé +la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer +un pareil souvenir en ce moment? Comment faire allusion +à un mari ou un mariage? Ce mariage, c'était +celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari, +c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les +évoquer serait une blessure. Qui pouvait savoir le +chemin qu'en quelques jours ce projet avait fait dans +cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?</p> + +<p>Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle +s'était bâti entrait-il dans son désespoir? car pour +elle ce mariage qu'elle désirait était rompu, et ce +mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout +ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile +que dangereux. Si ce projet pouvait être jamais repris, +ce qu'il ignorait lui-même, ce ne serait que plus +tard. Pour le moment, le silence seul convenait à +cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il +devait se renfermer en attendant.</p> + +<p>Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu +du ciel, les hautes cheminées et les combles du château +d'Écouen; à gauche c'était Chantilly, ses étangs, +sa forêt et son château: les sujets de causerie s'enchaînaient +et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir +en arrière, ni de réfléchir.</p> + +<p>Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, +où pour la première fois elle vit la mer, à Anvers +où les Rubens de la cathédrale et les Metsys du +Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.</p> + +<p>Le voyage se continua lentement; aux rives vertes +de l'Escaut succédèrent celles non moins vertes et +non moins douces de la Meuse; aux éblouissements +des Rubens, les révélations des Rembrandt de La +Haye et d'Amsterdam.</p> + +<p>Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen +de la journée écoulée, s'applaudissait d'avoir eu +cette idée de voyager, car chaque soir il la trouvait +plus calme que la veille, plus reposée: évidemment +la distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en +eût conscience. Ce n'était pas seulement une distance +matérielle qui l'éloignait de Chambrais, c'était encore +une distance morale: l'angoisse des premiers moments +s'affaiblissait.</p> + +<p>A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à +sa disposition pour partir en excursion, il remarquait +en elle, bien souvent, sur son vissage ou dans son attitude, +des traces évidentes de trouble; des plis au +front et aux lèvres, des contractions aux paupières, +une profondeur de regard qui disaient que son sommeil +avait été agité, mais il lui semblait que ces plis +étaient maintenant moins profonds qu'en quittant +Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient +peu à peu, il se disait que bientôt ils disparaîtraient +entièrement si des complications ne se présentaient +pas.</p> + +<p>C'était un grand point obtenu que cette amélioration +continue, et tel qu'on pouvait espérer la guérison +dans un délai donné, mais il y en avait un autre +plus grave qui restait et devait rester douteux pour +quelques semaines encore.</p> + +<p>Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait +pas, et il y avait certaines questions qu'une mère seule +aurait su adresser à cette jeune fille. Condamné au +silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher de +deviner ce qui était impossible à demander, mais encore +était-ce avec une extrême réserve, car lorsqu'il +la regardait un peu trop franchement il était sûr de +la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et +honteuse pour plusieurs heures.</p> + +<p>Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher +en elle un indice qui fut une lumière, et s'il en +trouvait un plus ou moins caractéristique, il ne l'acceptait +jamais sans hésitation: parce que ses yeux +s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; +parce que son regard avait perdu de sa vivacité; +parce que sa peau se décolorait, en résultait-il nécessairement +qu'il devait croire à une grossesse? Et +des raisons toutes simples ne se présentaient-elles +pas aussitôt à l'esprit pour expliquer ces changements +sans se jeter tout de suite aux extrêmes?</p> + +<p>Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?</p> + +<p>Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances +qui se présentaient dans ses observations, et il +l'était aussi peu que possible, surtout en cette partie +de la médecine.</p> + +<p>Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait +offrir quelque précision il interrogeait Ghislaine, +mais d'une façon si vague que les réponses qu'il obtenait +ne pouvaient guère avoir de sens.</p> + +<p>Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait +si elle avait mal à l'estomac, et quand elle avait répondu +négativement il n'insistait pas.</p> + +<p>Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût +jamais de bouillon gras et qu'elle ne bût plus de vin? +Ne l'était-il pas qu'elle demandât toujours de la salade +et des fruits?</p> + +<p>Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement +d'une grossesse, souffert de névralgies +dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir si elle +n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise +de son insistance, il se jeta dans des explications +qui n'expliquaient rien du tout.</p> + +<p>—Dans un pays humide comme la Hollande, il +est naturel d'avoir mal aux dents, alors j'avais +pensé...</p> + +<p>—Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.</p> + +<p>—Tant mieux!</p> + +<p>Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger +soulagement et un mince sujet d'espérance: si la +grossesse se manifeste quelquefois par des douleurs +de dents, ce signe n'est pas constant et son absence +ne signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: +Ghislaine ne souffrait pas des dents, voilà tout; rien ne +prouvait qu'un autre symptôme n'éclaterait pas le +lendemain, décisif celui-là.</p> + +<p>Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se +partageait en visites aux musées, aux collections +particulières et en promenades aux environs. Brook, +Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire +en voiture sur le quai de l'Y, et là ils montaient +dans l'un des nombreux petits bateaux à vapeur prêts +à partir; au hasard, ils verraient bien où ils arriveraient.</p> + +<p>Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un +vapeur sans autre but que de passer entre des rives +fraîches et vertes, de chaque côté desquelles s'étalaient +d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et là +un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses +et au grand toit en tuiles noires, ils étaient arrivés à +un gros village appelé Monnickendam; là M. de +Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où l'on pouvait +le plus facilement partir pour visiter l'île de +Marken, et il proposa cette excursion à Ghislaine qui +accepta avec plaisir: ce serait sa première promenade +sur mer; le temps était beau, la traversée du détroit +ne demandait pas en barque plus d'une heure, +c'était charmant.</p> + +<p>La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent +au milieu d'une mer glauque, laissant derrière +eux les clochers de Monnickendam, et se dirigeant +sur le fanal de Marken, qui dans une brume +légère se découpait sur un ciel d'un gris tendre. +C'était à peine si la légère brise qui soufflait de terre +faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine ne tarda +pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se +troubla.</p> + +<p>Était-il possible que par ce calme, sur cette mer +tranquille, ce fut le mal de mer?</p> + +<p>Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue +qui protège l'île contre les vagues, il l'interrogea +avec une anxiété qu'il n'avait jamais mise dans ses +questions:</p> + +<p>—Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au +coeur?</p> + +<p>Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en +s'éveillant, elle avait des nausées.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans +ses discours quand il connaissait le pays où ils se +promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu à Marken +dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île +sans une de ces longues explications auxquelles il se +plaisait.</p> + +<p>Ils marchaient lentement sur les étroites levées de +terre qui coupent ce sol plat que souvent la mer +recouvre, et quand ils arrivaient à un groupe de +maisons, toutes de la même forme, ne variant entre +elles que par la couleur crue bleue, verte ou noire +dont elles étaient peintes, ils s'arrêtaient un moment.</p> + +<p>Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à +vapeur à Amsterdam furent aussi silencieux. De +temps en temps seulement, M. de Chambrais prononçait +quelques mots insignifiants, et encore était-ce +plutôt pour parler que pour dire quelque chose; +puis il retournait aussitôt à ses réflexions.</p> + +<p>Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence +ce mal de mer survenant sans raisons, et l'aveu des +nausées du matin n'étaient que trop significatifs, +alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà +observés: les changements dans la physionomie, les +troubles d'estomac, les dégoûts pour certains aliments,—c'était +bien une grossesse.</p> + +<p>Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée +à son esprit, ne pouvait plus être repoussée; +les signes étaient désormais certains et maintenant +ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait +envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues +la réalité.</p> + +<p>—Une Chambrais!</p> + +<p>Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement +ce qu'il aurait à faire dans ce cas, il restait paralysé +ce n'était plus dans un délai plus ou moins reculé, +c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec Ghislaine.</p> + +<p>Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude +d'employer leur soirée à une promenade dans +les environs de la ville ou au Jardin zoologique, lorsqu'on +y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à +une table dans ce jardin, tout plein de gens qui +s'amusaient, et il prenait plaisir à jouir de l'effet que +produisait Ghislaine, dont les cheveux noirs, le teint +ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la +beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes +filles du pays qui occupaient les tables voisines.</p> + +<p>Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la +trouver prête à sortir, elle ne l'était point.</p> + +<p>—Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.</p> + +<p>—Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, +qu'avant de sortir je vous prie de me donner quelques +instants.</p> + +<p>—Tu as quelque chose à me demander?</p> + +<p>Elle baissa la voix:</p> + +<p>—Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous +insisté afin de savoir si j'avais mal au coeur tous +les matins?</p> + +<p>—Ah! tu as remarqué que j'insistais.</p> + +<p>—Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée +des questions que vous m'adressez à chaque instant +sur ma santé est la preuve que vous craignez quelque +chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le +dire, au contraire devez-vous me le cacher? C'est ce +que mon angoisse me pousse à vous demander.</p> + +<p>Avant qu'il pût répondre, elle continua:</p> + +<p>—A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos +prévenances pour adoucir les douleurs de ma situation, +et si, depuis notre départ de Paris, j'ai pu me +laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée +dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre +tendresse que je le dois; mais enfin vous ne pouvez +pas faire que ce qui est ne soit pas. Peut-être ce +que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand +vous m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions +empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs +mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, où +nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, +si peu en état d'entendre et de comprendre, +que je ne sais quel sens attacher à ces paroles qui ne +sont peut-être pas les vôtres précisément.</p> + +<p>—Au moins est-ce leur sens.</p> + +<p>—Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, +je devrais attendre; mais à bout d'anxiété, j'imagine +que la vérité, si cruelle qu'elle soit, ne peut pas être +pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, +et ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure +qu'il y a des heures où je me demande si j'ai ma tête.</p> + +<p>—Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais +fait déjà, n'était la difficulté, avec une chaste fille +comme toi, de prononcer certaines paroles.</p> + +<p>Elle lui prit la main et l'embrassant:</p> + +<p>—Sûre de votre appui et de votre affection, je suis +peut-être plus forte que vous ne pensez.</p> + +<p>—Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de +moi; tu me montres ce que je dois faire, comme une +brave que tu es.</p> + +<p>—Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est +peut-être dans le désespoir qu'on prend quelquefois +le courage.</p> + +<p>Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine +debout appuyée contre une console, M. de +Chambrais marchant dans la chambre et s'arrêtant +devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait +ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives +droites, encaissées de quais, formaient perspective +pour l'hôtel, mais en réalité regardant en lui-même +et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il +devait dire pour n'en pas trop dire.</p> + +<p>—Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes +questions sur ta santé visaient plus loin que l'heure +présente, et que leur intérêt n'était pas seulement +immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre +si les craintes dont je t'ai parlé et que tu +viens de rappeler ne menaçaient pas de se réaliser.</p> + +<p>—Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.</p> + +<p>Il inclina la tête d'un signe affirmatif.</p> + +<p>—Elles paraissent se réaliser.</p> + +<p>Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il +baissa les siens:</p> + +<p>—Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et +pardonne-moi de te parler un langage que j'aurais +voulu épargner à ta pureté... nous avons à craindre +une grossesse.</p> + +<p>Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné +la tête pour ne pas ajouter à sa honte en la regardant, +il entendit qu'elle était agitée par un tremblement +qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.</p> + +<p>—Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il +avec plus de liberté, car maintenant le mot terrible +était lâché, mais enfin tu dois t'habituer à l'idée +qu'elle est possible... et même probable si nous ajoutons +foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, +se sont manifestés dans ton état; pour être fixés, nous +devrions sans douter consulter un médecin....</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer +cette nouvelle épreuve puisque le temps nous +fixera lui-même; nous n'avons qu'à attendre en prenant +nos précautions.</p> + +<p>Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, +et de ses doigts crispés elle se retenait au marbre de +la console; il la prit dans ses bras et la fit asseoir, +gardant une de ses mains dans les siennes.</p> + +<p>—Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, +il ne nous trouve pas désarmés. Tu n'es pas +une pauvre fille écrasée par le poids de sa faute et +abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est +une grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. +Abandonnée tu ne l'es pas, puisque tu peux +t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc résister. +Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as +raconté... ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être +nous serions empêchés de revenir à Chambrais avant +plusieurs mois, pendant lesquels nous irions à l'étranger; +quelque part où nous ne serions pas connus. Je +ne pouvais pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer +plus clairement; mais ces ménagements de +paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour +cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et +ce sera pour cacher aussi la naissance de l'enfant, +dont, tu le comprends bien, n'est-ce pas, tu ne peux +pas être la mère.</p> + +<p>Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il +sentit qu'elle ne le comprenait pas, comme il l'avait +cru.</p> + +<p>—Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais +le monde et la vie, et que, dans les circonstances +où nous nous trouvons, je dois savoir ce qu'il +convient de faire?</p> + +<p>—Oh! sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as +appelé à ton secours, j'ai attendu le coup qui maintenant +s'abat sur nous et me suis préparé à le recevoir; +il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce +que je te dis est réfléchi: tu peux avoir confiance.</p> + +<p>—Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, +c'est l'ignorance: vous dites que cet enfant dont je +serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est là ce +que je ne comprends pas.</p> + +<p>—Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez +maîtresse de ta volonté pour ne pas laisser ta physionomie +te trahir, nous quitterons la Hollande et nous +rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; +mais je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te +croiras assez forte, tu me le diras, et nous partirons. +Nous ne resterons que peu de temps à Chambrais; +car il importe que nous soyons loin de Paris quand +d'Unières y reviendra...</p> + +<p>Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de +Chambrais continua comme s'il ne l'avait pas remarqué:</p> + +<p>—Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût +vif pour l'étude de la peinture qui t'aura pris en +Flandre et en Hollande; un besoin de comparer les +maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte +sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, +pour nos parents et pour le monde. Nous partirons +donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison la +chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, +à Rome, nous ferons un séjour en Suisse d'abord, +puis au bord du lac Majeur ou du lac de Côme, +là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, +nous descendrons vers le sud, Milan, Venise, +Bologne, Ravenne, Florence, Pise, les petites villes +de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces +étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont +et distrairont, mais alors même qu'elles +amèneraient parfois un peu de fatigue et d'ennui, +elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu +puisses en parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi +que nous nous créons. Quand nous arriverons à +Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas +à être rencontrés par des personnes de connaissance. +Alors nous partirons pour la Sicile où nous passerons +les derniers mois de la grossesse dans un village +perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, +et assez près de la ville cependant pour avoir à +notre disposition un bon médecin; ce sera ce médecin +qui fera la déclaration de l'enfant comme né de +père et mère inconnus; après quelque temps de +repos nous reviendrons à Chambrais.</p> + +<p>—Et lui?</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—L'enfant, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Il restera chez la nourrice que nous lui aurons +trouvée.</p> + +<p>—Mais c'est l'abandonner!</p> + +<p>—Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un +enfant naturel; peux-tu rentrer en France en l'ayant à +tes côtés? Je comprends ton cri: «C'est l'abandonner!» +Mais il y a un autre abandon auquel nous devons +penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur +de notre nom. S'il était possible que tu fusses la mère +de cet enfant, toutes les précautions que nous prenons, +toutes les combinaisons que j'arrange seraient +inutiles; nous resterions simplement en France, et +simplement nous confesserions la vérité, en livrant le +misérable à la justice. Pour être élevé par une nourrice, +une bonne nourrice, un enfant n'est pas perdu.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Quand il aura atteint un certain âge, il viendra +en France et je surveillerai son éducation. Enfin, +plus tard, je l'aiderai à entrer dans la vie et lui laisserai +par testament, ce qui me reste de fortune, car +il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je +ferai pour lui ce que tu ne pourrais pas faire toi-même. +Peut-être dira-t-on, peut-être croira-t-il +qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance +je peux, moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que +j'ai tout prévu, ou à peu près.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Pour éviter les questions et les observations de +lady Cappadoce, M. de Chambrais voulut que Ghislaine +écrivît à celle-ci leur projet de voyage en +Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait +rien à dire.</p> + +<p>Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, +et beaucoup.</p> + +<p>—Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on +cacher sous ces voyages qui s'enchaînaient sans +raison? Était-ce un prétexte pour lui faire comprendre +qu'on n'avait plus besoin de ses services? +S'il en était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? +Elle n'était pas femme à s'imposer.</p> + +<p>Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; +mais ce souci égoïste de ramener tout +à soi la tira d'embarras: comme il n'avait jamais été +question de se priver des services de lady Cappadoce, +elle put démontrer avec la persuasion de la vérité +que cette idée ne reposait sur aucun fondement; elle +allait en Italie parce que son oncle qui, avait pris +plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise, +voulait maintenant lui montrer la peinture +italienne, voilà tout; c'était bien simple; et il fallut +que lady Cappadoce se contentât de ces explications.</p> + +<p>Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de +Chambrais à qui elle essaya de présenter des objections +de convenance sur ce long tête-à-tête entre un +homme jeune encore et une toute jeune fille, mais +elle fut reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se +mettre en tiers dans ce tête-à-tête comme elle l'aurait +désiré.</p> + +<p>Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si +extraordinaire que cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, +et elle ne s'expliqua cette bizarrerie que par la haute +compétence qu'elle s'attribuait dans les questions +d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, +qui était un ignorant présomptueux—comme tous les +Français d'ailleurs—prenait ses précautions pour +n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui l'auraient +humilié.</p> + +<p>Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux +partis à prendre: se soumettre ou se fâcher. Son +premier mouvement fut de retourner en Angleterre; +mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne +rentrer dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage +qui devait la rétablir dans son rang et que la +mort maladroite lui faisait encore attendre, elle +trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment +que de se laisser emporter par l'amour-propre si justement +blessé qu'il fût, et elle se soumit.</p> + +<p>Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle +M. de Chambrais eût à prendre des précautions pour +sauver les apparences; il avait aussi à faire accepter +ce long voyage par les membres de la famille qui +s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner +d'une absence de près d'un an.</p> + +<p>Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques +jours qu'ils passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le +même: on félicita le comte et on complimenta +Ghislaine:</p> + +<p>—Charmant voyage!</p> + +<p>—Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?</p> + +<p>Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous +qu'elle était heureuse, bien heureuse de ce charmant +voyage.</p> + +<p>Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire +que Ghislaine avait dû mettre sur ses lèvres pour +parler des «joies de ce charmant voyage» était +un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant +de Paris, elle put déposer son masque souriant, +qu'elle trouva un peu de calme.</p> + +<p>Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu +qu'elle faisait.</p> + +<p>Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères +dans laquelle elle entrait? Que durerait-elle? Comment, +se terminerait-elle?</p> + +<p>Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige +lorsqu'elle se penchait au-dessus avec l'angoisse +d'une curiosité ignorante: mère! enfant! que de +questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne +pour l'éclairer.</p> + +<p>Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait +aux arrangements pris par son oncle. Sans doute, +elle devait croire qu'ils étaient dictés par l'expérience +de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le +croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête +homme au monde que son oncle, de plus droit et de +plus délicat que lui, mais malgré tout, au fond de sa +conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues +protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait +pas à étouffer; les mères se sacrifient pour leurs +enfants, tandis qu'elle sacrifiait son enfant à son +propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de son nom.</p> + +<p>Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, +elle fut sur le point de se confesser à son oncle; mais +comment? Elle qui ne savait rien et n'était rien, +pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A +quel titre? En appuyant sur quoi?</p> + +<p>Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son +enfant, mais le sentait-elle assez fermement pour +avoir la force de résister à son oncle; et si cette force +lui manquait, qu'obtiendrait-elle?</p> + +<p>Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était +obligée de convenir que cet amour des mères pour +leurs enfants qui engendre ces sacrifices, et ces héroïsmes +dont parle la tradition, était bien faible en +elle, si même il existait, et que ce qu'elle trouvait +dans son coeur comme dans son esprit, c'était une +sorte d'instinct vague, nullement un sentiment passionné. +L'illusion n'était pas possible: sa vie serait +manquée dans tout ce qui fait le bonheur de la femme: +elle aurait eu un amant, sans l'amour; elle aurait un +enfant sans la maternité.</p> + +<p>Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait +régulièrement pendant qu'elle tournait ses tristes +pensées, et si absorbantes qu'elles fussent, elles cédaient +cependant aux distractions du voyage.</p> + +<p>Enfermée à Chambrais dans son appartement, +elle fut toujours revenue au même point: la grossesse, +l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte, mais le +mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient +pas ne pas la secouer.</p> + +<p>A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes +après les autres eussent été éternelles à passer: au +Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si remplies +que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.</p> + +<p>A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par +la fièvre et les tristes réflexions, eussent été terriblement +longues: à Andermatt ou à la Furca, la fatigue +les faisait courtes.</p> + +<p>Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé +précisément à ce que Ghislaine ne se fatiguât point, +et leurs promenades avaient été limitées en conséquence. +Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, +elles avaient au contraire une heureuse influence +sur son état général, il les avait peu à peu +allongées.</p> + +<p>Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni +chétive; élevée à la campagne dans la liberté du +plein air, elle n'avait pas besoin de ménagements et +de précautions qui eussent été indispensables à une +Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter +le chaud comme le froid, la pluie comme le soleil; +qu'elle fît de l'exercice, elle mangerait; qu'elle se +fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en mouvement, +elle échapperait aux rêveries de la réflexion +et du retour sur soi,—le point essentiel à obtenir.</p> + +<p>La réalité justifia ce raisonnement, non seulement +elle mangea et elle dormit, mais encore les troubles +et les malaises qui s'étaient manifestés en Hollande +disparurent.</p> + +<p>Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils +descendirent sur les lacs de la frontière italienne, +puis en septembre ils commencèrent leur vrai voyage +par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en +novembre.</p> + +<p>Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que +rien sur son visage ou dans son attitude provoquât +la curiosité, et les personnes de leur monde qu'ils +avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à +Rome n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: +à la vérité, on pouvait trouver qu'elle portait +des vêtements un peu larges, mais il y avait à cette +tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait +sans aller en chercher d'invraisemblables: la +liberté du voyage, la chaleur et, plus que tout, le dédain +de la toilette qui chez mademoiselle de Chambrais +était notoire.</p> + +<p>Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer +à ces rencontres et de disparaître, comme il +était arrivé aussi pour M. de Chambrais de se débarrasser +de son valet de chambre. Sans doute il avait +pleine confiance dans ce vieux domestique attaché +à son service depuis plus de vingt-cinq ans, mais +cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre maître du +secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller +des travaux de peintures et d'appropriation dans +l'appartement de la rue de Rivoli, Philippe fut donc +renvoyé à Paris avec ordre de presser les ouvriers de +façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier +janvier.</p> + +<p>Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une +soirée de beau temps, la mer devant être plus douce +à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en voiture à +travers les Calabres et le Sicile.</p> + +<p>Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix +de M. de Chambrais. Vingt ans auparavant, il avait fait +un voyage en Sicile. A cette époque, il n'imaginait +guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, +mais il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux +de jeune premier et d'amoureux, et en visitant une +petite ville des environs de Palerme, Bagaria, l'idée +lui était venue qu'on serait là à souhait pour se +cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, +à l'abri de toute surprise.</p> + +<p>Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui +en était resté assez vivace pour s'imposer le jour où +il s'était demandé dans quel pays Ghislaine trouverait +un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile et +à Bagaria.</p> + +<p>Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville +dont son oncle lui avait tant parlé? Depuis trois mois +la question s'était posée à chaque instant pour Ghislaine. +Aussi quand l'heure de l'arrivée à Palerme +approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. +Elle resta là assez longtemps, les yeux perdus dans +les profondeurs bleues de l'horizon. Enfin un point +plus sombre se détacha sur la ligne indécise où la +mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le +panorama verdoyant de Palerme se dressa devant elle +montant du rivage jusqu'au cirque de montagnes +grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.</p> + +<p>—Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard +charmé qu'elle avait fixé sur lui.</p> + +<p>Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; +et quand elle se trouva installée dans une villa dont +les jardins occupaient les pentes du Monte-Catalfano, +elle éprouva un sentiment de tranquillité et de +repos, presque de confiance. A la vérité, ces jardins, +tout pleins d'ermitages, de ruines et de grottes avec +des statues de personnages à figure de cire ou de +bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, +mais qu'importait? ces «embellissements» n'avaient +pas supprimé l'admirable vue de Palerme; pendant +les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre là, enfermée +ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se +promener que les allées plantées d'orangers de ces +jardins, cette vue lui ouvrirait au moins des échappées +au dehors et cela suffirait.</p> + +<p>Cependant ces trois mois furent longs à passer et +les promenades dans les jardins, pas plus que les +contemplations de la mer n'auraient suffi pour les +remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait +trouvé moyen de les couper de temps en temps.</p> + +<p>Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un +médecin depuis leur départ de Paris n'existaient +plus, au contraire, il en trouvait de toutes sortes, +pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités +dont depuis trop longtemps il portait le poids +tout seul. En l'habituant peu à peu à ce médecin, +Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au moment +décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un +point que lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.</p> + +<p>Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile +ni sous son vrai nom, ni avec son titre; mais il suffisait +de le voir pour comprendre que c'était un client +sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi +quand il avait demandé à un médecin de Palerme, +réunissant à peu près les conditions de savoir et d'âge +qu'il voulait, de venir une fois par semaine à Bagaria, +avait-il vu sa proposition acceptée avec empressement.</p> + +<p>Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant +plus de précautions qu'elle devait garder l'enfant +pendant plusieurs années. On trouva une femme de +pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait certaines +garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit: +jeune encore, superbe de force et de santé, +elle avait déjà eu cinq enfants; sans être à son aise, +elle n'était point misérable, et sa maisonnette, bâtie +au bord de la mer, était plus propre que celles de ses +voisins.</p> + +<p>Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir +elle-même et dont elle surveilla l'exécution pièce +par pièce, sans que son oncle s'en fâchât: certes, il +lui déplaisait de voir en elle le développement d'un +sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il +était bon qu'elle s'occupât à quelque chose.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>M. de Chambrais était depuis trop longtemps +éloigné de Paris pour ne pas vouloir rentrer en +France aussitôt que possible, il le voulait pour lui, +car les journées commençaient à être terriblement +longues; et il le voulait aussi, il le voulait surtout +pour Ghislaine dont l'absence avait duré +quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, +lors de leur départ, fixé pour leur voyage. Mais avant +de se mettre en route il fallait être certain à l'avance +qu'elle pourrait sans danger supporter les fatigues de +la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris +celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en +rentrant à Chambrais personne ne pût trouver en elle +le plus léger indice qui permît un soupçon.</p> + +<p>—Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes +les fois que le médecin venait à Bagaria.</p> + +<p>Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné +une partie de la vérité, et il était trop italien pour ne +pas accepter tout ce que le comte lui demandait ou +lui disait: on lui avait donné une jeune femme à soigner +et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; +on l'avait prié de déclarer l'enfant comme né de père +et de mère inconnus, il avait fait cette déclaration +sans laisser paraître la plus légère surprise, et de +cette enfant—une fille—il avait voulu être le +parrain avec sa femme pour marraine; on le chargeait +d'envoyer toutes les semaines à Paris, poste +restante, à de certaines initiales, un bulletin de +la santé de l'enfant, il trouvait ces précautions +toutes naturelles et ne s'offusquait pas qu'on les +prît avec lui; jamais d'opposition, de contradiction, +de suspicion:—«Vous voulez? rien de plus facile, +et avec le plus grand plaisir, très heureux de vous +êtes agréable.»</p> + +<p>Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, +il avait pour la première fois résisté.</p> + +<p>—Je comprends votre désir de rentrer en France, je +dirai même que je le partage, certainement la Sicile est +un pays admirable et Palerme est une belle ville, mais +la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, les +relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous +voir partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder +toujours. Mais il ne faut rien risquer, rien compromettre. +Certainement, les choses se sont passées pour +madame votre fille—il avait toujours appelé Ghislaine +«Madame votre fille»—d'une façon extraordinairement +providentiellement favorable. D'abord +nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans +aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions +en usage en Angleterre, et que notre charmant +sujet a bien voulu adopter, sans aucune fatigue +pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des +plus régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui +enfin le rétablissement s'opère si bien, que j'ai la certitude +que si dans six mois on me demandait d'examiner +madame votre fille, moi médecin, je serais dans +l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle +n'est pas primipare.</p> + +<p>Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant +ce point, mais il ne convenait pas à son adresse de +laisser voir jusqu'où il allait dans ses paroles, aussi voulut-il +tout de suite les expliquer de façon à ce que le +comte pût les interpréter comme il voudrait:</p> + +<p>—En ne considérant que la question de beauté +chez la femme, c'est quelque chose cela. On croit généralement +que la grossesse et l'accouchement laissent +des stigmates ineffaçables; mais c'est là une opinion +des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. +Sans doute il arrive quelquefois et même il arrive souvent +que ces stigmates existent, mais il se produit aussi +des cas où ils manquent absolument, et ce cas est +celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de +madame votre fille, si vous permettez, en différant +votre départ de quelques semaines encore, qu'elle se +rétablisse complètement.</p> + +<p>Comment résister? Après tout, quelques semaines +de plus ou de moins étaient de peu d'importance +pour lui, et puisqu'elles étaient décisives pour la +santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient +voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et +cette explication pouvait être donnée sans provoquer +les interprétations.</p> + +<p>Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle +avait demandé que la nourrice lui amenât sa fille tous +les jours et quand elle avait commencé à sortir elle +avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la +nourrice.</p> + +<p>De même que M. de Chambrais avait été peu +satisfait du soin qu'elle mettait à la layette, de +même et plus vivement il fut fâché de la voir +donner à cet enfant des témoignages d'affection et +de tendresse.</p> + +<p>—Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? +Ne devrait-elle pas avoir pour l'enfant les sentiments +qu'elle a pour le père?</p> + +<p>A mesure que le moment du départ approchait, les +visites de Ghislaine chez la nourrice se faisaient de +plus en plus longues: les premiers jours, elles n'avaient +été que de quelques instants, mais peu à peu +elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture +qui l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher +de venir la reprendre à une heure chaque fois plus +reculée.</p> + +<p>On était en mars, et dans ce climat méditerranéen +les journées étaient déjà chaudes sous un ciel radieux; +quand le vent soufflait du sud ou de l'ouest il apportait +le parfum et même les pétales des amandiers, des +abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle +plaine de Palerme si riche qu'on l'appelle la <i>Conca +d'oro</i>. Ghislaine s'asseyait au bord du rivage à l'abri +d'une touffe de figuiers et se faisait apporter sa fille +qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la nourrice, +heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à +son ménage, ne venant que de temps en temps pour +voir si l'enfant n'avait pas besoin d'elle.</p> + +<p>Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent +joué à la maman avec ses poupées pour savoir +comment on tient un bébé, et tout de suite sa fille +s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans +pleurer.</p> + +<p>Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel +elle ne pouvait penser qu'avec horreur, c'était la +sienne aussi, et cependant elle allait l'abandonner!</p> + +<p>Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à +son oncle et qui l'avaient si douloureusement +tourmentée lui revenaient avec plus d'intensité maintenant +que cet enfant n'était plus un être vague, +que son imagination se représentait difficilement.</p> + +<p>Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, +elle avait voulu qu'on le lui montrât; mais +dans son état de prostration, elle l'avait à peine regardé, +et le souvenir indécis qui lui en était resté était +celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. +Puis revenant à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, +elle s'était dit que décidément ce qu'elle avait prévu +se réalisait: elle n'avait point le sentiment de la maternité; +et continuant son examen, elle s'était dit +aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi +c'est le père aimé que la mère cherche et trouve dans +son enfant, comment aimerait-elle celui-là?</p> + +<p>C'était donc par devoir plutôt que par tendresse +qu'elle avait voulu que la nourrice le lui apportât tous +les matins; la seconde fois, elle ne l'avait pas vu moins +laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus: que +pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans +toutes les directions, au hasard, sans paraître rien +voir, ces lèvres qui ne s'ouvraient que pour sucer le +lait resté dans les plis de la bouche ou pour crier?</p> + +<p>Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui +prit un doigt dans sa petite main et le serra, en même +temps ses joues se plissèrent et ses yeux vagues exprimèrent +un sourire.</p> + +<p>Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête +aux pieds, et fit sauter son coeur dans sa poitrine: +cette caresse, la plus douce qu'elle eût reçue, ce sourire +venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel +qu'elle se croyait incapable d'éprouver.</p> + +<p>Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. +Le lendemain l'enfant suivit de ses yeux les +mouvements que sa mère faisait pour la prendre; le +surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça +son nom:</p> + +<p>—Claude.</p> + +<p>Puis comme elle le répétait avec une intonation de +tendresse, elle crut remarquer que la petite la regardait +de ses yeux pâles en souriant, comme si c'était +pour elle une agréable musique que cette voix qui +la caressait; elle le répéta:</p> + +<p>—Claude, Claude.</p> + +<p>Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps +elle chercha à produire des sons qui, bien que n'arrivant +pas à l'articulation n'en étaient pas moins pour +Ghislaine une réponse.</p> + +<p>Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie +expérimentale, n'était pas en état de décider ni même +de se demander si ce sourire et ces sons étaient nés +d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le produit +d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, +lui souriait;—elles se comprenaient dans une +langue plus éloquente que celle des savants, celle que +la mère,—humaine ou bête, parle à son enfant et +que l'enfant parle à sa mère.</p> + +<p>Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait +de rester dehors, elle le passa au pied du +figuier ou dans la cabane de la nourrice quand la +pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour +d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui +jouaient ou piaillaient.</p> + +<p>Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que +le médecin autorisait enfin leur départ, elle demeura +anéantie.</p> + +<p>—Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se +méprenant sur la cause de son émotion.</p> + +<p>—Je ne crains rien.</p> + +<p>—Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année +dernière à pareille époque; à vrai-dire même, tu es +peut-être en meilleure santé, fortifiée par ce bon air +de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le +plus léger soupçon.</p> + +<p>—Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi +partir?</p> + +<p>—L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs +une plus longue absence serait impossible à expliquer, +elle n'a que trop duré. Je comprends que décidément +j'ai eu tort de te laisser voir cette petite tous les jours. +Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice +l'avait enlevée le premier jour, comme il était +convenu, tu accepterais aujourd'hui notre départ sans +penser à le retarder.</p> + +<p>—C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un +certain point naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.</p> + +<p>—Impossible?</p> + +<p>—A ce moment, cette enfant ne représentait pour +moi qu'un sentiment confus, aujourd'hui elle est ma +fille.</p> + +<p>—Dis qu'elle est celle de ce misérable.</p> + +<p>—La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas +avoir un père, faut-il qu'elle n'ait pas de mère.</p> + +<p>—Alors, que veux-tu?</p> + +<p>—Je voudrais ne pas l'abandonner.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Mais en restant près d'elle, en la gardant avec +moi.</p> + +<p>—Ici?</p> + +<p>—Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du +pays que j'ai souci.</p> + +<p>—Et ta réputation, ton honneur?</p> + +<p>—Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou +mon honneur à ma fille? C'est la question que je me +pose avec de terribles angoisses. Puisque je suis libre, +qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger, +sous le nom que vous avez pris en venant +dans ce pays; ainsi le nom de Chambrais ne serait +pas atteint.</p> + +<p>—Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre +nom, ni envers moi. Si depuis bientôt un an je t'ai +aimée et soutenue avec une tendresse paternelle, j'ai +par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu +en conviendras, n'est-ce pas?</p> + +<p>—De tout coeur.</p> + +<p>—Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les +mets en opposition avec la liberté dont tu parles: +moi ton père, moi chef de famille, je ne permets +pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse +te pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de +conduite que je t'ai imposée, je l'ai prise avec l'autorité +que me donne l'expérience de la vie et j'en assume +toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle de +la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; +d'ici là tu décideras.</p> + +<p>—N'admettez pas un seul instant la pensée que je +puisse vous désobéir, nous partirons samedi.</p> + +<p>—Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait +t'empêcher de te suicider. Maintenant que ta +résolution est prise, comprends que pas plus que toi +je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici +tant que les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; +puis je viendrai la chercher et l'amènerai en +France, près de Paris, où je pourrai la voir et la surveiller.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, +lady Cappadoce voulut arranger avec elle la reprise +des leçons, telles qu'elles avaient lieu avant le départ +pour la Hollande, et dresser tout de suite un +horaire immuable: elles étaient la justification de +son pouvoir, ces leçons, aussi y tenait-elle.</p> + +<p>Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui +avaient donné leurs heures; quant à Nicétas, il avait +quitté Paris pour l'Amérique du Sud, le Brésil, la +Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les +journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; +il faudrait donc le remplacer, ce qui, d'ailleurs, +serait facile; elle s'était entendue à ce sujet +avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois +du plus grand talent.</p> + +<p>Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul +fait de l'installation de M. de Chambrais au château, +les habitudes d'autrefois se trouvaient changées du +tout au tout; c'était le comte qui était le maître +désormais et tout devait être subordonné à son agrément; +on ne pouvait pas lui imposer la vie de travail +et de retraite d'autrefois qui, seule, permettait d'assurer +la régularité des leçons; le sacrifice qu'il faisait +en abandonnant Paris était assez grand pour +qu'on lui en fût reconnaissant sans marchander, et +pour cela il fallait l'amuser, le distraire et se remettre +entièrement à sa disposition, en étant toujours +prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il +lui plairait d'aller, à recevoir qui il voudrait inviter.</p> + +<p>Lady Cappadoce avait été positivement renversée.</p> + +<p>—Mais les leçons....</p> + +<p>—Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je +pusse peut-être employer mon temps autrement. +J'aime le travail, au moins certaines études, et je +serai toujours heureuse de leur donner les heures +dont je pourrai disposer: ainsi nous verrons à nous +entendre avec M. Lavalette et M. Casparis....</p> + +<p>—Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? +interrompit lady Cappadoce, poussée par la passion +musicale.</p> + +<p>—Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai +seule quand l'envie m'en prendra; plus tard, +nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre +d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront +pas mon oncle.</p> + +<p>—La musique ne le gênerait pas plus que la littérature +ou la sculpture.</p> + +<p>Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:</p> + +<p>—Peut-être l'ennuierait-elle davantage.</p> + +<p>—C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, +dit lady Cappadoce avec un mélange d'aigreur +et de compassion.</p> + +<p>—Je dois donc la lui éviter.</p> + +<p>—C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux +arrangements?</p> + +<p>—Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous +serai reconnaissante de les faciliter.</p> + +<p>Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces +nouveaux arrangements, au moins était-ce lui qui, +sans en avoir l'air, les avait inspirés à Ghislaine.</p> + +<p>Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils +avaient parlé de leur retour en France, et que M. de +Chambrais avait annoncé son intention de se fixer +au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans doute +elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, +mais connaissant les goûts mondains de son +oncle, elle ne pouvait pas ne pas se demander comment +il s'habituerait à la vie de la campagne monotone +et régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois +accepter cette existence, peu faite pour lui, c'était +sous le coup de la nécessité; mais à quelques pas de +Paris, comment la supporterait-il?</p> + +<p>Franchement, et après l'avoir remercié avec une +effusion toute pleine de gratitude émue, elle lui avait +fait part de ses scrupules.</p> + +<p>C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, +et savait qu'elle n'était pas de caractère à ne penser +qu'à elle égoïstement, l'attendait.</p> + +<p>—Certainement la vie des champs n'est pas précisément +pour me plaire, mais pourquoi veux-tu que +cette vie soit fatalement monotone, régulière et retirée? +ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.</p> + +<p>—Comment serait-elle autre?</p> + +<p>—En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis +que tu as perdu ton père, et ta mère, parce que tu +n'étais qu'une petite fille; mais l'âge est venu; tu +n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu +es émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu +pas quelquefois au château d'anciens amis, des +membres de notre famille, des camarades à moi, +qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement +fermée, et égaieraient cette monotonie?</p> + +<p>—Est-ce donc possible?</p> + +<p>—Quand on est dans ta position, quand on a ton +nom, tout est possible, et tout est faisable; il n'y a +qu'à vouloir.</p> + +<p>—Je veux tout ce qui peut vous être agréable.</p> + +<p>—Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne +suis pas si exigeant pour les plaisirs que tu l'imagines; +j'avoue que Chambrais tout nu n'est pas très +récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. +Et d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera +pour toi aussi.</p> + +<p>C'était dans ce dernier mot que se trouvait la +raison déterminante qui avait suggéré l'idée de M. de +Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il n'avait prononcé +qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, +et au trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait +compris qu'elle croyait que le mariage dont il l'avait +entretenue était maintenant à jamais impossible, ce +qui était pour elle une douleur d'autant plus grande +qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait +vivement ce mariage. Qu'il essayât de lui prouver +qu'elle se trompait, il ne réussirait point à ébranler +un sentiment contre lequel les raisonnements les +plus adroits seraient sans influence, précisément par +cela même que c'était un sentiment: elle se jugeait +indigne de d'Unières, et rien de ce qu'il dirait en ce +moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien à +dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.</p> + +<p>De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais +moins triste: d'Unières que, dans les circonstances +présentes il était impossible d'inviter seul, viendrait +avec les autres amis, et l'amour ferait le reste: la +première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la +seconde le serait un peu moins: elle désirerait, elle +attendrait la cinquième ou la sixième.</p> + +<p>Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, +et il aurait deux alliés: le comte d'abord, Ghislaine +ensuite; comment ne gagnerait-il pas la bataille?</p> + +<p>Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il +avait été de s'imaginer que l'émancipation lui donnerait +cette liberté.</p> + +<p>Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui +communiqua le nom du comte d'Unières, elle ne fut +pas maîtresse de retenir une exclamation douloureuse:</p> + +<p>—Vous avez invité M. d'Unières!</p> + +<p>Il évita de la regarder.</p> + +<p>—M'était-il possible de faire autrement?</p> + +<p>—Mais après ce qui s'est passé....</p> + +<p>—C'est justement sa demande et ce qui s'est passé +qui m'obligeaient à l'inviter. Depuis notre départ +pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de lui, mais tu +dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, +nous ne pouvions pas entreprendre un voyage en +Hollande, et surtout celui d'Italie, sans que je lui +donne des explications.</p> + +<p>—Des explications?</p> + +<p>—Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, +je lui avais écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, +son élection faite, nous examinerions ce projet +qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand +contentement.</p> + +<p>—Vous avez dit cela?</p> + +<p>—N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment +lui tenir un autre langage? Il désirait t'épouser, +tu étais favorable à sa demande, moi-même je souhaitais +ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez, +je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous +sommes partis, il fallait une explication, ou bien +nous paraissions nous sauver pour rompre.</p> + +<p>—N'était-ce pas le mieux?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas +cette injure, et je n'étais pas en disposition d'en faire +à un homme tel que lui, que j'estime et que j'aime. +Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage par +ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. +Depuis, nous sommes restés en correspondance; +il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a parlé de +toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous +rentrons, la première personne que je dois voir, c'est +lui.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous +aviserons.</p> + +<p>—Je vous assure qu'il m'est très pénible de me +trouver avec M. d'Unières.</p> + +<p>—Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le +savoir; mais cette impression pénible se calmera et +passera....</p> + +<p>Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: +Avez-vous donc l'intention de l'inviter souvent? mais +elle le retint, ne voulant pas paraître intervenir +dans le choix des invités de son oncle.</p> + +<p>—N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que +M. d'Unières vous entretienne des intentions qu'il +avait il y a un an?</p> + +<p>—Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Je répondrai ce que tu voudras.</p> + +<p>—Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.</p> + +<p>—J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des +tiennes; mais puisque tu trouves qu'il est impossible, +je le dirai; seulement ce ne sera pas dans ces +termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas être +devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons +et je n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant +bien que mal par des échappatoires; les médecins +conseillent de ne pas te marier trop jeune; enfin je +gagnerai du temps.</p> + +<p>—Il faudra toujours se prononcer à un certain +moment.</p> + +<p>—Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on +ne veut pas de lui et qu'alors il se retire.</p> + +<p>—Et s'il ne se retire pas?</p> + +<p>—S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment +sérieux, profond, et dans ce cas ce sera à toi +de voir comment tu veux répondre à cet amour. Mais +pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper +de cela. En vertu de certaines idées, dont je sens +toute la force, tu crois devoir renoncer à ton mariage +avec d'Unières....</p> + +<p>—Avec lui et avec tout autre.</p> + +<p>—Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne +romps pas ce mariage brusquement, parce que je ne +pourrais le faire qu'en te compromettant ou en blessant +d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.</p> + +<p>Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement +qu'il fut question entre M. de Chambrais et le comte +d'Unières, et les raisons les meilleures s'enchaînèrent +pour le justifier:</p> + +<p>Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement +ce projet de mariage, c'était d'abord par estime +et par amitié pour le mari qui se présentait, et +ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine +était parfaitement en âge de se marier. Mais +quand l'indisposition qui avait nécessité leur voyage +en Italie l'avait mis en relations avec des médecins, +il était revenu sur cette opinion.</p> + +<p>S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient +se marier à dix-huit ans et même à seize, il +en est d'autres pour lesquelles les mariages précoces +sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux +fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet +développement qui, pour la Française, n'a lieu +qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. Sans doute, +Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant +elle se trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable +qu'on attendît ses vingt-trois ans pour la +marier, cependant, plus ce mariage serait retardé, +mieux s'en trouverait sa santé.</p> + +<p>A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait +une autre de l'ordre moral non moins grave pour +M. de Chambrais.</p> + +<p>S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le +comte d'Unières, il ne voulait cependant pas la marier +à lui tout seul, et sans que par un choix librement +fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand +on ne connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? +En ce moment Ghislaine accepterait un mari des +mains de son oncle, elle ne le prendrait pas elle-même—ce +que justement il voulait. De là la vie +nouvelle qu'il avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, +et quand elle se déciderait, ce serait en connaissance +de cause.</p> + +<p>—Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais +en serrant la main de d'Unières, après ces explications, +le mariage dépend de vous et est entre +vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains +indices, j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et +personne n'est dans de meilleures conditions que +vous.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le +seul homme qui pût faire revenir Ghislaine sur sa résolution: +qu'il ne réussit pas et qu'elle s'obstinât dans son +idée, qu'elle n'était pas digne de se marier, elle en arriverait +un jour à reconnaître Claude; à la vérité, +tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant +des droits que lui donnait sa qualité d'oncle et surtout +la tendresse de Ghislaine, empêcher cette honte, +mais combien vivrait-il encore? Un jour elle serait +libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.</p> + +<p>Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de +la Chambre des députés, le comte d'Unières s'était +déjà placé à la tête du parti royaliste. Son élection +violemment contestée l'avait, dès son entrée à la +Chambre, amené à la tribune; et aux premières +phrases il s'était révélé orateur. Il était facile de contester +ce qu'il disait, il était impossible de ne pas +écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, abondante, +imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue, +avec des redites et des périodes inachevées, +mais originale toujours, ne ressemblant pas plus à la +phraséologie vague des avocats, qu'à la platitude +courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, +d'élan, passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions +littéraires, ni le bon goût, ni la correction, +n'ayant d'autre souci que d'entraîner les esprits et +d'ébranler les coeurs.</p> + +<p>On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, +charmé bien vite, et son élection, qui pouvait +être cassée dix fois, avait été validée. Ce fort et ce violent, +qui était aussi un timide, serait probablement +resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès +l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours +il s'était montré l'homme de son début.</p> + +<p>Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes +pour se faire aimer, mais d'Unières n'était pas +passionné seulement dans ses discours, et les passionnés +enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par +sa propre flamme met le feu à votre esprit et à votre +coeur; avec cela beau garçon, d'une élégance simple, +d'une distinction affable, tendre comme une femme, +il entraînerait Ghislaine.</p> + +<p>Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, +pour l'avoir rencontré trois fois, elle avait +été à lui; maintenant, quoi qu'elle voulût, elle ne se +reprendrait pas: et la preuve de l'influence qu'il +exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé +paraître, en le voyant sur la liste des invités: indifférent, +elle n'eût pas craint de se trouver avec lui.</p> + +<p>Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur +de Ghislaine, M. de Chambrais avait compris que ce +qui, pour beaucoup, causait cet émoi, était la crainte +que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi +eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans +une prudente réserve, mais comment lui adresser +cette recommandation quand les choses avaient été +menées à un point si avancé l'année précédente, et +quand il lui disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu +entrer dans des explications telles que le mieux encore +était de s'en remettre au tact de d'Unières qui +n'avait nullement les allures d'un vainqueur.</p> + +<p>Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité +comme les autres, d'Unières, rien de plus; pas un +seul instant il ne parut vouloir accaparer Ghislaine +comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le déjeuner, +on se promena en voiture dans les jardins et dans +le parc, il loua discrètement ce qu'on lui montrait et +ce qu'il voyait pour la première fois, sans que rien +dans son attitude ou ses paroles pût donner à supposer +qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un +jour. S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient +sortis des mains de Le Nôtre, ces charmilles en portiques, +ces ifs et ces cyprès taillés à l'antique mode, +ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, +Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient +les allées et les pièces d'eau, c'est que, plus que tout +autre peut-être, il était l'homme de la tradition; ce fut +ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant +trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne +parla que des oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en +Italie et il en parla bien, très simplement, sans +aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et +les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que +Ghislaine trouva juste, pensant en tout et sur +tout comme il pensait lui-même.</p> + +<p>—Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités +partis, il fut seul avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir +d'Unières; n'a-t-il pas été parfait?</p> + +<p>Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré +d'une grande discrétion.</p> + +<p>—Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est +parfait en tout.</p> + +<p>Une fois encore elle retint le mot qui lui montait +aux lèvres et qui était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion +de le connaître mieux. Mais elle ne voulait pas +gêner son oncle dans ses relations. Et en même temps +elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât +franchement, qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir +d'Unières, et son oncle assurément la presserait de +questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à distance +s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait +renoncé à se marier? Au contraire, s'il ne lui était +pas indifférent, pourquoi s'obstinait-elle à ne pas l'accepter +pour mari? Il serait imprudent qu'elle laissât +lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons +qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas +prise sur lui qui ne comprenait pas et ne comprendrait +jamais que la naissance de Claude fût un empêchement +à ce mariage qu'il voulait.</p> + +<p>Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent +qu'il plut à son oncle, non seulement à Chambrais +où il n'y eut pas de réunion sans lui, mais encore +à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes +les fois qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, +et tous les vendredis à l'Opéra, où son oncle se fit céder +une loge par un de ses amis.</p> + +<p>Ce fut un événement parisien quand, le dernier +vendredi de mai, on vit paraître dans une loge de +premier rang une jeune fille en robe de crêpe blanc, +avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration +et d'envie à plus d'une femme.</p> + +<p>—Quelle était cette jeune fille que le comte de +Chambrais accompagnait, et qu'on voyait pour la +première fois à l'Opéra?</p> + +<p>Un murmure courut de loges en loges; ceux qui +connaissaient le monde affirmaient que c'était la +nièce du comte, la princesse Ghislaine; d'autres contestaient, +n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, +ni ne l'ayant jamais rencontrée.</p> + +<p>Le collier trancha le différend; des femmes d'un +certain âge, qui avaient été en relations avec la mère +de Ghislaine, reconnaissaient ce collier fameux par la +beauté et la pureté des quatre cents perles qui le composaient:</p> + +<p>—C'est le collier des princesses de Chambrais.</p> + +<p>—Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle +un bijou de cette importance?</p> + +<p>C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce +bijou comme il avait exigé la robe décolletée, au +grand étonnement et à la grande gêne de Ghislaine +qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un +de ses axiomes.</p> + +<p>—Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit +vingt fois que la toilette était la ressource des femmes +qui ne peuvent pas avoir d'autre distinction?</p> + +<p>—Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou +quand on ne doit pas se trouver dans son milieu; +mais le soir, autre affaire.</p> + +<p>Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de +donner ses autres raisons qui étaient qu'il voulait que +Ghislaine fit sensation et que, quand le comte d'Unières +viendrait dans sa loge, tout le monde eût les +yeux tournés vers cette loge.</p> + +<p>Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers +actes de l'<i>Africaine</i>, on ne parlait que du mariage de +la princesse de Chambrais avec le comte d'Unières, +et les journaux mondains du lendemain faisaient +pressentir les fiançailles «d'une des plus nobles héritières +du faubourg Saint-Germain avec le plus jeune +et le plus en vue des hommes politiques du parti +monarchique».</p> + +<p>Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady +Cappadoce les lisait, non les français bien entendu +pour lesquels elle avait le plus profond mépris, mais +le <i>Morning Post</i> sans lequel elle ne faisait pas un pas, +en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du +jour, de la veille et même de l'avant-veille, soigneusement +pliés sous le bras gauche, les serrant sur son +coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle +les finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la +trace, comme si elle avait pris soin de jalonner son +passage.</p> + +<p>Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut +surprise un matin de voir entrer lady Cappadoce brandissant +d'une main agitée un numéro du <i>Morning Post</i>, +et elle crut, tant était vive l'agitation de sa gouvernante, +que celle-ci venait de trouver dans le journal +la nouvelle qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en +riant, mais lady Cappadoce se fâcha:</p> + +<p>—Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est +pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.</p> + +<p>Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques +lignes du <i>Morning Post</i> en le lui mettant devant les +yeux.</p> + +<p>C'était la nouvelle des journaux parisiens que le +journal anglais reproduisait, mais en la précisant, sinon +pour Ghislaine, qui restait «l'une des plus nobles +héritières du faubourg Saint-Germain», au moins +pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes +politiques du parti monarchique», qui était nommé +tout au long.</p> + +<p>—N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage +par un journal? demanda lady Cappadoce.</p> + +<p>—Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de +cette façon?</p> + +<p>Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant +que son cher <i>Morning Post</i> pût annoncer une +nouvelle fausse, lui si exact, si méthodique pour tout +ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.</p> + +<p>—Ce ne serait pas vrai?</p> + +<p>—C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.</p> + +<p>—Il aura été trompé par quelque journal français, +répondit lady Cappadoce en jetant sur son cher <i>Morning +Post</i> un regard attendri; alors, ce n'est pas +vrai?</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai.</p> + +<p>—Convenez que cette intimité avec M. d'Unières +est bien faite pour susciter ces bruits de mariage.</p> + +<p>Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, +lady Cappadoce continua:</p> + +<p>—Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle +soit fausse. Vous connaissez mon opinion sur les +mariages précoces: ils sont rarement heureux, très +rarement. Et comment en serait-il autrement? Un +mariage doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, +et non pris au hasard. Ce n'est pas quand elle ne connaît +ni le monde, ni la vie, qu'une jeune fille, qu'une +toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse entraîner +par des considérations futiles: un nez bien +dessiné, une barbe soyeuse, des yeux tendres. Certainement, +le nez de M. d'Unières est d'une belle ligne, +sa barbe est charmante, mais après?</p> + +<p>—Il me semble qu'il a autre chose.</p> + +<p>—C'est de son rôle politique que vous voulez parler? +Il faudrait voir.</p> + +<p>—Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre +ne dit pas ce qu'il vaut?</p> + +<p>—J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs +qui étaient de pauvres caractères.</p> + +<p>—C'est que justement le caractère chez M. d'Unières +est à la hauteur du talent.</p> + +<p>—Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait +parler de lui sur ce ton, personne ne croirait que cette +nouvelle est fausse.</p> + +<p>—Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, +de façon à en rester là.</p> + +<p>Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, +dont le but ne se trahissait que trop visiblement, elle +ne l'était pas moins contre elle-même. Au lieu de +défendre M. d'Unières et de confesser maladroitement +ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter +sa gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci +le voyait?</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Depuis longtemps déjà tout le monde admettait +que le comte d'Unières était le fiancé de la princesse +de Chambrais, tout le monde parlait de leur mariage, +et c'était un étonnement que la date n'en fût pas +encore fixée; cela était si bien accepté que quelques +prétendants, qui avaient pensé un moment à se mettre +sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon persévérer, +puisque le choix était arrêté!</p> + +<p>Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une +parole d'amour ne s'était encore dite entre eux, bien +que l'assiduité de d'Unières se fût continués aussi +constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas +manqué une seule des réunions de chasses en plaine +que le comte avait organisées à l'automne, ni celles +des chasses à courre qui les avaient remplacées en +hiver.</p> + +<p>Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à +une femme qu'on l'aime; c'est même rarement de +cette façon que les duos d'amour commencent, et on +n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus +rien à s'apprendre.</p> + +<p>Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois +il lui avait semblé qu'elle était disposée à l'écouter +et même à lui répondre, et toujours à l'instant +où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté, +voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, +et que si elle s'était abandonnée quelques secondes +auparavant, déjà elle s'était reprise.</p> + +<p>Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, +n'étaient pas exclusivement féminines, et avaient des +causes que d'autres plus experts que lui dans les +choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, +lui échappaient.</p> + +<p>A la longue, la situation était devenue difficile pour +lui, et même jusqu'à un certain point ridicule, +croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé ne pouvant pas se +prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus +franchement.</p> + +<p>A bout de patience, il se décida à s'en expliquer +avec M. de Chambrais qui, de son côté, paraissait ne +pas comprendre que les choses en fussent toujours +au même point, sans avancer d'un pas.</p> + +<p>—Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien +voulu me dire de me faire aimer, et vous avez ajouté, +avec la bienveillance que vous m'avez toujours +témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne +n'étant dans de meilleures conditions que moi.</p> + +<p>—Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes +raisons sont même plus fortes aujourd'hui qu'elles ne +l'étaient à ce moment.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle +Ghislaine que je la demande en mariage, elle +vous répondra qu'elle m'accepte?</p> + +<p>Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément +c'était que, s'il adressait cette demande à +Ghislaine dans ces termes, la réponse qu'il obtiendrait +serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il +avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire +qu'elle ne pouvait pas plus se marier maintenant +qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. Il fallait +donc tourner cette difficulté.</p> + +<p>—Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des +sentiments d'estime et même de tendresse qu'aucun +homme ne lui a inspirés.</p> + +<p>—Vous le croyez?</p> + +<p>—J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis +un an, je ne vous ai pas vus ensemble sans vous +observer, et tout ce que j'ai pu remarquer m'a donné +cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il +est question de vous entre elle et moi n'a fait +que confirmer.</p> + +<p>—Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous +dire avec quelle joie profonde je reçois vos paroles, +je crois que le moment est venu de lui adresser ma +demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.</p> + +<p>Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, +ce fut une gêne inquiète.</p> + +<p>—Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce +mariage, il ne me reste plus qu'à lui demander le +sien. Aussi bien la situation dans laquelle nous nous +trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, +pas plus pour nous que pour le monde.</p> + +<p>—Évidemment, répondit le comte, cependant....</p> + +<p>—Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons +dont vous m'avez parlé l'année dernière pour +retarder cette date existent encore; mais je demande +une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la +certitude de devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, +que je puisse me présenter ouvertement comme +son fiancé, et j'attendrai.</p> + +<p>Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, +qui se voyait mis au pied du mur, se demandait +comment sortir de là; ce dernier mot lui ouvrit un +moyen:</p> + +<p>—Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, +pouvez-vous aborder cette question de délai avec elle?</p> + +<p>—Assurément, c'est difficile.</p> + +<p>—Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour +moi aussi il est difficile de lui en parler, mais enfin +moins qu'il ne le serait pour vous; vous voulez une +réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, +je ne traiterai que le point du mariage et +ne vous enlèverai pas la joie de lui dire votre amour.</p> + +<p>Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme +pour d'Unières, que trop duré, il fallait en sortir; +rien à attendre de bon à la prolonger, au contraire +tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était +grande et la responsabilité lourde pour lui.</p> + +<p>C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et +on pouvait craindre de la perdre si le terrain n'était +pas bien choisi; avec une volonté résolue comme +celle de Ghislaine, avec un coeur féru de certaines +idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien +rencontrer une invincible résistance.</p> + +<p>Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps +de son retour de Paris à Chambrais, où il trouva +Ghislaine seule au travail dans l'atelier de sculpture +qu'elle avait fait aménager en ces derniers temps, en +prenant pour cela une ancienne orangerie.</p> + +<p>D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et +regarda le groupe de chiens qu'elle était en train de +modeler, un tablier de serge passé par-dessus sa +robe, les mains pleines de terre glaise.</p> + +<p>Il lui adressa quelques encouragements aimables +comme à l'ordinaire, puis il lui nomma quelques-uns +de ses amis qu'il avait invités pour une partie de +pêche.</p> + +<p>—M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.</p> + +<p>Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette +question.</p> + +<p>—Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.</p> + +<p>Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de +celui qui était toujours le sien lorsqu'il parlait de +d'Unières.</p> + +<p>—Après tout, autant que tu l'apprennes de moi +que d'un autre.</p> + +<p>—Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant +l'ébauchoir en l'air, en regardant son oncle.</p> + +<p>—La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne +d'Unières... il se marie.</p> + +<p>En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés +sur elle, il la vit pâlir, le visage se contracta, +elle ferma les yeux en chancelant, mais déjà il était +près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans +ses bras.</p> + +<p>—Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, +pardonne-moi.</p> + +<p>En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un +fauteuil où il l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et +regarda sans se rendre compte tout de suite de ce +qui s'était passé.</p> + +<p>—C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi +de l'avoir employé. Il fallait bien t'amener +à avouer ton amour....</p> + +<p>—Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!</p> + +<p>—Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce +que je t'ai dit se trouve vrai, il se marie puisque tu +l'aimes.</p> + +<p>Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.</p> + +<p>—C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, +que je ne puis pas être sa femme.</p> + +<p>C'était une discussion à soutenir, mais maintenant +M. de Chambrais ne la redoutait point: le coup +avait ouvert une brèche par où il devait emporter +toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.</p> + +<p>—Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!</p> + +<p>—Je ne suis pas digne de lui.</p> + +<p>—C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?</p> + +<p>—Suis-je la jeune fille qu'il suppose?</p> + +<p>Il eut un geste d'impatience:</p> + +<p>—Quelle drôle de façon de juger la vie quand on +ne la connaît pas. Assurément il n'est pas dans mon +intention de t'enlever tes illusions sur le monde, en +te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il +faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons +quelquefois pour ne pas exagérer, il arrive quelquefois +qu'une jeune fille commet une faute, tu entends, +commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité +d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? +S'il en était ainsi je t'assure que la statistique du +mariage serait changée. Quelle faute as-tu commise, +toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable? +Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton +esprit, occupé ton coeur? As-tu une légèreté de conscience, +une imprudence de conduite à te reprocher?</p> + +<p>—J'ai ma fille.</p> + +<p>—Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois +plus la jeune fille, la chaste jeune fille que étais il +y a deux ans? A-t-elle laissé une souillure dans ton +âme? une trace quelconque en toi?</p> + +<p>—Une honte dans ma vie.</p> + +<p>—Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant +à vouloir toujours partir du même point tu +arrives à l'absurde: que tu aies participé à ce qui, +s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je +t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant +soit connue, tu ne serais que juste encore en disant +qu'elle te couvre de honte. Mais rien de tout cela +n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de +l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la +honte? Notre brave médecin de Palerme me disait +quand nous avons quitté Bagaria que tu étais la plus +jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais +la vie, j'affirme en mon âme et conscience que tu en +es la plus honnête, ne peux-tu pas me croire? +D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de devenir +sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? +Mais alors ce serait folie. Réfléchis à cela. Songe que +si, sous l'influence de cette folie, tu refusais d'Unières, +on chercherait la cause de ce refus inexplicable, on +chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et +sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu +parles.</p> + +<p>Elle resta un moment silencieuse:</p> + +<p>—Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des +devoirs envers vous, la tendresse, la reconnaissance +me le disent tous les jours, mais j'en ai d'autres +aussi....</p> + +<p>—Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, +et tu comprendras que l'intérêt même de cette petite +te conseille ce mariage. Tant que je serai de ce +monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher +de toi cette enfant et ne pas la traiter comme ta +fille. Quand je serai mort, l'honneur de notre nom +me remplacera et tu ne feras pas cette honte à notre +maison; tu passeras donc une vie misérable dans la +lutte, tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse +d'Unières et j'installe Claude ici avant deux mois.</p> + +<p>—Ici!</p> + +<p>—Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant +cesse de l'être du jour où tu es protégée contre une +imprudence ou un coup de tête maternel par ton +amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je +veux donc te la rendre, et je te la rends, en effet. +Voici comment je l'amène à Chambrais. Ton garde +Lureau ne peut décidément plus faire aucun service; +pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont +je t'ai parlé, Dagomer, qui, en défendant ma chasse +de la Brie, s'est fait casser un bras et une jambe par +les braconniers; c'est un honnête garçon qui m'est +dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire +une excellente nourrice. Nous installons Dagomer à +la place et dans le pavillon de Lureau, et ils amènent +avec eux et leurs autres enfants une petite fille qui +leur a été confiée... la tienne.</p> + +<p>—Vous voulez....</p> + +<p>—Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné +cet arrangement pour enlever ton consentement. +Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu visites +tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit +ses devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce +temps, je vais à Palerme, je ramène Claude, je la +confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand tu +reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant +que nous l'envoyions à Paris pour son éducation.</p> + +<p>—Oh! mon oncle, mon oncle.</p> + +<p>—Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout +cela se réalise, tu fais d'un mot notre bonheur à tous +le sien, le tien, le mien et celui de Claude.</p> + +<p>Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait +pour lire en elle, il la vit frémissante.</p> + +<p>—Qu'as-tu?</p> + +<p>—J'ai peur.</p> + +<p>—De quoi!</p> + +<p>—Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.</p> + +<p>—De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce +malheur que tu veux prévoir, il ne pourrait arriver +que si tu t'abandonnais, et tu ne t'abandonneras pas, +puisque tu aimeras ton mari.</p> + +<p>Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table +sur laquelle se trouvaient un encrier et une plume.</p> + +<p>—J'écris la dépêche, dit-il.</p> + + +<p><b>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE</b></p> + + + +<br><br><br> +<H2>TROISIÈME PARTIE</H2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de +Ghislaine; et ces dix années avaient passé pour elle +comme pour son mari rapides, légères, embellies de +tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du +rang peuvent donner de joies et de confiance.</p> + +<p>Elle aimait son mari d'un amour passionné.</p> + +<p>Le comte idolâtrait sa femme.</p> + +<p>Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait +dans un état d'enthousiasme qui mêlait toujours +à leur tendresse une part d'exaltation.</p> + +<p>Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude +du mariage, mais ils n'en connaissaient pas le calme.</p> + +<p>Une séparation de quelques jours exigée par les +nécessités de la politique les angoissait comme un +malheur; pendant ces séparations ils s'écrivaient des +lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse passionnée, +et jamais il ne revenait d'une absence sans +qu'elle courût au-devant de lui et sans que leur premier +regard, leur première étreinte ne leur donnassent +un vertige.</p> + +<p>Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même +éducation; ils n'étaient vraiment qu'un, se comprenant +avec le geste le plus fugitif, avec un regard, exprimant +bien souvent ensemble la même pensée, en se +servant des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler +pour l'autre avec la certitude à l'avance d'un accord +parfait.</p> + +<p>Il lui contait tout, la faisait partager ses projets +politiques, discutait avec elle, prenait son avis, la +consultait pour les plus grandes comme pour les plus +petites choses, et s'il ne pouvait pas toujours se +conformer à ce qu'elle lui avait conseillé—ce qui +était rare d'ailleurs—il s'en excusait avec des +paroles d'amour et de respect.</p> + +<p>Ce sentiment de respect dominait dans leur +moindres rapports; c'était mieux qu'en égale qu'il la +traitait, c'était en supérieure: elle se montrait en +tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée, +d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait +tant de confiance dans son esprit, tant de foi dans +son coeur!</p> + +<p>Chambrais était leur résidence favorite pour +plusieurs raisons, dont la principale était qu'ils s'y +trouvaient plus étroitement unis; et leur séjour s'y +partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour +le repos et l'intimité; l'automne et le commencement +de l'hiver, pour le monde et les grandes réceptions.</p> + +<p>Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient +alors deux mois en vrais amoureux, un peu sauvages, +que quelques amis de choix venaient seulement +troubler de temps en temps, car ces visites étaient +limitées par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, +sans avoir été sérieusement distraits, à la solitude +qui leur était chère et dont ils tiraient de si profondes +jouissances.</p> + +<p>C'était à cette époque que les grands ombrages du +parc s'emplissaient de leurs tendres causeries. La +rosée à peine bue par le soleil, alors que le matin +avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée +de flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant +au bras de son mari, ils partaient pour une promenade +souvent lointaine.</p> + +<p>Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes +ils regardaient comme un plaisir, ils parlaient beaucoup +d'eux, et toujours ces entretiens se terminaient +par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur +donnait un tel bonheur.</p> + +<p>Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait +pris les deux mains de sa femme et, posant les yeux +sur les siens, lui avait doucement murmuré qu'il +faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle +était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.</p> + +<p>Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et +confuse:</p> + +<p>—Non, disait-elle, c'est trop.</p> + +<p>Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait +son émotion et, dans le regard dont elle l'enveloppait, +combien profondément il était aimé.</p> + +<p>Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, +fortifiés tous deux dans leur amour, contents de ce +qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait en eux quelque +découverte qui les flattait et leur donnait une +nouvelle raison de s'aimer davantage.</p> + +<p>Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient +ensemble pour Paris et il l'installait lui-même dans +une tribune, puis quand il avait pris place à son banc +aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux +vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de +caractéristique qu'il savait qu'elle devait contester, +ou approuver.</p> + +<p>Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et +il comprenait la réponse qu'elle voulait.</p> + +<p>Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:</p> + +<p>—M. le comte d'Unières a la parole.</p> + +<p>Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui +brûler les paupières; elle connaissait les points principaux +de son discours, mais comment allait-il le +prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les +interruptions et le boucan?</p> + +<p>Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une +fois c'était par un tapage violent qu'on saluait la +hardiesse de sa parole.</p> + +<p>Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans +le royalisme le plus orthodoxe, mais, alors, reprenant +sa liberté de conscience, il avait incliné vers une sorte +de socialisme chrétien qui, dans ses élans populaires, +provoquait parfois les applaudissements de l'extrême +gauche en même temps qu'il consternait ses amis de +la droite.</p> + +<p>Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on +pouvait se demander chaque fois qu'il prenait la +parole: de quel côté viendraient les applaudissements? +Duquel les exclamations ou les huées?</p> + +<p>Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les +yeux levés et tournés vers Ghislaine comme pour lui +demander l'inspiration; peu à peu le silence s'établissait +et il commençait.</p> + +<p>Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses +paroles, se perdant au milieu du tumulte, n'arrivaient +pas jusqu'à elle; mais aussi quand la Chambre entière +restait attentive, quelle fierté!</p> + +<p>Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur +coupé, ils se tassaient l'un contre l'autre, elle le serrait +dans ses bras, mettant toute sa gloire dans cette +étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils faisaient +une belle politique, celle qu'ambitionnait leur +coeur et que le comte mettait en pratique sans autre +souci que celui de satisfaire sa conscience.</p> + +<p>Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on +citait chez tous dans leur monde: leur amour; la +beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le talent du +mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.</p> + +<p>Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur +genre de vie, à la campagne comme à Paris, était +princier et fastueux, digne de leur fortune et de leur +rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain +de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre +utile où la comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur +existence dans les plus petits détails était l'application +même de leurs principes.</p> + +<p>Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il +fallait que ceux qui les entouraient, qui dépendaient +d'eux eussent leur part de cette fortune: c'était loin, +très loin que leur responsabilité s'étendait à cet +égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, +relevés! Que de devoirs ils s'étaient imposés quand +ils auraient pu si bien passer à côté d'infortunes et de +misères qui ne les touchaient pas directement, en détournant +la tête, et dont ils prenaient la charge par +cela seul bien souvent que le hasard les leur avait +révélées!</p> + +<p>On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on +demande aux rois, et le mot n'était que juste. En effet, +personne ne poussait aussi loin le souci de sa dignité +et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer une +préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus +qu'une négligence d'étiquette. Au milieu d'un ordre +admirable tout était largement mené, et s'il n'était +pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que +les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la +politesse, la simplicité des manières, l'affabilité, fût +poussée aussi loin, sans que la correction la plus +irréprochable en souffrit en rien.</p> + +<p>Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels +leur situation était exceptionnelle, admirée, respectée; +on ne touchait pas aux d'Unières, c'était un honneur +d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter. +Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les +suivant, on était sûr de ne jamais faire fausse route, +et lorsque la comtesse d'Unières s'était occupée de +quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était +montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière +elle, sans même songer à se retourner; quant à juger, +à critiquer, c'eût été un crime que personne ne s'était +encore aventuré à commettre.</p> + +<p>Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la +copier! Paris a de ces engouements; il y a des périodes +où il est de bon ton d'être grasse parce qu'une femme +très en vue est grasse, d'autres où il est désirable +d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la +finesse en vogue, et dans un certain monde une +femme n'était reconnue jolie et élégante que si sa +beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse +d'Unières. On se coiffait, on s'habillait comme elle. +Elle avait même fait adopter l'extrême simplicité de +ses toilettes, taillées dans des lainages souples aux +couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais +les exagérations de la mode.</p> + +<p>Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage +était venu assombrir leur ciel radieux: huit ans après +leur mariage, ils avaient perdu M. de Chambrais, +mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à +courre, le comte avait été renversé par son cheval +tombé avec lui, et blessé à la poitrine d'un coup de +pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt il en +avait paru guéri, mais une myocardite chronique en +était résultée qui, au bout de quelques mois, avait +amené la mort.</p> + +<p>M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade +pour assurer l'avenir de Claude, comme il l'avait +promis à Ghislaine, et dès le lendemain de l'installation +de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait +déposé, chez son notaire, un testament par lequel il +instituait Claude sa légataire universelle, sous la +condition qu'elle ne jouirait de cette fortune qu'à sa +majorité ou à son mariage.</p> + +<p>Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas +davantage attendu trop tard pour dire à Ghislaine ce +qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce sentiment de +prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait +fait de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se +savait perdu.</p> + +<p>—Me voilà malade, ma chère petite, et bien que +j'aie l'espoir que ce n'est pas grièvement, j'ai une précaution +à prendre, une recommandation à t'adresser +que je ne veux pas différer. Si je devais partir—mais, +rassure-toi, je suis certain de ne pas partir—enfin, si +je partais, j'aurais cette suprême consolation de te laisser +la plus heureuse des femmes; car tu ne t'imagines +point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde de plus +heureuse, que toi?</p> + +<p>—Certes non, mon bon oncle.</p> + +<p>—Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur +puisse être menacé un jour. Et je ne le prévois +pas, je te le jure. Mais comme il n'est que sage de +prendre toutes les précautions même contre l'impossible +et l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu +te trouvais dans une position critique, j'ai déposé +chez notre notaire, Me Le Genest de La Crochardière, +des pièces qui pourraient te servir.</p> + +<p>Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:</p> + +<p>—Il est revenu, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est +encore vivant malgré les recherches que j'ai fait faire, +car quand un artiste a disparu depuis plus de huit +ans sans que personne ait entendu parler de lui, +toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour +n'est pas à craindre; mais enfin, ayant aux mains +une arme qui pourrait servir pour ta défense, je l'ai +déposée chez notre notaire avec cette mention: +«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, +si elle la réclame; si cette réclamation n'a pas lieu, +la brûler sans la lire, après la mort de madame d'Unières.» +Et je suis sûr que cette réclamation n'aura +jamais lieu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La mort de M. de Chambrais avait changé la situation +et l'état de Claude.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer +sans que personne eût à s'occuper d'elle—au +moins au point de vue légal.</p> + +<p>Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, +et on ne cherchait pas à le savoir; arrivée à Chambrais +en même temps que les Dagomer, on l'avait +vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans +faire plus attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson +qui n'avait ni père ni mère, croyait-on, et encore +n'en était-on pas bien sûr.</p> + +<p>La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité +et même parfois quelques questions aux +Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de +Chambrais.</p> + +<p>On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient +pas plus parler qu'ils ne le pouvaient, ne sachant +rien ou à peu près. A la vérité, madame Dagomer +aurait pu raconter comment, à Marseille, une +femme qui avait prononcé quelques mots d'une +langue qu'elle n'entendait pas lui avait remis la petite +fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé +le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt +étant de se taire: pour le plaisir de bavarder on +ne s'expose pas à se voir enlever une enfant qui rapporte +cent francs par mois, sans compter les cadeaux.</p> + +<p>Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette +petite, c'est-à-dire que plus d'une fois on l'avait vue +chez son garde, parlant à l'enfant, lui donnant des +jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais +quoi d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et +le suppléât dans ses soins et ses attentions pour lesquels +il était peu fait?</p> + +<p>D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite +que madame d'Unières se montrait bonne et généreuse; +elle l'était également pour les enfants du +garde comme pour tous ceux du village, se consolant +ainsi sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne +n'avait pu remarquer si sa voix, lorsqu'elle s'adressait +à Claude, avait des intonations plus tendres que +lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus +ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour +cela des facultés d'observations ou des soupçons que +n'avaient point les gens qui, par hasard, s'étaient +rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle s'entretenait +avec la petite ou la caressait.</p> + +<p>Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût +trouvé quelque mystère à chercher dans l'existence +de cette petite fille qui grandissait à côté de ses frères +et soeurs, et se confondait avec eux comme s'ils +eussent eu tous le même père et la même mère; +aussi solide qu'eux, le teint rose, les mains rouges, +lâchant ses sabots pour mieux courir, et parlant en +j'<i>avons</i> et j'<i>étons</i> comme une vraie paysanne de l'Ile +de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti +de l'affection que lui témoignait M. de Chambrais +pour établir sa supériorité sur ses camarades.</p> + +<p>Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, +qui n'était rien parce qu'elle n'avait rien, était devenue, +de par l'héritage qui lui tombait, un personnage.</p> + +<p>Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de +naissance manquant, on l'avait remplacé par un acte +de notoriété, qui, se basant sur une pièce trouvée +dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de +plus qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en +septembre au lieu de février.</p> + +<p>Puis on lui avait institué un conseil de famille +composé de gens d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, +et toute la mécanique judiciaire s'était mise +en marche pour elle.</p> + +<p>De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, +on avait pu ne pas s'occuper, mais il n'en devait pas +être de même de l'héritière du comte de Chambrais.</p> + +<p>Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation +légale de Claude, Ghislaine n'avait pas à intervenir: +qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, et même +qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les +précautions que ses conseils lui avaient indiquées, et +elle pouvait avoir toute confiance dans ceux qu'il +avait lui-même choisis pour surveiller l'exécution de +ses volontés.</p> + +<p>Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil +de famille, d'accord avec le tuteur, avait voulu +fixer le genre de vie de Claude.</p> + +<p>Héritière de soixante mille francs de rente, restes +d'une fortune que M. de Chambrais avait très gaillardement +dépensée, Claude ne pouvait pas, semblait-il, +demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, +il fallait la mettre dans un couvent où elle recevrait +l'éducation qui convenait à la dot avec laquelle elle +entrerait dans la vie, et qui se trouverait presque doublée +par l'accumulation des intérêts; mais par raisons +de convenances, on n'avait pas voulu décider quel +serait ce couvent, s'en remettant, pour ce choix, à la +comtesse d'Unières, dont on demandait l'avis.</p> + +<p>L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser +encore à Chambrais: elle savait que son oncle désirait +que Claude n'entrât pas au couvent avant dix +ans,—ce qui était vrai d'ailleurs, cette question +ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,—et +elle trouvait que la volonté de son oncle +devait être respectée. Sans doute l'instruction de +l'enfant devait être commencée: mais il semblait +qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la +mît au couvent tout de suite, ou sans qu'on l'envoyât +à l'école communale, ce qui ne serait pas décent.</p> + +<p>Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, +séparée de lady Cappadoce; mais celle-ci, au +lieu de retourner en Angleterre comme elle en avait +si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention +de rester encore quelque temps en France: +elle n'avait pas recueilli l'héritage qu'elle attendait, +et elle ne voulait rentrer dans son pays que pour +occuper le rang qui lui appartenait par droit de +naissance. Jusque-là elle supporterait son exil avec +dignité, quelque part dans un village aux environs +de Paris, dont le climat convenait à sa santé,—le +climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique +en France—et où elle pourrait cacher sa médiocrité.</p> + +<p>Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine +lui avait offert dans le village une maisonnette qui, habitée +autrefois par l'intendant, était libre maintenant, +et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là depuis +huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant +son temps entre la lecture du <i>Morning Post</i> +et des promenades quotidiennes dans le jardin potager +et les serres du château, pendant lesquelles elle +choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa +cuisine, ainsi que les fleurs qui devaient décorer son +salon, où Ghislaine seule lui faisait visite de temps en +temps. Tous les matins, un jardinier quittait le château, +et, dans le village, on se mettait sur le seuil des +maisons pour le voir passer portant sur sa tête une +manne pleine de légumes, de fruits et de fleurs, qu'il +vidait chez lady Cappadoce, sans que la «vieille Anglaise,» +racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement +ou donné un pourboire. Pourquoi lady +Cappadoce ne commencerait-elle pas l'éducation de +Claude?</p> + +<p>Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, +outragée évidemment qu'on lui fit une pareille +proposition: elle, donner des leçons à une gamine +qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait +consenti à accepter une position subalterne, c'est +qu'elle la plaçait auprès d'une princesse de Chambrais, +que les Chambrais occupaient un rang des +plus élevés dans la noblesse française dès le dixième +siècle et qu'ils avaient eu des alliances directes avec +des maisons souveraines....</p> + +<p>Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité +des grands jours, tout à coup elle s'était arrêtée en +souriant:</p> + +<p>—Il est vrai que les probabilités disent que cette +enfant est aussi une Chambrais.</p> + +<p>Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.</p> + +<p>—Croyez bien que ce n'est pas une accusation que +je porte contre ce cher comte; les hommes ont en +France des libertés qu'il faut bien admettre lorsqu'on +vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le suppose, +il est le père de cette petite, la position se +trouve changée: ce n'est point une paysanne, une +n'importe qui, c'est une Chambrais.</p> + +<p>Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce +pouvait accepter la proposition de Ghislaine, et +de fait elle l'avait si bien acceptée qu'elle avait proposé +de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire +travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation +qui laissait si fort à désirer et sur tant de points.</p> + +<p>Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui +avait souffert depuis si longtemps de la sécheresse de +son ancienne gouvernante, ne pouvait pas accepter +que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste serait +trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait +chez les Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui +imposerait lady Cappadoce. Chez le garde elle faisait ce +qui lui passait par l'idée; elle était aimée par son +père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre +de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle +avait ses frères et soeurs pour jouer et se donner du +mouvement. Chez lady Cappadoce, elle ne serait +point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle +devrait perdre toute initiative.</p> + +<p>Se retranchant derrière la volonté de son oncle, +elle n'avait donc pas accepté cette proposition d'internat, +et Claude était venue simplement travailler +quatre heures par jour—ce qui s'était trouvé déjà +si dur pour elle que plus d'une fois il y avait eu des +pleurs et des révoltes.</p> + +<p>—C'est une sauvage que cette petite, disait lady +Cappadoce à Ghislaine, mais je la dompterai; l'apaisement +se fera, l'assiduité viendra.</p> + +<p>Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, +elle l'était aussi pour le plaisir. Comme lady +Cappadoce n'aurait jamais consenti à donner des leçons +à une enfant habillée en paysanne, on mettait à +Claude une belle robe au moment de partir, un col +bien correct, des bottines soigneusement lacées, un +ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre heures +de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil +vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en +un tour de main, elle se débarrassait de sa belle robe, +dénouait son ruban, lâchait ses bottines et, reprenant +ses vêtements de tous les jours, son casaquin et ses +gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher +des nids, ou bien, la faucille à la main, couper de la +fougère et de l'herbe pour ses vaches, rapportant sur +sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans souci +d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.</p> + +<p>Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand +parfois elle la rencontrait en cet attirail dans une allée +de la forêt.</p> + +<p>—Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!</p> + +<p>Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine +qu'on ne ferait rien de cette enfant tant qu'on +la laisserait chez ces paysans:</p> + +<p>—Une sauvage!</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre +Claude au couvent était passé depuis plus d'un an, et +cependant l'enfant était encore chez les Dagomer.</p> + +<p>Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité +et l'application au travail qu'exigeait lady +Cappadoce, était cependant vive d'intelligence, alerte +d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à coup changé; il +avait semblé que cette intelligence et cet esprit s'alourdissaient, +l'attention manquait, même pour ce +qu'elle aimait; en même temps un arrêt dans le +développement physique se produisait, elle devenait +grêle et pâlissait, elle mangeait mal.</p> + +<p>Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de +Paris, et celui-ci, la rassurant, avait ordonné simplement +l'exercice, le jeu, avec le moins de travail intellectuel +possible;—ce qu'il fallait avant tout, c'était +en faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.</p> + +<p>Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question +de la mettre au couvent, et les heures des leçons +de lady Cappadoce avaient été réduites de quatre à +deux avec des intervalles de repos de vingt minutes +en vingt minutes.</p> + +<p>Mais la paysanne que Claude avait été, comme les +filles de Dagomer, jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout +de suite retrouvée, et même il avait paru à Ghislaine +qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire vivre chez le +garde, en diminuant encore les heures de travail +avec lady Cappadoce.</p> + +<p>Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se +fût trouvé là pour la voir venir, elle l'avait aperçue du +dehors dans la cuisine du garde Claude, à cheval sur +une chaise renversée: elle se tenait assise de côté, et +au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe +faisant queue; à la main, elle tenait une baguette de +coudrier qui était une cravache et en imitant les +mouvements d'une femme sur un cheval qui trotte, +elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»</p> + +<p>—Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.</p> + +<p>Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant +très bien compris que tout lui était permis, aussi, +après le premier moment de surprise, ne se gêna-t-elle +pas pour répondre franchement en souriant:</p> + +<p>—Ma promenade au Bois.</p> + +<p>Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que +Claude savait ce que c'était que le Bois.</p> + +<p>—Ah! tu vas au Bois?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Souvent?</p> + +<p>—Toutes les fois que j'en ai la liberté.</p> + +<p>—Et quand as-tu cette liberté?</p> + +<p>—Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.</p> + +<p>—On te défend donc d'aller au Bois?</p> + +<p>—Non, mais les autres se moquent de moi.</p> + +<p>Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les +filles de Dagomer, avaient bien raison, mais elle ne +dit rien.</p> + +<p>—Tu sais ce que c'est que le Bois?</p> + +<p>—Bien sûr; c'est une promenade où les gens du +monde se rencontrent, où l'on se montre ses toilettes, +où se font les grands mariages.</p> + +<p>Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait +Claude d'une voix si douce et avec un regard +si encourageant que celle-ci ne pouvait pas être intimidée +par ce rire.</p> + +<p>—Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du +même ton affectueux.</p> + +<p>—C'est lady Cappadoce.</p> + +<p>—A propos de quoi?</p> + +<p>—Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne +ma robe ou casse mon col, elle me dit: «Vous ferez +vraiment belle figure au Bois, si vous vous tenez +ainsi.»</p> + +<p>—Tu voudrais aller au Bois?</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour me promener donc, pour voir.</p> + +<p>—Tu t'ennuies ici?</p> + +<p>—Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.</p> + +<p>—Les filles qui sont au couvent ne vont pas au +Bois.</p> + +<p>—Je ne resterai pas toujours au couvent.</p> + +<p>—Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.</p> + +<p>—Je ne le voudrai pas; je me marierai.</p> + +<p>—Ah! tu penses à te marier?</p> + +<p>—Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais +avoir un mari pour qu'il m'aime. Vous savez, +moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais être aimée.</p> + +<p>—Moi, je t'aime!</p> + +<p>—Vous êtes la comtesse d'Unières!</p> + +<p>Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, +en petite fille habituée à se faire une idée presque +surnaturelle, religieuse, de cette comtesse d'Unières +si loin d'elle.</p> + +<p>Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était +donc vrai qu'elle était bien loin de cette enfant, +que celle-ci, dans son ignorance, n'admettait même +pas que cette distance pût être jamais franchie.</p> + +<p>Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on +n'entendait d'autre bruit que celui de la brise dans le +feuillage des grands arbres; personne dans la maison, +Claude l'avait dit. Alors elle eut une faiblesse, +elle qui toujours s'était si rigoureusement observée; +d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa +poitrine et, longuement, elle l'embrassa, murmurant +des mots que Claude, surprise, ne comprenait pas.</p> + +<p>Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, +elle s'arrêta brusquement, et sans repousser +l'enfant, elle cessa de l'embrasser.</p> + +<p>—Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et +Dagomer aussi t'aime bien.</p> + +<p>—C'est vrai, mais il n'est pas mon père.</p> + +<p>—On n'a pas toujours une mère et un père; à ton +âge je n'avais plus les miens.</p> + +<p>—Oui, mais vous les aviez connus, tandis que +moi....</p> + +<p>C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine +voulût le continuer, chaque parole de Claude +lui était une blessure.</p> + +<p>—Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt +pour changer l'entretien que par curiosité réelle, +quelle étrange odeur!</p> + +<p>Claude se troubla.</p> + +<p>—Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. +Est-ce une pommade; est-ce une eau?</p> + +<p>Elle lui flaira les cheveux et le visage.</p> + +<p>—C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: +tu as mangé des bonbons?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a +pas de mal à manger des bonbons, la preuve c'est +que je t'en donne quelquefois. Tu as des petites taches +rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>Claude hésita; enfin elle se décida:</p> + +<p>—C'est de la cire.</p> + +<p>—Quelle cire?</p> + +<p>—De la cire à cacheter les lettres.</p> + +<p>—Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!</p> + +<p>—C'est très bon; ça fait une pâte.</p> + +<p>—Une mauvaise pâte.</p> + +<p>—Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.</p> + +<p>—Où as-tu eu de la cire?</p> + +<p>—J'en ai pris chez lady Cappadoce.</p> + +<p>—Comment t'est venue cette idée?</p> + +<p>—Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, +j'ai mis un morceau de cire dans ma bouche sans +penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai continué; j'aime +mieux ça que les meilleurs bonbons.</p> + +<p>—Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la +cire à cacheter n'est pas une chose qui se mange. +Veux-tu me promettre de n'en plus manger?</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Tu me feras plaisir.</p> + +<p>Claude la regarda un moment profondément dans +les yeux:</p> + +<p>—C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Grand plaisir.</p> + +<p>—Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.</p> + +<p>Ghislaine, en redescendant au château, se trouva +troublée et émue.</p> + +<p>Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec +Claude et pût l'interroger, lire en elle comme elle venait +de le faire, sans avoir à craindre de trahir plus +de tendresse qu'il ne lui était permis d'en montrer.</p> + +<p>Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!</p> + +<p>N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de +Claude, de se marier pour être aimée! N'était-ce pas +ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, enfant, +quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite +aussi souffrait de cette solitude et, détournant les +yeux d'un présent triste, les fixait sur l'avenir, que +son imagination lui représentait tout plein de tendresse +et de joies du coeur. Elle les avait connues ces +rêveries, ces regards jetés en avant; et par là elle +trouvait entre sa fille et elle, des points de ressemblance +qui la rassuraient.</p> + +<p>Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle +demandé ce qu'elle serait: fille de sa mère? fille +de son père? Et la question était assez grosse pour +s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, regards, +attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère, +nature, tout lui avait été matière à observation. +Claude était une vraie brune avec les cheveux ondulés, +mais cela ne tranchait rien, car si elle-même l'était, +lui aussi avait les cheveux noirs frisés.</p> + +<p>Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put +la faire ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression +du visage, généralement mélancolique, ou +tout au moins songeuse et recueillie, pouvait aussi bien +venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait été +potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la +maigreur et à la sécheresse de son père.</p> + +<p>Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si +particulière et ce désir de mariage étaient quelque +chose de caractéristique qui pouvait faire pencher la +balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à cacheter +n'était pas venue la relever. Assurément, ce +n'était pas un fait insignifiant que cette perversion +de goût. Jamais, dans son enfance, elle n'avait eu de +ces fantaisies ni de ces bizarreries, tandis que chez +lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle +maintenant dont le souvenir précisément lui était +resté, parce qu'elles étaient aussi étonnantes que +cette passion pour la cire à cacheter.</p> + +<p>De là son trouble et son émoi: justement parce +que Claude tenait de son père par plus d'un côté, il +aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une sollicitude +de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait +la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais +chemin, en la mettant dans le bon, elle suivrait +celui-là.</p> + +<p>Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme +en même temps qu'assez douce pour cette tâche; et +elle ne pouvait pas se montrer mère pour Claude.</p> + +<p>De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant +si jusqu'à ce jour elle avait fait tout ce +qu'elle devait.</p> + +<p>Certes il était impossible que les conditions d'habitation +pussent être meilleures que celles que Claude +trouvait dans cette maison de garde, vaste, bien construite, +presque monumentale, avec sa façade de +pierres et de briques, bien exposée à la lisière du +parc et de la plaine, abritée l'hiver, ombragée l'été, +entourée de communs qui abritaient deux vaches, des +poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein +de légumes; et, puisque les médecins voulaient +qu'elle vécut en paysanne, nulle part elle n'eût été +mieux que là.</p> + +<p>De même il était impossible qu'elle eût un meilleur +père nourricier et une meilleure mère que les +Dagomer, qui étaient de braves gens, honnêtes, réguliers +dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne +faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais +enfants.</p> + +<p>Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était +celle-là même qui l'avait élevée, un peu sèche il est +vrai, rigide, austère, cependant pleine des plus hautes +qualités.</p> + +<p>Mais était-ce assez!</p> + +<p>Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude +qu'on n'a pas toujours un père et une mère, l'enfant +lui avait répondu d'un mot qui ravivait tous ses doutes: +«Vous avez connu les vôtres.»</p> + +<p>Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et +de cette mère aimés et respectés avait eu sur sa destinée, +tandis que Claude seule, depuis sa naissance, +ne subissait que celle de la nature?</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de +Dagomer pour voir Claude, elle se promettait de ne +pas y retourner le lendemain; il ne fallait pas appeler +l'attention sur ces visites qui, trop répétées, deviendraient +inexplicables; elle devait être prudente, elle +voulait l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait +beau faire, toujours une raison nouvelle s'imposait +pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle s'était donnée +et manquât à sa promesse.</p> + +<p>Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait +qu'un rapide coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait +qu'un mot avec Claude; peut-être même ne lui +dirait-elle rien; la voir suffirait.</p> + +<p>Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de +ne pas aller à la maison du garde, de même elle ne +tenait pas celle du rapide coup d'oeil et du seul mot. +Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et +le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours +elle avait des questions à adresser à Claude, des +recommandations à lui faire.</p> + +<p>Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady +Cappadoce à l'heure des leçons, sous prétexte de savoir +comment elle travaillait, mais elle avait dû y +renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner +qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on +n'allait pas au delà de cet étonnement, on ne l'observait +pas avec des yeux capables de voir ce qu'on ne +leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, +il en était autrement.</p> + +<p>La première fois, la gouvernante avait été flattée +que l'ancienne élève voulût assister à la leçon de la +nouvelle, et elle avait donné à cette leçon une importance +considérable—elle avait pionné. Mais à la seconde +elle avait été surprise. A la troisième, son esprit +curieux avait travaillé la question des pourquoi +et des parce que, et Ghislaine, qui la connaissait bien, +avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer aux +investigations de cette curiosité qui enregistrait les +remarques les plus insignifiantes avec une implacable +mémoire.</p> + +<p>D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites +les jours où le comte allait à Paris sans elle, il en +résultait que celui qui le premier aurait pu s'en +étonner et s'en plaindre devait les ignorer.</p> + +<p>Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre +plus tôt qu'elle ne l'attendait, et ne la trouvant pas +au château, en amoureux pressé et non en mari +jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre +au plus vite. Sans mauvaise intention et simplement +parce que c'était la vérité, le domestique qu'il interrogeait +avait répondu que madame la comtesse était +sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde +principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, +Dagomer avait aussi souvent parlé de ces visites: +«C'est ce que madame la comtesse m'a dit hier en +venant voir la petite.»</p> + +<p>«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne +pensât qu'à cela; et comme le comte avait des raisons +pour se l'expliquer, il ne s'en étonnait point, +pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit rien, +ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.</p> + +<p>Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait +pas le premier, et un jour enfin il s'était décidé:</p> + +<p>—Vous venez de chez Dagomer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comment va Claude?</p> + +<p>—Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille +moins.</p> + +<p>—Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de +couvent.</p> + +<p>—Je ne crois pas.</p> + +<p>—Pourquoi l'y mettre?</p> + +<p>—C'est la volonté du conseil de famille.</p> + +<p>—Êtes-vous pressée de rentrer?</p> + +<p>—Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise +de cette question, qui semblait être le prélude d'une +explication.</p> + +<p>—Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons +par le plus long; le temps est doux.</p> + +<p>En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil +qui s'abaissait emplissait les sous-bois de longues +nappes de lumière dorée; déjà une fraîcheur +montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la +chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules +troublaient le silence du parc.</p> + +<p>Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine +se demandant, le coeur serré, quelle allait être cette +explication qui, assurément porterait sur Claude, s'efforçant +de ne trahir son émotion ni par un mot qui +lui échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa +main qu'elle avait posée sur le bras de son mari.</p> + +<p>—Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.</p> + +<p>Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les +choses banales de la vie ordinaire, leur habitude +était d'employer le «vous»; au contraire, pour les +choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, ils +se tutoyaient.</p> + +<p>—Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.</p> + +<p>—J'entends d'une affection plus vive que celle que +tu laisses paraître, plus profonde.</p> + +<p>Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de +peur de rencontrer son regard et les tenant fixés sur +sa main qu'elle sentait frémir.</p> + +<p>Cependant il fallait répondre:</p> + +<p>—Il est vrai, dit-elle.</p> + +<p>—Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en +cacher? Tu ne diras point que tu ne t'en caches +pas?</p> + +<p>Elle ne répondit pas, incapable de trouver un +mot.</p> + +<p>—Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion +dont tu n'es pas maîtresse toutes les fois qu'il s'agit +de cette enfant, qui m'a donné l'éveil. Je me suis demandé +ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.</p> + +<p>Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait +défaillir.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps +que tu ne penses, au sujet de cette petite; mais +j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon observation +ne me conduisait qu'à des contradictions; +c'est le testament de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant +les yeux, m'a mis dans la voie.</p> + +<p>C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; +les paroles étaient terribles, le ton était +affectueux et tendre comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer +avec toi tout de suite franchement, cela eût +tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, retenu par un +sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore +envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus +longtemps ainsi.</p> + +<p>Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter +dans les bras de son mari, lui avouer la vérité? Elle +s'arrêta un moment, les jambes cassées par l'angoisse.</p> + +<p>Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans +l'allée où, sur la mousse veloutée, elle traînait les +pieds sans avoir la force de les lever.</p> + +<p>—Certainement la venue d'un enfant naturel dans +une famille est grave, mais....</p> + +<p>Elle trébucha.</p> + +<p>—Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes +pas à tes pieds; vois comme cette petite te +tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta tendresse pour +elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. +Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul +fait de l'institution de Claude comme légataire universelle, +M. de Chambrais l'avait reconnue pour sa +fille.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher +les sentiments affectueux qu'elle t'inspire.</p> + +<p>Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement +s'échappa de ses lèvres contractées.</p> + +<p>—Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi +là-dessus, le jour même de l'ouverture du testament; +si je ne l'ai point fait, c'est, je le répète, par un sentiment +de respect pour la mémoire de ton oncle; +mais aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, +n'est plus de mise, et ce n'est pas porter atteinte à +cette mémoire que d'accepter une parenté connue de +tout le monde... à un certain point de vue c'est le +contraire plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?</p> + +<p>—Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.</p> + +<p>—Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu +l'ouverture du testament pour t'attacher à l'enfant, +il est certain que la parenté n'a pas été tout d'abord +la cause exclusivement déterminante de ton affection; +si tu as été à elle inconsciemment pour ainsi +dire, ça été parce que nous n'avons pas d'enfants; ton +affection a été celle d'une maternité qui n'a pas d'aliment. +Est-ce vrai?</p> + +<p>—Peut-être; je ne sais.</p> + +<p>—Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est +constamment tendu sur un même objet, il y ramène +tout; il est donc tout naturel que tu te sois prise de +tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, +avant même de soupçonner que c'était à la fille +de ton oncle que tu t'attachais, à ta cousine; mais +maintenant que tu le sais, la situation change.</p> + +<p>Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la +plaça en face de lui, de manière à plonger dans ses +yeux:</p> + +<p>—Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une +voix vibrante de passion, toi qui depuis dix ans m'as +fait l'homme le plus heureux, toi que j'adore, que je +vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, +toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes +joies dans le passé, tu n'admettras jamais la pensée, +n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse se cacher +un reproche détourné, ou même une plainte. Si le +chagrin de notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne +crois pas que je t'en rende responsable; c'est un malheur +dont tu souffres, comme j'en souffre moi-même, +et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu +es femme. N'est-il pas possible de rendre cette souffrance +moins dure pour toi, ou tout au moins d'en +tromper l'impatience?</p> + +<p>Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle +ne comprenait pas.</p> + +<p>—Tu ne vois pas comment?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—En prenant Claude.</p> + +<p>Elle poussa un cri.</p> + +<p>—N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite +est ta cousine et par la mort de son père tu te +trouves sa seule parente, sa mère en quelque sorte. +Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la +mort de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, +mais poussée par une force à laquelle tu voulais en +vain résister, tu as été cette mère pour elle. En réalité, +ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si +tu faisais mal et te le reprochais; mais enfin il en a +été ainsi: une vraie mère n'aurait pas été meilleure, +plus affectueuse, plus prévenante, plus dévouée que +tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en +eussent d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée +m'est venue que tu sois cette mère, franchement; +pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec nous.</p> + +<p>—Tu veux!</p> + +<p>—Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers +temps, je l'ai étudiée: elle est intelligente, affectueuse, +et je crois que pour être heureuse il ne lui +manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons +la faire heureuse.</p> + +<p>Le saisissement avait été si profond que Ghislaine +resta quelque temps sans trouver un mot: sa fille lui +était rendue; aux yeux de tous, elle devenait sa fille; +elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, +les caresses les plus tendres lui étaient permises; +plus de sourdine à la voix, plus de voile sur les yeux. +Elle pouvait l'élever, la former. Quelle joie pour elle; +pour la pauvre abandonnée quel bonheur!</p> + +<p>Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou +de son mari, et toute palpitante elle le serra dans +une vive étreinte:</p> + +<p>—Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le +tien!</p> + +<p>Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit +un long baiser.</p> + +<p>Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas +que mère, elle était femme aussi; ce n'était pas seulement +à sa fille qu'elle devait penser, c'était encore +et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait et +qu'elle aimait.</p> + +<p>Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, +sous leur toit; pouvait-elle lui laisser prendre place +dans leur coeur sans tout avouer? Était-ce loyal?</p> + +<p>Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude +de ne pas briser le bonheur de ce mari?</p> + +<p>Son angoisse l'étouffait.</p> + +<p>Cependant il fallait répondre:</p> + +<p>—Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Personne ne doit être entre nous; notre enfant +à nous, si nous en avons un, oui; un autre, jamais.</p> + +<p>—Je croyais aller au-devant de ton désir.</p> + +<p>—Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément +touchée; mais c'est à moi d'être sage +pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la surveillerai +de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: +toi, tu ne dois pas être son père.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois +rencontré Soupert, ou plus justement, traversant en +voiture Palaiseau et les villages environnants, elle +l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, +attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils +n'avaient échangé une parole.</p> + +<p>Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il +saluait avec ses grandes manières d'autrefois, Ghislaine +s'inclinait et c'était tout.</p> + +<p>Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde +n'avait jamais fait arrêter sa voiture quand elle l'avait +rencontré seul sur la route, et dans son salut se +montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à distance +s'il avait eu la pensée de s'imposer.</p> + +<p>Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il +se l'était demandé, ne pouvant pas deviner le sentiment +de gêne et même de honte qu'il inspirait à son +ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse +à cette question, il n'en gardait pas moins un bon +souvenir à cette ancienne élève, dont il parlait toujours +avec plaisir.</p> + +<p>—Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, +quand elle était princesse de Chambrais, et +vraiment elle était douée pour la musique. Quand +ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer +par un garçon qui était bien l'original le plus curieux +que j'aie jamais connu.</p> + +<p>Et quand il se trouvait avec des gens en état de +s'intéresser à l'histoire de cet original, il la leur racontait +avec force détails sur le portrait du grand +seigneur russe:</p> + +<p>—Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste +de talent s'il avait vécu; mais j'ai tout lieu +de croire que le pauvre garçon est mort en Amérique +où il avait été donner des concerts; depuis dix ans, +personne n'a entendu parler de lui.</p> + +<p>Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. +Quel contraste réconfortant (pour lui) entre +son existence et celle de ce garçon! Né chétif, il avait +atteint ses soixante-dix ans, dans toute la force de +l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant +une journée de travail que devant une bonne +bouteille, tandis que ce garçon, que la nature semblait +avoir créé pour vivre cent ans, avait été se faire +tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà +où se montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, +n'avait jamais eu que l'art pour but; Nicétas avait +voulu gagner de l'argent et l'argent est la perte de +tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus +parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une +caisse et le mettait dedans pour l'y prendre chaque +fois qu'il en avait besoin; quand la caisse était vide, +il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne +occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette +philosophie, il l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci +n'avait pas profité de cette leçon, et il était mort; +c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais +regretté personne, donnait parfois un souvenir +attristé à ce garçon.</p> + +<p>—Pauvre Nicétas!</p> + +<p>Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à +manger devant un grog à l'eau-de-vie, regardant, +tout en buvant à petits coups, le soleil qui se couchait +derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre +ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, +une ombre s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. +C'était celle d'un homme de grande taille au visage +brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, la +physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé +et plus encore désordonné: pantalon noir, gilet de +coutil, veston jaunâtre, cravate en foulard bleu, +chapeau-melon.</p> + +<p>—Bonsoir, maëstro.</p> + +<p>Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, +où il acceptait toutes les familiarités pour ne pas +boire seul, mais chez lui il se souvenait de ce qu'il +avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette façon +de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un +qu'il ne connaissait pas, le fâcha:</p> + +<p>—Bonsoir, dit-il sèchement.</p> + +<p>—Vous ne me reconnaissez pas?</p> + +<p>—Je vous connais donc?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Alors pardonnez-moi.</p> + +<p>Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert +vint à la fenêtre.</p> + +<p>Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne +connaissance en évoquant ses souvenirs: ce grand +corps fatigué et cette physionomie dure ne lui +disaient rien.</p> + +<p>—Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>De nouveau il l'examina.</p> + +<p>—Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières +changent, la voix est plus fidèle.</p> + +<p>—Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous +n'auriez pas chance de trouver.</p> + +<p>—Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les +oreilles valaient mieux que les yeux.</p> + +<p>—Il faut le croire.</p> + +<p>—Le bambino!</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Tu n'es donc pas mort?</p> + +<p>—Vous voyez.</p> + +<p>—Au moins tu as diablement changé.</p> + +<p>—Il paraît.</p> + +<p>—Allons, allons, enjambe la fenêtre.</p> + +<p>En même temps, il lui tendit les deux mains pour +l'aider.</p> + +<p>—Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, +mon cher garçon, et de te serrer la main, car tu n'es +pas une ombre.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Prends une chaise, tu vas boire un grog.</p> + +<p>Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas +lui arrêta la main:</p> + +<p>—Pas d'eau, je vous prie.</p> + +<p>Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, +il l'examina de nouveau:</p> + +<p>—Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en +mettant ses deux coudes sur la table. A une certaine +soirée qui remonte loin, une douzaine d'années au +moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à +cette fenêtre; il était plus tard seulement, mais la +saison était la même, le temps beau et chaud, +comme il l'est; tu avais marché dans la nuit puisque +tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais +te décider à boire ton grog. T'en souviens-tu?</p> + +<p>—Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me +montrant votre verre: «Voilà le vrai ami, tandis que +l'amour, les femmes, la gloire, illusion et folie!»</p> + +<p>—Et la vie t'a montré que j'avais raison?</p> + +<p>—Que trop.</p> + +<p>—Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre +bambino, depuis que tu es quitté la France?</p> + +<p>—Pas précisément, mais vous savez que je n'ai +pas été voué au rose à ma naissance.</p> + +<p>Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie +et le vida d'un trait.</p> + +<p>—Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?</p> + +<p>—Quelques jours.</p> + +<p>—C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de +suite.</p> + +<p>—Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce +pays auprès de qui j'aie trouvé de la sympathie, le +seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien attendre +en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce +rapport, ma première pensée a été pour vous.</p> + +<p>Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins +flatté de ce souvenir.</p> + +<p>—Et le violon? demanda-t-il:</p> + +<p>—Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.</p> + +<p>—Avec ton talent!</p> + +<p>—Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et +une duperie. On croit au talent à quinze ans, à +celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit celui +qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce +qui m'est arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce +monde c'était duperie de travailler soi-même au +lieu de faire travailler les autres, et j'ai vendu mon +violon tout simplement à un plus naïf que moi.</p> + +<p>—Les journaux parlaient de tes succès là-bas.</p> + +<p>—Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne +me rapportaient: l'affaire était mauvaise.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai +travaillé aux mines et j'ai gagné une forte somme +que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai fait de la culture +et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration +pour les Chinois vivants et de réexportation pour les +Chinois morts. J'ai été officier au service du Pérou. +En Colombie, je me suis un peu marié, mais si peu +que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau +mari. A la Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur +de théâtre, et ç'a été mon beau temps: ayant des comédiens, +des musiciens à diriger, je leur ai fait +payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai +été journaliste à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, +maître-d'hôtel à San-Francisco, photographe au Canada; +et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez +pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de +poing contre la destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais +le dernier mot n'est pas dit. Paris est un bon terrain +pour la lutte.</p> + +<p>—Et que veux-tu faire?</p> + +<p>—Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins +de me donner des aptitudes diverses en me débarrassant +d'un tas de préjugés gênants.</p> + +<p>—Et le levier?</p> + +<p>—Il est là.</p> + +<p>Disant cela, il se frappa le front.</p> + +<p>—Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert +en mettant la main sur sa poche.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est +pas.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>—Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin +Soupert, mais tu sais que la fortune et moi nous +sommes brouillés depuis pas mal de temps. Pourtant, +le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, +viens la chercher; s'il y en a une à la maison, elle +sera pour toi.</p> + +<p>Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une +boîte en bois blanc dans laquelle sonnèrent trois ou +quatre pièces de cinq francs; depuis quelques mois +il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, +et c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui +lui en tenait lieu.</p> + +<p>—Partageons, dit-il.</p> + +<p>Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou +quatre pièces de monnaie: Nicétas prit douze +francs.</p> + +<p>—Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.</p> + +<p>—Quand tu voudras, quand tu pourras.</p> + +<p>Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur +ce sujet.</p> + +<p>—Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée +dont nous évoquions le souvenir tout à l'heure, nous +avons discuté la question de savoir si tu avais bien +ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de +Chambrais à t'épouser!</p> + +<p>—Mal, aussi bêtement que possible.</p> + +<p>—Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet +effet alors: tu lui avais fait une déclaration un peu +brutale! n'est ce pas, et elle t'avait flanqué à la +porte?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte +d'Unières; ils s'adorent.</p> + +<p>—J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, +précisément, il y a dix ans, où je rédigeais un journal +français à Baton-Rouge. Qu'est-ce que c'est que ce +comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que +ce soit un imbécile? C'est, au contraire, un homme +fort intelligent, un des meilleurs orateurs de la +Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, +bon, généreux, digne de sa femme.</p> + +<p>—Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il +me semble; la générosité des riches me fait rire.</p> + +<p>—Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.</p> + +<p>—Il a fait de mauvaises spéculations?</p> + +<p>—M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de +Chambrais, tu sais, l'oncle de la princesse, ce vieux +beau et aimable, est mort, et il a laissé toute sa fortune +à un enfant naturel, une petite fille dont la naissance +est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. +Ce qu'il y a de certain, c'est que du vivant de M. de +Chambrais, cette petite....</p> + +<p>—Quel âge a-t-elle?</p> + +<p>—Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je +te disais que du vivant de M. de Chambrais elle était +élevée chez un garde du château; et depuis la mort +du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. +Par là, tu peux voir que les d'Unières sont bien les +braves gens dont je parlais, puisqu'ils n'en veulent +point à cette petite qui leur enlève une belle fortune.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle +Nicétas avait dormi plus d'une fois, était toujours le +plus bel ornement de la salle à manger de Soupert, +car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze années +de plus ou de moins n'avaient pas d'importance +pour elle; cette nuit-là, elle servit encore de lit à +Nicétas qui, le lendemain, après un solide déjeuner, +descendit à Palaiseau, pour prendre le train et retourner +à Paris.</p> + +<p>Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot +de Parisiens débarquant en habits de fête, qui lui +rappela que c'était dimanche. Qu'irait-il faire à Paris, +ou rien de particulier ne l'appelait d'ailleurs, quand +tout le monde venait à la campagne: errer par les +rues désertes dans ce costume de besoigneux n'était +pas pour lui plaire; pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il +pas une partie de campagne? Les douze francs de +Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés +aux quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été +rejoindre; après une promenade de quelques heures +il pourrait se payer un dîner champêtre et le soir reprendre +le train pour Paris.</p> + +<p>Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là +qu'ailleurs et même mieux, il aurait plaisir à revoir +ces bois où tant de fois il s'était promené en rêvant à +Ghislaine.</p> + +<p>Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient +sous une légère brise, il se mit en route d'un +pas nonchalant: rien ne le pressait.</p> + +<p>C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, +passionnément aimée; depuis douze ans, il +avait connu bien des femmes, mais aucune n'avait +ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait +retrouvé cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait +été son beau temps dans sa vie tourmentée, le seul +qui lut eût laissé des souvenirs heureux, auxquels il +eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé +l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans +le présent.</p> + +<p>Quel fou, quel naïf il avait été!</p> + +<p>Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi +ne l'avait-elle pas aimé! Comme tout changeait; +Mais elle l'avait repoussé, et voilà où il en était arrivé. +Découragé, il avait abandonné le métier qu'il avait +aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, +au hasard, misérable jouet de sa destinée, solitaire, +sans soutien, sans but, sans autre ambition que de ne +pas crever de faim le lendemain.</p> + +<p>La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile +qu'il lui fallait, ce d'Unières.</p> + +<p>Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant +de voir cet imbécile et de lui rire au nez.</p> + +<p>—Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et +avant toi, encore. Demande lui si elle s'en souvient; +elle m'a chassé et pourtant je suis toujours entre elle +et toi.</p> + +<p>Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un +enfant; voilà qui eût été vraiment drôle.</p> + +<p>Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à +coup, et se frappa le front.</p> + +<p>Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il +pas bizarre qu'après son aventure elle eût +voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se sauve pas +quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant +des mois.</p> + +<p>L'intéressant serait de savoir combien de temps +avait duré son absence et où le comte l'avait cachée.</p> + +<p>Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de +Chambrais, cette idée lui avait bien traversé l'esprit, +mais il ne s'y était pas arrêté; se disant qu'il était plus +raisonnable de supposer, plus vraisemblable de croire +qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer +et pour échapper à ses poursuites. Et pour se +distraire lui-même, pour secouer son ennui, sa mauvaise +humeur, son chagrin, il avait accepté de partir +pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. +Jamais, depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, +mais ce que Soupert lui avait raconté devait le +faire réfléchir.</p> + +<p>Quelle était cette petite fille, que le comte aurait +eue, qu'on élevait chez un garde du château, à qui le +comte léguait sa fortune, sans que sa nièce s'en +fâchât?</p> + +<p>Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant +l'âge de cette entant: onze ans, douze ans, +disait Soupert; mais justement si Ghislaine avait eu +un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.</p> + +<p>N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou +tout au moins curieuse?</p> + +<p>—Hé, hé!</p> + +<p>Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche +lui fouettait le sang, il s'assit à un carrefour où +se trouvait un bouquet d'arbres; l'endroit était désert; +en cette journée du dimanche les champs +étaient abandonnés; personne ne le dérangerait dans +ses réflexions.</p> + +<p>Était il possible que M. de Chambrais eût organisé +cette supercherie de l'enfant naturel? Pour lui, après +la démarche du comte et ses menaces, la question n'était +pas douteuse: capable de tout, le comte pour sauver +l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une +situation embarrassante, rien de plus simple que de +prendre l'enfant à son compte.</p> + +<p>Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, +c'était que cet enfant, né à l'étranger, fût amené en +France et installé justement au château: si Ghislaine +était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir près +d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas +instituer son légataire un enfant qui, pour tous +deux, ne pouvait être qu'un objet d'exécration dans +le présent et une menace de honte pour l'avenir.</p> + +<p>La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait +au premier abord, et pour la résoudre il fallait +autre chose que des suppositions plus ou moins +romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le +comte pouvait tout aussi bien être le père.</p> + +<p>Avant de rien décider, le mieux était donc de +voir et de se renseigner, c'est-à-dire de faire une enquête +à Chambrais même.</p> + +<p>Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant +en quittant Palaiseau se fit plus nerveux; +maintenant il avait un but.</p> + +<p>Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en +était le père, lui; et c'était une situation que celle de +père d'une héritière pour un homme qui n'avait pas +vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait été +bien avisé de revenir en France, et comme il le disait +à Soupert, Paris était un bon terrain pour la lutte.</p> + +<p>Comme il approchait de Chambrais il entendit une +sonnerie de cloches: sans doute, c'étaient les vêpres. Au +temps où il était le professeur de Ghislaine, elle ne manquait +aucun office; en épousant un des chefs du parti +catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques +religieuses, il y avait donc chance de la trouver à +l'église; si en ce moment elle habitait Chambrais.</p> + +<p>Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: +de loin on entendait les ronflements de l'ophicléide +et les notes claires des voix enfantines. Bâtie +au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres +meulières, comme dans la plupart des villages environnants, +l'église de Chambrais est des plus simple, +au moins à l'extérieur, ce genre de matériaux ne +comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la +piété des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, +de sculptures, de tableaux, de statues qui lui donnent +un caractère particulier qu'accentue encore la +chapelle funéraire de la famille, prise dans le collatéral +de gauche et fermée par une magnifique grille +en fer forgé du quinzième siècle, achetée en Flandre +et offerte par le père de Ghislaine.</p> + +<p>Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après +l'avoir longtemps et minutieusement cherchée dans +l'église, Nicétas aperçut madame d'Unières, ayant +près d'elle un homme de tournure élégante qui ne +pouvait être que son mari.</p> + +<p>Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura +quelques mots qui le firent regarder curieusement +par les deux ou trois paysannes qui les entendirent:</p> + +<p>—Dommage.</p> + +<p>Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration +la retrouvant telle qu'il l'avait aimée; il semblait +que l'âge pour elle n'eût pas marché, et qu'elle +fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit +ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur +profonde, et sa bonne grâce, sa simplicité +de tenue étaient toujours les mêmes.</p> + +<p>Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; +qu'après douze ans d'absence personne ne voulait le +reconnaître!</p> + +<p>Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était +pas arrêté, il devait être prudent; il gagna doucement +la porte et il se promena sur le parvis en attendant +la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on +commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de +façon à ce qu'elle dût passer devant lui.</p> + +<p>En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son +mari, s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait +près d'elle, tout en répondant d'une inclinaison +de tête et d'un sourire affable aux saluts qu'on lui +adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée +dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le +vit point, ou tout au moins qu'elle ne le remarqua +pas.</p> + +<p>Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières +qui, en apercevant cet inconnu, tourna la tête vers +lui; quand leurs yeux se croisèrent, Nicétas eut un +mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le +mot qu'il avait déjà dit plusieurs fois.</p> + +<p>—Imbécile.</p> + +<p>Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les +manières, cet imbécile n'était pas le premier venu.</p> + +<p>Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître +dans la rue qui conduit au château.</p> + +<p>Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, +sa fille avait-elle passé devant lui, mais parmi les +fillettes qu'il avait vues, comment l'eût-il devinée? +C'était son enquête qui devait la lui faire +connaître.</p> + +<p>Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer +en interrogeant tout simplement et tout franchement +les gens qu'il rencontrerait, ce qui, avec des +paysans, serait le meilleur moyen de ne rien apprendre, +en même temps que ce serait le meilleur aussi de +se trahir.</p> + +<p>—De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette +petite fille? Qui était-il? Que voulait-il?</p> + +<p>Ces manières primitives n'étaient point de son âge; +l'épreuve qu'il avait faite de la vie lui en avait appris +d'autres moins naïves et plus sûres.</p> + +<p>Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant +chaud, il entrait quelquefois pour se rafraîchir dans +un cabaret situé à une petite distance du château et +portant précisément pour enseigne: «Au Château»; +il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce +serait bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager +la conversation avec un paysan ou un domestique.</p> + +<p>A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement +les valets d'écurie, les garçons jardiniers +qui, n'étant point nourris au château, prenaient là +leurs repas; il devait en être toujours ainsi.</p> + +<p>De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret +était toujours plein; il aurait vraiment peu de chance, +ou il serait bien maladroit s'il ne trouvait pas un bavard +qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, il +faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; +mais il avait toute la journée, toute la soirée à lui.</p> + +<p>Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise +des tables on remuait, en les tapant, des dominos, +tandis que sur d'autres on abattait des cartes grasses. +A coté des paysans aux mains calleuses et encroûtées, +au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques +du château, valets d'écurie, valets de pied, +aides de cuisine, qu'on reconnaissait tout de suite à +leur menton bleu et à leurs belles manières.</p> + +<p>Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent +d'écouter; et sans en avoir l'air, tout en buvant +à petits coups son absinthe, il se mit à étudier les +gens du château qui l'entouraient, cherchant celui +qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait +questionner utilement.</p> + +<p>Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, +mais bientôt on avait paru ne plus faire +attention à lui, ce qui lui permit de se livrer à son +examen.</p> + +<p>Allant de table en table, il fut surpris de voir que +parmi ces domestiques qui pour l'honneur de leur +maison devaient être tous plus décoratifs les uns que +les autres, il y en avait un qui était borgne, un autre +boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que +c'était une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, +et il conclut que le d'Unières était un avare qui +ne dédaignait aucune économie, même celles qui conduisent +au ridicule, car sûrement il ne payait pas +ces pauvres diables aussi cher que de beaux gars +dont on achète la prestance autant que les services.</p> + +<p>En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant +ce choix à l'économie. Chez le comte d'Unières, +les pauvres diables étaient payés aussi bien +que partout, seulement ils n'étaient point repoussés +pour leur infirmité comme ils le sont généralement, +et s'il n'y avait pas de maison où cochers, valets de +pied, maîtres d'hôtel fussent plus décoratifs, par +contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers +étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la +maladie les avait faits.</p> + +<p>Pour les jardiniers spécialement, le spectacle +qu'ils offraient le matin quand ils se réunissaient +devant la loge du concierge pour recevoir les ordres +du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres +reçus, ils se séparaient, et alors on voyait une collection +de pauvres vieux cassés par l'âge et la fatigue, +de boiteux tournant sur leur bâton, de rhumatisants +voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites, +sous le regard des statues aux poses théâtrales +du grand siècle, se rendaient à leur travail: à vingt +qu'ils étaient ils abattaient de l'ouvrage comme sept +ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non d'aumône, +ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.</p> + +<p>Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant +ces infirmes, un garde entra dans la salle; sur +sa poitrine brillait une plaque d'argent timbrée des +armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, +et sur l'épaule droite, retenu par une bretelle de +cuir, pendait un fusil court à deux coups. Si les pauvres +diables dont riait Nicétas étaient plus ou moins +éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout +bas d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé +de la main.</p> + +<p>—Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.</p> + +<p>—Bonjour, la compagnie.</p> + +<p>Il regarda autour de lui, mais toutes les tables +étaient occupées, devant celle de Nicétas seulement il +restait deux tabourets.</p> + +<p>Dagomer porta la main à sa casquette:</p> + +<p>—Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son +épaule, prit un tabouret, et s'assit en mettant son fusil +entre ses jambes.</p> + +<p>—Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des +domestiques.</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan +d'un air finaud.</p> + +<p>—Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.</p> + +<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, à +l'air ouvert et bon enfant, mais rude en même temps +et surtout résolu.</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un +jeune groom, que malgré votre main coupée vous ne +manquez pas un lapin?</p> + +<p>—Généralement celui qui déboule est boulé, mais +dire que je n'en ai jamais manqué, ce qui s'appelle +un seul, ça ne serai pas vrai.</p> + +<p>—Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous +êtes fait arranger comme ça, dit un paysan à l'air +grincheux et qui avait probablement des raisons +personnelles pour en vouloir au garde.</p> + +<p>—Quand on se met trois sur un homme seul qui +ne doit pas tirer le premier, ça n'est pas étonnant, +mais malgré ma main gauche cassée, j'en ai tout de +même démoli un de la main droite; c'est dommage +que celui-là ne soit plus de ce monde, il vous dirait si +le coup était bon.</p> + +<p>Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement +à sucrer le café qu'on venait de lui servir; c'était le +dimanche seulement qu'il entrait au cabaret, et ce +jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il s'offrait +une tasse de café.</p> + +<p>—C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda +Nicétas.</p> + +<p>—Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. +Vous connaissez Crèvecoeur?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.</p> + +<p>Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le +casa dans sa mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être +était-ce là que l'enfant avait vécu avant de venir +à Chambrais!</p> + +<p>Cependant Dagomer battait son café à petits coups +de cuillère, et le dégustait béatement sans plus faire +attention à Nicétas que s'il avait eu en face de lui une +figure de cire.</p> + +<p>Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des +paroles sans suite qui, pour Nicétas, n'avaient pas +d'intérêt: de temps en temps un mot sur les biens de +la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie +sur les femmes de service du château, et c'était tout.</p> + +<p>Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans +doute, ces domestiques n'allaient pas rester là jusqu'au +soir.</p> + +<p>—Puisque le hasard nous place à la même table, +dit-il en s'adressant à Dagomer avec son sourire le +plus engageant, voulez-vous me permettre de vous +adresser une question?</p> + +<p>—A votre service.</p> + +<p>—Est-ce que vraiment il est impossible de visiter +le château?</p> + +<p>—Pour sûr.</p> + +<p>—C'est le mardi seulement que les visiteurs sont +admis?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à +mardi.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer +se ravisa; et appelant:</p> + +<p>—Monsieur Auguste.</p> + +<p>Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire +protecteur:</p> + +<p>—Monsieur Dagomer.</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,—il +désigna Nicétas,—voudrait visiter le château et il +demande s'il faudra qu'il reste jusqu'à mardi.</p> + +<p>M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et +celui-ci voyant l'effet que produisait son costume +sur ce personnage important, habitué à juger les +gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet +effet par quelques paroles habiles:</p> + +<p>—Je suis chargé par un journal américain dont je +suis correspondant, dit-il, de lui envoyer la description +du château de Chambrais, et je serais très gêné +de différer ma visite jusqu'à mardi.</p> + +<p>—Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, +évidemment parce qu'il admettait qu'un +journaliste américain pouvait être négligé dans sa +tenue.</p> + +<p>—Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque +chose? demanda Nicétas.</p> + +<p>—Avec plaisir.</p> + +<p>Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le +le cabaretier. M. Auguste désirait un apéritif, Dagomer +un «autre café»; quand ils furent servis, +l'entretien reprit:</p> + +<p>—Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, +mais si M. le comte ne va pas demain à la +Chambre et si madame la comtesse ne l'accompagne +pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au +contraire, je vous ferai visiter le château: venez à une +heure, j'aurai fini de déjeuner.</p> + +<p>Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements +sur le château, sur le nombre des domestiques, +des chevaux, des chiens, sur l'étendue du +parc, puis il passa aux maîtres.</p> + +<p>—Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a +épousé la princesse de Chambrais?</p> + +<p>—Dix ans.</p> + +<p>—Combien d'enfants?</p> + +<p>Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet +pour prendre des notes.</p> + +<p>—Ils n'ont pas d'enfants.</p> + +<p>—Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.</p> + +<p>—Ils n'en ont jamais eu.</p> + +<p>—S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? +Est-ce qu'il n'y a pas un oncle?</p> + +<p>—Il est mort.</p> + +<p>—Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa +nièce, c'est sa nièce qui a hérité de lui?</p> + +<p>—Pas précisément.</p> + +<p>—Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, +on est très curieux de ces détails, et rien de ce +qui touche le comte d'Unières, le grand orateur, n'est +indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le +comte de Chambrais.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors l'oncle avait des enfants?</p> + +<p>—Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour +laquelle il avait de l'affection.</p> + +<p>—Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune +fille comme vous dites.</p> + +<p>—Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.</p> + +<p>—Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, +interrompit Dagomer, en donnant un coup de coude +à M. Auguste.</p> + +<p>Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait +au château, et le garde, le fusil à l'épaule, le suivit.</p> + +<p>Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer +d'autres interrogations; alors, ne voulant pas se +compromettre, il attendit, puisqu'il restait à Chambrais +jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait +faire causer l'aubergiste.</p> + +<p>Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les +rues du village et devant le château. Puis il dîna longuement +à côté des palefreniers, dont les conversations, +qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui +apprirent rien d'intéressant: la qualité des voitures +du comte, les mérites de ses chevaux lui étant tout +à fait indifférents.</p> + +<p>Ce fut seulement au moment du coucher qu'il +put échanger quelques paroles avec l'aubergiste, jusqu'à +ce moment trop occupé pour bavarder.</p> + +<p>—C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée +M. Auguste.</p> + +<p>—Quelle histoire?</p> + +<p>—Celle de l'enfant du comte de Chambrais.</p> + +<p>—La petite Claude?</p> + +<p>—Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il +que madame d'Unières ne soit pas fâchée d'être privée +d'un héritage sur lequel elle devait compter?</p> + +<p>—Oh! vous savez, quand madame la comtesse se +fâchera pour des affaires d'argent, le monde sera +changé.</p> + +<p>—Il est vrai que si cette enfant est la fille du +comte...</p> + +<p>—Comment si c'est sa fille!</p> + +<p>—Reconnue?</p> + +<p>—Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de +naissance.</p> + +<p>—Mais on a toujours un acte de naissance.</p> + +<p>—Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de +la succession puisqu'il a fallu un acte de notoriété et +que MM. Vaubourdin et Meunier ont été témoins.</p> + +<p>—Et à combien se monte cette fortune? demanda +Nicétas qui n'eut pas la patience de filer cette question.</p> + +<p>—Soixante mille francs de rente.</p> + +<p>Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là +était encore assez beau pour l'empêcher de dormir +quand il fut au lit.</p> + +<p>—Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais +avait-il mangé la plus grosse part de son héritage? +Comment? Avec qui?</p> + +<p>Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse +quand une autre plus urgente et plus brûlante,—celle +de l'acte de naissance, s'imposait à son attention.</p> + +<p>Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, +c'est qu'elle n'était pas née en France, ou qu'on +avait caché l'accouchement de la mère.</p> + +<p>Et alors il était non moins évident que cette mère +était Ghislaine, emmenée par son oncle dans quelque +pays perdu, où elle avait passé le temps de sa grossesse +et où elle était accouchée.</p> + +<p>C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément +il avait cédé à une bonne inspiration en venant +à Chambrais.</p> + +<p>—Soixante mille francs de rente!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer +lorsqu'il avait essayé de parler de Claude, il voulut +risquer une tentative auprès de celui-ci, et le lendemain +dans la matinée il se dirigea vers le pavillon +du garde qu'il connaissait bien pour être plus d'une +fois, au temps de ses leçons, sorti par cette porte.</p> + +<p>D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui +était sa fille. A qui ressemblait-elle? Quel effet lui +produirait-elle? Il allait donc faire l'expérience de la +voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï son père, +ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait +intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se +présentait; au milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il +la sienne?</p> + +<p>Son intention n'était pas d'entrer simplement chez +le garde et de commencer un interrogatoire en règle, +car ce serait, semblait-il, le plus sûr moyen pour se +faire mettre à la porte: il procéderait avec moins de +naïveté.</p> + +<p>En sortant du village, il avait pris le chemin qui, +par les champs, longe les murs du parc, et en dix +minutes il était arrivé en vue du pavillon que les +grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.</p> + +<p>Par les bavardages du cabaretier il savait que la +famille de Dagomer se composait de trois garçons et +de quatre filles, sans compter Claude, ce qui faisait +huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au +milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et +comme il avait appris aussi que Claude travaillait +dans l'après-midi chez lady Cappadoce, il était à peu +près certain de la trouver chez le garde ou aux alentours.</p> + +<p>Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut +personne et n'entendit aucun bruit de voix; mais +comme la porte ainsi que les fenêtres étaient ouvertes, +les habitants sûrement n'étaient pas loin: +sur le seuil, deux bassets aux longues oreilles dormaient +au soleil; dans le chemin, des poules allaient +de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.</p> + +<p>Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher +de la maison, il s'assit au pied d'un tilleul, et tirant +son carnet il se mit à dessiner le pavillon. Sans être +en état de faire un vrai dessin, il pouvait cependant +enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa +présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps +que cela lui permettait aussi de rester là autant qu'il +voudrait: il verrait venir.</p> + +<p>Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui +sortit d'un bâtiment attenant au pavillon; elle portait +sur son épaule une charge de linge mouillé qu'elle +étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six +et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment +madame Dagomer et ses filles; elles ne parurent pas +faire attention à lui; leur travail achevé, elles rentrèrent +dans le bâtiment.</p> + +<p>Il avait tout le temps d'attendre en continuant son +croquis avec une prudente lenteur. Comme il tenait +ses yeux fixés sur le pavillon, il entendit un bruit de +pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il vit +venir une grande fillette portant une botte d'herbe +sur la tête: elle était vêtue d'une robe d'indienne +toute mouillée par le bas, et chaussée de sabots; bien +qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point qu'une +fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la +comtesse d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.</p> + +<p>Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à +terre, et s'arrêtant, elle le regarda: alors il la salua +gracieusement, se disant que, s'ils engageaient une +conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque +chose.</p> + +<p>—Bonjour, mademoiselle.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur.</p> + +<p>Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua +qu'elle ne ressemblait en rien aux petites Dagomer +qu'il avait vues quelques minutes auparavant, ni à +leur mère.</p> + +<p>Elles étaient blondasses, elle était brune; elles +étaient épaisses, elle était svelte; mais ce qui le +frappa surtout en elle, ce furent ses yeux profonds et +ses cheveux noirs ondulés,—les cheveux de Ghislaine.</p> + +<p>Allons, décidément, la voix du sang était muette +en lui: à la vue de cette fillette dont il était le père, +son coeur n'avait pas du tout bondi.</p> + +<p>Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.</p> + +<p>—Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?</p> + +<p>—Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.</p> + +<p>Il était fixé.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait +trompé, vous êtes mademoiselle Claude.</p> + +<p>—Vous me connaissez?</p> + +<p>—J'ai entendu parler de vous.</p> + +<p>Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise +mine eût entendu parler d'elle, cependant elle +eut la coquetterie de vouloir expliquer ce costume:</p> + +<p>—C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes +lapins, dit-elle; pour aller arracher des coquelicots +dans les blés je n'allais pas m'habiller.</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>Elle se pencha au-dessus du carnet:</p> + +<p>—C'est notre maison que vous faites là?</p> + +<p>—Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!</p> + +<p>—Oui et non.</p> + +<p>—Vous dessinez?</p> + +<p>—Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.</p> + +<p>—Vous allez au couvent l'année prochaine?</p> + +<p>—J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas +voulu me garder parce que j'étais malade; il est venu +un médecin de Paris qui a dit que je devais vivre en +paysanne.</p> + +<p>—Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?</p> + +<p>—Elle est bonne pour tout le monde.</p> + +<p>—Je veux dire elle vous aime?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Elle s'occupe de vous?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Vous la voyez souvent?</p> + +<p>—Tous les jours quand elle est à Chambrais.</p> + +<p>—Vous allez au château?</p> + +<p>—Non, c'est elle qui vient.</p> + +<p>Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant +personne, il risqua une question plus décisive:</p> + +<p>—Elle est votre parente, n'est-ce pas?</p> + +<p>Claude fixa sur lui ses yeux profonds:</p> + +<p>—Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?</p> + +<p>—Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, +d'être de la famille de la comtesse d'Unières.</p> + +<p>Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette +de cet âge, mais qui, dans sa pensée, avait pour +but certainement de couper court à ces questions:</p> + +<p>—Je n'ai pas de parents.</p> + +<p>—Qui vous a dit cela?</p> + +<p>—Je le sais bien.</p> + +<p>—Si vous vous trompiez?</p> + +<p>—On me l'a dit.</p> + +<p>—Si l'on vous avait trompée?</p> + +<p>Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui +contractait son visage:</p> + +<p>—Vous connaissez mes parents?</p> + +<p>—Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui +vous aimerait, près de qui vous pourriez vivre?</p> + +<p>—Et une mère?</p> + +<p>—Une mère aussi.</p> + +<p>—Qui m'embrasserait?</p> + +<p>—Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.</p> + +<p>—Où sont mes parents?</p> + +<p>Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui +criait son trouble.</p> + +<p>—Je ne peux vous le dire... en ce moment.</p> + +<p>—Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Un ami, le meilleur ami de celui que je crois +votre père.</p> + +<p>—Vous croyez! Vous ne savez donc pas?</p> + +<p>—Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la +preuve que vous êtes bien l'enfant que je suppose; et +cette preuve, je ne l'ai pas encore tout à fait. Vous +savez que votre naissance est entourée de mystère?</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—En me disant tout ce que vous savez vous-même.</p> + +<p>—Je ne sais rien.</p> + +<p>—Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû +remarquer dans votre enfance, depuis que vous êtes +en âge de voir et de comprendre, des choses qui ont +dû vous frapper.</p> + +<p>—Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer +m'a dit que je n'étais pas sa fille, car je croyais +que je l'étais, moi, vous comprenez?</p> + +<p>—Elle vous a parlé de vos parents?</p> + +<p>—C'est moi qui lui en ai parlé.</p> + +<p>—Elle vous a dit?</p> + +<p>—Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et +comme je pleurais, car c'est triste de n'avoir pas de +parents, vous savez, elle m'a dit que je ne devais pas +me chagriner parce que M. le comte de Chambrais +serait un père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a +été aussi bon pour moi qu'un vrai père, le comte de +Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me +regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais +déplu, comme s'il me détestait. Mais j'étais bête de +croire ça puisqu'il m'a donné sa fortune; et quand on +donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.</p> + +<p>—Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, +madame Dagomer?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous +caressant, en vous embrassant, vous aurait donné la +pensée qu'elle pourrait être votre mère?</p> + +<p>—Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que +madame la comtesse d'Unières qui me regarde avec +tendresse, oh! si tendrement, et qui quelquefois me +caresse, m'embrasse.</p> + +<p>—Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, +madame d'Unières?</p> + +<p>—Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît +pas.</p> + +<p>—Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?</p> + +<p>—Il est aussi très bon pour moi.</p> + +<p>—Est-ce qu'il vous embrasse?</p> + +<p>—Non, mais il me parle très doucement.</p> + +<p>—Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un +autre pays que Chambrais?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez +jamais vu d'autres personnes que M. de Chambrais, +le comte et la comtesse d'Unières vous témoigner de +l'intérêt?</p> + +<p>—Non, pas d'autres.</p> + +<p>Tout cela était clair; elle ne savait que peu de +choses sur elle, cette petite, mais ce peu confirmait ce +qu'il avait pressenti: M. de Chambrais s'était fait le +père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa +fille.</p> + +<p>C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider +dans la ligne qu'il adopterait: mariée à un +homme qu'elle aimait, disait-on, elle était l'esclave +de son amour maternel.</p> + +<p>Il eût voulu la questionner encore, mais il était +dangereux de prolonger cet entretien qui n'avait que +trop duré; il ne fallait point qu'on remarquât ce +tête-à-tête.</p> + +<p>—A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse +que depuis quelques minutes, il est certain +que vous êtes une jeune fille capable de réflexion et +de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et +pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; +ce n'est point un hasard qui, vous devez bien +l'imaginer, m'a amené devant cette maison. Mais, +pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme +je l'espère, il faut que personne ne sache ce qui s'est +dit entre nous. Si nous avons été vus, vous regardiez +mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?</p> + +<p>Elle inclina la tête.</p> + +<p>—Je vais continuer mes démarches et bientôt, je +vous le promets, nous nous retrouverons. Ne vous +impatientez pas: soyez sûre que je travaille pour vous +et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez +davantage.</p> + +<p>A ce moment un chien courant parut dans le chemin.</p> + +<p>—Papa Dagomer, dit-elle.</p> + +<p>—Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, +ayez l'air de tourner autour de mon dessin.</p> + +<p>C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout +bas. En apercevant Claude auprès de celui qui l'avait +questionné la veille, il fit un geste de mécontentement.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous +permettez que je fasse le portrait de votre joli pavillon?</p> + +<p>—La rue est à tout le monde, répondit Dagomer +d'un ton bourru.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Claude:</p> + +<p>—Rentre donc à la maison; mouillée comme tu +l'es, tu vas gagner froid.</p> + +<p>Comme il allait la suivre on entendit le jacassement +d'une pie; instantanément il dépassa la bretelle +de son fusil, et sans ajuster il tira sur la pie qui passait +en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba les +ailes étendues.</p> + +<p>—Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.</p> + +<p>—Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces +bougresses-là; quand elles ont leurs petits, elles +dépeuplent tous les nids.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris +Nicétas ne put pas visiter le château, mais il s'en consola: +au point où en étaient les choses, la conversation +de M. Auguste ne lui aurait probablement rien +appris.</p> + +<p>Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer +pour le moment ses recherches: c'était à Crèvecoeur, +là où Claude avait été remise à Dagomer; il pouvait +très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi avoir +la chance de tomber dans la bonne piste.</p> + +<p>Seulement, pour continuer ces recherches, pour +aller à Crèvecoeur, pour payer les bavardages qu'il +provoquerait, pour se faire délivrer les actes qu'il +découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, +et il n'en avait pas.</p> + +<p>C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à +revenir en France, comme la bête chassée revient +épuisée à son point de départ, sans bien savoir pourquoi, +et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce +à l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade +retrouvé à grand'peine. Mais le camarade n'était +guère en meilleure situation que lui, si ce n'est +qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher +dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en +France, comme Nicétas en Amérique, il attendait +maintenant son sauvetage d'un mariage, que son +nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient +lui faire faire d'autant plus sûrement qu'il n'était +pas difficile: jeune fille dans une situation intéressante, +veuve compromise, vieille comédienne, il acceptait +tout. Malheureusement la concurrence était +telle qu'elle lui avait fait manquer plusieurs affaires; +et puis, malgré sa belle figure et son nom, il aurait +fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il fût +«petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième +étage, et à Montmartre encore: à quoi bon s'appeler +le baron d'Anthan si l'on ne pouvait pas donner son +adresse!</p> + +<p>—Compte sur moi quand je serai marié, avait-il +dit.</p> + +<p>Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du +baron, qu'on pouvait faire fond sur sa promesse; +mais quand serait-il marié? Malgré les dix ou douze +affaires en train, la date était problématique; cependant, +en rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas +s'adressa:</p> + +<p>—Moi aussi j'ai une affaire.</p> + +<p>—Un mariage?</p> + +<p>—Mieux que ça: un entant.</p> + +<p>—Déjà!</p> + +<p>Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, +elle se précisa pour lui: les beaux côtés qu'il +voulait montrer lui apparurent plus beaux qu'il ne +les avait vus tout d'abord, et en les groupant il leur +donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite +appréciée à sa réelle valeur: bien entendu, il eut soin +de ne prononcer aucun nom vrai, ni de personne ni +de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par +prudence.</p> + +<p>L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce +récit: une fillette de onze ans; soixante mille francs +de rente dont jouirait le père pendant dix ans! Avait-il +une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment +ne dura pas; avec soixante mille francs de +rente, Nicétas devenait un camarade utile, et puis le +pauvre diable avait eu assez de déveine; il était +temps vraiment que la roue tournât.</p> + +<p>—Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.</p> + +<p>—Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation +de l'enfant.</p> + +<p>—Tu la veux, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—La mère a épousé un homme puissant!</p> + +<p>—Très puissant, disposant d'une influence énorme.</p> + +<p>—Riche?</p> + +<p>—Très riche.</p> + +<p>—Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état +de ta caisse, il me semble difficile que tu réussisses +tout seul, il te faudrait l'appui de gens solides pour +te guider, d'une agence par exemple; j'en connais +deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, +qui je le crois, se chargeraient de +l'affaire.</p> + +<p>—Il faudrait partager avec elles, bien entendu.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—Soixante mille francs ne font déjà pas une trop +forte somme.</p> + +<p>—Encore quarante ou cinquante mille francs +valent-ils mieux que rien du tout. Je comprends que +tu rechignes devant les conditions trop dures que +t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi +nous ne sommes en bonne situation, il faut bien que +tu te procures d'une façon quelconque les premiers +fonds pour entrer en campagne.</p> + +<p>—Il le faut, mais comment?</p> + +<p>—Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un +agent d'affaire appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe +de successions, de mariages, et qui est très fort.</p> + +<p>—Il ne t'a pas marié.</p> + +<p>—Pour deux raisons: la première c'est que j'ai +des exigences pécuniaires qui rendent mon mariage +difficile dans la clientèle de Caffié; la seconde, c'est +que cette clientèle a des exigences,—comment dirai-je +bien,—mondaines, morales qui font qu'elles ne +m'acceptent point. En effet, cette clientèle se compose +généralement de parents qui ont une tare, Caffié +appelle ça une <i>paille</i>, des comédiennes en peine de +filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques +faillites ou qui ont eu des ennuis avec la justice. +Alors comme ils se trouvent par eux-mêmes dans des +conditions particulières, ils veulent pour leur fille un +gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement +à l'armée qu'on le demande: un officier fait +toujours bien et il est doué d'un prestige qui me +manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui +offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, +voilà l'homme, le veux-tu?</p> + +<p>Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là +qu'un autre, c'était déjà beaucoup d'en trouver un; +s'il montrait trop d'exigences, il saurait bien défendre +ses intérêts.</p> + +<p>Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de +Caffié qui habitait rue Sainte-Anne, dans une vieille +maison, un petit appartement enfumé où l'odeur des +moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle +des paperasses.</p> + +<p>En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan +se retira, laissant Nicétas en tête à tête avec le +vieil agent d'affaires.</p> + +<p>—C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant +sa longue taille voûtée pour toiser ce nouveau +client dont le costume et la tournure ne paraissaient +pas lui inspirer une bien vive sympathie.</p> + +<p>—Non, c'est pour un enfant naturel.</p> + +<p>—Que vous voudriez légitimer?</p> + +<p>—Que je voudrais reconnaître.</p> + +<p>—On peut toujours reconnaître un enfant naturel.</p> + +<p>Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit +pas bien en quoi ses conseils peuvent être utiles pour +un acte aussi simple.</p> + +<p>Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en +homme qui n'avait pas besoin qu'on la lui fît; ne savait-il +pas par lui même, puisque c'était son cas, qu'on +peut reconnaître et même légitimer un enfant dont +on n'est pas le père?</p> + +<p>—Voici mon histoire.</p> + +<p>—C'est le mieux.</p> + +<p>Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, +surtout en ce qui se rapportait à la fortune léguée +à l'enfant; pour que l'homme d'affaires n'eût +pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix +mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea +la réalité, elle devint la femme d'un commerçant.</p> + +<p>Cependant, par ses questions qui toutes portaient, +Caffié le força à préciser plusieurs points qu'il aurait +préféré laisser dans une obscurité protectrice.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié +quand Nicétas fut arrivé au bout de son récit.</p> + +<p>—Reconnaître ma fille.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Comment pourquoi? mais parce que je suis son +père.</p> + +<p>—Dans quel but tenez-vous à être son père?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut +que sache ce que vous voulez, et que le mieux est de +parler net; ici vous êtes à confesse; si vous ne dites +pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que +vous tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été +léguée?</p> + +<p>—A l'enfant et au revenu.</p> + +<p>—L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant +mieux que la mère, ne l'ayant pas reconnu elle-même, +n'a pas la parole devant la justice pour contester +votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous +pouvez même indiquer la mère dans un but de recherche +de maternité, si vous trouvez un notaire qui +consente à insérer cette indication, car un officier de +l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette indication +de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait +aucun effet contre elle, mais il pourrait y en avoir +d'autres que vous sentez sans que je précise: scandale, +intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? +Cela est certain. Le tuteur de l'enfant aura +même de fortes raisons à vous opposer, car vous ne +savez même pas où est né cet enfant que vous réclamez, +vous n'avez même pas son acte de naissance.</p> + +<p>—Parce qu'on m'a caché cette naissance.</p> + +<p>—Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, +pour vous montrer que l'affaire n'ira pas +sur des roulettes, qu'il faudra manoeuvrer, et que celui +qui conduira cette manoeuvre devra être un malin. +Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu +de la fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. +Vous le croyez, mais vous n'en êtes pas sûr. Il se peut +très bien que, par une sage précaution, un âge ait été +fixé par le testateur où elle aura la jouissance de ce +revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets +que votre reconnaissance soit admise, résulte-t-il de +tout cela que vous allez, en qualité de père, jouir vous-même +de ce revenu et administrer la fortune de votre +fille?</p> + +<p>—Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?</p> + +<p>—Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est +autre chose, et il faut distinguer. Il n'est pas tuteur +légal, celui-là, et pour qu'il ait la tutelle de +son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit +conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que +ce conseil de famille composé de trois amis de l'enfant, +auxquels se joindraient très probablement le +juge de paix eu égard à votre situation, vous conférerait +la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela +vous donne l'administration de la fortune de votre +fille, mais les revenus? Je dois vous dire que là-dessus +les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus +grand nombre refusent même au père naturel la +jouissance de ce revenu.</p> + +<p>A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas +s'allongeait.</p> + +<p>—Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son +enfant n'a donc aucuns droits sur lui?</p> + +<p>—Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, +c'est-à-dire que l'enfant lui est remis pour qu'il +le dirige comme il veut. De plus, il a le droit de rechercher +la maternité au nom de son enfant, et si la +mère est dans une situation où cette recherche doit +la déshonorer, si elle est riche, il y a là matière à organiser +un chantage <i>au salé</i>....</p> + +<p>—<i>Au salé?</i></p> + +<p>—C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie +un enfant. Ce chantage peut être très fructueux, et +même beaucoup plus que ne le seraient et l'administration +et la jouissance de la fortune de l'enfant. Voilà +pourquoi, en commençant, je vous demandais de +dire ce que vous vouliez.</p> + +<p>Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard +froid de ce vieux bonhomme le troublait, il +voyait trop loin.</p> + +<p>Cependant, il fallait répondre.</p> + +<p>—Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés +que vous me montrez me rendent très perplexe. +Je réfléchirai.</p> + +<p>—Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je +vous dise à quoi vous réfléchirez? aux moyens de +vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, écoutez +mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates +que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez +pas de les aborder sans un bon guide, vous vous +feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il vaut +mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci +vous fait obtenir, que de n'avoir rien du tout.</p> + +<p>—Et vos conditions?</p> + +<p>—Nous partagerions.</p> + +<p>—Je réfléchirai.</p> + +<p>—Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard +ironique sur la tenue de son futur client.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Partager!</p> + +<p>Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.</p> + +<p>La situation telle que Caffié venait de la présenter +n'était pas du tout celle qu'il imaginait avant cette +consultation. De la loi, il ne savait que ce qu'il en +avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les +pères et mères jouissaient des revenus des héritages +que faisaient leurs enfants et il savait même que cela +s'appelait l'usufruit légal, ce qui dit tout,—établi +par la loi; de même il avait vu aussi que les pères +avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle +légale, établie par la loi.</p> + +<p>Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile +n'était pas un homme à qui l'on pouvait se fier, et il +n'y avait rien que de vraisemblable à admettre qu'il +eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions +plus délicates que celles qui touchent aux enfants +naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon +guide, vous vous feriez rouler»; c'était peut-être +vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se +cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses +services, le bon guide, et pour cela il exagérait à +l'avance les difficultés et les dangers du chemin.</p> + +<p>Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait +adressé à un avocat pour lui demander une consultation, +mais comme les louis manquaient et aussi les +pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la +loi elle-même. Justement il venait d'arriver place +Louvois, la Bibliothèque était devant lui: rien de +plus simple que d'entrer et de se faire donner un +Code.</p> + +<p>C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais +cela ne l'embarrassait point: tous les livres ont une +table, il n'avait qu'à chercher au mot «Enfant naturel», +il trouverait là sûrement les indications qui lui +étaient nécessaires.</p> + +<p>Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant +naturel», il était bien question de la présentation +des enfants à l'officier de l'état-civil, des enfants +trouvés, des enfants de troupe, mais c'était tout.</p> + +<p>Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher +dans cet énorme volume? Il réfléchit un moment en +feuilletant cette table. Que voulait-il? Reconnaître sa +fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait peut-être +sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, <i>civ.</i> 62-334.» +Il était sauvé.</p> + +<p>Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, +rédigées en un style simple qui semble la clarté +même, ne livrent pas leur secret à une première lecture, +et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on +sent vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a +un tas de choses qu'il faut préalablement savoir pour +s'y reconnaître.</p> + +<p>Plus il lut et relut la section de la <i>Reconnaissance +des enfants naturels</i>, qui se renferme cependant dans +une dizaine d'articles, moins il la comprit.</p> + +<p>Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment +qu'il put, il demanda qu'on lui indiquât les +meilleurs livres de droit qui traitaient la question des +enfants naturels.</p> + +<p>—Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, +Demante, Toullier, Aubry et Rau? répondit le +conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune demande +du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....</p> + +<p>—Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.</p> + +<p>—Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur +qui était vaudevilliste.</p> + +<p>—Ni moi non plus.</p> + +<p>—Vous étudiez peut-être pour le devenir?</p> + +<p>—Pas précisément.</p> + +<p>—Je vais vous faire donner Demolombe.</p> + +<p>Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il +n'en disait pas assez, Demolombe le fut parce qu'il +en disait trop; sèche la loi; diffus, confus le commentaire.</p> + +<p>Ce n'était pas sa première exaspération contre cette +loi barbare qui l'avait fait le misérable qu'il était, +elle l'avait écrasé de tout son poids, paralysé, anéanti; +les autres en avaient tiré contre lui tout le parti qu'ils +voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait +en tirer parti contre les autres, elle restait muette.</p> + +<p>Il en était encore à compulser son traité de la <i>Paternité +et de la filiation</i>, quand la Bibliothèque ferma, +et il se trouvait plus embarrassé, plus perplexe qu'en +entrant.</p> + +<p>Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait +un fait certain, résultant d'un article de cette odieuse +loi, c'est que pour l'enfant dont on recherchait la +maternité, on devait prouver qu'il était identiquement +le même que celui dont la mère était accouchée, +et qu'on n'était reçu à faire cette preuve par témoins +que lorsqu'on avait déjà un commencement de preuve +par écrit.</p> + +<p>N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux +comte de Chambrais, d'enlever sa nièce dans un pays +étranger où il était presque impossible de la suivre?</p> + +<p>S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle +était accouchée, il semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il +devait tout d'abord le chercher; il irait donc à Crèvecoeur, +si faibles que lui parussent les chances d'obtenir +un résultat, et comme l'argent qu'il avait en +poche ne lui permettait pas de prendre le chemin de +fer, il irait à pied; la forêt de Crécy dans la Brie, cela +ne devait pas être très loin de Paris.</p> + +<p>Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait +souvent, lorsqu'il revenait de la rive droite chez lui, +sur le quai Voltaire, et à une boutique de ce quai, il +avait vu des cartes étalées, qu'il s'était plus d'une fois +amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un +bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il +y aurait une carte en montre sur laquelle il pourrait +tracer son itinéraire.</p> + +<p>Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.</p> + +<p>Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut +pas favorable; à la vérité, une grande carte de France +était accrochée à la devanture de la boutique, mais si +haut qu'il lui était impossible de lire le nom des pays +au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.</p> + +<p>Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le +magasin il demanda, comme s'il voulait les acheter, +les cartes de l'état-major qui comprenaient la Brie, +et les étalant les unes à côté des autres, sur une table, +d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir +de Paris; puis le format du collage sur toile ne lui +convenant pas pour entrer dans ses poches, il remercia +et sortit.</p> + +<p>Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du +Trône, traversait le bois de Vincennes, Joinville, +Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et il arrivait +à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en +tout, cinquante kilomètres environ.</p> + +<p>Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: +il en avait parcouru de plus longues sans chemins +tracés quand il était officier au Pérou, ou gardien de +troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins +cela de bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du +courage aux jambes; ce n'était point quand il raclait +du violon aux Conservatoires de Vienne et de Paris +qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres +à faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la +belle étoile.</p> + +<p>Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les +hauteurs de Montmartre encore noires et descendait +dans Paris; quand il arriva au Château-d'Eau, une +lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard +Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et +sur le cours de Vincennes, il croisait les voitures des +paysannes qui, en une longue file, s'en allaient à la +halle, laissant derrière elles une bonne odeur de +fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et +au haut de la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un +petit bois, il déjeuna en regardant le panorama de +Paris, qui, au delà de la verdure du bois de Vincennes, +se perdait dans la brume et la fumée.</p> + +<p>—Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, +il en tirerait quelque chose, la moisson ne se +ferait pas attendre.</p> + +<p>Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un +bon pas régulier, il traversa les plaines monotones de +la Brie. A cinq heures du soir, il arrivait à la Houssaye, +et peu de temps après il apercevait un tout petit village +qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: +c'était Crèvecoeur.</p> + +<p>Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une +poignée d'herbe, il fit la toilette de son pantalon et de +ses souliers couverts d'une épaisse couche de poussière +blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le +prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de +Paris; de la station voisine, c'était admissible, mais +de Paris il n'eût trouvé crédit nulle part.</p> + +<p>Quand il entra dans le village, son peu d'importance +lui donna bon espoir; il n'était pas possible que dans +un pays composé seulement de quelques maisons, où +tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût +pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et +de sa famille, mais encore de ce qui les touchait.</p> + +<p>En route, il avait bâti son plan, qui était très +simple: il recherchait des renseignements sur une +petite fille mise en nourrice chez Dagomer dix ou +onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire +un gros héritage, et l'on paierait une forte prime à +celui qui procurerait ces renseignements... aussitôt +qu'ils auraient été reconnus bons.</p> + +<p>Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, +un vieil instituteur en retraite qui, n'ayant jamais +quitté Crèvecoeur, devait se rappeler Dagomer.</p> + +<p>—S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le +rappelait. Un brave garçon. Peut-être un peu dur +aux braconniers, mais il était payé pour ça; et puis +les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables +non plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se +rappeler un nourrisson qu'on aurait mis chez les +Dagomer, c'était impossible, par cette raison que les +Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.</p> + +<p>—Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une +petite fille âgée maintenant de plus de onze ans, et +comme ils avaient quitté Crèvecoeur depuis dix ans, à +l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un an.</p> + +<p>Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le +vieil instituteur ne pouvait pas se rappeler ce nourrisson +puisque les Dagomer n'en avaient jamais eu: +tout Crèvecoeur le dirait comme lui.</p> + +<p>Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui +était venu plus d'une fois à l'esprit, sans qu'il voulût +l'accepter: née à l'étranger, Claude avait été ramenée +en France au moment même où Dagomer était venu +habiter Chambrais, et personne, à l'exception de +Ghislaine, ne devait connaître le lieu de naissance de +l'enfant.</p> + +<p>La déception fut rude; mais il n'était point dans +son caractère de s'abandonner; il fallait réfléchir. En +venant, il avait vu une prairie où l'on mettait du foin +en meules; il serait bien là pour passer la nuit en se +faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans +auraient quitté les champs.</p> + +<p>Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au +lendemain matin, et au soleil levant, il reprit le chemin +de Paris.</p> + +<p>Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: +puisqu'il ne lui restait que ce moyen, il fallait bien +qu'il le subît: tant pis pour Ghislaine s'il le lui faisait +au <i>salé</i>, comme disait Caffié.</p> + +<p>Il était las en montant à dix heures du soir les six +étages de son ami d'Anthan, cependant il n'attendit +pas au lendemain pour la lettre qu'il avait préparée:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est +aussi la vôtre, installée chez un garde, au lieu +d'occuper auprès de sa mère, la place à laquelle +<i>elle a droit</i>. Je ne puis tolérer cela et mon devoir +est de prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, +à trois heures, aux abords de la <i>Mare aux +Joncs</i>. S'il vous était impossible de vous y trouver, +je me présenterais au château.</p> + +<p>«NICÉTAS»</p> + +<p>Il redescendit l'escalier dont les marches étaient +terriblement dures pour ses genoux, et jeta sa lettre +dans la boîte d'un débit de tabac.</p> + +<p><b>FIN DE LA TROISIÈME PARTIE</b></p> + + + +<br><br><br> +<h2>QUATRIÈME PARTIE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait +passé une partie de la matinée au pavillon du garde, +car depuis l'entretien qui avait définitivement fixé le +sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus librement +qu'avant, sa tendresse pour sa fille.</p> + +<p>N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à +l'avance n'était-elle pas certaine que, quoi qu'elle fît, +il ne s'en inquiéterait pas?</p> + +<p>Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour +l'aller voir, et franchement elle disait: «Je vais près +de Claude»; arrivée chez le garde, elle ne se cachait +plus pour laisser paraître son affection, et franchement +aussi elle embrassait sa fille.</p> + +<p>Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et +quand elles étaient assises, en tête à tête, à l'abri de +la curiosité des enfants Dagomer ou des passants, elle +la faisait causer en l'interrogeant doucement.</p> + +<p>Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la +mettait, mais simplement sur ceux où, pouvant forcer +par d'adroites questions sa réserve toujours un peu +craintive, elle l'amenait à se livrer. N'était-ce pas +cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était +cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, +et qu'une observation constante dans les choses importantes +comme dans les riens, dans la joie comme +dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne +pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie +nature.</p> + +<p>Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui +l'inquiétait: par où tenait-elle de son père, par où +s'en éloignait-elle?</p> + +<p>Sous cette main douce et caressante, le coeur de +Claude s'ouvrait; avec un abandon plein de confiance, +elle bavardait, disant tout ce qui lui passait par la +tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, +Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires +qu'elle arrangeait, par des exemples la conduisait où +elle voulait qu'elle allât.</p> + +<p>Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire +que Claude en parlait, car Ghislaine, qui connaissait +la susceptibilité de lady Cappadoce, veillait à ne +pas donner à son ancienne gouvernante des sujets +d'inquiétude.</p> + +<p>—Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses +comme vous, disait Claude.</p> + +<p>—Lady Cappadoce est une maîtresse.</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.</p> + +<p>Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot +qui lui montait du coeur, elle ne pourrait jamais le +prononcer, et il ne fallait pas que, par une imprudence, +par un entraînement, elle permît à Claude de +le prononcer elle-même, sinon en ce moment, au +moins plus tard.</p> + +<p>On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments +de silence et de recueillement où elles restaient +les yeux dans les yeux; alors Ghislaine attirait Claude +contre elle, et de son bras elle l'enveloppait doucement.</p> + +<p>C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa +lettre, et il avait calculé qu'à l'heure où Ghislaine la +recevrait, M. d'Unières devrait être à la Chambre,—ce +qui serait parfait, car elle serait troublée, et pour +le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle +trahit une trop vive émotion devant son mari.</p> + +<p>Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la +Chambre, le comte était resté au château pour préparer +un discours important qu'il devait prononcer le +lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans +la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme +toujours lorsqu'il travaillait. N'était-elle pas son inspiration +et sa conscience? Il trouvait plus vite lorsqu'elle +était là. Et il n'était sûr d'un effet ou d'un +argument que lorsqu'après discussion elle l'avait +approuvé.</p> + +<p>Le domestique qui recevait le courrier en faisait le +tri, mettant dans une corbeille ce qui était pour le +comte, et sur un plateau les lettres à l'adresse de la +comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le +comte, qui était devant une grande table couverte de +volumes du <i>Journal officiel</i>, n'interrompit point son +travail; mais Ghislaine, assise à un petit bureau +dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle +lisait, et commença à ouvrir les lettres.</p> + +<p>Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles +contenaient, et justement même par ce qu'elle savait +qu'elles étaient des demandes de secours, il fallait +qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans +retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles +elles donnaient lieu.</p> + +<p>Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en +avait lu plusieurs, lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.</p> + +<p>«Je rentre en France et trouve ma fille qui est +aussi la vôtre....»</p> + +<p>Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant +ses yeux, son coeur s'était arrêté.</p> + +<p>Heureusement la lettre était posée sur le bureau +sans quoi elle serait tombée, ou elle aurait été secouée +de telle sorte dans sa main tremblante que l'attention +du comte eût été provoquée.</p> + +<p>Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses +des premières années; toujours vaines, avaient +fini par lui donner une sorte de confiance; si elle +devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer qu'il +ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées +sans qu'il reparût, n'y avait-il pas des chances pour +que d'autres s'écoulassent encore? Quels droits avait-il +sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont il ne connaissait +même pas l'existence?</p> + +<p>Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la +tête basse, à la dérobée, rapidement elle jeta un +coup d'oeil du côté de son mari: absorbé dans son +travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa +table, il continuait à prendre des notes; sa plume en +écrivant craquait avec un bruit régulier.</p> + +<p>Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. +Quelle contenance tenir? Que faire? Elle ne savait. Et +même elle était incapable de se poser une question +raisonnable.</p> + +<p>La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle +osât même la faire disparaître, et cependant elle +sentait vaguement que son mari pouvait se lever, +venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et +machinalement, sans intention, laisser tomber son +regard sur cette feuille de papier, où le mot «votre +fille» flamboyait, croyait-elle, se détachant en caractères +d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils n'avaient +pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait +ses lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité +elles étaient les unes et les autres pour monsieur +aussi bien que pour madame, pour madame aussi bien +que pour monsieur.</p> + +<p>Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, +que la première chose à faire était de cacher cette +lettre. Mais comment? Dans les circonstances ordinaires, +rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un +tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait +pas. La glisser dans sa poche? Elle n'osait pas non +plus, s'imaginant que le froissement du papier allait +crier sa honte.</p> + +<p>Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.</p> + +<p>Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que +son mari se tournait vers elle. Alors, elle le regarda; +il ne s'était point levé et ne paraissait pas disposé à +quitter son travail:</p> + +<p>—Te rappelles-tu la date de mon discours à propos +de l'ordre du jour Bunou-Bunou.</p> + +<p>L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre +circonstance, elle eût donné la date de jour, de mois, +d'année. Mais en ce moment, comment réfléchir, chercher, +se rappeler? Et cependant, elle devait répondre +sans que sa voix trahit son bouleversement.</p> + +<p>—A peu près trois ans, il me semble.</p> + +<p>—Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire +si ferme peut-elle se tromper de tant d'années?</p> + +<p>—Sans doute, je fais une confusion.</p> + +<p>—Ne cherche pas, je vais vérifier.</p> + +<p>Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine +qui servait d'annexe à la bibliothèque.</p> + +<p>Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la +lut, puis vivement elle la mit dans sa poche.</p> + +<p>Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à +elle.</p> + +<p>—Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près +que moi de la vérité; il y a quatre ans.</p> + +<p>Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, +il ne s'étonna pas qu'elle ne répondît point, et +tranquillement il retourna à son travail. Il fallait +qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était +pour le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.</p> + +<p>S'attendant depuis son mariage à le voir surgir +d'un moment à l'autre, elle avait bien des fois examiné +la question de sa défense, et elle s'était toujours dit +qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme dont +son oncle lui avait parlé avant de mourir.</p> + +<p>Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au +juste. Une lettre sans doute qui lui fermerait la bouche +s'il voulait parler; mais quelle qu'elle fût, elle devait +être efficace puisque son oncle lui avait recommandé +d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la +réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que +tout de suite elle allât à Paris.</p> + +<p>Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle +restât auprès de son mari quand il travaillait, elle +n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et son repos, +le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même +de sa fille qui se trouvaient en jeu?</p> + +<p>—Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix +qu'elle s'efforçait d'affermir, je partirai pour Paris.</p> + +<p>Il fut stupéfait:</p> + +<p>—Comme ça, tout de suite?</p> + +<p>Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne +lui en demandât pas, et que pour la première fois elle +ne fût pas franche.</p> + +<p>—Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige +une solution immédiate.</p> + +<p>—Tu seras longtemps?</p> + +<p>—Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.</p> + +<p>Il sonna et commanda d'atteler.</p> + +<p>—Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, +car ça ne va pas aller, et je suis sûr que demain à +la Chambre tu sentiras toi-même que ton aide m'a +manqué.</p> + +<p>Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière +fermée, il recommanda au cocher de marcher +rondement.</p> + +<p>A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient +devant les panonceaux de M. Le Genest de la +Crochardière, et Ghislaine entrait dans l'étude. C'était +la première fois qu'elle venait chez son notaire, car +quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature +au bas d'actes notariés, on était toujours venu les lui +faire signer à l'hôtel de la rue Monsieur. Quand elle +se trouva dans une grande pièce où sur des tables a +pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de +clercs, elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces +yeux qui s'étaient levés sur elle. Mais le second clerc, +qui la connaissait et qui dirigeait cette étude, accourut +avec les démonstrations de la plus respectueuse politesse:</p> + +<p>—Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, +sans doute, je vais m'informer s'il peut recevoir.</p> + +<p>Le notaire lui-même apporta la réponse en venant +au-devant de sa cliente qu'il fit entrer dans son +cabinet.</p> + +<p>La demande que Ghislaine avait à présenter était +bien simple, cependant ce fut avec un extrême embarras +qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis longtemps +le vieux notaire était habitué à ne pas laisser +deviner qu'il remarquait la gêne d'un client; encore +moins d'une cliente. Aussitôt qu'il put comprendre +ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse qu'il +ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée +par M. de Chambrais, il la remit à Ghislaine.</p> + +<p>Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer +l'enveloppe et lire cette pièce, mais le notaire ne lui +en laissait pas la liberté: il parlait de Claude, et il +fallait bien qu'elle l'écoutât.</p> + +<p>—Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt +que vous inspire cette chère enfant et toute la +tendresse que vous lui témoignez. Dans son isolement, +c'est un grand bonheur pour elle: une mère, +me disait M. le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse +sollicitude.</p> + +<p>Il continua assez longtemps ainsi; mais sans +insister cependant, et en gardant la mesure qu'il +savait mettre en tout.</p> + +<p>Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, +regagner sa voiture.</p> +<br><br><br> + +<h3>II</h3> + +<p>Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, +Ghislaine put déchirer l'enveloppe que le notaire +lui avait remise.</p> + +<p>Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par +son oncle; ce fut par cette note qu'elle commença: +«La lettre ci-jointe m'a été remise par son auteur +le jour même où elle a été écrite; elle est la +preuve, elle est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, +restera ignoré; mais si jamais il était découvert, +elle porterait témoignage contre le coupable.</p> + +<p>«CHAMBRAIS.»</p> + +<p>Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le +lut sans trop d'émotion: que lui importaient ces déclamations, +que lui importaient ces plaintes et ces +cris de révolte!</p> + +<p>Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la +suffoqua comme si c'était une déclaration: elle le +voyait devant elle, elle l'entendait, et dans son coeur +résonnaient encore les éclats sourds de sa voix heurtée.</p> + +<p>Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; +mais arrivée à la dernière ligne, elle chercha si c'était +tout.</p> + +<p>Une arme, disait son oncle; le crime découvert +peut-être, une accusation au moins contre le coupable +et nécessairement la défense de l'innocente; mais +ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert +le crime ne l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver +c'était un moyen pour qu'il ne le fût jamais.</p> + +<p>A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui +servir? Elle ne le voyait pas, et restait dans un inconnu +dont le mystère l'épouvantait. Que ne pas +craindre d'un homme capable de tout.</p> + +<p>En sortant de chez le notaire, le cocher était venu +rue Monsieur pour changer de chevaux; elle descendit +de voiture et serra la lettre avec la note de son +oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté: +inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être +le lendemain l'arme qu'elle était venue chercher, car +maintenant qui pouvait savoir ce que serait ce lendemain?</p> + +<p>Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat +de la déception, elle s'était dit qu'avec la réflexion +et en se remettant de cet écrasement, il lui +viendrait sans doute une idée.</p> + +<p>Mais la route se faisait, les villages défilaient devant +elle! Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony +et elle restait paralysée dans son impuissance; il +lui semblait qu'au lieu de la surexciter comme elle +l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture l'engourdissait +et elle se sentait entraînée en imagination +comme elle l'était en réalité: rien pour la retenir, +rien pour la guider, l'éclairer, et au bout le gouffre +dans lequel tombaient avec elle, entraînés par elle, +ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.</p> + +<p>C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir +ce qu'il pouvait contre elle et contre eux: tout sans +doute, puisqu'il avait écrit cette lettre.</p> + +<p>Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, +c'était la lutte; et dans cette lutte, le repos, le bonheur, +l'honneur de son mari ne seraient-ils pas atteints?</p> + +<p>A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, +malheureux par elle! Dix années d'amour et de bonheur +s'effondrant dans la honte! Que n'avait-elle cru +ses craintes, quand aux instances de son oncle elle +répondait par un refus; elle la frappait, cette punition +qu'elle sentait alors suspendue sur sa tête.</p> + +<p>Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que +fussent son trouble et son émoi, elle n'avait cependant +pas une seule fois admis la possibilité de l'abandon +et de la fuite: il voulait la voir, il la verrait; car +ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui +faire fermer la porte quand il se présenterait, c'était +remettre le danger au lendemain et non l'écarter: +repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à qui ne s'adresserait-il +pas? Avant tout, elle devait savoir ce +qu'il voulait. Après, elle aviserait.</p> + +<p>La <i>Mare aux Joncs</i>, le lieu de rendez-vous qu'il +avait choisi, était un des endroits les plus sauvages +et les plus déserts de la forêt: une combe étroite entourée +de collines boisées, point de chemin pour y +arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, +des grands arbres sur les bords de la mare et toute +une végétation foisonnante de roseaux, sur les collines +d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si personne +ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne +non plus ne viendrait à ses cris si elle appelait, et il +ferait d'elle ce qu'il voudrait; bien qu'elle fût brave +ordinairement, jamais elle ne s'exposerait à ce danger; +ce serait folie.</p> + +<p>Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle +dans le château, malgré sa répulsion et son dégoût. +Au moins, n'y serait-elle pas seule et sans secours.</p> + +<p>Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à +cela.</p> + +<p>Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni +comment elle se défendrait, mais au moins elle n'était +plus dans l'irrésolution.</p> + +<p>Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva +son mari au travail, et en la voyant il eut un sourire +d'heureuse surprise.</p> + +<p>Tendrement il l'embrassa.</p> + +<p>Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, +trop profondément liés l'un à l'autre pour +qu'il ne sentît pas dans cette étreinte qu'elle était +troublée.</p> + +<p>—Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.</p> + +<p>—Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de +toi.</p> + +<p>—J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois +que demain tu seras contente.</p> + +<p>Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait +qu'elle assisterait le lendemain à la séance de la +Chambre.</p> + +<p>—Veux-tu que je t'indique les points principaux +de mon discours?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place +ordinaire devant son petit bureau, tandis qu'il s'asseyait +sur un coin de la grande table. Alors il commença, +les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:</p> + +<p>—Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le +vrai? demandât en s'arrêtant.</p> + +<p>—Je ne trouve pas cela du tout.</p> + +<p>—Tu as l'air de ne pas me suivre.</p> + +<p>—Mon air te trompe.</p> + +<p>Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle +sentait qu'à certains moments sa volonté lui échappait; +alors son regard trahissait sa préoccupation, et +comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite il +s'apercevait de ce désaccord.</p> + +<p>Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la +force, faible coeur qu'elle était?</p> + +<p>—Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.</p> + +<p>—Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, +je t'en prie.</p> + +<p>—Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui +peut te donner cette idée?</p> + +<p>Il reprit.</p> + +<p>Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des +yeux.</p> + +<p>De temps en temps elle faisait un geste d'approbation +ou bien elle murmurait:</p> + +<p>—Bien, très bien.</p> + +<p>—N'est-ce pas?</p> + +<p>Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son +discours, il passa peu à peu à des développement sous +lesquels se sentait le mouvement oratoire.</p> + +<p>A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il +disait et à oublier sa propre situation, suspendue +qu'elle était aux lèvres et aux yeux de son mari, complétant +par la pensée les effets qu'il laissait de côté.</p> + +<p>Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix +ans, il allait toujours; quittant sa table, il avait fait +un pas vers elle, puis deux, et maintenant il parlait +en la tenant dans le cercle de ses bras, penché +sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. +Tout à coup il s'arrêta et se mettant à sourire:</p> + +<p>—Mais c'est une vraie répétition, dit-il.</p> + +<p>Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:</p> + +<p>—Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en +le serrant dans ses bras.</p> + +<p>—Alors c'est bien?</p> + +<p>—C'est superbe.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Vas-tu douter de moi, maintenant?</p> + +<p>—Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de +toi, jamais; tu verras demain la force que m'aura +donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me semblait bien +qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, +je ne pouvais pas te consulter et ne savais que penser.</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment +elle s'y prendrait pour ne pas aller le lendemain à la +Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte trouver? +Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans +s'inquiéter, sans se peiner?</p> + +<p>Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, +et partout, au dîner, à la promenade qui le suivit, +elle porta, malgré ses efforts, une préoccupation évidente, +qu'elle ne rendait que plus sensible par ce +qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait +qu'elle se trahissait, elle se jetait dans une gaîté +factice, dont bien vite elle avait honte, et qu'elle cherchait +aussitôt à racheter par un élan de tendresse +sincère.</p> + +<p>Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire +était si bien équilibrée, d'une humeur si douce, +si juste, si calme.</p> + +<p>Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas +l'observer de peur qu'elle se tourmentât.</p> + +<p>Et pour comprendre ce changement il ne trouvait +qu'une explication; elle était souffrante, nerveuse: +peut-être ce rapide voyage à Paris l'avait-il fatiguée.</p> + +<p>Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de +ne pas laisser deviner qu'il la trouvait autre qu'elle +n'était habituellement.</p> + +<p>La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir +pieds nus, sans bruit, écouter derrière la portière qui +séparait leurs chambres si elle dormait d'un bon sommeil, +et toujours il entendit qu'elle s'agitait et respirait +d'une façon irrégulière.</p> + +<p>Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et +il ne put pas s'empêcher de l'interroger; mais elle se +défendit: elle n'avait rien; peut-être était-elle un peu +nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps orageux.</p> + +<p>Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son +discours, elle le connaissait, et il le dirait peut-être +beaucoup moins bien à la Chambre qui ne l'avait dit +la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps orageux, +l'atmosphère des tribunes serait étouffante, +comme le voyage à Paris serait pénible dans la chaleur +du midi.</p> + +<p>Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir +au devant d'elle, et ne se défendit tout juste, que ce +qu'il fallait.</p> + +<p>—Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.</p> + +<p>—Toutes celles que tu voudras.</p> + +<p>—Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable +à la Chambre.</p> + +<p>—Je te le promets.</p> + +<p>—Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, +de ton amour.</p> + +<p>—Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?</p> + +<p>—Y penses tu?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Et ton discours?</p> + +<p>—Un discours a-t-il jamais changé un vote?</p> + +<p>—Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son +devoir; rien n'est perdu si l'honneur est sauf.</p> + +<p>Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais +non plus elle ne l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée +qu'elle mit dans son étreinte, lorsqu'il se sépara +d'elle pour monter en voiture.</p> + +<p>—De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.</p> + +<p>—Aussitôt, aussi vite que possible.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou +trente minutes après l'heure qu'il avait fixée, il pouvait +arriver au château vers quatre heures; c'était +donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il venait.</p> + +<p>Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien +faible sujet d'espérance dans cette pensée que, par +cela seul qu'elle n'avait pas été à son rendez-vous, il +renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que +cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction +l'aurait fait réfléchir; il aurait senti l'extravagance +de sa demande; il retournerait à Paris.</p> + +<p>Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré +tout il venait, et pour cela elle s'installa dans le grand +salon qui par un autre se trouvait en communication +directe avec le vestibule où se tenait toujours un valet +de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix +ne pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais +en l'élevant il y avait certitude qu'elle serait entendue.</p> + +<p>Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, +mais ses efforts pour s'absorber dans sa lecture +ne produisaient aucun résultat, elle ne savait pas +même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des +lignes noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.</p> + +<p>Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la +demie; incapable de rester en place, elle se levait à +chaque instant pour aller à une fenêtre jeter un regard +dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du concierge.</p> + +<p>Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et +des lèvres lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée +d'un visiteur sonna.</p> + +<p>Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, +et sans se montrer, derrière un rideau, elle +regarda: dans la façon dont il se présenterait, elle +verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, ce +qu'elle avait à craindre ou à espérer.</p> + +<p>Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: +l'homme qui traversait la cour, marchant sans se +presser vers le perron, était bien de grande taille, mais +il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de corps, +les cheveux étaient courts, les joues et le menton +rasés; enfin le vêtement usé, composé d'un pantalon +noir, d'un veston jaunâtre et d'un chapeau melon, +annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait +demander un secours.</p> + +<p>Cependant le pauvre diable était arrivé au perron +et, à la porte du vestibule, il avait trouvé Auguste de +service ce jour-là.</p> + +<p>—Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant +son journaliste américain, vous n'avez pas de chance, +madame la comtesse n'a pas été à Paris, je ne peux +pas vous montrer le château.</p> + +<p>—Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.</p> + +<p>Et sans paraître le moins du monde embarrassé, +Nicétas lui tendit un petit billet qu'il venait d'écrire +à l'auberge du Château.</p> + +<p>—Mais je ne sais...</p> + +<p>—Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.</p> + +<p>Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture +que celle de la demande de rendez-vous, elle se rassura: +s'il écrivait au lieu de venir, c'est qu'il n'osait +pas se présenter; et à la pensée de ne pas le voir +son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable +était un commissionnaire.</p> + +<p>Elle avait ouvert le billet.</p> + +<p>«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer +votre porte; donnez donc l'ordre que je sois admis +près de vous.</p> + +<p>«NICÉTAS.»</p> + +<p>C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; +lui, ce pauvre diable; arrivé à ce point de misère et +de cynisme, de quoi ne serait-il pas capable!</p> + +<p>Cependant, le plateau à la main, le valet attendait +devant elle, la regardant à la dérobée, en se demandant +quelle pouvait être la cause de ce bouleversement +dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé +que le calme et la sérénité.</p> + +<p>Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:</p> + +<p>—Faites entrer, dit-elle.</p> + +<p>Et pendant le court espace de temps que le valet +mettait à traverser les deux salons, elle tâcha de se +donner une contenance.</p> + +<p>Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le +rappela:</p> + +<p>—Vous ne quitterez pas le vestibule.</p> + +<p>Cette recommandation insolite pouvait surprendre +ce domestique, mais elle n'était pas en situation de +s'arrêter devant une considération de ce genre: avant +tout elle devait assurer sa sécurité; comment se +défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?</p> + +<p>Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons +pour venir jusqu'à elle.</p> + +<p>Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien +changé, vieilli, ravagé!</p> + +<p>Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:</p> + +<p>—Que voulez-vous monsieur?</p> + +<p>—Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de +notre fille.</p> + +<p>—C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que +vous parlez?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>Il prit une chaise et s'assit:</p> + +<p>—D'elle-même.</p> + +<p>—Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver +que cet enfant est votre fille?</p> + +<p>—Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; +mais un mot suffit; c'est vous-même qui avez reconnu +cette enfant pour ma fille et pour la vôtre.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Pas par un acte authentique, bien entendu, +puisqu'on vous a fait prendre toutes sortes de précautions +qu'on croyait habiles pour échapper à cette +reconnaissance,—mais par un fait: en me recevant +ici. Est-ce que si cette enfant ne vous était rien et ne +m'était rien vous m'auriez reçu après la lettre que je +vous ai écrite et aussi après ce qui s'est passé entre +nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire +les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent +malgré vous en rencontrant les miens, il fallait une +raison toute-puissante, qui emportait tout: répulsion, +mépris, horreur, haine; et cette raison se trouve dans +l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez +peur pour elle; vous voulez la défendre.</p> + +<p>Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, +et en la voyant devant lui, il eut lieu d'être satisfait: +elle était atterrée.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—L'ordre de m'introduire près de vous était un +aveu; et si j'avais eu besoin qu'une nouvelle preuve +s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu réunir, vous +me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, +je n'en avais pas besoin; j'ai en mains toutes les +pièces nécessaires pour affirmer mes droits sur ma +fille.</p> + +<p>—Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se +défendre.</p> + +<p>—Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère +que nous n'en viendrons pas à cette extrémité. +En effet, je n'ai qu'un but: assurer l'avenir de ma +fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas +vous associer à moi.</p> + +<p>—Cet avenir a été assuré</p> + +<p>—Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. +Je suis, je l'avoue, surpris que vous considériez +l'avenir d'un enfant assuré par la donation d'une +somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans +la vie d'un enfant...</p> + +<p>Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher +Ghislaine.</p> + +<p>—... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui +dirigent cette éducation, il y a l'affection maternelle, +ou paternelle, il y a le milieu dans lequel l'enfant est +élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle cette éducation +dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? +Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le +garde, ayant pour camarades, pour frères et soeurs +des enfants grossiers, de vrais paysans...</p> + +<p>—Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin +qui a ordonné qu'elle vive en paysanne.</p> + +<p>—A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, +en fille de garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre +mariage vous aviez une fille de onze ans, la feriez-vous +élever par un garde, sous prétexte que les médecins +ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, +n'est-ce pas? Eh bien! pour n'être pas née de votre +mariage, Claude n'en est pas moins votre fille. Et +puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le rappeler. +Pour mon malheur, je sais par expérience ce +que c'est que d'être élevé dans une maison étrangère; +je ne veux pas que ma fille souffre ce qu'a souffert +son père, et que l'absence d'une direction affectueuse, +ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle +a fait de moi.</p> + +<p>Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que +ce langage fût sincère; c'était lui qui parlait de devoir, +d'affection, de dignité, de fierté! Où voulait-il en venir? +Qui se cachait derrière cet étalage de tendresse +et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait +pas? Son premier mouvement avait été de répondre +lorsqu'il avait invoqué l'affection maternelle; mais +n'était-ce pas là un piège dans lequel elle ne devait +pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur +lesquels il s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre +d'ailleurs?</p> + +<p>—Enfin, que demandez-vous? dit-elle.</p> + +<p>—C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera +prés de vous, dans votre maison, la place à laquelle +elle a droit par sa naissance, ou je la prends +près de moi.</p> + +<p>—Vous la prenez!</p> + +<p>Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité +de son émoi; elle voulut l'atténuer en l'expliquant:</p> + +<p>—Et comment prenez-vous un enfant qui n'est +rien pour vous et pour qui vous n'avez jamais rien +été?</p> + +<p>—En la reconnaissant pour ma fille par un acte +authentique.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos +connaissances juridiques; c'est au contraire parfaitement +possible et même très facile. Pour contester +cette reconnaissance, si telle était votre intention, il +faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à +m'opposer, avec indication du père et de la mère; et +je ne crois pas que ce soit votre cas; les précautions +que vous avez prises pour cacher la naissance de l'enfant +disent le contraire. Cependant, si je me trompe, +vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je +me reconnais battu. Mais vous ne le produirez point, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Il attendit un moment, et comme elle ne répondait +pas, il poursuivit:</p> + +<p>—Chez vous, elle trouve une existence brillante, +riche, et aussi, je l'espère, heureuse par les soins et +la tendresse de sa mère. Près de moi, elle n'est associée +qu'à une vie de travail et de lutte, mais elle est +aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas +d'autre affection; sous une tendre direction son coeur +se forme en même temps que son esprit; et comme +elle est la légataire de M. de Chambrais, elle ne souffre +pas de ma pauvreté.</p> + +<p>A ce mot elle l'interrompit:</p> + +<p>—Vous avez été mal renseigné.</p> + +<p>—Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?</p> + +<p>—Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de +prévoyance dont je n'ai compris toute la sagesse qu'à +l'instant même, a mis une condition à son legs, qui +est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité +ou à son mariage.</p> + +<p>Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris +puisque c'était la réalisation de ce que Caffié avait +prévu; décidément il était le malin qu'il avait dit, le +vieux crocodile.</p> + +<p>—Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera +pour son père comme son père travaillera pour +elle; à deux on est fort; je l'ai entendue chanter une +chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse extraordinaire +et le sentiment de la mesure, j'en ferai +une excellente musicienne. Dans cinq ans elle sera +en état de donner des leçons, et par conséquent de +seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin +d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais +pas à un sentiment d'affection paternelle et à la +voix du devoir, j'aurais tout intérêt à prendre Claude +avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à seize +ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, +elle jouira de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste +Providence qui n'ont cessé de me poursuivre +me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.</p> + +<p>—Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec +horreur.</p> + +<p>—Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir +leurs enfants pour en hériter, mais rassurez-vous, si +dur que je sois devenu sous les coups du sort, je ne +suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est +que je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il +y aurait pour moi à reconnaître Claude, avantages +moraux aussi bien que matériels,—si vous vous +engagez à la prendre près de vous dans cette maison, +et à la traiter comme votre fille.</p> + +<p>—Vous savez bien que c'est impossible, je suis +mariée.</p> + +<p>—On ne se marie pas quand on a un enfant, ou +on l'impose à son mari; je serais vraiment surpris si +vous me disiez que le vôtre n'appartient pas à la catégorie +de ceux qui acceptent tout.</p> + +<p>Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; +c'était assez pour le succès de son plan; ce qu'il +avait dit ne pouvait que l'affaiblir s'il le répétait +ou le laissait discuter; au point où les choses en +étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.</p> + +<p>—Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même +heure, d'ici vous aurez le temps d'envisager la situation +sous son vrai jour, et vous pourrez alors me +faire part de la résolution à laquelle vous vous arrêtez. +Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au +château, je remettrais ma visite au lendemain: nous +avons besoin du tête-à-tête.</p> + +<p>Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.</p> + +<p>—Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver +jusqu'à vous, ce serait une réponse négative à mon +désir de vous voir prendre Claude; alors je la reconnaîtrais.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée +d'un mot prononcé de façon, au moins lui semblait-il +ainsi, à s'imposer à l'attention; c'était celui qui se +rapportait aux avantages résultant pour lui de la +reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient +pas existé, il n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, +et il n'eût jamais réclamé sa paternité si +sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de Chambrais.</p> + +<p>Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela +rien que de naturel dans la misère qui paraissait +être la sienne; c'était par besoin d'argent qu'il poursuivait +cette reconnaissance d'un enfant, dont il ne +s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il +cherchait à exploiter sa paternité; enfin, par besoin +d'argent aussi qu'il menaçait:</p> + +<p>—Prenez l'enfant ou je la reconnais.</p> + +<p>Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement +à ce que Claude sortît d'un milieu indigne d'elle, ses +menaces n'avaient donc d'autre objet que de se faire +payer la non reconnaissance de l'enfant.</p> + +<p>Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là +elle avait eu le coeur serré par l'angoisse comme si +sa fille était en danger de mort, sans qu'elle pût rien +pour la secourir et la sauver; mais maintenant il +semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide +et de la défendre: c'était une lutte dans laquelle elle +ne restait pas désarmée.</p> + +<p>Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût +pas prévoir ce que serait cette lutte avec un pareil +homme, elle se calma un peu: le danger n'était pas +immédiat; elle avait un certain temps devant elle +pour aviser, pour chercher.</p> + +<p>Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse +de sa volonté pour l'accueillir comme à l'ordinaire et +le questionner.</p> + +<p>—Comment avait-il parlé?</p> + +<p>Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner +des signes trop manifestes de distraction ou de +préoccupation; comme il disait qu'il serait sans +doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle +manifesta le désir de l'accompagner.</p> + +<p>—Te sens-tu en état de venir demain à Paris?</p> + +<p>—Oh! certainement.</p> + +<p>—Alors tu es tout à fait bien?</p> + +<p>—Tout à fait.</p> + +<p>—Tant pis.</p> + +<p>—Comment tant pis?</p> + +<p>Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:</p> + +<p>—Une idée qui m'est venue pendant mon voyage +au lieu de penser à mon discours, j'étais avec toi et +me disais que ce malaise pourrait être un indice +heureux.</p> + +<p>—Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.</p> + +<p>—Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! +Tu as trente ans, j'en ai trente-sept. Ce n'est +pas la première fois qu'en te voyant indisposée je +me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes +caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et +signes sensibles, signes incertains, probables, certains, +et que sur ce sujet j'en sais peut être autant +que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas persisté.</p> + +<p>—Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera +d'aller demain à Paris; je profiterai de ce +voyage pour faire quelques courses indispensables. +Quand dois-tu parler?</p> + +<p>—Si je parle, ce sera au commencement de la +séance.</p> + +<p>—Eh bien! après ton discours, je quitterai la +Chambre, de manière à ne pas te faire attendre pour +revenir ici.</p> + +<p>Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première +partie de la séance, puis, quand le comte +eut parlé, elle quitta la tribune et revint rue Monsieur.</p> + +<p>Par son contrat de mariage, il avait été stipulé +qu'elle toucherait une pension pour ses besoins personnels; +mais dans l'étroite intimité où elle vivait +avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée: +tout entre eux se partageait en commun; ne +faisant qu'un de coeur et d'esprit, ils n'avaient +qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs besoins, +se consultant le plus souvent avant d'engager +une dépense, ou, s'ils n'avaient pas le temps, s'en +rendant compte après qu'elle était faite.</p> + +<p>Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas +prendre une somme un peu importante sans en parler +à son mari; aussi n'était-ce point de cette façon +qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au +rachat de Claude.</p> + +<p>Ce n'était point seulement dans leur château et +leur hôtel que les princes de Chambrais avaient toujours +pieusement conservé ce qu'ils avaient reçu de +leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en +avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise +sur eux: on faisait disparaître dans une pièce reculée, +où l'on serrait dans des armoires ce qui était par +trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en +débarrassait point: les greniers étaient bondés de +meubles rococo, et il y avait des placards remplis de +porcelaines ridicules appartenant au style Louis-Philippe.</p> + +<p>C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux +de prix par la valeur de leurs pierres, mais que leurs +montures rendaient immettables: jamais elle ne les +avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient conservés +dans un coffre que, depuis leur mariage, son +mari n'avait pas ouvert: ils étaient là, cela suffisait, +ils faisaient partie des joyaux de la famille, et comme +il avait une parfaite indifférence pour les pierreries, +il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas +lui assurément qui lui demanderait de mettre jamais +telle ou telle parure, puisqu'il ne les connaissait +même pas.</p> + +<p>Obligée de trouver instantanément une forte +somme, c'était sur la vente de quelques-uns de ces +bijoux qu'elle comptait.</p> + +<p>C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer +dans un magasin, elle, la comtesse d'Unières, +pour vendre des pierres précieuses, le rouge lui +montait aux joues; mais elle n'avait pas le choix des +moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le +seul qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la +honte et par la peur des commentaires qu'elle allait +provoquer.</p> + +<p>Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient +serrés ces bijoux, et elle chercha ceux qu'elle pouvait +prendre, c'est-à-dire ceux qui, par leurs pierreries, +avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à +une broche en rubis et en diamants, à un noeud avec +deux glands et à un bouquet de corsage. Combien +tout cela valait-il? Elle n'en savait trop rien. Une +assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir +la préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait +fût au-dessous de ce qu'elle voulait, elle y +ajouta une boucle de ceinture.</p> + +<p>Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à +n'avoir pas à porter un trop gros paquet, ce qui eût +provoqué l'attention, elle remonta en voiture et se fit +conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers +de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une +fois acheté des bijoux pour cadeaux, et qui devaient, +croyait-elle, l'accueillir convenablement. Sans doute +elle eût préféré s'adresser à des marchands qui ne +l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle +aurait dû donner son nom pour qu'on la payât, et +dans ces conditions mieux valait encore avoir affaire +à Marche et Chabert, qui avaient une réputation +d'honnêteté.</p> + +<p>Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un +commis, qui avait reconnu la livrée, se hâta de venir +au-devant d'elle, tandis qu'un autre prenait des +mains du valet de pied le paquet de bijoux.</p> + +<p>Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, +et presque aussitôt M. Chabert arriva, souriant +et respectueux, empressé de se mettre à la disposition +de sa noble cliente; comme c'était en particulier +qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer +dans son cabinet dont il referma la porte; alors elle +exposa franchement sa demande.</p> + +<p>Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi +secret, elle désirait vendre des pierreries qui ne +lui servaient à rien.</p> + +<p>Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il +était prêt à les acheter.</p> + +<p>—Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune +valeur; elles sont d'un autre âge.</p> + +<p>—C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.</p> + +<p>—Quand on possède des diamants et un collier de +perles comme madame la comtesse, on est en droit +de se montrer difficile en fait de bijoux.</p> + +<p>Il était trop parisien pour ne pas comprendre +qu'une femme comme la comtesse d'Unières ne se +résigne à une pareille démarche que sous le coup +d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait +un certain temps pour peser ces pierres et les +estimer, proposa-t-il à Ghislaine de lui verser immédiatement +cinquante mille francs; plus tard il +compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une +grosse liasse de billets pourrait l'embarrasser, il lui +offrit un chèque sur la banque.</p> + +<p>L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:</p> + +<p>—Quel jour devrai-je me rendre chez madame la +comtesse?</p> + +<p>—Je viendrai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? +Grosse? Petite? Suffisante ou insuffisante pour exciter +des convoitises et satisfaire des appétits?</p> + +<p>C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant +à l'égard de l'argent dans l'ignorance de ceux qui, +ayant toujours été riches, connaissent mal sa valeur.</p> + +<p>Que représentaient cinquante mille francs pour +Nicétas?</p> + +<p>Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait +quatre cents francs par mois pour venir deux +jours par semaine à Chambrais, ils eussent été certainement +une fortune pour lui, le paiement de dix +années de travail.</p> + +<p>Mais maintenant?</p> + +<p>A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la +tenue, on pouvait croire qu'ils en seraient une bien +plus tentante encore, puisqu'ils le tireraient de la misère.</p> + +<p>Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces +douze années de misère ne lui avaient-elles pas donné +d'autres besoins et d'autres exigences?</p> + +<p>De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant +traverser la cour, de même elle ne l'avait pas +retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix il y avait +une dureté, dans son regard une brutalité, et dans +toute sa personne un cynisme qui montraient qu'il +n'était pas resté l'homme d'autrefois.</p> + +<p>Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? +Sur quoi les avait-il établies? Car plus +elle réfléchissait à leur entrevue, plus elle se confirmait +dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le +dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.</p> + +<p>Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!</p> + +<p>C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, +bien faible, bien maladroite pour le débattre +comme il aurait fallu: pour la première fois de sa vie +elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et +tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait +paralysée de toutes les manières, par son inexpérience, +par sa dignité, par sa tendresse pour sa fille, +par le souci de son honneur et de celui de son mari.</p> + +<p>Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus +terrible? Elle eût voulu n'avoir pas à attendre et que +tout de suite ce marché vînt en discussion. Mais le +lendemain précisément son mari resta à Chambrais, +et elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son +angoisse.</p> + +<p>Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit +qu'il l'examinait pour lire en elle.</p> + +<p>—Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.</p> + +<p>Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi +qu'elle en eut bientôt la preuve.</p> + +<p>—Tu sais que je persiste dans mon idée.</p> + +<p>—Quelle idée?</p> + +<p>—Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. +Évidemment, il se passe en toi quelque chose d'insolite. +Quoi? Je n'en sais rien. Quelle est la cause de ce +changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le +changement est certain: tu n'es pas dans ton état +ordinaire. Alors, comme je ne vois pas de raisons +qui l'expliquent, j'en cherche dans le sens que je désire. +Sans doute, ce serait une folie de croire, mais +ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton +état nerveux est significative.</p> + +<p>Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise +pour aller à une certaine distance du château, voir +des poulains dans une prairie, à laquelle on n'accédait +que par un mauvais chemin charrois.</p> + +<p>Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent +Nicétas qui flânait par les rues du village, en +attendant l'heure d'aller se coucher dans une meule +foin.</p> + +<p>Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte +le remarqua, son attention étant attirée par la fixité +des regards que Nicétas attachait sur lui.</p> + +<p>—Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise +mine qui rôde dans le pays? demanda-t-il.</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>Alors il continua:</p> + +<p>—Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; +il semble qu'il cherche à nous demander quelque +chose. Si, par hasard, il voulait entrer aux écuries, il +faudrait que François prît sur lui des renseignements +sérieux: il a bien vilaine tournure.</p> + +<p>Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre +près de lui pour qu'elle y trouvât une direction affectueuse, +dans un milieu digne d'elle!</p> + +<p>Après un premier moment de honte et d'accablement, +cette rencontre lui donna encore plus de +force pour la journée du lendemain: à tout prix, il +fallait sauver Claude de ce misérable,—que le +comte ne trouvait même pas bon pour ses écuries.</p> + +<p>Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, +annoncé par le coup de cloche du concierge, entra +dans le vestibule, il y trouva Auguste qui était encore +de service ce jour-là.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied +avec surprise.</p> + +<p>—Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre +aujourd'hui à mes questions, et je viens chercher +ses réponses: nous collaborons: c'est beaucoup +d'honneur pour moi.</p> + +<p>—Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation +de visiter le château, elle ne pourra pas vous le +refuser.</p> + +<p>—C'est une idée; mais maintenant le château +m'intéresse moins.</p> + +<p>Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la +même place que la première fois.</p> + +<p>—Cet empressement à me recevoir est d'un heureux +augure, dit-il, et j'espère que nous nous entendrons.</p> + +<p>—Vous vous trompez.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Au moins quant à la condition que vous prétendez +m'imposer.</p> + +<p>—Mais il y a deux conditions que je prétends vous +imposer: ou vous prenez Claude, ou je la prends +moi-même.</p> + +<p>—Cela est également impossible.</p> + +<p>—C'est vous, madame, qui vous trompez, car si +vous pouvez ne pas prendre votre fille, vous ne pouvez +pas m'empêcher de la prendre, moi; ne suis-je +pas son père?</p> + +<p>—Et qu'en feriez-vous?</p> + +<p>—Une honnête fille, une fille tendrement aimée.</p> + +<p>—Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant +pour vous.</p> + +<p>—Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de +l'importance de celui-ci, qui met tant d'intérêts en +jeu, l'avenir de votre fille, votre honneur, celui de +votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de +côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.</p> + +<p>—Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans +Claude une héritière jouissant dès maintenant de ses +revenus, vous pouviez penser à la prendre.</p> + +<p>—C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité, +n'est-ce pas? Dites-le donc, puisque vous le pensez; +cela n'est pas pour me blesser; en réalité, rien n'est +pour me blesser.</p> + +<p>Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne +vouait pas «ne pas se gêner» comme il disait, ni +pousser les choses aux extrêmes.</p> + +<p>—Claude en possession de ses revenus, dit-elle, +vous pouviez lui donner une existence large, en même +temps que vous vous la donniez à vous-même. Mais +maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment +que vous puissiez la prendre—mais je n'admets +cela que pour la discussion, car dans la réalité +son conseil de famille la défendrait, et la justice ne +sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur +rien. Que feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? +Quels avantages matériels retirerez-vous de cette reconnaissance? +Claude serait une charge pour vous, +non une source de produit.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir?</p> + +<p>—A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages +précisément à ne pas prendre Claude, à ne pas vous +occuper d'elle, à m'abandonner ce soin ainsi qu'à son +conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa +santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra +une éducation convenable, et d'où elle sortira +pour se marier.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air +étonné, et ne vois pas où seraient ces avantages.</p> + +<p>Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert +sous un livre, à portée de sa main; elle souleva le livre, +et tirant le chèque, elle le lui tendit:</p> + +<p>—Dans ceci.</p> + +<p>Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque +triomphant; mais dès qu'il eut jeté les yeux dessus, +son visage se contracta.</p> + +<p>—Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? +dit-il.</p> + +<p>—Vous m'avez offert un marché, je vous en offre +un autre.</p> + +<p>—Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille +francs: pour une fille du sang des Chambrais, convenez +que ce n'est pas cher; je ne parle pas du sang +de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En +ne me recevant pas hier—ce n'est pas votre faute, +je le sais—vous m'avez permis de faire une enquête +dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis de +la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous +assez simple pour vendre cinquante mille +francs ce qui en vaut quinze cent mille?</p> + +<p>—On ne vend que ce qu'on possède, et de ces +quinze cents mille francs vous ne toucherez jamais +un centime.</p> + +<p>—C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un +procès que vous avez tout intérêt à ne pas laisser engager, +ne l'oubliez pas, et, je vous en prie, faites entrer +cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait +imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille +francs sont-ils une vraie dérision. Comment avez-vous +pu croire que je les accepterais?</p> + +<p>Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, +comme elle l'avait pressenti, à renoncer à Claude et à +la vendre; la contestation maintenant ne portait que +sur le prix de cette vente; quelque dégoût qu'elle en +eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.</p> + +<p>Il examinait le chèque.</p> + +<p>—Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, +que ce chèque dit lui-même que, si vous aviez voulu, +vous auriez pu me faire une proposition plus convenable. +Pour voir d'où proviennent ces cinquante mille +francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, +vous ne les avez pas pris sur votre fortune personnelle, +et vous ne les avez pas empruntés. Je ne recherche +pas pour quelles raisons; je constate simplement +qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, +vous avez cherché dans vos vieux bijoux ceux qui +avaient cessé de vous plaire, et vous les avez vendus à +Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la Paix +qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: +voilà leur nom imprimé et leur signature. Eh bien! +madame, vous n'en avez pas vendu assez.</p> + +<p>Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement +qu'il avait produit.</p> + +<p>—Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et +l'autre une égale franchise: vous, en ne cherchant +pas des phrases échappatoires pour ne pas dire que +Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi +vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, +mais ce qui a dû bien vous gêner; moi en vous donnant +mon dernier prix. J'avoue que j'avais compté +sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour +élever ma fille convenablement, et ce revenu me +manquant, je comprends que l'enfant ne trouverait +pas auprès de moi l'existence que je voulais lui faire. +Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au +couvent, mais si je ne la reconnais pas, je renonce par +cela même à tous les droits que j'aurais sur la pension +que je pourrais lui demander quand elle sera majeure, +ou sur son héritage si elle venait à mourir; et +cette renonciation, je l'estime à trois cent mille +francs. J'accepte ce chèque comme un acompte.—Il +le mit dans sa poche.—Vous m'en devez deux cent +cinquante mille, que je vous demande de me verser +d'aujourd'hui en huit.</p> + +<p>—Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. +Empruntez. En huit jours une femme comme vous +peut trouver des millions; et je ne vous demande que +deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent +cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront +de me créer une situation digne de ma fille: ne +voulez-vous pas que le père de votre enfant cesse +d'être le misérable que vous voyez devant vous? +Comme il pourrait être dangereux que vous me receviez +toujours ici, je vous attendrai où vous voudrez, +dans une église, chez votre médecin, votre dentiste, +votre couturière, tous endroits à souhait pour des +rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui +en huit à trois heures et demie, gare de l'Est,—on +y voit peu de Parisiens,—salle des pas perdus.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, +c'est qu'elle n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui +elle pût attendre conseils et secours: la connaissant +bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne trouverait +pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à +une femme qu'il avait affaire, en femme il la traitait.</p> + +<p>Vendez ou empruntez.</p> + +<p>Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; +à qui? De gens d'affaires, elle ne connaissait +que son notaire, et il avait toujours été pour elle +d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il lui +avait fait signer un acte, il semblait que c'était +une faveur qu'il lui réclamait; mais comment lui +parler d'un emprunt de deux cent cinquante mille +francs? Il faudrait des explications, il faudrait une +confession; elle serait morte de honte.</p> + +<p>D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette +confession, qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au +courant des choses de la loi, elle savait cependant +qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance de +son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément +l'objection que lui opposerait Me Le Genest. +Emprunt pour le satisfaire, procès pour lui résister, +étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle +n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un +parent ou d'un ami; et elle n'avait ni parents ni +amis en situation de lui rendre ce service. Ses seuls +parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme +vit dans une étroite intimité avec son mari, comme +elle vivait avec le sien, elle a peu d'amis; elle, elle +n'en avait pas.</p> + +<p>Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: +vendre; vendre de nouveau des bijoux.</p> + +<p>Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait +de lui payer cinquante mille francs, elle s'était imaginée, +sans rien préciser d'ailleurs, que la somme +qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. Certes, +elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, +qui sûrement les avaient estimés à leur prix +marchand, mais elle doutait de la valeur de ceux qui +lui restaient, comprenant très bien que les pierreries +comme toutes choses subissent des dépréciations. +Combien tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre +encore, sans qu'on remarquât leur disparition? +Une dizaine, une vingtaine de mille francs peut-être. +Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, +si loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui +être d'aucune utilité.</p> + +<p>A la vérité, son écrin ne se composait pas que de +ces respectables antiquailles; il comprenait des bracelets, +une rivière, des croissants, un diadème, des +peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que +son mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier +de perles et les diamants de sa mère; mais ceux-là +elle ne pouvait pas les vendre; les uns, parce qu'ils +lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les +employer à la rançon de sa fille; les autres, parce +qu'ils étaient des souvenirs.</p> + +<p>Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une +nouvelle vente, c'était de ces souvenirs qu'elle devait +se séparer; l'hésitation n'était possible que pour le +choix.</p> + +<p>Après avoir balancé le pour et le contre, elle se +décida pour le collier de perles; avec lui, au moins, +elle était certaine d'obtenir la somme dont elle avait +besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille +francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner +chez Marche et Chabert.</p> + +<p>En effet, il ne pouvait pas être question de vendre +ce fameux collier, car si le comte était d'une indifférence +complète pour tous les bijoux, il ne laisserait +pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il +fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la +place des vraies et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il +resterait désormais enfermé, on ne s'apercevrait pas +de cette substitution. Qui le verrait? Le comte seul. +Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus +jamais.</p> + +<p>Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit +chez Marche et Chabert qu'elle connaissait; mais +pour les perles fausses elle ne savait à qui les commander. +Cependant, comme elle avait acheté des +parures de jais pour le deuil de son oncle, elle pensa +que si dans cette maison on ne se chargeait pas de ce +travail, on lui dirait à qui elle pouvait s'adresser. Le +lendemain même elle s'en alla en voiture de place au +boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la +Chaussée d'Antin, elle entra dans un magasin où, à +côté du jais et du grenat, se trouvaient exposées des +pierreries et des perles fausses.</p> + +<p>Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle +éprouva un moment d'hésitation confuse avant de +pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui elle était, +elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne +pouvait pas ne pas s'étonner de sa commande et ne +pas chercher à deviner ce qui se cachait derrière.</p> + +<p>Enfin elle se décida:</p> + +<p>—Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les +perles vraies qui le composent par des perles fausses +sans que cette substitution saute aux yeux?</p> + +<p>—Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons +arriver à une imitation si parfaite que personne ne +s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.</p> + +<p>Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine +une poignée de perles:</p> + +<p>—Voyez vous-même.</p> + +<p>Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient +pas l'orient doux, chatoyant, satiné des vraies, mais +enfin l'imitation était suffisante pour qu'elle s'en +contentât.</p> + +<p>—Où est le collier? demanda le bijoutier.</p> + +<p>—Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi +exactement que possible, même nombre, il y en a +quatre cents...</p> + +<p>Le bijoutier eut un sourire de surprise.</p> + +<p>—... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien +fermoir pour attacher ces perles fausses, et vous +mettrez les vraies dans une boîte.</p> + +<p>Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, +ce ne fut plus de la surprise que montra le +bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se laissa pas +effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara +que la copie serait digne du modèle.</p> + +<p>—Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et +si vous ne laissez pas un curieux indiscret mordre +mes perles, ce qui ne se fait pas dans le monde de +madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre +collier avec pleine sécurité.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda +Ghislaine surprise.</p> + +<p>—J'entends les mordre avec les dents, ce qui est +un moyen à la portée de tout le monde de s'assurer +que les perles sont vraies, les fausses n'ayant pas la +solidité des vraies.</p> + +<p>On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle +n'en put donner que six; le samedi, à trois heures +précises, il fallait qu'on le lui livrât.</p> + +<p>Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva +le collier faux dans son écrin, et dans une boîte les +perles vraies. Le bijoutier aurait voulu qu'elle admirât +longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en +avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup +d'oeil au collier, compté les perles vraies et payé sa +facture, qu'on avait eu la délicatesse de préparer +sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit conduire +à la gare de l'Est; quand elle entra dans la +salle, l'horloge marquait trois heures vingt-huit minutes.</p> + +<p>Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. +Comme ce n'était pas une heure de départ, la salle +était presque déserte; seuls quelques paysans arrivés +longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, +leurs paniers et leurs paquets devant eux.</p> + +<p>Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche +machinalement: tournée contre la muraille, elle ne +cédait point à la tentation de jeter çà et là des regards +inquiets qui auraient trahi son agitation.</p> + +<p>Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; +l'âpreté lui donnerait de l'empressement.</p> + +<p>Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle +crut voir que de loin quelqu'un se dirigeait vers elle. +Mais ce quelqu'un ne ressemblait en rien, par sa +tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et +dont le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de +façon à ce qu'elle ne l'oubliât jamais: c'était un gentleman +de tournure élégante, la toilette soignée: bottines +à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et +blanc, gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; +dans une de ses mains gantées de chevreau clair, un +jonc à pomme de lapis.</p> + +<p>Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut +rapproché, le doute n'était plus possible: elle ne l'avait +pas reconnu déguenillé, et maintenant elle ne le +reconnaissait pas élégant.</p> + +<p>Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques +du respect:</p> + +<p>—Oserai-je vous offrir mon bras?</p> + +<p>Elle eut un mouvement de répulsion.</p> + +<p>—Marchez près de moi.</p> + +<p>Il l'accompagna, le chapeau à la main.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'argent, dit-elle.</p> + +<p>Il mit son chapeau.</p> + +<p>—Et alors? dit-il brutalement.</p> + +<p>—Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant +d'un collier pesant plus de six mille grains, +qui a été estimé quatre cent mille francs; prenez-les +et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire; +vous en obtiendrez certainement plus de deux cent +cinquante mille francs.</p> + +<p>—En êtes-vous sûre?</p> + +<p>—Les perles sont de premier choix; elles font +l'envie des bijoutiers.</p> + +<p>—S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en +hausse, je crois.</p> + +<p>—Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs +qu'à Paris où elles sont connues.</p> + +<p>—Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez +votre honneur entre mes mains, soyez tranquille; +ne sommes-nous pas associés?</p> + +<p>Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la +prendre:</p> + +<p>—L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection +de ma fille; ah! madame, aimez-la bien.</p> + +<p>Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant +et s'en alla.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Le calme avait succédé aux angoisses désespérées +qui avaient bouleversé Ghislaine pendant les quelques +jours où elle était restée sous le coup des exigences +de Nicétas.</p> + +<p>Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse +sérénité des années qui avaient précédé cet +orage, mais elle respirait; si tout danger n'était pas à +jamais écarté, il était au moins ajourné.</p> + +<p>Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait +retourner à l'étranger et y rester? Puisqu'il avait +passé onze ans sans revenir à Paris, c'est que rien +ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans +intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre +les perles du collier à Paris; et si tout d'abord il y +avait là une raison de prudence, il y en avait une +aussi d'espérance: une fois à Londres, à Vienne, ou +à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer +à Paris.</p> + +<p>Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir +dans cette espérance qui ne reposait sur rien de +précis, elle voulut prendre quelques précautions +contre un retour possible et une nouvelle attaque.</p> + +<p>Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne +pouvait rien, et comme elle avait été une marionnette +entre ses mains, dont il jouait selon sa fantaisie, +elle le serait toujours.</p> + +<p>Mais pour Claude, il en était autrement, et si après +avoir agi contre la mère, il trouvait de son intérêt +de se tourner contre l'enfant, il fallait qu'à ce moment +celle-ci fût en sûreté.</p> + +<p>Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; +s'il voulait tenter quelque chose, où la chercherait-il +quand les portes d'un couvent se seraient refermées +sur elle à Paris ou aux environs?</p> + +<p>Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution +sans avoir consulté son médecin qu'elle fit venir à +Chambrais, pour qu'il examinât Claude de nouveau.</p> + +<p>Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre +elle pourrait travailler comme toutes les filles de son +âge, mais que pour le moment il importait qu'elle +passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.</p> + +<p>—Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, +et je crois qu'à l'automne elle sera en état de +supporter la règle et le travail d'un internat. Mais à +condition cependant que ce ne sera pas à Paris. Là-dessus +ma prescription est formelle: sa bonne santé +dans l'avenir dépend de la vie à la campagne. C'est +une absurdité meurtrière de maintenir des internats +à Paris: lycées ou couvents; et il y a longtemps qu'on +les aurait transportés aux champs, si dans toute +maison d'éducation on ne faisait point passer les +convenances des directeurs et des professeurs avant +l'intérêt des élèves.</p> + +<p>Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de +son médecin qu'elle les avait demandés; il aurait +ordonné le couvent que Claude eût tout de suite +quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre +jusqu'à l'automne était trop bien d'accord avec son +secret dessein pour qu'elle n'en fût pas heureuse: +elle aurait sa fille pendant trois mois encore.</p> + +<p>En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille +francs, sans doute, et avant qu'il revînt à l'assaut—si +comme elle le pressentait il devait y revenir,—on +aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite +ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne +pût pas la découvrir.</p> + +<p>Cependant, comme il était sage de s'entourer de +toutes les précautions, même de celles qui paraissaient +ne devoir pas servir, elle recommanda à +Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et +de ne jamais la laisser sortir avec personne autre +que lui et que sa femme; quand elle irait chez lady +Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle +devrait être accompagnée. Elle n'était plus une +gamine qui peut s'en aller par les chemins.</p> + +<p>Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine +pouvait reprendre sa vie ordinaire et être tranquille.</p> + +<p>Et de fait elle le fut pendant un certain temps, +mais, un jour, elle se trouva tout a coup menacée +précisément par où elle se croyait le plus en sûreté, +c'est-à-dire du côté de son mari.</p> + +<p>Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant +sans que l'hôtel de la rue Monsieur fût complètement +fermé; le comte y venait tous les jours en +allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, +et, jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient +parfois des amis, notamment des étrangers, +pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût pas +été un agrément; c'était le moment où Ghislaine +voyait ses parents d'Espagne à Paris, et le comte les +amis avec lesquels il s'était lié dans ses voyages.</p> + +<p>Au commencement de juillet un dîner fut ainsi +donné en l'honneur d'une infante d'Espagne qui +était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, et +pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient +choisi la fleur de leurs amis, l'hôtel avait pris son +air de gala et les serres de Chambrais s'étaient vidées +dans les appartements et dans le jardin de la +rue Monsieur.</p> + +<p>Quand le comte revint de la Chambre où il y avait +une séance importante, il trouva Ghislaine déjà habillée +et installée dans le grand salon prête à recevoir +ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses +habitudes de simplicité, et portait une robe de +crêpe de Chine blanc brodé d'or qu'elle mettait pour +la première fois.</p> + +<p>A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, +pour l'admirer:</p> + +<p>—Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est +faite pour ta beauté brune; c'est une merveille d'harmonie.</p> + +<p>Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, +pour l'admiration, mais le second fut pour la critique:</p> + +<p>—Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de +simplicité pour nos hôtes.</p> + +<p>—Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de +cette observation, la première de ce genre qu'il se +permît depuis dix ans.</p> + +<p>—Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y +a pas de saison; je ne te demande pas de te charger de +diamants, mais tu pourrais mettre ton collier de +perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets +noirs de tes cheveux et l'or de la bordure de ton +corsage, produira un effet superbe.</p> + +<p>Elle restait interdite.</p> + +<p>—As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? +demanda-t-il en l'examinant.</p> + +<p>—Quelles raisons?</p> + +<p>—Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement +que je te le demande; non seulement par +égard pour nos invités, mais encore pour mon agrément.</p> + +<p>Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, +mais le comte prévint cette objection:</p> + +<p>—Il est en bon état, puisque Marche et Chabert +ont dernièrement réparé le fermoir.</p> + +<p>Toute résistance était impossible.</p> + +<p>—Je vais le mettre, dit-elle.</p> + +<p>Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la +fatalité.</p> + +<p>—C'est la punition qui commence, se dit-elle en +l'accrochant, où s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier +mensonge, dans combien d'autres serai-je encore entraînée?</p> + +<p>Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la +rendait incapable de voir si la fausseté des perles +sautait aux yeux. Il lui semblait que, si l'on n'était +pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout +qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement +ne se laissait-elle pas influencer par les éloges +que le bijoutier s'était lui-même décernés? Et ne les +voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles fussent?</p> + +<p>Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, +et il fallait aussi se donner une assurance qui +lui permit de ne pas se troubler quand elle verrait +les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier +qui ne manquait jamais son effet. Ordinairement, +ces regards la gênaient plus qu'il ne la flattaient; que +serait-ce ce soir là?</p> + +<p>En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la +soirée, elle sentit les yeux s'attacher sur elle un peu +plus longtemps qu'il n'était naturel, croyait-elle, +elle s'imaginait qu'on était frappé par l'étrangeté +de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient: +les hommes, pour la plupart, ne se connaissent +guère en bijoux, mais combien de femmes en +remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si parmi +ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de +deviner son mensonge. C'est dans leur amour-propre +que tremblent les femmes qui ont la faiblesse de +porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour +et dans son honneur.</p> + +<p>A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion +qui la paralysa: une de ses cousines, une jeune +Espagnole, qui faisait son voyage de noces, porta la +main sur le collier:</p> + +<p>—Oh! ma cousine, que je suis contente de voir +votre collier; j'en avais bien entendu parler par maman, +mais je n'imaginais pas qu'il fût si beau, laissez-moi +le regarder de près.</p> + +<p>Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle +était jeune, la cousine, et elle ne devait pas avoir de +fortes connaissances en joaillerie, étant sortie du +couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle +que ce collier dont on parlait tant pouvait +être faux? C'était à travers son histoire et la tradition +qu'on le regardait, non à travers la réalité.</p> + +<p>C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison +pour se rassurer et prendre confiance.</p> + +<p>Cependant quand la soirée se termina et que les +derniers convives partirent, elle fut grandement soulagée; +enfin elle était sauvée; tout au moins l'était-elle +pour cette fois; et après cette épreuve, si l'hiver +prochain elle devait le mettre encore «par ordre», +elle serait moins inquiète.</p> + +<p>Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite +pour le réintégrer dans l'écrin où elle espérait bien +le tenir longtemps renfermé; mais au moment où +elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de +son mari; alors, instinctivement, comme si elle +était en faute, elle posa le collier sur une table en +malachite et le recouvrit du fichu de dentelles dans +lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant +du salon.</p> + +<p>—Vous vous déshabillez? dit-il.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à +l'heure; ne vous pressez pas; j'ai à lire ce paquet de +lettres qu'on vient de me remettre.</p> + +<p>Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le +collier qui d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.</p> + +<p>Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle +était posée une grosse lampe en bronze, et il ouvrit +une de ses lettres. Mais comme il se trouvait en dehors +du rayon de la lumière, il se leva et prit la +lampe pour la rapprocher.</p> + +<p>En la reposant, une des trois griffes qui formaient +le pied rencontra un coin du fichu et il se produisit +un petit bruit sec comme celui d'une fracture.</p> + +<p>Qu'avait-il donc cassé?</p> + +<p>Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la +malachite; il avait écrasé deux perles.</p> + +<p>Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.</p> + +<p>—Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine +va être désolée; son collier.</p> + +<p>Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans +l'art de la joaillerie, il savait que les perles sont formées +d'une matière nacrée, compacte, solide, résistante, +qui ne s'écrase pas sous le pied d'une lampe, si +lourde que soit cette lampe.</p> + +<p>Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?</p> + +<p>Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.</p> + +<p>Puis, ramassant les morceaux des perles, il les +prit dans sa main, les examina. Mais il n'y vit rien de +particulier; et cependant il y avait là quelque chose +d'étrange et de mystérieux.</p> + +<p>Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de +toilette pour raconter cette aventure à Ghislaine; +mais il avait déjà fait deux pas, quand il s'arrêta, revint +à la table, égalisa les perles de façon à ce que le +vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier +avec le fichu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle +trouva son mari assis auprès de la table, lisant ses +lettres sous la lumière de la lampe.</p> + +<p>Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva +pas les yeux pour la voir venir: au contraire, il resta +absorbé dans sa lecture.</p> + +<p>Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, +elle se mit au lit.</p> + +<p>C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient +dans le monde, ou quand ils recevaient, il vint passer +quelques instants dans sa chambre; couchée, il s'asseyait +sur une chaise basse auprès de son lit, elle +tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans +les siennes et ils causaient longuement, se disant l'un +l'autre ce que les exigences du monde ne leur +avaient pas permis de se communiquer dans la soirée: +douces confidences qui se prolongeaient tard +souvent, car après avoir commencé par les autres, +ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et alors ils +n'en finissaient plus.—Va-t'en, disait-elle.—Quand +tu dormiras.—Je dormirai quand tu seras parti.—Je +partirai quand tu dormiras. Parfois sous son regard, +sa main dans les siennes, elle s'endormait. Et comme +elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans sa +chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, +en ouvrant les yeux, elle trouvait ceux de son mari +attachés sur elle, comme s'il avait passé toute la nuit +près d'elle à la regarder dormir.</p> + +<p>Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre +sa chaise basse.</p> + +<p>—Est-ce que ces lettres contiennent des choses +graves? demanda-t-elle après avoir attendu un moment.</p> + +<p>—Des ennuis.</p> + +<p>—Quels ennuis?</p> + +<p>—Comme toujours, des demandes qu'il est impossible +de satisfaire.</p> + +<p>C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante +pour expliquer cette préoccupation subite: pendant +le dîner et la soirée, elle avait à chaque instant rencontré +ses regards pleins d'une tendre fierté qui la +suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient +libres, il s'enfermait dans cette attitude étrange. +Qu'avait-il donc, et pourquoi ce brusque changement?</p> + +<p>Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au +lieu d'une causerie affectueuse et abandonnée où +celui qui parlait exprimait les idées de l'autre en +même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent +que de choses banales, et au bout de peu de +temps il la quitta pour rentrer chez lui. A peine +avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement +de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière +de la veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, +un peu à tâtons, mais avec précaution pour ne pas +faire de bruit.</p> + +<p>Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et +de se retrouver; mais dans sa tête troublée, aucune +réponse n'arrêtait les questions qui s'y heurtaient les +unes contre les autres, et toujours il revenait à la +même conclusion qui était que les perles vraies ne +peuvent pas s'écraser ainsi.</p> + +<p>Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout +à fait mystérieuses, c'est que six semaines auparavant +le collier avait été remis aux bijoutiers Marche et +Chabert pour une réparation au fermoir, et que par +conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à +ce moment toutes les perles étaient vraies, sans quoi +ces bijoutiers n'auraient pas manqué de signaler +celles qui étaient fausses—leur responsabilité se +trouvant engagée.</p> + +<p>Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation +eût substitué une ou plusieurs perles fausses aux +vraies qu'il aurait détournées? Il se le demandait, +mais sans croire beaucoup à cette explication.</p> + +<p>Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable +ni impossible, le plus sage était de ne pas lâcher la +bride à l'imagination, sans avoir préalablement fait +une enquête de ce côté.</p> + +<p>Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit +chez les bijoutiers, et il les trouva tous les deux dans +leur magasin, surveillant l'ouverture des caisses dans +lesquelles les commis prenaient les bijoux qu'on devait +mettre en montre ce jour-là.</p> + +<p>Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant +devant le magasin, il était entré pour payer la réparation +du collier de perles de madame d'Unières.</p> + +<p>—Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.</p> + +<p>Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte +que celui-là qui lui permît de parler du collier.</p> + +<p>—Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.</p> + +<p>Les deux associés se regardèrent.</p> + +<p>—J'entends, continua le comte, que les perles sont +toujours en bon état?</p> + +<p>—Mais, sans doute.</p> + +<p>—Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des +maladies et ne perdent pas leur beauté en vieillissant?</p> + +<p>—Elles meurent; mais celles de madame la comtesse +d'Unières n'en sont pas là, il s'en faut; jamais +elles n'ont été plus belles. Quand la réparation a été +faite, nous avons laissé le collier dans son écrin ouvert, +sur cette table, et elles ont fait l'admiration de +toutes nos clientes qui les ont vues. Je suis sûr que +madame la comtesse d'Unières exposerait son collier +au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul il ferait +recette.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Incontestablement. Sans doute il y a des perles +plus grosses; mais pour mon compte, je n'en connais +pas une réunion plus parfaite; quatre cents perles +pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres, +cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées +moi-même une à une avant de renvoyer le collier, et +pour un homme du métier c'était une jouissance.</p> + +<p>Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces +bijoutiers, toutes les perles étaient vraies; c'était +donc depuis ce moment que la fraude avait eu lieu.</p> + +<p>Il restait au comte une question à poser.</p> + +<p>—Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué +des perles fausses aux perles vraies?</p> + +<p>Mais cette question était un aveu en même temps +qu'une accusation: l'aveu qu'il avait découvert des +perles fausses dans le collier de la comtesse, l'accusation +contre celui des commis qui avait porté l'écrin +de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait +coupable de cette fraude.</p> + +<p>Elle était donc impossible à tous les points de vue, +et il devait s'en tenir à ce qu'il avait obtenu.</p> + +<p>Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans +leur cabinet et, la porte fermée, en même temps ils +s'interrogèrent du regard d'abord, puis franchement?</p> + +<p>—Marche?</p> + +<p>—Chabert?</p> + +<p>—Ça vous parait naturel tout cela?</p> + +<p>—Le mari qui entre par hasard.</p> + +<p>—La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire +de leur produit un emploi secret.</p> + +<p>—L'embarras de l'un.</p> + +<p>—La confusion de l'autre.</p> + +<p>—C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre +femme que de madame d'Unières, je dirais ça y est.</p> + +<p>—Et moi je dirais que le collier a été vendu +comme les anciens bijoux.</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>—Pourquoi pas à nous!</p> + +<p>—Voilà qui n'est pas juste.</p> + +<p>—Nous, nous la connaissons.</p> + +<p>—Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à +Freteau.</p> + +<p>—On les aura envoyées à Londres.</p> + +<p>—C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, +je les reconnaîtrai.</p> + +<p>—Le joli, ce serait de les revendre au comte, car +enfin un collier comme celui-là ne peut pas disparaître +sans que l'honneur de la famille soit engagé.</p> + +<p>—Je vais écrire à Londres.</p> + +<p>—Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra +leur en parler.</p> + +<p>Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il +ne l'était en sortant le matin, car avant d'aller chez +ces bijoutiers, il pouvait croire que les perles fausses +se trouvaient depuis longtemps dans le collier, +depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, +à moins d'accuser Marche et Chabert d'être des +voleurs ou des ignorants, il fallait reconnaître qu'elles +n'y avaient été introduites que depuis la réparation +du fermoir.</p> + +<p>Si la question de la date semblait résolue, l'autre, +celle du «comment», restait entière, et même elle +s'était aggravée en se limitant, puisqu'il était démontré +que le collier ne se composait que de perles vraies +quand il avait été remis à Ghislaine, des mains de +laquelle il n'avait pas dû sortir.</p> + +<p>Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser +aller plus loin.</p> + +<p>Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point +que les perles s'étaient écrasées parce qu'elles étaient +fausses, et que, si elles avaient été vraies, elles auraient +résisté au coup porté par la lampe. Mais ce +point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il +ne le savait pas d'une manière certaine: il supposait +que des perles ne devaient pas s'écraser, mais si elles +avaient un défaut caché, si elles étaient malades, ou +même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles pas +être brisées par un choc lourd comme celui d'une +grosse lampe, se produisant sur une matière dure +telle que la malachite formant enclume?</p> + +<p>C'était cela maintenant qui avant tout devait être +élucidé, et un seul moyen se présentait d'aller au +fond des choses, sans laisser place au doute et aux +tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen +d'un bijoutier ou d'un expert—ce qu'il ferait.</p> + +<p>Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais +avec Ghislaine, il resta seul à Paris, quand elle +fut partie, ouvrant le coffre-fort, dont ils avaient +chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la dimension +de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret +aux bijoux, et s'en alla chez un des grands joailliers +du Palais Royal, qui devait ne pas le connaître.</p> + +<p>Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. +Il apportait un collier pour qu'on remplaçât deux +perles qui manquaient.</p> + +<p>Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais +presque tout de suite il le referma:</p> + +<p>—Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.</p> + +<p>—Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda +le comte que la fermeture de l'écrin avait péniblement +impressionné.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons +pas le faux.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois +maisons plus bas.</p> + +<p>Le mot qui était venu aux lèvres du comte était +«Vous êtes certain que ces perles sont fausses» +mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait pas se +tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé +l'écrin prouvait que le doute même n'était pas possible +pour un homme du métier.</p> + +<p>Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, +il voulut entrer dans le magasin qu'on lui avait indiqué; +l'enseigne écrite sur la glace de la devanture +était trop tentante: «Fabrique de perles et de +bijoux»; c'était bien des perles fausses qu'on vendait +dans cette maison qui les fabriquait.</p> + +<p>Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: +pouvait-on remplacer les deux perles qui +manquaient au collier par des perles exactement pareilles; +et la réponse fut celle qu'il attendait, mais +que tout en lui repoussait:</p> + +<p>—Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un +travail parfait, il faut fabriquer les perles exprès, et +cela demandera quelques jours.</p> + +<p>Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il +sortit, au grand étonnement du fabricant qui se demanda +s'il avait affaire à un fou.</p> + +<p>Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans +sa tête, le ramenant toujours au même point, celui +sur lequel, précisément, il ne voulait pas s'arrêter: +les perles étaient vraies en sortant de chez Marche et +Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce +moment, et quand il avait demandé à Ghislaine de +mettre ce collier; il avait rencontré une résistance +inexplicable.</p> + +<p>S'expliquait-elle maintenant?</p> + +<p>Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle +éclaircirait cependant d'un mot.</p> + +<p>Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui +adresser une question qui était un doute et un outrage?</p> + +<p>Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui +avait donné depuis dix ans, les vertus d'une vie +exemplaire de droiture et de dignité, tout se dressait +devant lui pour l'arrêter.</p> + +<p>Toute la journée il balança le parti à prendre: +depuis dix ans, il s'était si bien habitué à ne rien décider +tout seul.</p> + +<p>Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il +la trouva l'attendant; alors, il lui annonça que le +lendemain matin, à la première heure, il était obligé +de partir pour son département, où son comité l'appelait +d'urgence.</p> + +<p>Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner +du temps; ne rien livrer aux hasards du premier +mouvement.</p> + +<p>Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien +laisser paraître et de cacher son émotion.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée +avec Claude, s'imaginant que près de sa fille, +s'occupant, jouant, causant avec elle, elle cesserait +de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de +ces changements dans l'humeur de son mari, pour la +première fois inégale et bizarre depuis dix ans.</p> + +<p>Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours +ramenée à la même pensée, étant elle-même, la pauvre +petite, la cause première de tout ce qui arrivait.</p> + +<p>D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais +désorientée, désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant +que faire, refusant d'aller à Paris, attendant +l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues lettres +toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si +son désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait +son esprit bouleversé.</p> + +<p>Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand +un voyage l'obligeait à une séparation: à l'avance il la +prévenait en lui expliquant les raisons qui semblaient +rendre ce voyage indispensable, il la consultait; et le +plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, le forçait +à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme +s'il se sauvait et la fuyait?</p> + +<p>Comme elle se débattait contre des suppositions +sans rien trouver de raisonnable, un valet de chambre +lui remit une carte sur laquelle elle lut: «Prince +N. Amouroff.»</p> + +<p>Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait +rien.</p> + +<p>—Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle +contrariée.</p> + +<p>—La personne qui m'a remis cette carte savait que +madame la comtesse était au château; j'ai cru qu'elle +était attendue.</p> + +<p>Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, +n'était pas disposée à recevoir; mais pensant que ce +prince Amouroff venait sans doute pour voir son +mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de +Paris à Chambrais méritant quelques égards.</p> + +<p>Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise +dans le fauteuil de son mari, devant la table de celui-ci, +se préparant à lui écrire en se servant de sa +plume et de son buvard.</p> + +<p>—Où est cette personne? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Dans le salon d'attente.</p> + +<p>Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, +précédée du valet qui ouvrait la porte, elle entra +dans ce salon.</p> + +<p>Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, +regardant dans le jardin, il se retourna: c'était Nicétas.</p> + +<p>Elle retint un cri:</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la +force de lui montrer de la main le salon faisant suite +à celui où ils se trouvaient, et il la suivit.</p> + +<p>—Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle +lorsque sa voix ne dut plus être entendue du vestibule.</p> + +<p>—Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, +je le voulais, en effet; les circonstances en ont +décidé autrement; c'est pour atténuer autant que +possible les inconvénients de cette nouvelle visite +que je me suis présenté sous mon nom.</p> + +<p>—Votre nom!</p> + +<p>—Celui de mon père, le mien, par conséquent, +comme je puis vous l'expliquer et vous le prouver si +vous le désirez.</p> + +<p>—C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but +de cette visite.</p> + +<p>—Pas précisément, bien que cela fût peut être à +propos, mais enfin, passons; je serai à votre disposition +quand vous voudrez savoir ce qu'est le père +de votre fille, pour vous donner tous les renseignements +que vous me demanderez. En ce moment +ce que vous voulez savoir, je le vois à votre impatience +inquiète, c'est le motif qui m'amène.</p> + +<p>Elle fit un signe de tête.</p> + +<p>—En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre +les perles que vous m'avez remises: à Londres, à +Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en a offert +que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc +loin de ce chiffre maximum à celui que vous m'aviez +annoncé; il s'en manque juste de cent mille francs +pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces +conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; +voulez-vous que je vous rende les perles pour +que vous les vendiez vous-même, ce qui vous serait +peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez +le collier dans son état, avec son fermoir, ou +bien êtes-vous disposée à parfaire la somme manquante?</p> + +<p>Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à +cette histoire qui, certainement, n'avait été inventée +que pour lui soustraire cent autres mille francs.</p> + +<p>—C'est impossible, dit-elle nettement.</p> + +<p>—Qu'est ce qui est impossible?</p> + +<p>—Ce que vous demandez.</p> + +<p>—Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux +ou vous reprenez les perles et vous me payez deux +cent cinquante mille francs, ou je les vends moi-même +cent cinquante mille francs et alors vous me +payez cent mille francs seulement.</p> + +<p>—Je n'ai pas les cent mille francs.</p> + +<p>—Vous les trouverez.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Vraiment impossible?</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté +et quelques efforts vous ne réussiriez pas à trouver +ces cent mille francs?</p> + +<p>—Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.</p> + +<p>Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver +que toute insistance était inutile.</p> + +<p>Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni +fâché.</p> + +<p>—Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous +rendre vos perles...</p> + +<p>Elle respira.</p> + +<p>—... Et à reconnaître ma fille.</p> + +<p>Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.</p> + +<p>—Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution +naturelle, celle que je voulais, parce qu'elle était conforme +aux désirs de mon coeur en même temps qu'aux +règles légales, et dont je n'ai été détourné que par +votre intervention; vous voyez que j'avais raison et +que ma faiblesse n'aurait pas dû se laisser toucher.</p> + +<p>Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler +dans son accent et dans son attitude s'il parlait sincèrement +ou s'il ne voulait pas plutôt par cette menace +l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent +mille francs.</p> + +<p>Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une +correction désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, +sa parole, calme et froide, n'avait aucun accent, +ni de colère, ni de reproche.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; +quant aux cinquante mille francs que vous m'avez +versés, je pense, que vous voudrez les offrir à votre +fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, +car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser +certaines affaires de succession, elle serait exposée, +pendant les premiers mois au moins, à une vie +un peu dure, dont elle aurait à souffrir.</p> + +<p>—Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous +ne pouvez pas lui assurer la vie que son état de santé +exige pour elle?</p> + +<p>—Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas +la garder, et par un sacrifice d'argent lui assurer cette vie?</p> + +<p>—Parce que je ne le peux pas.</p> + +<p>Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:</p> + +<p>—Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne +serait convenable ni pour vous ni pour moi de prolonger.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>De la main, elle l'arrêta.</p> + +<p>—Ne partez pas, dit-elle.</p> + +<p>—Et que voulez-vous, madame?</p> + +<p>—Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est +impossible de trouver ces cent mille francs, je confesse +la vérité.</p> + +<p>—Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai +si vous le voulez, madame, mais vous conviendrez +qu'il est difficile d'admettre qu'une femme dans votre +position, que la comtesse d'Unières, que la princesse +de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable +somme.</p> + +<p>—C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières +qu'il m'est impossible de me la procurer. Pour +les cinquante mille francs que vous avez touchés, j'ai +vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les +perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier +que tout le monde connaît, et que sa notoriété +même m'impose si bien, qu'il est certaines réunions +dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le porter. +Il m'est impossible de faire davantage. Une femme +mariée ne dispose pas de sa fortune, vous le savez; et +si cent mille francs sont une misérable somme pour +vous, pour moi, c'en est une considérable que je n'ai +pas et que je ne peux pas emprunter.</p> + +<p>—Alors, restons-en là.</p> + +<p>De nouveau il se leva.</p> + +<p>Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le +laissait partir, elle aurait à subir quelque nouvelle +attaque, qui, dans les conditions où elle se trouvait, +pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer devant +rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de +l'autre son mari, elle était aux abois.</p> + +<p>—Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, +je pourrais au moins vous en payer l'intérêt, un +gros intérêt, et je prendrais l'engagement de vous remettre +tous les ans dix mille francs.</p> + +<p>Il prit un air indigné.</p> + +<p>—Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, +cent mille francs ou ma fille.</p> + +<p>—Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver +ces cent mille francs; pour les cinquante milles et +les perles, je me suis déjà mis dans une situation +pleine de dangers, peut-être même désespérée...</p> + +<p>—D'où viennent ces dangers? interrompit-il.</p> + +<p>—De mon mari.</p> + +<p>—Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et +la jalousie de M. d'Unières sont éveillés que je vais +m'incliner devant vos scrupules? Non, madame, non. +Si quelque chose peut me pousser à persister dans +ma demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, +M. d'Unières, inquiet, tourmenté, amené à chercher +ce qui se passe, à le trouver, et que puis-je souhaiter +de mieux? Un procès s'engage, une séparation en résulte, +un divorce, un scandale, mais c'est précisément +ce qu'il me faut.</p> + +<p>Elle poussa un cri étouffé.</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, +que je n'ai pas cessé de vous aimer, que je suis aujourd'hui +l'homme que j'étais il y a douze ans, et +vous savez que pour vous avoir je ne recule devant +rien.</p> + +<p>Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, +elle avait pris le cordon de la sonnette.</p> + +<p>—Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre +intérêt, je vous engage à écouter ce que j'ai à dire. +Que votre mariage avec M. d'Unières soit rompu à la +suite du scandale que provoquerait un procès, vous +me trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit +entre son père et sa mère. Celui qui vous fait cette +proposition, ce n'est pas Nicétas, le pauvre musicien, +c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien +celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des +Chambrais; ce n'est pour vous ni une mésalliance ni +une déchéance; ma famille a occupé et occupe encore +de grandes charges auprès de l'Empereur, à la +Cour et dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient +dans ma jeunesse de porter mon nom et +mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et +l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une +grande situation, pour moi c'est le bonheur, pour +vous c'est l'amour, c'est l'adoration d'un homme qui +sera votre esclave.</p> + +<p>Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait +devant lui n'était plus du tout celle qu'il avait vue +depuis son retour, tremblante sous la menace, affolée +par la peur, paralysée par la honte; elle s'était redressée, +le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait, +telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé +à sortir de sa chambre.</p> + +<p>—Vous avez eu raison de vouloir que je vous +écoute, dit-elle, puisque vos paroles sont les dernières +que j'entendrai de vous. Vous avez cru qu'elles +m'intimideraient et me mettraient à votre merci; +elles m'ont donné enfin le courage et la dignité de la +résistance. Faites ce que vous voudrez, réalisez vos +menaces si vous l'osez, vous me trouverez prête à défendre +ma fille et mon honneur le front haut.</p> + +<p>Elle sonna.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager +à la légère: il fallait que chaque coup portât; +et pour cela il avait besoin des conseils du vieux crocodile.</p> + +<p>Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de +partager ce que son habileté obtiendrait, il n'était +pas allé le voir; à quoi bon? La lutte se passant entre +Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de personne; +mais maintenant la loi devant intervenir, il +trouvait opportun et prudent de recourir aux conseils +du vieil homme d'affaire.</p> + +<p>En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; +l'unique clerc que Caffié employait était déjà +parti, et au coup de sonnette que Nicétas tira sans +trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le +crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier +à son cabinet, il en partait le dernier, n'ayant pas +d'autres plaisirs que le travail.</p> + +<p>Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait +de la main et du pied:</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.</p> + +<p>Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand +il était seul, plusieurs ayant eu la main trop leste.</p> + +<p>—Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je +vous ai été recommandé par le baron d'Anthan.</p> + +<p>—Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.</p> + +<p>Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir +toisé son client. Certainement, Nicétas eût eu la +même tenue qu'à la première visite qu'il n'eût point +été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là +pour protéger son patron.</p> + +<p>—Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le +temps de la réflexion, dit Caffié en l'examinant avec +un sourire approbatif; que puis-je pour vous?</p> + +<p>—Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.</p> + +<p>—Ah! c'est une consultation que vous demandez?</p> + +<p>—Précisément cela et rien de plus.</p> + +<p>—Je suis à la disposition de mes clients, dans les +limites qu'ils fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait +que, le premier pas franchi, il conduirait son client, +celui-là comme les autres, où il lui plairait.</p> + +<p>—Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour +que ma fille me soit remise.</p> + +<p>—Auprès de qui?</p> + +<p>—Auprès de la mère.</p> + +<p>—Seule? en arrière du mari?</p> + +<p>—Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire +sans savoir si oui ou non je pouvais m'entendre avec +la mère.</p> + +<p>—Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec +la mère?</p> + +<p>—Nous avons cessé de nous entendre.</p> + +<p>—Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant +très bien ce qui se cachait sous ces paroles discrètes, +devinait à peu près comment les choses +avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, +comparée à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel +il ne pouvait pas se tromper?</p> + +<p>—Non, à la longue.</p> + +<p>—Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? +Les femmes ne font pas ce qu'elles veulent, +elles ont les mains liées; et c'est une sage précaution +du législateur, sans quoi on les conduirait loin.</p> + +<p>—Elle a précisément les mains liées.</p> + +<p>—Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?</p> + +<p>—Je n'ai pas à me plaindre d'elle.</p> + +<p>—Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant +mieux! Et maintenant vous jugez le moment venu de +faire intervenir le mari?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est +riche, ce mari?</p> + +<p>—A son aise.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, +mon cher monsieur; quand vous me connaîtrez +mieux, vous verrez que je ne pose jamais de questions +inutiles; enfin il est en état de prendre <i>hic et nunc</i> une +certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et il est considéré?</p> + +<p>—Très considéré.</p> + +<p>—Aime-t-il sa femme?</p> + +<p>—Passionnément.</p> + +<p>—Bien entendu il ignore qu'avant son mariage +madame a éprouvé un accident?</p> + +<p>—Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance +de mari.</p> + +<p>—Les circonstances sont excellentes. Et maintenant +vous voulez votre fille, dites-vous?</p> + +<p>—J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, +l'enfant ne jouira qu'à sa majorité du revenu de la +fortune qui lui a été léguée.</p> + +<p>—Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, +n'est-ce pas? donc, vous êtes disposé à réclamer +l'enfant?</p> + +<p>—Ce sont les formalités à remplir pour organiser +cette réclamation que je viens vous demander.</p> + +<p>—C'est bien simple: demain, vous vous présenterez +chez un notaire et vous ferez dresser un acte de +reconnaissance dans lequel vous indiquerez la mère; +puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur +avec sommation d'avoir à vous remettre votre fille. +Alors nous verrons venir. Et même peut-être n'arriverez-vous +pas à la notification. Pour cela, il n'y aurait +qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, +au notaire de la famille, si vous le connaissez.</p> + +<p>—J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que +j'en ai entendu parler autrefois.</p> + +<p>—Vous avez retenu son nom?</p> + +<p>Nicétas hésita un moment.</p> + +<p>—Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire +des cachotteries, ne vous gênez pas, tous les clients +en font. Seulement, je vous préviens charitablement +qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent +il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, +mais vous devez comprendre que dans une +affaire aussi délicate, pour vous donner de bons conseils, +j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas +aller toute seule, votre affaire; on se défendra, on +vous tendra des pièges, et si vous n'avez personne à +côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, vous serez +roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et +vous m'en conterez long; commencez donc par là +tout de suite; c'est le plus simple et le plus court.</p> + +<p>—Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.</p> + +<p>—Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant +de la main une affiche blanche attachée au mur par +deux épingles; en voyant le nom vous le retrouverez +plus facilement.</p> + +<p>Le voilà: Le Genest de la Crochardière.</p> + +<p>—Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. +Allez donc le voir demain, entre dix et onze heures. +Demandez à l'entretenir pour une affaire particulière. +Faites-lui part de votre intention de reconnaître votre +fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, +en vue de poursuivre plus tard la recherche de la +maternité; et insistez sur ce point; c'est l'essentiel.</p> + +<p>—Je comprends.</p> + +<p>—Le vieux notaire vous fera des observations, +vous présentera des objections: ne répondez rien, +mais notez tout ce qu'il vous dira de façon à me le +rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour +ne pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, +c'est qu'il voudra soumettre l'affaire à ses clients, et +ce sera le moment décisif. Vous verrez alors ce que +vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter +seul les propositions que très probablement on vous +présentera, ou s'il n'est pas plus sage de demander +l'assistance d'un conseil avisé, qui vous signalera les +chausse-trapes au milieu desquelles on vous promènera. +Vous êtes averti, cela suffit.</p> + +<p>Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, +mais Caffié refusa:</p> + +<p>—Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de +sérieux n'est commencé, car je ne considère pas +comme sérieux les pourparlers avec la femme, quel +qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du +mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra +jouer serré; nous ajouterons cette consultation à celle +que vous demanderez alors; nous sommes gens de +revue.</p> + +<p>Le lendemain, entre dix et onze heures, comme +Caffié le lui avait conseillé, Nicétas se présenta chez +le notaire et demanda à parler à Me Le Genest de la +Crochardière en remettant sa carte, celle du prince +Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.</p> + +<p>Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez +longtemps dans l'étude, le laissant confondu, avec de +vulgaires clients qui passèrent avant lui, puis enfin +on l'introduisit dans un grand cabinet clair, meublé +aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; +assis à un bureau ministre, le notaire s'était levé, mais +sans quitter sa place, et Nicétas s'était trouvé en face +d'un homme à l'air grave, de la vieille école, comme +disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc, +vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.</p> + +<p>De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et +s'étant lui-même assis il attendit.</p> + +<p>—C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel +que je viens réclamer votre ministère, dit Nicétas.</p> + +<p>Le notaire s'inclina sans répondre.</p> + +<p>—D'une fille dont je suis le père et qui a pour +mère une Française, et si je m'adresse à vous, de qui +je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est que cette +mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire +de l'enfant.</p> + +<p>Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un +masque impénétrable, qui ne traduisait que rarement +l'émotion ou la curiosité, mais en entendant +cette entrée en matière, il laissa paraître un certain +étonnement. Un enfant naturel dont il était le notaire, +il n'en voyait qu'un: la pupille du comte de +Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus +dans ses habitudes de se risquer dans des questions +compromettantes; cependant, avant d'aller plus loin, +il voulut savoir à qui il avait affaire.</p> + +<p>—Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur +de vous connaître, mais je me suis trouvé, il y +a une vingtaine d'années, avec le lieutenant-général, +aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous de +la famille?</p> + +<p>—C'était mon père.</p> + +<p>Cela méritait considération, le notaire n'en devint +que plus attentif.</p> + +<p>—Cette enfant, continua Nicétas, est celle que +M. de Chambrais a faite son héritière...</p> + +<p>Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de +Chambrais était le père de Claude, il ne broncha pas: +ce n'était pas avec son expérience de la vie qu'il allait +s'étonner que deux hommes se crussent le père +d'un même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, +et il ne pouvait être que satisfait de voir cette +reconnaissance lui constituer un bel état civil: la +fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre +le nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre +vraiment.</p> + +<p>Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de +théâtre qu'il avait préparé:</p> + +<p>—Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, +aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la +naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.</p> + +<p>Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il +saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec +une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi, +les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.</p> + +<p>—Si je vous demande d'insérer le nom de la mère +dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après +un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter +prochainement une action en recherche de +maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui +d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque +aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à +l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa +tendresse.</p> + +<p>La première pensée du notaire avait été de considérer +le prince Amouroff comme un fou, mais le mot +recherche de maternité donna un autre cours à ses +soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt +un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être +jeté à la porte?</p> + +<p>Au commencement de son notariat, il n'eût pas +hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir +eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience +de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est +sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils +ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le +sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de +madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.</p> + +<p>La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le +temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.</p> + +<p>—L'acte que vous demandez ne peut pas être +dressé aujourd'hui, dit-il d'une voix parfaitement +tranquille.</p> + +<p>—Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que +décidément le crocodile était bien le malin qu'il se +vantait d'être.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est +vous même qui l'avez dit, et je ne puis recevoir cet +acte qu'après que deux témoins auront attesté votre +identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour +vous, petit ennui; parmi vos amis et dans votre +monde, il vous sera facile de trouver ces témoins. +Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, +après demain, je suis pris toute la journée.—Samedi +vous convient-il?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Alors, samedi à onze heures.</p> + +<p>Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.</p> + +<p>—Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais +à vous écrire.</p> + +<p>—Champs-Élysées, 44 ter.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.</p> + +<p>—Vous allez tout de suite courir à la Chambre des +députés et vous vous arrangerez pour savoir si M. le +comte d'Unières doit venir à Paris aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à +la Chambre pour me répondre.</p> + +<p>Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour +n'avoir pas pensé à cela.</p> + +<p>—Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge +pourra-t-il vous répondre. Tâchez d'apprendre aussi +si la comtesse doit venir; ne perdez pas de temps, +prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.</p> + +<p>Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces +instructions pouvaient paraître étranges, et il fallait +les expliquer.</p> + +<p>—Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il +préparé?</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>—Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce +que M. le comte d'Unières puisse le signer.</p> + +<p>Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était +dans son département depuis deux jours; on ne +savait quand il rentrerait; en son absence, la comtesse +ne quittait que très rarement Chambrais.</p> + +<p>M. Le Genest sonna son valet de chambre.</p> + +<p>—Allez me commander tout de suite un coupé à +deux chevaux; qu'ils soient bons, la course sera longue; +qu'on me serve à déjeuner immédiatement.</p> + +<p>Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire +était prêt, il monta en voiture, et dit au cocher de +prendre la route d'Orléans.</p> + +<p>En faisant demander, rue Monsieur, si le comte +devait venir à Paris, son plan n'était pas d'avertir +celui-ci des intentions du prince Amouroff; au +contraire; et dans les circonstances critiques qui se +présentaient, il lui semblait que le mieux était d'avoir +tout d'abord un entretien avec la comtesse +seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne +pas dire au mari.</p> + +<p>Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la +mère de cette enfant? Cela lui paraissait difficile à +admettre, et même invraisemblable. Cependant, +comme il y avait incontestablement des points +mystérieux dans la naissance de cette enfant, il +fallait, avant de lâcher la bride à l'imagination, +tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique, +le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller +tout de suite à l'après en négligeant l'avant, et +l'imagination pas plus que l'impatience ne l'emportaient +jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons +rien, ni les hommes ni les choses», et il s'en +était toujours bien trouvé, pour lui comme pour les +autres. A quoi bon tourmenter un mari de suppositions, +de soupçons que la femme pouvait peut-être +arrêter d'un mot?</p> + +<p>De là cette démarche qu'il tentait auprès de +madame d'Unières: elle était l'avant, le mari serait +l'après, s'il le fallait,—mais seulement s'il le fallait.</p> + +<p>Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières +n'était pas au château; il insista pour la voir; on lui +dit alors qu'elle devait être au pavillon du garde-chef, +et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle +il écrivit: «Affaire urgente».</p> + +<p>Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame +d'Unières qui lui parut profondément troublée; +mais précisément parce que ce trouble était caractéristique, +il crut à propos de ne pas laisser deviner +qu'il le remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, +il ne montrerait que ce qu'elle voudrait +elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait les +confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait +jamais aucune, et quand il n'était pas indispensable +qu'il les reçût, il s'arrangeait toujours pour +les éviter.</p> + +<p>—Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, +avec un salut respectueux et affectueux à la fois; +j'aurais voulu attendre votre retour sans vous faire +avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous +étiez auprès de la jeune Claude, et pensant que vous +pourriez y rester longtemps encore, je vous ai fait +porter ma carte.</p> + +<p>Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière +de façon à amener tout de suite le nom de Claude, et +rappeler du même coup qu'il savait l'affection qu'elle +témoignait à l'enfant; la situation était assez délicate +pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en +faciliter l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, +de la finesse qu'il fallait, et s'il était sûr de ne pas +commettre d'imprudence, il ne l'était pas du tout de +ne pas tomber dans quelque maladresse.</p> + +<p>—C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.</p> + +<p>Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent +dans son angoisse qu'il détourna les yeux et se +hâta de continuer:</p> + +<p>—Ayant appris que M. d'Unières était auprès de +ses électeurs et concluant de là que selon votre habitude +vous ne quitteriez pas Chambrais, j'ai pensé +devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une +visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.</p> + +<p>Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom +qui devait ou tout apprendre à madame d'Unières ou +n'avoir aucun sens pour elle.</p> + +<p>—Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment +qu'il put.</p> + +<p>Il avait évité de la regarder en parlant, et comme +elle n'avait laissé échapper aucune exclamation, il ne +sut pas l'effet qu'il avait produit.</p> + +<p>S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle +et défaillante.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Le prince venait me demander de dresser un +acte par lequel il reconnaîtrait cette enfant pour sa +fille.</p> + +<p>—Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle +d'une voix à peine perceptible.</p> + +<p>—Certes non, madame, ce n'est point mon habitude +de rien brusquer.</p> + +<p>Elle laissa échapper un soupir de soulagement.</p> + +<p>—Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel +devait figurer une de mes clientes, je n'allais pas +manquer à ce principe, qui a été ma règle de conduite +depuis que je suis notaire.</p> + +<p>De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de +madame d'Unières? C'était ce qu'il se gardait bien de +préciser.</p> + +<p>—Mais le premier venu peut-il donc reconnaître +ainsi un enfant? demanda-t-elle.</p> + +<p>Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, +elle se posait cette question, qui pour elle était devenue +une véritable obsession, sans qu'elle eût pu l'adresser +à personne: elle allait donc savoir.</p> + +<p>—Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître +qui on veut, même un enfant qui ne vous est +rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, par une reconnaissance +passée devant un officier de l'état civil, +c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la +petite Claude étant une riche héritière, vous sentez +qu'il peut devenir productif d'être son père, sinon +en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses revenus, +au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.</p> + +<p>—Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?</p> + +<p>—La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, +au cas où cette reconnaissance aurait lieu, le conseil +de famille pourrait la contester, si réellement le +prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions +alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance +d'une paternité mensongère et frauduleuse, invoquée +dans un but de lucre; tandis que de son côté le prétendu +père aurait à faire la preuve du bien fondé de +sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce +qui s'ensuit, publicité, enquête ordonnée probablement +par le tribunal et, comme complication, le +scandale autour du nom de la mère qu'on aurait fait +insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de +rechercher la maternité.</p> + +<p>C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle +lui demandât si le nom de la mère avait été donné, +pour être inséré dans l'acte, il répondrait franchement. +Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait +rien.</p> + +<p>Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:</p> + +<p>—Vous comprenez, madame, que dans de pareilles +conditions je ne pouvais pas recevoir la reconnaissance +du prince Amouroff, sans avant tout soumettre +sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de +là ma visite.</p> + +<p>Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit +tout ce qui était possible sans préciser et sans aller +trop loin; à elle de répondre si elle le voulait et +comme elle le voudrait.</p> + +<p>Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant +pour lui, terrible pour Ghislaine.</p> + +<p>Enfin elle se décida:</p> + +<p>—Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas +prévenir la reconnaissance?</p> + +<p>—Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant +est sincère, s'il est réellement ou s'il se croit le +père, il est difficile d'empêcher la reconnaissance; +mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant +ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas +opportun de s'entendre avec lui.</p> + +<p>Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus +loin; la question était posée aussi nettement que +possible, et c'était à madame d'Unières de décider +s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il aurait +voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle +aucune maladresse: la comtesse était prévenue, et il +avait réussi à se maintenir dans des termes vagues +qui permettaient qu'elle ne fût jamais gênée devant +lui,—ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.</p> + +<p>Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était +tendue qu'en confessant la vérité, mais si touchée +qu'elle fût de cette démarche dont elle sentait toute +la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire qu'elle +pouvait faire sa confession: au point où les choses en +étaient arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et +puisque la vérité devait être connue, ce serait son +mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et de sa +honte; son parti était arrêté.</p> + +<p>—M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle +lentement, je vais le prier de hâter son retour.</p> + +<p>Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si +désespéré et en même temps avec une si parfaite +dignité que le notaire, qui cependant avait été le +témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs +et de bien des misères qui lui avaient bronzé le +coeur, sentit l'émotion lui serrer la gorge.</p> + +<p>—Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à +un aveu, et déjà son agonie a commencé: elle aime +son mari, son mari l'aime, et ils vont être égorgés +par ce Cosaque.</p> + +<p>N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour +arriver à ce résultait? Certes il n'était pas chevaleresque +et il se croyait le plus froid et le plus pratique +des notaires, mais il ne laisserait pas cet égorgement +s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel +effort pour la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait +invoquer son secours.</p> + +<p>—Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la +comtesse, dit le notaire revenant à sa formule habituelle +et la jetant avec une vivacité chez lui extraordinaire. +Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut +avoir besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence +immédiate ici; quand on a attendu onze ans pour réclamer +sa fille, on n'est pas tellement affamé des joies +de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours +de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au +moment où on me l'a demandé, j'en différerai encore +la passation tout le temps qu'il faudra; c'est mon +affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y a +pas urgence à lui parler de ma visite et du danger +qui menace cette pauvre enfant.</p> + +<p>Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il +fût bien compris qu'il n'admettait pas qu'une autre +que «la pauvre enfant» pouvait être menacée; puis +il continua:</p> + +<p>—Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance +est pour elle un danger, ce prince +Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à la +recherche d'une spéculation.</p> + +<p>Une question s'imposait, devant laquelle il avait +toujours reculé, mais qui maintenant devait être faite:</p> + +<p>—Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous +ne savez pas ce qu'il est?</p> + +<p>Il fallait que Ghislaine répondît:</p> + +<p>—Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous +ce nom ni avec ce titre: il était alors musicien et il +ne s'appelait que Nicétas.</p> + +<p>—Comment ce musicien est-il devenu prince? +Voilà qui est étrange.</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Comment l'avez-vous connu?</p> + +<p>—Il nous avait été recommandé par Soupert.</p> + +<p>—Le compositeur?</p> + +<p>—Oui; il était l'élève de Soupert.</p> + +<p>—Alors, Soupert le connaissait.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? +On n'entend plus parler de lui.</p> + +<p>—Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.</p> + +<p>—A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire +ma visite en rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me +fournira pas quelque renseignement utile sur ce +prince?</p> + +<p>Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; +d'ailleurs, dans sa désespérance, elle s'était abandonnée +à la fatalité, et n'avait plus ni jugement ni +volonté.</p> + +<p>—J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire +en prenant congé; mais d'ici là dites-vous bien que +ma petite cliente a un défenseur dévoué.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<p>En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, +le notaire fit arrêter sa voiture, et descendant devant +une petite boutique de librairie il pria qu'on lui indiquât +où demeurait M. Soupert.</p> + +<p>—M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, +que vous demandez?</p> + +<p>—Non, M. Soupert, le musicien.</p> + +<p>—Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on +en a besoin pour une noce, on les fait venir de Longjumeau.</p> + +<p>—Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa +le notaire.</p> + +<p>A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, +grâce à un indigène un peu plus ouvert qui, étant +entré pour acheter le <i>Petit Journal</i>, comprit de qui +il était question, et ne confondit point le compositeur +Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire +paraissait beaucoup plus connu que le musicien.</p> + +<p>—Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la +maison aux volets verts dans la plaine.</p> + +<p>Le notaire se remit en route, après avoir transmis +ces renseignements à son cocher.</p> + +<p>Le village traversé et la côte montée, il aperçut +dans la plaine la maison aux volets verts qui lui avait été +indiquée; assis sur un banc devant une petite table, +au bord de la route, un vieillard, aux cheveux blancs +et au visage rouge congestionné, était occupé à se +confectionner gravement un grog dans un grand +verre; de sa main gauche il tenait par le poignet son +bras droit qui tremblait terriblement en choquant la +bouteille d'eau-de-vie contre le verre.</p> + +<p>Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien +qu'il ne le reconnût qu'à grand'peine, mais il fit arrêter +sa voiture comme s'il n'avait pas le plus léger doute, +et vint à lui la main tendue:</p> + +<p>—M. Soupert.</p> + +<p>Soupert le regarda sans le reconnaître.</p> + +<p>—Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.</p> + +<p>—Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.</p> + +<p>Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage +par deux héritages inespérés, s'imagina que c'en +était un troisième qui lui tombait du ciel.</p> + +<p>Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.</p> + +<p>—Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui +n'admettait pas qu'un entretien pût commencer autrement.</p> + +<p>—Je vous remercie.</p> + +<p>—Si, si, je vous en prie.</p> + +<p>Et Soupert appela:</p> + +<p>—Eulalie.</p> + +<p>Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, +parut en camisole et en tablier bleu, les pieds chaussés +de savates; si elle avait quarante ans de moins +que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils +étaient à peu près du même âge.</p> + +<p>—Un autre verre, demanda Soupert.</p> + +<p>Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le +grog qu'il offrait au notaire et le fit comme pour lui, +c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de vie et très peu +de sucre.</p> + +<p>—Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous +bientôt un pendant au <i>Croisé</i>?</p> + +<p>—Ah! le <i>Croisé</i>! C'était le beau temps; il y avait +des directeurs pour monter les oeuvres sérieuses, des +artistes, pour les exécuter, un public pour les apprécier; +mais maintenant! Ah! maintenant.</p> + +<p>Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, +les chanteurs et le public, et le notaire le laissa +aller.</p> + +<p>Il ne risqua une question que lorsque Soupert se +fut soulagé:</p> + +<p>—Vous ne laisserez pas d'élève?</p> + +<p>—Ma foi non; et c'est heureux.</p> + +<p>—Vous en avez eu un cependant qui promettait.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Vous avez oublié Nicétas.</p> + +<p>—Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui +avait des dispositions, n'a jamais été qu'un virtuose.</p> + +<p>—Ah! je croyais...</p> + +<p>—Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait +abandonné l'art pour courir les aventures à travers +les deux Amériques, se faire mineur, gardien de +troupeaux, photographe, journaliste, soldat...</p> + +<p>—Et aujourd'hui prince.</p> + +<p>—Comment, il est prince, Nicétas?</p> + +<p>—Prince Amouroff.</p> + +<p>—Il a donc hérité du titre de son père?</p> + +<p>—Il paraît.</p> + +<p>—C'est une fière chance.</p> + +<p>—N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?</p> + +<p>—Quand on est le fils de son père, mais quand on +a légalement pour père un homme dont on n'est pas +le fils, je trouve que c'est une fière chance d'hériter +de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, +et pourvu qu'il pût assez souvent se mouiller +la bouche, il ne s'arrêtait que quand son verre était +vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas, +en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement +fils d'un professeur au Conservatoire de Marseille, +appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.</p> + +<p>—Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut +arrivé au bout de son histoire, il paraît que les choses +se sont arrangées, car aujourd'hui votre ancien +élève est prince.</p> + +<p>—J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce +que c'est possible?</p> + +<p>—Je ne suis pas au courant de la législation russe.</p> + +<p>Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, +il quitta Soupert enchanté de l'avoir revu, et d'avoir +passé quelques instants avec lui; mais comme il ne +fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette +visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses +pas, il continua tout droit comme s'il allait à Versailles; +à Saclay, il prendrait la route de Bièvres pour +revenir à Paris.</p> + +<p>Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à +Nicétas:</p> + +<p>«Prince,</p> + +<p>«J'aurais quelques renseignements à vous demander +avant de dresser l'acte dont vous m'avez +parlé; voulez-vous prendre la peine de passer demain +jeudi à mon étude entre deux et trois heures; +je vous serais reconnaissant de m'écrire ce soir +même un mot pour me dire si je dois vous attendre.</p> + +<p>«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments +de haute considération.</p> + +<p>«LE GENEST.»</p> + +<p>Il relut sa lettre:</p> + +<p>—Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le +faut.</p> + +<p>Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec +plus de hâte que de coutume; il s'y trouvait une +lettre du prince:</p> + +<p>«Mercredi soir, 10 heures.</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous +que vous m'indiquez, et je vous serai reconnaissant +de vouloir bien m'attendre.</p> + +<p>«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.</p> + +<p>«Prince AMOUROFF.»</p> + +<p>A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait +exact, entrait dans le cabinet du notaire, préparé à +une discussion serrée sur les propositions que celui-ci +allait lui transmettre de la part de la comtesse et du +comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne +pas se laisser entortiller par la vieille momie.</p> + +<p>Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, +l'autre sur son bureau, le notaire était si froid, +si raide, si impassible, qu'on pouvait le prendre en +effet pour une momie.</p> + +<p>—Lorsque vous vous êtes présenté dans mon +étude, dit-il, vous saviez, n'est-ce pas, que j'étais le +notaire de madame la comtesse et de M. le comte +d'Unières ainsi que de la jeune Claude?</p> + +<p>—Je le savais; c'est précisément pour cela que je +me suis adressé à vous.</p> + +<p>—Cette franchise est de bon augure, elle facilitera +notre entretien, car je ne serai pas moins franc que +vous, et vous dirai tout de suite que, notaire de M. et +madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon +devoir était de prendre leur défense.</p> + +<p>—Leur défense? je ne comprends pas.</p> + +<p>—Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce +pas, que vous désiriez reconnaître la petite Claude, +qui serait votre fille et celle de madame d'Unières?</p> + +<p>—Qui est.</p> + +<p>—C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en +produisant l'acte de naissance de l'enfant d'abord, +et ensuite les pièces qui peuvent établir un commencement +de preuve par écrit exigé par la loi pour +poursuivre les recherches de la maternité. Vous avez +ces pièces?</p> + +<p>Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain +embarras:</p> + +<p>—Je les produirai plus tard.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Lorsqu'il sera nécessaire.</p> + +<p>—Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas +cette production, on pourrait croire que c'est parce +qu'elle vous est impossible, ces pièces n'étant pas en +votre possession.</p> + +<p>—Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?</p> + +<p>—Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là +qu'on croit que vous n'avez pas ces pièces, on peut +être amené à supposer: 1° que vous n'êtes pas le père +de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame +d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette +reconnaissance n'est qu'une spéculation; 4° que la +menace de rechercher la maternité est une intimidation +devant aider à cette spéculation; vous voyez +comme tout s'enchaîne.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.</p> + +<p>—A ceci: c'est que dans de pareilles conditions +vous feriez bien de renoncer à cette reconnaissance +et à tout ce qui s'ensuit, attendu que tout ce qui s'ensuivrait +serait pour vous une source de désagréments +graves.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Mon Dieu oui.</p> + +<p>—Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer +quels seraient, selon vous, ces désagréments?</p> + +<p>—Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient +et la première chose que leur conseillerait +leur avocat serait de prouver que celui qui se prétend +le père de cette enfant est un aventurier...</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne +mérite pas, a usurpé un nom et un titre auxquels il +n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils d'un prince +russe comme il le prétend, il est simplement celui +d'un professeur de musique de Marseille appelé Clovis +Blanc qui l'a légitimé par mariage subséquent; qu'au +lieu de jouir de la fortune et de la grande situation +qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive +misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique +où il a fait tous les métiers, tour à tour gardien de +troupeaux, journaliste, soldat; et qu'à bout de ressources, +il n'a inventé cette reconnaissance d'un enfant +naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant +bien à l'avance qu'il n'avait aucune chance de +réussir puisque sa prétention ne s'appuie sur rien, +mais espérant par l'intimidation, la menace du scandale, +le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler +par son nom, se faire acheter sa renonciation et son +silence. Eh bien! Monsieur, perdez cette espérance; +on ne vous achètera rien du tout, par cette raison +que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons +rien à craindre.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons.</p> + +<p>—J'en appelle à votre expérience: entre le personnage +que je viens d'esquisser et la comtesse d'Unières +entourée d'estime et de respect, vous sentez bien +qu'il n'y aurait même pas de doute.</p> + +<p>—Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai +fait dresser l'acte de reconnaissance avec indication +du nom de la mère, quand j'aurai notifié cet acte +avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin +quand j'aurais commencé le procès en recherche +de maternité, nous verrons si madame d'Unières restera +la femme entourée d'estime et de respect que +vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de +vouloir la guerre quand, de mon côté, je demandais +que la paix.</p> + +<p>—Encore un mot, le dernier: quand on se prépare +à la guerre, il ne faut pas donner d'armes à ses +adversaires...</p> + +<p>Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui +montrant:</p> + +<p>—... Et pour commencer on ne leur livre pas des +pièces qui vous placent sous le coup de certains articles +du code pénal pour usurpation de nom et de +titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.</p> + +<p>Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, +et n'adressa pas la moindre inclinaison de tête à Nicétas +qui sortit furieux.</p> + +<p>Positivement il avait été abasourdi par cette vieille +momie en cravate blanche, au parler calme et doux +qui prenait ses arguments dans la loi, comme un +chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa +trousse. Que répondre à un homme qui à chaque instant +vous parle de la loi et du code? Il ne la connaissait +pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les jambes +à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, +colin-maillard, aux yeux bandés, il ne pouvait que +s'arrêter quand on lui criait «casse-cou».</p> + +<p>Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; +et s'il se trouvait du vrai dans tout ce qu'il +lui avait dit, il devait s'y trouver une bonne part de +faux.</p> + +<p>Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour +lui, mais non le découragement, car pour être battu +d'un côté il ne renoncerait pas à la lutte; toutes les +arguties, toutes les roueries du notaire et des avocats +ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.</p> + +<p>Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui +en coûtait de laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait +rien sans lui, mais ce n'était pas l'heure de marchander.</p> + +<p>Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il +serait probablement retenu dans le Midi pendant +cinq ou six jours encore par une affaire importante, +dit le clerc.</p> + +<p>Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre +que la sienne? Décidément, sa mauvaise chance le +poursuivait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.</p> + +<p>Assurément cette attitude hautaine et provocante +n'était pas du tout celle d'un résigné.</p> + +<p>Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet +aventurier, et il pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque +chose.</p> + +<p>Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la +sage raison avait échoué, recourir à des moyens plus +énergiques, et par cela peut-être plus efficaces.</p> + +<p>Un quart d'heure après, il montait les trois étages +de la grande caserne de la Cité, et demandait à l'huissier +de service d'être admis auprès du préfet de police +pour affaire urgente. Comme à la préfecture +toutes les affaires sont urgentes, l'huissier se montra +résistant: c'était l'heure du rapport, M. le préfet +était occupé.</p> + +<p>Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut +bien s'adoucir et porter cette carte au préfet.</p> + +<p>C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on +ne traite pas comme le premier venu.</p> + +<p>Après une grande demi-heure d'attente devant +une immense glace, le notaire fut enfin reçu, et il +put exposer sa demande.</p> + +<p>Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, +enfant naturelle, née de père et de mère inconnus, à +laquelle on avait légué une belle fortune. Cette fortune +tentait un aventurier, qui voulait la reconnaître.</p> + +<p>—Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la +justice.</p> + +<p>—Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.</p> + +<p>—Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni +mère n'est pas bien dangereux.</p> + +<p>—Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité +de cette petite, il prétend aussi lui imposer +une mère; c'est-à-dire qu'il menace une honnête +femme de la compromettre dans un procès en recherche +de maternité.</p> + +<p>—Mais la recherche de la maternité est admise par +la loi; c'est affaire au tribunal d'apprécier si cette +femme est ou n'est pas la mère de cette enfant.</p> + +<p>—Elle ne l'est pas.</p> + +<p>—Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le +rôle de la police n'est pas de prévenir les procès et de +se substituer à la justice.</p> + +<p>—N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être +une sorte de Providence pour les familles.</p> + +<p>—La Providence est toute-puissante, elle n'a rien +ni personne au-dessus d'elle; la police a les mains +liées par la légalité, et quelquefois aussi, nous pouvons +le dire entre nous, par les journaux.</p> + +<p>Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper +de cette affaire et ne cherchait qu'à décourager le +notaire.</p> + +<p>—J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes +menacées par ce chantage.</p> + +<p>—Je ne vous le demande pas, et je respecte vos +scrupules professionnels.</p> + +<p>Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, +cependant, qu'il l'attendait et qu'on n'obtiendrait +rien de lui tant qu'on ne l'aurait pas livré: il +fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.</p> + +<p>—Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite +fille avait été instituée légataire universelle d'une +belle fortune. La personne qui a fait ce legs est le +comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait +pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme +du député.</p> + +<p>—Qui s'est trouvée déshéritée.</p> + +<p>—Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il +pas le père de cette enfant qu'on veut reconnaître +aujourd'hui? C'est un secret qu'il a emporté dans la +tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative, +je reconnais que nous n'avons que des probabilités. +Cependant elles reposent sur un fait à mon sens considérable: +madame d'Unières, seule héritière légitime +de son oncle, se trouvant exhérédée par le +testament dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance +et de l'éducation de l'enfant, ayant pour elle des +soins et une tendresse vraiment maternels. Il y aurait +là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est +plus logique d'admettre que si elle a en quelque +sorte adopté cette enfant, c'est qu'elle connaissait +les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. Eh +bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières +que le chantage menace. S'appuyant sur ses soins, +mais sans rien produire en plus, ni acte de naissance, +ni commencement de preuves par écrit, cet +aventurier prétend que madame d'Unières serait +la mère de cette enfant qu'elle aurait eu avant son +mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous pensez +bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il +compte s'en servir pour extorquer le plus qu'il +pourra au comte et à la comtesse par la menace +d'un procès scandaleux.</p> + +<p>Le notaire fit une pause, et la physionomie du +préfet lui dit que les dispositions auxquelles il s'était +tout d'abord heurté se modifiaient.</p> + +<p>—C'est pour un adversaire politique que je réclame +votre protection, monsieur le préfet, et c'est un +titre qui, me semble-t-il, doit vous toucher.</p> + +<p>Le préfet eut un sourire disant clairement que les +titres de ce genre n'avaient jamais été en faveur dans +la maison.</p> + +<p>—Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il +ne vient pas lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore +encore le danger dont son honneur est menacé. J'en +ai été le premier informé par une démarche de notre +personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: +sachant que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de +M. et madame d'Unières, il est venu me demander de +dresser l'acte de reconnaissance, non pour que je le +dresse réellement, mais pour que je prépare mes +clients effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à +eux, je viens à vous.</p> + +<p>—L'affaire est délicate.</p> + +<p>—Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est +que notre aventurier, dans l'espoir d'inspirer confiance, +s'est paré d'un nom et d'un titre des plus honorables: +celui de prince Amouroff, se prétendant +le fils du lieutenant-général, aide de camp général, +prince Amouroff, qui a occupé une grande situation à +la cour de Russie.</p> + +<p>—Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, +ni à ce titre?</p> + +<p>—Aucun droit.</p> + +<p>—Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce +nom et de ce titre?</p> + +<p>—J'ai cette lettre signée par lui.</p> + +<p>Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre +qu'il avait eu la précaution de se faire écrire par +Nicétas.</p> + +<p>—S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne +prise sur lui par cette usurpation de nom et de +titre.</p> + +<p>—Il ne l'est pas.</p> + +<p>—Une enquête doit être faite; accordez-moi un +certain temps.</p> + +<p>—Il y a urgence.</p> + +<p>—Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.</p> + +<p>Le notaire allait partir, le préfet le retint:</p> + +<p>—Pouvez-vous me donner le signalement de ce +prétendu prince?</p> + +<p>—Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas +de barbe, gras, bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; +il demeure au n° 44 des Champs-Elysées.</p> + +<p>—Je vous promets de faire diligence. Si, comme +je n'en doute pas, mes renseignements sont conformes +aux vôtres, on le conduira à la frontière. Mais c'est +tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... +Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en +doute: la mort seule interrompt un bon chanteur +dans son métier et encore il laisse bien souvent des +héritiers.</p> + +<p>Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de +ses secrétaires, car cette mission n'était pas de celles +qui se donnent au premier venu, et le chargea d'aller +tout de suite à l'ambassade de Russie: il s'agissait +de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général +et aide camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si +un de ses fils se trouvait aujourd'hui à Paris et s'il +répondait au signalement d'un homme de trente-cinq +ans, de grande taille, aux cheveux noirs.</p> + +<p>Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:</p> + +<p>—Le lieutenant-général Amouroff était mort, il +n'avait laissé qu'un fils mort lui-même depuis trois +ans, et quatre filles; son nom et son titre étaient +éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, +c'était un aventurier et probablement un escroc.</p> + +<p>Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des +Champs Elysées un inspecteur chargé de dire au +prince Amouroff—parlant à sa personne—que le +préfet de police le priait de passer à son cabinet le +lendemain matin à dix heures. En même temps, il fit +prévenir Me Le Genest de la Crochardière d'assister à +cette entrevue.</p> + +<p>Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures +moins cinq minutes, il était introduit auprès du préfet, +qui lui communiqua les renseignements transmis +par l'ambassade.</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.</p> + +<p>—Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la +certitude; mais il fallait une preuve qui fermât la +bouche à votre coquin, et l'ambassade nous la +donne.</p> + +<p>—Viendra-t-il?</p> + +<p>—Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à +penser qu'il voudra payer d'audace; d'ailleurs, il a +intérêt à apprendre ce que nous savons, ce que nous +lui reprochons et ce que nous pouvons.</p> + +<p>L'huissier entra portant une carte.</p> + +<p>—Le voici; faites entrer.</p> + +<p>Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta +la tête haute, froid et calme,—au moins en apparence.</p> + +<p>Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.</p> + +<p>—La présence de Me Le Genest de la Crochardière +doit vous apprendre de quoi il s'agit, dit le préfet. +Me Le Genest prétend que vous n'avez aucun droit +à vous dire le père d'une enfant que vous voulez reconnaître.</p> + +<p>—Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses +affirmations; serait-il décent de lui demander sur +quoi il les appuie?</p> + +<p>—Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait +souri au mot décent, sur quoi appuyez-vous les vôtres?</p> + +<p>—Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.</p> + +<p>—Verriez-vous un inconvénient à les produire +ici?</p> + +<p>—Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il +insolemment.</p> + +<p>—Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces +que j'ai le droit de vous demander. Ce sont celles sur +lesquelles vous vous appuyez pour prendre le nom +d'Amouroff et le titre de prince.</p> + +<p>Nicétas ne se troubla point.</p> + +<p>—Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, +je ne me suis pas chargé de ma généalogie, qui constitue +un ballot un peu lourd.</p> + +<p>—C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre +ambassade qu'elle se trompe en disant que le prince +Amouroff n'a laissé qu'un fils mort depuis trois ans, +et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage que +vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait +le désagrément d'être reconduit à la frontière par +mes soins.</p> + +<p>—Ce serait une illégalité.</p> + +<p>Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers +d'illégalité quand il ne voulait pas faire quelque +chose, il ne souffrait pas qu'on lui en parlât.</p> + +<p>—Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il +vous prend sous sa protection, je m'incline.</p> + +<p>Nicétas ne répondit pas.</p> + +<p>—Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas +Russe? alors je vous ferai remarquer que vous n'auriez +pas dû signer cette lettre—il montra la lettre +écrite au notaire—«Prince Amouroff», ce qui constitue +un faux.</p> + +<p>—Oh! un faux!</p> + +<p>Au lieu de répondre, le préfet sonna:</p> + +<p>—Prévenez un des messieurs les commissaires +aux délégations, dit-il à l'huissier, que je le prie de +se rendre ici.</p> + +<p>En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire +et de Nicétas, il annota quelques pièces à grands +coups de crayon rouge.</p> + +<p>Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques +mots et celui-ci, s'asseyant à un bureau, se mit +à écrire.</p> + +<p>—C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent +à Nicétas, visant votre lettre à Me Le Genest.</p> + +<p>Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant +une plume à Nicétas:</p> + +<p>—Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à +signer <i>ne varietur</i> la lettre annexée.</p> + +<p>Nicétas hésita un moment.</p> + +<p>—J'aime encore mieux la frontière.</p> + +<p>—Avez-vous des préférences? demanda le préfet +d'un air un peu goguenard: la Belgique, l'Allemagne, +la suisse?</p> + +<p>—La Belgique, si vous le voulez bien.</p> + +<p>—Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez +à la tentation de descendre à Chantilly ou à Creil; +si cela vous est utile, je peux vous offrir les frais de +ce petit déplacement.</p> + +<p>—Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; +je vous prie seulement de m'en donner un avec qui +on puisse voyager en première classe sans se faire +remarquer.</p> + +<p>—Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train +part pour Bruxelles à midi trente.</p> + +<p>—Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.</p> + +<p>Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et +un agent était presque aussitôt entré; si ce n'était +pas tout à fait le diplomate annoncé, cependant c'était +un compagnon de voyage suffisant.</p> + +<p>Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un +signe de main:</p> + +<p>—Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la +ligne du Nord, ne rentrez pas en France.</p> + +<p>Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait +le pas derrière Nicétas, le préfet se tourna +vers le notaire:</p> + +<p>—C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût +dedans plutôt que dehors; heureusement, c'est un +violent, malgré son attitude dédaigneuse, et des violents +on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à +Mons il descendit de wagon, et laissant son train continuer +sa route, il en prit un autre qui, quelques minutes +après, partait pour Charleroi.</p> + +<p>De Paris à la frontière, assis en face de son agent, +il avait eu tout le temps de réfléchir et de bâtir un +plan qui lui donnerait sa revanche; pour le bien étudier +sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil +acheté un <i>Indicateur des chemins de fer étrangers</i>, +qu'il avait pu consulter sans que l'agent s'en inquiétât: +n'était-il pas tout naturel de se tracer un itinéraire, +alors; surtout, qu'on partait aussi à l'improviste?</p> + +<p>Le propre de sa nature était de ne pas se laisser +abattre et par conséquent de s'acharner contre la +chance, quand elle lui était contraire; il n'avait fait +que cela toute sa vie, étant un rageur et un vindicatif, +non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours +été.</p> + +<p>Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant +se servir de la loi; c'était une arme à laquelle il +ne connaissait rien, et qui toujours se tournerait +contre lui comme il arrive aux maladroits.</p> + +<p>Depuis longtemps l'expérience lui avait appris +qu'on ne fait bien ses affaires que soi-même, avec +l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant toujours +mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule +raison qu'on y est habitué. Son outil à lui, c'était +ses poings. Si au lieu de s'en remettre à Caffié et de +suivre les sentiers détournés de la chicane que le crocodile +lui avait fait prendre, il avait eu simplement +recours à ses poings, et s'était jeté bravement dans le +droit chemin sans souci de personne ni de rien, les +yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en écartait, +il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par +ce vieux notaire et ce préfet de police du diable.</p> + +<p>Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de +Chambrais pouvait bien être sa fille, il l'avait simplement +enlevée et cachée à l'étranger quelque part, +tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à s'adresser +à madame d'Unières avec des détours et des +ménagements, c'eût été madame d'Unières qui aurait +dû s'adresser à lui; et pour ravoir l'enfant il +aurait bien fallu qu'elle capitulât.</p> + +<p>Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait +qu'il le fît maintenant; et avec de la décision et de +l'énergie, toutes ses maladresses pouvaient se réparer. +Pour cela, il n'avait qu'à prendre Claude. Il +n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux +mois auparavant la <i>Normandie</i> débarquait au Havre: +il disposerait de plus de trois cent mille francs qui +lui permettraient de soutenir gaillardement la lutte +contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; +au bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait +ses conditions et ne rendrait l'enfant que donnant-donnant; +elle valait bien deux millions, cette petite.</p> + +<p>Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait +déjà pensé plus d'une fois, réussît, il ne fallait pas +perdre de temps, car le notaire, conseillé par le préfet +de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on expulse +ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire +mettre Claude à l'abri d'un coup de main, et alors +tout serait perdu, les deux millions et le reste, les +choses en étaient arrivées à un point où le procès en +reconnaissance serait une folie.</p> + +<p>Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur +que pour trouver des trains de Mons à Charleroi +et de Charleroi à Givet, car une surveillance devant +être, sans aucun doute, organisée contre lui à la gare +du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à +Paris par là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait +en prenant le train à Givet. Débarrassé de son +agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de soupçons, +étudier la marche des trains de Givet à Paris en +passant par Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le +lendemain avant cinq heures.</p> + +<p>Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions +pour qu'il ne pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, +ce ne serait assurément pas aussitôt.</p> + +<p>Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait +eu le temps de s'informer des habitudes de Claude: +il savait qu'elle restait la plus grande partie de la +journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq +heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; +il n'avait donc qu'à se trouver sur son passage à +l'aller ou au retour, et à lui donner rendez-vous à la +nuit tombante, dans un endroit désert où il l'attendrait +avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment +bien maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui +pour «voir son père»; une fois en route, on ne les rattraperait +pas, il saurait l'amadouer. A l'accent avec +lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il +savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait +loin.</p> + +<p>Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais +en route il modifia son premier plan pour le perfectionner +et mettre toutes les chances de son côté, +même celles peu vraisemblables où on le guetterait +à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un +train de banlieue, et descendant à Noisy-le-Sec, il +prit la Grande-Ceinture jusqu'à Longjumeau.</p> + +<p>Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit +lui-même, et choisit un cheval qui lui parut +assez bon pour n'être pas ratteint s'il pouvait prendre +un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans +les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge +son cheval à Villemeneu, qui est à deux kilomètres +de Chambrais, et vers trois heures et demie, +il vint en promeneur flâner dans le chemin que +Claude devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.</p> + +<p>Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel +chez une fille qu'on laisse courir à travers les +blés cueillir l'herbe de ses lapins, mais quand il la +vit venir, elle était accompagnée d'une paysanne +qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant +vivement son carnet, il se mit en posture de faire +un croquis.</p> + +<p>Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer +ne parut pas s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans +tourner la tête de son côté, lui lança un regard significatif: +elle l'avait reconnu et se demandait sûrement +ce qu'il voulait.</p> + +<p>Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir +qu'elle pouvait être encore accompagnée, il prépara +un billet qu'il devait trouver moyen de lui remettre: +«Soyez ce soir, à la nuit tombante, au +Calvaire de la RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous +dirai tout.»</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du +garde, fidèle aux prescriptions de madame d'Unières, +accompagnait encore Claude; il les laissa venir jusqu'à +lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer +de façon à se placer entre elle et Claude.</p> + +<p>—Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en +saluant poliment, de me dire, si en suivant ce chemin +j'arriverai à la Croix-du-Roi?</p> + +<p>C'était de la main gauche étendue qu'il montrait +le chemin; de la droite, placée derrière son dos, +il agitait doucement son papier: il sentit qu'on le +lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa +passer.</p> + +<p>Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept +heures et demie, il fit atteler et partit grand train +comme s'il était pressé; arrivé à la <i>Réserve</i>, il descendit +de voiture et attacha son cheval à un arbre; +le soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré +tombait une lumière rose qui promettait une soirée +sereine.</p> + +<p>Ce qu'on appelle la <i>Réserve</i> est un grand étang +long de près d'un kilomètre, et large d'une cinquantaine +de mètres creusé pour recevoir les eaux de +pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; +recueillies dans des rigoles qui sillonnent les +champs et les bois, de ce plateau elles s'emmagasinent +là, et par des conduites souterraines, elles vont +alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du +parc et des jardins.</p> + +<p>D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre +il est longé par une route—celle que Nicétas avait +choisie comme lieu de rendez-vous,—à un endroit +assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude +pût y venir facilement, et assez éloigné cependant +pour qu'on ne la suivit point du regard. Que de fois, +dans ses promenades sentimentales, était-il resté là +à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes +d'un tête à tête avec elle!</p> + +<p>Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas +changé, et il les retrouvait, après cette longue absence, +comme s'il les avait quittées la veille: c'était le même +calme, le même silence, la même douceur, la même +végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques +dans l'étang, le même cadre noble que lui +faisaient les grands arbres du parc. Il se rappelait +que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers +faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les +avait laissé pousser librement, n'auraient pas tardé +à envahir l'étang et à le transformer en un marais; +maintenant ce travail était encore en train, et sur la +rive, que longeait la route, retenue à un têtard par +une chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, +leur journée finie, avaient attachée là; si ce n'était +pas celle dans laquelle il s'était souvent promené, +au moins en était-ce une semblable, à fond plat, +avec des avirons retenus aux tolets par un anneau +de fer.</p> + +<p>Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des +arbres et des buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait +pas.</p> + +<p>Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait +au village, on ne pouvait pas l'enfermer, elle +devait avoir au moins la liberté d'aller et venir aux +abords de la maison.</p> + +<p>Pour voir de plus loin, il monta sur les marches +du calvaire, mais il ne l'aperçut point: la route, déserte, +filait droit entre l'étang et les champs, sans +que personne s'y montrât.</p> + +<p>L'impatience et l'inquiétude commençaient à le +prendre, lorsque de l'autre côté de l'étang, sur la rive +herbue du parc, il la vit arriver en courant; mais +l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son affaire; +il eut un mouvement de colère; cependant, +descendant au bord de l'eau, il agita son mouchoir.</p> + +<p>Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors +mettant ses deux mains autour de sa bouche, elle +cria en étouffant sa voix:</p> + +<p>—Prenez la toue.</p> + +<p>Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne +enroulée autour du saule, et à coups vigoureux d'avirons +il traversa l'étang; bientôt l'avant de la toue toucha +la rive.</p> + +<p>—Montez, dit-il en se retournant.</p> + +<p>—Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me +voie; montez vite; dans les roseaux nous serons à +l'abri.</p> + +<p>Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux +faucardés laissaient les eaux libres, il en restait une +où ils n'avaient pas été encore coupés, et il n'y avait +qu'à amener la toue dans leur fourré pour y être caché.</p> + +<p>Elle hésitait.</p> + +<p>—C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents +sont retrouvés.</p> + +<p>Elle monta et vint près de lui.</p> + +<p>Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger +vers les roseaux, il vira de bord pour gagner le calvaire.</p> + +<p>—Où allez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Je vous conduis près de votre père.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Vous ne tarderez pas à le voir.</p> + +<p>—Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; +si vous ne me débarquez pas, j'appelle.</p> + +<p>—Je vais vous débarquer de l'autre côté.</p> + +<p>—Non, ici, tout de suite.</p> + +<p>Il rama plus fort.</p> + +<p>—Monsieur, je crie.</p> + +<p>Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui +pouvait l'entendre? la route était déserte.</p> + +<p>—Au secours, à moi, à moi...</p> + +<p>—Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre +père.</p> + +<p>A ce moment, un homme sortant d'une allée se +montra sur la rive du parc; il accourait en boitant.</p> + +<p>Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.</p> + +<p>—Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.</p> + +<p>—Arrêtez, cria le garde.</p> + +<p>Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue +atteignait la route, il ne pouvait pas traverser l'étang +à la nage.</p> + +<p>—A moi, à moi, continuait de crier Claude avec +plus de force depuis qu'elle espérait être secourue.</p> + +<p>—Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.</p> + +<p>Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première +fois qu'il sortirait sain et sauf d'une fusillade.</p> + +<p>—Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait +abaissé son petit fusil.</p> + +<p>Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation +retentit, en même temps elle sentit rouler +sur elle un corps qui l'écrasait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<p>C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa +visite à Ghislaine, et après qu'il était parti en la réconfortant +par des paroles d'espérance, elle s'était dit +qu'elle devait s'en rapporter à lui.</p> + +<p>Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant +celle du jeudi, elle se l'était répété.</p> + +<p>Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la +loi et les affaires qu'elle ignorait, lui avait inspiré +une certaine confiance; il trouverait un moyen de +défense; assurément, il ne se serait pas avancé à la +légère.</p> + +<p>Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle +avait perdu de cette confiance qui à la vérité n'était +pas bien robuste, et en réfléchissant il lui avait semblé +que c'était son mari seul qui devait la défendre,—les +défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et +l'autre menacés.</p> + +<p>Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là +un manque de franchise et de foi qui était une faute +en même temps qu'une injure.</p> + +<p>Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible +qu'elle reculât davantage; c'était inquiet +qu'il était parti, tourmenté, peut-être jaloux. Elle ne +pouvait pas, par son silence, le laisser en proie à des +angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement +n'étaient que trop réelles, elle le sentait.</p> + +<p>Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et +aussi la matinée du vendredi, bouleversée, affolée, +voulant et ne voulant pas, ne se décidant que pour +retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans +l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant +qu'un mot: «Reviens.»</p> + +<p>Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue +Monsieur, la lettre et la note que lui avait remises le +notaire, et qui devaient la sauver, croyait son oncle; +mais auraient-elles cette vertu? Cependant, malgré +ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût +les mettre sous les yeux de son mari, s'il consentait +à les regarder.</p> + +<p>Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: +«J'arriverai ce soir à Paris par le train de +six heures, à Chambrais à huit.»</p> + +<p>En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin +de fer comme elle le faisait toujours, heureuse +de recevoir son premier regard, et de répondre à l'étreinte +de sa main par une étreinte aussi tendre, +aussi passionnée.</p> + +<p>Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et +puis, était-ce dans une voiture qu'ils pouvaient avoir +cet entretien qui allait décider de leur vie? Enfin, +lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne +comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de +Chambrais—ce qu'il n'avait jamais fait?</p> + +<p>Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, +écoutant avec son coeur le tic-tac de la grande +horloge battant les secondes avec une lenteur qui faisait +penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures +sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, +et aussitôt elle descendit le perron.</p> + +<p>Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, +ce fut une interrogation inquiète, comme +c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut lui-même. En +n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent +à leur appartement, dont elle ferma la porte.</p> + +<p>Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, +il lui posa une question:</p> + +<p>—Que se passe-t-il?</p> + +<p>Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas +sur laquelle se trouvait la note de M. de Chambrais: +le papier claquait dans sa main tremblante.</p> + +<p>Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit-il.</p> + +<p>Elle hésita un moment:</p> + +<p>—Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement +je vous ai aimé, mais je n'ai pas eu une pensée +qui ne fût une franche adoration pour vous. Rien +ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez; +je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de +cela comme d'une vertu particulière, cependant il me +semble que peu de femmes vivent ainsi pour un +être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là +une preuve de cet amour dont je voudrais que vous +ne puissiez douter jamais, et qui n'a jamais été aussi +profond, aussi passionné qu'en ce moment. Aussi quoi +que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup +qui vous frappe, avant de me juger, de me condamner, +songez à ce que j'ai été, à cette longue suite de journées +heureuses jamais troublées, à l'union de notre esprit +et de nos âmes; à cette constante harmonie qui +prouvait si bien que nos deux coeurs n'étaient plus +qu'un, et cela non seulement depuis que je suis +votre femme, mais avant de la devenir alors que je +pensais à vous comme au seul homme que je pourrais +aimer, comme à un être au-dessus des autres, +pour lequel j'étais trop imparfaite, et que je ne devais +jamais sans doute mériter. Cependant à force +d'amour j'étais devenue votre vraie compagne, pas +trop indigne de vous par la tendresse et le dévouement.</p> + +<p>Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces +paroles laissaient d'obscur et d'incompréhensible +pour lui.</p> + +<p>—La lettre, lui dit-il, la lettre.</p> + +<p>—Cette lettre explique une fatalité qui me fait la +plus misérable, la plus malheureuse des femmes.</p> + +<p>Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit +qu'elle avait fait à son oncle et aussi celui de leur +voyage et de leur séjour en Sicile.</p> + +<p>—Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.</p> + +<p>Elle baissa la tête.</p> + +<p>—Et l'homme, où est-il?</p> + +<p>—Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre +malheur: laissez-moi la force d'achever. Vous devez +vous souvenir combien j'ai résisté avant de devenir +votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon +oncle, et aussi à mon amour qui m'a entraînée. Je +voulais parler, tout dire; avec l'autorité d'un père +que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon +oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté +de céder. C'est mon crime. Je vous aimais tant! +Mais ce crime depuis dix ans m'a écrasée; et si vous +m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais sous +le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution +de tout vous dire, ne me laissant arrêter que +par la honte et plus encore par la douleur que je vous +causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était la pensée +qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui +qui a écrit cette lettre.</p> + +<p>—Et cela est arrivé?</p> + +<p>—Le jour où vous prépariez votre dernier discours, +vous devez vous rappeler que vous m'avez vue bouleversée +en recevant une lettre: elle était de lui; il +me donnait un rendez-vous à la <i>Mare aux joncs</i>.</p> + +<p>—Vous y êtes allée?</p> + +<p>—Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais +prendre Claude avec moi, dans cette maison, ou qu'il +reconnaissait sa fille et commençait un procès pour +rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace +contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette +enfant ne pouvait se trouver entre nous; je vous l'avais +dit quand vous me proposiez de la prendre; j'ai +persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien, +j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et +que ce qu'il voulait c'était de l'argent et non sa fille. +J'ai vendu des bijoux à Marche et Chabert. Il ne s'est +pas contenté de ce que je lui remettais. Alors, +n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, +j'ai fait remplacer les perles de mon collier par des +fausses et je lui ai remis les vraies.</p> + +<p>Il l'arrêta:</p> + +<p>—Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais +parlé alors et quelles hontes tu te serais évitées.</p> + +<p>—Vous saviez?...</p> + +<p>—Oui; c'est pour cela que je suis parti.</p> + +<p>—Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut +fermer les lèvres.</p> + +<p>Elle se jeta aux genoux de son mari:</p> + +<p>—Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, +t'adorant, n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir +et la volonté de te plaire et de te rendre heureux; +toi le meilleur et le plus noble des hommes, toi qui +mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, +pour prix de ton amour, la honte et le malheur.</p> + +<p>Il la contempla longuement, puis la relevant:</p> + +<p>—Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être +supporté quand on est deux.</p> + +<p>—Elie!</p> + +<p>—Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur +femme, je n'ai pas la tienne à te pardonner, puisque +tu es une victime.</p> + +<p>A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la +porte. Ils ne répondirent pas, les coups furent plus +précipités.</p> + +<p>Le comte alla ouvrir:</p> + +<p>—Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre +qui avait frappé:</p> + +<p>—Je demande pardon à M. le comte de m'être permis +de frapper ainsi: mais Dagomer est là, il dit +qu'il vient d'arriver un malheur.</p> + +<p>—Claude! s'écria Ghislaine.</p> + +<p>Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le +comte la suivit.</p> + +<p>Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air +consterné.</p> + +<p>Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je +viens de tuer un homme. Qué malheur!</p> + +<p>—Un braconnier? demanda le comte.</p> + +<p>—Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.</p> + +<p>Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent +pas besoin de paroles pour se comprendre.</p> + +<p>—V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, +aussi vrai que je m'appelle Dagomer.</p> + +<p>Il leva la main pour attester le ciel.</p> + +<p>—Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, +et à travers la <i>Réserve</i>, il l'emmenait du côté de +la grand'route, où il avait une voiture toute prête, le +cheval attaché à un des arbres du Calvaire. L'enfant +criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard +m'avait fait prendre l'avenue de <i>Baccu</i>. J'y ai dit d'arrêter. +Il s'est mis à ramer plus fort. Il allait aborder. +Ni à gauche ni à droite je ne pouvais courir après; +personne sur la route; Claude était perdue. Qué que +vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré +pour sauver la petite; je voulais lui casser un bras, +ça l'aurait arrêté; il a roulé au fond de la toue, mort; +il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.</p> + +<p>—Et Claude? s'écria Ghislaine.</p> + +<p>—Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que +je tire par-dessus elle; en tombant il l'avait écrasée, +mais a s'a relevée et m'a crié: «J'ai rien!» Pensez si +j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue au +bord avec le mort au fond.</p> + +<p>Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler +son attention.</p> + +<p>—Vous l'avez regardé?</p> + +<p>—Bien sûr.</p> + +<p>—Comment est-il?</p> + +<p>—Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.</p> + +<p>Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, +fit un signe affirmatif: c'était lui.</p> + +<p>—C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais +déjà l'homme de Crève-coeur qui souvent la nuit se +lève contre moi, v'là que je vas avoir celui de la <i>Réserve</i>; +pourtant je ne pouvais pas laisser enlever +Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès +de ses parents.</p> + +<p>—Vous avez fait votre devoir, dit le comte.</p> + +<p>—Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre +ça d'un homme comme vous.</p> + +<p>—Je l'expliquerai à la justice.</p> + +<p>S'adressant au valet de chambre:</p> + +<p>—Faites-vous donner une des charrettes anglaises +et allez prévenir la gendarmerie.</p> + +<p>Puis, revenant à Dagomer:</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de +danger qu'il en sorte!</p> + +<p>—Je vais avec vous.</p> + +<p>Ghislaine voulut le suivre.</p> + +<p>—Restez, dit-il.</p> + +<p>Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, +il revint à elle.</p> + +<p>—Je vais vous envoyer Claude.</p> + +<p>Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa +droiture, sa générosité, sa confiance,—son amour.</p> +<br><br><br> + +<h4>FIN</h4> +<br><br><br> + + + + + + +<h3>NOTICE SUR «GHISLAINE»</h3> + + +<p>J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et +cela m'a valu plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant +voit, et il le voit très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise +aussitôt et se familiarise rapidement. Pas besoin de +paroles pour cela: un regard échangé, tout est dit; il sait +jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire jusqu'au bout de sa fantaisie. +Aussi, que de fois, en wagon ou en omnibus, cette +familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances qui consistaient +surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et +encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux +ou sur la manche de mon vêtement!</p> + +<p>Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également +entre les petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de +préférences; mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, +non pas qu'elles fussent plus faciles à suivre, au contraire, +mais précisément parce qu'avec leurs détours et leurs mystères, +elles étaient plus attrayantes.</p> + +<p>L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, +qui veut lire dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler +avec la petite fille, se trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique +dont il peut tourner pages après pages sans y comprendre +un traître mot.</p> + +<p>Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait +des mains de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en +lui est l'oeuvre de la civilisation. S'il était né avec cette perfection, +l'homme des cavernes n'aurait pas triomphe de ses +premières luttes pour la vie, dans lesquelles comptaient +seules certaines forces que développe la nature, mais qu'affaiblit +la civilisation en se perfectionnant: la férocité, l'astuce, +la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du +tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident +qu'aujourd'hui, l'homme policé, avec son éducation, ses +relations, son milieu, s'est éloigné,—plus ou moins—de +l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant qu'il subisse les +leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel enfant +n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si +parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin +naturel qui les domine et les dirige. Et parmi les enfants, +combien les petites filles l'emportent-elles dans le mensonge! +probablement parce qu'il est chez elles une conséquence de +leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse satisfaction +pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait +qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le +même refrain:—«J'ai menti, menti, menti.—Combien de +fois?—Oh!—Et pourquoi avez-vous menti?—Je ne sais pas.»—Et +c'est la vérité qu'elles ne savent pas, quoique +souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles ont menti +pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une +jouissance dont elles se grisent.</p> + +<p>Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, +en suivant cette pente de mon esprit, leur donner +une large place dans mes romans; et c'est ce que j'ai fait, en +quelque sorte inconsciemment, au moins en cela que c'est +seulement arrivé au bout de ma tâche que je me suis rendu +compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.</p> + +<p>En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier +roman où j'ai mis des enfants en scène,—c'était le +quatrième que je publiais,—je lui ai donné pour titre: <i>Les +Enfants</i>, en faisant la part égale entre le garçon et la fille.</p> + +<p>Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue +d'être lu par eux, un roman: <i>Romain Kalbris</i>, où un garçon +tient le premier rôle, mais en ayant près de lui une petite +fille qui lui donne la réplique.</p> + +<p>Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe +de l'enfance dans mes romans; une fille m'est née et, à la +regarder grandir, ma curiosité trouve suffisamment à s'employer +sans chercher des combinaisons de roman; puisque +j'ai la réalité sous les yeux, je ne vais pas faire de l'observation +de parti pris, aimant mieux suivre le développement et +l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent les +faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle n'en +fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours +affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et +l'enregistrer.</p> + +<p>L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris +<i>Sans famille</i> que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir +le travail de la journée.</p> + +<p>Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons +et des petites filles; maintenant, il n'y aura plus de place +pour les garçons, les petites filles la prennent toute pour +elles: <i>Pompon</i>, la <i>Petite soeur, Paulette, Micheline</i>, le <i>Sang +bleu</i>, et enfin <i>Ghislaine</i>, pour finir par <i>En famille</i>.</p> + +<p>Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur +l'enfant. Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux +que j'ai écrits? Je ne me suis posé cette question qu'en faisant +ma récapitulation en ce moment même: j'ai été où mon +goût me portait.</p> + +<p>Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient +dans la vie, je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui +ai donnée: tout ne part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il +pas?</p> + +<p>Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle +d'une honnête fille entourée d'un milieu respectable, qui a +un enfant avant son mariage; cependant, si l'on veut bien +établir une statistique des enfants nés hors mariage, on sera +surpris de voir combien ils sont nombreux.</p> + +<p>C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant +que j'ai voulu présenter dans <i>Ghislaine</i>, un peu parce que +dans <i>Micheline</i> je l'avais déjà abordée dans des conditions +différentes et sans lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner, +limité que j'étais par mon sujet. Les deux romans forment +donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux de les +comparer, il verra comment, avec un point de départ presque +le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux +petites filles, Micheline et Claude, diffèrent entre elles.</p> + +<p>Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas +en même temps perdu ma curiosité des enfants, qui s'est +portée sur ceux d'un âge auquel on ne s'intéresse guère +généralement,—les tout petits. J'ai une petite-fille et c'est +elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et au développement, +aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent +mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me +fournissent ne seront jamais publiées, je peux leur donner +une sincérité incompatible d'ordinaire avec l'imprimé, ses +scrupules et ses apprêts; car ce n'est pas par des observations +en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais plus +simplement encore,—en maillot.</p> + +<p>Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, +et d'autant plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la +façon dont s'exerce la première succion? Curieuse celle de +la production des sons? Curieux le premier rire? Curieuse la +mimique de l'enfant pour montrer les choses dont on lui +parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent +avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que +les philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,—l'instinct.</p> + +<p>Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il +surprend à chaque instant celui qui regarde, au point de se +refuser à croire ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées +qu'impose la tradition acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, +il n'y a qu'à suivre les différentes phases des transformations +par où il lui plaît de passer: la sensibilité, la volonté, l'intelligence, +dans un ordre mystérieux qu'il brouille et intervertit, +et où ne se fera un peu de lumière qu'à la suite de nombreuses +observations consciencieusement notées.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE *** + +***** This file should be named 13562-h.htm or 13562-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/6/13562/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ghislaine + +Author: Hector Malot + +Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT + + + +GHISLAINE + +PAR + +HECTOR MALOT + + + + +PREMIERE PARTIE + + +I + +Une file de voitures rangees devant le double portique de l'ancien hotel +de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait +la curiosite des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur +leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampees sur le cuivre et +l'argent des harnais:--couronne diademee et sommee du globe crucifere +des princes du Saint-Empire, couronne rehaussee de fleurons des ducs, +couronne des marquis et couronne des comtes. + +--Un grand mariage. + +Mais a regarder de pres, rien n'annoncait ce grand mariage: ni fleurs +dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers; +comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui +montaient aux bureaux de l'etat-civil ou a la justice de paix, dont +c'etait le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de +conseils de famille. + +Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier etage et dans +les etroits corridors du greffe, ceux qui etaient appeles pour les +conciliations et pour les conseils de famille attendaient pele-mele; de +temps en temps un secretaire appelait des noms et des gens entraient +tandis que d'autres sortaient dans l'escalier a double revolution. +C'etait un murmure de voix qui continuaient les discussions que la +conciliation du juge de paix n'avait pas apaisees. + +Le secretaire cria: + +--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais +sont-ils tous arrives? + +Alors il se fit un mouvement dans un groupe compose de six hommes, d'une +dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'a leur +tenue, autant qu'a leur air de n'etre pas la, il etait impossible de +confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle. + +--Oui, repondit une voix. + +--Veuillez entrer. + +--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant a celui qui venait de +repondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de +regret et avec une intonation bizarre formee de l'accent anglais mele a +l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici. + +--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne. + +Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secretaire, +lady Cappadoce, restee seule debout au milieu de la salle, regardait +autour d'elle. + +--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un +croque-mort assis a cote de lui sur un banc, on peut lui faire une +petite place. + +--Merci. + +--Ou il y a de la gene, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur. + +Elle s'eloigna outragee dans sa dignite de lady que cet individu en +tablier se permit cette familiarite, suffoquee dans sa pudibonderie +anglaise qu'il lui proposat une pareille promiscuite; et elle se mit a +marcher d'un grand pas mecanique, les mains appliquees sur ses hanches +plates, les yeux a quinze pas devant elle. + +Pendant ce temps le conseil de famille etait entre dans le cabinet du +juge de paix. + +La ligne paternelle a droite de la cheminee, dit le secretaire en +indiquant des fauteuils, la ligne maternelle a gauche. + +Prenant une feuille de papier, il appela a demi-voix: + +--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc +de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? +demanda-t-il en s'arretant. + +--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'emancipation de laquelle +nous sommes ici, dit M. de Chambrais. + +--Tres bien. + +Puis se tournant vers la gauche, il continua: + +--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon, +M. le marquis de Luciliere, amis. + +Il verifia sa liste: + +--C'est bien cela. M. le juge de paix est a vous tout de suite. + +Assis a son bureau, le juge de paix etait pour le moment aux prises avec +un boucher, dont le tablier blanc, retrousse dans la ceinture, laissait +voir un fusil a aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pale, +epuisee manifestement autant par le travail que par la misere. + +--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix a la +femme. + +--Non, monsieur. + +--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en ecrivant +quelques mots sur un bulletin imprime. Quand paierez-vous ces +vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour +avertissement, font vingt-huit francs cinquante? + +--Aussitot, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux +de devoir. + +--Il faut une date; quel delai demandez-vous? + +--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends. + +--Nous voila dans la morte saison. Mon homme est a l'hopital, il n'y a +que mon garcon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure... +S'il y avait de l'ouvrage! + +--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois regulierement? demanda +le juge de paix. + +--Je tacherai. + +--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez +poursuivie. + +--Je tacherai; la bonne volonte ne manquera pas. + +--C'est entendu, cinq francs par mois, allez. + +Le boucher paraissait furieux, et la femme etait epouvantee d'avoir a +trouver ces cinq francs tous les mois. + +Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scene sans en perdre un +mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait: + +--Envoyez, demain, a l'hotel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle +vivement, on vous donnera une collection de musique a relier. + +Et sans attendre une reponse, elle revint prendre sa place. + +Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant a tous les +membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre. + +--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous +etes convoques pour examiner la question de savoir s'il y a lieu +d'emanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient +d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe? + +--Parfaitement, repondit le comte de Chambrais. + +Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le +juge de paix garda sa gravite. + +--C'est pour que vous voyiez vous-meme que ma niece est en etat d'etre +emancipee, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenee. + +--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une +emancipee, dit le juge de paix en saluant. + +C'etait, en effet, une mignonne jeune fille, plutot petite que grande, +au type un peu singulier, en quelque sorte indecis, ou se lisait un +melange de races, et dont le charme ne pouvait echapper meme au premier +coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en meches sur le +front, derriere en chignon tordu a l'anglaise sur la nuque, etaient d'un +noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures etaient si souples +et si legeres que cette chevelure profonde, coiffee a la diable, avait +des douceurs veloutees qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner. + +Bizarre aussi etait le visage fin, enfantin et fier a la fois, a l'ovale +allonge, au nez pur, au teint ambre eclaire par d'etranges yeux gris +chatoyants, qui eveillaient la curiosite, tant ils etaient peu ceux +qu'on pouvait demander a cette figure moitie severe, moitie melancolique +qui ne riait que par le regard et d'un rire petillant. Il n'y avait pas +besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle etait petrie d'une pate +speciale et pour se laisser penetrer par la noblesse qui se degageait +d'elle. Sa bonne grace, sa simplicite de tenue ne pouvaient avoir +d'egales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu a pois +blancs, avec son petit paletot de drap mastic demode dont la modestie +voulue montrait un mepris absolu pour la toilette, elle avait un air +royal que l'etre le plus grossier aurait reconnu, et qui forcait le +respect; et c'etait precisement a cet air que le juge de paix avait +voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il etait. + +--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il. + +--Nous sommes d'accord sur l'opportunite de cette emancipation, repondit +M. de Chambrais. + +Les cinq membres du conseil firent un meme signe affirmatif. + +--Alors, je n'ai qu'a declarer l'emancipation, continua le juge de paix, +et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'a nommer le curateur. Qui +choisissez-vous pour curateur? + +Cinq bouches prononcerent en meme temps le meme nom: + +--Chambrais. + +--Comment! moi! s'ecria le comte, et pourquoi moi, je vous prie, +pourquoi pas l'un de vous? + +--Parce que vous etes l'oncle de Ghislaine. + +--Parce que vous etes son plus proche parent. + +--Parce que vous avez ete son tuteur. + +--Parce que ses interets ne peuvent pas avoir un meilleur defenseur que +vous. + +Ces quatre repliques etaient parties en meme temps. Il allait leur +repondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit, +placa aussi son mot: + +--Parce que, depuis huit ans, vous avez ete le meilleur des tuteurs, +parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un +pere. + +M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'emotion en +meme temps que la contrariete: + +--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais +qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un +peu, moi, et de penser a moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne +me suis pas marie. Quand mon aine a pris femme, je suis reste aupres de +notre mere aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour +appuyee sur un autre bras que le mien pour monter a sa chambre. +L'annee meme ou nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna +vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai du veiller sur elle. +Aujourd'hui, la voila grande et, par le serieux de l'esprit, la sagesse +de la raison, la droiture du coeur, en etat de conduire sa vie; elle a +dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arreta et se reprit--enfin +j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-etre cinq ou six annees +pour vivre de la vie que j'ai toujours desiree...je vous demande de +m'emanciper a mon tour; il n'en est que temps. + +--Je ferai remarquer a ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le +comte de Chambrais, ayant ete tuteur et ayant, en cette qualite, un +compte de tutelle a rendre, ne peut assister la mineure emancipee a la +reddition de ce compte en qualite de curateur, puisqu'il se controlerait +ainsi lui-meme. + +--Vous voyez, messieurs, s'ecria M. de Chambrais triomphant. + +--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ a +l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est +votre intention, confier la curatelle a M. le comte de Chambrais. + +--Vous voyez, s'ecrierent en meme temps les cinq membres du conseil de +famille. + +--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom. + +--La mission du curateur ne consiste pas a agir pour le mineur emancipe, +dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement a l'assister +pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres +actes. + +--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma niece dans +l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administre la mienne? + +--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille. + +Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgre lui +et malgre tout, il fut nomme curateur. + +Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arriere avec le +duc de Charmont. + +--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il. + +--Nous dinons avec des gueuses au cafe Anglais, et apres nous allons a +la premiere des Bouffes. + +--Si Ghislaine ne me retient pas a diner, j'irai vous rejoindre; en tout +cas, gardez-moi une place dans votre loge. + + + +II + +Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce +qu'on voit de l'hotel de Chambrais dans la rue Monsieur, ou il a son +entree; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on +l'apercoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnees +qui, entre des murailles garnies de lierres et masquees par des arbres a +haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppee +dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutot une +habitation de campagne que de ville, et ses deux etages en pierre jaune, +sans aucun ornement, eleves au-dessus d'un perron bas, ses persiennes +blanches; son toit d'ardoises a lucarnes toutes simples accentuent +encore ce caractere. + +Evidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitieme siecle, abandonne +leur vieil hotel du quartier du Temple pour faire batir celui-la, ils +avaient en vue le confortable et l'agrement plus que la richesse de +l'architecture ou de la decoration, et leur but a ete atteint: il y a de +plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a +pas de mieux ensoleillee l'hiver et de plus discretement ombragee l'ete, +de plus agreable a habiter, avec de la lumiere, de l'air, de l'espace, +de plus tranquille, ou l'on soit mieux chez soi. + +Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils +n'entrerent pas dans l'hotel. + +--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de +Chambrais. + +Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'etait le moyen que son +oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se +tenant a distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux +aguets: le temps etait doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout +lumineux et tout parfume des fleurs de mai avec les reflets rouges des +rhododendrons epanouis qui eclairaient les murs, les oiseaux chantaient +dans les massifs; ce desir de promenade devait donc paraitre tout +naturel sans qu'on eut a lui chercher des explications de mystere ou de +secret, mais precisement rien ne paraissait naturel a la curiosite de +lady Cappadoce, et tout lui etait mysteres qu'elle voulait penetrer. + +Pourquoi se serait-on cache d'elle? Ne devait-elle pas connaitre tout +ce qui touchait son eleve? Si a chaque instant elle affirmait bien haut +"qu'elle n'etait pas de la famille," en realite, elle estimait que +Ghislaine etait sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait +elevee, c'etait en mere. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le +malheur des temps l'avait obligee, a la mort de son mari, officier dans +l'armee anglaise, a accepter de diriger l'education de cette enfant, +elle n'avait pas pour cela cesse d'etre une lady, et c'etait en lady +qu'elle voulait etre traitee, le malheur n'avait point abattu sa fierte, +au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et +meme, en remontant dans les ages, il etait facile de prouver qu'ils +valaient mieux. + +Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit +quelques pas en avant pour se rattacher a eux: + +--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous a Paris, ou +partons-nous pour Chambrais? + +--Mon oncle, c'est a vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si +vous me faites le plaisir de rester a diner je couche ici, sinon je +retourne a Chambrais. + +Le comte parut embarrasse, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de +ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait +pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si +cruel desappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont, +qu'il ne savait quel parti prendre. + +--C'est que Charmont m'a demande de diner avec lui, dit-il enfin. + +Le regard que sa niece attacha sur lui l'arreta. + +--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien +que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insiste, il s'agit +pour lui d'une decision grave a prendre. + +--Il faut y aller, mon oncle. + +--Si tu le veux.... + +--Nous partirons pour Chambrais a cinq heures, dit Ghislaine en se +tournant vers lady Cappadoce. + +--Comme tu dois revenir a Paris tres prochainement pour la reddition du +compte de tutelle, nous dinerons ensemble ce jour-la, je te le promets. + +Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de +Chambrais passa son bras sous celui de sa niece, et l'emmena dans le +jardin. Penche vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe a la +Henri IV qui commencait a grisonner, il avait l'air d'un grand frere +qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un +oncle. Et en realite, c'etait un frere qu'il avait toujours ete pour +elle, en frere qu'il l'aimait, en frere qu'il l'avait toujours traitee +sans pouvoir jamais s'elever a la dignite d'oncle ou de tuteur. Tuteur, +pouvait-on l'etre quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du +coeur on n'avait pas trente ans? Il eut voulu jouer dans la vie les +Bartolo, que pour son elegance et sa desinvolture, pour sa souplesse, +son entrain, on eut bien plutot vu en lui Almaviva, un peu marque +peut-etre, mais a coup sur un vainqueur. + +--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent a l'abri des +oreilles curieuses, que comptes-tu faire? + +--Comment cela, mon oncle? + +--Je veux dire: maintenant que tu es emancipee, comment veux-tu arranger +ta vie? + +--Est-ce que cette emancipation m'a metamorphosee d'un coup de baguette +magique? + +--Certainement. + +--Je suis autre aujourd'hui que je n'etais hier, cet apres-midi que je +n'etais ce matin? + +--Sans doute. + +--Je ne le sens pas du tout, meme quand vous me le dites. + +--Tu as la volonte, la liberte; et je te demande comment tu veux en +user. + +--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la +semaine derniere: demain, M. Lavalette viendra a Chambrais et me fera +une conference de litterature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny; +apres-demain, je viendrai a Paris et je travaillerai de une heure a +trois, dans l'atelier de M. Casparis, a mon groupe de chiens qui avance; +vendredi, c'est le jour de M. Nicetas; nous ferons de la musique +d'accompagnement. + +--C'est le grand jour, celui-la; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de +Vigny, et M. Nicetas que M. Lavalette. + +--Je vous assure que M. Lavalette est tres interessant, il sait tout et +il vous fait tout comprendre. + +--Cependant tu preferes le jour de M. Nicetas. + +--Je reconnais que la musique est ma grande joie. + +--Pendant que j'ai encore une certaine autorite sur toi.... + +--Mais vous aurez toujours toute autorite sur moi, mon oncle. + +--Enfin, laisse-moi te dire, ma chere enfant, que tu te donnes +trop entierement a la musique. Plusieurs fois, je t'ai adresse des +observations a ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu +m'inquietes. + +--Vous n'aimez pas la musique! + +--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas +comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir a +la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un +parfum par hasard, est agreable; vivre dans une atmosphere chargee de +parfums, est aussi desagreable que dangereux. Tandis que la pratique des +autres arts fortifie, celle de la musique poussee a l'exces affaiblit. +Quand tu as modele pendant deux ou trois heures dans l'atelier de +Casparis, tu sors de ce travail allegre et vaillante; quand, pendant +deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicetas, tu sors de cette +seance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur trouble. On dit et +l'on repete que la musique est le plus immateriel des arts; c'est le +contraire qui est vrai: il est le plus materiel de tous. Il semble +qu'elle agisse a l'egard de certaines parties de notre organisme en +frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les +cordes. Nos cordes a nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations +repetees, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent +pas ils finissent par s'user. De la ces virtuoses devastes, detraques, +desequilibres que je pourrais te nommer, si cela n'etait inutile avec +les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicetas, avec +ses mouvements de hanneton epileptique, ses yeux convulsionnes, ses +grimaces, soit un etre equilibre? Cependant il est grand, fort, bien +bati, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garcon, sans +ces tics maladifs. Trouves-tu que son maitre Soupert, qui n'est qu'un +paquet de nerfs, ne soit pas plus inquietant encore dans sa maigreur +decharnee? + +--Est-ce que vraiment je suis menacee de tout cela? demanda-t-elle avec +un demi-sourire. + +--Je parle serieusement, ma mignonne, et c'est serieusement que je +te demande de comparer Soupert a Casparis, puisque ce sont les seuls +artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle +sante physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et +desordonne. + +--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il +est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est +musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur etat? En tout cas, +comme vous n'avez pas a craindre que j'approche jamais du talent de M. +Soupert, ni simplement de celui de M. Nicetas, j'echapperai sans doute a +la maigreur de l'un comme aux tics epileptiques de l'autre. Je ne +suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de +beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'etais dans des +conditions particulieres qui ont peut-etre eu plus d'influence sur moi +que mes dispositions propres. J'aurais eu des freres, des soeurs, des +camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublie mon piano bien +souvent. Vous savez que mes seules lectures ont ete celles que lady +Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas tres +etendu. Je n'ai jamais ete au theatre. Dans la musique seule, j'ai eu et +j'ai liberte complete. Voila pourquoi je l'ai aimee; non seulement pour +les distractions presentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais +encore pour les ailes qu'elle mettait a mes reveries... quelquefois +lourdes... et tristes. + +Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra: + +--Pauvre enfant! dit-il. + +--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes a former, +je ne les adresserais certainement pas a vous, qui avez toujours ete si +bon pour moi. + +--Ce que tu dis des tristesses de tes annees d'enfance, je me le suis +dit moi-meme bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir. +C'est le malheur de ta destinee que tu sois restee orpheline si jeune, +sans frere, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui +ne pouvait etre ni un pere ni une mere pour toi! Heureusement ces +tristesses vont s'evanouir puisque te voila au moment de faire ta vie et +de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses +qui ont manque a ton enfance. + +--Vous voulez me marier? s'ecria-t-elle. + +--Non; je veux que tu te maries toi-meme, et pour cela je demande qu'a +partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes a ta +reverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la +musique pouvait suggerer a ton imagination enfantine, mais pour suivre +les pensees serieuses que le mariage fait naitre dans l'esprit et le +coeur d'une fille de dix-huit ans. + +--Vous avez quelqu'un en vue? + +--Oui. + +--Quelqu'un qui m'a demandee? + +--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le +sais. + +--Qui, mon oncle, qui? + +--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras +la-dessus, tu n'auras plus ta liberte; cherche dans notre monde qui tu +accepterais pour mari, et aussi qui peut pretendre a ta main; quelqu'un +que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet +examen, nous en reparlerons. + +--Quel jour? demain? + +--Non, non, pas demain? + +--Alors, apres-demain? + +--Eh bien! oui, apres-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis, +je dinerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir a ton +impatience que tu n'es pas retive a l'idee de mariage. + + + +III + +Malgre le trouble que lui avaient cause les paroles de son oncle, +Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitot que M. +de Chambrais l'eut quittee, elle s'occupa a reunir tout ce qu'elle put +trouver de musique non reliee. + +Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle +faisait la, et Ghislaine le lui expliqua. + +--Comment! s'ecria le gouvernante, vous allez donner votre musique a +relier a des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de +travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera +perdue. Croyez-moi, laissez une aumone si vous tenez a lui faire du +bien. + +--Elle ne demande pas l'aumone. + +--Si elle est reduite a la misere que vous dites, comment voulez-vous +qu'elle achete ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton, +le papier? + +--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse +faire ces achats. + +--Et dans la note qu'elle ecrivait pour indiquer comment elle voulait +que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs. + +A cinq heures, un coupe attele en poste vint se ranger devant le perron, +car pour aller a Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhery, ou +pour venir de Chambrais a Paris, ce n'etait point l'habitude qu'on prit +le chemin de fer: quatre postiers etaient attaches a ce service, et en +leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives +de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile. + +Quand lady Cappadoce s'etait trouvee exclue du tete-a-tete que M. de +Chambrais avait voulu se menager avec Ghislaine, elle avait compte sur +ce voyage pour apprendre ce qui s'etait dit dans cette longue promenade +autour du jardin. Et ce n'etait pas une curiosite vaine qui la poussait, +le seul desir de savoir pour savoir, c'etait son interet. + +Maintenant que Ghislaine etait emancipee, qu'allait-il se passer? +Etait-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue? +La question. etait pour elle capitale. Bien qu'elle montrat une navrante +mortification d'en etre reduite, elle, une lady, a vivre dans une +position subalterne, en realite, elle tenait a cette position qui +n'etait pas sans avantages. Et bien qu'elle affectat aussi de n'avoir +que du dedain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en +realite elle tenait beaucoup a ne pas quitter cette France detestee pour +retourner dans son Angleterre adoree. Superbe, l'Angleterre, admirable, +incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle +fut, elle ne craignait rien tant que d'etre obligee, par le mariage de +Ghislaine, de renoncer a son malheur et a son humiliation. + +A peine le coupe quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des +Invalides, qu'elle commenca ses questions: + +--Cette emancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes? +dit-elle de son ton le plus affable. + +--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander. + +--Et vous lui avez repondu? + +--Qu'etant aujourd'hui ce que j'etais hier, je ferais la semaine +prochaine ce que j'avais fait la semaine derniere. + +--Il est certain que l'emancipation ne confere pas tout d'un coup des +graces speciales. + +--Je ne sens pas qu'elle m'en ait confere; et, si vous le voulez bien, +je vais preparer ma lecon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_. + +Ce que lady Cappadoce voulait, c'etait continuer la conversation sur ce +sujet, mais deja Ghislaine avait pris le Theatre d'Alfred de Vigny dans +une poche de la voiture et sa lecture etait commencee; elle dut donc +se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs etait +rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait +qu'une enfant. + +Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine, +ordinairement attentive et appliquee, faisait sa lecture, l'inquietude +prit la place de la confiance; certainement il s'etait dit, entre +l'oncle et la niece, autre chose que ce que Ghislaine lui avait repete, +et cette lecture n'etait qu'un pretexte pour penser librement a cette +autre chose. + +A un certain moment, mordue plus fort par la curiosite, elle la +questionna de nouveau; mais cette fois indirectement: + +--Il me semble que _Chatterton_ ne vous interesse guere? + +--Je reflechis. + +--C'est precisement ma remarque. + +--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas devorer ses lectures. + +--Encore faut-il les suivre. + +--C'est ce que je vais faire. + +Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire, +au moins pour echapper a ces interrogations. Elle avait bien l'esprit a +la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du +quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses +oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle? + +Elle n'avait pas attendu le jour de son emancipation pour se dire +qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les +tendresses qui avaient si tristement manque a sa premiere jeunesse; mais +les idees qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de +prendre corps par la forme precise que son oncle leur avait donnees et +elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait. + +Quel etait ce mari? Realiserait-il les reveries et les esperances dont +son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commence a juger la vie? + +Jusqu'a sa dixieme annee, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse +que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps etaient +tous pleins de joies: un pere, une mere qui l'adoraient, et dont +l'unique souci semblait etre son bonheur; autour d'elle, une existence +de fetes qui lui avait laisse comme des visions de feeries: au chateau, +dans les allees du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle etait +melee, galopant sur son poney a cote de sa mere; a l'hotel de la rue +Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivee +des invites, et la musique qui, la nuit, la bercait dans son lit, et +toujours a Paris, a la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour. + +Et tout a coup la nuit s'etait faite: plus de pere, plus de mere, plus +de fetes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le pere avait +ete tue dans un accident de chasse. Huit jours apres, la mere etait +morte d'un acces de fievre chaude. + +Du cote de son pere, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais, +dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la +rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie francaise; du cote +de sa mere, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes; +mais, fixes tous en Espagne, ils ne pouvaient guere s'acquitter de leurs +devoirs de parente envers cette petite Francaise qu'ils connaissaient a +peine. + +Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la +maison deserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser +de son oncle quand il venait la voir au chateau ou a l'hotel, et plus +souvent a l'hotel qui etait a Paris qu'au chateau ou l'on n'arrivait +qu'apres un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste +solennel, la lecon a propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans +le coeur, mais dans le caractere, les manieres, l'attitude toujours +gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuee de sa +naissance, exasperee de sa pauvrete, et convaincue qu'elle grandissait +sa situation par sa dignite. + +A dix ans, a onze ans, jusqu'a quatorze ans, Ghislaine avait accepte +cette vie monotone, soumise et resignee, sans echappee au dehors, +n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle put etre autre. +Si enfant qu'elle fut, elle comprenait que c'etait par scrupule et pour +qu'on ne l'accusat point de s'etre debarrasse d'un devoir difficile, que +son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette education. +Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir +les severites; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et +toujours appliquee a sa tache, ne pas dire un mot, ne pas faire une +observation qui ne fussent dictes par la justice meme, elle sentait +qu'elle eut ete ingrate de se plaindre. On etait pour elle ce que les +circonstances permettaient qu'on fut: un oncle n'est pas un pere; une +gouvernante n'est pas une mere; c'etait la le malheur, la tristesse de +sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher. + +Mais la floraison de la quinzieme annee avait suscite en elle des +echappees au dehors, qui etaient nees de ses souvenirs memes. + +C'etait en se rappelant les regards emus et les paroles de tendresse que +sa mere et son pere echangeaient en l'embrassant, qu'elle s'etait +dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se +dissiperaient que le jour ou elle se marierait. Pourquoi, alors, ne +serait-elle pas heureuse comme sa mere l'avait ete? Pourquoi le babil +d'un enfant n'amenerait-il pas sur ses levres ces sourires qu'elle avait +vu le sien provoquer sur celles de sa mere? + +Et de meme c'etait en se rappelant les illuminations et les fleurs des +grands appartements de l'hotel aujourd'hui toujours fermes; c'etait en +retrouvant dans sa memoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du +chateau les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle +les soirs ou l'on jouait la comedie, qu'elle avait compris que tout cela +ressusciterait quand elle se marierait. + +Et voila que le mari qu'elle avait reve; sans lui donner un corps, +l'etre ideal qui flottait indecis dans les feeries de son imagination +devenait un personnage reel; il existait, il la connaissait; tout au +moins il l'avait vue. + +Ou? + +Elle n'etait point de ces petites bourgeoises mondaines qui, a dix-huit +ans, ont ete partout; en vraie fille du monde ou les traditions sont +une religion, elle n'avait ete nulle part! les offices a +Saint-Francois-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche a Paris; +quelques rares visites chez des parentes a qui elle avait des devoirs a +rendre, en janvier ou a de certains anniversaires; en mai, des seances +d'etude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'etait +tout; il lui etait donc facile de remonter dans ses souvenirs en se +demandant ou elle avait vu "l'homme de son monde qu'elle accepterait +pour mari et qui pouvait pretendre a sa main". + +Evidemment, elle n'avait pas a chercher au Salon. Jamais personne n'y +avait fait attention a elle. Tout d'abord, elle en avait ete mortifiee, +s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tarde a +comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder +ce regard a une fille simplement habillee, que pour le costume on +pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa +maitresse, plutot que pour une fille de grande maison accompagnee de sa +gouvernante. + +C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer +avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient reunir les +qualites dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui +les eut toutes,--celles-la et beaucoup d'autres qu'elle etait disposee +a lui reconnaitre,--le comte d'Unieres. En tout elle ne l'avait pas vu +trois fois, et ils n'avaient pas echange dix paroles; mais certainement +il etait le seul qui fut l'incarnation vivante de l'etre ideal dont elle +avait si souvent reve. + +Pourquoi? En quoi? Elle eut ete bien embarrassee de le dire, ne sachant +rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en etait +ainsi. + + + +IV + +C'etait une regle, etablie que Ghislaine se coucha tous les soirs a +neuf heures et demie. Mais ce jour-la, si elle entra dans sa chambre a +l'heure reglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle etait +trop agitee pour penser a dormir, et apres avoir fait le voyage de +Paris a Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la +quittaient pas, elle avait besoin d'etre libre pour reflechir: sa porte +close, elle l'etait. + +Jusqu'a quinze ans, elle avait habite sa chambre d'enfant, a cote de sa +gouvernante, au premier etage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle +prit l'appartement de sa mere, qui se composait de quatre pieces au +rez-de-chaussee, dans l'aile droite du chateau: un petit salon, une +chambre a coucher qui etait immense avec six fenetres, deux sur la cour +d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste +cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet ou couchait +une femme de chambre. + +Lady Cappadoce s'etait opposee a ce changement qui lui semblait +amoindrir son autorite; mais c'etait justement en vue de cet +affaiblissement d'autorite que M. de Chambrais avait impose sa volonte. +Ne fallait-il pas preparer l'enfant a l'emancipation? Pour cela le +mieux etait de l'habituer a une certaine liberte. Chez elle, dans +l'appartement qu'avaient toujours habite les princesses de Chambrais +depuis deux cents ans, Ghislaine n'etait plus une petite fille. + +Une fois dans sa chambre, Ghislaine commenca par eteindre sa lampe, puis +ouvrant une des fenetres qui donnent sur les jardins, elle resta a +rever en laissant sa pensee se perdre dans les profondeurs du parc +qu'eclairait la pleine lune. + +Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporte +aucun changement aux dispositions primitives de leur chateau et de leur +parc: tels ils les avaient recus de leurs peres, tels il les avaient +conserves. Chaque fois que les degradations du temps l'avaient exige, +ils avaient fait reparer le chateau, mais sans jamais accepter des +restaurations plus ou moins savantes qui auraient altere son caractere. +De meme, pour le mobilier, ils avaient change les etoffes toutes les +fois qu'elles s'etaient trouvees usees, mais toujours en respectant +l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine, +qui dans son neuf, sous Louis XIV, etait en velours de Genes, avait ete +recouvert de velours a parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours +de Genes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom. + +Dessines par Le Notre, les jardins et le parc qui leur faisait suite +n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis +qu'on voyait a Versailles le bassin de l'ile d'Amour devenir le jardin +du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais +restait ce qu'il avait toujours ete avec ses avenues droites, ses +arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et +ses cypres tailles, ses pieces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses +terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues. + +Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle etait +ainsi venue s'asseoir a cette place. Certaine de n'etre pas surprise +par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette +fenetre, elle pouvait rester la aussi longtemps qu'elle voulait. +C'etaient les seuls moments de la journee ou elle eut sa liberte +d'esprit et ne fut pas exposee a entendre sa gouvernante, toujours aux +aguets, lui dire de sa voix des rappels a l'ordre: "A quoi pensez-vous +donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la reverie, +n'est-ce pas?" + +Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'etre pas +bavard avec soi-meme; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres +que cette partie du jardin et du parc que de cette fenetre son +regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eut pu bien +tranquillement se confesser a quelque coin de sa chambre ou a quelque +meuble, mais ils n'eussent ete que de muets confesseurs, tandis que le +jardin et le parc etaient des etres vivants qui lui parlaient. Que la +neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des +orangers passat dans l'air tiede, pourvu que la lune brillat, c'etaient +de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces +statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans +l'esprit, et ils lui repondaient; et toujours elle les trouvait en +accord avec ses sentiments: triste, ils etaient tristes aussi: "Tu te +plains d'etre abandonnee; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais +la notre? Tu penses melancoliquement au present et a l'avenir en te +rappelant le passe; et nous?" + +Mais, ce soir-la, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents +lui repondirent. Comme ils s'etaient associes a ses tristesses, ils +s'associerent a ses esperances: on allait donc revoir les fetes +d'autrefois; les promenades des amis dans les allees; les danses dans +les charmilles illuminees; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le +parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la foret. + +L'entretien se prolongea, et la nuit etait si douce, eclairee par +la pleine lune de mai, parfumee par les senteurs des roses et des +chevrefeuilles, qu'il etait tard lorsqu'elle se decida a fermer +doucement sa fenetre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas +tout de suite, et quand a la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer +son reve de la soiree. + +Le temps avait marche: on celebrait son mariage avec le comte d'Unieres, +dans l'eglise Saint-Francois Xavier; elle avait la toilette ordinaire +des mariees, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alencon. Mais +le comte etait en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_, +tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Dore: justaucorps de satin +rose, toque a plumes, epee; en meme temps, par un dedoublement de +personnalite tout naturel dans un songe, elle assistait au bapteme de +son premier ne. + +Ce n'etait point l'habitude de Ghislaine d'etre distraite pendant ses +lecons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication +de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce: +evidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +Quand, la lecon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante +l'accompagna jusque dans la cour ou attendait la voiture qui devait le +reconduire a la station. + +--Je suppose, dit-elle en marchant pres de lui, que vous avez remarque +le trouble de votre eleve? + +--Mon Dieu non, repondit le professeur qui n'etait pas homme a remarquer +quoi que ce fut quand il s'ecoutait parler. + +--C'est a peine si elle vous a entendu. + +--Vraiment? + +--Son esprit etait ailleurs, et il n'y a rien d'etonnant a cela avec un +pareil sujet. + +--Mais il est anglais, ce sujet. + +--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous +l'accorde, mais pour les sentiments, les idees, les moeurs, les actions, +ces gens-la sont des Francais, et voila le mal, le danger: croyez-vous +qu'un pareil sujet, traite comme il l'est, ne soit pas de nature a +eveiller les idees d'une jeune fille? + +--Et comment voulez vous que j'enseigne notre litterature contemporaine +sans parler de ses oeuvres, typiques? + +--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en a des modeles +plus anciens; pour moi, j'ai appris le francais dans les _Memoires de +Joinville_, et je m'en suis bien trouvee. + +--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager +une discussion inutile, je le soumettrai a M. le comte de Chambrais. + +--Alors, je l'en entretiendrai moi-meme demain, repliqua lady Cappadoce +qui n'avait jamais admis qu'on lui repondit ironiquement. + +Mais le lendemain elle ne put pas realiser ce dessein, car lorsque M. de +Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait +fait le jour de l'emancipation, et elle en fut reduite a les observer +de derriere une persienne pour tacher de comprendre a leur pantomime +ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle etait si discrete, cette +pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un +mariage, une affaire d'interets, il pouvait etre aussi bien question de +ceci que de cela. + +--Eh bien! mon enfant, as-tu pense a ce que je t'ai dit avant-hier, +avait commence M. de Chambrais lorsqu'ils avaient ete a une certaine +distance de la maison? + +--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander! + +--Et tu as trouve? + +--Comment voulez-vous que je sache? + +--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus a l'esprit. + +--Mais je vous assure que cela m'est tout a fait difficile; je n'ose +pas. + +--Pourquoi? Nos sentiments ne se decident-ils pas le plus souvent en +vertu de certaines affinites mysterieuses dans lesquelles notre volonte +ne joue aucun role? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les +jeunes gens que tu as vus et qui peuvent etre des maris pour toi, il en +est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien +de plus. + +--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me +semble, accepter pour mari. + +--Un seul? + +--J'ai vu si peu de monde! + +--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible? + +Elle hesita un moment, detournant la tete pour cacher sa confusion, car +il lui semblait que c'etait la un aveu. + +Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un +ton tout plein d'une tendre affection: + +--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour meriter d'etre ton confident? + +--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence. +Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me defendre +sottement: j'ai pense a M. d'Unieres. + +Il poussa une exclamation de joie. + +--Eh bien! ma mignonne, c'est precisement de d'Unieres qu'il s'agit. Tu +vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette epreuve... un +peu aventureuse, j'en conviens. Elle est decisive, et me prouve que +nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera +heureux. Vous vous etes vus quatre ou cinq fois.... + +--Trois. + +--C'est encore mieux; les affinites dont je parlais se manifestent plus +franchement; sans vous connaitre, vous avez ete l'un a l'autre attires, +par une sympathie qui ne demande qu'a devenir un sentiment plus tendre, +et qui le deviendra. Tu m'aurais demande un mari que je ne t'en aurais +pas choisi un autre que d'Unieres; tu as fait ce choix toi-meme, c'est +beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observes en pensant que +j'aurais un jour la responsabilite de ton mariage, je n'en connais aucun +qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune +n'est pas l'egale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin +c'est un homme d'intelligence superieure et d'esprit serieux. Au lieu de +perdre sa jeunesse dans les frivolites a la mode, il a travaille; il a +fait de bonnes etudes en droit; il a voyage, en sejournant dans les +pays etrangers ou il y a a apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux +Etats-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on +peut etre certain que, quand il entrera a la Chambre, il sera un des +meilleurs deputes de notre parti. + +--Quel age a-t-il donc? + +--Il aura juste vingt-cinq ans a son election. C'est pour la preparer +qu'il est en ce moment dans son departement. Il en reviendra dans +six semaines. Et alors nous deciderons le mariage. Tu seras comtesse +d'Unieres, ma mignonne; et comme tu apporteras a ton mari la Grandesse +d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale. + + + +V + +Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et a son corps +defendant les lecons de litterature francaise contemporaine, par contre +elle etait passionnee pour celles de musique; que cette musique fut +allemande, italienne ou francaise, ancienne ou nouvelle, peu importait, +pour elle il n'y avait ni nationalite, ni age. Tout a craindre de +Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que +des corrupteurs. Rien a redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont +des charmeurs. Infame le rapt de la fille de Triboulet par Francois Ier; +innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue. + +Pour elle, il en etait des professeurs comme de leur science ou de leur +art; c'etait ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou +en tendresse et qui leur donnait certaines qualites ou certains defauts: +M. Lavalette, le professeur de litterature francaise, ne pouvait etre +qu'un sacripant, et Nicetas, le professeur d'accompagnement, qu'un +charmant jeune homme. A la verite, on lui avait dit et repete sur tous +les tons que M. Lavalette etait un critique de grand talent, un esprit +distingue, une conscience droite, en tout le plus honnete homme du +monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait +pas, on se trompait. Au contraire, elle etait disposee a voir un ange +dans Nicetas: en pouvait-il etre autrement avec l'ame et la verve qu'il +mettait dans son execution? + +Le supplice qu'elle eprouvait a ecouter les lecons de l'un toujours trop +longues, se changeait en ravissement a celles de l'autre toujours trop +courtes. Installee dans un fauteuil vis-a-vis de Nicetas, elle ne le +quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il executait, +elle restait plongee dans sa beatitude, dodelinant de la tete, battant +la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps echapper de +petits cris que l'exces du plaisir lui arrachait. + +Avec M. Lavalette, elle veillait de pres a ce que l'heure de la lecon ne +fut pas depassee, et s'il se laissaient entrainer a des developpements +qui l'interessait lui-meme, ou s'il s'oubliait, elle avait une facon de +tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicetas, elle +n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle +ecoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scene +de comedie ou comme une piece de vers; on va jusqu'au bout. Encore +avait-elle d'ingenieuses ressources pour allonger la seance et meme +quelquefois pour la doubler. + +Tout a coup, retrouvant sa montre oubliee, elle s'apercevait qu'il etait +trop tard pour que Nicetas put prendre le train; il partirait par le +suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou +bien trop froid: et, passant par dessus les regles de l'etiquette et des +convenances, qui pourtant lui etaient si cheres, elle le gardait a diner +au chateau. Que faire en attendant l'heure du diner? De la musique. Et +comme il eut ete indiscret de continuer le travail de la lecon, ce qui +eut ressemble a une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux +qui lui plaisaient. + +Aucun autre professeur, n'eut ete honore par elle d'une pareille faveur, +et le soleil eut pu devorer la plaine, le verglas eut pu rendre la route +impraticable sans qu'elle pensat a les retenir, mais Nicetas n'etait pas +un professeur comme les autres: d'abord il etait musicien, et ce titre +seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en +etaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes +et meme dans son attitude des cotes mysterieux dont on parlait tout +bas, qui plaisaient a l'imagination romanesque et chevaleresque de lady +Cappadoce. + +Jusqu'a l'annee precedente, le maitre de musique de Ghislaine avait ete +le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce +que c'etait un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait +facile de venir a Chambrais, sans grand derangement et sans perte de +temps. Mais si Soupert etait un musicien de talent, par contre c'etait +bien pour la regularite le plus detestable professeur qu'on put trouver: +il n'y avait pas de meilleures lecons que les siennes; seulement, il +fallait qu'il les donnat et surtout qu'il fut en etat de les donner, ce +qui n'arrivait que rarement. + +Apres une periode d'eclat qui avait dure une vingtaine d'annees, Soupert +etait redevenu dans sa vieillesse le boheme qu'il avait ete dans sa +jeunesse: rodeur de brasserie de dix-huit a trente ans; habitue des +salons ou il promenait de trente a cinquante une fille de grande +naissance qu'il avait epousee; a soixante, il vivait dans une masure +du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa +seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui +separait celle-ci de celle-la. + +Quand il avait ete question de le donner pour professeur a Ghislaine, +c'etait a l'auteur du _Croise_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais +avait pense et non au vieux boheme de Palaiseau: de l'auteur du _Croise_ +il se rappelait les succes au temps ou il l'avait rencontre dans le +monde, la reputation, le mariage extraordinaire; du boheme, il ne +savait rien, si ce n'est qu'il habitait a une assez courte distance de +Chambrais pour qu'on eut l'idee de s'adresser a lui, plutot qu'a un +musicien qui viendrait de Paris. + +Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le boheme se montrat tel +que la vie, la lutte et "le pas de chance" l'avaient fait. Partant de +chez lui le matin pour venir a Chambrais, il s'arretait au premier +cabaret de la cote de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et +prendre la force d'accomplir cette odieuse corvee qui consiste a donner +une lecon de piano, au lieu de rester attable tranquillement avec les +ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa societe. +Au cabaret du bas de la cote, il faisait une seconde halte. Au cafe de +la Gare, il en faisait une troisieme. S'il ne trouvait personne a qui +causer, c'etait bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou +simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succedaient, +et au lieu d'etre a Chambrais dans la matinee comme il le devait, il n'y +arrivait qu'a deux ou trois heures de l'apres midi. + +--Retenu; a mon grand regret empeche; vous comprenez. + +Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait +parfaitement. + +--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela. +Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-etre, nous +vaudra un nouveau chef-d'oeuvre. + +En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard +valait a Ghislaine et a lady Cappadoce, c'etait une odeur de vin blanc +melee a celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand +Soupert se mettait au piano, c'etait qu'il frappat un _la_ ou un _fa_ au +lieu d'un _sol_, incapable qu'il etait de diriger ses doigts tremblants. + +Un professeur de lettres ou de sciences eut apporte ces parfums, que +lady Cappadoce n'eut eprouve aucun embarras avec lui: elle l'eut tout +de suite remercie; mais ce procede expeditif etait-il applicable a un +musicien? a un maitre tel que Soupert, dont elle avait les romances +dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas +pense. Il fallait aviser, s'ingenier, chercher, trouver quelque moyen +qui empechat ces accidents de se produire. Que Soupert partit de chez +lui pour venir directement sans s'arreter en route, il n'aurait pas +d'occasions de se parfumer a l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y +avait qu'a l'envoyer chercher en voiture. + +Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle etait +capable, cette proposition, il avait commence par refuser: + +--La promenade du matin est hygienique. + +Mais elle s'etait montree si pressante, qu'il avait du accepter. + +Il avait ete calcule qu'il arriverait au chateau un peu avant neuf +heures: la premiere fois qu'on alla le chercher, il arriva a dix +heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le +professeur et le cocher etaient exactement dans le meme etat, pour +s'etre arretes a tous les bouchons de la route. + +Boire avec un valet! + +Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait ete prevenu que, "a +cause de l'irregularite dans ses heures, qui derangeaient tous les +autres professeurs", mademoiselle de Chambrais renoncait a ses lecons. + +Un autre que Soupert se fut fache de ce remerciement; mais lui n'etait +pas homme a le prendre par le mauvais cote, et, bien qu'il lui enlevat +deux cents francs par semaine, qui etaient a peu pres sa seule +ressource, il s'etait tout de suite console en se disant que c'etait la +liberte qu'il recouvrait; maitre de son temps desormais et n'ayant +plus a se preoccuper de ces lecons, il aurait le loisir de faire les +demarches necessaires pour que son repertoire fut repris: c'etait +parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le negligeait; il se +montrerait. + +Une seule chose l'avait contrarie: l'abandon d'une eleve qui +l'interessait; elle etait nee musicienne, cette jeune fille, et il +serait vraiment dommage qu'elle tombat entre de mauvaises mains: il ne +fallait pas, il ne voulait pas qu'elle recut maintenant les lecons de +gens qu'il meprisait; et pour que cela n'arrivat pas, il avait propose a +lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens eleves, celui +qu'il avait forme avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus +d'esperances, qui le continuerait peut-etre un jour: Nicetas. + +Bien que les deceptions que Soupert lui avait causees eussent ete +cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance +en sa probite d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs, +Nicetas offrait des garanties personnelles, il etait premier prix +de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix egalement du +Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur +accompagnateur que put trouver mademoiselle de Chambrais etait ce jeune +musicien, il semblait qu'on pouvait se fier a cette parole. + +Mais Soupert, ne s'en tenant pas a ces titres serieux qui recommandaient +l'artiste, avait ajoute tout bas et confidentiellement des details +particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'etait emue. + +--Je dois vous dire que ce qu'est Nicetas au juste, je n'en sais rien. + +--Mais alors.... + +--Evidemment il flotte dans une atmosphere mysterieuse. Quelle est +sa nationalite? Je n'ai que des probabilites a ce sujet. Comment se +nomme-t-il de vrai? Je l'ignore. + +--Et vous le recommandez! + +--Qu'il soit Russe, Francais, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques, +Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble +que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est +lui qui m'a fait m'interesser a Nicetas. Un jour il vint me trouver a +Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes lecons. Nous etions en +ete, et la poussiere couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur +son visage comme s'il avait fait la route a pied. Je le questionnai. +Il me repondit qu'en effet il etait venu a pied. Huit lieues aller et +retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se +rafraichir. Il devora une miche de pain. Je me mis a sa disposition +pour lui donner autant de lecons qu'il voudrait en prendre; ce fut le +commencement de nos relations. Elles continuerent sans que j'apprisse +rien, ou a peu pres rien sur lui, tant il etait reserve et discret: +il etait remarquablement doue pour la musique; en toutes choses, +son education avait ete poussee beaucoup plus avant que ne l'est +ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voila +tout ce que je savais de lui. Il y avait a peu pres un an que je le +connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes +eleves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que +j'aurais voulu servir dans ce pays. La facon dont je m'exprimais lui +montra combien je m'interessais a elle.--Je puis lui donner des lettres +qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habite la +Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une etait pour une grande +duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse. +Vous comprenez ma stupefaction: comment avait-il des relations dans +ce monde, et telles qu'il pouvait y presenter quelqu'un? Malgre ma +curiosite, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de la, +le hasard me fit monter chez lui, car apres l'avoir fait engager aux +Concerts populaires, je lui avais trouve aussi quelques lecons, et il +avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'etait la premiere fois +que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur etait accrochee +une gravure, un portrait, celui d'un personnage revetu d'un uniforme +etranger chamarre de decorations: un nom avait ete grave au dessous, +mais il etait efface; a cote se lisait, de l'ecriture de Nicetas, que je +connais bien, cette etrange inscription: "Haine eternelle." + +--Voila qui est bizarre. + +--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui represente +ce portrait et Nicetas, il y a une ressemblance frappante. + +--Son pere, alors. + +--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette +histoire du portrait, s'ajoutant a celle des lettres, m'interessa. Je +voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences +de Nicetas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il +s'enveloppe. + +--Et vous y etes arrive? + +--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilites. Il serait +le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, +aimee pendant un sejour que ce personnage aurait fait dans le Midi. +Oblige de retourner en Russie, ce personnage maria sa maitresse a un +professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le +paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit +ans, Nicetas vit aupres du mari de sa mere, mais martyrise par celui-ci, +il ecrit a son vrai pere qui vient le reprendre, le rachete, l'emmene en +Russie et le fait elever dans sa propre famille avec ses autres enfants. +Ce serait pendant ce temps qu'il aurait ete le camarade de ceux et de +celles pour qui il m'a donne des lettres de recommandation. Un jour son +pere meurt et l'enfant naturel est chasse de la maison paternelle. +Jete sur le pave, il vient je ne sais comment a Vienne, entre au +Conservatoire ou il obtient un premier prix, et arrive enfin a Paris ou +il en obtient un autre. + +Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce +s'enflammat; mais c'etait presque un personnage de roman, ce jeune +musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre, +a coup sur, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolee de +superiorite aristocratique allait plus vite et plus loin que les +probabilites de Soupert. + +--Amenez-le, cher monsieur Soupert. + +Quand elle l'avait vu arriver au chateau, amene par Soupert, elle +n'avait plus doute de cette naissance illustre. + +Evidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large +d'epaules, a la tete energique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui +lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisees, etait +quelqu'un. + +Peut-etre y avait-il de l'affectation dans le desordre voulu de cette +chevelure tortillee en serpents; peut-etre les yeux ardents qui +brillaient, a travers ces meches ramenees en avant, au lieu d'etre +rejetees en arriere, cherchaient-ils a donner a leur regard une +expression peu naturelle, toujours en quete d'un effet quelconque; +mais qu'importait, cela n'empechait pas qu'il fut etrangement +original,--comme il convenait a un homme de son sang. + +Un Romanof--elle etait sure que c'en etait un--maitre de musique de la +princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'etait bien. + + + +VI + +Autant Soupert avait ete irregulier dans ses lecons, autant Nicetas +etait exact dans les siennes; si l'un avait toujours ete en retard, +l'autre etait toujours en avance. + +Quand il arrivait ainsi trop tot, il demandait au concierge de ne pas +l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille +entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins: +lady Cappadoce le voyant alors errer a petits pas, la tete tournee vers +le chateau, s'attendrissait sur lui: + +--Le pauvre garcon, se disait-elle, il reve au chateau de ses peres. + +Et, par la pensee, elle s'envolait sur les bords de la Neva, ou elle +avait decide, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se +trouver ce chateau. + +--Comme il doit souffrir de cette miserable vie de musicien en la +comparant a celle de ses freres, et jamais une plainte, jamais une +allusion; le stoicisme! + +Elle trouvait que, par la, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus +ne faisait allusion a ses grandeurs dechues, et cette ressemblance le +lui rendait plus sympathique encore. + +Elle eut voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passe +par ces epreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur. + +Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingeniait par de petits +moyens detournes a lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi, +du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Ecosse +incontestablement--compatissait a son infortune et qu'il n'etait pas +seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait a ce qu'il se +rechauffat avant sa lecon; quand c'etait par une journee de soleil, +elle lui faisait servir des rafraichissements, quoi qu'il fit pour s'en +defendre; tout cela accompagne de bonnes paroles, de calineries, de +cajoleries; une mere n'eut pas eu plus de prevenances avec un fils. + +Dans son elan de compassion elle eut souhaite que Ghislaine s'associat a +elle, sinon avec la meme franchise, au moins avec une sympathie secrete. +Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicetas qu'un professeur comme +les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait +l'art qu'il enseignait; mais c'etait tout. Si lorsqu'il entrait, elle +l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir etait simplement celui +d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle +n'avait aucune arriere-pensee et ne se doutait pas que cet artiste, +reduit a toucher un cachet, etait un Romanof. Comment l'idee lui en +serait-elle venue? Ce n'etait pas a une jeune fille de son age, elevee +comme elle l'avait ete, qu'on pouvait parler des hontes de cette +illustre origine. + +C'etait le lundi et le vendredi que Nicetas venait a Chambrais; le +vendredi qui suivit l'emancipation de Ghislaine, il arriva comme +toujours en avance. L'heure de la lecon etait trois heures; un peu apres +la demie de deux heures, lady Cappadoce l'apercut se promenant dans +le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des +plates-bandes, mais en realite il tournait assez souvent la tete vers le +chateau pour qu'on devinat sa preoccupation: il pensait a la Neva! + +La journee etait brulante; d'un ciel bleu vaporeux pommele de blanc +tombait une chaleur lourde qui le forca a s'abriter dans un berceau +d'ifs tailles ras, et la, ne se sachant pas observe, il resta la tete +franchement levee sur l'aile du chateau qu'il avait devant lui,--celle +habitee par Ghislaine. De la fenetre derriere laquelle elle etait, lady +Cappadoce ne lui voyait point les yeux, caches qu'ils etaient comme +toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais a l'attitude +generale, on pouvait suivre sa pensee: Chambrais lui rappelait le +chateau de la Neva, et en l'observant avec cette fixite, il revivait, +le pauvre jeune homme, les annees de sa jeunesse, celles qu'il avait +passees dans les joies de la famille et la paix du coeur, aupres de son +pere, entre ses freres et soeurs. + +Au coup de trois heures, il se leva et, apres avoir secoue sa longue +chevelure emmelee et l'avoir arrangee avec ses doigts sur son cou et +sur son front, il se dirigea vers le chateau. Aussitot, lady Cappadoce +descendit pour etre aupres de Ghislaine quand il entrerait. + +Elle etait toujours bizarre cette entree, et etudiee pour produire un +effet quelconque. Tantot il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un +ravissement seraphique; tantot, au contraire, on aurait pu croire qu'il +surgissait directement de l'enfer, desespere. + +Ce jour-la, c'etait la periode du recueillement; apres avoir adresse une +longue et basse inclinaison de tete a Ghislaine sans prononcer un mot, +une autre un peu moins longue et moins basse a lady Cappadoce, il tira +son violon de la boite dans laquelle il dormait depuis trois jours, +l'accorda avec soin, et se mit a son pupitre; alors seulement il daigna +ouvrir les levres: + +--Quand vous voudrez, mademoiselle. + +La seance devait se composer de deux parties l'une reservee au +dechiffrage, l'autre a l'execution de morceaux deja travailles; ce +fut par le dechiffrage qu'ils commencerent, et comme pendant les +hesitations, les arrets, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser +distraire par les choses exterieures, elle remarqua bientot que le ciel +se couvrait et que le vent s'etait eleve. + +--Un orage! Mais alors elle aurait un pretexte pour retenir Nicetas, et +prolonger la musique de deux heures au moins. + +Cependant, avec sa prudence accoutumee, elle ne dit rien tout de suite; +ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprocherent +qu'elle prepara son invitation. + +--Est-ce que votre soiree est engagee aujourd'hui? demanda-t-elle, entre +deux morceaux. + +--Non, madame + +--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir a +votre heure habituelle; je crois que nous allons etre assaillis par un +orage terrible. + +Il ne repondit rien, mais si elle l'avait observe d'un peu pres, +elle aurait remarque qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont +l'expression etait pour le moins etrange. + +Les coups de tonnerre eclaterent de plus en plus forts, l'obscurite +s'epaissit, les nuages que roulait le vent creverent en une trombe +d'eau. + +Ghislaine s'arreta de jouer. + +--Decidement, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir. + +Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps devine les malices de sa +gouvernante, et trouvait qu'il etait peu delicat de payer d'un diner les +heures prises de cette facon, voulut intervenir: + +--Si vous avez besoin de rentrer a Paris, dit-elle, on fera atteler pour +vous reconduire a la gare. + +--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend. + +--Alors nous vous gardons a diner, dit lady Cappadoce. + +--Mais, madame.... + +--C'est entendu.... + +Elle sonna pour qu'on transmit ses ordres au maitre d'hotel. + +L'orage, qu'elle avait annonce terrible, fut au contraire assez faible, +les roulements du tonnerre s'eloignerent, la pluie cessa, et Nicetas +aurait tres bien pu repartir pour la gare a son heure habituelle, mais +puisqu'il avait promis de rester, il n'etait pas decent qu'il reprit sa +liberte; aussi, quand la seance de travail fut finie, eut-elle la joie +de se faire jouer jusqu'au diner les morceaux qu'elle demandait. + +Ce n'etait pas seulement pour Nicetas que Ghislaine trouvait les +artifices de sa gouvernante desagreables et mauvais, c'etait aussi pour +elle-meme. Tant que durait la lecon, elle etait parfaitement a son +aise; tout a la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que +l'accompagnateur, et il realisait toutes les qualites qu'elle pouvait +desirer; c'etait bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien +que Soupert avait recommande. Mais a table, l'artiste devenait un +invite, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invite, ce +monsieur la mettait mal a l'aise; a table, elle ne se laissait pas +emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce +qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la facon dont il +la regardait a la derobee l'obligeait le plus souvent a tenir ses yeux +sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des +attitudes melancoliques ou inspirees qu'elle trouvait grossierement +ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il +adressait generalement a lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui +tombaient de ses levres une affectation a la bizarrerie, une tension a +la pose dont elle ne pouvait pas ne pas etre blessee, elle qui etait +la franchise meme. Cela l'avait frappee le premier jour, et, depuis, +s'etait toujours continue: l'un des valets qui faisait le service de +table lui ayant offert du vin, il avait refuse en disant qu'il ne buvait +que de l'eau glacee et que plus elle etait glacee meilleure il la +trouvait. + +Elle ne pensait point que boire du vin fut un merite et boire de l'eau +un vice, mais le ton sublime de cette reponse l'avait choquee, et comme +depuis, a chaque instant, il en avait eu du meme genre, elle dut le +juger pour ce qu'il etait et pour ce qu'elle meprisait le plus:--un +comedien. + +Aussi quand lady Cappadoce avait reussi a le retenir, ce qui d'ailleurs +n'etait guere difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours a +abreger le diner. + +Ce soir-la, l'orage lui fournit un pretexte: + +--Si vous voulez, dit-elle a sa gouvernante, un peu avant de quitter la +table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; apres la pluie il est +agreable de marcher sous bois. + +Il n'y avait pas a insister pour garder Nicetas; a son grand regret, +lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer a l'humidite des bois, aurait +mieux aime passer la soiree au coin du piano a entendre de la musique, +dut se conformer a cette invitation. + +En sortant de la salle a manger, Nicetas tourna a droite, Ghislaine +tourna a gauche accompagnee de lady Cappadoce, et tandis qu'elles +descendaient le perron du vestibule qui accede aux jardins, il +descendait, lui, celui de la cour d'honneur. + +--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicetas ce soir, dit lady +Cappadoce, continuant son idee. + +--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai propose cette +promenade. + +--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder? + +--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et desire que +j'en fasse moins. + +--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais. + +Comme il ne convenait pas a Ghislaine de soutenir une discussion sur +les idees et les gouts de son oncle, elle ne repondit pas, mais lady +Cappadoce, qui etait outree, continua: + +--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adresse son observation; +puisque j'ai la direction de votre travail, c'etait a moi qu'elle devait +etre presentee. + +--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la +distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale +au lieu de vous l'adresser. + +Si doux qu'eut ete le ton de cette reponse conciliante, il ne desarma +point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle etait le plus furieuse, +ou de l'atteinte portee a son autorite, ou de la suppression des seances +supplementaires de musique. + +--Je ne connais pas de distractions mieux employees que celles qu'on +donne a la musique, plus saines, plus morales. + +Ghislaine n'avait rien a repondre; elle etait debarrassee de ces diners, +cela suffisait, et pour l'heure presente, plutot que de discuter, elle +aimait mieux etre tout au plaisir de la promenade et de la reverie: le +soir tombait, et de la terre trempee par l'orage montait avec des buees +blanches le parfum des fleurs du jardin mele a l'acre odeur des herbes +et des mousses du parc; apres la chaleur du jour il etait reconfortant +de se baigner dans cette fraicheur, comme il etait doux aux yeux, apres +les violentes clartes du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui +rampaient aux extremites des longues allees droites. + +C'etait bien a Nicetas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle +allait s'occuper! + + + +VII + +Ce n'etait point l'habitude de Nicetas d'etre affable pour les +domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dedaigneux avec +affectation, a ce point que ceux qui avaient de l'autorite dans la +maison s'etaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le +conduire a la gare, c'etait le second cocher que deleguait le premier; +lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas +lui ouvrir la porte, et a table, le maitre d'hotel le livrait +dedaigneusement aux mains d'un subalterne. + +Mais ce soir-la, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il +s'arreta pour echanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait +la fenetre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants. + +--Bonsoir, bonsoir. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie? + +--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre. + +--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver a la +station sans pluie? + +--Oh! pour sur. + +Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se +regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions +peu naturelles. + +Il etait parti d'un pas presse en homme qui a hate d'arriver, mais il ne +tarda pas a ralentir sa marche, longeant le parc, il s'etait arrete a un +endroit ou le mur abattu sur une vingtaine de metres etait remplace par +un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour +empecher la sortie des lievres, des chevreuils et des daims, ce grillage +n'etait qu'une defense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter +par-dessus en s'aidant des tas de moellons prepares de chaque cote des +fondations commencees. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long +de la route vis-a-vis le mur, seulement des champs et des prairies, a +cette heure deserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne, +n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage. + +Il etait dans le parc d'ou il venait de sortir en prenant soin de faire +constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le +chateau, mais en s'arretant de temps en temps pour ecouter et regarder. +Il ne tarda pas a entrer dans les jardins, et bientot a arriver au +berceau d'ifs ou dans l'apres-midi il s'etait assis. Mais a ce moment, +il ne pouvait plus etre question de reprendre cette place ou il se +trouverait en vue du chateau, aussi s'embusqua-t-il derriere, ne +risquant qu'un oeil par un trou qui s'etait fait dans ce mur de verdure. + +Autour de lui, tout etait silencieux; depuis longtemps, les jardiniers +etaient rentres chez eux; et c'etait dans une partie opposee du parc que +Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirige leur promenade; il n'avait +donc pas a craindre que personne vint le deranger. A ce moment meme, +une femme de chambre parut a l'une des fenetres de l'appartement de +Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa a +une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptee, +qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de +facon a ce que l'air frais du dehors penetrat a l'interieur. + +De derriere son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre +de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il +entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle +manoeuvrait. Le menage dura assez longtemps, puis une porte claqua et +rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre +etait partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du chateau +se trouvait abandonnee, le personnel domestique dinant tranquillement a +l'office dans d'aile opposee. + +La nuit se serait faite depuis quelques instants deja si la lune en +se levant n'avait ajoute sa lumiere frisante aux dernieres lueurs du +couchant, mais cependant les ombres commencaient a etre assez confuses +pour que Nicetas put ne pas craindre d'etre apercu si par extraordinaire +quelqu'un regardait de ce cote. Sortant de derriere sa cachette, il vint +s'asseoir dans le berceau, ou il resta pres de dix minutes, se levant +brusquement, se rasseyant aussitot, en homme qui balance une resolution, +prise, abandonnee et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant +de maniere a ce que sa tete ne depassat point les arbustes et les +plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnees pour +que son pas ne criat pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenetre +restee ouverte; son appui n'etant pas a plus d'un metre cinquante du +sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine. + +Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soiree, +il l'avait examinee en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa +disposition comme son ameublement: ses six fenetres sur trois faces, le +lit a baldaquin, dont le chevet etait adosse au mur, le paravent a six +feuilles, ses grands fauteuils en bois dore, mais dans la demi-obscurite +ou la plongeaient les volets et les rideaux fermes, il fut un moment a +se retrouver. Peu a peu cependant, et successivement, chaque chose +se fit distincte en prenant sa forme reelle; alors, allant a une des +fenetres fermees, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le +presumait, l'embrasure etait assez profonde pour qu'on put se cacher +la en toute surete; par leur poids et leur epaisseur, ces rideaux +en velours cisele formaient une sorte de mur, et il n'etait pas +vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite +fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'etait +pas embusque derriere! + +Maintenant que la premiere partie de son plan avait reussi, il n'avait +qu'a reflechir a l'execution de la seconde, et il etait bien aise +d'avoir quelques instants a lui, avant le retour de mademoiselle de +Chambrais, pour se calmer. + +Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; a mesure que le temps +s'ecoulait, son agitation enfievree le devorait, et par moment, etouffe +derriere les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui +tomber sur les mains. + +Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les +deux cotes des rideaux, eclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit +que Ghislaine n'etait pas seule, comme il avait imagine qu'elle le +serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce? + +--Faut-il fermer la fenetre? + +C'etait une femme de chambre. + +--Non, repondit Ghislaine, je la fermerai plus tard. + +--Mademoiselle n'a pas besoin de moi? + +--Pas du tout. + +La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitot la +lampe fut eteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la +fenetre restee ouverte. + +Il attendit quelques instants que le silence se fut etabli, puis +ecartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant. + +--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilite +qu'une autre personne que sa femme de chambre fut la. + +--Non, mademoiselle. + +Elle poussa un cri en se levant d'un bond. + +--Ne craignez rien. + +Il s'etait avance, et dans le cadre clair de la fenetre; il la voyait +haletante. + +--N'approchez pas, j'appelle. + +--Vous n'avez rien a craindre de moi, rien, je le jure. + +--Pourquoi etes-vous ici? Comment? + +--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie. + +Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement +passe, de reprendre courage: + +--Je n'ai rien a entendre ici, en ce moment. + +Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix +etouffee, peut-etre parce que lui-meme avait pris ce ton. + +--Partez, monsieur, demain je vous ecouterai. + +Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle +voyait briller dans l'ombre, car il faisait face a la fenetre, elle +continua: + +--Me forcerez-vous a sonner? + +--Vous ne sonnerez pas. + +--Qui m'en empechera? + +--Vous-meme; la reflexion; le souci de votre reputation; que +penserait-on, que dirait-on si, repondant a votre coup de sonnette, on +nous trouvait en tete a tete, la lampe eteinte, dans votre chambre? + +Cette pensee ne lui etait pas venue a l'esprit. C'etait vrai; que +dirait-on, jusqu'ou irait le scandale? C'etait le calme, le sang-froid +qu'elle devait appeler seuls a son aide. + +--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous? + +Il avait ete un moment demonte, mais en voyant ce changement d'attitude, +l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle: + +--Vous dire ce que mes regards vous ont repete cent fois, que je vous +aime, que je vous adore.... + +Eperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite +elle les abaissa en relevant la tete pour le regarder en face: + +--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous etes introduit ici, +partez, monsieur. + +Il se mit a genoux, separe d'elle par le fauteuil qu'elle venait de +quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas +l'indignation de Ghislaine: + +--Quelle idee vous etes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la +pensee que je vous ecouterais? + +--Et vous, quelle idee vous faites-vous de mon amour de trouver un +outrage dans son aveu; qu'ai-je demande? + +--L'outrage est de vous etre introduit dans cette chambre; il est dans +votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez, +partez, partez. + +A chaque mot, l'accent s'etait exaspere: ce n'etait pas seulement sa +pudeur et son honnetete, sa dignite et sa fierte que cette brutale +declaration blessait, c'etaient aussi ses reves et ses esperances, ses +plus cheres croyances; combien souvent avait-elle pense a la premiere +parole d'amour qu'on lui adresserait; quels reves radieux avait-elle +faits en les poetisant, en les idealisant de tout ce que son imagination +inventait:--et voila quelle etait la realite. + +--Partez, repetait-elle. + +--Pas avant que vous m'ayez entendu. + +--Je n'ai rien a entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance +est odieuse; si vous etes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? +partez. + +--Je ne partirai pas. + +--Eh bien! moi, je pars. + +Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il +se placa devant elle les bras etendus: + +--Vous ne passerez pas. + +Elle recula. + +--Ne comprenez-vous pas que si je me suis decide a cette resolution +desesperee, c'est que je ne suis pas maitre de mon amour, c'est lui qui +m'a amene ici contre toute raison, contre ma volonte, c'est lui qui +m'oblige a parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime. + +--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre. + +--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, repeter. Je vous aime. Et +quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne +pas rester ignore. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis +heureux. + +--Eh bien! je le sais, partez. + +--Oui, je partirai puisque ma presence ici vous jette dans cet emoi, +mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien +a ce qui est. Je comprends que vous soyez blessee, qu'un homme paye par +vous, qui est a vos ordres, ait ose lever les yeux jusqu'a vous, mais si +cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'esperance cependant +lui est permise. + +--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse: +jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parle comme vous venez de le +faire se retrouve a mes cotes: cette fierte que vous invoquez pour vous, +doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps +votre presence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en +advenir, je sonne. + +--Je vous en empecherai bien. + +--Alors j'appelle. + +Ils se regarderent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les +yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tete, dans son +regard une resolution qui surprit Nicetas; celle qui se tenait droite +devant lui n'etait plus la jeune fille, la petite fille, l'eleve qu'il +etait habitue a voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait. +Alors, qu'arriverait-il? + +--Et si je partais? dit-il. + +C'etait un marche qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre. + +--Partez, dit-elle. + +--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras a etendre +pour vous empecher de sonner, que je n'avais qu'a vous mettre la main +sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je +suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'a +vous aimer... silencieusement, respectueusement. + +Pendant qu'il se dirigeait vers la fenetre, elle reculait autour du +fauteuil; il enjamba l'appui: + +--Vous vous souviendrez. + + + +VIII + +Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que +l'heure etait trop avancee pour qu'il put prendre le dernier train de +Paris. + +Que faire? Sa resolution fut vite arretee: il n'avait qu'a aller coucher +chez Soupert. Quelques kilometres a travers les champs par cette +belle nuit lumineuse n'etaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant a +Palaiseau, la porte du vieux maitre etait fermee, il frapperait et +on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitue a recevoir ainsi +quelquefois la visite de noctambules egares. + +La route lui etait connue, il n'avait qu'a aller droit devant lui par la +campagne deserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on +l'avait vu a cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine +silencieuse on n'entendait que le cri articule des perdrix, et de temps +en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand +il longeait une piece de trefle ou ils gardaient leurs moutons parques; +dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne +derriere les collines de Montlhery. + +Tout en marchant a grands pas, la tete basse, il etait encore dans la +chambre de Ghislaine se demandant comment il en etait sorti et pourquoi. +Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eut +appele, il lui eut ferme la bouche. Il ne comprenait pas encore comment +il s'etait laisse dominer. Quel prestige exercait-elle donc qu'il lui +avait obei si docilement, si betement? C'etait bien la peine vraiment +de se jeter dans cette aventure pour arriver a cette sortie piteuse. +Partez. Et il etait parti. + +Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette +soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demande; ou bien sa +fierte persisterait-elle, comme elle l'en avait menace? + +La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant +Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierte. + +Allant de l'une a l'autre de ces questions, les examinant, les +retournant, mais sans s'arreter a rien de satisfaisant, il fut tout +surpris de se trouver a Palaiseau qu'il traversa: pas une maison +ouverte; pas une lumiere derriere les volets clos; certainement il +serait oblige de reveiller Soupert pour se faire ouvrir. + +C'etait au haut de la cote, sur le plateau de Saclay, au milieu de la +plaine, que se trouvait la maisonnette ou Soupert etait venu echouer, +heureux encore d'avoir cet abri ou il vivait entre sa femme et sa +belle-mere, l'ancienne blanchisseuse. Entouree d'un jardin du cote des +champs, elle etait en facade sur la grande route de Versailles, et +c'etait sur cette disposition que Nicetas comptait pour se faire ouvrir +en cognant a la porte. + +Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison +dont il voyait deja la facade toute blanche eclairee par la lune, il +crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano. + +--Soupert faisant de la musique, voila qui serait etrange! + +Si etrange que cela put paraitre, c'etait bien Soupert; non seulement +il jouait du piano, mais encore de sa voix cassee et chevrotante il +chantait la romance du tenor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans +auparavant, avait eu une si grande vogue. + +Nicetas n'etait pas dans des circonstances a s'attendrir sur les autres, +cependant il fut emu, et avant de frapper il voulut attendre que la +romance fut achevee. + +Comme il avancait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un +goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa. + +--Hola, qui est la? + +--Moi, maestro. + +--Qui toi? + +--Nicetas. + +--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais. + +La porte ouverte, Nicetas se trouva dans une piece assez grande qui +servait a la fois de salon, de salle a manger et de cabinet de travail; +un piano a queue, reste d'anciennes splendeurs, en etait le meuble +principal avec une immense bergere recouverte en velours d'Utrecht. + +--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander a +coucher? + +--Si vous le voulez bien. + +--La bergere te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog. + +Sur la table etaient poses une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon +etait retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit +un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille a Nicetas de sa +main tremblante: + +--Tu dois avoir soif. + +--Un peu. + +--Comme tu dis cela. + +Il le regarda en face. + +--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es +trouble. + +--Mais non. + +--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque +chose. Mais restons-en la si tu ne veux pas repondre; tu me connais: pas +curieux. A ta sante, mon garcon. + +Il vida d'un coup la moitie de son verre et, en le reposant sur la +table, il continua de facon a changer de conversation: + +--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse eleve que +je t'ai donnee la, n'est-ce pas? Elle est douee, cette petite, et +jolie; a ton age, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus +d'amoureux--regardant le verre de Nicetas encore plein--comme il n'y a +plus de buveurs; a quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien? + +--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux? + +--De mademoiselle de Chambrais? + +Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table, +regardait Nicetas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de +tenture. + +--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans +une aventure, laquelle m'amene ici ce soir. + +Incertain et perplexe, Nicetas etait dans des conditions ou le besoin +des confidences force les levres les plus etroitement fermees a +s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires +pour qu'on put parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux +bonhomme devoye et tombe qui ne pensait plus qu'a boire, il avait ete un +vainqueur. + +Du doigt, Soupert montra le plafond: + +--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler. + +Cette invitation directe decida Nicetas. + +--Puisque vous auriez ete amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il, +vous ne devez pas vous etonner que je le sois devenu. + +--Ce serait le contraire qui m'etonnerait: une jolie fille, un garcon +comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'etait ecrit. + +--Quand je me suis apercu que je commencais a l'aimer, et c'a ete tout +de suite, j'ai voulu me defendre contre ce sentiment. Nicetas amoureux +de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, ou pouvait-elle +me conduire? + +--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande +jamais ou les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et +de l'avant. + +--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me +manquaient pas, pour me detacher, votre exemple, maestro, a pese +sur moi; ne vous etes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la +naissance, etait l'egale de mademoiselle de Chambrais? + +--Elle lui etait superieure. + +--Et comme moi, vous n'etiez qu'un musicien. + +--Oui, mais avec le prestige du talent. + +--Enfin, je ne me suis pas detache... au contraire; apres chaque +lecon je me retirais plus epris, possede, je l'aimais, je l'aimais +passionnement. + +--Et elle? + +--Nous allons y arriver. Je passe sur le developpement de mon amour, sur +ses esperances et ses craintes.... + +--Je connais ca. + +--Et j'arrive a ce soir. Decide a lui parler. + +--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle etait donc disposee a +t'ecouter? + +--Je n'en savais rien, et c'etait justement pour le savoir que je +voulais lui parler. Ce soir, apres avoir dine au chateau, pendant +qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa +chambre, et quand elle est entree je lui ai dit mon amour. + +--Et puisque te voila ici, je devine la reponse. Flanque a la porte. + +--Elle m'a demande de partir, et comme je l'aime, je me suis laisse +toucher par son emoi: je suis parti. + +--C'est ce que j'appelle flanque a la porte; maintenant que va-t-il +arriver? + +--Je vous le demande. + +--Affaire mal engagee! Que diable veux-tu que je te reponde, je n'ai +jamais passe par la. Vois-tu, en amour, il y a trois facons de proceder: +ecrire, ce qui est a l'usage des enfants; parler, ce qui est la maniere +des tres jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai ete +homme tout de suite, et j'ai epouse une femme qui, comme tu le dis, +etait l'egale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrive, +je t'assure, si j'avais eu l'idee juvenile de lui adresser un beau +discours. Il n'y a pas eu a me repondre; elle d'abord, la famille +ensuite n'ont eu qu'a accepter un mariage indispensable. Alors c'est +elle qui a parle pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas +ta rentree aupres de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti. + +--C'est justement ce qui prouve mon amour. + +--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te presenter devant elle comme si +rien ne s'etait passe entre vous? Quel jour donnes-tu ta lecon? + +--Lundi. + +--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: "Qu'est-ce +que nous jouons aujourd'hui?" + +--Je vous le demande. + +--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter pres d'elle un maitre +de musique qui lui a declare sa flamme, et auquel elle a repondu: +Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait ete une curieuse ou une +gaillarde disposee a trouver dans cet amour des distractions ou autre +chose, si meme elle n'avait ete simplement qu'une coquette, elle ne +t'aurait pas flanque a la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas +comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou +apres-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande ecriture anglaise, +t'ecrivait que les lecons d'accompagnement sont momentanement +suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile a +la petite Ghislaine de trouver un pretexte pour justifier la suspension +de ces lecons. Alors? + +--Alors? + +--Tu conviendras que l'idee est bizarre de t'introduire, a la brune, +dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est +mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: "Je vous +aime"; sans avoir prealablement prepare le terrain, et sans s'etre +demande comment cet aveu serait recu. + +--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne +pas avoir. Je n'ai rien calcule; je ne me suis rien demande. Entraine +malgre moi, pousse par une force inconsciente, j'ai eprouve un besoin +irresistible de lui dire: "Je vous aime"; et je n'ai pas vu autre chose +que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai ecrit +vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que +voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commence comme vous par etre +homme. + +--C'est donc vrai que tu es si bambino que ca! Comment as-tu eu le +courage d'entrer dans la chambre et de parler? + +--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces +quand ils sont pousses a bout... et je l'etais par mon amour. Une fois +sorti de ma reserve ordinaire, rien ne m'arrete plus. + +--Esperons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de +toi. C'est egal, fichue aventure. Buvons un grog. + +Il caressa son verre: + +--Voila le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin; +tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. +A ta sante. + + + +IX + +Sur la bergere ou il avait pour toute couverture un vieux tapis de +table, Nicetas dormit peu, et le matin, avant que la maison fut +eveillee, il partit pour prendre a Palaiseau le premier train de Paris. + +Quand il s'etait decide a raconter son aventure, il avait cru que +l'obscurite dans laquelle il se debattait allait se dissiper, et que +Soupert, avec son experience de la vie, eclairerait son lendemain; mais +Soupert n'avait rien eclaire du tout, au contraire, et son lendemain +etait aussi plein d'indecision et d'incertitude que la veille. + +De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tire qu'un seul +enseignement, c'est qu'il avait ete plus que naif d'obeir a Ghislaine +quand elle lui avait demande de partir, et cela il se l'etait dit vingt +fois dans le trajet de Chambrais a Palaiseau, mais ces railleries +pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il +avait pu s'adresser. + +Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur +son mariage "indispensable", il s'exasperait contre sa naivete juvenile: +evidemment la comparaison entre son procede et celui de Soupert n'etait +pas a son avantage: Soupert s'etait fait aimer par une fille qui etait +l'egale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait epousee; lui s'etait +fait flanquer a la porte. + +Qu'il eut procede comme Soupert, Ghislaine serait sa maitresse; tandis +que maintenant il fallait bien reconnaitre que les probabilites etaient +pour que lady Cappadoce ecrivit la lettre annoncee par Soupert. + +Il l'attendit toute la journee, cette lettre, et a chaque instant, il +rentra demander si l'on n'avait rien recu pour lui. + +Le soir, elle n'etait pas arrivee; alors il se prit a esperer qu'elle ne +viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait ete reellement blessee +par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son +indignation n'attendrait pas; fachee, exasperee, elle commencerait sa +journee par lui faire signifier conge; les pretextes ne lui manqueraient +pas si, comme il etait probable, elle ne voulait pas confesser la +verite. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il +lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons +s'enchainaient dans son imagination enfievree. + +Pourquoi n'aurait-elle pas ete touchee de sa soumission? Parce qu'elle +avait repousse un amant alors qu'il se presentait maladroitement et +de facon a effrayer une plus deluree qu'elle, il n'en resultait pas +necessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui +deplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait tres bien +lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il +etait tout dispose a se contenter de ce role... au moins en attendant. +Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de +ne trouver que ses paupieres baissees; ils s'entendraient a demi-mot, +d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une +au-devant de l'autre; leurs silences meme auraient une douceur et une +ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystere; enfin ce serait +un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majeste +hereditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez. + +Ce fut le reve de sa nuit; tout plein de charme et de repos apres les +angoisses de la journee. + +Qu'elle acceptat cette situation, et sans fatuite on pouvait croire que, +plus tard, elle serait amenee fatalement a en accepter une autre: a lui +de la preparer. + +Le lendemain, qui etait un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir +descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa +concierge n'etant point femme a monter ses cinq etages pour la lui +remettre: chaque fois il eut la meme reponse: rien; a la derniere, sa +concierge qui voyait son trouble, crut a propos de lui adresser un mot +d'encouragement. + +--Ce sera pour demain. + +Decidement, il pouvait s'affermir dans son esperance; Ghislaine n'avait +rien dit, lady Cappadoce n'ecrirait pas. + +Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde a la porte de la +loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet +d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiete il se pencha +par-dessus l'epaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le +nez, faisait son tri. + +--Encore rien pour vous, monsieur Nicetas, ce sera pour la seconde. + +Il n'avait pas cela a craindre; comme il devait partir a une heure pour +Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que decidement Ghislaine +acceptait la declaration avec ses consequences. + +Il pouvait donc respirer; pas si juvenile, sa declaration, que Soupert +le disait; pas si naive, sa sortie; decidement, il etait vieux jeu, le +maestro. + +Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait. + +--Monsieur Nicetas, une depeche. + +Il fallut redescendre; le doute etait difficile, la depeche surement +venait de Chambrais. + +Elle en venait en effet, et elle etait signee de lady Cappadoce: + +"Empechement a la lecon aujourd'hui; previendrai quand pourra etre +reprise." + +Il remonta a sa chambre. Soupert avait eu raison les lecons etaient +momentanement suspendues. + +Etait-ce momentanement? + +Apres un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait +attendre que lady Cappadoce le prevint; il fallait savoir et tout de +suite, car malgre ce que cette depeche, arrivant dans ces circonstances; +avait de significatif, il ne voulait pas desesperer encore tout a fait. + +Il ecrivit: + +"J'ai l'honneur de presenter a lady Cappadoce mon respectueux hommage, +et de la prier de me faire savoir si les empechements dont parle sa +depeche semblent probables pour vendredi." + +Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il etait resolu, car +c'etait son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractere, violent +au contraire et emporte; la reponse de la gouvernante deciderait la +question, et il voulait qu'elle le fut, incapable de rester dans le +doute. + +Elle ne se fit pas attendre; des le lendemain elle arriva: + +"Lady Cappadoce aura le plaisir de prevenir M. Nicetas a l'avance +lorsque les lecons pourront etre reprises, mais en ce moment il y a +empechement a fixer une date." + +A ce court billet etait joint un cheque pour le paiement du mois. + +Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles a echafauder +pour chercher un doute, c'etait bien un conge, malgre la forme aimable +dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine +avait trouve un pretexte pour supprimer les lecons, et avec sa naivete +ordinaire, la vieille Anglaise croyait a une simple suspension. + +Pour Ghislaine tout etait fini; elle voulait ne le revoir jamais, et +elle prenait ses precautions pour qu'il en fut ainsi. + +Pour lui, rien ne l'etait; et il n'avait qu'a prendre les siennes pour +la revoir le jour meme. + +Quand, cedant a ses demandes, il avait consenti a partir, un marche +etait intervenu entre eux: "Vous vous souviendrez"; c'etait une +condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre +l'entretien au point ou il avait eu la naivete de l'interrompre, et +cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour +respectueux dont il se serait contente; a elle la responsabilite de ce +qui arriverait. + +Ce jour-la, elle venait ordinairement a Paris pour travailler dans +l'atelier de Casparis; avant d'arreter son plan, il voulut savoir si +elle viendrait; sans doute c'etait une sorte de faiblesse, quelque +chose comme une acceptation "des empechements" mis en avant par lady +Cappadoce; mais si comme il en etait sur a l'avance, les empechements +n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa +resolution. + +A l'heure ou il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer +avenue de Villiers, et en se promenant a une petite distance de +l'atelier du statuaire, il attendit; bientot, il la vit descendre de +voiture, accompagnee de lady Cappadoce, et aussitot, il partit pour la +gare de Sceaux. + +Pour l'execution du plan qu'il avait combine, il fallait, en effet, +qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non apres le diner, +mais pendant le diner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne +heure a Chambrais. + +Que Ghislaine fit laisser ses fenetres ouvertes le soir, quand elle +n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'etait plus +naturel, mais instruite par l'experience, elle avait du prendre des +precautions pour empecher une nouvelle surprise, et il y eut eu naivete +a lui de proceder une seconde fois de la meme facon que la premiere. +Qu'il se presentat a la grille d'entree, et le concierge ne le +laisserait pas probablement passer. Qu'il essayat de penetrer dans la +chambre a la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait +donc manoeuvrer autrement. + +C'etait a sept heures que Ghislaine dinait avec lady Cappadoce, et +c'etait a la meme heure que les jardiniers cessaient leur travail pour +rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept +heures, l'aile du chateau ou se trouvait l'appartement de Ghislaine +devait etre abandonnee; a sept heures les jardins devaient etre +deserts; enfin a sept heures, les macons qui reparaient le mur du parc +finissaient leur journee; si le hasard le favorisait, il avait des +chances pour arriver a cet appartement sans etre rencontre et apercu; +s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il +ne s'en tirerait pas; sa vie eut-elle ete en jeu que, dans l'etat de +surexcitation ou il se trouvait, il n'aurait pas hesite. + +Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins +qui, comme il l'avait prevu, etaient deserts; mais ce qu'il n'avait pas +prevu, c'etait que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent +deja fermees, et cependant quand il arriva en vue du chateau, il vit +qu'elles l'etaient. Il resta decontenance, ne pensant meme pas a se +cacher: c'etait l'aneantissement de son plan. + +Mais dans cette facade, un petit perron descendait au jardin; si la +porte n'etait pas fermee il pourrait entrer par la; assurement cette +voie etait plus perilleuse, mais il n'avait pas a choisir: cela ou +rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui +s'ouvrit. + +N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas +n'attirerait-il pas l'attention? + +Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la +premiere porte qu'il trouva et qui, d'apres son estime, devait conduire +dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurite l'empecha tout d'abord de +se reconnaitre, mais bientot il vit que cette piece meublee simplement +devait etre habitee par la femme de chambre qui couchait aupres de Mlle +de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se +trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine. + +Son intention n'etait pas de se cacher comme la premiere fois, derriere +un rideau, car les precautions prises indiquaient qu'il devait employer +des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'etait quelque coin +sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du chateau qu'il +connaissait, elles etaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; +n'etait-il pas logique d'en supposer dans les pieces habitees par +Ghislaine comme dans les autres? + +Apres un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du +choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisieme, et se +decida enfin pour un placard haut et profond qui servait a ranger les +balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de menage. La, +il devait etre en surete; ce n'etait pas l'heure de se servir de ces +objets, et en ayant soin d'enlever la cle de la serrure il ne courait +pas risque d'etre enferme; il y entra et tira la porte sur lui. + +Il n'avait plus qu'a attendre; et comme il etait a son aise pour prendre +les positions qu'il voulait, il pouvait rester la une partie de la nuit. + +Il y resta jusqu'a neuf heures et demie; a ce moment, il entendit qu'on +entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes. + +--Fermez la porte a clef, dit Ghislaine. + +--Oui, mademoiselle. + +Il reconnut que cette voix etait celle de Jeanne, une jeune femme de +chambre attachee specialement au service de Ghislaine. + +Il se fit un certain remue-menage et un bruit d'allees et venues qui +vint faiblement jusqu'a lui. + +--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mere ce +soir? demanda la femme de chambre. + +--Quand rentrerez-vous? + +--Je ne serai qu'une heure partie, mon frere me ramenera. + +--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la cle. + +--Oui, mademoiselle. + +La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans +sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi +Ghislaine devait se croire en surete. + +Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignat; mais +peu importait, car son dessein n'etait pas d'aller dans la chambre, il +attendrait qu'elle vint dans le cabinet de toilette. + +Au bout d'un quart d'heure a peu pres un filet de lumiere annonca +qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit +poser sa bougie sur une console; elle etait a deux pas du placard, lui +tournant le dos. + +Doucement, il sortit; avant qu'elle put pousser un cri, il la prit dans +son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche: + +--Ce soir, je ne partirai pas. + + +FIN DE LA PREMIERE PARTIE + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +I + +Le lendemain a midi, Philippe, le valet de chambre du comte de +Chambrais, se decidait, apres avoir hesite plusieurs fois, a eveiller +son maitre qui, rentre seulement a cinq heures, dormait du lourd sommeil +des nuits prolongees. + +--Je demande pardon a monsieur le comte de le reveiller, dit-il en +toussant discretement. C'est une depeche que j'ai recue de Mlle de +Chambrais, il y a deja pres de deux heures; elle demande une reponse, +alors... + +Brusquement le comte se mit sur son seant et prit le papier bleu que +Philippe lui presentait sur un plateau. + +--Tire les rideaux. + +C'etait rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la +place de la Concorde, que demeurait le comte, a l'une des expositions +les plus claires et les plus ensoleillees de Paris assurement; cependant +la nappe de lumiere crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de +dechiffrer la depeche qu'il tenait a bout de bras par coquetterie, il +n'avait pas voulu se resigner encore aux lunettes ni aux pince-nez, +et pour qu'il put lire, certaines conditions d'eclairage lui etaient +necessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drape de rideaux de +satin rouge. + +--Lis toi-meme, dit-il en rendant la depeche a Philippe. + +"Prevenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le +prie de venir a Chambrais. S'il est deja sorti au recu de cette depeche, +portez-la lui. Une voiture l'attendra a la gare a partir de deux +heures." + +--Que me lis-tu la? + +--Rien que ce qui est sur la depeche. + +Le comte sauta a bas du lit et courut a la fenetre ou il trouverait +l'eclairage qu'il lui fallait. + +Mais s'il n'avait rien compris a la depeche quand Philippe la lui avait +lue, elle ne fut guere moins obscure quand il la lut lui-meme. + +Que se passait-il donc a Chambrais pour qu'elle l'appelat ainsi en toute +hate? Il n'y avait pas a hesiter: il fallait partir. + +--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de the, dit-il. + +Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commenca a s'babiller. + +--Et je m'imaginais que l'emancipation me rendrait ma liberte! +s'ecria-t-il tout a coup. + +Precisement, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-la il fut +libre. + +A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider +un de ses amis a choisir un cheval; a quatre heures, il presidait une +seance d'escrime; a sept heures, il dinait au cabaret avec une petite +femme charmante qui vingt fois avait refuse son invitation et capitulait +enfin. + +Voila qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au +monde, ecrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall, +la seance d'escrime, passe encore, mais le diner! elle pourrait tres +bien se facher, la petite femme charmante, alors c'etait une occasion +perdue qui ne se retrouverait pas. + +A la hate il ecrivit ses lettres, a la hate aussi il avala son dejeuner, +et a trois heures il descendait de voiture devant le perron du chateau +ou Ghislaine l'attendait, seule. + +En la regardant il fut surpris de l'etrangete de son attitude, comme en +ecoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons +rauques de sa voix tremblante. + +--Se serait-il passe quelque chose de plus grave que ce qu'il avait +imagine? + +Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitot +qu'ils furent entres dans le petit salon qui precedait la chambre de +Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas +remarquer; de meme il remarqua aussi que, malgre la chaleur, les +fenetres donnant sur le Nord etaient closes. Il chercha les yeux de sa +niece pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas. + +--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il a mi-voix d'un +ton affectueux et encourageant. + +Elle ne repondit pas. + +--Tu as besoin de moi, me voila, tout a ta disposition. + +Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisee, a +peine perceptible, elle murmura. + +--La chose la plus infame, la plus monstrueuse.... + +L'emotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons +inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononca; puis, +brusquement, elle s'arreta et fondit en larmes. + +Il comprit que ce qu'il avait imagine etait a cote de la verite, +terrible a coup sur, mais sans pouvoir la deviner, sans oser meme +l'envisager hardiment. + +Pourtant, il fallait venir en aide a la pauvre enfant, et par de bonnes +paroles la pousser, la forcer: + +--Ma chere enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton pere, ce qui +t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai +pas ete tout a fait un pere pour toi, mais je t'assure que j'en ai +l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il +t'ecoutait. + +Il s'etait approche d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya +contre lui, la tete basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait. + +Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'etait sans la +brusquer. + +--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas. + +Puis, baissant encore la voix: + +--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit a propos de mon gout pour +la musique.... + +Un eclair le frappa: + +--Nicetas, s'ecria-t-il. + +--Oui. + +Tous deux en meme temps s'arreterent, et un silence s'etablit. M. de +Chambrais se refusait a aller jusqu'ou ce qu'il voyait du desespoir de +Ghislaine le poussait; et Ghislaine hesitait, reculait devant ce qu'il +lui restait a dire. + +Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entrainat et +la soutint en meme temps. + +--Tu vois que j'avais raison de me defier de ce Nicetas et de te +recommander la reserve avec lui. + +--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermee dans cette +reserve. + +Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole +de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire; +si elle ne s'etait pas laisse prendre aux regards passionnes de ce +musicien, rien de bien grave n'etait a craindre, semblait-il. Sans +doute, il s'agissait de quelque declaration ridicule dont elle s'etait +exagere la portee; il n'y avait qu'a congedier le drole, et cela serait +facile. + +--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si penible que +cela puisse etre. + +--Comment? + +--Tu n'avais donc jamais encourage Nicetas? + +--Oh! jamais. + +--Cependant? + +--Je n'avais meme jamais admis la pensee qu'il put prendre mon attitude +avec lui pour un encouragement: a la verite, il etait quelquefois +etrange, souvent il me regardait d'une facon genante, il tenait des +discours incoherents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie +de son caractere. Comment supposer... + +--Evidemment. + +--Les choses en etaient la, et je me proposais meme d'observer avec lui +une plus grande reserve encore, comme vous me l'aviez recommande, quand +vendredi lady Cappadoce l'a retenu a diner.... + +--Et pourquoi? + +--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fut mouille en +retournant a la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de +sympathie. Pendant le diner il s'etait montre ce que je l'avais toujours +vu, ni plus ni moins etrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et +moi, nous fimes une promenade dans le parc, la pluie ayant cesse, et... +lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en +rentrant apres notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans +doute il etait entre par une fenetre ouverte et il s'etait cache +derriere un rideau d'ou il sortit quand je fus seule. Mon premier +mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'etait place entre +elle et moi. Je pensai aussi a appeler, a crier, mais la peur du +scandale me retint, la honte d'avoir a rougir devant les domestiques; et +avant d'en venir la je voulus essayer de me defendre seule. + +--Bien, ma fille. + +--Dois-je vous repeter ce qu'il me dit? + +--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache. + +--Il commenca par me dire qu'il fallait qu'il me parlat, qu'il y allait +de sa vie; je lui repondis que je n'avais rien a entendre; que je +l'ecouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point +et alors il se jeta a genoux.... + +--Je comprends, passe. + +--Je voulus sortir moi-meme, il se placa devant la porte. Je recommencai +a le presser de partir, et il repondit qu'il m'obeirait si je voulais +prendre l'engagement que je serais pour lui apres cet aveu ce que +j'etais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait a rester, a parler, +je le menacai d'appeler a l'aide. A mon accent, il comprit que j'etais +decidee a tout, plutot qu'a supporter ses outrages une minute de plus; +il enjamba la fenetre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obei. + +--Et depuis? + +--Il m'etait impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser +la verite a lady Cappadoce, je la priai de lui ecrire pour le prevenir +que les lecons etaient interrompues: puis pour ne pas etre exposee a +ce qu'il revint dans ma chambre comme la premiere fois, je recommandai +qu'on tint toutes les fenetres de mon appartement fermees, avant le +diner; je me croyais en surete. Hier soir.... + +Elle s'arreta, et sa voix qui s'etait raffermie s'altera au point d'etre +a peine intelligible. + +--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnee de Jeanne; toutes les +fenetres etaient fermees, et rien ne se presentait d'inquietant. +Rassuree, je permis a Jeanne d'aller passer une heure chez sa mere, mais +en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la +clef: la mienne etait verrouillee. Au bout d'un certain temps, je passai +dans le cabinet de toilette, et au moment ou je posai ma bougie sur la +console.... + +--Il etait la! + +--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus +appeler, me debattre, me degager, la force ma manqua. Quand je revins a +moi, il n'etait plus la; une fenetre de ma chambre etait entrouverte. + + + +II + +Elle s'etait enfonce la tete dans la poitrine de son oncle, eploree, +haletante, et lui la tenait sans trouver un mot a dire, bouleverse par +la douleur et aussi fremissant d'indignation. + +--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant! + +Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux +mouvements de fureur qui le soulevaient: + +--Le miserable! + +L'horreur de la realite depassait ce qu'il avait ose craindre, et devant +le desespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour +la premiere fois il sentait toute l'etendue, il restait aneanti. + +Cependant il fallait qu'il lui parlat, il fallait qu'elle comprit +qu'elle pouvait se refugier en lui, car si quelque chose devait la +relever et la soutenir c'etait a coup sur la certitude qu'elle ne serait +pas abandonnee. + +--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler a un petit +enfant, ta premiere pensee a ete de m'envoyer cette depeche. + +--N'etes-vous pas tout pour moi? + +--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompee: je suis a toi, +entierement a toi et desormais je veux que nous vivions comme pere et +fille. J'ai eu tort de penser que tu etais assez grande pour n'avoir +plus besoin de moi, et ma part de responsabilite est lourde dans ce +malheur. Si j'avais ete ce que je devais etre, si j'etais reste pres +de toi je t'aurais protegee, ma presence seule eut empeche ce qui est +arrive. + +Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu a peu la lumiere se +faisait. + +--Oh! mon oncle, murmura-t-elle. + +--L'oncle fait place au pere; oncle, je l'etais quand je t'ai donne lady +Cappadoce, et je l'etais aussi quand j'ai provoque ton emancipation; +pere, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au +jour.... + +Il allait dire "de ton mariage"; mais ce mot prononce en ce moment ne +pouvait qu'eveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint a +temps. + +--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour ou tu ne voudras plus de +moi. + +Elle releva la tete, et le regarda avec une emotion qui disait combien +profondement elle etait touchee. + +--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais preparer mon appartement ici, +celui que je suis venu occuper quand tu es restee seule. + +--Qui aurait prevu alors que je pourrais etre plus malheureuse un jour +que je ne l'etais en ce moment? + +N'ayant rien a repondre a ce cri desespere, il continua pour qu'elle fut +obligee de le suivre. + +--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton +etat normal, et si tu etais forcee de te contraindre, si tu devais +amener un sourire sur tes levres quand tu aurais des yeux pleins de +larmes, ce serait un supplice que je veux t'epargner. Nous partirons +donc demain ou apres-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et +bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au chateau, n'emmenant que +Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que +s'il etait aveugle. + +Il s'arreta quelques secondes, car ce qu'il avait a dire etait si +delicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit +n'avait pas fait que Ghislaine ne fut encore l'innocente et pure jeune +fille qu'elle etait la veille, et il fallait qu'il parlat sans que cette +innocence fut effleuree. + +--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empeches de revenir a +Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-etre. Sans doute, il +est a esperer que cette crainte ne se realisera pas, et meme les +probabilites sont pour la non realisation; mais il faut la prevoir; +dans ce cas nous irions a l'etranger, quelque part ou nous aurions la +certitude de n'etre pas connus, et nous attendrions. + +Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de +sueur, il poursuivit: + +--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le repete, est en +dehors de la probabilite, c'est pour que des maintenant tu aies la +certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous; +que ce qui s'est passe cette nuit et ce qui en peut resulter ne sera +connu de personne; enfin que pour te defendre, te sauver, compatir a +ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une +tendresse paternelles. + +Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole, +etouffee par les larmes. + +--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps +qu'il nous reste a passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les +choses pour que notre depart paraisse a tous la chose la plus naturelle +du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoye une depeche? + +--Je ne crois pas. + +--Dans le cas ou elle le saurait, est-il possible que cette depeche soit +une reponse a une lettre que tu aurais recue de moi? + +--Sans doute. + +--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas ete arrange +aujourd'hui; je te l'aurai propose il y a plusieurs jours--ce qui a son +importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous +entendre definitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais presenter +les choses a lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une +voiture qui me conduira a Paris. + +--Vous voulez? + +--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que +j'ai dit: je suis a toi, entierement; si je vais a Paris c'est pour toi; +je dois voir ce miserable. + +Elle eut un fremissement. + +--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom; +aie confiance en moi. + +Elle releva la tete et lui tendant la main: + +--Toute confiance, mon oncle. + +--Si tu ne veux pas rester ici, exposee aux questions de lady Cappadoce +et a sa curiosite, viens avec moi a Paris, tu m'attendras a l'hotel +tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la +veille d'un depart, il est tout naturel qu'on ait des courses a faire +dans les magasins. Ce sera ton explication. + +Pendant que le comte annoncait son voyage a lady Cappadoce, si ebahie +qu'on ne l'emmenat point qu'elle ne trouvait pas un mot a repondre, +Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tachant d'effacer les +traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle etait +prete a partir. + +En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: ou +desirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun desir, bien qu'elle ne fut +pas plus blasee sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient +ete reserves pour ses premieres annees de mariage. Si l'ete leur +interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord: +la Hollande, la Norvege. Le Danemark ne la tentait pas plus que la +Hollande, la Norvege que le Danemark. + +Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou +au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux +qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutot fait cette reponse +qu'elle en comprit l'egoisme, et tout de suite elle s'en excusa en +priant son oncle de choisir lui-meme le pays qu'il aurait plaisir a voir +ou a revoir, et ce fut sur la Hollande que decidement tomba ce choix. + +Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligee de +suivre son oncle, obligee de lui repondre, Ghislaine se calma. La honte +de la confession commencait a perdre de son intensite premiere, en +meme temps que l'horreur de sa situation s'attenuait dans la tendresse +qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compte sur cette tendresse, et +c'etait cette confiance qui lui avait donne la force de l'appeler a son +aide; mais comment eut-elle imagine que son oncle, dont elle connaissait +les idees et les habitudes d'independance, allait sacrifier ses idees +et ses habitudes pour se donner a elle avec ce devouement? L'emotion +qu'elle eprouvait a se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur. + +En arrivant a Paris, M. de Chambrais la laissa a l'hotel: + +--Tache de n'etre pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que +je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-etre faudra-t-il que je +revienne a une heure ou il y a chance de le trouver. + +Il avait envoye chercher une voiture de place, il se fit conduire rue +de Savoie ou demeurait Nicetas; a sa demande, la concierge repondit que +justement M. Nicetas etait chez lui: + +--Au cinquieme, la porte et gauche, au fond du corridor. + +Ces cinq etages, le comte les monta lentement; pour les memes raisons +qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arretait a +chaque palier: il fallait qu'il se calmat et ne se laissat pas entrainer +par la colere indignee qui le poussait; c'etait de sang-froid, avec +dignite, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire a sa fin. + +Au dernier palier il fit une longue pause, car malgre tout ce qu'il +s'etait dit et se repetait, il ne se sentait pas maitre de ses nerfs. + +La nature pas plus que l'education n'avaient fait de lui un de ces +hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et +preparent leur joue droite quand ils ont recu un soufflet sur la gauche. +En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un +gymnaste, les capacites et les exigences stomacales d'un gentilhomme +campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur, +egalement fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas predispose +a la retenue ou a la timidite. + +Ordinairement, il allait droit devant lui, fierement, cranement; la tete +haute et le nez au vent, ne subissant d'autres regles que celles de sa +fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience. +Aussi lui en coutait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer +simplement chez ce miserable pour lui casser les reins et lui tordre le +cou comme il le meritait; ce qu'il eut fait sans le moindre scrupule, si +l'honneur de cette pauvre petite n'eut ete en jeu. + +Et c'etait cette lutte meme contre l'impulsion de son caractere qui le +rendait hesitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lache +gredin devant lui? + +Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et +l'examina avec la curiosite d'une commere a l'affut de ce qui se passe +chez ses voisins, le decida: sachant qu'on pouvait l'ecouter, il serait +plus maitre de soi. + +Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait +indiquee la concierge, la cle dans la serrure. + +Il frappa. On ne repondit pas. Il frappa plus fort. + +--Entrez, dit la voix de Nicetas du ton bourru d'un homme mecontent +qu'on le derange. + +Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la cle accrocha +dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit: + +Nicetas qui etait assis a une table, ecrivant, tourna la tete d'un +mouvement impatiente; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva +violemment: + +--Monsieur de Cham... + +Le comte leva sa main puissante et d'un geste energique lui ferma la +bouche si violemment que le nom fut coupe. + +--Ne prononcez pas de noms. + +De sa main levee il montra la porte et les quatre murs: + +--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas. + + + +III + +La piece dans laquelle M. de Chambrais se trouvait etait plutot un +atelier de peintre qu'une chambre. Amenagee dans les greniers de cette +vieille maison, elle recevait le jour par un chassis ouvert dans le +rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond +n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement a ces +hauteurs. + +Mais par ou elle se rapprochait de ces logements, c'etait par la +pauvrete de son ameublement consistant en trois chaises de paille et +une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent +recouvert de papier peint developpe dans un angle pouvait le cacher +derriere ses feuilles; au mur, en belle place, etait accrochee dans +un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure representant un +militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort +provoque l'etonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce. + +--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent. + +--Oui, monsieur. + +--Le cri qui vous a echappe en me voyant entrer est l'aveu que vous +savez ce qui m'amene. + +Nicetas etait reste dans l'attitude polie de l'homme qui recoit un +personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de +defense: + +--Je suis a votre disposition, monsieur. + +Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispe; mais il se +retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un +peu de son sang-froid. + +--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrees, en sifflant ses +paroles, ahi vraiment, a ma disposition, vous! + +Et il le regarda de si haut, avec tant de dignite, que Nicetas baissa +les yeux: + +--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de +vous battre avec moi? + +--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous etes ici. + +Il avait releve la tete, regardant le comte en face, d'un air de defi. + +De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de repondre, +et au lieu de repliquer, a cette insolence, il continua: + +--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire! + +--Le comte de Chambrais contre Nicetas le musicien. + +M. de Chambrais haussa les epaules avec une pitie meprisante: + +--Decidement, vous etes un sot. + +--Monsieur le comte! + +--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre +vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de +moi, ni de M. Nicetas, le musicien, mais uniquement de... votre victime. +Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus +sur moyen de la deshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas +dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le meritez. + +Cela fut dit avec une fierte si haute que Nicetas, malgre son assurance, +ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait assene. + +--On se bat entre honnetes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que +vous etes. + +--Alors, que voulez-vous? + +--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air +menacant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on +ne me met dehors. + +Il etait devant la porte, a laquelle il tournait le dos; sur sa large +poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermes. + +--Ce que je veux de vous: mettre ma niece a l'abri de vos poursuites +en vous prevenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et +penetrer dans le chateau, on vous tuerait comme un chien! A partir +d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on +vous tire dessus. + +Nicetas secoua la tete en homme qui ne se laisse pas intimider. + +--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je +compte pour vous tenir a distance, n'etant pas assez simple pour faire +appel a un autre ordre de sentiments. + +--Peut-etre avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de +mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est +point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu ecouter cet appel a +d'autres sentiments. + +--Vous voulez de l'argent, vous? + +Nicetas blemit, son visage prit une expression de sauvagerie feroce: il +ne regardait plus a travers les meches de ses cheveux tortilles qu'il +avait franchement rejetes en arriere; dans sa face contractee, ses yeux +noirs lancaient des flammes. + +--Vous ne savez pas a qui vous parlez, s'ecria-t-il. + +--A qui? + +Nicetas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment, +il la rabaissa. + +--A un miserable, dit-il, oui, monsieur, a un miserable, mais qui ne +veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lache et vous entrez ici +la menace a la bouche, plein de mepris, plein de fureur. + +--Que vous ne meritez pas? + +--Que je merite, cela est vrai; mais enfin a ma faute.... + +--Votre faute! + +--....A mon crime il y a une explication et une excuse. + +--Une excuse au crime le plus lache + +--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham... + +--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom. + +--J'aime... celle pour laquelle vous etes ici; et c'est cet amour, cette +passion qui m'a entraine. Est-ce ma faute si cet amour s'est empare de +moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse +laisser vivre cote a cote une jeune tille et un jeune homme sans qu'il +en resulte autre chose qu'un echange de politesses banales? croyez-vous +qu'ils peuvent executer les morceaux les plus passionnes de la musique, +rien qu'avec leurs doigts, mecaniquement, sans que la tete et le coeur +se prennent? Peut-etre est-ce possible pour certaines natures. Cela ne +l'a point ete pour moi. Peu a peu l'amour s'est glisse dans mon coeur. +En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en decouvrant +chaque jour une seduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est +venu un moment ou je n'ai pas pu la taire. Je suis entre chez elle pour +lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux +qu'elle l'aurait exige. Elle n'a pas voulu m'ecouter; elle n'a pas voulu +me comprendre. Elle m'a demande de partir, je lui ai obei, Si j'avais +ete l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous etions seuls, +portes et fenetres closes, je n'avais qu'a la prendre, et cependant je +ne l'ai pas prise. + +--Par grandeur d'ame, par honnetete, par delicatesse? Non. Par calcul. +Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait pres d'elle +comme par le passe, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour +respectueux et soumis, elle se donnerait: + +--Je n'ai point fait de calcul. + +--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez +propose un marche. Eleve de Soupert, vous vous etes souvenu que votre +maitre s'etait fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous +vous etes demande pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il +l'avait bien forcee au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au meme +resultat? L'affaire etait bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul +etait faux: vous ne vous etiez pas fait aimer, et maintenant vous vous +etes fait mepriser et hair si profondement, que la malheureuse se +jetterait plutot dans les bras de la mort que dans les votres. + +--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je +n'ai pas a me defendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais +que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne +reposent sur rien. + +--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas. + +--A quoi bon? Et pourtant. + +Brusquement il alla a la table ou il etait assis quand M. de Chambrais +etait entre et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte. + +--Lisez cette lettre, dit-il je l'ecrivais a mademoiselle de Chambrais, +et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous +voyant vous l'a prouve,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais +ecrite par calcul, pour ma defense, et vous verrez si d'avance elle ne +repondait pas a vos accusations. + +--Et que m'importe votre lettre, repondit le comte dedaigneusement sans +avancer la main. + +Mais il n'eut pas plutot dit ces quelques mots, qu'une reflexion le fit +revenir sur ce premier mouvement de mepris. + +Deja Nicetas avait repose la lettre sur la table. + +--Donnez, dit le comte. + +Se placant sous le chassis d'ou la lumiere tombait vive et crue, il lut: + +"Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire? + +"Pourtant, il faudrait que vous sachiez. + +"A vous aussi il a manque une mere, un pere, mais en grandissant vous +avez compris que vous aviez la fortune, la consideration, l'honneur, le +nom; rien a mendier; pas d'indignation a dompter; pas de situation a +conquerir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute, +cependant aimable, brillante, solide, forte a jamais et pouvant s'emplir +de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, +doucement, sans rien brusquer, et le bonheur etait la tout pret a vous +attendre, a vous guetter. + +"Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en +grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel deja charge, il fallait faire +ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnes, les solitaires, +les pauvres? Et je n'etais pas humble. Et j'ai toujours repousse les +platitudes avec degout. Et je sentais dans mes arteres la chaleur d'un +sang de sauvage. + +"Alors, j'ai considere la vie comme une bataille, bataille contre le +destin le plus injuste, le plus inegal qui soit. J ai donc combattu en +vindicatif que je suis, a coup d'epaule, a coup de poing; c'est une +habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait +avec mon temperament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai ete +l'esclave, meme dans l'amour. + +"Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais etre heureux par cet +amour. + +"Mais c'etait une nouvelle lutte, puisque c'etait vous que j'aimais. + +Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien +recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort +qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me +conduisit a une resolution qui devint ma force. + +"Les circonstances ont encore domine ma volonte et c'est brutalement, +c'est par surprise que je vous ai avoue mon amour, entraine, pousse +malgre moi. + +"Ah! pourquoi m'avoir repousse, pourquoi n'avoir pas permis que je vous +revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre pres de vous, +vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais etre. + +"Repousse, chasse, votre porte fermee, separe de vous pour toujours, +c'etait une nouvelle lutte plus decisive et plus grave que toutes les +autres: je n'ai pas recule; je l'ai engagee. + +"Oui, j'ai ete indigne; oui, j'ai ete criminel, et envers une femme +idolatree; mais je sentais que sans violence vous m'echappiez et que +vous n'aviez meme pas pour moi sympathie ou pitie. + +"Maintenant cette pitie, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous +jamais? + +"Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lache; j'aime et je demande +seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour +vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre +notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; +les remords ont etouffe la revolte, et c'est un malheureux repentant +soumis, qui se traine a vos pieds pour implorer son pardon." + +--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais. + +--Ce soir meme. + +--Je la prends. + +Nicetas hesita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la +mettait dans sa poche. + +--La lira-t-elle? demanda-t-il. + +--Allez-vous aussi a moi proposer un marche? Je n'ai qu'une reponse +a vous faire, c'est vous repeter ce que je vous ai dit: une nouvelle +tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous etes un +sauvage; c'est en sauvage que vous serez traite. + + + +IV + +C'etait sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M. +de Chambrais avait compte pour occuper Ghislaine. + +Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le +changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha a +elle-meme, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle. + +Depuis qu'elle etait orpheline, il s'etait montre le meilleur des +parents assurement, bon, prevenant, indulgent, affectueux, mais avec +l'acuite de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout precisement +parce qu'il n'a rien; elle avait tres bien demele qu'il ne se donnait +pas entierement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vint dejeuner a +Chambrais comme il lui en faisait la fete assez souvent, il n'oubliait +jamais l'heure du depart; toujours il avait les meilleures raisons pour +rentrer a Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire +importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus +longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgre son +affectueuse bonte, il etait oncle comme elle n'etait pour lui qu'une +niece, et non une fille. + +Mais fille elle etait devenue le jour ou ils avaient quitte Paris pour +Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppee d'une tendresse +qu'elle avait si longtemps appelee sans la trouver telle qu'elle +l'imaginait, son angoisse nerveuse s'etait fondue: elle n'avait point +doute de lui quand il avait dit que "l'oncle desormais ferait place au +pere", mais ce n'etaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague +pour son coeur bouleverse, tandis que maintenant ces paroles etaient +realite. + +Jusqu'a ce moment la vie de M. de Chambrais s'etait partagee en deux +parts inegales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant +les treize annees qu'il avait donnees a sa mere aveugle, l'accompagnant +partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture, +l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes +de sollicitude, de prevenance, de petits soins qui lui etaient +instantanement revenus aupres de Ghislaine. + +Dans ce role l'homme de plaisir eut ete mal place, mais l'homme de +devoir fut tout de suite a son aise; il n'eut qu'a se souvenir. + +Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris, +et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupe qu'il avait +fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de +contrariete et de melancolie. + +--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait +esclave; et quand la liberte lui serait rendue, si jamais elle l'etait, +la vieillesse l'empecherait d'en profiter. + +Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de +Ghislaine: ce n'etait pas a lui de l'attrister; aussitot il monta pres +d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les +precautions d'un habitue des voyages. + +--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va etre un plaisir pour +moi? + +--Vraiment, vous etes trop bon, mon cher oncle. + +--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincere. C'est la premiere fois +que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ca, et je vais +jouir de tes etonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu +peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne +suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des +peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates, +mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu +sens, et ce me sera une joie de voir tes idees s'eveiller. Quoi de plus +charmant qu'une aurore! + +Il s'arreta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie +severe imposee a la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette +severite tenait a de certains scrupules: il voulait reserver a un mari +aime la joie de lui montrer le monde. Comment evoquer un pareil souvenir +en ce moment? Comment faire allusion a un mari ou un mariage? Ce +mariage, c'etait celui qu'elle avait accepte si franchement. Ce mari, +c'etait le comte d'Unieres. Tout ce qui pourrait les evoquer serait une +blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet +avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille? + +Pour combien l'aneantissement de l'avenir qu'elle s'etait bati +entrait-il dans son desespoir? car pour elle ce mariage qu'elle desirait +etait rompu, et ce mari qu'elle aimait deja peut-etre etait perdu. Tout +ce qu'il aurait pu dire a ce sujet eut ete aussi inutile que dangereux. +Si ce projet pouvait etre jamais repris, ce qu'il ignorait lui-meme, ce +ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait a +cette situation, et c'etait dans un silence absolu qu'il devait se +renfermer en attendant. + +Le train filait. A droite se decoupaient, sur le bleu du ciel, les +hautes cheminees et les combles du chateau d'Ecouen; a gauche c'etait +Chantilly, ses etangs, sa foret et son chateau: les sujets de causerie +s'enchainaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arriere, +ni de reflechir. + +Elle l'eut bien moins encore a Bruges, a Ostende, ou pour la premiere +fois elle vit la mer, a Anvers ou les Rubens de la cathedrale et les +Metsys du Musee ouvrirent a son esprit tout un monde nouveau. + +Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut +succederent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux +eblouissements des Rubens, les revelations des Rembrandt de La Haye et +d'Amsterdam. + +Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journee ecoulee, +s'applaudissait d'avoir eu cette idee de voyager, car chaque soir il +la trouvait plus calme que la veille, plus reposee: evidemment la +distraction et la fatigue operaient sans qu'elle en eut conscience. +Ce n'etait pas seulement une distance materielle qui l'eloignait de +Chambrais, c'etait encore une distance morale: l'angoisse des premiers +moments s'affaiblissait. + +A la verite, lorsqu'elle venait le matin se mettre a sa disposition +pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son +vissage ou dans son attitude, des traces evidentes de trouble; des plis +au front et aux levres, des contractions aux paupieres, une profondeur +de regard qui disaient que son sommeil avait ete agite, mais il lui +semblait que ces plis etaient maintenant moins profonds qu'en quittant +Paris, et comme pendant la journee ils s'effacaient peu a peu, il se +disait que bientot ils disparaitraient entierement si des complications +ne se presentaient pas. + +C'etait un grand point obtenu que cette amelioration continue, et tel +qu'on pouvait esperer la guerison dans un delai donne, mais il y en +avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour +quelques semaines encore. + +Pere, il avait pu le devenir: mere, il ne le pouvait pas, et il y avait +certaines questions qu'une mere seule aurait su adresser a cette jeune +fille. Condamne au silence, il en etait reduit a l'observer pour tacher +de deviner ce qui etait impossible a demander, mais encore etait-ce avec +une extreme reserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement +il etait sur de la voir aussitot troublee et mal a l'aise, confuse et +honteuse pour plusieurs heures. + +Ce n'etait donc qu'a la derobee qu'il pouvait chercher en elle un +indice qui fut une lumiere, et s'il en trouvait un plus ou moins +caracteristique, il ne l'acceptait jamais sans hesitation: parce que ses +yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistre; parce que +son regard avait perdu de sa vivacite; parce que sa peau se decolorait, +en resultait-il necessairement qu'il devait croire a une grossesse? +Et des raisons toutes simples ne se presentaient-elles pas aussitot a +l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux +extremes? + +Si la grossesse pouvait etre possible, etait-elle probable? + +Il eut fallu un medecin pour distinguer les nuances qui se presentaient +dans ses observations, et il l'etait aussi peu que possible, surtout en +cette partie de la medecine. + +Quand il avait remarque un indice qui lui paraissait offrir quelque +precision il interrogeait Ghislaine, mais d'une facon si vague que les +reponses qu'il obtenait ne pouvaient guere avoir de sens. + +Qu'elle ne mangeat pas a un repas, il lui demandait si elle avait mal a +l'estomac, et quand elle avait repondu negativement il n'insistait pas. + +Cependant n'etait-il pas bizarre qu'elle ne voulut jamais de bouillon +gras et qu'elle ne but plus de vin? Ne l'etait-il pas qu'elle demandat +toujours de la salade et des fruits? + +Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse, +souffert de nevralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir +si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son +insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du +tout. + +--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux +dents, alors j'avais pense... + +--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure. + +--Tant mieux! + +Sans doute tant mieux, mais ce n'etait qu'un leger soulagement et un +mince sujet d'esperance: si la grossesse se manifeste quelquefois par +des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne +signifiait pas qu'ils n'avaient rien a craindre: Ghislaine ne souffrait +pas des dents, voila tout; rien ne prouvait qu'un autre symptome +n'eclaterait pas le lendemain, decisif celui-la. + +Depuis qu'ils etaient a Amsterdam, leur temps se partageait en visites +aux musees, aux collections particulieres et en promenades aux environs. +Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture +sur le quai de l'Y, et la ils montaient dans l'un des nombreux petits +bateaux a vapeur prets a partir; au hasard, ils verraient bien ou ils +arriveraient. + +Un jour qu'ils s'etaient ainsi embarques sur un vapeur sans autre +but que de passer entre des rives fraiches et vertes, de chaque cote +desquelles s'etalaient d'immenses prairies rayees de canaux, avec ca et +la un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit +en tuiles noires, ils etaient arrives a un gros village appele +Monnickendam; la M. de Chambrais se rappela que c'etait l'endroit d'ou +l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'ile de Marken, +et il proposa cette excursion a Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce +serait sa premiere promenade sur mer; le temps etait beau, la traversee +du detroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'etait +charmant. + +La barque quitta le petit port et bientot ils se trouverent au milieu +d'une mer glauque, laissant derriere eux les clochers de Monnickendam, +et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume legere se +decoupait sur un ciel d'un gris tendre. C'etait a peine si la legere +brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine +ne tarda pas a palir et a paraitre souffrante; son regard se troubla. + +Etait-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le +mal de mer? + +Quand, descendus a terre il s'assirent sur la digue qui protege l'ile +contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiete qu'il n'avait jamais +mise dans ses questions: + +--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur? + +Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'eveillant, elle +avait des nausees. + + + +V + +D'ordinaire M. de Chambrais etait abondant dans ses discours quand il +connaissait le pays ou ils se promenaient, mais bien qu'il fut deja venu +a Marken dans un precedent voyage, ils parcoururent l'ile sans une de +ces longues explications auxquelles il se plaisait. + +Ils marchaient lentement sur les etroites levees de terre qui coupent +ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient a un +groupe de maisons, toutes de la meme forme, ne variant entre elles que +par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles etaient peintes, +ils s'arretaient un moment. + +Le retour sur la terre ferme et celui en bateau a vapeur a Amsterdam +furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais +prononcait quelques mots insignifiants, et encore etait-ce plutot pour +parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitot a ses +reflexions. + +Il n'y avait plus d'illusions a opposer a l'evidence ce mal de mer +survenant sans raisons, et l'aveu des nausees du matin n'etaient que +trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptomes deja +observes: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac, +les degouts pour certains aliments,--c'etait bien une grossesse. + +Cette conclusion, qui deja tant de fois s'etait presentee a son esprit, +ne pouvait plus etre repoussee; les signes etaient desormais certains +et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilites qu'il n'avait +envisagees que pour les rejeter aussitot etaient devenues la realite. + +--Une Chambrais! + +Et bien qu'il eut combine et arrange longuement ce qu'il aurait a faire +dans ce cas, il restait paralyse ce n'etait plus dans un delai plus +ou moins recule, c'etait tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec +Ghislaine. + +Depuis leur arrivee a Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer +leur soiree a une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin +zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait a s'asseoir a une +table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait +plaisir a jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux +noirs, le teint ambre, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la +beaute pale et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui +occupaient les tables voisines. + +Quand, apres le diner, il entra chez elle, croyant la trouver prete a +sortir, elle ne l'etait point. + +--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris. + +--Souffrante, non; mais si troublee, si angoissee, qu'avant de sortir je +vous prie de me donner quelques instants. + +--Tu as quelque chose a me demander? + +Elle baissa la voix: + +--Pourquoi, tantot, sur la digue de Marken, avez-vous insiste afin de +savoir si j'avais mal au coeur tous les matins? + +--Ah! tu as remarque que j'insistais. + +--Avec inquietude, et cette insistance rapprochee des questions que vous +m'adressez a chaque instant sur ma sante est la preuve que vous craignez +quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au +contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse a +vous demander. + +Avant qu'il put repondre, elle continua: + +--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prevenances pour +adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre depart de +Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbee +dans la meme pensee, c'est a cette sollicitude, a votre tendresse que je +le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas. +Peut-etre ce que je vous demande me l'avez-vous deja dit, quand vous +m'avez explique qu'il se pourrait que nous fussions empeches de revenir +a Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions a l'etranger, +ou nous attendrions. Mais j'etais a ce moment si bouleversee, si peu en +etat d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher a +ces paroles qui ne sont peut-etre pas les votres precisement. + +--Au moins est-ce leur sens. + +--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre; +mais a bout d'anxiete, j'imagine que la verite, si cruelle qu'elle soit, +ne peut pas etre pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et +ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures +ou je me demande si j'ai ma tete. + +--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait deja, n'etait +la difficulte, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines +paroles. + +Elle lui prit la main et l'embrassant: + +--Sure de votre appui et de votre affection, je suis peut-etre plus +forte que vous ne pensez. + +--Ce n'etait pas de toi que je doutais, c'etait de moi; tu me montres ce +que je dois faire, comme une brave que tu es. + +--Plus desesperee que brave, helas! Mais c'est peut-etre dans le +desespoir qu'on prend quelquefois le courage. + +Ils resterent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyee +contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et +s'arretant devant l'une des fenetres ouvertes, comme s'il regardait +ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissees de +quais, formaient perspective pour l'hotel, mais en realite regardant en +lui-meme et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait +dire pour n'en pas trop dire. + +--Tu ne t'es pas trompee en pensant que mes questions sur ta sante +visaient plus loin que l'heure presente, et que leur interet n'etait pas +seulement immediat: elles avaient pour but de tacher d'apprendre si les +craintes dont je t'ai parle et que tu viens de rappeler ne menacaient +pas de se realiser. + +--Et elles se realisent? demanda-t-elle anxieusement. + +Il inclina la tete d'un signe affirmatif. + +--Elles paraissent se realiser. + +Comme elle attachait sur lui ses yeux eperdus, il baissa les siens: + +--Fais appel a tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te +parler un langage que j'aurais voulu epargner a ta purete... nous avons +a craindre une grossesse. + +Elle ne repondit rien; mais comme il avait detourne la tete pour ne pas +ajouter a sa honte en la regardant, il entendit qu'elle etait agitee par +un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle etait appuyee. + +--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de +liberte, car maintenant le mot terrible etait lache, mais enfin tu dois +t'habituer a l'idee qu'elle est possible... et meme probable si nous +ajoutons foi aux symptomes qui, depuis quelque temps, se sont manifestes +dans ton etat; pour etre fixes, nous devrions sans douter consulter un +medecin.... + +--Oh! + +--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle +epreuve puisque le temps nous fixera lui-meme; nous n'avons qu'a +attendre en prenant nos precautions. + +Il releva les yeux. Elle etait decoloree, chancelante, et de ses doigts +crispes elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses +bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes. + +--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve +pas desarmes. Tu n'es pas une pauvre fille ecrasee par le poids de sa +faute et abandonnee. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une +grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnee tu ne +l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc +resister. Je vais t'expliquer comment. Le jour ou tu m'as raconte... +ce qui s'est passe, je t'ai dit que peut-etre nous serions empeches de +revenir a Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions +a l'etranger; quelque part ou nous ne serions pas connus. Je ne pouvais +pas, je n'osais pas a ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces +menagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour +cacher cette grossesse qne nous irons a l'etranger, et ce sera pour +cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien, +n'est-ce pas, tu ne peux pas etre la mere. + +Au long regard trouble qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le +comprenait pas, comme il l'avait cru. + +--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie, +et que, dans les circonstances ou nous nous trouvons, je dois savoir ce +qu'il convient de faire? + +--Oh! sans doute. + +--Eh bien! la verite est que du jour ou tu m'as appele a ton secours, +j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis prepare a +le recevoir; il ne me prend donc pas a l'improviste, et ce que je te dis +est reflechi: tu peux avoir confiance. + +--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous +dites que cet enfant dont je serai mere ne peut m'avoir pour mere, c'est +la ce que je ne comprends pas. + +--Tu vas comprendre. Le jour ou tu seras assez maitresse de ta volonte +pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la +Hollande et nous rentrerons a Chambrais. Le plus tot sera le mieux; mais +je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu +me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps a +Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unieres +y reviendra... + +Un mouvement echappa a Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme +s'il ne l'avait pas remarque: + +--Le pretexte de ce nouveau voyage sera un gout vif pour l'etude de +la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de +comparer les maitres de ces pays avec les maitres italiens. Ce pretexte +sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour +le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison +la chaleur serait dangereuse pour toi a Venise, a Florence, a Rome, nous +ferons un sejour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac +de Come, la ou tu te trouveras le mieux; quand l'ete se calmera, nous +descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence, +Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces +etapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont, +mais alors meme qu'elles ameneraient parfois un peu de fatigue et +d'ennui, elles devraient avoir lieu quand meme, afin que tu puisses en +parler a ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous creons. Quand +nous arriverons a Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas a +etre rencontres par des personnes de connaissance. Alors nous partirons +pour la Sicile ou nous passerons les derniers mois de la grossesse dans +un village perdu aux environs de Palerme, a l'abri des indiscrets, et +assez pres de la ville cependant pour avoir a notre disposition un bon +medecin; ce sera ce medecin qui fera la declaration de l'enfant comme ne +de pere et mere inconnus; apres quelque temps de repos nous reviendrons +a Chambrais. + +--Et lui? + +--Qui? + +--L'enfant, murmura-t-elle. + +--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvee. + +--Mais c'est l'abandonner! + +--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, elever un enfant naturel; +peux-tu rentrer en France en l'ayant a tes cotes? Je comprends ton cri: +"C'est l'abandonner!" Mais il y a un autre abandon auquel nous devons +penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom. +S'il etait possible que tu fusses la mere de cet enfant, toutes les +precautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange +seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement +nous confesserions la verite, en livrant le miserable a la justice. Pour +etre eleve par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas +perdu. + +--Et apres? + +--Quand il aura atteint un certain age, il viendra en France et je +surveillerai son education. Enfin, plus tard, je l'aiderai a entrer dans +la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car +il sera ton fils, c'est-a-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce +que tu ne pourrais pas faire toi-meme. Peut-etre dira-t-on, peut-etre +croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux, +moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prevu, ou a peu +pres. + + + +VI + +Pour eviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de +Chambrais voulut que Ghislaine ecrivit a celle-ci leur projet de voyage +en Italie. En presence d'un plan arrete, il n'y aurait rien a dire. + +Mais il la connaissait mal: elle eut a dire, au contraire, et beaucoup. + +--Pourquoi l'Italie apres la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces +voyages qui s'enchainaient sans raison? Etait-ce un pretexte pour lui +faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en +etait ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'etait pas +femme a s'imposer. + +Aux premieres questions, Ghislaine avait ete decontenancee; mais ce +souci egoiste de ramener tout a soi la tira d'embarras: comme il n'avait +jamais ete question de se priver des services de lady Cappadoce, elle +put demontrer avec la persuasion de la verite que cette idee ne reposait +sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui, +avait pris plaisir a lui montrer la peinture flamande et hollandaise, +voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voila tout; +c'etait bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentat de ces +explications. + +Repoussee de ce cote, elle se tourna vers M. de Chambrais a qui elle +essaya de presenter des objections de convenance sur ce long tete-a-tete +entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut +recue de telle sorte qu'elle dut renoncer a se mettre en tiers dans ce +tete-a-tete comme elle l'aurait desire. + +Evidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que +cela fut, il fallait qu'elle le reconnut, et elle ne s'expliqua cette +bizarrerie que par la haute competence qu'elle s'attribuait dans les +questions d'art: jaloux de cette competence, M. de Chambrais, qui etait +un ignorant presomptueux--comme tous les Francais d'ailleurs--prenait +ses precautions pour n'avoir pas a subir, a chaque pas, des lecons qui +l'auraient humilie. + +Que faire a cela? Il n'y avait pour elle que deux partis a prendre: +se soumettre ou se facher. Son premier mouvement fut de retourner en +Angleterre; mais comme elle s'etait jure depuis longtemps de ne rentrer +dans son pays qu'apres avoir recueilli un heritage qui devait la +retablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore +attendre, elle trouva qu'il etait plus digne d'obeir a son serment que +de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blesse qu'il fut, +et elle se soumit. + +Lady Cappadoce n'etait pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eut +a prendre des precautions pour sauver les apparences; il avait aussi +a faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui +s'interessaient a Ghislaine et qui auraient pu s'etonner d'une absence +de pres d'un an. + +Ce fut a ces visites qu'ils employerent les quelques jours qu'ils +passerent a Paris. Partout l'accueil fut le meme: on felicita le comte +et on complimenta Ghislaine: + +--Charmant voyage! + +--Etes-vous heureuse, ma chere enfant? + +Et Ghislaine dut montrer sa joie et repeter a tous qu'elle etait +heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage. + +Enfin ils purent partir. Il etait temps. Le sourire que Ghislaine avait +du mettre sur ses levres pour parler des "joies de ce charmant voyage" +etait un supplice. Ce fut seulement quand, en s'eloignant de Paris, elle +put deposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme. + +Et cependant c'etait le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait. + +Que serait cette vie nouvelle si pleine de mysteres dans laquelle elle +entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle? + +Il y avait la un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se +penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosite ignorante: mere! +enfant! que de questions ces mots suggeraient, sans qu'elle eut personne +pour l'eclairer. + +Et c'etait avec un emoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements +pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils etaient dictes +par l'experience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le +croyait, n'imaginant pas qu'il y eut de plus honnete homme au monde que +son oncle, de plus droit et de plus delicat que lui, mais malgre tout, +au fond de sa conscience, une voix mysterieuse balbutiait de vagues +protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas a +etouffer; les meres se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle +sacrifiait son enfant a son propre interet, a l'honneur, a l'orgueil de +son nom. + +Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensee, elle fut sur le point +de se confesser a son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et +n'etait rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel +titre? En appuyant sur quoi? + +Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le +sentait-elle assez fermement pour avoir la force de resister a son +oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle? + +Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle etait obligee de convenir +que cet amour des meres pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices, +et ces heroismes dont parle la tradition, etait bien faible en elle, si +meme il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans +son esprit, c'etait une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment +passionne. L'illusion n'etait pas possible: sa vie serait manquee dans +tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans +l'amour; elle aurait un enfant sans la maternite. + +Le programme trace par M. de Chambrais s'executait regulierement pendant +qu'elle tournait ses tristes pensees, et si absorbantes qu'elles +fussent, elles cedaient cependant aux distractions du voyage. + +Enfermee a Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au +meme point: la grossesse, l'enfant, la maternite, l'abandon, la honte, +mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la +secouer. + +A Chambrais, les journees s'enchainant les unes apres les autres eussent +ete eternelles a passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles etaient si +remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eut trop conscience. + +A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitees par la fievre et les +tristes reflexions, eussent ete terriblement longues: a Andermatt ou a +la Furca, la fatigue les faisait courtes. + +Les premiers jours, M. de Chambrais avait veille precisement a ce que +Ghislaine ne se fatiguat point, et leurs promenades avaient ete limitees +en consequence. Mais en voyant qu'au lieu de lui etre mauvaises, elles +avaient au contraire une heureuse influence sur son etat general, il les +avait peu a peu allongees. + +Pour etre mignonne, Ghislaine n'etait ni faible ni chetive; elevee a +la campagne dans la liberte du plein air, elle n'avait pas besoin de +menagements et de precautions qui eussent ete indispensables a une +Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme +le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fit de l'exercice, elle +mangerait; qu'elle se fatiguat, elle dormirait; qu'elle fut toujours en +mouvement, elle echapperait aux reveries de la reflexion et du retour +sur soi,--le point essentiel a obtenir. + +La realite justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et +elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'etaient +manifestes en Hollande disparurent. + +Apres un mois passe dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les +lacs de la frontiere italienne, puis en septembre ils commencerent leur +vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver a Naples en novembre. + +Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage +ou dans son attitude provoquat la curiosite, et les personnes de leur +monde qu'ils avaient rencontrees a Pise, a Florence et meme a Rome +n'avaient pu faire aucune remarque inquietante: a la verite, on pouvait +trouver qu'elle portait des vetements un peu larges, mais il y avait +a cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans +aller en chercher d'invraisemblables: la liberte du voyage, la chaleur +et, plus que tout, le dedain de la toilette qui chez mademoiselle de +Chambrais etait notoire. + +Mais a Naples le moment etait venu de ne plus s'exposer a ces rencontres +et de disparaitre, comme il etait arrive aussi pour M. de Chambrais +de se debarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine +confiance dans ce vieux domestique attache a son service depuis plus +de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'a le rendre +maitre du secret de Ghislaine. Sous pretexte de lui faire surveiller des +travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue +de Rivoli, Philippe fut donc renvoye a Paris avec ordre de presser +les ouvriers de facon a ce que le comte trouvat tout pret le premier +janvier. + +Alors ils s'embarquerent pour Palerme par une soiree de beau temps, la +mer devant etre plus douce a Ghislaine que ne l'aurait ete un voyage en +voiture a travers les Calabres et le Sicile. + +Ce n'etait pas le hasard qui avait inspire le choix de M. de Chambrais. +Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette epoque, +il n'imaginait guere qu'il remplirait plus tard les roles de pere, mais +il esperait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et +d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme, +Bagaria, l'idee lui etait venue qu'on serait la a souhait pour se +cacher avec une femme aimee, dans un pays delicieux, a l'abri de toute +surprise. + +Ce reve ne s'etait pas realise, mais le souvenir lui en etait reste +assez vivace pour s'imposer le jour ou il s'etait demande dans quel pays +Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pense a la Sicile +et a Bagaria. + +Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle +lui avait tant parle? Depuis trois mois la question s'etait posee a +chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivee a +Palerme approcha, alla-t-elle s'installer a l'avant du bateau. Elle +resta la assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de +l'horizon. Enfin un point plus sombre se detacha sur la ligne indecise +ou la mer et le ciel se confondent, et quand peu a peu le panorama +verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au +cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un emerveillement. + +--Tu vois! dit M. de Chambrais repondant au regard charme qu'elle avait +fixe sur lui. + +Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompee; et quand elle se trouva +installee dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du +Monte-Catalfano, elle eprouva un sentiment de tranquillite et de repos, +presque de confiance. A la verite, ces jardins, tout pleins d'ermitages, +de ruines et de grottes avec des statues de personnages a figure de +cire ou de betes d'une creation etrange, etaient bien ridicules, mais +qu'importait? ces "embellissements" n'avaient pas supprime l'admirable +vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre +la, enfermee ou a peu pres dans cette villa, n'ayant pour se promener +que les allees plantees d'orangers de ces jardins, cette vue lui +ouvrirait au moins des echappees au dehors et cela suffirait. + +Cependant ces trois mois furent longs a passer et les promenades dans +les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi +pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouve +moyen de les couper de temps en temps. + +Les raisons qui l'avaient empeche de consulter un medecin depuis leur +depart de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de +toutes sortes, pour en appeler un qui le dechargeat de responsabilites +dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant +peu a peu a ce medecin, Ghislaine serait moins mal a l'aise avec lui au +moment decisif; et, d'ici la, il l'eclairerait sur plus d'un point que +lui, oncle, ne pouvait meme pas effleurer. + +Bien entendu, le comte n'etait debarque en Sicile ni sous son vrai nom, +ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que +c'etait un client serieux qu'on avait tout interet a contenter; aussi +quand il avait demande a un medecin de Palerme, reunissant a peu pres +les conditions de savoir et d'age qu'il voulait, de venir une fois +par semaine a Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptee avec +empressement. + +Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de +precautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs annees. +On trouva une femme de pecheur, aux environs de Bagaria, qui offrait +certaines garanties, et dont le medecin, qui la connaissait, repondit: +jeune encore, superbe de force et de sante, elle avait deja eu cinq +enfants; sans etre a son aise, elle n'etait point miserable, et sa +maisonnette, batie au bord de la mer, etait plus propre que celles de +ses voisins. + +Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-meme et +dont elle surveilla l'execution piece par piece, sans que son oncle s'en +fachat: certes, il lui deplaisait de voir en elle le developpement d'un +sentiment maternel si faible qu'il fut, mais enfin il etait bon qu'elle +s'occupat a quelque chose. + + + +VII + +M. de Chambrais etait depuis trop longtemps eloigne de Paris pour ne pas +vouloir rentrer en France aussitot que possible, il le voulait pour lui, +car les journees commencaient a etre terriblement longues; et il le +voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait +dure quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur +depart, fixe pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il +fallait etre certain a l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter +les fatigues de la traversee de Palerme a Naples; et de Naples a Paris +celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant a +Chambrais personne ne put trouver en elle le plus leger indice qui +permit un soupcon. + +--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le +medecin venait a Bagaria. + +Ce medecin etait trop fin pour n'avoir pas devine une partie de la +verite, et il etait trop italien pour ne pas accepter tout ce que le +comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donne une jeune femme a +soigner et a ses yeux Ghislaine etait une jeune femme; on l'avait prie +de declarer l'enfant comme ne de pere et de mere inconnus, il avait fait +cette declaration sans laisser paraitre la plus legere surprise, et de +cette enfant--une fille--il avait voulu etre le parrain avec sa femme +pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines a Paris, +poste restante, a de certaines initiales, un bulletin de la sante +de l'enfant, il trouvait ces precautions toutes naturelles et ne +s'offusquait pas qu'on les prit avec lui; jamais d'opposition, de +contradiction, de suspicion:--"Vous voulez? rien de plus facile, et avec +le plus grand plaisir, tres heureux de vous etes agreable." + +Cependant sur cette question du depart de Ghislaine, il avait pour la +premiere fois resiste. + +--Je comprends votre desir de rentrer en France, je dirai meme que je le +partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une +belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, +les relations, les amities, la famille. Je voudrais donc vous voir +partir, malgre le plaisir que j'aurais a vous garder toujours. Mais il +ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se +sont passees pour madame votre fille--il avait toujours appele Ghislaine +"Madame votre fille"--d'une facon extraordinairement providentiellement +favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans +aucun trouble pathologique, et grace a certaines precautions en usage +en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans +aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus +regulieres, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le retablissement +s'opere si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me +demandait d'examiner madame votre fille, moi medecin, je serais dans +l'impossibilite de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas +primipare. + +Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point, +mais il ne convenait pas a son adresse de laisser voir jusqu'ou il +allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de +facon a ce que le comte put les interpreter comme il voudrait: + +--En ne considerant que la question de beaute chez la femme, c'est +quelque chose cela. On croit generalement que la grossesse et +l'accouchement laissent des stigmates ineffacables; mais c'est la une +opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des medecins. Sans doute +il arrive quelquefois et meme il arrive souvent que ces stigmates +existent, mais il se produit aussi des cas ou ils manquent absolument, +et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutot sera celui de +madame votre fille, si vous permettez, en differant votre depart de +quelques semaines encore, qu'elle se retablisse completement. + +Comment resister? Apres tout, quelques semaines de plus ou de moins +etaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles etaient decisives +pour la sante de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient +voulu rentrer a Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait +etre donnee sans provoquer les interpretations. + +Tant que Ghislaine avait garde la chambre, elle avait demande que la +nourrice lui amenat sa fille tous les jours et quand elle avait commence +a sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la +nourrice. + +De meme que M. de Chambrais avait ete peu satisfait du soin qu'elle +mettait a la layette, de meme et plus vivement il fut fache de la voir +donner a cet enfant des temoignages d'affection et de tendresse. + +--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas +avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le pere? + +A mesure que le moment du depart approchait, les visites de Ghislaine +chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers +jours, elles n'avaient ete que de quelques instants, mais peu a peu +elles s'etaient prolongees, et au lieu de garder la voiture qui +l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre a +une heure chaque fois plus reculee. + +On etait en mars, et dans ce climat mediterraneen les journees etaient +deja chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de +l'ouest il apportait le parfum et meme les petales des amandiers, des +abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de +Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait +au bord du rivage a l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait +apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la +nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberte, vaquait a son menage, +ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin +d'elle. + +Quand elle etait petite, Ghislaine avait assez souvent joue a la maman +avec ses poupees pour savoir comment on tient un bebe, et tout de suite +sa fille s'etait trouvee bien sur elle, y restant tranquille sans +pleurer. + +Sa fille! car si c'etait celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser +qu'avec horreur, c'etait la sienne aussi, et cependant elle allait +l'abandonner! + +Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer a son oncle et +qui l'avaient si douloureusement tourmentee lui revenaient avec plus +d'intensite maintenant que cet enfant n'etait plus un etre vague, que +son imagination se representait difficilement. + +Le jour ou il etait ne, avant que la nourrice l'emportat, elle avait +voulu qu'on le lui montrat; mais dans son etat de prostration, elle +l'avait a peine regarde, et le souvenir indecis qui lui en etait reste +etait celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant +a ce souvenir lorsqu'elle avait ete seule, elle s'etait dit que +decidement ce qu'elle avait prevu se realisait: elle n'avait point le +sentiment de la maternite; et continuant son examen, elle s'etait dit +aussi que peut-etre valait-il mieux qu'il en fut ainsi c'est le +pere aime que la mere cherche et trouve dans son enfant, comment +aimerait-elle celui-la? + +C'etait donc par devoir plutot que par tendresse qu'elle avait voulu que +la nourrice le lui apportat tous les matins; la seconde fois, elle ne +l'avait pas vu moins laid, ni la troisieme, ni la quatrieme non plus: +que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les +directions, au hasard, sans paraitre rien voir, ces levres qui ne +s'ouvraient que pour sucer le lait reste dans les plis de la bouche ou +pour crier? + +Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans +sa petite main et le serra, en meme temps ses joues se plisserent et ses +yeux vagues exprimerent un sourire. + +Alors une commotion secoua Ghislaine de la tete aux pieds, et fit sauter +son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eut +recue, ce sourire venaient d'eveiller en elle ce sentiment maternel +qu'elle se croyait incapable d'eprouver. + +Chaque jour fut marque par une decouverte nouvelle. Le lendemain +l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mere faisait pour la +prendre; le surlendemain elle parut l'ecouter lorsqu'elle prononca son +nom: + +--Claude. + +Puis comme elle le repetait avec une intonation de tendresse, elle crut +remarquer que la petite la regardait de ses yeux pales en souriant, +comme si c'etait pour elle une agreable musique que cette voix qui la +caressait; elle le repeta: + +--Claude, Claude. + +Et le sourire de la petite s'epanouit, en meme temps elle chercha a +produire des sons qui, bien que n'arrivant pas a l'articulation n'en +etaient pas moins pour Ghislaine une reponse. + +Ghislaine, qui n'avait aucune idee de la psychologie experimentale, +n'etait pas en etat de decider ni meme de se demander si ce sourire et +ces sons etaient nes d'une intention, ou s'ils n'etaient pas plutot le +produit d'un mecanisme mysterieux: Claude la voyait, l'entendait, lui +souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus eloquente que +celle des savants, celle que la mere,--humaine ou bete, parle a son +enfant et que l'enfant parle a sa mere. + +Et a partir de ce jour-la tout le temps qu'on lui permettait de rester +dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la +nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour +d'elle les freres et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou +piaillaient. + +Quand, a la fin d'avril, son oncle lui annonca que le medecin autorisait +enfin leur depart, elle demeura aneantie. + +--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se meprenant sur la cause de +son emotion. + +--Je ne crains rien. + +--Je t'assure que tu es aussi fraiche que l'annee derniere a pareille +epoque; a vrai-dire meme, tu es peut-etre en meilleure sante, fortifiee +par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus +leger soupcon. + +--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir? + +--L'ete va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue +absence serait impossible a expliquer, elle n'a que trop dure. Je +comprends que decidement j'ai eu tort de te laisser voir cette petite +tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice +l'avait enlevee le premier jour, comme il etait convenu, tu accepterais +aujourd'hui notre depart sans penser a le retarder. + +--C'est vrai; a ce moment, je le trouvais jusqu'a un certain point +naturel, aujourd'hui, il me parait impossible. + +--Impossible? + +--A ce moment, cette enfant ne representait pour moi qu'un sentiment +confus, aujourd'hui elle est ma fille. + +--Dis qu'elle est celle de ce miserable. + +--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un pere, faut-il +qu'elle n'ait pas de mere. + +--Alors, que veux-tu? + +--Je voudrais ne pas l'abandonner. + +--Comment? + +--Mais en restant pres d'elle, en la gardant avec moi. + +--Ici? + +--Ici ou ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci. + +--Et ta reputation, ton honneur? + +--Dois-je sacrifier ma fille a mon honneur, ou mon honneur a ma fille? +C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je +suis libre, qui m'empeche de vivre avec elle, quelque part a l'etranger, +sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de +Chambrais ne serait pas atteint. + +--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi. +Si depuis bientot un an je t'ai aimee et soutenue avec une tendresse +paternelle, j'ai par cela meme acquis sur toi les droits d'un pere, tu +en conviendras, n'est-ce pas? + +--De tout coeur. + +--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec +la liberte dont tu parles: moi ton pere, moi chef de famille, je ne +permets pas la folie dans laquelle un coup de tete de jeunesse te +pousse. Me resisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai +imposee, je l'ai prise avec l'autorite que me donne l'experience de la +vie et j'en assume toute la responsabilite. Assumeras-tu, toi, celle +de la desobeissance? Nous partons samedi a une heure; d'ici la tu +decideras. + +--N'admettez pas un seul instant la pensee que je puisse vous desobeir, +nous partirons samedi. + +--Pardonne-moi de t'avoir parle ainsi; il fallait t'empecher de te +suicider. Maintenant que ta resolution est prise, comprends que pas plus +que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que +les soins de sa nourrice lui seront necessaires; puis je viendrai la +chercher et l'amenerai en France, pres de Paris, ou je pourrai la voir +et la surveiller. + + + +VIII + +Le jour meme du retour de Ghislaine a Chambrais, lady Cappadoce voulut +arranger avec elle la reprise des lecons, telles qu'elles avaient lieu +avant le depart pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire +immuable: elles etaient la justification de son pouvoir, ces lecons, +aussi y tenait-elle. + +Deja, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donne leurs +heures; quant a Nicetas, il avait quitte Paris pour l'Amerique du Sud, +le Bresil, la Plata, le Perou, ou il donnait des concerts dont les +journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc +le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'etait entendue a +ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand +talent. + +Mais les choses n'allerent point ainsi: par le seul fait de +l'installation de M. de Chambrais au chateau, les habitudes d'autrefois +se trouvaient changees du tout au tout; c'etait le comte qui etait le +maitre desormais et tout devait etre subordonne a son agrement; on ne +pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois +qui, seule, permettait d'assurer la regularite des lecons; le sacrifice +qu'il faisait en abandonnant Paris etait assez grand pour qu'on lui en +fut reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le +distraire et se remettre entierement a sa disposition, en etant toujours +prete a faire ce qu'il voudrait, a le suivre ou il lui plairait d'aller, +a recevoir qui il voudrait inviter. + +Lady Cappadoce avait ete positivement renversee. + +--Mais les lecons.... + +--Je n'y renonce pas, bien qu'a dix-neuf ans je pusse peut-etre employer +mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines etudes, et +je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai +disposer: ainsi nous verrons a nous entendre avec M. Lavalette et M. +Casparis.... + +--Et le Hongrois que m'a recommande Soupert? interrompit lady Cappadoce, +poussee par la passion musicale. + +--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie +m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre +d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne generont pas mon oncle. + +--La musique ne le generait pas plus que la litterature ou la sculpture. + +Il fallait que Ghislaine justifiat son refus: + +--Peut-etre l'ennuierait-elle davantage. + +--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce +avec un melange d'aigreur et de compassion. + +--Je dois donc la lui eviter. + +--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements? + +--Non, c'est moi pour lui etre agreable, et je vous serai reconnaissante +de les faciliter. + +Si ce n'etait pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux +arrangements, au moins etait-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait +inspires a Ghislaine. + +Lorsque dans leurs longs tete-a-tete, de Bagaria ils avaient parle +de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annonce son +intention de se fixer au chateau, Ghislaine s'en etait inquietee. Sans +doute elle etait touchee de cette nouvelle marque de tendresse, mais +connaissant les gouts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas +se demander comment il s'habituerait a la vie de la campagne monotone et +reguliere; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence, +peu faite pour lui, c'etait sous le coup de la necessite; mais a +quelques pas de Paris, comment la supporterait-il? + +Franchement, et apres l'avoir remercie avec une effusion toute pleine de +gratitude emue, elle lui avait fait part de ses scrupules. + +C'etait la que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle +n'etait pas de caractere a ne penser qu'a elle egoistement, l'attendait. + +--Certainement la vie des champs n'est pas precisement pour me plaire, +mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, reguliere +et retiree? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires. + +--Comment serait-elle autre? + +--En la changeant. Cette vie, tu l'as menee depuis que tu as perdu ton +pere, et ta mere, parce que tu n'etais qu'une petite fille; mais l'age +est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche a neuf heures; tu es +emancipee, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au +chateau d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades a +moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si etroitement fermee, et +egaieraient cette monotonie? + +--Est-ce donc possible? + +--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible, +et tout est faisable; il n'y a qu'a vouloir. + +--Je veux tout ce qui peut vous etre agreable. + +--Eh bien! nous verrons a arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour +les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est +pas tres recreatif, mais Chambrais anime, egaye, c'est different. Et +d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi. + +C'etait dans ce dernier mot que se trouvait la raison determinante qui +avait suggere l'idee de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il +n'avait prononce qu'une seule fois le nom du comte d'Unieres, et au +trouble qu'elle avait laisse paraitre, il avait compris qu'elle croyait +que le mariage dont il l'avait entretenue etait maintenant a jamais +impossible, ce qui etait pour elle une douleur d'autant plus grande +qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle desirait vivement ce +mariage. Qu'il essayat de lui prouver qu'elle se trompait, il ne +reussirait point a ebranler un sentiment contre lequel les raisonnements +les plus adroits seraient sans influence, precisement par cela meme que +c'etait un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unieres, et rien de +ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien +a dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer. + +De la cette idee de rendre le sejour de Chambrais moins triste: +d'Unieres que, dans les circonstances presentes il etait impossible +d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le +reste: la premiere entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le +serait un peu moins: elle desirerait, elle attendrait la cinquieme ou la +sixieme. + +Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux +allies: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas +la bataille? + +Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait ete de +s'imaginer que l'emancipation lui donnerait cette liberte. + +Quand Ghislaine vit sur la liste des invites qu'il lui communiqua le nom +du comte d'Unieres, elle ne fut pas maitresse de retenir une exclamation +douloureuse: + +--Vous avez invite M. d'Unieres! + +Il evita de la regarder. + +--M'etait-il possible de faire autrement? + +--Mais apres ce qui s'est passe.... + +--C'est justement sa demande et ce qui s'est passe qui m'obligeaient a +l'inviter. Depuis notre depart pour la Hollande, je ne t'ai pas parle de +lui, mais tu dois comprendre qu'au point ou en etaient les choses, nous +ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui +d'Italie, sans que je lui donne des explications. + +--Des explications? + +--Apres t'avoir parle de lui et de son projet de mariage, je lui avais +ecrit que, lorsqu'il rentrerait a Paris, son election faite, nous +examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se realiser, a mon grand +contentement. + +--Vous avez dit cela? + +--N'etait-ce pas la verite; et pouvais-je a ce moment lui tenir un +autre langage? Il desirait t'epouser, tu etais favorable a sa demande, +moi-meme je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: "Arrivez, +je vous attends." Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait +une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre. + +--N'etait-ce pas le mieux? + +--Je ne l'ai pas cru. D'Unieres ne meritait pas cette injure, et je +n'etais pas en disposition d'en faire a un homme tel que lui, que +j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prevenu que nous partions en voyage +par ordonnance du medecin. Il me fallait bien un pretexte. Depuis, nous +sommes restes en correspondance; il m'a ecrit, je lui ai repondu; il m'a +parle de toi, je lui ai donne des nouvelles de ta sante. Nous rentrons, +la premiere personne que je dois voir, c'est lui. + +--Et apres? + +--C'est au present qu'il fallait penser; apres, nous aviserons. + +--Je vous assure qu'il m'est tres penible de me trouver avec M. +d'Unieres. + +--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette +impression penible se calmera et passera.... + +Le mot qui vint sur les levres de Ghislaine fut: Avez-vous donc +l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas +paraitre intervenir dans le choix des invites de son oncle. + +--N'est-il pas a craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unieres vous +entretienne des intentions qu'il avait il y a un an? + +--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir. + +--Alors? + +--Je repondrai ce que tu voudras. + +--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible. + +--J'ai mes idees a ce sujet qui peuvent differer des tiennes; mais +puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne +sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas +etre devenu tout a coup impossible. Il faudrait des raisons et je +n'en ai pas a donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des +echappatoires; les medecins conseillent de ne pas te marier trop jeune; +enfin je gagnerai du temps. + +--Il faudra toujours se prononcer a un certain moment. + +--Il peut arriver que d'Unieres comprenne qu'on ne veut pas de lui et +qu'alors il se retire. + +--Et s'il ne se retire pas? + +--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment serieux, +profond, et dans ce cas ce sera a toi de voir comment tu veux repondre +a cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas a nous preoccuper de +cela. En vertu de certaines idees, dont je sens toute la force, tu crois +devoir renoncer a ton mariage avec d'Unieres.... + +--Avec lui et avec tout autre. + +--Il ne s'agit que de lui presentement; si je ne romps pas ce mariage +brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou +en blessant d'Unieres, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel. + +Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question +entre M. de Chambrais et le comte d'Unieres, et les raisons les +meilleures s'enchainerent pour le justifier: + +Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de +mariage, c'etait d'abord par estime et par amitie pour le mari qui se +presentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'a dix-huit ans Ghislaine +etait parfaitement en age de se marier. Mais quand l'indisposition qui +avait necessite leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des +medecins, il etait revenu sur cette opinion. + +S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvenient se marier a +dix-huit ans et meme a seize, il en est d'autres pour lesquelles les +mariages precoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux +fatigues de la maternite, doivent attendre leur complet developpement +qui, pour la Francaise, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. +Sans doute, Ghislaine n'etait ni chetive ni maladive, cependant elle se +trouvait dans ce cas, et s'il n'etait pas indispensable qu'on attendit +ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait +retarde, mieux s'en trouverait sa sante. + +A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre +moral non moins grave pour M. de Chambrais. + +S'il desirait que Ghislaine se mariat et epousat le comte d'Unieres, il +ne voulait cependant pas la marier a lui tout seul, et sans que par un +choix librement fait elle s'unit a lui. Comment choisir quand on ne +connait personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine +accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas +elle-meme--ce que justement il voulait. De la la vie nouvelle qu'il +avait adoptee: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se +deciderait, ce serait en connaissance de cause. + +--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de +d'Unieres, apres ces explications, le mariage depend de vous et est +entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices, +j'espere que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de +meilleures conditions que vous. + + + +IX + +Pour M. de Chambrais, le comte d'Unieres etait le seul homme qui put +faire revenir Ghislaine sur sa resolution: qu'il ne reussit pas et +qu'elle s'obstinat dans son idee, qu'elle n'etait pas digne de se +marier, elle en arriverait un jour a reconnaitre Claude; a la verite, +tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que +lui donnait sa qualite d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine, +empecher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle +serait libre, et ce jour-la il fallait qu'elle fut mariee. + +Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des +deputes, le comte d'Unieres s'etait deja place a la tete du parti +royaliste. Son election violemment contestee l'avait, des son entree +a la Chambre, amene a la tribune; et aux premieres phrases il s'etait +revele orateur. Il etait facile de contester ce qu'il disait, il etait +impossible de ne pas ecouter avec plaisir la langue qu'il parlait, +abondante, imagee, brillante, incorrecte souvent, diffuse et decousue, +avec des redites et des periodes inachevees, mais originale toujours, +ne ressemblant pas plus a la phraseologie vague des avocats, qu'a la +platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'elan, +passionnee, ne menageant rien, ni les conventions litteraires, ni le +bon gout, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entrainer les +esprits et d'ebranler les coeurs. + +On s'etait regarde, surpris d'abord de cette revelation, charme bien +vite, et son election, qui pouvait etre cassee dix fois, avait ete +validee. Ce fort et ce violent, qui etait aussi un timide, serait +probablement reste longtemps silencieux a son banc; mais ce succes +l'avait oblige a prendre souvent la parole, et toujours il s'etait +montre l'homme de son debut. + +Sans doute ce n'etaient pas la des qualites suffisantes pour se faire +aimer, mais d'Unieres n'etait pas passionne seulement dans ses discours, +et les passionnes enlevent tout: on ne resiste pas a celui qui par sa +propre flamme met le feu a votre esprit et a votre coeur; avec cela beau +garcon, d'une elegance simple, d'une distinction affable, tendre comme +une femme, il entrainerait Ghislaine. + +Sans qu'elle le connut, en vertu d'une affinite mysterieuse, pour +l'avoir rencontre trois fois, elle avait ete a lui; maintenant, quoi +qu'elle voulut, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence +qu'il exercait sur elle etait dans l'emoi qu'elle avait laisse paraitre, +en le voyant sur la liste des invites: indifferent, elle n'eut pas +craint de se trouver avec lui. + +Analysant tres bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de +Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet emoi, +etait la crainte que ce pretendant ne se presentat en fiance; aussi +eut-il voulu prevenir d'Unieres de s'enfermer dans une prudente reserve, +mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient +ete menees a un point si avance l'annee precedente, et quand il lui +disait: "Faites-vous aimer." Il eut fallu entrer dans des explications +telles que le mieux encore etait de s'en remettre au tact de d'Unieres +qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur. + +Ce raisonnement s'etait trouve juste; un invite comme les autres, +d'Unieres, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir +accaparer Ghislaine comme l'eut fait un fiance; et quand, apres le +dejeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc, +il loua discretement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la +premiere fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles put donner +a supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour. +S'il admira ces parterres restes tels qu'ils etaient sortis des mains de +Le Notre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cypres tailles a +l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, +Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allees et les pieces +d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-etre, il etait l'homme de la +tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'etant +trouve en tete a tete un moment avec Ghislaine, il ne parla que des +oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, tres +simplement, sans aucune pedanterie, en caracterisant les oeuvres et +les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste, +pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-meme. + +--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invites partis, il fut seul +avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unieres; n'a-t-il pas ete +parfait? + +Elle fut obligee de convenir qu'il s'etait montre d'une grande +discretion. + +--Plus tu le connaitras, plus tu verras qu'il est parfait en tout. + +Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux levres et qui +etait qu'elle desirait n'avoir pas l'occasion de le connaitre mieux. +Mais elle ne voulait pas gener son oncle dans ses relations. Et en meme +temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlat franchement, +qu'elle dit qu'elle ne voulait pas voir d'Unieres, et son oncle +assurement la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir a +distance s'il lui etait devenu indifferent depuis qu'elle avait renonce +a se marier? Au contraire, s'il ne lui etait pas indifferent, pourquoi +s'obstinait-elle a ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent +qu'elle laissat lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons +qu'elle opposerait a son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne +comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fut +un empechement a ce mariage qu'il voulait. + +Elle dut donc accepter de voir d'Unieres aussi souvent qu'il plut a son +oncle, non seulement a Chambrais ou il n'y eut pas de reunion sans lui, +mais encore a Paris, au Salon, ou elle le rencontra toutes les fois +qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis a +l'Opera, ou son oncle se fit ceder une loge par un de ses amis. + +Ce fut un evenement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit +paraitre dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crepe +blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration +et d'envie a plus d'une femme. + +--Quelle etait cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait, +et qu'on voyait pour la premiere fois a l'Opera? + +Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde +affirmaient que c'etait la niece du comte, la princesse Ghislaine; +d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, +ni ne l'ayant jamais rencontree. + +Le collier trancha le differend; des femmes d'un certain age, qui +avaient ete en relations avec la mere de Ghislaine, reconnaissaient ce +collier fameux par la beaute et la purete des quatre cents perles qui le +composaient: + +--C'est le collier des princesses de Chambrais. + +--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette +importance? + +C'etait le comte qui avait voulu qu'elle portat ce bijou comme il avait +exige la robe decolletee, au grand etonnement et a la grande gene de +Ghislaine qui avait essaye de s'en defendre en lui opposant un de ses +axiomes. + +--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la +toilette etait la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre +distinction? + +--Bon pour la journee le dedain de la toilette, ou quand on ne doit pas +se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire. + +Et il s'en etait tenu la ne jugeant pas a propos de donner ses autres +raisons qui etaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que, +quand le comte d'Unieres viendrait dans sa loge, tout le monde eut les +yeux tournes vers cette loge. + +Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_, +on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte +d'Unieres, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir +les fiancailles "d'une des plus nobles heritieres du faubourg +Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques +du parti monarchique". + +Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait, +non les francais bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond +mepris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas, +en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille +et meme de l'avant-veille, soigneusement plies sous le bras gauche, les +serrant sur son coeur, et les abandonnant ca et la, a mesure qu'elle les +finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre a la trace, comme si elle +avait pris soin de jalonner son passage. + +Trois jours apres la soiree de l'Opera, Ghislaine fut surprise un matin +de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitee un numero +du _Morning Post_, et elle crut, tant etait vive l'agitation de sa +gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle +qu'elle heritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se +facha: + +--Non, mademoiselle, je n'herite point; ce n'est pas de moi qu'il +s'agit, c'est de vous; lisez ce journal. + +Et de son doigt tremblant elle lui designa quelques lignes du _Morning +Post_ en le lui mettant devant les yeux. + +C'etait la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais +reproduisait, mais en la precisant, sinon pour Ghislaine, qui restait +"l'une des plus nobles heritieres du faubourg Saint-Germain", au moins +pour "le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti +monarchique", qui etait nomme tout au long. + +--N'est-il pas etrange que j'apprenne votre mariage par un journal? +demanda lady Cappadoce. + +--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-meme de cette facon? + +Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher +_Morning Post_ put annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si +methodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupefaite. + +--Ce ne serait pas vrai? + +--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle. + +--Il aura ete trompe par quelque journal francais, repondit lady +Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri; +alors, ce n'est pas vrai? + +--Ce n'est pas vrai. + +--Convenez que cette intimite avec M. d'Unieres est bien faite pour +susciter ces bruits de mariage. + +Ghislaine ne repondit pas. Apres un moment d'attente, lady Cappadoce +continua: + +--Je vous felicite, ma chere enfant, que cette nouvelle soit fausse. +Vous connaissez mon opinion sur les mariages precoces: ils sont rarement +heureux, tres rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage +doit etre reflechi. Un mari doit etre choisi, et non pris au hasard. Ce +n'est pas quand elle ne connait ni le monde, ni la vie, qu'une jeune +fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse +entrainer par des considerations futiles: un nez bien dessine, une barbe +soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unieres est +d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais apres? + +--Il me semble qu'il a autre chose. + +--C'est de son role politique que vous voulez parler? Il faudrait voir. + +--Est-ce que la place qu'il s'est faite a la Chambre ne dit pas ce qu'il +vaut? + +--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui etaient de pauvres +caracteres. + +--C'est que justement le caractere chez M. d'Unieres est a la hauteur du +talent. + +--Comme vous le defendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce +ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse. + +--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de facon a en rester +la. + +Si elle etait fachee des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne +se trahissait que trop visiblement, elle ne l'etait pas moins +contre elle-meme. Au lieu de defendre M. d'Unieres et de confesser +maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'ecouter sa +gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait? + + + +X + +Depuis longtemps deja tout le monde admettait que le comte d'Unieres +etait le fiance de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de +leur mariage, et c'etait un etonnement que la date n'en fut pas encore +fixee; cela etait si bien accepte que quelques pretendants, qui avaient +pense un moment a se mettre sur les rangs, s'etaient retires. A quoi bon +perseverer, puisque le choix etait arrete! + +Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne +s'etait encore dite entre eux, bien que l'assiduite de d'Unieres se fut +continues aussi constante a Paris qu'a Chambrais, et qu'il n'eut pas +manque une seule des reunions de chasses en plaine que le comte avait +organisees a l'automne, ni celles des chasses a courre qui les avaient +remplacees en hiver. + +Mais ce n'est pas des levres seulement qu'on dit a une femme qu'on +l'aime; c'est meme rarement de cette facon que les duos d'amour +commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus +rien a s'apprendre. + +Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semble +qu'elle etait disposee a l'ecouter et meme a lui repondre, et toujours +a l'instant ou il allait prononcer le mot decisif, il s'etait arrete, +voyant tres clairement qu'ils n'etaient plus a l'unisson, et que si +elle s'etait abandonnee quelques secondes auparavant, deja elle s'etait +reprise. + +Il se perdait dans ces contradictions qui, surement, n'etaient pas +exclusivement feminines, et avaient des causes que d'autres plus experts +que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui +echappaient. + +A la longue, la situation etait devenue difficile pour lui, et meme +jusqu'a un certain point ridicule, croyait-il. Ce role d'aspirant fiance +ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinat plus +franchement. + +A bout de patience, il se decida a s'en expliquer avec M. de Chambrais +qui, de son cote, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent +toujours au meme point, sans avancer d'un pas. + +--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me +faire aimer, et vous avez ajoute, avec la bienveillance que vous m'avez +toujours temoignee, que cela ne me serait pas difficile, personne +n'etant dans de meilleures conditions que moi. + +--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont meme +plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'etaient a ce moment. + +--Croyez-vous donc que si vous dites a mademoiselle Ghislaine que je la +demande en mariage, elle vous repondra qu'elle m'accepte? + +Le comte fut embarrasse, car ce qu'il croyait precisement c'etait que, +s'il adressait cette demande a Ghislaine dans ces termes, la reponse +qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il +avait risque une allusion a son mariage, c'est-a-dire qu'elle ne pouvait +pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'annee precedente. +Il fallait donc tourner cette difficulte. + +--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et +meme de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspires. + +--Vous le croyez? + +--J'en suis sur. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai +pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer +m'a donne cette certitude, que la facon dont elle me parle lorsqu'il est +question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer. + +--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas a vous dire avec quelle +joie profonde je recois vos paroles, je crois que le moment est venu de +lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission. + +Ce ne fut plus de l'embarras que le comte eprouva, ce fut une gene +inquiete. + +--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrement pour ce mariage, il ne me +reste plus qu'a lui demander le sien. Aussi bien la situation dans +laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas +plus pour nous que pour le monde. + +--Evidemment, repondit le comte, cependant.... + +--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez +parle l'annee derniere pour retarder cette date existent encore; mais je +demande une reponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de +devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me presenter +ouvertement comme son fiance, et j'attendrai. + +Pendant que d'Unieres parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au +pied du mur, se demandait comment sortir de la; ce dernier mot lui +ouvrit un moyen: + +--Pouvez-vous dire cela a Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder +cette question de delai avec elle? + +--Assurement, c'est difficile. + +--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile +de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous +voulez une reponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je +ne traiterai que le point du mariage et ne vous enleverai pas la joie de +lui dire votre amour. + +Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unieres, que +trop dure, il fallait en sortir; rien a attendre de bon a la prolonger, +au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulte etait grande +et la responsabilite lourde pour lui. + +C'etait une lutte a engager, une bataille a livrer, et on pouvait +craindre de la perdre si le terrain n'etait pas bien choisi; avec +une volonte resolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur feru de +certaines idees de devoir comme le sien, il pouvait tres bien rencontrer +une invincible resistance. + +Ce fut a chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour +de Paris a Chambrais, ou il trouva Ghislaine seule au travail dans +l'atelier de sculpture qu'elle avait fait amenager en ces derniers +temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie. + +D'un air indifferent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe +de chiens qu'elle etait en train de modeler, un tablier de serge passe +par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise. + +Il lui adressa quelques encouragements aimables comme a l'ordinaire, +puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invites pour une +partie de peche. + +--M. d'Unieres n'en est pas? demanda-t-elle. + +Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'a amener cette question. + +--Ah! d'Unieres, d'Unieres, dit-il d'un air d'ennui. + +Elle le regarda, surprise de ce ton si different de celui qui etait +toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unieres. + +--Apres tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre. + +--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ebauchoir en l'air, +en regardant son oncle. + +--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unieres... il se marie. + +En prononcant ces mots, il tenait les yeux attaches sur elle, il la vit +palir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais +deja il etait pres d'elle, et avant qu'elle s'abattit il la recut dans +ses bras. + +--Oh! ma chere petite, s'ecria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi. + +En repetant ces deux mots, il l'avait portee sur un fauteuil ou il +l'avait allongee; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte +tout de suite de ce qui s'etait passe. + +--C'etait un piege que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir +employe. Il fallait bien t'amener a avouer ton amour.... + +--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion! + +--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se +trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes. + +Elle avait baisse la tete pour cacher sa honte. + +--C'est precisement parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne +puis pas etre sa femme. + +C'etait une discussion a soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne +la redoutait point: le coup avait ouvert une breche par ou il devait +emporter toute resistance s'il manoeuvrait adroitement. + +--Tu l'aimes et tu ne peux pas etre sa femme! + +--Je ne suis pas digne de lui. + +--C'est la faute qui fait l'indignite: ou est ta faute? + +--Suis-je la jeune fille qu'il suppose? + +Il eut un geste d'impatience: + +--Quelle drole de facon de juger la vie quand on ne la connait pas. +Assurement il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions +sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il +faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne +pas exagerer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute, +tu entends, commet, c'est-a-dire qu'elle participe a la responsabilite +d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en etait ainsi +je t'assure que la statistique du mariage serait changee. Quelle faute +as-tu commise, toi? Ou est ta responsabilite? De quoi es-tu coupable? +Une mauvaise pensee-a-t-elle jamais traverse ton esprit, occupe ton +coeur? As-tu une legerete de conscience, une imprudence de conduite a te +reprocher? + +--J'ai ma fille. + +--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune +fille, la chaste jeune fille que etais il y a deux ans? A-t-elle laisse +une souillure dans ton ame? une trace quelconque en toi? + +--Une honte dans ma vie. + +--Tu deraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant a vouloir toujours +partir du meme point tu arrives a l'absurde: que tu aies participe a +ce qui, s'est passe, tu ne serais que juste en t'accusant et je +t'accuserais moi-meme; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne +serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais +rien de tout cela n'existe. Tu n'as participe a rien. La naissance de +l'enfant est cachee. Alors ou est la faute, ou est la honte? Notre brave +medecin de Palerme me disait quand nous avons quitte Bagaria que tu +etais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie, +j'affirme en mon ame et conscience que tu en es la plus honnete, ne +peux-tu pas me croire? D'Unieres t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de +devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce +serait folie. Reflechis a cela. Songe que si, sous l'influence de cette +folie, tu refusais d'Unieres, on chercherait la cause de ce refus +inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et +surement tu n'echapperais pas a cette honte dont tu parles. + +Elle resta un moment silencieuse: + +--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la +tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai +d'autres aussi.... + +--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! ecoute, et tu comprendras que +l'interet meme de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je +serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi +cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort, +l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte +a notre maison; tu passeras donc une vie miserable dans la lutte, +tiraillee d'un cote, tiraillee de l'autre. Epouse d'Unieres et +j'installe Claude ici avant deux mois. + +--Ici! + +--Dangereux tant que tu n'es pas mariee, l'enfant cesse de l'etre du +jour ou tu es protegee contre une imprudence ou un coup de tete maternel +par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc +te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amene a +Chambrais. Ton garde Lureau ne peut decidement plus faire aucun service; +pour le remplacer, tu prends ce brave garcon dont je t'ai parle, +Dagomer, qui, en defendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un +bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnete garcon qui +m'est devoue; sa femme a toutes les qualites pour faire une excellente +nourrice. Nous installons Dagomer a la place et dans le pavillon de +Lureau, et ils amenent avec eux et leurs autres enfants une petite fille +qui leur a ete confiee... la tienne. + +--Vous voulez.... + +--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combine cet arrangement pour +enlever ton consentement. Aussitot mariee, tu pars pour l'Espagne, ou tu +visites tes parents, et ou ton mari fait sa Couverture et remplit ses +devoirs aupres du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais a Palerme, je +ramene Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emmenage ici, et quand +tu reviens tu peux voir l'enfant a ton gre, en attendant que nous +l'envoyions a Paris pour son education. + +--Oh! mon oncle, mon oncle. + +--Autorise-moi a telegraphier a d'Unieres, et tout cela se realise, tu +fais d'un mot notre bonheur a tous le sien, le tien, le mien et celui de +Claude. + +Comme elle ne repondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il +la vit fremissante. + +--Qu'as-tu? + +--J'ai peur. + +--De quoi! + +--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition. + +--De quoi pourrais-tu etre punie? Quant a ce malheur que tu veux +prevoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne +t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari. + +Comme elle ne repondait pas, il se mit a une table sur laquelle se +trouvaient un encrier et une plume. + +--J'ecris la depeche, dit-il. + + +FIN DE LA DEUXIEME PARTIE + + + + +TROISIEME PARTIE + + + +I + +Dix ans s'etaient ecoules depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix +annees avaient passe pour elle comme pour son mari rapides, legeres, +embellies de tout ce que la fortune, la consideration, l'elevation du +rang peuvent donner de joies et de confiance. + +Elle aimait son mari d'un amour passionne. + +Le comte idolatrait sa femme. + +Et la fierte qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un +etat d'enthousiasme qui melait toujours a leur tendresse une part +d'exaltation. + +Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils +n'en connaissaient pas le calme. + +Une separation de quelques jours exigee par les necessites de la +politique les angoissait comme un malheur; pendant ces separations +ils s'ecrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse +passionnee, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courut +au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur premiere etreinte +ne leur donnassent un vertige. + +Memes idees, memes gouts, meme esprit, meme education; ils n'etaient +vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un +regard, exprimant bien souvent ensemble la meme pensee, en se servant +des memes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude +a l'avance d'un accord parfait. + +Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques, +discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus +grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas +toujours se conformer a ce qu'elle lui avait conseille--ce qui etait +rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de +respect. + +Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'etait +mieux qu'en egale qu'il la traitait, c'etait en superieure: elle se +montrait en tout d'une intelligence si large, si sure, si equilibree, +d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance +dans son esprit, tant de foi dans son coeur! + +Chambrais etait leur residence favorite pour plusieurs raisons, dont la +principale etait qu'ils s'y trouvaient plus etroitement unis; et leur +sejour s'y partageait en deux series bien distinctes: l'ete, pour le +repos et l'intimite; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le +monde et les grandes receptions. + +Mais c'etait l'ete qu'ils preferaient; et ils passaient alors deux mois +en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient +seulement troubler de temps en temps, car ces visites etaient limitees +par eux, de facon a ce qu'ils pussent revenir, sans avoir ete +serieusement distraits, a la solitude qui leur etait chere et dont ils +tiraient de si profondes jouissances. + +C'etait a cette epoque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de +leurs tendres causeries. La rosee a peine bue par le soleil, alors +que le matin avait encore toute sa fraicheur, Ghislaine, habillee de +flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son +mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine. + +Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme +un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se +terminaient par un hymne de gratitude a la Providence, qui leur donnait +un tel bonheur. + +Que de fois, s'arretant tout a coup, le comte avait pris les deux mains +de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement +murmure qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la venerait, qu'elle +etait sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil. + +Alors elle se defendait, un peu serree au coeur et confuse: + +--Non, disait-elle, c'est trop. + +Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son emotion et, +dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondement il etait +aime. + +Souvent ils ne rentraient que pour le dejeuner, fortifies tous deux dans +leur amour, contents de ce qu'ils s'etaient dit et ayant toujours fait +en eux quelque decouverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle +raison de s'aimer davantage. + +Quand il devait parler a la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris +et il l'installait lui-meme dans une tribune, puis quand il avait pris +place a son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux +vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caracteristique +qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver. + +Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la +reponse qu'elle voulait. + +Enfin, le president prononcait les mots sacramentels: + +--M. le comte d'Unieres a la parole. + +Elle sentait son coeur s'arreter et une chaleur lui bruler les +paupieres; elle connaissait les points principaux de son discours, mais +comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les +interruptions et le boucan? + +Car, malgre l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'etait par un +tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole. + +Jusqu'a la mort du Roy, il s'etait tenu enferme dans le royalisme le +plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberte de conscience, il +avait incline vers une sorte de socialisme chretien qui, dans ses elans +populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extreme gauche +en meme temps qu'il consternait ses amis de la droite. + +Quel serait l'accueil de ce jour? C'etait ce qu'on pouvait se demander +chaque fois qu'il prenait la parole: de quel cote viendraient les +applaudissements? Duquel les exclamations ou les huees? + +Cependant, il etait a la tribune les bras croises, les yeux leves et +tournes vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu a peu +le silence s'etablissait et il commencait. + +Quelle emotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant +au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'a elle; mais aussi quand la +Chambre entiere restait attentive, quelle fierte! + +Et le soir, en revenant a Chambrais, dans leur coupe, ils se tassaient +l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa +gloire dans cette etreinte; et alors, s'entrainant, se repondant, ils +faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que +le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa +conscience. + +Les d'Unieres etaient devenus un modele qu'on citait chez tous dans leur +monde: leur amour; la beaute et la vertu de la femme, la fidelite et le +talent du mari forcaient la bienveillance et meme l'admiration. + +Aucun point faible ou l'on put les prendre. Si leur genre de vie, a +la campagne comme a Paris, etait princier et fastueux, digne de leur +fortune et de leur rang, la charite n'y perdait rien. Pas un lendemain +de fete qui ne fut le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile ou la +comtesse d'Unieres n'eut sa place. Leur existence dans les plus petits +details etait l'application meme de leurs principes. + +Ils ne voulaient pas etre riches pour eux seuls: et il fallait que ceux +qui les entouraient, qui dependaient d'eux eussent leur part de cette +fortune: c'etait loin, tres loin que leur responsabilite s'etendait a +cet egard. Que de gens ils avaient soutenus, consoles, releves! Que de +devoirs ils s'etaient imposes quand ils auraient pu si bien passer a +cote d'infortunes et de miseres qui ne les touchaient pas directement, +en detournant la tete, et dont ils prenaient la charge par cela seul +bien souvent que le hasard les leur avait revelees! + +On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et +le mot n'etait que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le +souci de sa dignite et de son rang, sans qu'on put jamais remarquer +une preoccupation d'economie ou d'egoisme, pas plus qu'une negligence +d'etiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout etait largement mene, +et s'il n'etait pas a Paris d'equipages aussi parfaitement tenus que +les leurs, il n'y avait pas de maison ou l'urbanite, la politesse, la +simplicite des manieres, l'affabilite, fut poussee aussi loin, sans que +la correction la plus irreprochable en souffrit en rien. + +Pour ces raisons et pour leurs merites personnels leur situation etait +exceptionnelle, admiree, respectee; on ne touchait pas aux d'Unieres, +c'etait un honneur d'etre recu par eux, de les recevoir, de les imiter. +Malgre leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on etait +sur de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unieres +s'etait occupee de quelque chose, avait accepte quelqu'un, s'etait +montree quelque part, on emboitait le pas derriere elle, sans meme +songer a se retourner; quant a juger, a critiquer, c'eut ete un crime +que personne ne s'etait encore aventure a commettre. + +Comment la blamer quand on ne pensait qu'a la copier! Paris a de ces +engouements; il y a des periodes ou il est de bon ton d'etre grasse +parce qu'une femme tres en vue est grasse, d'autres ou il est desirable +d'etre maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et +dans un certain monde une femme n'etait reconnue jolie et elegante que +si sa beaute pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unieres. On +se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait meme fait adopter +l'extreme simplicite de ses toilettes, taillees dans des lainages +souples aux couleurs neutres, dont les facons ne subissaient jamais les +exagerations de la mode. + +Pendant ces dix annees de bonheur, un seul nuage etait venu assombrir +leur ciel radieux: huit ans apres leur mariage, ils avaient perdu M. de +Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse a courre, le +comte avait ete renverse par son cheval tombe avec lui, et blesse a la +poitrine d'un coup de pied. Il avait gueri de cette blessure, ou plutot +il en avait paru gueri, mais une myocardite chronique en etait resultee +qui, au bout de quelques mois, avait amene la mort. + +M. de Chambrais n'avait pas attendu d'etre malade pour assurer l'avenir +de Claude, comme il l'avait promis a Ghislaine, et des le lendemain de +l'installation de l'enfant aupres du garde Dagomer, il avait depose, +chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa +legataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette +fortune qu'a sa majorite ou a son mariage. + +Quand il s'etait senti condamne, il n'avait pas davantage attendu trop +tard pour dire a Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sut, mais, avec ce +sentiment de prevenance qui avait toujours ete sa regle, il l'avait fait +de facon a ce qu'elle ne put pas supposer qu'il se savait perdu. + +--Me voila malade, ma chere petite, et bien que j'aie l'espoir que ce +n'est pas grievement, j'ai une precaution a prendre, une recommandation +a t'adresser que je ne veux pas differer. Si je devais partir--mais, +rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais, +j'aurais cette supreme consolation de te laisser la plus heureuse des +femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde +de plus heureuse, que toi? + +--Certes non, mon bon oncle. + +--Il serait donc absurde de prevoir que ce bonheur puisse etre menace un +jour. Et je ne le prevois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que +sage de prendre toutes les precautions meme contre l'impossible et +l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une +position critique, j'ai depose chez notre notaire, Me Le Genest de La +Crochardiere, des pieces qui pourraient te servir. + +Deja bouleversee, Ghislaine perdit contenance: + +--Il est revenu, murmura-t-elle. + +--Non; je te jure meme que je ne sais pas s'il est encore vivant malgre +les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu +depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui, +toutes les probabilites sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas a +craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour +ta defense, je l'ai deposee chez notre notaire avec cette mention: +"Piece a remettre a madame la comtesse d'Unieres, si elle la reclame; si +cette reclamation n'a pas lieu, la bruler sans la lire, apres la mort de +madame d'Unieres." Et je suis sur que cette reclamation n'aura jamais +lieu. + + + +II + +La mort de M. de Chambrais avait change la situation et l'etat de +Claude. + +Jusqu'a ce moment elle avait vecu chez les Dagomer sans que personne eut +a s'occuper d'elle--au moins au point de vue legal. + +Quelle etait cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait +pas a le savoir; arrivee a Chambrais en meme temps que les Dagomer, on +l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus +attention a elle qu'a ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni pere ni +mere, croyait-on, et encore n'en etait-on pas bien sur. + +La seule chose en elle qui eut provoque la curiosite et meme parfois +quelques questions aux Dagomer, etait l'interet que lui temoignait M. de +Chambrais. + +On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler +qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou a peu pres. A la verite, +madame Dagomer aurait pu raconter comment, a Marseille, une femme qui +avait prononce quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui +avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommande +le silence la-dessus, et elle le gardait, son interet etant de se taire: +pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas a se voir enlever une +enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux. + +Madame d'Unieres aussi s'etait occupee de cette petite, c'est-a-dire que +plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant a l'enfant, lui +donnant des jouets, des vetements, des fruits, des friandises, mais quoi +d'etonnant a ce que la niece continuat l'oncle et le suppleat dans ses +soins et ses attentions pour lesquels il etait peu fait? + +D'ailleurs ce n'etait pas seulement pour cette petite que madame +d'Unieres se montrait bonne et genereuse; elle l'etait egalement pour +les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi +sans doute de n'en avoir pas elle-meme. Personne n'avait pu remarquer si +sa voix, lorsqu'elle s'adressait a Claude, avait des intonations plus +tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard etait plus +emu, plus caressant, plus maternel; il eut fallu pour cela des facultes +d'observations ou des soupcons que n'avaient point les gens qui, par +hasard, s'etaient rencontres avec elle chez son garde, lorsqu'elle +s'entretenait avec la petite ou la caressait. + +Pendant huit annees, bien fin eut ete celui qui eut trouve quelque +mystere a chercher dans l'existence de cette petite fille qui +grandissait a cote de ses freres et soeurs, et se confondait avec eux +comme s'ils eussent eu tous le meme pere et la meme mere; aussi solide +qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lachant ses sabots pour mieux +courir, et parlant en j'_avons_ et j'_etons_ comme une vraie paysanne +de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de +l'affection que lui temoignait M. de Chambrais pour etablir sa +superiorite sur ses camarades. + +Mais a la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'etait rien +parce qu'elle n'avait rien, etait devenue, de par l'heritage qui lui +tombait, un personnage. + +Il avait fallu lui creer un etat-civil, et l'acte de naissance manquant, +on l'avait remplace par un acte de notoriete, qui, se basant sur une +piece trouvee dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus +qu'elle n'avait reellement, la faisant naitre en septembre au lieu de +fevrier. + +Puis on lui avait institue un conseil de famille compose de gens +d'affaires, avec tuteur, subroge-tuteur, et toute la mecanique +judiciaire s'etait mise en marche pour elle. + +De l'enfant qui s'elevait ignoree par les Dagomer, on avait pu ne pas +s'occuper, mais il n'en devait pas etre de meme de l'heritiere du comte +de Chambrais. + +Pendant que les gens d'affaires reglaient la situation legale de Claude, +Ghislaine n'avait pas a intervenir: qu'eut-elle fait, qu'eut-elle dit, +et meme qu'eut-elle compris? Son oncle avait pris toutes les precautions +que ses conseils lui avaient indiquees, et elle pouvait avoir toute +confiance dans ceux qu'il avait lui-meme choisis pour surveiller +l'execution de ses volontes. + +Mais il n'en avait pas ete de meme quand le conseil de famille, d'accord +avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude. + +Heritiere de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M. +de Chambrais avait tres gaillardement depensee, Claude ne pouvait pas, +semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait +la mettre dans un couvent ou elle recevrait l'education qui convenait a +la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait +presque doublee par l'accumulation des interets; mais par raisons de +convenances, on n'avait pas voulu decider quel serait ce couvent, s'en +remettant, pour ce choix, a la comtesse d'Unieres, dont on demandait +l'avis. + +L'avis de Ghislaine avait ete qu'on devait la laisser encore a +Chambrais: elle savait que son oncle desirait que Claude n'entrat pas +au couvent avant dix ans,--ce qui etait vrai d'ailleurs, cette question +ayant ete agitee et resolue entre eux depuis longtemps,--et elle +trouvait que la volonte de son oncle devait etre respectee. Sans doute +l'instruction de l'enfant devait etre commencee: mais il semblait +qu'elle pouvait l'etre des maintenant, sans qu'on la mit au couvent tout +de suite, ou sans qu'on l'envoyat a l'ecole communale, ce qui ne serait +pas decent. + +Lors de son mariage, Ghislaine s'etait bien entendu, separee de lady +Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle +en avait si souvent exprime le desir, avait annonce son intention de +rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli +l'heritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays +que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance. +Jusque-la elle supporterait son exil avec dignite, quelque part dans un +village aux environs de Paris, dont le climat convenait a sa sante,--le +climat etait la seule chose qu'elle acceptat sans critique en France--et +ou elle pourrait cacher sa mediocrite. + +Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert +dans le village une maisonnette qui, habitee autrefois par l'intendant, +etait libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptee. Installee la +depuis huit ans, elle y vivait en attendant son heritage, partageant son +temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes +dans le jardin potager et les serres du chateau, pendant lesquelles elle +choisissait les legumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi +que les fleurs qui devaient decorer son salon, ou Ghislaine seule lui +faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait +le chateau, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons +pour le voir passer portant sur sa tete une manne pleine de legumes, +de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la +"vieille Anglaise," racontait-il, lui eut jamais adresse un remerciement +ou donne un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas +l'education de Claude? + +Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'etait rebiffee, outragee +evidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des +lecons a une gamine qui avait ete elevee avec des paysans! Si elle avait +consenti a accepter une position subalterne, c'est qu'elle la placait +aupres d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un +rang des plus eleves dans la noblesse francaise des le dixieme siecle +et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons +souveraines.... + +Comme elle debitait cette reponse avec sa dignite des grands jours, tout +a coup elle s'etait arretee en souriant: + +--Il est vrai que les probabilites disent que cette enfant est aussi une +Chambrais. + +Ghislaine, stupefaite, avait detourne la tete. + +--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce +cher comte; les hommes ont en France des libertes qu'il faut bien +admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le +suppose, il est le pere de cette petite, la position se trouve changee: +ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais. + +Des la que Claude etait une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter +la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptee +qu'elle avait propose de prendre l'enfant chez elle, de facon a la faire +travailler du matin au soir, en dirigeant son education qui laissait si +fort a desirer et sur tant de points. + +Mais c'etait plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert +depuis si longtemps de la secheresse de son ancienne gouvernante, ne +pouvait pas accepter que sa fille en souffrit a son tour. Le contraste +serait trop rude de passer de la liberte dont elle jouissait chez les +Dagomer, a l'assiduite rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce. +Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idee; elle etait +aimee par son pere et sa mere nourriciers qui etaient l'un et l'autre +de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses freres et +soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle +ne serait point aimee, et condamnee a une tenue correcte, elle devrait +perdre toute initiative. + +Se retranchant derriere la volonte de son oncle, elle n'avait donc pas +accepte cette proposition d'internat, et Claude etait venue simplement +travailler quatre heures par jour--ce qui s'etait trouve deja si dur +pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des revoltes. + +--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce a Ghislaine, +mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduite viendra. + +Sauvage, elle ne l'etait pas seulement pour le travail, elle l'etait +aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti a +donner des lecons a une enfant habillee en paysanne, on mettait a Claude +une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines +soigneusement lacees, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre +heures de travail, elle restait figee dans cette tenue sous l'oeil +vigilant de la gouvernante. Mais aussitot rentree, en un tour de main, +elle se debarrassait de sa belle robe, denouait son ruban, lachait ses +bottines et, reprenant ses vetements de tous les jours, son casaquin et +ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois denicher des nids, ou +bien, la faucille a la main, couper de la fougere et de l'herbe pour ses +vaches, rapportant sur sa tete la botte qu'elle venait de faire, sans +souci d'emmeler ses cheveux tout a l'heure si bien peignes. + +Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait +en cet attirail dans une allee de la foret. + +--Une fille a laquelle elle donnait ses lecons! + +Et a dix reprises elle avait dit et explique a Ghislaine qu'on ne ferait +rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans: + +--Une sauvage! + + + +III + +L'age fixe par Ghislaine elle-meme pour mettre Claude au couvent etait +passe depuis plus d'un an, et cependant l'enfant etait encore chez les +Dagomer. + +Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduite et +l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, etait cependant +vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout a +coup change; il avait semble que cette intelligence et cet esprit +s'alourdissaient, l'attention manquait, meme pour ce qu'elle aimait; en +meme temps un arret dans le developpement physique se produisait, elle +devenait grele et palissait, elle mangeait mal. + +Inquiete, Ghislaine avait appele son medecin de Paris, et celui-ci, la +rassurant, avait ordonne simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de +travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'etait en +faire une paysanne, le reste viendrait plus tard. + +Dans ces conditions, il ne pouvait pas etre question de la mettre au +couvent, et les heures des lecons de lady Cappadoce avaient ete reduites +de quatre a deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt +minutes. + +Mais la paysanne que Claude avait ete, comme les filles de Dagomer, +jusqu'a neuf ans, ne s'etait pas tout de suite retrouvee, et meme il +avait paru a Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire +vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady +Cappadoce. + +Un jour qu'elle etait arrivee sans que personne se fut trouve la pour +la voir venir, elle l'avait apercue du dehors dans la cuisine du garde +Claude, a cheval sur une chaise renversee: elle se tenait assise de +cote, et au bas de sa jupe courte trainait un morceau d'etoffe faisant +queue; a la main, elle tenait une baguette de coudrier qui etait une +cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui +trotte, elle criait de temps en temps: "Hop! hop!" + +--Que fais-tu donc la? demanda Ghislaine en entrant. + +Claude n'etait pas timide avec Ghislaine, ayant tres bien compris que +tout lui etait permis, aussi, apres le premier moment de surprise, ne se +gena-t-elle pas pour repondre franchement en souriant: + +--Ma promenade au Bois. + +Ghislaine fut stupefaite, n'ayant pas imagine que Claude savait ce que +c'etait que le Bois. + +--Ah! tu vas au Bois? + +--Mais oui. + +--Souvent? + +--Toutes les fois que j'en ai la liberte. + +--Et quand as-tu cette liberte? + +--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule. + +--On te defend donc d'aller au Bois? + +--Non, mais les autres se moquent de moi. + +Ghislaine pensa que les autres, c'est-a-dire les filles de Dagomer, +avaient bien raison, mais elle ne dit rien. + +--Tu sais ce que c'est que le Bois? + +--Bien sur; c'est une promenade ou les gens du monde se rencontrent, ou +l'on se montre ses toilettes, ou se font les grands mariages. + +Ghislaine ne put s'empecher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une +voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait +pas etre intimidee par ce rire. + +--Et qui t'a parle du Bois? demanda-t-elle du meme ton affectueux. + +--C'est lady Cappadoce. + +--A propos de quoi? + +--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon +col, elle me dit: "Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous +vous tenez ainsi." + +--Tu voudrais aller au Bois? + +--Oh! oui. + +--Pourquoi faire? + +--Pour me promener donc, pour voir. + +--Tu t'ennuies ici? + +--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent. + +--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois. + +--Je ne resterai pas toujours au couvent. + +--Certes, non; a moins que tu ne le veuilles. + +--Je ne le voudrai pas; je me marierai. + +--Ah! tu penses a te marier? + +--Mais oui, quelquefois, et meme souvent, je voudrais avoir un mari pour +qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni pere ni mere, et je voudrais +etre aimee. + +--Moi, je t'aime! + +--Vous etes la comtesse d'Unieres! + +Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille +habituee a se faire une idee presque surnaturelle, religieuse, de cette +comtesse d'Unieres si loin d'elle. + +Ghislaine fut remuee jusque dans les entrailles; c'etait donc vrai +qu'elle etait bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son +ignorance, n'admettait meme pas que cette distance put etre jamais +franchie. + +Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre +bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres; +personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une +faiblesse, elle qui toujours s'etait si rigoureusement observee; +d'un mouvement passionne, elle attira sa fille sur sa poitrine et, +longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne +comprenait pas. + +Puis tout a coup le sentiment de la realite lui revenant, elle s'arreta +brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser. + +--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime +bien. + +--C'est vrai, mais il n'est pas mon pere. + +--On n'a pas toujours une mere et un pere; a ton age je n'avais plus les +miens. + +--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi.... + +C'etait la un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulut le +continuer, chaque parole de Claude lui etait une blessure. + +--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutot pour changer l'entretien +que par curiosite reelle, quelle etrange odeur! + +Claude se troubla. + +--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une +pommade; est-ce une eau? + +Elle lui flaira les cheveux et le visage. + +--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mange des +bonbons? + +--Non. + +--Est-ce que tu ne veux pas me repondre? Il n'y a pas de mal a manger +des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des +petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est? + +Claude hesita; enfin elle se decida: + +--C'est de la cire. + +--Quelle cire? + +--De la cire a cacheter les lettres. + +--Tu manges de la cire a cacheter? Quelle idee! + +--C'est tres bon; ca fait une pate. + +--Une mauvaise pate. + +--Et puis, c'est amusant, ca colle aux dents. + +--Ou as-tu eu de la cire? + +--J'en ai pris chez lady Cappadoce. + +--Comment t'est venue cette idee? + +--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau +de cire dans ma bouche sans penser a rien; ca m'a paru bon; j'ai +continue; j'aime mieux ca que les meilleurs bonbons. + +--Mais tu peux te rendre malade, chere petite; la cire a cacheter n'est +pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger? + +--Oh! + +--Tu me feras plaisir. + +Claude la regarda un moment profondement dans les yeux: + +--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle. + +--Grand plaisir. + +--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets. + +Ghislaine, en redescendant au chateau, se trouva troublee et emue. + +Il etait rare qu'elle eut l'occasion d'etre seule avec Claude et put +l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir +a craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui etait permis d'en +montrer. + +Que de revelations dans cette entrevue d'une demi-heure! + +N'etait-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour +etre aimee! N'etait-ce pas ainsi qu'elle-meme revait et raisonnait, +enfant, quand elle se desolait de sa solitude? La pauvre petite aussi +souffrait de cette solitude et, detournant les yeux d'un present triste, +les fixait sur l'avenir, que son imagination lui representait tout plein +de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces reveries, +ces regards jetes en avant; et par la elle trouvait entre sa fille et +elle, des points de ressemblance qui la rassuraient. + +Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'etait-elle demande ce +qu'elle serait: fille de sa mere? fille de son pere? Et la question +etait assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, +regards, attitudes, gouts, dispositions, idees, humeur, caractere, +nature, tout lui avait ete matiere a observation. Claude etait une vraie +brune avec les cheveux ondules, mais cela ne tranchait rien, car si +elle-meme l'etait, lui aussi avait les cheveux noirs frises. + +Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire +ranger d'un cote plutot que de l'autre, car l'expression du visage, +generalement melancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie, +pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait +ete potelee, mais voila qu'avec l'age elle tournait a la maigreur et a +la secheresse de son pere. + +Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une facon si particuliere et ce +desir de mariage etaient quelque chose de caracteristique qui pouvait +faire pencher la balance du cote maternel, si l'histoire de la cire a +cacheter n'etait pas venue la relever. Assurement, ce n'etait pas +un fait insignifiant que cette perversion de gout. Jamais, dans son +enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries, +tandis que chez lui elles etaient typiques. Combien en retrouvait-elle +maintenant dont le souvenir precisement lui etait reste, parce qu'elles +etaient aussi etonnantes que cette passion pour la cire a cacheter. + +De la son trouble et son emoi: justement parce que Claude tenait de son +pere par plus d'un cote, il aurait fallu qu'elle fut surveillee avec une +sollicitude de tous les instants et redressee: l'education corrigerait +la nature; en lui montrant ou conduisait le mauvais chemin, en la +mettant dans le bon, elle suivrait celui-la. + +Une mere seule pouvait avoir une main assez ferme en meme temps qu'assez +douce pour cette tache; et elle ne pouvait pas se montrer mere pour +Claude. + +De la aussi son inquietude de conscience en se demandant si jusqu'a ce +jour elle avait fait tout ce qu'elle devait. + +Certes il etait impossible que les conditions d'habitation pussent etre +meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde, +vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa facade de pierres +et de briques, bien exposee a la lisiere du parc et de la plaine, +abritee l'hiver, ombragee l'ete, entouree de communs qui abritaient deux +vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de +legumes; et, puisque les medecins voulaient qu'elle vecut en paysanne, +nulle part elle n'eut ete mieux que la. + +De meme il etait impossible qu'elle eut un meilleur pere nourricier +et une meilleure mere que les Dagomer, qui etaient de braves gens, +honnetes, reguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne +faisaient aucune difference entre elle et leurs vrais enfants. + +Enfin l'institutrice qui la faisait travailler etait celle-la meme qui +l'avait elevee, un peu seche il est vrai, rigide, austere, cependant +pleine des plus hautes qualites. + +Mais etait-ce assez! + +Quand dans cet entretien elle avait dit a Claude qu'on n'a pas toujours +un pere et une mere, l'enfant lui avait repondu d'un mot qui ravivait +tous ses doutes: "Vous avez connu les votres." + +Qui savait l'influence que le souvenir de ce pere et de cette mere aimes +et respectes avait eu sur sa destinee, tandis que Claude seule, depuis +sa naissance, ne subissait que celle de la nature? + + + +IV + +Quand Ghislaine avait ete un jour a la maison de Dagomer pour voir +Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne +fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop repetees, +deviendraient inexplicables; elle devait etre prudente, elle voulait +l'etre. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une +raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tint pas la parole qu'elle +s'etait donnee et manquat a sa promesse. + +Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide +coup d'oeil dans la maison; elle n'echangerait qu'un mot avec Claude; +peut-etre meme ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait. + +Et de meme qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller a la +maison du garde, de meme elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil +et du seul mot. Arrivee devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et +le temps passait sans qu'elle en eut conscience: toujours elle avait des +questions a adresser a Claude, des recommandations a lui faire. + +Elle avait bien essaye de la rencontrer chez lady Cappadoce a l'heure +des lecons, sous pretexte de savoir comment elle travaillait, mais elle +avait du y renoncer bientot. Chez les Dagomer, on pouvait s'etonner +qu'elle vint si souvent, mais c'etait tout, on n'allait pas au dela de +cet etonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce +qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en etait +autrement. + +La premiere fois, la gouvernante avait ete flattee que l'ancienne eleve +voulut assister a la lecon de la nouvelle, et elle avait donne a cette +lecon une importance considerable--elle avait pionne. Mais a la seconde +elle avait ete surprise. A la troisieme, son esprit curieux avait +travaille la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui +la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer +aux investigations de cette curiosite qui enregistrait les remarques les +plus insignifiantes avec une implacable memoire. + +D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours ou le +comte allait a Paris sans elle, il en resultait que celui qui le premier +aurait pu s'en etonner et s'en plaindre devait les ignorer. + +Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tot qu'elle ne +l'attendait, et ne la trouvant pas au chateau, en amoureux presse et non +en mari jaloux, il avait demande ou elle etait pour la rejoindre au plus +vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'etait la verite, +le domestique qu'il interrogeait avait repondu que madame la comtesse +etait sortie, et qu'elle avait pris l'allee du pavillon du garde +principal. De meme, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait +aussi souvent parle de ces visites: "C'est ce que madame la comtesse m'a +dit hier en venant voir la petite." + +"Voir la petite", il semblait que Ghislaine ne pensat qu'a cela; et +comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en +etonnait point, pas plus qu'il n'etait surpris qu'elle ne lui en dit +rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence. + +Longtemps il avait balance s'il ne lui en parlerait pas le premier, et +un jour enfin il s'etait decide: + +--Vous venez de chez Dagomer? + +--Oui. + +--Comment va Claude? + +--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins. + +--Elle n'est evidemment pas faite pour la vie de couvent. + +--Je ne crois pas. + +--Pourquoi l'y mettre? + +--C'est la volonte du conseil de famille. + +--Etes-vous pressee de rentrer? + +--Pas du tout, repondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui +semblait etre le prelude d'une explication. + +--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus +long; le temps est doux. + +En effet, la fin de la journee etait sereine, et le soleil qui +s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumiere doree; +deja une fraicheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la +chaleur, recommencaient leurs chansons qui seules troublaient le silence +du parc. + +Ils marcherent un moment cote a cote, Ghislaine se demandant, le coeur +serre, quelle allait etre cette explication qui, assurement porterait +sur Claude, s'efforcant de ne trahir son emotion ni par un mot qui lui +echapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posee +sur le bras de son mari. + +--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il. + +Lorsqu'ils n'etaient point en tete a tete et pour les choses banales +de la vie ordinaire, leur habitude etait d'employer le "vous"; au +contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui etait tendresse, +ils se tutoyaient. + +--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversee. + +--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraitre, +plus profonde. + +Elle hesita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer +son regard et les tenant fixes sur sa main qu'elle sentait fremir. + +Cependant il fallait repondre: + +--Il est vrai, dit-elle. + +--Pourquoi t'en defendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras +point que tu ne t'en caches pas? + +Elle ne repondit pas, incapable de trouver un mot. + +--Vois comme te voila emue; c'est cette emotion dont tu n'es pas +maitresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donne +l'eveil. Je me suis demande ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherche. + +Si doux que fut l'accent de son mari, elle se sentait defaillir. + +--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au +sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'a la mort de ton oncle mon +observation ne me conduisait qu'a des contradictions; c'est le testament +de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie. + +C'etait en vain que Ghislaine cherchait a comprendre; les paroles +etaient terribles, le ton etait affectueux et tendre comme a +l'ordinaire. + +Il continua: + +--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de +suite franchement, cela eut tranche la situation. Je ne l'ai pas fait, +retenu par un sentiment de reserve envers ton oncle et plus encore +envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi. + +Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son +mari, lui avouer la verite? Elle s'arreta un moment, les jambes cassees +par l'angoisse. + +Mais il poursuivait, l'entrainant doucement dans l'allee ou, sur la +mousse veloutee, elle trainait les pieds sans avoir la force de les +lever. + +--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave, +mais.... + +Elle trebucha. + +--Appuie-toi sur moi, dans ton emotion tu ne regardes pas a tes pieds; +vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaitrais pas ta +tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. +Revenant a notre sujet, je disait donc que par le seul fait de +l'institution de Claude comme legataire universelle, M. de Chambrais +l'avait reconnue pour sa fille. + +--Ah! + +--....Et que dans ces conditions tu n'as pas a cacher les sentiments +affectueux qu'elle t'inspire. + +Elle etait eperdue, affolee, un soupir de soulagement s'echappa de ses +levres contractees. + +--Evidemment j'aurais du m'expliquer avec toi la-dessus, le jour meme de +l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le +repete, par un sentiment de respect pour la memoire de ton oncle; mais +aujourd'hui ce respect, exagere, j'en conviens, n'est plus de mise, et +ce n'est pas porter atteinte a cette memoire que d'accepter une parente +connue de tout le monde... a un certain point de vue c'est le contraire +plutot; n'est-ce pas ton sentiment? + +--Oui... sans doute; je n'ai jamais pense a cela. + +--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament +pour t'attacher a l'enfant, il est certain que la parente n'a pas ete +tout d'abord la cause exclusivement determinante de ton affection; si +tu as ete a elle inconsciemment pour ainsi dire, ca ete parce que nous +n'avons pas d'enfants; ton affection a ete celle d'une maternite qui n'a +pas d'aliment. Est-ce vrai? + +--Peut-etre; je ne sais. + +--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu +sur un meme objet, il y ramene tout; il est donc tout naturel que tu te +sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, +avant meme de soupconner que c'etait a la fille de ton oncle que tu +t'attachais, a ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation +change. + +Il s'arreta, et lui prenant les deux mains, il la placa en face de lui, +de maniere a plonger dans ses yeux: + +--Chere femme, chere bien-aimee, dit-il d'une voix vibrante de passion, +toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que +j'adore, que je venere, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, +toute mon esperance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passe, tu +n'admettras jamais la pensee, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse +se cacher un reproche detourne, ou meme une plainte. Si le chagrin de +notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende +responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre +moi-meme, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme. +N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou +tout au moins d'en tromper l'impatience? + +Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait +pas. + +--Tu ne vois pas comment? + +--Non. + +--En prenant Claude. + +Elle poussa un cri. + +--N'est-ce pas tout naturel? En realite, cette petite est ta cousine +et par la mort de son pere tu te trouves sa seule parente, sa mere en +quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort +de M. de Chambrais, d'instinct, malgre toi, mais poussee par une force a +laquelle tu voulais en vain resister, tu as ete cette mere pour elle. En +realite, c'a ete en te defendant, en te cachant, comme si tu faisais +mal et te le reprochais; mais enfin il en a ete ainsi: une vraie mere +n'aurait pas ete meilleure, plus affectueuse, plus prevenante, plus +devouee que tu ne l'as ete; plut a Dieu que tous les enfants en eussent +d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idee m'est venue que tu sois +cette mere, franchement; pour cela il n'y a qu'a prendre l'enfant avec +nous. + +--Tu veux! + +--Moi aussi je l'ai visitee souvent en ces derniers temps, je l'ai +etudiee: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour etre +heureuse il ne lui manque que d'etre aimee; toi et moi nous pouvons la +faire heureuse. + +Le saisissement avait ete si profond que Ghislaine resta quelque temps +sans trouver un mot: sa fille lui etait rendue; aux yeux de tous, elle +devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, +les caresses les plus tendres lui etaient permises; plus de sourdine a +la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'elever, la former. +Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnee quel bonheur! + +Dans un elan passionne, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute +palpitante elle le serra dans une vive etreinte: + +--Oh! cher Elie, que je t'aime; quel coeur que le tien! + +Il s'etait penche vers elle, et sur ses levres il mit un long baiser. + +Cette caresse la rappela a la realite; elle n'etait pas que mere, elle +etait femme aussi; ce n'etait pas seulement a sa fille qu'elle devait +penser, c'etait encore et avant tout a son mari, a l'homme qui l'aimait +et qu'elle aimait. + +Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit; +pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer? +Etait-ce loyal? + +Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser +le bonheur de ce mari? + +Son angoisse l'etouffait. + +Cependant il fallait repondre: + +--Non, dit-elle d'une voix brisee, cela est impossible. + +--Et pourquoi? + +--Personne ne doit etre entre nous; notre enfant a nous, si nous en +avons un, oui; un autre, jamais. + +--Je croyais aller au-devant de ton desir. + +--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondement touchee; mais +c'est a moi d'etre sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la +surveillerai de plus pres. Je serai sa mere, si tu le permets: toi, tu +ne dois pas etre son pere. + + + +V + +Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontre Soupert, +ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages +environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, +attable avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient echange une +parole. + +Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses +grandes manieres d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'etait tout. + +Elle qui etait l'affabilite meme avec tout le monde n'avait jamais fait +arreter sa voiture quand elle l'avait rencontre seul sur la route, +et dans son salut se montrait une reserve qui aurait tenu Soupert a +distance s'il avait eu la pensee de s'imposer. + +Pourquoi cette reserve avec lui? Plus d'une fois il se l'etait demande, +ne pouvant pas deviner le sentiment de gene et meme de honte qu'il +inspirait a son ancienne eleve; mais pour ne pas trouver de reponse +a cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir a cette +ancienne eleve, dont il parlait toujours avec plaisir. + +--Je lui ai donne des lecons, a la comtesse d'Unieres, quand elle etait +princesse de Chambrais, et vraiment elle etait douee pour la musique. +Quand ces lecons m'ont ennuye, je me suis fait remplacer par un garcon +qui etait bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu. + +Et quand il se trouvait avec des gens en etat de s'interesser a +l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force details sur +le portrait du grand seigneur russe: + +--Celui-la aussi etait doue, il serait devenu un artiste de talent s'il +avait vecu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garcon est +mort en Amerique ou il avait ete donner des concerts; depuis dix ans, +personne n'a entendu parler de lui. + +Et la-dessus, apres boire, Soupert philosophait volontiers. Quel +contraste reconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce +garcon! Ne chetif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la +force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une +journee de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garcon, +que la nature semblait avoir cree pour vivre cent ans, avait ete se +faire tuer en Amerique dans la fleur de la jeunesse; et voila ou se +montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art +pour but; Nicetas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la +perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traite avec le plus +parfait mepris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait +dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la +caisse etait vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne +occasion lui permit d'en acheter une autre. Cette philosophie, il +l'avait enseignee a Nicetas, mais celui-ci n'avait pas profite de cette +lecon, et il etait mort; c'etait dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais +regrette personne, donnait parfois un souvenir attriste a ce garcon. + +--Pauvre Nicetas! + +Un soir qu'il etait attable tout seul dans sa salle a manger devant un +grog a l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant a petits coups, le soleil +qui se couchait derriere Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenetre +ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre +s'arreta sur la route devant cette fenetre. C'etait celle d'un homme de +grande taille au visage brun rase, gras d'une mauvaise graisse bouille, +la physionomie fatiguee, ravagee, le vetement assez use et plus encore +desordonne: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunatre, cravate en +foulard bleu, chapeau-melon. + +--Bonsoir, maestro. + +Soupert n'etait certes pas fier, surtout au cabaret, ou il acceptait +toutes les familiarites pour ne pas boire seul, mais chez lui il se +souvenait de ce qu'il avait ete et retrouvait un peu de dignite. Cette +facon de le saluer, avec des manieres amicales chez quelqu'un qu'il ne +connaissait pas, le facha: + +--Bonsoir, dit-il sechement. + +--Vous ne me reconnaissez pas? + +--Je vous connais donc? + +--Un peu. + +--Alors pardonnez-moi. + +Quittant sa chaise, du fond de la piece, Soupert vint a la fenetre. + +Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en +evoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigue et cette physionomie dure +ne lui disaient rien. + +--Et ou nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il. + +--Ici. + +De nouveau il l'examina. + +--Parlez un peu, dit-il, la tete, le corps, les manieres changent, la +voix est plus fidele. + +--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de +trouver. + +--Est-ce possible! s'ecria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que +les yeux. + +--Il faut le croire. + +--Le bambino! + +--Lui-meme. + +--Tu n'es donc pas mort? + +--Vous voyez. + +--Au moins tu as diablement change. + +--Il parait. + +--Allons, allons, enjambe la fenetre. + +En meme temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider. + +--Voila une agreable surprise; heureux de te voir, mon cher garcon, et +de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre. + +--Mais non. + +--Prends une chaise, tu vas boire un grog. + +Comme il s'occupait a remplir les verres, Nicetas lui arreta la main: + +--Pas d'eau, je vous prie. + +Soupert se conforma a cette demande, mais se renversant, il l'examina de +nouveau: + +--Sais-tu a quoi je pense? dit-il tout a coup en mettant ses deux coudes +sur la table. A une certaine soiree qui remonte loin, une douzaine +d'annees au moins ou tu es venu comme aujourd'hui frapper a cette +fenetre; il etait plus tard seulement, mais la saison etait la meme, +le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marche dans la nuit +puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te decider a +boire ton grog. T'en souviens-tu? + +--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre +verre: "Voila le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire, +illusion et folie!" + +--Et la vie t'a montre que j'avais raison? + +--Que trop. + +--Alors, tout n'a pas ete rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que +tu es quitte la France? + +--Pas precisement, mais vous savez que je n'ai pas ete voue au rose a ma +naissance. + +Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un +trait. + +--Il y a longtemps que tu es de retour a Paris? + +--Quelques jours. + +--C'est gentil a toi, d'etre venu me voir tout de suite. + +--Vous etes, cher maestro, le seul homme en ce pays aupres de qui j'aie +trouve de la sympathie, le seul qui m'ait montre de l'interet sans rien +attendre en retour, et comme je n'ai jamais ete gate sous ce rapport, ma +premiere pensee a ete pour vous. + +Soupert lui tendit la main, touche ou tout au moins flatte de ce +souvenir. + +--Et le violon? demanda-t-il: + +--Il y a longtemps que j'ai renonce au violon. + +--Avec ton talent! + +--Le talent! Ah! maestro, en voila une illusion et une duperie. On croit +au talent a quinze ans, a celui qu'on aura; mais a vingt-cinq, on voit +celui qui vous manque et l'on est degoute de soi. C'est ce qui m'est +arrive. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'etait duperie de +travailler soi-meme au lieu de faire travailler les autres, et j'ai +vendu mon violon tout simplement a un plus naif que moi. + +--Les journaux parlaient de tes succes la-bas. + +--Les reclames me coutaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire +etait mauvaise. + +--Et alors? + +--J'ai essaye un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaille aux mines +et j'ai gagne une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai +fait de la culture et n'ai pas reussi. J'ai ete agent d'emigration pour +les Chinois vivants et de reexportation pour les Chinois morts. J'ai ete +officier au service du Perou. En Colombie, je me suis un peu marie, mais +si peu que j'espere que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la +Nouvelle-Orleans, j'ai ete directeur de theatre, et c'a ete mon beau +temps: ayant des comediens, des musiciens a diriger, je leur ai fait +payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai ete journaliste +a Baton-Rouge, mormon a Lake-City, maitre-d'hotel a San-Francisco, +photographe au Canada; et voila. J'en oublie; pourtant, c'est assez +pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la +destinee. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit. +Paris est un bon terrain pour la lutte. + +--Et que veux-tu faire? + +--Tout; ma vie cahotee a eu cela de bon au moins de me donner des +aptitudes diverses en me debarrassant d'un tas de prejuges genants. + +--Et le levier? + +--Il est la. + +Disant cela, il se frappa le front. + +--Il vaudrait mieux qu'il fut la, repondit Soupert en mettant la main +sur sa poche. + +--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas. + +Il y eut un moment de silence. + +--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais +que la fortune et moi nous sommes brouilles depuis pas mal de temps. +Pourtant, le jour ou tu manqueras d'une piece de cent sous, viens la +chercher; s'il y en a une a la maison, elle sera pour toi. + +Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boite en bois blanc +dans laquelle sonnerent trois ou quatre pieces de cinq francs; depuis +quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et +c'etait cette petite boite, trop grande encore, qui lui en tenait lieu. + +--Partageons, dit-il. + +Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pieces de +monnaie: Nicetas prit douze francs. + +--Je vous rendrai ca, dit-il, sans un mot de remerciement. + +--Quand tu voudras, quand tu pourras. + +Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet. + +--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soiree dont nous evoquions le +souvenir tout a l'heure, nous avons discute la question de savoir si +tu avais bien ou mal manoeuvre pour forcer mademoiselle de Chambrais a +t'epouser! + +--Mal, aussi betement que possible. + +--Je crois me rappeler que ca m'avait produit cet effet alors: tu lui +avais fait une declaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait +flanque a la porte? + +--Precisement. + +--Elle s'est mariee depuis; elle a epouse le comte d'Unieres; ils +s'adorent. + +--J'ai vu ca dans les journaux; c'etait la periode, precisement, il y a +dix ans, ou je redigeais un journal francais a Baton-Rouge. Qu'est-ce +que c'est que ce comte d'Unieres? Un imbecile, n'est-ce pas? + +Il haussa les epaules. + +--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbecile? +C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs +orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon, +genereux, digne de sa femme. + +--Avec la fortune de sa femme, ca lui est facile, il me semble; la +generosite des riches me fait rire. + +--Elle a ete diminuee, la fortune de sa femme. + +--Il a fait de mauvaises speculations? + +--M. d'Unieres ne specule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais, +l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a +laisse toute sa fortune a un enfant naturel, une petite fille dont la +naissance est mysterieuse, mais qu'on croit etre sa fille. Ce qu'il y a +de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite.... + +--Quel age a-t-elle? + +--Une douzaine d'annees, onze ans peut-etre. Je te disais que du vivant +de M. de Chambrais elle etait elevee chez un garde du chateau; et depuis +la mort du comte, c'est madame d'Unieres qui la surveille. Par la, tu +peux voir que les d'Unieres sont bien les braves gens dont je parlais, +puisqu'ils n'en veulent point a cette petite qui leur enleve une belle +fortune. + + + +VI + +La vieille bergere en velours d'Utrecht sur laquelle Nicetas avait dormi +plus d'une fois, etait toujours le plus bel ornement de la salle a +manger de Soupert, car a l'age avance auquel elle etait arrivee, douze +annees de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette +nuit-la, elle servit encore de lit a Nicetas qui, le lendemain, apres +un solide dejeuner, descendit a Palaiseau, pour prendre le train et +retourner a Paris. + +Mais comme il arrivait a la gare, il apercut un flot de Parisiens +debarquant en habits de fete, qui lui rappela que c'etait dimanche. +Qu'irait-il faire a Paris, ou rien de particulier ne l'appelait +d'ailleurs, quand tout le monde venait a la campagne: errer par les rues +desertes dans ce costume de besoigneux n'etait pas pour lui plaire; +pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les +douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet meles aux +quelques pieces de monnaie qu'ils avaient ete rejoindre; apres une +promenade de quelques heures il pourrait se payer un diner champetre et +le soir reprendre le train pour Paris. + +Alors l'idee lui vint d'aller a Chambrais; autant la qu'ailleurs et meme +mieux, il aurait plaisir a revoir ces bois ou tant de fois il s'etait +promene en revant a Ghislaine. + +Et par la plaine ou les bles nouvellement epies ondulaient sous une +legere brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le +pressait. + +C'etait vrai qu'il l'avait aimee cette petite Ghislaine, passionnement +aimee; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune +n'avait emu son coeur comme celle-la, chez aucune il n'avait retrouve +cette grace, ce charme, cette seduction, c'avait ete son beau temps dans +sa vie tourmentee, le seul qui lut eut laisse des souvenirs heureux, +auxquels il eut plaisir a se reporter, le seul ou il eut envisage +l'avenir avec esperance, ou il eut eu confiance dans le present. + +Quel fou, quel naif il avait ete! + +Ah! pourquoi ne s'etait-elle pas laissee aimer? pourquoi ne l'avait-elle +pas aime! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repousse, et voila ou +il en etait arrive. Decourage, il avait abandonne le metier qu'il +avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard, +miserable jouet de sa destinee, solitaire, sans soutien, sans but, sans +autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain. + +La sotte, l'orgueilleuse creature; c'etait un imbecile qu'il lui +fallait, ce d'Unieres. + +Et il avait force le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet +imbecile et de lui rire au nez. + +--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore. +Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chasse et pourtant je suis +toujours entre elle et toi. + +Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voila qui eut +ete vraiment drole. + +Comme cette pensee le faisait rire il s'arreta tout a coup, et se frappa +le front. + +Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrape un? N'etait-il pas bizarre +qu'apres son aventure elle eut voyage a l'etranger, se sauvant? On ne se +sauve pas quand on n'a rien a cacher; on ne disparait pas pendant des +mois. + +L'interessant serait de savoir combien de temps avait dure son absence +et ou le comte l'avait cachee. + +Quand il avait appris qu'elle etait partie avec M. de Chambrais, cette +idee lui avait bien traverse l'esprit, mais il ne s'y etait pas arrete; +se disant qu'il etait plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable +de croire qu'elle se sauvait pour n'etre pas exposee a le rencontrer +et pour echapper a ses poursuites. Et pour se distraire lui-meme, pour +secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepte de +partir pour l'Amerique, sans attendre qu'elle fut de retour. Jamais, +depuis, cette idee d'enfant ne lui etait venue, mais ce que Soupert lui +avait raconte devait le faire reflechir. + +Quelle etait cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on elevait +chez un garde du chateau, a qui le comte leguait sa fortune, sans que sa +niece s'en fachat? + +Cela n'etait-il pas bizarre, alors surtout qu'en considerant l'age de +cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si +Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci precisement serait de cet age. + +N'etait-ce pas la une coincidence extraordinaire ou tout au moins +curieuse? + +--He, he! + +Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le +sang, il s'assit a un carrefour ou se trouvait un bouquet d'arbres; +l'endroit etait desert; en cette journee du dimanche les champs etaient +abandonnes; personne ne le derangerait dans ses reflexions. + +Etait il possible que M. de Chambrais eut organise cette supercherie de +l'enfant naturel? Pour lui, apres la demarche du comte et ses menaces, +la question n'etait pas douteuse: capable de tout, le comte pour +sauver l'honneur de son nom. Si sa niece etait dans une situation +embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant a son compte. + +Mais ce qui ne l'etait pas, et ne se comprenait guere, c'etait que cet +enfant, ne a l'etranger, fut amene en France et installe justement au +chateau: si Ghislaine etait sa mere elle ne devait pas desirer l'avoir +pres d'elle, et si le comte etait son oncle, il ne devant pas instituer +son legataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait etre qu'un objet +d'execration dans le present et une menace de honte pour l'avenir. + +La question etait plus compliquee qu'elle ne le paraissait au premier +abord, et pour la resoudre il fallait autre chose que des suppositions +plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait etre la mere, le +comte pouvait tout aussi bien etre le pere. + +Avant de rien decider, le mieux etait donc de voir et de se renseigner, +c'est-a-dire de faire une enquete a Chambrais meme. + +Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant +Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but. + +Si Ghislaine etait la mere de cette petite fille, il en etait le pere, +lui; et c'etait une situation que celle de pere d'une heritiere pour un +homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Decidement, il avait +ete bien avise de revenir en France, et comme il le disait a Soupert, +Paris etait un bon terrain pour la lutte. + +Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches: +sans doute, c'etaient les vepres. Au temps ou il etait le professeur de +Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en epousant un des chefs +du parti catholique elle n'avait pas du renoncer a ces pratiques +religieuses, il y avait donc chance de la trouver a l'eglise; si en ce +moment elle habitait Chambrais. + +Il hata le pas et ne tarda pas a entrer dans le village: de loin on +entendait les ronflements de l'ophicleide et les notes claires des voix +enfantines. Batie au quinzieme siecle en pierres de gres et en pierres +meulieres, comme dans la plupart des villages environnants, l'eglise +de Chambrais est des plus simple, au moins a l'exterieur, ce genre de +materiaux ne comportant aucune decoration; mais a l'interieur la piete +des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures, +de tableaux, de statues qui lui donnent un caractere particulier +qu'accentue encore la chapelle funeraire de la famille, prise dans le +collateral de gauche et fermee par une magnifique grille en fer forge +du quinzieme siecle, achetee en Flandre et offerte par le pere de +Ghislaine. + +Ce fut a travers les barreaux de cette grille qu'apres l'avoir longtemps +et minutieusement cherchee dans l'eglise, Nicetas apercut madame +d'Unieres, ayant pres d'elle un homme de tournure elegante qui ne +pouvait etre que son mari. + +Alors, sans qu'il en eut conscience, il murmura quelques mots qui le +firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les +entendirent: + +--Dommage. + +Ce cri de regret etait en meme temps un elan d'admiration la retrouvant +telle qu'il l'avait aimee; il semblait que l'age pour elle n'eut pas +marche, et qu'elle fut restee aussi fine, aussi mignonne qu'a dix-huit +ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la meme douceur profonde, et sa +bonne grace, sa simplicite de tenue etaient toujours les memes. + +Quel contraste entre elle et lui qui avait tant change; qu'apres douze +ans d'absence personne ne voulait le reconnaitre! + +Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'etait pas arrete, il +devait etre prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur +le parvis en attendant la fin des vepres. Ce fut seulement quand on +commenca a sortir qu'il se rapprocha du porche de facon a ce qu'elle dut +passer devant lui. + +En effet, elle ne tarda pas a paraitre au bras de son mari, +s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait pres d'elle, tout en +repondant d'une inclinaison de tete et d'un sourire affable aux saluts +qu'on lui adressait a gauche et a droite. Elle etait si bien absorbee +dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au +moins qu'elle ne le remarqua pas. + +Mais il n'en fut pas de meme du comte d'Unieres qui, en apercevant +cet inconnu, tourna la tete vers lui; quand leurs yeux se croiserent, +Nicetas eut un mauvais sourire, et tout bas ses levres repeterent le mot +qu'il avait deja dit plusieurs fois. + +--Imbecile. + +Mais il dut reconnaitre que, pour la tournure et les manieres, cet +imbecile n'etait pas le premier venu. + +Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eut vus disparaitre dans la rue +qui conduit au chateau. + +Peut-etre celle pour laquelle il etait dans ce village, sa fille +avait-elle passe devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues, +comment l'eut-il devinee? C'etait son enquete qui devait la lui faire +connaitre. + +Cette enquete, bien entendu, il n'allait pas la commencer en +interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il +rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de +ne rien apprendre, en meme temps que ce serait le meilleur aussi de se +trahir. + +--De quel droit, a quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui +etait-il? Que voulait-il? + +Ces manieres primitives n'etaient point de son age; l'epreuve qu'il +avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naives et plus +sures. + +Quand il venait pour ses lecons, et qu'il arrivait ayant chaud, il +entrait quelquefois pour se rafraichir dans un cabaret situe a une +petite distance du chateau et portant precisement pour enseigne: "Au +Chateau"; il s'etablirait la, et en restant longtemps attable, ce serait +bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec +un paysan ou un domestique. + +A cette epoque il y avait des domestiques, particulierement les valets +d'ecurie, les garcons jardiniers qui, n'etant point nourris au chateau, +prenaient la leurs repas; il devait en etre toujours ainsi. + +De plus c'etait dimanche, et ce jour-la le cabaret etait toujours plein; +il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne +trouvait pas un bavard qui voulut parler. Il est vrai que pour parler, +il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait +toute la journee, toute la soiree a lui. + +Quand il entra, la grande salle etait pleine, et sur l'ardoise des +tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres +on abattait des cartes grasses. A cote des paysans aux mains calleuses +et encroutees, au visage hale et tanne, se trouvaient les domestiques +du chateau, valets d'ecurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on +reconnaissait tout de suite a leur menton bleu et a leurs belles +manieres. + +Ce fut a une table voisine de ces derniers qu'il s'assit. + + + +VII + +Avant de parler, Nicetas jugea qu'il etait plus prudent d'ecouter; et +sans en avoir l'air, tout en buvant a petits coups son absinthe, il se +mit a etudier les gens du chateau qui l'entouraient, cherchant celui +qui, plus naif et plus bavard que les autres, se laisserait questionner +utilement. + +Quand il etait entre on l'avait regarde curieusement, mais bientot on +avait paru ne plus faire attention a lui, ce qui lui permit de se livrer +a son examen. + +Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces +domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient etre tous plus +decoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui etait borgne, un +autre boiteux. Alors il se prit a rire tout bas, se disant que c'etait +une drole de boutique qui reunissait ces eclopes, et il conclut que le +d'Unieres etait un avare qui ne dedaignait aucune economie, meme celles +qui conduisent au ridicule, car surement il ne payait pas ces pauvres +diables aussi cher que de beaux gars dont on achete la prestance autant +que les services. + +En quoi il se trompait et raisonnait a faux, en attribuant ce choix a +l'economie. Chez le comte d'Unieres, les pauvres diables etaient payes +aussi bien que partout, seulement ils n'etaient point repousses pour +leur infirmite comme ils le sont generalement, et s'il n'y avait pas +de maison ou cochers, valets de pied, maitres d'hotel fussent plus +decoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers +etaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les +avait faits. + +Pour les jardiniers specialement, le spectacle qu'ils offraient le matin +quand ils se reunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les +ordres du chef, etait aussi curieux qu'instructif: les ordres recus, ils +se separaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux +casses par l'age et la fatigue, de boiteux tournant sur leur baton, de +rhumatisants voutes qui, clopin clopant, par les belles allees droites, +sous le regard des statues aux poses theatrales du grand siecle, se +rendaient a leur travail: a vingt qu'ils etaient ils abattaient de +l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journee, non +d'aumone, ou tout au moins ils avaient la fierte d'en vivre. + +Comme Nicetas considerait avec un mepris croissant ces infirmes, un +garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent +timbree des armes des d'Unieres surmontees de la couronne ducale, et sur +l'epaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court +a deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicetas etaient plus +ou moins eclopes, celui-la etait un vrai invalide: il boitait tout bas +d'une jambe, et la bras gauche avait ete ampute de la main. + +--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement. + +--Bonjour, la compagnie. + +Il regarda autour de lui, mais toutes les tables etaient occupees, +devant celle de Nicetas seulement il restait deux tabourets. + +Dagomer porta la main a sa casquette: + +--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il. + +--Volontiers. + +Alors, le garde, depassant la bretelle de dessus son epaule, prit un +tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes. + +--Il ne lache pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques. + +--Mais non. + +--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud. + +--Juste, repondit Dagomer en riant, par jalousie. + +C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, a l'air ouvert et bon +enfant, mais rude en meme temps et surtout resolu. + +--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgre votre +main coupee vous ne manquez pas un lapin? + +--Generalement celui qui deboule est boule, mais dire que je n'en ai +jamais manque, ce qui s'appelle un seul, ca ne serai pas vrai. + +--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous etes fait arranger +comme ca, dit un paysan a l'air grincheux et qui avait probablement des +raisons personnelles pour en vouloir au garde. + +--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le +premier, ca n'est pas etonnant, mais malgre ma main gauche cassee, j'en +ai tout de meme demoli un de la main droite; c'est dommage que celui-la +ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup etait bon. + +Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement a sucrer le cafe +qu'on venait de lui servir; c'etait le dimanche seulement qu'il entrait +au cabaret, et ce jour-la, quel que fut le temps, froid ou chaud, il +s'offrait une tasse de cafe. + +--C'est ici que s'est passee cette lutte? demanda Nicetas. + +--Non, a Crevecoeur, ou j'etais avant de venir ici. Vous connaissez +Crevecoeur? + +--Non. + +--Dans la Brie, sur la lisiere de la foret de Crecy. + +Le renseignement etait bon a retenir, et Nicetas le casa dans sa +memoire: Crevecoeur dans la Brie; peut-etre etait-ce la que l'enfant +avait vecu avant de venir a Chambrais! + +Cependant Dagomer battait son cafe a petits coups de cuillere, et le +degustait beatement sans plus faire attention a Nicetas que s'il avait +eu en face de lui une figure de cire. + +Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite +qui, pour Nicetas, n'avaient pas d'interet: de temps en temps un mot sur +les biens de la terre du cote des paysans; de l'autre une drolerie sur +les femmes de service du chateau, et c'etait tout. + +Il fallait cependant que Nicetas se decidat; sans doute, ces domestiques +n'allaient pas rester la jusqu'au soir. + +--Puisque le hasard nous place a la meme table, dit-il en s'adressant a +Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de +vous adresser une question? + +--A votre service. + +--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le chateau? + +--Pour sur. + +--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis? + +--Oui. + +--Je serais bien contrarie de rester ici jusqu'a mardi. + +--Dame! + +En voyant l'effet que cette reponse produisait, Dagomer se ravisa; et +appelant: + +--Monsieur Auguste. + +Un grand garcon bellatre s'approcha avec un sourire protecteur: + +--Monsieur Dagomer. + +--Voila ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il designa +Nicetas,--voudrait visiter le chateau et il demande s'il faudra qu'il +reste jusqu'a mardi. + +M. Auguste toisa Nicetas dedaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que +produisait son costume sur ce personnage important, habitue a juger les +gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques +paroles habiles: + +--Je suis charge par un journal americain dont je suis correspondant, +dit-il, de lui envoyer la description du chateau de Chambrais, et je +serais tres gene de differer ma visite jusqu'a mardi. + +--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, evidemment +parce qu'il admettait qu'un journaliste americain pouvait etre neglige +dans sa tenue. + +--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda +Nicetas. + +--Avec plaisir. + +Il s'assit sur le tabouret libre et Nicetas appela le le cabaretier. M. +Auguste desirait un aperitif, Dagomer un "autre cafe"; quand ils furent +servis, l'entretien reprit: + +--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M. +le comte ne va pas demain a la Chambre et si madame la comtesse ne +l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire, +je vous ferai visiter le chateau: venez a une heure, j'aurai fini de +dejeuner. + +Pour jouer son role, Nicetas demanda des renseignements sur le chateau, +sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'etendue du +parc, puis il passa aux maitres. + +--Il y a longtemps que M. le comte d'Unieres a epouse la princesse de +Chambrais? + +--Dix ans. + +--Combien d'enfants? + +Disant cela d'un air indifferent, il tira un carnet pour prendre des +notes. + +--Ils n'ont pas d'enfants. + +--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingenuite. + +--Ils n'en ont jamais eu. + +--S'ils mouraient, a qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a +pas un oncle? + +--Il est mort. + +--Alors au lieu que ce soit lui qui herite de sa niece, c'est sa niece +qui a herite de lui? + +--Pas precisement. + +--Expliquez-moi donc ca: vous savez, en Amerique, on est tres curieux +de ces details, et rien de ce qui touche le comte d'Unieres, le grand +orateur, n'est indifferent. Est-ce qu'il etait mal avec son oncle le +comte de Chambrais. + +--Non. + +--Alors l'oncle avait des enfants? + +--Non; il a laisse sa fortune a une jeune fille pour laquelle il avait +de l'affection. + +--Tiens! c'est drole, si elle n'etait qu'une jeune fille comme vous +dites. + +--Une enfant qu'eleve l'ami Dagomer. + +--Ca n'interesse pas les Americains, la jeune fille, interrompit +Dagomer, en donnant un coup de coude a M. Auguste. + +Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au chateau, et le +garde, le fusil a l'epaule, le suivit. + +Ce fut inutilement que Nicetas tenta d'entamer d'autres interrogations; +alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait +a Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire +causer l'aubergiste. + +Et pour passer le temps, il s'en alla flaner par les rues du village et +devant le chateau. Puis il dina longuement a cote des palefreniers, dont +les conversations, qu'il ecouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent +rien d'interessant: la qualite des voitures du comte, les merites de ses +chevaux lui etant tout a fait indifferents. + +Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put echanger quelques +paroles avec l'aubergiste, jusqu'a ce moment trop occupe pour bavarder. + +--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contee M. Auguste. + +--Quelle histoire? + +--Celle de l'enfant du comte de Chambrais. + +--La petite Claude? + +--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unieres +ne soit pas fachee d'etre privee d'un heritage sur lequel elle devait +compter? + +--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fachera pour des affaires +d'argent, le monde sera change. + +--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte... + +--Comment si c'est sa fille! + +--Reconnue? + +--Non, pas reconnue, elle n'a meme pas d'acte de naissance. + +--Mais on a toujours un acte de naissance. + +--Elle n'en a pas; on l'a bien vu a l'ouverture de la succession +puisqu'il a fallu un acte de notoriete et que MM. Vaubourdin et Meunier +ont ete temoins. + +--Et a combien se monte cette fortune? demanda Nicetas qui n'eut pas la +patience de filer cette question. + +--Soixante mille francs de rente. + +Il avait cru a un plus gros chiffre, cependant celui-la etait encore +assez beau pour l'empecher de dormir quand il fut au lit. + +--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mange la plus +grosse part de son heritage? Comment? Avec qui? + +Mais il n'allait pas s'arreter a cette question oiseuse quand une autre +plus urgente et plus brulante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait +a son attention. + +Evidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle +n'etait pas nee en France, ou qu'on avait cache l'accouchement de la +mere. + +Et alors il etait non moins evident que cette mere etait Ghislaine, +emmenee par son oncle dans quelque pays perdu, ou elle avait passe le +temps de sa grossesse et ou elle etait accouchee. + +C'etait quelque chose d'avoir appris cela, et decidement il avait cede a +une bonne inspiration en venant a Chambrais. + +--Soixante mille francs de rente! + + + +VIII + +Malgre l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essaye de +parler de Claude, il voulut risquer une tentative aupres de celui-ci, +et le lendemain dans la matinee il se dirigea vers le pavillon du garde +qu'il connaissait bien pour etre plus d'une fois, au temps de ses +lecons, sorti par cette porte. + +D'ailleurs, il etait bien aise de voir cette petite qui etait sa fille. +A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc +faire l'experience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait hai +son pere, ses freres, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout a fait +interessante l'epreuve dans les conditions ou elle se presentait; au +milieu des enfants du garde reconnaitrait-il la sienne? + +Son intention n'etait pas d'entrer simplement chez le garde et de +commencer un interrogatoire en regle, car ce serait, semblait-il, le +plus sur moyen pour se faire mettre a la porte: il procederait avec +moins de naivete. + +En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs, +longe les murs du parc, et en dix minutes il etait arrive en vue du +pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin. + +Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se +composait de trois garcons et de quatre filles, sans compter Claude, +ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir a faire un choix au +milieu de ces filles pour reconnaitre la sienne; et comme il avait +appris aussi que Claude travaillait dans l'apres-midi chez lady +Cappadoce, il etait a peu pres certain de la trouver chez le garde ou +aux alentours. + +Quand il arriva devant le pavillon, il n'apercut personne et n'entendit +aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenetres etaient +ouvertes, les habitants surement n'etaient pas loin: sur le seuil, deux +bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des +poules allaient de-ci de-la en picotant l'herbe des bas-cotes. + +Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il +s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit a dessiner +le pavillon. Sans etre en etat de faire un vrai dessin, il pouvait +cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa +presence si Dagomer s'en inquietait, en meme temps que cela lui +permettait aussi de rester la autant qu'il voudrait: il verrait venir. + +Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un batiment +attenant au pavillon; elle portait sur son epaule une charge de linge +mouille qu'elle etendit sur une haie d'epine; deux petites filles de six +et sept ans vinrent l'aider; c'etait evidemment madame Dagomer et ses +filles; elles ne parurent pas faire attention a lui; leur travail +acheve, elles rentrerent dans le batiment. + +Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une +prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixes sur le pavillon, il +entendit un bruit de pas derriere lui dans le chemin; se retournant, il +vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tete: +elle etait vetue d'une robe d'indienne toute mouillee par le bas, et +chaussee de sabots; bien qu'elle eut l'age de Claude, il n'admit point +qu'une fille dans ce costume de paysanne put etre celle de la comtesse +d'Unieres: une Dagomer, sans aucun doute. + +Arrivee pres de lui, elle jeta sa botte d'herbe a terre, et s'arretant, +elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils +engageaient une conversation, il en pourrait peut-etre tirer quelque +chose. + +--Bonjour, mademoiselle. + +--Bonjour, monsieur. + +Elle s'approcha avec curiosite: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait +en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes +auparavant, ni a leur mere. + +Elles etaient blondasses, elle etait brune; elles etaient epaisses, elle +etait svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux +profonds et ses cheveux noirs ondules,--les cheveux de Ghislaine. + +Allons, decidement, la voix du sang etait muette en lui: a la vue de +cette fillette dont il etait le pere, son coeur n'avait pas du tout +bondi. + +Il fallait savoir s'il ne se trompait pas. + +--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle? + +--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournee. + +Il etait fixe. + +--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompe, vous etes +mademoiselle Claude. + +--Vous me connaissez? + +--J'ai entendu parler de vous. + +Elle ne parut pas flattee que cet homme de mauvaise mine eut entendu +parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce +costume: + +--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe a mes lapins, dit-elle; pour +aller arracher des coquelicots dans les bles je n'allais pas m'habiller. + +--Assurement. + +Elle se pencha au-dessus du carnet: + +--C'est notre maison que vous faites la? + +--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez! + +--Oui et non. + +--Vous dessinez? + +--Non; je dessinerai l'annee prochaine au couvent. + +--Vous allez au couvent l'annee prochaine? + +--J'y serais deja si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder +parce que j'etais malade; il est venu un medecin de Paris qui a dit que +je devais vivre en paysanne. + +--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse? + +--Elle est bonne pour tout le monde. + +--Je veux dire elle vous aime? + +--Mais oui. + +--Elle s'occupe de vous? + +--Certainement. + +--Vous la voyez souvent? + +--Tous les jours quand elle est a Chambrais. + +--Vous allez au chateau? + +--Non, c'est elle qui vient. + +Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua +une question plus decisive: + +--Elle est votre parente, n'est-ce pas? + +Claude fixa sur lui ses yeux profonds: + +--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur? + +--Par interet pour vous, car enfin c'est un honneur, d'etre de la +famille de la comtesse d'Unieres. + +Elle prit un air de hauteur etonnant pour une fillette de cet age, mais +qui, dans sa pensee, avait pour but certainement de couper court a ces +questions: + +--Je n'ai pas de parents. + +--Qui vous a dit cela? + +--Je le sais bien. + +--Si vous vous trompiez? + +--On me l'a dit. + +--Si l'on vous avait trompee? + +Elle le regarda de nouveau avec une anxiete qui contractait son visage: + +--Vous connaissez mes parents? + +--Voudriez-vous les connaitre, vous? un pere qui vous aimerait, pres de +qui vous pourriez vivre? + +--Et une mere? + +--Une mere aussi. + +--Qui m'embrasserait? + +--Qui vous embrasserait, qui vous cherirait. + +--Ou sont mes parents? + +Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble. + +--Je ne peux vous le dire... en ce moment. + +--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui etes-vous? + +--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre pere. + +--Vous croyez! Vous ne savez donc pas? + +--Pour que je sois sur, il faudrait que j'eusse la preuve que vous etes +bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore +tout a fait. Vous savez que votre naissance est entouree de mystere? + +--C'est vrai. + +--Il faut m'aider a l'eclaircir, ce mystere. + +--Comment? + +--En me disant tout ce que vous savez vous-meme. + +--Je ne sais rien. + +--Intelligente comme vous l'etes, vous avez du remarquer dans votre +enfance, depuis que vous etes en age de voir et de comprendre, des +choses qui ont du vous frapper. + +--Ce qui m'a frappee, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'etais +pas sa fille, car je croyais que je l'etais, moi, vous comprenez? + +--Elle vous a parle de vos parents? + +--C'est moi qui lui en ai parle. + +--Elle vous a dit? + +--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car +c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je +ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un +pere pour moi. Et je suis bien sure qu'il a ete aussi bon pour moi qu'un +vrai pere, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eut des moments ou il me +regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais deplu, comme s'il +me detestait. Mais j'etais bete de croire ca puisqu'il m'a donne sa +fortune; et quand on donne sa fortune a quelqu'un c'est qu'on l'aime. + +--Elle ne vous a jamais parle de votre maman, madame Dagomer? + +--Jamais. + +--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous +embrassant, vous aurait donne la pensee qu'elle pourrait etre votre +mere? + +--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse +d'Unieres qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui +quelquefois me caresse, m'embrasse. + +--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unieres? + +--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connait pas. + +--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unieres? + +--Il est aussi tres bon pour moi. + +--Est-ce qu'il vous embrasse? + +--Non, mais il me parle tres doucement. + +--Est-ce que vous vous rappelez avoir ete dans un autre pays que +Chambrais? + +--Non. + +--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres +personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unieres vous +temoigner de l'interet? + +--Non, pas d'autres. + +Tout cela etait clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette +petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais +s'etait fait le pere de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa +fille. + +C'etait la le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne +qu'il adopterait: mariee a un homme qu'elle aimait, disait-on, elle +etait l'esclave de son amour maternel. + +Il eut voulu la questionner encore, mais il etait dangereux de prolonger +cet entretien qui n'avait que trop dure; il ne fallait point qu'on +remarquat ce tete-a-tete. + +--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis +quelques minutes, il est certain que vous etes une jeune fille capable +de reflexion et de discretion. C'est dans votre interet que j'agis et +pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un +hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amene devant cette maison. +Mais, pour que je puisse vous rendre a vos parents, comme je l'espere, +il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons +ete vus, vous regardiez mon dessin, voila tout. Me le promettez-vous? + +Elle inclina la tete. + +--Je vais continuer mes demarches et bientot, je vous le promets, nous +nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sure que je travaille +pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez +davantage. + +A ce moment un chien courant parut dans le chemin. + +--Papa Dagomer, dit-elle. + +--Ne vous eloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner +autour de mon dessin. + +C'etait en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant +Claude aupres de celui qui l'avait questionne la veille, il fit un geste +de mecontentement. + +--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicetas, vous permettez que je fasse le +portrait de votre joli pavillon? + +--La rue est a tout le monde, repondit Dagomer d'un ton bourru. + +Puis, s'adressant a Claude: + +--Rentre donc a la maison; mouillee comme tu l'es, tu vas gagner froid. + +Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie; +instantanement il depassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il +tira sur la pie qui passait en l'air a une dizaine de metres; elle tomba +les ailes etendues. + +--Vous etes adroit, dit Nicetas, et prompt. + +--Comme ca: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-la; quand elles +ont leurs petits, elles depeuplent tous les nids. + + + +IX + +Ghislaine n'ayant pas accompagne le comte a Paris Nicetas ne put pas +visiter le chateau, mais il s'en consola: au point ou en etaient les +choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien +appris. + +Ce n'etait pas a Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses +recherches: c'etait a Crevecoeur, la ou Claude avait ete remise a +Dagomer; il pouvait tres bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi +avoir la chance de tomber dans la bonne piste. + +Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller a Crevecoeur, pour +payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire delivrer les +actes qu'il decouvrirait, s'il en decouvrait, il fallait de l'argent, et +il n'en avait pas. + +C'etait a bout de ressources qu'il s'etait decide a revenir en France, +comme la bete chassee revient epuisee a son point de depart, sans bien +savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vecu que grace a +l'hospitalite que lui avait donnee un ancien camarade retrouve a +grand'peine. Mais le camarade n'etait guere en meilleure situation que +lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'etait pas expose a coucher +dehors. Apres avoir essaye de tous les metiers en France, comme Nicetas +en Amerique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son +nom precede d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire +d'autant plus surement qu'il n'etait pas difficile: jeune fille dans +une situation interessante, veuve compromise, vieille comedienne, il +acceptait tout. Malheureusement la concurrence etait telle qu'elle lui +avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgre sa belle figure +et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il +fut <<petit rez-de-chaussee", et il n'etait que sixieme etage, et a +Montmartre encore: a quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne +pouvait pas donner son adresse! + +--Compte sur moi quand je serai marie, avait-il dit. + +Il semblait, etant donne le caractere bon enfant du baron, qu'on pouvait +faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marie? Malgre les dix +ou douze affaires en train, la date etait problematique; cependant, en +rentrant de Palaiseau, ce fut a lui que Nicetas s'adressa: + +--Moi aussi j'ai une affaire. + +--Un mariage? + +--Mieux que ca: un entant. + +--Deja! + +Il fallut qu'il expliquat son affaire, et en la racontant, elle se +precisa pour lui: les beaux cotes qu'il voulait montrer lui apparurent +plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il +leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appreciee a sa +reelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai, +ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discretion, ce fut par +prudence. + +L'ami eut un mouvement d'envie en ecoutant ce recit: une fillette de +onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le pere pendant +dix ans! Avait-il une chance, ce Nicetas! mais ce mauvais sentiment +ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicetas devenait un +camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de deveine; il +etait temps vraiment que la roue tournat. + +--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan. + +--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien etablir la situation de +l'enfant. + +--Tu la veux, n'est-ce pas? + +--Parbleu! + +--La mere a epouse un homme puissant! + +--Tres puissant, disposant d'une influence enorme. + +--Riche? + +--Tres riche. + +--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'etat de ta caisse, il me +semble difficile que tu reussisses tout seul, il te faudrait l'appui +de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais +deux, l'une derriere la Madeleine, l'autre au Marche-Saint-Honore, qui +je le crois, se chargeraient de l'affaire. + +--Il faudrait partager avec elles, bien entendu. + +--Dame! + +--Soixante mille francs ne font deja pas une trop forte somme. + +--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du +tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que +t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en +bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une facon quelconque +les premiers fonds pour entrer en campagne. + +--Il le faut, mais comment? + +--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire +appele Caffie, un ancien avoue qui s'occupe de successions, de mariages, +et qui est tres fort. + +--Il ne t'a pas marie. + +--Pour deux raisons: la premiere c'est que j'ai des exigences +pecuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientele de +Caffie; la seconde, c'est que cette clientele a des exigences,--comment +dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent +point. En effet, cette clientele se compose generalement de parents qui +ont une tare, Caffie appelle ca une _paille_, des comediennes en peine +de filles a marier, des commercants qui ont fait quelques faillites ou +qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par +eux-memes dans des conditions particulieres, ils veulent pour leur fille +un gendre qui les releve; et ce gendre, c'est generalement a l'armee +qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doue d'un +prestige qui me manque. Caffie a un annuaire d'officiers pauvres, qui +offre un choix varie: les uns refusent, les autres acceptent, voila +l'homme, le veux-tu? + +Nicetas n'avait pas la liberte du choix, autant celui-la qu'un autre, +c'etait deja beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences, +il saurait bien defendre ses interets. + +Le lendemain matin, ils sonnerent a la porte de Caffie qui habitait rue +Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfume ou +l'odeur des moisissures du platre et de la pierre se melait a celle des +paperasses. + +En quelques mots la presentation fut faite et d'Anthan se retira, +laissant Nicetas en tete a tete avec le vieil agent d'affaires. + +--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille +voutee pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne +paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie. + +--Non, c'est pour un enfant naturel. + +--Que vous voudriez legitimer? + +--Que je voudrais reconnaitre. + +--On peut toujours reconnaitre un enfant naturel. + +Caffie repondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses +conseils peuvent etre utiles pour un acte aussi simple. + +Et de son cote Nicetas recut cette reponse en homme qui n'avait pas +besoin qu'on la lui fit; ne savait-il pas par lui meme, puisque c'etait +son cas, qu'on peut reconnaitre et meme legitimer un enfant dont on +n'est pas le pere? + +--Voici mon histoire. + +--C'est le mieux. + +Mais cette histoire, il se garda bien de la faire veridique, surtout en +ce qui se rapportait a la fortune leguee a l'enfant; pour que l'homme +d'affaires n'eut pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix +mille francs de rente; de meme pour la mere, il arrangea la realite, +elle devint la femme d'un commercant. + +Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffie le forca +a preciser plusieurs points qu'il aurait prefere laisser dans une +obscurite protectrice. + +--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffie quand Nicetas fut arrive au +bout de son recit. + +--Reconnaitre ma fille. + +--Pourquoi? + +--Comment pourquoi? mais parce que je suis son pere. + +--Dans quel but tenez-vous a etre son pere? + +--Mais.... + +--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous +voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous etes a confesse; si +vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce a l'enfant que vous +tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a ete leguee? + +--A l'enfant et au revenu. + +--L'enfant, vous pouvez le reconnaitre, et d'autant mieux que la mere, +ne l'ayant pas reconnu elle-meme, n'a pas la parole devant la justice +pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez +meme indiquer la mere dans un but de recherche de maternite, si vous +trouvez un notaire qui consente a inserer cette indication, car un +officier de l'etat civil ne la recevrait pas; a la verite, cette +indication de la mere faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet +contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans +que je precise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce +pas? + +--Parfaitement. + +--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestee? Cela est +certain. Le tuteur de l'enfant aura meme de fortes raisons a vous +opposer, car vous ne savez meme pas ou est ne cet enfant que vous +reclamez, vous n'avez meme pas son acte de naissance. + +--Parce qu'on m'a cache cette naissance. + +--Je sais bien. Je vous presente la defense de l'adversaire, pour +vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra +manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra etre un +malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la +fortune qui lui a ete leguee? C'est a savoir. Vous le croyez, mais vous +n'en etes pas sur. Il se peut tres bien que, par une sage precaution, +un age ait ete fixe par le testateur ou elle aura la jouissance de +ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre +reconnaissance soit admise, resulte-t-il de tout cela que vous allez, en +qualite de pere, jouir vous-meme de ce revenu et administrer la fortune +de votre fille? + +--Le pere n'est-il pas le tuteur de ses enfants? + +--Le pere legitime, oui. Mais le pere naturel, c'est autre chose, et il +faut distinguer. Il n'est pas tuteur legal, celui-la, et pour qu'il +ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit +conferee par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de +famille compose de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient +tres probablement le juge de paix eu egard a votre situation, vous +confererait la tutelle? J'admets que vous etes tuteur, cela vous donne +l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois +vous dire que la-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus +grand nombre refusent meme au pere naturel la jouissance de ce revenu. + +A mesure que Caffie parlait, la figure de Nicetas s'allongeait. + +--Mais alors, s'ecria-t-il, le pere qui reconnait son enfant n'a donc +aucuns droits sur lui? + +--Si, il a le droit de garde, d'education, de correction, c'est-a-dire +que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus, +il a le droit de rechercher la maternite au nom de son enfant, et si la +mere est dans une situation ou cette recherche doit la deshonorer, si +elle est riche, il y a la matiere a organiser un chantage _au sale_.... + +--_Au sale?_ + +--C'est un mot d'argot qui, dans l'espece, signifie un enfant. Ce +chantage peut etre tres fructueux, et meme beaucoup plus que ne le +seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant. +Voila pourquoi, en commencant, je vous demandais de dire ce que vous +vouliez. + +Nicetas eprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux +bonhomme le troublait, il voyait trop loin. + +Cependant, il fallait repondre. + +--Ce que je voulais, c'etait l'enfant, mais les difficultes que vous me +montrez me rendent tres perplexe. Je reflechirai. + +--Ah! ah! vous reflechirez. Voulez-vous que je vous dise a quoi vous +reflechirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, +ecoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus delicates que celles +qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un +bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il +vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait +obtenir, que de n'avoir rien du tout. + +--Et vos conditions? + +--Nous partagerions. + +--Je reflechirai. + +--Prenez votre temps, dit Caffie, en jetant un regard ironique sur la +tenue de son futur client. + + + +X + +Partager! + +Vraiment ce vieux crocodile en parlait a son aise. + +La situation telle que Caffie venait de la presenter n'etait pas du tout +celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait +que ce qu'il en avait appris par experience: ainsi il avait vu que les +peres et meres jouissaient des revenus des heritages que faisaient leurs +enfants et il savait meme que cela s'appelait l'usufruit legal, ce qui +dit tout,--etabli par la loi; de meme il avait vu aussi que les peres +avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle legale, etablie +par la loi. + +Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'etait pas un homme +a qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable a +admettre qu'il eut cherche a l'effrayer: "Il n'y a pas de questions plus +delicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas +de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler"; c'etait +peut-etre vrai, mais ce qui l'etait plus encore, c'etait ce qui se +cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon +guide, et pour cela il exagerait a l'avance les difficultes et les +dangers du chemin. + +Il eut eu quelques louis en poche qu'il se serait adresse a un avocat +pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et +aussi les pieces de cinq francs, il n'avait qu'a s'adresser a la loi +elle-meme. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliotheque +etait devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner +un Code. + +C'etait la premiere fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne +l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'a +chercher au mot "Enfant naturel", il trouverait la surement les +indications qui lui etaient necessaires. + +Il ne trouva rien du tout, pas meme le mot "Enfant naturel", il +etait bien question de la presentation des enfants a l'officier de +l'etat-civil, des enfants trouves, des enfants de troupe, mais c'etait +tout. + +Il resta un moment embarrasse. Ou diable chercher dans cet enorme +volume? Il reflechit un moment en feuilletant cette table. Que +voulait-il? Reconnaitre sa fille. Le mot "Reconnaissance" le mettrait +peut-etre sur la voie: "Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334." Il +etait sauve. + +Mais ces petites phrases courtes precedees d'un numero, redigees en un +style simple qui semble la clarte meme, ne livrent pas leur secret a une +premiere lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent +vaguement qu'a cote de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il +faut prealablement savoir pour s'y reconnaitre. + +Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants +naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins +il la comprit. + +Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il +demanda qu'on lui indiquat les meilleurs livres de droit qui traitaient +la question des enfants naturels. + +--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier, +Aubry et Rau? repondit le conservateur, habitue a ne s'etonner d'aucune +demande du public, meme des plus heteroclites, voulez-vous.... + +--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-meme. + +--Je ne suis pas jurisconsulte, repondit le conservateur qui etait +vaudevilliste. + +--Ni moi non plus. + +--Vous etudiez peut-etre pour le devenir? + +--Pas precisement. + +--Je vais vous faire donner Demolombe. + +Si le Code avait ete obscur pour Nicetas, parce qu'il n'en disait pas +assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; seche la loi; +diffus, confus le commentaire. + +Ce n'etait pas sa premiere exasperation contre cette loi barbare qui +l'avait fait le miserable qu'il etait, elle l'avait ecrase de tout son +poids, paralyse, aneanti; les autres en avaient tire contre lui tout le +parti qu'ils voulaient; et voila que quand, a son tour, il voulait en +tirer parti contre les autres, elle restait muette. + +Il en etait encore a compulser son traite de la _Paternite et de +la filiation_, quand la Bibliotheque ferma, et il se trouvait plus +embarrasse, plus perplexe qu'en entrant. + +Cependant, de tout ce qu'il avait lu se degageait un fait certain, +resultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant +dont on recherchait la maternite, on devait prouver qu'il etait +identiquement le meme que celui dont la mere etait accouchee, et qu'on +n'etait recu a faire cette preuve par temoins que lorsqu'on avait deja +un commencement de preuve par ecrit. + +N'avait-il pas eu une habilete diabolique, ce vieux comte de Chambrais, +d'enlever sa niece dans un pays etranger ou il etait presque impossible +de la suivre? + +S'il parvenait jamais a decouvrir l'endroit ou elle etait accouchee, il +semblait que c'etait a Crevecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher; +il irait donc a Crevecoeur, si faibles que lui parussent les chances +d'obtenir un resultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui +permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait a pied; la foret de +Crecy dans la Brie, cela ne devait pas etre tres loin de Paris. + +Au temps ou il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il +revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et a une +boutique de ce quai, il avait vu des cartes etalees, qu'il s'etait +plus d'une fois amuse a regarder. Peut-etre le hasard ferait-il, un +bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gate, qu'il y aurait une carte +en montre sur laquelle il pourrait tracer son itineraire. + +Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliotheque. + +Mais le hasard sur lequel il avait compte ne lui fut pas favorable; a la +verite, une grande carte de France etait accrochee a la devanture de la +boutique, mais si haut qu'il lui etait impossible de lire le nom des +pays au-dessus de la Loire. C'etait bien la sa chance habituelle. + +Cependant il ne se facha pas; mais entrant dans le magasin il demanda, +comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'etat-major qui +comprenaient la Brie, et les etalant les unes a cote des autres, sur une +table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin a partir de Paris; +puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer +dans ses poches, il remercia et sortit. + +Il etait fixe: il quittait Paris par la barriere du Trone, traversait le +bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et +il arrivait a Crevecoeur, situe a l'entree de la foret de Crecy; en +tout, cinquante kilometres environ. + +Mais ce n'etait point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru +de plus longues sans chemins traces quand il etait officier au Perou, ou +gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de +bon qu'elle donne de l'initiative a l'esprit et du courage aux jambes; +ce n'etait point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne +et de Paris qu'il aurait envisage d'un oeil calme cent kilometres a +faire a pied et deux ou trois nuits a coucher a la belle etoile. + +Le lendemain matin, a deux heures, il quittait les hauteurs de +Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au +Chateau-d'Eau, une lueur blanche eclairait le ciel au bout du boulevard +Voltaire; a la barriere du Trone, il faisait jour; et sur le cours de +Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue +file, s'en allaient a la halle, laissant derriere elles une bonne odeur +de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de +la cote, assis dans l'herbe, a l'ombre d'un petit bois, il dejeuna en +regardant le panorama de Paris, qui, au dela de la verdure du bois de +Vincennes, se perdait dans la brume et la fumee. + +--Oui, le terrain etait bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en +tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre. + +Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas regulier, +il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir, +il arrivait a la Houssaye, et peu de temps apres il apercevait un tout +petit village qui se detachait sur la masse sombre d'une foret: c'etait +Crevecoeur. + +Alors il s'arreta; avec une branche cassee et une poignee d'herbe, +il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une +epaisse couche de poussiere blanche, de facon a ce qu'on ne put pas le +prendre pour un pauvre diable qui arrive a pied de Paris; de la station +voisine, c'etait admissible, mais de Paris il n'eut trouve credit nulle +part. + +Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon +espoir; il n'etait pas possible que dans un pays compose seulement de +quelques maisons, ou tout le monde devait etre amis ou ennemis, on n'eut +pas garde le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais +encore de ce qui les touchait. + +En route, il avait bati son plan, qui etait tres simple: il recherchait +des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer +dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros +heritage, et l'on paierait une forte prime a celui qui procurerait ces +renseignements... aussitot qu'ils auraient ete reconnus bons. + +Ce fut ce qu'il expliqua au secretaire de la mairie, un vieil +instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitte Crevecoeur, devait se +rappeler Dagomer. + +--S'il se rappelait Dagomer? Bien sur qu'il se le rappelait. Un brave +garcon. Peut-etre un peu dur aux braconniers, mais il etait paye pour +ca; et puis les braconniers n'etaient vraiment pas raisonnables non +plus; jamais satisfaits. Seulement, quant a se rappeler un nourrisson +qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'etait impossible, par cette raison +que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson. + +--Pourtant ils etaient arrives a Chambrais avec une petite fille agee +maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitte Crevecoeur +depuis dix ans, a l'epoque de leur depart cette enfant avait plus d'un +an. + +Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne +pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient +jamais eu: tout Crevecoeur le dirait comme lui. + +Alors il fallut bien que Nicetas admit ce qui lui etait venu plus d'une +fois a l'esprit, sans qu'il voulut l'accepter: nee a l'etranger, Claude +avait ete ramenee en France au moment meme ou Dagomer etait venu habiter +Chambrais, et personne, a l'exception de Ghislaine, ne devait connaitre +le lieu de naissance de l'enfant. + +La deception fut rude; mais il n'etait point dans son caractere de +s'abandonner; il fallait reflechir. En venant, il avait vu une prairie +ou l'on mettait du foin en meules; il serait bien la pour passer la +nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient +quitte les champs. + +Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au +soleil levant, il reprit le chemin de Paris. + +Ce n'etait pas lui qui le voulait, c'etait la fatalite: puisqu'il ne +lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subit: tant pis pour +Ghislaine s'il le lui faisait au _sale_, comme disait Caffie. + +Il etait las en montant a dix heures du soir les six etages de son ami +d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il +avait preparee: + +"Madame, + +"Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la votre, +installee chez un garde, au lieu d'occuper aupres de sa mere, la place +a laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolerer cela et mon devoir est de +prendre sa defense. Je vous attendrai apres-demain, a trois heures, aux +abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous etait impossible de vous y +trouver, je me presenterais au chateau. + +"NICETAS" + +Il redescendit l'escalier dont les marches etaient terriblement dures +pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boite d'un debit de tabac. + + +FIN DE LA TROISIEME PARTIE + + + + +QUATRIEME PARTIE + + + +I + +Le jour ou Ghislaine recut cette lettre, elle avait passe une partie +de la matinee au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait +definitivement fixe le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus +librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille. + +N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et a l'avance n'etait-elle +pas certaine que, quoi qu'elle fit, il ne s'en inquieterait pas? + +Maintenant elle ne prenait plus des pretextes pour l'aller voir, et +franchement elle disait: "Je vais pres de Claude"; arrivee chez le +garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraitre son affection, et +franchement aussi elle embrassait sa fille. + +Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles etaient +assises, en tete a tete, a l'abri de la curiosite des enfants Dagomer ou +des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement. + +Ce n'etait point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais +simplement sur ceux ou, pouvant forcer par d'adroites questions +sa reserve toujours un peu craintive, elle l'amenait a se livrer. +N'etait-ce pas cela qui touchait son coeur de mere: savoir ce qu'etait +cette enfant qu'elle n'avait pas toujours pres d'elle, et qu'une +observation constante dans les choses importantes comme dans les riens, +dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colere, ne +pouvait pas lui faire connaitre a fond, avec sa vraie nature. + +Et c'etait cette vraie nature qui l'interessait, qui l'inquietait: par +ou tenait-elle de son pere, par ou s'en eloignait-elle? + +Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec +un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui +passait par la tete, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, +Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle +arrangeait, par des exemples la conduisait ou elle voulait qu'elle +allat. + +Quelquefois aussi il etait question des lecons, c'est-a-dire que Claude +en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilite de lady +Cappadoce, veillait a ne pas donner a son ancienne gouvernante des +sujets d'inquietude. + +--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait +Claude. + +--Lady Cappadoce est une maitresse. + +--Et vous? + +--Moi, chere enfant, moi... je n'en suis pas une. + +Et Ghislaine etait obligee de s'arreter, car le mot qui lui montait du +coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que, +par une imprudence, par un entrainement, elle permit a Claude de le +prononcer elle-meme, sinon en ce moment, au moins plus tard. + +On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence +et de recueillement ou elles restaient les yeux dans les yeux; alors +Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait +doucement. + +C'etait a Chambrais que Nicetas avait adresse sa lettre, et il avait +calcule qu'a l'heure ou Ghislaine la recevrait, M. d'Unieres devrait +etre a la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublee, et +pour le succes de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une +trop vive emotion devant son mari. + +Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller a la Chambre, le comte +etait reste au chateau pour preparer un discours important qu'il devait +prononcer le lendemain, et apres le dejeuner il s'etait installe dans +la bibliotheque avec sa femme pres de lui, comme toujours lorsqu'il +travaillait. N'etait-elle pas son inspiration et sa conscience? Il +trouvait plus vite lorsqu'elle etait la. Et il n'etait sur d'un effet ou +d'un argument que lorsqu'apres discussion elle l'avait approuve. + +Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans +une corbeille ce qui etait pour le comte, et sur un plateau les lettres +a l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliotheque, le +comte, qui etait devant une grande table couverte de volumes du _Journal +officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise a +un petit bureau dans l'embrasure d'une fenetre, posa le livre qu'elle +lisait, et commenca a ouvrir les lettres. + +Bien qu'elle sut a l'avance a peu pres ce qu'elles contenaient, et +justement meme par ce qu'elle savait qu'elles etaient des demandes de +secours, il fallait qu'elle les lut tout de suite pour y repondre sans +retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient +lieu. + +Elles etaient ce jour-la nombreuses et deja elle en avait lu plusieurs, +lorsqu'elle ouvrit celle de Nicetas. + +"Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la votre...." + +Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passe devant ses yeux, son +coeur s'etait arrete. + +Heureusement la lettre etait posee sur le bureau sans quoi elle +serait tombee, ou elle aurait ete secouee de telle sorte dans sa main +tremblante que l'attention du comte eut ete provoquee. + +Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premieres +annees; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de +confiance; si elle devait l'attendre, n'etait-il pas permis d'esperer +qu'il ne reviendrait point; douze annees s'etaient ecoulees sans qu'il +reparut, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'ecoulassent +encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont +il ne connaissait meme pas l'existence? + +Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tete basse, a la +derobee, rapidement elle jeta un coup d'oeil du cote de son mari: +absorbe dans son travail, il n'avait rien remarque, et penche sur sa +table, il continuait a prendre des notes; sa plume en ecrivant craquait +avec un bruit regulier. + +Elle etait comme paralysee de corps et d'esprit. Quelle contenance +tenir? Que faire? Elle ne savait. Et meme elle etait incapable de se +poser une question raisonnable. + +La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osat meme la faire +disparaitre, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait +se lever, venir a elle comme il le faisait a chaque instant, et +machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette +feuille de papier, ou le mot "votre fille" flamboyait, croyait-elle, +se detachant en caracteres d'affiche. Dans leur etroite intimite, ils +n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses +lettres, si madame ouvrait les siennes, en realite elles etaient les +unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame +aussi bien que pour monsieur. + +Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idee, que la premiere +chose a faire etait de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les +circonstances ordinaires, rien n'eut ete plus simple que d'ouvrir un +tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser +dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement +du papier allait crier sa honte. + +Et la terrible feuille etait devant ses yeux, hypnotisante. + +Comme elle allait se remettre a lire, elle sentit que son mari se +tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'etait point leve et +ne paraissait pas dispose a quitter son travail: + +--Te rappelles-tu la date de mon discours a propos de l'ordre du jour +Bunou-Bunou. + +L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eut +donne la date de jour, de mois, d'annee. Mais en ce moment, comment +reflechir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait repondre +sans que sa voix trahit son bouleversement. + +--A peu pres trois ans, il me semble. + +--Trois ans. Dis plutot sept ans. Comment ta memoire si ferme peut-elle +se tromper de tant d'annees? + +--Sans doute, je fais une confusion. + +--Ne cherche pas, je vais verifier. + +Quittant sa table, il passa dans une piece voisine qui servait d'annexe +a la bibliotheque. + +Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis +vivement elle la mit dans sa poche. + +Il n'etait que temps, le comte rentrait, il vint a elle. + +--Je te fais mes excuses, dit-il, tu etais plus pres que moi de la +verite; il y a quatre ans. + +Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'etonna pas +qu'elle ne repondit point, et tranquillement il retourna a son travail. +Il fallait qu'elle prit un parti, et tout de suite, puisque c'etait pour +le lendemain meme qu'il fixait son rendez-vous. + +S'attendant depuis son mariage a le voir surgir d'un moment a l'autre, +elle avait bien des fois examine la question de sa defense, et elle +s'etait toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours a cette arme +dont son oncle lui avait parle avant de mourir. + +Quelle etait cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre +sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle +qu'elle fut, elle devait etre efficace puisque son oncle lui avait +recommande d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la +reclamat au notaire chez qui elle etait deposee et que tout de suite +elle allat a Paris. + +Bien qu'il fut scrupuleusement observe qu'elle restat aupres de son mari +quand il travaillait, elle n'hesita pas; n'etait-ce pas son honneur et +son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie meme de sa fille +qui se trouvaient en jeu? + +--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforcait +d'affermir, je partirai pour Paris. + +Il fut stupefait: + +--Comme ca, tout de suite? + +Il fallait qu'elle donnat une raison, bien qu'il ne lui en demandat pas, +et que pour la premiere fois elle ne fut pas franche. + +--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution +immediate. + +--Tu seras longtemps? + +--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir. + +Il sonna et commanda d'atteler. + +--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ca ne va pas +aller, et je suis sur que demain a la Chambre tu sentiras toi-meme que +ton aide m'a manque. + +Il voulut la mettre lui-meme en voiture, et la portiere fermee, il +recommanda au cocher de marcher rondement. + +A trois heures, les chevaux, blancs d'ecume, s'arretaient devant les +panonceaux de M. Le Genest de la Crochardiere, et Ghislaine entrait dans +l'etude. C'etait la premiere fois qu'elle venait chez son notaire, car +quoi qu'elle eut du mettre bien souvent sa signature au bas d'actes +notaries, on etait toujours venu les lui faire signer a l'hotel de la +rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande piece ou sur des +tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs, +elle se trouva intimidee sous le feu de tous ces yeux qui s'etaient +leves sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui +dirigeait cette etude, accourut avec les demonstrations de la plus +respectueuse politesse: + +--Madame la comtesse desire voir M. Le Genest, sans doute, je vais +m'informer s'il peut recevoir. + +Le notaire lui-meme apporta la reponse en venant au-devant de sa cliente +qu'il fit entrer dans son cabinet. + +La demande que Ghislaine avait a presenter etait bien simple, cependant +ce fut avec un extreme embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis +longtemps le vieux notaire etait habitue a ne pas laisser deviner qu'il +remarquait la gene d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitot +qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla a une grande caisse +qu'il ouvrit, et en tirant la piece qui lui avait ete confiee par M. de +Chambrais, il la remit a Ghislaine. + +Elle eut voulu sortir au plus vite pour dechirer l'enveloppe et lire +cette piece, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberte: il +parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'ecoutat. + +--Par M. le comte d'Unieres, j'ai appris tout l'interet que vous inspire +cette chere enfant et toute la tendresse que vous lui temoignez. Dans +son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mere, me disait M. +le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude. + +Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en +gardant la mesure qu'il savait mettre en tout. + +Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa +voiture. + + + +II + +Accotee dans un coin de son coupe, les glaces relevees, Ghislaine put +dechirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise. + +Elle ne contenait qu'une lettre et une note ecrite par son oncle; ce fut +par cette note qu'elle commenca: "La lettre ci-jointe m'a ete remise par +son auteur le jour meme ou elle a ete ecrite; elle est la preuve, elle +est l'aveu d'un crime qui, je l'espere, restera ignore; mais si jamais +il etait decouvert, elle porterait temoignage contre le coupable. + +"CHAMBRAIS." + +Vivement elle passa a la lettre, et le debut elle le lut sans trop +d'emotion: que lui importaient ces declamations, que lui importaient ces +plaintes et ces cris de revolte! + +Mais aux mots: "Je vous aimais", l'indignation la suffoqua comme si +c'etait une declaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait, +et dans son coeur resonnaient encore les eclats sourds de sa voix +heurtee. + +Elle reprit, et sans s'arreter alla jusqu'au bout; mais arrivee a la +derniere ligne, elle chercha si c'etait tout. + +Une arme, disait son oncle; le crime decouvert peut-etre, une accusation +au moins contre le coupable et necessairement la defense de l'innocente; +mais ce n'etait pas sur cela qu'elle avait compte; decouvert le crime ne +l'etait pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'etait un moyen pour qu'il +ne le fut jamais. + +A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le +voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystere l'epouvantait. +Que ne pas craindre d'un homme capable de tout. + +En sortant de chez le notaire, le cocher etait venu rue Monsieur pour +changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec +la note de son oncle dans un meuble ou elles devaient etre en surete: +inutiles en ce moment, elles devenaient peut-etre le lendemain l'arme +qu'elle etait venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que +serait ce lendemain? + +Ne trouvant rien pour se defendre sous le coup immediat de la deception, +elle s'etait dit qu'avec la reflexion et en se remettant de cet +ecrasement, il lui viendrait sans doute une idee. + +Mais la route se faisait, les villages defilaient devant elle! +Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait +paralysee dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la +surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture +l'engourdissait et elle se sentait entrainee en imagination comme +elle l'etait en realite: rien pour la retenir, rien pour la guider, +l'eclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle, +entraines par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille. + +C'etait vainement aussi qu'elle cherchait a prevoir ce qu'il pouvait +contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait ecrit cette +lettre. + +Quand meme elle lui resisterait, elle le repousserait, c'etait la lutte; +et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne +seraient-ils pas atteints? + +A cette pensee, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par +elle! Dix annees d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que +n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle +repondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait +alors suspendue sur sa tete. + +Dans son desarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble +et son emoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la +possibilite de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la +verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire +fermer la porte quand il se presenterait, c'etait remettre le danger au +lendemain et non l'ecarter: repousse par elle, que ne ferait-il pas, a +qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il +voulait. Apres, elle aviserait. + +La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, etait +un des endroits les plus sauvages et les plus deserts de la foret: une +combe etroite entouree de collines boisees, point de chemin pour y +arriver, mais seulement d'etroits sentiers tortueux, des grands arbres +sur les bords de la mare et toute une vegetation foisonnante de roseaux, +sur les collines d'epais taillis, elle serait la a sa discretion; si +personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne +viendrait a ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il +voudrait; bien qu'elle fut brave ordinairement, jamais elle ne +s'exposerait a ce danger; ce serait folie. + +Mieux valait encore le laisser penetrer jusqu'a elle dans le chateau, +malgre sa repulsion et son degout. Au moins, n'y serait-elle pas seule +et sans secours. + +Ce lui fut un soulagement de s'etre arretee a cela. + +Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se +defendrait, mais au moins elle n'etait plus dans l'irresolution. + +Quand elle entra dans la bibliotheque, elle trouva son mari au travail, +et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise. + +Tendrement il l'embrassa. + +Mais il la connaissait trop bien, ils etaient trop intimement, trop +profondement lies l'un a l'autre pour qu'il ne sentit pas dans cette +etreinte qu'elle etait troublee. + +--Tu as eprouve une contrariete, dit-il en la regardant. + +--Pas d'autre que celle de n'etre pas restee pres de toi. + +--J'ai travaille quand meme; malgre tout, je crois que demain tu seras +contente. + +Ainsi qu'il avait ete convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait +le lendemain a la seance de la Chambre. + +--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours? + +--Certainement. + +Elle se debarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son +petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table. +Alors il commenca, les yeux fixes sur elle; mais il n'alla pas loin: + +--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandat en +s'arretant. + +--Je ne trouve pas cela du tout. + +--Tu as l'air de ne pas me suivre. + +--Mon air te trompe. + +Elle etait au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'a +certains moments sa volonte lui echappait; alors son regard trahissait +sa preoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite +il s'apercevait de ce desaccord. + +Il fallait qu'elle s'appliquat! n'en aurait-elle pas la force, faible +coeur qu'elle etait? + +--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis. + +--Si tu trouves cela mauvais ou a cote, dis-le franchement, je t'en +prie. + +--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette +idee? + +Il reprit. + +Ce fut elle a son tour qui ne le quitta pas des yeux. + +De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle +murmurait: + +--Bien, tres bien. + +--N'est-ce pas? + +Alors il s'echauffa, et de l'analyse toute seche de son discours, +il passa peu a peu a des developpement sous lesquels se sentait le +mouvement oratoire. + +A le suivre ainsi, elle se laissa prendre a ce qu'il disait et a oublier +sa propre situation, suspendue qu'elle etait aux levres et aux yeux de +son mari, completant par la pensee les effets qu'il laissait de cote. + +Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait +toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux, +et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penche +sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout a coup il s'arreta et +se mettant a sourire: + +--Mais c'est une vraie repetition, dit-il. + +Elle se jeta a son cou, dans un mouvement passionne: + +--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'ecria-telle en le serrant dans ses +bras. + +--Alors c'est bien? + +--C'est superbe. + +--Vraiment? + +--Vas-tu douter de moi, maintenant? + +--Non, chere femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras +demain la force que m'aura donnee ton appui d'aujourd'hui. Il me +semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'etais pas la, je ne +pouvais pas te consulter et ne savais que penser. + +Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour +ne pas aller le lendemain a la Chambre. Quoi inventer? Quel pretexte +trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptat sans +s'inquieter, sans se peiner? + +Ce fut a chercher ce pretexte que sa soiree se passa, et partout, au +diner, a la promenade qui le suivit, elle porta, malgre ses efforts, +une preoccupation evidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce +qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se +trahissait, elle se jetait dans une gaite factice, dont bien vite elle +avait honte, et qu'elle cherchait aussitot a racheter par un elan de +tendresse sincere. + +Jamais il ne l'avait vue dans cet etat, elle qui d'ordinaire etait si +bien equilibree, d'une humeur si douce, si juste, si calme. + +Il n'osait pas l'interroger, et meme, il n'osait pas l'observer de peur +qu'elle se tourmentat. + +Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication; +elle etait souffrante, nerveuse: peut-etre ce rapide voyage a Paris +l'avait-il fatiguee. + +Alors il s'appliqua a la distraire, en ayant soin de ne pas laisser +deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'etait habituellement. + +La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans +bruit, ecouter derriere la portiere qui separait leurs chambres si elle +dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et +respirait d'une facon irreguliere. + +Le matin, l'inquietude l'emporta sur la reserve, et il ne put pas +s'empecher de l'interroger; mais elle se defendit: elle n'avait rien; +peut-etre etait-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps +orageux. + +Alors il lui proposa de ne pas venir a Paris: son discours, elle le +connaissait, et il le dirait peut-etre beaucoup moins bien a la Chambre +qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps +orageux, l'atmosphere des tribunes serait etouffante, comme le voyage a +Paris serait penible dans la chaleur du midi. + +Elle fut grandement soulagee de le voir ainsi venir au devant d'elle, et +ne se defendit tout juste, que ce qu'il fallait. + +--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais a une condition. + +--Toutes celles que tu voudras. + +--Reviens aussitot que ta presence ne sera plus indispensable a la +Chambre. + +--Je te le promets. + +--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta presence, de ton amour. + +--Veux-tu que je n'aille pas a la Chambre? + +--Y penses tu? + +--Pourquoi pas? + +--Et ton discours? + +--Un discours a-t-il jamais change un vote? + +--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est +perdu si l'honneur est sauf. + +Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne +l'avait embrasse avec l'ardeur passionnee qu'elle mit dans son etreinte, +lorsqu'il se separa d'elle pour monter en voiture. + +--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle. + +--Aussitot, aussi vite que possible. + + + +III + +Si Nicetas restait a la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes apres +l'heure qu'il avait fixee, il pouvait arriver au chateau vers quatre +heures; c'etait donc a ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il +venait. + +Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'esperance +dans cette pensee que, par cela seul qu'elle n'avait pas ete a son +rendez-vous, il renoncerait a la voir; mais enfin, elle se disait que +cela etait possible: ce refus d'obeir a son injonction l'aurait fait +reflechir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait +a Paris. + +Cependant elle se prepara a le recevoir, si malgre tout il venait, +et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre +se trouvait en communication directe avec le vestibule ou se tenait +toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne +pouvait pas arriver distincte a ce vestibule, mais en l'elevant il y +avait certitude qu'elle serait entendue. + +Elle avait pris un livre pour tacher de ne pas penser, mais ses efforts +pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun resultat, elle ne +savait pas meme ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes +noires, son esprit etait a la Mare aux Joncs. + +Trois heures avaient sonne, puis le quart, puis la demie; incapable +de rester en place, elle se levait a chaque instant pour aller a une +fenetre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'a la loge du +concierge. + +Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des levres +lorsque la cloche qui annoncait l'arrivee d'un visiteur sonna. + +Elle alla vivement a la fenetre, les jambes tremblantes, et sans se +montrer, derriere un rideau, elle regarda: dans la facon dont il se +presenterait, elle verrait peut-etre ce qu'allait etre cette entrevue, +ce qu'elle avait a craindre ou a esperer. + +Mais elle s'etait trompee en croyant que c'etait lui: l'homme qui +traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, etait bien +de grande taille, mais il etait gras ou plutot bouffi de visage comme de +corps, les cheveux etaient courts, les joues et le menton rases; enfin +le vetement use, compose d'un pantalon noir, d'un veston jaunatre et +d'un chapeau melon, annoncait surement quelque pauvre diable qui venait +demander un secours. + +Cependant le pauvre diable etait arrive au perron et, a la porte du +vestibule, il avait trouve Auguste de service ce jour-la. + +--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste +americain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas ete a +Paris, je ne peux pas vous montrer le chateau. + +--Je lui ai ecrit, veuillez lui remettre cette lettre. + +Et sans paraitre le moins du monde embarrasse, Nicetas lui tendit un +petit billet qu'il venait d'ecrire a l'auberge du Chateau. + +--Mais je ne sais... + +--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets. + +Quand Ghislaine vit sur ce billet la meme ecriture que celle de la +demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il ecrivait au lieu de venir, +c'est qu'il n'osait pas se presenter; et a la pensee de ne pas le +voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable etait un +commissionnaire. + +Elle avait ouvert le billet. + +"Je pense que vous ne m'obligerez pas a forcer votre porte; donnez donc +l'ordre que je sois admis pres de vous. + +"NICETAS." + +C'etait lui. Elle eut une seconde d'aneantissement; lui, ce pauvre +diable; arrive a ce point de misere et de cynisme, de quoi ne serait-il +pas capable! + +Cependant, le plateau a la main, le valet attendait devant elle, la +regardant a la derobee, en se demandant quelle pouvait etre la cause de +ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprime que le +calme et la serenite. + +Il fallait qu'elle se contint et prit un parti: + +--Faites entrer, dit-elle. + +Et pendant le court espace de temps que le valet mettait a traverser les +deux salons, elle tacha de se donner une contenance. + +Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela: + +--Vous ne quitterez pas le vestibule. + +Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais +elle n'etait pas en situation de s'arreter devant une consideration +de ce genre: avant tout elle devait assurer sa securite; comment se +defendre si elle etait paralysee par la peur d'une surprise? + +Ce fut lentement que Nicetas traversa les deux salons pour venir jusqu'a +elle. + +Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien change, vieilli, +ravage! + +Lorsqu'il fut a quelques pas, elle l'arreta d'un mot: + +--Que voulez-vous monsieur? + +--Je vous l'ai ecrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille. + +--C'est de la jeune fille elevee chez notre garde que vous parlez? + +--Precisement. + +Il prit une chaise et s'assit: + +--D'elle-meme. + +--Par quelle combinaison etes-vous arrive a trouver que cet enfant est +votre fille? + +--Et la votre. Cela serait bien long a raconter; mais un mot suffit; +c'est vous-meme qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la +votre. + +--Moi! + +--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait +prendre toutes sortes de precautions qu'on croyait habiles pour echapper +a cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce +que si cette enfant ne vous etait rien et ne m'etait rien vous m'auriez +recu apres la lettre que je vous ai ecrite et aussi apres ce qui s'est +passe entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire +les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgre vous en +rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui +emportait tout: repulsion, mepris, horreur, haine; et cette raison se +trouve dans l'interet que vous portez a cette enfant: vous avez peur +pour elle; vous voulez la defendre. + +Il s'arreta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant +devant lui, il eut lieu d'etre satisfait: elle etait atterree. + +Il continua: + +--L'ordre de m'introduire pres de vous etait un aveu; et si j'avais eu +besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutat a toutes celles que j'ai deja pu +reunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en +avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pieces necessaires pour +affirmer mes droits sur ma fille. + +--Et ces pieces? demanda-t-elle en essayant de se defendre. + +--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espere que nous n'en +viendrons pas a cette extremite. En effet, je n'ai qu'un but: assurer +l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous +associer a moi. + +--Cet avenir a ete assure + +--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je +l'avoue, surpris que vous consideriez l'avenir d'un enfant assure par la +donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la +vie d'un enfant... + +Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine. + +--... Il y a l'education, il y a les sentiments qui dirigent cette +education, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le +milieu dans lequel l'enfant est eleve. Si Claude a la fortune, a-t-elle +cette education dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? +Est-elle dans un milieu digne d'elle? Elevee chez le garde, ayant +pour camarades, pour freres et soeurs des enfants grossiers, de vrais +paysans... + +--Elle devait entrer au couvent. C'est le medecin qui a ordonne qu'elle +vive en paysanne. + +--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de +garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une +fille de onze ans, la feriez-vous elever par un garde, sous pretexte que +les medecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh +bien! pour n'etre pas nee de votre mariage, Claude n'en est pas moins +votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le +rappeler. Pour mon malheur, je sais par experience ce que c'est que +d'etre eleve dans une maison etrangere; je ne veux pas que ma fille +souffre ce qu'a souffert son pere, et que l'absence d'une direction +affectueuse, ferme et douce a la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de +moi. + +Ghislaine ecoutait stupefaite: etait-il possible que ce langage fut +sincere; c'etait lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignite, de +fierte! Ou voulait-il en venir? Qui se cachait derriere cet etalage de +tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas? +Son premier mouvement avait ete de repondre lorsqu'il avait invoque +l'affection maternelle; mais n'etait-ce pas la un piege dans lequel elle +ne devait pas tomber, un autre aveu plus precis que ceux sur lesquels il +s'appuyait deja? Ne serait-ce pas se defendre d'ailleurs? + +--Enfin, que demandez-vous? dit-elle. + +--C'est bien simple, repondit-il. Ou Claude occupera pres de vous, dans +votre maison, la place a laquelle elle a droit par sa naissance, ou je +la prends pres de moi. + +--Vous la prenez! + +Ce cri qui lui avait echappe la trahissait par l'intensite de son emoi; +elle voulut l'attenuer en l'expliquant: + +--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui +vous n'avez jamais rien ete? + +--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique. + +--C'est impossible. + +--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances +juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et meme tres +facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle etait votre +intention, il faudrait que vous eussiez un etat-civil en regle a +m'opposer, avec indication du pere et de la mere; et je ne crois pas que +ce soit votre cas; les precautions que vous avez prises pour cacher la +naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe, +vous n'avez qu'a produire cet acte de naissance, et je me reconnais +battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas? + +Il attendit un moment, et comme elle ne repondait pas, il poursuivit: + +--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je +l'espere, heureuse par les soins et la tendresse de sa mere. Pres de +moi, elle n'est associee qu'a une vie de travail et de lutte, mais +elle est aimee, passionnement aimee par un pere qui n'a pas d'autre +affection; sous une tendre direction son coeur se forme en meme temps +que son esprit; et comme elle est la legataire de M. de Chambrais, elle +ne souffre pas de ma pauvrete. + +A ce mot elle l'interrompit: + +--Vous avez ete mal renseigne. + +--Elle n'est pas legataire de M. de Chambrais? + +--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensee de prevoyance dont je n'ai +compris toute la sagesse qu'a l'instant meme, a mis une condition a son +legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'a sa majorite ou a +son mariage. + +Si Nicetas fut touche, il ne fut pas trop surpris puisque c'etait la +realisation de ce que Caffie avait prevu; decidement il etait le malin +qu'il avait dit, le vieux crocodile. + +--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son +pere comme son pere travaillera pour elle; a deux on est fort; je l'ai +entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse +extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente +musicienne. Dans cinq ans elle sera en etat de donner des lecons, et +par consequent de seize a vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin +d'elle. Vous voyez donc qu'alors meme que je n'obeirais pas a un +sentiment d'affection paternelle et a la voix du devoir, j'aurais tout +interet a prendre Claude avec moi et a la reconnaitre pour ma fille: a +seize ans, elle gagnera sa vie largement; a vingt et un ans, elle jouira +de sa fortune; enfin si la fatalite et l'injuste Providence qui n'ont +cesse de me poursuivre me l'enlevaient, j'heriterais d'elle. + +--Est-ce donc la votre calcul? s'ecria-t-elle avec horreur. + +--Il est vrai qu'il y a des peres qui font mourir leurs enfants pour en +heriter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du +sort, je ne suis pas cependant un de ces peres, et la preuve c'est que +je suis pret a renoncer a tous les avantages qu'il y aurait pour moi a +reconnaitre Claude, avantages moraux aussi bien que materiels,--si +vous vous engagez a la prendre pres de vous dans cette maison, et a la +traiter comme votre fille. + +--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariee. + +--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose a son mari; je +serais vraiment surpris si vous me disiez que le votre n'appartient pas +a la categorie de ceux qui acceptent tout. + +Sur ce mot, il se leva: il la voyait eperdue, affolee; c'etait +assez pour le succes de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que +l'affaiblir s'il le repetait ou le laissait discuter; au point ou les +choses en etaient arrivees, la reflexion en ferait plus que lui. + +--Je vous reverrai apres-demain, dit-il, a la meme heure, d'ici vous +aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous +pourrez alors me faire part de la resolution a laquelle vous vous +arretez. Bien entendu, si M. le comte d'Unieres etait au chateau, je +remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tete-a-tete. + +Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arreter aussitot. + +--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'a vous, ce +serait une reponse negative a mon desir de vous voir prendre Claude; +alors je la reconnaitrais. + + + +IV + +Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait ete frappee d'un mot prononce +de facon, au moins lui semblait-il ainsi, a s'imposer a l'attention; +c'etait celui qui se rapportait aux avantages resultant pour lui de la +reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existe, il +n'aurait donc pas pense a cette reconnaissance, et il n'eut jamais +reclame sa paternite si sa fille n'avait pas ete l'heritiere de M. de +Chambrais. + +Donc, il etait homme d'argent et il n'y avait a cela rien que de naturel +dans la misere qui paraissait etre la sienne; c'etait par besoin +d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il +ne s'etait jamais preoccupe; par besoin d'argent qu'il cherchait a +exploiter sa paternite; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menacait: + +--Prenez l'enfant ou je la reconnais. + +Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement a ce que Claude +sortit d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre +objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant. + +Arrivee a ce point, Ghislaine respira; jusque-la elle avait eu le coeur +serre par l'angoisse comme si sa fille etait en danger de mort, sans +qu'elle put rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il +semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la defendre: +c'etait une lutte dans laquelle elle ne restait pas desarmee. + +Cette esperance la releva, et bien qu'elle ne put pas prevoir ce que +serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger +n'etait pas immediat; elle avait un certain temps devant elle pour +aviser, pour chercher. + +Quand le comte rentra, elle etait assez maitresse de sa volonte pour +l'accueillir comme a l'ordinaire et le questionner. + +--Comment avait-il parle? + +Il lui raconta la seance et elle l'ecouta sans donner des signes trop +manifestes de distraction ou de preoccupation; comme il disait qu'il +serait sans doute oblige de reprendre la parole le lendemain, elle +manifesta le desir de l'accompagner. + +--Te sens-tu en etat de venir demain a Paris? + +--Oh! certainement. + +--Alors tu es tout a fait bien? + +--Tout a fait. + +--Tant pis. + +--Comment tant pis? + +Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement: + +--Une idee qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser a mon +discours, j'etais avec toi et me disais que ce malaise pourrait etre un +indice heureux. + +--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement. + +--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'esperer! Tu as trente ans, +j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la premiere fois qu'en te voyant +indisposee je me suis rejoui. Sais-tu que j'ai etudie les signes +caracteristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles, +signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais +peut etre autant que bien des medecins? Enfin ce malaise n'a pas +persiste. + +--Pas du tout; et je suis sure que rien ne m'empechera d'aller demain +a Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses +indispensables. Quand dois-tu parler? + +--Si je parle, ce sera au commencement de la seance. + +--Eh bien! apres ton discours, je quitterai la Chambre, de maniere a ne +pas te faire attendre pour revenir ici. + +Les choses s'arrangerent ainsi, elle assista a la premiere partie de la +seance, puis, quand le comte eut parle, elle quitta la tribune et revint +rue Monsieur. + +Par son contrat de mariage, il avait ete stipule qu'elle toucherait une +pension pour ses besoins personnels; mais dans l'etroite intimite ou +elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait ete observee: +tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et +d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs +besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une depense, ou, +s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte apres qu'elle etait +faite. + +Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu +importante sans en parler a son mari; aussi n'etait-ce point de cette +facon qu'elle esperait se procurer l'argent necessaire au rachat de +Claude. + +Ce n'etait point seulement dans leur chateau et leur hotel que les +princes de Chambrais avaient toujours pieusement conserve ce qu'ils +avaient recu de leurs peres; pour les meubles, pour les bijoux, il en +avait ete de meme, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait +disparaitre dans une piece reculee, ou l'on serrait dans des armoires +ce qui etait par trop antiquaille sans etre ancien, mais on ne s'en +debarrassait point: les greniers etaient bondes de meubles rococo, et +il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au +style Louis-Philippe. + +C'est ainsi que Ghislaine possedait quelques bijoux de prix par la +valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables: +jamais elle ne les avait portes. Places dans des ecrins, ils etaient +conserves dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas +ouvert: ils etaient la, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux +de la famille, et comme il avait une parfaite indifference pour les +pierreries, il ne s'en inquietait pas autrement; ce ne serait pas lui +assurement qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure, +puisqu'il ne les connaissait meme pas. + +Obligee de trouver instantanement une forte somme, c'etait sur la vente +de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait. + +C'etait la une cruelle extremite, et a la pensee d'entrer dans +un magasin, elle, la comtesse d'Unieres, pour vendre des pierres +precieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le +choix des moyens, et coute que coute, il fallait qu'elle prit le seul +qu'elle trouvait, sans se laisser arreter par la honte et par la peur +des commentaires qu'elle allait provoquer. + +Rentree chez elle, elle ouvrit le coffret ou etaient serres ces bijoux, +et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-a-dire ceux qui, +par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arreta a une +broche en rubis et en diamants, a un noeud avec deux glands et a un +bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait +trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la +preciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fut au-dessous de +ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture. + +Puis, tassant le tout dans un journal, de maniere a n'avoir pas a porter +un trop gros paquet, ce qui eut provoque l'attention, elle remonta en +voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers +de la rue de la Paix, a qui elle avait plus d'une fois achete des +bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir +convenablement. Sans doute elle eut prefere s'adresser a des marchands +qui ne l'eussent pas connue; mais, a ces marchands, elle aurait du +donner son nom pour qu'on la payat, et dans ces conditions mieux valait +encore avoir affaire a Marche et Chabert, qui avaient une reputation +d'honnetete. + +Quand sa voiture s'arreta devant le magasin, un commis, qui avait +reconnu la livree, se hata de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre +prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux. + +Elle demanda a parler a l'un des maitres de la maison, et presque +aussitot M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empresse de +se mettre a la disposition de sa noble cliente; comme c'etait en +particulier qu'elle desirait l'entretenir, il la fit passer dans son +cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa +demande. + +Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle desirait +vendre des pierreries qui ne lui servaient a rien. + +Le bijoutier examina ces pierreries et declara qu'il etait pret a les +acheter. + +--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il. + +--Non. + +--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont +d'un autre age. + +--C'est ce qui me decide a m'en debarrasser. + +--Quand on possede des diamants et un collier de perles comme madame la +comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux. + +Il etait trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la +comtesse d'Unieres ne se resigne a une pareille demarche que sous le +coup d'un imperieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain +temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il a Ghislaine +de lui verser immediatement cinquante mille francs; plus tard il +completerait la somme; puis, reflechissant qu'une grosse liasse de +billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un cheque sur la banque. + +L'affaire ainsi arrangee, il n'ajouta qu'un mot: + +--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse? + +--Je viendrai. + + + +V + +Quelle somme etait-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite? +Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire +des appetits? + +C'etait ce que Ghislaine se demandait, se trouvant a l'egard de l'argent +dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours ete riches, connaissent mal +sa valeur. + +Que representaient cinquante mille francs pour Nicetas? + +Au temps ou il donnait des lecons et ou il gagnait quatre cents francs +par mois pour venir deux jours par semaine a Chambrais, ils eussent ete +certainement une fortune pour lui, le paiement de dix annees de travail. + +Mais maintenant? + +A la verite, si l'on s'en tenait a l'apparence, et a la tenue, on +pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore, +puisqu'ils le tireraient de la misere. + +Mais etait-il l'homme du temps des lecons, et ces douze annees de misere +ne lui avaient-elles pas donne d'autres besoins et d'autres exigences? + +De meme qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour, +de meme elle ne l'avait pas retrouve en l'entendant parler: dans sa voix +il y avait une durete, dans son regard une brutalite, et dans toute +sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'etait pas reste l'homme +d'autrefois. + +Quelles etaient les pretentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les +avait-il etablies? Car plus elle reflechissait a leur entrevue, plus +elle se confirmait dans l'idee qu'il avait joue une comedie dont le +denouement devait etre l'offre d'une somme d'argent. + +Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer! + +C'etait un marche, et elle se sentait bien inexperimentee, bien faible, +bien maladroite pour le debattre comme il aurait fallu: pour la premiere +fois de sa vie elle allait avoir a discuter une affaire d'argent, et +tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysee de +toutes les manieres, par son inexperience, par sa dignite, par sa +tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son +mari. + +Etait-il conditions plus facheuses, situation plus terrible? Elle eut +voulu n'avoir pas a attendre et que tout de suite ce marche vint en +discussion. Mais le lendemain precisement son mari resta a Chambrais, et +elle dut veiller a ne pas trahir son anxiete et son angoisse. + +Elle y reussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait +pour lire en elle. + +--Comme tu es nerveuse, dit-il a un certain moment. + +Elle s'en defendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientot +la preuve. + +--Tu sais que je persiste dans mon idee. + +--Quelle idee? + +--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspiree. Evidemment, il se +passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle +est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le +changement est certain: tu n'es pas dans ton etat ordinaire. Alors, +comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le +sens que je desire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais +ce n'en est pas une d'esperer. La persistance de ton etat nerveux est +significative. + +Apres le diner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller a une +certaine distance du chateau, voir des poulains dans une prairie, a +laquelle on n'accedait que par un mauvais chemin charrois. + +Comme ils revenaient a la nuit tombante, ils croiserent Nicetas qui +flanait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher +dans une meule foin. + +Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son +attention etant attiree par la fixite des regards que Nicetas attachait +sur lui. + +--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rode dans +le pays? demanda-t-il. + +Elle ne repondit pas. + +Alors il continua: + +--Je l'ai deja vu dimanche a la sortie des vepres; il semble qu'il +cherche a nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer +aux ecuries, il faudrait que Francois prit sur lui des renseignements +serieux: il a bien vilaine tournure. + +Et c'etait le pere de Claude; il voulait la prendre pres de lui pour +qu'elle y trouvat une direction affectueuse, dans un milieu digne +d'elle! + +Apres un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui +donna encore plus de force pour la journee du lendemain: a tout prix, il +fallait sauver Claude de ce miserable,--que le comte ne trouvait meme +pas bon pour ses ecuries. + +Quant a trois heures quarante cinq minutes Nicetas, annonce par le coup +de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui +etait encore de service ce jour-la. + +--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise. + +--Vous voyez; votre maitresse m'a promis de repondre aujourd'hui a mes +questions, et je viens chercher ses reponses: nous collaborons: c'est +beaucoup d'honneur pour moi. + +--Alors, vous n'avez qu'a lui demander l'autorisation de visiter le +chateau, elle ne pourra pas vous le refuser. + +--C'est une idee; mais maintenant le chateau m'interesse moins. + +Il trouva Ghislaine dans le meme salon et a la meme place que la +premiere fois. + +--Cet empressement a me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et +j'espere que nous nous entendrons. + +--Vous vous trompez. + +--Ah! + +--Au moins quant a la condition que vous pretendez m'imposer. + +--Mais il y a deux conditions que je pretends vous imposer: ou vous +prenez Claude, ou je la prends moi-meme. + +--Cela est egalement impossible. + +--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas +prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empecher de la prendre, moi; +ne suis-je pas son pere? + +--Et qu'en feriez-vous? + +--Une honnete fille, une fille tendrement aimee. + +--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous. + +--Oh! ne vous genez pas, et dans un entretien de l'importance de +celui-ci, qui met tant d'interets en jeu, l'avenir de votre fille, votre +honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de +cote; ce n'est ni le lieu, ni le moment. + +--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une heritiere +jouissant des maintenant de ses revenus, vous pouviez penser a la +prendre. + +--C'est-a-dire que je speculais sur ma paternite, n'est-ce pas? Dites-le +donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en +realite, rien n'est pour me blesser. + +Malgre la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas "ne pas se +gener" comme il disait, ni pousser les choses aux extremes. + +--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner +une existence large, en meme temps que vous vous la donniez a vous-meme. +Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous +puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car +dans la realite son conseil de famille la defendrait, et la justice +ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que +feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages materiels +retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour +vous, non une source de produit. + +--Ou voulez-vous en venir? + +--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages precisement a ne pas +prendre Claude, a ne pas vous occuper d'elle, a m'abandonner ce soin +ainsi qu'a son conseil de famille, enfin a la laisser, aussitot que sa +sante le permettra, entrer au couvent, ou elle recevra une education +convenable, et d'ou elle sortira pour se marier. + +--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air etonne, et ne vois pas +ou seraient ces avantages. + +Elle avait place le cheque de Marche et Chabert sous un livre, a portee +de sa main; elle souleva le livre, et tirant le cheque, elle le lui +tendit: + +--Dans ceci. + +Il prit le cheque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais des +qu'il eut jete les yeux dessus, son visage se contracta. + +--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il. + +--Vous m'avez offert un marche, je vous en offre un autre. + +--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du +sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du +sang de son pere, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant +pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de +faire une enquete dans le pays, et de connaitre ainsi le chiffre precis +de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple +pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille? + +--On ne vend que ce qu'on possede, et de ces quinze cents mille francs +vous ne toucherez jamais un centime. + +--C'est a voir, et vous prejugez le resultat d'un proces que vous avez +tout interet a ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en +prie, faites entrer cet interet en compte dans vos calculs; il serait +imprudent de le negliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une +vraie derision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais? + +Ainsi elle ne s'etait pas trompee, il consentait, comme elle l'avait +pressenti, a renoncer a Claude et a la vendre; la contestation +maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque degout +qu'elle en eut, il fallait qu'elle entrat dans un marchandage. + +Il examinait le cheque. + +--Votre offre est d'autant moins serieuse, reprit-il, que ce cheque +dit lui-meme que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une +proposition plus convenable. Pour voir d'ou proviennent ces cinquante +mille francs il n'y a qu'a regarder le cheque; evidemment, vous ne les +avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas +empruntes. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate +simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez +cherche dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cesse de vous plaire, et +vous les avez vendus a Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la +Paix qui vous les ont payes avec ce cheque sur la Banque: voila leur nom +imprime et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu +assez. + +Il fit une pause pour jouir de l'effet d'etonnement qu'il avait produit. + +--Parlons net, reprit-il bientot, et ayons l'un et l'autre une egale +franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases echappatoires pour ne +pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce a quoi +vous etes parvenue jusqu'a present, j'en conviens, mais ce qui a du bien +vous gener; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais +compte sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour elever +ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que +l'enfant ne trouverait pas aupres de moi l'existence que je voulais lui +faire. Dans son interet donc, il est mieux qu'elle aille au couvent, +mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela meme a tous les +droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand +elle sera majeure, ou sur son heritage si elle venait a mourir; et cette +renonciation, je l'estime a trois cent mille francs. J'accepte ce cheque +comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent +cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit. + +--Et ou voulez-vous que je les prenne? s'ecria-t-elle. + +--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit +jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous +demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent +cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me creer +une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le pere de votre +enfant cesse d'etre le miserable que vous voyez devant vous? Comme il +pourrait etre dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous +attendrai ou vous voudrez, dans une eglise, chez votre medecin, +votre dentiste, votre couturiere, tous endroits a souhait pour des +rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit a trois +heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des +pas perdus. + + + +VI + +Ce qui rendait la situation de Ghislaine desesperee, c'est qu'elle +n'avait personne a qui s'ouvrir, de qui elle put attendre conseils et +secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sur a l'avance qu'il ne +trouverait pas un homme devant lui pour l'arreter; c'etait a une femme +qu'il avait affaire, en femme il la traitait. + +Vendez ou empruntez. + +Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressat a quelqu'un; a qui? De +gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait +toujours ete pour elle d'une deference parfaite; toutes les fois qu'il +lui avait fait signer un acte, il semblait que c'etait une faveur +qu'il lui reclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent +cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une +confession; elle serait morte de honte. + +D'ailleurs, alors meme qu'elle se resignerait a cette confession, +qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fut au courant des choses de la loi, +elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance +de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurement l'objection +que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, proces pour +lui resister, etaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle +n'eut pu se procurer cette somme qu'aupres d'un parent ou d'un ami; et +elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service. +Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une +etroite intimite avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a +peu d'amis; elle, elle n'en avait pas. + +Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de +nouveau des bijoux. + +Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer +cinquante mille francs, elle s'etait imaginee, sans rien preciser +d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. +Certes, elle ne doutait pas de l'honnetete de Marche et Chabert, qui +surement les avaient estimes a leur prix marchand, mais elle doutait +de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant tres bien que les +pierreries comme toutes choses subissent des depreciations. Combien +tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on +remarquat leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs +peut-etre. Et de cette somme a celle qu'il exigeait il y avait loin, si +loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui etre d'aucune utilite. + +A la verite, son ecrin ne se composait pas que de ces respectables +antiquailles; il comprenait des bracelets, une riviere, des croissants, +un diademe, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son +mari lui avait donnes, ainsi que le fameux collier de perles et les +diamants de sa mere; mais ceux-la elle ne pouvait pas les vendre; les +uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les +employer a la rancon de sa fille; les autres, parce qu'ils etaient des +souvenirs. + +Et cependant, puisqu'elle etait contrainte a une nouvelle vente, c'etait +de ces souvenirs qu'elle devait se separer; l'hesitation n'etait +possible que pour le choix. + +Apres avoir balance le pour et le contre, elle se decida pour le collier +de perles; avec lui, au moins, elle etait certaine d'obtenir la somme +dont elle avait besoin, puisqu'il avait ete estime a quatre cent mille +francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et +Chabert. + +En effet, il ne pouvait pas etre question de vendre ce fameux collier, +car si le comte etait d'une indifference complete pour tous les bijoux, +il ne laisserait pas disparaitre celui-la sans s'en apercevoir. Ce qu'il +fallait, c'etait faire mettre des perles fausses a la place des vraies +et vendre celles-ci. Dans l'ecrin ou il resterait desormais enferme, on +ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte +seul. Et encore etait-il possible qu'il ne le regardat plus jamais. + +Pour vendre ses bijoux elle avait ete tout droit chez Marche et Chabert +qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait a qui +les commander. Cependant, comme elle avait achete des parures de jais +pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne +se chargeait pas de ce travail, on lui dirait a qui elle pouvait +s'adresser. Le lendemain meme elle s'en alla en voiture de place au +boulevard des Italiens, et se faisant descendre a la Chaussee d'Antin, +elle entra dans un magasin ou, a cote du jais et du grenat, se +trouvaient exposees des pierreries et des perles fausses. + +Bien qu'elle eut prepare ses premieres paroles, elle eprouva un moment +d'hesitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui +elle etait, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait +pas ne pas s'etonner de sa commande et ne pas chercher a deviner ce qui +se cachait derriere. + +Enfin elle se decida: + +--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le +composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux +yeux? + +--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver a une imitation si +parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez. + +Ouvrant un tiroir, le bijoutier etala sur une vitrine une poignee de +perles: + +--Voyez vous-meme. + +Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux, +chatoyant, satine des vraies, mais enfin l'imitation etait suffisante +pour qu'elle s'en contentat. + +--Ou est le collier? demanda le bijoutier. + +--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que +possible, meme nombre, il y en a quatre cents... + +Le bijoutier eut un sourire de surprise. + +--... Meme grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher +ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boite. + +Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de +la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se +laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il declara que +la copie serait digne du modele. + +--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez +pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans +le monde de madame, j'en suis sur, vous pourrez porter votre collier +avec pleine securite. + +--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise. + +--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen a la portee +de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses +n'ayant pas la solidite des vraies. + +On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que +six; le samedi, a trois heures precises, il fallait qu'on le lui livrat. + +Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux +dans son ecrin, et dans une boite les perles vraies. Le bijoutier aurait +voulu qu'elle admirat longuement "son oeuvre d'art"; mais elle n'en +avait pas le temps; apres avoir jete un rapide coup d'oeil au collier, +compte les perles vraies et paye sa facture, qu'on avait eu la +delicatesse de preparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit +conduire a la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge +marquait trois heures vingt-huit minutes. + +Elle chercha autour d'elle et ne l'apercut pas. Comme ce n'etait pas une +heure de depart, la salle etait presque deserte; seuls quelques paysans +arrives longtemps a l'avance etaient assis sur des bancs, leurs paniers +et leurs paquets devant eux. + +Ne sachant que faire, elle se mit a lire une affiche machinalement: +tournee contre la muraille, elle ne cedait point a la tentation de jeter +ca et la des regards inquiets qui auraient trahi son agitation. + +Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'aprete lui +donnerait de l'empressement. + +Comme elle passait d'une affiche a une autre, elle crut voir que de loin +quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en +rien, par sa tenue, au miserable que deux fois elle avait recu, et dont +le debraille s'etait imprime dans ses yeux de facon a ce qu'elle ne +l'oubliat jamais: c'etait un gentleman de tournure elegante, la toilette +soignee: bottines a guetres mastic, pantalon quadrille noir et blanc, +gilet blanc, jaquette a carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains +gantees de chevreau clair, un jonc a pomme de lapis. + +Et pourtant, c'etait sa taille elevee; quand il se fut rapproche, le +doute n'etait plus possible: elle ne l'avait pas reconnu deguenille, et +maintenant elle ne le reconnaissait pas elegant. + +Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect: + +--Oserai-je vous offrir mon bras? + +Elle eut un mouvement de repulsion. + +--Marchez pres de moi. + +Il l'accompagna, le chapeau a la main. + +--Je n'ai pas l'argent, dit-elle. + +Il mit son chapeau. + +--Et alors? dit-il brutalement. + +--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier +pesant plus de six mille grains, qui a ete estime quatre cent mille +francs; prenez-les et vendez-les vous-meme, ce que je n'ai pu faire; +vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille +francs. + +--En etes-vous sure? + +--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers. + +--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois. + +--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'a Paris ou elles sont +connues. + +--Vos desirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre +mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associes? + +Elle lui tendait la boite; il fit mine de ne pas la prendre: + +--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah! +madame, aimez-la bien. + +Il prit la boite, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla. + + + +VII + +Le calme avait succede aux angoisses desesperees qui avaient bouleverse +Ghislaine pendant les quelques jours ou elle etait restee sous le coup +des exigences de Nicetas. + +Certes, ce calme ne ressemblait en rien a l'heureuse serenite des annees +qui avaient precede cet orage, mais elle respirait; si tout danger +n'etait pas a jamais ecarte, il etait au moins ajourne. + +Etait-il deraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner a l'etranger +et y rester? Puisqu'il avait passe onze ans sans revenir a Paris, +c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'etait pas sans +intention qu'elle lui avait demande de ne pas vendre les perles du +collier a Paris; et si tout d'abord il y avait la une raison de +prudence, il y en avait une aussi d'esperance: une fois a Londres, a +Vienne, ou a New York, il pouvait tres bien ne pas penser a rentrer a +Paris. + +Cependant, comme c'eut ete folie de s'endormir dans cette esperance qui +ne reposait sur rien de precis, elle voulut prendre quelques precautions +contre un retour possible et une nouvelle attaque. + +Pour elle, il n'etait que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme +elle avait ete une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa +fantaisie, elle le serait toujours. + +Mais pour Claude, il en etait autrement, et si apres avoir agi contre +la mere, il trouvait de son interet de se tourner contre l'enfant, il +fallait qu'a ce moment celle-ci fut en surete. + +Pour cela, le mieux etait de la mettre au couvent; s'il voulait tenter +quelque chose, ou la chercherait-il quand les portes d'un couvent se +seraient refermees sur elle a Paris ou aux environs? + +Mais elle ne voulut pas prendre cette resolution sans avoir consulte son +medecin qu'elle fit venir a Chambrais, pour qu'il examinat Claude de +nouveau. + +Le medecin fut d'avis qu'a la rentree d'octobre elle pourrait travailler +comme toutes les filles de son age, mais que pour le moment il importait +qu'elle passat les mois d'ete a la campagne sans faire grand'chose. + +--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois +qu'a l'automne elle sera en etat de supporter la regle et le travail +d'un internat. Mais a condition cependant que ce ne sera pas a Paris. +La-dessus ma prescription est formelle: sa bonne sante dans l'avenir +depend de la vie a la campagne. C'est une absurdite meurtriere de +maintenir des internats a Paris: lycees ou couvents; et il y a +longtemps qu'on les aurait transportes aux champs, si dans toute maison +d'education on ne faisait point passer les convenances des directeurs et +des professeurs avant l'interet des eleves. + +Ce n'etait pas pour ne pas suivre les conseils de son medecin qu'elle +les avait demandes; il aurait ordonne le couvent que Claude eut tout +de suite quitte Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'a +l'automne etait trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle +n'en fut pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore. + +En trois mois il ne depenserait pas trois cent mille francs, sans doute, +et avant qu'il revint a l'assaut--si comme elle le pressentait il devait +y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite +ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne put pas la +decouvrir. + +Cependant, comme il etait sage de s'entourer de toutes les precautions, +meme de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda a +Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser +sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait +chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait etre +accompagnee. Elle n'etait plus une gamine qui peut s'en aller par les +chemins. + +Cela organise de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre +sa vie ordinaire et etre tranquille. + +Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se +trouva tout a coup menacee precisement par ou elle se croyait le plus en +surete, c'est-a-dire du cote de son mari. + +Pendant l'ete ils vivaient a Chambrais, mais cependant sans que l'hotel +de la rue Monsieur fut completement ferme; le comte y venait tous les +jours en allant a la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et, +jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis, +notamment des etrangers, pour lesquels une excursion a Chambrais n'eut +pas ete un agrement; c'etait le moment ou Ghislaine voyait ses parents +d'Espagne a Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'etait lie +dans ses voyages. + +Au commencement de juillet un diner fut ainsi donne en l'honneur d'une +infante d'Espagne qui etait venue passer a Paris le mois du Grand Prix, +et pour se rencontrer avec elle les d'Unieres avaient choisi la fleur +de leurs amis, l'hotel avait pris son air de gala et les serres de +Chambrais s'etaient videes dans les appartements et dans le jardin de la +rue Monsieur. + +Quand le comte revint de la Chambre ou il y avait une seance importante, +il trouva Ghislaine deja habillee et installee dans le grand salon prete +a recevoir ses invites: ce soir-la, elle avait renoncee a ses habitudes +de simplicite, et portait une robe de crepe de Chine blanc brode d'or +qu'elle mettait pour la premiere fois. + +A quelques pas d'elle le comte s'arreta pour la regarder, pour +l'admirer: + +--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beaute +brune; c'est une merveille d'harmonie. + +Le premier coup d'oeil avait ete, comme toujours, pour l'admiration, +mais le second fut pour la critique: + +--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicite pour nos +hotes. + +--Oh! en cette saison, repondit-elle surprise de cette observation, la +premiere de ce genre qu'il se permit depuis dix ans. + +--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je +ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton +collier de perles qui sur tes epaules, eclaire par les reflets noirs +de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet +superbe. + +Elle restait interdite. + +--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en +l'examinant. + +--Quelles raisons? + +--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est serieusement que je te le +demande; non seulement par egard pour nos invites, mais encore pour mon +agrement. + +Elle pensa a dire que le collier n'etait pas en etat, mais le comte +prevint cette objection: + +--Il est en bon etat, puisque Marche et Chabert ont dernierement repare +le fermoir. + +Toute resistance etait impossible. + +--Je vais le mettre, dit-elle. + +Elle monta a son cabinet de toilette, soumise a la fatalite. + +--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, ou +s'arretera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres +serai-je encore entrainee? + +Elle se regarda dans la psyche, mais son trouble la rendait incapable de +voir si la faussete des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si +l'on n'etait pas prevenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout +qu'on ne les examinerait pas de tres pres. Seulement ne se laissait-elle +pas influencer par les eloges que le bijoutier s'etait lui-meme +decernes? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles +fussent? + +Il fallait redescendre, car les invites allaient arriver, et il fallait +aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand +elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui +ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la genaient +plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir la? + +En effet, chaque fois que, pendant le diner et la soiree, elle sentit +les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'etait +naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on etait frappe par +l'etrangete de ses perles et qu'on se demandait d'ou elles provenaient: +les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guere en bijoux, mais +combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si +parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en etat de deviner son +mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont +la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'etait dans son amour et +dans son honneur. + +A un moment de la soiree, elle eprouva une emotion qui la paralysa: une +de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces, +porta la main sur le collier: + +--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais +bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fut si +beau, laissez-moi le regarder de pres. + +Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle etait jeune, la cousine, +et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, etant +sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupconnerait-elle +que ce collier dont on parlait tant pouvait etre faux? C'etait a travers +son histoire et la tradition qu'on le regardait, non a travers la +realite. + +C'etait la surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et +prendre confiance. + +Cependant quand la soiree se termina et que les derniers convives +partirent, elle fut grandement soulagee; enfin elle etait sauvee; tout +au moins l'etait-elle pour cette fois; et apres cette epreuve, si +l'hiver prochain elle devait le mettre encore "par ordre", elle serait +moins inquiete. + +Montee dans sa chambre, elle le defit tout de suite pour le reintegrer +dans l'ecrin ou elle esperait bien le tenir longtemps renferme; mais +au moment ou elle allait ouvrir cet ecrin, elle entendit le pas de son +mari; alors, instinctivement, comme si elle etait en faute, elle posa le +collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles +dans lequel elle s'etait enveloppe les epaules en sortant du salon. + +--Vous vous deshabillez? dit-il. + +--Oui. + +--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout a l'heure; ne vous +pressez pas; j'ai a lire ce paquet de lettres qu'on vient de me +remettre. + +Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui +d'ailleurs, etait bien cache, croyait-elle. + +Le comte s'assit aupres de la table, sur laquelle etait posee une grosse +lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se +trouvait en dehors du rayon de la lumiere, il se leva et prit la lampe +pour la rapprocher. + +En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un +coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une +fracture. + +Qu'avait-il donc casse? + +Il enleva le fichu et trouva le collier etale sur la malachite; il avait +ecrase deux perles. + +Son premier mouvement fut du depit et du chagrin. + +--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va etre desolee; +son collier. + +Mais il s'arreta surpris; si peu verse qu'il fut dans l'art de la +joaillerie, il savait que les perles sont formees d'une matiere nacree, +compacte, solide, resistante, qui ne s'ecrase pas sous le pied d'une +lampe, si lourde que soit cette lampe. + +Alors, qu'est-ce que cela voulait dire? + +Il resta un moment interdit, ne comprenant pas. + +Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les +examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait la +quelque chose d'etrange et de mysterieux. + +Sa premiere pensee fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour +raconter cette aventure a Ghislaine; mais il avait deja fait deux pas, +quand il s'arreta, revint a la table, egalisa les perles de facon a ce +que le vide qu'il avait fait disparut, et recouvrit le collier avec le +fichu. + + + +VIII + +Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis +aupres de la table, lisant ses lettres sous la lumiere de la lampe. + +Contrairement a ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour +la voir venir: au contraire, il resta absorbe dans sa lecture. + +Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au +lit. + +C'etait en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou +quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre; +couchee, il s'asseyait sur une chaise basse aupres de son lit, elle +tournait la tete de son cote, il lui prenait la main dans les siennes et +ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences +du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soiree: +douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car apres avoir +commence par les autres, ils en arrivaient bien vite a eux memes, et +alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu +dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu +dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle +s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fut entre dans +sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les +yeux, elle trouvait ceux de son mari attaches sur elle, comme s'il avait +passe toute la nuit pres d'elle a la regarder dormir. + +Mais ce soir-la, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse. + +--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle +apres avoir attendu un moment. + +--Des ennuis. + +--Quels ennuis? + +--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire. + +C'etait une reponse, mais elle n'etait pas suffisante pour expliquer +cette preoccupation subite: pendant le diner et la soiree, elle avait a +chaque instant rencontre ses regards pleins d'une tendre fierte qui la +suivaient, et voila que tout a coup, alors qu'ils etaient libres, il +s'enfermait dans cette attitude etrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi +ce brusque changement? + +Il vint cependant s'asseoir aupres d'elle, mais au lieu d'une causerie +affectueuse et abandonnee ou celui qui parlait exprimait les idees de +l'autre en meme temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que +de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer +chez lui. A peine avait-il ferme la porte qu'elle descendit doucement +de son lit, et allant a la table, guidee par la faible lumiere de la +veilleuse, elle mit le collier dans l'ecrin, un peu a tatons, mais avec +precaution pour ne pas faire de bruit. + +Une fois seul, le comte avait tache de reflechir et de se retrouver; +mais dans sa tete troublee, aucune reponse n'arretait les questions qui +s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait a la +meme conclusion qui etait que les perles vraies ne peuvent pas s'ecraser +ainsi. + +Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout a fait mysterieuses, +c'est que six semaines auparavant le collier avait ete remis aux +bijoutiers Marche et Chabert pour une reparation au fermoir, et que par +consequent il semblait raisonnable d'admettre qu'a ce moment toutes les +perles etaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manque +de signaler celles qui etaient fausses--leur responsabilite se trouvant +engagee. + +Etait-il possible que l'ouvrier charge de la reparation eut substitue +une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait detournees? Il +se le demandait, mais sans croire beaucoup a cette explication. + +Cependant, comme cela n'etait ni invraisemblable ni impossible, le +plus sage etait de ne pas lacher la bride a l'imagination, sans avoir +prealablement fait une enquete de ce cote. + +Le lendemain matin, avant le dejeuner, il se rendit chez les bijoutiers, +et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant +l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux +qu'on devait mettre en montre ce jour-la. + +Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin, +il etait entre pour payer la reparation du collier de perles de madame +d'Unieres. + +--Madame la comtesse a paye elle-meme cette reparation. + +Il le savait, mais il n'avait pas trouve d'autre pretexte que celui-la +qui lui permit de parler du collier. + +--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifferent. + +Les deux associes se regarderent. + +--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon +etat? + +--Mais, sans doute. + +--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes a des maladies et ne +perdent pas leur beaute en vieillissant? + +--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unieres n'en sont +pas la, il s'en faut; jamais elles n'ont ete plus belles. Quand la +reparation a ete faite, nous avons laisse le collier dans son ecrin +ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos +clientes qui les ont vues. Je suis sur que madame la comtesse d'Unieres +exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charite, qu'a lui seul +il ferait recette. + +--Vous croyez? + +--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais +pour mon compte, je n'en connais pas une reunion plus parfaite; quatre +cents perles pareilles sans qu'une seule soit inferieure aux autres, +cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardees moi-meme une a +une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du metier c'etait une +jouissance. + +Ainsi, quand le collier etait sorti des mains de ces bijoutiers, toutes +les perles etaient vraies; c'etait donc depuis ce moment que la fraude +avait eu lieu. + +Il restait au comte une question a poser. + +--Est-il possible qu'un de vos employes ait substitue des perles fausses +aux perles vraies? + +Mais cette question etait un aveu en meme temps qu'une accusation: +l'aveu qu'il avait decouvert des perles fausses dans le collier de la +comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porte l'ecrin +de la rue de la Paix a la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette +fraude. + +Elle etait donc impossible a tous les points de vue, et il devait s'en +tenir a ce qu'il avait obtenu. + +Quand il fut sorti, les deux associes passerent dans leur cabinet et, la +porte fermee, en meme temps ils s'interrogerent du regard d'abord, puis +franchement? + +--Marche? + +--Chabert? + +--Ca vous parait naturel tout cela? + +--Le mari qui entre par hasard. + +--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un +emploi secret. + +--L'embarras de l'un. + +--La confusion de l'autre. + +--C'est-a-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame +d'Unieres, je dirais ca y est. + +--Et moi je dirais que le collier a ete vendu comme les anciens bijoux. + +--A qui? + +--Pourquoi pas a nous! + +--Voila qui n'est pas juste. + +--Nous, nous la connaissons. + +--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas a Freteau. + +--On les aura envoyees a Londres. + +--C'est egal, si les perles viennent dans le commerce, je les +reconnaitrai. + +--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier +comme celui-la ne peut pas disparaitre sans que l'honneur de la famille +soit engage. + +--Je vais ecrire a Londres. + +--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler. + +Le comte rentra plus perplexe, plus angoisse qu'il ne l'etait en sortant +le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que +les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier, +depuis toujours peut-etre, tandis que maintenant, a moins d'accuser +Marche et Chabert d'etre des voleurs ou des ignorants, il fallait +reconnaitre qu'elles n'y avaient ete introduites que depuis la +reparation du fermoir. + +Si la question de la date semblait resolue, l'autre, celle du "comment", +restait entiere, et meme elle s'etait aggravee en se limitant, puisqu'il +etait demontre que le collier ne se composait que de perles vraies quand +il avait ete remis a Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas du +sortir. + +Cela etait si grave, qu'il revint en arriere, sans oser aller plus loin. + +Jusque-la il avait raisonne en partant de ce point que les perles +s'etaient ecrasees parce qu'elles etaient fausses, et que, si elles +avaient ete vraies, elles auraient resiste au coup porte par la lampe. +Mais ce point etait-il indiscutable? Il le croyait. En realite, il ne +le savait pas d'une maniere certaine: il supposait que des perles ne +devaient pas s'ecraser, mais si elles avaient un defaut cache, si elles +etaient malades, ou meme si elles etaient mortes, ne pouvaient-elles +pas etre brisees par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se +produisant sur une matiere dure telle que la malachite formant enclume? + +C'etait cela maintenant qui avant tout devait etre elucide, et un seul +moyen se presentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au +doute et aux tergiversations, c'etait de soumettre le collier a l'examen +d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait. + +Apres le dejeuner, au lieu de retourner a Chambrais avec Ghislaine, il +resta seul a Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort, +dont ils avaient chacun une cle; il prit le collier, qu'a cause de la +dimension de l'ecrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et +s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne +pas le connaitre. + +La, il n'y avait besoin ni de finesse ni de reticence. Il apportait un +collier pour qu'on remplacat deux perles qui manquaient. + +Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'ecrin, mais presque tout de suite +il le referma: + +--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il. + +--Vous ne vous chargez pas des reparations? demanda le comte que la +fermeture de l'ecrin avait peniblement impressionne. + +--Mon Dieu, oui, a la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux. + +--Ah! + +--Vous trouverez, sous la galerie a cote, trois maisons plus bas. + +Le mot qui etait venu aux levres du comte etait "Vous etes certain que +ces perles sont fausses" mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait +pas se tromper, la rapidite avec laquelle il avait referme l'ecrin +prouvait que le doute meme n'etait pas possible pour un homme du metier. + +Et cependant, pousse par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer +dans le magasin qu'on lui avait indique; l'enseigne ecrite sur la glace +de la devanture etait trop tentante: "Fabrique de perles et de bijoux"; +c'etait bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les +fabriquait. + +Sa demande fut la meme que chez le premier bijoutier: pouvait-on +remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles +exactement pareilles; et la reponse fut celle qu'il attendait, mais que +tout en lui repoussait: + +--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il +faut fabriquer les perles expres, et cela demandera quelques jours. + +Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand +etonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire a un fou. + +Fou, il l'etait, en effet; ses idees se heurtaient dans sa tete, le +ramenant toujours au meme point, celui sur lequel, precisement, il ne +voulait pas s'arreter: les perles etaient vraies en sortant de chez +Marche et Chabert; elles etaient devenues fausses depuis ce moment, +et quand il avait demande a Ghislaine de mettre ce collier; il avait +rencontre une resistance inexplicable. + +S'expliquait-elle maintenant? + +Non, car assurement il y avait la un mystere qu'elle eclaircirait +cependant d'un mot. + +Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui +etait un doute et un outrage? + +Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donne depuis dix +ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignite, tout se +dressait devant lui pour l'arreter. + +Toute la journee il balanca le parti a prendre: depuis dix ans, il +s'etait si bien habitue a ne rien decider tout seul. + +Quand il rentra tard dans la soiree a Chambrais, il la trouva +l'attendant; alors, il lui annonca que le lendemain matin, a la premiere +heure, il etait oblige de partir pour son departement, ou son comite +l'appelait d'urgence. + +Il n'avait trouve que cela: se reconnaitre; gagner du temps; ne rien +livrer aux hasards du premier mouvement. + +Elle fut stupefaite; mais elle s'efforca de n'en rien laisser paraitre +et de cacher son emotion. + + + +IX + +Le comte parti, Ghislaine avait ete passer la matinee avec Claude, +s'imaginant que pres de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle, +elle cesserait de chercher la cause de ce depart, et aussi celles de ces +changements dans l'humeur de son mari, pour la premiere fois inegale et +bizarre depuis dix ans. + +Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenee a la +meme pensee, etant elle-meme, la pauvre petite, la cause premiere de +tout ce qui arrivait. + +D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait a Chambrais desorientee, +desoeuvree, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller a +Paris, attendant l'heure ou elle vivrait en lui ecrivant de longues +lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-la si son +desoeuvrement etait le meme, l'inquietude enfievrait son esprit +bouleverse. + +Ce n'etait point de cette facon qu'il procedait quand un voyage +l'obligeait a une separation: a l'avance il la prevenait en lui +expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il +la consultait; et le plus souvent c'etait elle qui, en fin de compte, +le forcait a partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se +sauvait et la fuyait? + +Comme elle se debattait contre des suppositions sans rien trouver de +raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle +lut: "Prince N. Amouroff." + +Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien. + +--Vous avez donc dit que j'etais visible? demanda-t-elle contrariee. + +--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse +etait au chateau; j'ai cru qu'elle etait attendue. + +Ghislaine, dans l'etat d'agitation ou elle se trouvait, n'etait pas +disposee a recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans +doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de +Paris a Chambrais meritant quelques egards. + +Elle etait a ce moment dans la bibliotheque, assise dans le fauteuil de +son mari, devant la table de celui-ci, se preparant a lui ecrire en se +servant de sa plume et de son buvard. + +--Ou est cette personne? demanda-t-elle. + +--Dans le salon d'attente. + +Elle sortit de la bibliotheque, et traversant le vestibule, precedee du +valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon. + +Celui qui l'attendait se tenait devant une fenetre, regardant dans le +jardin, il se retourna: c'etait Nicetas. + +Elle retint un cri: + +--Vous! + +Malgre sa stupefaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer +de la main le salon faisant suite a celui ou ils se trouvaient, et il la +suivit. + +--Vous ne deviez pas vous representer ici, dit-elle lorsque sa voix ne +dut plus etre entendue du vestibule. + +--Bien que je n'ai pas pris d'engagement a cet egard, je le voulais, en +effet; les circonstances en ont decide autrement; c'est pour attenuer +autant que possible les inconvenients de cette nouvelle visite que je me +suis presente sous mon nom. + +--Votre nom! + +--Celui de mon pere, le mien, par consequent, comme je puis vous +l'expliquer et vous le prouver si vous le desirez. + +--C'est inutile, car ce n'est pas la, je pense, le but de cette visite. + +--Pas precisement, bien que cela fut peut etre a propos, mais enfin, +passons; je serai a votre disposition quand vous voudrez savoir ce +qu'est le pere de votre fille, pour vous donner tous les renseignements +que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le +vois a votre impatience inquiete, c'est le motif qui m'amene. + +Elle fit un signe de tete. + +--En deux mots le voici! je n'ai pas trouve a vendre les perles que vous +m'avez remises: a Londres, a Amsterdam, ou je me suis rendu, on ne m'en +a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce +chiffre maximum a celui que vous m'aviez annonce; il s'en manque juste +de cent mille francs pour parfaire la somme fixee entre nous; dans ces +conditions, je viens vous demander ce que vous decidez; voulez-vous que +je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-meme, ce qui +vous serait peut-etre plus facile qu'a moi, surtout si vous retablissez +le collier dans son etat, avec son fermoir, ou bien etes-vous disposee a +parfaire la somme manquante? + +Elle n'eut pas la naivete de se laisser prendre a cette histoire qui, +certainement, n'avait ete inventee que pour lui soustraire cent autres +mille francs. + +--C'est impossible, dit-elle nettement. + +--Qu'est ce qui est impossible? + +--Ce que vous demandez. + +--Je demande deux choses ou plutot l'une des deux ou vous reprenez les +perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les +vends moi-meme cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent +mille francs seulement. + +--Je n'ai pas les cent mille francs. + +--Vous les trouverez. + +--C'est impossible. + +--Vraiment impossible? + +--Absolument. + +--Vous etes certaine qu'avec un peu de bonne volonte et quelques efforts +vous ne reussiriez pas a trouver ces cent mille francs? + +--Ni efforts, ni bonne volonte, rien ne me les procurerait. + +Elle dit cela avec une fermete qui devait lui prouver que toute +insistance etait inutile. + +Cependant il ne s'en montra ni embarrasse, ni fache. + +--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'a vous rendre vos perles... + +Elle respira. + +--... Et a reconnaitre ma fille. + +Ce fut elle qui laissa paraitre son emotion. + +--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle +que je voulais, parce qu'elle etait conforme aux desirs de mon coeur en +meme temps qu'aux regles legales, et dont je n'ai ete detourne que par +votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse +n'aurait pas du se laisser toucher. + +Elle le regardait eperdue, cherchant a demeler dans son accent et dans +son attitude s'il parlait sincerement ou s'il ne voulait pas plutot +par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi a payer ces cent mille +francs. + +Mais il semblait impenetrable: sa tenue etait d'une correction +desesperante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et +froide, n'avait aucun accent, ni de colere, ni de reproche. + +Il continua: + +--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante +mille francs que vous m'avez verses, je pense, que vous voudrez les +offrir a votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, +car sans eux, jusqu'a ce que j'aie pu realiser certaines affaires de +succession, elle serait exposee, pendant les premiers mois au moins, a +une vie un peu dure, dont elle aurait a souffrir. + +--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui +assurer la vie que son etat de sante exige pour elle? + +--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un +sacrifice d'argent lui assurer cette vie? + +--Parce que je ne le peux pas. + +Il eut un geste de dignite blessee et d'impatience: + +--Voila un debat extremement penible, qu'il ne serait convenable ni pour +vous ni pour moi de prolonger. + +Il se leva. + +De la main, elle l'arreta. + +--Ne partez pas, dit-elle. + +--Et que voulez-vous, madame? + +--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces +cent mille francs, je confesse la verite. + +--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez, +madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une +femme dans votre position, que la comtesse d'Unieres, que la princesse +de Chambrais soit arretee par une aussi miserable somme. + +--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unieres qu'il m'est +impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous +avez touches, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me defaire. Pour les +perles qui sont entre vos mains, j'ai detruit un collier que tout le +monde connait, et que sa notoriete meme m'impose si bien, qu'il est +certaines reunions dans lesquelles je ne puis pas paraitre sans le +porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariee ne +dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont +une miserable somme pour vous, pour moi, c'en est une considerable que +je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter. + +--Alors, restons-en la. + +De nouveau il se leva. + +Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir, +elle aurait a subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions +ou elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer +devant rien pour l'empecher; Claude d'un cote, de l'autre son mari, elle +etait aux abois. + +--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais +au moins vous en payer l'interet, un gros interet, et je prendrais +l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs. + +Il prit un air indigne. + +--Ces marchandages me sont tres penibles, dit-il, cent mille francs ou +ma fille. + +--Je vous repete qu'a aucun prix je ne puis trouver ces cent mille +francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis deja mis +dans une situation pleine de dangers, peut-etre meme desesperee... + +--D'ou viennent ces dangers? interrompit-il. + +--De mon mari. + +--Et vous croyez que c'est parce que les soupcons et la jalousie de M. +d'Unieres sont eveilles que je vais m'incliner devant vos scrupules? +Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser a persister dans ma +demande, ce sont ces soupcons memes. Jaloux, M. d'Unieres, inquiet, +tourmente, amene a chercher ce qui se passe, a le trouver, et que +puis-je souhaiter de mieux? Un proces s'engage, une separation en +resulte, un divorce, un scandale, mais c'est precisement ce qu'il me +faut. + +Elle poussa un cri etouffe. + +--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cesse +de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'etais il y a douze +ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien. + +Elle s'etait levee, et debout, adossee a la cheminee, elle avait pris le +cordon de la sonnette. + +--Vous n'avez rien a craindre, reprit-il. Dans votre interet, je vous +engage a ecouter ce que j'ai a dire. Que votre mariage avec M. d'Unieres +soit rompu a la suite du scandale que provoquerait un proces, vous me +trouvez pret a vous epouser, et notre fille grandit entre son pere et sa +mere. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicetas, le +pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien +celui d'Unieres, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est +pour vous ni une mesalliance ni une decheance; ma famille a occupe et +occupe encore de grandes charges aupres de l'Empereur, a la Cour et +dans le gouvernement; les raisons qui m'empechaient dans ma jeunesse de +porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et +l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation, +pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration +d'un homme qui sera votre esclave. + +Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'etait +plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous +la menace, affolee par la peur, paralysee par la honte; elle s'etait +redressee, le regard fier, l'attitude resolue, et il la retrouvait, +telle qu'elle etait le soir ou elle l'avait oblige a sortir de sa +chambre. + +--Vous avez eu raison de vouloir que je vous ecoute, dit-elle, puisque +vos paroles sont les dernieres que j'entendrai de vous. Vous avez cru +qu'elles m'intimideraient et me mettraient a votre merci; elles m'ont +donne enfin le courage et la dignite de la resistance. Faites ce que +vous voudrez, realisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez +prete a defendre ma fille et mon honneur le front haut. + +Elle sonna. + + + +X + +Decide a livrer bataille, Nicetas ne voulait pas s'engager a la legere: +il fallait que chaque coup portat; et pour cela il avait besoin des +conseils du vieux crocodile. + +Depuis la visite ou celui-ci lui avait propose de partager ce que son +habilete obtiendrait, il n'etait pas alle le voir; a quoi bon? La lutte +se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de +personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun +et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire. + +En rentrant a Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc +que Caffie employait etait deja parti, et au coup de sonnette que +Nicetas tira sans trop d'esperance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le +crocodile lui-meme qui parut, car, arrive le premier a son cabinet, il +en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail. + +Il n'avait fait qu'entrebailler la porte qu'il tenait de la main et du +pied: + +--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru. + +Il n'aimait pas en effet a recevoir ses clients quand il etait seul, +plusieurs ayant eu la main trop leste. + +--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicetas, je vous ai ete recommande +par le baron d'Anthan. + +--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez. + +Mais cet: entrez... Caffie ne le dit qu'apres avoir toise son client. +Certainement, Nicetas eut eu la meme tenue qu'a la premiere visite qu'il +n'eut point ete recu a cette heure, quand le clerc n'etait plus la pour +proteger son patron. + +--Je vois avec plaisir que vous avez mis a profit le temps de la +reflexion, dit Caffie en l'examinant avec un sourire approbatif; que +puis-je pour vous? + +--Me donner un conseil, ou plutot une consultation. + +--Ah! c'est une consultation que vous demandez? + +--Precisement cela et rien de plus. + +--Je suis a la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils +fixent eux-memes, dit Caffie qui savait que, le premier pas franchi, il +conduirait son client, celui-la comme les autres, ou il lui plairait. + +--Voila la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit +remise. + +--Aupres de qui? + +--Aupres de la mere. + +--Seule? en arriere du mari? + +--Seule; je n'allais pas meler le mari a l'affaire sans savoir si oui ou +non je pouvais m'entendre avec la mere. + +--Pas mal; et vous ne vous etes pas entendu avec la mere? + +--Nous avons cesse de nous entendre. + +--Au premier mot? demanda Caffie, qui, comprenant tres bien ce qui se +cachait sous ces paroles discretes, devinait a peu pres comment les +choses avaient du se passer: la nouvelle tenue de son client, comparee +a l'ancienne, n'etait-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se +tromper? + +--Non, a la longue. + +--Par suite de mauvaise volonte ou d'impossibilite? Les femmes ne font +pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liees; et c'est une sage +precaution du legislateur, sans quoi on les conduirait loin. + +--Elle a precisement les mains liees. + +--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu? + +--Je n'ai pas a me plaindre d'elle. + +--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous +jugez le moment venu de faire intervenir le mari? + +--Justement. + +--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari? + +--A son aise. + +--Vous ne voulez pas preciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur; +quand vous me connaitrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de +questions inutiles; enfin il est en etat de prendre _hic et nunc_ une +certaine somme dans ses affaires sans en etre gene? + +--Oui. + +--Et il est considere? + +--Tres considere. + +--Aime-t-il sa femme? + +--Passionnement. + +--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a eprouve un +accident? + +--Jamais le plus leger doute n'a effleure sa confiance de mari. + +--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre +fille, dites-vous? + +--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prevu, l'enfant ne jouira qu'a +sa majorite du revenu de la fortune qui lui a ete leguee. + +--Et cela ne change rien a vos intentions, au contraire, n'est-ce pas? +donc, vous etes dispose a reclamer l'enfant? + +--Ce sont les formalites a remplir pour organiser cette reclamation que +je viens vous demander. + +--C'est bien simple: demain, vous vous presenterez chez un notaire et +vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez +la mere; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec +sommation d'avoir a vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir. +Et meme peut-etre n'arriverez-vous pas a la notification. Pour cela, il +n'y aurait qu'a vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire +de la famille, si vous le connaissez. + +--J'ai connu celui de la femme, c'est-a-dire que j'en ai entendu parler +autrefois. + +--Vous avez retenu son nom? + +Nicetas hesita un moment. + +--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne +vous genez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous previens +charitablement qu'il arrive un moment ou ils s'en repentent, et souvent +il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez +comprendre que dans une affaire aussi delicate, pour vous donner de bons +conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute +seule, votre affaire; on se defendra, on vous tendra des pieges, et si +vous n'avez personne a cote de vous, je vous l'ai deja dit, je crois, +vous serez roule; alors vous m'appellerez a votre secours et vous m'en +conterez long; commencez donc par la tout de suite; c'est le plus simple +et le plus court. + +--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sur. + +--Cherchez sur le tableau, dit Caffie en designant de la main une +affiche blanche attachee au mur par deux epingles; en voyant le nom vous +le retrouverez plus facilement. + +Le voila: Le Genest de la Crochardiere. + +--Un scrupuleux, vieille ecole, c'est tomber a pic. Allez donc le voir +demain, entre dix et onze heures. Demandez a l'entretenir pour une +affaire particuliere. Faites-lui part de votre intention de reconnaitre +votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mere, en vue de +poursuivre plus tard la recherche de la maternite; et insistez sur ce +point; c'est l'essentiel. + +--Je comprends. + +--Le vieux notaire vous fera des observations, vous presentera des +objections: ne repondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de +facon a me le rapporter exactement; s'il trouve des pretextes pour ne +pas dresser l'acte seance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra +soumettre l'affaire a ses clients, et ce sera le moment decisif. Vous +verrez alors ce que vous aurez a faire: si vous croyez pouvoir discuter +seul les propositions que tres probablement on vous presentera, ou s'il +n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avise, +qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous +promenera. Vous etes averti, cela suffit. + +Nicetas voulut regler le prix de cette consultation, mais Caffie refusa: + +--Tout n'est pas fini; j'ose meme dire que rien de serieux n'est +commence, car je ne considere pas comme serieux les pourparlers avec la +femme, quel qu'en ait ete le resultat; c'est a l'entree en scene du +mari que l'interet va se developper et qu'il faudra jouer serre; nous +ajouterons cette consultation a celle que vous demanderez alors; nous +sommes gens de revue. + +Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffie le lui avait +conseille, Nicetas se presenta chez le notaire et demanda a parler a +Me Le Genest de la Crochardiere en remettant sa carte, celle du prince +Amouroff, au clerc qui l'avait recu. + +Malgre ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans +l'etude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passerent +avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair, +meuble aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis a un +bureau ministre, le notaire s'etait leve, mais sans quitter sa place, et +Nicetas s'etait trouve en face d'un homme a l'air grave, de la vieille +ecole, comme disait Caffie, le visage rase de frais, cravate de blanc, +vetu d'une longue redingote noire boutonnee. + +De la main il indiqua un fauteuil a Nicetas, et s'etant lui-meme assis +il attendit. + +--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens reclamer +votre ministere, dit Nicetas. + +Le notaire s'inclina sans repondre. + +--D'une fille dont je suis le pere et qui a pour mere une Francaise, et +si je m'adresse a vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'etre connu, c'est +que cette mere est votre cliente et que de plus vous etes le notaire de +l'enfant. + +Me Le Genest s'etait fait depuis longtemps un masque impenetrable, qui +ne traduisait que rarement l'emotion ou la curiosite, mais en entendant +cette entree en matiere, il laissa paraitre un certain etonnement. +Un enfant naturel dont il etait le notaire, il n'en voyait qu'un: la +pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'etait pas non plus +dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes; +cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir a qui il avait +affaire. + +--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous +connaitre, mais je me suis trouve, il y a une vingtaine d'annees, avec +le lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, etes-vous +de la famille? + +--C'etait mon pere. + +Cela meritait consideration, le notaire n'en devint que plus attentif. + +--Cette enfant, continua Nicetas, est celle que M. de Chambrais a faite +son heritiere... + +Bien que le notaire eut toujours suppose que M. de Chambrais etait le +pere de Claude, il ne broncha pas: ce n'etait pas avec son experience de +la vie qu'il allait s'etonner que deux hommes se crussent le pere d'un +meme enfant; et puis il s'interessait a cette petite, et il ne pouvait +etre que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel +etat civil: la fortune du comte de Chambrais d'un cote, de l'autre le +nom du prince Amouroff, elle n'etait pas a plaindre vraiment. + +Nicetas etait arrive au moment decisif, au coup de theatre qu'il avait +prepare: + +--Et la mere, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui +comtesse d'Unieres; au moment de la naissance de l'enfant elle n'etait +pas encore mariee. + +Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux +mains les bras de son fauteuil, et avec une energie qui disait sa +stupefaction, il resta ainsi, les yeux colles sur son buvard, sans +regarder Nicetas. + +--Si je vous demande d'inserer le nom de la mere dans l'acte de +reconnaissance, continua Nicetas apres un moment de silence, c'est que +j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de +maternite, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera +sur des presomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les +soins donnes a l'enfant par madame d'Unieres, sa sollicitude, sa +tendresse. + +La premiere pensee du notaire avait ete de considerer le prince Amouroff +comme un fou, mais le mot recherche de maternite donna un autre cours a +ses soupcons: le fou qu'il avait cru n'etait-il pas plutot un intrigant +et un coquin qui ne meritait que d'etre jete a la porte? + +Au commencement de son notariat, il n'eut pas hesite: "Accuser la +princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, miserable!"; mais +l'experience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est +sage de ne jeter les coquins a la porte que lorsqu'ils ont vide leur +sac, et celui-la n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce +qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unieres et de l'enfant, il +devait les defendre. + +La fin du petit discours de Nicetas lui avait donne le temps de +reflechir et de reprendre son calme professionnel. + +--L'acte que vous demandez ne peut pas etre dresse aujourd'hui, dit-il +d'une voix parfaitement tranquille. + +--Et pourquoi donc? dit Nicetas, qui pensa que decidement le crocodile +etait bien le malin qu'il se vantait d'etre. + +--Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre, c'est vous meme qui l'avez +dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'apres que deux temoins auront +atteste votre identite. Simple formalite, vous le voyez. Et pour vous, +petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de +trouver ces temoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, +apres demain, je suis pris toute la journee.--Samedi vous convient-il? + +--Parfaitement. + +--Alors, samedi a onze heures. + +Comme Nicetas se levait, le notaire le retint. + +--Votre adresse, je vous prie, pour le cas ou j'aurais a vous ecrire. + +--Champs-Elysees, 44 ter. + + + +XI + +Nicetas parti, le notaire appela son second clerc. + +--Vous allez tout de suite courir a la Chambre des deputes et vous vous +arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unieres doit venir a Paris +aujourd'hui. + +--Mais a cette heure-ci je ne trouverai personne a la Chambre pour me +repondre. + +Il fallait vraiment que le notaire fut trouble pour n'avoir pas pense a +cela. + +--Alors allez rue Monsieur, peut-etre le concierge pourra-t-il vous +repondre. Tachez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez +pas de temps, prenez une voiture a l'heure; faites cela discretement. + +Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions +pouvaient paraitre etranges, et il fallait les expliquer. + +--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il prepare? + +--Pas encore. + +--Eh bien! dites qu'on le prepare de facon a ce que M. le comte +d'Unieres puisse le signer. + +Le clerc ne tarda pas a revenir: M. d'Unieres etait dans son departement +depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la +comtesse ne quittait que tres rarement Chambrais. + +M. Le Genest sonna son valet de chambre. + +--Allez me commander tout de suite un coupe a deux chevaux; qu'ils +soient bons, la course sera longue; qu'on me serve a dejeuner +immediatement. + +Quand le coupe arriva devant la porte, le notaire etait pret, il monta +en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orleans. + +En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir a Paris, son +plan n'etait pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff; +au contraire; et dans les circonstances critiques qui se presentaient, +il lui semblait que le mieux etait d'avoir tout d'abord un entretien +avec la comtesse seule; apres, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne +pas dire au mari. + +Madame d'Unieres pouvait-elle vraiment etre la mere de cette enfant? +Cela lui paraissait difficile a admettre, et meme invraisemblable. +Cependant, comme il y avait incontestablement des points mysterieux dans +la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lacher la bride a +l'imagination, tacher de les eclaircir. Apres, on verrait. Methodique, +le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite a l'apres +en negligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne +l'emportaient jamais; sa regle de conduite etait: "Ne brusquons rien, ni +les hommes ni les choses", et il s'en etait toujours bien trouve, +pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de +suppositions, de soupcons que la femme pouvait peut-etre arreter d'un +mot? + +De la cette demarche qu'il tentait aupres de madame d'Unieres: elle +etait l'avant, le mari serait l'apres, s'il le fallait,--mais seulement +s'il le fallait. + +Quand il arriva a Chambrais, madame d'Unieres n'etait pas au chateau; il +insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait etre au pavillon +du garde-chef, et il pria qu'on lui portat sa carte sur laquelle il +ecrivit: "Affaire urgente". + +Apres une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unieres qui lui +parut profondement troublee; mais precisement parce que ce trouble etait +caracteristique, il crut a propos de ne pas laisser deviner qu'il le +remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que +ce qu'elle voudrait elle-meme qu'il comprit et montrat; s'il recevait +les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais +aucune, et quand il n'etait pas indispensable qu'il les recut, il +s'arrangeait toujours pour les eviter. + +--Excusez-moi de vous avoir derangee, dit-il, avec un salut respectueux +et affectueux a la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous +faire avertir de mon arrivee, mais on m'a dit que vous etiez aupres de +la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore, +je vous ai fait porter ma carte. + +Il avait prepare cette phrase d'entree en matiere de facon a amener +tout de suite le nom de Claude, et rappeler du meme coup qu'il savait +l'affection qu'elle temoignait a l'enfant; la situation etait assez +delicate pour qu'il ne negligeat rien de ce qui pouvait en faciliter +l'abord; c'etait de la prudence, de la legerete, de la finesse qu'il +fallait, et s'il etait sur de ne pas commettre d'imprudence, il ne +l'etait pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse. + +--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il. + +Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si eloquent dans son +angoisse qu'il detourna les yeux et se hata de continuer: + +--Ayant appris que M. d'Unieres etait aupres de ses electeurs et +concluant de la que selon votre habitude vous ne quitteriez pas +Chambrais, j'ai pense devoir venir moi-meme pour vous entretenir d'une +visite que j'ai recue ce matin au sujet de cette enfant. + +Il fit une courte pause, car il etait arrive au nom qui devait ou tout +apprendre a madame d'Unieres ou n'avoir aucun sens pour elle. + +--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifferemment qu'il put. + +Il avait evite de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laisse +echapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit. + +S'il avait leve les yeux sur elle, il l'aurait vue pale et defaillante. + +Il reprit: + +--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il +reconnaitrait cette enfant pour sa fille. + +--Et vous avez dresse cet acte? demanda-t-elle d'une voix a peine +perceptible. + +--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer. + +Elle laissa echapper un soupir de soulagement. + +--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une +de mes clientes, je n'allais pas manquer a ce principe, qui a ete ma +regle de conduite depuis que je suis notaire. + +De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unieres? +C'etait ce qu'il se gardait bien de preciser. + +--Mais le premier venu peut-il donc reconnaitre ainsi un enfant? +demanda-t-elle. + +Depuis qu'elle etait sous le coup de cette menace, elle se posait cette +question, qui pour elle etait devenue une veritable obsession, sans +qu'elle eut pu l'adresser a personne: elle allait donc savoir. + +--Parfaitement, repondit le notaire, on peut reconnaitre qui on veut, +meme un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a interet a faire sien, +par une reconnaissance passee devant un officier de l'etat civil, +c'est-a-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude +etant une riche heritiere, vous sentez qu'il peut devenir productif +d'etre son pere, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses +revenus, au moins pour le jour de sa majorite ou de sa mort. + +--Et personne ne peut empecher cette reconnaissance? + +--La prevenir, non; arreter ses effets, oui. Ainsi, au cas ou cette +reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester, +si reellement le prince n'est pas le pere de l'enfant. Nous aurions +alors a prouver l'impossibilite et l'invraisemblance d'une paternite +mensongere et frauduleuse, invoquee dans un but de lucre; tandis que de +son cote le pretendu pere aurait a faire la preuve du bien fonde de +sa pretention. Ce serait donc un proces avec tout ce qui s'ensuit, +publicite, enquete ordonnee probablement par le tribunal et, comme +complication, le scandale autour du nom de la mere qu'on aurait +fait inserer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la +maternite. + +C'etait une porte qu'il ouvrait a la comtesse. Qu'elle lui demandat si +le nom de la mere avait ete donne, pour etre insere dans l'acte, il +repondrait franchement. Qu'elle ne dit rien, de son cote il n'ajouterait +rien. + +Elle ne lui fit aucune question, alors il continua: + +--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais +pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout +soumettre sa pretention a ceux qui s'interessent a l'enfant; de la ma +visite. + +Cette fois, il n'avait plus qu'a attendre, ayant dit tout ce qui etait +possible sans preciser et sans aller trop loin; a elle de repondre si +elle le voulait et comme elle le voudrait. + +Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible +pour Ghislaine. + +Enfin elle se decida: + +--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prevenir la reconnaissance? + +--Cela depend; si celui qui veut reconnaitre l'enfant est sincere, s'il +est reellement ou s'il se croit le pere, il est difficile d'empecher la +reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une speculation visant l'enfant +ou la mere, il y a a considerer s'il ne serait pas opportun de +s'entendre avec lui. + +Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question +etait posee aussi nettement que possible, et c'etait a madame d'Unieres +de decider s'il n'avait pas eu la legerete et la finesse qu'il +aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune +maladresse: la comtesse etait prevenue, et il avait reussi a se +maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fut jamais +genee devant lui,--ce qui, a son point de vue, etait l'essentiel. + +Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui etait tendue qu'en +confessant la verite, mais si touchee qu'elle fut de cette demarche +dont elle sentait toute la delicatesse, ce n'etait pas au vieux notaire +qu'elle pouvait faire sa confession: au point ou les choses en etaient +arrivees, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la verite devait +etre connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et +de sa honte; son parti etait arrete. + +--M. d'Unieres seul peut vous repondre, dit-elle lentement, je vais le +prier de hater son retour. + +Ces quelques mots furent prononces d'un ton si desespere et en meme +temps avec une si parfaite dignite que le notaire, qui cependant avait +ete le temoin pendant sa longue carriere de bien des douleurs et de bien +des miseres qui lui avaient bronze le coeur, sentit l'emotion lui serrer +la gorge. + +--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est decidee a un aveu, et deja +son agonie a commence: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont +etre egorges par ce Cosaque. + +N'aurait-il donc entrepris cette demarche que pour arriver a ce +resultait? Certes il n'etait pas chevaleresque et il se croyait le plus +froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet +egorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour +la sauver malgre elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours. + +--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire +revenant a sa formule habituelle et la jetant avec une vivacite chez +lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unieres? Il peut avoir +besoin la ou il est, et rien ne reclame sa presence immediate ici; quand +on a attendu onze ans pour reclamer sa fille, on n'est pas tellement +affame des joies de la paternite qu'on ne puisse attendre quelques jours +de plus. Je n'ai point dresse l'acte de reconnaissance au moment ou on +me l'a demande, j'en differerai encore la passation tout le temps qu'il +faudra; c'est mon affaire. N'inquietez donc pas M. d'Unieres. Il n'y +a pas urgence a lui parler de ma visite et du danger qui menace cette +pauvre enfant. + +Il insista sur ces derniers mots de facon a ce qu'il fut bien compris +qu'il n'admettait pas qu'une autre que "la pauvre enfant" pouvait etre +menacee; puis il continua: + +--Car il n'y a pas d'illusion a se faire, cette reconnaissance est pour +elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier a +la recherche d'une speculation. + +Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours recule, mais +qui maintenant devait etre faite: + +--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il +est? + +Il fallait que Ghislaine repondit: + +--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre: +il etait alors musicien et il ne s'appelait que Nicetas. + +--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voila qui est etrange. + +--Je l'ignore. + +--Comment l'avez-vous connu? + +--Il nous avait ete recommande par Soupert. + +--Le compositeur? + +--Oui; il etait l'eleve de Soupert. + +--Alors, Soupert le connaissait. + +--Je ne sais pas. + +--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus +parler de lui. + +--Il demeure dans nos environs, a Palaiseau. + +--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en +rentrant a Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement +utile sur ce prince? + +Ghislaine n'osa ni approuver ni desapprouver; d'ailleurs, dans sa +desesperance, elle s'etait abandonnee a la fatalite, et n'avait plus ni +jugement ni volonte. + +--J'aurai l'honneur de vous ecrire, dit le notaire en prenant conge; +mais d'ici la dites-vous bien que ma petite cliente a un defenseur +devoue. + + + +XII + +En arrivant aux premieres maisons de Palaiseau, le notaire fit arreter +sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il +pria qu'on lui indiquat ou demeurait M. Soupert. + +--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez? + +--Non, M. Soupert, le musicien. + +--Il n'y a pas de musiciens a Palaiseau; quand on en a besoin pour une +noce, on les fait venir de Longjumeau. + +--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire. + +A la fin, il arriva cependant a se faire comprendre, grace a un indigene +un peu plus ouvert qui, etant entre pour acheter le _Petit Journal_, +comprit de qui il etait question, et ne confondit point le compositeur +Soupert avec le carrier Couvert, qui a vrai dire paraissait beaucoup +plus connu que le musicien. + +--Au haut de la cote, sur la route de Versailles, la maison aux volets +verts dans la plaine. + +Le notaire se remit en route, apres avoir transmis ces renseignements a +son cocher. + +Le village traverse et la cote montee, il apercut dans la plaine la +maison aux volets verts qui lui avait ete indiquee; assis sur un banc +devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux +blancs et au visage rouge congestionne, etait occupe a se confectionner +gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par +le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la +bouteille d'eau-de-vie contre le verre. + +Vraisemblablement le vieillard etait Soupert, bien qu'il ne le reconnut +qu'a grand'peine, mais il fit arreter sa voiture comme s'il n'avait pas +le plus leger doute, et vint a lui la main tendue: + +--M. Soupert. + +Soupert le regarda sans le reconnaitre. + +--Maitre Le Genest de la Crochardiere, notaire. + +--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur. + +Et Soupert, qui avait deja ete sauve du naufrage par deux heritages +inesperes, s'imagina que c'en etait un troisieme qui lui tombait du +ciel. + +Le notaire s'etait assis sur le banc, a cote de Soupert. + +--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un +entretien put commencer autrement. + +--Je vous remercie. + +--Si, si, je vous en prie. + +Et Soupert appela: + +--Eulalie. + +Eulalie, qui n'etait autre que madame Soupert, parut en camisole et en +tablier bleu, les pieds chausses de savates; si elle avait quarante ans +de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils etaient a +peu pres du meme age. + +--Un autre verre, demanda Soupert. + +Quand le verre fut apporte, il prepara lui-meme le grog qu'il offrait au +notaire et le fit comme pour lui, c'est-a-dire avec beaucoup d'eau-de +vie et tres peu de sucre. + +--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientot un pendant au +_Croise_? + +--Ah! le _Croise_! C'etait le beau temps; il y avait des directeurs pour +monter les oeuvres serieuses, des artistes, pour les executer, un public +pour les apprecier; mais maintenant! Ah! maintenant. + +Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et +le public, et le notaire le laissa aller. + +Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulage: + +--Vous ne laisserez pas d'eleve? + +--Ma foi non; et c'est heureux. + +--Vous en avez eu un cependant qui promettait. + +--Qui donc? + +--Vous avez oublie Nicetas. + +--Ah! vous connaissez Nicetas; mais Nicetas, qui avait des dispositions, +n'a jamais ete qu'un virtuose. + +--Ah! je croyais... + +--Est-ce que s'il avait eu l'etincelle sacree, il aurait abandonne l'art +pour courir les aventures a travers les deux Ameriques, se faire mineur, +gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat... + +--Et aujourd'hui prince. + +--Comment, il est prince, Nicetas? + +--Prince Amouroff. + +--Il a donc herite du titre de son pere? + +--Il parait. + +--C'est une fiere chance. + +--N'est-il pas tout naturel d'heriter de son pere? + +--Quand on est le fils de son pere, mais quand on a legalement pour pere +un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fiere chance +d'heriter de celui qui s'est debarrasse de sa paternite. + +--Je ne comprends pas. + +Le verre en main, Soupert ne demandait qu'a bavarder, et pourvu qu'il +put assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arretait que quand son +verre etait vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicetas, +en realite fils du prince Amouroff, mais legalement fils d'un professeur +au Conservatoire de Marseille, appele Clovis Blanc, qui l'avait reconnu. + +--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrive au bout de son +histoire, il parait que les choses se sont arrangees, car aujourd'hui +votre ancien eleve est prince. + +--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible? + +--Je ne suis pas au courant de la legislation russe. + +Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert +enchante de l'avoir revu, et d'avoir passe quelques instants avec lui; +mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien put croire que cette +visite n'etait pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il +continua tout droit comme s'il allait a Versailles; a Saclay, il +prendrait la route de Bievres pour revenir a Paris. + +Aussitot rentre, il se mit a son bureau et ecrivit a Nicetas: + +"Prince, + +"J'aurais quelques renseignements a vous demander avant de dresser +l'acte dont vous m'avez parle; voulez-vous prendre la peine de passer +demain jeudi a mon etude entre deux et trois heures; je vous serais +reconnaissant de m'ecrire ce soir meme un mot pour me dire si je dois +vous attendre. + +"Veuillez agreer l'expression de mes sentiments de haute consideration. + +"LE GENEST." + +Il relut sa lettre: + +--Prince, se dit-il, haute consideration enfin, il le faut. + +Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hate que de +coutume; il s'y trouvait une lettre du prince: + +"Mercredi soir, 10 heures. + +"Monsieur, + +"J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous +m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre. + +"Agreez l'expression de mes sentiments de consideration. + +"Prince AMOUROFF." + +A deux heures, Nicetas, que la curiosite rendait exact, entrait dans le +cabinet du notaire, prepare a une discussion serree sur les propositions +que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du +comte d'Unieres aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser +entortiller par la vieille momie. + +Debout, une main appuyee sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son +bureau, le notaire etait si froid, si raide, si impassible, qu'on +pouvait le prendre en effet pour une momie. + +--Lorsque vous vous etes presente dans mon etude, dit-il, vous saviez, +n'est-ce pas, que j'etais le notaire de madame la comtesse et de M. le +comte d'Unieres ainsi que de la jeune Claude? + +--Je le savais; c'est precisement pour cela que je me suis adresse a +vous. + +--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien, +car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite +que, notaire de M. et madame d'Unieres ainsi que cette jeune fille, mon +devoir etait de prendre leur defense. + +--Leur defense? je ne comprends pas. + +--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous desiriez +reconnaitre la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame +d'Unieres? + +--Qui est. + +--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de +naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pieces qui peuvent etablir +un commencement de preuve par ecrit exige par la loi pour poursuivre les +recherches de la maternite. Vous avez ces pieces? + +Nicetas ne put pas ne pas laisser paraitre un certain embarras: + +--Je les produirai plus tard. + +--Quand? + +--Lorsqu'il sera necessaire. + +--Mais il est necessaire, car si vous ne faites pas cette production, on +pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pieces +n'etant pas en votre possession. + +--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas? + +--Il importe beaucoup dans l'espece, car des la qu'on croit que vous +n'avez pas ces pieces, on peut etre amene a supposer: 1 deg. que vous n'etes +pas le pere de l'enfant que vous voulez reconnaitre; 2 deg. que madame +d'Unieres n'en est pas la mere; 3 deg. que cette reconnaissance n'est +qu'une speculation; 4 deg. que la menace de rechercher la maternite est une +intimidation devant aider a cette speculation; vous voyez comme tout +s'enchaine. + +--Ou voulez-vous en venir? demanda Nicetas brutalement. + +--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de +renoncer a cette reconnaissance et a tout ce qui s'ensuit, attendu que +tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de desagrements +graves. + +--Vraiment! + +--Mon Dieu oui. + +--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon +vous, ces desagrements? + +--Volontiers: attaques, mes clients se defendraient et la premiere chose +que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se +pretend le pere de cette enfant est un aventurier... + +--Monsieur! + +--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne merite pas, a usurpe un +nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'etre le fils +d'un prince russe comme il le pretend, il est simplement celui d'un +professeur de musique de Marseille appele Clovis Blanc qui l'a legitime +par mariage subsequent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la +grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive +miserable, apres un sejour de plus de dix ans en Amerique ou il a fait +tous les metiers, tour a tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat; +et qu'a bout de ressources, il n'a invente cette reconnaissance d'un +enfant naturel riche que pour sortir de sa misere, sachant bien a +l'avance qu'il n'avait aucune chance de reussir puisque sa pretention +ne s'appuie sur rien, mais esperant par l'intimidation, la menace du +scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom, +se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur, +perdez cette esperance; on ne vous achetera rien du tout, par cette +raison que vous n'avez rien a vendre et que nous n'avons rien a +craindre. + +--C'est ce que nous verrons. + +--J'en appelle a votre experience: entre le personnage que je viens +d'esquisser et la comtesse d'Unieres entouree d'estime et de respect, +vous sentez bien qu'il n'y aurait meme pas de doute. + +--Je vous repete que c'est a voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de +reconnaissance avec indication du nom de la mere, quand j'aurai notifie +cet acte avec sommation d'avoir a me remettre ma fille, enfin quand +j'aurais commence le proces en recherche de maternite, nous verrons si +madame d'Unieres restera la femme entouree d'estime et de respect que +vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre +quand, de mon cote, je demandais que la paix. + +--Encore un mot, le dernier: quand on se prepare a la guerre, il ne faut +pas donner d'armes a ses adversaires... + +Il prit sur son bureau la lettre de Nicetas et la lui montrant: + +--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pieces qui vous placent +sous le coup de certains articles du code penal pour usurpation de nom +et de titre. J'ai dit. Vous reflechirez. + +Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas +la moindre inclinaison de tete a Nicetas qui sortit furieux. + +Positivement il avait ete abasourdi par cette vieille momie en cravate +blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi, +comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que +repondre a un homme qui a chaque instant vous parle de la loi et du +code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les +jambes a chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard, +aux yeux bandes, il ne pouvait que s'arreter quand on lui criait +"casse-cou". + +Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se +trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver +une bonne part de faux. + +Comment s'y reconnaitre? La etait l'embarras pour lui, mais non le +decouragement, car pour etre battu d'un cote il ne renoncerait pas a +la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des +avocats ne feraient pas que Claude ne fut pas sa fille. + +Il n'avait qu'a consulter Caffie; sans doute il lui en coutait de +laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce +n'etait pas l'heure de marchander. + +Malheureusement Caffie n'etait pas chez lui; il serait probablement +retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire +importante, dit le clerc. + +Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne? +Decidement, sa mauvaise chance le poursuivait. + + + +XIII + +Les menaces de Nicetas avaient emu le notaire. + +Assurement cette attitude hautaine et provocante n'etait pas du tout +celle d'un resigne. + +Il n'avait rien a perdre a intenter un proces, cet aventurier, et il +pouvait esperer qu'il y gagnerait quelque chose. + +Il fallait l'en empecher et, puisque le langage de la sage raison avait +echoue, recourir a des moyens plus energiques, et par cela peut-etre +plus efficaces. + +Un quart d'heure apres, il montait les trois etages de la grande caserne +de la Cite, et demandait a l'huissier de service d'etre admis aupres du +prefet de police pour affaire urgente. Comme a la prefecture toutes les +affaires sont urgentes, l'huissier se montra resistant: c'etait l'heure +du rapport, M. le prefet etait occupe. + +Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et +porter cette carte au prefet. + +C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le +premier venu. + +Apres une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le +notaire fut enfin recu, et il put exposer sa demande. + +Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle, +nee de pere et de mere inconnus, a laquelle on avait legue une +belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la +reconnaitre. + +--Ceci, interrompit le prefet, est du ressort de la justice. + +--Mais derriere la reconnaissance il y a un chantage. + +--Un chantage contre un enfant qui n'a ni pere ni mere n'est pas bien +dangereux. + +--Mon aventurier ne reclame pas seulement la paternite de cette petite, +il pretend aussi lui imposer une mere; c'est-a-dire qu'il menace +une honnete femme de la compromettre dans un proces en recherche de +maternite. + +--Mais la recherche de la maternite est admise par la loi; c'est affaire +au tribunal d'apprecier si cette femme est ou n'est pas la mere de cette +enfant. + +--Elle ne l'est pas. + +--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le role de la police +n'est pas de prevenir les proces et de se substituer a la justice. + +--N'est-il pas de prevenir les scandales et d'etre une sorte de +Providence pour les familles. + +--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus +d'elle; la police a les mains liees par la legalite, et quelquefois +aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux. + +Il est evident que le prefet rechignait a s'occuper de cette affaire et +ne cherchait qu'a decourager le notaire. + +--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacees par ce +chantage. + +--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules +professionnels. + +Si le prefet ne demandait pas ce nom, il etait certain, cependant, qu'il +l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait +pas livre: il fallait que de tout son poids il pesat dans la balance. + +--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait ete +instituee legataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a +fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait +pour niece madame la comtesse d'Unieres, la femme du depute. + +--Qui s'est trouvee desheritee. + +--Precisement. M. de Chambrais etait-il ou n'etait-il pas le pere de +cette enfant qu'on veut reconnaitre aujourd'hui? C'est un secret qu'il a +emporte dans la tombe. Et si les probabilites sont pour l'affirmative, +je reconnais que nous n'avons que des probabilites. Cependant elles +reposent sur un fait a mon sens considerable: madame d'Unieres, seule +heritiere legitime de son oncle, se trouvant exheredee par le testament +dont j'ai parle, s'est chargee de la surveillance et de l'education de +l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels. +Il y aurait la un esprit d'abnegation si extraordinaire, qu'il est plus +logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopte cette enfant, +c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient a M. de Chambrais. +Eh bien! c'est madame d'Unieres, c'est M. d'Unieres que le chantage +menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni +acte de naissance, ni commencement de preuves par ecrit, cet aventurier +pretend que madame d'Unieres serait la mere de cette enfant qu'elle +aurait eu avant son mariage. Et cette pretention, il ne veut pas, vous +pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en +servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et a la comtesse par +la menace d'un proces scandaleux. + +Le notaire fit une pause, et la physionomie du prefet lui dit que les +dispositions auxquelles il s'etait tout d'abord heurte se modifiaient. + +--C'est pour un adversaire politique que je reclame votre protection, +monsieur le prefet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous +toucher. + +Le prefet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre +n'avaient jamais ete en faveur dans la maison. + +--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas +lui-meme la reclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son +honneur est menace. J'en ai ete le premier informe par une demarche de +notre personnage qui va a elle seule vous le faire connaitre: sachant +que j'etais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unieres, +il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour +que je le dresse reellement, mais pour que je prepare mes clients +effrayes a un arrangement. Au lieu d'aller a eux, je viens a vous. + +--L'affaire est delicate. + +--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier, +dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est pare d'un nom et d'un titre +des plus honorables: celui de prince Amouroff, se pretendant le fils du +lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, qui a occupe +une grande situation a la cour de Russie. + +--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni a ce nom, ni a ce titre? + +--Aucun droit. + +--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre? + +--J'ai cette lettre signee par lui. + +Et le notaire mit sous les yeux du prefet la lettre qu'il avait eu la +precaution de se faire ecrire par Nicetas. + +--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette +usurpation de nom et de titre. + +--Il ne l'est pas. + +--Une enquete doit etre faite; accordez-moi un certain temps. + +--Il y a urgence. + +--Je ne perdrai pas de temps; je vous previendrai. + +Le notaire allait partir, le prefet le retint: + +--Pouvez-vous me donner le signalement de ce pretendu prince? + +--Trente-cinq ans, taille elevee, cheveux noirs, pas de barbe, gras, +bouffi; l'air d'un chenapan bien eleve; il demeure au n deg. 44 des +Champs-Elysees. + +--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes +renseignements sont conformes aux votres, on le conduira a la frontiere. +Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... +Dieu merci. Cela nous debarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort +seule interrompt un bon chanteur dans son metier et encore il laisse +bien souvent des heritiers. + +Le notaire s'etant retire, le prefet fit appeler un de ses secretaires, +car cette mission n'etait pas de celles qui se donnent au premier +venu, et le chargea d'aller tout de suite a l'ambassade de Russie: il +s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-general et aide +camp general, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se +trouvait aujourd'hui a Paris et s'il repondait au signalement d'un homme +de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs. + +Le secretaire revint au bout d'une demi-heure: + +--Le lieutenant-general Amouroff etait mort, il n'avait laisse qu'un +fils mort lui-meme depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son +titre etaient eteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, +c'etait un aventurier et probablement un escroc. + +Immediatement le prefet envoya au n deg. 44 des Champs Elysees un inspecteur +charge de dire au prince Amouroff--parlant a sa personne--que le prefet +de police le priait de passer a son cabinet le lendemain matin a dix +heures. En meme temps, il fit prevenir Me Le Genest de la Crochardiere +d'assister a cette entrevue. + +Ce fut le notaire qui arriva le premier; a dix heures moins cinq +minutes, il etait introduit aupres du prefet, qui lui communiqua les +renseignements transmis par l'ambassade. + +--Vous voyez, monsieur le prefet, dit le notaire. + +--Ce que vous me disiez etait vrai, j'en avais la certitude; mais il +fallait une preuve qui fermat la bouche a votre coquin, et l'ambassade +nous la donne. + +--Viendra-t-il? + +--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne a penser qu'il voudra +payer d'audace; d'ailleurs, il a interet a apprendre ce que nous savons, +ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons. + +L'huissier entra portant une carte. + +--Le voici; faites entrer. + +Comme le prefet l'avait prevu, Nicetas se presenta la tete haute, froid +et calme,--au moins en apparence. + +Il salua le prefet poliment, le notaire avec dedain. + +--La presence de Me Le Genest de la Crochardiere doit vous apprendre +de quoi il s'agit, dit le prefet. Me Le Genest pretend que vous +n'avez aucun droit a vous dire le pere d'une enfant que vous voulez +reconnaitre. + +--Me Le Genest me parait bien audacieux dans ses affirmations; serait-il +decent de lui demander sur quoi il les appuie? + +--Et vous, monsieur, demanda le prefet qui avait souri au mot decent, +sur quoi appuyez-vous les votres? + +--Sur des pieces qui seront soumises au tribunal. + +--Verriez-vous un inconvenient a les produire ici? + +--Je ne crois pas que ce soit le lieu, repondit-il insolemment. + +--Au moins est-ce celui de produire d'autres pieces que j'ai le droit +de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour +prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince. + +Nicetas ne se troubla point. + +--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas +charge de ma genealogie, qui constitue un ballot un peu lourd. + +--C'est facheux, car vous pourriez prouver a votre ambassade qu'elle +se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laisse qu'un fils mort +depuis trois ans, et, a moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage +que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous epargnerait le +desagrement d'etre reconduit a la frontiere par mes soins. + +--Ce serait une illegalite. + +Le prefet haussa les epaules, car s'il parlait volontiers d'illegalite +quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on +lui en parlat. + +--Reclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa +protection, je m'incline. + +Nicetas ne repondit pas. + +--Aimez-vous mieux declarer que vous n'etes pas Russe? alors je vous +ferai remarquer que vous n'auriez pas du signer cette lettre--il montra +la lettre ecrite au notaire--"Prince Amouroff", ce qui constitue un +faux. + +--Oh! un faux! + +Au lieu de repondre, le prefet sonna: + +--Prevenez un des messieurs les commissaires aux delegations, dit-il a +l'huissier, que je le prie de se rendre ici. + +En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicetas, il +annota quelques pieces a grands coups de crayon rouge. + +Quand le commissaire entra, le prefet lui dit quelques mots et celui-ci, +s'asseyant a un bureau, se mit a ecrire. + +--C'est un proces-verbal, dit le prefet en s'adressent a Nicetas, visant +votre lettre a Me Le Genest. + +Il fut vite redige, le commissaire le lut, et tendant une plume a +Nicetas: + +--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi a signer _ne varietur_ +la lettre annexee. + +Nicetas hesita un moment. + +--J'aime encore mieux la frontiere. + +--Avez-vous des preferences? demanda le prefet d'un air un peu +goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse? + +--La Belgique, si vous le voulez bien. + +--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cediez a la tentation de +descendre a Chantilly ou a Creil; si cela vous est utile, je peux vous +offrir les frais de ce petit deplacement. + +--Merci; c'est moi qui veux les offrir a votre agent; je vous prie +seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en premiere +classe sans se faire remarquer. + +--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles a +midi trente. + +--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi. + +Le prefet avait presse le bouton d'une sonnerie et un agent etait +presque aussitot entre; si ce n'etait pas tout a fait le diplomate +annonce, cependant c'etait un compagnon de voyage suffisant. + +Comme Nicetas allait sortir, le prefet le retint d'un signe de main: + +--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne +rentrez pas en France. + +Quand la porte se fut refermee sur l'agent qui emboitait le pas derriere +Nicetas, le prefet se tourna vers le notaire: + +--C'est egal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fut dedans plutot que +dehors; heureusement, c'est un violent, malgre son attitude dedaigneuse, +et des violents on peut esperer toutes les folies: nous le repincerons. + + + +XIV + +Bien que Nicetas eut son billet pour Bruxelles, a Mons il descendit de +wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre +qui, quelques minutes apres, partait pour Charleroi. + +De Paris a la frontiere, assis en face de son agent, il avait eu tout le +temps de reflechir et de batir un plan qui lui donnerait sa revanche; +pour le bien etudier sans rien laisser a l'imprevu, il avait a Creil +achete un _Indicateur des chemins de fer etrangers_, qu'il avait pu +consulter sans que l'agent s'en inquietat: n'etait-il pas tout naturel +de se tracer un itineraire, alors; surtout, qu'on partait aussi a +l'improviste? + +Le propre de sa nature etait de ne pas se laisser abattre et par +consequent de s'acharner contre la chance, quand elle lui etait +contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, etant un rageur et un +vindicatif, non un resigne; il serait ce qu'il avait toujours ete. + +Aussi bien il avait joue un metier de dupe en voulant se servir de la +loi; c'etait une arme a laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours +se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits. + +Depuis longtemps l'experience lui avait appris qu'on ne fait bien ses +affaires que soi-meme, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-la valant +toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on +y est habitue. Son outil a lui, c'etait ses poings. Si au lieu de s'en +remettre a Caffie et de suivre les sentiers detournes de la chicane que +le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours a +ses poings, et s'etait jete bravement dans le droit chemin sans souci +de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en +ecartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roule par ce vieux +notaire et ce prefet de police du diable. + +Si le jour ou il s'etait dit que l'heritiere de M. de Chambrais pouvait +bien etre sa fille, il l'avait simplement enlevee et cachee a l'etranger +quelque part, tout cela ne serait pas arrive: au lieu d'avoir a +s'adresser a madame d'Unieres avec des detours et des menagements, c'eut +ete madame d'Unieres qui aurait du s'adresser a lui; et pour ravoir +l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulat. + +Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fit +maintenant; et avec de la decision et de l'energie, toutes ses +maladresses pouvaient se reparer. Pour cela, il n'avait qu'a prendre +Claude. Il n'etait plus le pauvre diable sans le sou que deux mois +auparavant la _Normandie_ debarquait au Havre: il disposerait de plus de +trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement +la lutte contre la comtesse, le notaire et le prefet de police; au +bout, il faudrait bien ceder; alors, il imposerait ses conditions et ne +rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions, +cette petite. + +Mais pour que cette combinaison, a laquelle il avait deja pense plus +d'une fois, reussit, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire, +conseille par le prefet de police, qui avait devine qu'un homme qu'on +expulse ne reste pas la ou on le conduit, voudrait faire mettre Claude a +l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions +et le reste, les choses en etaient arrivees a un point ou le proces en +reconnaissance serait une folie. + +Jusqu'a la frontiere il n'avait consulte son indicateur que pour +trouver des trains de Mons a Charleroi et de Charleroi a Givet, car une +surveillance devant etre, sans aucun doute, organisee contre lui a la +gare du Nord, il n'allait pas etre assez naif pour rentrer a Paris par +la; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train +a Givet. Debarrasse de son agent a Quievrain, il put, sans eveiller de +soupcons, etudier la marche des trains de Givet a Paris en passant par +Epernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures. + +Comment admettre qu'on eut pris si vite des precautions pour qu'il ne +put pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurement pas +aussitot. + +Dans ses precedents voyages a Chambrais, il avait eu le temps de +s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus +grande partie de la journee chez Dagomer et que c'etait de quatre a cinq +heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc +qu'a se trouver sur son passage a l'aller ou au retour, et a lui +donner rendez-vous a la nuit tombante, dans un endroit desert ou il +l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fut vraiment bien +maladroit s'il ne la decidait pas a venir avec lui pour "voir son pere"; +une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer. +A l'accent avec lequel elle s'etait ecriee: "Ou sont mes parents?" il +savait a l'avance qu'avec ces deux mots il la menerait loin. + +Il avait pris un billet direct de Givet a Paris, mais en route il +modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les +chances de son cote, meme celles peu vraisemblables ou on le guetterait +a la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue, +et descendant a Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'a +Longjumeau. + +La il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-meme, et +choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'etre pas ratteint s'il +pouvait prendre un peu d'avance. C'eut ete naivete de se montrer dans +les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre a l'auberge son cheval +a Villemeneu, qui est a deux kilometres de Chambrais, et vers trois +heures et demie, il vint en promeneur flaner dans le chemin que Claude +devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce. + +Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait ete naturel chez une +fille qu'on laisse courir a travers les bles cueillir l'herbe de ses +lapins, mais quand il la vit venir, elle etait accompagnee d'une +paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement +son carnet, il se mit en posture de faire un croquis. + +Quand elles passerent devant lui, madame Dagomer ne parut pas +s'inquieter de le voir la, et Claude, sans tourner la tete de son cote, +lui lanca un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait +surement ce qu'il voulait. + +Il attendrait son retour; mais comme il fallait prevoir qu'elle pouvait +etre encore accompagnee, il prepara un billet qu'il devait trouver moyen +de lui remettre: "Soyez ce soir, a la nuit tombante, au Calvaire de la +RESERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout." + +Il ne s'etait pas trompe: au retour, la femme du garde, fidele aux +prescriptions de madame d'Unieres, accompagnait encore Claude; il les +laissa venir jusqu'a lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de +facon a se placer entre elle et Claude. + +--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me +dire, si en suivant ce chemin j'arriverai a la Croix-du-Roi? + +C'etait de la main gauche etendue qu'il montrait le chemin; de la +droite, placee derriere son dos, il agitait doucement son papier: il +sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa +passer. + +Rentre a Villemeneu, il dina gaiment, puis, a sept heures et demie, il +fit atteler et partit grand train comme s'il etait presse; arrive a la +_Reserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval a un arbre; le +soleil venait de se coucher, et du ciel empourpre tombait une lumiere +rose qui promettait une soiree sereine. + +Ce qu'on appelle la _Reserve_ est un grand etang long de pres d'un +kilometre, et large d'une cinquantaine de metres creuse pour recevoir +les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; +recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de +ce plateau elles s'emmagasinent la, et par des conduites souterraines, +elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc +et des jardins. + +D'un cote, l'etang sert de cloture au parc, de l'autre il est longe par +une route--celle que Nicetas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--a +un endroit assez rapproche du pavillon du garde pour que Claude put y +venir facilement, et assez eloigne cependant pour qu'on ne la suivit +point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales, +etait-il reste la a rever a celle qu'il aimait, imaginant les charmes +d'un tete a tete avec elle! + +Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas change, et il les +retrouvait, apres cette longue absence, comme s'il les avait quittees la +veille: c'etait le meme calme, le meme silence, la meme douceur, la meme +vegetation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'etang, +le meme cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il +se rappelait que la derniere fois qu'il y etait venu des ouvriers +faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laisse +pousser librement, n'auraient pas tarde a envahir l'etang et a le +transformer en un marais; maintenant ce travail etait encore en train, +et sur la rive, que longeait la route, retenue a un tetard par une +chaine, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journee finie, +avaient attachee la; si ce n'etait pas celle dans laquelle il s'etait +souvent promene, au moins en etait-ce une semblable, a fond plat, avec +des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer. + +Le temps s'ecoulait, le ciel palissait, la verdure des arbres et des +buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas. + +Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village, +on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberte +d'aller et venir aux abords de la maison. + +Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne +l'apercut point: la route, deserte, filait droit entre l'etang et les +champs, sans que personne s'y montrat. + +L'impatience et l'inquietude commencaient a le prendre, lorsque de +l'autre cote de l'etang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver +en courant; mais l'autre cote de l'etang ne faisait pas du tout son +affaire; il eut un mouvement de colere; cependant, descendant au bord de +l'eau, il agita son mouchoir. + +Elle ne tarda pas a se trouver en face de lui, alors mettant ses deux +mains autour de sa bouche, elle cria en etouffant sa voix: + +--Prenez la toue. + +Il n'y avait pas pense. Vivement il detacha la chaine enroulee autour +du saule, et a coups vigoureux d'avirons il traversa l'etang; bientot +l'avant de la toue toucha la rive. + +--Montez, dit-il en se retournant. + +--Dites-moi ce que vous avez a me dire, monsieur. + +--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite; +dans les roseaux nous serons a l'abri. + +Si dans la plus grande partie de l'etang les roseaux faucardes +laissaient les eaux libres, il en restait une ou ils n'avaient pas ete +encore coupes, et il n'y avait qu'a amener la toue dans leur fourre pour +y etre cache. + +Elle hesitait. + +--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouves. + +Elle monta et vint pres de lui. + +Alors il se mit a ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il +vira de bord pour gagner le calvaire. + +--Ou allez-vous, monsieur? + +--Je vous conduis pres de votre pere. + +--Ou est-il? + +--Vous ne tarderez pas a le voir. + +--Monsieur, je ne veux pas, s'ecria-telle effrayee; si vous ne me +debarquez pas, j'appelle. + +--Je vais vous debarquer de l'autre cote. + +--Non, ici, tout de suite. + +Il rama plus fort. + +--Monsieur, je crie. + +Et de fait elle se mit a appeler au secours; mais qui pouvait +l'entendre? la route etait deserte. + +--Au secours, a moi, a moi... + +--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre pere. + +A ce moment, un homme sortant d'une allee se montra sur la rive du parc; +il accourait en boitant. + +Claude et Nicetas l'apercurent en meme temps. + +--Papa Dagomer, cria Claude, a moi, on m'emporte. + +--Arretez, cria le garde. + +Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il +ne pouvait pas traverser l'etang a la nage. + +--A moi, a moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis +qu'elle esperait etre secourue. + +--Arretez, cria Dagomer ou je tire. + +Nicetas rama plus fort; ce ne serait pas la premiere fois qu'il +sortirait sain et sauf d'une fusillade. + +--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaisse son petit fusil. + +Elle se laissa tomber au fond de la toue; une detonation retentit, en +meme temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'ecrasait. + + + +XV + +C'etait le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite a Ghislaine, +et apres qu'il etait parti en la reconfortant par des paroles +d'esperance, elle s'etait dit qu'elle devait s'en rapporter a lui. + +Et pendant tout le reste de la journee, comme pendant celle du jeudi, +elle se l'etait repete. + +Cet homme calme, froid, honnete, connaissant la loi et les affaires +qu'elle ignorait, lui avait inspire une certaine confiance; il +trouverait un moyen de defense; assurement, il ne se serait pas avance a +la legere. + +Mais a mesure que cette visite s'etait eloignee, elle avait perdu +de cette confiance qui a la verite n'etait pas bien robuste, et en +reflechissant il lui avait semble que c'etait son mari seul qui devait +la defendre,--les defendre, lui et elle, puisqu'ils etaient l'un et +l'autre menaces. + +Elle n'avait deja que trop attendu, et il y avait la un manque de +franchise et de foi qui etait une faute en meme temps qu'une injure. + +Quelque dut etre le resultat d'un aveu, il etait impossible qu'elle +reculat davantage; c'etait inquiet qu'il etait parti, tourmente, +peut-etre jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en +proie a des angoisses qu'elle ne se precisait pas, mais qui certainement +n'etaient que trop reelles, elle le sentait. + +Elle passa la nuit du jeudi dans ces hesitations, et aussi la matinee +du vendredi, bouleversee, affolee, voulant et ne voulant pas, ne se +decidant que pour retomber bientot dans ses perplexites: enfin, dans +l'apres-midi elle lui envoya une depeche ne contenant qu'un mot: +"Reviens." + +Puis, faisant atteler, elle alla a Paris prendre, rue Monsieur, la +lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la +sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant, +malgre ce doute, il fallait qu'elle les eut aux mains, et put les mettre +sous les yeux de son mari, s'il consentait a les regarder. + +Le samedi matin, elle recut la reponse a son telegramme: "J'arriverai ce +soir a Paris par le train de six heures, a Chambrais a huit." + +En temps ordinaire elle eut ete l'attendre au chemin de fer comme elle +le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de +repondre a l'etreinte de sa main par une etreinte aussi tendre, aussi +passionnee. + +Mais ce jour-la, que dirait ce premier regard? Et puis, etait-ce dans +une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait decider de +leur vie? Enfin, lui-meme ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne +comptait pas sur elle a la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce +qu'il n'avait jamais fait? + +Des sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, ecoutant avec +son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec +une lenteur qui faisait penser a l'eternite. Enfin, comme huit heures +sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitot elle +descendit le perron. + +Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une +interrogation inquiete, comme c'en fut une eperdue et navree qu'il lut +lui-meme. En n'echangeant que des paroles insignifiantes, ils monterent +a leur appartement, dont elle ferma la porte. + +Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une +question: + +--Que se passe-t-il? + +Au lieu de repondre, elle lui tendit la lettre de Nicetas sur laquelle +se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main +tremblante. + +Il les lut; alors la regardant avec des yeux effares: + +--Je ne comprends pas, dit-il. + +Elle hesita un moment: + +--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai +aime, mais je n'ai pas eu une pensee qui ne fut une franche adoration +pour vous. Rien ne m'a jamais detournee de vous; vous seul existiez; +je ne voulais plaire qu'a vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une +vertu particuliere, cependant il me semble que peu de femmes vivent +ainsi pour un etre unique d'une facon si abandonnee, et qu'il y a la une +preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais, +et qui n'a jamais ete aussi profond, aussi passionne qu'en ce moment. +Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous +frappe, avant de me juger, de me condamner, songez a ce que j'ai ete, a +cette longue suite de journees heureuses jamais troublees, a l'union de +notre esprit et de nos ames; a cette constante harmonie qui prouvait si +bien que nos deux coeurs n'etaient plus qu'un, et cela non seulement +depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je +pensais a vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme a un +etre au-dessus des autres, pour lequel j'etais trop imparfaite, et +que je ne devais jamais sans doute meriter. Cependant a force d'amour +j'etais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la +tendresse et le devouement. + +Il la regardait, tachant de lire en elle ce que ces paroles laissaient +d'obscur et d'incomprehensible pour lui. + +--La lettre, lui dit-il, la lettre. + +--Cette lettre explique une fatalite qui me fait la plus miserable, la +plus malheureuse des femmes. + +Haletante, la voix sourde, elle lui refit le recit qu'elle avait fait a +son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur sejour en Sicile. + +--Cet enfant, c'est Claude, s'ecria-t-il. + +Elle baissa la tete. + +--Et l'homme, ou est-il? + +--Nous ne sommes pas arrives au bout de notre malheur: laissez-moi la +force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai resiste avant de +devenir votre femme. Je n'ai cede qu'aux prieres de mon oncle, et aussi +a mon amour qui m'a entrainee. Je voulais parler, tout dire; avec +l'autorite d'un pere que sa tendresse lui avait donnee sur moi, mon +oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lachete de ceder. +C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a +ecrasee; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'etais +sous le poids de cette fatalite, balancant toujours la resolution de +tout vous dire, ne me laissant arreter que par la honte et plus encore +par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'etait +la pensee qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a +ecrit cette lettre. + +--Et cela est arrive? + +--Le jour ou vous prepariez votre dernier discours, vous devez vous +rappeler que vous m'avez vue bouleversee en recevant une lettre: elle +etait de lui; il me donnait un rendez-vous a la _Mare aux joncs_. + +--Vous y etes allee? + +--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec +moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commencait +un proces pour rechercher ma maternite. Malgre ce que cette menace +contenait de terrible, j'ai refuse, car jamais cette enfant ne pouvait +se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la +prendre; j'ai persiste dans cette resolution. A la fin de l'entretien, +j'ai compris qu'il n'agissait que par speculation, et que ce qu'il +voulait c'etait de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux a +Marche et Chabert. Il ne s'est pas contente de ce que je lui remettais. +Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait +remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis +les vraies. + +Il l'arreta: + +--Quelle douleur tu m'aurais epargnee si tu avais parle alors et quelles +hontes tu te serais evitees. + +--Vous saviez?... + +--Oui; c'est pour cela que je suis parti. + +--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les levres. + +Elle se jeta aux genoux de son mari: + +--Ainsi, s'ecria-t-elle dans un elan affole, t'aimant, t'adorant, +n'ayant jamais eu dans le coeur que le desir et la volonte de te plaire +et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes, +toi qui meriterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporte, pour +prix de ton amour, la honte et le malheur. + +Il la contempla longuement, puis la relevant: + +--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut etre supporte quand on est +deux. + +--Elie! + +--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la +tienne a te pardonner, puisque tu es une victime. + +A ce moment on frappa plusieurs coups forts a la porte. Ils ne +repondirent pas, les coups furent plus precipites. + +Le comte alla ouvrir: + +--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappe: + +--Je demande pardon a M. le comte de m'etre permis de frapper ainsi: +mais Dagomer est la, il dit qu'il vient d'arriver un malheur. + +--Claude! s'ecria Ghislaine. + +Eperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit. + +Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterne. + +Arrivee la premiere, ce fut elle qui l'interrogea: + +--Qu'est-ce qu'il y a? s'ecria-t-elle. + +--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un +homme. Que malheur! + +--Un braconnier? demanda le comte. + +--He non, un monsieur qui voulait enlever Claude. + +Le comte et la comtesse se regarderent; ils n'eurent pas besoin de +paroles pour se comprendre. + +--V'la l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivee, aussi vrai que +je m'appelle Dagomer. + +Il leva la main pour attester le ciel. + +--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et a travers +la _Reserve_, il l'emmenait du cote de la grand'route, ou il avait une +voiture toute prete, le cheval attache a un des arbres du Calvaire. +L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrive; l'hasard m'avait +fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arreter. Il s'est mis +a ramer plus fort. Il allait aborder. Ni a gauche ni a droite je ne +pouvais courir apres; personne sur la route; Claude etait perdue. Que +que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tire pour sauver la +petite; je voulais lui casser un bras, ca l'aurait arrete; il a roule au +fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibule. + +--Et Claude? s'ecria Ghislaine. + +--Brave comme tout. Elle s'etait couchee pour que je tire par-dessus +elle; en tombant il l'avait ecrasee, mais a s'a relevee et m'a crie: +"J'ai rien!" Pensez si j'ai ete soulage. C'est elle qui a ramene la toue +au bord avec le mort au fond. + +Le comte jeta un coup d'oeil a Ghislaine pour appeler son attention. + +--Vous l'avez regarde? + +--Bien sur. + +--Comment est-il? + +--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs. + +Ghislaine, repondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe +affirmatif: c'etait lui. + +--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais deja l'homme de +Creve-coeur qui souvent la nuit se leve contre moi, v'la que je vas +avoir celui de la _Reserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever +Claude; il lui a dit que c'etait pour la conduire aupres de ses parents. + +--Vous avez fait votre devoir, dit le comte. + +--Vrai? monsieur le comte; ca me fait du bien d'entendre ca d'un homme +comme vous. + +--Je l'expliquerai a la justice. + +S'adressant au valet de chambre: + +--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prevenir la +gendarmerie. + +Puis, revenant a Dagomer: + +--Ou est-il? + +--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte! + +--Je vais avec vous. + +Ghislaine voulut le suivre. + +--Restez, dit-il. + +Mais apres avoir fait quelques pas du cote du perron, il revint a elle. + +--Je vais vous envoyer Claude. + +Elle avait retrouve son mari tout entier, avec sa droiture, sa +generosite, sa confiance,--son amour. + + +FIN + + + + + + + +NOTICE SUR "GHISLAINE" + + +J'ai toujours eu, meme jeune, la curiosite des enfants; et cela m'a valu +plus d'une mesaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit +tres vite, qu'on s'interesse a lui, il s'apprivoise aussitot et se +familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard +echange, tout est dit; il sait jusqu'ou il peut aller, c'est-a-dire +jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en +omnibus, cette familiarite spontanee s'est-elle traduite en avances +qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelees, et +encore plus poissees de sucre ou de gateaux, sur mes genoux ou sur la +manche de mon vetement! + +Au debut, cette curiosite se partagea a peu pres egalement entre les +petits garcons et les petites filles, je n'avais pas de preferences; +mais peu a peu les petites filles l'emporterent, non pas qu'elles +fussent plus faciles a suivre, au contraire, mais precisement parce +qu'avec leurs detours et leurs mysteres, elles etaient plus attrayantes. + +L'enfant eclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire +dans celle-ci, sans avoir commence a epeler avec la petite fille, se +trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages +apres pages sans y comprendre un traitre mot. + +Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains +de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la +civilisation. S'il etait ne avec cette perfection, l'homme des cavernes +n'aurait pas triomphe de ses premieres luttes pour la vie, dans +lesquelles comptaient seules certaines forces que developpe la nature, +mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la ferocite, +l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractere du +tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est evident qu'aujourd'hui, +l'homme police, avec son education, ses relations, son milieu, s'est +eloigne,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant +qu'il subisse les lecons de l'education, combien en est-il pres! Quel +enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si +parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les +domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles +l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez +elles une consequence de leur faiblesse en meme temps qu'une delicieuse +satisfaction pour les fantaisies de leur chimere. Un pretre me disait +qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le meme +refrain:--"J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi +avez-vous menti?--Je ne sais pas."--Et c'est la verite qu'elles ne +savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la verite d'avouer qu'elles +ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une +jouissance dont elles se grisent. + +Ayant la curiosite des enfants, je devais donc tout naturellement, en +suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes +romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au +moins en cela que c'est seulement arrive au bout de ma tache que je me +suis rendu compte de l'importance exageree peut-etre de cette place. + +En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traitre et le premier +roman ou j'ai mis des enfants en scene,--c'etait le quatrieme que je +publiais,--je lui ai donne pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part +egale entre le garcon et la fille. + +Puis, tout de suite, j'ecrivis pour les enfants, et en vue d'etre lu par +eux, un roman: _Romain Kalbris_, ou un garcon tient le premier role, +mais en ayant pres de lui une petite fille qui lui donne la replique. + +Un laps de temps assez long s'ecoule sans que je m'occupe de l'enfance +dans mes romans; une fille m'est nee et, a la regarder grandir, +ma curiosite trouve suffisamment a s'employer sans chercher des +combinaisons de roman; puisque j'ai la realite sous les yeux, je ne +vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le +developpement et l'enchainement de la vie qui confirment ou contredisent +les faits deja notes. Mais pour cela, l'observation naturelle +n'en fonctionne pas moins spontanement avec la memoire toujours +affectueusement en eveil pour degager ce qu'elle voit et l'enregistrer. + +L'enfant, le mien, me ramene enfin aux enfants, et j'ecris _Sans +famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail +de la journee. + +Jusque-la, j'ai indifferemment mis en action des garcons et des petites +filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garcons, les +petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur, +Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir +par _En famille_. + +Voila donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant. +Peut-etre est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai ecrits? Je ne +me suis pose cette question qu'en faisant ma recapitulation en ce moment +meme: j'ai ete ou mon gout me portait. + +Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie, +je ne peux pas trouver demesuree celle que je lui ai donnee: tout ne +part-il pas de l'enfant, tout n'y ramene-t-il pas? + +Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnete +fille entouree d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son +mariage; cependant, si l'on veut bien etablir une statistique des +enfants nes hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont +nombreux. + +C'est la situation de cette honnete fille et de son enfant que j'ai +voulu presenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je +l'avais deja abordee dans des conditions differentes et sans lui faire +rendre tout ce qu'elle peut donner, limite que j'etais par mon sujet. +Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux +de les comparer, il verra comment, avec un point de depart presque +le meme, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles, +Micheline et Claude, different entre elles. + +Parce que j'ai maintenant renonce au roman, je n'ai pas en meme temps +perdu ma curiosite des enfants, qui s'est portee sur ceux d'un age +auquel on ne s'interesse guere generalement,--les tout petits. J'ai une +petite-fille et c'est elle que je suis, c'est a elle, a la naissance et +au developpement, aux manifestations de ses facultes, que s'appliquent +mes etudes experimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne +seront jamais publiees, je peux leur donner une sincerite incompatible +d'ordinaire avec l'imprime, ses scrupules et ses apprets; car ce n'est +pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commence, mais +plus simplement encore,--en maillot. + +Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant +plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la facon dont s'exerce la +premiere succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le +premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses +dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent +avec eux des interpretations qui ne tiennent pas dans ce que les +philosophies d'un autre age expliquent d'un mot commode,--l'instinct. + +Le developpement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend +a chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser a croire +ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idees qu'impose la tradition +acceptee. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'a suivre les +differentes phases des transformations par ou il lui plait de passer: la +sensibilite, la volonte, l'intelligence, dans un ordre mysterieux qu'il +brouille et intervertit, et ou ne se fera un peu de lumiere qu'a la +suite de nombreuses observations consciencieusement notees. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE *** + +***** This file should be named 13562.txt or 13562.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/6/13562/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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