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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***
+
+OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT
+
+
+
+GHISLAINE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I
+
+Une file de voitures rangées devant le double portique de l'ancien hôtel
+de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait
+la curiosité des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur
+leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampées sur le cuivre et
+l'argent des harnais:--couronne diadémée et sommée du globe crucifère
+des princes du Saint-Empire, couronne rehaussée de fleurons des ducs,
+couronne des marquis et couronne des comtes.
+
+--Un grand mariage.
+
+Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand mariage: ni fleurs
+dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers;
+comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui
+montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la justice de paix, dont
+c'était le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de
+conseils de famille.
+
+Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier étage et dans
+les étroits corridors du greffe, ceux qui étaient appelés pour les
+conciliations et pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle; de
+temps en temps un secrétaire appelait des noms et des gens entraient
+tandis que d'autres sortaient dans l'escalier à double révolution.
+C'était un murmure de voix qui continuaient les discussions que la
+conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées.
+
+Le secrétaire cria:
+
+--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais
+sont-ils tous arrivés?
+
+Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé de six hommes, d'une
+dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'à leur
+tenue, autant qu'à leur air de n'être pas là, il était impossible de
+confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle.
+
+--Oui, répondit une voix.
+
+--Veuillez entrer.
+
+--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à celui qui venait de
+répondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de
+regret et avec une intonation bizarre formée de l'accent anglais mêlé à
+l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici.
+
+--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne.
+
+Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secrétaire,
+lady Cappadoce, restée seule debout au milieu de la salle, regardait
+autour d'elle.
+
+--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un
+croque-mort assis à côté de lui sur un banc, on peut lui faire une
+petite place.
+
+--Merci.
+
+--Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur.
+
+Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que cet individu en
+tablier se permît cette familiarité, suffoquée dans sa pudibonderie
+anglaise qu'il lui proposât une pareille promiscuité; et elle se mit à
+marcher d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur ses hanches
+plates, les yeux à quinze pas devant elle.
+
+Pendant ce temps le conseil de famille était entré dans le cabinet du
+juge de paix.
+
+La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit le secrétaire en
+indiquant des fauteuils, la ligne maternelle à gauche.
+
+Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix:
+
+--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc
+de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle?
+demanda-t-il en s'arrêtant.
+
+--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'émancipation de laquelle
+nous sommes ici, dit M. de Chambrais.
+
+--Très bien.
+
+Puis se tournant vers la gauche, il continua:
+
+--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon,
+M. le marquis de Lucilière, amis.
+
+Il vérifia sa liste:
+
+--C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous tout de suite.
+
+Assis à son bureau, le juge de paix était pour le moment aux prises avec
+un boucher, dont le tablier blanc, retroussé dans la ceinture, laissait
+voir un fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pâle,
+épuisée manifestement autant par le travail que par la misère.
+
+--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix à la
+femme.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en écrivant
+quelques mots sur un bulletin imprimé. Quand paierez-vous ces
+vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
+avertissement, font vingt-huit francs cinquante?
+
+--Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux
+de devoir.
+
+--Il faut une date; quel délai demandez-vous?
+
+--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends.
+
+--Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est à l'hôpital, il n'y a
+que mon garçon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure...
+S'il y avait de l'ouvrage!
+
+--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois régulièrement? demanda
+le juge de paix.
+
+--Je tâcherai.
+
+--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez
+poursuivie.
+
+--Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera pas.
+
+--C'est entendu, cinq francs par mois, allez.
+
+Le boucher paraissait furieux, et la femme était épouvantée d'avoir à
+trouver ces cinq francs tous les mois.
+
+Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scène sans en perdre un
+mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait:
+
+--Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle
+vivement, on vous donnera une collection de musique à relier.
+
+Et sans attendre une réponse, elle revint prendre sa place.
+
+Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant à tous les
+membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre.
+
+--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous
+êtes convoqués pour examiner la question de savoir s'il y a lieu
+d'émanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
+d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe?
+
+--Parfaitement, répondit le comte de Chambrais.
+
+Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le
+juge de paix garda sa gravité.
+
+--C'est pour que vous voyiez vous-même que ma nièce est en état d'être
+émancipée, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenée.
+
+--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une
+émancipée, dit le juge de paix en saluant.
+
+C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt petite que grande,
+au type un peu singulier, en quelque sorte indécis, où se lisait un
+mélange de races, et dont le charme ne pouvait échapper même au premier
+coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en mèches sur le
+front, derrière en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un
+noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures étaient si souples
+et si légères que cette chevelure profonde, coiffée à la diable, avait
+des douceurs veloutées qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.
+
+Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à la fois, à l'ovale
+allongé, au nez pur, au teint ambré éclairé par d'étranges yeux gris
+chatoyants, qui éveillaient la curiosité, tant ils étaient peu ceux
+qu'on pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié mélancolique
+qui ne riait que par le regard et d'un rire pétillant. Il n'y avait pas
+besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte
+spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui se dégageait
+d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de tenue ne pouvaient avoir
+d'égales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu à pois
+blancs, avec son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie
+voulue montrait un mépris absolu pour la toilette, elle avait un air
+royal que l'être le plus grossier aurait reconnu, et qui forçait le
+respect; et c'était précisément à cet air que le juge de paix avait
+voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était.
+
+--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.
+
+--Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette émancipation, répondit
+M. de Chambrais.
+
+Les cinq membres du conseil firent un même signe affirmatif.
+
+--Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua le juge de paix,
+et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'à nommer le curateur. Qui
+choisissez-vous pour curateur?
+
+Cinq bouches prononcèrent en même temps le même nom:
+
+--Chambrais.
+
+--Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi moi, je vous prie,
+pourquoi pas l'un de vous?
+
+--Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine.
+
+--Parce que vous êtes son plus proche parent.
+
+--Parce que vous avez été son tuteur.
+
+--Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un meilleur défenseur que
+vous.
+
+Ces quatre répliques étaient parties en même temps. Il allait leur
+répondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit,
+plaça aussi son mot:
+
+--Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur des tuteurs,
+parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un
+père.
+
+M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'émotion en
+même temps que la contrariété:
+
+--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais
+qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un
+peu, moi, et de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne
+me suis pas marié. Quand mon aîné a pris femme, je suis resté auprès de
+notre mère aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
+appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à sa chambre.
+L'année même où nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna
+vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle.
+Aujourd'hui, la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit, la sagesse
+de la raison, la droiture du coeur, en état de conduire sa vie; elle a
+dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit--enfin
+j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six années
+pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je vous demande de
+m'émanciper à mon tour; il n'en est que temps.
+
+--Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le
+comte de Chambrais, ayant été tuteur et ayant, en cette qualité, un
+compte de tutelle à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la
+reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il se contrôlerait
+ainsi lui-même.
+
+--Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais triomphant.
+
+--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ à
+l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est
+votre intention, confier la curatelle à M. le comte de Chambrais.
+
+--Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq membres du conseil de
+famille.
+
+--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom.
+
+--La mission du curateur ne consiste pas à agir pour le mineur émancipé,
+dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement à l'assister
+pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres
+actes.
+
+--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma nièce dans
+l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administré la mienne?
+
+--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille.
+
+Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgré lui
+et malgré tout, il fut nommé curateur.
+
+Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arrière avec le
+duc de Charmont.
+
+--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.
+
+--Nous dînons avec des gueuses au café Anglais, et après nous allons à
+la première des Bouffes.
+
+--Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai vous rejoindre; en tout
+cas, gardez-moi une place dans votre loge.
+
+
+
+II
+
+Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce
+qu'on voit de l'hôtel de Chambrais dans la rue Monsieur, où il a son
+entrée; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on
+l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnées
+qui, entre des murailles garnies de lierres et masquées par des arbres à
+haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppée
+dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutôt une
+habitation de campagne que de ville, et ses deux étages en pierre jaune,
+sans aucun ornement, élevés au-dessus d'un perron bas, ses persiennes
+blanches; son toit d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent
+encore ce caractère.
+
+Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième siècle, abandonné
+leur vieil hôtel du quartier du Temple pour faire bâtir celui-là, ils
+avaient en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse de
+l'architecture ou de la décoration, et leur but a été atteint: il y a de
+plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a
+pas de mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement ombragée l'été,
+de plus agréable à habiter, avec de la lumière, de l'air, de l'espace,
+de plus tranquille, où l'on soit mieux chez soi.
+
+Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils
+n'entrèrent pas dans l'hôtel.
+
+--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de
+Chambrais.
+
+Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le moyen que son
+oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se
+tenant à distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux
+aguets: le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout
+lumineux et tout parfumé des fleurs de mai avec les reflets rouges des
+rhododendrons épanouis qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient
+dans les massifs; ce désir de promenade devait donc paraître tout
+naturel sans qu'on eût à lui chercher des explications de mystère ou de
+secret, mais précisément rien ne paraissait naturel à la curiosité de
+lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle voulait pénétrer.
+
+Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle pas connaître tout
+ce qui touchait son élève? Si à chaque instant elle affirmait bien haut
+«qu'elle n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait que
+Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait
+élevée, c'était en mère. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le
+malheur des temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier dans
+l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation de cette enfant,
+elle n'avait pas pour cela cessé d'être une lady, et c'était en lady
+qu'elle voulait être traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté,
+au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et
+même, en remontant dans les âges, il était facile de prouver qu'ils
+valaient mieux.
+
+Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit
+quelques pas en avant pour se rattacher à eux:
+
+--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous à Paris, ou
+partons-nous pour Chambrais?
+
+--Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si
+vous me faites le plaisir de rester à dîner je couche ici, sinon je
+retourne à Chambrais.
+
+Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de
+ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait
+pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si
+cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont,
+qu'il ne savait quel parti prendre.
+
+--C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec lui, dit-il enfin.
+
+Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta.
+
+--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien
+que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit
+pour lui d'une décision grave à prendre.
+
+--Il faut y aller, mon oncle.
+
+--Si tu le veux....
+
+--Nous partirons pour Chambrais à cinq heures, dit Ghislaine en se
+tournant vers lady Cappadoce.
+
+--Comme tu dois revenir à Paris très prochainement pour la reddition du
+compte de tutelle, nous dînerons ensemble ce jour-là, je te le promets.
+
+Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de
+Chambrais passa son bras sous celui de sa nièce, et l'emmena dans le
+jardin. Penché vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la
+Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air d'un grand frère
+qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un
+oncle. Et en réalité, c'était un frère qu'il avait toujours été pour
+elle, en frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours traitée
+sans pouvoir jamais s'élever à la dignité d'oncle ou de tuteur. Tuteur,
+pouvait-on l'être quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du
+coeur on n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie les
+Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture, pour sa souplesse,
+son entrain, on eût bien plutôt vu en lui Almaviva, un peu marqué
+peut-être, mais à coup sûr un vainqueur.
+
+--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent à l'abri des
+oreilles curieuses, que comptes-tu faire?
+
+--Comment cela, mon oncle?
+
+--Je veux dire: maintenant que tu es émancipée, comment veux-tu arranger
+ta vie?
+
+--Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée d'un coup de baguette
+magique?
+
+--Certainement.
+
+--Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier, cet après-midi que je
+n'étais ce matin?
+
+--Sans doute.
+
+--Je ne le sens pas du tout, même quand vous me le dites.
+
+--Tu as la volonté, la liberté; et je te demande comment tu veux en
+user.
+
+--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la
+semaine dernière: demain, M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera
+une conférence de littérature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny;
+après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai de une heure à
+trois, dans l'atelier de M. Casparis, à mon groupe de chiens qui avance;
+vendredi, c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique
+d'accompagnement.
+
+--C'est le grand jour, celui-là; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de
+Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette.
+
+--Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant, il sait tout et
+il vous fait tout comprendre.
+
+--Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas.
+
+--Je reconnais que la musique est ma grande joie.
+
+--Pendant que j'ai encore une certaine autorité sur toi....
+
+--Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi, mon oncle.
+
+--Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que tu te donnes
+trop entièrement à la musique. Plusieurs fois, je t'ai adressé des
+observations à ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu
+m'inquiètes.
+
+--Vous n'aimez pas la musique!
+
+--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas
+comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à
+la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un
+parfum par hasard, est agréable; vivre dans une atmosphère chargée de
+parfums, est aussi désagréable que dangereux. Tandis que la pratique des
+autres arts fortifie, celle de la musique poussée à l'excès affaiblit.
+Quand tu as modelé pendant deux ou trois heures dans l'atelier de
+Casparis, tu sors de ce travail allègre et vaillante; quand, pendant
+deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu sors de cette
+séance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur troublé. On dit et
+l'on répète que la musique est le plus immatériel des arts; c'est le
+contraire qui est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble
+qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre organisme en
+frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les
+cordes. Nos cordes à nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations
+répétées, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent
+pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses dévastés, détraqués,
+déséquilibrés que je pourrais te nommer, si cela n'était inutile avec
+les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec
+ses mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés, ses
+grimaces, soit un être équilibré? Cependant il est grand, fort, bien
+bâti, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garçon, sans
+ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître Soupert, qui n'est qu'un
+paquet de nerfs, ne soit pas plus inquiétant encore dans sa maigreur
+décharnée?
+
+--Est-ce que vraiment je suis menacée de tout cela? demanda-t-elle avec
+un demi-sourire.
+
+--Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est sérieusement que je
+te demande de comparer Soupert à Casparis, puisque ce sont les seuls
+artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
+santé physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et
+désordonné.
+
+--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il
+est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est
+musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas,
+comme vous n'avez pas à craindre que j'approche jamais du talent de M.
+Soupert, ni simplement de celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à
+la maigreur de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre. Je ne
+suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de
+beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'étais dans des
+conditions particulières qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi
+que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères, des soeurs, des
+camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublié mon piano bien
+souvent. Vous savez que mes seules lectures ont été celles que lady
+Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas très
+étendu. Je n'ai jamais été au théâtre. Dans la musique seule, j'ai eu et
+j'ai liberté complète. Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour
+les distractions présentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais
+encore pour les ailes qu'elle mettait à mes rêveries... quelquefois
+lourdes... et tristes.
+
+Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra:
+
+--Pauvre enfant! dit-il.
+
+--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes à former,
+je ne les adresserais certainement pas à vous, qui avez toujours été si
+bon pour moi.
+
+--Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance, je me le suis
+dit moi-même bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir.
+C'est le malheur de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune,
+sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui
+ne pouvait être ni un père ni une mère pour toi! Heureusement ces
+tristesses vont s'évanouir puisque te voilà au moment de faire ta vie et
+de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses
+qui ont manqué à ton enfance.
+
+--Vous voulez me marier? s'écria-t-elle.
+
+--Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour cela je demande qu'à
+partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes à ta
+rêverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la
+musique pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais pour suivre
+les pensées sérieuses que le mariage fait naître dans l'esprit et le
+coeur d'une fille de dix-huit ans.
+
+--Vous avez quelqu'un en vue?
+
+--Oui.
+
+--Quelqu'un qui m'a demandée?
+
+--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le
+sais.
+
+--Qui, mon oncle, qui?
+
+--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras
+là-dessus, tu n'auras plus ta liberté; cherche dans notre monde qui tu
+accepterais pour mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un
+que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet
+examen, nous en reparlerons.
+
+--Quel jour? demain?
+
+--Non, non, pas demain?
+
+--Alors, après-demain?
+
+--Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis,
+je dînerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir à ton
+impatience que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage.
+
+
+
+III
+
+Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles de son oncle,
+Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitôt que M.
+de Chambrais l'eut quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put
+trouver de musique non reliée.
+
+Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle
+faisait là, et Ghislaine le lui expliqua.
+
+--Comment! s'écria le gouvernante, vous allez donner votre musique à
+relier à des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de
+travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera
+perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous tenez à lui faire du
+bien.
+
+--Elle ne demande pas l'aumône.
+
+--Si elle est réduite à la misère que vous dites, comment voulez-vous
+qu'elle achète ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton,
+le papier?
+
+--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse
+faire ces achats.
+
+--Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer comment elle voulait
+que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.
+
+A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se ranger devant le perron,
+car pour aller à Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou
+pour venir de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude qu'on prit
+le chemin de fer: quatre postiers étaient attachés à ce service, et en
+leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives
+de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.
+
+Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du tête-à-tête que M. de
+Chambrais avait voulu se ménager avec Ghislaine, elle avait compté sur
+ce voyage pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue promenade
+autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité vaine qui la poussait,
+le seul désir de savoir pour savoir, c'était son intérêt.
+
+Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il se passer?
+Était-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue?
+La question. était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une navrante
+mortification d'en être réduite, elle, une lady, à vivre dans une
+position subalterne, en réalité, elle tenait à cette position qui
+n'était pas sans avantages. Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir
+que du dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en
+réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter cette France détestée pour
+retourner dans son Angleterre adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable,
+incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle
+fût, elle ne craignait rien tant que d'être obligée, par le mariage de
+Ghislaine, de renoncer à son malheur et à son humiliation.
+
+A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des
+Invalides, qu'elle commença ses questions:
+
+--Cette émancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes?
+dit-elle de son ton le plus affable.
+
+--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.
+
+--Et vous lui avez répondu?
+
+--Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais la semaine
+prochaine ce que j'avais fait la semaine dernière.
+
+--Il est certain que l'émancipation ne confère pas tout d'un coup des
+grâces spéciales.
+
+--Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si vous le voulez bien,
+je vais préparer ma leçon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.
+
+Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la conversation sur ce
+sujet, mais déjà Ghislaine avait pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans
+une poche de la voiture et sa lecture était commencée; elle dut donc
+se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs était
+rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait
+qu'une enfant.
+
+Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine,
+ordinairement attentive et appliquée, faisait sa lecture, l'inquiétude
+prit la place de la confiance; certainement il s'était dit, entre
+l'oncle et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui avait répété,
+et cette lecture n'était qu'un prétexte pour penser librement à cette
+autre chose.
+
+A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, elle la
+questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:
+
+--Il me semble que _Chatterton_ ne vous intéresse guère?
+
+--Je réfléchis.
+
+--C'est précisément ma remarque.
+
+--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer ses lectures.
+
+--Encore faut-il les suivre.
+
+--C'est ce que je vais faire.
+
+Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire,
+au moins pour échapper à ces interrogations. Elle avait bien l'esprit à
+la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du
+quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses
+oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?
+
+Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation pour se dire
+qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les
+tendresses qui avaient si tristement manqué à sa première jeunesse; mais
+les idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de
+prendre corps par la forme précise que son oncle leur avait données et
+elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.
+
+Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les espérances dont
+son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commencé à juger la vie?
+
+Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse
+que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps étaient
+tous pleins de joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont
+l'unique souci semblait être son bonheur; autour d'elle, une existence
+de fêtes qui lui avait laissé comme des visions de féeries: au château,
+dans les allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle était
+mêlée, galopant sur son poney à côté de sa mère; à l'hôtel de la rue
+Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée
+des invités, et la musique qui, la nuit, la berçait dans son lit, et
+toujours à Paris, à la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.
+
+Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, plus de mère, plus
+de fêtes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le père avait
+été tué dans un accident de chasse. Huit jours après, la mère était
+morte d'un accès de fièvre chaude.
+
+Du côté de son père, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais,
+dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la
+rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie française; du côté
+de sa mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes;
+mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient guère s'acquitter de leurs
+devoirs de parenté envers cette petite Française qu'ils connaissaient à
+peine.
+
+Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la
+maison déserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser
+de son oncle quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et plus
+souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château où l'on n'arrivait
+qu'après un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste
+solennel, la leçon à propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
+le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude toujours
+gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuée de sa
+naissance, exaspérée de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait
+sa situation par sa dignité.
+
+A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine avait accepté
+cette vie monotone, soumise et résignée, sans échappée au dehors,
+n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre.
+Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par scrupule et pour
+qu'on ne l'accusât point de s'être débarrassé d'un devoir difficile, que
+son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation.
+Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir
+les sévérités; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et
+toujours appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne pas faire une
+observation qui ne fussent dictés par la justice même, elle sentait
+qu'elle eût été ingrate de se plaindre. On était pour elle ce que les
+circonstances permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; une
+gouvernante n'est pas une mère; c'était là le malheur, la tristesse de
+sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.
+
+Mais la floraison de la quinzième année avait suscité en elle des
+échappées au dehors, qui étaient nées de ses souvenirs mêmes.
+
+C'était en se rappelant les regards émus et les paroles de tendresse que
+sa mère et son père échangeaient en l'embrassant, qu'elle s'était
+dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
+dissiperaient que le jour où elle se marierait. Pourquoi, alors, ne
+serait-elle pas heureuse comme sa mère l'avait été? Pourquoi le babil
+d'un enfant n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle avait
+vu le sien provoquer sur celles de sa mère?
+
+Et de même c'était en se rappelant les illuminations et les fleurs des
+grands appartements de l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en
+retrouvant dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du
+château les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle
+les soirs où l'on jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela
+ressusciterait quand elle se marierait.
+
+Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui donner un corps,
+l'être idéal qui flottait indécis dans les féeries de son imagination
+devenait un personnage réel; il existait, il la connaissait; tout au
+moins il l'avait vue.
+
+Où?
+
+Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines qui, à dix-huit
+ans, ont été partout; en vraie fille du monde où les traditions sont
+une religion, elle n'avait été nulle part! les offices à
+Saint-François-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche à Paris;
+quelques rares visites chez des parentes à qui elle avait des devoirs à
+rendre, en janvier ou à de certains anniversaires; en mai, des séances
+d'étude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'était
+tout; il lui était donc facile de remonter dans ses souvenirs en se
+demandant où elle avait vu «l'homme de son monde qu'elle accepterait
+pour mari et qui pouvait prétendre à sa main».
+
+Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. Jamais personne n'y
+avait fait attention à elle. Tout d'abord, elle en avait été mortifiée,
+s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tardé à
+comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder
+ce regard à une fille simplement habillée, que pour le costume on
+pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa
+maîtresse, plutôt que pour une fille de grande maison accompagnée de sa
+gouvernante.
+
+C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer
+avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient réunir les
+qualités dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui
+les eût toutes,--celles-là et beaucoup d'autres qu'elle était disposée
+à lui reconnaître,--le comte d'Unières. En tout elle ne l'avait pas vu
+trois fois, et ils n'avaient pas échangé dix paroles; mais certainement
+il était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être idéal dont elle
+avait si souvent rêvé.
+
+Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée de le dire, ne sachant
+rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en était
+ainsi.
+
+
+
+IV
+
+C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha tous les soirs à
+neuf heures et demie. Mais ce jour-là, si elle entra dans sa chambre à
+l'heure réglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était
+trop agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le voyage de
+Paris à Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la
+quittaient pas, elle avait besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte
+close, elle l'était.
+
+Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre d'enfant, à côté de sa
+gouvernante, au premier étage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle
+prit l'appartement de sa mère, qui se composait de quatre pièces au
+rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un petit salon, une
+chambre à coucher qui était immense avec six fenêtres, deux sur la cour
+d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste
+cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet où couchait
+une femme de chambre.
+
+Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement qui lui semblait
+amoindrir son autorité; mais c'était justement en vue de cet
+affaiblissement d'autorité que M. de Chambrais avait imposé sa volonté.
+Ne fallait-il pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour cela le
+mieux était de l'habituer à une certaine liberté. Chez elle, dans
+l'appartement qu'avaient toujours habité les princesses de Chambrais
+depuis deux cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.
+
+Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença par éteindre sa lampe, puis
+ouvrant une des fenêtres qui donnent sur les jardins, elle resta à
+rêver en laissant sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc
+qu'éclairait la pleine lune.
+
+Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporté
+aucun changement aux dispositions primitives de leur château et de leur
+parc: tels ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient
+conservés. Chaque fois que les dégradations du temps l'avaient exigé,
+ils avaient fait réparer le château, mais sans jamais accepter des
+restaurations plus ou moins savantes qui auraient altéré son caractère.
+De même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes toutes les
+fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais toujours en respectant
+l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine,
+qui dans son neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait été
+recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours
+de Gênes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.
+
+Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui leur faisait suite
+n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis
+qu'on voyait à Versailles le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin
+du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais
+restait ce qu'il avait toujours été avec ses avenues droites, ses
+arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et
+ses cyprès taillés, ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
+terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.
+
+Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle était
+ainsi venue s'asseoir à cette place. Certaine de n'être pas surprise
+par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette
+fenêtre, elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle voulait.
+C'étaient les seuls moments de la journée où elle eût sa liberté
+d'esprit et ne fut pas exposée à entendre sa gouvernante, toujours aux
+aguets, lui dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous
+donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la rêverie,
+n'est-ce pas?»
+
+Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'être pas
+bavard avec soi-même; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres
+que cette partie du jardin et du parc que de cette fenêtre son
+regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien
+tranquillement se confesser à quelque coin de sa chambre ou à quelque
+meuble, mais ils n'eussent été que de muets confesseurs, tandis que le
+jardin et le parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que la
+neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des
+orangers passât dans l'air tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient
+de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
+statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans
+l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours elle les trouvait en
+accord avec ses sentiments: triste, ils étaient tristes aussi: «Tu te
+plains d'être abandonnée; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
+la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et à l'avenir en te
+rappelant le passé; et nous?»
+
+Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents
+lui répondirent. Comme ils s'étaient associés à ses tristesses, ils
+s'associèrent à ses espérances: on allait donc revoir les fêtes
+d'autrefois; les promenades des amis dans les allées; les danses dans
+les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le
+parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la forêt.
+
+L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, éclairée par
+la pleine lune de mai, parfumée par les senteurs des roses et des
+chèvrefeuilles, qu'il était tard lorsqu'elle se décida à fermer
+doucement sa fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas
+tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer
+son rêve de la soirée.
+
+Le temps avait marché: on célébrait son mariage avec le comte d'Unières,
+dans l'église Saint-François Xavier; elle avait la toilette ordinaire
+des mariées, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. Mais
+le comte était en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_,
+tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Doré: justaucorps de satin
+rose, toque à plumes, épée; en même temps, par un dédoublement de
+personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait au baptême de
+son premier né.
+
+Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite pendant ses
+leçons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication
+de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
+évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
+l'accompagna jusque dans la cour où attendait la voiture qui devait le
+reconduire à la station.
+
+--Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, que vous avez remarqué
+le trouble de votre élève?
+
+--Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était pas homme à remarquer
+quoi que ce fût quand il s'écoutait parler.
+
+--C'est à peine si elle vous a entendu.
+
+--Vraiment?
+
+--Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant à cela avec un
+pareil sujet.
+
+--Mais il est anglais, ce sujet.
+
+--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous
+l'accorde, mais pour les sentiments, les idées, les moeurs, les actions,
+ces gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: croyez-vous
+qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, ne soit pas de nature à
+éveiller les idées d'une jeune fille?
+
+--Et comment voulez vous que j'enseigne notre littérature contemporaine
+sans parler de ses oeuvres, typiques?
+
+--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en à des modèles
+plus anciens; pour moi, j'ai appris le français dans les _Mémoires de
+Joinville_, et je m'en suis bien trouvée.
+
+--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager
+une discussion inutile, je le soumettrai à M. le comte de Chambrais.
+
+--Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, répliqua lady Cappadoce
+qui n'avait jamais admis qu'on lui répondit ironiquement.
+
+Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, car lorsque M. de
+Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait
+fait le jour de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer
+de derrière une persienne pour tâcher de comprendre à leur pantomime
+ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle était si discrète, cette
+pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un
+mariage, une affaire d'intérêts, il pouvait être aussi bien question de
+ceci que de cela.
+
+--Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je t'ai dit avant-hier,
+avait commencé M. de Chambrais lorsqu'ils avaient été à une certaine
+distance de la maison?
+
+--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!
+
+--Et tu as trouvé?
+
+--Comment voulez-vous que je sache?
+
+--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus à l'esprit.
+
+--Mais je vous assure que cela m'est tout à fait difficile; je n'ose
+pas.
+
+--Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas le plus souvent en
+vertu de certaines affinités mystérieuses dans lesquelles notre volonté
+ne joue aucun rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les
+jeunes gens que tu as vus et qui peuvent être des maris pour toi, il en
+est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien
+de plus.
+
+--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me
+semble, accepter pour mari.
+
+--Un seul?
+
+--J'ai vu si peu de monde!
+
+--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?
+
+Elle hésita un moment, détournant la tête pour cacher sa confusion, car
+il lui semblait que c'était là un aveu.
+
+Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un
+ton tout plein d'une tendre affection:
+
+--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter d'être ton confident?
+
+--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence.
+Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me défendre
+sottement: j'ai pensé à M. d'Unières.
+
+Il poussa une exclamation de joie.
+
+--Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de d'Unières qu'il s'agit. Tu
+vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un
+peu aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me prouve que
+nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera
+heureux. Vous vous êtes vus quatre ou cinq fois....
+
+--Trois.
+
+--C'est encore mieux; les affinités dont je parlais se manifestent plus
+franchement; sans vous connaître, vous avez été l'un à l'autre attirés,
+par une sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment plus tendre,
+et qui le deviendra. Tu m'aurais demandé un mari que je ne t'en aurais
+pas choisi un autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, c'est
+beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observés en pensant que
+j'aurais un jour la responsabilité de ton mariage, je n'en connais aucun
+qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune
+n'est pas l'égale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin
+c'est un homme d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu de
+perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il a travaillé; il a
+fait de bonnes études en droit; il a voyagé, en séjournant dans les
+pays étrangers où il y a à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux
+États-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on
+peut être certain que, quand il entrera à la Chambre, il sera un des
+meilleurs députés de notre parti.
+
+--Quel âge a-t-il donc?
+
+--Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est pour la préparer
+qu'il est en ce moment dans son département. Il en reviendra dans
+six semaines. Et alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse
+d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à ton mari la Grandesse
+d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.
+
+
+
+V
+
+Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et à son corps
+défendant les leçons de littérature française contemporaine, par contre
+elle était passionnée pour celles de musique; que cette musique fût
+allemande, italienne ou française, ancienne ou nouvelle, peu importait,
+pour elle il n'y avait ni nationalité, ni âge. Tout à craindre de
+Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que
+des corrupteurs. Rien à redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont
+des charmeurs. Infâme le rapt de la fille de Triboulet par François Ier;
+innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.
+
+Pour elle, il en était des professeurs comme de leur science ou de leur
+art; c'était ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou
+en tendresse et qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts:
+M. Lavalette, le professeur de littérature française, ne pouvait être
+qu'un sacripant, et Nicétas, le professeur d'accompagnement, qu'un
+charmant jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété sur tous
+les tons que M. Lavalette était un critique de grand talent, un esprit
+distingué, une conscience droite, en tout le plus honnête homme du
+monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait
+pas, on se trompait. Au contraire, elle était disposée à voir un ange
+dans Nicétas: en pouvait-il être autrement avec l'âme et la verve qu'il
+mettait dans son exécution?
+
+Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons de l'un toujours trop
+longues, se changeait en ravissement à celles de l'autre toujours trop
+courtes. Installée dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le
+quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il exécutait,
+elle restait plongée dans sa béatitude, dodelinant de la tête, battant
+la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps échapper de
+petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.
+
+Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que l'heure de la leçon ne
+fût pas dépassée, et s'il se laissaient entraîner à des développements
+qui l'intéressait lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon de
+tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicétas, elle
+n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle
+écoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scène
+de comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au bout. Encore
+avait-elle d'ingénieuses ressources pour allonger la séance et même
+quelquefois pour la doubler.
+
+Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle s'apercevait qu'il était
+trop tard pour que Nicétas pût prendre le train; il partirait par le
+suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
+bien trop froid: et, passant par dessus les règles de l'étiquette et des
+convenances, qui pourtant lui étaient si chères, elle le gardait à dîner
+au château. Que faire en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et
+comme il eût été indiscret de continuer le travail de la leçon, ce qui
+eût ressemblé à une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux
+qui lui plaisaient.
+
+Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle d'une pareille faveur,
+et le soleil eût pu dévorer la plaine, le verglas eût pu rendre la route
+impraticable sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était pas
+un professeur comme les autres: d'abord il était musicien, et ce titre
+seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en
+étaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes
+et même dans son attitude des côtés mystérieux dont on parlait tout
+bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque et chevaleresque de lady
+Cappadoce.
+
+Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique de Ghislaine avait été
+le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce
+que c'était un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait
+facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement et sans perte de
+temps. Mais si Soupert était un musicien de talent, par contre c'était
+bien pour la régularité le plus détestable professeur qu'on pût trouver:
+il n'y avait pas de meilleures leçons que les siennes; seulement, il
+fallait qu'il les donnât et surtout qu'il fût en état de les donner, ce
+qui n'arrivait que rarement.
+
+Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine d'années, Soupert
+était redevenu dans sa vieillesse le bohème qu'il avait été dans sa
+jeunesse: rôdeur de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des
+salons où il promenait de trente à cinquante une fille de grande
+naissance qu'il avait épousée; à soixante, il vivait dans une masure
+du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa
+seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui
+séparait celle-ci de celle-là.
+
+Quand il avait été question de le donner pour professeur à Ghislaine,
+c'était à l'auteur du _Croisé_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais
+avait pensé et non au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du _Croisé_
+il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré dans le
+monde, la réputation, le mariage extraordinaire; du bohème, il ne
+savait rien, si ce n'est qu'il habitait à une assez courte distance de
+Chambrais pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt qu'à un
+musicien qui viendrait de Paris.
+
+Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème se montrât tel
+que la vie, la lutte et «le pas de chance» l'avaient fait. Partant de
+chez lui le matin pour venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier
+cabaret de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et
+prendre la force d'accomplir cette odieuse corvée qui consisté à donner
+une leçon de piano, au lieu de rester attablé tranquillement avec les
+ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa société.
+Au cabaret du bas de la côte, il faisait une seconde halte. Au café de
+la Gare, il en faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui
+causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou
+simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succédaient,
+et au lieu d'être à Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y
+arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.
+
+--Retenu; à mon grand regret empêché; vous comprenez.
+
+Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait
+parfaitement.
+
+--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela.
+Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-être, nous
+vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.
+
+En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard
+valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, c'était une odeur de vin blanc
+mêlée à celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand
+Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un _la_ ou un _fa_ au
+lieu d'un _sol_, incapable qu'il était de diriger ses doigts tremblants.
+
+Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté ces parfums, que
+lady Cappadoce n'eût éprouvé aucun embarras avec lui: elle l'eût tout
+de suite remercié; mais ce procédé expéditif était-il applicable à un
+musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle avait les romances
+dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas
+pensé. Il fallait aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen
+qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert partît de chez
+lui pour venir directement sans s'arrêter en route, il n'aurait pas
+d'occasions de se parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
+avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.
+
+Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle était
+capable, cette proposition, il avait commencé par refuser:
+
+--La promenade du matin est hygiénique.
+
+Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû accepter.
+
+Il avait été calculé qu'il arriverait au château un peu avant neuf
+heures: la première fois qu'on alla le chercher, il arriva à dix
+heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le
+professeur et le cocher étaient exactement dans le même état, pour
+s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.
+
+Boire avec un valet!
+
+Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été prévenu que, «à
+cause de l'irrégularité dans ses heures, qui dérangeaient tous les
+autres professeurs», mademoiselle de Chambrais renonçait à ses leçons.
+
+Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; mais lui n'était
+pas homme à le prendre par le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât
+deux cents francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule
+ressource, il s'était tout de suite consolé en se disant que c'était la
+liberté qu'il recouvrait; maître de son temps désormais et n'ayant
+plus à se préoccuper de ces leçons, il aurait le loisir de faire les
+démarches nécessaires pour que son répertoire fût repris: c'était
+parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le négligeait; il se
+montrerait.
+
+Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une élève qui
+l'intéressait; elle était née musicienne, cette jeune fille, et il
+serait vraiment dommage qu'elle tombât entre de mauvaises mains: il ne
+fallait pas, il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de
+gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, il avait proposé à
+lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens élèves, celui
+qu'il avait formé avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus
+d'espérances, qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.
+
+Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées eussent été
+cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance
+en sa probité d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
+Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier prix
+de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix également du
+Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur
+accompagnateur que pût trouver mademoiselle de Chambrais était ce jeune
+musicien, il semblait qu'on pouvait se fier à cette parole.
+
+Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux qui recommandaient
+l'artiste, avait ajouté tout bas et confidentiellement des détails
+particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'était émue.
+
+--Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, je n'en sais rien.
+
+--Mais alors....
+
+--Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. Quelle est
+sa nationalité? Je n'ai que des probabilités à ce sujet. Comment se
+nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.
+
+--Et vous le recommandez!
+
+--Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques,
+Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble
+que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est
+lui qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint me trouver à
+Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes leçons. Nous étions en
+été, et la poussière couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur
+son visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le questionnai.
+Il me répondit qu'en effet il était venu à pied. Huit lieues aller et
+retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se
+rafraîchir. Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition
+pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait en prendre; ce fut le
+commencement de nos relations. Elles continuèrent sans que j'apprisse
+rien, ou à peu près rien sur lui, tant il était réservé et discret:
+il était remarquablement doué pour la musique; en toutes choses,
+son éducation avait été poussée beaucoup plus avant que ne l'est
+ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voilà
+tout ce que je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le
+connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes
+élèves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que
+j'aurais voulu servir dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui
+montra combien je m'intéressais à elle.--Je puis lui donner des lettres
+qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habité la
+Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une était pour une grande
+duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse.
+Vous comprenez ma stupéfaction: comment avait-il des relations dans
+ce monde, et telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré ma
+curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de là,
+le hasard me fit monter chez lui, car après l'avoir fait engager aux
+Concerts populaires, je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il
+avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première fois
+que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur était accrochée
+une gravure, un portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme
+étranger chamarré de décorations: un nom avait été gravé au dessous,
+mais il était effacé; à côté se lisait, de l'écriture de Nicétas, que je
+connais bien, cette étrange inscription: «Haine éternelle.»
+
+--Voilà qui est bizarre.
+
+--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui représente
+ce portrait et Nicétas, il y a une ressemblance frappante.
+
+--Son père, alors.
+
+--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette
+histoire du portrait, s'ajoutant à celle des lettres, m'intéressa. Je
+voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences
+de Nicétas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il
+s'enveloppe.
+
+--Et vous y êtes arrivé?
+
+--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilités. Il serait
+le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice,
+aimée pendant un séjour que ce personnage aurait fait dans le Midi.
+Obligé de retourner en Russie, ce personnage maria sa maîtresse à un
+professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le
+paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit
+ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais martyrisé par celui-ci,
+il écrit à son vrai père qui vient le reprendre, le rachète, l'emmène en
+Russie et le fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
+Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été le camarade de ceux et de
+celles pour qui il m'a donné des lettres de recommandation. Un jour son
+père meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle.
+Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment à Vienne, entre au
+Conservatoire où il obtient un premier prix, et arrive enfin à Paris où
+il en obtient un autre.
+
+Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce
+s'enflammât; mais c'était presque un personnage de roman, ce jeune
+musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre,
+à coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée de
+supériorité aristocratique allait plus vite et plus loin que les
+probabilités de Soupert.
+
+--Amenez-le, cher monsieur Soupert.
+
+Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par Soupert, elle
+n'avait plus douté de cette naissance illustre.
+
+Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large
+d'épaules, à la tête énergique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui
+lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisées, était
+quelqu'un.
+
+Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre voulu de cette
+chevelure tortillée en serpents; peut-être les yeux ardents qui
+brillaient, à travers ces mèches ramenées en avant, au lieu d'être
+rejetées en arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une
+expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet quelconque;
+mais qu'importait, cela n'empêchait pas qu'il fût étrangement
+original,--comme il convenait à un homme de son sang.
+
+Un Romanof--elle était sûre que c'en était un--maître de musique de la
+princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'était bien.
+
+
+
+VI
+
+Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, autant Nicétas
+était exact dans les siennes; si l'un avait toujours été en retard,
+l'autre était toujours en avance.
+
+Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au concierge de ne pas
+l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille
+entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
+lady Cappadoce le voyant alors errer à petits pas, la tête tournée vers
+le château, s'attendrissait sur lui:
+
+--Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château de ses pères.
+
+Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la Néva, où elle
+avait décidé, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se
+trouver ce château.
+
+--Comme il doit souffrir de cette misérable vie de musicien en la
+comparant à celle de ses frères, et jamais une plainte, jamais une
+allusion; le stoïcisme!
+
+Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus
+ne faisait allusion à ses grandeurs déchues, et cette ressemblance le
+lui rendait plus sympathique encore.
+
+Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passé
+par ces épreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.
+
+Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait par de petits
+moyens détournés à lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi,
+du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Écosse
+incontestablement--compatissait à son infortune et qu'il n'était pas
+seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait à ce qu'il se
+réchauffât avant sa leçon; quand c'était par une journée de soleil,
+elle lui faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît pour s'en
+défendre; tout cela accompagné de bonnes paroles, de câlineries, de
+cajoleries; une mère n'eût pas eu plus de prévenances avec un fils.
+
+Dans son élan de compassion elle eût souhaité que Ghislaine s'associât à
+elle, sinon avec la même franchise, au moins avec une sympathie secrète.
+Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un professeur comme
+les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait
+l'art qu'il enseignait; mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle
+l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était simplement celui
+d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle
+n'avait aucune arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste,
+réduit à toucher un cachet, était un Romanof. Comment l'idée lui en
+serait-elle venue? Ce n'était pas à une jeune fille de son âge, élevée
+comme elle l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette
+illustre origine.
+
+C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à Chambrais; le
+vendredi qui suivit l'émancipation de Ghislaine, il arriva comme
+toujours en avance. L'heure de la leçon était trois heures; un peu après
+la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut se promenant dans
+le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des
+plates-bandes, mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers le
+château pour qu'on devinât sa préoccupation: il pensait à la Néva!
+
+La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux pommelé de blanc
+tombait une chaleur lourde qui le força à s'abriter dans un berceau
+d'ifs taillés ras, et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête
+franchement levée sur l'aile du château qu'il avait devant lui,--celle
+habitée par Ghislaine. De la fenêtre derrière laquelle elle était, lady
+Cappadoce ne lui voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme
+toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais à l'attitude
+générale, on pouvait suivre sa pensée: Chambrais lui rappelait le
+château de la Néva, et en l'observant avec cette fixité, il revivait,
+le pauvre jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il avait
+passées dans les joies de la famille et la paix du coeur, auprès de son
+père, entre ses frères et soeurs.
+
+Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir secoué sa longue
+chevelure emmêlée et l'avoir arrangée avec ses doigts sur son cou et
+sur son front, il se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce
+descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.
+
+Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée pour produire un
+effet quelconque. Tantôt il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un
+ravissement séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire qu'il
+surgissait directement de l'enfer, désespéré.
+
+Ce jour-là, c'était la période du recueillement; après avoir adressé une
+longue et basse inclinaison de tête à Ghislaine sans prononcer un mot,
+une autre un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, il tira
+son violon de la boîte dans laquelle il dormait depuis trois jours,
+l'accorda avec soin, et se mit à son pupitre; alors seulement il daigna
+ouvrir les lèvres:
+
+--Quand vous voudrez, mademoiselle.
+
+La séance devait se composer de deux parties l'une réservée au
+déchiffrage, l'autre à l'exécution de morceaux déjà travaillés; ce
+fut par le déchiffrage qu'ils commencèrent, et comme pendant les
+hésitations, les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser
+distraire par les choses extérieures, elle remarqua bientôt que le ciel
+se couvrait et que le vent s'était élevé.
+
+--Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte pour retenir Nicétas, et
+prolonger la musique de deux heures au moins.
+
+Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne dit rien tout de suite;
+ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprochèrent
+qu'elle prépara son invitation.
+
+--Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? demanda-t-elle, entre
+deux morceaux.
+
+--Non, madame
+
+--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir à
+votre heure habituelle; je crois que nous allons être assaillis par un
+orage terrible.
+
+Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé d'un peu près,
+elle aurait remarqué qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont
+l'expression était pour le moins étrange.
+
+Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus forts, l'obscurité
+s'épaissit, les nuages que roulait le vent crevèrent en une trombe
+d'eau.
+
+Ghislaine s'arrêta de jouer.
+
+--Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.
+
+Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné les malices de sa
+gouvernante, et trouvait qu'il était peu délicat de payer d'un dîner les
+heures prises de cette façon, voulut intervenir:
+
+--Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, on fera atteler pour
+vous reconduire à la gare.
+
+--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.
+
+--Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.
+
+--Mais, madame....
+
+--C'est entendu....
+
+Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître d'hôtel.
+
+L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire assez faible,
+les roulements du tonnerre s'éloignèrent, la pluie cessa, et Nicétas
+aurait très bien pu repartir pour la gare à son heure habituelle, mais
+puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent qu'il reprit sa
+liberté; aussi, quand la séance de travail fut finie, eut-elle la joie
+de se faire jouer jusqu'au dîner les morceaux qu'elle demandait.
+
+Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine trouvait les
+artifices de sa gouvernante désagréables et mauvais, c'était aussi pour
+elle-même. Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à son
+aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que
+l'accompagnateur, et il réalisait toutes les qualités qu'elle pouvait
+désirer; c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien
+que Soupert avait recommandé. Mais à table, l'artiste devenait un
+invité, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invité, ce
+monsieur la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas
+emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce
+qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la façon dont il
+la regardait à la dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux
+sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des
+attitudes mélancoliques ou inspirées qu'elle trouvait grossièrement
+ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il
+adressait généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui
+tombaient de ses lèvres une affectation à la bizarrerie, une tension à
+la pose dont elle ne pouvait pas ne pas être blessée, elle qui était
+la franchise même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis,
+s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait le service de
+table lui ayant offert du vin, il avait refusé en disant qu'il ne buvait
+que de l'eau glacée et que plus elle était glacée meilleure il la
+trouvait.
+
+Elle ne pensait point que boire du vin fût un mérite et boire de l'eau
+un vice, mais le ton sublime de cette réponse l'avait choquée, et comme
+depuis, à chaque instant, il en avait eu du même genre, elle dut le
+juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait le plus:--un
+comédien.
+
+Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, ce qui d'ailleurs
+n'était guère difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours à
+abréger le dîner.
+
+Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:
+
+--Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu avant de quitter la
+table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; après la pluie il est
+agréable de marcher sous bois.
+
+Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à son grand regret,
+lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer à l'humidité des bois, aurait
+mieux aimé passer la soirée au coin du piano à entendre de la musique,
+dut se conformer à cette invitation.
+
+En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à droite, Ghislaine
+tourna à gauche accompagnée de lady Cappadoce, et tandis qu'elles
+descendaient le perron du vestibule qui accède aux jardins, il
+descendait, lui, celui de la cour d'honneur.
+
+--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas ce soir, dit lady
+Cappadoce, continuant son idée.
+
+--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai proposé cette
+promenade.
+
+--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?
+
+--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et désire que
+j'en fasse moins.
+
+--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.
+
+Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir une discussion sur
+les idées et les goûts de son oncle, elle ne répondit pas, mais lady
+Cappadoce, qui était outrée, continua:
+
+--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adressé son observation;
+puisque j'ai la direction de votre travail, c'était à moi qu'elle devait
+être présentée.
+
+--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la
+distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale
+au lieu de vous l'adresser.
+
+Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, il ne désarma
+point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle était le plus furieuse,
+ou de l'atteinte portée à son autorité, ou de la suppression des séances
+supplémentaires de musique.
+
+--Je ne connais pas de distractions mieux employées que celles qu'on
+donne à la musique, plus saines, plus morales.
+
+Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée de ces dîners,
+cela suffisait, et pour l'heure présente, plutôt que de discuter, elle
+aimait mieux être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: le
+soir tombait, et de la terre trempée par l'orage montait avec des buées
+blanches le parfum des fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes
+et des mousses du parc; après la chaleur du jour il était réconfortant
+de se baigner dans cette fraîcheur, comme il était doux aux yeux, après
+les violentes clartés du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
+rampaient aux extrémités des longues allées droites.
+
+C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle
+allait s'occuper!
+
+
+
+VII
+
+Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les
+domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec
+affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la
+maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
+conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier;
+lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas
+lui ouvrir la porte, et à table, le maître d'hôtel le livrait
+dédaigneusement aux mains d'un subalterne.
+
+Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il
+s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait
+la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.
+
+--Bonsoir, bonsoir.
+
+--Bonsoir, Monsieur.
+
+--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?
+
+--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.
+
+--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la
+station sans pluie?
+
+--Oh! pour sûr.
+
+Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se
+regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions
+peu naturelles.
+
+Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte d'arriver, mais il ne
+tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un
+endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par
+un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour
+empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage
+n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
+par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque côté des
+fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long
+de la route vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, à
+cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne,
+n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.
+
+Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire
+constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le
+château, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder.
+Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à arriver au
+berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment,
+il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se
+trouverait en vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne
+risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure.
+
+Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers
+étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que
+Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait
+donc pas à craindre que personne vînt le déranger. A ce moment même,
+une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de
+Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à
+une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée,
+qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de
+façon à ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.
+
+De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre
+de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il
+entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle
+manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et
+rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre
+était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du château
+se trouvait abandonnée, le personnel domestique dînant tranquillement à
+l'office dans d'aile opposée.
+
+La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en
+se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du
+couchant, mais cependant les ombres commençaient à être assez confuses
+pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par extraordinaire
+quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint
+s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant
+brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui balance une résolution,
+prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant
+de manière à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les
+plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour
+que son pas ne criât pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre
+restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du
+sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.
+
+Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée,
+il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa
+disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le
+lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six
+feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité
+où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à
+se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose
+se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des
+fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le
+présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on pût se cacher
+là en toute sûreté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux
+en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas
+vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite
+fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était
+pas embusqué derrière!
+
+Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait
+qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise
+d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de
+Chambrais, pour se calmer.
+
+Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps
+s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé
+derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui
+tomber sur les mains.
+
+Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les
+deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit
+que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le
+serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?
+
+--Faut-il fermer la fenêtre?
+
+C'était une femme de chambre.
+
+--Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.
+
+--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?
+
+--Pas du tout.
+
+La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitôt la
+lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la
+fenêtre restée ouverte.
+
+Il attendit quelques instants que le silence se fût établi, puis
+écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.
+
+--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité
+qu'une autre personne que sa femme de chambre fût là.
+
+--Non, mademoiselle.
+
+Elle poussa un cri en se levant d'un bond.
+
+--Ne craignez rien.
+
+Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait
+haletante.
+
+--N'approchez pas, j'appelle.
+
+--Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure.
+
+--Pourquoi êtes-vous ici? Comment?
+
+--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.
+
+Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement
+passé, de reprendre courage:
+
+--Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.
+
+Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix
+étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton.
+
+--Partez, monsieur, demain je vous écouterai.
+
+Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle
+voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle
+continua:
+
+--Me forcerez-vous à sonner?
+
+--Vous ne sonnerez pas.
+
+--Qui m'en empêchera?
+
+--Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que
+penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on
+nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?
+
+Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que
+dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid
+qu'elle devait appeler seuls à son aide.
+
+--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?
+
+Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude,
+l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:
+
+--Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous
+aime, que je vous adore....
+
+Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite
+elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face:
+
+--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici,
+partez, monsieur.
+
+Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de
+quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas
+l'indignation de Ghislaine:
+
+--Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la
+pensée que je vous écouterais?
+
+--Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un
+outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé?
+
+--L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans
+votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez,
+partez, partez.
+
+A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa
+pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale
+déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses
+plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première
+parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle
+faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination
+inventait:--et voilà quelle était la réalité.
+
+--Partez, répétait-elle.
+
+--Pas avant que vous m'ayez entendu.
+
+--Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance
+est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas?
+partez.
+
+--Je ne partirai pas.
+
+--Eh bien! moi, je pars.
+
+Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il
+se plaça devant elle les bras étendus:
+
+--Vous ne passerez pas.
+
+Elle recula.
+
+--Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution
+désespérée, c'est que je ne suis pas maître de mon amour, c'est lui qui
+m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui
+m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.
+
+--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.
+
+--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et
+quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne
+pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis
+heureux.
+
+--Eh bien! je le sais, partez.
+
+--Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi,
+mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien
+à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par
+vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si
+cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant
+lui est permise.
+
+--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse:
+jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le
+faire se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez pour vous,
+doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps
+votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en
+advenir, je sonne.
+
+--Je vous en empêcherai bien.
+
+--Alors j'appelle.
+
+Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les
+yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son
+regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite
+devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il
+était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait.
+Alors, qu'arriverait-il?
+
+--Et si je partais? dit-il.
+
+C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.
+
+--Partez, dit-elle.
+
+--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre
+pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main
+sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je
+suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à
+vous aimer... silencieusement, respectueusement.
+
+Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du
+fauteuil; il enjamba l'appui:
+
+--Vous vous souviendrez.
+
+
+
+VIII
+
+Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que
+l'heure était trop avancée pour qu'il pût prendre le dernier train de
+Paris.
+
+Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait qu'à aller coucher
+chez Soupert. Quelques kilomètres à travers les champs par cette
+belle nuit lumineuse n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à
+Palaiseau, la porte du vieux maître était fermée, il frapperait et
+on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué à recevoir ainsi
+quelquefois la visite de noctambules égarés.
+
+La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit devant lui par la
+campagne déserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on
+l'avait vu à cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine
+silencieuse on n'entendait que le cri articulé des perdrix, et de temps
+en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand
+il longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs moutons parqués;
+dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne
+derrière les collines de Montlhéry.
+
+Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il était encore dans la
+chambre de Ghislaine se demandant comment il en était sorti et pourquoi.
+Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eût
+appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait pas encore comment
+il s'était laissé dominer. Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui
+avait obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine vraiment
+de se jeter dans cette aventure pour arriver à cette sortie piteuse.
+Partez. Et il était parti.
+
+Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette
+soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demandé; ou bien sa
+fierté persisterait-elle, comme elle l'en avait menacé?
+
+La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant
+Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierté.
+
+Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, les
+retournant, mais sans s'arrêter à rien de satisfaisant, il fut tout
+surpris de se trouver à Palaiseau qu'il traversa: pas une maison
+ouverte; pas une lumière derrière les volets clos; certainement il
+serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.
+
+C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, au milieu de la
+plaine, que se trouvait la maisonnette où Soupert était venu échouer,
+heureux encore d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa
+belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un jardin du côté des
+champs, elle était en façade sur la grande route de Versailles, et
+c'était sur cette disposition que Nicétas comptait pour se faire ouvrir
+en cognant à la porte.
+
+Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison
+dont il voyait déjà la façade toute blanche éclairée par la lune, il
+crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.
+
+--Soupert faisant de la musique, voilà qui serait étrange!
+
+Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; non seulement
+il jouait du piano, mais encore de sa voix cassée et chevrotante il
+chantait la romance du ténor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans
+auparavant, avait eu une si grande vogue.
+
+Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir sur les autres,
+cependant il fut ému, et avant de frapper il voulut attendre que la
+romance fût achevée.
+
+Comme il avançait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un
+goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.
+
+--Holà, qui est là?
+
+--Moi, maestro.
+
+--Qui toi?
+
+--Nicétas.
+
+--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.
+
+La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce assez grande qui
+servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail;
+un piano à queue, reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble
+principal avec une immense bergère recouverte en velours d'Utrecht.
+
+--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander à
+coucher?
+
+--Si vous le voulez bien.
+
+--La bergère te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.
+
+Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon
+était retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit
+un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa
+main tremblante:
+
+--Tu dois avoir soif.
+
+--Un peu.
+
+--Comme tu dis cela.
+
+Il le regarda en face.
+
+--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es
+troublé.
+
+--Mais non.
+
+--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque
+chose. Mais restons-en là si tu ne veux pas répondre; tu me connais: pas
+curieux. A ta santé, mon garçon.
+
+Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le reposant sur la
+table, il continua de façon à changer de conversation:
+
+--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse élève que
+je t'ai donnée là, n'est-ce pas? Elle est douée, cette petite, et
+jolie; à ton âge, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus
+d'amoureux--regardant le verre de Nicétas encore plein--comme il n'y a
+plus de buveurs; à quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?
+
+--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?
+
+--De mademoiselle de Chambrais?
+
+Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table,
+regardait Nicétas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de
+tenture.
+
+--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans
+une aventure, laquelle m'amène ici ce soir.
+
+Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions où le besoin
+des confidences force les lèvres les plus étroitement fermées à
+s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
+pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux
+bonhomme dévoyé et tombé qui ne pensait plus qu'à boire, il avait été un
+vainqueur.
+
+Du doigt, Soupert montra le plafond:
+
+--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.
+
+Cette invitation directe décida Nicétas.
+
+--Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il,
+vous ne devez pas vous étonner que je le sois devenu.
+
+--Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie fille, un garçon
+comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'était écrit.
+
+--Quand je me suis aperçu que je commençais à l'aimer, et ç'a été tout
+de suite, j'ai voulu me défendre contre ce sentiment. Nicétas amoureux
+de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où pouvait-elle
+me conduire?
+
+--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande
+jamais où les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et
+de l'avant.
+
+--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me
+manquaient pas, pour me détacher, votre exemple, maestro, a pesé
+sur moi; ne vous êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
+naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?
+
+--Elle lui était supérieure.
+
+--Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.
+
+--Oui, mais avec le prestige du talent.
+
+--Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; après chaque
+leçon je me retirais plus épris, possédé, je l'aimais, je l'aimais
+passionnément.
+
+--Et elle?
+
+--Nous allons y arriver. Je passe sur le développement de mon amour, sur
+ses espérances et ses craintes....
+
+--Je connais ça.
+
+--Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.
+
+--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était donc disposée à
+t'écouter?
+
+--Je n'en savais rien, et c'était justement pour le savoir que je
+voulais lui parler. Ce soir, après avoir dîné au château, pendant
+qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa
+chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon amour.
+
+--Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. Flanqué à la porte.
+
+--Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, je me suis laissé
+toucher par son émoi: je suis parti.
+
+--C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant que va-t-il
+arriver?
+
+--Je vous le demande.
+
+--Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te réponde, je n'ai
+jamais passé par là. Vois-tu, en amour, il y a trois façons de procéder:
+écrire, ce qui est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière
+des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai été
+homme tout de suite, et j'ai épousé une femme qui, comme tu le dis,
+était l'égale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrivé,
+je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui adresser un beau
+discours. Il n'y a pas eu à me répondre; elle d'abord, la famille
+ensuite n'ont eu qu'à accepter un mariage indispensable. Alors c'est
+elle qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas
+ta rentrée auprès de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.
+
+--C'est justement ce qui prouve mon amour.
+
+--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter devant elle comme si
+rien ne s'était passé entre vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?
+
+--Lundi.
+
+--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: «Qu'est-ce
+que nous jouons aujourd'hui?»
+
+--Je vous le demande.
+
+--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter près d'elle un maître
+de musique qui lui a déclaré sa flamme, et auquel elle a répondu:
+Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait été une curieuse ou une
+gaillarde disposée à trouver dans cet amour des distractions ou autre
+chose, si même elle n'avait été simplement qu'une coquette, elle ne
+t'aurait pas flanqué à la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas
+comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou
+après-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande écriture anglaise,
+t'écrivait que les leçons d'accompagnement sont momentanément
+suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile à
+la petite Ghislaine de trouver un prétexte pour justifier la suspension
+de ces leçons. Alors?
+
+--Alors?
+
+--Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, à la brune,
+dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est
+mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: «Je vous
+aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et sans s'être
+demandé comment cet aveu serait reçu.
+
+--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne
+pas avoir. Je n'ai rien calculé; je ne me suis rien demandé. Entraîné
+malgré moi, poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un besoin
+irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je n'ai pas vu autre chose
+que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai écrit
+vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que
+voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commencé comme vous par être
+homme.
+
+--C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! Comment as-tu eu le
+courage d'entrer dans la chambre et de parler?
+
+--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces
+quand ils sont poussés à bout... et je l'étais par mon amour. Une fois
+sorti de ma réserve ordinaire, rien ne m'arrête plus.
+
+--Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de
+toi. C'est égal, fichue aventure. Buvons un grog.
+
+Il caressa son verre:
+
+--Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin;
+tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie.
+A ta santé.
+
+
+
+IX
+
+Sur la bergère où il avait pour toute couverture un vieux tapis de
+table, Nicétas dormit peu, et le matin, avant que la maison fût
+éveillée, il partit pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.
+
+Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il avait cru que
+l'obscurité dans laquelle il se débattait allait se dissiper, et que
+Soupert, avec son expérience de la vie, éclairerait son lendemain; mais
+Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et son lendemain
+était aussi plein d'indécision et d'incertitude que la veille.
+
+De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tiré qu'un seul
+enseignement, c'est qu'il avait été plus que naïf d'obéir à Ghislaine
+quand elle lui avait demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt
+fois dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces railleries
+pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il
+avait pu s'adresser.
+
+Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur
+son mariage «indispensable», il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile:
+évidemment la comparaison entre son procédé et celui de Soupert n'était
+pas à son avantage: Soupert s'était fait aimer par une fille qui était
+l'égale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était
+fait flanquer à la porte.
+
+Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait sa maîtresse; tandis
+que maintenant il fallait bien reconnaître que les probabilités étaient
+pour que lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.
+
+Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à chaque instant, il
+rentra demander si l'on n'avait rien reçu pour lui.
+
+Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à espérer qu'elle ne
+viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait été réellement blessée
+par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
+indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle commencerait sa
+journée par lui faire signifier congé; les prétextes ne lui manqueraient
+pas si, comme il était probable, elle ne voulait pas confesser la
+vérité. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il
+lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons
+s'enchaînaient dans son imagination enfiévrée.
+
+Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? Parce qu'elle
+avait repoussé un amant alors qu'il se présentait maladroitement et
+de façon à effrayer une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas
+nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui
+déplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait très bien
+lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il
+était tout disposé à se contenter de ce rôle... au moins en attendant.
+Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de
+ne trouver que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot,
+d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une
+au-devant de l'autre; leurs silences même auraient une douceur et une
+ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin ce serait
+un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majesté
+héréditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.
+
+Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et de repos après les
+angoisses de la journée.
+
+Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on pouvait croire que,
+plus tard, elle serait amenée fatalement à en accepter une autre: à lui
+de la préparer.
+
+Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir
+descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa
+concierge n'étant point femme à monter ses cinq étages pour la lui
+remettre: chaque fois il eut la même réponse: rien; à la dernière, sa
+concierge qui voyait son trouble, crut à propos de lui adresser un mot
+d'encouragement.
+
+--Ce sera pour demain.
+
+Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; Ghislaine n'avait
+rien dit, lady Cappadoce n'écrirait pas.
+
+Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde à la porte de la
+loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet
+d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiété il se pencha
+par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le
+nez, faisait son tri.
+
+--Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce sera pour la seconde.
+
+Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait partir à une heure pour
+Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que décidément Ghislaine
+acceptait la déclaration avec ses conséquences.
+
+Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, que Soupert
+le disait; pas si naïve, sa sortie; décidément, il était vieux jeu, le
+maestro.
+
+Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.
+
+--Monsieur Nicétas, une dépêche.
+
+Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche sûrement
+venait de Chambrais.
+
+Elle en venait en effet, et elle était signée de lady Cappadoce:
+
+«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai quand pourra être
+reprise.»
+
+Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison les leçons étaient
+momentanément suspendues.
+
+Était-ce momentanément?
+
+Après un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait
+attendre que lady Cappadoce le prévint; il fallait savoir et tout de
+suite, car malgré ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances;
+avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore tout à fait.
+
+Il écrivit:
+
+«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce mon respectueux hommage,
+et de la prier de me faire savoir si les empêchements dont parle sa
+dépêche semblent probables pour vendredi.»
+
+Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il était résolu, car
+c'était son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractère, violent
+au contraire et emporté; la réponse de la gouvernante déciderait la
+question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de rester dans le
+doute.
+
+Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle arriva:
+
+«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir M. Nicétas à l'avance
+lorsque les leçons pourront être reprises, mais en ce moment il y a
+empêchement à fixer une date.»
+
+A ce court billet était joint un chèque pour le paiement du mois.
+
+Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles à échafauder
+pour chercher un doute, c'était bien un congé, malgré la forme aimable
+dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
+avait trouvé un prétexte pour supprimer les leçons, et avec sa naïveté
+ordinaire, la vieille Anglaise croyait à une simple suspension.
+
+Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le revoir jamais, et
+elle prenait ses précautions pour qu'il en fût ainsi.
+
+Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre les siennes pour
+la revoir le jour même.
+
+Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché
+était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une
+condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre
+l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et
+cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour
+respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce
+qui arriverait.
+
+Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans
+l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si
+elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque
+chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady
+Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements
+n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa
+résolution.
+
+A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer
+avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de
+l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de
+voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la
+gare de Sceaux.
+
+Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet,
+qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner,
+mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne
+heure à Chambrais.
+
+Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle
+n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus
+naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des
+précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté
+à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première.
+Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le
+laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la
+chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait
+donc manoeuvrer autrement.
+
+C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et
+c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour
+rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept
+heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine
+devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être
+déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc
+finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des
+chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu;
+s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il
+ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de
+surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.
+
+Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins
+qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas
+prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
+déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit
+qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se
+cacher: c'était l'anéantissement de son plan.
+
+Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la
+porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là; assurément cette
+voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou
+rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui
+s'ouvrit.
+
+N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas
+n'attirerait-il pas l'attention?
+
+Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la
+première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire
+dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de
+se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement
+devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle
+de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se
+trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.
+
+Son intention n'était pas de se cacher comme la première fois, derrière
+un rideau, car les précautions prises indiquaient qu'il devait employer
+des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était quelque coin
+sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du château qu'il
+connaissait, elles étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
+n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces habitées par
+Ghislaine comme dans les autres?
+
+Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du
+choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisième, et se
+décida enfin pour un placard haut et profond qui servait à ranger les
+balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de ménage. Là,
+il devait être en sûreté; ce n'était pas l'heure de se servir de ces
+objets, et en ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait
+pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la porte sur lui.
+
+Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son aise pour prendre
+les positions qu'il voulait, il pouvait rester là une partie de la nuit.
+
+Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, il entendit qu'on
+entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.
+
+--Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, une jeune femme de
+chambre attachée spécialement au service de Ghislaine.
+
+Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées et venues qui
+vint faiblement jusqu'à lui.
+
+--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mère ce
+soir? demanda la femme de chambre.
+
+--Quand rentrerez-vous?
+
+--Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me ramènera.
+
+--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la clé.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans
+sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi
+Ghislaine devait se croire en sûreté.
+
+Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignât; mais
+peu importait, car son dessein n'était pas d'aller dans la chambre, il
+attendrait qu'elle vînt dans le cabinet de toilette.
+
+Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de lumière annonça
+qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit
+poser sa bougie sur une console; elle était à deux pas du placard, lui
+tournant le dos.
+
+Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un cri, il la prit dans
+son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:
+
+--Ce soir, je ne partirai pas.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de
+Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller
+son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil
+des nuits prolongées.
+
+--Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en
+toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de
+Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse,
+alors...
+
+Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que
+Philippe lui présentait sur un plateau.
+
+--Tire les rideaux.
+
+C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la
+place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions
+les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant
+la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de
+déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il
+n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez,
+et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient
+nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de
+satin rouge.
+
+--Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe.
+
+«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le
+prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche,
+portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux
+heures.»
+
+--Que me lis-tu là?
+
+--Rien que ce qui est sur la dépêche.
+
+Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait
+l'éclairage qu'il lui fallait.
+
+Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait
+lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même.
+
+Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute
+hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir.
+
+--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il.
+
+Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller.
+
+--Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté!
+s'écria-t-il tout à coup.
+
+Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût
+libre.
+
+A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider
+un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une
+séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite
+femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait
+enfin.
+
+Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au
+monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall,
+la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très
+bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion
+perdue qui ne se retrouverait pas.
+
+A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner,
+et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château
+où Ghislaine l'attendait, seule.
+
+En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en
+écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons
+rauques de sa voix tremblante.
+
+--Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait
+imaginé?
+
+Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt
+qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de
+Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
+remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les
+fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa
+nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.
+
+--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un
+ton affectueux et encourageant.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+--Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.
+
+Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à
+peine perceptible, elle murmura.
+
+--La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....
+
+L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons
+inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis,
+brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes.
+
+Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité,
+terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même
+l'envisager hardiment.
+
+Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes
+paroles la pousser, la forcer:
+
+--Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui
+t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai
+pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai
+l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il
+t'écoutait.
+
+Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya
+contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.
+
+Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la
+brusquer.
+
+--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.
+
+Puis, baissant encore la voix:
+
+--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour
+la musique....
+
+Un éclair le frappa:
+
+--Nicétas, s'écria-t-il.
+
+--Oui.
+
+Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de
+Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de
+Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il
+lui restait à dire.
+
+Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et
+la soutînt en même temps.
+
+--Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te
+recommander la réserve avec lui.
+
+--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette
+réserve.
+
+Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole
+de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire;
+si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce
+musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans
+doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était
+exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait
+facile.
+
+--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que
+cela puisse être.
+
+--Comment?
+
+--Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?
+
+--Oh! jamais.
+
+--Cependant?
+
+--Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude
+avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois
+étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des
+discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie
+de son caractère. Comment supposer...
+
+--Évidemment.
+
+--Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui
+une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand
+vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....
+
+--Et pourquoi?
+
+--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en
+retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de
+sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours
+vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et
+moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et...
+lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
+rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans
+doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché
+derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier
+mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre
+elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du
+scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et
+avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule.
+
+--Bien, ma fille.
+
+--Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?
+
+--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.
+
+--Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait
+de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je
+l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point
+et alors il se jeta à genoux....
+
+--Je comprends, passe.
+
+--Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la porte. Je recommençai
+à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais
+prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que
+j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler,
+je le menaçai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais
+décidée à tout, plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de plus;
+il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi.
+
+--Et depuis?
+
+--Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser
+la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir
+que les leçons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à
+ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai
+qu'on tînt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le
+dîner; je me croyais en sûreté. Hier soir....
+
+Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être
+à peine intelligible.
+
+--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les
+fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant.
+Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais
+en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la
+clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai
+dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la
+console....
+
+--Il était là!
+
+--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus
+appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à
+moi, il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était entrouverte.
+
+
+
+II
+
+Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son oncle, éplorée,
+haletante, et lui la tenait sans trouver un mot à dire, bouleversé par
+la douleur et aussi frémissant d'indignation.
+
+--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!
+
+Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux
+mouvements de fureur qui le soulevaient:
+
+--Le misérable!
+
+L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait osé craindre, et devant
+le désespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour
+la première fois il sentait toute l'étendue, il restait anéanti.
+
+Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle comprît
+qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque chose devait la
+relever et la soutenir c'était à coup sûr la certitude qu'elle ne serait
+pas abandonnée.
+
+--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler à un petit
+enfant, ta première pensée a été de m'envoyer cette dépêche.
+
+--N'êtes-vous pas tout pour moi?
+
+--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: je suis à toi,
+entièrement à toi et désormais je veux que nous vivions comme père et
+fille. J'ai eu tort de penser que tu étais assez grande pour n'avoir
+plus besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde dans ce
+malheur. Si j'avais été ce que je devais être, si j'étais resté près
+de toi je t'aurais protégée, ma présence seule eût empêché ce qui est
+arrivé.
+
+Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à peu la lumière se
+faisait.
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle.
+
+--L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand je t'ai donné lady
+Cappadoce, et je l'étais aussi quand j'ai provoqué ton émancipation;
+père, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au
+jour....
+
+Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé en ce moment ne
+pouvait qu'éveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint à
+temps.
+
+--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu ne voudras plus de
+moi.
+
+Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion qui disait combien
+profondément elle était touchée.
+
+--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer mon appartement ici,
+celui que je suis venu occuper quand tu es restée seule.
+
+--Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus malheureuse un jour
+que je ne l'étais en ce moment?
+
+N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua pour qu'elle fût
+obligée de le suivre.
+
+--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton
+état normal, et si tu étais forcée de te contraindre, si tu devais
+amener un sourire sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de
+larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. Nous partirons
+donc demain ou après-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et
+bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant que
+Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que
+s'il était aveugle.
+
+Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à dire était si
+délicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit
+n'avait pas fait que Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune
+fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât sans que cette
+innocence fût effleurée.
+
+--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés de revenir à
+Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-être. Sans doute, il
+est à espérer que cette crainte ne se réalisera pas, et même les
+probabilités sont pour la non réalisation; mais il faut la prévoir;
+dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque part où nous aurions la
+certitude de n'être pas connus, et nous attendrions.
+
+Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de
+sueur, il poursuivit:
+
+--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le répète, est en
+dehors de la probabilité, c'est pour que dès maintenant tu aies la
+certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous;
+que ce qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne sera
+connu de personne; enfin que pour te défendre, te sauver, compatir à
+ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une
+tendresse paternelles.
+
+Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole,
+étouffée par les larmes.
+
+--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps
+qu'il nous reste à passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les
+choses pour que notre départ paraisse à tous la chose la plus naturelle
+du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé une dépêche?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que cette dépêche soit
+une réponse à une lettre que tu aurais reçue de moi?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas été arrangé
+aujourd'hui; je te l'aurai proposé il y a plusieurs jours--ce qui a son
+importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous
+entendre définitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais présenter
+les choses à lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une
+voiture qui me conduira à Paris.
+
+--Vous voulez?
+
+--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que
+j'ai dit: je suis à toi, entièrement; si je vais à Paris c'est pour toi;
+je dois voir ce misérable.
+
+Elle eut un frémissement.
+
+--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom;
+aie confiance en moi.
+
+Elle releva la tête et lui tendant la main:
+
+--Toute confiance, mon oncle.
+
+--Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions de lady Cappadoce
+et à sa curiosité, viens avec moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel
+tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la
+veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait des courses à faire
+dans les magasins. Ce sera ton explication.
+
+Pendant que le comte annonçait son voyage à lady Cappadoce, si ébahie
+qu'on ne l'emmenât point qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre,
+Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer les
+traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle était
+prête à partir.
+
+En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: où
+désirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun désir, bien qu'elle ne fût
+pas plus blasée sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
+été réservés pour ses premières années de mariage. Si l'été leur
+interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord:
+la Hollande, la Norvège. Le Danemark ne la tentait pas plus que la
+Hollande, la Norvège que le Danemark.
+
+Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou
+au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux
+qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse
+qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite elle s'en excusa en
+priant son oncle de choisir lui-même le pays qu'il aurait plaisir à voir
+ou à revoir, et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce choix.
+
+Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligée de
+suivre son oncle, obligée de lui répondre, Ghislaine se calma. La honte
+de la confession commençait à perdre de son intensité première, en
+même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait dans la tendresse
+qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compté sur cette tendresse, et
+c'était cette confiance qui lui avait donné la force de l'appeler à son
+aide; mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont elle connaissait
+les idées et les habitudes d'indépendance, allait sacrifier ses idées
+et ses habitudes pour se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion
+qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.
+
+En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à l'hôtel:
+
+--Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que
+je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-être faudra-t-il que je
+revienne à une heure où il y a chance de le trouver.
+
+Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se fit conduire rue
+de Savoie où demeurait Nicétas; à sa demande, la concierge répondit que
+justement M. Nicétas était chez lui:
+
+--Au cinquième, la porte et gauche, au fond du corridor.
+
+Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour les mêmes raisons
+qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arrêtait à
+chaque palier: il fallait qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner
+par la colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, avec
+dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire à sa fin.
+
+Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré tout ce qu'il
+s'était dit et se répétait, il ne se sentait pas maître de ses nerfs.
+
+La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de lui un de ces
+hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et
+préparent leur joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la gauche.
+En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un
+gymnaste, les capacités et les exigences stomacales d'un gentilhomme
+campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur,
+également fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé
+à la retenue ou à la timidité.
+
+Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, crânement; la tête
+haute et le nez au vent, ne subissant d'autres règles que celles de sa
+fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience.
+Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer
+simplement chez ce misérable pour lui casser les reins et lui tordre le
+cou comme il le méritait; ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si
+l'honneur de cette pauvre petite n'eût été en jeu.
+
+Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de son caractère qui le
+rendait hésitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche
+gredin devant lui?
+
+Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et
+l'examina avec la curiosité d'une commère à l'affût de ce qui se passe
+chez ses voisins, le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait
+plus maître de soi.
+
+Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait
+indiquée la concierge, la clé dans la serrure.
+
+Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.
+
+--Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un homme mécontent
+qu'on le dérange.
+
+Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la clé accrocha
+dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:
+
+Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna la tête d'un
+mouvement impatienté; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva
+violemment:
+
+--Monsieur de Cham...
+
+Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique lui ferma la
+bouche si violemment que le nom fut coupé.
+
+--Ne prononcez pas de noms.
+
+De sa main levée il montra la porte et les quatre murs:
+
+--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.
+
+
+
+III
+
+La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait était plutôt un
+atelier de peintre qu'une chambre. Aménagée dans les greniers de cette
+vieille maison, elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le
+rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond
+n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement à ces
+hauteurs.
+
+Mais par où elle se rapprochait de ces logements, c'était par la
+pauvreté de son ameublement consistant en trois chaises de paille et
+une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
+recouvert de papier peint développé dans un angle pouvait le cacher
+derrière ses feuilles; au mur, en belle place, était accrochée dans
+un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un
+militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort
+provoqué l'étonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.
+
+--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer est l'aveu que vous
+savez ce qui m'amène.
+
+Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme qui reçoit un
+personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de
+défense:
+
+--Je suis à votre disposition, monsieur.
+
+Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispé; mais il se
+retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un
+peu de son sang-froid.
+
+--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, en sifflant ses
+paroles, ahi vraiment, à ma disposition, vous!
+
+Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que Nicétas baissa
+les yeux:
+
+--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de
+vous battre avec moi?
+
+--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous êtes ici.
+
+Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, d'un air de défi.
+
+De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de répondre,
+et au lieu de répliquer, à cette insolence, il continua:
+
+--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!
+
+--Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.
+
+M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié méprisante:
+
+--Décidément, vous êtes un sot.
+
+--Monsieur le comte!
+
+--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre
+vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de
+moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime.
+Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus
+sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas
+dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.
+
+Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance,
+ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné.
+
+--On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que
+vous êtes.
+
+--Alors, que voulez-vous?
+
+--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air
+menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on
+ne me met dehors.
+
+Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large
+poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés.
+
+--Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites
+en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et
+pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir
+d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on
+vous tire dessus.
+
+Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider.
+
+--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je
+compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire
+appel à un autre ordre de sentiments.
+
+--Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de
+mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est
+point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à
+d'autres sentiments.
+
+--Vous voulez de l'argent, vous?
+
+Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il
+ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il
+avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux
+noirs lançaient des flammes.
+
+--Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.
+
+--A qui?
+
+Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment,
+il la rabaissa.
+
+--A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne
+veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici
+la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur.
+
+--Que vous ne méritez pas?
+
+--Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute....
+
+--Votre faute!
+
+--....A mon crime il y a une explication et une excuse.
+
+--Une excuse au crime le plus lâche
+
+--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
+
+--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
+
+--J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette
+passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de
+moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
+laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il
+en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous
+qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique,
+rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur
+se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne
+l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur.
+En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant
+chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est
+venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour
+lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
+qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu
+me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais
+été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls,
+portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je
+ne l'ai pas prise.
+
+--Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul.
+Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle
+comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour
+respectueux et soumis, elle se donnerait:
+
+--Je n'ai point fait de calcul.
+
+--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez
+proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre
+maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous
+vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il
+l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même
+résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul
+était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous
+êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se
+jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres.
+
+--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je
+n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais
+que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne
+reposent sur rien.
+
+--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
+
+--A quoi bon? Et pourtant.
+
+Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais
+était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
+
+--Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais,
+et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous
+voyant vous l'a prouvé,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
+écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne
+répondait pas à vos accusations.
+
+--Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans
+avancer la main.
+
+Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit
+revenir sur ce premier mouvement de mépris.
+
+Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.
+
+--Donnez, dit le comte.
+
+Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut:
+
+«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
+
+«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
+
+«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous
+avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le
+nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à
+conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute,
+cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir
+de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
+doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous
+attendre, à vous guetter.
+
+«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en
+grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire
+ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires,
+les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les
+platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un
+sang de sauvage.
+
+«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le
+destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en
+vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une
+habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait
+avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été
+l'esclave, même dans l'amour.
+
+«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet
+amour.
+
+«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais.
+
+Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien
+recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort
+qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me
+conduisît à une résolution qui devînt ma force.
+
+«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement,
+c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé
+malgré moi.
+
+«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous
+revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous,
+vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être.
+
+«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours,
+c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les
+autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée.
+
+«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme
+idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que
+vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié.
+
+«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous
+jamais?
+
+«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande
+seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
+vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre
+notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences;
+les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant
+soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.»
+
+--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
+
+--Ce soir même.
+
+--Je la prends.
+
+Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la
+mettait dans sa poche.
+
+--La lira-t-elle? demanda-t-il.
+
+--Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse
+à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle
+tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un
+sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité.
+
+
+
+IV
+
+C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M.
+de Chambrais avait compté pour occuper Ghislaine.
+
+Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le
+changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha à
+elle-même, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.
+
+Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le meilleur des
+parents assurément, bon, prévenant, indulgent, affectueux, mais avec
+l'acuité de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément
+parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il ne se donnait
+pas entièrement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vînt déjeuner à
+Chambrais comme il lui en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait
+jamais l'heure du départ; toujours il avait les meilleures raisons pour
+rentrer à Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire
+importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus
+longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son
+affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était pour lui qu'une
+nièce, et non une fille.
+
+Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient quitté Paris pour
+Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppée d'une tendresse
+qu'elle avait si longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle
+l'imaginait, son angoisse nerveuse s'était fondue: elle n'avait point
+douté de lui quand il avait dit que «l'oncle désormais ferait place au
+père», mais ce n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague
+pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant ces paroles étaient
+réalité.
+
+Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était partagée en deux
+parts inégales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant
+les treize années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant
+partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture,
+l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes
+de sollicitude, de prévenance, de petits soins qui lui étaient
+instantanément revenus auprès de Ghislaine.
+
+Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, mais l'homme de
+devoir fut tout de suite à son aise; il n'eut qu'à se souvenir.
+
+Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris,
+et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupé qu'il avait
+fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de
+contrariété et de mélancolie.
+
+--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait
+esclave; et quand la liberté lui serait rendue, si jamais elle l'était,
+la vieillesse l'empêcherait d'en profiter.
+
+Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de
+Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; aussitôt il monta près
+d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les
+précautions d'un habitué des voyages.
+
+--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va être un plaisir pour
+moi?
+
+--Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.
+
+--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. C'est la première fois
+que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais
+jouir de tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu
+peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne
+suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des
+peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates,
+mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu
+sens, et ce me sera une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus
+charmant qu'une aurore!
+
+Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie
+sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette
+sévérité tenait à de certains scrupules: il voulait réserver à un mari
+aimé la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer un pareil souvenir
+en ce moment? Comment faire allusion à un mari ou un mariage? Ce
+mariage, c'était celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari,
+c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les évoquer serait une
+blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet
+avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?
+
+Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle s'était bâti
+entrait-il dans son désespoir? car pour elle ce mariage qu'elle désirait
+était rompu, et ce mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout
+ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile que dangereux.
+Si ce projet pouvait être jamais repris, ce qu'il ignorait lui-même, ce
+ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait à
+cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il devait se
+renfermer en attendant.
+
+Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu du ciel, les
+hautes cheminées et les combles du château d'Écouen; à gauche c'était
+Chantilly, ses étangs, sa forêt et son château: les sujets de causerie
+s'enchaînaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrière,
+ni de réfléchir.
+
+Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, où pour la première
+fois elle vit la mer, à Anvers où les Rubens de la cathédrale et les
+Metsys du Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.
+
+Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut
+succédèrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux
+éblouissements des Rubens, les révélations des Rembrandt de La Haye et
+d'Amsterdam.
+
+Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journée écoulée,
+s'applaudissait d'avoir eu cette idée de voyager, car chaque soir il
+la trouvait plus calme que la veille, plus reposée: évidemment la
+distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en eût conscience.
+Ce n'était pas seulement une distance matérielle qui l'éloignait de
+Chambrais, c'était encore une distance morale: l'angoisse des premiers
+moments s'affaiblissait.
+
+A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à sa disposition
+pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son
+vissage ou dans son attitude, des traces évidentes de trouble; des plis
+au front et aux lèvres, des contractions aux paupières, une profondeur
+de regard qui disaient que son sommeil avait été agité, mais il lui
+semblait que ces plis étaient maintenant moins profonds qu'en quittant
+Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient peu à peu, il se
+disait que bientôt ils disparaîtraient entièrement si des complications
+ne se présentaient pas.
+
+C'était un grand point obtenu que cette amélioration continue, et tel
+qu'on pouvait espérer la guérison dans un délai donné, mais il y en
+avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour
+quelques semaines encore.
+
+Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait pas, et il y avait
+certaines questions qu'une mère seule aurait su adresser à cette jeune
+fille. Condamné au silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher
+de deviner ce qui était impossible à demander, mais encore était-ce avec
+une extrême réserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement
+il était sûr de la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et
+honteuse pour plusieurs heures.
+
+Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher en elle un
+indice qui fut une lumière, et s'il en trouvait un plus ou moins
+caractéristique, il ne l'acceptait jamais sans hésitation: parce que ses
+yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; parce que
+son regard avait perdu de sa vivacité; parce que sa peau se décolorait,
+en résultait-il nécessairement qu'il devait croire à une grossesse?
+Et des raisons toutes simples ne se présentaient-elles pas aussitôt à
+l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux
+extrêmes?
+
+Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?
+
+Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances qui se présentaient
+dans ses observations, et il l'était aussi peu que possible, surtout en
+cette partie de la médecine.
+
+Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait offrir quelque
+précision il interrogeait Ghislaine, mais d'une façon si vague que les
+réponses qu'il obtenait ne pouvaient guère avoir de sens.
+
+Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait si elle avait mal à
+l'estomac, et quand elle avait répondu négativement il n'insistait pas.
+
+Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût jamais de bouillon
+gras et qu'elle ne bût plus de vin? Ne l'était-il pas qu'elle demandât
+toujours de la salade et des fruits?
+
+Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse,
+souffert de névralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir
+si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son
+insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du
+tout.
+
+--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux
+dents, alors j'avais pensé...
+
+--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.
+
+--Tant mieux!
+
+Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger soulagement et un
+mince sujet d'espérance: si la grossesse se manifeste quelquefois par
+des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne
+signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: Ghislaine ne souffrait
+pas des dents, voilà tout; rien ne prouvait qu'un autre symptôme
+n'éclaterait pas le lendemain, décisif celui-là.
+
+Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se partageait en visites
+aux musées, aux collections particulières et en promenades aux environs.
+Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture
+sur le quai de l'Y, et là ils montaient dans l'un des nombreux petits
+bateaux à vapeur prêts à partir; au hasard, ils verraient bien où ils
+arriveraient.
+
+Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un vapeur sans autre
+but que de passer entre des rives fraîches et vertes, de chaque côté
+desquelles s'étalaient d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et
+là un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit
+en tuiles noires, ils étaient arrivés à un gros village appelé
+Monnickendam; là M. de Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où
+l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'île de Marken,
+et il proposa cette excursion à Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce
+serait sa première promenade sur mer; le temps était beau, la traversée
+du détroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'était
+charmant.
+
+La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent au milieu
+d'une mer glauque, laissant derrière eux les clochers de Monnickendam,
+et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume légère se
+découpait sur un ciel d'un gris tendre. C'était à peine si la légère
+brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine
+ne tarda pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se troubla.
+
+Était-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le
+mal de mer?
+
+Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue qui protège l'île
+contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiété qu'il n'avait jamais
+mise dans ses questions:
+
+--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?
+
+Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'éveillant, elle
+avait des nausées.
+
+
+
+V
+
+D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il
+connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu
+à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de
+ces longues explications auxquelles il se plaisait.
+
+Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent
+ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un
+groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que
+par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes,
+ils s'arrêtaient un moment.
+
+Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam
+furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais
+prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour
+parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses
+réflexions.
+
+Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer
+survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que
+trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà
+observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac,
+les dégoûts pour certains aliments,--c'était bien une grossesse.
+
+Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit,
+ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains
+et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait
+envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité.
+
+--Une Chambrais!
+
+Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire
+dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus
+ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec
+Ghislaine.
+
+Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer
+leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin
+zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une
+table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait
+plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux
+noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
+beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui
+occupaient les tables voisines.
+
+Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à
+sortir, elle ne l'était point.
+
+--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.
+
+--Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je
+vous prie de me donner quelques instants.
+
+--Tu as quelque chose à me demander?
+
+Elle baissa la voix:
+
+--Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de
+savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?
+
+--Ah! tu as remarqué que j'insistais.
+
+--Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous
+m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez
+quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au
+contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à
+vous demander.
+
+Avant qu'il pût répondre, elle continua:
+
+--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour
+adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de
+Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée
+dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je
+le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas.
+Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous
+m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir
+à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger,
+où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en
+état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à
+ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément.
+
+--Au moins est-ce leur sens.
+
+--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre;
+mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit,
+ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et
+ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures
+où je me demande si j'ai ma tête.
+
+--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà, n'était
+la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines
+paroles.
+
+Elle lui prit la main et l'embrassant:
+
+--Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus
+forte que vous ne pensez.
+
+--Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce
+que je dois faire, comme une brave que tu es.
+
+--Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le
+désespoir qu'on prend quelquefois le courage.
+
+Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée
+contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et
+s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait
+ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de
+quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en
+lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait
+dire pour n'en pas trop dire.
+
+--Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé
+visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas
+seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les
+craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient
+pas de se réaliser.
+
+--Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.
+
+Il inclina la tête d'un signe affirmatif.
+
+--Elles paraissent se réaliser.
+
+Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens:
+
+--Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te
+parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons
+à craindre une grossesse.
+
+Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas
+ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par
+un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.
+
+--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de
+liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois
+t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous
+ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés
+dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un
+médecin....
+
+--Oh!
+
+--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle
+épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à
+attendre en prenant nos précautions.
+
+Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts
+crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses
+bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.
+
+--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve
+pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa
+faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une
+grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne
+l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc
+résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté...
+ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de
+revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions
+à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais
+pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces
+ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
+cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour
+cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien,
+n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère.
+
+Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le
+comprenait pas, comme il l'avait cru.
+
+--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie,
+et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce
+qu'il convient de faire?
+
+--Oh! sans doute.
+
+--Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours,
+j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à
+le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis
+est réfléchi: tu peux avoir confiance.
+
+--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous
+dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est
+là ce que je ne comprends pas.
+
+--Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté
+pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la
+Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais
+je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu
+me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à
+Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières
+y reviendra...
+
+Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme
+s'il ne l'avait pas remarqué:
+
+--Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de
+la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de
+comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte
+sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour
+le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison
+la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous
+ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac
+de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous
+descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence,
+Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
+étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont,
+mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et
+d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en
+parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand
+nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à
+être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons
+pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans
+un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et
+assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon
+médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né
+de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons
+à Chambrais.
+
+--Et lui?
+
+--Qui?
+
+--L'enfant, murmura-t-elle.
+
+--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée.
+
+--Mais c'est l'abandonner!
+
+--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel;
+peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri:
+«C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
+penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom.
+S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les
+précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange
+seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement
+nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour
+être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas
+perdu.
+
+--Et après?
+
+--Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je
+surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans
+la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car
+il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce
+que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être
+croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux,
+moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu
+près.
+
+
+
+VI
+
+Pour éviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de
+Chambrais voulut que Ghislaine écrivît à celle-ci leur projet de voyage
+en Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait rien à dire.
+
+Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, et beaucoup.
+
+--Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces
+voyages qui s'enchaînaient sans raison? Était-ce un prétexte pour lui
+faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en
+était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'était pas
+femme à s'imposer.
+
+Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; mais ce
+souci égoïste de ramener tout à soi la tira d'embarras: comme il n'avait
+jamais été question de se priver des services de lady Cappadoce, elle
+put démontrer avec la persuasion de la vérité que cette idée ne reposait
+sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui,
+avait pris plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
+voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voilà tout;
+c'était bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentât de ces
+explications.
+
+Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de Chambrais à qui elle
+essaya de présenter des objections de convenance sur ce long tête-à-tête
+entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut
+reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se mettre en tiers dans ce
+tête-à-tête comme elle l'aurait désiré.
+
+Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que
+cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, et elle ne s'expliqua cette
+bizarrerie que par la haute compétence qu'elle s'attribuait dans les
+questions d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, qui était
+un ignorant présomptueux--comme tous les Français d'ailleurs--prenait
+ses précautions pour n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui
+l'auraient humilié.
+
+Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux partis à prendre:
+se soumettre ou se fâcher. Son premier mouvement fut de retourner en
+Angleterre; mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne rentrer
+dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage qui devait la
+rétablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore
+attendre, elle trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment que
+de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blessé qu'il fût,
+et elle se soumit.
+
+Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eût
+à prendre des précautions pour sauver les apparences; il avait aussi
+à faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui
+s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner d'une absence
+de près d'un an.
+
+Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques jours qu'ils
+passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le même: on félicita le comte
+et on complimenta Ghislaine:
+
+--Charmant voyage!
+
+--Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?
+
+Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous qu'elle était
+heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage.
+
+Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire que Ghislaine avait
+dû mettre sur ses lèvres pour parler des «joies de ce charmant voyage»
+était un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant de Paris, elle
+put déposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme.
+
+Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait.
+
+Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères dans laquelle elle
+entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle?
+
+Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se
+penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosité ignorante: mère!
+enfant! que de questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne
+pour l'éclairer.
+
+Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements
+pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils étaient dictés
+par l'expérience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
+croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête homme au monde que
+son oncle, de plus droit et de plus délicat que lui, mais malgré tout,
+au fond de sa conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues
+protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas à
+étouffer; les mères se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle
+sacrifiait son enfant à son propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de
+son nom.
+
+Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, elle fut sur le point
+de se confesser à son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et
+n'était rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel
+titre? En appuyant sur quoi?
+
+Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le
+sentait-elle assez fermement pour avoir la force de résister à son
+oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle?
+
+Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était obligée de convenir
+que cet amour des mères pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices,
+et ces héroïsmes dont parle la tradition, était bien faible en elle, si
+même il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans
+son esprit, c'était une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment
+passionné. L'illusion n'était pas possible: sa vie serait manquée dans
+tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans
+l'amour; elle aurait un enfant sans la maternité.
+
+Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait régulièrement pendant
+qu'elle tournait ses tristes pensées, et si absorbantes qu'elles
+fussent, elles cédaient cependant aux distractions du voyage.
+
+Enfermée à Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au
+même point: la grossesse, l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte,
+mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la
+secouer.
+
+A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes après les autres eussent
+été éternelles à passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si
+remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.
+
+A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par la fièvre et les
+tristes réflexions, eussent été terriblement longues: à Andermatt ou à
+la Furca, la fatigue les faisait courtes.
+
+Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé précisément à ce que
+Ghislaine ne se fatiguât point, et leurs promenades avaient été limitées
+en conséquence. Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, elles
+avaient au contraire une heureuse influence sur son état général, il les
+avait peu à peu allongées.
+
+Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni chétive; élevée à
+la campagne dans la liberté du plein air, elle n'avait pas besoin de
+ménagements et de précautions qui eussent été indispensables à une
+Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme
+le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fît de l'exercice, elle
+mangerait; qu'elle se fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en
+mouvement, elle échapperait aux rêveries de la réflexion et du retour
+sur soi,--le point essentiel à obtenir.
+
+La réalité justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et
+elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'étaient
+manifestés en Hollande disparurent.
+
+Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les
+lacs de la frontière italienne, puis en septembre ils commencèrent leur
+vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en novembre.
+
+Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage
+ou dans son attitude provoquât la curiosité, et les personnes de leur
+monde qu'ils avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à Rome
+n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: à la vérité, on pouvait
+trouver qu'elle portait des vêtements un peu larges, mais il y avait
+à cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans
+aller en chercher d'invraisemblables: la liberté du voyage, la chaleur
+et, plus que tout, le dédain de la toilette qui chez mademoiselle de
+Chambrais était notoire.
+
+Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer à ces rencontres
+et de disparaître, comme il était arrivé aussi pour M. de Chambrais
+de se débarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine
+confiance dans ce vieux domestique attaché à son service depuis plus
+de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre
+maître du secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller des
+travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue
+de Rivoli, Philippe fut donc renvoyé à Paris avec ordre de presser
+les ouvriers de façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier
+janvier.
+
+Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une soirée de beau temps, la
+mer devant être plus douce à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en
+voiture à travers les Calabres et le Sicile.
+
+Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix de M. de Chambrais.
+Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette époque,
+il n'imaginait guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, mais
+il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et
+d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme,
+Bagaria, l'idée lui était venue qu'on serait là à souhait pour se
+cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, à l'abri de toute
+surprise.
+
+Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui en était resté
+assez vivace pour s'imposer le jour où il s'était demandé dans quel pays
+Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile
+et à Bagaria.
+
+Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle
+lui avait tant parlé? Depuis trois mois la question s'était posée à
+chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivée à
+Palerme approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. Elle
+resta là assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de
+l'horizon. Enfin un point plus sombre se détacha sur la ligne indécise
+où la mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le panorama
+verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au
+cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.
+
+--Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard charmé qu'elle avait
+fixé sur lui.
+
+Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; et quand elle se trouva
+installée dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du
+Monte-Catalfano, elle éprouva un sentiment de tranquillité et de repos,
+presque de confiance. A la vérité, ces jardins, tout pleins d'ermitages,
+de ruines et de grottes avec des statues de personnages à figure de
+cire ou de bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, mais
+qu'importait? ces «embellissements» n'avaient pas supprimé l'admirable
+vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre
+là, enfermée ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se promener
+que les allées plantées d'orangers de ces jardins, cette vue lui
+ouvrirait au moins des échappées au dehors et cela suffirait.
+
+Cependant ces trois mois furent longs à passer et les promenades dans
+les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi
+pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouvé
+moyen de les couper de temps en temps.
+
+Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un médecin depuis leur
+départ de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de
+toutes sortes, pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités
+dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant
+peu à peu à ce médecin, Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au
+moment décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un point que
+lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.
+
+Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile ni sous son vrai nom,
+ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que
+c'était un client sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi
+quand il avait demandé à un médecin de Palerme, réunissant à peu près
+les conditions de savoir et d'âge qu'il voulait, de venir une fois
+par semaine à Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptée avec
+empressement.
+
+Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de
+précautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs années.
+On trouva une femme de pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait
+certaines garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit:
+jeune encore, superbe de force et de santé, elle avait déjà eu cinq
+enfants; sans être à son aise, elle n'était point misérable, et sa
+maisonnette, bâtie au bord de la mer, était plus propre que celles de
+ses voisins.
+
+Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-même et
+dont elle surveilla l'exécution pièce par pièce, sans que son oncle s'en
+fâchât: certes, il lui déplaisait de voir en elle le développement d'un
+sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il était bon qu'elle
+s'occupât à quelque chose.
+
+
+
+VII
+
+M. de Chambrais était depuis trop longtemps éloigné de Paris pour ne pas
+vouloir rentrer en France aussitôt que possible, il le voulait pour lui,
+car les journées commençaient à être terriblement longues; et il le
+voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait
+duré quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur
+départ, fixé pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il
+fallait être certain à l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter
+les fatigues de la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris
+celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant à
+Chambrais personne ne pût trouver en elle le plus léger indice qui
+permît un soupçon.
+
+--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le
+médecin venait à Bagaria.
+
+Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné une partie de la
+vérité, et il était trop italien pour ne pas accepter tout ce que le
+comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donné une jeune femme à
+soigner et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; on l'avait prié
+de déclarer l'enfant comme né de père et de mère inconnus, il avait fait
+cette déclaration sans laisser paraître la plus légère surprise, et de
+cette enfant--une fille--il avait voulu être le parrain avec sa femme
+pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines à Paris,
+poste restante, à de certaines initiales, un bulletin de la santé
+de l'enfant, il trouvait ces précautions toutes naturelles et ne
+s'offusquait pas qu'on les prît avec lui; jamais d'opposition, de
+contradiction, de suspicion:--«Vous voulez? rien de plus facile, et avec
+le plus grand plaisir, très heureux de vous êtes agréable.»
+
+Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, il avait pour la
+première fois résisté.
+
+--Je comprends votre désir de rentrer en France, je dirai même que je le
+partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une
+belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires,
+les relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous voir
+partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder toujours. Mais il
+ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se
+sont passées pour madame votre fille--il avait toujours appelé Ghislaine
+«Madame votre fille»--d'une façon extraordinairement providentiellement
+favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
+aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions en usage
+en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans
+aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus
+régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le rétablissement
+s'opère si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me
+demandait d'examiner madame votre fille, moi médecin, je serais dans
+l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas
+primipare.
+
+Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point,
+mais il ne convenait pas à son adresse de laisser voir jusqu'où il
+allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de
+façon à ce que le comte pût les interpréter comme il voudrait:
+
+--En ne considérant que la question de beauté chez la femme, c'est
+quelque chose cela. On croit généralement que la grossesse et
+l'accouchement laissent des stigmates ineffaçables; mais c'est là une
+opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. Sans doute
+il arrive quelquefois et même il arrive souvent que ces stigmates
+existent, mais il se produit aussi des cas où ils manquent absolument,
+et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de
+madame votre fille, si vous permettez, en différant votre départ de
+quelques semaines encore, qu'elle se rétablisse complètement.
+
+Comment résister? Après tout, quelques semaines de plus ou de moins
+étaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles étaient décisives
+pour la santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
+voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait
+être donnée sans provoquer les interprétations.
+
+Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle avait demandé que la
+nourrice lui amenât sa fille tous les jours et quand elle avait commencé
+à sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
+nourrice.
+
+De même que M. de Chambrais avait été peu satisfait du soin qu'elle
+mettait à la layette, de même et plus vivement il fut fâché de la voir
+donner à cet enfant des témoignages d'affection et de tendresse.
+
+--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas
+avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le père?
+
+A mesure que le moment du départ approchait, les visites de Ghislaine
+chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers
+jours, elles n'avaient été que de quelques instants, mais peu à peu
+elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture qui
+l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre à
+une heure chaque fois plus reculée.
+
+On était en mars, et dans ce climat méditerranéen les journées étaient
+déjà chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de
+l'ouest il apportait le parfum et même les pétales des amandiers, des
+abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de
+Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait
+au bord du rivage à l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait
+apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la
+nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à son ménage,
+ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin
+d'elle.
+
+Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent joué à la maman
+avec ses poupées pour savoir comment on tient un bébé, et tout de suite
+sa fille s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans
+pleurer.
+
+Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser
+qu'avec horreur, c'était la sienne aussi, et cependant elle allait
+l'abandonner!
+
+Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à son oncle et
+qui l'avaient si douloureusement tourmentée lui revenaient avec plus
+d'intensité maintenant que cet enfant n'était plus un être vague, que
+son imagination se représentait difficilement.
+
+Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, elle avait
+voulu qu'on le lui montrât; mais dans son état de prostration, elle
+l'avait à peine regardé, et le souvenir indécis qui lui en était resté
+était celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant
+à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, elle s'était dit que
+décidément ce qu'elle avait prévu se réalisait: elle n'avait point le
+sentiment de la maternité; et continuant son examen, elle s'était dit
+aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi c'est le
+père aimé que la mère cherche et trouve dans son enfant, comment
+aimerait-elle celui-là?
+
+C'était donc par devoir plutôt que par tendresse qu'elle avait voulu que
+la nourrice le lui apportât tous les matins; la seconde fois, elle ne
+l'avait pas vu moins laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus:
+que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les
+directions, au hasard, sans paraître rien voir, ces lèvres qui ne
+s'ouvraient que pour sucer le lait resté dans les plis de la bouche ou
+pour crier?
+
+Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans
+sa petite main et le serra, en même temps ses joues se plissèrent et ses
+yeux vagues exprimèrent un sourire.
+
+Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête aux pieds, et fit sauter
+son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eût
+reçue, ce sourire venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel
+qu'elle se croyait incapable d'éprouver.
+
+Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. Le lendemain
+l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mère faisait pour la
+prendre; le surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça son
+nom:
+
+--Claude.
+
+Puis comme elle le répétait avec une intonation de tendresse, elle crut
+remarquer que la petite la regardait de ses yeux pâles en souriant,
+comme si c'était pour elle une agréable musique que cette voix qui la
+caressait; elle le répéta:
+
+--Claude, Claude.
+
+Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps elle chercha à
+produire des sons qui, bien que n'arrivant pas à l'articulation n'en
+étaient pas moins pour Ghislaine une réponse.
+
+Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie expérimentale,
+n'était pas en état de décider ni même de se demander si ce sourire et
+ces sons étaient nés d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le
+produit d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, lui
+souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus éloquente que
+celle des savants, celle que la mère,--humaine ou bête, parle à son
+enfant et que l'enfant parle à sa mère.
+
+Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait de rester
+dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la
+nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
+d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou
+piaillaient.
+
+Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que le médecin autorisait
+enfin leur départ, elle demeura anéantie.
+
+--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se méprenant sur la cause de
+son émotion.
+
+--Je ne crains rien.
+
+--Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année dernière à pareille
+époque; à vrai-dire même, tu es peut-être en meilleure santé, fortifiée
+par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus
+léger soupçon.
+
+--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?
+
+--L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue
+absence serait impossible à expliquer, elle n'a que trop duré. Je
+comprends que décidément j'ai eu tort de te laisser voir cette petite
+tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
+l'avait enlevée le premier jour, comme il était convenu, tu accepterais
+aujourd'hui notre départ sans penser à le retarder.
+
+--C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un certain point
+naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.
+
+--Impossible?
+
+--A ce moment, cette enfant ne représentait pour moi qu'un sentiment
+confus, aujourd'hui elle est ma fille.
+
+--Dis qu'elle est celle de ce misérable.
+
+--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un père, faut-il
+qu'elle n'ait pas de mère.
+
+--Alors, que veux-tu?
+
+--Je voudrais ne pas l'abandonner.
+
+--Comment?
+
+--Mais en restant près d'elle, en la gardant avec moi.
+
+--Ici?
+
+--Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.
+
+--Et ta réputation, ton honneur?
+
+--Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou mon honneur à ma fille?
+C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je
+suis libre, qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger,
+sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de
+Chambrais ne serait pas atteint.
+
+--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi.
+Si depuis bientôt un an je t'ai aimée et soutenue avec une tendresse
+paternelle, j'ai par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu
+en conviendras, n'est-ce pas?
+
+--De tout coeur.
+
+--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec
+la liberté dont tu parles: moi ton père, moi chef de famille, je ne
+permets pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse te
+pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai
+imposée, je l'ai prise avec l'autorité que me donne l'expérience de la
+vie et j'en assume toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle
+de la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; d'ici là tu
+décideras.
+
+--N'admettez pas un seul instant la pensée que je puisse vous désobéir,
+nous partirons samedi.
+
+--Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait t'empêcher de te
+suicider. Maintenant que ta résolution est prise, comprends que pas plus
+que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que
+les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; puis je viendrai la
+chercher et l'amènerai en France, près de Paris, où je pourrai la voir
+et la surveiller.
+
+
+
+VIII
+
+Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut
+arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu
+avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire
+immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons,
+aussi y tenait-elle.
+
+Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs
+heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud,
+le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les
+journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc
+le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à
+ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand
+talent.
+
+Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de
+l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois
+se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le
+maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne
+pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois
+qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice
+qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en
+fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le
+distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours
+prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller,
+à recevoir qui il voudrait inviter.
+
+Lady Cappadoce avait été positivement renversée.
+
+--Mais les leçons....
+
+--Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer
+mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et
+je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai
+disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M.
+Casparis....
+
+--Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce,
+poussée par la passion musicale.
+
+--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie
+m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
+d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle.
+
+--La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture.
+
+Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:
+
+--Peut-être l'ennuierait-elle davantage.
+
+--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce
+avec un mélange d'aigreur et de compassion.
+
+--Je dois donc la lui éviter.
+
+--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?
+
+--Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante
+de les faciliter.
+
+Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux
+arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait
+inspirés à Ghislaine.
+
+Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils avaient parlé
+de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son
+intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans
+doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais
+connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas
+se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et
+régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence,
+peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à
+quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?
+
+Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de
+gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules.
+
+C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle
+n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait.
+
+--Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire,
+mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière
+et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.
+
+--Comment serait-elle autre?
+
+--En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton
+père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge
+est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es
+émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au
+château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à
+moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et
+égaieraient cette monotonie?
+
+--Est-ce donc possible?
+
+--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible,
+et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir.
+
+--Je veux tout ce qui peut vous être agréable.
+
+--Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour
+les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est
+pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et
+d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.
+
+C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui
+avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il
+n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au
+trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait
+que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais
+impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande
+qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce
+mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne
+réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements
+les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que
+c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de
+ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien
+à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.
+
+De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste:
+d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible
+d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le
+reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le
+serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la
+sixième.
+
+Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux
+alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas
+la bataille?
+
+Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de
+s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté.
+
+Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom
+du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation
+douloureuse:
+
+--Vous avez invité M. d'Unières!
+
+Il évita de la regarder.
+
+--M'était-il possible de faire autrement?
+
+--Mais après ce qui s'est passé....
+
+--C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à
+l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de
+lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous
+ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui
+d'Italie, sans que je lui donne des explications.
+
+--Des explications?
+
+--Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais
+écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous
+examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand
+contentement.
+
+--Vous avez dit cela?
+
+--N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un
+autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande,
+moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez,
+je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait
+une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.
+
+--N'était-ce pas le mieux?
+
+--Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas cette injure, et je
+n'étais pas en disposition d'en faire à un homme tel que lui, que
+j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage
+par ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. Depuis, nous
+sommes restés en correspondance; il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a
+parlé de toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous rentrons,
+la première personne que je dois voir, c'est lui.
+
+--Et après?
+
+--C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous aviserons.
+
+--Je vous assure qu'il m'est très pénible de me trouver avec M.
+d'Unières.
+
+--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette
+impression pénible se calmera et passera....
+
+Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc
+l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas
+paraître intervenir dans le choix des invités de son oncle.
+
+--N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unières vous
+entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?
+
+--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.
+
+--Alors?
+
+--Je répondrai ce que tu voudras.
+
+--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.
+
+--J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des tiennes; mais
+puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne
+sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas
+être devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons et je
+n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des
+échappatoires; les médecins conseillent de ne pas te marier trop jeune;
+enfin je gagnerai du temps.
+
+--Il faudra toujours se prononcer à un certain moment.
+
+--Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on ne veut pas de lui et
+qu'alors il se retire.
+
+--Et s'il ne se retire pas?
+
+--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment sérieux,
+profond, et dans ce cas ce sera à toi de voir comment tu veux répondre
+à cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper de
+cela. En vertu de certaines idées, dont je sens toute la force, tu crois
+devoir renoncer à ton mariage avec d'Unières....
+
+--Avec lui et avec tout autre.
+
+--Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne romps pas ce mariage
+brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou
+en blessant d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.
+
+Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question
+entre M. de Chambrais et le comte d'Unières, et les raisons les
+meilleures s'enchaînèrent pour le justifier:
+
+Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de
+mariage, c'était d'abord par estime et par amitié pour le mari qui se
+présentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine
+était parfaitement en âge de se marier. Mais quand l'indisposition qui
+avait nécessité leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des
+médecins, il était revenu sur cette opinion.
+
+S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient se marier à
+dix-huit ans et même à seize, il en est d'autres pour lesquelles les
+mariages précoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux
+fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet développement
+qui, pour la Française, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans.
+Sans doute, Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant elle se
+trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable qu'on attendît
+ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait
+retardé, mieux s'en trouverait sa santé.
+
+A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre
+moral non moins grave pour M. de Chambrais.
+
+S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le comte d'Unières, il
+ne voulait cependant pas la marier à lui tout seul, et sans que par un
+choix librement fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand on ne
+connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine
+accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas
+elle-même--ce que justement il voulait. De là la vie nouvelle qu'il
+avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se
+déciderait, ce serait en connaissance de cause.
+
+--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de
+d'Unières, après ces explications, le mariage dépend de vous et est
+entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices,
+j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de
+meilleures conditions que vous.
+
+
+
+IX
+
+Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le seul homme qui pût
+faire revenir Ghislaine sur sa résolution: qu'il ne réussit pas et
+qu'elle s'obstinât dans son idée, qu'elle n'était pas digne de se
+marier, elle en arriverait un jour à reconnaître Claude; à la vérité,
+tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que
+lui donnait sa qualité d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine,
+empêcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle
+serait libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.
+
+Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des
+députés, le comte d'Unières s'était déjà placé à la tête du parti
+royaliste. Son élection violemment contestée l'avait, dès son entrée
+à la Chambre, amené à la tribune; et aux premières phrases il s'était
+révélé orateur. Il était facile de contester ce qu'il disait, il était
+impossible de ne pas écouter avec plaisir la langue qu'il parlait,
+abondante, imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue,
+avec des redites et des périodes inachevées, mais originale toujours,
+ne ressemblant pas plus à la phraséologie vague des avocats, qu'à la
+platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'élan,
+passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions littéraires, ni le
+bon goût, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraîner les
+esprits et d'ébranler les coeurs.
+
+On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, charmé bien
+vite, et son élection, qui pouvait être cassée dix fois, avait été
+validée. Ce fort et ce violent, qui était aussi un timide, serait
+probablement resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès
+l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours il s'était
+montré l'homme de son début.
+
+Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes pour se faire
+aimer, mais d'Unières n'était pas passionné seulement dans ses discours,
+et les passionnés enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par sa
+propre flamme met le feu à votre esprit et à votre coeur; avec cela beau
+garçon, d'une élégance simple, d'une distinction affable, tendre comme
+une femme, il entraînerait Ghislaine.
+
+Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, pour
+l'avoir rencontré trois fois, elle avait été à lui; maintenant, quoi
+qu'elle voulût, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence
+qu'il exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé paraître,
+en le voyant sur la liste des invités: indifférent, elle n'eût pas
+craint de se trouver avec lui.
+
+Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de
+Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet émoi,
+était la crainte que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi
+eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans une prudente réserve,
+mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient
+été menées à un point si avancé l'année précédente, et quand il lui
+disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu entrer dans des explications
+telles que le mieux encore était de s'en remettre au tact de d'Unières
+qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.
+
+Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité comme les autres,
+d'Unières, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir
+accaparer Ghislaine comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le
+déjeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc,
+il loua discrètement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la
+première fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pût donner
+à supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour.
+S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient sortis des mains de
+Le Nôtre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprès taillés à
+l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,
+Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allées et les pièces
+d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-être, il était l'homme de la
+tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant
+trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne parla que des
+oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, très
+simplement, sans aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et
+les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste,
+pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-même.
+
+--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités partis, il fut seul
+avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unières; n'a-t-il pas été
+parfait?
+
+Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré d'une grande
+discrétion.
+
+--Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.
+
+Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lèvres et qui
+était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion de le connaître mieux.
+Mais elle ne voulait pas gêner son oncle dans ses relations. Et en même
+temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât franchement,
+qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir d'Unières, et son oncle
+assurément la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à
+distance s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait renoncé
+à se marier? Au contraire, s'il ne lui était pas indifférent, pourquoi
+s'obstinait-elle à ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent
+qu'elle laissât lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons
+qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne
+comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fût
+un empêchement à ce mariage qu'il voulait.
+
+Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent qu'il plut à son
+oncle, non seulement à Chambrais où il n'y eut pas de réunion sans lui,
+mais encore à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes les fois
+qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis à
+l'Opéra, où son oncle se fit céder une loge par un de ses amis.
+
+Ce fut un événement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit
+paraître dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crêpe
+blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration
+et d'envie à plus d'une femme.
+
+--Quelle était cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait,
+et qu'on voyait pour la première fois à l'Opéra?
+
+Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde
+affirmaient que c'était la nièce du comte, la princesse Ghislaine;
+d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,
+ni ne l'ayant jamais rencontrée.
+
+Le collier trancha le différend; des femmes d'un certain âge, qui
+avaient été en relations avec la mère de Ghislaine, reconnaissaient ce
+collier fameux par la beauté et la pureté des quatre cents perles qui le
+composaient:
+
+--C'est le collier des princesses de Chambrais.
+
+--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette
+importance?
+
+C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce bijou comme il avait
+exigé la robe décolletée, au grand étonnement et à la grande gêne de
+Ghislaine qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un de ses
+axiomes.
+
+--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la
+toilette était la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre
+distinction?
+
+--Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou quand on ne doit pas
+se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.
+
+Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de donner ses autres
+raisons qui étaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que,
+quand le comte d'Unières viendrait dans sa loge, tout le monde eût les
+yeux tournés vers cette loge.
+
+Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_,
+on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte
+d'Unières, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir
+les fiançailles «d'une des plus nobles héritières du faubourg
+Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques
+du parti monarchique».
+
+Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait,
+non les français bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond
+mépris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas,
+en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille
+et même de l'avant-veille, soigneusement pliés sous le bras gauche, les
+serrant sur son coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle les
+finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la trace, comme si elle
+avait pris soin de jalonner son passage.
+
+Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut surprise un matin
+de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitée un numéro
+du _Morning Post_, et elle crut, tant était vive l'agitation de sa
+gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle
+qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se
+fâcha:
+
+--Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est pas de moi qu'il
+s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.
+
+Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques lignes du _Morning
+Post_ en le lui mettant devant les yeux.
+
+C'était la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais
+reproduisait, mais en la précisant, sinon pour Ghislaine, qui restait
+«l'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain», au moins
+pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti
+monarchique», qui était nommé tout au long.
+
+--N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage par un journal?
+demanda lady Cappadoce.
+
+--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de cette façon?
+
+Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher
+_Morning Post_ pût annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si
+méthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.
+
+--Ce ne serait pas vrai?
+
+--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.
+
+--Il aura été trompé par quelque journal français, répondit lady
+Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri;
+alors, ce n'est pas vrai?
+
+--Ce n'est pas vrai.
+
+--Convenez que cette intimité avec M. d'Unières est bien faite pour
+susciter ces bruits de mariage.
+
+Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, lady Cappadoce
+continua:
+
+--Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle soit fausse.
+Vous connaissez mon opinion sur les mariages précoces: ils sont rarement
+heureux, très rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage
+doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, et non pris au hasard. Ce
+n'est pas quand elle ne connaît ni le monde, ni la vie, qu'une jeune
+fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse
+entraîner par des considérations futiles: un nez bien dessiné, une barbe
+soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unières est
+d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais après?
+
+--Il me semble qu'il a autre chose.
+
+--C'est de son rôle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.
+
+--Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre ne dit pas ce qu'il
+vaut?
+
+--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui étaient de pauvres
+caractères.
+
+--C'est que justement le caractère chez M. d'Unières est à la hauteur du
+talent.
+
+--Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce
+ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.
+
+--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de façon à en rester
+là.
+
+Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne
+se trahissait que trop visiblement, elle ne l'était pas moins
+contre elle-même. Au lieu de défendre M. d'Unières et de confesser
+maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter sa
+gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?
+
+
+
+X
+
+Depuis longtemps déjà tout le monde admettait que le comte d'Unières
+était le fiancé de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de
+leur mariage, et c'était un étonnement que la date n'en fût pas encore
+fixée; cela était si bien accepté que quelques prétendants, qui avaient
+pensé un moment à se mettre sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon
+persévérer, puisque le choix était arrêté!
+
+Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne
+s'était encore dite entre eux, bien que l'assiduité de d'Unières se fût
+continués aussi constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas
+manqué une seule des réunions de chasses en plaine que le comte avait
+organisées à l'automne, ni celles des chasses à courre qui les avaient
+remplacées en hiver.
+
+Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à une femme qu'on
+l'aime; c'est même rarement de cette façon que les duos d'amour
+commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus
+rien à s'apprendre.
+
+Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semblé
+qu'elle était disposée à l'écouter et même à lui répondre, et toujours
+à l'instant où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté,
+voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, et que si
+elle s'était abandonnée quelques secondes auparavant, déjà elle s'était
+reprise.
+
+Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, n'étaient pas
+exclusivement féminines, et avaient des causes que d'autres plus experts
+que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui
+échappaient.
+
+A la longue, la situation était devenue difficile pour lui, et même
+jusqu'à un certain point ridicule, croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé
+ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus
+franchement.
+
+A bout de patience, il se décida à s'en expliquer avec M. de Chambrais
+qui, de son côté, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent
+toujours au même point, sans avancer d'un pas.
+
+--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me
+faire aimer, et vous avez ajouté, avec la bienveillance que vous m'avez
+toujours témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne
+n'étant dans de meilleures conditions que moi.
+
+--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont même
+plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à ce moment.
+
+--Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle Ghislaine que je la
+demande en mariage, elle vous répondra qu'elle m'accepte?
+
+Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément c'était que,
+s'il adressait cette demande à Ghislaine dans ces termes, la réponse
+qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il
+avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait
+pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'année précédente.
+Il fallait donc tourner cette difficulté.
+
+--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et
+même de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirés.
+
+--Vous le croyez?
+
+--J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai
+pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer
+m'a donné cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il est
+question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.
+
+--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous dire avec quelle
+joie profonde je reçois vos paroles, je crois que le moment est venu de
+lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.
+
+Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, ce fut une gêne
+inquiète.
+
+--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce mariage, il ne me
+reste plus qu'à lui demander le sien. Aussi bien la situation dans
+laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas
+plus pour nous que pour le monde.
+
+--Évidemment, répondit le comte, cependant....
+
+--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez
+parlé l'année dernière pour retarder cette date existent encore; mais je
+demande une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de
+devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me présenter
+ouvertement comme son fiancé, et j'attendrai.
+
+Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au
+pied du mur, se demandait comment sortir de là; ce dernier mot lui
+ouvrit un moyen:
+
+--Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder
+cette question de délai avec elle?
+
+--Assurément, c'est difficile.
+
+--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile
+de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous
+voulez une réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je
+ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlèverai pas la joie de
+lui dire votre amour.
+
+Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unières, que
+trop duré, il fallait en sortir; rien à attendre de bon à la prolonger,
+au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était grande
+et la responsabilité lourde pour lui.
+
+C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et on pouvait
+craindre de la perdre si le terrain n'était pas bien choisi; avec
+une volonté résolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur féru de
+certaines idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien rencontrer
+une invincible résistance.
+
+Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour
+de Paris à Chambrais, où il trouva Ghislaine seule au travail dans
+l'atelier de sculpture qu'elle avait fait aménager en ces derniers
+temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.
+
+D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe
+de chiens qu'elle était en train de modeler, un tablier de serge passé
+par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.
+
+Il lui adressa quelques encouragements aimables comme à l'ordinaire,
+puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invités pour une
+partie de pêche.
+
+--M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.
+
+Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette question.
+
+--Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.
+
+Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de celui qui était
+toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unières.
+
+--Après tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.
+
+--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ébauchoir en l'air,
+en regardant son oncle.
+
+--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unières... il se marie.
+
+En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés sur elle, il la vit
+pâlir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais
+déjà il était près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans
+ses bras.
+
+--Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.
+
+En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un fauteuil où il
+l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte
+tout de suite de ce qui s'était passé.
+
+--C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir
+employé. Il fallait bien t'amener à avouer ton amour....
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!
+
+--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se
+trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.
+
+Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.
+
+--C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne
+puis pas être sa femme.
+
+C'était une discussion à soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne
+la redoutait point: le coup avait ouvert une brèche par où il devait
+emporter toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.
+
+--Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!
+
+--Je ne suis pas digne de lui.
+
+--C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?
+
+--Suis-je la jeune fille qu'il suppose?
+
+Il eut un geste d'impatience:
+
+--Quelle drôle de façon de juger la vie quand on ne la connaît pas.
+Assurément il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions
+sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il
+faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne
+pas exagérer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute,
+tu entends, commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité
+d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en était ainsi
+je t'assure que la statistique du mariage serait changée. Quelle faute
+as-tu commise, toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable?
+Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton esprit, occupé ton
+coeur? As-tu une légèreté de conscience, une imprudence de conduite à te
+reprocher?
+
+--J'ai ma fille.
+
+--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune
+fille, la chaste jeune fille que étais il y a deux ans? A-t-elle laissé
+une souillure dans ton âme? une trace quelconque en toi?
+
+--Une honte dans ma vie.
+
+--Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours
+partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à
+ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je
+t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne
+serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais
+rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de
+l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave
+médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu
+étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie,
+j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne
+peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de
+devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce
+serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette
+folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus
+inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et
+sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles.
+
+Elle resta un moment silencieuse:
+
+--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la
+tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai
+d'autres aussi....
+
+--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que
+l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je
+serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi
+cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort,
+l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte
+à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte,
+tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et
+j'installe Claude ici avant deux mois.
+
+--Ici!
+
+--Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du
+jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel
+par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc
+te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à
+Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service;
+pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé,
+Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un
+bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui
+m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente
+nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de
+Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille
+qui leur a été confiée... la tienne.
+
+--Vous voulez....
+
+--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour
+enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu
+visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses
+devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je
+ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand
+tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous
+l'envoyions à Paris pour son éducation.
+
+--Oh! mon oncle, mon oncle.
+
+--Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout cela se réalise, tu
+fais d'un mot notre bonheur à tous le sien, le tien, le mien et celui de
+Claude.
+
+Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il
+la vit frémissante.
+
+--Qu'as-tu?
+
+--J'ai peur.
+
+--De quoi!
+
+--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.
+
+--De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce malheur que tu veux
+prévoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne
+t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.
+
+Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table sur laquelle se
+trouvaient un encrier et une plume.
+
+--J'écris la dépêche, dit-il.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix
+années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères,
+embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du
+rang peuvent donner de joies et de confiance.
+
+Elle aimait son mari d'un amour passionné.
+
+Le comte idolâtrait sa femme.
+
+Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un
+état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part
+d'exaltation.
+
+Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils
+n'en connaissaient pas le calme.
+
+Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la
+politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations
+ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse
+passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût
+au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte
+ne leur donnassent un vertige.
+
+Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient
+vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un
+regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant
+des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude
+à l'avance d'un accord parfait.
+
+Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques,
+discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus
+grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas
+toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé--ce qui était
+rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de
+respect.
+
+Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était
+mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se
+montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée,
+d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance
+dans son esprit, tant de foi dans son coeur!
+
+Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la
+principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur
+séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le
+repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le
+monde et les grandes réceptions.
+
+Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois
+en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient
+seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées
+par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été
+sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils
+tiraient de si profondes jouissances.
+
+C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de
+leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors
+que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de
+flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son
+mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.
+
+Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme
+un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se
+terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait
+un tel bonheur.
+
+Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains
+de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement
+murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle
+était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.
+
+Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse:
+
+--Non, disait-elle, c'est trop.
+
+Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et,
+dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était
+aimé.
+
+Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans
+leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait
+en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle
+raison de s'aimer davantage.
+
+Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris
+et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris
+place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
+vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique
+qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.
+
+Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la
+réponse qu'elle voulait.
+
+Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:
+
+--M. le comte d'Unières a la parole.
+
+Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les
+paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais
+comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
+interruptions et le boucan?
+
+Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un
+tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.
+
+Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le
+plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il
+avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans
+populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche
+en même temps qu'il consternait ses amis de la droite.
+
+Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander
+chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les
+applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées?
+
+Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et
+tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu
+le silence s'établissait et il commençait.
+
+Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant
+au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la
+Chambre entière restait attentive, quelle fierté!
+
+Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient
+l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa
+gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils
+faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que
+le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa
+conscience.
+
+Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur
+monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le
+talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.
+
+Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à
+la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur
+fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain
+de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la
+comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits
+détails était l'application même de leurs principes.
+
+Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux
+qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette
+fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à
+cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de
+devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à
+côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement,
+en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul
+bien souvent que le hasard les leur avait révélées!
+
+On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et
+le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le
+souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer
+une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence
+d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené,
+et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que
+les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la
+simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que
+la correction la plus irréprochable en souffrit en rien.
+
+Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était
+exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières,
+c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter.
+Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était
+sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières
+s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était
+montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même
+songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime
+que personne ne s'était encore aventuré à commettre.
+
+Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces
+engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse
+parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable
+d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et
+dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que
+si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On
+se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter
+l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages
+souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les
+exagérations de la mode.
+
+Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir
+leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de
+Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le
+comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la
+poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt
+il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée
+qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort.
+
+M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir
+de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de
+l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé,
+chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa
+légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette
+fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.
+
+Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop
+tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce
+sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait
+de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu.
+
+--Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce
+n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation
+à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir--mais,
+rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais,
+j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des
+femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde
+de plus heureuse, que toi?
+
+--Certes non, mon bon oncle.
+
+--Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un
+jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que
+sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et
+l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une
+position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La
+Crochardière, des pièces qui pourraient te servir.
+
+Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:
+
+--Il est revenu, murmura-t-elle.
+
+--Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré
+les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu
+depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui,
+toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à
+craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour
+ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention:
+«Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si
+cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de
+madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais
+lieu.
+
+
+
+II
+
+La mort de M. de Chambrais avait changé la situation et l'état de
+Claude.
+
+Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer sans que personne eût
+à s'occuper d'elle--au moins au point de vue légal.
+
+Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait
+pas à le savoir; arrivée à Chambrais en même temps que les Dagomer, on
+l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus
+attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni père ni
+mère, croyait-on, et encore n'en était-on pas bien sûr.
+
+La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité et même parfois
+quelques questions aux Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de
+Chambrais.
+
+On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler
+qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou à peu près. A la vérité,
+madame Dagomer aurait pu raconter comment, à Marseille, une femme qui
+avait prononcé quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui
+avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé
+le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt étant de se taire:
+pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas à se voir enlever une
+enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.
+
+Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette petite, c'est-à-dire que
+plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant à l'enfant, lui
+donnant des jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais quoi
+d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et le suppléât dans ses
+soins et ses attentions pour lesquels il était peu fait?
+
+D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite que madame
+d'Unières se montrait bonne et généreuse; elle l'était également pour
+les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi
+sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne n'avait pu remarquer si
+sa voix, lorsqu'elle s'adressait à Claude, avait des intonations plus
+tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus
+ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour cela des facultés
+d'observations ou des soupçons que n'avaient point les gens qui, par
+hasard, s'étaient rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle
+s'entretenait avec la petite ou la caressait.
+
+Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût trouvé quelque
+mystère à chercher dans l'existence de cette petite fille qui
+grandissait à côté de ses frères et soeurs, et se confondait avec eux
+comme s'ils eussent eu tous le même père et la même mère; aussi solide
+qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lâchant ses sabots pour mieux
+courir, et parlant en j'_avons_ et j'_étons_ comme une vraie paysanne
+de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de
+l'affection que lui témoignait M. de Chambrais pour établir sa
+supériorité sur ses camarades.
+
+Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'était rien
+parce qu'elle n'avait rien, était devenue, de par l'héritage qui lui
+tombait, un personnage.
+
+Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de naissance manquant,
+on l'avait remplacé par un acte de notoriété, qui, se basant sur une
+pièce trouvée dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus
+qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en septembre au lieu de
+février.
+
+Puis on lui avait institué un conseil de famille composé de gens
+d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, et toute la mécanique
+judiciaire s'était mise en marche pour elle.
+
+De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, on avait pu ne pas
+s'occuper, mais il n'en devait pas être de même de l'héritière du comte
+de Chambrais.
+
+Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation légale de Claude,
+Ghislaine n'avait pas à intervenir: qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit,
+et même qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les précautions
+que ses conseils lui avaient indiquées, et elle pouvait avoir toute
+confiance dans ceux qu'il avait lui-même choisis pour surveiller
+l'exécution de ses volontés.
+
+Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil de famille, d'accord
+avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.
+
+Héritière de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M.
+de Chambrais avait très gaillardement dépensée, Claude ne pouvait pas,
+semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait
+la mettre dans un couvent où elle recevrait l'éducation qui convenait à
+la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait
+presque doublée par l'accumulation des intérêts; mais par raisons de
+convenances, on n'avait pas voulu décider quel serait ce couvent, s'en
+remettant, pour ce choix, à la comtesse d'Unières, dont on demandait
+l'avis.
+
+L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser encore à
+Chambrais: elle savait que son oncle désirait que Claude n'entrât pas
+au couvent avant dix ans,--ce qui était vrai d'ailleurs, cette question
+ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,--et elle
+trouvait que la volonté de son oncle devait être respectée. Sans doute
+l'instruction de l'enfant devait être commencée: mais il semblait
+qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la mît au couvent tout
+de suite, ou sans qu'on l'envoyât à l'école communale, ce qui ne serait
+pas décent.
+
+Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, séparée de lady
+Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle
+en avait si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention de
+rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli
+l'héritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays
+que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance.
+Jusque-là elle supporterait son exil avec dignité, quelque part dans un
+village aux environs de Paris, dont le climat convenait à sa santé,--le
+climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique en France--et
+où elle pourrait cacher sa médiocrité.
+
+Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert
+dans le village une maisonnette qui, habitée autrefois par l'intendant,
+était libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là
+depuis huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant son
+temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes
+dans le jardin potager et les serres du château, pendant lesquelles elle
+choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi
+que les fleurs qui devaient décorer son salon, où Ghislaine seule lui
+faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait
+le château, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons
+pour le voir passer portant sur sa tête une manne pleine de légumes,
+de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la
+«vieille Anglaise,» racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement
+ou donné un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas
+l'éducation de Claude?
+
+Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, outragée
+évidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des
+leçons à une gamine qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait
+consenti à accepter une position subalterne, c'est qu'elle la plaçait
+auprès d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un
+rang des plus élevés dans la noblesse française dès le dixième siècle
+et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons
+souveraines....
+
+Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité des grands jours, tout
+à coup elle s'était arrêtée en souriant:
+
+--Il est vrai que les probabilités disent que cette enfant est aussi une
+Chambrais.
+
+Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.
+
+--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce
+cher comte; les hommes ont en France des libertés qu'il faut bien
+admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le
+suppose, il est le père de cette petite, la position se trouve changée:
+ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.
+
+Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter
+la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptée
+qu'elle avait proposé de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire
+travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation qui laissait si
+fort à désirer et sur tant de points.
+
+Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert
+depuis si longtemps de la sécheresse de son ancienne gouvernante, ne
+pouvait pas accepter que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste
+serait trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait chez les
+Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce.
+Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idée; elle était
+aimée par son père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre
+de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses frères et
+soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle
+ne serait point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle devrait
+perdre toute initiative.
+
+Se retranchant derrière la volonté de son oncle, elle n'avait donc pas
+accepté cette proposition d'internat, et Claude était venue simplement
+travailler quatre heures par jour--ce qui s'était trouvé déjà si dur
+pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des révoltes.
+
+--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce à Ghislaine,
+mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduité viendra.
+
+Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, elle l'était
+aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti à
+donner des leçons à une enfant habillée en paysanne, on mettait à Claude
+une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines
+soigneusement lacées, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre
+heures de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil
+vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en un tour de main,
+elle se débarrassait de sa belle robe, dénouait son ruban, lâchait ses
+bottines et, reprenant ses vêtements de tous les jours, son casaquin et
+ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher des nids, ou
+bien, la faucille à la main, couper de la fougère et de l'herbe pour ses
+vaches, rapportant sur sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans
+souci d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.
+
+Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait
+en cet attirail dans une allée de la forêt.
+
+--Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!
+
+Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine qu'on ne ferait
+rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:
+
+--Une sauvage!
+
+
+
+III
+
+L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre Claude au couvent était
+passé depuis plus d'un an, et cependant l'enfant était encore chez les
+Dagomer.
+
+Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité et
+l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, était cependant
+vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à
+coup changé; il avait semblé que cette intelligence et cet esprit
+s'alourdissaient, l'attention manquait, même pour ce qu'elle aimait; en
+même temps un arrêt dans le développement physique se produisait, elle
+devenait grêle et pâlissait, elle mangeait mal.
+
+Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de Paris, et celui-ci, la
+rassurant, avait ordonné simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de
+travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'était en
+faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.
+
+Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question de la mettre au
+couvent, et les heures des leçons de lady Cappadoce avaient été réduites
+de quatre à deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt
+minutes.
+
+Mais la paysanne que Claude avait été, comme les filles de Dagomer,
+jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout de suite retrouvée, et même il
+avait paru à Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire
+vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady
+Cappadoce.
+
+Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se fût trouvé là pour
+la voir venir, elle l'avait aperçue du dehors dans la cuisine du garde
+Claude, à cheval sur une chaise renversée: elle se tenait assise de
+côté, et au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe faisant
+queue; à la main, elle tenait une baguette de coudrier qui était une
+cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui
+trotte, elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»
+
+--Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.
+
+Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant très bien compris que
+tout lui était permis, aussi, après le premier moment de surprise, ne se
+gêna-t-elle pas pour répondre franchement en souriant:
+
+--Ma promenade au Bois.
+
+Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que Claude savait ce que
+c'était que le Bois.
+
+--Ah! tu vas au Bois?
+
+--Mais oui.
+
+--Souvent?
+
+--Toutes les fois que j'en ai la liberté.
+
+--Et quand as-tu cette liberté?
+
+--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.
+
+--On te défend donc d'aller au Bois?
+
+--Non, mais les autres se moquent de moi.
+
+Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les filles de Dagomer,
+avaient bien raison, mais elle ne dit rien.
+
+--Tu sais ce que c'est que le Bois?
+
+--Bien sûr; c'est une promenade où les gens du monde se rencontrent, où
+l'on se montre ses toilettes, où se font les grands mariages.
+
+Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une
+voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait
+pas être intimidée par ce rire.
+
+--Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du même ton affectueux.
+
+--C'est lady Cappadoce.
+
+--A propos de quoi?
+
+--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon
+col, elle me dit: «Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous
+vous tenez ainsi.»
+
+--Tu voudrais aller au Bois?
+
+--Oh! oui.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour me promener donc, pour voir.
+
+--Tu t'ennuies ici?
+
+--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.
+
+--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.
+
+--Je ne resterai pas toujours au couvent.
+
+--Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.
+
+--Je ne le voudrai pas; je me marierai.
+
+--Ah! tu penses à te marier?
+
+--Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais avoir un mari pour
+qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais
+être aimée.
+
+--Moi, je t'aime!
+
+--Vous êtes la comtesse d'Unières!
+
+Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille
+habituée à se faire une idée presque surnaturelle, religieuse, de cette
+comtesse d'Unières si loin d'elle.
+
+Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était donc vrai
+qu'elle était bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son
+ignorance, n'admettait même pas que cette distance pût être jamais
+franchie.
+
+Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre
+bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres;
+personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une
+faiblesse, elle qui toujours s'était si rigoureusement observée;
+d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa poitrine et,
+longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne
+comprenait pas.
+
+Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, elle s'arrêta
+brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.
+
+--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime
+bien.
+
+--C'est vrai, mais il n'est pas mon père.
+
+--On n'a pas toujours une mère et un père; à ton âge je n'avais plus les
+miens.
+
+--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....
+
+C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulût le
+continuer, chaque parole de Claude lui était une blessure.
+
+--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt pour changer l'entretien
+que par curiosité réelle, quelle étrange odeur!
+
+Claude se troubla.
+
+--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une
+pommade; est-ce une eau?
+
+Elle lui flaira les cheveux et le visage.
+
+--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mangé des
+bonbons?
+
+--Non.
+
+--Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a pas de mal à manger
+des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des
+petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?
+
+Claude hésita; enfin elle se décida:
+
+--C'est de la cire.
+
+--Quelle cire?
+
+--De la cire à cacheter les lettres.
+
+--Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!
+
+--C'est très bon; ça fait une pâte.
+
+--Une mauvaise pâte.
+
+--Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.
+
+--Où as-tu eu de la cire?
+
+--J'en ai pris chez lady Cappadoce.
+
+--Comment t'est venue cette idée?
+
+--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau
+de cire dans ma bouche sans penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai
+continué; j'aime mieux ça que les meilleurs bonbons.
+
+--Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la cire à cacheter n'est
+pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?
+
+--Oh!
+
+--Tu me feras plaisir.
+
+Claude la regarda un moment profondément dans les yeux:
+
+--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.
+
+--Grand plaisir.
+
+--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.
+
+Ghislaine, en redescendant au château, se trouva troublée et émue.
+
+Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec Claude et pût
+l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir
+à craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui était permis d'en
+montrer.
+
+Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!
+
+N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour
+être aimée! N'était-ce pas ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait,
+enfant, quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite aussi
+souffrait de cette solitude et, détournant les yeux d'un présent triste,
+les fixait sur l'avenir, que son imagination lui représentait tout plein
+de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces rêveries,
+ces regards jetés en avant; et par là elle trouvait entre sa fille et
+elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.
+
+Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle demandé ce
+qu'elle serait: fille de sa mère? fille de son père? Et la question
+était assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes,
+regards, attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère,
+nature, tout lui avait été matière à observation. Claude était une vraie
+brune avec les cheveux ondulés, mais cela ne tranchait rien, car si
+elle-même l'était, lui aussi avait les cheveux noirs frisés.
+
+Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire
+ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression du visage,
+généralement mélancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie,
+pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait
+été potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la maigreur et à
+la sécheresse de son père.
+
+Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si particulière et ce
+désir de mariage étaient quelque chose de caractéristique qui pouvait
+faire pencher la balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à
+cacheter n'était pas venue la relever. Assurément, ce n'était pas
+un fait insignifiant que cette perversion de goût. Jamais, dans son
+enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries,
+tandis que chez lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle
+maintenant dont le souvenir précisément lui était resté, parce qu'elles
+étaient aussi étonnantes que cette passion pour la cire à cacheter.
+
+De là son trouble et son émoi: justement parce que Claude tenait de son
+père par plus d'un côté, il aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une
+sollicitude de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait
+la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais chemin, en la
+mettant dans le bon, elle suivrait celui-là.
+
+Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme en même temps qu'assez
+douce pour cette tâche; et elle ne pouvait pas se montrer mère pour
+Claude.
+
+De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant si jusqu'à ce
+jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.
+
+Certes il était impossible que les conditions d'habitation pussent être
+meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde,
+vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa façade de pierres
+et de briques, bien exposée à la lisière du parc et de la plaine,
+abritée l'hiver, ombragée l'été, entourée de communs qui abritaient deux
+vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de
+légumes; et, puisque les médecins voulaient qu'elle vécut en paysanne,
+nulle part elle n'eût été mieux que là.
+
+De même il était impossible qu'elle eût un meilleur père nourricier
+et une meilleure mère que les Dagomer, qui étaient de braves gens,
+honnêtes, réguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne
+faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais enfants.
+
+Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était celle-là même qui
+l'avait élevée, un peu sèche il est vrai, rigide, austère, cependant
+pleine des plus hautes qualités.
+
+Mais était-ce assez!
+
+Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude qu'on n'a pas toujours
+un père et une mère, l'enfant lui avait répondu d'un mot qui ravivait
+tous ses doutes: «Vous avez connu les vôtres.»
+
+Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et de cette mère aimés
+et respectés avait eu sur sa destinée, tandis que Claude seule, depuis
+sa naissance, ne subissait que celle de la nature?
+
+
+
+IV
+
+Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de Dagomer pour voir
+Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne
+fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop répétées,
+deviendraient inexplicables; elle devait être prudente, elle voulait
+l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une
+raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle
+s'était donnée et manquât à sa promesse.
+
+Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide
+coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait qu'un mot avec Claude;
+peut-être même ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.
+
+Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller à la
+maison du garde, de même elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil
+et du seul mot. Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et
+le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours elle avait des
+questions à adresser à Claude, des recommandations à lui faire.
+
+Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady Cappadoce à l'heure
+des leçons, sous prétexte de savoir comment elle travaillait, mais elle
+avait dû y renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner
+qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on n'allait pas au delà de
+cet étonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce
+qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en était
+autrement.
+
+La première fois, la gouvernante avait été flattée que l'ancienne élève
+voulût assister à la leçon de la nouvelle, et elle avait donné à cette
+leçon une importance considérable--elle avait pionné. Mais à la seconde
+elle avait été surprise. A la troisième, son esprit curieux avait
+travaillé la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui
+la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer
+aux investigations de cette curiosité qui enregistrait les remarques les
+plus insignifiantes avec une implacable mémoire.
+
+D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours où le
+comte allait à Paris sans elle, il en résultait que celui qui le premier
+aurait pu s'en étonner et s'en plaindre devait les ignorer.
+
+Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tôt qu'elle ne
+l'attendait, et ne la trouvant pas au château, en amoureux pressé et non
+en mari jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre au plus
+vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'était la vérité,
+le domestique qu'il interrogeait avait répondu que madame la comtesse
+était sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde
+principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait
+aussi souvent parlé de ces visites: «C'est ce que madame la comtesse m'a
+dit hier en venant voir la petite.»
+
+«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne pensât qu'à cela; et
+comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en
+étonnait point, pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit
+rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.
+
+Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait pas le premier, et
+un jour enfin il s'était décidé:
+
+--Vous venez de chez Dagomer?
+
+--Oui.
+
+--Comment va Claude?
+
+--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.
+
+--Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de couvent.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Pourquoi l'y mettre?
+
+--C'est la volonté du conseil de famille.
+
+--Êtes-vous pressée de rentrer?
+
+--Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui
+semblait être le prélude d'une explication.
+
+--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus
+long; le temps est doux.
+
+En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil qui
+s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumière dorée;
+déjà une fraîcheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la
+chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules troublaient le silence
+du parc.
+
+Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine se demandant, le coeur
+serré, quelle allait être cette explication qui, assurément porterait
+sur Claude, s'efforçant de ne trahir son émotion ni par un mot qui lui
+échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posée
+sur le bras de son mari.
+
+--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.
+
+Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les choses banales
+de la vie ordinaire, leur habitude était d'employer le «vous»; au
+contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui était tendresse,
+ils se tutoyaient.
+
+--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.
+
+--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraître,
+plus profonde.
+
+Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer
+son regard et les tenant fixés sur sa main qu'elle sentait frémir.
+
+Cependant il fallait répondre:
+
+--Il est vrai, dit-elle.
+
+--Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras
+point que tu ne t'en caches pas?
+
+Elle ne répondit pas, incapable de trouver un mot.
+
+--Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion dont tu n'es pas
+maîtresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donné
+l'éveil. Je me suis demandé ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.
+
+Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait défaillir.
+
+--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au
+sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon
+observation ne me conduisait qu'à des contradictions; c'est le testament
+de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.
+
+C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; les paroles
+étaient terribles, le ton était affectueux et tendre comme à
+l'ordinaire.
+
+Il continua:
+
+--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de
+suite franchement, cela eût tranché la situation. Je ne l'ai pas fait,
+retenu par un sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore
+envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.
+
+Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son
+mari, lui avouer la vérité? Elle s'arrêta un moment, les jambes cassées
+par l'angoisse.
+
+Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans l'allée où, sur la
+mousse veloutée, elle traînait les pieds sans avoir la force de les
+lever.
+
+--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave,
+mais....
+
+Elle trébucha.
+
+--Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes pas à tes pieds;
+vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta
+tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment.
+Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul fait de
+l'institution de Claude comme légataire universelle, M. de Chambrais
+l'avait reconnue pour sa fille.
+
+--Ah!
+
+--....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher les sentiments
+affectueux qu'elle t'inspire.
+
+Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement s'échappa de ses
+lèvres contractées.
+
+--Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi là-dessus, le jour même de
+l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le
+répète, par un sentiment de respect pour la mémoire de ton oncle; mais
+aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, n'est plus de mise, et
+ce n'est pas porter atteinte à cette mémoire que d'accepter une parenté
+connue de tout le monde... à un certain point de vue c'est le contraire
+plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?
+
+--Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.
+
+--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament
+pour t'attacher à l'enfant, il est certain que la parenté n'a pas été
+tout d'abord la cause exclusivement déterminante de ton affection; si
+tu as été à elle inconsciemment pour ainsi dire, ça été parce que nous
+n'avons pas d'enfants; ton affection a été celle d'une maternité qui n'a
+pas d'aliment. Est-ce vrai?
+
+--Peut-être; je ne sais.
+
+--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu
+sur un même objet, il y ramène tout; il est donc tout naturel que tu te
+sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite,
+avant même de soupçonner que c'était à la fille de ton oncle que tu
+t'attachais, à ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation
+change.
+
+Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la plaça en face de lui,
+de manière à plonger dans ses yeux:
+
+--Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une voix vibrante de passion,
+toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que
+j'adore, que je vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur,
+toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passé, tu
+n'admettras jamais la pensée, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse
+se cacher un reproche détourné, ou même une plainte. Si le chagrin de
+notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende
+responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre
+moi-même, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme.
+N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou
+tout au moins d'en tromper l'impatience?
+
+Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait
+pas.
+
+--Tu ne vois pas comment?
+
+--Non.
+
+--En prenant Claude.
+
+Elle poussa un cri.
+
+--N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite est ta cousine
+et par la mort de son père tu te trouves sa seule parente, sa mère en
+quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort
+de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, mais poussée par une force à
+laquelle tu voulais en vain résister, tu as été cette mère pour elle. En
+réalité, ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si tu faisais
+mal et te le reprochais; mais enfin il en a été ainsi: une vraie mère
+n'aurait pas été meilleure, plus affectueuse, plus prévenante, plus
+dévouée que tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en eussent
+d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée m'est venue que tu sois
+cette mère, franchement; pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec
+nous.
+
+--Tu veux!
+
+--Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers temps, je l'ai
+étudiée: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour être
+heureuse il ne lui manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons la
+faire heureuse.
+
+Le saisissement avait été si profond que Ghislaine resta quelque temps
+sans trouver un mot: sa fille lui était rendue; aux yeux de tous, elle
+devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles,
+les caresses les plus tendres lui étaient permises; plus de sourdine à
+la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'élever, la former.
+Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnée quel bonheur!
+
+Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute
+palpitante elle le serra dans une vive étreinte:
+
+--Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le tien!
+
+Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit un long baiser.
+
+Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas que mère, elle
+était femme aussi; ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle devait
+penser, c'était encore et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait
+et qu'elle aimait.
+
+Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit;
+pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer?
+Était-ce loyal?
+
+Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser
+le bonheur de ce mari?
+
+Son angoisse l'étouffait.
+
+Cependant il fallait répondre:
+
+--Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Personne ne doit être entre nous; notre enfant à nous, si nous en
+avons un, oui; un autre, jamais.
+
+--Je croyais aller au-devant de ton désir.
+
+--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément touchée; mais
+c'est à moi d'être sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la
+surveillerai de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: toi, tu
+ne dois pas être son père.
+
+
+
+V
+
+Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontré Soupert,
+ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages
+environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin,
+attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient échangé une
+parole.
+
+Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses
+grandes manières d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'était tout.
+
+Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde n'avait jamais fait
+arrêter sa voiture quand elle l'avait rencontré seul sur la route,
+et dans son salut se montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à
+distance s'il avait eu la pensée de s'imposer.
+
+Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il se l'était demandé,
+ne pouvant pas deviner le sentiment de gêne et même de honte qu'il
+inspirait à son ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse
+à cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir à cette
+ancienne élève, dont il parlait toujours avec plaisir.
+
+--Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, quand elle était
+princesse de Chambrais, et vraiment elle était douée pour la musique.
+Quand ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer par un garçon
+qui était bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.
+
+Et quand il se trouvait avec des gens en état de s'intéresser à
+l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force détails sur
+le portrait du grand seigneur russe:
+
+--Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste de talent s'il
+avait vécu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garçon est
+mort en Amérique où il avait été donner des concerts; depuis dix ans,
+personne n'a entendu parler de lui.
+
+Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. Quel
+contraste réconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce
+garçon! Né chétif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la
+force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une
+journée de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garçon,
+que la nature semblait avoir créé pour vivre cent ans, avait été se
+faire tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà où se
+montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art
+pour but; Nicétas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la
+perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus
+parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait
+dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la
+caisse était vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne
+occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette philosophie, il
+l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci n'avait pas profité de cette
+leçon, et il était mort; c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais
+regretté personne, donnait parfois un souvenir attristé à ce garçon.
+
+--Pauvre Nicétas!
+
+Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à manger devant un
+grog à l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant à petits coups, le soleil
+qui se couchait derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre
+ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre
+s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. C'était celle d'un homme de
+grande taille au visage brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille,
+la physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé et plus encore
+désordonné: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunâtre, cravate en
+foulard bleu, chapeau-melon.
+
+--Bonsoir, maëstro.
+
+Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, où il acceptait
+toutes les familiarités pour ne pas boire seul, mais chez lui il se
+souvenait de ce qu'il avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette
+façon de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un qu'il ne
+connaissait pas, le fâcha:
+
+--Bonsoir, dit-il sèchement.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Je vous connais donc?
+
+--Un peu.
+
+--Alors pardonnez-moi.
+
+Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert vint à la fenêtre.
+
+Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en
+évoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigué et cette physionomie dure
+ne lui disaient rien.
+
+--Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.
+
+--Ici.
+
+De nouveau il l'examina.
+
+--Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières changent, la
+voix est plus fidèle.
+
+--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de
+trouver.
+
+--Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que
+les yeux.
+
+--Il faut le croire.
+
+--Le bambino!
+
+--Lui-même.
+
+--Tu n'es donc pas mort?
+
+--Vous voyez.
+
+--Au moins tu as diablement changé.
+
+--Il paraît.
+
+--Allons, allons, enjambe la fenêtre.
+
+En même temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.
+
+--Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, mon cher garçon, et
+de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.
+
+--Mais non.
+
+--Prends une chaise, tu vas boire un grog.
+
+Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas lui arrêta la main:
+
+--Pas d'eau, je vous prie.
+
+Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, il l'examina de
+nouveau:
+
+--Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en mettant ses deux coudes
+sur la table. A une certaine soirée qui remonte loin, une douzaine
+d'années au moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à cette
+fenêtre; il était plus tard seulement, mais la saison était la même,
+le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marché dans la nuit
+puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te décider à
+boire ton grog. T'en souviens-tu?
+
+--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre
+verre: «Voilà le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire,
+illusion et folie!»
+
+--Et la vie t'a montré que j'avais raison?
+
+--Que trop.
+
+--Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que
+tu es quitté la France?
+
+--Pas précisément, mais vous savez que je n'ai pas été voué au rose à ma
+naissance.
+
+Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un
+trait.
+
+--Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?
+
+--Quelques jours.
+
+--C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de suite.
+
+--Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce pays auprès de qui j'aie
+trouvé de la sympathie, le seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien
+attendre en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce rapport, ma
+première pensée a été pour vous.
+
+Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins flatté de ce
+souvenir.
+
+--Et le violon? demanda-t-il:
+
+--Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.
+
+--Avec ton talent!
+
+--Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et une duperie. On croit
+au talent à quinze ans, à celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit
+celui qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce qui m'est
+arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'était duperie de
+travailler soi-même au lieu de faire travailler les autres, et j'ai
+vendu mon violon tout simplement à un plus naïf que moi.
+
+--Les journaux parlaient de tes succès là-bas.
+
+--Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire
+était mauvaise.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaillé aux mines
+et j'ai gagné une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai
+fait de la culture et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration pour
+les Chinois vivants et de réexportation pour les Chinois morts. J'ai été
+officier au service du Pérou. En Colombie, je me suis un peu marié, mais
+si peu que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la
+Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur de théâtre, et ç'a été mon beau
+temps: ayant des comédiens, des musiciens à diriger, je leur ai fait
+payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai été journaliste
+à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, maître-d'hôtel à San-Francisco,
+photographe au Canada; et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez
+pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la
+destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit.
+Paris est un bon terrain pour la lutte.
+
+--Et que veux-tu faire?
+
+--Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins de me donner des
+aptitudes diverses en me débarrassant d'un tas de préjugés gênants.
+
+--Et le levier?
+
+--Il est là.
+
+Disant cela, il se frappa le front.
+
+--Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert en mettant la main
+sur sa poche.
+
+--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais
+que la fortune et moi nous sommes brouillés depuis pas mal de temps.
+Pourtant, le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, viens la
+chercher; s'il y en a une à la maison, elle sera pour toi.
+
+Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boîte en bois blanc
+dans laquelle sonnèrent trois ou quatre pièces de cinq francs; depuis
+quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et
+c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.
+
+--Partageons, dit-il.
+
+Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pièces de
+monnaie: Nicétas prit douze francs.
+
+--Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.
+
+--Quand tu voudras, quand tu pourras.
+
+Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.
+
+--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée dont nous évoquions le
+souvenir tout à l'heure, nous avons discuté la question de savoir si
+tu avais bien ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de Chambrais à
+t'épouser!
+
+--Mal, aussi bêtement que possible.
+
+--Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet effet alors: tu lui
+avais fait une déclaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait
+flanqué à la porte?
+
+--Précisément.
+
+--Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte d'Unières; ils
+s'adorent.
+
+--J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, précisément, il y a
+dix ans, où je rédigeais un journal français à Baton-Rouge. Qu'est-ce
+que c'est que ce comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbécile?
+C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs
+orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon,
+généreux, digne de sa femme.
+
+--Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il me semble; la
+générosité des riches me fait rire.
+
+--Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.
+
+--Il a fait de mauvaises spéculations?
+
+--M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais,
+l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a
+laissé toute sa fortune à un enfant naturel, une petite fille dont la
+naissance est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....
+
+--Quel âge a-t-elle?
+
+--Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je te disais que du vivant
+de M. de Chambrais elle était élevée chez un garde du château; et depuis
+la mort du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. Par là, tu
+peux voir que les d'Unières sont bien les braves gens dont je parlais,
+puisqu'ils n'en veulent point à cette petite qui leur enlève une belle
+fortune.
+
+
+
+VI
+
+La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi
+plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à
+manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze
+années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette
+nuit-là, elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après
+un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et
+retourner à Paris.
+
+Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot de Parisiens
+débarquant en habits de fête, qui lui rappela que c'était dimanche.
+Qu'irait-il faire à Paris, ou rien de particulier ne l'appelait
+d'ailleurs, quand tout le monde venait à la campagne: errer par les rues
+désertes dans ce costume de besoigneux n'était pas pour lui plaire;
+pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les
+douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés aux
+quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été rejoindre; après une
+promenade de quelques heures il pourrait se payer un dîner champêtre et
+le soir reprendre le train pour Paris.
+
+Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là qu'ailleurs et même
+mieux, il aurait plaisir à revoir ces bois où tant de fois il s'était
+promené en rêvant à Ghislaine.
+
+Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient sous une
+légère brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le
+pressait.
+
+C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, passionnément
+aimée; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune
+n'avait ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait retrouvé
+cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait été son beau temps dans
+sa vie tourmentée, le seul qui lut eût laissé des souvenirs heureux,
+auxquels il eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé
+l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans le présent.
+
+Quel fou, quel naïf il avait été!
+
+Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi ne l'avait-elle
+pas aimé! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repoussé, et voilà où
+il en était arrivé. Découragé, il avait abandonné le métier qu'il
+avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard,
+misérable jouet de sa destinée, solitaire, sans soutien, sans but, sans
+autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.
+
+La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile qu'il lui
+fallait, ce d'Unières.
+
+Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet
+imbécile et de lui rire au nez.
+
+--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore.
+Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chassé et pourtant je suis
+toujours entre elle et toi.
+
+Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voilà qui eût
+été vraiment drôle.
+
+Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à coup, et se frappa
+le front.
+
+Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il pas bizarre
+qu'après son aventure elle eût voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se
+sauve pas quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant des
+mois.
+
+L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence
+et où le comte l'avait cachée.
+
+Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette
+idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté;
+se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable
+de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer
+et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour
+secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de
+partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais,
+depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui
+avait raconté devait le faire réfléchir.
+
+Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait
+chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa
+nièce s'en fâchât?
+
+Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de
+cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si
+Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.
+
+N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins
+curieuse?
+
+--Hé, hé!
+
+Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le
+sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres;
+l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient
+abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions.
+
+Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de
+l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces,
+la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour
+sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation
+embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte.
+
+Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet
+enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au
+château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir
+près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer
+son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet
+d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir.
+
+La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier
+abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions
+plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le
+comte pouvait tout aussi bien être le père.
+
+Avant de rien décider, le mieux était donc de voir et de se renseigner,
+c'est-à-dire de faire une enquête à Chambrais même.
+
+Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant
+Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.
+
+Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en était le père,
+lui; et c'était une situation que celle de père d'une héritière pour un
+homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait
+été bien avisé de revenir en France, et comme il le disait à Soupert,
+Paris était un bon terrain pour la lutte.
+
+Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches:
+sans doute, c'étaient les vêpres. Au temps où il était le professeur de
+Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en épousant un des chefs
+du parti catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques
+religieuses, il y avait donc chance de la trouver à l'église; si en ce
+moment elle habitait Chambrais.
+
+Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: de loin on
+entendait les ronflements de l'ophicléide et les notes claires des voix
+enfantines. Bâtie au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres
+meulières, comme dans la plupart des villages environnants, l'église
+de Chambrais est des plus simple, au moins à l'extérieur, ce genre de
+matériaux ne comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la piété
+des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures,
+de tableaux, de statues qui lui donnent un caractère particulier
+qu'accentue encore la chapelle funéraire de la famille, prise dans le
+collatéral de gauche et fermée par une magnifique grille en fer forgé
+du quinzième siècle, achetée en Flandre et offerte par le père de
+Ghislaine.
+
+Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après l'avoir longtemps
+et minutieusement cherchée dans l'église, Nicétas aperçut madame
+d'Unières, ayant près d'elle un homme de tournure élégante qui ne
+pouvait être que son mari.
+
+Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura quelques mots qui le
+firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les
+entendirent:
+
+--Dommage.
+
+Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration la retrouvant
+telle qu'il l'avait aimée; il semblait que l'âge pour elle n'eût pas
+marché, et qu'elle fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit
+ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur profonde, et sa
+bonne grâce, sa simplicité de tenue étaient toujours les mêmes.
+
+Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; qu'après douze
+ans d'absence personne ne voulait le reconnaître!
+
+Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était pas arrêté, il
+devait être prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur
+le parvis en attendant la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on
+commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de façon à ce qu'elle dût
+passer devant lui.
+
+En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son mari,
+s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait près d'elle, tout en
+répondant d'une inclinaison de tête et d'un sourire affable aux saluts
+qu'on lui adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée
+dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au
+moins qu'elle ne le remarqua pas.
+
+Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières qui, en apercevant
+cet inconnu, tourna la tête vers lui; quand leurs yeux se croisèrent,
+Nicétas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le mot
+qu'il avait déjà dit plusieurs fois.
+
+--Imbécile.
+
+Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les manières, cet
+imbécile n'était pas le premier venu.
+
+Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître dans la rue
+qui conduit au château.
+
+Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, sa fille
+avait-elle passé devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues,
+comment l'eût-il devinée? C'était son enquête qui devait la lui faire
+connaître.
+
+Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer en
+interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il
+rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de
+ne rien apprendre, en même temps que ce serait le meilleur aussi de se
+trahir.
+
+--De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui
+était-il? Que voulait-il?
+
+Ces manières primitives n'étaient point de son âge; l'épreuve qu'il
+avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naïves et plus
+sûres.
+
+Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant chaud, il
+entrait quelquefois pour se rafraîchir dans un cabaret situé à une
+petite distance du château et portant précisément pour enseigne: «Au
+Château»; il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce serait
+bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec
+un paysan ou un domestique.
+
+A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement les valets
+d'écurie, les garçons jardiniers qui, n'étant point nourris au château,
+prenaient là leurs repas; il devait en être toujours ainsi.
+
+De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret était toujours plein;
+il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne
+trouvait pas un bavard qui voulût parler. Il est vrai que pour parler,
+il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait
+toute la journée, toute la soirée à lui.
+
+Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise des
+tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres
+on abattait des cartes grasses. A coté des paysans aux mains calleuses
+et encroûtées, au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques
+du château, valets d'écurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on
+reconnaissait tout de suite à leur menton bleu et à leurs belles
+manières.
+
+Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.
+
+
+
+VII
+
+Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent d'écouter; et
+sans en avoir l'air, tout en buvant à petits coups son absinthe, il se
+mit à étudier les gens du château qui l'entouraient, cherchant celui
+qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner
+utilement.
+
+Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, mais bientôt on
+avait paru ne plus faire attention à lui, ce qui lui permit de se livrer
+à son examen.
+
+Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces
+domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient être tous plus
+décoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui était borgne, un
+autre boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que c'était
+une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, et il conclut que le
+d'Unières était un avare qui ne dédaignait aucune économie, même celles
+qui conduisent au ridicule, car sûrement il ne payait pas ces pauvres
+diables aussi cher que de beaux gars dont on achète la prestance autant
+que les services.
+
+En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant ce choix à
+l'économie. Chez le comte d'Unières, les pauvres diables étaient payés
+aussi bien que partout, seulement ils n'étaient point repoussés pour
+leur infirmité comme ils le sont généralement, et s'il n'y avait pas
+de maison où cochers, valets de pied, maîtres d'hôtel fussent plus
+décoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
+étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les
+avait faits.
+
+Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin
+quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les
+ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils
+se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux
+cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de
+rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites,
+sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se
+rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de
+l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non
+d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.
+
+Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un
+garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent
+timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur
+l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court
+à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus
+ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas
+d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main.
+
+--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
+
+--Bonjour, la compagnie.
+
+Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées,
+devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets.
+
+Dagomer porta la main à sa casquette:
+
+--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+--Volontiers.
+
+Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un
+tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
+
+--Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.
+
+--Mais non.
+
+--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.
+
+--Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, à l'air ouvert et bon
+enfant, mais rude en même temps et surtout résolu.
+
+--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgré votre
+main coupée vous ne manquez pas un lapin?
+
+--Généralement celui qui déboule est boulé, mais dire que je n'en ai
+jamais manqué, ce qui s'appelle un seul, ça ne serai pas vrai.
+
+--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous êtes fait arranger
+comme ça, dit un paysan à l'air grincheux et qui avait probablement des
+raisons personnelles pour en vouloir au garde.
+
+--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le
+premier, ça n'est pas étonnant, mais malgré ma main gauche cassée, j'en
+ai tout de même démoli un de la main droite; c'est dommage que celui-là
+ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup était bon.
+
+Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement à sucrer le café
+qu'on venait de lui servir; c'était le dimanche seulement qu'il entrait
+au cabaret, et ce jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il
+s'offrait une tasse de café.
+
+--C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda Nicétas.
+
+--Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. Vous connaissez
+Crèvecoeur?
+
+--Non.
+
+--Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.
+
+Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le casa dans sa
+mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être était-ce là que l'enfant
+avait vécu avant de venir à Chambrais!
+
+Cependant Dagomer battait son café à petits coups de cuillère, et le
+dégustait béatement sans plus faire attention à Nicétas que s'il avait
+eu en face de lui une figure de cire.
+
+Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite
+qui, pour Nicétas, n'avaient pas d'intérêt: de temps en temps un mot sur
+les biens de la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie sur
+les femmes de service du château, et c'était tout.
+
+Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans doute, ces domestiques
+n'allaient pas rester là jusqu'au soir.
+
+--Puisque le hasard nous place à la même table, dit-il en s'adressant à
+Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de
+vous adresser une question?
+
+--A votre service.
+
+--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le château?
+
+--Pour sûr.
+
+--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?
+
+--Oui.
+
+--Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à mardi.
+
+--Dame!
+
+En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer se ravisa; et
+appelant:
+
+--Monsieur Auguste.
+
+Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire protecteur:
+
+--Monsieur Dagomer.
+
+--Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il désigna
+Nicétas,--voudrait visiter le château et il demande s'il faudra qu'il
+reste jusqu'à mardi.
+
+M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que
+produisait son costume sur ce personnage important, habitué à juger les
+gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques
+paroles habiles:
+
+--Je suis chargé par un journal américain dont je suis correspondant,
+dit-il, de lui envoyer la description du château de Chambrais, et je
+serais très gêné de différer ma visite jusqu'à mardi.
+
+--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, évidemment
+parce qu'il admettait qu'un journaliste américain pouvait être négligé
+dans sa tenue.
+
+--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda
+Nicétas.
+
+--Avec plaisir.
+
+Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le le cabaretier. M.
+Auguste désirait un apéritif, Dagomer un «autre café»; quand ils furent
+servis, l'entretien reprit:
+
+--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M.
+le comte ne va pas demain à la Chambre et si madame la comtesse ne
+l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire,
+je vous ferai visiter le château: venez à une heure, j'aurai fini de
+déjeuner.
+
+Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements sur le château,
+sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'étendue du
+parc, puis il passa aux maîtres.
+
+--Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a épousé la princesse de
+Chambrais?
+
+--Dix ans.
+
+--Combien d'enfants?
+
+Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet pour prendre des
+notes.
+
+--Ils n'ont pas d'enfants.
+
+--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.
+
+--Ils n'en ont jamais eu.
+
+--S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a
+pas un oncle?
+
+--Il est mort.
+
+--Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa nièce, c'est sa nièce
+qui a hérité de lui?
+
+--Pas précisément.
+
+--Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, on est très curieux
+de ces détails, et rien de ce qui touche le comte d'Unières, le grand
+orateur, n'est indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le
+comte de Chambrais.
+
+--Non.
+
+--Alors l'oncle avait des enfants?
+
+--Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour laquelle il avait
+de l'affection.
+
+--Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune fille comme vous
+dites.
+
+--Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.
+
+--Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, interrompit
+Dagomer, en donnant un coup de coude à M. Auguste.
+
+Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au château, et le
+garde, le fusil à l'épaule, le suivit.
+
+Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer d'autres interrogations;
+alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait
+à Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire
+causer l'aubergiste.
+
+Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les rues du village et
+devant le château. Puis il dîna longuement à côté des palefreniers, dont
+les conversations, qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent
+rien d'intéressant: la qualité des voitures du comte, les mérites de ses
+chevaux lui étant tout à fait indifférents.
+
+Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put échanger quelques
+paroles avec l'aubergiste, jusqu'à ce moment trop occupé pour bavarder.
+
+--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée M. Auguste.
+
+--Quelle histoire?
+
+--Celle de l'enfant du comte de Chambrais.
+
+--La petite Claude?
+
+--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unières
+ne soit pas fâchée d'être privée d'un héritage sur lequel elle devait
+compter?
+
+--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fâchera pour des affaires
+d'argent, le monde sera changé.
+
+--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...
+
+--Comment si c'est sa fille!
+
+--Reconnue?
+
+--Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de naissance.
+
+--Mais on a toujours un acte de naissance.
+
+--Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de la succession
+puisqu'il a fallu un acte de notoriété et que MM. Vaubourdin et Meunier
+ont été témoins.
+
+--Et à combien se monte cette fortune? demanda Nicétas qui n'eut pas la
+patience de filer cette question.
+
+--Soixante mille francs de rente.
+
+Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là était encore
+assez beau pour l'empêcher de dormir quand il fut au lit.
+
+--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mangé la plus
+grosse part de son héritage? Comment? Avec qui?
+
+Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse quand une autre
+plus urgente et plus brûlante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait
+à son attention.
+
+Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle
+n'était pas née en France, ou qu'on avait caché l'accouchement de la
+mère.
+
+Et alors il était non moins évident que cette mère était Ghislaine,
+emmenée par son oncle dans quelque pays perdu, où elle avait passé le
+temps de sa grossesse et où elle était accouchée.
+
+C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément il avait cédé à
+une bonne inspiration en venant à Chambrais.
+
+--Soixante mille francs de rente!
+
+
+
+VIII
+
+Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essayé de
+parler de Claude, il voulut risquer une tentative auprès de celui-ci,
+et le lendemain dans la matinée il se dirigea vers le pavillon du garde
+qu'il connaissait bien pour être plus d'une fois, au temps de ses
+leçons, sorti par cette porte.
+
+D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui était sa fille.
+A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc
+faire l'expérience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï
+son père, ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait
+intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se présentait; au
+milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il la sienne?
+
+Son intention n'était pas d'entrer simplement chez le garde et de
+commencer un interrogatoire en règle, car ce serait, semblait-il, le
+plus sûr moyen pour se faire mettre à la porte: il procéderait avec
+moins de naïveté.
+
+En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs,
+longe les murs du parc, et en dix minutes il était arrivé en vue du
+pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.
+
+Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se
+composait de trois garçons et de quatre filles, sans compter Claude,
+ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au
+milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et comme il avait
+appris aussi que Claude travaillait dans l'après-midi chez lady
+Cappadoce, il était à peu près certain de la trouver chez le garde ou
+aux alentours.
+
+Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut personne et n'entendit
+aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenêtres étaient
+ouvertes, les habitants sûrement n'étaient pas loin: sur le seuil, deux
+bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des
+poules allaient de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.
+
+Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il
+s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit à dessiner
+le pavillon. Sans être en état de faire un vrai dessin, il pouvait
+cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa
+présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps que cela lui
+permettait aussi de rester là autant qu'il voudrait: il verrait venir.
+
+Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un bâtiment
+attenant au pavillon; elle portait sur son épaule une charge de linge
+mouillé qu'elle étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six
+et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment madame Dagomer et ses
+filles; elles ne parurent pas faire attention à lui; leur travail
+achevé, elles rentrèrent dans le bâtiment.
+
+Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une
+prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixés sur le pavillon, il
+entendit un bruit de pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il
+vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tête:
+elle était vêtue d'une robe d'indienne toute mouillée par le bas, et
+chaussée de sabots; bien qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point
+qu'une fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la comtesse
+d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.
+
+Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à terre, et s'arrêtant,
+elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils
+engageaient une conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque
+chose.
+
+--Bonjour, mademoiselle.
+
+--Bonjour, monsieur.
+
+Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait
+en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes
+auparavant, ni à leur mère.
+
+Elles étaient blondasses, elle était brune; elles étaient épaisses, elle
+était svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux
+profonds et ses cheveux noirs ondulés,--les cheveux de Ghislaine.
+
+Allons, décidément, la voix du sang était muette en lui: à la vue de
+cette fillette dont il était le père, son coeur n'avait pas du tout
+bondi.
+
+Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.
+
+--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?
+
+--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.
+
+Il était fixé.
+
+--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompé, vous êtes
+mademoiselle Claude.
+
+--Vous me connaissez?
+
+--J'ai entendu parler de vous.
+
+Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise mine eût entendu
+parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce
+costume:
+
+--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes lapins, dit-elle; pour
+aller arracher des coquelicots dans les blés je n'allais pas m'habiller.
+
+--Assurément.
+
+Elle se pencha au-dessus du carnet:
+
+--C'est notre maison que vous faites là?
+
+--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!
+
+--Oui et non.
+
+--Vous dessinez?
+
+--Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.
+
+--Vous allez au couvent l'année prochaine?
+
+--J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder
+parce que j'étais malade; il est venu un médecin de Paris qui a dit que
+je devais vivre en paysanne.
+
+--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?
+
+--Elle est bonne pour tout le monde.
+
+--Je veux dire elle vous aime?
+
+--Mais oui.
+
+--Elle s'occupe de vous?
+
+--Certainement.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Tous les jours quand elle est à Chambrais.
+
+--Vous allez au château?
+
+--Non, c'est elle qui vient.
+
+Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua
+une question plus décisive:
+
+--Elle est votre parente, n'est-ce pas?
+
+Claude fixa sur lui ses yeux profonds:
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?
+
+--Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, d'être de la
+famille de la comtesse d'Unières.
+
+Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette de cet âge, mais
+qui, dans sa pensée, avait pour but certainement de couper court à ces
+questions:
+
+--Je n'ai pas de parents.
+
+--Qui vous a dit cela?
+
+--Je le sais bien.
+
+--Si vous vous trompiez?
+
+--On me l'a dit.
+
+--Si l'on vous avait trompée?
+
+Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui contractait son visage:
+
+--Vous connaissez mes parents?
+
+--Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui vous aimerait, près de
+qui vous pourriez vivre?
+
+--Et une mère?
+
+--Une mère aussi.
+
+--Qui m'embrasserait?
+
+--Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.
+
+--Où sont mes parents?
+
+Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.
+
+--Je ne peux vous le dire... en ce moment.
+
+--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?
+
+--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre père.
+
+--Vous croyez! Vous ne savez donc pas?
+
+--Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la preuve que vous êtes
+bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore
+tout à fait. Vous savez que votre naissance est entourée de mystère?
+
+--C'est vrai.
+
+--Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.
+
+--Comment?
+
+--En me disant tout ce que vous savez vous-même.
+
+--Je ne sais rien.
+
+--Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû remarquer dans votre
+enfance, depuis que vous êtes en âge de voir et de comprendre, des
+choses qui ont dû vous frapper.
+
+--Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'étais
+pas sa fille, car je croyais que je l'étais, moi, vous comprenez?
+
+--Elle vous a parlé de vos parents?
+
+--C'est moi qui lui en ai parlé.
+
+--Elle vous a dit?
+
+--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car
+c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je
+ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un
+père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a été aussi bon pour moi qu'un
+vrai père, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me
+regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais déplu, comme s'il
+me détestait. Mais j'étais bête de croire ça puisqu'il m'a donné sa
+fortune; et quand on donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.
+
+--Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, madame Dagomer?
+
+--Jamais.
+
+--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous
+embrassant, vous aurait donné la pensée qu'elle pourrait être votre
+mère?
+
+--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse
+d'Unières qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui
+quelquefois me caresse, m'embrasse.
+
+--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unières?
+
+--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît pas.
+
+--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?
+
+--Il est aussi très bon pour moi.
+
+--Est-ce qu'il vous embrasse?
+
+--Non, mais il me parle très doucement.
+
+--Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un autre pays que
+Chambrais?
+
+--Non.
+
+--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres
+personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unières vous
+témoigner de l'intérêt?
+
+--Non, pas d'autres.
+
+Tout cela était clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette
+petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais
+s'était fait le père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa
+fille.
+
+C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne
+qu'il adopterait: mariée à un homme qu'elle aimait, disait-on, elle
+était l'esclave de son amour maternel.
+
+Il eût voulu la questionner encore, mais il était dangereux de prolonger
+cet entretien qui n'avait que trop duré; il ne fallait point qu'on
+remarquât ce tête-à-tête.
+
+--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis
+quelques minutes, il est certain que vous êtes une jeune fille capable
+de réflexion et de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et
+pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un
+hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amené devant cette maison.
+Mais, pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme je l'espère,
+il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons
+été vus, vous regardiez mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?
+
+Elle inclina la tête.
+
+--Je vais continuer mes démarches et bientôt, je vous le promets, nous
+nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sûre que je travaille
+pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez
+davantage.
+
+A ce moment un chien courant parut dans le chemin.
+
+--Papa Dagomer, dit-elle.
+
+--Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner
+autour de mon dessin.
+
+C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant
+Claude auprès de celui qui l'avait questionné la veille, il fit un geste
+de mécontentement.
+
+--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous permettez que je fasse le
+portrait de votre joli pavillon?
+
+--La rue est à tout le monde, répondit Dagomer d'un ton bourru.
+
+Puis, s'adressant à Claude:
+
+--Rentre donc à la maison; mouillée comme tu l'es, tu vas gagner froid.
+
+Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie;
+instantanément il dépassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il
+tira sur la pie qui passait en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba
+les ailes étendues.
+
+--Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.
+
+--Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-là; quand elles
+ont leurs petits, elles dépeuplent tous les nids.
+
+
+
+IX
+
+Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas
+visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les
+choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
+appris.
+
+Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses
+recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à
+Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi
+avoir la chance de tomber dans la bonne piste.
+
+Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour
+payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les
+actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et
+il n'en avait pas.
+
+C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France,
+comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien
+savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à
+l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à
+grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que
+lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher
+dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas
+en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
+nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire
+d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans
+une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il
+acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui
+avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure
+et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il
+fût <<petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à
+Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne
+pouvait pas donner son adresse!
+
+--Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit.
+
+Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait
+faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix
+ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en
+rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa:
+
+--Moi aussi j'ai une affaire.
+
+--Un mariage?
+
+--Mieux que ça: un entant.
+
+--Déjà!
+
+Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se
+précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent
+plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il
+leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa
+réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai,
+ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par
+prudence.
+
+L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de
+onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant
+dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment
+ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un
+camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il
+était temps vraiment que la roue tournât.
+
+--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.
+
+--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de
+l'enfant.
+
+--Tu la veux, n'est-ce pas?
+
+--Parbleu!
+
+--La mère a épousé un homme puissant!
+
+--Très puissant, disposant d'une influence énorme.
+
+--Riche?
+
+--Très riche.
+
+--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me
+semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui
+de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
+deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui
+je le crois, se chargeraient de l'affaire.
+
+--Il faudrait partager avec elles, bien entendu.
+
+--Dame!
+
+--Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme.
+
+--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du
+tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que
+t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en
+bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque
+les premiers fonds pour entrer en campagne.
+
+--Il le faut, mais comment?
+
+--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire
+appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages,
+et qui est très fort.
+
+--Il ne t'a pas marié.
+
+--Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences
+pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de
+Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,--comment
+dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent
+point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui
+ont une tare, Caffié appelle ça une _paille_, des comédiennes en peine
+de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou
+qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par
+eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille
+un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée
+qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un
+prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui
+offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà
+l'homme, le veux-tu?
+
+Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là qu'un autre,
+c'était déjà beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences,
+il saurait bien défendre ses intérêts.
+
+Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de Caffié qui habitait rue
+Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfumé où
+l'odeur des moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle des
+paperasses.
+
+En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan se retira,
+laissant Nicétas en tête à tête avec le vieil agent d'affaires.
+
+--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille
+voûtée pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne
+paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.
+
+--Non, c'est pour un enfant naturel.
+
+--Que vous voudriez légitimer?
+
+--Que je voudrais reconnaître.
+
+--On peut toujours reconnaître un enfant naturel.
+
+Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses
+conseils peuvent être utiles pour un acte aussi simple.
+
+Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en homme qui n'avait pas
+besoin qu'on la lui fît; ne savait-il pas par lui même, puisque c'était
+son cas, qu'on peut reconnaître et même légitimer un enfant dont on
+n'est pas le père?
+
+--Voici mon histoire.
+
+--C'est le mieux.
+
+Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, surtout en
+ce qui se rapportait à la fortune léguée à l'enfant; pour que l'homme
+d'affaires n'eût pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
+mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea la réalité,
+elle devint la femme d'un commerçant.
+
+Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffié le força
+à préciser plusieurs points qu'il aurait préféré laisser dans une
+obscurité protectrice.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié quand Nicétas fut arrivé au
+bout de son récit.
+
+--Reconnaître ma fille.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment pourquoi? mais parce que je suis son père.
+
+--Dans quel but tenez-vous à être son père?
+
+--Mais....
+
+--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous
+voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous êtes à confesse; si
+vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que vous
+tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été léguée?
+
+--A l'enfant et au revenu.
+
+--L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant mieux que la mère,
+ne l'ayant pas reconnu elle-même, n'a pas la parole devant la justice
+pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez
+même indiquer la mère dans un but de recherche de maternité, si vous
+trouvez un notaire qui consente à insérer cette indication, car un
+officier de l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette
+indication de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet
+contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans
+que je précise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce
+pas?
+
+--Parfaitement.
+
+--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? Cela est
+certain. Le tuteur de l'enfant aura même de fortes raisons à vous
+opposer, car vous ne savez même pas où est né cet enfant que vous
+réclamez, vous n'avez même pas son acte de naissance.
+
+--Parce qu'on m'a caché cette naissance.
+
+--Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, pour
+vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra
+manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra être un
+malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la
+fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. Vous le croyez, mais vous
+n'en êtes pas sûr. Il se peut très bien que, par une sage précaution,
+un âge ait été fixé par le testateur où elle aura la jouissance de
+ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre
+reconnaissance soit admise, résulte-t-il de tout cela que vous allez, en
+qualité de père, jouir vous-même de ce revenu et administrer la fortune
+de votre fille?
+
+--Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?
+
+--Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est autre chose, et il
+faut distinguer. Il n'est pas tuteur légal, celui-là, et pour qu'il
+ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
+conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de
+famille composé de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient
+très probablement le juge de paix eu égard à votre situation, vous
+conférerait la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela vous donne
+l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois
+vous dire que là-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
+grand nombre refusent même au père naturel la jouissance de ce revenu.
+
+A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas s'allongeait.
+
+--Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son enfant n'a donc
+aucuns droits sur lui?
+
+--Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, c'est-à-dire
+que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus,
+il a le droit de rechercher la maternité au nom de son enfant, et si la
+mère est dans une situation où cette recherche doit la déshonorer, si
+elle est riche, il y a là matière à organiser un chantage _au salé_....
+
+--_Au salé?_
+
+--C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie un enfant. Ce
+chantage peut être très fructueux, et même beaucoup plus que ne le
+seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant.
+Voilà pourquoi, en commençant, je vous demandais de dire ce que vous
+vouliez.
+
+Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux
+bonhomme le troublait, il voyait trop loin.
+
+Cependant, il fallait répondre.
+
+--Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés que vous me
+montrez me rendent très perplexe. Je réfléchirai.
+
+--Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous
+réfléchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien,
+écoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates que celles
+qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un
+bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il
+vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait
+obtenir, que de n'avoir rien du tout.
+
+--Et vos conditions?
+
+--Nous partagerions.
+
+--Je réfléchirai.
+
+--Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard ironique sur la
+tenue de son futur client.
+
+
+
+X
+
+Partager!
+
+Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.
+
+La situation telle que Caffié venait de la présenter n'était pas du tout
+celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait
+que ce qu'il en avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les
+pères et mères jouissaient des revenus des héritages que faisaient leurs
+enfants et il savait même que cela s'appelait l'usufruit légal, ce qui
+dit tout,--établi par la loi; de même il avait vu aussi que les pères
+avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle légale, établie
+par la loi.
+
+Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'était pas un homme
+à qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable à
+admettre qu'il eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions plus
+délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas
+de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler»; c'était
+peut-être vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se
+cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon
+guide, et pour cela il exagérait à l'avance les difficultés et les
+dangers du chemin.
+
+Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait adressé à un avocat
+pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et
+aussi les pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la loi
+elle-même. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliothèque
+était devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner
+un Code.
+
+C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne
+l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'à
+chercher au mot «Enfant naturel», il trouverait là sûrement les
+indications qui lui étaient nécessaires.
+
+Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant naturel», il
+était bien question de la présentation des enfants à l'officier de
+l'état-civil, des enfants trouvés, des enfants de troupe, mais c'était
+tout.
+
+Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher dans cet énorme
+volume? Il réfléchit un moment en feuilletant cette table. Que
+voulait-il? Reconnaître sa fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait
+peut-être sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334.» Il
+était sauvé.
+
+Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, rédigées en un
+style simple qui semble la clarté même, ne livrent pas leur secret à une
+première lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent
+vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il
+faut préalablement savoir pour s'y reconnaître.
+
+Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants
+naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins
+il la comprit.
+
+Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il
+demanda qu'on lui indiquât les meilleurs livres de droit qui traitaient
+la question des enfants naturels.
+
+--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier,
+Aubry et Rau? répondit le conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune
+demande du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....
+
+--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.
+
+--Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur qui était
+vaudevilliste.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Vous étudiez peut-être pour le devenir?
+
+--Pas précisément.
+
+--Je vais vous faire donner Demolombe.
+
+Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il n'en disait pas
+assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; sèche la loi;
+diffus, confus le commentaire.
+
+Ce n'était pas sa première exaspération contre cette loi barbare qui
+l'avait fait le misérable qu'il était, elle l'avait écrasé de tout son
+poids, paralysé, anéanti; les autres en avaient tiré contre lui tout le
+parti qu'ils voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait en
+tirer parti contre les autres, elle restait muette.
+
+Il en était encore à compulser son traité de la _Paternité et de
+la filiation_, quand la Bibliothèque ferma, et il se trouvait plus
+embarrassé, plus perplexe qu'en entrant.
+
+Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait un fait certain,
+résultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant
+dont on recherchait la maternité, on devait prouver qu'il était
+identiquement le même que celui dont la mère était accouchée, et qu'on
+n'était reçu à faire cette preuve par témoins que lorsqu'on avait déjà
+un commencement de preuve par écrit.
+
+N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux comte de Chambrais,
+d'enlever sa nièce dans un pays étranger où il était presque impossible
+de la suivre?
+
+S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle était accouchée, il
+semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher;
+il irait donc à Crèvecoeur, si faibles que lui parussent les chances
+d'obtenir un résultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui
+permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait à pied; la forêt de
+Crécy dans la Brie, cela ne devait pas être très loin de Paris.
+
+Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il
+revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et à une
+boutique de ce quai, il avait vu des cartes étalées, qu'il s'était
+plus d'une fois amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un
+bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il y aurait une carte
+en montre sur laquelle il pourrait tracer son itinéraire.
+
+Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.
+
+Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut pas favorable; à la
+vérité, une grande carte de France était accrochée à la devanture de la
+boutique, mais si haut qu'il lui était impossible de lire le nom des
+pays au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.
+
+Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le magasin il demanda,
+comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'état-major qui
+comprenaient la Brie, et les étalant les unes à côté des autres, sur une
+table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir de Paris;
+puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer
+dans ses poches, il remercia et sortit.
+
+Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du Trône, traversait le
+bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et
+il arrivait à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en
+tout, cinquante kilomètres environ.
+
+Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru
+de plus longues sans chemins tracés quand il était officier au Pérou, ou
+gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de
+bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du courage aux jambes;
+ce n'était point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne
+et de Paris qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres à
+faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la belle étoile.
+
+Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les hauteurs de
+Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au
+Château-d'Eau, une lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard
+Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et sur le cours de
+Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue
+file, s'en allaient à la halle, laissant derrière elles une bonne odeur
+de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de
+la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un petit bois, il déjeuna en
+regardant le panorama de Paris, qui, au delà de la verdure du bois de
+Vincennes, se perdait dans la brume et la fumée.
+
+--Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en
+tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.
+
+Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas régulier,
+il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir,
+il arrivait à la Houssaye, et peu de temps après il apercevait un tout
+petit village qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: c'était
+Crèvecoeur.
+
+Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une poignée d'herbe,
+il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une
+épaisse couche de poussière blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le
+prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de Paris; de la station
+voisine, c'était admissible, mais de Paris il n'eût trouvé crédit nulle
+part.
+
+Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon
+espoir; il n'était pas possible que dans un pays composé seulement de
+quelques maisons, où tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût
+pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais
+encore de ce qui les touchait.
+
+En route, il avait bâti son plan, qui était très simple: il recherchait
+des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer
+dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros
+héritage, et l'on paierait une forte prime à celui qui procurerait ces
+renseignements... aussitôt qu'ils auraient été reconnus bons.
+
+Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, un vieil
+instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitté Crèvecoeur, devait se
+rappeler Dagomer.
+
+--S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le rappelait. Un brave
+garçon. Peut-être un peu dur aux braconniers, mais il était payé pour
+ça; et puis les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables non
+plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se rappeler un nourrisson
+qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'était impossible, par cette raison
+que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.
+
+--Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une petite fille âgée
+maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitté Crèvecoeur
+depuis dix ans, à l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un
+an.
+
+Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne
+pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient
+jamais eu: tout Crèvecoeur le dirait comme lui.
+
+Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui était venu plus d'une
+fois à l'esprit, sans qu'il voulût l'accepter: née à l'étranger, Claude
+avait été ramenée en France au moment même où Dagomer était venu habiter
+Chambrais, et personne, à l'exception de Ghislaine, ne devait connaître
+le lieu de naissance de l'enfant.
+
+La déception fut rude; mais il n'était point dans son caractère de
+s'abandonner; il fallait réfléchir. En venant, il avait vu une prairie
+où l'on mettait du foin en meules; il serait bien là pour passer la
+nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient
+quitté les champs.
+
+Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au
+soleil levant, il reprit le chemin de Paris.
+
+Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: puisqu'il ne
+lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subît: tant pis pour
+Ghislaine s'il le lui faisait au _salé_, comme disait Caffié.
+
+Il était las en montant à dix heures du soir les six étages de son ami
+d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il
+avait préparée:
+
+«Madame,
+
+«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la vôtre,
+installée chez un garde, au lieu d'occuper auprès de sa mère, la place
+à laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolérer cela et mon devoir est de
+prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, à trois heures, aux
+abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous était impossible de vous y
+trouver, je me présenterais au château.
+
+«NICÉTAS»
+
+Il redescendit l'escalier dont les marches étaient terriblement dures
+pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boîte d'un débit de tabac.
+
+
+FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait passé une partie
+de la matinée au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait
+définitivement fixé le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus
+librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.
+
+N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à l'avance n'était-elle
+pas certaine que, quoi qu'elle fît, il ne s'en inquiéterait pas?
+
+Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour l'aller voir, et
+franchement elle disait: «Je vais près de Claude»; arrivée chez le
+garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraître son affection, et
+franchement aussi elle embrassait sa fille.
+
+Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles étaient
+assises, en tête à tête, à l'abri de la curiosité des enfants Dagomer ou
+des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.
+
+Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais
+simplement sur ceux où, pouvant forcer par d'adroites questions
+sa réserve toujours un peu craintive, elle l'amenait à se livrer.
+N'était-ce pas cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était
+cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, et qu'une
+observation constante dans les choses importantes comme dans les riens,
+dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne
+pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie nature.
+
+Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui l'inquiétait: par
+où tenait-elle de son père, par où s'en éloignait-elle?
+
+Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec
+un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui
+passait par la tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
+Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle
+arrangeait, par des exemples la conduisait où elle voulait qu'elle
+allât.
+
+Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire que Claude
+en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilité de lady
+Cappadoce, veillait à ne pas donner à son ancienne gouvernante des
+sujets d'inquiétude.
+
+--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait
+Claude.
+
+--Lady Cappadoce est une maîtresse.
+
+--Et vous?
+
+--Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.
+
+Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot qui lui montait du
+coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que,
+par une imprudence, par un entraînement, elle permît à Claude de le
+prononcer elle-même, sinon en ce moment, au moins plus tard.
+
+On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence
+et de recueillement où elles restaient les yeux dans les yeux; alors
+Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait
+doucement.
+
+C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa lettre, et il avait
+calculé qu'à l'heure où Ghislaine la recevrait, M. d'Unières devrait
+être à la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublée, et
+pour le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une
+trop vive émotion devant son mari.
+
+Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la Chambre, le comte
+était resté au château pour préparer un discours important qu'il devait
+prononcer le lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans
+la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme toujours lorsqu'il
+travaillait. N'était-elle pas son inspiration et sa conscience? Il
+trouvait plus vite lorsqu'elle était là. Et il n'était sûr d'un effet ou
+d'un argument que lorsqu'après discussion elle l'avait approuvé.
+
+Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans
+une corbeille ce qui était pour le comte, et sur un plateau les lettres
+à l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le
+comte, qui était devant une grande table couverte de volumes du _Journal
+officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise à
+un petit bureau dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle
+lisait, et commença à ouvrir les lettres.
+
+Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles contenaient, et
+justement même par ce qu'elle savait qu'elles étaient des demandes de
+secours, il fallait qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans
+retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient
+lieu.
+
+Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en avait lu plusieurs,
+lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.
+
+«Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vôtre....»
+
+Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant ses yeux, son
+coeur s'était arrêté.
+
+Heureusement la lettre était posée sur le bureau sans quoi elle
+serait tombée, ou elle aurait été secouée de telle sorte dans sa main
+tremblante que l'attention du comte eût été provoquée.
+
+Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premières
+années; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de
+confiance; si elle devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer
+qu'il ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées sans qu'il
+reparût, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'écoulassent
+encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont
+il ne connaissait même pas l'existence?
+
+Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tête basse, à la
+dérobée, rapidement elle jeta un coup d'oeil du côté de son mari:
+absorbé dans son travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa
+table, il continuait à prendre des notes; sa plume en écrivant craquait
+avec un bruit régulier.
+
+Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. Quelle contenance
+tenir? Que faire? Elle ne savait. Et même elle était incapable de se
+poser une question raisonnable.
+
+La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osât même la faire
+disparaître, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait
+se lever, venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et
+machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette
+feuille de papier, où le mot «votre fille» flamboyait, croyait-elle,
+se détachant en caractères d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils
+n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses
+lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité elles étaient les
+unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame
+aussi bien que pour monsieur.
+
+Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, que la première
+chose à faire était de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les
+circonstances ordinaires, rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un
+tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser
+dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement
+du papier allait crier sa honte.
+
+Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.
+
+Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que son mari se
+tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'était point levé et
+ne paraissait pas disposé à quitter son travail:
+
+--Te rappelles-tu la date de mon discours à propos de l'ordre du jour
+Bunou-Bunou.
+
+L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eût
+donné la date de jour, de mois, d'année. Mais en ce moment, comment
+réfléchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait répondre
+sans que sa voix trahit son bouleversement.
+
+--A peu près trois ans, il me semble.
+
+--Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire si ferme peut-elle
+se tromper de tant d'années?
+
+--Sans doute, je fais une confusion.
+
+--Ne cherche pas, je vais vérifier.
+
+Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine qui servait d'annexe
+à la bibliothèque.
+
+Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis
+vivement elle la mit dans sa poche.
+
+Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à elle.
+
+--Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près que moi de la
+vérité; il y a quatre ans.
+
+Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'étonna pas
+qu'elle ne répondît point, et tranquillement il retourna à son travail.
+Il fallait qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était pour
+le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.
+
+S'attendant depuis son mariage à le voir surgir d'un moment à l'autre,
+elle avait bien des fois examiné la question de sa défense, et elle
+s'était toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme
+dont son oncle lui avait parlé avant de mourir.
+
+Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre
+sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle
+qu'elle fût, elle devait être efficace puisque son oncle lui avait
+recommandé d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
+réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que tout de suite
+elle allât à Paris.
+
+Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle restât auprès de son mari
+quand il travaillait, elle n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et
+son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même de sa fille
+qui se trouvaient en jeu?
+
+--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait
+d'affermir, je partirai pour Paris.
+
+Il fut stupéfait:
+
+--Comme ça, tout de suite?
+
+Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne lui en demandât pas,
+et que pour la première fois elle ne fût pas franche.
+
+--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution
+immédiate.
+
+--Tu seras longtemps?
+
+--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.
+
+Il sonna et commanda d'atteler.
+
+--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ça ne va pas
+aller, et je suis sûr que demain à la Chambre tu sentiras toi-même que
+ton aide m'a manqué.
+
+Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière fermée, il
+recommanda au cocher de marcher rondement.
+
+A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient devant les
+panonceaux de M. Le Genest de la Crochardière, et Ghislaine entrait dans
+l'étude. C'était la première fois qu'elle venait chez son notaire, car
+quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature au bas d'actes
+notariés, on était toujours venu les lui faire signer à l'hôtel de la
+rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pièce où sur des
+tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs,
+elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces yeux qui s'étaient
+levés sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui
+dirigeait cette étude, accourut avec les démonstrations de la plus
+respectueuse politesse:
+
+--Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, sans doute, je vais
+m'informer s'il peut recevoir.
+
+Le notaire lui-même apporta la réponse en venant au-devant de sa cliente
+qu'il fit entrer dans son cabinet.
+
+La demande que Ghislaine avait à présenter était bien simple, cependant
+ce fut avec un extrême embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis
+longtemps le vieux notaire était habitué à ne pas laisser deviner qu'il
+remarquait la gêne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitôt
+qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse
+qu'il ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée par M. de
+Chambrais, il la remit à Ghislaine.
+
+Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer l'enveloppe et lire
+cette pièce, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberté: il
+parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'écoutât.
+
+--Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt que vous inspire
+cette chère enfant et toute la tendresse que vous lui témoignez. Dans
+son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mère, me disait M.
+le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.
+
+Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en
+gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.
+
+Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa
+voiture.
+
+
+
+II
+
+Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put
+déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.
+
+Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut
+par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par
+son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle
+est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais
+il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable.
+
+«CHAMBRAIS.»
+
+Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop
+d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces
+plaintes et ces cris de révolte!
+
+Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si
+c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait,
+et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix
+heurtée.
+
+Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la
+dernière ligne, elle chercha si c'était tout.
+
+Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation
+au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente;
+mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne
+l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il
+ne le fût jamais.
+
+A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le
+voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait.
+Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.
+
+En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour
+changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec
+la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté:
+inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme
+qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que
+serait ce lendemain?
+
+Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception,
+elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet
+écrasement, il lui viendrait sans doute une idée.
+
+Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle!
+Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait
+paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la
+surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture
+l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme
+elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider,
+l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle,
+entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.
+
+C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait
+contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette
+lettre.
+
+Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte;
+et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne
+seraient-ils pas atteints?
+
+A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par
+elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que
+n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
+répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait
+alors suspendue sur sa tête.
+
+Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble
+et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la
+possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la
+verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire
+fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au
+lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à
+qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il
+voulait. Après, elle aviserait.
+
+La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était
+un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une
+combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y
+arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres
+sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux,
+sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si
+personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne
+viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il
+voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne
+s'exposerait à ce danger; ce serait folie.
+
+Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château,
+malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule
+et sans secours.
+
+Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela.
+
+Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se
+défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution.
+
+Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail,
+et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.
+
+Tendrement il l'embrassa.
+
+Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop
+profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette
+étreinte qu'elle était troublée.
+
+--Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.
+
+--Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi.
+
+--J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras
+contente.
+
+Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait
+le lendemain à la séance de la Chambre.
+
+--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?
+
+--Certainement.
+
+Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son
+petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table.
+Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:
+
+--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en
+s'arrêtant.
+
+--Je ne trouve pas cela du tout.
+
+--Tu as l'air de ne pas me suivre.
+
+--Mon air te trompe.
+
+Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à
+certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait
+sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite
+il s'apercevait de ce désaccord.
+
+Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible
+coeur qu'elle était?
+
+--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.
+
+--Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en
+prie.
+
+--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette
+idée?
+
+Il reprit.
+
+Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux.
+
+De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle
+murmurait:
+
+--Bien, très bien.
+
+--N'est-ce pas?
+
+Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours,
+il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le
+mouvement oratoire.
+
+A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier
+sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de
+son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté.
+
+Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait
+toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux,
+et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché
+sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et
+se mettant à sourire:
+
+--Mais c'est une vraie répétition, dit-il.
+
+Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:
+
+--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses
+bras.
+
+--Alors c'est bien?
+
+--C'est superbe.
+
+--Vraiment?
+
+--Vas-tu douter de moi, maintenant?
+
+--Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras
+demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me
+semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, je ne
+pouvais pas te consulter et ne savais que penser.
+
+Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour
+ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte
+trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans
+s'inquiéter, sans se peiner?
+
+Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au
+dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts,
+une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
+qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se
+trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle
+avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de
+tendresse sincère.
+
+Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si
+bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme.
+
+Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur
+qu'elle se tourmentât.
+
+Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication;
+elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris
+l'avait-il fatiguée.
+
+Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser
+deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement.
+
+La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans
+bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle
+dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et
+respirait d'une façon irrégulière.
+
+Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas
+s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien;
+peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps
+orageux.
+
+Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le
+connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre
+qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps
+orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à
+Paris serait pénible dans la chaleur du midi.
+
+Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et
+ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait.
+
+--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.
+
+--Toutes celles que tu voudras.
+
+--Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la
+Chambre.
+
+--Je te le promets.
+
+--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour.
+
+--Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?
+
+--Y penses tu?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Et ton discours?
+
+--Un discours a-t-il jamais changé un vote?
+
+--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est
+perdu si l'honneur est sauf.
+
+Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne
+l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte,
+lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture.
+
+--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.
+
+--Aussitôt, aussi vite que possible.
+
+
+
+III
+
+Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes après
+l'heure qu'il avait fixée, il pouvait arriver au château vers quatre
+heures; c'était donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il
+venait.
+
+Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'espérance
+dans cette pensée que, par cela seul qu'elle n'avait pas été à son
+rendez-vous, il renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que
+cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction l'aurait fait
+réfléchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait
+à Paris.
+
+Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré tout il venait,
+et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre
+se trouvait en communication directe avec le vestibule où se tenait
+toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne
+pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais en l'élevant il y
+avait certitude qu'elle serait entendue.
+
+Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, mais ses efforts
+pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun résultat, elle ne
+savait pas même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes
+noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.
+
+Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la demie; incapable
+de rester en place, elle se levait à chaque instant pour aller à une
+fenêtre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du
+concierge.
+
+Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lèvres
+lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur sonna.
+
+Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, et sans se
+montrer, derrière un rideau, elle regarda: dans la façon dont il se
+présenterait, elle verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue,
+ce qu'elle avait à craindre ou à espérer.
+
+Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: l'homme qui
+traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, était bien
+de grande taille, mais il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de
+corps, les cheveux étaient courts, les joues et le menton rasés; enfin
+le vêtement usé, composé d'un pantalon noir, d'un veston jaunâtre et
+d'un chapeau melon, annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait
+demander un secours.
+
+Cependant le pauvre diable était arrivé au perron et, à la porte du
+vestibule, il avait trouvé Auguste de service ce jour-là.
+
+--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste
+américain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas été à
+Paris, je ne peux pas vous montrer le château.
+
+--Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.
+
+Et sans paraître le moins du monde embarrassé, Nicétas lui tendit un
+petit billet qu'il venait d'écrire à l'auberge du Château.
+
+--Mais je ne sais...
+
+--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.
+
+Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture que celle de la
+demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il écrivait au lieu de venir,
+c'est qu'il n'osait pas se présenter; et à la pensée de ne pas le
+voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable était un
+commissionnaire.
+
+Elle avait ouvert le billet.
+
+«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer votre porte; donnez donc
+l'ordre que je sois admis près de vous.
+
+«NICÉTAS.»
+
+C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; lui, ce pauvre
+diable; arrivé à ce point de misère et de cynisme, de quoi ne serait-il
+pas capable!
+
+Cependant, le plateau à la main, le valet attendait devant elle, la
+regardant à la dérobée, en se demandant quelle pouvait être la cause de
+ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé que le
+calme et la sérénité.
+
+Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:
+
+--Faites entrer, dit-elle.
+
+Et pendant le court espace de temps que le valet mettait à traverser les
+deux salons, elle tâcha de se donner une contenance.
+
+Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:
+
+--Vous ne quitterez pas le vestibule.
+
+Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais
+elle n'était pas en situation de s'arrêter devant une considération
+de ce genre: avant tout elle devait assurer sa sécurité; comment se
+défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?
+
+Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons pour venir jusqu'à
+elle.
+
+Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien changé, vieilli,
+ravagé!
+
+Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:
+
+--Que voulez-vous monsieur?
+
+--Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.
+
+--C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que vous parlez?
+
+--Précisément.
+
+Il prit une chaise et s'assit:
+
+--D'elle-même.
+
+--Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver que cet enfant est
+votre fille?
+
+--Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; mais un mot suffit;
+c'est vous-même qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la
+vôtre.
+
+--Moi!
+
+--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait
+prendre toutes sortes de précautions qu'on croyait habiles pour échapper
+à cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce
+que si cette enfant ne vous était rien et ne m'était rien vous m'auriez
+reçu après la lettre que je vous ai écrite et aussi après ce qui s'est
+passé entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
+les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgré vous en
+rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui
+emportait tout: répulsion, mépris, horreur, haine; et cette raison se
+trouve dans l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez peur
+pour elle; vous voulez la défendre.
+
+Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant
+devant lui, il eut lieu d'être satisfait: elle était atterrée.
+
+Il continua:
+
+--L'ordre de m'introduire près de vous était un aveu; et si j'avais eu
+besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu
+réunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en
+avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pièces nécessaires pour
+affirmer mes droits sur ma fille.
+
+--Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se défendre.
+
+--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère que nous n'en
+viendrons pas à cette extrémité. En effet, je n'ai qu'un but: assurer
+l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous
+associer à moi.
+
+--Cet avenir a été assuré
+
+--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je
+l'avoue, surpris que vous considériez l'avenir d'un enfant assuré par la
+donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la
+vie d'un enfant...
+
+Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.
+
+--... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui dirigent cette
+éducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le
+milieu dans lequel l'enfant est élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle
+cette éducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
+Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le garde, ayant
+pour camarades, pour frères et soeurs des enfants grossiers, de vrais
+paysans...
+
+--Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin qui a ordonné qu'elle
+vive en paysanne.
+
+--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de
+garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une
+fille de onze ans, la feriez-vous élever par un garde, sous prétexte que
+les médecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh
+bien! pour n'être pas née de votre mariage, Claude n'en est pas moins
+votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le
+rappeler. Pour mon malheur, je sais par expérience ce que c'est que
+d'être élevé dans une maison étrangère; je ne veux pas que ma fille
+souffre ce qu'a souffert son père, et que l'absence d'une direction
+affectueuse, ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de
+moi.
+
+Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que ce langage fût
+sincère; c'était lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignité, de
+fierté! Où voulait-il en venir? Qui se cachait derrière cet étalage de
+tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas?
+Son premier mouvement avait été de répondre lorsqu'il avait invoqué
+l'affection maternelle; mais n'était-ce pas là un piège dans lequel elle
+ne devait pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur lesquels il
+s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre d'ailleurs?
+
+--Enfin, que demandez-vous? dit-elle.
+
+--C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera prés de vous, dans
+votre maison, la place à laquelle elle a droit par sa naissance, ou je
+la prends près de moi.
+
+--Vous la prenez!
+
+Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité de son émoi;
+elle voulut l'atténuer en l'expliquant:
+
+--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui
+vous n'avez jamais rien été?
+
+--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.
+
+--C'est impossible.
+
+--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances
+juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et même très
+facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle était votre
+intention, il faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à
+m'opposer, avec indication du père et de la mère; et je ne crois pas que
+ce soit votre cas; les précautions que vous avez prises pour cacher la
+naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
+vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je me reconnais
+battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?
+
+Il attendit un moment, et comme elle ne répondait pas, il poursuivit:
+
+--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je
+l'espère, heureuse par les soins et la tendresse de sa mère. Près de
+moi, elle n'est associée qu'à une vie de travail et de lutte, mais
+elle est aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas d'autre
+affection; sous une tendre direction son coeur se forme en même temps
+que son esprit; et comme elle est la légataire de M. de Chambrais, elle
+ne souffre pas de ma pauvreté.
+
+A ce mot elle l'interrompit:
+
+--Vous avez été mal renseigné.
+
+--Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?
+
+--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de prévoyance dont je n'ai
+compris toute la sagesse qu'à l'instant même, a mis une condition à son
+legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité ou à
+son mariage.
+
+Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris puisque c'était la
+réalisation de ce que Caffié avait prévu; décidément il était le malin
+qu'il avait dit, le vieux crocodile.
+
+--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son
+père comme son père travaillera pour elle; à deux on est fort; je l'ai
+entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse
+extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente
+musicienne. Dans cinq ans elle sera en état de donner des leçons, et
+par conséquent de seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
+d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais pas à un
+sentiment d'affection paternelle et à la voix du devoir, j'aurais tout
+intérêt à prendre Claude avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à
+seize ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, elle jouira
+de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste Providence qui n'ont
+cessé de me poursuivre me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.
+
+--Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec horreur.
+
+--Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir leurs enfants pour en
+hériter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du
+sort, je ne suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est que
+je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il y aurait pour moi à
+reconnaître Claude, avantages moraux aussi bien que matériels,--si
+vous vous engagez à la prendre près de vous dans cette maison, et à la
+traiter comme votre fille.
+
+--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariée.
+
+--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose à son mari; je
+serais vraiment surpris si vous me disiez que le vôtre n'appartient pas
+à la catégorie de ceux qui acceptent tout.
+
+Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; c'était
+assez pour le succès de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que
+l'affaiblir s'il le répétait ou le laissait discuter; au point où les
+choses en étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.
+
+--Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même heure, d'ici vous
+aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous
+pourrez alors me faire part de la résolution à laquelle vous vous
+arrêtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au château, je
+remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tête-à-tête.
+
+Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.
+
+--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'à vous, ce
+serait une réponse négative à mon désir de vous voir prendre Claude;
+alors je la reconnaîtrais.
+
+
+
+IV
+
+Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé
+de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention;
+c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la
+reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il
+n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais
+réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de
+Chambrais.
+
+Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel
+dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin
+d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il
+ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à
+exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait:
+
+--Prenez l'enfant ou je la reconnais.
+
+Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude
+sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre
+objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.
+
+Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur
+serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans
+qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
+semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre:
+c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée.
+
+Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que
+serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger
+n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour
+aviser, pour chercher.
+
+Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour
+l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner.
+
+--Comment avait-il parlé?
+
+Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop
+manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il
+serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle
+manifesta le désir de l'accompagner.
+
+--Te sens-tu en état de venir demain à Paris?
+
+--Oh! certainement.
+
+--Alors tu es tout à fait bien?
+
+--Tout à fait.
+
+--Tant pis.
+
+--Comment tant pis?
+
+Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:
+
+--Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon
+discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un
+indice heureux.
+
+--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.
+
+--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans,
+j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant
+indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes
+caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles,
+signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais
+peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas
+persisté.
+
+--Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain
+à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses
+indispensables. Quand dois-tu parler?
+
+--Si je parle, ce sera au commencement de la séance.
+
+--Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne
+pas te faire attendre pour revenir ici.
+
+Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première partie de la
+séance, puis, quand le comte eut parlé, elle quitta la tribune et revint
+rue Monsieur.
+
+Par son contrat de mariage, il avait été stipulé qu'elle toucherait une
+pension pour ses besoins personnels; mais dans l'étroite intimité où
+elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée:
+tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et
+d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs
+besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dépense, ou,
+s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte après qu'elle était
+faite.
+
+Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu
+importante sans en parler à son mari; aussi n'était-ce point de cette
+façon qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au rachat de
+Claude.
+
+Ce n'était point seulement dans leur château et leur hôtel que les
+princes de Chambrais avaient toujours pieusement conservé ce qu'ils
+avaient reçu de leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en
+avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait
+disparaître dans une pièce reculée, où l'on serrait dans des armoires
+ce qui était par trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en
+débarrassait point: les greniers étaient bondés de meubles rococo, et
+il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au
+style Louis-Philippe.
+
+C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux de prix par la
+valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables:
+jamais elle ne les avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient
+conservés dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas
+ouvert: ils étaient là, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux
+de la famille, et comme il avait une parfaite indifférence pour les
+pierreries, il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas lui
+assurément qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure,
+puisqu'il ne les connaissait même pas.
+
+Obligée de trouver instantanément une forte somme, c'était sur la vente
+de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.
+
+C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer dans
+un magasin, elle, la comtesse d'Unières, pour vendre des pierres
+précieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le
+choix des moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le seul
+qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la honte et par la peur
+des commentaires qu'elle allait provoquer.
+
+Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient serrés ces bijoux,
+et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-à-dire ceux qui,
+par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à une
+broche en rubis et en diamants, à un noeud avec deux glands et à un
+bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait
+trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la
+préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fût au-dessous de
+ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.
+
+Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à n'avoir pas à porter
+un trop gros paquet, ce qui eût provoqué l'attention, elle remonta en
+voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
+de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une fois acheté des
+bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir
+convenablement. Sans doute elle eût préféré s'adresser à des marchands
+qui ne l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle aurait dû
+donner son nom pour qu'on la payât, et dans ces conditions mieux valait
+encore avoir affaire à Marche et Chabert, qui avaient une réputation
+d'honnêteté.
+
+Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un commis, qui avait
+reconnu la livrée, se hâta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre
+prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.
+
+Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, et presque
+aussitôt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empressé de
+se mettre à la disposition de sa noble cliente; comme c'était en
+particulier qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer dans son
+cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa
+demande.
+
+Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle désirait
+vendre des pierreries qui ne lui servaient à rien.
+
+Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il était prêt à les
+acheter.
+
+--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont
+d'un autre âge.
+
+--C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.
+
+--Quand on possède des diamants et un collier de perles comme madame la
+comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.
+
+Il était trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la
+comtesse d'Unières ne se résigne à une pareille démarche que sous le
+coup d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain
+temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il à Ghislaine
+de lui verser immédiatement cinquante mille francs; plus tard il
+compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une grosse liasse de
+billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chèque sur la banque.
+
+L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:
+
+--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?
+
+--Je viendrai.
+
+
+
+V
+
+Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite?
+Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire
+des appétits?
+
+C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant à l'égard de l'argent
+dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours été riches, connaissent mal
+sa valeur.
+
+Que représentaient cinquante mille francs pour Nicétas?
+
+Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait quatre cents francs
+par mois pour venir deux jours par semaine à Chambrais, ils eussent été
+certainement une fortune pour lui, le paiement de dix années de travail.
+
+Mais maintenant?
+
+A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la tenue, on
+pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore,
+puisqu'ils le tireraient de la misère.
+
+Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces douze années de misère
+ne lui avaient-elles pas donné d'autres besoins et d'autres exigences?
+
+De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour,
+de même elle ne l'avait pas retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix
+il y avait une dureté, dans son regard une brutalité, et dans toute
+sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'était pas resté l'homme
+d'autrefois.
+
+Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les
+avait-il établies? Car plus elle réfléchissait à leur entrevue, plus
+elle se confirmait dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le
+dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.
+
+Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!
+
+C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, bien faible,
+bien maladroite pour le débattre comme il aurait fallu: pour la première
+fois de sa vie elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et
+tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysée de
+toutes les manières, par son inexpérience, par sa dignité, par sa
+tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son
+mari.
+
+Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus terrible? Elle eût
+voulu n'avoir pas à attendre et que tout de suite ce marché vînt en
+discussion. Mais le lendemain précisément son mari resta à Chambrais, et
+elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son angoisse.
+
+Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait
+pour lire en elle.
+
+--Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.
+
+Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientôt
+la preuve.
+
+--Tu sais que je persiste dans mon idée.
+
+--Quelle idée?
+
+--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. Évidemment, il se
+passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle
+est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
+changement est certain: tu n'es pas dans ton état ordinaire. Alors,
+comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le
+sens que je désire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
+ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton état nerveux est
+significative.
+
+Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller à une
+certaine distance du château, voir des poulains dans une prairie, à
+laquelle on n'accédait que par un mauvais chemin charrois.
+
+Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent Nicétas qui
+flânait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher
+dans une meule foin.
+
+Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son
+attention étant attirée par la fixité des regards que Nicétas attachait
+sur lui.
+
+--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rôde dans
+le pays? demanda-t-il.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+Alors il continua:
+
+--Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; il semble qu'il
+cherche à nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer
+aux écuries, il faudrait que François prît sur lui des renseignements
+sérieux: il a bien vilaine tournure.
+
+Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre près de lui pour
+qu'elle y trouvât une direction affectueuse, dans un milieu digne
+d'elle!
+
+Après un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui
+donna encore plus de force pour la journée du lendemain: à tout prix, il
+fallait sauver Claude de ce misérable,--que le comte ne trouvait même
+pas bon pour ses écuries.
+
+Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, annoncé par le coup
+de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui
+était encore de service ce jour-là.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.
+
+--Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre aujourd'hui à mes
+questions, et je viens chercher ses réponses: nous collaborons: c'est
+beaucoup d'honneur pour moi.
+
+--Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation de visiter le
+château, elle ne pourra pas vous le refuser.
+
+--C'est une idée; mais maintenant le château m'intéresse moins.
+
+Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la même place que la
+première fois.
+
+--Cet empressement à me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et
+j'espère que nous nous entendrons.
+
+--Vous vous trompez.
+
+--Ah!
+
+--Au moins quant à la condition que vous prétendez m'imposer.
+
+--Mais il y a deux conditions que je prétends vous imposer: ou vous
+prenez Claude, ou je la prends moi-même.
+
+--Cela est également impossible.
+
+--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas
+prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empêcher de la prendre, moi;
+ne suis-je pas son père?
+
+--Et qu'en feriez-vous?
+
+--Une honnête fille, une fille tendrement aimée.
+
+--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.
+
+--Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de l'importance de
+celui-ci, qui met tant d'intérêts en jeu, l'avenir de votre fille, votre
+honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
+côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.
+
+--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une héritière
+jouissant dès maintenant de ses revenus, vous pouviez penser à la
+prendre.
+
+--C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité, n'est-ce pas? Dites-le
+donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en
+réalité, rien n'est pour me blesser.
+
+Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas «ne pas se
+gêner» comme il disait, ni pousser les choses aux extrêmes.
+
+--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner
+une existence large, en même temps que vous vous la donniez à vous-même.
+Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous
+puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car
+dans la réalité son conseil de famille la défendrait, et la justice
+ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que
+feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages matériels
+retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour
+vous, non une source de produit.
+
+--Où voulez-vous en venir?
+
+--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages précisément à ne pas
+prendre Claude, à ne pas vous occuper d'elle, à m'abandonner ce soin
+ainsi qu'à son conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa
+santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra une éducation
+convenable, et d'où elle sortira pour se marier.
+
+--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air étonné, et ne vois pas
+où seraient ces avantages.
+
+Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert sous un livre, à portée
+de sa main; elle souleva le livre, et tirant le chèque, elle le lui
+tendit:
+
+--Dans ceci.
+
+Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais dès
+qu'il eut jeté les yeux dessus, son visage se contracta.
+
+--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.
+
+--Vous m'avez offert un marché, je vous en offre un autre.
+
+--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du
+sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du
+sang de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant
+pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de
+faire une enquête dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis
+de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple
+pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?
+
+--On ne vend que ce qu'on possède, et de ces quinze cents mille francs
+vous ne toucherez jamais un centime.
+
+--C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un procès que vous avez
+tout intérêt à ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en
+prie, faites entrer cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait
+imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une
+vraie dérision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?
+
+Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, comme elle l'avait
+pressenti, à renoncer à Claude et à la vendre; la contestation
+maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque dégoût
+qu'elle en eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.
+
+Il examinait le chèque.
+
+--Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, que ce chèque
+dit lui-même que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une
+proposition plus convenable. Pour voir d'où proviennent ces cinquante
+mille francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, vous ne les
+avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas
+empruntés. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate
+simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez
+cherché dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cessé de vous plaire, et
+vous les avez vendus à Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la
+Paix qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: voilà leur nom
+imprimé et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu
+assez.
+
+Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement qu'il avait produit.
+
+--Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et l'autre une égale
+franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases échappatoires pour ne
+pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi
+vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, mais ce qui a dû bien
+vous gêner; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais
+compté sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour élever
+ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que
+l'enfant ne trouverait pas auprès de moi l'existence que je voulais lui
+faire. Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au couvent,
+mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela même à tous les
+droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand
+elle sera majeure, ou sur son héritage si elle venait à mourir; et cette
+renonciation, je l'estime à trois cent mille francs. J'accepte ce chèque
+comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent
+cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.
+
+--Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.
+
+--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit
+jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous
+demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
+cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me créer
+une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le père de votre
+enfant cesse d'être le misérable que vous voyez devant vous? Comme il
+pourrait être dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous
+attendrai où vous voudrez, dans une église, chez votre médecin,
+votre dentiste, votre couturière, tous endroits à souhait pour des
+rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit à trois
+heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des
+pas perdus.
+
+
+
+VI
+
+Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, c'est qu'elle
+n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui elle pût attendre conseils et
+secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne
+trouverait pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à une femme
+qu'il avait affaire, en femme il la traitait.
+
+Vendez ou empruntez.
+
+Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; à qui? De
+gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait
+toujours été pour elle d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il
+lui avait fait signer un acte, il semblait que c'était une faveur
+qu'il lui réclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent
+cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une
+confession; elle serait morte de honte.
+
+D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette confession,
+qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au courant des choses de la loi,
+elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance
+de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément l'objection
+que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procès pour
+lui résister, étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle
+n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un parent ou d'un ami; et
+elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service.
+Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une
+étroite intimité avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a
+peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.
+
+Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de
+nouveau des bijoux.
+
+Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer
+cinquante mille francs, elle s'était imaginée, sans rien préciser
+d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte.
+Certes, elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, qui
+sûrement les avaient estimés à leur prix marchand, mais elle doutait
+de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant très bien que les
+pierreries comme toutes choses subissent des dépréciations. Combien
+tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on
+remarquât leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs
+peut-être. Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, si
+loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui être d'aucune utilité.
+
+A la vérité, son écrin ne se composait pas que de ces respectables
+antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivière, des croissants,
+un diadème, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son
+mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier de perles et les
+diamants de sa mère; mais ceux-là elle ne pouvait pas les vendre; les
+uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les
+employer à la rançon de sa fille; les autres, parce qu'ils étaient des
+souvenirs.
+
+Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une nouvelle vente, c'était
+de ces souvenirs qu'elle devait se séparer; l'hésitation n'était
+possible que pour le choix.
+
+Après avoir balancé le pour et le contre, elle se décida pour le collier
+de perles; avec lui, au moins, elle était certaine d'obtenir la somme
+dont elle avait besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille
+francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et
+Chabert.
+
+En effet, il ne pouvait pas être question de vendre ce fameux collier,
+car si le comte était d'une indifférence complète pour tous les bijoux,
+il ne laisserait pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il
+fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la place des vraies
+et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il resterait désormais enfermé, on
+ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte
+seul. Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus jamais.
+
+Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit chez Marche et Chabert
+qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait à qui
+les commander. Cependant, comme elle avait acheté des parures de jais
+pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne
+se chargeait pas de ce travail, on lui dirait à qui elle pouvait
+s'adresser. Le lendemain même elle s'en alla en voiture de place au
+boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la Chaussée d'Antin,
+elle entra dans un magasin où, à côté du jais et du grenat, se
+trouvaient exposées des pierreries et des perles fausses.
+
+Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle éprouva un moment
+d'hésitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui
+elle était, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait
+pas ne pas s'étonner de sa commande et ne pas chercher à deviner ce qui
+se cachait derrière.
+
+Enfin elle se décida:
+
+--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le
+composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux
+yeux?
+
+--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver à une imitation si
+parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.
+
+Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine une poignée de
+perles:
+
+--Voyez vous-même.
+
+Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux,
+chatoyant, satiné des vraies, mais enfin l'imitation était suffisante
+pour qu'elle s'en contentât.
+
+--Où est le collier? demanda le bijoutier.
+
+--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que
+possible, même nombre, il y en a quatre cents...
+
+Le bijoutier eut un sourire de surprise.
+
+--... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher
+ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boîte.
+
+Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de
+la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se
+laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara que
+la copie serait digne du modèle.
+
+--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez
+pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans
+le monde de madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre collier
+avec pleine sécurité.
+
+--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.
+
+--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen à la portée
+de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses
+n'ayant pas la solidité des vraies.
+
+On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que
+six; le samedi, à trois heures précises, il fallait qu'on le lui livrât.
+
+Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux
+dans son écrin, et dans une boîte les perles vraies. Le bijoutier aurait
+voulu qu'elle admirât longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en
+avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup d'oeil au collier,
+compté les perles vraies et payé sa facture, qu'on avait eu la
+délicatesse de préparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit
+conduire à la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge
+marquait trois heures vingt-huit minutes.
+
+Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. Comme ce n'était pas une
+heure de départ, la salle était presque déserte; seuls quelques paysans
+arrivés longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, leurs paniers
+et leurs paquets devant eux.
+
+Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche machinalement:
+tournée contre la muraille, elle ne cédait point à la tentation de jeter
+çà et là des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.
+
+Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'âpreté lui
+donnerait de l'empressement.
+
+Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle crut voir que de loin
+quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en
+rien, par sa tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et dont
+le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de façon à ce qu'elle ne
+l'oubliât jamais: c'était un gentleman de tournure élégante, la toilette
+soignée: bottines à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et blanc,
+gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains
+gantées de chevreau clair, un jonc à pomme de lapis.
+
+Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut rapproché, le
+doute n'était plus possible: elle ne l'avait pas reconnu déguenillé, et
+maintenant elle ne le reconnaissait pas élégant.
+
+Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:
+
+--Oserai-je vous offrir mon bras?
+
+Elle eut un mouvement de répulsion.
+
+--Marchez près de moi.
+
+Il l'accompagna, le chapeau à la main.
+
+--Je n'ai pas l'argent, dit-elle.
+
+Il mit son chapeau.
+
+--Et alors? dit-il brutalement.
+
+--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier
+pesant plus de six mille grains, qui a été estimé quatre cent mille
+francs; prenez-les et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire;
+vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille
+francs.
+
+--En êtes-vous sûre?
+
+--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.
+
+--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.
+
+--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'à Paris où elles sont
+connues.
+
+--Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre
+mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associés?
+
+Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la prendre:
+
+--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah!
+madame, aimez-la bien.
+
+Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.
+
+
+
+VII
+
+Le calme avait succédé aux angoisses désespérées qui avaient bouleversé
+Ghislaine pendant les quelques jours où elle était restée sous le coup
+des exigences de Nicétas.
+
+Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse sérénité des années
+qui avaient précédé cet orage, mais elle respirait; si tout danger
+n'était pas à jamais écarté, il était au moins ajourné.
+
+Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner à l'étranger
+et y rester? Puisqu'il avait passé onze ans sans revenir à Paris,
+c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans
+intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre les perles du
+collier à Paris; et si tout d'abord il y avait là une raison de
+prudence, il y en avait une aussi d'espérance: une fois à Londres, à
+Vienne, ou à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer à
+Paris.
+
+Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir dans cette espérance qui
+ne reposait sur rien de précis, elle voulut prendre quelques précautions
+contre un retour possible et une nouvelle attaque.
+
+Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme
+elle avait été une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa
+fantaisie, elle le serait toujours.
+
+Mais pour Claude, il en était autrement, et si après avoir agi contre
+la mère, il trouvait de son intérêt de se tourner contre l'enfant, il
+fallait qu'à ce moment celle-ci fût en sûreté.
+
+Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; s'il voulait tenter
+quelque chose, où la chercherait-il quand les portes d'un couvent se
+seraient refermées sur elle à Paris ou aux environs?
+
+Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution sans avoir consulté son
+médecin qu'elle fit venir à Chambrais, pour qu'il examinât Claude de
+nouveau.
+
+Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre elle pourrait travailler
+comme toutes les filles de son âge, mais que pour le moment il importait
+qu'elle passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.
+
+--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois
+qu'à l'automne elle sera en état de supporter la règle et le travail
+d'un internat. Mais à condition cependant que ce ne sera pas à Paris.
+Là-dessus ma prescription est formelle: sa bonne santé dans l'avenir
+dépend de la vie à la campagne. C'est une absurdité meurtrière de
+maintenir des internats à Paris: lycées ou couvents; et il y a
+longtemps qu'on les aurait transportés aux champs, si dans toute maison
+d'éducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et
+des professeurs avant l'intérêt des élèves.
+
+Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de son médecin qu'elle
+les avait demandés; il aurait ordonné le couvent que Claude eût tout
+de suite quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'à
+l'automne était trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle
+n'en fût pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.
+
+En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille francs, sans doute,
+et avant qu'il revînt à l'assaut--si comme elle le pressentait il devait
+y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
+ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pût pas la
+découvrir.
+
+Cependant, comme il était sage de s'entourer de toutes les précautions,
+même de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda à
+Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser
+sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait
+chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait être
+accompagnée. Elle n'était plus une gamine qui peut s'en aller par les
+chemins.
+
+Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre
+sa vie ordinaire et être tranquille.
+
+Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se
+trouva tout a coup menacée précisément par où elle se croyait le plus en
+sûreté, c'est-à-dire du côté de son mari.
+
+Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant sans que l'hôtel
+de la rue Monsieur fût complètement fermé; le comte y venait tous les
+jours en allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et,
+jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis,
+notamment des étrangers, pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût
+pas été un agrément; c'était le moment où Ghislaine voyait ses parents
+d'Espagne à Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'était lié
+dans ses voyages.
+
+Au commencement de juillet un dîner fut ainsi donné en l'honneur d'une
+infante d'Espagne qui était venue passer à Paris le mois du Grand Prix,
+et pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient choisi la fleur
+de leurs amis, l'hôtel avait pris son air de gala et les serres de
+Chambrais s'étaient vidées dans les appartements et dans le jardin de la
+rue Monsieur.
+
+Quand le comte revint de la Chambre où il y avait une séance importante,
+il trouva Ghislaine déjà habillée et installée dans le grand salon prête
+à recevoir ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses habitudes
+de simplicité, et portait une robe de crêpe de Chine blanc brodé d'or
+qu'elle mettait pour la première fois.
+
+A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, pour
+l'admirer:
+
+--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beauté
+brune; c'est une merveille d'harmonie.
+
+Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, pour l'admiration,
+mais le second fut pour la critique:
+
+--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicité pour nos
+hôtes.
+
+--Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de cette observation, la
+première de ce genre qu'il se permît depuis dix ans.
+
+--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je
+ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton
+collier de perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets noirs
+de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet
+superbe.
+
+Elle restait interdite.
+
+--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en
+l'examinant.
+
+--Quelles raisons?
+
+--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement que je te le
+demande; non seulement par égard pour nos invités, mais encore pour mon
+agrément.
+
+Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, mais le comte
+prévint cette objection:
+
+--Il est en bon état, puisque Marche et Chabert ont dernièrement réparé
+le fermoir.
+
+Toute résistance était impossible.
+
+--Je vais le mettre, dit-elle.
+
+Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la fatalité.
+
+--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, où
+s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres
+serai-je encore entraînée?
+
+Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la rendait incapable de
+voir si la fausseté des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si
+l'on n'était pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
+qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement ne se laissait-elle
+pas influencer par les éloges que le bijoutier s'était lui-même
+décernés? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles
+fussent?
+
+Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, et il fallait
+aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand
+elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui
+ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gênaient
+plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir là?
+
+En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la soirée, elle sentit
+les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'était
+naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on était frappé par
+l'étrangeté de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient:
+les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guère en bijoux, mais
+combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si
+parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de deviner son
+mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont
+la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour et
+dans son honneur.
+
+A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion qui la paralysa: une
+de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces,
+porta la main sur le collier:
+
+--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais
+bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fût si
+beau, laissez-moi le regarder de près.
+
+Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle était jeune, la cousine,
+et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, étant
+sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle
+que ce collier dont on parlait tant pouvait être faux? C'était à travers
+son histoire et la tradition qu'on le regardait, non à travers la
+réalité.
+
+C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et
+prendre confiance.
+
+Cependant quand la soirée se termina et que les derniers convives
+partirent, elle fut grandement soulagée; enfin elle était sauvée; tout
+au moins l'était-elle pour cette fois; et après cette épreuve, si
+l'hiver prochain elle devait le mettre encore «par ordre», elle serait
+moins inquiète.
+
+Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite pour le réintégrer
+dans l'écrin où elle espérait bien le tenir longtemps renfermé; mais
+au moment où elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de son
+mari; alors, instinctivement, comme si elle était en faute, elle posa le
+collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles
+dans lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant du salon.
+
+--Vous vous déshabillez? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à l'heure; ne vous
+pressez pas; j'ai à lire ce paquet de lettres qu'on vient de me
+remettre.
+
+Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui
+d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.
+
+Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle était posée une grosse
+lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se
+trouvait en dehors du rayon de la lumière, il se leva et prit la lampe
+pour la rapprocher.
+
+En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un
+coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une
+fracture.
+
+Qu'avait-il donc cassé?
+
+Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la malachite; il avait
+écrasé deux perles.
+
+Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.
+
+--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va être désolée;
+son collier.
+
+Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans l'art de la
+joaillerie, il savait que les perles sont formées d'une matière nacrée,
+compacte, solide, résistante, qui ne s'écrase pas sous le pied d'une
+lampe, si lourde que soit cette lampe.
+
+Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.
+
+Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les
+examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait là
+quelque chose d'étrange et de mystérieux.
+
+Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour
+raconter cette aventure à Ghislaine; mais il avait déjà fait deux pas,
+quand il s'arrêta, revint à la table, égalisa les perles de façon à ce
+que le vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier avec le
+fichu.
+
+
+
+VIII
+
+Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis
+auprès de la table, lisant ses lettres sous la lumière de la lampe.
+
+Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour
+la voir venir: au contraire, il resta absorbé dans sa lecture.
+
+Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au
+lit.
+
+C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou
+quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre;
+couchée, il s'asseyait sur une chaise basse auprès de son lit, elle
+tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans les siennes et
+ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences
+du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soirée:
+douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car après avoir
+commencé par les autres, ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et
+alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu
+dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu
+dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle
+s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans
+sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les
+yeux, elle trouvait ceux de son mari attachés sur elle, comme s'il avait
+passé toute la nuit près d'elle à la regarder dormir.
+
+Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.
+
+--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle
+après avoir attendu un moment.
+
+--Des ennuis.
+
+--Quels ennuis?
+
+--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.
+
+C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante pour expliquer
+cette préoccupation subite: pendant le dîner et la soirée, elle avait à
+chaque instant rencontré ses regards pleins d'une tendre fierté qui la
+suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient libres, il
+s'enfermait dans cette attitude étrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi
+ce brusque changement?
+
+Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au lieu d'une causerie
+affectueuse et abandonnée où celui qui parlait exprimait les idées de
+l'autre en même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que
+de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer
+chez lui. A peine avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement
+de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière de la
+veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, un peu à tâtons, mais avec
+précaution pour ne pas faire de bruit.
+
+Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et de se retrouver;
+mais dans sa tête troublée, aucune réponse n'arrêtait les questions qui
+s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait à la
+même conclusion qui était que les perles vraies ne peuvent pas s'écraser
+ainsi.
+
+Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout à fait mystérieuses,
+c'est que six semaines auparavant le collier avait été remis aux
+bijoutiers Marche et Chabert pour une réparation au fermoir, et que par
+conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à ce moment toutes les
+perles étaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqué
+de signaler celles qui étaient fausses--leur responsabilité se trouvant
+engagée.
+
+Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation eût substitué
+une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait détournées? Il
+se le demandait, mais sans croire beaucoup à cette explication.
+
+Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable ni impossible, le
+plus sage était de ne pas lâcher la bride à l'imagination, sans avoir
+préalablement fait une enquête de ce côté.
+
+Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit chez les bijoutiers,
+et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant
+l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux
+qu'on devait mettre en montre ce jour-là.
+
+Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin,
+il était entré pour payer la réparation du collier de perles de madame
+d'Unières.
+
+--Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.
+
+Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte que celui-là
+qui lui permît de parler du collier.
+
+--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.
+
+Les deux associés se regardèrent.
+
+--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon
+état?
+
+--Mais, sans doute.
+
+--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des maladies et ne
+perdent pas leur beauté en vieillissant?
+
+--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unières n'en sont
+pas là, il s'en faut; jamais elles n'ont été plus belles. Quand la
+réparation a été faite, nous avons laissé le collier dans son écrin
+ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos
+clientes qui les ont vues. Je suis sûr que madame la comtesse d'Unières
+exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul
+il ferait recette.
+
+--Vous croyez?
+
+--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais
+pour mon compte, je n'en connais pas une réunion plus parfaite; quatre
+cents perles pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres,
+cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées moi-même une à
+une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du métier c'était une
+jouissance.
+
+Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces bijoutiers, toutes
+les perles étaient vraies; c'était donc depuis ce moment que la fraude
+avait eu lieu.
+
+Il restait au comte une question à poser.
+
+--Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué des perles fausses
+aux perles vraies?
+
+Mais cette question était un aveu en même temps qu'une accusation:
+l'aveu qu'il avait découvert des perles fausses dans le collier de la
+comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porté l'écrin
+de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette
+fraude.
+
+Elle était donc impossible à tous les points de vue, et il devait s'en
+tenir à ce qu'il avait obtenu.
+
+Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans leur cabinet et, la
+porte fermée, en même temps ils s'interrogèrent du regard d'abord, puis
+franchement?
+
+--Marche?
+
+--Chabert?
+
+--Ça vous parait naturel tout cela?
+
+--Le mari qui entre par hasard.
+
+--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un
+emploi secret.
+
+--L'embarras de l'un.
+
+--La confusion de l'autre.
+
+--C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame
+d'Unières, je dirais ça y est.
+
+--Et moi je dirais que le collier a été vendu comme les anciens bijoux.
+
+--A qui?
+
+--Pourquoi pas à nous!
+
+--Voilà qui n'est pas juste.
+
+--Nous, nous la connaissons.
+
+--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à Freteau.
+
+--On les aura envoyées à Londres.
+
+--C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, je les
+reconnaîtrai.
+
+--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier
+comme celui-là ne peut pas disparaître sans que l'honneur de la famille
+soit engagé.
+
+--Je vais écrire à Londres.
+
+--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.
+
+Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il ne l'était en sortant
+le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que
+les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier,
+depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, à moins d'accuser
+Marche et Chabert d'être des voleurs ou des ignorants, il fallait
+reconnaître qu'elles n'y avaient été introduites que depuis la
+réparation du fermoir.
+
+Si la question de la date semblait résolue, l'autre, celle du «comment»,
+restait entière, et même elle s'était aggravée en se limitant, puisqu'il
+était démontré que le collier ne se composait que de perles vraies quand
+il avait été remis à Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas dû
+sortir.
+
+Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser aller plus loin.
+
+Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point que les perles
+s'étaient écrasées parce qu'elles étaient fausses, et que, si elles
+avaient été vraies, elles auraient résisté au coup porté par la lampe.
+Mais ce point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il ne
+le savait pas d'une manière certaine: il supposait que des perles ne
+devaient pas s'écraser, mais si elles avaient un défaut caché, si elles
+étaient malades, ou même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles
+pas être brisées par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se
+produisant sur une matière dure telle que la malachite formant enclume?
+
+C'était cela maintenant qui avant tout devait être élucidé, et un seul
+moyen se présentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au
+doute et aux tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen
+d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait.
+
+Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais avec Ghislaine, il
+resta seul à Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort,
+dont ils avaient chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la
+dimension de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et
+s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne
+pas le connaître.
+
+Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. Il apportait un
+collier pour qu'on remplaçât deux perles qui manquaient.
+
+Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais presque tout de suite
+il le referma:
+
+--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.
+
+--Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda le comte que la
+fermeture de l'écrin avait péniblement impressionné.
+
+--Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.
+
+--Ah!
+
+--Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois maisons plus bas.
+
+Le mot qui était venu aux lèvres du comte était «Vous êtes certain que
+ces perles sont fausses» mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait
+pas se tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé l'écrin
+prouvait que le doute même n'était pas possible pour un homme du métier.
+
+Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer
+dans le magasin qu'on lui avait indiqué; l'enseigne écrite sur la glace
+de la devanture était trop tentante: «Fabrique de perles et de bijoux»;
+c'était bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les
+fabriquait.
+
+Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: pouvait-on
+remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles
+exactement pareilles; et la réponse fut celle qu'il attendait, mais que
+tout en lui repoussait:
+
+--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il
+faut fabriquer les perles exprès, et cela demandera quelques jours.
+
+Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand
+étonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire à un fou.
+
+Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans sa tête, le
+ramenant toujours au même point, celui sur lequel, précisément, il ne
+voulait pas s'arrêter: les perles étaient vraies en sortant de chez
+Marche et Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce moment,
+et quand il avait demandé à Ghislaine de mettre ce collier; il avait
+rencontré une résistance inexplicable.
+
+S'expliquait-elle maintenant?
+
+Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle éclaircirait
+cependant d'un mot.
+
+Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui
+était un doute et un outrage?
+
+Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donné depuis dix
+ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignité, tout se
+dressait devant lui pour l'arrêter.
+
+Toute la journée il balança le parti à prendre: depuis dix ans, il
+s'était si bien habitué à ne rien décider tout seul.
+
+Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il la trouva
+l'attendant; alors, il lui annonça que le lendemain matin, à la première
+heure, il était obligé de partir pour son département, où son comité
+l'appelait d'urgence.
+
+Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner du temps; ne rien
+livrer aux hasards du premier mouvement.
+
+Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien laisser paraître
+et de cacher son émotion.
+
+
+
+IX
+
+Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude,
+s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle,
+elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces
+changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et
+bizarre depuis dix ans.
+
+Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la
+même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de
+tout ce qui arrivait.
+
+D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée,
+désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à
+Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues
+lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son
+désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit
+bouleversé.
+
+Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage
+l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui
+expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il
+la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte,
+le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se
+sauvait et la fuyait?
+
+Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de
+raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle
+lut: «Prince N. Amouroff.»
+
+Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.
+
+--Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée.
+
+--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse
+était au château; j'ai cru qu'elle était attendue.
+
+Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas
+disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans
+doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
+Paris à Chambrais méritant quelques égards.
+
+Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de
+son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se
+servant de sa plume et de son buvard.
+
+--Où est cette personne? demanda-t-elle.
+
+--Dans le salon d'attente.
+
+Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du
+valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.
+
+Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le
+jardin, il se retourna: c'était Nicétas.
+
+Elle retint un cri:
+
+--Vous!
+
+Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer
+de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la
+suivit.
+
+--Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne
+dut plus être entendue du vestibule.
+
+--Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en
+effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer
+autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me
+suis présenté sous mon nom.
+
+--Votre nom!
+
+--Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous
+l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez.
+
+--C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but de cette visite.
+
+--Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin,
+passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce
+qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
+que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le
+vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène.
+
+Elle fit un signe de tête.
+
+--En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous
+m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en
+a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce
+chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste
+de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces
+conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que
+je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui
+vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez
+le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à
+parfaire la somme manquante?
+
+Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui,
+certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres
+mille francs.
+
+--C'est impossible, dit-elle nettement.
+
+--Qu'est ce qui est impossible?
+
+--Ce que vous demandez.
+
+--Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les
+perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les
+vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent
+mille francs seulement.
+
+--Je n'ai pas les cent mille francs.
+
+--Vous les trouverez.
+
+--C'est impossible.
+
+--Vraiment impossible?
+
+--Absolument.
+
+--Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts
+vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs?
+
+--Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.
+
+Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute
+insistance était inutile.
+
+Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles...
+
+Elle respira.
+
+--... Et à reconnaître ma fille.
+
+Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.
+
+--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle
+que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en
+même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par
+votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse
+n'aurait pas dû se laisser toucher.
+
+Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans
+son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt
+par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille
+francs.
+
+Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction
+désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et
+froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche.
+
+Il continua:
+
+--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante
+mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les
+offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
+car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de
+succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à
+une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir.
+
+--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui
+assurer la vie que son état de santé exige pour elle?
+
+--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un
+sacrifice d'argent lui assurer cette vie?
+
+--Parce que je ne le peux pas.
+
+Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:
+
+--Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour
+vous ni pour moi de prolonger.
+
+Il se leva.
+
+De la main, elle l'arrêta.
+
+--Ne partez pas, dit-elle.
+
+--Et que voulez-vous, madame?
+
+--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces
+cent mille francs, je confesse la vérité.
+
+--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez,
+madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une
+femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse
+de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme.
+
+--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est
+impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous
+avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les
+perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le
+monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est
+certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le
+porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne
+dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont
+une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que
+je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.
+
+--Alors, restons-en là.
+
+De nouveau il se leva.
+
+Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir,
+elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions
+où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer
+devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle
+était aux abois.
+
+--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais
+au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais
+l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.
+
+Il prit un air indigné.
+
+--Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou
+ma fille.
+
+--Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille
+francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis
+dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée...
+
+--D'où viennent ces dangers? interrompit-il.
+
+--De mon mari.
+
+--Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M.
+d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules?
+Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma
+demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet,
+tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que
+puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en
+résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me
+faut.
+
+Elle poussa un cri étouffé.
+
+--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé
+de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze
+ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.
+
+Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le
+cordon de la sonnette.
+
+--Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous
+engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières
+soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me
+trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa
+mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le
+pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
+celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est
+pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et
+occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et
+dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de
+porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
+l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation,
+pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration
+d'un homme qui sera votre esclave.
+
+Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était
+plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous
+la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était
+redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait,
+telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa
+chambre.
+
+--Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque
+vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru
+qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont
+donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que
+vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez
+prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut.
+
+Elle sonna.
+
+
+
+X
+
+Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère:
+il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des
+conseils du vieux crocodile.
+
+Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son
+habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte
+se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de
+personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun
+et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.
+
+En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc
+que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que
+Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
+crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il
+en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.
+
+Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du
+pied:
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.
+
+Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul,
+plusieurs ayant eu la main trop leste.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé
+par le baron d'Anthan.
+
+--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.
+
+Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client.
+Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il
+n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour
+protéger son patron.
+
+--Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la
+réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que
+puis-je pour vous?
+
+--Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.
+
+--Ah! c'est une consultation que vous demandez?
+
+--Précisément cela et rien de plus.
+
+--Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils
+fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il
+conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait.
+
+--Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit
+remise.
+
+--Auprès de qui?
+
+--Auprès de la mère.
+
+--Seule? en arrière du mari?
+
+--Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou
+non je pouvais m'entendre avec la mère.
+
+--Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère?
+
+--Nous avons cessé de nous entendre.
+
+--Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se
+cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les
+choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée
+à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se
+tromper?
+
+--Non, à la longue.
+
+--Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font
+pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage
+précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin.
+
+--Elle a précisément les mains liées.
+
+--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?
+
+--Je n'ai pas à me plaindre d'elle.
+
+--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous
+jugez le moment venu de faire intervenir le mari?
+
+--Justement.
+
+--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?
+
+--A son aise.
+
+--Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur;
+quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de
+questions inutiles; enfin il est en état de prendre _hic et nunc_ une
+certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?
+
+--Oui.
+
+--Et il est considéré?
+
+--Très considéré.
+
+--Aime-t-il sa femme?
+
+--Passionnément.
+
+--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un
+accident?
+
+--Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari.
+
+--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre
+fille, dites-vous?
+
+--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à
+sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée.
+
+--Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas?
+donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant?
+
+--Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que
+je viens vous demander.
+
+--C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et
+vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez
+la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec
+sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir.
+Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il
+n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire
+de la famille, si vous le connaissez.
+
+--J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que j'en ai entendu parler
+autrefois.
+
+--Vous avez retenu son nom?
+
+Nicétas hésita un moment.
+
+--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne
+vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens
+charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent
+il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez
+comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons
+conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute
+seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si
+vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois,
+vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en
+conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple
+et le plus court.
+
+--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.
+
+--Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une
+affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous
+le retrouverez plus facilement.
+
+Le voilà: Le Genest de la Crochardière.
+
+--Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir
+demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une
+affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître
+votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de
+poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce
+point; c'est l'essentiel.
+
+--Je comprends.
+
+--Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des
+objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de
+façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne
+pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra
+soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous
+verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter
+seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il
+n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé,
+qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous
+promènera. Vous êtes averti, cela suffit.
+
+Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa:
+
+--Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est
+commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la
+femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du
+mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous
+ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous
+sommes gens de revue.
+
+Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait
+conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à
+Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince
+Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.
+
+Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans
+l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent
+avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair,
+meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un
+bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et
+Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille
+école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc,
+vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.
+
+De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis
+il attendit.
+
+--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer
+votre ministère, dit Nicétas.
+
+Le notaire s'inclina sans répondre.
+
+--D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et
+si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est
+que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de
+l'enfant.
+
+Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui
+ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant
+cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement.
+Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la
+pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus
+dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes;
+cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait
+affaire.
+
+--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous
+connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec
+le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous
+de la famille?
+
+--C'était mon père.
+
+Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif.
+
+--Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite
+son héritière...
+
+Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le
+père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de
+la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un
+même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait
+être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel
+état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le
+nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment.
+
+Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait
+préparé:
+
+--Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui
+comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était
+pas encore mariée.
+
+Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux
+mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa
+stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans
+regarder Nicétas.
+
+--Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de
+reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que
+j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de
+maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera
+sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les
+soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa
+tendresse.
+
+La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff
+comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à
+ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant
+et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?
+
+Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la
+princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais
+l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
+sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur
+sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce
+qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il
+devait les défendre.
+
+La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de
+réfléchir et de reprendre son calme professionnel.
+
+--L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il
+d'une voix parfaitement tranquille.
+
+--Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile
+était bien le malin qu'il se vantait d'être.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez
+dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront
+attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous,
+petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de
+trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
+après demain, je suis pris toute la journée.--Samedi vous convient-il?
+
+--Parfaitement.
+
+--Alors, samedi à onze heures.
+
+Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.
+
+--Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire.
+
+--Champs-Élysées, 44 ter.
+
+
+
+XI
+
+Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.
+
+--Vous allez tout de suite courir à la Chambre des députés et vous vous
+arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unières doit venir à Paris
+aujourd'hui.
+
+--Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à la Chambre pour me
+répondre.
+
+Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour n'avoir pas pensé à
+cela.
+
+--Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge pourra-t-il vous
+répondre. Tâchez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez
+pas de temps, prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.
+
+Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions
+pouvaient paraître étranges, et il fallait les expliquer.
+
+--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il préparé?
+
+--Pas encore.
+
+--Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce que M. le comte
+d'Unières puisse le signer.
+
+Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était dans son département
+depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la
+comtesse ne quittait que très rarement Chambrais.
+
+M. Le Genest sonna son valet de chambre.
+
+--Allez me commander tout de suite un coupé à deux chevaux; qu'ils
+soient bons, la course sera longue; qu'on me serve à déjeuner
+immédiatement.
+
+Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire était prêt, il monta
+en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orléans.
+
+En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir à Paris, son
+plan n'était pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff;
+au contraire; et dans les circonstances critiques qui se présentaient,
+il lui semblait que le mieux était d'avoir tout d'abord un entretien
+avec la comtesse seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne
+pas dire au mari.
+
+Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la mère de cette enfant?
+Cela lui paraissait difficile à admettre, et même invraisemblable.
+Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystérieux dans
+la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lâcher la bride à
+l'imagination, tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique,
+le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite à l'après
+en négligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne
+l'emportaient jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons rien, ni
+les hommes ni les choses», et il s'en était toujours bien trouvé,
+pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de
+suppositions, de soupçons que la femme pouvait peut-être arrêter d'un
+mot?
+
+De là cette démarche qu'il tentait auprès de madame d'Unières: elle
+était l'avant, le mari serait l'après, s'il le fallait,--mais seulement
+s'il le fallait.
+
+Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières n'était pas au château; il
+insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait être au pavillon
+du garde-chef, et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle il
+écrivit: «Affaire urgente».
+
+Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unières qui lui
+parut profondément troublée; mais précisément parce que ce trouble était
+caractéristique, il crut à propos de ne pas laisser deviner qu'il le
+remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que
+ce qu'elle voudrait elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait
+les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais
+aucune, et quand il n'était pas indispensable qu'il les reçût, il
+s'arrangeait toujours pour les éviter.
+
+--Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, avec un salut respectueux
+et affectueux à la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous
+faire avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous étiez auprès de
+la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore,
+je vous ai fait porter ma carte.
+
+Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière de façon à amener
+tout de suite le nom de Claude, et rappeler du même coup qu'il savait
+l'affection qu'elle témoignait à l'enfant; la situation était assez
+délicate pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en faciliter
+l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, de la finesse qu'il
+fallait, et s'il était sûr de ne pas commettre d'imprudence, il ne
+l'était pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.
+
+--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.
+
+Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent dans son
+angoisse qu'il détourna les yeux et se hâta de continuer:
+
+--Ayant appris que M. d'Unières était auprès de ses électeurs et
+concluant de là que selon votre habitude vous ne quitteriez pas
+Chambrais, j'ai pensé devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une
+visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.
+
+Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom qui devait ou tout
+apprendre à madame d'Unières ou n'avoir aucun sens pour elle.
+
+--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment qu'il put.
+
+Il avait évité de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laissé
+échapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.
+
+S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle et défaillante.
+
+Il reprit:
+
+--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il
+reconnaîtrait cette enfant pour sa fille.
+
+--Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle d'une voix à peine
+perceptible.
+
+--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.
+
+Elle laissa échapper un soupir de soulagement.
+
+--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une
+de mes clientes, je n'allais pas manquer à ce principe, qui a été ma
+règle de conduite depuis que je suis notaire.
+
+De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unières?
+C'était ce qu'il se gardait bien de préciser.
+
+--Mais le premier venu peut-il donc reconnaître ainsi un enfant?
+demanda-t-elle.
+
+Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, elle se posait cette
+question, qui pour elle était devenue une véritable obsession, sans
+qu'elle eût pu l'adresser à personne: elle allait donc savoir.
+
+--Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître qui on veut,
+même un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a intérêt à faire sien,
+par une reconnaissance passée devant un officier de l'état civil,
+c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude
+étant une riche héritière, vous sentez qu'il peut devenir productif
+d'être son père, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses
+revenus, au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.
+
+--Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?
+
+--La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, au cas où cette
+reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester,
+si réellement le prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions
+alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance d'une paternité
+mensongère et frauduleuse, invoquée dans un but de lucre; tandis que de
+son côté le prétendu père aurait à faire la preuve du bien fondé de
+sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce qui s'ensuit,
+publicité, enquête ordonnée probablement par le tribunal et, comme
+complication, le scandale autour du nom de la mère qu'on aurait
+fait insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la
+maternité.
+
+C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle lui demandât si
+le nom de la mère avait été donné, pour être inséré dans l'acte, il
+répondrait franchement. Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait
+rien.
+
+Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:
+
+--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais
+pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout
+soumettre sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de là ma
+visite.
+
+Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit tout ce qui était
+possible sans préciser et sans aller trop loin; à elle de répondre si
+elle le voulait et comme elle le voudrait.
+
+Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible
+pour Ghislaine.
+
+Enfin elle se décida:
+
+--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prévenir la reconnaissance?
+
+--Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant est sincère, s'il
+est réellement ou s'il se croit le père, il est difficile d'empêcher la
+reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant
+ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas opportun de
+s'entendre avec lui.
+
+Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question
+était posée aussi nettement que possible, et c'était à madame d'Unières
+de décider s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il
+aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune
+maladresse: la comtesse était prévenue, et il avait réussi à se
+maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fût jamais
+gênée devant lui,--ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.
+
+Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était tendue qu'en
+confessant la vérité, mais si touchée qu'elle fût de cette démarche
+dont elle sentait toute la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire
+qu'elle pouvait faire sa confession: au point où les choses en étaient
+arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la vérité devait
+être connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et
+de sa honte; son parti était arrêté.
+
+--M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle lentement, je vais le
+prier de hâter son retour.
+
+Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si désespéré et en même
+temps avec une si parfaite dignité que le notaire, qui cependant avait
+été le témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs et de bien
+des misères qui lui avaient bronzé le coeur, sentit l'émotion lui serrer
+la gorge.
+
+--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à un aveu, et déjà
+son agonie a commencé: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont
+être égorgés par ce Cosaque.
+
+N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour arriver à ce
+résultait? Certes il n'était pas chevaleresque et il se croyait le plus
+froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet
+égorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour
+la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.
+
+--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire
+revenant à sa formule habituelle et la jetant avec une vivacité chez
+lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut avoir
+besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence immédiate ici; quand
+on a attendu onze ans pour réclamer sa fille, on n'est pas tellement
+affamé des joies de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours
+de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au moment où on
+me l'a demandé, j'en différerai encore la passation tout le temps qu'il
+faudra; c'est mon affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y
+a pas urgence à lui parler de ma visite et du danger qui menace cette
+pauvre enfant.
+
+Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il fût bien compris
+qu'il n'admettait pas qu'une autre que «la pauvre enfant» pouvait être
+menacée; puis il continua:
+
+--Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance est pour
+elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à
+la recherche d'une spéculation.
+
+Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours reculé, mais
+qui maintenant devait être faite:
+
+--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il
+est?
+
+Il fallait que Ghislaine répondît:
+
+--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre:
+il était alors musicien et il ne s'appelait que Nicétas.
+
+--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voilà qui est étrange.
+
+--Je l'ignore.
+
+--Comment l'avez-vous connu?
+
+--Il nous avait été recommandé par Soupert.
+
+--Le compositeur?
+
+--Oui; il était l'élève de Soupert.
+
+--Alors, Soupert le connaissait.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus
+parler de lui.
+
+--Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.
+
+--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en
+rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement
+utile sur ce prince?
+
+Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; d'ailleurs, dans sa
+désespérance, elle s'était abandonnée à la fatalité, et n'avait plus ni
+jugement ni volonté.
+
+--J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire en prenant congé;
+mais d'ici là dites-vous bien que ma petite cliente a un défenseur
+dévoué.
+
+
+
+XII
+
+En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter
+sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il
+pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert.
+
+--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?
+
+--Non, M. Soupert, le musicien.
+
+--Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une
+noce, on les fait venir de Longjumeau.
+
+--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.
+
+A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène
+un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter le _Petit Journal_,
+comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur
+Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup
+plus connu que le musicien.
+
+--Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets
+verts dans la plaine.
+
+Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à
+son cocher.
+
+Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la
+maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc
+devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux
+blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner
+gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par
+le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
+bouteille d'eau-de-vie contre le verre.
+
+Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût
+qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas
+le plus léger doute, et vint à lui la main tendue:
+
+--M. Soupert.
+
+Soupert le regarda sans le reconnaître.
+
+--Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.
+
+--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.
+
+Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages
+inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du
+ciel.
+
+Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.
+
+--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un
+entretien pût commencer autrement.
+
+--Je vous remercie.
+
+--Si, si, je vous en prie.
+
+Et Soupert appela:
+
+--Eulalie.
+
+Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en
+tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans
+de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à
+peu près du même âge.
+
+--Un autre verre, demanda Soupert.
+
+Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au
+notaire et le fit comme pour lui, c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de
+vie et très peu de sucre.
+
+--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant au
+_Croisé_?
+
+--Ah! le _Croisé_! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour
+monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public
+pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant.
+
+Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et
+le public, et le notaire le laissa aller.
+
+Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé:
+
+--Vous ne laisserez pas d'élève?
+
+--Ma foi non; et c'est heureux.
+
+--Vous en avez eu un cependant qui promettait.
+
+--Qui donc?
+
+--Vous avez oublié Nicétas.
+
+--Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions,
+n'a jamais été qu'un virtuose.
+
+--Ah! je croyais...
+
+--Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art
+pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur,
+gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...
+
+--Et aujourd'hui prince.
+
+--Comment, il est prince, Nicétas?
+
+--Prince Amouroff.
+
+--Il a donc hérité du titre de son père?
+
+--Il paraît.
+
+--C'est une fière chance.
+
+--N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?
+
+--Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père
+un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance
+d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il
+pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son
+verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas,
+en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur
+au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.
+
+--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son
+histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui
+votre ancien élève est prince.
+
+--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?
+
+--Je ne suis pas au courant de la législation russe.
+
+Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert
+enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui;
+mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette
+visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il
+continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il
+prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris.
+
+Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas:
+
+«Prince,
+
+«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser
+l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer
+demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais
+reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois
+vous attendre.
+
+«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération.
+
+«LE GENEST.»
+
+Il relut sa lettre:
+
+--Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut.
+
+Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de
+coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:
+
+«Mercredi soir, 10 heures.
+
+«Monsieur,
+
+«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous
+m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.
+
+«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.
+
+«Prince AMOUROFF.»
+
+A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le
+cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions
+que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
+comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser
+entortiller par la vieille momie.
+
+Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son
+bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on
+pouvait le prendre en effet pour une momie.
+
+--Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez,
+n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le
+comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude?
+
+--Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à
+vous.
+
+--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien,
+car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite
+que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon
+devoir était de prendre leur défense.
+
+--Leur défense? je ne comprends pas.
+
+--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez
+reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame
+d'Unières?
+
+--Qui est.
+
+--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de
+naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir
+un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les
+recherches de la maternité. Vous avez ces pièces?
+
+Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras:
+
+--Je les produirai plus tard.
+
+--Quand?
+
+--Lorsqu'il sera nécessaire.
+
+--Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on
+pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces
+n'étant pas en votre possession.
+
+--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?
+
+--Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous
+n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes
+pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame
+d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est
+qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une
+intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout
+s'enchaîne.
+
+--Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.
+
+--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de
+renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que
+tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments
+graves.
+
+--Vraiment!
+
+--Mon Dieu oui.
+
+--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon
+vous, ces désagréments?
+
+--Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose
+que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se
+prétend le père de cette enfant est un aventurier...
+
+--Monsieur!
+
+--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un
+nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils
+d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un
+professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé
+par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la
+grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
+misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait
+tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat;
+et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un
+enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à
+l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention
+ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du
+scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur,
+perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette
+raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à
+craindre.
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+--J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens
+d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect,
+vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute.
+
+--Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de
+reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié
+cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand
+j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si
+madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que
+vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre
+quand, de mon côté, je demandais que la paix.
+
+--Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut
+pas donner d'armes à ses adversaires...
+
+Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant:
+
+--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent
+sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom
+et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.
+
+Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas
+la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux.
+
+Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate
+blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi,
+comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que
+répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du
+code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les
+jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard,
+aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait
+«casse-cou».
+
+Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se
+trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver
+une bonne part de faux.
+
+Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le
+découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à
+la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des
+avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.
+
+Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de
+laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce
+n'était pas l'heure de marchander.
+
+Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement
+retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire
+importante, dit le clerc.
+
+Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne?
+Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait.
+
+
+
+XIII
+
+Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.
+
+Assurément cette attitude hautaine et provocante n'était pas du tout
+celle d'un résigné.
+
+Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet aventurier, et il
+pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque chose.
+
+Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la sage raison avait
+échoué, recourir à des moyens plus énergiques, et par cela peut-être
+plus efficaces.
+
+Un quart d'heure après, il montait les trois étages de la grande caserne
+de la Cité, et demandait à l'huissier de service d'être admis auprès du
+préfet de police pour affaire urgente. Comme à la préfecture toutes les
+affaires sont urgentes, l'huissier se montra résistant: c'était l'heure
+du rapport, M. le préfet était occupé.
+
+Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et
+porter cette carte au préfet.
+
+C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le
+premier venu.
+
+Après une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le
+notaire fut enfin reçu, et il put exposer sa demande.
+
+Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle,
+née de père et de mère inconnus, à laquelle on avait légué une
+belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la
+reconnaître.
+
+--Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la justice.
+
+--Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.
+
+--Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni mère n'est pas bien
+dangereux.
+
+--Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité de cette petite,
+il prétend aussi lui imposer une mère; c'est-à-dire qu'il menace
+une honnête femme de la compromettre dans un procès en recherche de
+maternité.
+
+--Mais la recherche de la maternité est admise par la loi; c'est affaire
+au tribunal d'apprécier si cette femme est ou n'est pas la mère de cette
+enfant.
+
+--Elle ne l'est pas.
+
+--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le rôle de la police
+n'est pas de prévenir les procès et de se substituer à la justice.
+
+--N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être une sorte de
+Providence pour les familles.
+
+--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus
+d'elle; la police a les mains liées par la légalité, et quelquefois
+aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.
+
+Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper de cette affaire et
+ne cherchait qu'à décourager le notaire.
+
+--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacées par ce
+chantage.
+
+--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules
+professionnels.
+
+Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, cependant, qu'il
+l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait
+pas livré: il fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.
+
+--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait été
+instituée légataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a
+fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait
+pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme du député.
+
+--Qui s'est trouvée déshéritée.
+
+--Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il pas le père de
+cette enfant qu'on veut reconnaître aujourd'hui? C'est un secret qu'il a
+emporté dans la tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative,
+je reconnais que nous n'avons que des probabilités. Cependant elles
+reposent sur un fait à mon sens considérable: madame d'Unières, seule
+héritière légitime de son oncle, se trouvant exhérédée par le testament
+dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance et de l'éducation de
+l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels.
+Il y aurait là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est plus
+logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopté cette enfant,
+c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais.
+Eh bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières que le chantage
+menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni
+acte de naissance, ni commencement de preuves par écrit, cet aventurier
+prétend que madame d'Unières serait la mère de cette enfant qu'elle
+aurait eu avant son mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous
+pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en
+servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et à la comtesse par
+la menace d'un procès scandaleux.
+
+Le notaire fit une pause, et la physionomie du préfet lui dit que les
+dispositions auxquelles il s'était tout d'abord heurté se modifiaient.
+
+--C'est pour un adversaire politique que je réclame votre protection,
+monsieur le préfet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous
+toucher.
+
+Le préfet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre
+n'avaient jamais été en faveur dans la maison.
+
+--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas
+lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son
+honneur est menacé. J'en ai été le premier informé par une démarche de
+notre personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: sachant
+que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unières,
+il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour
+que je le dresse réellement, mais pour que je prépare mes clients
+effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à eux, je viens à vous.
+
+--L'affaire est délicate.
+
+--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier,
+dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est paré d'un nom et d'un titre
+des plus honorables: celui de prince Amouroff, se prétendant le fils du
+lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, qui a occupé
+une grande situation à la cour de Russie.
+
+--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, ni à ce titre?
+
+--Aucun droit.
+
+--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?
+
+--J'ai cette lettre signée par lui.
+
+Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre qu'il avait eu la
+précaution de se faire écrire par Nicétas.
+
+--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette
+usurpation de nom et de titre.
+
+--Il ne l'est pas.
+
+--Une enquête doit être faite; accordez-moi un certain temps.
+
+--Il y a urgence.
+
+--Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.
+
+Le notaire allait partir, le préfet le retint:
+
+--Pouvez-vous me donner le signalement de ce prétendu prince?
+
+--Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas de barbe, gras,
+bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; il demeure au n° 44 des
+Champs-Elysées.
+
+--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes
+renseignements sont conformes aux vôtres, on le conduira à la frontière.
+Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille...
+Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort
+seule interrompt un bon chanteur dans son métier et encore il laisse
+bien souvent des héritiers.
+
+Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de ses secrétaires,
+car cette mission n'était pas de celles qui se donnent au premier
+venu, et le chargea d'aller tout de suite à l'ambassade de Russie: il
+s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général et aide
+camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se
+trouvait aujourd'hui à Paris et s'il répondait au signalement d'un homme
+de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.
+
+Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:
+
+--Le lieutenant-général Amouroff était mort, il n'avait laissé qu'un
+fils mort lui-même depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son
+titre étaient éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit,
+c'était un aventurier et probablement un escroc.
+
+Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des Champs Elysées un inspecteur
+chargé de dire au prince Amouroff--parlant à sa personne--que le préfet
+de police le priait de passer à son cabinet le lendemain matin à dix
+heures. En même temps, il fit prévenir Me Le Genest de la Crochardière
+d'assister à cette entrevue.
+
+Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures moins cinq
+minutes, il était introduit auprès du préfet, qui lui communiqua les
+renseignements transmis par l'ambassade.
+
+--Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.
+
+--Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la certitude; mais il
+fallait une preuve qui fermât la bouche à votre coquin, et l'ambassade
+nous la donne.
+
+--Viendra-t-il?
+
+--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à penser qu'il voudra
+payer d'audace; d'ailleurs, il a intérêt à apprendre ce que nous savons,
+ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.
+
+L'huissier entra portant une carte.
+
+--Le voici; faites entrer.
+
+Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta la tête haute, froid
+et calme,--au moins en apparence.
+
+Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.
+
+--La présence de Me Le Genest de la Crochardière doit vous apprendre
+de quoi il s'agit, dit le préfet. Me Le Genest prétend que vous
+n'avez aucun droit à vous dire le père d'une enfant que vous voulez
+reconnaître.
+
+--Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses affirmations; serait-il
+décent de lui demander sur quoi il les appuie?
+
+--Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait souri au mot décent,
+sur quoi appuyez-vous les vôtres?
+
+--Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.
+
+--Verriez-vous un inconvénient à les produire ici?
+
+--Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il insolemment.
+
+--Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces que j'ai le droit
+de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour
+prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.
+
+Nicétas ne se troubla point.
+
+--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas
+chargé de ma généalogie, qui constitue un ballot un peu lourd.
+
+--C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre ambassade qu'elle
+se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laissé qu'un fils mort
+depuis trois ans, et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage
+que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait le
+désagrément d'être reconduit à la frontière par mes soins.
+
+--Ce serait une illégalité.
+
+Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers d'illégalité
+quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on
+lui en parlât.
+
+--Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa
+protection, je m'incline.
+
+Nicétas ne répondit pas.
+
+--Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas Russe? alors je vous
+ferai remarquer que vous n'auriez pas dû signer cette lettre--il montra
+la lettre écrite au notaire--«Prince Amouroff», ce qui constitue un
+faux.
+
+--Oh! un faux!
+
+Au lieu de répondre, le préfet sonna:
+
+--Prévenez un des messieurs les commissaires aux délégations, dit-il à
+l'huissier, que je le prie de se rendre ici.
+
+En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicétas, il
+annota quelques pièces à grands coups de crayon rouge.
+
+Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques mots et celui-ci,
+s'asseyant à un bureau, se mit à écrire.
+
+--C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent à Nicétas, visant
+votre lettre à Me Le Genest.
+
+Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant une plume à
+Nicétas:
+
+--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à signer _ne varietur_
+la lettre annexée.
+
+Nicétas hésita un moment.
+
+--J'aime encore mieux la frontière.
+
+--Avez-vous des préférences? demanda le préfet d'un air un peu
+goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?
+
+--La Belgique, si vous le voulez bien.
+
+--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez à la tentation de
+descendre à Chantilly ou à Creil; si cela vous est utile, je peux vous
+offrir les frais de ce petit déplacement.
+
+--Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; je vous prie
+seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en première
+classe sans se faire remarquer.
+
+--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles à
+midi trente.
+
+--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.
+
+Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et un agent était
+presque aussitôt entré; si ce n'était pas tout à fait le diplomate
+annoncé, cependant c'était un compagnon de voyage suffisant.
+
+Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un signe de main:
+
+--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne
+rentrez pas en France.
+
+Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait le pas derrière
+Nicétas, le préfet se tourna vers le notaire:
+
+--C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût dedans plutôt que
+dehors; heureusement, c'est un violent, malgré son attitude dédaigneuse,
+et des violents on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.
+
+
+
+XIV
+
+Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à Mons il descendit de
+wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre
+qui, quelques minutes après, partait pour Charleroi.
+
+De Paris à la frontière, assis en face de son agent, il avait eu tout le
+temps de réfléchir et de bâtir un plan qui lui donnerait sa revanche;
+pour le bien étudier sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil
+acheté un _Indicateur des chemins de fer étrangers_, qu'il avait pu
+consulter sans que l'agent s'en inquiétât: n'était-il pas tout naturel
+de se tracer un itinéraire, alors; surtout, qu'on partait aussi à
+l'improviste?
+
+Le propre de sa nature était de ne pas se laisser abattre et par
+conséquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui était
+contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, étant un rageur et un
+vindicatif, non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours été.
+
+Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant se servir de la
+loi; c'était une arme à laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours
+se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.
+
+Depuis longtemps l'expérience lui avait appris qu'on ne fait bien ses
+affaires que soi-même, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant
+toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on
+y est habitué. Son outil à lui, c'était ses poings. Si au lieu de s'en
+remettre à Caffié et de suivre les sentiers détournés de la chicane que
+le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours à
+ses poings, et s'était jeté bravement dans le droit chemin sans souci
+de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en
+écartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par ce vieux
+notaire et ce préfet de police du diable.
+
+Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de Chambrais pouvait
+bien être sa fille, il l'avait simplement enlevée et cachée à l'étranger
+quelque part, tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à
+s'adresser à madame d'Unières avec des détours et des ménagements, c'eût
+été madame d'Unières qui aurait dû s'adresser à lui; et pour ravoir
+l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulât.
+
+Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fît
+maintenant; et avec de la décision et de l'énergie, toutes ses
+maladresses pouvaient se réparer. Pour cela, il n'avait qu'à prendre
+Claude. Il n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux mois
+auparavant la _Normandie_ débarquait au Havre: il disposerait de plus de
+trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement
+la lutte contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; au
+bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait ses conditions et ne
+rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions,
+cette petite.
+
+Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait déjà pensé plus
+d'une fois, réussît, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire,
+conseillé par le préfet de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on
+expulse ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire mettre Claude à
+l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions
+et le reste, les choses en étaient arrivées à un point où le procès en
+reconnaissance serait une folie.
+
+Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur que pour
+trouver des trains de Mons à Charleroi et de Charleroi à Givet, car une
+surveillance devant être, sans aucun doute, organisée contre lui à la
+gare du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à Paris par
+là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train
+à Givet. Débarrassé de son agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de
+soupçons, étudier la marche des trains de Givet à Paris en passant par
+Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.
+
+Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions pour qu'il ne
+pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurément pas
+aussitôt.
+
+Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait eu le temps de
+s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus
+grande partie de la journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq
+heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc
+qu'à se trouver sur son passage à l'aller ou au retour, et à lui
+donner rendez-vous à la nuit tombante, dans un endroit désert où il
+l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment bien
+maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui pour «voir son père»;
+une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer.
+A l'accent avec lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il
+savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait loin.
+
+Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais en route il
+modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les
+chances de son côté, même celles peu vraisemblables où on le guetterait
+à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue,
+et descendant à Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'à
+Longjumeau.
+
+Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-même, et
+choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'être pas ratteint s'il
+pouvait prendre un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans
+les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge son cheval
+à Villemeneu, qui est à deux kilomètres de Chambrais, et vers trois
+heures et demie, il vint en promeneur flâner dans le chemin que Claude
+devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.
+
+Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel chez une
+fille qu'on laisse courir à travers les blés cueillir l'herbe de ses
+lapins, mais quand il la vit venir, elle était accompagnée d'une
+paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement
+son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.
+
+Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas
+s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans tourner la tête de son côté,
+lui lança un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait
+sûrement ce qu'il voulait.
+
+Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir qu'elle pouvait
+être encore accompagnée, il prépara un billet qu'il devait trouver moyen
+de lui remettre: «Soyez ce soir, à la nuit tombante, au Calvaire de la
+RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.»
+
+Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du garde, fidèle aux
+prescriptions de madame d'Unières, accompagnait encore Claude; il les
+laissa venir jusqu'à lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de
+façon à se placer entre elle et Claude.
+
+--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me
+dire, si en suivant ce chemin j'arriverai à la Croix-du-Roi?
+
+C'était de la main gauche étendue qu'il montrait le chemin; de la
+droite, placée derrière son dos, il agitait doucement son papier: il
+sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa
+passer.
+
+Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept heures et demie, il
+fit atteler et partit grand train comme s'il était pressé; arrivé à la
+_Réserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval à un arbre; le
+soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré tombait une lumière
+rose qui promettait une soirée sereine.
+
+Ce qu'on appelle la _Réserve_ est un grand étang long de près d'un
+kilomètre, et large d'une cinquantaine de mètres creusé pour recevoir
+les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais;
+recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de
+ce plateau elles s'emmagasinent là, et par des conduites souterraines,
+elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc
+et des jardins.
+
+D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre il est longé par
+une route--celle que Nicétas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--à
+un endroit assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude pût y
+venir facilement, et assez éloigné cependant pour qu'on ne la suivit
+point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales,
+était-il resté là à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes
+d'un tête à tête avec elle!
+
+Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas changé, et il les
+retrouvait, après cette longue absence, comme s'il les avait quittées la
+veille: c'était le même calme, le même silence, la même douceur, la même
+végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'étang,
+le même cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il
+se rappelait que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers
+faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laissé
+pousser librement, n'auraient pas tardé à envahir l'étang et à le
+transformer en un marais; maintenant ce travail était encore en train,
+et sur la rive, que longeait la route, retenue à un têtard par une
+chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journée finie,
+avaient attachée là; si ce n'était pas celle dans laquelle il s'était
+souvent promené, au moins en était-ce une semblable, à fond plat, avec
+des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.
+
+Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des arbres et des
+buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.
+
+Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village,
+on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberté
+d'aller et venir aux abords de la maison.
+
+Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne
+l'aperçut point: la route, déserte, filait droit entre l'étang et les
+champs, sans que personne s'y montrât.
+
+L'impatience et l'inquiétude commençaient à le prendre, lorsque de
+l'autre côté de l'étang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver
+en courant; mais l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son
+affaire; il eut un mouvement de colère; cependant, descendant au bord de
+l'eau, il agita son mouchoir.
+
+Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors mettant ses deux
+mains autour de sa bouche, elle cria en étouffant sa voix:
+
+--Prenez la toue.
+
+Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne enroulée autour
+du saule, et à coups vigoureux d'avirons il traversa l'étang; bientôt
+l'avant de la toue toucha la rive.
+
+--Montez, dit-il en se retournant.
+
+--Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.
+
+--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite;
+dans les roseaux nous serons à l'abri.
+
+Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux faucardés
+laissaient les eaux libres, il en restait une où ils n'avaient pas été
+encore coupés, et il n'y avait qu'à amener la toue dans leur fourré pour
+y être caché.
+
+Elle hésitait.
+
+--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouvés.
+
+Elle monta et vint près de lui.
+
+Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il
+vira de bord pour gagner le calvaire.
+
+--Où allez-vous, monsieur?
+
+--Je vous conduis près de votre père.
+
+--Où est-il?
+
+--Vous ne tarderez pas à le voir.
+
+--Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; si vous ne me
+débarquez pas, j'appelle.
+
+--Je vais vous débarquer de l'autre côté.
+
+--Non, ici, tout de suite.
+
+Il rama plus fort.
+
+--Monsieur, je crie.
+
+Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui pouvait
+l'entendre? la route était déserte.
+
+--Au secours, à moi, à moi...
+
+--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre père.
+
+A ce moment, un homme sortant d'une allée se montra sur la rive du parc;
+il accourait en boitant.
+
+Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.
+
+--Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.
+
+--Arrêtez, cria le garde.
+
+Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il
+ne pouvait pas traverser l'étang à la nage.
+
+--A moi, à moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis
+qu'elle espérait être secourue.
+
+--Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.
+
+Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première fois qu'il
+sortirait sain et sauf d'une fusillade.
+
+--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaissé son petit fusil.
+
+Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation retentit, en
+même temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'écrasait.
+
+
+
+XV
+
+C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite à Ghislaine,
+et après qu'il était parti en la réconfortant par des paroles
+d'espérance, elle s'était dit qu'elle devait s'en rapporter à lui.
+
+Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant celle du jeudi,
+elle se l'était répété.
+
+Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la loi et les affaires
+qu'elle ignorait, lui avait inspiré une certaine confiance; il
+trouverait un moyen de défense; assurément, il ne se serait pas avancé à
+la légère.
+
+Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle avait perdu
+de cette confiance qui à la vérité n'était pas bien robuste, et en
+réfléchissant il lui avait semblé que c'était son mari seul qui devait
+la défendre,--les défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et
+l'autre menacés.
+
+Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là un manque de
+franchise et de foi qui était une faute en même temps qu'une injure.
+
+Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible qu'elle
+reculât davantage; c'était inquiet qu'il était parti, tourmenté,
+peut-être jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en
+proie à des angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement
+n'étaient que trop réelles, elle le sentait.
+
+Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et aussi la matinée
+du vendredi, bouleversée, affolée, voulant et ne voulant pas, ne se
+décidant que pour retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans
+l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant qu'un mot:
+«Reviens.»
+
+Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue Monsieur, la
+lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la
+sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant,
+malgré ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût les mettre
+sous les yeux de son mari, s'il consentait à les regarder.
+
+Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: «J'arriverai ce
+soir à Paris par le train de six heures, à Chambrais à huit.»
+
+En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin de fer comme elle
+le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de
+répondre à l'étreinte de sa main par une étreinte aussi tendre, aussi
+passionnée.
+
+Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et puis, était-ce dans
+une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait décider de
+leur vie? Enfin, lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne
+comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce
+qu'il n'avait jamais fait?
+
+Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, écoutant avec
+son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec
+une lenteur qui faisait penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures
+sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitôt elle
+descendit le perron.
+
+Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une
+interrogation inquiète, comme c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut
+lui-même. En n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent
+à leur appartement, dont elle ferma la porte.
+
+Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une
+question:
+
+--Que se passe-t-il?
+
+Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas sur laquelle
+se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main
+tremblante.
+
+Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:
+
+--Je ne comprends pas, dit-il.
+
+Elle hésita un moment:
+
+--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai
+aimé, mais je n'ai pas eu une pensée qui ne fût une franche adoration
+pour vous. Rien ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez;
+je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une
+vertu particulière, cependant il me semble que peu de femmes vivent
+ainsi pour un être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là une
+preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais,
+et qui n'a jamais été aussi profond, aussi passionné qu'en ce moment.
+Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous
+frappe, avant de me juger, de me condamner, songez à ce que j'ai été, à
+cette longue suite de journées heureuses jamais troublées, à l'union de
+notre esprit et de nos âmes; à cette constante harmonie qui prouvait si
+bien que nos deux coeurs n'étaient plus qu'un, et cela non seulement
+depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je
+pensais à vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme à un
+être au-dessus des autres, pour lequel j'étais trop imparfaite, et
+que je ne devais jamais sans doute mériter. Cependant à force d'amour
+j'étais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la
+tendresse et le dévouement.
+
+Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces paroles laissaient
+d'obscur et d'incompréhensible pour lui.
+
+--La lettre, lui dit-il, la lettre.
+
+--Cette lettre explique une fatalité qui me fait la plus misérable, la
+plus malheureuse des femmes.
+
+Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit qu'elle avait fait à
+son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur séjour en Sicile.
+
+--Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.
+
+Elle baissa la tête.
+
+--Et l'homme, où est-il?
+
+--Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre malheur: laissez-moi la
+force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai résisté avant de
+devenir votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon oncle, et aussi
+à mon amour qui m'a entraînée. Je voulais parler, tout dire; avec
+l'autorité d'un père que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon
+oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté de céder.
+C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a
+écrasée; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais
+sous le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution de
+tout vous dire, ne me laissant arrêter que par la honte et plus encore
+par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était
+la pensée qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a
+écrit cette lettre.
+
+--Et cela est arrivé?
+
+--Le jour où vous prépariez votre dernier discours, vous devez vous
+rappeler que vous m'avez vue bouleversée en recevant une lettre: elle
+était de lui; il me donnait un rendez-vous à la _Mare aux joncs_.
+
+--Vous y êtes allée?
+
+--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec
+moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commençait
+un procès pour rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace
+contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette enfant ne pouvait
+se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la
+prendre; j'ai persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien,
+j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et que ce qu'il
+voulait c'était de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux à
+Marche et Chabert. Il ne s'est pas contenté de ce que je lui remettais.
+Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait
+remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis
+les vraies.
+
+Il l'arrêta:
+
+--Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais parlé alors et quelles
+hontes tu te serais évitées.
+
+--Vous saviez?...
+
+--Oui; c'est pour cela que je suis parti.
+
+--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les lèvres.
+
+Elle se jeta aux genoux de son mari:
+
+--Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, t'adorant,
+n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir et la volonté de te plaire
+et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes,
+toi qui mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, pour
+prix de ton amour, la honte et le malheur.
+
+Il la contempla longuement, puis la relevant:
+
+--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être supporté quand on est
+deux.
+
+--Elie!
+
+--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la
+tienne à te pardonner, puisque tu es une victime.
+
+A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la porte. Ils ne
+répondirent pas, les coups furent plus précipités.
+
+Le comte alla ouvrir:
+
+--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappé:
+
+--Je demande pardon à M. le comte de m'être permis de frapper ainsi:
+mais Dagomer est là, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.
+
+--Claude! s'écria Ghislaine.
+
+Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.
+
+Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterné.
+
+Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.
+
+--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un
+homme. Qué malheur!
+
+--Un braconnier? demanda le comte.
+
+--Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.
+
+Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent pas besoin de
+paroles pour se comprendre.
+
+--V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, aussi vrai que
+je m'appelle Dagomer.
+
+Il leva la main pour attester le ciel.
+
+--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et à travers
+la _Réserve_, il l'emmenait du côté de la grand'route, où il avait une
+voiture toute prête, le cheval attaché à un des arbres du Calvaire.
+L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard m'avait
+fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arrêter. Il s'est mis
+à ramer plus fort. Il allait aborder. Ni à gauche ni à droite je ne
+pouvais courir après; personne sur la route; Claude était perdue. Qué
+que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré pour sauver la
+petite; je voulais lui casser un bras, ça l'aurait arrêté; il a roulé au
+fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.
+
+--Et Claude? s'écria Ghislaine.
+
+--Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que je tire par-dessus
+elle; en tombant il l'avait écrasée, mais a s'a relevée et m'a crié:
+«J'ai rien!» Pensez si j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue
+au bord avec le mort au fond.
+
+Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler son attention.
+
+--Vous l'avez regardé?
+
+--Bien sûr.
+
+--Comment est-il?
+
+--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.
+
+Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe
+affirmatif: c'était lui.
+
+--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais déjà l'homme de
+Crève-coeur qui souvent la nuit se lève contre moi, v'là que je vas
+avoir celui de la _Réserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever
+Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès de ses parents.
+
+--Vous avez fait votre devoir, dit le comte.
+
+--Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre ça d'un homme
+comme vous.
+
+--Je l'expliquerai à la justice.
+
+S'adressant au valet de chambre:
+
+--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prévenir la
+gendarmerie.
+
+Puis, revenant à Dagomer:
+
+--Où est-il?
+
+--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!
+
+--Je vais avec vous.
+
+Ghislaine voulut le suivre.
+
+--Restez, dit-il.
+
+Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, il revint à elle.
+
+--Je vais vous envoyer Claude.
+
+Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa droiture, sa
+générosité, sa confiance,--son amour.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR «GHISLAINE»
+
+
+J'ai toujours eu, même jeune, la curiosité des enfants; et cela m'a valu
+plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit
+très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise aussitôt et se
+familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard
+échangé, tout est dit; il sait jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire
+jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en
+omnibus, cette familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances
+qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et
+encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux ou sur la
+manche de mon vêtement!
+
+Au début, cette curiosité se partagea à peu prés également entre les
+petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de préférences;
+mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, non pas qu'elles
+fussent plus faciles à suivre, au contraire, mais précisément parce
+qu'avec leurs détours et leurs mystères, elles étaient plus attrayantes.
+
+L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire
+dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler avec la petite fille, se
+trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages
+après pages sans y comprendre un traître mot.
+
+Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains
+de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la
+civilisation. S'il était né avec cette perfection, l'homme des cavernes
+n'aurait pas triomphe de ses premières luttes pour la vie, dans
+lesquelles comptaient seules certaines forces que développe la nature,
+mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la férocité,
+l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du
+tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident qu'aujourd'hui,
+l'homme policé, avec son éducation, ses relations, son milieu, s'est
+éloigné,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant
+qu'il subisse les leçons de l'éducation, combien en est-il près! Quel
+enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
+parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les
+domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles
+l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez
+elles une conséquence de leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse
+satisfaction pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait
+qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le même
+refrain:--«J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi
+avez-vous menti?--Je ne sais pas.»--Et c'est la vérité qu'elles ne
+savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles
+ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
+jouissance dont elles se grisent.
+
+Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, en
+suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes
+romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au
+moins en cela que c'est seulement arrivé au bout de ma tâche que je me
+suis rendu compte de l'importance exagérée peut-être de cette place.
+
+En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier
+roman où j'ai mis des enfants en scène,--c'était le quatrième que je
+publiais,--je lui ai donné pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part
+égale entre le garçon et la fille.
+
+Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue d'être lu par
+eux, un roman: _Romain Kalbris_, où un garçon tient le premier rôle,
+mais en ayant près de lui une petite fille qui lui donne la réplique.
+
+Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe de l'enfance
+dans mes romans; une fille m'est née et, à la regarder grandir,
+ma curiosité trouve suffisamment à s'employer sans chercher des
+combinaisons de roman; puisque j'ai la réalité sous les yeux, je ne
+vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le
+développement et l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent
+les faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle
+n'en fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours
+affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et l'enregistrer.
+
+L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris _Sans
+famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail
+de la journée.
+
+Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons et des petites
+filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garçons, les
+petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur,
+Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir
+par _En famille_.
+
+Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant.
+Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai écrits? Je ne
+me suis posé cette question qu'en faisant ma récapitulation en ce moment
+même: j'ai été où mon goût me portait.
+
+Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie,
+je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui ai donnée: tout ne
+part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il pas?
+
+Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnête
+fille entourée d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son
+mariage; cependant, si l'on veut bien établir une statistique des
+enfants nés hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont
+nombreux.
+
+C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant que j'ai
+voulu présenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je
+l'avais déjà abordée dans des conditions différentes et sans lui faire
+rendre tout ce qu'elle peut donner, limité que j'étais par mon sujet.
+Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux
+de les comparer, il verra comment, avec un point de départ presque
+le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles,
+Micheline et Claude, diffèrent entre elles.
+
+Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas en même temps
+perdu ma curiosité des enfants, qui s'est portée sur ceux d'un âge
+auquel on ne s'intéresse guère généralement,--les tout petits. J'ai une
+petite-fille et c'est elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et
+au développement, aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent
+mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne
+seront jamais publiées, je peux leur donner une sincérité incompatible
+d'ordinaire avec l'imprimé, ses scrupules et ses apprêts; car ce n'est
+pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais
+plus simplement encore,--en maillot.
+
+Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant
+plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la façon dont s'exerce la
+première succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le
+premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses
+dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
+avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que les
+philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,--l'instinct.
+
+Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend
+à chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser à croire
+ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idées qu'impose la tradition
+acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'à suivre les
+différentes phases des transformations par où il lui plaît de passer: la
+sensibilité, la volonté, l'intelligence, dans un ordre mystérieux qu'il
+brouille et intervertit, et où ne se fera un peu de lumière qu'à la
+suite de nombreuses observations consciencieusement notées.
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+End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13562 ***