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diff --git a/old/13562.txt b/old/13562.txt new file mode 100644 index 0000000..16684af --- /dev/null +++ b/old/13562.txt @@ -0,0 +1,12428 @@ +The Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ghislaine + +Author: Hector Malot + +Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT + + + +GHISLAINE + +PAR + +HECTOR MALOT + + + + +PREMIERE PARTIE + + +I + +Une file de voitures rangees devant le double portique de l'ancien hotel +de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait +la curiosite des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur +leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampees sur le cuivre et +l'argent des harnais:--couronne diademee et sommee du globe crucifere +des princes du Saint-Empire, couronne rehaussee de fleurons des ducs, +couronne des marquis et couronne des comtes. + +--Un grand mariage. + +Mais a regarder de pres, rien n'annoncait ce grand mariage: ni fleurs +dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers; +comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui +montaient aux bureaux de l'etat-civil ou a la justice de paix, dont +c'etait le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de +conseils de famille. + +Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier etage et dans +les etroits corridors du greffe, ceux qui etaient appeles pour les +conciliations et pour les conseils de famille attendaient pele-mele; de +temps en temps un secretaire appelait des noms et des gens entraient +tandis que d'autres sortaient dans l'escalier a double revolution. +C'etait un murmure de voix qui continuaient les discussions que la +conciliation du juge de paix n'avait pas apaisees. + +Le secretaire cria: + +--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais +sont-ils tous arrives? + +Alors il se fit un mouvement dans un groupe compose de six hommes, d'une +dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'a leur +tenue, autant qu'a leur air de n'etre pas la, il etait impossible de +confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle. + +--Oui, repondit une voix. + +--Veuillez entrer. + +--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant a celui qui venait de +repondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de +regret et avec une intonation bizarre formee de l'accent anglais mele a +l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici. + +--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne. + +Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secretaire, +lady Cappadoce, restee seule debout au milieu de la salle, regardait +autour d'elle. + +--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un +croque-mort assis a cote de lui sur un banc, on peut lui faire une +petite place. + +--Merci. + +--Ou il y a de la gene, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur. + +Elle s'eloigna outragee dans sa dignite de lady que cet individu en +tablier se permit cette familiarite, suffoquee dans sa pudibonderie +anglaise qu'il lui proposat une pareille promiscuite; et elle se mit a +marcher d'un grand pas mecanique, les mains appliquees sur ses hanches +plates, les yeux a quinze pas devant elle. + +Pendant ce temps le conseil de famille etait entre dans le cabinet du +juge de paix. + +La ligne paternelle a droite de la cheminee, dit le secretaire en +indiquant des fauteuils, la ligne maternelle a gauche. + +Prenant une feuille de papier, il appela a demi-voix: + +--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc +de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? +demanda-t-il en s'arretant. + +--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'emancipation de laquelle +nous sommes ici, dit M. de Chambrais. + +--Tres bien. + +Puis se tournant vers la gauche, il continua: + +--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon, +M. le marquis de Luciliere, amis. + +Il verifia sa liste: + +--C'est bien cela. M. le juge de paix est a vous tout de suite. + +Assis a son bureau, le juge de paix etait pour le moment aux prises avec +un boucher, dont le tablier blanc, retrousse dans la ceinture, laissait +voir un fusil a aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pale, +epuisee manifestement autant par le travail que par la misere. + +--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix a la +femme. + +--Non, monsieur. + +--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en ecrivant +quelques mots sur un bulletin imprime. Quand paierez-vous ces +vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour +avertissement, font vingt-huit francs cinquante? + +--Aussitot, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux +de devoir. + +--Il faut une date; quel delai demandez-vous? + +--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends. + +--Nous voila dans la morte saison. Mon homme est a l'hopital, il n'y a +que mon garcon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure... +S'il y avait de l'ouvrage! + +--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois regulierement? demanda +le juge de paix. + +--Je tacherai. + +--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez +poursuivie. + +--Je tacherai; la bonne volonte ne manquera pas. + +--C'est entendu, cinq francs par mois, allez. + +Le boucher paraissait furieux, et la femme etait epouvantee d'avoir a +trouver ces cinq francs tous les mois. + +Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scene sans en perdre un +mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait: + +--Envoyez, demain, a l'hotel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle +vivement, on vous donnera une collection de musique a relier. + +Et sans attendre une reponse, elle revint prendre sa place. + +Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant a tous les +membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre. + +--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous +etes convoques pour examiner la question de savoir s'il y a lieu +d'emanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient +d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe? + +--Parfaitement, repondit le comte de Chambrais. + +Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le +juge de paix garda sa gravite. + +--C'est pour que vous voyiez vous-meme que ma niece est en etat d'etre +emancipee, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenee. + +--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une +emancipee, dit le juge de paix en saluant. + +C'etait, en effet, une mignonne jeune fille, plutot petite que grande, +au type un peu singulier, en quelque sorte indecis, ou se lisait un +melange de races, et dont le charme ne pouvait echapper meme au premier +coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en meches sur le +front, derriere en chignon tordu a l'anglaise sur la nuque, etaient d'un +noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures etaient si souples +et si legeres que cette chevelure profonde, coiffee a la diable, avait +des douceurs veloutees qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner. + +Bizarre aussi etait le visage fin, enfantin et fier a la fois, a l'ovale +allonge, au nez pur, au teint ambre eclaire par d'etranges yeux gris +chatoyants, qui eveillaient la curiosite, tant ils etaient peu ceux +qu'on pouvait demander a cette figure moitie severe, moitie melancolique +qui ne riait que par le regard et d'un rire petillant. Il n'y avait pas +besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle etait petrie d'une pate +speciale et pour se laisser penetrer par la noblesse qui se degageait +d'elle. Sa bonne grace, sa simplicite de tenue ne pouvaient avoir +d'egales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu a pois +blancs, avec son petit paletot de drap mastic demode dont la modestie +voulue montrait un mepris absolu pour la toilette, elle avait un air +royal que l'etre le plus grossier aurait reconnu, et qui forcait le +respect; et c'etait precisement a cet air que le juge de paix avait +voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il etait. + +--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il. + +--Nous sommes d'accord sur l'opportunite de cette emancipation, repondit +M. de Chambrais. + +Les cinq membres du conseil firent un meme signe affirmatif. + +--Alors, je n'ai qu'a declarer l'emancipation, continua le juge de paix, +et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'a nommer le curateur. Qui +choisissez-vous pour curateur? + +Cinq bouches prononcerent en meme temps le meme nom: + +--Chambrais. + +--Comment! moi! s'ecria le comte, et pourquoi moi, je vous prie, +pourquoi pas l'un de vous? + +--Parce que vous etes l'oncle de Ghislaine. + +--Parce que vous etes son plus proche parent. + +--Parce que vous avez ete son tuteur. + +--Parce que ses interets ne peuvent pas avoir un meilleur defenseur que +vous. + +Ces quatre repliques etaient parties en meme temps. Il allait leur +repondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit, +placa aussi son mot: + +--Parce que, depuis huit ans, vous avez ete le meilleur des tuteurs, +parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un +pere. + +M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'emotion en +meme temps que la contrariete: + +--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais +qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un +peu, moi, et de penser a moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne +me suis pas marie. Quand mon aine a pris femme, je suis reste aupres de +notre mere aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour +appuyee sur un autre bras que le mien pour monter a sa chambre. +L'annee meme ou nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna +vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai du veiller sur elle. +Aujourd'hui, la voila grande et, par le serieux de l'esprit, la sagesse +de la raison, la droiture du coeur, en etat de conduire sa vie; elle a +dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arreta et se reprit--enfin +j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-etre cinq ou six annees +pour vivre de la vie que j'ai toujours desiree...je vous demande de +m'emanciper a mon tour; il n'en est que temps. + +--Je ferai remarquer a ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le +comte de Chambrais, ayant ete tuteur et ayant, en cette qualite, un +compte de tutelle a rendre, ne peut assister la mineure emancipee a la +reddition de ce compte en qualite de curateur, puisqu'il se controlerait +ainsi lui-meme. + +--Vous voyez, messieurs, s'ecria M. de Chambrais triomphant. + +--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ a +l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est +votre intention, confier la curatelle a M. le comte de Chambrais. + +--Vous voyez, s'ecrierent en meme temps les cinq membres du conseil de +famille. + +--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom. + +--La mission du curateur ne consiste pas a agir pour le mineur emancipe, +dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement a l'assister +pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres +actes. + +--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma niece dans +l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administre la mienne? + +--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille. + +Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgre lui +et malgre tout, il fut nomme curateur. + +Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arriere avec le +duc de Charmont. + +--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il. + +--Nous dinons avec des gueuses au cafe Anglais, et apres nous allons a +la premiere des Bouffes. + +--Si Ghislaine ne me retient pas a diner, j'irai vous rejoindre; en tout +cas, gardez-moi une place dans votre loge. + + + +II + +Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce +qu'on voit de l'hotel de Chambrais dans la rue Monsieur, ou il a son +entree; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on +l'apercoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnees +qui, entre des murailles garnies de lierres et masquees par des arbres a +haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppee +dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutot une +habitation de campagne que de ville, et ses deux etages en pierre jaune, +sans aucun ornement, eleves au-dessus d'un perron bas, ses persiennes +blanches; son toit d'ardoises a lucarnes toutes simples accentuent +encore ce caractere. + +Evidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitieme siecle, abandonne +leur vieil hotel du quartier du Temple pour faire batir celui-la, ils +avaient en vue le confortable et l'agrement plus que la richesse de +l'architecture ou de la decoration, et leur but a ete atteint: il y a de +plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a +pas de mieux ensoleillee l'hiver et de plus discretement ombragee l'ete, +de plus agreable a habiter, avec de la lumiere, de l'air, de l'espace, +de plus tranquille, ou l'on soit mieux chez soi. + +Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils +n'entrerent pas dans l'hotel. + +--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de +Chambrais. + +Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'etait le moyen que son +oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se +tenant a distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux +aguets: le temps etait doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout +lumineux et tout parfume des fleurs de mai avec les reflets rouges des +rhododendrons epanouis qui eclairaient les murs, les oiseaux chantaient +dans les massifs; ce desir de promenade devait donc paraitre tout +naturel sans qu'on eut a lui chercher des explications de mystere ou de +secret, mais precisement rien ne paraissait naturel a la curiosite de +lady Cappadoce, et tout lui etait mysteres qu'elle voulait penetrer. + +Pourquoi se serait-on cache d'elle? Ne devait-elle pas connaitre tout +ce qui touchait son eleve? Si a chaque instant elle affirmait bien haut +"qu'elle n'etait pas de la famille," en realite, elle estimait que +Ghislaine etait sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait +elevee, c'etait en mere. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le +malheur des temps l'avait obligee, a la mort de son mari, officier dans +l'armee anglaise, a accepter de diriger l'education de cette enfant, +elle n'avait pas pour cela cesse d'etre une lady, et c'etait en lady +qu'elle voulait etre traitee, le malheur n'avait point abattu sa fierte, +au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et +meme, en remontant dans les ages, il etait facile de prouver qu'ils +valaient mieux. + +Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit +quelques pas en avant pour se rattacher a eux: + +--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous a Paris, ou +partons-nous pour Chambrais? + +--Mon oncle, c'est a vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si +vous me faites le plaisir de rester a diner je couche ici, sinon je +retourne a Chambrais. + +Le comte parut embarrasse, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de +ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait +pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si +cruel desappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont, +qu'il ne savait quel parti prendre. + +--C'est que Charmont m'a demande de diner avec lui, dit-il enfin. + +Le regard que sa niece attacha sur lui l'arreta. + +--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien +que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insiste, il s'agit +pour lui d'une decision grave a prendre. + +--Il faut y aller, mon oncle. + +--Si tu le veux.... + +--Nous partirons pour Chambrais a cinq heures, dit Ghislaine en se +tournant vers lady Cappadoce. + +--Comme tu dois revenir a Paris tres prochainement pour la reddition du +compte de tutelle, nous dinerons ensemble ce jour-la, je te le promets. + +Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de +Chambrais passa son bras sous celui de sa niece, et l'emmena dans le +jardin. Penche vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe a la +Henri IV qui commencait a grisonner, il avait l'air d'un grand frere +qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un +oncle. Et en realite, c'etait un frere qu'il avait toujours ete pour +elle, en frere qu'il l'aimait, en frere qu'il l'avait toujours traitee +sans pouvoir jamais s'elever a la dignite d'oncle ou de tuteur. Tuteur, +pouvait-on l'etre quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du +coeur on n'avait pas trente ans? Il eut voulu jouer dans la vie les +Bartolo, que pour son elegance et sa desinvolture, pour sa souplesse, +son entrain, on eut bien plutot vu en lui Almaviva, un peu marque +peut-etre, mais a coup sur un vainqueur. + +--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent a l'abri des +oreilles curieuses, que comptes-tu faire? + +--Comment cela, mon oncle? + +--Je veux dire: maintenant que tu es emancipee, comment veux-tu arranger +ta vie? + +--Est-ce que cette emancipation m'a metamorphosee d'un coup de baguette +magique? + +--Certainement. + +--Je suis autre aujourd'hui que je n'etais hier, cet apres-midi que je +n'etais ce matin? + +--Sans doute. + +--Je ne le sens pas du tout, meme quand vous me le dites. + +--Tu as la volonte, la liberte; et je te demande comment tu veux en +user. + +--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la +semaine derniere: demain, M. Lavalette viendra a Chambrais et me fera +une conference de litterature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny; +apres-demain, je viendrai a Paris et je travaillerai de une heure a +trois, dans l'atelier de M. Casparis, a mon groupe de chiens qui avance; +vendredi, c'est le jour de M. Nicetas; nous ferons de la musique +d'accompagnement. + +--C'est le grand jour, celui-la; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de +Vigny, et M. Nicetas que M. Lavalette. + +--Je vous assure que M. Lavalette est tres interessant, il sait tout et +il vous fait tout comprendre. + +--Cependant tu preferes le jour de M. Nicetas. + +--Je reconnais que la musique est ma grande joie. + +--Pendant que j'ai encore une certaine autorite sur toi.... + +--Mais vous aurez toujours toute autorite sur moi, mon oncle. + +--Enfin, laisse-moi te dire, ma chere enfant, que tu te donnes +trop entierement a la musique. Plusieurs fois, je t'ai adresse des +observations a ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu +m'inquietes. + +--Vous n'aimez pas la musique! + +--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas +comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir a +la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un +parfum par hasard, est agreable; vivre dans une atmosphere chargee de +parfums, est aussi desagreable que dangereux. Tandis que la pratique des +autres arts fortifie, celle de la musique poussee a l'exces affaiblit. +Quand tu as modele pendant deux ou trois heures dans l'atelier de +Casparis, tu sors de ce travail allegre et vaillante; quand, pendant +deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicetas, tu sors de cette +seance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur trouble. On dit et +l'on repete que la musique est le plus immateriel des arts; c'est le +contraire qui est vrai: il est le plus materiel de tous. Il semble +qu'elle agisse a l'egard de certaines parties de notre organisme en +frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les +cordes. Nos cordes a nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations +repetees, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent +pas ils finissent par s'user. De la ces virtuoses devastes, detraques, +desequilibres que je pourrais te nommer, si cela n'etait inutile avec +les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicetas, avec +ses mouvements de hanneton epileptique, ses yeux convulsionnes, ses +grimaces, soit un etre equilibre? Cependant il est grand, fort, bien +bati, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garcon, sans +ces tics maladifs. Trouves-tu que son maitre Soupert, qui n'est qu'un +paquet de nerfs, ne soit pas plus inquietant encore dans sa maigreur +decharnee? + +--Est-ce que vraiment je suis menacee de tout cela? demanda-t-elle avec +un demi-sourire. + +--Je parle serieusement, ma mignonne, et c'est serieusement que je +te demande de comparer Soupert a Casparis, puisque ce sont les seuls +artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle +sante physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et +desordonne. + +--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il +est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est +musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur etat? En tout cas, +comme vous n'avez pas a craindre que j'approche jamais du talent de M. +Soupert, ni simplement de celui de M. Nicetas, j'echapperai sans doute a +la maigreur de l'un comme aux tics epileptiques de l'autre. Je ne +suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de +beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'etais dans des +conditions particulieres qui ont peut-etre eu plus d'influence sur moi +que mes dispositions propres. J'aurais eu des freres, des soeurs, des +camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublie mon piano bien +souvent. Vous savez que mes seules lectures ont ete celles que lady +Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas tres +etendu. Je n'ai jamais ete au theatre. Dans la musique seule, j'ai eu et +j'ai liberte complete. Voila pourquoi je l'ai aimee; non seulement pour +les distractions presentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais +encore pour les ailes qu'elle mettait a mes reveries... quelquefois +lourdes... et tristes. + +Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra: + +--Pauvre enfant! dit-il. + +--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes a former, +je ne les adresserais certainement pas a vous, qui avez toujours ete si +bon pour moi. + +--Ce que tu dis des tristesses de tes annees d'enfance, je me le suis +dit moi-meme bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir. +C'est le malheur de ta destinee que tu sois restee orpheline si jeune, +sans frere, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui +ne pouvait etre ni un pere ni une mere pour toi! Heureusement ces +tristesses vont s'evanouir puisque te voila au moment de faire ta vie et +de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses +qui ont manque a ton enfance. + +--Vous voulez me marier? s'ecria-t-elle. + +--Non; je veux que tu te maries toi-meme, et pour cela je demande qu'a +partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes a ta +reverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la +musique pouvait suggerer a ton imagination enfantine, mais pour suivre +les pensees serieuses que le mariage fait naitre dans l'esprit et le +coeur d'une fille de dix-huit ans. + +--Vous avez quelqu'un en vue? + +--Oui. + +--Quelqu'un qui m'a demandee? + +--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le +sais. + +--Qui, mon oncle, qui? + +--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras +la-dessus, tu n'auras plus ta liberte; cherche dans notre monde qui tu +accepterais pour mari, et aussi qui peut pretendre a ta main; quelqu'un +que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet +examen, nous en reparlerons. + +--Quel jour? demain? + +--Non, non, pas demain? + +--Alors, apres-demain? + +--Eh bien! oui, apres-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis, +je dinerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir a ton +impatience que tu n'es pas retive a l'idee de mariage. + + + +III + +Malgre le trouble que lui avaient cause les paroles de son oncle, +Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitot que M. +de Chambrais l'eut quittee, elle s'occupa a reunir tout ce qu'elle put +trouver de musique non reliee. + +Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle +faisait la, et Ghislaine le lui expliqua. + +--Comment! s'ecria le gouvernante, vous allez donner votre musique a +relier a des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de +travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera +perdue. Croyez-moi, laissez une aumone si vous tenez a lui faire du +bien. + +--Elle ne demande pas l'aumone. + +--Si elle est reduite a la misere que vous dites, comment voulez-vous +qu'elle achete ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton, +le papier? + +--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse +faire ces achats. + +--Et dans la note qu'elle ecrivait pour indiquer comment elle voulait +que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs. + +A cinq heures, un coupe attele en poste vint se ranger devant le perron, +car pour aller a Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhery, ou +pour venir de Chambrais a Paris, ce n'etait point l'habitude qu'on prit +le chemin de fer: quatre postiers etaient attaches a ce service, et en +leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives +de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile. + +Quand lady Cappadoce s'etait trouvee exclue du tete-a-tete que M. de +Chambrais avait voulu se menager avec Ghislaine, elle avait compte sur +ce voyage pour apprendre ce qui s'etait dit dans cette longue promenade +autour du jardin. Et ce n'etait pas une curiosite vaine qui la poussait, +le seul desir de savoir pour savoir, c'etait son interet. + +Maintenant que Ghislaine etait emancipee, qu'allait-il se passer? +Etait-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue? +La question. etait pour elle capitale. Bien qu'elle montrat une navrante +mortification d'en etre reduite, elle, une lady, a vivre dans une +position subalterne, en realite, elle tenait a cette position qui +n'etait pas sans avantages. Et bien qu'elle affectat aussi de n'avoir +que du dedain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en +realite elle tenait beaucoup a ne pas quitter cette France detestee pour +retourner dans son Angleterre adoree. Superbe, l'Angleterre, admirable, +incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle +fut, elle ne craignait rien tant que d'etre obligee, par le mariage de +Ghislaine, de renoncer a son malheur et a son humiliation. + +A peine le coupe quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des +Invalides, qu'elle commenca ses questions: + +--Cette emancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes? +dit-elle de son ton le plus affable. + +--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander. + +--Et vous lui avez repondu? + +--Qu'etant aujourd'hui ce que j'etais hier, je ferais la semaine +prochaine ce que j'avais fait la semaine derniere. + +--Il est certain que l'emancipation ne confere pas tout d'un coup des +graces speciales. + +--Je ne sens pas qu'elle m'en ait confere; et, si vous le voulez bien, +je vais preparer ma lecon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_. + +Ce que lady Cappadoce voulait, c'etait continuer la conversation sur ce +sujet, mais deja Ghislaine avait pris le Theatre d'Alfred de Vigny dans +une poche de la voiture et sa lecture etait commencee; elle dut donc +se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs etait +rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait +qu'une enfant. + +Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine, +ordinairement attentive et appliquee, faisait sa lecture, l'inquietude +prit la place de la confiance; certainement il s'etait dit, entre +l'oncle et la niece, autre chose que ce que Ghislaine lui avait repete, +et cette lecture n'etait qu'un pretexte pour penser librement a cette +autre chose. + +A un certain moment, mordue plus fort par la curiosite, elle la +questionna de nouveau; mais cette fois indirectement: + +--Il me semble que _Chatterton_ ne vous interesse guere? + +--Je reflechis. + +--C'est precisement ma remarque. + +--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas devorer ses lectures. + +--Encore faut-il les suivre. + +--C'est ce que je vais faire. + +Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire, +au moins pour echapper a ces interrogations. Elle avait bien l'esprit a +la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du +quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses +oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle? + +Elle n'avait pas attendu le jour de son emancipation pour se dire +qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les +tendresses qui avaient si tristement manque a sa premiere jeunesse; mais +les idees qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de +prendre corps par la forme precise que son oncle leur avait donnees et +elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait. + +Quel etait ce mari? Realiserait-il les reveries et les esperances dont +son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commence a juger la vie? + +Jusqu'a sa dixieme annee, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse +que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps etaient +tous pleins de joies: un pere, une mere qui l'adoraient, et dont +l'unique souci semblait etre son bonheur; autour d'elle, une existence +de fetes qui lui avait laisse comme des visions de feeries: au chateau, +dans les allees du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle etait +melee, galopant sur son poney a cote de sa mere; a l'hotel de la rue +Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivee +des invites, et la musique qui, la nuit, la bercait dans son lit, et +toujours a Paris, a la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour. + +Et tout a coup la nuit s'etait faite: plus de pere, plus de mere, plus +de fetes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le pere avait +ete tue dans un accident de chasse. Huit jours apres, la mere etait +morte d'un acces de fievre chaude. + +Du cote de son pere, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais, +dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la +rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie francaise; du cote +de sa mere, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes; +mais, fixes tous en Espagne, ils ne pouvaient guere s'acquitter de leurs +devoirs de parente envers cette petite Francaise qu'ils connaissaient a +peine. + +Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la +maison deserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser +de son oncle quand il venait la voir au chateau ou a l'hotel, et plus +souvent a l'hotel qui etait a Paris qu'au chateau ou l'on n'arrivait +qu'apres un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste +solennel, la lecon a propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans +le coeur, mais dans le caractere, les manieres, l'attitude toujours +gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuee de sa +naissance, exasperee de sa pauvrete, et convaincue qu'elle grandissait +sa situation par sa dignite. + +A dix ans, a onze ans, jusqu'a quatorze ans, Ghislaine avait accepte +cette vie monotone, soumise et resignee, sans echappee au dehors, +n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle put etre autre. +Si enfant qu'elle fut, elle comprenait que c'etait par scrupule et pour +qu'on ne l'accusat point de s'etre debarrasse d'un devoir difficile, que +son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette education. +Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir +les severites; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et +toujours appliquee a sa tache, ne pas dire un mot, ne pas faire une +observation qui ne fussent dictes par la justice meme, elle sentait +qu'elle eut ete ingrate de se plaindre. On etait pour elle ce que les +circonstances permettaient qu'on fut: un oncle n'est pas un pere; une +gouvernante n'est pas une mere; c'etait la le malheur, la tristesse de +sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher. + +Mais la floraison de la quinzieme annee avait suscite en elle des +echappees au dehors, qui etaient nees de ses souvenirs memes. + +C'etait en se rappelant les regards emus et les paroles de tendresse que +sa mere et son pere echangeaient en l'embrassant, qu'elle s'etait +dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se +dissiperaient que le jour ou elle se marierait. Pourquoi, alors, ne +serait-elle pas heureuse comme sa mere l'avait ete? Pourquoi le babil +d'un enfant n'amenerait-il pas sur ses levres ces sourires qu'elle avait +vu le sien provoquer sur celles de sa mere? + +Et de meme c'etait en se rappelant les illuminations et les fleurs des +grands appartements de l'hotel aujourd'hui toujours fermes; c'etait en +retrouvant dans sa memoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du +chateau les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle +les soirs ou l'on jouait la comedie, qu'elle avait compris que tout cela +ressusciterait quand elle se marierait. + +Et voila que le mari qu'elle avait reve; sans lui donner un corps, +l'etre ideal qui flottait indecis dans les feeries de son imagination +devenait un personnage reel; il existait, il la connaissait; tout au +moins il l'avait vue. + +Ou? + +Elle n'etait point de ces petites bourgeoises mondaines qui, a dix-huit +ans, ont ete partout; en vraie fille du monde ou les traditions sont +une religion, elle n'avait ete nulle part! les offices a +Saint-Francois-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche a Paris; +quelques rares visites chez des parentes a qui elle avait des devoirs a +rendre, en janvier ou a de certains anniversaires; en mai, des seances +d'etude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'etait +tout; il lui etait donc facile de remonter dans ses souvenirs en se +demandant ou elle avait vu "l'homme de son monde qu'elle accepterait +pour mari et qui pouvait pretendre a sa main". + +Evidemment, elle n'avait pas a chercher au Salon. Jamais personne n'y +avait fait attention a elle. Tout d'abord, elle en avait ete mortifiee, +s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tarde a +comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder +ce regard a une fille simplement habillee, que pour le costume on +pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa +maitresse, plutot que pour une fille de grande maison accompagnee de sa +gouvernante. + +C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer +avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient reunir les +qualites dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui +les eut toutes,--celles-la et beaucoup d'autres qu'elle etait disposee +a lui reconnaitre,--le comte d'Unieres. En tout elle ne l'avait pas vu +trois fois, et ils n'avaient pas echange dix paroles; mais certainement +il etait le seul qui fut l'incarnation vivante de l'etre ideal dont elle +avait si souvent reve. + +Pourquoi? En quoi? Elle eut ete bien embarrassee de le dire, ne sachant +rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en etait +ainsi. + + + +IV + +C'etait une regle, etablie que Ghislaine se coucha tous les soirs a +neuf heures et demie. Mais ce jour-la, si elle entra dans sa chambre a +l'heure reglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle etait +trop agitee pour penser a dormir, et apres avoir fait le voyage de +Paris a Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la +quittaient pas, elle avait besoin d'etre libre pour reflechir: sa porte +close, elle l'etait. + +Jusqu'a quinze ans, elle avait habite sa chambre d'enfant, a cote de sa +gouvernante, au premier etage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle +prit l'appartement de sa mere, qui se composait de quatre pieces au +rez-de-chaussee, dans l'aile droite du chateau: un petit salon, une +chambre a coucher qui etait immense avec six fenetres, deux sur la cour +d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste +cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet ou couchait +une femme de chambre. + +Lady Cappadoce s'etait opposee a ce changement qui lui semblait +amoindrir son autorite; mais c'etait justement en vue de cet +affaiblissement d'autorite que M. de Chambrais avait impose sa volonte. +Ne fallait-il pas preparer l'enfant a l'emancipation? Pour cela le +mieux etait de l'habituer a une certaine liberte. Chez elle, dans +l'appartement qu'avaient toujours habite les princesses de Chambrais +depuis deux cents ans, Ghislaine n'etait plus une petite fille. + +Une fois dans sa chambre, Ghislaine commenca par eteindre sa lampe, puis +ouvrant une des fenetres qui donnent sur les jardins, elle resta a +rever en laissant sa pensee se perdre dans les profondeurs du parc +qu'eclairait la pleine lune. + +Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporte +aucun changement aux dispositions primitives de leur chateau et de leur +parc: tels ils les avaient recus de leurs peres, tels il les avaient +conserves. Chaque fois que les degradations du temps l'avaient exige, +ils avaient fait reparer le chateau, mais sans jamais accepter des +restaurations plus ou moins savantes qui auraient altere son caractere. +De meme, pour le mobilier, ils avaient change les etoffes toutes les +fois qu'elles s'etaient trouvees usees, mais toujours en respectant +l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine, +qui dans son neuf, sous Louis XIV, etait en velours de Genes, avait ete +recouvert de velours a parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours +de Genes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom. + +Dessines par Le Notre, les jardins et le parc qui leur faisait suite +n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis +qu'on voyait a Versailles le bassin de l'ile d'Amour devenir le jardin +du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais +restait ce qu'il avait toujours ete avec ses avenues droites, ses +arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et +ses cypres tailles, ses pieces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses +terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues. + +Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle etait +ainsi venue s'asseoir a cette place. Certaine de n'etre pas surprise +par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette +fenetre, elle pouvait rester la aussi longtemps qu'elle voulait. +C'etaient les seuls moments de la journee ou elle eut sa liberte +d'esprit et ne fut pas exposee a entendre sa gouvernante, toujours aux +aguets, lui dire de sa voix des rappels a l'ordre: "A quoi pensez-vous +donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la reverie, +n'est-ce pas?" + +Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'etre pas +bavard avec soi-meme; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres +que cette partie du jardin et du parc que de cette fenetre son +regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eut pu bien +tranquillement se confesser a quelque coin de sa chambre ou a quelque +meuble, mais ils n'eussent ete que de muets confesseurs, tandis que le +jardin et le parc etaient des etres vivants qui lui parlaient. Que la +neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des +orangers passat dans l'air tiede, pourvu que la lune brillat, c'etaient +de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces +statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans +l'esprit, et ils lui repondaient; et toujours elle les trouvait en +accord avec ses sentiments: triste, ils etaient tristes aussi: "Tu te +plains d'etre abandonnee; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais +la notre? Tu penses melancoliquement au present et a l'avenir en te +rappelant le passe; et nous?" + +Mais, ce soir-la, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents +lui repondirent. Comme ils s'etaient associes a ses tristesses, ils +s'associerent a ses esperances: on allait donc revoir les fetes +d'autrefois; les promenades des amis dans les allees; les danses dans +les charmilles illuminees; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le +parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la foret. + +L'entretien se prolongea, et la nuit etait si douce, eclairee par +la pleine lune de mai, parfumee par les senteurs des roses et des +chevrefeuilles, qu'il etait tard lorsqu'elle se decida a fermer +doucement sa fenetre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas +tout de suite, et quand a la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer +son reve de la soiree. + +Le temps avait marche: on celebrait son mariage avec le comte d'Unieres, +dans l'eglise Saint-Francois Xavier; elle avait la toilette ordinaire +des mariees, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alencon. Mais +le comte etait en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_, +tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Dore: justaucorps de satin +rose, toque a plumes, epee; en meme temps, par un dedoublement de +personnalite tout naturel dans un songe, elle assistait au bapteme de +son premier ne. + +Ce n'etait point l'habitude de Ghislaine d'etre distraite pendant ses +lecons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication +de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce: +evidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +Quand, la lecon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante +l'accompagna jusque dans la cour ou attendait la voiture qui devait le +reconduire a la station. + +--Je suppose, dit-elle en marchant pres de lui, que vous avez remarque +le trouble de votre eleve? + +--Mon Dieu non, repondit le professeur qui n'etait pas homme a remarquer +quoi que ce fut quand il s'ecoutait parler. + +--C'est a peine si elle vous a entendu. + +--Vraiment? + +--Son esprit etait ailleurs, et il n'y a rien d'etonnant a cela avec un +pareil sujet. + +--Mais il est anglais, ce sujet. + +--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous +l'accorde, mais pour les sentiments, les idees, les moeurs, les actions, +ces gens-la sont des Francais, et voila le mal, le danger: croyez-vous +qu'un pareil sujet, traite comme il l'est, ne soit pas de nature a +eveiller les idees d'une jeune fille? + +--Et comment voulez vous que j'enseigne notre litterature contemporaine +sans parler de ses oeuvres, typiques? + +--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en a des modeles +plus anciens; pour moi, j'ai appris le francais dans les _Memoires de +Joinville_, et je m'en suis bien trouvee. + +--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager +une discussion inutile, je le soumettrai a M. le comte de Chambrais. + +--Alors, je l'en entretiendrai moi-meme demain, repliqua lady Cappadoce +qui n'avait jamais admis qu'on lui repondit ironiquement. + +Mais le lendemain elle ne put pas realiser ce dessein, car lorsque M. de +Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait +fait le jour de l'emancipation, et elle en fut reduite a les observer +de derriere une persienne pour tacher de comprendre a leur pantomime +ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle etait si discrete, cette +pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un +mariage, une affaire d'interets, il pouvait etre aussi bien question de +ceci que de cela. + +--Eh bien! mon enfant, as-tu pense a ce que je t'ai dit avant-hier, +avait commence M. de Chambrais lorsqu'ils avaient ete a une certaine +distance de la maison? + +--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander! + +--Et tu as trouve? + +--Comment voulez-vous que je sache? + +--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus a l'esprit. + +--Mais je vous assure que cela m'est tout a fait difficile; je n'ose +pas. + +--Pourquoi? Nos sentiments ne se decident-ils pas le plus souvent en +vertu de certaines affinites mysterieuses dans lesquelles notre volonte +ne joue aucun role? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les +jeunes gens que tu as vus et qui peuvent etre des maris pour toi, il en +est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien +de plus. + +--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me +semble, accepter pour mari. + +--Un seul? + +--J'ai vu si peu de monde! + +--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible? + +Elle hesita un moment, detournant la tete pour cacher sa confusion, car +il lui semblait que c'etait la un aveu. + +Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un +ton tout plein d'une tendre affection: + +--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour meriter d'etre ton confident? + +--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence. +Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me defendre +sottement: j'ai pense a M. d'Unieres. + +Il poussa une exclamation de joie. + +--Eh bien! ma mignonne, c'est precisement de d'Unieres qu'il s'agit. Tu +vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette epreuve... un +peu aventureuse, j'en conviens. Elle est decisive, et me prouve que +nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera +heureux. Vous vous etes vus quatre ou cinq fois.... + +--Trois. + +--C'est encore mieux; les affinites dont je parlais se manifestent plus +franchement; sans vous connaitre, vous avez ete l'un a l'autre attires, +par une sympathie qui ne demande qu'a devenir un sentiment plus tendre, +et qui le deviendra. Tu m'aurais demande un mari que je ne t'en aurais +pas choisi un autre que d'Unieres; tu as fait ce choix toi-meme, c'est +beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observes en pensant que +j'aurais un jour la responsabilite de ton mariage, je n'en connais aucun +qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune +n'est pas l'egale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin +c'est un homme d'intelligence superieure et d'esprit serieux. Au lieu de +perdre sa jeunesse dans les frivolites a la mode, il a travaille; il a +fait de bonnes etudes en droit; il a voyage, en sejournant dans les +pays etrangers ou il y a a apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux +Etats-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on +peut etre certain que, quand il entrera a la Chambre, il sera un des +meilleurs deputes de notre parti. + +--Quel age a-t-il donc? + +--Il aura juste vingt-cinq ans a son election. C'est pour la preparer +qu'il est en ce moment dans son departement. Il en reviendra dans +six semaines. Et alors nous deciderons le mariage. Tu seras comtesse +d'Unieres, ma mignonne; et comme tu apporteras a ton mari la Grandesse +d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale. + + + +V + +Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et a son corps +defendant les lecons de litterature francaise contemporaine, par contre +elle etait passionnee pour celles de musique; que cette musique fut +allemande, italienne ou francaise, ancienne ou nouvelle, peu importait, +pour elle il n'y avait ni nationalite, ni age. Tout a craindre de +Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que +des corrupteurs. Rien a redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont +des charmeurs. Infame le rapt de la fille de Triboulet par Francois Ier; +innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue. + +Pour elle, il en etait des professeurs comme de leur science ou de leur +art; c'etait ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou +en tendresse et qui leur donnait certaines qualites ou certains defauts: +M. Lavalette, le professeur de litterature francaise, ne pouvait etre +qu'un sacripant, et Nicetas, le professeur d'accompagnement, qu'un +charmant jeune homme. A la verite, on lui avait dit et repete sur tous +les tons que M. Lavalette etait un critique de grand talent, un esprit +distingue, une conscience droite, en tout le plus honnete homme du +monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait +pas, on se trompait. Au contraire, elle etait disposee a voir un ange +dans Nicetas: en pouvait-il etre autrement avec l'ame et la verve qu'il +mettait dans son execution? + +Le supplice qu'elle eprouvait a ecouter les lecons de l'un toujours trop +longues, se changeait en ravissement a celles de l'autre toujours trop +courtes. Installee dans un fauteuil vis-a-vis de Nicetas, elle ne le +quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il executait, +elle restait plongee dans sa beatitude, dodelinant de la tete, battant +la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps echapper de +petits cris que l'exces du plaisir lui arrachait. + +Avec M. Lavalette, elle veillait de pres a ce que l'heure de la lecon ne +fut pas depassee, et s'il se laissaient entrainer a des developpements +qui l'interessait lui-meme, ou s'il s'oubliait, elle avait une facon de +tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicetas, elle +n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle +ecoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scene +de comedie ou comme une piece de vers; on va jusqu'au bout. Encore +avait-elle d'ingenieuses ressources pour allonger la seance et meme +quelquefois pour la doubler. + +Tout a coup, retrouvant sa montre oubliee, elle s'apercevait qu'il etait +trop tard pour que Nicetas put prendre le train; il partirait par le +suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou +bien trop froid: et, passant par dessus les regles de l'etiquette et des +convenances, qui pourtant lui etaient si cheres, elle le gardait a diner +au chateau. Que faire en attendant l'heure du diner? De la musique. Et +comme il eut ete indiscret de continuer le travail de la lecon, ce qui +eut ressemble a une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux +qui lui plaisaient. + +Aucun autre professeur, n'eut ete honore par elle d'une pareille faveur, +et le soleil eut pu devorer la plaine, le verglas eut pu rendre la route +impraticable sans qu'elle pensat a les retenir, mais Nicetas n'etait pas +un professeur comme les autres: d'abord il etait musicien, et ce titre +seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en +etaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes +et meme dans son attitude des cotes mysterieux dont on parlait tout +bas, qui plaisaient a l'imagination romanesque et chevaleresque de lady +Cappadoce. + +Jusqu'a l'annee precedente, le maitre de musique de Ghislaine avait ete +le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce +que c'etait un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait +facile de venir a Chambrais, sans grand derangement et sans perte de +temps. Mais si Soupert etait un musicien de talent, par contre c'etait +bien pour la regularite le plus detestable professeur qu'on put trouver: +il n'y avait pas de meilleures lecons que les siennes; seulement, il +fallait qu'il les donnat et surtout qu'il fut en etat de les donner, ce +qui n'arrivait que rarement. + +Apres une periode d'eclat qui avait dure une vingtaine d'annees, Soupert +etait redevenu dans sa vieillesse le boheme qu'il avait ete dans sa +jeunesse: rodeur de brasserie de dix-huit a trente ans; habitue des +salons ou il promenait de trente a cinquante une fille de grande +naissance qu'il avait epousee; a soixante, il vivait dans une masure +du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa +seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui +separait celle-ci de celle-la. + +Quand il avait ete question de le donner pour professeur a Ghislaine, +c'etait a l'auteur du _Croise_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais +avait pense et non au vieux boheme de Palaiseau: de l'auteur du _Croise_ +il se rappelait les succes au temps ou il l'avait rencontre dans le +monde, la reputation, le mariage extraordinaire; du boheme, il ne +savait rien, si ce n'est qu'il habitait a une assez courte distance de +Chambrais pour qu'on eut l'idee de s'adresser a lui, plutot qu'a un +musicien qui viendrait de Paris. + +Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le boheme se montrat tel +que la vie, la lutte et "le pas de chance" l'avaient fait. Partant de +chez lui le matin pour venir a Chambrais, il s'arretait au premier +cabaret de la cote de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et +prendre la force d'accomplir cette odieuse corvee qui consiste a donner +une lecon de piano, au lieu de rester attable tranquillement avec les +ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa societe. +Au cabaret du bas de la cote, il faisait une seconde halte. Au cafe de +la Gare, il en faisait une troisieme. S'il ne trouvait personne a qui +causer, c'etait bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou +simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succedaient, +et au lieu d'etre a Chambrais dans la matinee comme il le devait, il n'y +arrivait qu'a deux ou trois heures de l'apres midi. + +--Retenu; a mon grand regret empeche; vous comprenez. + +Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait +parfaitement. + +--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela. +Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-etre, nous +vaudra un nouveau chef-d'oeuvre. + +En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard +valait a Ghislaine et a lady Cappadoce, c'etait une odeur de vin blanc +melee a celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand +Soupert se mettait au piano, c'etait qu'il frappat un _la_ ou un _fa_ au +lieu d'un _sol_, incapable qu'il etait de diriger ses doigts tremblants. + +Un professeur de lettres ou de sciences eut apporte ces parfums, que +lady Cappadoce n'eut eprouve aucun embarras avec lui: elle l'eut tout +de suite remercie; mais ce procede expeditif etait-il applicable a un +musicien? a un maitre tel que Soupert, dont elle avait les romances +dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas +pense. Il fallait aviser, s'ingenier, chercher, trouver quelque moyen +qui empechat ces accidents de se produire. Que Soupert partit de chez +lui pour venir directement sans s'arreter en route, il n'aurait pas +d'occasions de se parfumer a l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y +avait qu'a l'envoyer chercher en voiture. + +Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle etait +capable, cette proposition, il avait commence par refuser: + +--La promenade du matin est hygienique. + +Mais elle s'etait montree si pressante, qu'il avait du accepter. + +Il avait ete calcule qu'il arriverait au chateau un peu avant neuf +heures: la premiere fois qu'on alla le chercher, il arriva a dix +heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le +professeur et le cocher etaient exactement dans le meme etat, pour +s'etre arretes a tous les bouchons de la route. + +Boire avec un valet! + +Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait ete prevenu que, "a +cause de l'irregularite dans ses heures, qui derangeaient tous les +autres professeurs", mademoiselle de Chambrais renoncait a ses lecons. + +Un autre que Soupert se fut fache de ce remerciement; mais lui n'etait +pas homme a le prendre par le mauvais cote, et, bien qu'il lui enlevat +deux cents francs par semaine, qui etaient a peu pres sa seule +ressource, il s'etait tout de suite console en se disant que c'etait la +liberte qu'il recouvrait; maitre de son temps desormais et n'ayant +plus a se preoccuper de ces lecons, il aurait le loisir de faire les +demarches necessaires pour que son repertoire fut repris: c'etait +parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le negligeait; il se +montrerait. + +Une seule chose l'avait contrarie: l'abandon d'une eleve qui +l'interessait; elle etait nee musicienne, cette jeune fille, et il +serait vraiment dommage qu'elle tombat entre de mauvaises mains: il ne +fallait pas, il ne voulait pas qu'elle recut maintenant les lecons de +gens qu'il meprisait; et pour que cela n'arrivat pas, il avait propose a +lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens eleves, celui +qu'il avait forme avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus +d'esperances, qui le continuerait peut-etre un jour: Nicetas. + +Bien que les deceptions que Soupert lui avait causees eussent ete +cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance +en sa probite d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs, +Nicetas offrait des garanties personnelles, il etait premier prix +de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix egalement du +Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur +accompagnateur que put trouver mademoiselle de Chambrais etait ce jeune +musicien, il semblait qu'on pouvait se fier a cette parole. + +Mais Soupert, ne s'en tenant pas a ces titres serieux qui recommandaient +l'artiste, avait ajoute tout bas et confidentiellement des details +particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'etait emue. + +--Je dois vous dire que ce qu'est Nicetas au juste, je n'en sais rien. + +--Mais alors.... + +--Evidemment il flotte dans une atmosphere mysterieuse. Quelle est +sa nationalite? Je n'ai que des probabilites a ce sujet. Comment se +nomme-t-il de vrai? Je l'ignore. + +--Et vous le recommandez! + +--Qu'il soit Russe, Francais, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques, +Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble +que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est +lui qui m'a fait m'interesser a Nicetas. Un jour il vint me trouver a +Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes lecons. Nous etions en +ete, et la poussiere couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur +son visage comme s'il avait fait la route a pied. Je le questionnai. +Il me repondit qu'en effet il etait venu a pied. Huit lieues aller et +retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se +rafraichir. Il devora une miche de pain. Je me mis a sa disposition +pour lui donner autant de lecons qu'il voudrait en prendre; ce fut le +commencement de nos relations. Elles continuerent sans que j'apprisse +rien, ou a peu pres rien sur lui, tant il etait reserve et discret: +il etait remarquablement doue pour la musique; en toutes choses, +son education avait ete poussee beaucoup plus avant que ne l'est +ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voila +tout ce que je savais de lui. Il y avait a peu pres un an que je le +connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes +eleves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que +j'aurais voulu servir dans ce pays. La facon dont je m'exprimais lui +montra combien je m'interessais a elle.--Je puis lui donner des lettres +qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habite la +Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une etait pour une grande +duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse. +Vous comprenez ma stupefaction: comment avait-il des relations dans +ce monde, et telles qu'il pouvait y presenter quelqu'un? Malgre ma +curiosite, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de la, +le hasard me fit monter chez lui, car apres l'avoir fait engager aux +Concerts populaires, je lui avais trouve aussi quelques lecons, et il +avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'etait la premiere fois +que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur etait accrochee +une gravure, un portrait, celui d'un personnage revetu d'un uniforme +etranger chamarre de decorations: un nom avait ete grave au dessous, +mais il etait efface; a cote se lisait, de l'ecriture de Nicetas, que je +connais bien, cette etrange inscription: "Haine eternelle." + +--Voila qui est bizarre. + +--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui represente +ce portrait et Nicetas, il y a une ressemblance frappante. + +--Son pere, alors. + +--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette +histoire du portrait, s'ajoutant a celle des lettres, m'interessa. Je +voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences +de Nicetas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il +s'enveloppe. + +--Et vous y etes arrive? + +--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilites. Il serait +le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, +aimee pendant un sejour que ce personnage aurait fait dans le Midi. +Oblige de retourner en Russie, ce personnage maria sa maitresse a un +professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le +paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit +ans, Nicetas vit aupres du mari de sa mere, mais martyrise par celui-ci, +il ecrit a son vrai pere qui vient le reprendre, le rachete, l'emmene en +Russie et le fait elever dans sa propre famille avec ses autres enfants. +Ce serait pendant ce temps qu'il aurait ete le camarade de ceux et de +celles pour qui il m'a donne des lettres de recommandation. Un jour son +pere meurt et l'enfant naturel est chasse de la maison paternelle. +Jete sur le pave, il vient je ne sais comment a Vienne, entre au +Conservatoire ou il obtient un premier prix, et arrive enfin a Paris ou +il en obtient un autre. + +Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce +s'enflammat; mais c'etait presque un personnage de roman, ce jeune +musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre, +a coup sur, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolee de +superiorite aristocratique allait plus vite et plus loin que les +probabilites de Soupert. + +--Amenez-le, cher monsieur Soupert. + +Quand elle l'avait vu arriver au chateau, amene par Soupert, elle +n'avait plus doute de cette naissance illustre. + +Evidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large +d'epaules, a la tete energique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui +lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisees, etait +quelqu'un. + +Peut-etre y avait-il de l'affectation dans le desordre voulu de cette +chevelure tortillee en serpents; peut-etre les yeux ardents qui +brillaient, a travers ces meches ramenees en avant, au lieu d'etre +rejetees en arriere, cherchaient-ils a donner a leur regard une +expression peu naturelle, toujours en quete d'un effet quelconque; +mais qu'importait, cela n'empechait pas qu'il fut etrangement +original,--comme il convenait a un homme de son sang. + +Un Romanof--elle etait sure que c'en etait un--maitre de musique de la +princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'etait bien. + + + +VI + +Autant Soupert avait ete irregulier dans ses lecons, autant Nicetas +etait exact dans les siennes; si l'un avait toujours ete en retard, +l'autre etait toujours en avance. + +Quand il arrivait ainsi trop tot, il demandait au concierge de ne pas +l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille +entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins: +lady Cappadoce le voyant alors errer a petits pas, la tete tournee vers +le chateau, s'attendrissait sur lui: + +--Le pauvre garcon, se disait-elle, il reve au chateau de ses peres. + +Et, par la pensee, elle s'envolait sur les bords de la Neva, ou elle +avait decide, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se +trouver ce chateau. + +--Comme il doit souffrir de cette miserable vie de musicien en la +comparant a celle de ses freres, et jamais une plainte, jamais une +allusion; le stoicisme! + +Elle trouvait que, par la, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus +ne faisait allusion a ses grandeurs dechues, et cette ressemblance le +lui rendait plus sympathique encore. + +Elle eut voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passe +par ces epreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur. + +Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingeniait par de petits +moyens detournes a lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi, +du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Ecosse +incontestablement--compatissait a son infortune et qu'il n'etait pas +seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait a ce qu'il se +rechauffat avant sa lecon; quand c'etait par une journee de soleil, +elle lui faisait servir des rafraichissements, quoi qu'il fit pour s'en +defendre; tout cela accompagne de bonnes paroles, de calineries, de +cajoleries; une mere n'eut pas eu plus de prevenances avec un fils. + +Dans son elan de compassion elle eut souhaite que Ghislaine s'associat a +elle, sinon avec la meme franchise, au moins avec une sympathie secrete. +Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicetas qu'un professeur comme +les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait +l'art qu'il enseignait; mais c'etait tout. Si lorsqu'il entrait, elle +l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir etait simplement celui +d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle +n'avait aucune arriere-pensee et ne se doutait pas que cet artiste, +reduit a toucher un cachet, etait un Romanof. Comment l'idee lui en +serait-elle venue? Ce n'etait pas a une jeune fille de son age, elevee +comme elle l'avait ete, qu'on pouvait parler des hontes de cette +illustre origine. + +C'etait le lundi et le vendredi que Nicetas venait a Chambrais; le +vendredi qui suivit l'emancipation de Ghislaine, il arriva comme +toujours en avance. L'heure de la lecon etait trois heures; un peu apres +la demie de deux heures, lady Cappadoce l'apercut se promenant dans +le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des +plates-bandes, mais en realite il tournait assez souvent la tete vers le +chateau pour qu'on devinat sa preoccupation: il pensait a la Neva! + +La journee etait brulante; d'un ciel bleu vaporeux pommele de blanc +tombait une chaleur lourde qui le forca a s'abriter dans un berceau +d'ifs tailles ras, et la, ne se sachant pas observe, il resta la tete +franchement levee sur l'aile du chateau qu'il avait devant lui,--celle +habitee par Ghislaine. De la fenetre derriere laquelle elle etait, lady +Cappadoce ne lui voyait point les yeux, caches qu'ils etaient comme +toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais a l'attitude +generale, on pouvait suivre sa pensee: Chambrais lui rappelait le +chateau de la Neva, et en l'observant avec cette fixite, il revivait, +le pauvre jeune homme, les annees de sa jeunesse, celles qu'il avait +passees dans les joies de la famille et la paix du coeur, aupres de son +pere, entre ses freres et soeurs. + +Au coup de trois heures, il se leva et, apres avoir secoue sa longue +chevelure emmelee et l'avoir arrangee avec ses doigts sur son cou et +sur son front, il se dirigea vers le chateau. Aussitot, lady Cappadoce +descendit pour etre aupres de Ghislaine quand il entrerait. + +Elle etait toujours bizarre cette entree, et etudiee pour produire un +effet quelconque. Tantot il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un +ravissement seraphique; tantot, au contraire, on aurait pu croire qu'il +surgissait directement de l'enfer, desespere. + +Ce jour-la, c'etait la periode du recueillement; apres avoir adresse une +longue et basse inclinaison de tete a Ghislaine sans prononcer un mot, +une autre un peu moins longue et moins basse a lady Cappadoce, il tira +son violon de la boite dans laquelle il dormait depuis trois jours, +l'accorda avec soin, et se mit a son pupitre; alors seulement il daigna +ouvrir les levres: + +--Quand vous voudrez, mademoiselle. + +La seance devait se composer de deux parties l'une reservee au +dechiffrage, l'autre a l'execution de morceaux deja travailles; ce +fut par le dechiffrage qu'ils commencerent, et comme pendant les +hesitations, les arrets, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser +distraire par les choses exterieures, elle remarqua bientot que le ciel +se couvrait et que le vent s'etait eleve. + +--Un orage! Mais alors elle aurait un pretexte pour retenir Nicetas, et +prolonger la musique de deux heures au moins. + +Cependant, avec sa prudence accoutumee, elle ne dit rien tout de suite; +ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprocherent +qu'elle prepara son invitation. + +--Est-ce que votre soiree est engagee aujourd'hui? demanda-t-elle, entre +deux morceaux. + +--Non, madame + +--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir a +votre heure habituelle; je crois que nous allons etre assaillis par un +orage terrible. + +Il ne repondit rien, mais si elle l'avait observe d'un peu pres, +elle aurait remarque qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont +l'expression etait pour le moins etrange. + +Les coups de tonnerre eclaterent de plus en plus forts, l'obscurite +s'epaissit, les nuages que roulait le vent creverent en une trombe +d'eau. + +Ghislaine s'arreta de jouer. + +--Decidement, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir. + +Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps devine les malices de sa +gouvernante, et trouvait qu'il etait peu delicat de payer d'un diner les +heures prises de cette facon, voulut intervenir: + +--Si vous avez besoin de rentrer a Paris, dit-elle, on fera atteler pour +vous reconduire a la gare. + +--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend. + +--Alors nous vous gardons a diner, dit lady Cappadoce. + +--Mais, madame.... + +--C'est entendu.... + +Elle sonna pour qu'on transmit ses ordres au maitre d'hotel. + +L'orage, qu'elle avait annonce terrible, fut au contraire assez faible, +les roulements du tonnerre s'eloignerent, la pluie cessa, et Nicetas +aurait tres bien pu repartir pour la gare a son heure habituelle, mais +puisqu'il avait promis de rester, il n'etait pas decent qu'il reprit sa +liberte; aussi, quand la seance de travail fut finie, eut-elle la joie +de se faire jouer jusqu'au diner les morceaux qu'elle demandait. + +Ce n'etait pas seulement pour Nicetas que Ghislaine trouvait les +artifices de sa gouvernante desagreables et mauvais, c'etait aussi pour +elle-meme. Tant que durait la lecon, elle etait parfaitement a son +aise; tout a la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que +l'accompagnateur, et il realisait toutes les qualites qu'elle pouvait +desirer; c'etait bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien +que Soupert avait recommande. Mais a table, l'artiste devenait un +invite, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invite, ce +monsieur la mettait mal a l'aise; a table, elle ne se laissait pas +emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce +qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la facon dont il +la regardait a la derobee l'obligeait le plus souvent a tenir ses yeux +sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des +attitudes melancoliques ou inspirees qu'elle trouvait grossierement +ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il +adressait generalement a lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui +tombaient de ses levres une affectation a la bizarrerie, une tension a +la pose dont elle ne pouvait pas ne pas etre blessee, elle qui etait +la franchise meme. Cela l'avait frappee le premier jour, et, depuis, +s'etait toujours continue: l'un des valets qui faisait le service de +table lui ayant offert du vin, il avait refuse en disant qu'il ne buvait +que de l'eau glacee et que plus elle etait glacee meilleure il la +trouvait. + +Elle ne pensait point que boire du vin fut un merite et boire de l'eau +un vice, mais le ton sublime de cette reponse l'avait choquee, et comme +depuis, a chaque instant, il en avait eu du meme genre, elle dut le +juger pour ce qu'il etait et pour ce qu'elle meprisait le plus:--un +comedien. + +Aussi quand lady Cappadoce avait reussi a le retenir, ce qui d'ailleurs +n'etait guere difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours a +abreger le diner. + +Ce soir-la, l'orage lui fournit un pretexte: + +--Si vous voulez, dit-elle a sa gouvernante, un peu avant de quitter la +table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; apres la pluie il est +agreable de marcher sous bois. + +Il n'y avait pas a insister pour garder Nicetas; a son grand regret, +lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer a l'humidite des bois, aurait +mieux aime passer la soiree au coin du piano a entendre de la musique, +dut se conformer a cette invitation. + +En sortant de la salle a manger, Nicetas tourna a droite, Ghislaine +tourna a gauche accompagnee de lady Cappadoce, et tandis qu'elles +descendaient le perron du vestibule qui accede aux jardins, il +descendait, lui, celui de la cour d'honneur. + +--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicetas ce soir, dit lady +Cappadoce, continuant son idee. + +--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai propose cette +promenade. + +--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder? + +--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et desire que +j'en fasse moins. + +--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais. + +Comme il ne convenait pas a Ghislaine de soutenir une discussion sur +les idees et les gouts de son oncle, elle ne repondit pas, mais lady +Cappadoce, qui etait outree, continua: + +--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adresse son observation; +puisque j'ai la direction de votre travail, c'etait a moi qu'elle devait +etre presentee. + +--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la +distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale +au lieu de vous l'adresser. + +Si doux qu'eut ete le ton de cette reponse conciliante, il ne desarma +point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle etait le plus furieuse, +ou de l'atteinte portee a son autorite, ou de la suppression des seances +supplementaires de musique. + +--Je ne connais pas de distractions mieux employees que celles qu'on +donne a la musique, plus saines, plus morales. + +Ghislaine n'avait rien a repondre; elle etait debarrassee de ces diners, +cela suffisait, et pour l'heure presente, plutot que de discuter, elle +aimait mieux etre tout au plaisir de la promenade et de la reverie: le +soir tombait, et de la terre trempee par l'orage montait avec des buees +blanches le parfum des fleurs du jardin mele a l'acre odeur des herbes +et des mousses du parc; apres la chaleur du jour il etait reconfortant +de se baigner dans cette fraicheur, comme il etait doux aux yeux, apres +les violentes clartes du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui +rampaient aux extremites des longues allees droites. + +C'etait bien a Nicetas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle +allait s'occuper! + + + +VII + +Ce n'etait point l'habitude de Nicetas d'etre affable pour les +domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dedaigneux avec +affectation, a ce point que ceux qui avaient de l'autorite dans la +maison s'etaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le +conduire a la gare, c'etait le second cocher que deleguait le premier; +lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas +lui ouvrir la porte, et a table, le maitre d'hotel le livrait +dedaigneusement aux mains d'un subalterne. + +Mais ce soir-la, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il +s'arreta pour echanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait +la fenetre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants. + +--Bonsoir, bonsoir. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie? + +--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre. + +--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver a la +station sans pluie? + +--Oh! pour sur. + +Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se +regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions +peu naturelles. + +Il etait parti d'un pas presse en homme qui a hate d'arriver, mais il ne +tarda pas a ralentir sa marche, longeant le parc, il s'etait arrete a un +endroit ou le mur abattu sur une vingtaine de metres etait remplace par +un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour +empecher la sortie des lievres, des chevreuils et des daims, ce grillage +n'etait qu'une defense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter +par-dessus en s'aidant des tas de moellons prepares de chaque cote des +fondations commencees. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long +de la route vis-a-vis le mur, seulement des champs et des prairies, a +cette heure deserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne, +n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage. + +Il etait dans le parc d'ou il venait de sortir en prenant soin de faire +constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le +chateau, mais en s'arretant de temps en temps pour ecouter et regarder. +Il ne tarda pas a entrer dans les jardins, et bientot a arriver au +berceau d'ifs ou dans l'apres-midi il s'etait assis. Mais a ce moment, +il ne pouvait plus etre question de reprendre cette place ou il se +trouverait en vue du chateau, aussi s'embusqua-t-il derriere, ne +risquant qu'un oeil par un trou qui s'etait fait dans ce mur de verdure. + +Autour de lui, tout etait silencieux; depuis longtemps, les jardiniers +etaient rentres chez eux; et c'etait dans une partie opposee du parc que +Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirige leur promenade; il n'avait +donc pas a craindre que personne vint le deranger. A ce moment meme, +une femme de chambre parut a l'une des fenetres de l'appartement de +Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa a +une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptee, +qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de +facon a ce que l'air frais du dehors penetrat a l'interieur. + +De derriere son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre +de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il +entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle +manoeuvrait. Le menage dura assez longtemps, puis une porte claqua et +rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre +etait partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du chateau +se trouvait abandonnee, le personnel domestique dinant tranquillement a +l'office dans d'aile opposee. + +La nuit se serait faite depuis quelques instants deja si la lune en +se levant n'avait ajoute sa lumiere frisante aux dernieres lueurs du +couchant, mais cependant les ombres commencaient a etre assez confuses +pour que Nicetas put ne pas craindre d'etre apercu si par extraordinaire +quelqu'un regardait de ce cote. Sortant de derriere sa cachette, il vint +s'asseoir dans le berceau, ou il resta pres de dix minutes, se levant +brusquement, se rasseyant aussitot, en homme qui balance une resolution, +prise, abandonnee et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant +de maniere a ce que sa tete ne depassat point les arbustes et les +plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnees pour +que son pas ne criat pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenetre +restee ouverte; son appui n'etant pas a plus d'un metre cinquante du +sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine. + +Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soiree, +il l'avait examinee en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa +disposition comme son ameublement: ses six fenetres sur trois faces, le +lit a baldaquin, dont le chevet etait adosse au mur, le paravent a six +feuilles, ses grands fauteuils en bois dore, mais dans la demi-obscurite +ou la plongeaient les volets et les rideaux fermes, il fut un moment a +se retrouver. Peu a peu cependant, et successivement, chaque chose +se fit distincte en prenant sa forme reelle; alors, allant a une des +fenetres fermees, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le +presumait, l'embrasure etait assez profonde pour qu'on put se cacher +la en toute surete; par leur poids et leur epaisseur, ces rideaux +en velours cisele formaient une sorte de mur, et il n'etait pas +vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite +fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'etait +pas embusque derriere! + +Maintenant que la premiere partie de son plan avait reussi, il n'avait +qu'a reflechir a l'execution de la seconde, et il etait bien aise +d'avoir quelques instants a lui, avant le retour de mademoiselle de +Chambrais, pour se calmer. + +Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; a mesure que le temps +s'ecoulait, son agitation enfievree le devorait, et par moment, etouffe +derriere les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui +tomber sur les mains. + +Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les +deux cotes des rideaux, eclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit +que Ghislaine n'etait pas seule, comme il avait imagine qu'elle le +serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce? + +--Faut-il fermer la fenetre? + +C'etait une femme de chambre. + +--Non, repondit Ghislaine, je la fermerai plus tard. + +--Mademoiselle n'a pas besoin de moi? + +--Pas du tout. + +La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitot la +lampe fut eteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la +fenetre restee ouverte. + +Il attendit quelques instants que le silence se fut etabli, puis +ecartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant. + +--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilite +qu'une autre personne que sa femme de chambre fut la. + +--Non, mademoiselle. + +Elle poussa un cri en se levant d'un bond. + +--Ne craignez rien. + +Il s'etait avance, et dans le cadre clair de la fenetre; il la voyait +haletante. + +--N'approchez pas, j'appelle. + +--Vous n'avez rien a craindre de moi, rien, je le jure. + +--Pourquoi etes-vous ici? Comment? + +--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie. + +Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement +passe, de reprendre courage: + +--Je n'ai rien a entendre ici, en ce moment. + +Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix +etouffee, peut-etre parce que lui-meme avait pris ce ton. + +--Partez, monsieur, demain je vous ecouterai. + +Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle +voyait briller dans l'ombre, car il faisait face a la fenetre, elle +continua: + +--Me forcerez-vous a sonner? + +--Vous ne sonnerez pas. + +--Qui m'en empechera? + +--Vous-meme; la reflexion; le souci de votre reputation; que +penserait-on, que dirait-on si, repondant a votre coup de sonnette, on +nous trouvait en tete a tete, la lampe eteinte, dans votre chambre? + +Cette pensee ne lui etait pas venue a l'esprit. C'etait vrai; que +dirait-on, jusqu'ou irait le scandale? C'etait le calme, le sang-froid +qu'elle devait appeler seuls a son aide. + +--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous? + +Il avait ete un moment demonte, mais en voyant ce changement d'attitude, +l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle: + +--Vous dire ce que mes regards vous ont repete cent fois, que je vous +aime, que je vous adore.... + +Eperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite +elle les abaissa en relevant la tete pour le regarder en face: + +--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous etes introduit ici, +partez, monsieur. + +Il se mit a genoux, separe d'elle par le fauteuil qu'elle venait de +quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas +l'indignation de Ghislaine: + +--Quelle idee vous etes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la +pensee que je vous ecouterais? + +--Et vous, quelle idee vous faites-vous de mon amour de trouver un +outrage dans son aveu; qu'ai-je demande? + +--L'outrage est de vous etre introduit dans cette chambre; il est dans +votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez, +partez, partez. + +A chaque mot, l'accent s'etait exaspere: ce n'etait pas seulement sa +pudeur et son honnetete, sa dignite et sa fierte que cette brutale +declaration blessait, c'etaient aussi ses reves et ses esperances, ses +plus cheres croyances; combien souvent avait-elle pense a la premiere +parole d'amour qu'on lui adresserait; quels reves radieux avait-elle +faits en les poetisant, en les idealisant de tout ce que son imagination +inventait:--et voila quelle etait la realite. + +--Partez, repetait-elle. + +--Pas avant que vous m'ayez entendu. + +--Je n'ai rien a entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance +est odieuse; si vous etes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? +partez. + +--Je ne partirai pas. + +--Eh bien! moi, je pars. + +Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il +se placa devant elle les bras etendus: + +--Vous ne passerez pas. + +Elle recula. + +--Ne comprenez-vous pas que si je me suis decide a cette resolution +desesperee, c'est que je ne suis pas maitre de mon amour, c'est lui qui +m'a amene ici contre toute raison, contre ma volonte, c'est lui qui +m'oblige a parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime. + +--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre. + +--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, repeter. Je vous aime. Et +quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne +pas rester ignore. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis +heureux. + +--Eh bien! je le sais, partez. + +--Oui, je partirai puisque ma presence ici vous jette dans cet emoi, +mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien +a ce qui est. Je comprends que vous soyez blessee, qu'un homme paye par +vous, qui est a vos ordres, ait ose lever les yeux jusqu'a vous, mais si +cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'esperance cependant +lui est permise. + +--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse: +jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parle comme vous venez de le +faire se retrouve a mes cotes: cette fierte que vous invoquez pour vous, +doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps +votre presence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en +advenir, je sonne. + +--Je vous en empecherai bien. + +--Alors j'appelle. + +Ils se regarderent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les +yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tete, dans son +regard une resolution qui surprit Nicetas; celle qui se tenait droite +devant lui n'etait plus la jeune fille, la petite fille, l'eleve qu'il +etait habitue a voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait. +Alors, qu'arriverait-il? + +--Et si je partais? dit-il. + +C'etait un marche qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre. + +--Partez, dit-elle. + +--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras a etendre +pour vous empecher de sonner, que je n'avais qu'a vous mettre la main +sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je +suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'a +vous aimer... silencieusement, respectueusement. + +Pendant qu'il se dirigeait vers la fenetre, elle reculait autour du +fauteuil; il enjamba l'appui: + +--Vous vous souviendrez. + + + +VIII + +Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que +l'heure etait trop avancee pour qu'il put prendre le dernier train de +Paris. + +Que faire? Sa resolution fut vite arretee: il n'avait qu'a aller coucher +chez Soupert. Quelques kilometres a travers les champs par cette +belle nuit lumineuse n'etaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant a +Palaiseau, la porte du vieux maitre etait fermee, il frapperait et +on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitue a recevoir ainsi +quelquefois la visite de noctambules egares. + +La route lui etait connue, il n'avait qu'a aller droit devant lui par la +campagne deserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on +l'avait vu a cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine +silencieuse on n'entendait que le cri articule des perdrix, et de temps +en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand +il longeait une piece de trefle ou ils gardaient leurs moutons parques; +dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne +derriere les collines de Montlhery. + +Tout en marchant a grands pas, la tete basse, il etait encore dans la +chambre de Ghislaine se demandant comment il en etait sorti et pourquoi. +Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eut +appele, il lui eut ferme la bouche. Il ne comprenait pas encore comment +il s'etait laisse dominer. Quel prestige exercait-elle donc qu'il lui +avait obei si docilement, si betement? C'etait bien la peine vraiment +de se jeter dans cette aventure pour arriver a cette sortie piteuse. +Partez. Et il etait parti. + +Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette +soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demande; ou bien sa +fierte persisterait-elle, comme elle l'en avait menace? + +La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant +Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierte. + +Allant de l'une a l'autre de ces questions, les examinant, les +retournant, mais sans s'arreter a rien de satisfaisant, il fut tout +surpris de se trouver a Palaiseau qu'il traversa: pas une maison +ouverte; pas une lumiere derriere les volets clos; certainement il +serait oblige de reveiller Soupert pour se faire ouvrir. + +C'etait au haut de la cote, sur le plateau de Saclay, au milieu de la +plaine, que se trouvait la maisonnette ou Soupert etait venu echouer, +heureux encore d'avoir cet abri ou il vivait entre sa femme et sa +belle-mere, l'ancienne blanchisseuse. Entouree d'un jardin du cote des +champs, elle etait en facade sur la grande route de Versailles, et +c'etait sur cette disposition que Nicetas comptait pour se faire ouvrir +en cognant a la porte. + +Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison +dont il voyait deja la facade toute blanche eclairee par la lune, il +crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano. + +--Soupert faisant de la musique, voila qui serait etrange! + +Si etrange que cela put paraitre, c'etait bien Soupert; non seulement +il jouait du piano, mais encore de sa voix cassee et chevrotante il +chantait la romance du tenor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans +auparavant, avait eu une si grande vogue. + +Nicetas n'etait pas dans des circonstances a s'attendrir sur les autres, +cependant il fut emu, et avant de frapper il voulut attendre que la +romance fut achevee. + +Comme il avancait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un +goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa. + +--Hola, qui est la? + +--Moi, maestro. + +--Qui toi? + +--Nicetas. + +--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais. + +La porte ouverte, Nicetas se trouva dans une piece assez grande qui +servait a la fois de salon, de salle a manger et de cabinet de travail; +un piano a queue, reste d'anciennes splendeurs, en etait le meuble +principal avec une immense bergere recouverte en velours d'Utrecht. + +--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander a +coucher? + +--Si vous le voulez bien. + +--La bergere te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog. + +Sur la table etaient poses une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon +etait retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit +un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille a Nicetas de sa +main tremblante: + +--Tu dois avoir soif. + +--Un peu. + +--Comme tu dis cela. + +Il le regarda en face. + +--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es +trouble. + +--Mais non. + +--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque +chose. Mais restons-en la si tu ne veux pas repondre; tu me connais: pas +curieux. A ta sante, mon garcon. + +Il vida d'un coup la moitie de son verre et, en le reposant sur la +table, il continua de facon a changer de conversation: + +--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse eleve que +je t'ai donnee la, n'est-ce pas? Elle est douee, cette petite, et +jolie; a ton age, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus +d'amoureux--regardant le verre de Nicetas encore plein--comme il n'y a +plus de buveurs; a quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien? + +--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux? + +--De mademoiselle de Chambrais? + +Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table, +regardait Nicetas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de +tenture. + +--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans +une aventure, laquelle m'amene ici ce soir. + +Incertain et perplexe, Nicetas etait dans des conditions ou le besoin +des confidences force les levres les plus etroitement fermees a +s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires +pour qu'on put parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux +bonhomme devoye et tombe qui ne pensait plus qu'a boire, il avait ete un +vainqueur. + +Du doigt, Soupert montra le plafond: + +--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler. + +Cette invitation directe decida Nicetas. + +--Puisque vous auriez ete amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il, +vous ne devez pas vous etonner que je le sois devenu. + +--Ce serait le contraire qui m'etonnerait: une jolie fille, un garcon +comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'etait ecrit. + +--Quand je me suis apercu que je commencais a l'aimer, et c'a ete tout +de suite, j'ai voulu me defendre contre ce sentiment. Nicetas amoureux +de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, ou pouvait-elle +me conduire? + +--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande +jamais ou les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et +de l'avant. + +--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me +manquaient pas, pour me detacher, votre exemple, maestro, a pese +sur moi; ne vous etes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la +naissance, etait l'egale de mademoiselle de Chambrais? + +--Elle lui etait superieure. + +--Et comme moi, vous n'etiez qu'un musicien. + +--Oui, mais avec le prestige du talent. + +--Enfin, je ne me suis pas detache... au contraire; apres chaque +lecon je me retirais plus epris, possede, je l'aimais, je l'aimais +passionnement. + +--Et elle? + +--Nous allons y arriver. Je passe sur le developpement de mon amour, sur +ses esperances et ses craintes.... + +--Je connais ca. + +--Et j'arrive a ce soir. Decide a lui parler. + +--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle etait donc disposee a +t'ecouter? + +--Je n'en savais rien, et c'etait justement pour le savoir que je +voulais lui parler. Ce soir, apres avoir dine au chateau, pendant +qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa +chambre, et quand elle est entree je lui ai dit mon amour. + +--Et puisque te voila ici, je devine la reponse. Flanque a la porte. + +--Elle m'a demande de partir, et comme je l'aime, je me suis laisse +toucher par son emoi: je suis parti. + +--C'est ce que j'appelle flanque a la porte; maintenant que va-t-il +arriver? + +--Je vous le demande. + +--Affaire mal engagee! Que diable veux-tu que je te reponde, je n'ai +jamais passe par la. Vois-tu, en amour, il y a trois facons de proceder: +ecrire, ce qui est a l'usage des enfants; parler, ce qui est la maniere +des tres jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai ete +homme tout de suite, et j'ai epouse une femme qui, comme tu le dis, +etait l'egale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrive, +je t'assure, si j'avais eu l'idee juvenile de lui adresser un beau +discours. Il n'y a pas eu a me repondre; elle d'abord, la famille +ensuite n'ont eu qu'a accepter un mariage indispensable. Alors c'est +elle qui a parle pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas +ta rentree aupres de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti. + +--C'est justement ce qui prouve mon amour. + +--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te presenter devant elle comme si +rien ne s'etait passe entre vous? Quel jour donnes-tu ta lecon? + +--Lundi. + +--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: "Qu'est-ce +que nous jouons aujourd'hui?" + +--Je vous le demande. + +--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter pres d'elle un maitre +de musique qui lui a declare sa flamme, et auquel elle a repondu: +Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait ete une curieuse ou une +gaillarde disposee a trouver dans cet amour des distractions ou autre +chose, si meme elle n'avait ete simplement qu'une coquette, elle ne +t'aurait pas flanque a la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas +comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou +apres-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande ecriture anglaise, +t'ecrivait que les lecons d'accompagnement sont momentanement +suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile a +la petite Ghislaine de trouver un pretexte pour justifier la suspension +de ces lecons. Alors? + +--Alors? + +--Tu conviendras que l'idee est bizarre de t'introduire, a la brune, +dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est +mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: "Je vous +aime"; sans avoir prealablement prepare le terrain, et sans s'etre +demande comment cet aveu serait recu. + +--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne +pas avoir. Je n'ai rien calcule; je ne me suis rien demande. Entraine +malgre moi, pousse par une force inconsciente, j'ai eprouve un besoin +irresistible de lui dire: "Je vous aime"; et je n'ai pas vu autre chose +que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai ecrit +vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que +voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commence comme vous par etre +homme. + +--C'est donc vrai que tu es si bambino que ca! Comment as-tu eu le +courage d'entrer dans la chambre et de parler? + +--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces +quand ils sont pousses a bout... et je l'etais par mon amour. Une fois +sorti de ma reserve ordinaire, rien ne m'arrete plus. + +--Esperons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de +toi. C'est egal, fichue aventure. Buvons un grog. + +Il caressa son verre: + +--Voila le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin; +tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. +A ta sante. + + + +IX + +Sur la bergere ou il avait pour toute couverture un vieux tapis de +table, Nicetas dormit peu, et le matin, avant que la maison fut +eveillee, il partit pour prendre a Palaiseau le premier train de Paris. + +Quand il s'etait decide a raconter son aventure, il avait cru que +l'obscurite dans laquelle il se debattait allait se dissiper, et que +Soupert, avec son experience de la vie, eclairerait son lendemain; mais +Soupert n'avait rien eclaire du tout, au contraire, et son lendemain +etait aussi plein d'indecision et d'incertitude que la veille. + +De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tire qu'un seul +enseignement, c'est qu'il avait ete plus que naif d'obeir a Ghislaine +quand elle lui avait demande de partir, et cela il se l'etait dit vingt +fois dans le trajet de Chambrais a Palaiseau, mais ces railleries +pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il +avait pu s'adresser. + +Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur +son mariage "indispensable", il s'exasperait contre sa naivete juvenile: +evidemment la comparaison entre son procede et celui de Soupert n'etait +pas a son avantage: Soupert s'etait fait aimer par une fille qui etait +l'egale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait epousee; lui s'etait +fait flanquer a la porte. + +Qu'il eut procede comme Soupert, Ghislaine serait sa maitresse; tandis +que maintenant il fallait bien reconnaitre que les probabilites etaient +pour que lady Cappadoce ecrivit la lettre annoncee par Soupert. + +Il l'attendit toute la journee, cette lettre, et a chaque instant, il +rentra demander si l'on n'avait rien recu pour lui. + +Le soir, elle n'etait pas arrivee; alors il se prit a esperer qu'elle ne +viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait ete reellement blessee +par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son +indignation n'attendrait pas; fachee, exasperee, elle commencerait sa +journee par lui faire signifier conge; les pretextes ne lui manqueraient +pas si, comme il etait probable, elle ne voulait pas confesser la +verite. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il +lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons +s'enchainaient dans son imagination enfievree. + +Pourquoi n'aurait-elle pas ete touchee de sa soumission? Parce qu'elle +avait repousse un amant alors qu'il se presentait maladroitement et +de facon a effrayer une plus deluree qu'elle, il n'en resultait pas +necessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui +deplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait tres bien +lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il +etait tout dispose a se contenter de ce role... au moins en attendant. +Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de +ne trouver que ses paupieres baissees; ils s'entendraient a demi-mot, +d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une +au-devant de l'autre; leurs silences meme auraient une douceur et une +ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystere; enfin ce serait +un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majeste +hereditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez. + +Ce fut le reve de sa nuit; tout plein de charme et de repos apres les +angoisses de la journee. + +Qu'elle acceptat cette situation, et sans fatuite on pouvait croire que, +plus tard, elle serait amenee fatalement a en accepter une autre: a lui +de la preparer. + +Le lendemain, qui etait un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir +descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa +concierge n'etant point femme a monter ses cinq etages pour la lui +remettre: chaque fois il eut la meme reponse: rien; a la derniere, sa +concierge qui voyait son trouble, crut a propos de lui adresser un mot +d'encouragement. + +--Ce sera pour demain. + +Decidement, il pouvait s'affermir dans son esperance; Ghislaine n'avait +rien dit, lady Cappadoce n'ecrirait pas. + +Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde a la porte de la +loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet +d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiete il se pencha +par-dessus l'epaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le +nez, faisait son tri. + +--Encore rien pour vous, monsieur Nicetas, ce sera pour la seconde. + +Il n'avait pas cela a craindre; comme il devait partir a une heure pour +Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que decidement Ghislaine +acceptait la declaration avec ses consequences. + +Il pouvait donc respirer; pas si juvenile, sa declaration, que Soupert +le disait; pas si naive, sa sortie; decidement, il etait vieux jeu, le +maestro. + +Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait. + +--Monsieur Nicetas, une depeche. + +Il fallut redescendre; le doute etait difficile, la depeche surement +venait de Chambrais. + +Elle en venait en effet, et elle etait signee de lady Cappadoce: + +"Empechement a la lecon aujourd'hui; previendrai quand pourra etre +reprise." + +Il remonta a sa chambre. Soupert avait eu raison les lecons etaient +momentanement suspendues. + +Etait-ce momentanement? + +Apres un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait +attendre que lady Cappadoce le prevint; il fallait savoir et tout de +suite, car malgre ce que cette depeche, arrivant dans ces circonstances; +avait de significatif, il ne voulait pas desesperer encore tout a fait. + +Il ecrivit: + +"J'ai l'honneur de presenter a lady Cappadoce mon respectueux hommage, +et de la prier de me faire savoir si les empechements dont parle sa +depeche semblent probables pour vendredi." + +Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il etait resolu, car +c'etait son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractere, violent +au contraire et emporte; la reponse de la gouvernante deciderait la +question, et il voulait qu'elle le fut, incapable de rester dans le +doute. + +Elle ne se fit pas attendre; des le lendemain elle arriva: + +"Lady Cappadoce aura le plaisir de prevenir M. Nicetas a l'avance +lorsque les lecons pourront etre reprises, mais en ce moment il y a +empechement a fixer une date." + +A ce court billet etait joint un cheque pour le paiement du mois. + +Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles a echafauder +pour chercher un doute, c'etait bien un conge, malgre la forme aimable +dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine +avait trouve un pretexte pour supprimer les lecons, et avec sa naivete +ordinaire, la vieille Anglaise croyait a une simple suspension. + +Pour Ghislaine tout etait fini; elle voulait ne le revoir jamais, et +elle prenait ses precautions pour qu'il en fut ainsi. + +Pour lui, rien ne l'etait; et il n'avait qu'a prendre les siennes pour +la revoir le jour meme. + +Quand, cedant a ses demandes, il avait consenti a partir, un marche +etait intervenu entre eux: "Vous vous souviendrez"; c'etait une +condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre +l'entretien au point ou il avait eu la naivete de l'interrompre, et +cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour +respectueux dont il se serait contente; a elle la responsabilite de ce +qui arriverait. + +Ce jour-la, elle venait ordinairement a Paris pour travailler dans +l'atelier de Casparis; avant d'arreter son plan, il voulut savoir si +elle viendrait; sans doute c'etait une sorte de faiblesse, quelque +chose comme une acceptation "des empechements" mis en avant par lady +Cappadoce; mais si comme il en etait sur a l'avance, les empechements +n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa +resolution. + +A l'heure ou il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer +avenue de Villiers, et en se promenant a une petite distance de +l'atelier du statuaire, il attendit; bientot, il la vit descendre de +voiture, accompagnee de lady Cappadoce, et aussitot, il partit pour la +gare de Sceaux. + +Pour l'execution du plan qu'il avait combine, il fallait, en effet, +qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non apres le diner, +mais pendant le diner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne +heure a Chambrais. + +Que Ghislaine fit laisser ses fenetres ouvertes le soir, quand elle +n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'etait plus +naturel, mais instruite par l'experience, elle avait du prendre des +precautions pour empecher une nouvelle surprise, et il y eut eu naivete +a lui de proceder une seconde fois de la meme facon que la premiere. +Qu'il se presentat a la grille d'entree, et le concierge ne le +laisserait pas probablement passer. Qu'il essayat de penetrer dans la +chambre a la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait +donc manoeuvrer autrement. + +C'etait a sept heures que Ghislaine dinait avec lady Cappadoce, et +c'etait a la meme heure que les jardiniers cessaient leur travail pour +rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept +heures, l'aile du chateau ou se trouvait l'appartement de Ghislaine +devait etre abandonnee; a sept heures les jardins devaient etre +deserts; enfin a sept heures, les macons qui reparaient le mur du parc +finissaient leur journee; si le hasard le favorisait, il avait des +chances pour arriver a cet appartement sans etre rencontre et apercu; +s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il +ne s'en tirerait pas; sa vie eut-elle ete en jeu que, dans l'etat de +surexcitation ou il se trouvait, il n'aurait pas hesite. + +Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins +qui, comme il l'avait prevu, etaient deserts; mais ce qu'il n'avait pas +prevu, c'etait que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent +deja fermees, et cependant quand il arriva en vue du chateau, il vit +qu'elles l'etaient. Il resta decontenance, ne pensant meme pas a se +cacher: c'etait l'aneantissement de son plan. + +Mais dans cette facade, un petit perron descendait au jardin; si la +porte n'etait pas fermee il pourrait entrer par la; assurement cette +voie etait plus perilleuse, mais il n'avait pas a choisir: cela ou +rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui +s'ouvrit. + +N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas +n'attirerait-il pas l'attention? + +Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la +premiere porte qu'il trouva et qui, d'apres son estime, devait conduire +dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurite l'empecha tout d'abord de +se reconnaitre, mais bientot il vit que cette piece meublee simplement +devait etre habitee par la femme de chambre qui couchait aupres de Mlle +de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se +trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine. + +Son intention n'etait pas de se cacher comme la premiere fois, derriere +un rideau, car les precautions prises indiquaient qu'il devait employer +des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'etait quelque coin +sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du chateau qu'il +connaissait, elles etaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; +n'etait-il pas logique d'en supposer dans les pieces habitees par +Ghislaine comme dans les autres? + +Apres un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du +choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisieme, et se +decida enfin pour un placard haut et profond qui servait a ranger les +balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de menage. La, +il devait etre en surete; ce n'etait pas l'heure de se servir de ces +objets, et en ayant soin d'enlever la cle de la serrure il ne courait +pas risque d'etre enferme; il y entra et tira la porte sur lui. + +Il n'avait plus qu'a attendre; et comme il etait a son aise pour prendre +les positions qu'il voulait, il pouvait rester la une partie de la nuit. + +Il y resta jusqu'a neuf heures et demie; a ce moment, il entendit qu'on +entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes. + +--Fermez la porte a clef, dit Ghislaine. + +--Oui, mademoiselle. + +Il reconnut que cette voix etait celle de Jeanne, une jeune femme de +chambre attachee specialement au service de Ghislaine. + +Il se fit un certain remue-menage et un bruit d'allees et venues qui +vint faiblement jusqu'a lui. + +--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mere ce +soir? demanda la femme de chambre. + +--Quand rentrerez-vous? + +--Je ne serai qu'une heure partie, mon frere me ramenera. + +--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la cle. + +--Oui, mademoiselle. + +La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans +sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi +Ghislaine devait se croire en surete. + +Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignat; mais +peu importait, car son dessein n'etait pas d'aller dans la chambre, il +attendrait qu'elle vint dans le cabinet de toilette. + +Au bout d'un quart d'heure a peu pres un filet de lumiere annonca +qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit +poser sa bougie sur une console; elle etait a deux pas du placard, lui +tournant le dos. + +Doucement, il sortit; avant qu'elle put pousser un cri, il la prit dans +son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche: + +--Ce soir, je ne partirai pas. + + +FIN DE LA PREMIERE PARTIE + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +I + +Le lendemain a midi, Philippe, le valet de chambre du comte de +Chambrais, se decidait, apres avoir hesite plusieurs fois, a eveiller +son maitre qui, rentre seulement a cinq heures, dormait du lourd sommeil +des nuits prolongees. + +--Je demande pardon a monsieur le comte de le reveiller, dit-il en +toussant discretement. C'est une depeche que j'ai recue de Mlle de +Chambrais, il y a deja pres de deux heures; elle demande une reponse, +alors... + +Brusquement le comte se mit sur son seant et prit le papier bleu que +Philippe lui presentait sur un plateau. + +--Tire les rideaux. + +C'etait rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la +place de la Concorde, que demeurait le comte, a l'une des expositions +les plus claires et les plus ensoleillees de Paris assurement; cependant +la nappe de lumiere crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de +dechiffrer la depeche qu'il tenait a bout de bras par coquetterie, il +n'avait pas voulu se resigner encore aux lunettes ni aux pince-nez, +et pour qu'il put lire, certaines conditions d'eclairage lui etaient +necessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drape de rideaux de +satin rouge. + +--Lis toi-meme, dit-il en rendant la depeche a Philippe. + +"Prevenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le +prie de venir a Chambrais. S'il est deja sorti au recu de cette depeche, +portez-la lui. Une voiture l'attendra a la gare a partir de deux +heures." + +--Que me lis-tu la? + +--Rien que ce qui est sur la depeche. + +Le comte sauta a bas du lit et courut a la fenetre ou il trouverait +l'eclairage qu'il lui fallait. + +Mais s'il n'avait rien compris a la depeche quand Philippe la lui avait +lue, elle ne fut guere moins obscure quand il la lut lui-meme. + +Que se passait-il donc a Chambrais pour qu'elle l'appelat ainsi en toute +hate? Il n'y avait pas a hesiter: il fallait partir. + +--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de the, dit-il. + +Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commenca a s'babiller. + +--Et je m'imaginais que l'emancipation me rendrait ma liberte! +s'ecria-t-il tout a coup. + +Precisement, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-la il fut +libre. + +A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider +un de ses amis a choisir un cheval; a quatre heures, il presidait une +seance d'escrime; a sept heures, il dinait au cabaret avec une petite +femme charmante qui vingt fois avait refuse son invitation et capitulait +enfin. + +Voila qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au +monde, ecrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall, +la seance d'escrime, passe encore, mais le diner! elle pourrait tres +bien se facher, la petite femme charmante, alors c'etait une occasion +perdue qui ne se retrouverait pas. + +A la hate il ecrivit ses lettres, a la hate aussi il avala son dejeuner, +et a trois heures il descendait de voiture devant le perron du chateau +ou Ghislaine l'attendait, seule. + +En la regardant il fut surpris de l'etrangete de son attitude, comme en +ecoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons +rauques de sa voix tremblante. + +--Se serait-il passe quelque chose de plus grave que ce qu'il avait +imagine? + +Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitot +qu'ils furent entres dans le petit salon qui precedait la chambre de +Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas +remarquer; de meme il remarqua aussi que, malgre la chaleur, les +fenetres donnant sur le Nord etaient closes. Il chercha les yeux de sa +niece pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas. + +--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il a mi-voix d'un +ton affectueux et encourageant. + +Elle ne repondit pas. + +--Tu as besoin de moi, me voila, tout a ta disposition. + +Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisee, a +peine perceptible, elle murmura. + +--La chose la plus infame, la plus monstrueuse.... + +L'emotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons +inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononca; puis, +brusquement, elle s'arreta et fondit en larmes. + +Il comprit que ce qu'il avait imagine etait a cote de la verite, +terrible a coup sur, mais sans pouvoir la deviner, sans oser meme +l'envisager hardiment. + +Pourtant, il fallait venir en aide a la pauvre enfant, et par de bonnes +paroles la pousser, la forcer: + +--Ma chere enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton pere, ce qui +t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai +pas ete tout a fait un pere pour toi, mais je t'assure que j'en ai +l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il +t'ecoutait. + +Il s'etait approche d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya +contre lui, la tete basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait. + +Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'etait sans la +brusquer. + +--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas. + +Puis, baissant encore la voix: + +--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit a propos de mon gout pour +la musique.... + +Un eclair le frappa: + +--Nicetas, s'ecria-t-il. + +--Oui. + +Tous deux en meme temps s'arreterent, et un silence s'etablit. M. de +Chambrais se refusait a aller jusqu'ou ce qu'il voyait du desespoir de +Ghislaine le poussait; et Ghislaine hesitait, reculait devant ce qu'il +lui restait a dire. + +Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entrainat et +la soutint en meme temps. + +--Tu vois que j'avais raison de me defier de ce Nicetas et de te +recommander la reserve avec lui. + +--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermee dans cette +reserve. + +Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole +de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire; +si elle ne s'etait pas laisse prendre aux regards passionnes de ce +musicien, rien de bien grave n'etait a craindre, semblait-il. Sans +doute, il s'agissait de quelque declaration ridicule dont elle s'etait +exagere la portee; il n'y avait qu'a congedier le drole, et cela serait +facile. + +--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si penible que +cela puisse etre. + +--Comment? + +--Tu n'avais donc jamais encourage Nicetas? + +--Oh! jamais. + +--Cependant? + +--Je n'avais meme jamais admis la pensee qu'il put prendre mon attitude +avec lui pour un encouragement: a la verite, il etait quelquefois +etrange, souvent il me regardait d'une facon genante, il tenait des +discours incoherents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie +de son caractere. Comment supposer... + +--Evidemment. + +--Les choses en etaient la, et je me proposais meme d'observer avec lui +une plus grande reserve encore, comme vous me l'aviez recommande, quand +vendredi lady Cappadoce l'a retenu a diner.... + +--Et pourquoi? + +--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fut mouille en +retournant a la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de +sympathie. Pendant le diner il s'etait montre ce que je l'avais toujours +vu, ni plus ni moins etrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et +moi, nous fimes une promenade dans le parc, la pluie ayant cesse, et... +lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en +rentrant apres notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans +doute il etait entre par une fenetre ouverte et il s'etait cache +derriere un rideau d'ou il sortit quand je fus seule. Mon premier +mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'etait place entre +elle et moi. Je pensai aussi a appeler, a crier, mais la peur du +scandale me retint, la honte d'avoir a rougir devant les domestiques; et +avant d'en venir la je voulus essayer de me defendre seule. + +--Bien, ma fille. + +--Dois-je vous repeter ce qu'il me dit? + +--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache. + +--Il commenca par me dire qu'il fallait qu'il me parlat, qu'il y allait +de sa vie; je lui repondis que je n'avais rien a entendre; que je +l'ecouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point +et alors il se jeta a genoux.... + +--Je comprends, passe. + +--Je voulus sortir moi-meme, il se placa devant la porte. Je recommencai +a le presser de partir, et il repondit qu'il m'obeirait si je voulais +prendre l'engagement que je serais pour lui apres cet aveu ce que +j'etais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait a rester, a parler, +je le menacai d'appeler a l'aide. A mon accent, il comprit que j'etais +decidee a tout, plutot qu'a supporter ses outrages une minute de plus; +il enjamba la fenetre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obei. + +--Et depuis? + +--Il m'etait impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser +la verite a lady Cappadoce, je la priai de lui ecrire pour le prevenir +que les lecons etaient interrompues: puis pour ne pas etre exposee a +ce qu'il revint dans ma chambre comme la premiere fois, je recommandai +qu'on tint toutes les fenetres de mon appartement fermees, avant le +diner; je me croyais en surete. Hier soir.... + +Elle s'arreta, et sa voix qui s'etait raffermie s'altera au point d'etre +a peine intelligible. + +--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnee de Jeanne; toutes les +fenetres etaient fermees, et rien ne se presentait d'inquietant. +Rassuree, je permis a Jeanne d'aller passer une heure chez sa mere, mais +en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la +clef: la mienne etait verrouillee. Au bout d'un certain temps, je passai +dans le cabinet de toilette, et au moment ou je posai ma bougie sur la +console.... + +--Il etait la! + +--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus +appeler, me debattre, me degager, la force ma manqua. Quand je revins a +moi, il n'etait plus la; une fenetre de ma chambre etait entrouverte. + + + +II + +Elle s'etait enfonce la tete dans la poitrine de son oncle, eploree, +haletante, et lui la tenait sans trouver un mot a dire, bouleverse par +la douleur et aussi fremissant d'indignation. + +--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant! + +Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux +mouvements de fureur qui le soulevaient: + +--Le miserable! + +L'horreur de la realite depassait ce qu'il avait ose craindre, et devant +le desespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour +la premiere fois il sentait toute l'etendue, il restait aneanti. + +Cependant il fallait qu'il lui parlat, il fallait qu'elle comprit +qu'elle pouvait se refugier en lui, car si quelque chose devait la +relever et la soutenir c'etait a coup sur la certitude qu'elle ne serait +pas abandonnee. + +--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler a un petit +enfant, ta premiere pensee a ete de m'envoyer cette depeche. + +--N'etes-vous pas tout pour moi? + +--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompee: je suis a toi, +entierement a toi et desormais je veux que nous vivions comme pere et +fille. J'ai eu tort de penser que tu etais assez grande pour n'avoir +plus besoin de moi, et ma part de responsabilite est lourde dans ce +malheur. Si j'avais ete ce que je devais etre, si j'etais reste pres +de toi je t'aurais protegee, ma presence seule eut empeche ce qui est +arrive. + +Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu a peu la lumiere se +faisait. + +--Oh! mon oncle, murmura-t-elle. + +--L'oncle fait place au pere; oncle, je l'etais quand je t'ai donne lady +Cappadoce, et je l'etais aussi quand j'ai provoque ton emancipation; +pere, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au +jour.... + +Il allait dire "de ton mariage"; mais ce mot prononce en ce moment ne +pouvait qu'eveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint a +temps. + +--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour ou tu ne voudras plus de +moi. + +Elle releva la tete, et le regarda avec une emotion qui disait combien +profondement elle etait touchee. + +--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais preparer mon appartement ici, +celui que je suis venu occuper quand tu es restee seule. + +--Qui aurait prevu alors que je pourrais etre plus malheureuse un jour +que je ne l'etais en ce moment? + +N'ayant rien a repondre a ce cri desespere, il continua pour qu'elle fut +obligee de le suivre. + +--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton +etat normal, et si tu etais forcee de te contraindre, si tu devais +amener un sourire sur tes levres quand tu aurais des yeux pleins de +larmes, ce serait un supplice que je veux t'epargner. Nous partirons +donc demain ou apres-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et +bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au chateau, n'emmenant que +Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que +s'il etait aveugle. + +Il s'arreta quelques secondes, car ce qu'il avait a dire etait si +delicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit +n'avait pas fait que Ghislaine ne fut encore l'innocente et pure jeune +fille qu'elle etait la veille, et il fallait qu'il parlat sans que cette +innocence fut effleuree. + +--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empeches de revenir a +Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-etre. Sans doute, il +est a esperer que cette crainte ne se realisera pas, et meme les +probabilites sont pour la non realisation; mais il faut la prevoir; +dans ce cas nous irions a l'etranger, quelque part ou nous aurions la +certitude de n'etre pas connus, et nous attendrions. + +Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de +sueur, il poursuivit: + +--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le repete, est en +dehors de la probabilite, c'est pour que des maintenant tu aies la +certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous; +que ce qui s'est passe cette nuit et ce qui en peut resulter ne sera +connu de personne; enfin que pour te defendre, te sauver, compatir a +ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une +tendresse paternelles. + +Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole, +etouffee par les larmes. + +--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps +qu'il nous reste a passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les +choses pour que notre depart paraisse a tous la chose la plus naturelle +du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoye une depeche? + +--Je ne crois pas. + +--Dans le cas ou elle le saurait, est-il possible que cette depeche soit +une reponse a une lettre que tu aurais recue de moi? + +--Sans doute. + +--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas ete arrange +aujourd'hui; je te l'aurai propose il y a plusieurs jours--ce qui a son +importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous +entendre definitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais presenter +les choses a lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une +voiture qui me conduira a Paris. + +--Vous voulez? + +--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que +j'ai dit: je suis a toi, entierement; si je vais a Paris c'est pour toi; +je dois voir ce miserable. + +Elle eut un fremissement. + +--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom; +aie confiance en moi. + +Elle releva la tete et lui tendant la main: + +--Toute confiance, mon oncle. + +--Si tu ne veux pas rester ici, exposee aux questions de lady Cappadoce +et a sa curiosite, viens avec moi a Paris, tu m'attendras a l'hotel +tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la +veille d'un depart, il est tout naturel qu'on ait des courses a faire +dans les magasins. Ce sera ton explication. + +Pendant que le comte annoncait son voyage a lady Cappadoce, si ebahie +qu'on ne l'emmenat point qu'elle ne trouvait pas un mot a repondre, +Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tachant d'effacer les +traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle etait +prete a partir. + +En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: ou +desirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun desir, bien qu'elle ne fut +pas plus blasee sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient +ete reserves pour ses premieres annees de mariage. Si l'ete leur +interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord: +la Hollande, la Norvege. Le Danemark ne la tentait pas plus que la +Hollande, la Norvege que le Danemark. + +Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou +au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux +qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutot fait cette reponse +qu'elle en comprit l'egoisme, et tout de suite elle s'en excusa en +priant son oncle de choisir lui-meme le pays qu'il aurait plaisir a voir +ou a revoir, et ce fut sur la Hollande que decidement tomba ce choix. + +Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligee de +suivre son oncle, obligee de lui repondre, Ghislaine se calma. La honte +de la confession commencait a perdre de son intensite premiere, en +meme temps que l'horreur de sa situation s'attenuait dans la tendresse +qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compte sur cette tendresse, et +c'etait cette confiance qui lui avait donne la force de l'appeler a son +aide; mais comment eut-elle imagine que son oncle, dont elle connaissait +les idees et les habitudes d'independance, allait sacrifier ses idees +et ses habitudes pour se donner a elle avec ce devouement? L'emotion +qu'elle eprouvait a se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur. + +En arrivant a Paris, M. de Chambrais la laissa a l'hotel: + +--Tache de n'etre pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que +je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-etre faudra-t-il que je +revienne a une heure ou il y a chance de le trouver. + +Il avait envoye chercher une voiture de place, il se fit conduire rue +de Savoie ou demeurait Nicetas; a sa demande, la concierge repondit que +justement M. Nicetas etait chez lui: + +--Au cinquieme, la porte et gauche, au fond du corridor. + +Ces cinq etages, le comte les monta lentement; pour les memes raisons +qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arretait a +chaque palier: il fallait qu'il se calmat et ne se laissat pas entrainer +par la colere indignee qui le poussait; c'etait de sang-froid, avec +dignite, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire a sa fin. + +Au dernier palier il fit une longue pause, car malgre tout ce qu'il +s'etait dit et se repetait, il ne se sentait pas maitre de ses nerfs. + +La nature pas plus que l'education n'avaient fait de lui un de ces +hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et +preparent leur joue droite quand ils ont recu un soufflet sur la gauche. +En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un +gymnaste, les capacites et les exigences stomacales d'un gentilhomme +campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur, +egalement fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas predispose +a la retenue ou a la timidite. + +Ordinairement, il allait droit devant lui, fierement, cranement; la tete +haute et le nez au vent, ne subissant d'autres regles que celles de sa +fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience. +Aussi lui en coutait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer +simplement chez ce miserable pour lui casser les reins et lui tordre le +cou comme il le meritait; ce qu'il eut fait sans le moindre scrupule, si +l'honneur de cette pauvre petite n'eut ete en jeu. + +Et c'etait cette lutte meme contre l'impulsion de son caractere qui le +rendait hesitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lache +gredin devant lui? + +Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et +l'examina avec la curiosite d'une commere a l'affut de ce qui se passe +chez ses voisins, le decida: sachant qu'on pouvait l'ecouter, il serait +plus maitre de soi. + +Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait +indiquee la concierge, la cle dans la serrure. + +Il frappa. On ne repondit pas. Il frappa plus fort. + +--Entrez, dit la voix de Nicetas du ton bourru d'un homme mecontent +qu'on le derange. + +Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la cle accrocha +dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit: + +Nicetas qui etait assis a une table, ecrivant, tourna la tete d'un +mouvement impatiente; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva +violemment: + +--Monsieur de Cham... + +Le comte leva sa main puissante et d'un geste energique lui ferma la +bouche si violemment que le nom fut coupe. + +--Ne prononcez pas de noms. + +De sa main levee il montra la porte et les quatre murs: + +--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas. + + + +III + +La piece dans laquelle M. de Chambrais se trouvait etait plutot un +atelier de peintre qu'une chambre. Amenagee dans les greniers de cette +vieille maison, elle recevait le jour par un chassis ouvert dans le +rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond +n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement a ces +hauteurs. + +Mais par ou elle se rapprochait de ces logements, c'etait par la +pauvrete de son ameublement consistant en trois chaises de paille et +une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent +recouvert de papier peint developpe dans un angle pouvait le cacher +derriere ses feuilles; au mur, en belle place, etait accrochee dans +un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure representant un +militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort +provoque l'etonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce. + +--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent. + +--Oui, monsieur. + +--Le cri qui vous a echappe en me voyant entrer est l'aveu que vous +savez ce qui m'amene. + +Nicetas etait reste dans l'attitude polie de l'homme qui recoit un +personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de +defense: + +--Je suis a votre disposition, monsieur. + +Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispe; mais il se +retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un +peu de son sang-froid. + +--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrees, en sifflant ses +paroles, ahi vraiment, a ma disposition, vous! + +Et il le regarda de si haut, avec tant de dignite, que Nicetas baissa +les yeux: + +--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de +vous battre avec moi? + +--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous etes ici. + +Il avait releve la tete, regardant le comte en face, d'un air de defi. + +De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de repondre, +et au lieu de repliquer, a cette insolence, il continua: + +--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire! + +--Le comte de Chambrais contre Nicetas le musicien. + +M. de Chambrais haussa les epaules avec une pitie meprisante: + +--Decidement, vous etes un sot. + +--Monsieur le comte! + +--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre +vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de +moi, ni de M. Nicetas, le musicien, mais uniquement de... votre victime. +Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus +sur moyen de la deshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas +dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le meritez. + +Cela fut dit avec une fierte si haute que Nicetas, malgre son assurance, +ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait assene. + +--On se bat entre honnetes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que +vous etes. + +--Alors, que voulez-vous? + +--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air +menacant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on +ne me met dehors. + +Il etait devant la porte, a laquelle il tournait le dos; sur sa large +poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermes. + +--Ce que je veux de vous: mettre ma niece a l'abri de vos poursuites +en vous prevenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et +penetrer dans le chateau, on vous tuerait comme un chien! A partir +d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on +vous tire dessus. + +Nicetas secoua la tete en homme qui ne se laisse pas intimider. + +--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je +compte pour vous tenir a distance, n'etant pas assez simple pour faire +appel a un autre ordre de sentiments. + +--Peut-etre avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de +mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est +point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu ecouter cet appel a +d'autres sentiments. + +--Vous voulez de l'argent, vous? + +Nicetas blemit, son visage prit une expression de sauvagerie feroce: il +ne regardait plus a travers les meches de ses cheveux tortilles qu'il +avait franchement rejetes en arriere; dans sa face contractee, ses yeux +noirs lancaient des flammes. + +--Vous ne savez pas a qui vous parlez, s'ecria-t-il. + +--A qui? + +Nicetas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment, +il la rabaissa. + +--A un miserable, dit-il, oui, monsieur, a un miserable, mais qui ne +veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lache et vous entrez ici +la menace a la bouche, plein de mepris, plein de fureur. + +--Que vous ne meritez pas? + +--Que je merite, cela est vrai; mais enfin a ma faute.... + +--Votre faute! + +--....A mon crime il y a une explication et une excuse. + +--Une excuse au crime le plus lache + +--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham... + +--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom. + +--J'aime... celle pour laquelle vous etes ici; et c'est cet amour, cette +passion qui m'a entraine. Est-ce ma faute si cet amour s'est empare de +moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse +laisser vivre cote a cote une jeune tille et un jeune homme sans qu'il +en resulte autre chose qu'un echange de politesses banales? croyez-vous +qu'ils peuvent executer les morceaux les plus passionnes de la musique, +rien qu'avec leurs doigts, mecaniquement, sans que la tete et le coeur +se prennent? Peut-etre est-ce possible pour certaines natures. Cela ne +l'a point ete pour moi. Peu a peu l'amour s'est glisse dans mon coeur. +En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en decouvrant +chaque jour une seduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est +venu un moment ou je n'ai pas pu la taire. Je suis entre chez elle pour +lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux +qu'elle l'aurait exige. Elle n'a pas voulu m'ecouter; elle n'a pas voulu +me comprendre. Elle m'a demande de partir, je lui ai obei, Si j'avais +ete l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous etions seuls, +portes et fenetres closes, je n'avais qu'a la prendre, et cependant je +ne l'ai pas prise. + +--Par grandeur d'ame, par honnetete, par delicatesse? Non. Par calcul. +Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait pres d'elle +comme par le passe, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour +respectueux et soumis, elle se donnerait: + +--Je n'ai point fait de calcul. + +--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez +propose un marche. Eleve de Soupert, vous vous etes souvenu que votre +maitre s'etait fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous +vous etes demande pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il +l'avait bien forcee au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au meme +resultat? L'affaire etait bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul +etait faux: vous ne vous etiez pas fait aimer, et maintenant vous vous +etes fait mepriser et hair si profondement, que la malheureuse se +jetterait plutot dans les bras de la mort que dans les votres. + +--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je +n'ai pas a me defendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais +que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne +reposent sur rien. + +--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas. + +--A quoi bon? Et pourtant. + +Brusquement il alla a la table ou il etait assis quand M. de Chambrais +etait entre et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte. + +--Lisez cette lettre, dit-il je l'ecrivais a mademoiselle de Chambrais, +et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous +voyant vous l'a prouve,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais +ecrite par calcul, pour ma defense, et vous verrez si d'avance elle ne +repondait pas a vos accusations. + +--Et que m'importe votre lettre, repondit le comte dedaigneusement sans +avancer la main. + +Mais il n'eut pas plutot dit ces quelques mots, qu'une reflexion le fit +revenir sur ce premier mouvement de mepris. + +Deja Nicetas avait repose la lettre sur la table. + +--Donnez, dit le comte. + +Se placant sous le chassis d'ou la lumiere tombait vive et crue, il lut: + +"Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire? + +"Pourtant, il faudrait que vous sachiez. + +"A vous aussi il a manque une mere, un pere, mais en grandissant vous +avez compris que vous aviez la fortune, la consideration, l'honneur, le +nom; rien a mendier; pas d'indignation a dompter; pas de situation a +conquerir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute, +cependant aimable, brillante, solide, forte a jamais et pouvant s'emplir +de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, +doucement, sans rien brusquer, et le bonheur etait la tout pret a vous +attendre, a vous guetter. + +"Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en +grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel deja charge, il fallait faire +ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnes, les solitaires, +les pauvres? Et je n'etais pas humble. Et j'ai toujours repousse les +platitudes avec degout. Et je sentais dans mes arteres la chaleur d'un +sang de sauvage. + +"Alors, j'ai considere la vie comme une bataille, bataille contre le +destin le plus injuste, le plus inegal qui soit. J ai donc combattu en +vindicatif que je suis, a coup d'epaule, a coup de poing; c'est une +habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait +avec mon temperament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai ete +l'esclave, meme dans l'amour. + +"Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais etre heureux par cet +amour. + +"Mais c'etait une nouvelle lutte, puisque c'etait vous que j'aimais. + +Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien +recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort +qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me +conduisit a une resolution qui devint ma force. + +"Les circonstances ont encore domine ma volonte et c'est brutalement, +c'est par surprise que je vous ai avoue mon amour, entraine, pousse +malgre moi. + +"Ah! pourquoi m'avoir repousse, pourquoi n'avoir pas permis que je vous +revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre pres de vous, +vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais etre. + +"Repousse, chasse, votre porte fermee, separe de vous pour toujours, +c'etait une nouvelle lutte plus decisive et plus grave que toutes les +autres: je n'ai pas recule; je l'ai engagee. + +"Oui, j'ai ete indigne; oui, j'ai ete criminel, et envers une femme +idolatree; mais je sentais que sans violence vous m'echappiez et que +vous n'aviez meme pas pour moi sympathie ou pitie. + +"Maintenant cette pitie, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous +jamais? + +"Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lache; j'aime et je demande +seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour +vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre +notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; +les remords ont etouffe la revolte, et c'est un malheureux repentant +soumis, qui se traine a vos pieds pour implorer son pardon." + +--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais. + +--Ce soir meme. + +--Je la prends. + +Nicetas hesita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la +mettait dans sa poche. + +--La lira-t-elle? demanda-t-il. + +--Allez-vous aussi a moi proposer un marche? Je n'ai qu'une reponse +a vous faire, c'est vous repeter ce que je vous ai dit: une nouvelle +tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous etes un +sauvage; c'est en sauvage que vous serez traite. + + + +IV + +C'etait sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M. +de Chambrais avait compte pour occuper Ghislaine. + +Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le +changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha a +elle-meme, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle. + +Depuis qu'elle etait orpheline, il s'etait montre le meilleur des +parents assurement, bon, prevenant, indulgent, affectueux, mais avec +l'acuite de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout precisement +parce qu'il n'a rien; elle avait tres bien demele qu'il ne se donnait +pas entierement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vint dejeuner a +Chambrais comme il lui en faisait la fete assez souvent, il n'oubliait +jamais l'heure du depart; toujours il avait les meilleures raisons pour +rentrer a Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire +importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus +longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgre son +affectueuse bonte, il etait oncle comme elle n'etait pour lui qu'une +niece, et non une fille. + +Mais fille elle etait devenue le jour ou ils avaient quitte Paris pour +Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppee d'une tendresse +qu'elle avait si longtemps appelee sans la trouver telle qu'elle +l'imaginait, son angoisse nerveuse s'etait fondue: elle n'avait point +doute de lui quand il avait dit que "l'oncle desormais ferait place au +pere", mais ce n'etaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague +pour son coeur bouleverse, tandis que maintenant ces paroles etaient +realite. + +Jusqu'a ce moment la vie de M. de Chambrais s'etait partagee en deux +parts inegales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant +les treize annees qu'il avait donnees a sa mere aveugle, l'accompagnant +partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture, +l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes +de sollicitude, de prevenance, de petits soins qui lui etaient +instantanement revenus aupres de Ghislaine. + +Dans ce role l'homme de plaisir eut ete mal place, mais l'homme de +devoir fut tout de suite a son aise; il n'eut qu'a se souvenir. + +Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris, +et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupe qu'il avait +fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de +contrariete et de melancolie. + +--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait +esclave; et quand la liberte lui serait rendue, si jamais elle l'etait, +la vieillesse l'empecherait d'en profiter. + +Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de +Ghislaine: ce n'etait pas a lui de l'attrister; aussitot il monta pres +d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les +precautions d'un habitue des voyages. + +--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va etre un plaisir pour +moi? + +--Vraiment, vous etes trop bon, mon cher oncle. + +--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincere. C'est la premiere fois +que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ca, et je vais +jouir de tes etonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu +peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne +suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des +peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates, +mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu +sens, et ce me sera une joie de voir tes idees s'eveiller. Quoi de plus +charmant qu'une aurore! + +Il s'arreta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie +severe imposee a la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette +severite tenait a de certains scrupules: il voulait reserver a un mari +aime la joie de lui montrer le monde. Comment evoquer un pareil souvenir +en ce moment? Comment faire allusion a un mari ou un mariage? Ce +mariage, c'etait celui qu'elle avait accepte si franchement. Ce mari, +c'etait le comte d'Unieres. Tout ce qui pourrait les evoquer serait une +blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet +avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille? + +Pour combien l'aneantissement de l'avenir qu'elle s'etait bati +entrait-il dans son desespoir? car pour elle ce mariage qu'elle desirait +etait rompu, et ce mari qu'elle aimait deja peut-etre etait perdu. Tout +ce qu'il aurait pu dire a ce sujet eut ete aussi inutile que dangereux. +Si ce projet pouvait etre jamais repris, ce qu'il ignorait lui-meme, ce +ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait a +cette situation, et c'etait dans un silence absolu qu'il devait se +renfermer en attendant. + +Le train filait. A droite se decoupaient, sur le bleu du ciel, les +hautes cheminees et les combles du chateau d'Ecouen; a gauche c'etait +Chantilly, ses etangs, sa foret et son chateau: les sujets de causerie +s'enchainaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arriere, +ni de reflechir. + +Elle l'eut bien moins encore a Bruges, a Ostende, ou pour la premiere +fois elle vit la mer, a Anvers ou les Rubens de la cathedrale et les +Metsys du Musee ouvrirent a son esprit tout un monde nouveau. + +Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut +succederent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux +eblouissements des Rubens, les revelations des Rembrandt de La Haye et +d'Amsterdam. + +Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journee ecoulee, +s'applaudissait d'avoir eu cette idee de voyager, car chaque soir il +la trouvait plus calme que la veille, plus reposee: evidemment la +distraction et la fatigue operaient sans qu'elle en eut conscience. +Ce n'etait pas seulement une distance materielle qui l'eloignait de +Chambrais, c'etait encore une distance morale: l'angoisse des premiers +moments s'affaiblissait. + +A la verite, lorsqu'elle venait le matin se mettre a sa disposition +pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son +vissage ou dans son attitude, des traces evidentes de trouble; des plis +au front et aux levres, des contractions aux paupieres, une profondeur +de regard qui disaient que son sommeil avait ete agite, mais il lui +semblait que ces plis etaient maintenant moins profonds qu'en quittant +Paris, et comme pendant la journee ils s'effacaient peu a peu, il se +disait que bientot ils disparaitraient entierement si des complications +ne se presentaient pas. + +C'etait un grand point obtenu que cette amelioration continue, et tel +qu'on pouvait esperer la guerison dans un delai donne, mais il y en +avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour +quelques semaines encore. + +Pere, il avait pu le devenir: mere, il ne le pouvait pas, et il y avait +certaines questions qu'une mere seule aurait su adresser a cette jeune +fille. Condamne au silence, il en etait reduit a l'observer pour tacher +de deviner ce qui etait impossible a demander, mais encore etait-ce avec +une extreme reserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement +il etait sur de la voir aussitot troublee et mal a l'aise, confuse et +honteuse pour plusieurs heures. + +Ce n'etait donc qu'a la derobee qu'il pouvait chercher en elle un +indice qui fut une lumiere, et s'il en trouvait un plus ou moins +caracteristique, il ne l'acceptait jamais sans hesitation: parce que ses +yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistre; parce que +son regard avait perdu de sa vivacite; parce que sa peau se decolorait, +en resultait-il necessairement qu'il devait croire a une grossesse? +Et des raisons toutes simples ne se presentaient-elles pas aussitot a +l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux +extremes? + +Si la grossesse pouvait etre possible, etait-elle probable? + +Il eut fallu un medecin pour distinguer les nuances qui se presentaient +dans ses observations, et il l'etait aussi peu que possible, surtout en +cette partie de la medecine. + +Quand il avait remarque un indice qui lui paraissait offrir quelque +precision il interrogeait Ghislaine, mais d'une facon si vague que les +reponses qu'il obtenait ne pouvaient guere avoir de sens. + +Qu'elle ne mangeat pas a un repas, il lui demandait si elle avait mal a +l'estomac, et quand elle avait repondu negativement il n'insistait pas. + +Cependant n'etait-il pas bizarre qu'elle ne voulut jamais de bouillon +gras et qu'elle ne but plus de vin? Ne l'etait-il pas qu'elle demandat +toujours de la salade et des fruits? + +Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse, +souffert de nevralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir +si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son +insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du +tout. + +--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux +dents, alors j'avais pense... + +--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure. + +--Tant mieux! + +Sans doute tant mieux, mais ce n'etait qu'un leger soulagement et un +mince sujet d'esperance: si la grossesse se manifeste quelquefois par +des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne +signifiait pas qu'ils n'avaient rien a craindre: Ghislaine ne souffrait +pas des dents, voila tout; rien ne prouvait qu'un autre symptome +n'eclaterait pas le lendemain, decisif celui-la. + +Depuis qu'ils etaient a Amsterdam, leur temps se partageait en visites +aux musees, aux collections particulieres et en promenades aux environs. +Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture +sur le quai de l'Y, et la ils montaient dans l'un des nombreux petits +bateaux a vapeur prets a partir; au hasard, ils verraient bien ou ils +arriveraient. + +Un jour qu'ils s'etaient ainsi embarques sur un vapeur sans autre +but que de passer entre des rives fraiches et vertes, de chaque cote +desquelles s'etalaient d'immenses prairies rayees de canaux, avec ca et +la un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit +en tuiles noires, ils etaient arrives a un gros village appele +Monnickendam; la M. de Chambrais se rappela que c'etait l'endroit d'ou +l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'ile de Marken, +et il proposa cette excursion a Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce +serait sa premiere promenade sur mer; le temps etait beau, la traversee +du detroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'etait +charmant. + +La barque quitta le petit port et bientot ils se trouverent au milieu +d'une mer glauque, laissant derriere eux les clochers de Monnickendam, +et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume legere se +decoupait sur un ciel d'un gris tendre. C'etait a peine si la legere +brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine +ne tarda pas a palir et a paraitre souffrante; son regard se troubla. + +Etait-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le +mal de mer? + +Quand, descendus a terre il s'assirent sur la digue qui protege l'ile +contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiete qu'il n'avait jamais +mise dans ses questions: + +--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur? + +Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'eveillant, elle +avait des nausees. + + + +V + +D'ordinaire M. de Chambrais etait abondant dans ses discours quand il +connaissait le pays ou ils se promenaient, mais bien qu'il fut deja venu +a Marken dans un precedent voyage, ils parcoururent l'ile sans une de +ces longues explications auxquelles il se plaisait. + +Ils marchaient lentement sur les etroites levees de terre qui coupent +ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient a un +groupe de maisons, toutes de la meme forme, ne variant entre elles que +par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles etaient peintes, +ils s'arretaient un moment. + +Le retour sur la terre ferme et celui en bateau a vapeur a Amsterdam +furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais +prononcait quelques mots insignifiants, et encore etait-ce plutot pour +parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitot a ses +reflexions. + +Il n'y avait plus d'illusions a opposer a l'evidence ce mal de mer +survenant sans raisons, et l'aveu des nausees du matin n'etaient que +trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptomes deja +observes: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac, +les degouts pour certains aliments,--c'etait bien une grossesse. + +Cette conclusion, qui deja tant de fois s'etait presentee a son esprit, +ne pouvait plus etre repoussee; les signes etaient desormais certains +et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilites qu'il n'avait +envisagees que pour les rejeter aussitot etaient devenues la realite. + +--Une Chambrais! + +Et bien qu'il eut combine et arrange longuement ce qu'il aurait a faire +dans ce cas, il restait paralyse ce n'etait plus dans un delai plus +ou moins recule, c'etait tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec +Ghislaine. + +Depuis leur arrivee a Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer +leur soiree a une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin +zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait a s'asseoir a une +table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait +plaisir a jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux +noirs, le teint ambre, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la +beaute pale et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui +occupaient les tables voisines. + +Quand, apres le diner, il entra chez elle, croyant la trouver prete a +sortir, elle ne l'etait point. + +--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris. + +--Souffrante, non; mais si troublee, si angoissee, qu'avant de sortir je +vous prie de me donner quelques instants. + +--Tu as quelque chose a me demander? + +Elle baissa la voix: + +--Pourquoi, tantot, sur la digue de Marken, avez-vous insiste afin de +savoir si j'avais mal au coeur tous les matins? + +--Ah! tu as remarque que j'insistais. + +--Avec inquietude, et cette insistance rapprochee des questions que vous +m'adressez a chaque instant sur ma sante est la preuve que vous craignez +quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au +contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse a +vous demander. + +Avant qu'il put repondre, elle continua: + +--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prevenances pour +adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre depart de +Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbee +dans la meme pensee, c'est a cette sollicitude, a votre tendresse que je +le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas. +Peut-etre ce que je vous demande me l'avez-vous deja dit, quand vous +m'avez explique qu'il se pourrait que nous fussions empeches de revenir +a Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions a l'etranger, +ou nous attendrions. Mais j'etais a ce moment si bouleversee, si peu en +etat d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher a +ces paroles qui ne sont peut-etre pas les votres precisement. + +--Au moins est-ce leur sens. + +--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre; +mais a bout d'anxiete, j'imagine que la verite, si cruelle qu'elle soit, +ne peut pas etre pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et +ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures +ou je me demande si j'ai ma tete. + +--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait deja, n'etait +la difficulte, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines +paroles. + +Elle lui prit la main et l'embrassant: + +--Sure de votre appui et de votre affection, je suis peut-etre plus +forte que vous ne pensez. + +--Ce n'etait pas de toi que je doutais, c'etait de moi; tu me montres ce +que je dois faire, comme une brave que tu es. + +--Plus desesperee que brave, helas! Mais c'est peut-etre dans le +desespoir qu'on prend quelquefois le courage. + +Ils resterent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyee +contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et +s'arretant devant l'une des fenetres ouvertes, comme s'il regardait +ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissees de +quais, formaient perspective pour l'hotel, mais en realite regardant en +lui-meme et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait +dire pour n'en pas trop dire. + +--Tu ne t'es pas trompee en pensant que mes questions sur ta sante +visaient plus loin que l'heure presente, et que leur interet n'etait pas +seulement immediat: elles avaient pour but de tacher d'apprendre si les +craintes dont je t'ai parle et que tu viens de rappeler ne menacaient +pas de se realiser. + +--Et elles se realisent? demanda-t-elle anxieusement. + +Il inclina la tete d'un signe affirmatif. + +--Elles paraissent se realiser. + +Comme elle attachait sur lui ses yeux eperdus, il baissa les siens: + +--Fais appel a tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te +parler un langage que j'aurais voulu epargner a ta purete... nous avons +a craindre une grossesse. + +Elle ne repondit rien; mais comme il avait detourne la tete pour ne pas +ajouter a sa honte en la regardant, il entendit qu'elle etait agitee par +un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle etait appuyee. + +--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de +liberte, car maintenant le mot terrible etait lache, mais enfin tu dois +t'habituer a l'idee qu'elle est possible... et meme probable si nous +ajoutons foi aux symptomes qui, depuis quelque temps, se sont manifestes +dans ton etat; pour etre fixes, nous devrions sans douter consulter un +medecin.... + +--Oh! + +--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle +epreuve puisque le temps nous fixera lui-meme; nous n'avons qu'a +attendre en prenant nos precautions. + +Il releva les yeux. Elle etait decoloree, chancelante, et de ses doigts +crispes elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses +bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes. + +--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve +pas desarmes. Tu n'es pas une pauvre fille ecrasee par le poids de sa +faute et abandonnee. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une +grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnee tu ne +l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc +resister. Je vais t'expliquer comment. Le jour ou tu m'as raconte... +ce qui s'est passe, je t'ai dit que peut-etre nous serions empeches de +revenir a Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions +a l'etranger; quelque part ou nous ne serions pas connus. Je ne pouvais +pas, je n'osais pas a ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces +menagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour +cacher cette grossesse qne nous irons a l'etranger, et ce sera pour +cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien, +n'est-ce pas, tu ne peux pas etre la mere. + +Au long regard trouble qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le +comprenait pas, comme il l'avait cru. + +--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie, +et que, dans les circonstances ou nous nous trouvons, je dois savoir ce +qu'il convient de faire? + +--Oh! sans doute. + +--Eh bien! la verite est que du jour ou tu m'as appele a ton secours, +j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis prepare a +le recevoir; il ne me prend donc pas a l'improviste, et ce que je te dis +est reflechi: tu peux avoir confiance. + +--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous +dites que cet enfant dont je serai mere ne peut m'avoir pour mere, c'est +la ce que je ne comprends pas. + +--Tu vas comprendre. Le jour ou tu seras assez maitresse de ta volonte +pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la +Hollande et nous rentrerons a Chambrais. Le plus tot sera le mieux; mais +je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu +me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps a +Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unieres +y reviendra... + +Un mouvement echappa a Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme +s'il ne l'avait pas remarque: + +--Le pretexte de ce nouveau voyage sera un gout vif pour l'etude de +la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de +comparer les maitres de ces pays avec les maitres italiens. Ce pretexte +sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour +le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison +la chaleur serait dangereuse pour toi a Venise, a Florence, a Rome, nous +ferons un sejour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac +de Come, la ou tu te trouveras le mieux; quand l'ete se calmera, nous +descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence, +Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces +etapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont, +mais alors meme qu'elles ameneraient parfois un peu de fatigue et +d'ennui, elles devraient avoir lieu quand meme, afin que tu puisses en +parler a ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous creons. Quand +nous arriverons a Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas a +etre rencontres par des personnes de connaissance. Alors nous partirons +pour la Sicile ou nous passerons les derniers mois de la grossesse dans +un village perdu aux environs de Palerme, a l'abri des indiscrets, et +assez pres de la ville cependant pour avoir a notre disposition un bon +medecin; ce sera ce medecin qui fera la declaration de l'enfant comme ne +de pere et mere inconnus; apres quelque temps de repos nous reviendrons +a Chambrais. + +--Et lui? + +--Qui? + +--L'enfant, murmura-t-elle. + +--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvee. + +--Mais c'est l'abandonner! + +--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, elever un enfant naturel; +peux-tu rentrer en France en l'ayant a tes cotes? Je comprends ton cri: +"C'est l'abandonner!" Mais il y a un autre abandon auquel nous devons +penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom. +S'il etait possible que tu fusses la mere de cet enfant, toutes les +precautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange +seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement +nous confesserions la verite, en livrant le miserable a la justice. Pour +etre eleve par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas +perdu. + +--Et apres? + +--Quand il aura atteint un certain age, il viendra en France et je +surveillerai son education. Enfin, plus tard, je l'aiderai a entrer dans +la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car +il sera ton fils, c'est-a-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce +que tu ne pourrais pas faire toi-meme. Peut-etre dira-t-on, peut-etre +croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux, +moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prevu, ou a peu +pres. + + + +VI + +Pour eviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de +Chambrais voulut que Ghislaine ecrivit a celle-ci leur projet de voyage +en Italie. En presence d'un plan arrete, il n'y aurait rien a dire. + +Mais il la connaissait mal: elle eut a dire, au contraire, et beaucoup. + +--Pourquoi l'Italie apres la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces +voyages qui s'enchainaient sans raison? Etait-ce un pretexte pour lui +faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en +etait ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'etait pas +femme a s'imposer. + +Aux premieres questions, Ghislaine avait ete decontenancee; mais ce +souci egoiste de ramener tout a soi la tira d'embarras: comme il n'avait +jamais ete question de se priver des services de lady Cappadoce, elle +put demontrer avec la persuasion de la verite que cette idee ne reposait +sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui, +avait pris plaisir a lui montrer la peinture flamande et hollandaise, +voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voila tout; +c'etait bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentat de ces +explications. + +Repoussee de ce cote, elle se tourna vers M. de Chambrais a qui elle +essaya de presenter des objections de convenance sur ce long tete-a-tete +entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut +recue de telle sorte qu'elle dut renoncer a se mettre en tiers dans ce +tete-a-tete comme elle l'aurait desire. + +Evidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que +cela fut, il fallait qu'elle le reconnut, et elle ne s'expliqua cette +bizarrerie que par la haute competence qu'elle s'attribuait dans les +questions d'art: jaloux de cette competence, M. de Chambrais, qui etait +un ignorant presomptueux--comme tous les Francais d'ailleurs--prenait +ses precautions pour n'avoir pas a subir, a chaque pas, des lecons qui +l'auraient humilie. + +Que faire a cela? Il n'y avait pour elle que deux partis a prendre: +se soumettre ou se facher. Son premier mouvement fut de retourner en +Angleterre; mais comme elle s'etait jure depuis longtemps de ne rentrer +dans son pays qu'apres avoir recueilli un heritage qui devait la +retablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore +attendre, elle trouva qu'il etait plus digne d'obeir a son serment que +de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blesse qu'il fut, +et elle se soumit. + +Lady Cappadoce n'etait pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eut +a prendre des precautions pour sauver les apparences; il avait aussi +a faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui +s'interessaient a Ghislaine et qui auraient pu s'etonner d'une absence +de pres d'un an. + +Ce fut a ces visites qu'ils employerent les quelques jours qu'ils +passerent a Paris. Partout l'accueil fut le meme: on felicita le comte +et on complimenta Ghislaine: + +--Charmant voyage! + +--Etes-vous heureuse, ma chere enfant? + +Et Ghislaine dut montrer sa joie et repeter a tous qu'elle etait +heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage. + +Enfin ils purent partir. Il etait temps. Le sourire que Ghislaine avait +du mettre sur ses levres pour parler des "joies de ce charmant voyage" +etait un supplice. Ce fut seulement quand, en s'eloignant de Paris, elle +put deposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme. + +Et cependant c'etait le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait. + +Que serait cette vie nouvelle si pleine de mysteres dans laquelle elle +entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle? + +Il y avait la un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se +penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosite ignorante: mere! +enfant! que de questions ces mots suggeraient, sans qu'elle eut personne +pour l'eclairer. + +Et c'etait avec un emoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements +pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils etaient dictes +par l'experience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le +croyait, n'imaginant pas qu'il y eut de plus honnete homme au monde que +son oncle, de plus droit et de plus delicat que lui, mais malgre tout, +au fond de sa conscience, une voix mysterieuse balbutiait de vagues +protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas a +etouffer; les meres se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle +sacrifiait son enfant a son propre interet, a l'honneur, a l'orgueil de +son nom. + +Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensee, elle fut sur le point +de se confesser a son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et +n'etait rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel +titre? En appuyant sur quoi? + +Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le +sentait-elle assez fermement pour avoir la force de resister a son +oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle? + +Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle etait obligee de convenir +que cet amour des meres pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices, +et ces heroismes dont parle la tradition, etait bien faible en elle, si +meme il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans +son esprit, c'etait une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment +passionne. L'illusion n'etait pas possible: sa vie serait manquee dans +tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans +l'amour; elle aurait un enfant sans la maternite. + +Le programme trace par M. de Chambrais s'executait regulierement pendant +qu'elle tournait ses tristes pensees, et si absorbantes qu'elles +fussent, elles cedaient cependant aux distractions du voyage. + +Enfermee a Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au +meme point: la grossesse, l'enfant, la maternite, l'abandon, la honte, +mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la +secouer. + +A Chambrais, les journees s'enchainant les unes apres les autres eussent +ete eternelles a passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles etaient si +remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eut trop conscience. + +A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitees par la fievre et les +tristes reflexions, eussent ete terriblement longues: a Andermatt ou a +la Furca, la fatigue les faisait courtes. + +Les premiers jours, M. de Chambrais avait veille precisement a ce que +Ghislaine ne se fatiguat point, et leurs promenades avaient ete limitees +en consequence. Mais en voyant qu'au lieu de lui etre mauvaises, elles +avaient au contraire une heureuse influence sur son etat general, il les +avait peu a peu allongees. + +Pour etre mignonne, Ghislaine n'etait ni faible ni chetive; elevee a +la campagne dans la liberte du plein air, elle n'avait pas besoin de +menagements et de precautions qui eussent ete indispensables a une +Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme +le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fit de l'exercice, elle +mangerait; qu'elle se fatiguat, elle dormirait; qu'elle fut toujours en +mouvement, elle echapperait aux reveries de la reflexion et du retour +sur soi,--le point essentiel a obtenir. + +La realite justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et +elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'etaient +manifestes en Hollande disparurent. + +Apres un mois passe dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les +lacs de la frontiere italienne, puis en septembre ils commencerent leur +vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver a Naples en novembre. + +Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage +ou dans son attitude provoquat la curiosite, et les personnes de leur +monde qu'ils avaient rencontrees a Pise, a Florence et meme a Rome +n'avaient pu faire aucune remarque inquietante: a la verite, on pouvait +trouver qu'elle portait des vetements un peu larges, mais il y avait +a cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans +aller en chercher d'invraisemblables: la liberte du voyage, la chaleur +et, plus que tout, le dedain de la toilette qui chez mademoiselle de +Chambrais etait notoire. + +Mais a Naples le moment etait venu de ne plus s'exposer a ces rencontres +et de disparaitre, comme il etait arrive aussi pour M. de Chambrais +de se debarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine +confiance dans ce vieux domestique attache a son service depuis plus +de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'a le rendre +maitre du secret de Ghislaine. Sous pretexte de lui faire surveiller des +travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue +de Rivoli, Philippe fut donc renvoye a Paris avec ordre de presser +les ouvriers de facon a ce que le comte trouvat tout pret le premier +janvier. + +Alors ils s'embarquerent pour Palerme par une soiree de beau temps, la +mer devant etre plus douce a Ghislaine que ne l'aurait ete un voyage en +voiture a travers les Calabres et le Sicile. + +Ce n'etait pas le hasard qui avait inspire le choix de M. de Chambrais. +Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette epoque, +il n'imaginait guere qu'il remplirait plus tard les roles de pere, mais +il esperait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et +d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme, +Bagaria, l'idee lui etait venue qu'on serait la a souhait pour se +cacher avec une femme aimee, dans un pays delicieux, a l'abri de toute +surprise. + +Ce reve ne s'etait pas realise, mais le souvenir lui en etait reste +assez vivace pour s'imposer le jour ou il s'etait demande dans quel pays +Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pense a la Sicile +et a Bagaria. + +Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle +lui avait tant parle? Depuis trois mois la question s'etait posee a +chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivee a +Palerme approcha, alla-t-elle s'installer a l'avant du bateau. Elle +resta la assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de +l'horizon. Enfin un point plus sombre se detacha sur la ligne indecise +ou la mer et le ciel se confondent, et quand peu a peu le panorama +verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au +cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un emerveillement. + +--Tu vois! dit M. de Chambrais repondant au regard charme qu'elle avait +fixe sur lui. + +Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompee; et quand elle se trouva +installee dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du +Monte-Catalfano, elle eprouva un sentiment de tranquillite et de repos, +presque de confiance. A la verite, ces jardins, tout pleins d'ermitages, +de ruines et de grottes avec des statues de personnages a figure de +cire ou de betes d'une creation etrange, etaient bien ridicules, mais +qu'importait? ces "embellissements" n'avaient pas supprime l'admirable +vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre +la, enfermee ou a peu pres dans cette villa, n'ayant pour se promener +que les allees plantees d'orangers de ces jardins, cette vue lui +ouvrirait au moins des echappees au dehors et cela suffirait. + +Cependant ces trois mois furent longs a passer et les promenades dans +les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi +pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouve +moyen de les couper de temps en temps. + +Les raisons qui l'avaient empeche de consulter un medecin depuis leur +depart de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de +toutes sortes, pour en appeler un qui le dechargeat de responsabilites +dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant +peu a peu a ce medecin, Ghislaine serait moins mal a l'aise avec lui au +moment decisif; et, d'ici la, il l'eclairerait sur plus d'un point que +lui, oncle, ne pouvait meme pas effleurer. + +Bien entendu, le comte n'etait debarque en Sicile ni sous son vrai nom, +ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que +c'etait un client serieux qu'on avait tout interet a contenter; aussi +quand il avait demande a un medecin de Palerme, reunissant a peu pres +les conditions de savoir et d'age qu'il voulait, de venir une fois +par semaine a Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptee avec +empressement. + +Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de +precautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs annees. +On trouva une femme de pecheur, aux environs de Bagaria, qui offrait +certaines garanties, et dont le medecin, qui la connaissait, repondit: +jeune encore, superbe de force et de sante, elle avait deja eu cinq +enfants; sans etre a son aise, elle n'etait point miserable, et sa +maisonnette, batie au bord de la mer, etait plus propre que celles de +ses voisins. + +Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-meme et +dont elle surveilla l'execution piece par piece, sans que son oncle s'en +fachat: certes, il lui deplaisait de voir en elle le developpement d'un +sentiment maternel si faible qu'il fut, mais enfin il etait bon qu'elle +s'occupat a quelque chose. + + + +VII + +M. de Chambrais etait depuis trop longtemps eloigne de Paris pour ne pas +vouloir rentrer en France aussitot que possible, il le voulait pour lui, +car les journees commencaient a etre terriblement longues; et il le +voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait +dure quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur +depart, fixe pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il +fallait etre certain a l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter +les fatigues de la traversee de Palerme a Naples; et de Naples a Paris +celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant a +Chambrais personne ne put trouver en elle le plus leger indice qui +permit un soupcon. + +--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le +medecin venait a Bagaria. + +Ce medecin etait trop fin pour n'avoir pas devine une partie de la +verite, et il etait trop italien pour ne pas accepter tout ce que le +comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donne une jeune femme a +soigner et a ses yeux Ghislaine etait une jeune femme; on l'avait prie +de declarer l'enfant comme ne de pere et de mere inconnus, il avait fait +cette declaration sans laisser paraitre la plus legere surprise, et de +cette enfant--une fille--il avait voulu etre le parrain avec sa femme +pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines a Paris, +poste restante, a de certaines initiales, un bulletin de la sante +de l'enfant, il trouvait ces precautions toutes naturelles et ne +s'offusquait pas qu'on les prit avec lui; jamais d'opposition, de +contradiction, de suspicion:--"Vous voulez? rien de plus facile, et avec +le plus grand plaisir, tres heureux de vous etes agreable." + +Cependant sur cette question du depart de Ghislaine, il avait pour la +premiere fois resiste. + +--Je comprends votre desir de rentrer en France, je dirai meme que je le +partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une +belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires, +les relations, les amities, la famille. Je voudrais donc vous voir +partir, malgre le plaisir que j'aurais a vous garder toujours. Mais il +ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se +sont passees pour madame votre fille--il avait toujours appele Ghislaine +"Madame votre fille"--d'une facon extraordinairement providentiellement +favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans +aucun trouble pathologique, et grace a certaines precautions en usage +en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans +aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus +regulieres, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le retablissement +s'opere si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me +demandait d'examiner madame votre fille, moi medecin, je serais dans +l'impossibilite de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas +primipare. + +Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point, +mais il ne convenait pas a son adresse de laisser voir jusqu'ou il +allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de +facon a ce que le comte put les interpreter comme il voudrait: + +--En ne considerant que la question de beaute chez la femme, c'est +quelque chose cela. On croit generalement que la grossesse et +l'accouchement laissent des stigmates ineffacables; mais c'est la une +opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des medecins. Sans doute +il arrive quelquefois et meme il arrive souvent que ces stigmates +existent, mais il se produit aussi des cas ou ils manquent absolument, +et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutot sera celui de +madame votre fille, si vous permettez, en differant votre depart de +quelques semaines encore, qu'elle se retablisse completement. + +Comment resister? Apres tout, quelques semaines de plus ou de moins +etaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles etaient decisives +pour la sante de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient +voulu rentrer a Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait +etre donnee sans provoquer les interpretations. + +Tant que Ghislaine avait garde la chambre, elle avait demande que la +nourrice lui amenat sa fille tous les jours et quand elle avait commence +a sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la +nourrice. + +De meme que M. de Chambrais avait ete peu satisfait du soin qu'elle +mettait a la layette, de meme et plus vivement il fut fache de la voir +donner a cet enfant des temoignages d'affection et de tendresse. + +--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas +avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le pere? + +A mesure que le moment du depart approchait, les visites de Ghislaine +chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers +jours, elles n'avaient ete que de quelques instants, mais peu a peu +elles s'etaient prolongees, et au lieu de garder la voiture qui +l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre a +une heure chaque fois plus reculee. + +On etait en mars, et dans ce climat mediterraneen les journees etaient +deja chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de +l'ouest il apportait le parfum et meme les petales des amandiers, des +abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de +Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait +au bord du rivage a l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait +apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la +nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberte, vaquait a son menage, +ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin +d'elle. + +Quand elle etait petite, Ghislaine avait assez souvent joue a la maman +avec ses poupees pour savoir comment on tient un bebe, et tout de suite +sa fille s'etait trouvee bien sur elle, y restant tranquille sans +pleurer. + +Sa fille! car si c'etait celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser +qu'avec horreur, c'etait la sienne aussi, et cependant elle allait +l'abandonner! + +Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer a son oncle et +qui l'avaient si douloureusement tourmentee lui revenaient avec plus +d'intensite maintenant que cet enfant n'etait plus un etre vague, que +son imagination se representait difficilement. + +Le jour ou il etait ne, avant que la nourrice l'emportat, elle avait +voulu qu'on le lui montrat; mais dans son etat de prostration, elle +l'avait a peine regarde, et le souvenir indecis qui lui en etait reste +etait celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant +a ce souvenir lorsqu'elle avait ete seule, elle s'etait dit que +decidement ce qu'elle avait prevu se realisait: elle n'avait point le +sentiment de la maternite; et continuant son examen, elle s'etait dit +aussi que peut-etre valait-il mieux qu'il en fut ainsi c'est le +pere aime que la mere cherche et trouve dans son enfant, comment +aimerait-elle celui-la? + +C'etait donc par devoir plutot que par tendresse qu'elle avait voulu que +la nourrice le lui apportat tous les matins; la seconde fois, elle ne +l'avait pas vu moins laid, ni la troisieme, ni la quatrieme non plus: +que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les +directions, au hasard, sans paraitre rien voir, ces levres qui ne +s'ouvraient que pour sucer le lait reste dans les plis de la bouche ou +pour crier? + +Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans +sa petite main et le serra, en meme temps ses joues se plisserent et ses +yeux vagues exprimerent un sourire. + +Alors une commotion secoua Ghislaine de la tete aux pieds, et fit sauter +son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eut +recue, ce sourire venaient d'eveiller en elle ce sentiment maternel +qu'elle se croyait incapable d'eprouver. + +Chaque jour fut marque par une decouverte nouvelle. Le lendemain +l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mere faisait pour la +prendre; le surlendemain elle parut l'ecouter lorsqu'elle prononca son +nom: + +--Claude. + +Puis comme elle le repetait avec une intonation de tendresse, elle crut +remarquer que la petite la regardait de ses yeux pales en souriant, +comme si c'etait pour elle une agreable musique que cette voix qui la +caressait; elle le repeta: + +--Claude, Claude. + +Et le sourire de la petite s'epanouit, en meme temps elle chercha a +produire des sons qui, bien que n'arrivant pas a l'articulation n'en +etaient pas moins pour Ghislaine une reponse. + +Ghislaine, qui n'avait aucune idee de la psychologie experimentale, +n'etait pas en etat de decider ni meme de se demander si ce sourire et +ces sons etaient nes d'une intention, ou s'ils n'etaient pas plutot le +produit d'un mecanisme mysterieux: Claude la voyait, l'entendait, lui +souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus eloquente que +celle des savants, celle que la mere,--humaine ou bete, parle a son +enfant et que l'enfant parle a sa mere. + +Et a partir de ce jour-la tout le temps qu'on lui permettait de rester +dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la +nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour +d'elle les freres et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou +piaillaient. + +Quand, a la fin d'avril, son oncle lui annonca que le medecin autorisait +enfin leur depart, elle demeura aneantie. + +--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se meprenant sur la cause de +son emotion. + +--Je ne crains rien. + +--Je t'assure que tu es aussi fraiche que l'annee derniere a pareille +epoque; a vrai-dire meme, tu es peut-etre en meilleure sante, fortifiee +par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus +leger soupcon. + +--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir? + +--L'ete va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue +absence serait impossible a expliquer, elle n'a que trop dure. Je +comprends que decidement j'ai eu tort de te laisser voir cette petite +tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice +l'avait enlevee le premier jour, comme il etait convenu, tu accepterais +aujourd'hui notre depart sans penser a le retarder. + +--C'est vrai; a ce moment, je le trouvais jusqu'a un certain point +naturel, aujourd'hui, il me parait impossible. + +--Impossible? + +--A ce moment, cette enfant ne representait pour moi qu'un sentiment +confus, aujourd'hui elle est ma fille. + +--Dis qu'elle est celle de ce miserable. + +--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un pere, faut-il +qu'elle n'ait pas de mere. + +--Alors, que veux-tu? + +--Je voudrais ne pas l'abandonner. + +--Comment? + +--Mais en restant pres d'elle, en la gardant avec moi. + +--Ici? + +--Ici ou ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci. + +--Et ta reputation, ton honneur? + +--Dois-je sacrifier ma fille a mon honneur, ou mon honneur a ma fille? +C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je +suis libre, qui m'empeche de vivre avec elle, quelque part a l'etranger, +sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de +Chambrais ne serait pas atteint. + +--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi. +Si depuis bientot un an je t'ai aimee et soutenue avec une tendresse +paternelle, j'ai par cela meme acquis sur toi les droits d'un pere, tu +en conviendras, n'est-ce pas? + +--De tout coeur. + +--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec +la liberte dont tu parles: moi ton pere, moi chef de famille, je ne +permets pas la folie dans laquelle un coup de tete de jeunesse te +pousse. Me resisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai +imposee, je l'ai prise avec l'autorite que me donne l'experience de la +vie et j'en assume toute la responsabilite. Assumeras-tu, toi, celle +de la desobeissance? Nous partons samedi a une heure; d'ici la tu +decideras. + +--N'admettez pas un seul instant la pensee que je puisse vous desobeir, +nous partirons samedi. + +--Pardonne-moi de t'avoir parle ainsi; il fallait t'empecher de te +suicider. Maintenant que ta resolution est prise, comprends que pas plus +que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que +les soins de sa nourrice lui seront necessaires; puis je viendrai la +chercher et l'amenerai en France, pres de Paris, ou je pourrai la voir +et la surveiller. + + + +VIII + +Le jour meme du retour de Ghislaine a Chambrais, lady Cappadoce voulut +arranger avec elle la reprise des lecons, telles qu'elles avaient lieu +avant le depart pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire +immuable: elles etaient la justification de son pouvoir, ces lecons, +aussi y tenait-elle. + +Deja, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donne leurs +heures; quant a Nicetas, il avait quitte Paris pour l'Amerique du Sud, +le Bresil, la Plata, le Perou, ou il donnait des concerts dont les +journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc +le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'etait entendue a +ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand +talent. + +Mais les choses n'allerent point ainsi: par le seul fait de +l'installation de M. de Chambrais au chateau, les habitudes d'autrefois +se trouvaient changees du tout au tout; c'etait le comte qui etait le +maitre desormais et tout devait etre subordonne a son agrement; on ne +pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois +qui, seule, permettait d'assurer la regularite des lecons; le sacrifice +qu'il faisait en abandonnant Paris etait assez grand pour qu'on lui en +fut reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le +distraire et se remettre entierement a sa disposition, en etant toujours +prete a faire ce qu'il voudrait, a le suivre ou il lui plairait d'aller, +a recevoir qui il voudrait inviter. + +Lady Cappadoce avait ete positivement renversee. + +--Mais les lecons.... + +--Je n'y renonce pas, bien qu'a dix-neuf ans je pusse peut-etre employer +mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines etudes, et +je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai +disposer: ainsi nous verrons a nous entendre avec M. Lavalette et M. +Casparis.... + +--Et le Hongrois que m'a recommande Soupert? interrompit lady Cappadoce, +poussee par la passion musicale. + +--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie +m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre +d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne generont pas mon oncle. + +--La musique ne le generait pas plus que la litterature ou la sculpture. + +Il fallait que Ghislaine justifiat son refus: + +--Peut-etre l'ennuierait-elle davantage. + +--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce +avec un melange d'aigreur et de compassion. + +--Je dois donc la lui eviter. + +--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements? + +--Non, c'est moi pour lui etre agreable, et je vous serai reconnaissante +de les faciliter. + +Si ce n'etait pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux +arrangements, au moins etait-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait +inspires a Ghislaine. + +Lorsque dans leurs longs tete-a-tete, de Bagaria ils avaient parle +de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annonce son +intention de se fixer au chateau, Ghislaine s'en etait inquietee. Sans +doute elle etait touchee de cette nouvelle marque de tendresse, mais +connaissant les gouts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas +se demander comment il s'habituerait a la vie de la campagne monotone et +reguliere; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence, +peu faite pour lui, c'etait sous le coup de la necessite; mais a +quelques pas de Paris, comment la supporterait-il? + +Franchement, et apres l'avoir remercie avec une effusion toute pleine de +gratitude emue, elle lui avait fait part de ses scrupules. + +C'etait la que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle +n'etait pas de caractere a ne penser qu'a elle egoistement, l'attendait. + +--Certainement la vie des champs n'est pas precisement pour me plaire, +mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, reguliere +et retiree? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires. + +--Comment serait-elle autre? + +--En la changeant. Cette vie, tu l'as menee depuis que tu as perdu ton +pere, et ta mere, parce que tu n'etais qu'une petite fille; mais l'age +est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche a neuf heures; tu es +emancipee, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au +chateau d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades a +moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si etroitement fermee, et +egaieraient cette monotonie? + +--Est-ce donc possible? + +--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible, +et tout est faisable; il n'y a qu'a vouloir. + +--Je veux tout ce qui peut vous etre agreable. + +--Eh bien! nous verrons a arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour +les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est +pas tres recreatif, mais Chambrais anime, egaye, c'est different. Et +d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi. + +C'etait dans ce dernier mot que se trouvait la raison determinante qui +avait suggere l'idee de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il +n'avait prononce qu'une seule fois le nom du comte d'Unieres, et au +trouble qu'elle avait laisse paraitre, il avait compris qu'elle croyait +que le mariage dont il l'avait entretenue etait maintenant a jamais +impossible, ce qui etait pour elle une douleur d'autant plus grande +qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle desirait vivement ce +mariage. Qu'il essayat de lui prouver qu'elle se trompait, il ne +reussirait point a ebranler un sentiment contre lequel les raisonnements +les plus adroits seraient sans influence, precisement par cela meme que +c'etait un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unieres, et rien de +ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien +a dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer. + +De la cette idee de rendre le sejour de Chambrais moins triste: +d'Unieres que, dans les circonstances presentes il etait impossible +d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le +reste: la premiere entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le +serait un peu moins: elle desirerait, elle attendrait la cinquieme ou la +sixieme. + +Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux +allies: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas +la bataille? + +Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait ete de +s'imaginer que l'emancipation lui donnerait cette liberte. + +Quand Ghislaine vit sur la liste des invites qu'il lui communiqua le nom +du comte d'Unieres, elle ne fut pas maitresse de retenir une exclamation +douloureuse: + +--Vous avez invite M. d'Unieres! + +Il evita de la regarder. + +--M'etait-il possible de faire autrement? + +--Mais apres ce qui s'est passe.... + +--C'est justement sa demande et ce qui s'est passe qui m'obligeaient a +l'inviter. Depuis notre depart pour la Hollande, je ne t'ai pas parle de +lui, mais tu dois comprendre qu'au point ou en etaient les choses, nous +ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui +d'Italie, sans que je lui donne des explications. + +--Des explications? + +--Apres t'avoir parle de lui et de son projet de mariage, je lui avais +ecrit que, lorsqu'il rentrerait a Paris, son election faite, nous +examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se realiser, a mon grand +contentement. + +--Vous avez dit cela? + +--N'etait-ce pas la verite; et pouvais-je a ce moment lui tenir un +autre langage? Il desirait t'epouser, tu etais favorable a sa demande, +moi-meme je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: "Arrivez, +je vous attends." Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait +une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre. + +--N'etait-ce pas le mieux? + +--Je ne l'ai pas cru. D'Unieres ne meritait pas cette injure, et je +n'etais pas en disposition d'en faire a un homme tel que lui, que +j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prevenu que nous partions en voyage +par ordonnance du medecin. Il me fallait bien un pretexte. Depuis, nous +sommes restes en correspondance; il m'a ecrit, je lui ai repondu; il m'a +parle de toi, je lui ai donne des nouvelles de ta sante. Nous rentrons, +la premiere personne que je dois voir, c'est lui. + +--Et apres? + +--C'est au present qu'il fallait penser; apres, nous aviserons. + +--Je vous assure qu'il m'est tres penible de me trouver avec M. +d'Unieres. + +--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette +impression penible se calmera et passera.... + +Le mot qui vint sur les levres de Ghislaine fut: Avez-vous donc +l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas +paraitre intervenir dans le choix des invites de son oncle. + +--N'est-il pas a craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unieres vous +entretienne des intentions qu'il avait il y a un an? + +--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir. + +--Alors? + +--Je repondrai ce que tu voudras. + +--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible. + +--J'ai mes idees a ce sujet qui peuvent differer des tiennes; mais +puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne +sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas +etre devenu tout a coup impossible. Il faudrait des raisons et je +n'en ai pas a donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des +echappatoires; les medecins conseillent de ne pas te marier trop jeune; +enfin je gagnerai du temps. + +--Il faudra toujours se prononcer a un certain moment. + +--Il peut arriver que d'Unieres comprenne qu'on ne veut pas de lui et +qu'alors il se retire. + +--Et s'il ne se retire pas? + +--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment serieux, +profond, et dans ce cas ce sera a toi de voir comment tu veux repondre +a cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas a nous preoccuper de +cela. En vertu de certaines idees, dont je sens toute la force, tu crois +devoir renoncer a ton mariage avec d'Unieres.... + +--Avec lui et avec tout autre. + +--Il ne s'agit que de lui presentement; si je ne romps pas ce mariage +brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou +en blessant d'Unieres, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel. + +Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question +entre M. de Chambrais et le comte d'Unieres, et les raisons les +meilleures s'enchainerent pour le justifier: + +Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de +mariage, c'etait d'abord par estime et par amitie pour le mari qui se +presentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'a dix-huit ans Ghislaine +etait parfaitement en age de se marier. Mais quand l'indisposition qui +avait necessite leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des +medecins, il etait revenu sur cette opinion. + +S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvenient se marier a +dix-huit ans et meme a seize, il en est d'autres pour lesquelles les +mariages precoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux +fatigues de la maternite, doivent attendre leur complet developpement +qui, pour la Francaise, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. +Sans doute, Ghislaine n'etait ni chetive ni maladive, cependant elle se +trouvait dans ce cas, et s'il n'etait pas indispensable qu'on attendit +ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait +retarde, mieux s'en trouverait sa sante. + +A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre +moral non moins grave pour M. de Chambrais. + +S'il desirait que Ghislaine se mariat et epousat le comte d'Unieres, il +ne voulait cependant pas la marier a lui tout seul, et sans que par un +choix librement fait elle s'unit a lui. Comment choisir quand on ne +connait personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine +accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas +elle-meme--ce que justement il voulait. De la la vie nouvelle qu'il +avait adoptee: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se +deciderait, ce serait en connaissance de cause. + +--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de +d'Unieres, apres ces explications, le mariage depend de vous et est +entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices, +j'espere que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de +meilleures conditions que vous. + + + +IX + +Pour M. de Chambrais, le comte d'Unieres etait le seul homme qui put +faire revenir Ghislaine sur sa resolution: qu'il ne reussit pas et +qu'elle s'obstinat dans son idee, qu'elle n'etait pas digne de se +marier, elle en arriverait un jour a reconnaitre Claude; a la verite, +tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que +lui donnait sa qualite d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine, +empecher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle +serait libre, et ce jour-la il fallait qu'elle fut mariee. + +Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des +deputes, le comte d'Unieres s'etait deja place a la tete du parti +royaliste. Son election violemment contestee l'avait, des son entree +a la Chambre, amene a la tribune; et aux premieres phrases il s'etait +revele orateur. Il etait facile de contester ce qu'il disait, il etait +impossible de ne pas ecouter avec plaisir la langue qu'il parlait, +abondante, imagee, brillante, incorrecte souvent, diffuse et decousue, +avec des redites et des periodes inachevees, mais originale toujours, +ne ressemblant pas plus a la phraseologie vague des avocats, qu'a la +platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'elan, +passionnee, ne menageant rien, ni les conventions litteraires, ni le +bon gout, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entrainer les +esprits et d'ebranler les coeurs. + +On s'etait regarde, surpris d'abord de cette revelation, charme bien +vite, et son election, qui pouvait etre cassee dix fois, avait ete +validee. Ce fort et ce violent, qui etait aussi un timide, serait +probablement reste longtemps silencieux a son banc; mais ce succes +l'avait oblige a prendre souvent la parole, et toujours il s'etait +montre l'homme de son debut. + +Sans doute ce n'etaient pas la des qualites suffisantes pour se faire +aimer, mais d'Unieres n'etait pas passionne seulement dans ses discours, +et les passionnes enlevent tout: on ne resiste pas a celui qui par sa +propre flamme met le feu a votre esprit et a votre coeur; avec cela beau +garcon, d'une elegance simple, d'une distinction affable, tendre comme +une femme, il entrainerait Ghislaine. + +Sans qu'elle le connut, en vertu d'une affinite mysterieuse, pour +l'avoir rencontre trois fois, elle avait ete a lui; maintenant, quoi +qu'elle voulut, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence +qu'il exercait sur elle etait dans l'emoi qu'elle avait laisse paraitre, +en le voyant sur la liste des invites: indifferent, elle n'eut pas +craint de se trouver avec lui. + +Analysant tres bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de +Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet emoi, +etait la crainte que ce pretendant ne se presentat en fiance; aussi +eut-il voulu prevenir d'Unieres de s'enfermer dans une prudente reserve, +mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient +ete menees a un point si avance l'annee precedente, et quand il lui +disait: "Faites-vous aimer." Il eut fallu entrer dans des explications +telles que le mieux encore etait de s'en remettre au tact de d'Unieres +qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur. + +Ce raisonnement s'etait trouve juste; un invite comme les autres, +d'Unieres, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir +accaparer Ghislaine comme l'eut fait un fiance; et quand, apres le +dejeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc, +il loua discretement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la +premiere fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles put donner +a supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour. +S'il admira ces parterres restes tels qu'ils etaient sortis des mains de +Le Notre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cypres tailles a +l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, +Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allees et les pieces +d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-etre, il etait l'homme de la +tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'etant +trouve en tete a tete un moment avec Ghislaine, il ne parla que des +oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, tres +simplement, sans aucune pedanterie, en caracterisant les oeuvres et +les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste, +pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-meme. + +--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invites partis, il fut seul +avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unieres; n'a-t-il pas ete +parfait? + +Elle fut obligee de convenir qu'il s'etait montre d'une grande +discretion. + +--Plus tu le connaitras, plus tu verras qu'il est parfait en tout. + +Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux levres et qui +etait qu'elle desirait n'avoir pas l'occasion de le connaitre mieux. +Mais elle ne voulait pas gener son oncle dans ses relations. Et en meme +temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlat franchement, +qu'elle dit qu'elle ne voulait pas voir d'Unieres, et son oncle +assurement la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir a +distance s'il lui etait devenu indifferent depuis qu'elle avait renonce +a se marier? Au contraire, s'il ne lui etait pas indifferent, pourquoi +s'obstinait-elle a ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent +qu'elle laissat lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons +qu'elle opposerait a son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne +comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fut +un empechement a ce mariage qu'il voulait. + +Elle dut donc accepter de voir d'Unieres aussi souvent qu'il plut a son +oncle, non seulement a Chambrais ou il n'y eut pas de reunion sans lui, +mais encore a Paris, au Salon, ou elle le rencontra toutes les fois +qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis a +l'Opera, ou son oncle se fit ceder une loge par un de ses amis. + +Ce fut un evenement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit +paraitre dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crepe +blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration +et d'envie a plus d'une femme. + +--Quelle etait cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait, +et qu'on voyait pour la premiere fois a l'Opera? + +Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde +affirmaient que c'etait la niece du comte, la princesse Ghislaine; +d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, +ni ne l'ayant jamais rencontree. + +Le collier trancha le differend; des femmes d'un certain age, qui +avaient ete en relations avec la mere de Ghislaine, reconnaissaient ce +collier fameux par la beaute et la purete des quatre cents perles qui le +composaient: + +--C'est le collier des princesses de Chambrais. + +--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette +importance? + +C'etait le comte qui avait voulu qu'elle portat ce bijou comme il avait +exige la robe decolletee, au grand etonnement et a la grande gene de +Ghislaine qui avait essaye de s'en defendre en lui opposant un de ses +axiomes. + +--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la +toilette etait la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre +distinction? + +--Bon pour la journee le dedain de la toilette, ou quand on ne doit pas +se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire. + +Et il s'en etait tenu la ne jugeant pas a propos de donner ses autres +raisons qui etaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que, +quand le comte d'Unieres viendrait dans sa loge, tout le monde eut les +yeux tournes vers cette loge. + +Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_, +on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte +d'Unieres, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir +les fiancailles "d'une des plus nobles heritieres du faubourg +Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques +du parti monarchique". + +Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait, +non les francais bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond +mepris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas, +en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille +et meme de l'avant-veille, soigneusement plies sous le bras gauche, les +serrant sur son coeur, et les abandonnant ca et la, a mesure qu'elle les +finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre a la trace, comme si elle +avait pris soin de jalonner son passage. + +Trois jours apres la soiree de l'Opera, Ghislaine fut surprise un matin +de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitee un numero +du _Morning Post_, et elle crut, tant etait vive l'agitation de sa +gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle +qu'elle heritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se +facha: + +--Non, mademoiselle, je n'herite point; ce n'est pas de moi qu'il +s'agit, c'est de vous; lisez ce journal. + +Et de son doigt tremblant elle lui designa quelques lignes du _Morning +Post_ en le lui mettant devant les yeux. + +C'etait la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais +reproduisait, mais en la precisant, sinon pour Ghislaine, qui restait +"l'une des plus nobles heritieres du faubourg Saint-Germain", au moins +pour "le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti +monarchique", qui etait nomme tout au long. + +--N'est-il pas etrange que j'apprenne votre mariage par un journal? +demanda lady Cappadoce. + +--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-meme de cette facon? + +Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher +_Morning Post_ put annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si +methodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupefaite. + +--Ce ne serait pas vrai? + +--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle. + +--Il aura ete trompe par quelque journal francais, repondit lady +Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri; +alors, ce n'est pas vrai? + +--Ce n'est pas vrai. + +--Convenez que cette intimite avec M. d'Unieres est bien faite pour +susciter ces bruits de mariage. + +Ghislaine ne repondit pas. Apres un moment d'attente, lady Cappadoce +continua: + +--Je vous felicite, ma chere enfant, que cette nouvelle soit fausse. +Vous connaissez mon opinion sur les mariages precoces: ils sont rarement +heureux, tres rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage +doit etre reflechi. Un mari doit etre choisi, et non pris au hasard. Ce +n'est pas quand elle ne connait ni le monde, ni la vie, qu'une jeune +fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse +entrainer par des considerations futiles: un nez bien dessine, une barbe +soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unieres est +d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais apres? + +--Il me semble qu'il a autre chose. + +--C'est de son role politique que vous voulez parler? Il faudrait voir. + +--Est-ce que la place qu'il s'est faite a la Chambre ne dit pas ce qu'il +vaut? + +--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui etaient de pauvres +caracteres. + +--C'est que justement le caractere chez M. d'Unieres est a la hauteur du +talent. + +--Comme vous le defendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce +ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse. + +--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de facon a en rester +la. + +Si elle etait fachee des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne +se trahissait que trop visiblement, elle ne l'etait pas moins +contre elle-meme. Au lieu de defendre M. d'Unieres et de confesser +maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'ecouter sa +gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait? + + + +X + +Depuis longtemps deja tout le monde admettait que le comte d'Unieres +etait le fiance de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de +leur mariage, et c'etait un etonnement que la date n'en fut pas encore +fixee; cela etait si bien accepte que quelques pretendants, qui avaient +pense un moment a se mettre sur les rangs, s'etaient retires. A quoi bon +perseverer, puisque le choix etait arrete! + +Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne +s'etait encore dite entre eux, bien que l'assiduite de d'Unieres se fut +continues aussi constante a Paris qu'a Chambrais, et qu'il n'eut pas +manque une seule des reunions de chasses en plaine que le comte avait +organisees a l'automne, ni celles des chasses a courre qui les avaient +remplacees en hiver. + +Mais ce n'est pas des levres seulement qu'on dit a une femme qu'on +l'aime; c'est meme rarement de cette facon que les duos d'amour +commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus +rien a s'apprendre. + +Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semble +qu'elle etait disposee a l'ecouter et meme a lui repondre, et toujours +a l'instant ou il allait prononcer le mot decisif, il s'etait arrete, +voyant tres clairement qu'ils n'etaient plus a l'unisson, et que si +elle s'etait abandonnee quelques secondes auparavant, deja elle s'etait +reprise. + +Il se perdait dans ces contradictions qui, surement, n'etaient pas +exclusivement feminines, et avaient des causes que d'autres plus experts +que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui +echappaient. + +A la longue, la situation etait devenue difficile pour lui, et meme +jusqu'a un certain point ridicule, croyait-il. Ce role d'aspirant fiance +ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinat plus +franchement. + +A bout de patience, il se decida a s'en expliquer avec M. de Chambrais +qui, de son cote, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent +toujours au meme point, sans avancer d'un pas. + +--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me +faire aimer, et vous avez ajoute, avec la bienveillance que vous m'avez +toujours temoignee, que cela ne me serait pas difficile, personne +n'etant dans de meilleures conditions que moi. + +--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont meme +plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'etaient a ce moment. + +--Croyez-vous donc que si vous dites a mademoiselle Ghislaine que je la +demande en mariage, elle vous repondra qu'elle m'accepte? + +Le comte fut embarrasse, car ce qu'il croyait precisement c'etait que, +s'il adressait cette demande a Ghislaine dans ces termes, la reponse +qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il +avait risque une allusion a son mariage, c'est-a-dire qu'elle ne pouvait +pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'annee precedente. +Il fallait donc tourner cette difficulte. + +--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et +meme de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspires. + +--Vous le croyez? + +--J'en suis sur. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai +pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer +m'a donne cette certitude, que la facon dont elle me parle lorsqu'il est +question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer. + +--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas a vous dire avec quelle +joie profonde je recois vos paroles, je crois que le moment est venu de +lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission. + +Ce ne fut plus de l'embarras que le comte eprouva, ce fut une gene +inquiete. + +--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrement pour ce mariage, il ne me +reste plus qu'a lui demander le sien. Aussi bien la situation dans +laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas +plus pour nous que pour le monde. + +--Evidemment, repondit le comte, cependant.... + +--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez +parle l'annee derniere pour retarder cette date existent encore; mais je +demande une reponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de +devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me presenter +ouvertement comme son fiance, et j'attendrai. + +Pendant que d'Unieres parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au +pied du mur, se demandait comment sortir de la; ce dernier mot lui +ouvrit un moyen: + +--Pouvez-vous dire cela a Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder +cette question de delai avec elle? + +--Assurement, c'est difficile. + +--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile +de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous +voulez une reponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je +ne traiterai que le point du mariage et ne vous enleverai pas la joie de +lui dire votre amour. + +Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unieres, que +trop dure, il fallait en sortir; rien a attendre de bon a la prolonger, +au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulte etait grande +et la responsabilite lourde pour lui. + +C'etait une lutte a engager, une bataille a livrer, et on pouvait +craindre de la perdre si le terrain n'etait pas bien choisi; avec +une volonte resolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur feru de +certaines idees de devoir comme le sien, il pouvait tres bien rencontrer +une invincible resistance. + +Ce fut a chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour +de Paris a Chambrais, ou il trouva Ghislaine seule au travail dans +l'atelier de sculpture qu'elle avait fait amenager en ces derniers +temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie. + +D'un air indifferent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe +de chiens qu'elle etait en train de modeler, un tablier de serge passe +par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise. + +Il lui adressa quelques encouragements aimables comme a l'ordinaire, +puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invites pour une +partie de peche. + +--M. d'Unieres n'en est pas? demanda-t-elle. + +Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'a amener cette question. + +--Ah! d'Unieres, d'Unieres, dit-il d'un air d'ennui. + +Elle le regarda, surprise de ce ton si different de celui qui etait +toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unieres. + +--Apres tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre. + +--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ebauchoir en l'air, +en regardant son oncle. + +--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unieres... il se marie. + +En prononcant ces mots, il tenait les yeux attaches sur elle, il la vit +palir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais +deja il etait pres d'elle, et avant qu'elle s'abattit il la recut dans +ses bras. + +--Oh! ma chere petite, s'ecria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi. + +En repetant ces deux mots, il l'avait portee sur un fauteuil ou il +l'avait allongee; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte +tout de suite de ce qui s'etait passe. + +--C'etait un piege que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir +employe. Il fallait bien t'amener a avouer ton amour.... + +--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion! + +--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se +trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes. + +Elle avait baisse la tete pour cacher sa honte. + +--C'est precisement parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne +puis pas etre sa femme. + +C'etait une discussion a soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne +la redoutait point: le coup avait ouvert une breche par ou il devait +emporter toute resistance s'il manoeuvrait adroitement. + +--Tu l'aimes et tu ne peux pas etre sa femme! + +--Je ne suis pas digne de lui. + +--C'est la faute qui fait l'indignite: ou est ta faute? + +--Suis-je la jeune fille qu'il suppose? + +Il eut un geste d'impatience: + +--Quelle drole de facon de juger la vie quand on ne la connait pas. +Assurement il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions +sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il +faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne +pas exagerer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute, +tu entends, commet, c'est-a-dire qu'elle participe a la responsabilite +d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en etait ainsi +je t'assure que la statistique du mariage serait changee. Quelle faute +as-tu commise, toi? Ou est ta responsabilite? De quoi es-tu coupable? +Une mauvaise pensee-a-t-elle jamais traverse ton esprit, occupe ton +coeur? As-tu une legerete de conscience, une imprudence de conduite a te +reprocher? + +--J'ai ma fille. + +--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune +fille, la chaste jeune fille que etais il y a deux ans? A-t-elle laisse +une souillure dans ton ame? une trace quelconque en toi? + +--Une honte dans ma vie. + +--Tu deraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant a vouloir toujours +partir du meme point tu arrives a l'absurde: que tu aies participe a +ce qui, s'est passe, tu ne serais que juste en t'accusant et je +t'accuserais moi-meme; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne +serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais +rien de tout cela n'existe. Tu n'as participe a rien. La naissance de +l'enfant est cachee. Alors ou est la faute, ou est la honte? Notre brave +medecin de Palerme me disait quand nous avons quitte Bagaria que tu +etais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie, +j'affirme en mon ame et conscience que tu en es la plus honnete, ne +peux-tu pas me croire? D'Unieres t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de +devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce +serait folie. Reflechis a cela. Songe que si, sous l'influence de cette +folie, tu refusais d'Unieres, on chercherait la cause de ce refus +inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et +surement tu n'echapperais pas a cette honte dont tu parles. + +Elle resta un moment silencieuse: + +--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la +tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai +d'autres aussi.... + +--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! ecoute, et tu comprendras que +l'interet meme de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je +serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi +cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort, +l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte +a notre maison; tu passeras donc une vie miserable dans la lutte, +tiraillee d'un cote, tiraillee de l'autre. Epouse d'Unieres et +j'installe Claude ici avant deux mois. + +--Ici! + +--Dangereux tant que tu n'es pas mariee, l'enfant cesse de l'etre du +jour ou tu es protegee contre une imprudence ou un coup de tete maternel +par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc +te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amene a +Chambrais. Ton garde Lureau ne peut decidement plus faire aucun service; +pour le remplacer, tu prends ce brave garcon dont je t'ai parle, +Dagomer, qui, en defendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un +bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnete garcon qui +m'est devoue; sa femme a toutes les qualites pour faire une excellente +nourrice. Nous installons Dagomer a la place et dans le pavillon de +Lureau, et ils amenent avec eux et leurs autres enfants une petite fille +qui leur a ete confiee... la tienne. + +--Vous voulez.... + +--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combine cet arrangement pour +enlever ton consentement. Aussitot mariee, tu pars pour l'Espagne, ou tu +visites tes parents, et ou ton mari fait sa Couverture et remplit ses +devoirs aupres du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais a Palerme, je +ramene Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emmenage ici, et quand +tu reviens tu peux voir l'enfant a ton gre, en attendant que nous +l'envoyions a Paris pour son education. + +--Oh! mon oncle, mon oncle. + +--Autorise-moi a telegraphier a d'Unieres, et tout cela se realise, tu +fais d'un mot notre bonheur a tous le sien, le tien, le mien et celui de +Claude. + +Comme elle ne repondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il +la vit fremissante. + +--Qu'as-tu? + +--J'ai peur. + +--De quoi! + +--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition. + +--De quoi pourrais-tu etre punie? Quant a ce malheur que tu veux +prevoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne +t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari. + +Comme elle ne repondait pas, il se mit a une table sur laquelle se +trouvaient un encrier et une plume. + +--J'ecris la depeche, dit-il. + + +FIN DE LA DEUXIEME PARTIE + + + + +TROISIEME PARTIE + + + +I + +Dix ans s'etaient ecoules depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix +annees avaient passe pour elle comme pour son mari rapides, legeres, +embellies de tout ce que la fortune, la consideration, l'elevation du +rang peuvent donner de joies et de confiance. + +Elle aimait son mari d'un amour passionne. + +Le comte idolatrait sa femme. + +Et la fierte qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un +etat d'enthousiasme qui melait toujours a leur tendresse une part +d'exaltation. + +Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils +n'en connaissaient pas le calme. + +Une separation de quelques jours exigee par les necessites de la +politique les angoissait comme un malheur; pendant ces separations +ils s'ecrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse +passionnee, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courut +au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur premiere etreinte +ne leur donnassent un vertige. + +Memes idees, memes gouts, meme esprit, meme education; ils n'etaient +vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un +regard, exprimant bien souvent ensemble la meme pensee, en se servant +des memes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude +a l'avance d'un accord parfait. + +Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques, +discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus +grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas +toujours se conformer a ce qu'elle lui avait conseille--ce qui etait +rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de +respect. + +Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'etait +mieux qu'en egale qu'il la traitait, c'etait en superieure: elle se +montrait en tout d'une intelligence si large, si sure, si equilibree, +d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance +dans son esprit, tant de foi dans son coeur! + +Chambrais etait leur residence favorite pour plusieurs raisons, dont la +principale etait qu'ils s'y trouvaient plus etroitement unis; et leur +sejour s'y partageait en deux series bien distinctes: l'ete, pour le +repos et l'intimite; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le +monde et les grandes receptions. + +Mais c'etait l'ete qu'ils preferaient; et ils passaient alors deux mois +en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient +seulement troubler de temps en temps, car ces visites etaient limitees +par eux, de facon a ce qu'ils pussent revenir, sans avoir ete +serieusement distraits, a la solitude qui leur etait chere et dont ils +tiraient de si profondes jouissances. + +C'etait a cette epoque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de +leurs tendres causeries. La rosee a peine bue par le soleil, alors +que le matin avait encore toute sa fraicheur, Ghislaine, habillee de +flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son +mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine. + +Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme +un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se +terminaient par un hymne de gratitude a la Providence, qui leur donnait +un tel bonheur. + +Que de fois, s'arretant tout a coup, le comte avait pris les deux mains +de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement +murmure qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la venerait, qu'elle +etait sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil. + +Alors elle se defendait, un peu serree au coeur et confuse: + +--Non, disait-elle, c'est trop. + +Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son emotion et, +dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondement il etait +aime. + +Souvent ils ne rentraient que pour le dejeuner, fortifies tous deux dans +leur amour, contents de ce qu'ils s'etaient dit et ayant toujours fait +en eux quelque decouverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle +raison de s'aimer davantage. + +Quand il devait parler a la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris +et il l'installait lui-meme dans une tribune, puis quand il avait pris +place a son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux +vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caracteristique +qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver. + +Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la +reponse qu'elle voulait. + +Enfin, le president prononcait les mots sacramentels: + +--M. le comte d'Unieres a la parole. + +Elle sentait son coeur s'arreter et une chaleur lui bruler les +paupieres; elle connaissait les points principaux de son discours, mais +comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les +interruptions et le boucan? + +Car, malgre l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'etait par un +tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole. + +Jusqu'a la mort du Roy, il s'etait tenu enferme dans le royalisme le +plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberte de conscience, il +avait incline vers une sorte de socialisme chretien qui, dans ses elans +populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extreme gauche +en meme temps qu'il consternait ses amis de la droite. + +Quel serait l'accueil de ce jour? C'etait ce qu'on pouvait se demander +chaque fois qu'il prenait la parole: de quel cote viendraient les +applaudissements? Duquel les exclamations ou les huees? + +Cependant, il etait a la tribune les bras croises, les yeux leves et +tournes vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu a peu +le silence s'etablissait et il commencait. + +Quelle emotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant +au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'a elle; mais aussi quand la +Chambre entiere restait attentive, quelle fierte! + +Et le soir, en revenant a Chambrais, dans leur coupe, ils se tassaient +l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa +gloire dans cette etreinte; et alors, s'entrainant, se repondant, ils +faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que +le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa +conscience. + +Les d'Unieres etaient devenus un modele qu'on citait chez tous dans leur +monde: leur amour; la beaute et la vertu de la femme, la fidelite et le +talent du mari forcaient la bienveillance et meme l'admiration. + +Aucun point faible ou l'on put les prendre. Si leur genre de vie, a +la campagne comme a Paris, etait princier et fastueux, digne de leur +fortune et de leur rang, la charite n'y perdait rien. Pas un lendemain +de fete qui ne fut le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile ou la +comtesse d'Unieres n'eut sa place. Leur existence dans les plus petits +details etait l'application meme de leurs principes. + +Ils ne voulaient pas etre riches pour eux seuls: et il fallait que ceux +qui les entouraient, qui dependaient d'eux eussent leur part de cette +fortune: c'etait loin, tres loin que leur responsabilite s'etendait a +cet egard. Que de gens ils avaient soutenus, consoles, releves! Que de +devoirs ils s'etaient imposes quand ils auraient pu si bien passer a +cote d'infortunes et de miseres qui ne les touchaient pas directement, +en detournant la tete, et dont ils prenaient la charge par cela seul +bien souvent que le hasard les leur avait revelees! + +On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et +le mot n'etait que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le +souci de sa dignite et de son rang, sans qu'on put jamais remarquer +une preoccupation d'economie ou d'egoisme, pas plus qu'une negligence +d'etiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout etait largement mene, +et s'il n'etait pas a Paris d'equipages aussi parfaitement tenus que +les leurs, il n'y avait pas de maison ou l'urbanite, la politesse, la +simplicite des manieres, l'affabilite, fut poussee aussi loin, sans que +la correction la plus irreprochable en souffrit en rien. + +Pour ces raisons et pour leurs merites personnels leur situation etait +exceptionnelle, admiree, respectee; on ne touchait pas aux d'Unieres, +c'etait un honneur d'etre recu par eux, de les recevoir, de les imiter. +Malgre leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on etait +sur de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unieres +s'etait occupee de quelque chose, avait accepte quelqu'un, s'etait +montree quelque part, on emboitait le pas derriere elle, sans meme +songer a se retourner; quant a juger, a critiquer, c'eut ete un crime +que personne ne s'etait encore aventure a commettre. + +Comment la blamer quand on ne pensait qu'a la copier! Paris a de ces +engouements; il y a des periodes ou il est de bon ton d'etre grasse +parce qu'une femme tres en vue est grasse, d'autres ou il est desirable +d'etre maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et +dans un certain monde une femme n'etait reconnue jolie et elegante que +si sa beaute pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unieres. On +se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait meme fait adopter +l'extreme simplicite de ses toilettes, taillees dans des lainages +souples aux couleurs neutres, dont les facons ne subissaient jamais les +exagerations de la mode. + +Pendant ces dix annees de bonheur, un seul nuage etait venu assombrir +leur ciel radieux: huit ans apres leur mariage, ils avaient perdu M. de +Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse a courre, le +comte avait ete renverse par son cheval tombe avec lui, et blesse a la +poitrine d'un coup de pied. Il avait gueri de cette blessure, ou plutot +il en avait paru gueri, mais une myocardite chronique en etait resultee +qui, au bout de quelques mois, avait amene la mort. + +M. de Chambrais n'avait pas attendu d'etre malade pour assurer l'avenir +de Claude, comme il l'avait promis a Ghislaine, et des le lendemain de +l'installation de l'enfant aupres du garde Dagomer, il avait depose, +chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa +legataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette +fortune qu'a sa majorite ou a son mariage. + +Quand il s'etait senti condamne, il n'avait pas davantage attendu trop +tard pour dire a Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sut, mais, avec ce +sentiment de prevenance qui avait toujours ete sa regle, il l'avait fait +de facon a ce qu'elle ne put pas supposer qu'il se savait perdu. + +--Me voila malade, ma chere petite, et bien que j'aie l'espoir que ce +n'est pas grievement, j'ai une precaution a prendre, une recommandation +a t'adresser que je ne veux pas differer. Si je devais partir--mais, +rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais, +j'aurais cette supreme consolation de te laisser la plus heureuse des +femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde +de plus heureuse, que toi? + +--Certes non, mon bon oncle. + +--Il serait donc absurde de prevoir que ce bonheur puisse etre menace un +jour. Et je ne le prevois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que +sage de prendre toutes les precautions meme contre l'impossible et +l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une +position critique, j'ai depose chez notre notaire, Me Le Genest de La +Crochardiere, des pieces qui pourraient te servir. + +Deja bouleversee, Ghislaine perdit contenance: + +--Il est revenu, murmura-t-elle. + +--Non; je te jure meme que je ne sais pas s'il est encore vivant malgre +les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu +depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui, +toutes les probabilites sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas a +craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour +ta defense, je l'ai deposee chez notre notaire avec cette mention: +"Piece a remettre a madame la comtesse d'Unieres, si elle la reclame; si +cette reclamation n'a pas lieu, la bruler sans la lire, apres la mort de +madame d'Unieres." Et je suis sur que cette reclamation n'aura jamais +lieu. + + + +II + +La mort de M. de Chambrais avait change la situation et l'etat de +Claude. + +Jusqu'a ce moment elle avait vecu chez les Dagomer sans que personne eut +a s'occuper d'elle--au moins au point de vue legal. + +Quelle etait cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait +pas a le savoir; arrivee a Chambrais en meme temps que les Dagomer, on +l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus +attention a elle qu'a ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni pere ni +mere, croyait-on, et encore n'en etait-on pas bien sur. + +La seule chose en elle qui eut provoque la curiosite et meme parfois +quelques questions aux Dagomer, etait l'interet que lui temoignait M. de +Chambrais. + +On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler +qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou a peu pres. A la verite, +madame Dagomer aurait pu raconter comment, a Marseille, une femme qui +avait prononce quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui +avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommande +le silence la-dessus, et elle le gardait, son interet etant de se taire: +pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas a se voir enlever une +enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux. + +Madame d'Unieres aussi s'etait occupee de cette petite, c'est-a-dire que +plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant a l'enfant, lui +donnant des jouets, des vetements, des fruits, des friandises, mais quoi +d'etonnant a ce que la niece continuat l'oncle et le suppleat dans ses +soins et ses attentions pour lesquels il etait peu fait? + +D'ailleurs ce n'etait pas seulement pour cette petite que madame +d'Unieres se montrait bonne et genereuse; elle l'etait egalement pour +les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi +sans doute de n'en avoir pas elle-meme. Personne n'avait pu remarquer si +sa voix, lorsqu'elle s'adressait a Claude, avait des intonations plus +tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard etait plus +emu, plus caressant, plus maternel; il eut fallu pour cela des facultes +d'observations ou des soupcons que n'avaient point les gens qui, par +hasard, s'etaient rencontres avec elle chez son garde, lorsqu'elle +s'entretenait avec la petite ou la caressait. + +Pendant huit annees, bien fin eut ete celui qui eut trouve quelque +mystere a chercher dans l'existence de cette petite fille qui +grandissait a cote de ses freres et soeurs, et se confondait avec eux +comme s'ils eussent eu tous le meme pere et la meme mere; aussi solide +qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lachant ses sabots pour mieux +courir, et parlant en j'_avons_ et j'_etons_ comme une vraie paysanne +de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de +l'affection que lui temoignait M. de Chambrais pour etablir sa +superiorite sur ses camarades. + +Mais a la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'etait rien +parce qu'elle n'avait rien, etait devenue, de par l'heritage qui lui +tombait, un personnage. + +Il avait fallu lui creer un etat-civil, et l'acte de naissance manquant, +on l'avait remplace par un acte de notoriete, qui, se basant sur une +piece trouvee dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus +qu'elle n'avait reellement, la faisant naitre en septembre au lieu de +fevrier. + +Puis on lui avait institue un conseil de famille compose de gens +d'affaires, avec tuteur, subroge-tuteur, et toute la mecanique +judiciaire s'etait mise en marche pour elle. + +De l'enfant qui s'elevait ignoree par les Dagomer, on avait pu ne pas +s'occuper, mais il n'en devait pas etre de meme de l'heritiere du comte +de Chambrais. + +Pendant que les gens d'affaires reglaient la situation legale de Claude, +Ghislaine n'avait pas a intervenir: qu'eut-elle fait, qu'eut-elle dit, +et meme qu'eut-elle compris? Son oncle avait pris toutes les precautions +que ses conseils lui avaient indiquees, et elle pouvait avoir toute +confiance dans ceux qu'il avait lui-meme choisis pour surveiller +l'execution de ses volontes. + +Mais il n'en avait pas ete de meme quand le conseil de famille, d'accord +avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude. + +Heritiere de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M. +de Chambrais avait tres gaillardement depensee, Claude ne pouvait pas, +semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait +la mettre dans un couvent ou elle recevrait l'education qui convenait a +la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait +presque doublee par l'accumulation des interets; mais par raisons de +convenances, on n'avait pas voulu decider quel serait ce couvent, s'en +remettant, pour ce choix, a la comtesse d'Unieres, dont on demandait +l'avis. + +L'avis de Ghislaine avait ete qu'on devait la laisser encore a +Chambrais: elle savait que son oncle desirait que Claude n'entrat pas +au couvent avant dix ans,--ce qui etait vrai d'ailleurs, cette question +ayant ete agitee et resolue entre eux depuis longtemps,--et elle +trouvait que la volonte de son oncle devait etre respectee. Sans doute +l'instruction de l'enfant devait etre commencee: mais il semblait +qu'elle pouvait l'etre des maintenant, sans qu'on la mit au couvent tout +de suite, ou sans qu'on l'envoyat a l'ecole communale, ce qui ne serait +pas decent. + +Lors de son mariage, Ghislaine s'etait bien entendu, separee de lady +Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle +en avait si souvent exprime le desir, avait annonce son intention de +rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli +l'heritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays +que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance. +Jusque-la elle supporterait son exil avec dignite, quelque part dans un +village aux environs de Paris, dont le climat convenait a sa sante,--le +climat etait la seule chose qu'elle acceptat sans critique en France--et +ou elle pourrait cacher sa mediocrite. + +Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert +dans le village une maisonnette qui, habitee autrefois par l'intendant, +etait libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptee. Installee la +depuis huit ans, elle y vivait en attendant son heritage, partageant son +temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes +dans le jardin potager et les serres du chateau, pendant lesquelles elle +choisissait les legumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi +que les fleurs qui devaient decorer son salon, ou Ghislaine seule lui +faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait +le chateau, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons +pour le voir passer portant sur sa tete une manne pleine de legumes, +de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la +"vieille Anglaise," racontait-il, lui eut jamais adresse un remerciement +ou donne un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas +l'education de Claude? + +Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'etait rebiffee, outragee +evidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des +lecons a une gamine qui avait ete elevee avec des paysans! Si elle avait +consenti a accepter une position subalterne, c'est qu'elle la placait +aupres d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un +rang des plus eleves dans la noblesse francaise des le dixieme siecle +et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons +souveraines.... + +Comme elle debitait cette reponse avec sa dignite des grands jours, tout +a coup elle s'etait arretee en souriant: + +--Il est vrai que les probabilites disent que cette enfant est aussi une +Chambrais. + +Ghislaine, stupefaite, avait detourne la tete. + +--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce +cher comte; les hommes ont en France des libertes qu'il faut bien +admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le +suppose, il est le pere de cette petite, la position se trouve changee: +ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais. + +Des la que Claude etait une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter +la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptee +qu'elle avait propose de prendre l'enfant chez elle, de facon a la faire +travailler du matin au soir, en dirigeant son education qui laissait si +fort a desirer et sur tant de points. + +Mais c'etait plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert +depuis si longtemps de la secheresse de son ancienne gouvernante, ne +pouvait pas accepter que sa fille en souffrit a son tour. Le contraste +serait trop rude de passer de la liberte dont elle jouissait chez les +Dagomer, a l'assiduite rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce. +Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idee; elle etait +aimee par son pere et sa mere nourriciers qui etaient l'un et l'autre +de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses freres et +soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle +ne serait point aimee, et condamnee a une tenue correcte, elle devrait +perdre toute initiative. + +Se retranchant derriere la volonte de son oncle, elle n'avait donc pas +accepte cette proposition d'internat, et Claude etait venue simplement +travailler quatre heures par jour--ce qui s'etait trouve deja si dur +pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des revoltes. + +--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce a Ghislaine, +mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduite viendra. + +Sauvage, elle ne l'etait pas seulement pour le travail, elle l'etait +aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti a +donner des lecons a une enfant habillee en paysanne, on mettait a Claude +une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines +soigneusement lacees, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre +heures de travail, elle restait figee dans cette tenue sous l'oeil +vigilant de la gouvernante. Mais aussitot rentree, en un tour de main, +elle se debarrassait de sa belle robe, denouait son ruban, lachait ses +bottines et, reprenant ses vetements de tous les jours, son casaquin et +ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois denicher des nids, ou +bien, la faucille a la main, couper de la fougere et de l'herbe pour ses +vaches, rapportant sur sa tete la botte qu'elle venait de faire, sans +souci d'emmeler ses cheveux tout a l'heure si bien peignes. + +Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait +en cet attirail dans une allee de la foret. + +--Une fille a laquelle elle donnait ses lecons! + +Et a dix reprises elle avait dit et explique a Ghislaine qu'on ne ferait +rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans: + +--Une sauvage! + + + +III + +L'age fixe par Ghislaine elle-meme pour mettre Claude au couvent etait +passe depuis plus d'un an, et cependant l'enfant etait encore chez les +Dagomer. + +Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduite et +l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, etait cependant +vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout a +coup change; il avait semble que cette intelligence et cet esprit +s'alourdissaient, l'attention manquait, meme pour ce qu'elle aimait; en +meme temps un arret dans le developpement physique se produisait, elle +devenait grele et palissait, elle mangeait mal. + +Inquiete, Ghislaine avait appele son medecin de Paris, et celui-ci, la +rassurant, avait ordonne simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de +travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'etait en +faire une paysanne, le reste viendrait plus tard. + +Dans ces conditions, il ne pouvait pas etre question de la mettre au +couvent, et les heures des lecons de lady Cappadoce avaient ete reduites +de quatre a deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt +minutes. + +Mais la paysanne que Claude avait ete, comme les filles de Dagomer, +jusqu'a neuf ans, ne s'etait pas tout de suite retrouvee, et meme il +avait paru a Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire +vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady +Cappadoce. + +Un jour qu'elle etait arrivee sans que personne se fut trouve la pour +la voir venir, elle l'avait apercue du dehors dans la cuisine du garde +Claude, a cheval sur une chaise renversee: elle se tenait assise de +cote, et au bas de sa jupe courte trainait un morceau d'etoffe faisant +queue; a la main, elle tenait une baguette de coudrier qui etait une +cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui +trotte, elle criait de temps en temps: "Hop! hop!" + +--Que fais-tu donc la? demanda Ghislaine en entrant. + +Claude n'etait pas timide avec Ghislaine, ayant tres bien compris que +tout lui etait permis, aussi, apres le premier moment de surprise, ne se +gena-t-elle pas pour repondre franchement en souriant: + +--Ma promenade au Bois. + +Ghislaine fut stupefaite, n'ayant pas imagine que Claude savait ce que +c'etait que le Bois. + +--Ah! tu vas au Bois? + +--Mais oui. + +--Souvent? + +--Toutes les fois que j'en ai la liberte. + +--Et quand as-tu cette liberte? + +--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule. + +--On te defend donc d'aller au Bois? + +--Non, mais les autres se moquent de moi. + +Ghislaine pensa que les autres, c'est-a-dire les filles de Dagomer, +avaient bien raison, mais elle ne dit rien. + +--Tu sais ce que c'est que le Bois? + +--Bien sur; c'est une promenade ou les gens du monde se rencontrent, ou +l'on se montre ses toilettes, ou se font les grands mariages. + +Ghislaine ne put s'empecher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une +voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait +pas etre intimidee par ce rire. + +--Et qui t'a parle du Bois? demanda-t-elle du meme ton affectueux. + +--C'est lady Cappadoce. + +--A propos de quoi? + +--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon +col, elle me dit: "Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous +vous tenez ainsi." + +--Tu voudrais aller au Bois? + +--Oh! oui. + +--Pourquoi faire? + +--Pour me promener donc, pour voir. + +--Tu t'ennuies ici? + +--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent. + +--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois. + +--Je ne resterai pas toujours au couvent. + +--Certes, non; a moins que tu ne le veuilles. + +--Je ne le voudrai pas; je me marierai. + +--Ah! tu penses a te marier? + +--Mais oui, quelquefois, et meme souvent, je voudrais avoir un mari pour +qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni pere ni mere, et je voudrais +etre aimee. + +--Moi, je t'aime! + +--Vous etes la comtesse d'Unieres! + +Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille +habituee a se faire une idee presque surnaturelle, religieuse, de cette +comtesse d'Unieres si loin d'elle. + +Ghislaine fut remuee jusque dans les entrailles; c'etait donc vrai +qu'elle etait bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son +ignorance, n'admettait meme pas que cette distance put etre jamais +franchie. + +Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre +bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres; +personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une +faiblesse, elle qui toujours s'etait si rigoureusement observee; +d'un mouvement passionne, elle attira sa fille sur sa poitrine et, +longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne +comprenait pas. + +Puis tout a coup le sentiment de la realite lui revenant, elle s'arreta +brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser. + +--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime +bien. + +--C'est vrai, mais il n'est pas mon pere. + +--On n'a pas toujours une mere et un pere; a ton age je n'avais plus les +miens. + +--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi.... + +C'etait la un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulut le +continuer, chaque parole de Claude lui etait une blessure. + +--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutot pour changer l'entretien +que par curiosite reelle, quelle etrange odeur! + +Claude se troubla. + +--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une +pommade; est-ce une eau? + +Elle lui flaira les cheveux et le visage. + +--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mange des +bonbons? + +--Non. + +--Est-ce que tu ne veux pas me repondre? Il n'y a pas de mal a manger +des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des +petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est? + +Claude hesita; enfin elle se decida: + +--C'est de la cire. + +--Quelle cire? + +--De la cire a cacheter les lettres. + +--Tu manges de la cire a cacheter? Quelle idee! + +--C'est tres bon; ca fait une pate. + +--Une mauvaise pate. + +--Et puis, c'est amusant, ca colle aux dents. + +--Ou as-tu eu de la cire? + +--J'en ai pris chez lady Cappadoce. + +--Comment t'est venue cette idee? + +--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau +de cire dans ma bouche sans penser a rien; ca m'a paru bon; j'ai +continue; j'aime mieux ca que les meilleurs bonbons. + +--Mais tu peux te rendre malade, chere petite; la cire a cacheter n'est +pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger? + +--Oh! + +--Tu me feras plaisir. + +Claude la regarda un moment profondement dans les yeux: + +--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle. + +--Grand plaisir. + +--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets. + +Ghislaine, en redescendant au chateau, se trouva troublee et emue. + +Il etait rare qu'elle eut l'occasion d'etre seule avec Claude et put +l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir +a craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui etait permis d'en +montrer. + +Que de revelations dans cette entrevue d'une demi-heure! + +N'etait-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour +etre aimee! N'etait-ce pas ainsi qu'elle-meme revait et raisonnait, +enfant, quand elle se desolait de sa solitude? La pauvre petite aussi +souffrait de cette solitude et, detournant les yeux d'un present triste, +les fixait sur l'avenir, que son imagination lui representait tout plein +de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces reveries, +ces regards jetes en avant; et par la elle trouvait entre sa fille et +elle, des points de ressemblance qui la rassuraient. + +Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'etait-elle demande ce +qu'elle serait: fille de sa mere? fille de son pere? Et la question +etait assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, +regards, attitudes, gouts, dispositions, idees, humeur, caractere, +nature, tout lui avait ete matiere a observation. Claude etait une vraie +brune avec les cheveux ondules, mais cela ne tranchait rien, car si +elle-meme l'etait, lui aussi avait les cheveux noirs frises. + +Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire +ranger d'un cote plutot que de l'autre, car l'expression du visage, +generalement melancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie, +pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait +ete potelee, mais voila qu'avec l'age elle tournait a la maigreur et a +la secheresse de son pere. + +Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une facon si particuliere et ce +desir de mariage etaient quelque chose de caracteristique qui pouvait +faire pencher la balance du cote maternel, si l'histoire de la cire a +cacheter n'etait pas venue la relever. Assurement, ce n'etait pas +un fait insignifiant que cette perversion de gout. Jamais, dans son +enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries, +tandis que chez lui elles etaient typiques. Combien en retrouvait-elle +maintenant dont le souvenir precisement lui etait reste, parce qu'elles +etaient aussi etonnantes que cette passion pour la cire a cacheter. + +De la son trouble et son emoi: justement parce que Claude tenait de son +pere par plus d'un cote, il aurait fallu qu'elle fut surveillee avec une +sollicitude de tous les instants et redressee: l'education corrigerait +la nature; en lui montrant ou conduisait le mauvais chemin, en la +mettant dans le bon, elle suivrait celui-la. + +Une mere seule pouvait avoir une main assez ferme en meme temps qu'assez +douce pour cette tache; et elle ne pouvait pas se montrer mere pour +Claude. + +De la aussi son inquietude de conscience en se demandant si jusqu'a ce +jour elle avait fait tout ce qu'elle devait. + +Certes il etait impossible que les conditions d'habitation pussent etre +meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde, +vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa facade de pierres +et de briques, bien exposee a la lisiere du parc et de la plaine, +abritee l'hiver, ombragee l'ete, entouree de communs qui abritaient deux +vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de +legumes; et, puisque les medecins voulaient qu'elle vecut en paysanne, +nulle part elle n'eut ete mieux que la. + +De meme il etait impossible qu'elle eut un meilleur pere nourricier +et une meilleure mere que les Dagomer, qui etaient de braves gens, +honnetes, reguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne +faisaient aucune difference entre elle et leurs vrais enfants. + +Enfin l'institutrice qui la faisait travailler etait celle-la meme qui +l'avait elevee, un peu seche il est vrai, rigide, austere, cependant +pleine des plus hautes qualites. + +Mais etait-ce assez! + +Quand dans cet entretien elle avait dit a Claude qu'on n'a pas toujours +un pere et une mere, l'enfant lui avait repondu d'un mot qui ravivait +tous ses doutes: "Vous avez connu les votres." + +Qui savait l'influence que le souvenir de ce pere et de cette mere aimes +et respectes avait eu sur sa destinee, tandis que Claude seule, depuis +sa naissance, ne subissait que celle de la nature? + + + +IV + +Quand Ghislaine avait ete un jour a la maison de Dagomer pour voir +Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne +fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop repetees, +deviendraient inexplicables; elle devait etre prudente, elle voulait +l'etre. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une +raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tint pas la parole qu'elle +s'etait donnee et manquat a sa promesse. + +Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide +coup d'oeil dans la maison; elle n'echangerait qu'un mot avec Claude; +peut-etre meme ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait. + +Et de meme qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller a la +maison du garde, de meme elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil +et du seul mot. Arrivee devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et +le temps passait sans qu'elle en eut conscience: toujours elle avait des +questions a adresser a Claude, des recommandations a lui faire. + +Elle avait bien essaye de la rencontrer chez lady Cappadoce a l'heure +des lecons, sous pretexte de savoir comment elle travaillait, mais elle +avait du y renoncer bientot. Chez les Dagomer, on pouvait s'etonner +qu'elle vint si souvent, mais c'etait tout, on n'allait pas au dela de +cet etonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce +qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en etait +autrement. + +La premiere fois, la gouvernante avait ete flattee que l'ancienne eleve +voulut assister a la lecon de la nouvelle, et elle avait donne a cette +lecon une importance considerable--elle avait pionne. Mais a la seconde +elle avait ete surprise. A la troisieme, son esprit curieux avait +travaille la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui +la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer +aux investigations de cette curiosite qui enregistrait les remarques les +plus insignifiantes avec une implacable memoire. + +D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours ou le +comte allait a Paris sans elle, il en resultait que celui qui le premier +aurait pu s'en etonner et s'en plaindre devait les ignorer. + +Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tot qu'elle ne +l'attendait, et ne la trouvant pas au chateau, en amoureux presse et non +en mari jaloux, il avait demande ou elle etait pour la rejoindre au plus +vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'etait la verite, +le domestique qu'il interrogeait avait repondu que madame la comtesse +etait sortie, et qu'elle avait pris l'allee du pavillon du garde +principal. De meme, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait +aussi souvent parle de ces visites: "C'est ce que madame la comtesse m'a +dit hier en venant voir la petite." + +"Voir la petite", il semblait que Ghislaine ne pensat qu'a cela; et +comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en +etonnait point, pas plus qu'il n'etait surpris qu'elle ne lui en dit +rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence. + +Longtemps il avait balance s'il ne lui en parlerait pas le premier, et +un jour enfin il s'etait decide: + +--Vous venez de chez Dagomer? + +--Oui. + +--Comment va Claude? + +--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins. + +--Elle n'est evidemment pas faite pour la vie de couvent. + +--Je ne crois pas. + +--Pourquoi l'y mettre? + +--C'est la volonte du conseil de famille. + +--Etes-vous pressee de rentrer? + +--Pas du tout, repondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui +semblait etre le prelude d'une explication. + +--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus +long; le temps est doux. + +En effet, la fin de la journee etait sereine, et le soleil qui +s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumiere doree; +deja une fraicheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la +chaleur, recommencaient leurs chansons qui seules troublaient le silence +du parc. + +Ils marcherent un moment cote a cote, Ghislaine se demandant, le coeur +serre, quelle allait etre cette explication qui, assurement porterait +sur Claude, s'efforcant de ne trahir son emotion ni par un mot qui lui +echapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posee +sur le bras de son mari. + +--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il. + +Lorsqu'ils n'etaient point en tete a tete et pour les choses banales +de la vie ordinaire, leur habitude etait d'employer le "vous"; au +contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui etait tendresse, +ils se tutoyaient. + +--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversee. + +--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraitre, +plus profonde. + +Elle hesita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer +son regard et les tenant fixes sur sa main qu'elle sentait fremir. + +Cependant il fallait repondre: + +--Il est vrai, dit-elle. + +--Pourquoi t'en defendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras +point que tu ne t'en caches pas? + +Elle ne repondit pas, incapable de trouver un mot. + +--Vois comme te voila emue; c'est cette emotion dont tu n'es pas +maitresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donne +l'eveil. Je me suis demande ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherche. + +Si doux que fut l'accent de son mari, elle se sentait defaillir. + +--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au +sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'a la mort de ton oncle mon +observation ne me conduisait qu'a des contradictions; c'est le testament +de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie. + +C'etait en vain que Ghislaine cherchait a comprendre; les paroles +etaient terribles, le ton etait affectueux et tendre comme a +l'ordinaire. + +Il continua: + +--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de +suite franchement, cela eut tranche la situation. Je ne l'ai pas fait, +retenu par un sentiment de reserve envers ton oncle et plus encore +envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi. + +Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son +mari, lui avouer la verite? Elle s'arreta un moment, les jambes cassees +par l'angoisse. + +Mais il poursuivait, l'entrainant doucement dans l'allee ou, sur la +mousse veloutee, elle trainait les pieds sans avoir la force de les +lever. + +--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave, +mais.... + +Elle trebucha. + +--Appuie-toi sur moi, dans ton emotion tu ne regardes pas a tes pieds; +vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaitrais pas ta +tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. +Revenant a notre sujet, je disait donc que par le seul fait de +l'institution de Claude comme legataire universelle, M. de Chambrais +l'avait reconnue pour sa fille. + +--Ah! + +--....Et que dans ces conditions tu n'as pas a cacher les sentiments +affectueux qu'elle t'inspire. + +Elle etait eperdue, affolee, un soupir de soulagement s'echappa de ses +levres contractees. + +--Evidemment j'aurais du m'expliquer avec toi la-dessus, le jour meme de +l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le +repete, par un sentiment de respect pour la memoire de ton oncle; mais +aujourd'hui ce respect, exagere, j'en conviens, n'est plus de mise, et +ce n'est pas porter atteinte a cette memoire que d'accepter une parente +connue de tout le monde... a un certain point de vue c'est le contraire +plutot; n'est-ce pas ton sentiment? + +--Oui... sans doute; je n'ai jamais pense a cela. + +--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament +pour t'attacher a l'enfant, il est certain que la parente n'a pas ete +tout d'abord la cause exclusivement determinante de ton affection; si +tu as ete a elle inconsciemment pour ainsi dire, ca ete parce que nous +n'avons pas d'enfants; ton affection a ete celle d'une maternite qui n'a +pas d'aliment. Est-ce vrai? + +--Peut-etre; je ne sais. + +--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu +sur un meme objet, il y ramene tout; il est donc tout naturel que tu te +sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, +avant meme de soupconner que c'etait a la fille de ton oncle que tu +t'attachais, a ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation +change. + +Il s'arreta, et lui prenant les deux mains, il la placa en face de lui, +de maniere a plonger dans ses yeux: + +--Chere femme, chere bien-aimee, dit-il d'une voix vibrante de passion, +toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que +j'adore, que je venere, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, +toute mon esperance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passe, tu +n'admettras jamais la pensee, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse +se cacher un reproche detourne, ou meme une plainte. Si le chagrin de +notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende +responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre +moi-meme, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme. +N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou +tout au moins d'en tromper l'impatience? + +Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait +pas. + +--Tu ne vois pas comment? + +--Non. + +--En prenant Claude. + +Elle poussa un cri. + +--N'est-ce pas tout naturel? En realite, cette petite est ta cousine +et par la mort de son pere tu te trouves sa seule parente, sa mere en +quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort +de M. de Chambrais, d'instinct, malgre toi, mais poussee par une force a +laquelle tu voulais en vain resister, tu as ete cette mere pour elle. En +realite, c'a ete en te defendant, en te cachant, comme si tu faisais +mal et te le reprochais; mais enfin il en a ete ainsi: une vraie mere +n'aurait pas ete meilleure, plus affectueuse, plus prevenante, plus +devouee que tu ne l'as ete; plut a Dieu que tous les enfants en eussent +d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idee m'est venue que tu sois +cette mere, franchement; pour cela il n'y a qu'a prendre l'enfant avec +nous. + +--Tu veux! + +--Moi aussi je l'ai visitee souvent en ces derniers temps, je l'ai +etudiee: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour etre +heureuse il ne lui manque que d'etre aimee; toi et moi nous pouvons la +faire heureuse. + +Le saisissement avait ete si profond que Ghislaine resta quelque temps +sans trouver un mot: sa fille lui etait rendue; aux yeux de tous, elle +devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, +les caresses les plus tendres lui etaient permises; plus de sourdine a +la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'elever, la former. +Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnee quel bonheur! + +Dans un elan passionne, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute +palpitante elle le serra dans une vive etreinte: + +--Oh! cher Elie, que je t'aime; quel coeur que le tien! + +Il s'etait penche vers elle, et sur ses levres il mit un long baiser. + +Cette caresse la rappela a la realite; elle n'etait pas que mere, elle +etait femme aussi; ce n'etait pas seulement a sa fille qu'elle devait +penser, c'etait encore et avant tout a son mari, a l'homme qui l'aimait +et qu'elle aimait. + +Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit; +pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer? +Etait-ce loyal? + +Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser +le bonheur de ce mari? + +Son angoisse l'etouffait. + +Cependant il fallait repondre: + +--Non, dit-elle d'une voix brisee, cela est impossible. + +--Et pourquoi? + +--Personne ne doit etre entre nous; notre enfant a nous, si nous en +avons un, oui; un autre, jamais. + +--Je croyais aller au-devant de ton desir. + +--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondement touchee; mais +c'est a moi d'etre sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la +surveillerai de plus pres. Je serai sa mere, si tu le permets: toi, tu +ne dois pas etre son pere. + + + +V + +Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontre Soupert, +ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages +environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, +attable avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient echange une +parole. + +Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses +grandes manieres d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'etait tout. + +Elle qui etait l'affabilite meme avec tout le monde n'avait jamais fait +arreter sa voiture quand elle l'avait rencontre seul sur la route, +et dans son salut se montrait une reserve qui aurait tenu Soupert a +distance s'il avait eu la pensee de s'imposer. + +Pourquoi cette reserve avec lui? Plus d'une fois il se l'etait demande, +ne pouvant pas deviner le sentiment de gene et meme de honte qu'il +inspirait a son ancienne eleve; mais pour ne pas trouver de reponse +a cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir a cette +ancienne eleve, dont il parlait toujours avec plaisir. + +--Je lui ai donne des lecons, a la comtesse d'Unieres, quand elle etait +princesse de Chambrais, et vraiment elle etait douee pour la musique. +Quand ces lecons m'ont ennuye, je me suis fait remplacer par un garcon +qui etait bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu. + +Et quand il se trouvait avec des gens en etat de s'interesser a +l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force details sur +le portrait du grand seigneur russe: + +--Celui-la aussi etait doue, il serait devenu un artiste de talent s'il +avait vecu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garcon est +mort en Amerique ou il avait ete donner des concerts; depuis dix ans, +personne n'a entendu parler de lui. + +Et la-dessus, apres boire, Soupert philosophait volontiers. Quel +contraste reconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce +garcon! Ne chetif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la +force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une +journee de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garcon, +que la nature semblait avoir cree pour vivre cent ans, avait ete se +faire tuer en Amerique dans la fleur de la jeunesse; et voila ou se +montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art +pour but; Nicetas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la +perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traite avec le plus +parfait mepris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait +dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la +caisse etait vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne +occasion lui permit d'en acheter une autre. Cette philosophie, il +l'avait enseignee a Nicetas, mais celui-ci n'avait pas profite de cette +lecon, et il etait mort; c'etait dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais +regrette personne, donnait parfois un souvenir attriste a ce garcon. + +--Pauvre Nicetas! + +Un soir qu'il etait attable tout seul dans sa salle a manger devant un +grog a l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant a petits coups, le soleil +qui se couchait derriere Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenetre +ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre +s'arreta sur la route devant cette fenetre. C'etait celle d'un homme de +grande taille au visage brun rase, gras d'une mauvaise graisse bouille, +la physionomie fatiguee, ravagee, le vetement assez use et plus encore +desordonne: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunatre, cravate en +foulard bleu, chapeau-melon. + +--Bonsoir, maestro. + +Soupert n'etait certes pas fier, surtout au cabaret, ou il acceptait +toutes les familiarites pour ne pas boire seul, mais chez lui il se +souvenait de ce qu'il avait ete et retrouvait un peu de dignite. Cette +facon de le saluer, avec des manieres amicales chez quelqu'un qu'il ne +connaissait pas, le facha: + +--Bonsoir, dit-il sechement. + +--Vous ne me reconnaissez pas? + +--Je vous connais donc? + +--Un peu. + +--Alors pardonnez-moi. + +Quittant sa chaise, du fond de la piece, Soupert vint a la fenetre. + +Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en +evoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigue et cette physionomie dure +ne lui disaient rien. + +--Et ou nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il. + +--Ici. + +De nouveau il l'examina. + +--Parlez un peu, dit-il, la tete, le corps, les manieres changent, la +voix est plus fidele. + +--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de +trouver. + +--Est-ce possible! s'ecria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que +les yeux. + +--Il faut le croire. + +--Le bambino! + +--Lui-meme. + +--Tu n'es donc pas mort? + +--Vous voyez. + +--Au moins tu as diablement change. + +--Il parait. + +--Allons, allons, enjambe la fenetre. + +En meme temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider. + +--Voila une agreable surprise; heureux de te voir, mon cher garcon, et +de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre. + +--Mais non. + +--Prends une chaise, tu vas boire un grog. + +Comme il s'occupait a remplir les verres, Nicetas lui arreta la main: + +--Pas d'eau, je vous prie. + +Soupert se conforma a cette demande, mais se renversant, il l'examina de +nouveau: + +--Sais-tu a quoi je pense? dit-il tout a coup en mettant ses deux coudes +sur la table. A une certaine soiree qui remonte loin, une douzaine +d'annees au moins ou tu es venu comme aujourd'hui frapper a cette +fenetre; il etait plus tard seulement, mais la saison etait la meme, +le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marche dans la nuit +puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te decider a +boire ton grog. T'en souviens-tu? + +--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre +verre: "Voila le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire, +illusion et folie!" + +--Et la vie t'a montre que j'avais raison? + +--Que trop. + +--Alors, tout n'a pas ete rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que +tu es quitte la France? + +--Pas precisement, mais vous savez que je n'ai pas ete voue au rose a ma +naissance. + +Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un +trait. + +--Il y a longtemps que tu es de retour a Paris? + +--Quelques jours. + +--C'est gentil a toi, d'etre venu me voir tout de suite. + +--Vous etes, cher maestro, le seul homme en ce pays aupres de qui j'aie +trouve de la sympathie, le seul qui m'ait montre de l'interet sans rien +attendre en retour, et comme je n'ai jamais ete gate sous ce rapport, ma +premiere pensee a ete pour vous. + +Soupert lui tendit la main, touche ou tout au moins flatte de ce +souvenir. + +--Et le violon? demanda-t-il: + +--Il y a longtemps que j'ai renonce au violon. + +--Avec ton talent! + +--Le talent! Ah! maestro, en voila une illusion et une duperie. On croit +au talent a quinze ans, a celui qu'on aura; mais a vingt-cinq, on voit +celui qui vous manque et l'on est degoute de soi. C'est ce qui m'est +arrive. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'etait duperie de +travailler soi-meme au lieu de faire travailler les autres, et j'ai +vendu mon violon tout simplement a un plus naif que moi. + +--Les journaux parlaient de tes succes la-bas. + +--Les reclames me coutaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire +etait mauvaise. + +--Et alors? + +--J'ai essaye un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaille aux mines +et j'ai gagne une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai +fait de la culture et n'ai pas reussi. J'ai ete agent d'emigration pour +les Chinois vivants et de reexportation pour les Chinois morts. J'ai ete +officier au service du Perou. En Colombie, je me suis un peu marie, mais +si peu que j'espere que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la +Nouvelle-Orleans, j'ai ete directeur de theatre, et c'a ete mon beau +temps: ayant des comediens, des musiciens a diriger, je leur ai fait +payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai ete journaliste +a Baton-Rouge, mormon a Lake-City, maitre-d'hotel a San-Francisco, +photographe au Canada; et voila. J'en oublie; pourtant, c'est assez +pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la +destinee. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit. +Paris est un bon terrain pour la lutte. + +--Et que veux-tu faire? + +--Tout; ma vie cahotee a eu cela de bon au moins de me donner des +aptitudes diverses en me debarrassant d'un tas de prejuges genants. + +--Et le levier? + +--Il est la. + +Disant cela, il se frappa le front. + +--Il vaudrait mieux qu'il fut la, repondit Soupert en mettant la main +sur sa poche. + +--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas. + +Il y eut un moment de silence. + +--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais +que la fortune et moi nous sommes brouilles depuis pas mal de temps. +Pourtant, le jour ou tu manqueras d'une piece de cent sous, viens la +chercher; s'il y en a une a la maison, elle sera pour toi. + +Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boite en bois blanc +dans laquelle sonnerent trois ou quatre pieces de cinq francs; depuis +quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et +c'etait cette petite boite, trop grande encore, qui lui en tenait lieu. + +--Partageons, dit-il. + +Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pieces de +monnaie: Nicetas prit douze francs. + +--Je vous rendrai ca, dit-il, sans un mot de remerciement. + +--Quand tu voudras, quand tu pourras. + +Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet. + +--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soiree dont nous evoquions le +souvenir tout a l'heure, nous avons discute la question de savoir si +tu avais bien ou mal manoeuvre pour forcer mademoiselle de Chambrais a +t'epouser! + +--Mal, aussi betement que possible. + +--Je crois me rappeler que ca m'avait produit cet effet alors: tu lui +avais fait une declaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait +flanque a la porte? + +--Precisement. + +--Elle s'est mariee depuis; elle a epouse le comte d'Unieres; ils +s'adorent. + +--J'ai vu ca dans les journaux; c'etait la periode, precisement, il y a +dix ans, ou je redigeais un journal francais a Baton-Rouge. Qu'est-ce +que c'est que ce comte d'Unieres? Un imbecile, n'est-ce pas? + +Il haussa les epaules. + +--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbecile? +C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs +orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon, +genereux, digne de sa femme. + +--Avec la fortune de sa femme, ca lui est facile, il me semble; la +generosite des riches me fait rire. + +--Elle a ete diminuee, la fortune de sa femme. + +--Il a fait de mauvaises speculations? + +--M. d'Unieres ne specule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais, +l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a +laisse toute sa fortune a un enfant naturel, une petite fille dont la +naissance est mysterieuse, mais qu'on croit etre sa fille. Ce qu'il y a +de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite.... + +--Quel age a-t-elle? + +--Une douzaine d'annees, onze ans peut-etre. Je te disais que du vivant +de M. de Chambrais elle etait elevee chez un garde du chateau; et depuis +la mort du comte, c'est madame d'Unieres qui la surveille. Par la, tu +peux voir que les d'Unieres sont bien les braves gens dont je parlais, +puisqu'ils n'en veulent point a cette petite qui leur enleve une belle +fortune. + + + +VI + +La vieille bergere en velours d'Utrecht sur laquelle Nicetas avait dormi +plus d'une fois, etait toujours le plus bel ornement de la salle a +manger de Soupert, car a l'age avance auquel elle etait arrivee, douze +annees de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette +nuit-la, elle servit encore de lit a Nicetas qui, le lendemain, apres +un solide dejeuner, descendit a Palaiseau, pour prendre le train et +retourner a Paris. + +Mais comme il arrivait a la gare, il apercut un flot de Parisiens +debarquant en habits de fete, qui lui rappela que c'etait dimanche. +Qu'irait-il faire a Paris, ou rien de particulier ne l'appelait +d'ailleurs, quand tout le monde venait a la campagne: errer par les rues +desertes dans ce costume de besoigneux n'etait pas pour lui plaire; +pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les +douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet meles aux +quelques pieces de monnaie qu'ils avaient ete rejoindre; apres une +promenade de quelques heures il pourrait se payer un diner champetre et +le soir reprendre le train pour Paris. + +Alors l'idee lui vint d'aller a Chambrais; autant la qu'ailleurs et meme +mieux, il aurait plaisir a revoir ces bois ou tant de fois il s'etait +promene en revant a Ghislaine. + +Et par la plaine ou les bles nouvellement epies ondulaient sous une +legere brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le +pressait. + +C'etait vrai qu'il l'avait aimee cette petite Ghislaine, passionnement +aimee; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune +n'avait emu son coeur comme celle-la, chez aucune il n'avait retrouve +cette grace, ce charme, cette seduction, c'avait ete son beau temps dans +sa vie tourmentee, le seul qui lut eut laisse des souvenirs heureux, +auxquels il eut plaisir a se reporter, le seul ou il eut envisage +l'avenir avec esperance, ou il eut eu confiance dans le present. + +Quel fou, quel naif il avait ete! + +Ah! pourquoi ne s'etait-elle pas laissee aimer? pourquoi ne l'avait-elle +pas aime! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repousse, et voila ou +il en etait arrive. Decourage, il avait abandonne le metier qu'il +avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard, +miserable jouet de sa destinee, solitaire, sans soutien, sans but, sans +autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain. + +La sotte, l'orgueilleuse creature; c'etait un imbecile qu'il lui +fallait, ce d'Unieres. + +Et il avait force le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet +imbecile et de lui rire au nez. + +--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore. +Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chasse et pourtant je suis +toujours entre elle et toi. + +Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voila qui eut +ete vraiment drole. + +Comme cette pensee le faisait rire il s'arreta tout a coup, et se frappa +le front. + +Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrape un? N'etait-il pas bizarre +qu'apres son aventure elle eut voyage a l'etranger, se sauvant? On ne se +sauve pas quand on n'a rien a cacher; on ne disparait pas pendant des +mois. + +L'interessant serait de savoir combien de temps avait dure son absence +et ou le comte l'avait cachee. + +Quand il avait appris qu'elle etait partie avec M. de Chambrais, cette +idee lui avait bien traverse l'esprit, mais il ne s'y etait pas arrete; +se disant qu'il etait plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable +de croire qu'elle se sauvait pour n'etre pas exposee a le rencontrer +et pour echapper a ses poursuites. Et pour se distraire lui-meme, pour +secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepte de +partir pour l'Amerique, sans attendre qu'elle fut de retour. Jamais, +depuis, cette idee d'enfant ne lui etait venue, mais ce que Soupert lui +avait raconte devait le faire reflechir. + +Quelle etait cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on elevait +chez un garde du chateau, a qui le comte leguait sa fortune, sans que sa +niece s'en fachat? + +Cela n'etait-il pas bizarre, alors surtout qu'en considerant l'age de +cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si +Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci precisement serait de cet age. + +N'etait-ce pas la une coincidence extraordinaire ou tout au moins +curieuse? + +--He, he! + +Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le +sang, il s'assit a un carrefour ou se trouvait un bouquet d'arbres; +l'endroit etait desert; en cette journee du dimanche les champs etaient +abandonnes; personne ne le derangerait dans ses reflexions. + +Etait il possible que M. de Chambrais eut organise cette supercherie de +l'enfant naturel? Pour lui, apres la demarche du comte et ses menaces, +la question n'etait pas douteuse: capable de tout, le comte pour +sauver l'honneur de son nom. Si sa niece etait dans une situation +embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant a son compte. + +Mais ce qui ne l'etait pas, et ne se comprenait guere, c'etait que cet +enfant, ne a l'etranger, fut amene en France et installe justement au +chateau: si Ghislaine etait sa mere elle ne devait pas desirer l'avoir +pres d'elle, et si le comte etait son oncle, il ne devant pas instituer +son legataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait etre qu'un objet +d'execration dans le present et une menace de honte pour l'avenir. + +La question etait plus compliquee qu'elle ne le paraissait au premier +abord, et pour la resoudre il fallait autre chose que des suppositions +plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait etre la mere, le +comte pouvait tout aussi bien etre le pere. + +Avant de rien decider, le mieux etait donc de voir et de se renseigner, +c'est-a-dire de faire une enquete a Chambrais meme. + +Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant +Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but. + +Si Ghislaine etait la mere de cette petite fille, il en etait le pere, +lui; et c'etait une situation que celle de pere d'une heritiere pour un +homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Decidement, il avait +ete bien avise de revenir en France, et comme il le disait a Soupert, +Paris etait un bon terrain pour la lutte. + +Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches: +sans doute, c'etaient les vepres. Au temps ou il etait le professeur de +Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en epousant un des chefs +du parti catholique elle n'avait pas du renoncer a ces pratiques +religieuses, il y avait donc chance de la trouver a l'eglise; si en ce +moment elle habitait Chambrais. + +Il hata le pas et ne tarda pas a entrer dans le village: de loin on +entendait les ronflements de l'ophicleide et les notes claires des voix +enfantines. Batie au quinzieme siecle en pierres de gres et en pierres +meulieres, comme dans la plupart des villages environnants, l'eglise +de Chambrais est des plus simple, au moins a l'exterieur, ce genre de +materiaux ne comportant aucune decoration; mais a l'interieur la piete +des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures, +de tableaux, de statues qui lui donnent un caractere particulier +qu'accentue encore la chapelle funeraire de la famille, prise dans le +collateral de gauche et fermee par une magnifique grille en fer forge +du quinzieme siecle, achetee en Flandre et offerte par le pere de +Ghislaine. + +Ce fut a travers les barreaux de cette grille qu'apres l'avoir longtemps +et minutieusement cherchee dans l'eglise, Nicetas apercut madame +d'Unieres, ayant pres d'elle un homme de tournure elegante qui ne +pouvait etre que son mari. + +Alors, sans qu'il en eut conscience, il murmura quelques mots qui le +firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les +entendirent: + +--Dommage. + +Ce cri de regret etait en meme temps un elan d'admiration la retrouvant +telle qu'il l'avait aimee; il semblait que l'age pour elle n'eut pas +marche, et qu'elle fut restee aussi fine, aussi mignonne qu'a dix-huit +ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la meme douceur profonde, et sa +bonne grace, sa simplicite de tenue etaient toujours les memes. + +Quel contraste entre elle et lui qui avait tant change; qu'apres douze +ans d'absence personne ne voulait le reconnaitre! + +Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'etait pas arrete, il +devait etre prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur +le parvis en attendant la fin des vepres. Ce fut seulement quand on +commenca a sortir qu'il se rapprocha du porche de facon a ce qu'elle dut +passer devant lui. + +En effet, elle ne tarda pas a paraitre au bras de son mari, +s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait pres d'elle, tout en +repondant d'une inclinaison de tete et d'un sourire affable aux saluts +qu'on lui adressait a gauche et a droite. Elle etait si bien absorbee +dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au +moins qu'elle ne le remarqua pas. + +Mais il n'en fut pas de meme du comte d'Unieres qui, en apercevant +cet inconnu, tourna la tete vers lui; quand leurs yeux se croiserent, +Nicetas eut un mauvais sourire, et tout bas ses levres repeterent le mot +qu'il avait deja dit plusieurs fois. + +--Imbecile. + +Mais il dut reconnaitre que, pour la tournure et les manieres, cet +imbecile n'etait pas le premier venu. + +Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eut vus disparaitre dans la rue +qui conduit au chateau. + +Peut-etre celle pour laquelle il etait dans ce village, sa fille +avait-elle passe devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues, +comment l'eut-il devinee? C'etait son enquete qui devait la lui faire +connaitre. + +Cette enquete, bien entendu, il n'allait pas la commencer en +interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il +rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de +ne rien apprendre, en meme temps que ce serait le meilleur aussi de se +trahir. + +--De quel droit, a quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui +etait-il? Que voulait-il? + +Ces manieres primitives n'etaient point de son age; l'epreuve qu'il +avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naives et plus +sures. + +Quand il venait pour ses lecons, et qu'il arrivait ayant chaud, il +entrait quelquefois pour se rafraichir dans un cabaret situe a une +petite distance du chateau et portant precisement pour enseigne: "Au +Chateau"; il s'etablirait la, et en restant longtemps attable, ce serait +bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec +un paysan ou un domestique. + +A cette epoque il y avait des domestiques, particulierement les valets +d'ecurie, les garcons jardiniers qui, n'etant point nourris au chateau, +prenaient la leurs repas; il devait en etre toujours ainsi. + +De plus c'etait dimanche, et ce jour-la le cabaret etait toujours plein; +il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne +trouvait pas un bavard qui voulut parler. Il est vrai que pour parler, +il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait +toute la journee, toute la soiree a lui. + +Quand il entra, la grande salle etait pleine, et sur l'ardoise des +tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres +on abattait des cartes grasses. A cote des paysans aux mains calleuses +et encroutees, au visage hale et tanne, se trouvaient les domestiques +du chateau, valets d'ecurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on +reconnaissait tout de suite a leur menton bleu et a leurs belles +manieres. + +Ce fut a une table voisine de ces derniers qu'il s'assit. + + + +VII + +Avant de parler, Nicetas jugea qu'il etait plus prudent d'ecouter; et +sans en avoir l'air, tout en buvant a petits coups son absinthe, il se +mit a etudier les gens du chateau qui l'entouraient, cherchant celui +qui, plus naif et plus bavard que les autres, se laisserait questionner +utilement. + +Quand il etait entre on l'avait regarde curieusement, mais bientot on +avait paru ne plus faire attention a lui, ce qui lui permit de se livrer +a son examen. + +Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces +domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient etre tous plus +decoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui etait borgne, un +autre boiteux. Alors il se prit a rire tout bas, se disant que c'etait +une drole de boutique qui reunissait ces eclopes, et il conclut que le +d'Unieres etait un avare qui ne dedaignait aucune economie, meme celles +qui conduisent au ridicule, car surement il ne payait pas ces pauvres +diables aussi cher que de beaux gars dont on achete la prestance autant +que les services. + +En quoi il se trompait et raisonnait a faux, en attribuant ce choix a +l'economie. Chez le comte d'Unieres, les pauvres diables etaient payes +aussi bien que partout, seulement ils n'etaient point repousses pour +leur infirmite comme ils le sont generalement, et s'il n'y avait pas +de maison ou cochers, valets de pied, maitres d'hotel fussent plus +decoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers +etaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les +avait faits. + +Pour les jardiniers specialement, le spectacle qu'ils offraient le matin +quand ils se reunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les +ordres du chef, etait aussi curieux qu'instructif: les ordres recus, ils +se separaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux +casses par l'age et la fatigue, de boiteux tournant sur leur baton, de +rhumatisants voutes qui, clopin clopant, par les belles allees droites, +sous le regard des statues aux poses theatrales du grand siecle, se +rendaient a leur travail: a vingt qu'ils etaient ils abattaient de +l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journee, non +d'aumone, ou tout au moins ils avaient la fierte d'en vivre. + +Comme Nicetas considerait avec un mepris croissant ces infirmes, un +garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent +timbree des armes des d'Unieres surmontees de la couronne ducale, et sur +l'epaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court +a deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicetas etaient plus +ou moins eclopes, celui-la etait un vrai invalide: il boitait tout bas +d'une jambe, et la bras gauche avait ete ampute de la main. + +--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement. + +--Bonjour, la compagnie. + +Il regarda autour de lui, mais toutes les tables etaient occupees, +devant celle de Nicetas seulement il restait deux tabourets. + +Dagomer porta la main a sa casquette: + +--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il. + +--Volontiers. + +Alors, le garde, depassant la bretelle de dessus son epaule, prit un +tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes. + +--Il ne lache pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques. + +--Mais non. + +--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud. + +--Juste, repondit Dagomer en riant, par jalousie. + +C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, a l'air ouvert et bon +enfant, mais rude en meme temps et surtout resolu. + +--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgre votre +main coupee vous ne manquez pas un lapin? + +--Generalement celui qui deboule est boule, mais dire que je n'en ai +jamais manque, ce qui s'appelle un seul, ca ne serai pas vrai. + +--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous etes fait arranger +comme ca, dit un paysan a l'air grincheux et qui avait probablement des +raisons personnelles pour en vouloir au garde. + +--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le +premier, ca n'est pas etonnant, mais malgre ma main gauche cassee, j'en +ai tout de meme demoli un de la main droite; c'est dommage que celui-la +ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup etait bon. + +Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement a sucrer le cafe +qu'on venait de lui servir; c'etait le dimanche seulement qu'il entrait +au cabaret, et ce jour-la, quel que fut le temps, froid ou chaud, il +s'offrait une tasse de cafe. + +--C'est ici que s'est passee cette lutte? demanda Nicetas. + +--Non, a Crevecoeur, ou j'etais avant de venir ici. Vous connaissez +Crevecoeur? + +--Non. + +--Dans la Brie, sur la lisiere de la foret de Crecy. + +Le renseignement etait bon a retenir, et Nicetas le casa dans sa +memoire: Crevecoeur dans la Brie; peut-etre etait-ce la que l'enfant +avait vecu avant de venir a Chambrais! + +Cependant Dagomer battait son cafe a petits coups de cuillere, et le +degustait beatement sans plus faire attention a Nicetas que s'il avait +eu en face de lui une figure de cire. + +Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite +qui, pour Nicetas, n'avaient pas d'interet: de temps en temps un mot sur +les biens de la terre du cote des paysans; de l'autre une drolerie sur +les femmes de service du chateau, et c'etait tout. + +Il fallait cependant que Nicetas se decidat; sans doute, ces domestiques +n'allaient pas rester la jusqu'au soir. + +--Puisque le hasard nous place a la meme table, dit-il en s'adressant a +Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de +vous adresser une question? + +--A votre service. + +--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le chateau? + +--Pour sur. + +--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis? + +--Oui. + +--Je serais bien contrarie de rester ici jusqu'a mardi. + +--Dame! + +En voyant l'effet que cette reponse produisait, Dagomer se ravisa; et +appelant: + +--Monsieur Auguste. + +Un grand garcon bellatre s'approcha avec un sourire protecteur: + +--Monsieur Dagomer. + +--Voila ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il designa +Nicetas,--voudrait visiter le chateau et il demande s'il faudra qu'il +reste jusqu'a mardi. + +M. Auguste toisa Nicetas dedaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que +produisait son costume sur ce personnage important, habitue a juger les +gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques +paroles habiles: + +--Je suis charge par un journal americain dont je suis correspondant, +dit-il, de lui envoyer la description du chateau de Chambrais, et je +serais tres gene de differer ma visite jusqu'a mardi. + +--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, evidemment +parce qu'il admettait qu'un journaliste americain pouvait etre neglige +dans sa tenue. + +--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda +Nicetas. + +--Avec plaisir. + +Il s'assit sur le tabouret libre et Nicetas appela le le cabaretier. M. +Auguste desirait un aperitif, Dagomer un "autre cafe"; quand ils furent +servis, l'entretien reprit: + +--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M. +le comte ne va pas demain a la Chambre et si madame la comtesse ne +l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire, +je vous ferai visiter le chateau: venez a une heure, j'aurai fini de +dejeuner. + +Pour jouer son role, Nicetas demanda des renseignements sur le chateau, +sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'etendue du +parc, puis il passa aux maitres. + +--Il y a longtemps que M. le comte d'Unieres a epouse la princesse de +Chambrais? + +--Dix ans. + +--Combien d'enfants? + +Disant cela d'un air indifferent, il tira un carnet pour prendre des +notes. + +--Ils n'ont pas d'enfants. + +--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingenuite. + +--Ils n'en ont jamais eu. + +--S'ils mouraient, a qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a +pas un oncle? + +--Il est mort. + +--Alors au lieu que ce soit lui qui herite de sa niece, c'est sa niece +qui a herite de lui? + +--Pas precisement. + +--Expliquez-moi donc ca: vous savez, en Amerique, on est tres curieux +de ces details, et rien de ce qui touche le comte d'Unieres, le grand +orateur, n'est indifferent. Est-ce qu'il etait mal avec son oncle le +comte de Chambrais. + +--Non. + +--Alors l'oncle avait des enfants? + +--Non; il a laisse sa fortune a une jeune fille pour laquelle il avait +de l'affection. + +--Tiens! c'est drole, si elle n'etait qu'une jeune fille comme vous +dites. + +--Une enfant qu'eleve l'ami Dagomer. + +--Ca n'interesse pas les Americains, la jeune fille, interrompit +Dagomer, en donnant un coup de coude a M. Auguste. + +Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au chateau, et le +garde, le fusil a l'epaule, le suivit. + +Ce fut inutilement que Nicetas tenta d'entamer d'autres interrogations; +alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait +a Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire +causer l'aubergiste. + +Et pour passer le temps, il s'en alla flaner par les rues du village et +devant le chateau. Puis il dina longuement a cote des palefreniers, dont +les conversations, qu'il ecouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent +rien d'interessant: la qualite des voitures du comte, les merites de ses +chevaux lui etant tout a fait indifferents. + +Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put echanger quelques +paroles avec l'aubergiste, jusqu'a ce moment trop occupe pour bavarder. + +--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contee M. Auguste. + +--Quelle histoire? + +--Celle de l'enfant du comte de Chambrais. + +--La petite Claude? + +--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unieres +ne soit pas fachee d'etre privee d'un heritage sur lequel elle devait +compter? + +--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fachera pour des affaires +d'argent, le monde sera change. + +--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte... + +--Comment si c'est sa fille! + +--Reconnue? + +--Non, pas reconnue, elle n'a meme pas d'acte de naissance. + +--Mais on a toujours un acte de naissance. + +--Elle n'en a pas; on l'a bien vu a l'ouverture de la succession +puisqu'il a fallu un acte de notoriete et que MM. Vaubourdin et Meunier +ont ete temoins. + +--Et a combien se monte cette fortune? demanda Nicetas qui n'eut pas la +patience de filer cette question. + +--Soixante mille francs de rente. + +Il avait cru a un plus gros chiffre, cependant celui-la etait encore +assez beau pour l'empecher de dormir quand il fut au lit. + +--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mange la plus +grosse part de son heritage? Comment? Avec qui? + +Mais il n'allait pas s'arreter a cette question oiseuse quand une autre +plus urgente et plus brulante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait +a son attention. + +Evidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle +n'etait pas nee en France, ou qu'on avait cache l'accouchement de la +mere. + +Et alors il etait non moins evident que cette mere etait Ghislaine, +emmenee par son oncle dans quelque pays perdu, ou elle avait passe le +temps de sa grossesse et ou elle etait accouchee. + +C'etait quelque chose d'avoir appris cela, et decidement il avait cede a +une bonne inspiration en venant a Chambrais. + +--Soixante mille francs de rente! + + + +VIII + +Malgre l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essaye de +parler de Claude, il voulut risquer une tentative aupres de celui-ci, +et le lendemain dans la matinee il se dirigea vers le pavillon du garde +qu'il connaissait bien pour etre plus d'une fois, au temps de ses +lecons, sorti par cette porte. + +D'ailleurs, il etait bien aise de voir cette petite qui etait sa fille. +A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc +faire l'experience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait hai +son pere, ses freres, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout a fait +interessante l'epreuve dans les conditions ou elle se presentait; au +milieu des enfants du garde reconnaitrait-il la sienne? + +Son intention n'etait pas d'entrer simplement chez le garde et de +commencer un interrogatoire en regle, car ce serait, semblait-il, le +plus sur moyen pour se faire mettre a la porte: il procederait avec +moins de naivete. + +En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs, +longe les murs du parc, et en dix minutes il etait arrive en vue du +pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin. + +Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se +composait de trois garcons et de quatre filles, sans compter Claude, +ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir a faire un choix au +milieu de ces filles pour reconnaitre la sienne; et comme il avait +appris aussi que Claude travaillait dans l'apres-midi chez lady +Cappadoce, il etait a peu pres certain de la trouver chez le garde ou +aux alentours. + +Quand il arriva devant le pavillon, il n'apercut personne et n'entendit +aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenetres etaient +ouvertes, les habitants surement n'etaient pas loin: sur le seuil, deux +bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des +poules allaient de-ci de-la en picotant l'herbe des bas-cotes. + +Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il +s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit a dessiner +le pavillon. Sans etre en etat de faire un vrai dessin, il pouvait +cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa +presence si Dagomer s'en inquietait, en meme temps que cela lui +permettait aussi de rester la autant qu'il voudrait: il verrait venir. + +Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un batiment +attenant au pavillon; elle portait sur son epaule une charge de linge +mouille qu'elle etendit sur une haie d'epine; deux petites filles de six +et sept ans vinrent l'aider; c'etait evidemment madame Dagomer et ses +filles; elles ne parurent pas faire attention a lui; leur travail +acheve, elles rentrerent dans le batiment. + +Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une +prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixes sur le pavillon, il +entendit un bruit de pas derriere lui dans le chemin; se retournant, il +vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tete: +elle etait vetue d'une robe d'indienne toute mouillee par le bas, et +chaussee de sabots; bien qu'elle eut l'age de Claude, il n'admit point +qu'une fille dans ce costume de paysanne put etre celle de la comtesse +d'Unieres: une Dagomer, sans aucun doute. + +Arrivee pres de lui, elle jeta sa botte d'herbe a terre, et s'arretant, +elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils +engageaient une conversation, il en pourrait peut-etre tirer quelque +chose. + +--Bonjour, mademoiselle. + +--Bonjour, monsieur. + +Elle s'approcha avec curiosite: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait +en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes +auparavant, ni a leur mere. + +Elles etaient blondasses, elle etait brune; elles etaient epaisses, elle +etait svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux +profonds et ses cheveux noirs ondules,--les cheveux de Ghislaine. + +Allons, decidement, la voix du sang etait muette en lui: a la vue de +cette fillette dont il etait le pere, son coeur n'avait pas du tout +bondi. + +Il fallait savoir s'il ne se trompait pas. + +--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle? + +--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournee. + +Il etait fixe. + +--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompe, vous etes +mademoiselle Claude. + +--Vous me connaissez? + +--J'ai entendu parler de vous. + +Elle ne parut pas flattee que cet homme de mauvaise mine eut entendu +parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce +costume: + +--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe a mes lapins, dit-elle; pour +aller arracher des coquelicots dans les bles je n'allais pas m'habiller. + +--Assurement. + +Elle se pencha au-dessus du carnet: + +--C'est notre maison que vous faites la? + +--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez! + +--Oui et non. + +--Vous dessinez? + +--Non; je dessinerai l'annee prochaine au couvent. + +--Vous allez au couvent l'annee prochaine? + +--J'y serais deja si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder +parce que j'etais malade; il est venu un medecin de Paris qui a dit que +je devais vivre en paysanne. + +--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse? + +--Elle est bonne pour tout le monde. + +--Je veux dire elle vous aime? + +--Mais oui. + +--Elle s'occupe de vous? + +--Certainement. + +--Vous la voyez souvent? + +--Tous les jours quand elle est a Chambrais. + +--Vous allez au chateau? + +--Non, c'est elle qui vient. + +Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua +une question plus decisive: + +--Elle est votre parente, n'est-ce pas? + +Claude fixa sur lui ses yeux profonds: + +--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur? + +--Par interet pour vous, car enfin c'est un honneur, d'etre de la +famille de la comtesse d'Unieres. + +Elle prit un air de hauteur etonnant pour une fillette de cet age, mais +qui, dans sa pensee, avait pour but certainement de couper court a ces +questions: + +--Je n'ai pas de parents. + +--Qui vous a dit cela? + +--Je le sais bien. + +--Si vous vous trompiez? + +--On me l'a dit. + +--Si l'on vous avait trompee? + +Elle le regarda de nouveau avec une anxiete qui contractait son visage: + +--Vous connaissez mes parents? + +--Voudriez-vous les connaitre, vous? un pere qui vous aimerait, pres de +qui vous pourriez vivre? + +--Et une mere? + +--Une mere aussi. + +--Qui m'embrasserait? + +--Qui vous embrasserait, qui vous cherirait. + +--Ou sont mes parents? + +Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble. + +--Je ne peux vous le dire... en ce moment. + +--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui etes-vous? + +--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre pere. + +--Vous croyez! Vous ne savez donc pas? + +--Pour que je sois sur, il faudrait que j'eusse la preuve que vous etes +bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore +tout a fait. Vous savez que votre naissance est entouree de mystere? + +--C'est vrai. + +--Il faut m'aider a l'eclaircir, ce mystere. + +--Comment? + +--En me disant tout ce que vous savez vous-meme. + +--Je ne sais rien. + +--Intelligente comme vous l'etes, vous avez du remarquer dans votre +enfance, depuis que vous etes en age de voir et de comprendre, des +choses qui ont du vous frapper. + +--Ce qui m'a frappee, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'etais +pas sa fille, car je croyais que je l'etais, moi, vous comprenez? + +--Elle vous a parle de vos parents? + +--C'est moi qui lui en ai parle. + +--Elle vous a dit? + +--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car +c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je +ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un +pere pour moi. Et je suis bien sure qu'il a ete aussi bon pour moi qu'un +vrai pere, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eut des moments ou il me +regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais deplu, comme s'il +me detestait. Mais j'etais bete de croire ca puisqu'il m'a donne sa +fortune; et quand on donne sa fortune a quelqu'un c'est qu'on l'aime. + +--Elle ne vous a jamais parle de votre maman, madame Dagomer? + +--Jamais. + +--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous +embrassant, vous aurait donne la pensee qu'elle pourrait etre votre +mere? + +--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse +d'Unieres qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui +quelquefois me caresse, m'embrasse. + +--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unieres? + +--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connait pas. + +--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unieres? + +--Il est aussi tres bon pour moi. + +--Est-ce qu'il vous embrasse? + +--Non, mais il me parle tres doucement. + +--Est-ce que vous vous rappelez avoir ete dans un autre pays que +Chambrais? + +--Non. + +--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres +personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unieres vous +temoigner de l'interet? + +--Non, pas d'autres. + +Tout cela etait clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette +petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais +s'etait fait le pere de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa +fille. + +C'etait la le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne +qu'il adopterait: mariee a un homme qu'elle aimait, disait-on, elle +etait l'esclave de son amour maternel. + +Il eut voulu la questionner encore, mais il etait dangereux de prolonger +cet entretien qui n'avait que trop dure; il ne fallait point qu'on +remarquat ce tete-a-tete. + +--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis +quelques minutes, il est certain que vous etes une jeune fille capable +de reflexion et de discretion. C'est dans votre interet que j'agis et +pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un +hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amene devant cette maison. +Mais, pour que je puisse vous rendre a vos parents, comme je l'espere, +il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons +ete vus, vous regardiez mon dessin, voila tout. Me le promettez-vous? + +Elle inclina la tete. + +--Je vais continuer mes demarches et bientot, je vous le promets, nous +nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sure que je travaille +pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez +davantage. + +A ce moment un chien courant parut dans le chemin. + +--Papa Dagomer, dit-elle. + +--Ne vous eloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner +autour de mon dessin. + +C'etait en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant +Claude aupres de celui qui l'avait questionne la veille, il fit un geste +de mecontentement. + +--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicetas, vous permettez que je fasse le +portrait de votre joli pavillon? + +--La rue est a tout le monde, repondit Dagomer d'un ton bourru. + +Puis, s'adressant a Claude: + +--Rentre donc a la maison; mouillee comme tu l'es, tu vas gagner froid. + +Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie; +instantanement il depassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il +tira sur la pie qui passait en l'air a une dizaine de metres; elle tomba +les ailes etendues. + +--Vous etes adroit, dit Nicetas, et prompt. + +--Comme ca: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-la; quand elles +ont leurs petits, elles depeuplent tous les nids. + + + +IX + +Ghislaine n'ayant pas accompagne le comte a Paris Nicetas ne put pas +visiter le chateau, mais il s'en consola: au point ou en etaient les +choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien +appris. + +Ce n'etait pas a Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses +recherches: c'etait a Crevecoeur, la ou Claude avait ete remise a +Dagomer; il pouvait tres bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi +avoir la chance de tomber dans la bonne piste. + +Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller a Crevecoeur, pour +payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire delivrer les +actes qu'il decouvrirait, s'il en decouvrait, il fallait de l'argent, et +il n'en avait pas. + +C'etait a bout de ressources qu'il s'etait decide a revenir en France, +comme la bete chassee revient epuisee a son point de depart, sans bien +savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vecu que grace a +l'hospitalite que lui avait donnee un ancien camarade retrouve a +grand'peine. Mais le camarade n'etait guere en meilleure situation que +lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'etait pas expose a coucher +dehors. Apres avoir essaye de tous les metiers en France, comme Nicetas +en Amerique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son +nom precede d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire +d'autant plus surement qu'il n'etait pas difficile: jeune fille dans +une situation interessante, veuve compromise, vieille comedienne, il +acceptait tout. Malheureusement la concurrence etait telle qu'elle lui +avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgre sa belle figure +et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il +fut <<petit rez-de-chaussee", et il n'etait que sixieme etage, et a +Montmartre encore: a quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne +pouvait pas donner son adresse! + +--Compte sur moi quand je serai marie, avait-il dit. + +Il semblait, etant donne le caractere bon enfant du baron, qu'on pouvait +faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marie? Malgre les dix +ou douze affaires en train, la date etait problematique; cependant, en +rentrant de Palaiseau, ce fut a lui que Nicetas s'adressa: + +--Moi aussi j'ai une affaire. + +--Un mariage? + +--Mieux que ca: un entant. + +--Deja! + +Il fallut qu'il expliquat son affaire, et en la racontant, elle se +precisa pour lui: les beaux cotes qu'il voulait montrer lui apparurent +plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il +leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appreciee a sa +reelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai, +ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discretion, ce fut par +prudence. + +L'ami eut un mouvement d'envie en ecoutant ce recit: une fillette de +onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le pere pendant +dix ans! Avait-il une chance, ce Nicetas! mais ce mauvais sentiment +ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicetas devenait un +camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de deveine; il +etait temps vraiment que la roue tournat. + +--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan. + +--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien etablir la situation de +l'enfant. + +--Tu la veux, n'est-ce pas? + +--Parbleu! + +--La mere a epouse un homme puissant! + +--Tres puissant, disposant d'une influence enorme. + +--Riche? + +--Tres riche. + +--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'etat de ta caisse, il me +semble difficile que tu reussisses tout seul, il te faudrait l'appui +de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais +deux, l'une derriere la Madeleine, l'autre au Marche-Saint-Honore, qui +je le crois, se chargeraient de l'affaire. + +--Il faudrait partager avec elles, bien entendu. + +--Dame! + +--Soixante mille francs ne font deja pas une trop forte somme. + +--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du +tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que +t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en +bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une facon quelconque +les premiers fonds pour entrer en campagne. + +--Il le faut, mais comment? + +--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire +appele Caffie, un ancien avoue qui s'occupe de successions, de mariages, +et qui est tres fort. + +--Il ne t'a pas marie. + +--Pour deux raisons: la premiere c'est que j'ai des exigences +pecuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientele de +Caffie; la seconde, c'est que cette clientele a des exigences,--comment +dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent +point. En effet, cette clientele se compose generalement de parents qui +ont une tare, Caffie appelle ca une _paille_, des comediennes en peine +de filles a marier, des commercants qui ont fait quelques faillites ou +qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par +eux-memes dans des conditions particulieres, ils veulent pour leur fille +un gendre qui les releve; et ce gendre, c'est generalement a l'armee +qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doue d'un +prestige qui me manque. Caffie a un annuaire d'officiers pauvres, qui +offre un choix varie: les uns refusent, les autres acceptent, voila +l'homme, le veux-tu? + +Nicetas n'avait pas la liberte du choix, autant celui-la qu'un autre, +c'etait deja beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences, +il saurait bien defendre ses interets. + +Le lendemain matin, ils sonnerent a la porte de Caffie qui habitait rue +Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfume ou +l'odeur des moisissures du platre et de la pierre se melait a celle des +paperasses. + +En quelques mots la presentation fut faite et d'Anthan se retira, +laissant Nicetas en tete a tete avec le vieil agent d'affaires. + +--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille +voutee pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne +paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie. + +--Non, c'est pour un enfant naturel. + +--Que vous voudriez legitimer? + +--Que je voudrais reconnaitre. + +--On peut toujours reconnaitre un enfant naturel. + +Caffie repondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses +conseils peuvent etre utiles pour un acte aussi simple. + +Et de son cote Nicetas recut cette reponse en homme qui n'avait pas +besoin qu'on la lui fit; ne savait-il pas par lui meme, puisque c'etait +son cas, qu'on peut reconnaitre et meme legitimer un enfant dont on +n'est pas le pere? + +--Voici mon histoire. + +--C'est le mieux. + +Mais cette histoire, il se garda bien de la faire veridique, surtout en +ce qui se rapportait a la fortune leguee a l'enfant; pour que l'homme +d'affaires n'eut pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix +mille francs de rente; de meme pour la mere, il arrangea la realite, +elle devint la femme d'un commercant. + +Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffie le forca +a preciser plusieurs points qu'il aurait prefere laisser dans une +obscurite protectrice. + +--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffie quand Nicetas fut arrive au +bout de son recit. + +--Reconnaitre ma fille. + +--Pourquoi? + +--Comment pourquoi? mais parce que je suis son pere. + +--Dans quel but tenez-vous a etre son pere? + +--Mais.... + +--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous +voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous etes a confesse; si +vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce a l'enfant que vous +tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a ete leguee? + +--A l'enfant et au revenu. + +--L'enfant, vous pouvez le reconnaitre, et d'autant mieux que la mere, +ne l'ayant pas reconnu elle-meme, n'a pas la parole devant la justice +pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez +meme indiquer la mere dans un but de recherche de maternite, si vous +trouvez un notaire qui consente a inserer cette indication, car un +officier de l'etat civil ne la recevrait pas; a la verite, cette +indication de la mere faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet +contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans +que je precise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce +pas? + +--Parfaitement. + +--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestee? Cela est +certain. Le tuteur de l'enfant aura meme de fortes raisons a vous +opposer, car vous ne savez meme pas ou est ne cet enfant que vous +reclamez, vous n'avez meme pas son acte de naissance. + +--Parce qu'on m'a cache cette naissance. + +--Je sais bien. Je vous presente la defense de l'adversaire, pour +vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra +manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra etre un +malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la +fortune qui lui a ete leguee? C'est a savoir. Vous le croyez, mais vous +n'en etes pas sur. Il se peut tres bien que, par une sage precaution, +un age ait ete fixe par le testateur ou elle aura la jouissance de +ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre +reconnaissance soit admise, resulte-t-il de tout cela que vous allez, en +qualite de pere, jouir vous-meme de ce revenu et administrer la fortune +de votre fille? + +--Le pere n'est-il pas le tuteur de ses enfants? + +--Le pere legitime, oui. Mais le pere naturel, c'est autre chose, et il +faut distinguer. Il n'est pas tuteur legal, celui-la, et pour qu'il +ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit +conferee par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de +famille compose de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient +tres probablement le juge de paix eu egard a votre situation, vous +confererait la tutelle? J'admets que vous etes tuteur, cela vous donne +l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois +vous dire que la-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus +grand nombre refusent meme au pere naturel la jouissance de ce revenu. + +A mesure que Caffie parlait, la figure de Nicetas s'allongeait. + +--Mais alors, s'ecria-t-il, le pere qui reconnait son enfant n'a donc +aucuns droits sur lui? + +--Si, il a le droit de garde, d'education, de correction, c'est-a-dire +que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus, +il a le droit de rechercher la maternite au nom de son enfant, et si la +mere est dans une situation ou cette recherche doit la deshonorer, si +elle est riche, il y a la matiere a organiser un chantage _au sale_.... + +--_Au sale?_ + +--C'est un mot d'argot qui, dans l'espece, signifie un enfant. Ce +chantage peut etre tres fructueux, et meme beaucoup plus que ne le +seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant. +Voila pourquoi, en commencant, je vous demandais de dire ce que vous +vouliez. + +Nicetas eprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux +bonhomme le troublait, il voyait trop loin. + +Cependant, il fallait repondre. + +--Ce que je voulais, c'etait l'enfant, mais les difficultes que vous me +montrez me rendent tres perplexe. Je reflechirai. + +--Ah! ah! vous reflechirez. Voulez-vous que je vous dise a quoi vous +reflechirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, +ecoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus delicates que celles +qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un +bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il +vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait +obtenir, que de n'avoir rien du tout. + +--Et vos conditions? + +--Nous partagerions. + +--Je reflechirai. + +--Prenez votre temps, dit Caffie, en jetant un regard ironique sur la +tenue de son futur client. + + + +X + +Partager! + +Vraiment ce vieux crocodile en parlait a son aise. + +La situation telle que Caffie venait de la presenter n'etait pas du tout +celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait +que ce qu'il en avait appris par experience: ainsi il avait vu que les +peres et meres jouissaient des revenus des heritages que faisaient leurs +enfants et il savait meme que cela s'appelait l'usufruit legal, ce qui +dit tout,--etabli par la loi; de meme il avait vu aussi que les peres +avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle legale, etablie +par la loi. + +Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'etait pas un homme +a qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable a +admettre qu'il eut cherche a l'effrayer: "Il n'y a pas de questions plus +delicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas +de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler"; c'etait +peut-etre vrai, mais ce qui l'etait plus encore, c'etait ce qui se +cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon +guide, et pour cela il exagerait a l'avance les difficultes et les +dangers du chemin. + +Il eut eu quelques louis en poche qu'il se serait adresse a un avocat +pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et +aussi les pieces de cinq francs, il n'avait qu'a s'adresser a la loi +elle-meme. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliotheque +etait devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner +un Code. + +C'etait la premiere fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne +l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'a +chercher au mot "Enfant naturel", il trouverait la surement les +indications qui lui etaient necessaires. + +Il ne trouva rien du tout, pas meme le mot "Enfant naturel", il +etait bien question de la presentation des enfants a l'officier de +l'etat-civil, des enfants trouves, des enfants de troupe, mais c'etait +tout. + +Il resta un moment embarrasse. Ou diable chercher dans cet enorme +volume? Il reflechit un moment en feuilletant cette table. Que +voulait-il? Reconnaitre sa fille. Le mot "Reconnaissance" le mettrait +peut-etre sur la voie: "Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334." Il +etait sauve. + +Mais ces petites phrases courtes precedees d'un numero, redigees en un +style simple qui semble la clarte meme, ne livrent pas leur secret a une +premiere lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent +vaguement qu'a cote de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il +faut prealablement savoir pour s'y reconnaitre. + +Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants +naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins +il la comprit. + +Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il +demanda qu'on lui indiquat les meilleurs livres de droit qui traitaient +la question des enfants naturels. + +--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier, +Aubry et Rau? repondit le conservateur, habitue a ne s'etonner d'aucune +demande du public, meme des plus heteroclites, voulez-vous.... + +--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-meme. + +--Je ne suis pas jurisconsulte, repondit le conservateur qui etait +vaudevilliste. + +--Ni moi non plus. + +--Vous etudiez peut-etre pour le devenir? + +--Pas precisement. + +--Je vais vous faire donner Demolombe. + +Si le Code avait ete obscur pour Nicetas, parce qu'il n'en disait pas +assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; seche la loi; +diffus, confus le commentaire. + +Ce n'etait pas sa premiere exasperation contre cette loi barbare qui +l'avait fait le miserable qu'il etait, elle l'avait ecrase de tout son +poids, paralyse, aneanti; les autres en avaient tire contre lui tout le +parti qu'ils voulaient; et voila que quand, a son tour, il voulait en +tirer parti contre les autres, elle restait muette. + +Il en etait encore a compulser son traite de la _Paternite et de +la filiation_, quand la Bibliotheque ferma, et il se trouvait plus +embarrasse, plus perplexe qu'en entrant. + +Cependant, de tout ce qu'il avait lu se degageait un fait certain, +resultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant +dont on recherchait la maternite, on devait prouver qu'il etait +identiquement le meme que celui dont la mere etait accouchee, et qu'on +n'etait recu a faire cette preuve par temoins que lorsqu'on avait deja +un commencement de preuve par ecrit. + +N'avait-il pas eu une habilete diabolique, ce vieux comte de Chambrais, +d'enlever sa niece dans un pays etranger ou il etait presque impossible +de la suivre? + +S'il parvenait jamais a decouvrir l'endroit ou elle etait accouchee, il +semblait que c'etait a Crevecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher; +il irait donc a Crevecoeur, si faibles que lui parussent les chances +d'obtenir un resultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui +permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait a pied; la foret de +Crecy dans la Brie, cela ne devait pas etre tres loin de Paris. + +Au temps ou il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il +revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et a une +boutique de ce quai, il avait vu des cartes etalees, qu'il s'etait +plus d'une fois amuse a regarder. Peut-etre le hasard ferait-il, un +bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gate, qu'il y aurait une carte +en montre sur laquelle il pourrait tracer son itineraire. + +Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliotheque. + +Mais le hasard sur lequel il avait compte ne lui fut pas favorable; a la +verite, une grande carte de France etait accrochee a la devanture de la +boutique, mais si haut qu'il lui etait impossible de lire le nom des +pays au-dessus de la Loire. C'etait bien la sa chance habituelle. + +Cependant il ne se facha pas; mais entrant dans le magasin il demanda, +comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'etat-major qui +comprenaient la Brie, et les etalant les unes a cote des autres, sur une +table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin a partir de Paris; +puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer +dans ses poches, il remercia et sortit. + +Il etait fixe: il quittait Paris par la barriere du Trone, traversait le +bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et +il arrivait a Crevecoeur, situe a l'entree de la foret de Crecy; en +tout, cinquante kilometres environ. + +Mais ce n'etait point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru +de plus longues sans chemins traces quand il etait officier au Perou, ou +gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de +bon qu'elle donne de l'initiative a l'esprit et du courage aux jambes; +ce n'etait point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne +et de Paris qu'il aurait envisage d'un oeil calme cent kilometres a +faire a pied et deux ou trois nuits a coucher a la belle etoile. + +Le lendemain matin, a deux heures, il quittait les hauteurs de +Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au +Chateau-d'Eau, une lueur blanche eclairait le ciel au bout du boulevard +Voltaire; a la barriere du Trone, il faisait jour; et sur le cours de +Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue +file, s'en allaient a la halle, laissant derriere elles une bonne odeur +de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de +la cote, assis dans l'herbe, a l'ombre d'un petit bois, il dejeuna en +regardant le panorama de Paris, qui, au dela de la verdure du bois de +Vincennes, se perdait dans la brume et la fumee. + +--Oui, le terrain etait bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en +tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre. + +Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas regulier, +il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir, +il arrivait a la Houssaye, et peu de temps apres il apercevait un tout +petit village qui se detachait sur la masse sombre d'une foret: c'etait +Crevecoeur. + +Alors il s'arreta; avec une branche cassee et une poignee d'herbe, +il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une +epaisse couche de poussiere blanche, de facon a ce qu'on ne put pas le +prendre pour un pauvre diable qui arrive a pied de Paris; de la station +voisine, c'etait admissible, mais de Paris il n'eut trouve credit nulle +part. + +Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon +espoir; il n'etait pas possible que dans un pays compose seulement de +quelques maisons, ou tout le monde devait etre amis ou ennemis, on n'eut +pas garde le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais +encore de ce qui les touchait. + +En route, il avait bati son plan, qui etait tres simple: il recherchait +des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer +dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros +heritage, et l'on paierait une forte prime a celui qui procurerait ces +renseignements... aussitot qu'ils auraient ete reconnus bons. + +Ce fut ce qu'il expliqua au secretaire de la mairie, un vieil +instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitte Crevecoeur, devait se +rappeler Dagomer. + +--S'il se rappelait Dagomer? Bien sur qu'il se le rappelait. Un brave +garcon. Peut-etre un peu dur aux braconniers, mais il etait paye pour +ca; et puis les braconniers n'etaient vraiment pas raisonnables non +plus; jamais satisfaits. Seulement, quant a se rappeler un nourrisson +qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'etait impossible, par cette raison +que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson. + +--Pourtant ils etaient arrives a Chambrais avec une petite fille agee +maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitte Crevecoeur +depuis dix ans, a l'epoque de leur depart cette enfant avait plus d'un +an. + +Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne +pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient +jamais eu: tout Crevecoeur le dirait comme lui. + +Alors il fallut bien que Nicetas admit ce qui lui etait venu plus d'une +fois a l'esprit, sans qu'il voulut l'accepter: nee a l'etranger, Claude +avait ete ramenee en France au moment meme ou Dagomer etait venu habiter +Chambrais, et personne, a l'exception de Ghislaine, ne devait connaitre +le lieu de naissance de l'enfant. + +La deception fut rude; mais il n'etait point dans son caractere de +s'abandonner; il fallait reflechir. En venant, il avait vu une prairie +ou l'on mettait du foin en meules; il serait bien la pour passer la +nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient +quitte les champs. + +Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au +soleil levant, il reprit le chemin de Paris. + +Ce n'etait pas lui qui le voulait, c'etait la fatalite: puisqu'il ne +lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subit: tant pis pour +Ghislaine s'il le lui faisait au _sale_, comme disait Caffie. + +Il etait las en montant a dix heures du soir les six etages de son ami +d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il +avait preparee: + +"Madame, + +"Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la votre, +installee chez un garde, au lieu d'occuper aupres de sa mere, la place +a laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolerer cela et mon devoir est de +prendre sa defense. Je vous attendrai apres-demain, a trois heures, aux +abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous etait impossible de vous y +trouver, je me presenterais au chateau. + +"NICETAS" + +Il redescendit l'escalier dont les marches etaient terriblement dures +pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boite d'un debit de tabac. + + +FIN DE LA TROISIEME PARTIE + + + + +QUATRIEME PARTIE + + + +I + +Le jour ou Ghislaine recut cette lettre, elle avait passe une partie +de la matinee au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait +definitivement fixe le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus +librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille. + +N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et a l'avance n'etait-elle +pas certaine que, quoi qu'elle fit, il ne s'en inquieterait pas? + +Maintenant elle ne prenait plus des pretextes pour l'aller voir, et +franchement elle disait: "Je vais pres de Claude"; arrivee chez le +garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraitre son affection, et +franchement aussi elle embrassait sa fille. + +Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles etaient +assises, en tete a tete, a l'abri de la curiosite des enfants Dagomer ou +des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement. + +Ce n'etait point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais +simplement sur ceux ou, pouvant forcer par d'adroites questions +sa reserve toujours un peu craintive, elle l'amenait a se livrer. +N'etait-ce pas cela qui touchait son coeur de mere: savoir ce qu'etait +cette enfant qu'elle n'avait pas toujours pres d'elle, et qu'une +observation constante dans les choses importantes comme dans les riens, +dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colere, ne +pouvait pas lui faire connaitre a fond, avec sa vraie nature. + +Et c'etait cette vraie nature qui l'interessait, qui l'inquietait: par +ou tenait-elle de son pere, par ou s'en eloignait-elle? + +Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec +un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui +passait par la tete, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, +Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle +arrangeait, par des exemples la conduisait ou elle voulait qu'elle +allat. + +Quelquefois aussi il etait question des lecons, c'est-a-dire que Claude +en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilite de lady +Cappadoce, veillait a ne pas donner a son ancienne gouvernante des +sujets d'inquietude. + +--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait +Claude. + +--Lady Cappadoce est une maitresse. + +--Et vous? + +--Moi, chere enfant, moi... je n'en suis pas une. + +Et Ghislaine etait obligee de s'arreter, car le mot qui lui montait du +coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que, +par une imprudence, par un entrainement, elle permit a Claude de le +prononcer elle-meme, sinon en ce moment, au moins plus tard. + +On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence +et de recueillement ou elles restaient les yeux dans les yeux; alors +Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait +doucement. + +C'etait a Chambrais que Nicetas avait adresse sa lettre, et il avait +calcule qu'a l'heure ou Ghislaine la recevrait, M. d'Unieres devrait +etre a la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublee, et +pour le succes de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une +trop vive emotion devant son mari. + +Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller a la Chambre, le comte +etait reste au chateau pour preparer un discours important qu'il devait +prononcer le lendemain, et apres le dejeuner il s'etait installe dans +la bibliotheque avec sa femme pres de lui, comme toujours lorsqu'il +travaillait. N'etait-elle pas son inspiration et sa conscience? Il +trouvait plus vite lorsqu'elle etait la. Et il n'etait sur d'un effet ou +d'un argument que lorsqu'apres discussion elle l'avait approuve. + +Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans +une corbeille ce qui etait pour le comte, et sur un plateau les lettres +a l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliotheque, le +comte, qui etait devant une grande table couverte de volumes du _Journal +officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise a +un petit bureau dans l'embrasure d'une fenetre, posa le livre qu'elle +lisait, et commenca a ouvrir les lettres. + +Bien qu'elle sut a l'avance a peu pres ce qu'elles contenaient, et +justement meme par ce qu'elle savait qu'elles etaient des demandes de +secours, il fallait qu'elle les lut tout de suite pour y repondre sans +retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient +lieu. + +Elles etaient ce jour-la nombreuses et deja elle en avait lu plusieurs, +lorsqu'elle ouvrit celle de Nicetas. + +"Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la votre...." + +Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passe devant ses yeux, son +coeur s'etait arrete. + +Heureusement la lettre etait posee sur le bureau sans quoi elle +serait tombee, ou elle aurait ete secouee de telle sorte dans sa main +tremblante que l'attention du comte eut ete provoquee. + +Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premieres +annees; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de +confiance; si elle devait l'attendre, n'etait-il pas permis d'esperer +qu'il ne reviendrait point; douze annees s'etaient ecoulees sans qu'il +reparut, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'ecoulassent +encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont +il ne connaissait meme pas l'existence? + +Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tete basse, a la +derobee, rapidement elle jeta un coup d'oeil du cote de son mari: +absorbe dans son travail, il n'avait rien remarque, et penche sur sa +table, il continuait a prendre des notes; sa plume en ecrivant craquait +avec un bruit regulier. + +Elle etait comme paralysee de corps et d'esprit. Quelle contenance +tenir? Que faire? Elle ne savait. Et meme elle etait incapable de se +poser une question raisonnable. + +La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osat meme la faire +disparaitre, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait +se lever, venir a elle comme il le faisait a chaque instant, et +machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette +feuille de papier, ou le mot "votre fille" flamboyait, croyait-elle, +se detachant en caracteres d'affiche. Dans leur etroite intimite, ils +n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses +lettres, si madame ouvrait les siennes, en realite elles etaient les +unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame +aussi bien que pour monsieur. + +Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idee, que la premiere +chose a faire etait de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les +circonstances ordinaires, rien n'eut ete plus simple que d'ouvrir un +tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser +dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement +du papier allait crier sa honte. + +Et la terrible feuille etait devant ses yeux, hypnotisante. + +Comme elle allait se remettre a lire, elle sentit que son mari se +tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'etait point leve et +ne paraissait pas dispose a quitter son travail: + +--Te rappelles-tu la date de mon discours a propos de l'ordre du jour +Bunou-Bunou. + +L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eut +donne la date de jour, de mois, d'annee. Mais en ce moment, comment +reflechir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait repondre +sans que sa voix trahit son bouleversement. + +--A peu pres trois ans, il me semble. + +--Trois ans. Dis plutot sept ans. Comment ta memoire si ferme peut-elle +se tromper de tant d'annees? + +--Sans doute, je fais une confusion. + +--Ne cherche pas, je vais verifier. + +Quittant sa table, il passa dans une piece voisine qui servait d'annexe +a la bibliotheque. + +Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis +vivement elle la mit dans sa poche. + +Il n'etait que temps, le comte rentrait, il vint a elle. + +--Je te fais mes excuses, dit-il, tu etais plus pres que moi de la +verite; il y a quatre ans. + +Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'etonna pas +qu'elle ne repondit point, et tranquillement il retourna a son travail. +Il fallait qu'elle prit un parti, et tout de suite, puisque c'etait pour +le lendemain meme qu'il fixait son rendez-vous. + +S'attendant depuis son mariage a le voir surgir d'un moment a l'autre, +elle avait bien des fois examine la question de sa defense, et elle +s'etait toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours a cette arme +dont son oncle lui avait parle avant de mourir. + +Quelle etait cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre +sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle +qu'elle fut, elle devait etre efficace puisque son oncle lui avait +recommande d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la +reclamat au notaire chez qui elle etait deposee et que tout de suite +elle allat a Paris. + +Bien qu'il fut scrupuleusement observe qu'elle restat aupres de son mari +quand il travaillait, elle n'hesita pas; n'etait-ce pas son honneur et +son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie meme de sa fille +qui se trouvaient en jeu? + +--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforcait +d'affermir, je partirai pour Paris. + +Il fut stupefait: + +--Comme ca, tout de suite? + +Il fallait qu'elle donnat une raison, bien qu'il ne lui en demandat pas, +et que pour la premiere fois elle ne fut pas franche. + +--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution +immediate. + +--Tu seras longtemps? + +--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir. + +Il sonna et commanda d'atteler. + +--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ca ne va pas +aller, et je suis sur que demain a la Chambre tu sentiras toi-meme que +ton aide m'a manque. + +Il voulut la mettre lui-meme en voiture, et la portiere fermee, il +recommanda au cocher de marcher rondement. + +A trois heures, les chevaux, blancs d'ecume, s'arretaient devant les +panonceaux de M. Le Genest de la Crochardiere, et Ghislaine entrait dans +l'etude. C'etait la premiere fois qu'elle venait chez son notaire, car +quoi qu'elle eut du mettre bien souvent sa signature au bas d'actes +notaries, on etait toujours venu les lui faire signer a l'hotel de la +rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande piece ou sur des +tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs, +elle se trouva intimidee sous le feu de tous ces yeux qui s'etaient +leves sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui +dirigeait cette etude, accourut avec les demonstrations de la plus +respectueuse politesse: + +--Madame la comtesse desire voir M. Le Genest, sans doute, je vais +m'informer s'il peut recevoir. + +Le notaire lui-meme apporta la reponse en venant au-devant de sa cliente +qu'il fit entrer dans son cabinet. + +La demande que Ghislaine avait a presenter etait bien simple, cependant +ce fut avec un extreme embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis +longtemps le vieux notaire etait habitue a ne pas laisser deviner qu'il +remarquait la gene d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitot +qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla a une grande caisse +qu'il ouvrit, et en tirant la piece qui lui avait ete confiee par M. de +Chambrais, il la remit a Ghislaine. + +Elle eut voulu sortir au plus vite pour dechirer l'enveloppe et lire +cette piece, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberte: il +parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'ecoutat. + +--Par M. le comte d'Unieres, j'ai appris tout l'interet que vous inspire +cette chere enfant et toute la tendresse que vous lui temoignez. Dans +son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mere, me disait M. +le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude. + +Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en +gardant la mesure qu'il savait mettre en tout. + +Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa +voiture. + + + +II + +Accotee dans un coin de son coupe, les glaces relevees, Ghislaine put +dechirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise. + +Elle ne contenait qu'une lettre et une note ecrite par son oncle; ce fut +par cette note qu'elle commenca: "La lettre ci-jointe m'a ete remise par +son auteur le jour meme ou elle a ete ecrite; elle est la preuve, elle +est l'aveu d'un crime qui, je l'espere, restera ignore; mais si jamais +il etait decouvert, elle porterait temoignage contre le coupable. + +"CHAMBRAIS." + +Vivement elle passa a la lettre, et le debut elle le lut sans trop +d'emotion: que lui importaient ces declamations, que lui importaient ces +plaintes et ces cris de revolte! + +Mais aux mots: "Je vous aimais", l'indignation la suffoqua comme si +c'etait une declaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait, +et dans son coeur resonnaient encore les eclats sourds de sa voix +heurtee. + +Elle reprit, et sans s'arreter alla jusqu'au bout; mais arrivee a la +derniere ligne, elle chercha si c'etait tout. + +Une arme, disait son oncle; le crime decouvert peut-etre, une accusation +au moins contre le coupable et necessairement la defense de l'innocente; +mais ce n'etait pas sur cela qu'elle avait compte; decouvert le crime ne +l'etait pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'etait un moyen pour qu'il +ne le fut jamais. + +A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le +voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystere l'epouvantait. +Que ne pas craindre d'un homme capable de tout. + +En sortant de chez le notaire, le cocher etait venu rue Monsieur pour +changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec +la note de son oncle dans un meuble ou elles devaient etre en surete: +inutiles en ce moment, elles devenaient peut-etre le lendemain l'arme +qu'elle etait venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que +serait ce lendemain? + +Ne trouvant rien pour se defendre sous le coup immediat de la deception, +elle s'etait dit qu'avec la reflexion et en se remettant de cet +ecrasement, il lui viendrait sans doute une idee. + +Mais la route se faisait, les villages defilaient devant elle! +Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait +paralysee dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la +surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture +l'engourdissait et elle se sentait entrainee en imagination comme +elle l'etait en realite: rien pour la retenir, rien pour la guider, +l'eclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle, +entraines par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille. + +C'etait vainement aussi qu'elle cherchait a prevoir ce qu'il pouvait +contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait ecrit cette +lettre. + +Quand meme elle lui resisterait, elle le repousserait, c'etait la lutte; +et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne +seraient-ils pas atteints? + +A cette pensee, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par +elle! Dix annees d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que +n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle +repondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait +alors suspendue sur sa tete. + +Dans son desarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble +et son emoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la +possibilite de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la +verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire +fermer la porte quand il se presenterait, c'etait remettre le danger au +lendemain et non l'ecarter: repousse par elle, que ne ferait-il pas, a +qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il +voulait. Apres, elle aviserait. + +La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, etait +un des endroits les plus sauvages et les plus deserts de la foret: une +combe etroite entouree de collines boisees, point de chemin pour y +arriver, mais seulement d'etroits sentiers tortueux, des grands arbres +sur les bords de la mare et toute une vegetation foisonnante de roseaux, +sur les collines d'epais taillis, elle serait la a sa discretion; si +personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne +viendrait a ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il +voudrait; bien qu'elle fut brave ordinairement, jamais elle ne +s'exposerait a ce danger; ce serait folie. + +Mieux valait encore le laisser penetrer jusqu'a elle dans le chateau, +malgre sa repulsion et son degout. Au moins, n'y serait-elle pas seule +et sans secours. + +Ce lui fut un soulagement de s'etre arretee a cela. + +Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se +defendrait, mais au moins elle n'etait plus dans l'irresolution. + +Quand elle entra dans la bibliotheque, elle trouva son mari au travail, +et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise. + +Tendrement il l'embrassa. + +Mais il la connaissait trop bien, ils etaient trop intimement, trop +profondement lies l'un a l'autre pour qu'il ne sentit pas dans cette +etreinte qu'elle etait troublee. + +--Tu as eprouve une contrariete, dit-il en la regardant. + +--Pas d'autre que celle de n'etre pas restee pres de toi. + +--J'ai travaille quand meme; malgre tout, je crois que demain tu seras +contente. + +Ainsi qu'il avait ete convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait +le lendemain a la seance de la Chambre. + +--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours? + +--Certainement. + +Elle se debarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son +petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table. +Alors il commenca, les yeux fixes sur elle; mais il n'alla pas loin: + +--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandat en +s'arretant. + +--Je ne trouve pas cela du tout. + +--Tu as l'air de ne pas me suivre. + +--Mon air te trompe. + +Elle etait au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'a +certains moments sa volonte lui echappait; alors son regard trahissait +sa preoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite +il s'apercevait de ce desaccord. + +Il fallait qu'elle s'appliquat! n'en aurait-elle pas la force, faible +coeur qu'elle etait? + +--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis. + +--Si tu trouves cela mauvais ou a cote, dis-le franchement, je t'en +prie. + +--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette +idee? + +Il reprit. + +Ce fut elle a son tour qui ne le quitta pas des yeux. + +De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle +murmurait: + +--Bien, tres bien. + +--N'est-ce pas? + +Alors il s'echauffa, et de l'analyse toute seche de son discours, +il passa peu a peu a des developpement sous lesquels se sentait le +mouvement oratoire. + +A le suivre ainsi, elle se laissa prendre a ce qu'il disait et a oublier +sa propre situation, suspendue qu'elle etait aux levres et aux yeux de +son mari, completant par la pensee les effets qu'il laissait de cote. + +Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait +toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux, +et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penche +sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout a coup il s'arreta et +se mettant a sourire: + +--Mais c'est une vraie repetition, dit-il. + +Elle se jeta a son cou, dans un mouvement passionne: + +--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'ecria-telle en le serrant dans ses +bras. + +--Alors c'est bien? + +--C'est superbe. + +--Vraiment? + +--Vas-tu douter de moi, maintenant? + +--Non, chere femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras +demain la force que m'aura donnee ton appui d'aujourd'hui. Il me +semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'etais pas la, je ne +pouvais pas te consulter et ne savais que penser. + +Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour +ne pas aller le lendemain a la Chambre. Quoi inventer? Quel pretexte +trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptat sans +s'inquieter, sans se peiner? + +Ce fut a chercher ce pretexte que sa soiree se passa, et partout, au +diner, a la promenade qui le suivit, elle porta, malgre ses efforts, +une preoccupation evidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce +qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se +trahissait, elle se jetait dans une gaite factice, dont bien vite elle +avait honte, et qu'elle cherchait aussitot a racheter par un elan de +tendresse sincere. + +Jamais il ne l'avait vue dans cet etat, elle qui d'ordinaire etait si +bien equilibree, d'une humeur si douce, si juste, si calme. + +Il n'osait pas l'interroger, et meme, il n'osait pas l'observer de peur +qu'elle se tourmentat. + +Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication; +elle etait souffrante, nerveuse: peut-etre ce rapide voyage a Paris +l'avait-il fatiguee. + +Alors il s'appliqua a la distraire, en ayant soin de ne pas laisser +deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'etait habituellement. + +La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans +bruit, ecouter derriere la portiere qui separait leurs chambres si elle +dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et +respirait d'une facon irreguliere. + +Le matin, l'inquietude l'emporta sur la reserve, et il ne put pas +s'empecher de l'interroger; mais elle se defendit: elle n'avait rien; +peut-etre etait-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps +orageux. + +Alors il lui proposa de ne pas venir a Paris: son discours, elle le +connaissait, et il le dirait peut-etre beaucoup moins bien a la Chambre +qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps +orageux, l'atmosphere des tribunes serait etouffante, comme le voyage a +Paris serait penible dans la chaleur du midi. + +Elle fut grandement soulagee de le voir ainsi venir au devant d'elle, et +ne se defendit tout juste, que ce qu'il fallait. + +--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais a une condition. + +--Toutes celles que tu voudras. + +--Reviens aussitot que ta presence ne sera plus indispensable a la +Chambre. + +--Je te le promets. + +--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta presence, de ton amour. + +--Veux-tu que je n'aille pas a la Chambre? + +--Y penses tu? + +--Pourquoi pas? + +--Et ton discours? + +--Un discours a-t-il jamais change un vote? + +--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est +perdu si l'honneur est sauf. + +Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne +l'avait embrasse avec l'ardeur passionnee qu'elle mit dans son etreinte, +lorsqu'il se separa d'elle pour monter en voiture. + +--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle. + +--Aussitot, aussi vite que possible. + + + +III + +Si Nicetas restait a la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes apres +l'heure qu'il avait fixee, il pouvait arriver au chateau vers quatre +heures; c'etait donc a ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il +venait. + +Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'esperance +dans cette pensee que, par cela seul qu'elle n'avait pas ete a son +rendez-vous, il renoncerait a la voir; mais enfin, elle se disait que +cela etait possible: ce refus d'obeir a son injonction l'aurait fait +reflechir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait +a Paris. + +Cependant elle se prepara a le recevoir, si malgre tout il venait, +et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre +se trouvait en communication directe avec le vestibule ou se tenait +toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne +pouvait pas arriver distincte a ce vestibule, mais en l'elevant il y +avait certitude qu'elle serait entendue. + +Elle avait pris un livre pour tacher de ne pas penser, mais ses efforts +pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun resultat, elle ne +savait pas meme ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes +noires, son esprit etait a la Mare aux Joncs. + +Trois heures avaient sonne, puis le quart, puis la demie; incapable +de rester en place, elle se levait a chaque instant pour aller a une +fenetre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'a la loge du +concierge. + +Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des levres +lorsque la cloche qui annoncait l'arrivee d'un visiteur sonna. + +Elle alla vivement a la fenetre, les jambes tremblantes, et sans se +montrer, derriere un rideau, elle regarda: dans la facon dont il se +presenterait, elle verrait peut-etre ce qu'allait etre cette entrevue, +ce qu'elle avait a craindre ou a esperer. + +Mais elle s'etait trompee en croyant que c'etait lui: l'homme qui +traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, etait bien +de grande taille, mais il etait gras ou plutot bouffi de visage comme de +corps, les cheveux etaient courts, les joues et le menton rases; enfin +le vetement use, compose d'un pantalon noir, d'un veston jaunatre et +d'un chapeau melon, annoncait surement quelque pauvre diable qui venait +demander un secours. + +Cependant le pauvre diable etait arrive au perron et, a la porte du +vestibule, il avait trouve Auguste de service ce jour-la. + +--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste +americain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas ete a +Paris, je ne peux pas vous montrer le chateau. + +--Je lui ai ecrit, veuillez lui remettre cette lettre. + +Et sans paraitre le moins du monde embarrasse, Nicetas lui tendit un +petit billet qu'il venait d'ecrire a l'auberge du Chateau. + +--Mais je ne sais... + +--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets. + +Quand Ghislaine vit sur ce billet la meme ecriture que celle de la +demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il ecrivait au lieu de venir, +c'est qu'il n'osait pas se presenter; et a la pensee de ne pas le +voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable etait un +commissionnaire. + +Elle avait ouvert le billet. + +"Je pense que vous ne m'obligerez pas a forcer votre porte; donnez donc +l'ordre que je sois admis pres de vous. + +"NICETAS." + +C'etait lui. Elle eut une seconde d'aneantissement; lui, ce pauvre +diable; arrive a ce point de misere et de cynisme, de quoi ne serait-il +pas capable! + +Cependant, le plateau a la main, le valet attendait devant elle, la +regardant a la derobee, en se demandant quelle pouvait etre la cause de +ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprime que le +calme et la serenite. + +Il fallait qu'elle se contint et prit un parti: + +--Faites entrer, dit-elle. + +Et pendant le court espace de temps que le valet mettait a traverser les +deux salons, elle tacha de se donner une contenance. + +Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela: + +--Vous ne quitterez pas le vestibule. + +Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais +elle n'etait pas en situation de s'arreter devant une consideration +de ce genre: avant tout elle devait assurer sa securite; comment se +defendre si elle etait paralysee par la peur d'une surprise? + +Ce fut lentement que Nicetas traversa les deux salons pour venir jusqu'a +elle. + +Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien change, vieilli, +ravage! + +Lorsqu'il fut a quelques pas, elle l'arreta d'un mot: + +--Que voulez-vous monsieur? + +--Je vous l'ai ecrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille. + +--C'est de la jeune fille elevee chez notre garde que vous parlez? + +--Precisement. + +Il prit une chaise et s'assit: + +--D'elle-meme. + +--Par quelle combinaison etes-vous arrive a trouver que cet enfant est +votre fille? + +--Et la votre. Cela serait bien long a raconter; mais un mot suffit; +c'est vous-meme qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la +votre. + +--Moi! + +--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait +prendre toutes sortes de precautions qu'on croyait habiles pour echapper +a cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce +que si cette enfant ne vous etait rien et ne m'etait rien vous m'auriez +recu apres la lettre que je vous ai ecrite et aussi apres ce qui s'est +passe entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire +les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgre vous en +rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui +emportait tout: repulsion, mepris, horreur, haine; et cette raison se +trouve dans l'interet que vous portez a cette enfant: vous avez peur +pour elle; vous voulez la defendre. + +Il s'arreta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant +devant lui, il eut lieu d'etre satisfait: elle etait atterree. + +Il continua: + +--L'ordre de m'introduire pres de vous etait un aveu; et si j'avais eu +besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutat a toutes celles que j'ai deja pu +reunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en +avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pieces necessaires pour +affirmer mes droits sur ma fille. + +--Et ces pieces? demanda-t-elle en essayant de se defendre. + +--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espere que nous n'en +viendrons pas a cette extremite. En effet, je n'ai qu'un but: assurer +l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous +associer a moi. + +--Cet avenir a ete assure + +--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je +l'avoue, surpris que vous consideriez l'avenir d'un enfant assure par la +donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la +vie d'un enfant... + +Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine. + +--... Il y a l'education, il y a les sentiments qui dirigent cette +education, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le +milieu dans lequel l'enfant est eleve. Si Claude a la fortune, a-t-elle +cette education dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? +Est-elle dans un milieu digne d'elle? Elevee chez le garde, ayant +pour camarades, pour freres et soeurs des enfants grossiers, de vrais +paysans... + +--Elle devait entrer au couvent. C'est le medecin qui a ordonne qu'elle +vive en paysanne. + +--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de +garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une +fille de onze ans, la feriez-vous elever par un garde, sous pretexte que +les medecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh +bien! pour n'etre pas nee de votre mariage, Claude n'en est pas moins +votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le +rappeler. Pour mon malheur, je sais par experience ce que c'est que +d'etre eleve dans une maison etrangere; je ne veux pas que ma fille +souffre ce qu'a souffert son pere, et que l'absence d'une direction +affectueuse, ferme et douce a la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de +moi. + +Ghislaine ecoutait stupefaite: etait-il possible que ce langage fut +sincere; c'etait lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignite, de +fierte! Ou voulait-il en venir? Qui se cachait derriere cet etalage de +tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas? +Son premier mouvement avait ete de repondre lorsqu'il avait invoque +l'affection maternelle; mais n'etait-ce pas la un piege dans lequel elle +ne devait pas tomber, un autre aveu plus precis que ceux sur lesquels il +s'appuyait deja? Ne serait-ce pas se defendre d'ailleurs? + +--Enfin, que demandez-vous? dit-elle. + +--C'est bien simple, repondit-il. Ou Claude occupera pres de vous, dans +votre maison, la place a laquelle elle a droit par sa naissance, ou je +la prends pres de moi. + +--Vous la prenez! + +Ce cri qui lui avait echappe la trahissait par l'intensite de son emoi; +elle voulut l'attenuer en l'expliquant: + +--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui +vous n'avez jamais rien ete? + +--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique. + +--C'est impossible. + +--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances +juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et meme tres +facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle etait votre +intention, il faudrait que vous eussiez un etat-civil en regle a +m'opposer, avec indication du pere et de la mere; et je ne crois pas que +ce soit votre cas; les precautions que vous avez prises pour cacher la +naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe, +vous n'avez qu'a produire cet acte de naissance, et je me reconnais +battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas? + +Il attendit un moment, et comme elle ne repondait pas, il poursuivit: + +--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je +l'espere, heureuse par les soins et la tendresse de sa mere. Pres de +moi, elle n'est associee qu'a une vie de travail et de lutte, mais +elle est aimee, passionnement aimee par un pere qui n'a pas d'autre +affection; sous une tendre direction son coeur se forme en meme temps +que son esprit; et comme elle est la legataire de M. de Chambrais, elle +ne souffre pas de ma pauvrete. + +A ce mot elle l'interrompit: + +--Vous avez ete mal renseigne. + +--Elle n'est pas legataire de M. de Chambrais? + +--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensee de prevoyance dont je n'ai +compris toute la sagesse qu'a l'instant meme, a mis une condition a son +legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'a sa majorite ou a +son mariage. + +Si Nicetas fut touche, il ne fut pas trop surpris puisque c'etait la +realisation de ce que Caffie avait prevu; decidement il etait le malin +qu'il avait dit, le vieux crocodile. + +--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son +pere comme son pere travaillera pour elle; a deux on est fort; je l'ai +entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse +extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente +musicienne. Dans cinq ans elle sera en etat de donner des lecons, et +par consequent de seize a vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin +d'elle. Vous voyez donc qu'alors meme que je n'obeirais pas a un +sentiment d'affection paternelle et a la voix du devoir, j'aurais tout +interet a prendre Claude avec moi et a la reconnaitre pour ma fille: a +seize ans, elle gagnera sa vie largement; a vingt et un ans, elle jouira +de sa fortune; enfin si la fatalite et l'injuste Providence qui n'ont +cesse de me poursuivre me l'enlevaient, j'heriterais d'elle. + +--Est-ce donc la votre calcul? s'ecria-t-elle avec horreur. + +--Il est vrai qu'il y a des peres qui font mourir leurs enfants pour en +heriter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du +sort, je ne suis pas cependant un de ces peres, et la preuve c'est que +je suis pret a renoncer a tous les avantages qu'il y aurait pour moi a +reconnaitre Claude, avantages moraux aussi bien que materiels,--si +vous vous engagez a la prendre pres de vous dans cette maison, et a la +traiter comme votre fille. + +--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariee. + +--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose a son mari; je +serais vraiment surpris si vous me disiez que le votre n'appartient pas +a la categorie de ceux qui acceptent tout. + +Sur ce mot, il se leva: il la voyait eperdue, affolee; c'etait +assez pour le succes de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que +l'affaiblir s'il le repetait ou le laissait discuter; au point ou les +choses en etaient arrivees, la reflexion en ferait plus que lui. + +--Je vous reverrai apres-demain, dit-il, a la meme heure, d'ici vous +aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous +pourrez alors me faire part de la resolution a laquelle vous vous +arretez. Bien entendu, si M. le comte d'Unieres etait au chateau, je +remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tete-a-tete. + +Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arreter aussitot. + +--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'a vous, ce +serait une reponse negative a mon desir de vous voir prendre Claude; +alors je la reconnaitrais. + + + +IV + +Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait ete frappee d'un mot prononce +de facon, au moins lui semblait-il ainsi, a s'imposer a l'attention; +c'etait celui qui se rapportait aux avantages resultant pour lui de la +reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existe, il +n'aurait donc pas pense a cette reconnaissance, et il n'eut jamais +reclame sa paternite si sa fille n'avait pas ete l'heritiere de M. de +Chambrais. + +Donc, il etait homme d'argent et il n'y avait a cela rien que de naturel +dans la misere qui paraissait etre la sienne; c'etait par besoin +d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il +ne s'etait jamais preoccupe; par besoin d'argent qu'il cherchait a +exploiter sa paternite; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menacait: + +--Prenez l'enfant ou je la reconnais. + +Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement a ce que Claude +sortit d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre +objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant. + +Arrivee a ce point, Ghislaine respira; jusque-la elle avait eu le coeur +serre par l'angoisse comme si sa fille etait en danger de mort, sans +qu'elle put rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il +semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la defendre: +c'etait une lutte dans laquelle elle ne restait pas desarmee. + +Cette esperance la releva, et bien qu'elle ne put pas prevoir ce que +serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger +n'etait pas immediat; elle avait un certain temps devant elle pour +aviser, pour chercher. + +Quand le comte rentra, elle etait assez maitresse de sa volonte pour +l'accueillir comme a l'ordinaire et le questionner. + +--Comment avait-il parle? + +Il lui raconta la seance et elle l'ecouta sans donner des signes trop +manifestes de distraction ou de preoccupation; comme il disait qu'il +serait sans doute oblige de reprendre la parole le lendemain, elle +manifesta le desir de l'accompagner. + +--Te sens-tu en etat de venir demain a Paris? + +--Oh! certainement. + +--Alors tu es tout a fait bien? + +--Tout a fait. + +--Tant pis. + +--Comment tant pis? + +Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement: + +--Une idee qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser a mon +discours, j'etais avec toi et me disais que ce malaise pourrait etre un +indice heureux. + +--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement. + +--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'esperer! Tu as trente ans, +j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la premiere fois qu'en te voyant +indisposee je me suis rejoui. Sais-tu que j'ai etudie les signes +caracteristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles, +signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais +peut etre autant que bien des medecins? Enfin ce malaise n'a pas +persiste. + +--Pas du tout; et je suis sure que rien ne m'empechera d'aller demain +a Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses +indispensables. Quand dois-tu parler? + +--Si je parle, ce sera au commencement de la seance. + +--Eh bien! apres ton discours, je quitterai la Chambre, de maniere a ne +pas te faire attendre pour revenir ici. + +Les choses s'arrangerent ainsi, elle assista a la premiere partie de la +seance, puis, quand le comte eut parle, elle quitta la tribune et revint +rue Monsieur. + +Par son contrat de mariage, il avait ete stipule qu'elle toucherait une +pension pour ses besoins personnels; mais dans l'etroite intimite ou +elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait ete observee: +tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et +d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs +besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une depense, ou, +s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte apres qu'elle etait +faite. + +Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu +importante sans en parler a son mari; aussi n'etait-ce point de cette +facon qu'elle esperait se procurer l'argent necessaire au rachat de +Claude. + +Ce n'etait point seulement dans leur chateau et leur hotel que les +princes de Chambrais avaient toujours pieusement conserve ce qu'ils +avaient recu de leurs peres; pour les meubles, pour les bijoux, il en +avait ete de meme, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait +disparaitre dans une piece reculee, ou l'on serrait dans des armoires +ce qui etait par trop antiquaille sans etre ancien, mais on ne s'en +debarrassait point: les greniers etaient bondes de meubles rococo, et +il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au +style Louis-Philippe. + +C'est ainsi que Ghislaine possedait quelques bijoux de prix par la +valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables: +jamais elle ne les avait portes. Places dans des ecrins, ils etaient +conserves dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas +ouvert: ils etaient la, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux +de la famille, et comme il avait une parfaite indifference pour les +pierreries, il ne s'en inquietait pas autrement; ce ne serait pas lui +assurement qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure, +puisqu'il ne les connaissait meme pas. + +Obligee de trouver instantanement une forte somme, c'etait sur la vente +de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait. + +C'etait la une cruelle extremite, et a la pensee d'entrer dans +un magasin, elle, la comtesse d'Unieres, pour vendre des pierres +precieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le +choix des moyens, et coute que coute, il fallait qu'elle prit le seul +qu'elle trouvait, sans se laisser arreter par la honte et par la peur +des commentaires qu'elle allait provoquer. + +Rentree chez elle, elle ouvrit le coffret ou etaient serres ces bijoux, +et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-a-dire ceux qui, +par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arreta a une +broche en rubis et en diamants, a un noeud avec deux glands et a un +bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait +trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la +preciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fut au-dessous de +ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture. + +Puis, tassant le tout dans un journal, de maniere a n'avoir pas a porter +un trop gros paquet, ce qui eut provoque l'attention, elle remonta en +voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers +de la rue de la Paix, a qui elle avait plus d'une fois achete des +bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir +convenablement. Sans doute elle eut prefere s'adresser a des marchands +qui ne l'eussent pas connue; mais, a ces marchands, elle aurait du +donner son nom pour qu'on la payat, et dans ces conditions mieux valait +encore avoir affaire a Marche et Chabert, qui avaient une reputation +d'honnetete. + +Quand sa voiture s'arreta devant le magasin, un commis, qui avait +reconnu la livree, se hata de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre +prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux. + +Elle demanda a parler a l'un des maitres de la maison, et presque +aussitot M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empresse de +se mettre a la disposition de sa noble cliente; comme c'etait en +particulier qu'elle desirait l'entretenir, il la fit passer dans son +cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa +demande. + +Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle desirait +vendre des pierreries qui ne lui servaient a rien. + +Le bijoutier examina ces pierreries et declara qu'il etait pret a les +acheter. + +--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il. + +--Non. + +--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont +d'un autre age. + +--C'est ce qui me decide a m'en debarrasser. + +--Quand on possede des diamants et un collier de perles comme madame la +comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux. + +Il etait trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la +comtesse d'Unieres ne se resigne a une pareille demarche que sous le +coup d'un imperieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain +temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il a Ghislaine +de lui verser immediatement cinquante mille francs; plus tard il +completerait la somme; puis, reflechissant qu'une grosse liasse de +billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un cheque sur la banque. + +L'affaire ainsi arrangee, il n'ajouta qu'un mot: + +--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse? + +--Je viendrai. + + + +V + +Quelle somme etait-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite? +Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire +des appetits? + +C'etait ce que Ghislaine se demandait, se trouvant a l'egard de l'argent +dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours ete riches, connaissent mal +sa valeur. + +Que representaient cinquante mille francs pour Nicetas? + +Au temps ou il donnait des lecons et ou il gagnait quatre cents francs +par mois pour venir deux jours par semaine a Chambrais, ils eussent ete +certainement une fortune pour lui, le paiement de dix annees de travail. + +Mais maintenant? + +A la verite, si l'on s'en tenait a l'apparence, et a la tenue, on +pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore, +puisqu'ils le tireraient de la misere. + +Mais etait-il l'homme du temps des lecons, et ces douze annees de misere +ne lui avaient-elles pas donne d'autres besoins et d'autres exigences? + +De meme qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour, +de meme elle ne l'avait pas retrouve en l'entendant parler: dans sa voix +il y avait une durete, dans son regard une brutalite, et dans toute +sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'etait pas reste l'homme +d'autrefois. + +Quelles etaient les pretentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les +avait-il etablies? Car plus elle reflechissait a leur entrevue, plus +elle se confirmait dans l'idee qu'il avait joue une comedie dont le +denouement devait etre l'offre d'une somme d'argent. + +Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer! + +C'etait un marche, et elle se sentait bien inexperimentee, bien faible, +bien maladroite pour le debattre comme il aurait fallu: pour la premiere +fois de sa vie elle allait avoir a discuter une affaire d'argent, et +tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysee de +toutes les manieres, par son inexperience, par sa dignite, par sa +tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son +mari. + +Etait-il conditions plus facheuses, situation plus terrible? Elle eut +voulu n'avoir pas a attendre et que tout de suite ce marche vint en +discussion. Mais le lendemain precisement son mari resta a Chambrais, et +elle dut veiller a ne pas trahir son anxiete et son angoisse. + +Elle y reussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait +pour lire en elle. + +--Comme tu es nerveuse, dit-il a un certain moment. + +Elle s'en defendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientot +la preuve. + +--Tu sais que je persiste dans mon idee. + +--Quelle idee? + +--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspiree. Evidemment, il se +passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle +est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le +changement est certain: tu n'es pas dans ton etat ordinaire. Alors, +comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le +sens que je desire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais +ce n'en est pas une d'esperer. La persistance de ton etat nerveux est +significative. + +Apres le diner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller a une +certaine distance du chateau, voir des poulains dans une prairie, a +laquelle on n'accedait que par un mauvais chemin charrois. + +Comme ils revenaient a la nuit tombante, ils croiserent Nicetas qui +flanait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher +dans une meule foin. + +Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son +attention etant attiree par la fixite des regards que Nicetas attachait +sur lui. + +--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rode dans +le pays? demanda-t-il. + +Elle ne repondit pas. + +Alors il continua: + +--Je l'ai deja vu dimanche a la sortie des vepres; il semble qu'il +cherche a nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer +aux ecuries, il faudrait que Francois prit sur lui des renseignements +serieux: il a bien vilaine tournure. + +Et c'etait le pere de Claude; il voulait la prendre pres de lui pour +qu'elle y trouvat une direction affectueuse, dans un milieu digne +d'elle! + +Apres un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui +donna encore plus de force pour la journee du lendemain: a tout prix, il +fallait sauver Claude de ce miserable,--que le comte ne trouvait meme +pas bon pour ses ecuries. + +Quant a trois heures quarante cinq minutes Nicetas, annonce par le coup +de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui +etait encore de service ce jour-la. + +--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise. + +--Vous voyez; votre maitresse m'a promis de repondre aujourd'hui a mes +questions, et je viens chercher ses reponses: nous collaborons: c'est +beaucoup d'honneur pour moi. + +--Alors, vous n'avez qu'a lui demander l'autorisation de visiter le +chateau, elle ne pourra pas vous le refuser. + +--C'est une idee; mais maintenant le chateau m'interesse moins. + +Il trouva Ghislaine dans le meme salon et a la meme place que la +premiere fois. + +--Cet empressement a me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et +j'espere que nous nous entendrons. + +--Vous vous trompez. + +--Ah! + +--Au moins quant a la condition que vous pretendez m'imposer. + +--Mais il y a deux conditions que je pretends vous imposer: ou vous +prenez Claude, ou je la prends moi-meme. + +--Cela est egalement impossible. + +--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas +prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empecher de la prendre, moi; +ne suis-je pas son pere? + +--Et qu'en feriez-vous? + +--Une honnete fille, une fille tendrement aimee. + +--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous. + +--Oh! ne vous genez pas, et dans un entretien de l'importance de +celui-ci, qui met tant d'interets en jeu, l'avenir de votre fille, votre +honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de +cote; ce n'est ni le lieu, ni le moment. + +--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une heritiere +jouissant des maintenant de ses revenus, vous pouviez penser a la +prendre. + +--C'est-a-dire que je speculais sur ma paternite, n'est-ce pas? Dites-le +donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en +realite, rien n'est pour me blesser. + +Malgre la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas "ne pas se +gener" comme il disait, ni pousser les choses aux extremes. + +--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner +une existence large, en meme temps que vous vous la donniez a vous-meme. +Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous +puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car +dans la realite son conseil de famille la defendrait, et la justice +ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que +feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages materiels +retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour +vous, non une source de produit. + +--Ou voulez-vous en venir? + +--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages precisement a ne pas +prendre Claude, a ne pas vous occuper d'elle, a m'abandonner ce soin +ainsi qu'a son conseil de famille, enfin a la laisser, aussitot que sa +sante le permettra, entrer au couvent, ou elle recevra une education +convenable, et d'ou elle sortira pour se marier. + +--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air etonne, et ne vois pas +ou seraient ces avantages. + +Elle avait place le cheque de Marche et Chabert sous un livre, a portee +de sa main; elle souleva le livre, et tirant le cheque, elle le lui +tendit: + +--Dans ceci. + +Il prit le cheque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais des +qu'il eut jete les yeux dessus, son visage se contracta. + +--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il. + +--Vous m'avez offert un marche, je vous en offre un autre. + +--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du +sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du +sang de son pere, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant +pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de +faire une enquete dans le pays, et de connaitre ainsi le chiffre precis +de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple +pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille? + +--On ne vend que ce qu'on possede, et de ces quinze cents mille francs +vous ne toucherez jamais un centime. + +--C'est a voir, et vous prejugez le resultat d'un proces que vous avez +tout interet a ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en +prie, faites entrer cet interet en compte dans vos calculs; il serait +imprudent de le negliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une +vraie derision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais? + +Ainsi elle ne s'etait pas trompee, il consentait, comme elle l'avait +pressenti, a renoncer a Claude et a la vendre; la contestation +maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque degout +qu'elle en eut, il fallait qu'elle entrat dans un marchandage. + +Il examinait le cheque. + +--Votre offre est d'autant moins serieuse, reprit-il, que ce cheque +dit lui-meme que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une +proposition plus convenable. Pour voir d'ou proviennent ces cinquante +mille francs il n'y a qu'a regarder le cheque; evidemment, vous ne les +avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas +empruntes. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate +simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez +cherche dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cesse de vous plaire, et +vous les avez vendus a Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la +Paix qui vous les ont payes avec ce cheque sur la Banque: voila leur nom +imprime et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu +assez. + +Il fit une pause pour jouir de l'effet d'etonnement qu'il avait produit. + +--Parlons net, reprit-il bientot, et ayons l'un et l'autre une egale +franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases echappatoires pour ne +pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce a quoi +vous etes parvenue jusqu'a present, j'en conviens, mais ce qui a du bien +vous gener; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais +compte sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour elever +ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que +l'enfant ne trouverait pas aupres de moi l'existence que je voulais lui +faire. Dans son interet donc, il est mieux qu'elle aille au couvent, +mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela meme a tous les +droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand +elle sera majeure, ou sur son heritage si elle venait a mourir; et cette +renonciation, je l'estime a trois cent mille francs. J'accepte ce cheque +comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent +cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit. + +--Et ou voulez-vous que je les prenne? s'ecria-t-elle. + +--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit +jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous +demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent +cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me creer +une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le pere de votre +enfant cesse d'etre le miserable que vous voyez devant vous? Comme il +pourrait etre dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous +attendrai ou vous voudrez, dans une eglise, chez votre medecin, +votre dentiste, votre couturiere, tous endroits a souhait pour des +rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit a trois +heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des +pas perdus. + + + +VI + +Ce qui rendait la situation de Ghislaine desesperee, c'est qu'elle +n'avait personne a qui s'ouvrir, de qui elle put attendre conseils et +secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sur a l'avance qu'il ne +trouverait pas un homme devant lui pour l'arreter; c'etait a une femme +qu'il avait affaire, en femme il la traitait. + +Vendez ou empruntez. + +Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressat a quelqu'un; a qui? De +gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait +toujours ete pour elle d'une deference parfaite; toutes les fois qu'il +lui avait fait signer un acte, il semblait que c'etait une faveur +qu'il lui reclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent +cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une +confession; elle serait morte de honte. + +D'ailleurs, alors meme qu'elle se resignerait a cette confession, +qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fut au courant des choses de la loi, +elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance +de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurement l'objection +que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, proces pour +lui resister, etaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle +n'eut pu se procurer cette somme qu'aupres d'un parent ou d'un ami; et +elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service. +Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une +etroite intimite avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a +peu d'amis; elle, elle n'en avait pas. + +Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de +nouveau des bijoux. + +Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer +cinquante mille francs, elle s'etait imaginee, sans rien preciser +d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. +Certes, elle ne doutait pas de l'honnetete de Marche et Chabert, qui +surement les avaient estimes a leur prix marchand, mais elle doutait +de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant tres bien que les +pierreries comme toutes choses subissent des depreciations. Combien +tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on +remarquat leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs +peut-etre. Et de cette somme a celle qu'il exigeait il y avait loin, si +loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui etre d'aucune utilite. + +A la verite, son ecrin ne se composait pas que de ces respectables +antiquailles; il comprenait des bracelets, une riviere, des croissants, +un diademe, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son +mari lui avait donnes, ainsi que le fameux collier de perles et les +diamants de sa mere; mais ceux-la elle ne pouvait pas les vendre; les +uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les +employer a la rancon de sa fille; les autres, parce qu'ils etaient des +souvenirs. + +Et cependant, puisqu'elle etait contrainte a une nouvelle vente, c'etait +de ces souvenirs qu'elle devait se separer; l'hesitation n'etait +possible que pour le choix. + +Apres avoir balance le pour et le contre, elle se decida pour le collier +de perles; avec lui, au moins, elle etait certaine d'obtenir la somme +dont elle avait besoin, puisqu'il avait ete estime a quatre cent mille +francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et +Chabert. + +En effet, il ne pouvait pas etre question de vendre ce fameux collier, +car si le comte etait d'une indifference complete pour tous les bijoux, +il ne laisserait pas disparaitre celui-la sans s'en apercevoir. Ce qu'il +fallait, c'etait faire mettre des perles fausses a la place des vraies +et vendre celles-ci. Dans l'ecrin ou il resterait desormais enferme, on +ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte +seul. Et encore etait-il possible qu'il ne le regardat plus jamais. + +Pour vendre ses bijoux elle avait ete tout droit chez Marche et Chabert +qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait a qui +les commander. Cependant, comme elle avait achete des parures de jais +pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne +se chargeait pas de ce travail, on lui dirait a qui elle pouvait +s'adresser. Le lendemain meme elle s'en alla en voiture de place au +boulevard des Italiens, et se faisant descendre a la Chaussee d'Antin, +elle entra dans un magasin ou, a cote du jais et du grenat, se +trouvaient exposees des pierreries et des perles fausses. + +Bien qu'elle eut prepare ses premieres paroles, elle eprouva un moment +d'hesitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui +elle etait, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait +pas ne pas s'etonner de sa commande et ne pas chercher a deviner ce qui +se cachait derriere. + +Enfin elle se decida: + +--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le +composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux +yeux? + +--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver a une imitation si +parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez. + +Ouvrant un tiroir, le bijoutier etala sur une vitrine une poignee de +perles: + +--Voyez vous-meme. + +Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux, +chatoyant, satine des vraies, mais enfin l'imitation etait suffisante +pour qu'elle s'en contentat. + +--Ou est le collier? demanda le bijoutier. + +--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que +possible, meme nombre, il y en a quatre cents... + +Le bijoutier eut un sourire de surprise. + +--... Meme grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher +ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boite. + +Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de +la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se +laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il declara que +la copie serait digne du modele. + +--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez +pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans +le monde de madame, j'en suis sur, vous pourrez porter votre collier +avec pleine securite. + +--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise. + +--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen a la portee +de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses +n'ayant pas la solidite des vraies. + +On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que +six; le samedi, a trois heures precises, il fallait qu'on le lui livrat. + +Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux +dans son ecrin, et dans une boite les perles vraies. Le bijoutier aurait +voulu qu'elle admirat longuement "son oeuvre d'art"; mais elle n'en +avait pas le temps; apres avoir jete un rapide coup d'oeil au collier, +compte les perles vraies et paye sa facture, qu'on avait eu la +delicatesse de preparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit +conduire a la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge +marquait trois heures vingt-huit minutes. + +Elle chercha autour d'elle et ne l'apercut pas. Comme ce n'etait pas une +heure de depart, la salle etait presque deserte; seuls quelques paysans +arrives longtemps a l'avance etaient assis sur des bancs, leurs paniers +et leurs paquets devant eux. + +Ne sachant que faire, elle se mit a lire une affiche machinalement: +tournee contre la muraille, elle ne cedait point a la tentation de jeter +ca et la des regards inquiets qui auraient trahi son agitation. + +Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'aprete lui +donnerait de l'empressement. + +Comme elle passait d'une affiche a une autre, elle crut voir que de loin +quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en +rien, par sa tenue, au miserable que deux fois elle avait recu, et dont +le debraille s'etait imprime dans ses yeux de facon a ce qu'elle ne +l'oubliat jamais: c'etait un gentleman de tournure elegante, la toilette +soignee: bottines a guetres mastic, pantalon quadrille noir et blanc, +gilet blanc, jaquette a carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains +gantees de chevreau clair, un jonc a pomme de lapis. + +Et pourtant, c'etait sa taille elevee; quand il se fut rapproche, le +doute n'etait plus possible: elle ne l'avait pas reconnu deguenille, et +maintenant elle ne le reconnaissait pas elegant. + +Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect: + +--Oserai-je vous offrir mon bras? + +Elle eut un mouvement de repulsion. + +--Marchez pres de moi. + +Il l'accompagna, le chapeau a la main. + +--Je n'ai pas l'argent, dit-elle. + +Il mit son chapeau. + +--Et alors? dit-il brutalement. + +--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier +pesant plus de six mille grains, qui a ete estime quatre cent mille +francs; prenez-les et vendez-les vous-meme, ce que je n'ai pu faire; +vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille +francs. + +--En etes-vous sure? + +--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers. + +--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois. + +--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'a Paris ou elles sont +connues. + +--Vos desirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre +mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associes? + +Elle lui tendait la boite; il fit mine de ne pas la prendre: + +--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah! +madame, aimez-la bien. + +Il prit la boite, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla. + + + +VII + +Le calme avait succede aux angoisses desesperees qui avaient bouleverse +Ghislaine pendant les quelques jours ou elle etait restee sous le coup +des exigences de Nicetas. + +Certes, ce calme ne ressemblait en rien a l'heureuse serenite des annees +qui avaient precede cet orage, mais elle respirait; si tout danger +n'etait pas a jamais ecarte, il etait au moins ajourne. + +Etait-il deraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner a l'etranger +et y rester? Puisqu'il avait passe onze ans sans revenir a Paris, +c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'etait pas sans +intention qu'elle lui avait demande de ne pas vendre les perles du +collier a Paris; et si tout d'abord il y avait la une raison de +prudence, il y en avait une aussi d'esperance: une fois a Londres, a +Vienne, ou a New York, il pouvait tres bien ne pas penser a rentrer a +Paris. + +Cependant, comme c'eut ete folie de s'endormir dans cette esperance qui +ne reposait sur rien de precis, elle voulut prendre quelques precautions +contre un retour possible et une nouvelle attaque. + +Pour elle, il n'etait que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme +elle avait ete une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa +fantaisie, elle le serait toujours. + +Mais pour Claude, il en etait autrement, et si apres avoir agi contre +la mere, il trouvait de son interet de se tourner contre l'enfant, il +fallait qu'a ce moment celle-ci fut en surete. + +Pour cela, le mieux etait de la mettre au couvent; s'il voulait tenter +quelque chose, ou la chercherait-il quand les portes d'un couvent se +seraient refermees sur elle a Paris ou aux environs? + +Mais elle ne voulut pas prendre cette resolution sans avoir consulte son +medecin qu'elle fit venir a Chambrais, pour qu'il examinat Claude de +nouveau. + +Le medecin fut d'avis qu'a la rentree d'octobre elle pourrait travailler +comme toutes les filles de son age, mais que pour le moment il importait +qu'elle passat les mois d'ete a la campagne sans faire grand'chose. + +--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois +qu'a l'automne elle sera en etat de supporter la regle et le travail +d'un internat. Mais a condition cependant que ce ne sera pas a Paris. +La-dessus ma prescription est formelle: sa bonne sante dans l'avenir +depend de la vie a la campagne. C'est une absurdite meurtriere de +maintenir des internats a Paris: lycees ou couvents; et il y a +longtemps qu'on les aurait transportes aux champs, si dans toute maison +d'education on ne faisait point passer les convenances des directeurs et +des professeurs avant l'interet des eleves. + +Ce n'etait pas pour ne pas suivre les conseils de son medecin qu'elle +les avait demandes; il aurait ordonne le couvent que Claude eut tout +de suite quitte Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'a +l'automne etait trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle +n'en fut pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore. + +En trois mois il ne depenserait pas trois cent mille francs, sans doute, +et avant qu'il revint a l'assaut--si comme elle le pressentait il devait +y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite +ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne put pas la +decouvrir. + +Cependant, comme il etait sage de s'entourer de toutes les precautions, +meme de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda a +Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser +sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait +chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait etre +accompagnee. Elle n'etait plus une gamine qui peut s'en aller par les +chemins. + +Cela organise de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre +sa vie ordinaire et etre tranquille. + +Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se +trouva tout a coup menacee precisement par ou elle se croyait le plus en +surete, c'est-a-dire du cote de son mari. + +Pendant l'ete ils vivaient a Chambrais, mais cependant sans que l'hotel +de la rue Monsieur fut completement ferme; le comte y venait tous les +jours en allant a la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et, +jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis, +notamment des etrangers, pour lesquels une excursion a Chambrais n'eut +pas ete un agrement; c'etait le moment ou Ghislaine voyait ses parents +d'Espagne a Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'etait lie +dans ses voyages. + +Au commencement de juillet un diner fut ainsi donne en l'honneur d'une +infante d'Espagne qui etait venue passer a Paris le mois du Grand Prix, +et pour se rencontrer avec elle les d'Unieres avaient choisi la fleur +de leurs amis, l'hotel avait pris son air de gala et les serres de +Chambrais s'etaient videes dans les appartements et dans le jardin de la +rue Monsieur. + +Quand le comte revint de la Chambre ou il y avait une seance importante, +il trouva Ghislaine deja habillee et installee dans le grand salon prete +a recevoir ses invites: ce soir-la, elle avait renoncee a ses habitudes +de simplicite, et portait une robe de crepe de Chine blanc brode d'or +qu'elle mettait pour la premiere fois. + +A quelques pas d'elle le comte s'arreta pour la regarder, pour +l'admirer: + +--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beaute +brune; c'est une merveille d'harmonie. + +Le premier coup d'oeil avait ete, comme toujours, pour l'admiration, +mais le second fut pour la critique: + +--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicite pour nos +hotes. + +--Oh! en cette saison, repondit-elle surprise de cette observation, la +premiere de ce genre qu'il se permit depuis dix ans. + +--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je +ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton +collier de perles qui sur tes epaules, eclaire par les reflets noirs +de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet +superbe. + +Elle restait interdite. + +--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en +l'examinant. + +--Quelles raisons? + +--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est serieusement que je te le +demande; non seulement par egard pour nos invites, mais encore pour mon +agrement. + +Elle pensa a dire que le collier n'etait pas en etat, mais le comte +prevint cette objection: + +--Il est en bon etat, puisque Marche et Chabert ont dernierement repare +le fermoir. + +Toute resistance etait impossible. + +--Je vais le mettre, dit-elle. + +Elle monta a son cabinet de toilette, soumise a la fatalite. + +--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, ou +s'arretera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres +serai-je encore entrainee? + +Elle se regarda dans la psyche, mais son trouble la rendait incapable de +voir si la faussete des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si +l'on n'etait pas prevenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout +qu'on ne les examinerait pas de tres pres. Seulement ne se laissait-elle +pas influencer par les eloges que le bijoutier s'etait lui-meme +decernes? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles +fussent? + +Il fallait redescendre, car les invites allaient arriver, et il fallait +aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand +elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui +ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la genaient +plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir la? + +En effet, chaque fois que, pendant le diner et la soiree, elle sentit +les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'etait +naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on etait frappe par +l'etrangete de ses perles et qu'on se demandait d'ou elles provenaient: +les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guere en bijoux, mais +combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si +parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en etat de deviner son +mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont +la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'etait dans son amour et +dans son honneur. + +A un moment de la soiree, elle eprouva une emotion qui la paralysa: une +de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces, +porta la main sur le collier: + +--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais +bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fut si +beau, laissez-moi le regarder de pres. + +Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle etait jeune, la cousine, +et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, etant +sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupconnerait-elle +que ce collier dont on parlait tant pouvait etre faux? C'etait a travers +son histoire et la tradition qu'on le regardait, non a travers la +realite. + +C'etait la surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et +prendre confiance. + +Cependant quand la soiree se termina et que les derniers convives +partirent, elle fut grandement soulagee; enfin elle etait sauvee; tout +au moins l'etait-elle pour cette fois; et apres cette epreuve, si +l'hiver prochain elle devait le mettre encore "par ordre", elle serait +moins inquiete. + +Montee dans sa chambre, elle le defit tout de suite pour le reintegrer +dans l'ecrin ou elle esperait bien le tenir longtemps renferme; mais +au moment ou elle allait ouvrir cet ecrin, elle entendit le pas de son +mari; alors, instinctivement, comme si elle etait en faute, elle posa le +collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles +dans lequel elle s'etait enveloppe les epaules en sortant du salon. + +--Vous vous deshabillez? dit-il. + +--Oui. + +--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout a l'heure; ne vous +pressez pas; j'ai a lire ce paquet de lettres qu'on vient de me +remettre. + +Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui +d'ailleurs, etait bien cache, croyait-elle. + +Le comte s'assit aupres de la table, sur laquelle etait posee une grosse +lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se +trouvait en dehors du rayon de la lumiere, il se leva et prit la lampe +pour la rapprocher. + +En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un +coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une +fracture. + +Qu'avait-il donc casse? + +Il enleva le fichu et trouva le collier etale sur la malachite; il avait +ecrase deux perles. + +Son premier mouvement fut du depit et du chagrin. + +--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va etre desolee; +son collier. + +Mais il s'arreta surpris; si peu verse qu'il fut dans l'art de la +joaillerie, il savait que les perles sont formees d'une matiere nacree, +compacte, solide, resistante, qui ne s'ecrase pas sous le pied d'une +lampe, si lourde que soit cette lampe. + +Alors, qu'est-ce que cela voulait dire? + +Il resta un moment interdit, ne comprenant pas. + +Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les +examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait la +quelque chose d'etrange et de mysterieux. + +Sa premiere pensee fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour +raconter cette aventure a Ghislaine; mais il avait deja fait deux pas, +quand il s'arreta, revint a la table, egalisa les perles de facon a ce +que le vide qu'il avait fait disparut, et recouvrit le collier avec le +fichu. + + + +VIII + +Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis +aupres de la table, lisant ses lettres sous la lumiere de la lampe. + +Contrairement a ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour +la voir venir: au contraire, il resta absorbe dans sa lecture. + +Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au +lit. + +C'etait en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou +quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre; +couchee, il s'asseyait sur une chaise basse aupres de son lit, elle +tournait la tete de son cote, il lui prenait la main dans les siennes et +ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences +du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soiree: +douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car apres avoir +commence par les autres, ils en arrivaient bien vite a eux memes, et +alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu +dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu +dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle +s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fut entre dans +sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les +yeux, elle trouvait ceux de son mari attaches sur elle, comme s'il avait +passe toute la nuit pres d'elle a la regarder dormir. + +Mais ce soir-la, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse. + +--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle +apres avoir attendu un moment. + +--Des ennuis. + +--Quels ennuis? + +--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire. + +C'etait une reponse, mais elle n'etait pas suffisante pour expliquer +cette preoccupation subite: pendant le diner et la soiree, elle avait a +chaque instant rencontre ses regards pleins d'une tendre fierte qui la +suivaient, et voila que tout a coup, alors qu'ils etaient libres, il +s'enfermait dans cette attitude etrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi +ce brusque changement? + +Il vint cependant s'asseoir aupres d'elle, mais au lieu d'une causerie +affectueuse et abandonnee ou celui qui parlait exprimait les idees de +l'autre en meme temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que +de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer +chez lui. A peine avait-il ferme la porte qu'elle descendit doucement +de son lit, et allant a la table, guidee par la faible lumiere de la +veilleuse, elle mit le collier dans l'ecrin, un peu a tatons, mais avec +precaution pour ne pas faire de bruit. + +Une fois seul, le comte avait tache de reflechir et de se retrouver; +mais dans sa tete troublee, aucune reponse n'arretait les questions qui +s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait a la +meme conclusion qui etait que les perles vraies ne peuvent pas s'ecraser +ainsi. + +Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout a fait mysterieuses, +c'est que six semaines auparavant le collier avait ete remis aux +bijoutiers Marche et Chabert pour une reparation au fermoir, et que par +consequent il semblait raisonnable d'admettre qu'a ce moment toutes les +perles etaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manque +de signaler celles qui etaient fausses--leur responsabilite se trouvant +engagee. + +Etait-il possible que l'ouvrier charge de la reparation eut substitue +une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait detournees? Il +se le demandait, mais sans croire beaucoup a cette explication. + +Cependant, comme cela n'etait ni invraisemblable ni impossible, le +plus sage etait de ne pas lacher la bride a l'imagination, sans avoir +prealablement fait une enquete de ce cote. + +Le lendemain matin, avant le dejeuner, il se rendit chez les bijoutiers, +et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant +l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux +qu'on devait mettre en montre ce jour-la. + +Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin, +il etait entre pour payer la reparation du collier de perles de madame +d'Unieres. + +--Madame la comtesse a paye elle-meme cette reparation. + +Il le savait, mais il n'avait pas trouve d'autre pretexte que celui-la +qui lui permit de parler du collier. + +--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifferent. + +Les deux associes se regarderent. + +--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon +etat? + +--Mais, sans doute. + +--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes a des maladies et ne +perdent pas leur beaute en vieillissant? + +--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unieres n'en sont +pas la, il s'en faut; jamais elles n'ont ete plus belles. Quand la +reparation a ete faite, nous avons laisse le collier dans son ecrin +ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos +clientes qui les ont vues. Je suis sur que madame la comtesse d'Unieres +exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charite, qu'a lui seul +il ferait recette. + +--Vous croyez? + +--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais +pour mon compte, je n'en connais pas une reunion plus parfaite; quatre +cents perles pareilles sans qu'une seule soit inferieure aux autres, +cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardees moi-meme une a +une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du metier c'etait une +jouissance. + +Ainsi, quand le collier etait sorti des mains de ces bijoutiers, toutes +les perles etaient vraies; c'etait donc depuis ce moment que la fraude +avait eu lieu. + +Il restait au comte une question a poser. + +--Est-il possible qu'un de vos employes ait substitue des perles fausses +aux perles vraies? + +Mais cette question etait un aveu en meme temps qu'une accusation: +l'aveu qu'il avait decouvert des perles fausses dans le collier de la +comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porte l'ecrin +de la rue de la Paix a la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette +fraude. + +Elle etait donc impossible a tous les points de vue, et il devait s'en +tenir a ce qu'il avait obtenu. + +Quand il fut sorti, les deux associes passerent dans leur cabinet et, la +porte fermee, en meme temps ils s'interrogerent du regard d'abord, puis +franchement? + +--Marche? + +--Chabert? + +--Ca vous parait naturel tout cela? + +--Le mari qui entre par hasard. + +--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un +emploi secret. + +--L'embarras de l'un. + +--La confusion de l'autre. + +--C'est-a-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame +d'Unieres, je dirais ca y est. + +--Et moi je dirais que le collier a ete vendu comme les anciens bijoux. + +--A qui? + +--Pourquoi pas a nous! + +--Voila qui n'est pas juste. + +--Nous, nous la connaissons. + +--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas a Freteau. + +--On les aura envoyees a Londres. + +--C'est egal, si les perles viennent dans le commerce, je les +reconnaitrai. + +--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier +comme celui-la ne peut pas disparaitre sans que l'honneur de la famille +soit engage. + +--Je vais ecrire a Londres. + +--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler. + +Le comte rentra plus perplexe, plus angoisse qu'il ne l'etait en sortant +le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que +les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier, +depuis toujours peut-etre, tandis que maintenant, a moins d'accuser +Marche et Chabert d'etre des voleurs ou des ignorants, il fallait +reconnaitre qu'elles n'y avaient ete introduites que depuis la +reparation du fermoir. + +Si la question de la date semblait resolue, l'autre, celle du "comment", +restait entiere, et meme elle s'etait aggravee en se limitant, puisqu'il +etait demontre que le collier ne se composait que de perles vraies quand +il avait ete remis a Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas du +sortir. + +Cela etait si grave, qu'il revint en arriere, sans oser aller plus loin. + +Jusque-la il avait raisonne en partant de ce point que les perles +s'etaient ecrasees parce qu'elles etaient fausses, et que, si elles +avaient ete vraies, elles auraient resiste au coup porte par la lampe. +Mais ce point etait-il indiscutable? Il le croyait. En realite, il ne +le savait pas d'une maniere certaine: il supposait que des perles ne +devaient pas s'ecraser, mais si elles avaient un defaut cache, si elles +etaient malades, ou meme si elles etaient mortes, ne pouvaient-elles +pas etre brisees par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se +produisant sur une matiere dure telle que la malachite formant enclume? + +C'etait cela maintenant qui avant tout devait etre elucide, et un seul +moyen se presentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au +doute et aux tergiversations, c'etait de soumettre le collier a l'examen +d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait. + +Apres le dejeuner, au lieu de retourner a Chambrais avec Ghislaine, il +resta seul a Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort, +dont ils avaient chacun une cle; il prit le collier, qu'a cause de la +dimension de l'ecrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et +s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne +pas le connaitre. + +La, il n'y avait besoin ni de finesse ni de reticence. Il apportait un +collier pour qu'on remplacat deux perles qui manquaient. + +Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'ecrin, mais presque tout de suite +il le referma: + +--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il. + +--Vous ne vous chargez pas des reparations? demanda le comte que la +fermeture de l'ecrin avait peniblement impressionne. + +--Mon Dieu, oui, a la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux. + +--Ah! + +--Vous trouverez, sous la galerie a cote, trois maisons plus bas. + +Le mot qui etait venu aux levres du comte etait "Vous etes certain que +ces perles sont fausses" mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait +pas se tromper, la rapidite avec laquelle il avait referme l'ecrin +prouvait que le doute meme n'etait pas possible pour un homme du metier. + +Et cependant, pousse par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer +dans le magasin qu'on lui avait indique; l'enseigne ecrite sur la glace +de la devanture etait trop tentante: "Fabrique de perles et de bijoux"; +c'etait bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les +fabriquait. + +Sa demande fut la meme que chez le premier bijoutier: pouvait-on +remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles +exactement pareilles; et la reponse fut celle qu'il attendait, mais que +tout en lui repoussait: + +--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il +faut fabriquer les perles expres, et cela demandera quelques jours. + +Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand +etonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire a un fou. + +Fou, il l'etait, en effet; ses idees se heurtaient dans sa tete, le +ramenant toujours au meme point, celui sur lequel, precisement, il ne +voulait pas s'arreter: les perles etaient vraies en sortant de chez +Marche et Chabert; elles etaient devenues fausses depuis ce moment, +et quand il avait demande a Ghislaine de mettre ce collier; il avait +rencontre une resistance inexplicable. + +S'expliquait-elle maintenant? + +Non, car assurement il y avait la un mystere qu'elle eclaircirait +cependant d'un mot. + +Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui +etait un doute et un outrage? + +Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donne depuis dix +ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignite, tout se +dressait devant lui pour l'arreter. + +Toute la journee il balanca le parti a prendre: depuis dix ans, il +s'etait si bien habitue a ne rien decider tout seul. + +Quand il rentra tard dans la soiree a Chambrais, il la trouva +l'attendant; alors, il lui annonca que le lendemain matin, a la premiere +heure, il etait oblige de partir pour son departement, ou son comite +l'appelait d'urgence. + +Il n'avait trouve que cela: se reconnaitre; gagner du temps; ne rien +livrer aux hasards du premier mouvement. + +Elle fut stupefaite; mais elle s'efforca de n'en rien laisser paraitre +et de cacher son emotion. + + + +IX + +Le comte parti, Ghislaine avait ete passer la matinee avec Claude, +s'imaginant que pres de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle, +elle cesserait de chercher la cause de ce depart, et aussi celles de ces +changements dans l'humeur de son mari, pour la premiere fois inegale et +bizarre depuis dix ans. + +Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenee a la +meme pensee, etant elle-meme, la pauvre petite, la cause premiere de +tout ce qui arrivait. + +D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait a Chambrais desorientee, +desoeuvree, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller a +Paris, attendant l'heure ou elle vivrait en lui ecrivant de longues +lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-la si son +desoeuvrement etait le meme, l'inquietude enfievrait son esprit +bouleverse. + +Ce n'etait point de cette facon qu'il procedait quand un voyage +l'obligeait a une separation: a l'avance il la prevenait en lui +expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il +la consultait; et le plus souvent c'etait elle qui, en fin de compte, +le forcait a partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se +sauvait et la fuyait? + +Comme elle se debattait contre des suppositions sans rien trouver de +raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle +lut: "Prince N. Amouroff." + +Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien. + +--Vous avez donc dit que j'etais visible? demanda-t-elle contrariee. + +--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse +etait au chateau; j'ai cru qu'elle etait attendue. + +Ghislaine, dans l'etat d'agitation ou elle se trouvait, n'etait pas +disposee a recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans +doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de +Paris a Chambrais meritant quelques egards. + +Elle etait a ce moment dans la bibliotheque, assise dans le fauteuil de +son mari, devant la table de celui-ci, se preparant a lui ecrire en se +servant de sa plume et de son buvard. + +--Ou est cette personne? demanda-t-elle. + +--Dans le salon d'attente. + +Elle sortit de la bibliotheque, et traversant le vestibule, precedee du +valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon. + +Celui qui l'attendait se tenait devant une fenetre, regardant dans le +jardin, il se retourna: c'etait Nicetas. + +Elle retint un cri: + +--Vous! + +Malgre sa stupefaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer +de la main le salon faisant suite a celui ou ils se trouvaient, et il la +suivit. + +--Vous ne deviez pas vous representer ici, dit-elle lorsque sa voix ne +dut plus etre entendue du vestibule. + +--Bien que je n'ai pas pris d'engagement a cet egard, je le voulais, en +effet; les circonstances en ont decide autrement; c'est pour attenuer +autant que possible les inconvenients de cette nouvelle visite que je me +suis presente sous mon nom. + +--Votre nom! + +--Celui de mon pere, le mien, par consequent, comme je puis vous +l'expliquer et vous le prouver si vous le desirez. + +--C'est inutile, car ce n'est pas la, je pense, le but de cette visite. + +--Pas precisement, bien que cela fut peut etre a propos, mais enfin, +passons; je serai a votre disposition quand vous voudrez savoir ce +qu'est le pere de votre fille, pour vous donner tous les renseignements +que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le +vois a votre impatience inquiete, c'est le motif qui m'amene. + +Elle fit un signe de tete. + +--En deux mots le voici! je n'ai pas trouve a vendre les perles que vous +m'avez remises: a Londres, a Amsterdam, ou je me suis rendu, on ne m'en +a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce +chiffre maximum a celui que vous m'aviez annonce; il s'en manque juste +de cent mille francs pour parfaire la somme fixee entre nous; dans ces +conditions, je viens vous demander ce que vous decidez; voulez-vous que +je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-meme, ce qui +vous serait peut-etre plus facile qu'a moi, surtout si vous retablissez +le collier dans son etat, avec son fermoir, ou bien etes-vous disposee a +parfaire la somme manquante? + +Elle n'eut pas la naivete de se laisser prendre a cette histoire qui, +certainement, n'avait ete inventee que pour lui soustraire cent autres +mille francs. + +--C'est impossible, dit-elle nettement. + +--Qu'est ce qui est impossible? + +--Ce que vous demandez. + +--Je demande deux choses ou plutot l'une des deux ou vous reprenez les +perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les +vends moi-meme cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent +mille francs seulement. + +--Je n'ai pas les cent mille francs. + +--Vous les trouverez. + +--C'est impossible. + +--Vraiment impossible? + +--Absolument. + +--Vous etes certaine qu'avec un peu de bonne volonte et quelques efforts +vous ne reussiriez pas a trouver ces cent mille francs? + +--Ni efforts, ni bonne volonte, rien ne me les procurerait. + +Elle dit cela avec une fermete qui devait lui prouver que toute +insistance etait inutile. + +Cependant il ne s'en montra ni embarrasse, ni fache. + +--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'a vous rendre vos perles... + +Elle respira. + +--... Et a reconnaitre ma fille. + +Ce fut elle qui laissa paraitre son emotion. + +--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle +que je voulais, parce qu'elle etait conforme aux desirs de mon coeur en +meme temps qu'aux regles legales, et dont je n'ai ete detourne que par +votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse +n'aurait pas du se laisser toucher. + +Elle le regardait eperdue, cherchant a demeler dans son accent et dans +son attitude s'il parlait sincerement ou s'il ne voulait pas plutot +par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi a payer ces cent mille +francs. + +Mais il semblait impenetrable: sa tenue etait d'une correction +desesperante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et +froide, n'avait aucun accent, ni de colere, ni de reproche. + +Il continua: + +--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante +mille francs que vous m'avez verses, je pense, que vous voudrez les +offrir a votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, +car sans eux, jusqu'a ce que j'aie pu realiser certaines affaires de +succession, elle serait exposee, pendant les premiers mois au moins, a +une vie un peu dure, dont elle aurait a souffrir. + +--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui +assurer la vie que son etat de sante exige pour elle? + +--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un +sacrifice d'argent lui assurer cette vie? + +--Parce que je ne le peux pas. + +Il eut un geste de dignite blessee et d'impatience: + +--Voila un debat extremement penible, qu'il ne serait convenable ni pour +vous ni pour moi de prolonger. + +Il se leva. + +De la main, elle l'arreta. + +--Ne partez pas, dit-elle. + +--Et que voulez-vous, madame? + +--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces +cent mille francs, je confesse la verite. + +--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez, +madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une +femme dans votre position, que la comtesse d'Unieres, que la princesse +de Chambrais soit arretee par une aussi miserable somme. + +--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unieres qu'il m'est +impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous +avez touches, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me defaire. Pour les +perles qui sont entre vos mains, j'ai detruit un collier que tout le +monde connait, et que sa notoriete meme m'impose si bien, qu'il est +certaines reunions dans lesquelles je ne puis pas paraitre sans le +porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariee ne +dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont +une miserable somme pour vous, pour moi, c'en est une considerable que +je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter. + +--Alors, restons-en la. + +De nouveau il se leva. + +Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir, +elle aurait a subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions +ou elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer +devant rien pour l'empecher; Claude d'un cote, de l'autre son mari, elle +etait aux abois. + +--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais +au moins vous en payer l'interet, un gros interet, et je prendrais +l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs. + +Il prit un air indigne. + +--Ces marchandages me sont tres penibles, dit-il, cent mille francs ou +ma fille. + +--Je vous repete qu'a aucun prix je ne puis trouver ces cent mille +francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis deja mis +dans une situation pleine de dangers, peut-etre meme desesperee... + +--D'ou viennent ces dangers? interrompit-il. + +--De mon mari. + +--Et vous croyez que c'est parce que les soupcons et la jalousie de M. +d'Unieres sont eveilles que je vais m'incliner devant vos scrupules? +Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser a persister dans ma +demande, ce sont ces soupcons memes. Jaloux, M. d'Unieres, inquiet, +tourmente, amene a chercher ce qui se passe, a le trouver, et que +puis-je souhaiter de mieux? Un proces s'engage, une separation en +resulte, un divorce, un scandale, mais c'est precisement ce qu'il me +faut. + +Elle poussa un cri etouffe. + +--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cesse +de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'etais il y a douze +ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien. + +Elle s'etait levee, et debout, adossee a la cheminee, elle avait pris le +cordon de la sonnette. + +--Vous n'avez rien a craindre, reprit-il. Dans votre interet, je vous +engage a ecouter ce que j'ai a dire. Que votre mariage avec M. d'Unieres +soit rompu a la suite du scandale que provoquerait un proces, vous me +trouvez pret a vous epouser, et notre fille grandit entre son pere et sa +mere. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicetas, le +pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien +celui d'Unieres, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est +pour vous ni une mesalliance ni une decheance; ma famille a occupe et +occupe encore de grandes charges aupres de l'Empereur, a la Cour et +dans le gouvernement; les raisons qui m'empechaient dans ma jeunesse de +porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et +l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation, +pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration +d'un homme qui sera votre esclave. + +Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'etait +plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous +la menace, affolee par la peur, paralysee par la honte; elle s'etait +redressee, le regard fier, l'attitude resolue, et il la retrouvait, +telle qu'elle etait le soir ou elle l'avait oblige a sortir de sa +chambre. + +--Vous avez eu raison de vouloir que je vous ecoute, dit-elle, puisque +vos paroles sont les dernieres que j'entendrai de vous. Vous avez cru +qu'elles m'intimideraient et me mettraient a votre merci; elles m'ont +donne enfin le courage et la dignite de la resistance. Faites ce que +vous voudrez, realisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez +prete a defendre ma fille et mon honneur le front haut. + +Elle sonna. + + + +X + +Decide a livrer bataille, Nicetas ne voulait pas s'engager a la legere: +il fallait que chaque coup portat; et pour cela il avait besoin des +conseils du vieux crocodile. + +Depuis la visite ou celui-ci lui avait propose de partager ce que son +habilete obtiendrait, il n'etait pas alle le voir; a quoi bon? La lutte +se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de +personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun +et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire. + +En rentrant a Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc +que Caffie employait etait deja parti, et au coup de sonnette que +Nicetas tira sans trop d'esperance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le +crocodile lui-meme qui parut, car, arrive le premier a son cabinet, il +en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail. + +Il n'avait fait qu'entrebailler la porte qu'il tenait de la main et du +pied: + +--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru. + +Il n'aimait pas en effet a recevoir ses clients quand il etait seul, +plusieurs ayant eu la main trop leste. + +--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicetas, je vous ai ete recommande +par le baron d'Anthan. + +--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez. + +Mais cet: entrez... Caffie ne le dit qu'apres avoir toise son client. +Certainement, Nicetas eut eu la meme tenue qu'a la premiere visite qu'il +n'eut point ete recu a cette heure, quand le clerc n'etait plus la pour +proteger son patron. + +--Je vois avec plaisir que vous avez mis a profit le temps de la +reflexion, dit Caffie en l'examinant avec un sourire approbatif; que +puis-je pour vous? + +--Me donner un conseil, ou plutot une consultation. + +--Ah! c'est une consultation que vous demandez? + +--Precisement cela et rien de plus. + +--Je suis a la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils +fixent eux-memes, dit Caffie qui savait que, le premier pas franchi, il +conduirait son client, celui-la comme les autres, ou il lui plairait. + +--Voila la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit +remise. + +--Aupres de qui? + +--Aupres de la mere. + +--Seule? en arriere du mari? + +--Seule; je n'allais pas meler le mari a l'affaire sans savoir si oui ou +non je pouvais m'entendre avec la mere. + +--Pas mal; et vous ne vous etes pas entendu avec la mere? + +--Nous avons cesse de nous entendre. + +--Au premier mot? demanda Caffie, qui, comprenant tres bien ce qui se +cachait sous ces paroles discretes, devinait a peu pres comment les +choses avaient du se passer: la nouvelle tenue de son client, comparee +a l'ancienne, n'etait-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se +tromper? + +--Non, a la longue. + +--Par suite de mauvaise volonte ou d'impossibilite? Les femmes ne font +pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liees; et c'est une sage +precaution du legislateur, sans quoi on les conduirait loin. + +--Elle a precisement les mains liees. + +--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu? + +--Je n'ai pas a me plaindre d'elle. + +--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous +jugez le moment venu de faire intervenir le mari? + +--Justement. + +--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari? + +--A son aise. + +--Vous ne voulez pas preciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur; +quand vous me connaitrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de +questions inutiles; enfin il est en etat de prendre _hic et nunc_ une +certaine somme dans ses affaires sans en etre gene? + +--Oui. + +--Et il est considere? + +--Tres considere. + +--Aime-t-il sa femme? + +--Passionnement. + +--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a eprouve un +accident? + +--Jamais le plus leger doute n'a effleure sa confiance de mari. + +--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre +fille, dites-vous? + +--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prevu, l'enfant ne jouira qu'a +sa majorite du revenu de la fortune qui lui a ete leguee. + +--Et cela ne change rien a vos intentions, au contraire, n'est-ce pas? +donc, vous etes dispose a reclamer l'enfant? + +--Ce sont les formalites a remplir pour organiser cette reclamation que +je viens vous demander. + +--C'est bien simple: demain, vous vous presenterez chez un notaire et +vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez +la mere; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec +sommation d'avoir a vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir. +Et meme peut-etre n'arriverez-vous pas a la notification. Pour cela, il +n'y aurait qu'a vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire +de la famille, si vous le connaissez. + +--J'ai connu celui de la femme, c'est-a-dire que j'en ai entendu parler +autrefois. + +--Vous avez retenu son nom? + +Nicetas hesita un moment. + +--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne +vous genez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous previens +charitablement qu'il arrive un moment ou ils s'en repentent, et souvent +il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez +comprendre que dans une affaire aussi delicate, pour vous donner de bons +conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute +seule, votre affaire; on se defendra, on vous tendra des pieges, et si +vous n'avez personne a cote de vous, je vous l'ai deja dit, je crois, +vous serez roule; alors vous m'appellerez a votre secours et vous m'en +conterez long; commencez donc par la tout de suite; c'est le plus simple +et le plus court. + +--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sur. + +--Cherchez sur le tableau, dit Caffie en designant de la main une +affiche blanche attachee au mur par deux epingles; en voyant le nom vous +le retrouverez plus facilement. + +Le voila: Le Genest de la Crochardiere. + +--Un scrupuleux, vieille ecole, c'est tomber a pic. Allez donc le voir +demain, entre dix et onze heures. Demandez a l'entretenir pour une +affaire particuliere. Faites-lui part de votre intention de reconnaitre +votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mere, en vue de +poursuivre plus tard la recherche de la maternite; et insistez sur ce +point; c'est l'essentiel. + +--Je comprends. + +--Le vieux notaire vous fera des observations, vous presentera des +objections: ne repondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de +facon a me le rapporter exactement; s'il trouve des pretextes pour ne +pas dresser l'acte seance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra +soumettre l'affaire a ses clients, et ce sera le moment decisif. Vous +verrez alors ce que vous aurez a faire: si vous croyez pouvoir discuter +seul les propositions que tres probablement on vous presentera, ou s'il +n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avise, +qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous +promenera. Vous etes averti, cela suffit. + +Nicetas voulut regler le prix de cette consultation, mais Caffie refusa: + +--Tout n'est pas fini; j'ose meme dire que rien de serieux n'est +commence, car je ne considere pas comme serieux les pourparlers avec la +femme, quel qu'en ait ete le resultat; c'est a l'entree en scene du +mari que l'interet va se developper et qu'il faudra jouer serre; nous +ajouterons cette consultation a celle que vous demanderez alors; nous +sommes gens de revue. + +Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffie le lui avait +conseille, Nicetas se presenta chez le notaire et demanda a parler a +Me Le Genest de la Crochardiere en remettant sa carte, celle du prince +Amouroff, au clerc qui l'avait recu. + +Malgre ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans +l'etude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passerent +avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair, +meuble aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis a un +bureau ministre, le notaire s'etait leve, mais sans quitter sa place, et +Nicetas s'etait trouve en face d'un homme a l'air grave, de la vieille +ecole, comme disait Caffie, le visage rase de frais, cravate de blanc, +vetu d'une longue redingote noire boutonnee. + +De la main il indiqua un fauteuil a Nicetas, et s'etant lui-meme assis +il attendit. + +--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens reclamer +votre ministere, dit Nicetas. + +Le notaire s'inclina sans repondre. + +--D'une fille dont je suis le pere et qui a pour mere une Francaise, et +si je m'adresse a vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'etre connu, c'est +que cette mere est votre cliente et que de plus vous etes le notaire de +l'enfant. + +Me Le Genest s'etait fait depuis longtemps un masque impenetrable, qui +ne traduisait que rarement l'emotion ou la curiosite, mais en entendant +cette entree en matiere, il laissa paraitre un certain etonnement. +Un enfant naturel dont il etait le notaire, il n'en voyait qu'un: la +pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'etait pas non plus +dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes; +cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir a qui il avait +affaire. + +--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous +connaitre, mais je me suis trouve, il y a une vingtaine d'annees, avec +le lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, etes-vous +de la famille? + +--C'etait mon pere. + +Cela meritait consideration, le notaire n'en devint que plus attentif. + +--Cette enfant, continua Nicetas, est celle que M. de Chambrais a faite +son heritiere... + +Bien que le notaire eut toujours suppose que M. de Chambrais etait le +pere de Claude, il ne broncha pas: ce n'etait pas avec son experience de +la vie qu'il allait s'etonner que deux hommes se crussent le pere d'un +meme enfant; et puis il s'interessait a cette petite, et il ne pouvait +etre que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel +etat civil: la fortune du comte de Chambrais d'un cote, de l'autre le +nom du prince Amouroff, elle n'etait pas a plaindre vraiment. + +Nicetas etait arrive au moment decisif, au coup de theatre qu'il avait +prepare: + +--Et la mere, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui +comtesse d'Unieres; au moment de la naissance de l'enfant elle n'etait +pas encore mariee. + +Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux +mains les bras de son fauteuil, et avec une energie qui disait sa +stupefaction, il resta ainsi, les yeux colles sur son buvard, sans +regarder Nicetas. + +--Si je vous demande d'inserer le nom de la mere dans l'acte de +reconnaissance, continua Nicetas apres un moment de silence, c'est que +j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de +maternite, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera +sur des presomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les +soins donnes a l'enfant par madame d'Unieres, sa sollicitude, sa +tendresse. + +La premiere pensee du notaire avait ete de considerer le prince Amouroff +comme un fou, mais le mot recherche de maternite donna un autre cours a +ses soupcons: le fou qu'il avait cru n'etait-il pas plutot un intrigant +et un coquin qui ne meritait que d'etre jete a la porte? + +Au commencement de son notariat, il n'eut pas hesite: "Accuser la +princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, miserable!"; mais +l'experience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est +sage de ne jeter les coquins a la porte que lorsqu'ils ont vide leur +sac, et celui-la n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce +qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unieres et de l'enfant, il +devait les defendre. + +La fin du petit discours de Nicetas lui avait donne le temps de +reflechir et de reprendre son calme professionnel. + +--L'acte que vous demandez ne peut pas etre dresse aujourd'hui, dit-il +d'une voix parfaitement tranquille. + +--Et pourquoi donc? dit Nicetas, qui pensa que decidement le crocodile +etait bien le malin qu'il se vantait d'etre. + +--Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre, c'est vous meme qui l'avez +dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'apres que deux temoins auront +atteste votre identite. Simple formalite, vous le voyez. Et pour vous, +petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de +trouver ces temoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, +apres demain, je suis pris toute la journee.--Samedi vous convient-il? + +--Parfaitement. + +--Alors, samedi a onze heures. + +Comme Nicetas se levait, le notaire le retint. + +--Votre adresse, je vous prie, pour le cas ou j'aurais a vous ecrire. + +--Champs-Elysees, 44 ter. + + + +XI + +Nicetas parti, le notaire appela son second clerc. + +--Vous allez tout de suite courir a la Chambre des deputes et vous vous +arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unieres doit venir a Paris +aujourd'hui. + +--Mais a cette heure-ci je ne trouverai personne a la Chambre pour me +repondre. + +Il fallait vraiment que le notaire fut trouble pour n'avoir pas pense a +cela. + +--Alors allez rue Monsieur, peut-etre le concierge pourra-t-il vous +repondre. Tachez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez +pas de temps, prenez une voiture a l'heure; faites cela discretement. + +Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions +pouvaient paraitre etranges, et il fallait les expliquer. + +--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il prepare? + +--Pas encore. + +--Eh bien! dites qu'on le prepare de facon a ce que M. le comte +d'Unieres puisse le signer. + +Le clerc ne tarda pas a revenir: M. d'Unieres etait dans son departement +depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la +comtesse ne quittait que tres rarement Chambrais. + +M. Le Genest sonna son valet de chambre. + +--Allez me commander tout de suite un coupe a deux chevaux; qu'ils +soient bons, la course sera longue; qu'on me serve a dejeuner +immediatement. + +Quand le coupe arriva devant la porte, le notaire etait pret, il monta +en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orleans. + +En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir a Paris, son +plan n'etait pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff; +au contraire; et dans les circonstances critiques qui se presentaient, +il lui semblait que le mieux etait d'avoir tout d'abord un entretien +avec la comtesse seule; apres, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne +pas dire au mari. + +Madame d'Unieres pouvait-elle vraiment etre la mere de cette enfant? +Cela lui paraissait difficile a admettre, et meme invraisemblable. +Cependant, comme il y avait incontestablement des points mysterieux dans +la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lacher la bride a +l'imagination, tacher de les eclaircir. Apres, on verrait. Methodique, +le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite a l'apres +en negligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne +l'emportaient jamais; sa regle de conduite etait: "Ne brusquons rien, ni +les hommes ni les choses", et il s'en etait toujours bien trouve, +pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de +suppositions, de soupcons que la femme pouvait peut-etre arreter d'un +mot? + +De la cette demarche qu'il tentait aupres de madame d'Unieres: elle +etait l'avant, le mari serait l'apres, s'il le fallait,--mais seulement +s'il le fallait. + +Quand il arriva a Chambrais, madame d'Unieres n'etait pas au chateau; il +insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait etre au pavillon +du garde-chef, et il pria qu'on lui portat sa carte sur laquelle il +ecrivit: "Affaire urgente". + +Apres une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unieres qui lui +parut profondement troublee; mais precisement parce que ce trouble etait +caracteristique, il crut a propos de ne pas laisser deviner qu'il le +remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que +ce qu'elle voudrait elle-meme qu'il comprit et montrat; s'il recevait +les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais +aucune, et quand il n'etait pas indispensable qu'il les recut, il +s'arrangeait toujours pour les eviter. + +--Excusez-moi de vous avoir derangee, dit-il, avec un salut respectueux +et affectueux a la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous +faire avertir de mon arrivee, mais on m'a dit que vous etiez aupres de +la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore, +je vous ai fait porter ma carte. + +Il avait prepare cette phrase d'entree en matiere de facon a amener +tout de suite le nom de Claude, et rappeler du meme coup qu'il savait +l'affection qu'elle temoignait a l'enfant; la situation etait assez +delicate pour qu'il ne negligeat rien de ce qui pouvait en faciliter +l'abord; c'etait de la prudence, de la legerete, de la finesse qu'il +fallait, et s'il etait sur de ne pas commettre d'imprudence, il ne +l'etait pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse. + +--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il. + +Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si eloquent dans son +angoisse qu'il detourna les yeux et se hata de continuer: + +--Ayant appris que M. d'Unieres etait aupres de ses electeurs et +concluant de la que selon votre habitude vous ne quitteriez pas +Chambrais, j'ai pense devoir venir moi-meme pour vous entretenir d'une +visite que j'ai recue ce matin au sujet de cette enfant. + +Il fit une courte pause, car il etait arrive au nom qui devait ou tout +apprendre a madame d'Unieres ou n'avoir aucun sens pour elle. + +--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifferemment qu'il put. + +Il avait evite de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laisse +echapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit. + +S'il avait leve les yeux sur elle, il l'aurait vue pale et defaillante. + +Il reprit: + +--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il +reconnaitrait cette enfant pour sa fille. + +--Et vous avez dresse cet acte? demanda-t-elle d'une voix a peine +perceptible. + +--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer. + +Elle laissa echapper un soupir de soulagement. + +--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une +de mes clientes, je n'allais pas manquer a ce principe, qui a ete ma +regle de conduite depuis que je suis notaire. + +De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unieres? +C'etait ce qu'il se gardait bien de preciser. + +--Mais le premier venu peut-il donc reconnaitre ainsi un enfant? +demanda-t-elle. + +Depuis qu'elle etait sous le coup de cette menace, elle se posait cette +question, qui pour elle etait devenue une veritable obsession, sans +qu'elle eut pu l'adresser a personne: elle allait donc savoir. + +--Parfaitement, repondit le notaire, on peut reconnaitre qui on veut, +meme un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a interet a faire sien, +par une reconnaissance passee devant un officier de l'etat civil, +c'est-a-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude +etant une riche heritiere, vous sentez qu'il peut devenir productif +d'etre son pere, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses +revenus, au moins pour le jour de sa majorite ou de sa mort. + +--Et personne ne peut empecher cette reconnaissance? + +--La prevenir, non; arreter ses effets, oui. Ainsi, au cas ou cette +reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester, +si reellement le prince n'est pas le pere de l'enfant. Nous aurions +alors a prouver l'impossibilite et l'invraisemblance d'une paternite +mensongere et frauduleuse, invoquee dans un but de lucre; tandis que de +son cote le pretendu pere aurait a faire la preuve du bien fonde de +sa pretention. Ce serait donc un proces avec tout ce qui s'ensuit, +publicite, enquete ordonnee probablement par le tribunal et, comme +complication, le scandale autour du nom de la mere qu'on aurait +fait inserer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la +maternite. + +C'etait une porte qu'il ouvrait a la comtesse. Qu'elle lui demandat si +le nom de la mere avait ete donne, pour etre insere dans l'acte, il +repondrait franchement. Qu'elle ne dit rien, de son cote il n'ajouterait +rien. + +Elle ne lui fit aucune question, alors il continua: + +--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais +pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout +soumettre sa pretention a ceux qui s'interessent a l'enfant; de la ma +visite. + +Cette fois, il n'avait plus qu'a attendre, ayant dit tout ce qui etait +possible sans preciser et sans aller trop loin; a elle de repondre si +elle le voulait et comme elle le voudrait. + +Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible +pour Ghislaine. + +Enfin elle se decida: + +--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prevenir la reconnaissance? + +--Cela depend; si celui qui veut reconnaitre l'enfant est sincere, s'il +est reellement ou s'il se croit le pere, il est difficile d'empecher la +reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une speculation visant l'enfant +ou la mere, il y a a considerer s'il ne serait pas opportun de +s'entendre avec lui. + +Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question +etait posee aussi nettement que possible, et c'etait a madame d'Unieres +de decider s'il n'avait pas eu la legerete et la finesse qu'il +aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune +maladresse: la comtesse etait prevenue, et il avait reussi a se +maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fut jamais +genee devant lui,--ce qui, a son point de vue, etait l'essentiel. + +Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui etait tendue qu'en +confessant la verite, mais si touchee qu'elle fut de cette demarche +dont elle sentait toute la delicatesse, ce n'etait pas au vieux notaire +qu'elle pouvait faire sa confession: au point ou les choses en etaient +arrivees, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la verite devait +etre connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et +de sa honte; son parti etait arrete. + +--M. d'Unieres seul peut vous repondre, dit-elle lentement, je vais le +prier de hater son retour. + +Ces quelques mots furent prononces d'un ton si desespere et en meme +temps avec une si parfaite dignite que le notaire, qui cependant avait +ete le temoin pendant sa longue carriere de bien des douleurs et de bien +des miseres qui lui avaient bronze le coeur, sentit l'emotion lui serrer +la gorge. + +--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est decidee a un aveu, et deja +son agonie a commence: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont +etre egorges par ce Cosaque. + +N'aurait-il donc entrepris cette demarche que pour arriver a ce +resultait? Certes il n'etait pas chevaleresque et il se croyait le plus +froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet +egorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour +la sauver malgre elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours. + +--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire +revenant a sa formule habituelle et la jetant avec une vivacite chez +lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unieres? Il peut avoir +besoin la ou il est, et rien ne reclame sa presence immediate ici; quand +on a attendu onze ans pour reclamer sa fille, on n'est pas tellement +affame des joies de la paternite qu'on ne puisse attendre quelques jours +de plus. Je n'ai point dresse l'acte de reconnaissance au moment ou on +me l'a demande, j'en differerai encore la passation tout le temps qu'il +faudra; c'est mon affaire. N'inquietez donc pas M. d'Unieres. Il n'y +a pas urgence a lui parler de ma visite et du danger qui menace cette +pauvre enfant. + +Il insista sur ces derniers mots de facon a ce qu'il fut bien compris +qu'il n'admettait pas qu'une autre que "la pauvre enfant" pouvait etre +menacee; puis il continua: + +--Car il n'y a pas d'illusion a se faire, cette reconnaissance est pour +elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier a +la recherche d'une speculation. + +Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours recule, mais +qui maintenant devait etre faite: + +--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il +est? + +Il fallait que Ghislaine repondit: + +--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre: +il etait alors musicien et il ne s'appelait que Nicetas. + +--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voila qui est etrange. + +--Je l'ignore. + +--Comment l'avez-vous connu? + +--Il nous avait ete recommande par Soupert. + +--Le compositeur? + +--Oui; il etait l'eleve de Soupert. + +--Alors, Soupert le connaissait. + +--Je ne sais pas. + +--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus +parler de lui. + +--Il demeure dans nos environs, a Palaiseau. + +--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en +rentrant a Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement +utile sur ce prince? + +Ghislaine n'osa ni approuver ni desapprouver; d'ailleurs, dans sa +desesperance, elle s'etait abandonnee a la fatalite, et n'avait plus ni +jugement ni volonte. + +--J'aurai l'honneur de vous ecrire, dit le notaire en prenant conge; +mais d'ici la dites-vous bien que ma petite cliente a un defenseur +devoue. + + + +XII + +En arrivant aux premieres maisons de Palaiseau, le notaire fit arreter +sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il +pria qu'on lui indiquat ou demeurait M. Soupert. + +--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez? + +--Non, M. Soupert, le musicien. + +--Il n'y a pas de musiciens a Palaiseau; quand on en a besoin pour une +noce, on les fait venir de Longjumeau. + +--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire. + +A la fin, il arriva cependant a se faire comprendre, grace a un indigene +un peu plus ouvert qui, etant entre pour acheter le _Petit Journal_, +comprit de qui il etait question, et ne confondit point le compositeur +Soupert avec le carrier Couvert, qui a vrai dire paraissait beaucoup +plus connu que le musicien. + +--Au haut de la cote, sur la route de Versailles, la maison aux volets +verts dans la plaine. + +Le notaire se remit en route, apres avoir transmis ces renseignements a +son cocher. + +Le village traverse et la cote montee, il apercut dans la plaine la +maison aux volets verts qui lui avait ete indiquee; assis sur un banc +devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux +blancs et au visage rouge congestionne, etait occupe a se confectionner +gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par +le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la +bouteille d'eau-de-vie contre le verre. + +Vraisemblablement le vieillard etait Soupert, bien qu'il ne le reconnut +qu'a grand'peine, mais il fit arreter sa voiture comme s'il n'avait pas +le plus leger doute, et vint a lui la main tendue: + +--M. Soupert. + +Soupert le regarda sans le reconnaitre. + +--Maitre Le Genest de la Crochardiere, notaire. + +--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur. + +Et Soupert, qui avait deja ete sauve du naufrage par deux heritages +inesperes, s'imagina que c'en etait un troisieme qui lui tombait du +ciel. + +Le notaire s'etait assis sur le banc, a cote de Soupert. + +--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un +entretien put commencer autrement. + +--Je vous remercie. + +--Si, si, je vous en prie. + +Et Soupert appela: + +--Eulalie. + +Eulalie, qui n'etait autre que madame Soupert, parut en camisole et en +tablier bleu, les pieds chausses de savates; si elle avait quarante ans +de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils etaient a +peu pres du meme age. + +--Un autre verre, demanda Soupert. + +Quand le verre fut apporte, il prepara lui-meme le grog qu'il offrait au +notaire et le fit comme pour lui, c'est-a-dire avec beaucoup d'eau-de +vie et tres peu de sucre. + +--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientot un pendant au +_Croise_? + +--Ah! le _Croise_! C'etait le beau temps; il y avait des directeurs pour +monter les oeuvres serieuses, des artistes, pour les executer, un public +pour les apprecier; mais maintenant! Ah! maintenant. + +Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et +le public, et le notaire le laissa aller. + +Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulage: + +--Vous ne laisserez pas d'eleve? + +--Ma foi non; et c'est heureux. + +--Vous en avez eu un cependant qui promettait. + +--Qui donc? + +--Vous avez oublie Nicetas. + +--Ah! vous connaissez Nicetas; mais Nicetas, qui avait des dispositions, +n'a jamais ete qu'un virtuose. + +--Ah! je croyais... + +--Est-ce que s'il avait eu l'etincelle sacree, il aurait abandonne l'art +pour courir les aventures a travers les deux Ameriques, se faire mineur, +gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat... + +--Et aujourd'hui prince. + +--Comment, il est prince, Nicetas? + +--Prince Amouroff. + +--Il a donc herite du titre de son pere? + +--Il parait. + +--C'est une fiere chance. + +--N'est-il pas tout naturel d'heriter de son pere? + +--Quand on est le fils de son pere, mais quand on a legalement pour pere +un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fiere chance +d'heriter de celui qui s'est debarrasse de sa paternite. + +--Je ne comprends pas. + +Le verre en main, Soupert ne demandait qu'a bavarder, et pourvu qu'il +put assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arretait que quand son +verre etait vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicetas, +en realite fils du prince Amouroff, mais legalement fils d'un professeur +au Conservatoire de Marseille, appele Clovis Blanc, qui l'avait reconnu. + +--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrive au bout de son +histoire, il parait que les choses se sont arrangees, car aujourd'hui +votre ancien eleve est prince. + +--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible? + +--Je ne suis pas au courant de la legislation russe. + +Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert +enchante de l'avoir revu, et d'avoir passe quelques instants avec lui; +mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien put croire que cette +visite n'etait pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il +continua tout droit comme s'il allait a Versailles; a Saclay, il +prendrait la route de Bievres pour revenir a Paris. + +Aussitot rentre, il se mit a son bureau et ecrivit a Nicetas: + +"Prince, + +"J'aurais quelques renseignements a vous demander avant de dresser +l'acte dont vous m'avez parle; voulez-vous prendre la peine de passer +demain jeudi a mon etude entre deux et trois heures; je vous serais +reconnaissant de m'ecrire ce soir meme un mot pour me dire si je dois +vous attendre. + +"Veuillez agreer l'expression de mes sentiments de haute consideration. + +"LE GENEST." + +Il relut sa lettre: + +--Prince, se dit-il, haute consideration enfin, il le faut. + +Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hate que de +coutume; il s'y trouvait une lettre du prince: + +"Mercredi soir, 10 heures. + +"Monsieur, + +"J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous +m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre. + +"Agreez l'expression de mes sentiments de consideration. + +"Prince AMOUROFF." + +A deux heures, Nicetas, que la curiosite rendait exact, entrait dans le +cabinet du notaire, prepare a une discussion serree sur les propositions +que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du +comte d'Unieres aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser +entortiller par la vieille momie. + +Debout, une main appuyee sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son +bureau, le notaire etait si froid, si raide, si impassible, qu'on +pouvait le prendre en effet pour une momie. + +--Lorsque vous vous etes presente dans mon etude, dit-il, vous saviez, +n'est-ce pas, que j'etais le notaire de madame la comtesse et de M. le +comte d'Unieres ainsi que de la jeune Claude? + +--Je le savais; c'est precisement pour cela que je me suis adresse a +vous. + +--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien, +car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite +que, notaire de M. et madame d'Unieres ainsi que cette jeune fille, mon +devoir etait de prendre leur defense. + +--Leur defense? je ne comprends pas. + +--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous desiriez +reconnaitre la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame +d'Unieres? + +--Qui est. + +--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de +naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pieces qui peuvent etablir +un commencement de preuve par ecrit exige par la loi pour poursuivre les +recherches de la maternite. Vous avez ces pieces? + +Nicetas ne put pas ne pas laisser paraitre un certain embarras: + +--Je les produirai plus tard. + +--Quand? + +--Lorsqu'il sera necessaire. + +--Mais il est necessaire, car si vous ne faites pas cette production, on +pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pieces +n'etant pas en votre possession. + +--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas? + +--Il importe beaucoup dans l'espece, car des la qu'on croit que vous +n'avez pas ces pieces, on peut etre amene a supposer: 1 deg. que vous n'etes +pas le pere de l'enfant que vous voulez reconnaitre; 2 deg. que madame +d'Unieres n'en est pas la mere; 3 deg. que cette reconnaissance n'est +qu'une speculation; 4 deg. que la menace de rechercher la maternite est une +intimidation devant aider a cette speculation; vous voyez comme tout +s'enchaine. + +--Ou voulez-vous en venir? demanda Nicetas brutalement. + +--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de +renoncer a cette reconnaissance et a tout ce qui s'ensuit, attendu que +tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de desagrements +graves. + +--Vraiment! + +--Mon Dieu oui. + +--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon +vous, ces desagrements? + +--Volontiers: attaques, mes clients se defendraient et la premiere chose +que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se +pretend le pere de cette enfant est un aventurier... + +--Monsieur! + +--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne merite pas, a usurpe un +nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'etre le fils +d'un prince russe comme il le pretend, il est simplement celui d'un +professeur de musique de Marseille appele Clovis Blanc qui l'a legitime +par mariage subsequent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la +grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive +miserable, apres un sejour de plus de dix ans en Amerique ou il a fait +tous les metiers, tour a tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat; +et qu'a bout de ressources, il n'a invente cette reconnaissance d'un +enfant naturel riche que pour sortir de sa misere, sachant bien a +l'avance qu'il n'avait aucune chance de reussir puisque sa pretention +ne s'appuie sur rien, mais esperant par l'intimidation, la menace du +scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom, +se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur, +perdez cette esperance; on ne vous achetera rien du tout, par cette +raison que vous n'avez rien a vendre et que nous n'avons rien a +craindre. + +--C'est ce que nous verrons. + +--J'en appelle a votre experience: entre le personnage que je viens +d'esquisser et la comtesse d'Unieres entouree d'estime et de respect, +vous sentez bien qu'il n'y aurait meme pas de doute. + +--Je vous repete que c'est a voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de +reconnaissance avec indication du nom de la mere, quand j'aurai notifie +cet acte avec sommation d'avoir a me remettre ma fille, enfin quand +j'aurais commence le proces en recherche de maternite, nous verrons si +madame d'Unieres restera la femme entouree d'estime et de respect que +vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre +quand, de mon cote, je demandais que la paix. + +--Encore un mot, le dernier: quand on se prepare a la guerre, il ne faut +pas donner d'armes a ses adversaires... + +Il prit sur son bureau la lettre de Nicetas et la lui montrant: + +--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pieces qui vous placent +sous le coup de certains articles du code penal pour usurpation de nom +et de titre. J'ai dit. Vous reflechirez. + +Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas +la moindre inclinaison de tete a Nicetas qui sortit furieux. + +Positivement il avait ete abasourdi par cette vieille momie en cravate +blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi, +comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que +repondre a un homme qui a chaque instant vous parle de la loi et du +code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les +jambes a chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard, +aux yeux bandes, il ne pouvait que s'arreter quand on lui criait +"casse-cou". + +Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se +trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver +une bonne part de faux. + +Comment s'y reconnaitre? La etait l'embarras pour lui, mais non le +decouragement, car pour etre battu d'un cote il ne renoncerait pas a +la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des +avocats ne feraient pas que Claude ne fut pas sa fille. + +Il n'avait qu'a consulter Caffie; sans doute il lui en coutait de +laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce +n'etait pas l'heure de marchander. + +Malheureusement Caffie n'etait pas chez lui; il serait probablement +retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire +importante, dit le clerc. + +Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne? +Decidement, sa mauvaise chance le poursuivait. + + + +XIII + +Les menaces de Nicetas avaient emu le notaire. + +Assurement cette attitude hautaine et provocante n'etait pas du tout +celle d'un resigne. + +Il n'avait rien a perdre a intenter un proces, cet aventurier, et il +pouvait esperer qu'il y gagnerait quelque chose. + +Il fallait l'en empecher et, puisque le langage de la sage raison avait +echoue, recourir a des moyens plus energiques, et par cela peut-etre +plus efficaces. + +Un quart d'heure apres, il montait les trois etages de la grande caserne +de la Cite, et demandait a l'huissier de service d'etre admis aupres du +prefet de police pour affaire urgente. Comme a la prefecture toutes les +affaires sont urgentes, l'huissier se montra resistant: c'etait l'heure +du rapport, M. le prefet etait occupe. + +Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et +porter cette carte au prefet. + +C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le +premier venu. + +Apres une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le +notaire fut enfin recu, et il put exposer sa demande. + +Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle, +nee de pere et de mere inconnus, a laquelle on avait legue une +belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la +reconnaitre. + +--Ceci, interrompit le prefet, est du ressort de la justice. + +--Mais derriere la reconnaissance il y a un chantage. + +--Un chantage contre un enfant qui n'a ni pere ni mere n'est pas bien +dangereux. + +--Mon aventurier ne reclame pas seulement la paternite de cette petite, +il pretend aussi lui imposer une mere; c'est-a-dire qu'il menace +une honnete femme de la compromettre dans un proces en recherche de +maternite. + +--Mais la recherche de la maternite est admise par la loi; c'est affaire +au tribunal d'apprecier si cette femme est ou n'est pas la mere de cette +enfant. + +--Elle ne l'est pas. + +--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le role de la police +n'est pas de prevenir les proces et de se substituer a la justice. + +--N'est-il pas de prevenir les scandales et d'etre une sorte de +Providence pour les familles. + +--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus +d'elle; la police a les mains liees par la legalite, et quelquefois +aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux. + +Il est evident que le prefet rechignait a s'occuper de cette affaire et +ne cherchait qu'a decourager le notaire. + +--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacees par ce +chantage. + +--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules +professionnels. + +Si le prefet ne demandait pas ce nom, il etait certain, cependant, qu'il +l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait +pas livre: il fallait que de tout son poids il pesat dans la balance. + +--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait ete +instituee legataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a +fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait +pour niece madame la comtesse d'Unieres, la femme du depute. + +--Qui s'est trouvee desheritee. + +--Precisement. M. de Chambrais etait-il ou n'etait-il pas le pere de +cette enfant qu'on veut reconnaitre aujourd'hui? C'est un secret qu'il a +emporte dans la tombe. Et si les probabilites sont pour l'affirmative, +je reconnais que nous n'avons que des probabilites. Cependant elles +reposent sur un fait a mon sens considerable: madame d'Unieres, seule +heritiere legitime de son oncle, se trouvant exheredee par le testament +dont j'ai parle, s'est chargee de la surveillance et de l'education de +l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels. +Il y aurait la un esprit d'abnegation si extraordinaire, qu'il est plus +logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopte cette enfant, +c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient a M. de Chambrais. +Eh bien! c'est madame d'Unieres, c'est M. d'Unieres que le chantage +menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni +acte de naissance, ni commencement de preuves par ecrit, cet aventurier +pretend que madame d'Unieres serait la mere de cette enfant qu'elle +aurait eu avant son mariage. Et cette pretention, il ne veut pas, vous +pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en +servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et a la comtesse par +la menace d'un proces scandaleux. + +Le notaire fit une pause, et la physionomie du prefet lui dit que les +dispositions auxquelles il s'etait tout d'abord heurte se modifiaient. + +--C'est pour un adversaire politique que je reclame votre protection, +monsieur le prefet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous +toucher. + +Le prefet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre +n'avaient jamais ete en faveur dans la maison. + +--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas +lui-meme la reclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son +honneur est menace. J'en ai ete le premier informe par une demarche de +notre personnage qui va a elle seule vous le faire connaitre: sachant +que j'etais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unieres, +il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour +que je le dresse reellement, mais pour que je prepare mes clients +effrayes a un arrangement. Au lieu d'aller a eux, je viens a vous. + +--L'affaire est delicate. + +--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier, +dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est pare d'un nom et d'un titre +des plus honorables: celui de prince Amouroff, se pretendant le fils du +lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, qui a occupe +une grande situation a la cour de Russie. + +--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni a ce nom, ni a ce titre? + +--Aucun droit. + +--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre? + +--J'ai cette lettre signee par lui. + +Et le notaire mit sous les yeux du prefet la lettre qu'il avait eu la +precaution de se faire ecrire par Nicetas. + +--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette +usurpation de nom et de titre. + +--Il ne l'est pas. + +--Une enquete doit etre faite; accordez-moi un certain temps. + +--Il y a urgence. + +--Je ne perdrai pas de temps; je vous previendrai. + +Le notaire allait partir, le prefet le retint: + +--Pouvez-vous me donner le signalement de ce pretendu prince? + +--Trente-cinq ans, taille elevee, cheveux noirs, pas de barbe, gras, +bouffi; l'air d'un chenapan bien eleve; il demeure au n deg. 44 des +Champs-Elysees. + +--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes +renseignements sont conformes aux votres, on le conduira a la frontiere. +Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... +Dieu merci. Cela nous debarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort +seule interrompt un bon chanteur dans son metier et encore il laisse +bien souvent des heritiers. + +Le notaire s'etant retire, le prefet fit appeler un de ses secretaires, +car cette mission n'etait pas de celles qui se donnent au premier +venu, et le chargea d'aller tout de suite a l'ambassade de Russie: il +s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-general et aide +camp general, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se +trouvait aujourd'hui a Paris et s'il repondait au signalement d'un homme +de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs. + +Le secretaire revint au bout d'une demi-heure: + +--Le lieutenant-general Amouroff etait mort, il n'avait laisse qu'un +fils mort lui-meme depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son +titre etaient eteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, +c'etait un aventurier et probablement un escroc. + +Immediatement le prefet envoya au n deg. 44 des Champs Elysees un inspecteur +charge de dire au prince Amouroff--parlant a sa personne--que le prefet +de police le priait de passer a son cabinet le lendemain matin a dix +heures. En meme temps, il fit prevenir Me Le Genest de la Crochardiere +d'assister a cette entrevue. + +Ce fut le notaire qui arriva le premier; a dix heures moins cinq +minutes, il etait introduit aupres du prefet, qui lui communiqua les +renseignements transmis par l'ambassade. + +--Vous voyez, monsieur le prefet, dit le notaire. + +--Ce que vous me disiez etait vrai, j'en avais la certitude; mais il +fallait une preuve qui fermat la bouche a votre coquin, et l'ambassade +nous la donne. + +--Viendra-t-il? + +--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne a penser qu'il voudra +payer d'audace; d'ailleurs, il a interet a apprendre ce que nous savons, +ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons. + +L'huissier entra portant une carte. + +--Le voici; faites entrer. + +Comme le prefet l'avait prevu, Nicetas se presenta la tete haute, froid +et calme,--au moins en apparence. + +Il salua le prefet poliment, le notaire avec dedain. + +--La presence de Me Le Genest de la Crochardiere doit vous apprendre +de quoi il s'agit, dit le prefet. Me Le Genest pretend que vous +n'avez aucun droit a vous dire le pere d'une enfant que vous voulez +reconnaitre. + +--Me Le Genest me parait bien audacieux dans ses affirmations; serait-il +decent de lui demander sur quoi il les appuie? + +--Et vous, monsieur, demanda le prefet qui avait souri au mot decent, +sur quoi appuyez-vous les votres? + +--Sur des pieces qui seront soumises au tribunal. + +--Verriez-vous un inconvenient a les produire ici? + +--Je ne crois pas que ce soit le lieu, repondit-il insolemment. + +--Au moins est-ce celui de produire d'autres pieces que j'ai le droit +de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour +prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince. + +Nicetas ne se troubla point. + +--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas +charge de ma genealogie, qui constitue un ballot un peu lourd. + +--C'est facheux, car vous pourriez prouver a votre ambassade qu'elle +se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laisse qu'un fils mort +depuis trois ans, et, a moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage +que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous epargnerait le +desagrement d'etre reconduit a la frontiere par mes soins. + +--Ce serait une illegalite. + +Le prefet haussa les epaules, car s'il parlait volontiers d'illegalite +quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on +lui en parlat. + +--Reclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa +protection, je m'incline. + +Nicetas ne repondit pas. + +--Aimez-vous mieux declarer que vous n'etes pas Russe? alors je vous +ferai remarquer que vous n'auriez pas du signer cette lettre--il montra +la lettre ecrite au notaire--"Prince Amouroff", ce qui constitue un +faux. + +--Oh! un faux! + +Au lieu de repondre, le prefet sonna: + +--Prevenez un des messieurs les commissaires aux delegations, dit-il a +l'huissier, que je le prie de se rendre ici. + +En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicetas, il +annota quelques pieces a grands coups de crayon rouge. + +Quand le commissaire entra, le prefet lui dit quelques mots et celui-ci, +s'asseyant a un bureau, se mit a ecrire. + +--C'est un proces-verbal, dit le prefet en s'adressent a Nicetas, visant +votre lettre a Me Le Genest. + +Il fut vite redige, le commissaire le lut, et tendant une plume a +Nicetas: + +--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi a signer _ne varietur_ +la lettre annexee. + +Nicetas hesita un moment. + +--J'aime encore mieux la frontiere. + +--Avez-vous des preferences? demanda le prefet d'un air un peu +goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse? + +--La Belgique, si vous le voulez bien. + +--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cediez a la tentation de +descendre a Chantilly ou a Creil; si cela vous est utile, je peux vous +offrir les frais de ce petit deplacement. + +--Merci; c'est moi qui veux les offrir a votre agent; je vous prie +seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en premiere +classe sans se faire remarquer. + +--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles a +midi trente. + +--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi. + +Le prefet avait presse le bouton d'une sonnerie et un agent etait +presque aussitot entre; si ce n'etait pas tout a fait le diplomate +annonce, cependant c'etait un compagnon de voyage suffisant. + +Comme Nicetas allait sortir, le prefet le retint d'un signe de main: + +--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne +rentrez pas en France. + +Quand la porte se fut refermee sur l'agent qui emboitait le pas derriere +Nicetas, le prefet se tourna vers le notaire: + +--C'est egal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fut dedans plutot que +dehors; heureusement, c'est un violent, malgre son attitude dedaigneuse, +et des violents on peut esperer toutes les folies: nous le repincerons. + + + +XIV + +Bien que Nicetas eut son billet pour Bruxelles, a Mons il descendit de +wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre +qui, quelques minutes apres, partait pour Charleroi. + +De Paris a la frontiere, assis en face de son agent, il avait eu tout le +temps de reflechir et de batir un plan qui lui donnerait sa revanche; +pour le bien etudier sans rien laisser a l'imprevu, il avait a Creil +achete un _Indicateur des chemins de fer etrangers_, qu'il avait pu +consulter sans que l'agent s'en inquietat: n'etait-il pas tout naturel +de se tracer un itineraire, alors; surtout, qu'on partait aussi a +l'improviste? + +Le propre de sa nature etait de ne pas se laisser abattre et par +consequent de s'acharner contre la chance, quand elle lui etait +contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, etant un rageur et un +vindicatif, non un resigne; il serait ce qu'il avait toujours ete. + +Aussi bien il avait joue un metier de dupe en voulant se servir de la +loi; c'etait une arme a laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours +se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits. + +Depuis longtemps l'experience lui avait appris qu'on ne fait bien ses +affaires que soi-meme, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-la valant +toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on +y est habitue. Son outil a lui, c'etait ses poings. Si au lieu de s'en +remettre a Caffie et de suivre les sentiers detournes de la chicane que +le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours a +ses poings, et s'etait jete bravement dans le droit chemin sans souci +de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en +ecartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roule par ce vieux +notaire et ce prefet de police du diable. + +Si le jour ou il s'etait dit que l'heritiere de M. de Chambrais pouvait +bien etre sa fille, il l'avait simplement enlevee et cachee a l'etranger +quelque part, tout cela ne serait pas arrive: au lieu d'avoir a +s'adresser a madame d'Unieres avec des detours et des menagements, c'eut +ete madame d'Unieres qui aurait du s'adresser a lui; et pour ravoir +l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulat. + +Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fit +maintenant; et avec de la decision et de l'energie, toutes ses +maladresses pouvaient se reparer. Pour cela, il n'avait qu'a prendre +Claude. Il n'etait plus le pauvre diable sans le sou que deux mois +auparavant la _Normandie_ debarquait au Havre: il disposerait de plus de +trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement +la lutte contre la comtesse, le notaire et le prefet de police; au +bout, il faudrait bien ceder; alors, il imposerait ses conditions et ne +rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions, +cette petite. + +Mais pour que cette combinaison, a laquelle il avait deja pense plus +d'une fois, reussit, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire, +conseille par le prefet de police, qui avait devine qu'un homme qu'on +expulse ne reste pas la ou on le conduit, voudrait faire mettre Claude a +l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions +et le reste, les choses en etaient arrivees a un point ou le proces en +reconnaissance serait une folie. + +Jusqu'a la frontiere il n'avait consulte son indicateur que pour +trouver des trains de Mons a Charleroi et de Charleroi a Givet, car une +surveillance devant etre, sans aucun doute, organisee contre lui a la +gare du Nord, il n'allait pas etre assez naif pour rentrer a Paris par +la; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train +a Givet. Debarrasse de son agent a Quievrain, il put, sans eveiller de +soupcons, etudier la marche des trains de Givet a Paris en passant par +Epernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures. + +Comment admettre qu'on eut pris si vite des precautions pour qu'il ne +put pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurement pas +aussitot. + +Dans ses precedents voyages a Chambrais, il avait eu le temps de +s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus +grande partie de la journee chez Dagomer et que c'etait de quatre a cinq +heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc +qu'a se trouver sur son passage a l'aller ou au retour, et a lui +donner rendez-vous a la nuit tombante, dans un endroit desert ou il +l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fut vraiment bien +maladroit s'il ne la decidait pas a venir avec lui pour "voir son pere"; +une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer. +A l'accent avec lequel elle s'etait ecriee: "Ou sont mes parents?" il +savait a l'avance qu'avec ces deux mots il la menerait loin. + +Il avait pris un billet direct de Givet a Paris, mais en route il +modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les +chances de son cote, meme celles peu vraisemblables ou on le guetterait +a la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue, +et descendant a Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'a +Longjumeau. + +La il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-meme, et +choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'etre pas ratteint s'il +pouvait prendre un peu d'avance. C'eut ete naivete de se montrer dans +les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre a l'auberge son cheval +a Villemeneu, qui est a deux kilometres de Chambrais, et vers trois +heures et demie, il vint en promeneur flaner dans le chemin que Claude +devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce. + +Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait ete naturel chez une +fille qu'on laisse courir a travers les bles cueillir l'herbe de ses +lapins, mais quand il la vit venir, elle etait accompagnee d'une +paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement +son carnet, il se mit en posture de faire un croquis. + +Quand elles passerent devant lui, madame Dagomer ne parut pas +s'inquieter de le voir la, et Claude, sans tourner la tete de son cote, +lui lanca un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait +surement ce qu'il voulait. + +Il attendrait son retour; mais comme il fallait prevoir qu'elle pouvait +etre encore accompagnee, il prepara un billet qu'il devait trouver moyen +de lui remettre: "Soyez ce soir, a la nuit tombante, au Calvaire de la +RESERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout." + +Il ne s'etait pas trompe: au retour, la femme du garde, fidele aux +prescriptions de madame d'Unieres, accompagnait encore Claude; il les +laissa venir jusqu'a lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de +facon a se placer entre elle et Claude. + +--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me +dire, si en suivant ce chemin j'arriverai a la Croix-du-Roi? + +C'etait de la main gauche etendue qu'il montrait le chemin; de la +droite, placee derriere son dos, il agitait doucement son papier: il +sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa +passer. + +Rentre a Villemeneu, il dina gaiment, puis, a sept heures et demie, il +fit atteler et partit grand train comme s'il etait presse; arrive a la +_Reserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval a un arbre; le +soleil venait de se coucher, et du ciel empourpre tombait une lumiere +rose qui promettait une soiree sereine. + +Ce qu'on appelle la _Reserve_ est un grand etang long de pres d'un +kilometre, et large d'une cinquantaine de metres creuse pour recevoir +les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; +recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de +ce plateau elles s'emmagasinent la, et par des conduites souterraines, +elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc +et des jardins. + +D'un cote, l'etang sert de cloture au parc, de l'autre il est longe par +une route--celle que Nicetas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--a +un endroit assez rapproche du pavillon du garde pour que Claude put y +venir facilement, et assez eloigne cependant pour qu'on ne la suivit +point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales, +etait-il reste la a rever a celle qu'il aimait, imaginant les charmes +d'un tete a tete avec elle! + +Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas change, et il les +retrouvait, apres cette longue absence, comme s'il les avait quittees la +veille: c'etait le meme calme, le meme silence, la meme douceur, la meme +vegetation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'etang, +le meme cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il +se rappelait que la derniere fois qu'il y etait venu des ouvriers +faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laisse +pousser librement, n'auraient pas tarde a envahir l'etang et a le +transformer en un marais; maintenant ce travail etait encore en train, +et sur la rive, que longeait la route, retenue a un tetard par une +chaine, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journee finie, +avaient attachee la; si ce n'etait pas celle dans laquelle il s'etait +souvent promene, au moins en etait-ce une semblable, a fond plat, avec +des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer. + +Le temps s'ecoulait, le ciel palissait, la verdure des arbres et des +buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas. + +Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village, +on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberte +d'aller et venir aux abords de la maison. + +Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne +l'apercut point: la route, deserte, filait droit entre l'etang et les +champs, sans que personne s'y montrat. + +L'impatience et l'inquietude commencaient a le prendre, lorsque de +l'autre cote de l'etang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver +en courant; mais l'autre cote de l'etang ne faisait pas du tout son +affaire; il eut un mouvement de colere; cependant, descendant au bord de +l'eau, il agita son mouchoir. + +Elle ne tarda pas a se trouver en face de lui, alors mettant ses deux +mains autour de sa bouche, elle cria en etouffant sa voix: + +--Prenez la toue. + +Il n'y avait pas pense. Vivement il detacha la chaine enroulee autour +du saule, et a coups vigoureux d'avirons il traversa l'etang; bientot +l'avant de la toue toucha la rive. + +--Montez, dit-il en se retournant. + +--Dites-moi ce que vous avez a me dire, monsieur. + +--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite; +dans les roseaux nous serons a l'abri. + +Si dans la plus grande partie de l'etang les roseaux faucardes +laissaient les eaux libres, il en restait une ou ils n'avaient pas ete +encore coupes, et il n'y avait qu'a amener la toue dans leur fourre pour +y etre cache. + +Elle hesitait. + +--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouves. + +Elle monta et vint pres de lui. + +Alors il se mit a ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il +vira de bord pour gagner le calvaire. + +--Ou allez-vous, monsieur? + +--Je vous conduis pres de votre pere. + +--Ou est-il? + +--Vous ne tarderez pas a le voir. + +--Monsieur, je ne veux pas, s'ecria-telle effrayee; si vous ne me +debarquez pas, j'appelle. + +--Je vais vous debarquer de l'autre cote. + +--Non, ici, tout de suite. + +Il rama plus fort. + +--Monsieur, je crie. + +Et de fait elle se mit a appeler au secours; mais qui pouvait +l'entendre? la route etait deserte. + +--Au secours, a moi, a moi... + +--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre pere. + +A ce moment, un homme sortant d'une allee se montra sur la rive du parc; +il accourait en boitant. + +Claude et Nicetas l'apercurent en meme temps. + +--Papa Dagomer, cria Claude, a moi, on m'emporte. + +--Arretez, cria le garde. + +Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il +ne pouvait pas traverser l'etang a la nage. + +--A moi, a moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis +qu'elle esperait etre secourue. + +--Arretez, cria Dagomer ou je tire. + +Nicetas rama plus fort; ce ne serait pas la premiere fois qu'il +sortirait sain et sauf d'une fusillade. + +--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaisse son petit fusil. + +Elle se laissa tomber au fond de la toue; une detonation retentit, en +meme temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'ecrasait. + + + +XV + +C'etait le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite a Ghislaine, +et apres qu'il etait parti en la reconfortant par des paroles +d'esperance, elle s'etait dit qu'elle devait s'en rapporter a lui. + +Et pendant tout le reste de la journee, comme pendant celle du jeudi, +elle se l'etait repete. + +Cet homme calme, froid, honnete, connaissant la loi et les affaires +qu'elle ignorait, lui avait inspire une certaine confiance; il +trouverait un moyen de defense; assurement, il ne se serait pas avance a +la legere. + +Mais a mesure que cette visite s'etait eloignee, elle avait perdu +de cette confiance qui a la verite n'etait pas bien robuste, et en +reflechissant il lui avait semble que c'etait son mari seul qui devait +la defendre,--les defendre, lui et elle, puisqu'ils etaient l'un et +l'autre menaces. + +Elle n'avait deja que trop attendu, et il y avait la un manque de +franchise et de foi qui etait une faute en meme temps qu'une injure. + +Quelque dut etre le resultat d'un aveu, il etait impossible qu'elle +reculat davantage; c'etait inquiet qu'il etait parti, tourmente, +peut-etre jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en +proie a des angoisses qu'elle ne se precisait pas, mais qui certainement +n'etaient que trop reelles, elle le sentait. + +Elle passa la nuit du jeudi dans ces hesitations, et aussi la matinee +du vendredi, bouleversee, affolee, voulant et ne voulant pas, ne se +decidant que pour retomber bientot dans ses perplexites: enfin, dans +l'apres-midi elle lui envoya une depeche ne contenant qu'un mot: +"Reviens." + +Puis, faisant atteler, elle alla a Paris prendre, rue Monsieur, la +lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la +sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant, +malgre ce doute, il fallait qu'elle les eut aux mains, et put les mettre +sous les yeux de son mari, s'il consentait a les regarder. + +Le samedi matin, elle recut la reponse a son telegramme: "J'arriverai ce +soir a Paris par le train de six heures, a Chambrais a huit." + +En temps ordinaire elle eut ete l'attendre au chemin de fer comme elle +le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de +repondre a l'etreinte de sa main par une etreinte aussi tendre, aussi +passionnee. + +Mais ce jour-la, que dirait ce premier regard? Et puis, etait-ce dans +une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait decider de +leur vie? Enfin, lui-meme ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne +comptait pas sur elle a la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce +qu'il n'avait jamais fait? + +Des sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, ecoutant avec +son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec +une lenteur qui faisait penser a l'eternite. Enfin, comme huit heures +sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitot elle +descendit le perron. + +Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une +interrogation inquiete, comme c'en fut une eperdue et navree qu'il lut +lui-meme. En n'echangeant que des paroles insignifiantes, ils monterent +a leur appartement, dont elle ferma la porte. + +Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une +question: + +--Que se passe-t-il? + +Au lieu de repondre, elle lui tendit la lettre de Nicetas sur laquelle +se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main +tremblante. + +Il les lut; alors la regardant avec des yeux effares: + +--Je ne comprends pas, dit-il. + +Elle hesita un moment: + +--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai +aime, mais je n'ai pas eu une pensee qui ne fut une franche adoration +pour vous. Rien ne m'a jamais detournee de vous; vous seul existiez; +je ne voulais plaire qu'a vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une +vertu particuliere, cependant il me semble que peu de femmes vivent +ainsi pour un etre unique d'une facon si abandonnee, et qu'il y a la une +preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais, +et qui n'a jamais ete aussi profond, aussi passionne qu'en ce moment. +Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous +frappe, avant de me juger, de me condamner, songez a ce que j'ai ete, a +cette longue suite de journees heureuses jamais troublees, a l'union de +notre esprit et de nos ames; a cette constante harmonie qui prouvait si +bien que nos deux coeurs n'etaient plus qu'un, et cela non seulement +depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je +pensais a vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme a un +etre au-dessus des autres, pour lequel j'etais trop imparfaite, et +que je ne devais jamais sans doute meriter. Cependant a force d'amour +j'etais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la +tendresse et le devouement. + +Il la regardait, tachant de lire en elle ce que ces paroles laissaient +d'obscur et d'incomprehensible pour lui. + +--La lettre, lui dit-il, la lettre. + +--Cette lettre explique une fatalite qui me fait la plus miserable, la +plus malheureuse des femmes. + +Haletante, la voix sourde, elle lui refit le recit qu'elle avait fait a +son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur sejour en Sicile. + +--Cet enfant, c'est Claude, s'ecria-t-il. + +Elle baissa la tete. + +--Et l'homme, ou est-il? + +--Nous ne sommes pas arrives au bout de notre malheur: laissez-moi la +force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai resiste avant de +devenir votre femme. Je n'ai cede qu'aux prieres de mon oncle, et aussi +a mon amour qui m'a entrainee. Je voulais parler, tout dire; avec +l'autorite d'un pere que sa tendresse lui avait donnee sur moi, mon +oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lachete de ceder. +C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a +ecrasee; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'etais +sous le poids de cette fatalite, balancant toujours la resolution de +tout vous dire, ne me laissant arreter que par la honte et plus encore +par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'etait +la pensee qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a +ecrit cette lettre. + +--Et cela est arrive? + +--Le jour ou vous prepariez votre dernier discours, vous devez vous +rappeler que vous m'avez vue bouleversee en recevant une lettre: elle +etait de lui; il me donnait un rendez-vous a la _Mare aux joncs_. + +--Vous y etes allee? + +--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec +moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commencait +un proces pour rechercher ma maternite. Malgre ce que cette menace +contenait de terrible, j'ai refuse, car jamais cette enfant ne pouvait +se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la +prendre; j'ai persiste dans cette resolution. A la fin de l'entretien, +j'ai compris qu'il n'agissait que par speculation, et que ce qu'il +voulait c'etait de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux a +Marche et Chabert. Il ne s'est pas contente de ce que je lui remettais. +Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait +remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis +les vraies. + +Il l'arreta: + +--Quelle douleur tu m'aurais epargnee si tu avais parle alors et quelles +hontes tu te serais evitees. + +--Vous saviez?... + +--Oui; c'est pour cela que je suis parti. + +--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les levres. + +Elle se jeta aux genoux de son mari: + +--Ainsi, s'ecria-t-elle dans un elan affole, t'aimant, t'adorant, +n'ayant jamais eu dans le coeur que le desir et la volonte de te plaire +et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes, +toi qui meriterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporte, pour +prix de ton amour, la honte et le malheur. + +Il la contempla longuement, puis la relevant: + +--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut etre supporte quand on est +deux. + +--Elie! + +--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la +tienne a te pardonner, puisque tu es une victime. + +A ce moment on frappa plusieurs coups forts a la porte. Ils ne +repondirent pas, les coups furent plus precipites. + +Le comte alla ouvrir: + +--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappe: + +--Je demande pardon a M. le comte de m'etre permis de frapper ainsi: +mais Dagomer est la, il dit qu'il vient d'arriver un malheur. + +--Claude! s'ecria Ghislaine. + +Eperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit. + +Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterne. + +Arrivee la premiere, ce fut elle qui l'interrogea: + +--Qu'est-ce qu'il y a? s'ecria-t-elle. + +--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un +homme. Que malheur! + +--Un braconnier? demanda le comte. + +--He non, un monsieur qui voulait enlever Claude. + +Le comte et la comtesse se regarderent; ils n'eurent pas besoin de +paroles pour se comprendre. + +--V'la l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivee, aussi vrai que +je m'appelle Dagomer. + +Il leva la main pour attester le ciel. + +--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et a travers +la _Reserve_, il l'emmenait du cote de la grand'route, ou il avait une +voiture toute prete, le cheval attache a un des arbres du Calvaire. +L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrive; l'hasard m'avait +fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arreter. Il s'est mis +a ramer plus fort. Il allait aborder. Ni a gauche ni a droite je ne +pouvais courir apres; personne sur la route; Claude etait perdue. Que +que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tire pour sauver la +petite; je voulais lui casser un bras, ca l'aurait arrete; il a roule au +fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibule. + +--Et Claude? s'ecria Ghislaine. + +--Brave comme tout. Elle s'etait couchee pour que je tire par-dessus +elle; en tombant il l'avait ecrasee, mais a s'a relevee et m'a crie: +"J'ai rien!" Pensez si j'ai ete soulage. C'est elle qui a ramene la toue +au bord avec le mort au fond. + +Le comte jeta un coup d'oeil a Ghislaine pour appeler son attention. + +--Vous l'avez regarde? + +--Bien sur. + +--Comment est-il? + +--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs. + +Ghislaine, repondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe +affirmatif: c'etait lui. + +--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais deja l'homme de +Creve-coeur qui souvent la nuit se leve contre moi, v'la que je vas +avoir celui de la _Reserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever +Claude; il lui a dit que c'etait pour la conduire aupres de ses parents. + +--Vous avez fait votre devoir, dit le comte. + +--Vrai? monsieur le comte; ca me fait du bien d'entendre ca d'un homme +comme vous. + +--Je l'expliquerai a la justice. + +S'adressant au valet de chambre: + +--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prevenir la +gendarmerie. + +Puis, revenant a Dagomer: + +--Ou est-il? + +--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte! + +--Je vais avec vous. + +Ghislaine voulut le suivre. + +--Restez, dit-il. + +Mais apres avoir fait quelques pas du cote du perron, il revint a elle. + +--Je vais vous envoyer Claude. + +Elle avait retrouve son mari tout entier, avec sa droiture, sa +generosite, sa confiance,--son amour. + + +FIN + + + + + + + +NOTICE SUR "GHISLAINE" + + +J'ai toujours eu, meme jeune, la curiosite des enfants; et cela m'a valu +plus d'une mesaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit +tres vite, qu'on s'interesse a lui, il s'apprivoise aussitot et se +familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard +echange, tout est dit; il sait jusqu'ou il peut aller, c'est-a-dire +jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en +omnibus, cette familiarite spontanee s'est-elle traduite en avances +qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelees, et +encore plus poissees de sucre ou de gateaux, sur mes genoux ou sur la +manche de mon vetement! + +Au debut, cette curiosite se partagea a peu pres egalement entre les +petits garcons et les petites filles, je n'avais pas de preferences; +mais peu a peu les petites filles l'emporterent, non pas qu'elles +fussent plus faciles a suivre, au contraire, mais precisement parce +qu'avec leurs detours et leurs mysteres, elles etaient plus attrayantes. + +L'enfant eclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire +dans celle-ci, sans avoir commence a epeler avec la petite fille, se +trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages +apres pages sans y comprendre un traitre mot. + +Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains +de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la +civilisation. S'il etait ne avec cette perfection, l'homme des cavernes +n'aurait pas triomphe de ses premieres luttes pour la vie, dans +lesquelles comptaient seules certaines forces que developpe la nature, +mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la ferocite, +l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractere du +tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est evident qu'aujourd'hui, +l'homme police, avec son education, ses relations, son milieu, s'est +eloigne,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant +qu'il subisse les lecons de l'education, combien en est-il pres! Quel +enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si +parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les +domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles +l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez +elles une consequence de leur faiblesse en meme temps qu'une delicieuse +satisfaction pour les fantaisies de leur chimere. Un pretre me disait +qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le meme +refrain:--"J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi +avez-vous menti?--Je ne sais pas."--Et c'est la verite qu'elles ne +savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la verite d'avouer qu'elles +ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une +jouissance dont elles se grisent. + +Ayant la curiosite des enfants, je devais donc tout naturellement, en +suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes +romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au +moins en cela que c'est seulement arrive au bout de ma tache que je me +suis rendu compte de l'importance exageree peut-etre de cette place. + +En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traitre et le premier +roman ou j'ai mis des enfants en scene,--c'etait le quatrieme que je +publiais,--je lui ai donne pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part +egale entre le garcon et la fille. + +Puis, tout de suite, j'ecrivis pour les enfants, et en vue d'etre lu par +eux, un roman: _Romain Kalbris_, ou un garcon tient le premier role, +mais en ayant pres de lui une petite fille qui lui donne la replique. + +Un laps de temps assez long s'ecoule sans que je m'occupe de l'enfance +dans mes romans; une fille m'est nee et, a la regarder grandir, +ma curiosite trouve suffisamment a s'employer sans chercher des +combinaisons de roman; puisque j'ai la realite sous les yeux, je ne +vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le +developpement et l'enchainement de la vie qui confirment ou contredisent +les faits deja notes. Mais pour cela, l'observation naturelle +n'en fonctionne pas moins spontanement avec la memoire toujours +affectueusement en eveil pour degager ce qu'elle voit et l'enregistrer. + +L'enfant, le mien, me ramene enfin aux enfants, et j'ecris _Sans +famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail +de la journee. + +Jusque-la, j'ai indifferemment mis en action des garcons et des petites +filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garcons, les +petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur, +Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir +par _En famille_. + +Voila donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant. +Peut-etre est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai ecrits? Je ne +me suis pose cette question qu'en faisant ma recapitulation en ce moment +meme: j'ai ete ou mon gout me portait. + +Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie, +je ne peux pas trouver demesuree celle que je lui ai donnee: tout ne +part-il pas de l'enfant, tout n'y ramene-t-il pas? + +Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnete +fille entouree d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son +mariage; cependant, si l'on veut bien etablir une statistique des +enfants nes hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont +nombreux. + +C'est la situation de cette honnete fille et de son enfant que j'ai +voulu presenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je +l'avais deja abordee dans des conditions differentes et sans lui faire +rendre tout ce qu'elle peut donner, limite que j'etais par mon sujet. +Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux +de les comparer, il verra comment, avec un point de depart presque +le meme, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles, +Micheline et Claude, different entre elles. + +Parce que j'ai maintenant renonce au roman, je n'ai pas en meme temps +perdu ma curiosite des enfants, qui s'est portee sur ceux d'un age +auquel on ne s'interesse guere generalement,--les tout petits. J'ai une +petite-fille et c'est elle que je suis, c'est a elle, a la naissance et +au developpement, aux manifestations de ses facultes, que s'appliquent +mes etudes experimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne +seront jamais publiees, je peux leur donner une sincerite incompatible +d'ordinaire avec l'imprime, ses scrupules et ses apprets; car ce n'est +pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commence, mais +plus simplement encore,--en maillot. + +Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant +plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la facon dont s'exerce la +premiere succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le +premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses +dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent +avec eux des interpretations qui ne tiennent pas dans ce que les +philosophies d'un autre age expliquent d'un mot commode,--l'instinct. + +Le developpement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend +a chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser a croire +ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idees qu'impose la tradition +acceptee. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'a suivre les +differentes phases des transformations par ou il lui plait de passer: la +sensibilite, la volonte, l'intelligence, dans un ordre mysterieux qu'il +brouille et intervertit, et ou ne se fera un peu de lumiere qu'a la +suite de nombreuses observations consciencieusement notees. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE *** + +***** This file should be named 13562.txt or 13562.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/6/13562/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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