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+The Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Ghislaine
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
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+OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT
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+
+
+GHISLAINE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+I
+
+Une file de voitures rangees devant le double portique de l'ancien hotel
+de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait
+la curiosite des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur
+leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampees sur le cuivre et
+l'argent des harnais:--couronne diademee et sommee du globe crucifere
+des princes du Saint-Empire, couronne rehaussee de fleurons des ducs,
+couronne des marquis et couronne des comtes.
+
+--Un grand mariage.
+
+Mais a regarder de pres, rien n'annoncait ce grand mariage: ni fleurs
+dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers;
+comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui
+montaient aux bureaux de l'etat-civil ou a la justice de paix, dont
+c'etait le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de
+conseils de famille.
+
+Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier etage et dans
+les etroits corridors du greffe, ceux qui etaient appeles pour les
+conciliations et pour les conseils de famille attendaient pele-mele; de
+temps en temps un secretaire appelait des noms et des gens entraient
+tandis que d'autres sortaient dans l'escalier a double revolution.
+C'etait un murmure de voix qui continuaient les discussions que la
+conciliation du juge de paix n'avait pas apaisees.
+
+Le secretaire cria:
+
+--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais
+sont-ils tous arrives?
+
+Alors il se fit un mouvement dans un groupe compose de six hommes, d'une
+dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'a leur
+tenue, autant qu'a leur air de n'etre pas la, il etait impossible de
+confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle.
+
+--Oui, repondit une voix.
+
+--Veuillez entrer.
+
+--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant a celui qui venait de
+repondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de
+regret et avec une intonation bizarre formee de l'accent anglais mele a
+l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici.
+
+--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne.
+
+Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secretaire,
+lady Cappadoce, restee seule debout au milieu de la salle, regardait
+autour d'elle.
+
+--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un
+croque-mort assis a cote de lui sur un banc, on peut lui faire une
+petite place.
+
+--Merci.
+
+--Ou il y a de la gene, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur.
+
+Elle s'eloigna outragee dans sa dignite de lady que cet individu en
+tablier se permit cette familiarite, suffoquee dans sa pudibonderie
+anglaise qu'il lui proposat une pareille promiscuite; et elle se mit a
+marcher d'un grand pas mecanique, les mains appliquees sur ses hanches
+plates, les yeux a quinze pas devant elle.
+
+Pendant ce temps le conseil de famille etait entre dans le cabinet du
+juge de paix.
+
+La ligne paternelle a droite de la cheminee, dit le secretaire en
+indiquant des fauteuils, la ligne maternelle a gauche.
+
+Prenant une feuille de papier, il appela a demi-voix:
+
+--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc
+de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle?
+demanda-t-il en s'arretant.
+
+--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'emancipation de laquelle
+nous sommes ici, dit M. de Chambrais.
+
+--Tres bien.
+
+Puis se tournant vers la gauche, il continua:
+
+--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon,
+M. le marquis de Luciliere, amis.
+
+Il verifia sa liste:
+
+--C'est bien cela. M. le juge de paix est a vous tout de suite.
+
+Assis a son bureau, le juge de paix etait pour le moment aux prises avec
+un boucher, dont le tablier blanc, retrousse dans la ceinture, laissait
+voir un fusil a aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pale,
+epuisee manifestement autant par le travail que par la misere.
+
+--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix a la
+femme.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en ecrivant
+quelques mots sur un bulletin imprime. Quand paierez-vous ces
+vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
+avertissement, font vingt-huit francs cinquante?
+
+--Aussitot, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux
+de devoir.
+
+--Il faut une date; quel delai demandez-vous?
+
+--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends.
+
+--Nous voila dans la morte saison. Mon homme est a l'hopital, il n'y a
+que mon garcon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure...
+S'il y avait de l'ouvrage!
+
+--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois regulierement? demanda
+le juge de paix.
+
+--Je tacherai.
+
+--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez
+poursuivie.
+
+--Je tacherai; la bonne volonte ne manquera pas.
+
+--C'est entendu, cinq francs par mois, allez.
+
+Le boucher paraissait furieux, et la femme etait epouvantee d'avoir a
+trouver ces cinq francs tous les mois.
+
+Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scene sans en perdre un
+mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait:
+
+--Envoyez, demain, a l'hotel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle
+vivement, on vous donnera une collection de musique a relier.
+
+Et sans attendre une reponse, elle revint prendre sa place.
+
+Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant a tous les
+membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre.
+
+--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous
+etes convoques pour examiner la question de savoir s'il y a lieu
+d'emanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
+d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe?
+
+--Parfaitement, repondit le comte de Chambrais.
+
+Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le
+juge de paix garda sa gravite.
+
+--C'est pour que vous voyiez vous-meme que ma niece est en etat d'etre
+emancipee, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenee.
+
+--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une
+emancipee, dit le juge de paix en saluant.
+
+C'etait, en effet, une mignonne jeune fille, plutot petite que grande,
+au type un peu singulier, en quelque sorte indecis, ou se lisait un
+melange de races, et dont le charme ne pouvait echapper meme au premier
+coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en meches sur le
+front, derriere en chignon tordu a l'anglaise sur la nuque, etaient d'un
+noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures etaient si souples
+et si legeres que cette chevelure profonde, coiffee a la diable, avait
+des douceurs veloutees qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.
+
+Bizarre aussi etait le visage fin, enfantin et fier a la fois, a l'ovale
+allonge, au nez pur, au teint ambre eclaire par d'etranges yeux gris
+chatoyants, qui eveillaient la curiosite, tant ils etaient peu ceux
+qu'on pouvait demander a cette figure moitie severe, moitie melancolique
+qui ne riait que par le regard et d'un rire petillant. Il n'y avait pas
+besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle etait petrie d'une pate
+speciale et pour se laisser penetrer par la noblesse qui se degageait
+d'elle. Sa bonne grace, sa simplicite de tenue ne pouvaient avoir
+d'egales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu a pois
+blancs, avec son petit paletot de drap mastic demode dont la modestie
+voulue montrait un mepris absolu pour la toilette, elle avait un air
+royal que l'etre le plus grossier aurait reconnu, et qui forcait le
+respect; et c'etait precisement a cet air que le juge de paix avait
+voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il etait.
+
+--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.
+
+--Nous sommes d'accord sur l'opportunite de cette emancipation, repondit
+M. de Chambrais.
+
+Les cinq membres du conseil firent un meme signe affirmatif.
+
+--Alors, je n'ai qu'a declarer l'emancipation, continua le juge de paix,
+et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'a nommer le curateur. Qui
+choisissez-vous pour curateur?
+
+Cinq bouches prononcerent en meme temps le meme nom:
+
+--Chambrais.
+
+--Comment! moi! s'ecria le comte, et pourquoi moi, je vous prie,
+pourquoi pas l'un de vous?
+
+--Parce que vous etes l'oncle de Ghislaine.
+
+--Parce que vous etes son plus proche parent.
+
+--Parce que vous avez ete son tuteur.
+
+--Parce que ses interets ne peuvent pas avoir un meilleur defenseur que
+vous.
+
+Ces quatre repliques etaient parties en meme temps. Il allait leur
+repondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit,
+placa aussi son mot:
+
+--Parce que, depuis huit ans, vous avez ete le meilleur des tuteurs,
+parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un
+pere.
+
+M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'emotion en
+meme temps que la contrariete:
+
+--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais
+qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un
+peu, moi, et de penser a moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne
+me suis pas marie. Quand mon aine a pris femme, je suis reste aupres de
+notre mere aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
+appuyee sur un autre bras que le mien pour monter a sa chambre.
+L'annee meme ou nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna
+vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai du veiller sur elle.
+Aujourd'hui, la voila grande et, par le serieux de l'esprit, la sagesse
+de la raison, la droiture du coeur, en etat de conduire sa vie; elle a
+dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arreta et se reprit--enfin
+j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-etre cinq ou six annees
+pour vivre de la vie que j'ai toujours desiree...je vous demande de
+m'emanciper a mon tour; il n'en est que temps.
+
+--Je ferai remarquer a ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le
+comte de Chambrais, ayant ete tuteur et ayant, en cette qualite, un
+compte de tutelle a rendre, ne peut assister la mineure emancipee a la
+reddition de ce compte en qualite de curateur, puisqu'il se controlerait
+ainsi lui-meme.
+
+--Vous voyez, messieurs, s'ecria M. de Chambrais triomphant.
+
+--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ a
+l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est
+votre intention, confier la curatelle a M. le comte de Chambrais.
+
+--Vous voyez, s'ecrierent en meme temps les cinq membres du conseil de
+famille.
+
+--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom.
+
+--La mission du curateur ne consiste pas a agir pour le mineur emancipe,
+dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement a l'assister
+pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres
+actes.
+
+--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma niece dans
+l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administre la mienne?
+
+--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille.
+
+Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgre lui
+et malgre tout, il fut nomme curateur.
+
+Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arriere avec le
+duc de Charmont.
+
+--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.
+
+--Nous dinons avec des gueuses au cafe Anglais, et apres nous allons a
+la premiere des Bouffes.
+
+--Si Ghislaine ne me retient pas a diner, j'irai vous rejoindre; en tout
+cas, gardez-moi une place dans votre loge.
+
+
+
+II
+
+Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce
+qu'on voit de l'hotel de Chambrais dans la rue Monsieur, ou il a son
+entree; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on
+l'apercoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnees
+qui, entre des murailles garnies de lierres et masquees par des arbres a
+haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppee
+dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutot une
+habitation de campagne que de ville, et ses deux etages en pierre jaune,
+sans aucun ornement, eleves au-dessus d'un perron bas, ses persiennes
+blanches; son toit d'ardoises a lucarnes toutes simples accentuent
+encore ce caractere.
+
+Evidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitieme siecle, abandonne
+leur vieil hotel du quartier du Temple pour faire batir celui-la, ils
+avaient en vue le confortable et l'agrement plus que la richesse de
+l'architecture ou de la decoration, et leur but a ete atteint: il y a de
+plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a
+pas de mieux ensoleillee l'hiver et de plus discretement ombragee l'ete,
+de plus agreable a habiter, avec de la lumiere, de l'air, de l'espace,
+de plus tranquille, ou l'on soit mieux chez soi.
+
+Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils
+n'entrerent pas dans l'hotel.
+
+--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de
+Chambrais.
+
+Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'etait le moyen que son
+oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se
+tenant a distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux
+aguets: le temps etait doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout
+lumineux et tout parfume des fleurs de mai avec les reflets rouges des
+rhododendrons epanouis qui eclairaient les murs, les oiseaux chantaient
+dans les massifs; ce desir de promenade devait donc paraitre tout
+naturel sans qu'on eut a lui chercher des explications de mystere ou de
+secret, mais precisement rien ne paraissait naturel a la curiosite de
+lady Cappadoce, et tout lui etait mysteres qu'elle voulait penetrer.
+
+Pourquoi se serait-on cache d'elle? Ne devait-elle pas connaitre tout
+ce qui touchait son eleve? Si a chaque instant elle affirmait bien haut
+"qu'elle n'etait pas de la famille," en realite, elle estimait que
+Ghislaine etait sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait
+elevee, c'etait en mere. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le
+malheur des temps l'avait obligee, a la mort de son mari, officier dans
+l'armee anglaise, a accepter de diriger l'education de cette enfant,
+elle n'avait pas pour cela cesse d'etre une lady, et c'etait en lady
+qu'elle voulait etre traitee, le malheur n'avait point abattu sa fierte,
+au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et
+meme, en remontant dans les ages, il etait facile de prouver qu'ils
+valaient mieux.
+
+Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit
+quelques pas en avant pour se rattacher a eux:
+
+--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous a Paris, ou
+partons-nous pour Chambrais?
+
+--Mon oncle, c'est a vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si
+vous me faites le plaisir de rester a diner je couche ici, sinon je
+retourne a Chambrais.
+
+Le comte parut embarrasse, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de
+ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait
+pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si
+cruel desappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont,
+qu'il ne savait quel parti prendre.
+
+--C'est que Charmont m'a demande de diner avec lui, dit-il enfin.
+
+Le regard que sa niece attacha sur lui l'arreta.
+
+--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien
+que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insiste, il s'agit
+pour lui d'une decision grave a prendre.
+
+--Il faut y aller, mon oncle.
+
+--Si tu le veux....
+
+--Nous partirons pour Chambrais a cinq heures, dit Ghislaine en se
+tournant vers lady Cappadoce.
+
+--Comme tu dois revenir a Paris tres prochainement pour la reddition du
+compte de tutelle, nous dinerons ensemble ce jour-la, je te le promets.
+
+Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de
+Chambrais passa son bras sous celui de sa niece, et l'emmena dans le
+jardin. Penche vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe a la
+Henri IV qui commencait a grisonner, il avait l'air d'un grand frere
+qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un
+oncle. Et en realite, c'etait un frere qu'il avait toujours ete pour
+elle, en frere qu'il l'aimait, en frere qu'il l'avait toujours traitee
+sans pouvoir jamais s'elever a la dignite d'oncle ou de tuteur. Tuteur,
+pouvait-on l'etre quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du
+coeur on n'avait pas trente ans? Il eut voulu jouer dans la vie les
+Bartolo, que pour son elegance et sa desinvolture, pour sa souplesse,
+son entrain, on eut bien plutot vu en lui Almaviva, un peu marque
+peut-etre, mais a coup sur un vainqueur.
+
+--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent a l'abri des
+oreilles curieuses, que comptes-tu faire?
+
+--Comment cela, mon oncle?
+
+--Je veux dire: maintenant que tu es emancipee, comment veux-tu arranger
+ta vie?
+
+--Est-ce que cette emancipation m'a metamorphosee d'un coup de baguette
+magique?
+
+--Certainement.
+
+--Je suis autre aujourd'hui que je n'etais hier, cet apres-midi que je
+n'etais ce matin?
+
+--Sans doute.
+
+--Je ne le sens pas du tout, meme quand vous me le dites.
+
+--Tu as la volonte, la liberte; et je te demande comment tu veux en
+user.
+
+--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la
+semaine derniere: demain, M. Lavalette viendra a Chambrais et me fera
+une conference de litterature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny;
+apres-demain, je viendrai a Paris et je travaillerai de une heure a
+trois, dans l'atelier de M. Casparis, a mon groupe de chiens qui avance;
+vendredi, c'est le jour de M. Nicetas; nous ferons de la musique
+d'accompagnement.
+
+--C'est le grand jour, celui-la; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de
+Vigny, et M. Nicetas que M. Lavalette.
+
+--Je vous assure que M. Lavalette est tres interessant, il sait tout et
+il vous fait tout comprendre.
+
+--Cependant tu preferes le jour de M. Nicetas.
+
+--Je reconnais que la musique est ma grande joie.
+
+--Pendant que j'ai encore une certaine autorite sur toi....
+
+--Mais vous aurez toujours toute autorite sur moi, mon oncle.
+
+--Enfin, laisse-moi te dire, ma chere enfant, que tu te donnes
+trop entierement a la musique. Plusieurs fois, je t'ai adresse des
+observations a ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu
+m'inquietes.
+
+--Vous n'aimez pas la musique!
+
+--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas
+comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir a
+la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un
+parfum par hasard, est agreable; vivre dans une atmosphere chargee de
+parfums, est aussi desagreable que dangereux. Tandis que la pratique des
+autres arts fortifie, celle de la musique poussee a l'exces affaiblit.
+Quand tu as modele pendant deux ou trois heures dans l'atelier de
+Casparis, tu sors de ce travail allegre et vaillante; quand, pendant
+deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicetas, tu sors de cette
+seance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur trouble. On dit et
+l'on repete que la musique est le plus immateriel des arts; c'est le
+contraire qui est vrai: il est le plus materiel de tous. Il semble
+qu'elle agisse a l'egard de certaines parties de notre organisme en
+frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les
+cordes. Nos cordes a nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations
+repetees, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent
+pas ils finissent par s'user. De la ces virtuoses devastes, detraques,
+desequilibres que je pourrais te nommer, si cela n'etait inutile avec
+les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicetas, avec
+ses mouvements de hanneton epileptique, ses yeux convulsionnes, ses
+grimaces, soit un etre equilibre? Cependant il est grand, fort, bien
+bati, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garcon, sans
+ces tics maladifs. Trouves-tu que son maitre Soupert, qui n'est qu'un
+paquet de nerfs, ne soit pas plus inquietant encore dans sa maigreur
+decharnee?
+
+--Est-ce que vraiment je suis menacee de tout cela? demanda-t-elle avec
+un demi-sourire.
+
+--Je parle serieusement, ma mignonne, et c'est serieusement que je
+te demande de comparer Soupert a Casparis, puisque ce sont les seuls
+artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
+sante physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et
+desordonne.
+
+--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il
+est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est
+musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur etat? En tout cas,
+comme vous n'avez pas a craindre que j'approche jamais du talent de M.
+Soupert, ni simplement de celui de M. Nicetas, j'echapperai sans doute a
+la maigreur de l'un comme aux tics epileptiques de l'autre. Je ne
+suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de
+beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'etais dans des
+conditions particulieres qui ont peut-etre eu plus d'influence sur moi
+que mes dispositions propres. J'aurais eu des freres, des soeurs, des
+camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublie mon piano bien
+souvent. Vous savez que mes seules lectures ont ete celles que lady
+Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas tres
+etendu. Je n'ai jamais ete au theatre. Dans la musique seule, j'ai eu et
+j'ai liberte complete. Voila pourquoi je l'ai aimee; non seulement pour
+les distractions presentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais
+encore pour les ailes qu'elle mettait a mes reveries... quelquefois
+lourdes... et tristes.
+
+Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra:
+
+--Pauvre enfant! dit-il.
+
+--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes a former,
+je ne les adresserais certainement pas a vous, qui avez toujours ete si
+bon pour moi.
+
+--Ce que tu dis des tristesses de tes annees d'enfance, je me le suis
+dit moi-meme bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir.
+C'est le malheur de ta destinee que tu sois restee orpheline si jeune,
+sans frere, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui
+ne pouvait etre ni un pere ni une mere pour toi! Heureusement ces
+tristesses vont s'evanouir puisque te voila au moment de faire ta vie et
+de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses
+qui ont manque a ton enfance.
+
+--Vous voulez me marier? s'ecria-t-elle.
+
+--Non; je veux que tu te maries toi-meme, et pour cela je demande qu'a
+partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes a ta
+reverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la
+musique pouvait suggerer a ton imagination enfantine, mais pour suivre
+les pensees serieuses que le mariage fait naitre dans l'esprit et le
+coeur d'une fille de dix-huit ans.
+
+--Vous avez quelqu'un en vue?
+
+--Oui.
+
+--Quelqu'un qui m'a demandee?
+
+--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le
+sais.
+
+--Qui, mon oncle, qui?
+
+--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras
+la-dessus, tu n'auras plus ta liberte; cherche dans notre monde qui tu
+accepterais pour mari, et aussi qui peut pretendre a ta main; quelqu'un
+que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet
+examen, nous en reparlerons.
+
+--Quel jour? demain?
+
+--Non, non, pas demain?
+
+--Alors, apres-demain?
+
+--Eh bien! oui, apres-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis,
+je dinerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir a ton
+impatience que tu n'es pas retive a l'idee de mariage.
+
+
+
+III
+
+Malgre le trouble que lui avaient cause les paroles de son oncle,
+Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitot que M.
+de Chambrais l'eut quittee, elle s'occupa a reunir tout ce qu'elle put
+trouver de musique non reliee.
+
+Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle
+faisait la, et Ghislaine le lui expliqua.
+
+--Comment! s'ecria le gouvernante, vous allez donner votre musique a
+relier a des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de
+travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera
+perdue. Croyez-moi, laissez une aumone si vous tenez a lui faire du
+bien.
+
+--Elle ne demande pas l'aumone.
+
+--Si elle est reduite a la misere que vous dites, comment voulez-vous
+qu'elle achete ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton,
+le papier?
+
+--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse
+faire ces achats.
+
+--Et dans la note qu'elle ecrivait pour indiquer comment elle voulait
+que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.
+
+A cinq heures, un coupe attele en poste vint se ranger devant le perron,
+car pour aller a Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhery, ou
+pour venir de Chambrais a Paris, ce n'etait point l'habitude qu'on prit
+le chemin de fer: quatre postiers etaient attaches a ce service, et en
+leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives
+de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.
+
+Quand lady Cappadoce s'etait trouvee exclue du tete-a-tete que M. de
+Chambrais avait voulu se menager avec Ghislaine, elle avait compte sur
+ce voyage pour apprendre ce qui s'etait dit dans cette longue promenade
+autour du jardin. Et ce n'etait pas une curiosite vaine qui la poussait,
+le seul desir de savoir pour savoir, c'etait son interet.
+
+Maintenant que Ghislaine etait emancipee, qu'allait-il se passer?
+Etait-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue?
+La question. etait pour elle capitale. Bien qu'elle montrat une navrante
+mortification d'en etre reduite, elle, une lady, a vivre dans une
+position subalterne, en realite, elle tenait a cette position qui
+n'etait pas sans avantages. Et bien qu'elle affectat aussi de n'avoir
+que du dedain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en
+realite elle tenait beaucoup a ne pas quitter cette France detestee pour
+retourner dans son Angleterre adoree. Superbe, l'Angleterre, admirable,
+incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle
+fut, elle ne craignait rien tant que d'etre obligee, par le mariage de
+Ghislaine, de renoncer a son malheur et a son humiliation.
+
+A peine le coupe quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des
+Invalides, qu'elle commenca ses questions:
+
+--Cette emancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes?
+dit-elle de son ton le plus affable.
+
+--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.
+
+--Et vous lui avez repondu?
+
+--Qu'etant aujourd'hui ce que j'etais hier, je ferais la semaine
+prochaine ce que j'avais fait la semaine derniere.
+
+--Il est certain que l'emancipation ne confere pas tout d'un coup des
+graces speciales.
+
+--Je ne sens pas qu'elle m'en ait confere; et, si vous le voulez bien,
+je vais preparer ma lecon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.
+
+Ce que lady Cappadoce voulait, c'etait continuer la conversation sur ce
+sujet, mais deja Ghislaine avait pris le Theatre d'Alfred de Vigny dans
+une poche de la voiture et sa lecture etait commencee; elle dut donc
+se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs etait
+rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait
+qu'une enfant.
+
+Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine,
+ordinairement attentive et appliquee, faisait sa lecture, l'inquietude
+prit la place de la confiance; certainement il s'etait dit, entre
+l'oncle et la niece, autre chose que ce que Ghislaine lui avait repete,
+et cette lecture n'etait qu'un pretexte pour penser librement a cette
+autre chose.
+
+A un certain moment, mordue plus fort par la curiosite, elle la
+questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:
+
+--Il me semble que _Chatterton_ ne vous interesse guere?
+
+--Je reflechis.
+
+--C'est precisement ma remarque.
+
+--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas devorer ses lectures.
+
+--Encore faut-il les suivre.
+
+--C'est ce que je vais faire.
+
+Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire,
+au moins pour echapper a ces interrogations. Elle avait bien l'esprit a
+la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du
+quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses
+oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?
+
+Elle n'avait pas attendu le jour de son emancipation pour se dire
+qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les
+tendresses qui avaient si tristement manque a sa premiere jeunesse; mais
+les idees qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de
+prendre corps par la forme precise que son oncle leur avait donnees et
+elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.
+
+Quel etait ce mari? Realiserait-il les reveries et les esperances dont
+son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commence a juger la vie?
+
+Jusqu'a sa dixieme annee, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse
+que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps etaient
+tous pleins de joies: un pere, une mere qui l'adoraient, et dont
+l'unique souci semblait etre son bonheur; autour d'elle, une existence
+de fetes qui lui avait laisse comme des visions de feeries: au chateau,
+dans les allees du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle etait
+melee, galopant sur son poney a cote de sa mere; a l'hotel de la rue
+Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivee
+des invites, et la musique qui, la nuit, la bercait dans son lit, et
+toujours a Paris, a la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.
+
+Et tout a coup la nuit s'etait faite: plus de pere, plus de mere, plus
+de fetes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le pere avait
+ete tue dans un accident de chasse. Huit jours apres, la mere etait
+morte d'un acces de fievre chaude.
+
+Du cote de son pere, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais,
+dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la
+rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie francaise; du cote
+de sa mere, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes;
+mais, fixes tous en Espagne, ils ne pouvaient guere s'acquitter de leurs
+devoirs de parente envers cette petite Francaise qu'ils connaissaient a
+peine.
+
+Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la
+maison deserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser
+de son oncle quand il venait la voir au chateau ou a l'hotel, et plus
+souvent a l'hotel qui etait a Paris qu'au chateau ou l'on n'arrivait
+qu'apres un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste
+solennel, la lecon a propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
+le coeur, mais dans le caractere, les manieres, l'attitude toujours
+gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuee de sa
+naissance, exasperee de sa pauvrete, et convaincue qu'elle grandissait
+sa situation par sa dignite.
+
+A dix ans, a onze ans, jusqu'a quatorze ans, Ghislaine avait accepte
+cette vie monotone, soumise et resignee, sans echappee au dehors,
+n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle put etre autre.
+Si enfant qu'elle fut, elle comprenait que c'etait par scrupule et pour
+qu'on ne l'accusat point de s'etre debarrasse d'un devoir difficile, que
+son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette education.
+Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir
+les severites; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et
+toujours appliquee a sa tache, ne pas dire un mot, ne pas faire une
+observation qui ne fussent dictes par la justice meme, elle sentait
+qu'elle eut ete ingrate de se plaindre. On etait pour elle ce que les
+circonstances permettaient qu'on fut: un oncle n'est pas un pere; une
+gouvernante n'est pas une mere; c'etait la le malheur, la tristesse de
+sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.
+
+Mais la floraison de la quinzieme annee avait suscite en elle des
+echappees au dehors, qui etaient nees de ses souvenirs memes.
+
+C'etait en se rappelant les regards emus et les paroles de tendresse que
+sa mere et son pere echangeaient en l'embrassant, qu'elle s'etait
+dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
+dissiperaient que le jour ou elle se marierait. Pourquoi, alors, ne
+serait-elle pas heureuse comme sa mere l'avait ete? Pourquoi le babil
+d'un enfant n'amenerait-il pas sur ses levres ces sourires qu'elle avait
+vu le sien provoquer sur celles de sa mere?
+
+Et de meme c'etait en se rappelant les illuminations et les fleurs des
+grands appartements de l'hotel aujourd'hui toujours fermes; c'etait en
+retrouvant dans sa memoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du
+chateau les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle
+les soirs ou l'on jouait la comedie, qu'elle avait compris que tout cela
+ressusciterait quand elle se marierait.
+
+Et voila que le mari qu'elle avait reve; sans lui donner un corps,
+l'etre ideal qui flottait indecis dans les feeries de son imagination
+devenait un personnage reel; il existait, il la connaissait; tout au
+moins il l'avait vue.
+
+Ou?
+
+Elle n'etait point de ces petites bourgeoises mondaines qui, a dix-huit
+ans, ont ete partout; en vraie fille du monde ou les traditions sont
+une religion, elle n'avait ete nulle part! les offices a
+Saint-Francois-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche a Paris;
+quelques rares visites chez des parentes a qui elle avait des devoirs a
+rendre, en janvier ou a de certains anniversaires; en mai, des seances
+d'etude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'etait
+tout; il lui etait donc facile de remonter dans ses souvenirs en se
+demandant ou elle avait vu "l'homme de son monde qu'elle accepterait
+pour mari et qui pouvait pretendre a sa main".
+
+Evidemment, elle n'avait pas a chercher au Salon. Jamais personne n'y
+avait fait attention a elle. Tout d'abord, elle en avait ete mortifiee,
+s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tarde a
+comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder
+ce regard a une fille simplement habillee, que pour le costume on
+pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa
+maitresse, plutot que pour une fille de grande maison accompagnee de sa
+gouvernante.
+
+C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer
+avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient reunir les
+qualites dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui
+les eut toutes,--celles-la et beaucoup d'autres qu'elle etait disposee
+a lui reconnaitre,--le comte d'Unieres. En tout elle ne l'avait pas vu
+trois fois, et ils n'avaient pas echange dix paroles; mais certainement
+il etait le seul qui fut l'incarnation vivante de l'etre ideal dont elle
+avait si souvent reve.
+
+Pourquoi? En quoi? Elle eut ete bien embarrassee de le dire, ne sachant
+rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en etait
+ainsi.
+
+
+
+IV
+
+C'etait une regle, etablie que Ghislaine se coucha tous les soirs a
+neuf heures et demie. Mais ce jour-la, si elle entra dans sa chambre a
+l'heure reglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle etait
+trop agitee pour penser a dormir, et apres avoir fait le voyage de
+Paris a Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la
+quittaient pas, elle avait besoin d'etre libre pour reflechir: sa porte
+close, elle l'etait.
+
+Jusqu'a quinze ans, elle avait habite sa chambre d'enfant, a cote de sa
+gouvernante, au premier etage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle
+prit l'appartement de sa mere, qui se composait de quatre pieces au
+rez-de-chaussee, dans l'aile droite du chateau: un petit salon, une
+chambre a coucher qui etait immense avec six fenetres, deux sur la cour
+d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste
+cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet ou couchait
+une femme de chambre.
+
+Lady Cappadoce s'etait opposee a ce changement qui lui semblait
+amoindrir son autorite; mais c'etait justement en vue de cet
+affaiblissement d'autorite que M. de Chambrais avait impose sa volonte.
+Ne fallait-il pas preparer l'enfant a l'emancipation? Pour cela le
+mieux etait de l'habituer a une certaine liberte. Chez elle, dans
+l'appartement qu'avaient toujours habite les princesses de Chambrais
+depuis deux cents ans, Ghislaine n'etait plus une petite fille.
+
+Une fois dans sa chambre, Ghislaine commenca par eteindre sa lampe, puis
+ouvrant une des fenetres qui donnent sur les jardins, elle resta a
+rever en laissant sa pensee se perdre dans les profondeurs du parc
+qu'eclairait la pleine lune.
+
+Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporte
+aucun changement aux dispositions primitives de leur chateau et de leur
+parc: tels ils les avaient recus de leurs peres, tels il les avaient
+conserves. Chaque fois que les degradations du temps l'avaient exige,
+ils avaient fait reparer le chateau, mais sans jamais accepter des
+restaurations plus ou moins savantes qui auraient altere son caractere.
+De meme, pour le mobilier, ils avaient change les etoffes toutes les
+fois qu'elles s'etaient trouvees usees, mais toujours en respectant
+l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine,
+qui dans son neuf, sous Louis XIV, etait en velours de Genes, avait ete
+recouvert de velours a parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours
+de Genes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.
+
+Dessines par Le Notre, les jardins et le parc qui leur faisait suite
+n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis
+qu'on voyait a Versailles le bassin de l'ile d'Amour devenir le jardin
+du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais
+restait ce qu'il avait toujours ete avec ses avenues droites, ses
+arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et
+ses cypres tailles, ses pieces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
+terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.
+
+Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle etait
+ainsi venue s'asseoir a cette place. Certaine de n'etre pas surprise
+par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette
+fenetre, elle pouvait rester la aussi longtemps qu'elle voulait.
+C'etaient les seuls moments de la journee ou elle eut sa liberte
+d'esprit et ne fut pas exposee a entendre sa gouvernante, toujours aux
+aguets, lui dire de sa voix des rappels a l'ordre: "A quoi pensez-vous
+donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la reverie,
+n'est-ce pas?"
+
+Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'etre pas
+bavard avec soi-meme; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres
+que cette partie du jardin et du parc que de cette fenetre son
+regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eut pu bien
+tranquillement se confesser a quelque coin de sa chambre ou a quelque
+meuble, mais ils n'eussent ete que de muets confesseurs, tandis que le
+jardin et le parc etaient des etres vivants qui lui parlaient. Que la
+neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des
+orangers passat dans l'air tiede, pourvu que la lune brillat, c'etaient
+de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
+statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans
+l'esprit, et ils lui repondaient; et toujours elle les trouvait en
+accord avec ses sentiments: triste, ils etaient tristes aussi: "Tu te
+plains d'etre abandonnee; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
+la notre? Tu penses melancoliquement au present et a l'avenir en te
+rappelant le passe; et nous?"
+
+Mais, ce soir-la, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents
+lui repondirent. Comme ils s'etaient associes a ses tristesses, ils
+s'associerent a ses esperances: on allait donc revoir les fetes
+d'autrefois; les promenades des amis dans les allees; les danses dans
+les charmilles illuminees; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le
+parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la foret.
+
+L'entretien se prolongea, et la nuit etait si douce, eclairee par
+la pleine lune de mai, parfumee par les senteurs des roses et des
+chevrefeuilles, qu'il etait tard lorsqu'elle se decida a fermer
+doucement sa fenetre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas
+tout de suite, et quand a la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer
+son reve de la soiree.
+
+Le temps avait marche: on celebrait son mariage avec le comte d'Unieres,
+dans l'eglise Saint-Francois Xavier; elle avait la toilette ordinaire
+des mariees, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alencon. Mais
+le comte etait en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_,
+tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Dore: justaucorps de satin
+rose, toque a plumes, epee; en meme temps, par un dedoublement de
+personnalite tout naturel dans un songe, elle assistait au bapteme de
+son premier ne.
+
+Ce n'etait point l'habitude de Ghislaine d'etre distraite pendant ses
+lecons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication
+de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
+evidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Quand, la lecon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
+l'accompagna jusque dans la cour ou attendait la voiture qui devait le
+reconduire a la station.
+
+--Je suppose, dit-elle en marchant pres de lui, que vous avez remarque
+le trouble de votre eleve?
+
+--Mon Dieu non, repondit le professeur qui n'etait pas homme a remarquer
+quoi que ce fut quand il s'ecoutait parler.
+
+--C'est a peine si elle vous a entendu.
+
+--Vraiment?
+
+--Son esprit etait ailleurs, et il n'y a rien d'etonnant a cela avec un
+pareil sujet.
+
+--Mais il est anglais, ce sujet.
+
+--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous
+l'accorde, mais pour les sentiments, les idees, les moeurs, les actions,
+ces gens-la sont des Francais, et voila le mal, le danger: croyez-vous
+qu'un pareil sujet, traite comme il l'est, ne soit pas de nature a
+eveiller les idees d'une jeune fille?
+
+--Et comment voulez vous que j'enseigne notre litterature contemporaine
+sans parler de ses oeuvres, typiques?
+
+--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en a des modeles
+plus anciens; pour moi, j'ai appris le francais dans les _Memoires de
+Joinville_, et je m'en suis bien trouvee.
+
+--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager
+une discussion inutile, je le soumettrai a M. le comte de Chambrais.
+
+--Alors, je l'en entretiendrai moi-meme demain, repliqua lady Cappadoce
+qui n'avait jamais admis qu'on lui repondit ironiquement.
+
+Mais le lendemain elle ne put pas realiser ce dessein, car lorsque M. de
+Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait
+fait le jour de l'emancipation, et elle en fut reduite a les observer
+de derriere une persienne pour tacher de comprendre a leur pantomime
+ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle etait si discrete, cette
+pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un
+mariage, une affaire d'interets, il pouvait etre aussi bien question de
+ceci que de cela.
+
+--Eh bien! mon enfant, as-tu pense a ce que je t'ai dit avant-hier,
+avait commence M. de Chambrais lorsqu'ils avaient ete a une certaine
+distance de la maison?
+
+--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!
+
+--Et tu as trouve?
+
+--Comment voulez-vous que je sache?
+
+--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus a l'esprit.
+
+--Mais je vous assure que cela m'est tout a fait difficile; je n'ose
+pas.
+
+--Pourquoi? Nos sentiments ne se decident-ils pas le plus souvent en
+vertu de certaines affinites mysterieuses dans lesquelles notre volonte
+ne joue aucun role? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les
+jeunes gens que tu as vus et qui peuvent etre des maris pour toi, il en
+est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien
+de plus.
+
+--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me
+semble, accepter pour mari.
+
+--Un seul?
+
+--J'ai vu si peu de monde!
+
+--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?
+
+Elle hesita un moment, detournant la tete pour cacher sa confusion, car
+il lui semblait que c'etait la un aveu.
+
+Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un
+ton tout plein d'une tendre affection:
+
+--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour meriter d'etre ton confident?
+
+--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence.
+Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me defendre
+sottement: j'ai pense a M. d'Unieres.
+
+Il poussa une exclamation de joie.
+
+--Eh bien! ma mignonne, c'est precisement de d'Unieres qu'il s'agit. Tu
+vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette epreuve... un
+peu aventureuse, j'en conviens. Elle est decisive, et me prouve que
+nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera
+heureux. Vous vous etes vus quatre ou cinq fois....
+
+--Trois.
+
+--C'est encore mieux; les affinites dont je parlais se manifestent plus
+franchement; sans vous connaitre, vous avez ete l'un a l'autre attires,
+par une sympathie qui ne demande qu'a devenir un sentiment plus tendre,
+et qui le deviendra. Tu m'aurais demande un mari que je ne t'en aurais
+pas choisi un autre que d'Unieres; tu as fait ce choix toi-meme, c'est
+beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observes en pensant que
+j'aurais un jour la responsabilite de ton mariage, je n'en connais aucun
+qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune
+n'est pas l'egale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin
+c'est un homme d'intelligence superieure et d'esprit serieux. Au lieu de
+perdre sa jeunesse dans les frivolites a la mode, il a travaille; il a
+fait de bonnes etudes en droit; il a voyage, en sejournant dans les
+pays etrangers ou il y a a apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux
+Etats-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on
+peut etre certain que, quand il entrera a la Chambre, il sera un des
+meilleurs deputes de notre parti.
+
+--Quel age a-t-il donc?
+
+--Il aura juste vingt-cinq ans a son election. C'est pour la preparer
+qu'il est en ce moment dans son departement. Il en reviendra dans
+six semaines. Et alors nous deciderons le mariage. Tu seras comtesse
+d'Unieres, ma mignonne; et comme tu apporteras a ton mari la Grandesse
+d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.
+
+
+
+V
+
+Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et a son corps
+defendant les lecons de litterature francaise contemporaine, par contre
+elle etait passionnee pour celles de musique; que cette musique fut
+allemande, italienne ou francaise, ancienne ou nouvelle, peu importait,
+pour elle il n'y avait ni nationalite, ni age. Tout a craindre de
+Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que
+des corrupteurs. Rien a redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont
+des charmeurs. Infame le rapt de la fille de Triboulet par Francois Ier;
+innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.
+
+Pour elle, il en etait des professeurs comme de leur science ou de leur
+art; c'etait ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou
+en tendresse et qui leur donnait certaines qualites ou certains defauts:
+M. Lavalette, le professeur de litterature francaise, ne pouvait etre
+qu'un sacripant, et Nicetas, le professeur d'accompagnement, qu'un
+charmant jeune homme. A la verite, on lui avait dit et repete sur tous
+les tons que M. Lavalette etait un critique de grand talent, un esprit
+distingue, une conscience droite, en tout le plus honnete homme du
+monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait
+pas, on se trompait. Au contraire, elle etait disposee a voir un ange
+dans Nicetas: en pouvait-il etre autrement avec l'ame et la verve qu'il
+mettait dans son execution?
+
+Le supplice qu'elle eprouvait a ecouter les lecons de l'un toujours trop
+longues, se changeait en ravissement a celles de l'autre toujours trop
+courtes. Installee dans un fauteuil vis-a-vis de Nicetas, elle ne le
+quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il executait,
+elle restait plongee dans sa beatitude, dodelinant de la tete, battant
+la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps echapper de
+petits cris que l'exces du plaisir lui arrachait.
+
+Avec M. Lavalette, elle veillait de pres a ce que l'heure de la lecon ne
+fut pas depassee, et s'il se laissaient entrainer a des developpements
+qui l'interessait lui-meme, ou s'il s'oubliait, elle avait une facon de
+tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicetas, elle
+n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle
+ecoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scene
+de comedie ou comme une piece de vers; on va jusqu'au bout. Encore
+avait-elle d'ingenieuses ressources pour allonger la seance et meme
+quelquefois pour la doubler.
+
+Tout a coup, retrouvant sa montre oubliee, elle s'apercevait qu'il etait
+trop tard pour que Nicetas put prendre le train; il partirait par le
+suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
+bien trop froid: et, passant par dessus les regles de l'etiquette et des
+convenances, qui pourtant lui etaient si cheres, elle le gardait a diner
+au chateau. Que faire en attendant l'heure du diner? De la musique. Et
+comme il eut ete indiscret de continuer le travail de la lecon, ce qui
+eut ressemble a une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux
+qui lui plaisaient.
+
+Aucun autre professeur, n'eut ete honore par elle d'une pareille faveur,
+et le soleil eut pu devorer la plaine, le verglas eut pu rendre la route
+impraticable sans qu'elle pensat a les retenir, mais Nicetas n'etait pas
+un professeur comme les autres: d'abord il etait musicien, et ce titre
+seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en
+etaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes
+et meme dans son attitude des cotes mysterieux dont on parlait tout
+bas, qui plaisaient a l'imagination romanesque et chevaleresque de lady
+Cappadoce.
+
+Jusqu'a l'annee precedente, le maitre de musique de Ghislaine avait ete
+le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce
+que c'etait un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait
+facile de venir a Chambrais, sans grand derangement et sans perte de
+temps. Mais si Soupert etait un musicien de talent, par contre c'etait
+bien pour la regularite le plus detestable professeur qu'on put trouver:
+il n'y avait pas de meilleures lecons que les siennes; seulement, il
+fallait qu'il les donnat et surtout qu'il fut en etat de les donner, ce
+qui n'arrivait que rarement.
+
+Apres une periode d'eclat qui avait dure une vingtaine d'annees, Soupert
+etait redevenu dans sa vieillesse le boheme qu'il avait ete dans sa
+jeunesse: rodeur de brasserie de dix-huit a trente ans; habitue des
+salons ou il promenait de trente a cinquante une fille de grande
+naissance qu'il avait epousee; a soixante, il vivait dans une masure
+du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa
+seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui
+separait celle-ci de celle-la.
+
+Quand il avait ete question de le donner pour professeur a Ghislaine,
+c'etait a l'auteur du _Croise_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais
+avait pense et non au vieux boheme de Palaiseau: de l'auteur du _Croise_
+il se rappelait les succes au temps ou il l'avait rencontre dans le
+monde, la reputation, le mariage extraordinaire; du boheme, il ne
+savait rien, si ce n'est qu'il habitait a une assez courte distance de
+Chambrais pour qu'on eut l'idee de s'adresser a lui, plutot qu'a un
+musicien qui viendrait de Paris.
+
+Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le boheme se montrat tel
+que la vie, la lutte et "le pas de chance" l'avaient fait. Partant de
+chez lui le matin pour venir a Chambrais, il s'arretait au premier
+cabaret de la cote de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et
+prendre la force d'accomplir cette odieuse corvee qui consiste a donner
+une lecon de piano, au lieu de rester attable tranquillement avec les
+ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa societe.
+Au cabaret du bas de la cote, il faisait une seconde halte. Au cafe de
+la Gare, il en faisait une troisieme. S'il ne trouvait personne a qui
+causer, c'etait bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou
+simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succedaient,
+et au lieu d'etre a Chambrais dans la matinee comme il le devait, il n'y
+arrivait qu'a deux ou trois heures de l'apres midi.
+
+--Retenu; a mon grand regret empeche; vous comprenez.
+
+Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait
+parfaitement.
+
+--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela.
+Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-etre, nous
+vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.
+
+En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard
+valait a Ghislaine et a lady Cappadoce, c'etait une odeur de vin blanc
+melee a celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand
+Soupert se mettait au piano, c'etait qu'il frappat un _la_ ou un _fa_ au
+lieu d'un _sol_, incapable qu'il etait de diriger ses doigts tremblants.
+
+Un professeur de lettres ou de sciences eut apporte ces parfums, que
+lady Cappadoce n'eut eprouve aucun embarras avec lui: elle l'eut tout
+de suite remercie; mais ce procede expeditif etait-il applicable a un
+musicien? a un maitre tel que Soupert, dont elle avait les romances
+dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas
+pense. Il fallait aviser, s'ingenier, chercher, trouver quelque moyen
+qui empechat ces accidents de se produire. Que Soupert partit de chez
+lui pour venir directement sans s'arreter en route, il n'aurait pas
+d'occasions de se parfumer a l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
+avait qu'a l'envoyer chercher en voiture.
+
+Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle etait
+capable, cette proposition, il avait commence par refuser:
+
+--La promenade du matin est hygienique.
+
+Mais elle s'etait montree si pressante, qu'il avait du accepter.
+
+Il avait ete calcule qu'il arriverait au chateau un peu avant neuf
+heures: la premiere fois qu'on alla le chercher, il arriva a dix
+heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le
+professeur et le cocher etaient exactement dans le meme etat, pour
+s'etre arretes a tous les bouchons de la route.
+
+Boire avec un valet!
+
+Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait ete prevenu que, "a
+cause de l'irregularite dans ses heures, qui derangeaient tous les
+autres professeurs", mademoiselle de Chambrais renoncait a ses lecons.
+
+Un autre que Soupert se fut fache de ce remerciement; mais lui n'etait
+pas homme a le prendre par le mauvais cote, et, bien qu'il lui enlevat
+deux cents francs par semaine, qui etaient a peu pres sa seule
+ressource, il s'etait tout de suite console en se disant que c'etait la
+liberte qu'il recouvrait; maitre de son temps desormais et n'ayant
+plus a se preoccuper de ces lecons, il aurait le loisir de faire les
+demarches necessaires pour que son repertoire fut repris: c'etait
+parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le negligeait; il se
+montrerait.
+
+Une seule chose l'avait contrarie: l'abandon d'une eleve qui
+l'interessait; elle etait nee musicienne, cette jeune fille, et il
+serait vraiment dommage qu'elle tombat entre de mauvaises mains: il ne
+fallait pas, il ne voulait pas qu'elle recut maintenant les lecons de
+gens qu'il meprisait; et pour que cela n'arrivat pas, il avait propose a
+lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens eleves, celui
+qu'il avait forme avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus
+d'esperances, qui le continuerait peut-etre un jour: Nicetas.
+
+Bien que les deceptions que Soupert lui avait causees eussent ete
+cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance
+en sa probite d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
+Nicetas offrait des garanties personnelles, il etait premier prix
+de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix egalement du
+Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur
+accompagnateur que put trouver mademoiselle de Chambrais etait ce jeune
+musicien, il semblait qu'on pouvait se fier a cette parole.
+
+Mais Soupert, ne s'en tenant pas a ces titres serieux qui recommandaient
+l'artiste, avait ajoute tout bas et confidentiellement des details
+particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'etait emue.
+
+--Je dois vous dire que ce qu'est Nicetas au juste, je n'en sais rien.
+
+--Mais alors....
+
+--Evidemment il flotte dans une atmosphere mysterieuse. Quelle est
+sa nationalite? Je n'ai que des probabilites a ce sujet. Comment se
+nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.
+
+--Et vous le recommandez!
+
+--Qu'il soit Russe, Francais, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques,
+Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble
+que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est
+lui qui m'a fait m'interesser a Nicetas. Un jour il vint me trouver a
+Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes lecons. Nous etions en
+ete, et la poussiere couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur
+son visage comme s'il avait fait la route a pied. Je le questionnai.
+Il me repondit qu'en effet il etait venu a pied. Huit lieues aller et
+retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se
+rafraichir. Il devora une miche de pain. Je me mis a sa disposition
+pour lui donner autant de lecons qu'il voudrait en prendre; ce fut le
+commencement de nos relations. Elles continuerent sans que j'apprisse
+rien, ou a peu pres rien sur lui, tant il etait reserve et discret:
+il etait remarquablement doue pour la musique; en toutes choses,
+son education avait ete poussee beaucoup plus avant que ne l'est
+ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voila
+tout ce que je savais de lui. Il y avait a peu pres un an que je le
+connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes
+eleves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que
+j'aurais voulu servir dans ce pays. La facon dont je m'exprimais lui
+montra combien je m'interessais a elle.--Je puis lui donner des lettres
+qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habite la
+Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une etait pour une grande
+duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse.
+Vous comprenez ma stupefaction: comment avait-il des relations dans
+ce monde, et telles qu'il pouvait y presenter quelqu'un? Malgre ma
+curiosite, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de la,
+le hasard me fit monter chez lui, car apres l'avoir fait engager aux
+Concerts populaires, je lui avais trouve aussi quelques lecons, et il
+avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'etait la premiere fois
+que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur etait accrochee
+une gravure, un portrait, celui d'un personnage revetu d'un uniforme
+etranger chamarre de decorations: un nom avait ete grave au dessous,
+mais il etait efface; a cote se lisait, de l'ecriture de Nicetas, que je
+connais bien, cette etrange inscription: "Haine eternelle."
+
+--Voila qui est bizarre.
+
+--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui represente
+ce portrait et Nicetas, il y a une ressemblance frappante.
+
+--Son pere, alors.
+
+--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette
+histoire du portrait, s'ajoutant a celle des lettres, m'interessa. Je
+voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences
+de Nicetas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il
+s'enveloppe.
+
+--Et vous y etes arrive?
+
+--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilites. Il serait
+le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice,
+aimee pendant un sejour que ce personnage aurait fait dans le Midi.
+Oblige de retourner en Russie, ce personnage maria sa maitresse a un
+professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le
+paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit
+ans, Nicetas vit aupres du mari de sa mere, mais martyrise par celui-ci,
+il ecrit a son vrai pere qui vient le reprendre, le rachete, l'emmene en
+Russie et le fait elever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
+Ce serait pendant ce temps qu'il aurait ete le camarade de ceux et de
+celles pour qui il m'a donne des lettres de recommandation. Un jour son
+pere meurt et l'enfant naturel est chasse de la maison paternelle.
+Jete sur le pave, il vient je ne sais comment a Vienne, entre au
+Conservatoire ou il obtient un premier prix, et arrive enfin a Paris ou
+il en obtient un autre.
+
+Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce
+s'enflammat; mais c'etait presque un personnage de roman, ce jeune
+musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre,
+a coup sur, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolee de
+superiorite aristocratique allait plus vite et plus loin que les
+probabilites de Soupert.
+
+--Amenez-le, cher monsieur Soupert.
+
+Quand elle l'avait vu arriver au chateau, amene par Soupert, elle
+n'avait plus doute de cette naissance illustre.
+
+Evidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large
+d'epaules, a la tete energique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui
+lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisees, etait
+quelqu'un.
+
+Peut-etre y avait-il de l'affectation dans le desordre voulu de cette
+chevelure tortillee en serpents; peut-etre les yeux ardents qui
+brillaient, a travers ces meches ramenees en avant, au lieu d'etre
+rejetees en arriere, cherchaient-ils a donner a leur regard une
+expression peu naturelle, toujours en quete d'un effet quelconque;
+mais qu'importait, cela n'empechait pas qu'il fut etrangement
+original,--comme il convenait a un homme de son sang.
+
+Un Romanof--elle etait sure que c'en etait un--maitre de musique de la
+princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'etait bien.
+
+
+
+VI
+
+Autant Soupert avait ete irregulier dans ses lecons, autant Nicetas
+etait exact dans les siennes; si l'un avait toujours ete en retard,
+l'autre etait toujours en avance.
+
+Quand il arrivait ainsi trop tot, il demandait au concierge de ne pas
+l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille
+entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
+lady Cappadoce le voyant alors errer a petits pas, la tete tournee vers
+le chateau, s'attendrissait sur lui:
+
+--Le pauvre garcon, se disait-elle, il reve au chateau de ses peres.
+
+Et, par la pensee, elle s'envolait sur les bords de la Neva, ou elle
+avait decide, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se
+trouver ce chateau.
+
+--Comme il doit souffrir de cette miserable vie de musicien en la
+comparant a celle de ses freres, et jamais une plainte, jamais une
+allusion; le stoicisme!
+
+Elle trouvait que, par la, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus
+ne faisait allusion a ses grandeurs dechues, et cette ressemblance le
+lui rendait plus sympathique encore.
+
+Elle eut voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passe
+par ces epreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.
+
+Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingeniait par de petits
+moyens detournes a lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi,
+du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Ecosse
+incontestablement--compatissait a son infortune et qu'il n'etait pas
+seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait a ce qu'il se
+rechauffat avant sa lecon; quand c'etait par une journee de soleil,
+elle lui faisait servir des rafraichissements, quoi qu'il fit pour s'en
+defendre; tout cela accompagne de bonnes paroles, de calineries, de
+cajoleries; une mere n'eut pas eu plus de prevenances avec un fils.
+
+Dans son elan de compassion elle eut souhaite que Ghislaine s'associat a
+elle, sinon avec la meme franchise, au moins avec une sympathie secrete.
+Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicetas qu'un professeur comme
+les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait
+l'art qu'il enseignait; mais c'etait tout. Si lorsqu'il entrait, elle
+l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir etait simplement celui
+d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle
+n'avait aucune arriere-pensee et ne se doutait pas que cet artiste,
+reduit a toucher un cachet, etait un Romanof. Comment l'idee lui en
+serait-elle venue? Ce n'etait pas a une jeune fille de son age, elevee
+comme elle l'avait ete, qu'on pouvait parler des hontes de cette
+illustre origine.
+
+C'etait le lundi et le vendredi que Nicetas venait a Chambrais; le
+vendredi qui suivit l'emancipation de Ghislaine, il arriva comme
+toujours en avance. L'heure de la lecon etait trois heures; un peu apres
+la demie de deux heures, lady Cappadoce l'apercut se promenant dans
+le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des
+plates-bandes, mais en realite il tournait assez souvent la tete vers le
+chateau pour qu'on devinat sa preoccupation: il pensait a la Neva!
+
+La journee etait brulante; d'un ciel bleu vaporeux pommele de blanc
+tombait une chaleur lourde qui le forca a s'abriter dans un berceau
+d'ifs tailles ras, et la, ne se sachant pas observe, il resta la tete
+franchement levee sur l'aile du chateau qu'il avait devant lui,--celle
+habitee par Ghislaine. De la fenetre derriere laquelle elle etait, lady
+Cappadoce ne lui voyait point les yeux, caches qu'ils etaient comme
+toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais a l'attitude
+generale, on pouvait suivre sa pensee: Chambrais lui rappelait le
+chateau de la Neva, et en l'observant avec cette fixite, il revivait,
+le pauvre jeune homme, les annees de sa jeunesse, celles qu'il avait
+passees dans les joies de la famille et la paix du coeur, aupres de son
+pere, entre ses freres et soeurs.
+
+Au coup de trois heures, il se leva et, apres avoir secoue sa longue
+chevelure emmelee et l'avoir arrangee avec ses doigts sur son cou et
+sur son front, il se dirigea vers le chateau. Aussitot, lady Cappadoce
+descendit pour etre aupres de Ghislaine quand il entrerait.
+
+Elle etait toujours bizarre cette entree, et etudiee pour produire un
+effet quelconque. Tantot il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un
+ravissement seraphique; tantot, au contraire, on aurait pu croire qu'il
+surgissait directement de l'enfer, desespere.
+
+Ce jour-la, c'etait la periode du recueillement; apres avoir adresse une
+longue et basse inclinaison de tete a Ghislaine sans prononcer un mot,
+une autre un peu moins longue et moins basse a lady Cappadoce, il tira
+son violon de la boite dans laquelle il dormait depuis trois jours,
+l'accorda avec soin, et se mit a son pupitre; alors seulement il daigna
+ouvrir les levres:
+
+--Quand vous voudrez, mademoiselle.
+
+La seance devait se composer de deux parties l'une reservee au
+dechiffrage, l'autre a l'execution de morceaux deja travailles; ce
+fut par le dechiffrage qu'ils commencerent, et comme pendant les
+hesitations, les arrets, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser
+distraire par les choses exterieures, elle remarqua bientot que le ciel
+se couvrait et que le vent s'etait eleve.
+
+--Un orage! Mais alors elle aurait un pretexte pour retenir Nicetas, et
+prolonger la musique de deux heures au moins.
+
+Cependant, avec sa prudence accoutumee, elle ne dit rien tout de suite;
+ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprocherent
+qu'elle prepara son invitation.
+
+--Est-ce que votre soiree est engagee aujourd'hui? demanda-t-elle, entre
+deux morceaux.
+
+--Non, madame
+
+--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir a
+votre heure habituelle; je crois que nous allons etre assaillis par un
+orage terrible.
+
+Il ne repondit rien, mais si elle l'avait observe d'un peu pres,
+elle aurait remarque qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont
+l'expression etait pour le moins etrange.
+
+Les coups de tonnerre eclaterent de plus en plus forts, l'obscurite
+s'epaissit, les nuages que roulait le vent creverent en une trombe
+d'eau.
+
+Ghislaine s'arreta de jouer.
+
+--Decidement, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.
+
+Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps devine les malices de sa
+gouvernante, et trouvait qu'il etait peu delicat de payer d'un diner les
+heures prises de cette facon, voulut intervenir:
+
+--Si vous avez besoin de rentrer a Paris, dit-elle, on fera atteler pour
+vous reconduire a la gare.
+
+--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.
+
+--Alors nous vous gardons a diner, dit lady Cappadoce.
+
+--Mais, madame....
+
+--C'est entendu....
+
+Elle sonna pour qu'on transmit ses ordres au maitre d'hotel.
+
+L'orage, qu'elle avait annonce terrible, fut au contraire assez faible,
+les roulements du tonnerre s'eloignerent, la pluie cessa, et Nicetas
+aurait tres bien pu repartir pour la gare a son heure habituelle, mais
+puisqu'il avait promis de rester, il n'etait pas decent qu'il reprit sa
+liberte; aussi, quand la seance de travail fut finie, eut-elle la joie
+de se faire jouer jusqu'au diner les morceaux qu'elle demandait.
+
+Ce n'etait pas seulement pour Nicetas que Ghislaine trouvait les
+artifices de sa gouvernante desagreables et mauvais, c'etait aussi pour
+elle-meme. Tant que durait la lecon, elle etait parfaitement a son
+aise; tout a la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que
+l'accompagnateur, et il realisait toutes les qualites qu'elle pouvait
+desirer; c'etait bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien
+que Soupert avait recommande. Mais a table, l'artiste devenait un
+invite, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invite, ce
+monsieur la mettait mal a l'aise; a table, elle ne se laissait pas
+emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce
+qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la facon dont il
+la regardait a la derobee l'obligeait le plus souvent a tenir ses yeux
+sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des
+attitudes melancoliques ou inspirees qu'elle trouvait grossierement
+ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il
+adressait generalement a lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui
+tombaient de ses levres une affectation a la bizarrerie, une tension a
+la pose dont elle ne pouvait pas ne pas etre blessee, elle qui etait
+la franchise meme. Cela l'avait frappee le premier jour, et, depuis,
+s'etait toujours continue: l'un des valets qui faisait le service de
+table lui ayant offert du vin, il avait refuse en disant qu'il ne buvait
+que de l'eau glacee et que plus elle etait glacee meilleure il la
+trouvait.
+
+Elle ne pensait point que boire du vin fut un merite et boire de l'eau
+un vice, mais le ton sublime de cette reponse l'avait choquee, et comme
+depuis, a chaque instant, il en avait eu du meme genre, elle dut le
+juger pour ce qu'il etait et pour ce qu'elle meprisait le plus:--un
+comedien.
+
+Aussi quand lady Cappadoce avait reussi a le retenir, ce qui d'ailleurs
+n'etait guere difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours a
+abreger le diner.
+
+Ce soir-la, l'orage lui fournit un pretexte:
+
+--Si vous voulez, dit-elle a sa gouvernante, un peu avant de quitter la
+table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; apres la pluie il est
+agreable de marcher sous bois.
+
+Il n'y avait pas a insister pour garder Nicetas; a son grand regret,
+lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer a l'humidite des bois, aurait
+mieux aime passer la soiree au coin du piano a entendre de la musique,
+dut se conformer a cette invitation.
+
+En sortant de la salle a manger, Nicetas tourna a droite, Ghislaine
+tourna a gauche accompagnee de lady Cappadoce, et tandis qu'elles
+descendaient le perron du vestibule qui accede aux jardins, il
+descendait, lui, celui de la cour d'honneur.
+
+--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicetas ce soir, dit lady
+Cappadoce, continuant son idee.
+
+--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai propose cette
+promenade.
+
+--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?
+
+--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et desire que
+j'en fasse moins.
+
+--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.
+
+Comme il ne convenait pas a Ghislaine de soutenir une discussion sur
+les idees et les gouts de son oncle, elle ne repondit pas, mais lady
+Cappadoce, qui etait outree, continua:
+
+--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adresse son observation;
+puisque j'ai la direction de votre travail, c'etait a moi qu'elle devait
+etre presentee.
+
+--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la
+distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale
+au lieu de vous l'adresser.
+
+Si doux qu'eut ete le ton de cette reponse conciliante, il ne desarma
+point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle etait le plus furieuse,
+ou de l'atteinte portee a son autorite, ou de la suppression des seances
+supplementaires de musique.
+
+--Je ne connais pas de distractions mieux employees que celles qu'on
+donne a la musique, plus saines, plus morales.
+
+Ghislaine n'avait rien a repondre; elle etait debarrassee de ces diners,
+cela suffisait, et pour l'heure presente, plutot que de discuter, elle
+aimait mieux etre tout au plaisir de la promenade et de la reverie: le
+soir tombait, et de la terre trempee par l'orage montait avec des buees
+blanches le parfum des fleurs du jardin mele a l'acre odeur des herbes
+et des mousses du parc; apres la chaleur du jour il etait reconfortant
+de se baigner dans cette fraicheur, comme il etait doux aux yeux, apres
+les violentes clartes du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
+rampaient aux extremites des longues allees droites.
+
+C'etait bien a Nicetas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle
+allait s'occuper!
+
+
+
+VII
+
+Ce n'etait point l'habitude de Nicetas d'etre affable pour les
+domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dedaigneux avec
+affectation, a ce point que ceux qui avaient de l'autorite dans la
+maison s'etaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
+conduire a la gare, c'etait le second cocher que deleguait le premier;
+lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas
+lui ouvrir la porte, et a table, le maitre d'hotel le livrait
+dedaigneusement aux mains d'un subalterne.
+
+Mais ce soir-la, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il
+s'arreta pour echanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait
+la fenetre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.
+
+--Bonsoir, bonsoir.
+
+--Bonsoir, Monsieur.
+
+--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?
+
+--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.
+
+--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver a la
+station sans pluie?
+
+--Oh! pour sur.
+
+Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se
+regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions
+peu naturelles.
+
+Il etait parti d'un pas presse en homme qui a hate d'arriver, mais il ne
+tarda pas a ralentir sa marche, longeant le parc, il s'etait arrete a un
+endroit ou le mur abattu sur une vingtaine de metres etait remplace par
+un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour
+empecher la sortie des lievres, des chevreuils et des daims, ce grillage
+n'etait qu'une defense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
+par-dessus en s'aidant des tas de moellons prepares de chaque cote des
+fondations commencees. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long
+de la route vis-a-vis le mur, seulement des champs et des prairies, a
+cette heure deserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne,
+n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.
+
+Il etait dans le parc d'ou il venait de sortir en prenant soin de faire
+constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le
+chateau, mais en s'arretant de temps en temps pour ecouter et regarder.
+Il ne tarda pas a entrer dans les jardins, et bientot a arriver au
+berceau d'ifs ou dans l'apres-midi il s'etait assis. Mais a ce moment,
+il ne pouvait plus etre question de reprendre cette place ou il se
+trouverait en vue du chateau, aussi s'embusqua-t-il derriere, ne
+risquant qu'un oeil par un trou qui s'etait fait dans ce mur de verdure.
+
+Autour de lui, tout etait silencieux; depuis longtemps, les jardiniers
+etaient rentres chez eux; et c'etait dans une partie opposee du parc que
+Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirige leur promenade; il n'avait
+donc pas a craindre que personne vint le deranger. A ce moment meme,
+une femme de chambre parut a l'une des fenetres de l'appartement de
+Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa a
+une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptee,
+qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de
+facon a ce que l'air frais du dehors penetrat a l'interieur.
+
+De derriere son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre
+de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il
+entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle
+manoeuvrait. Le menage dura assez longtemps, puis une porte claqua et
+rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre
+etait partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du chateau
+se trouvait abandonnee, le personnel domestique dinant tranquillement a
+l'office dans d'aile opposee.
+
+La nuit se serait faite depuis quelques instants deja si la lune en
+se levant n'avait ajoute sa lumiere frisante aux dernieres lueurs du
+couchant, mais cependant les ombres commencaient a etre assez confuses
+pour que Nicetas put ne pas craindre d'etre apercu si par extraordinaire
+quelqu'un regardait de ce cote. Sortant de derriere sa cachette, il vint
+s'asseoir dans le berceau, ou il resta pres de dix minutes, se levant
+brusquement, se rasseyant aussitot, en homme qui balance une resolution,
+prise, abandonnee et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant
+de maniere a ce que sa tete ne depassat point les arbustes et les
+plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnees pour
+que son pas ne criat pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenetre
+restee ouverte; son appui n'etant pas a plus d'un metre cinquante du
+sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.
+
+Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soiree,
+il l'avait examinee en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa
+disposition comme son ameublement: ses six fenetres sur trois faces, le
+lit a baldaquin, dont le chevet etait adosse au mur, le paravent a six
+feuilles, ses grands fauteuils en bois dore, mais dans la demi-obscurite
+ou la plongeaient les volets et les rideaux fermes, il fut un moment a
+se retrouver. Peu a peu cependant, et successivement, chaque chose
+se fit distincte en prenant sa forme reelle; alors, allant a une des
+fenetres fermees, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le
+presumait, l'embrasure etait assez profonde pour qu'on put se cacher
+la en toute surete; par leur poids et leur epaisseur, ces rideaux
+en velours cisele formaient une sorte de mur, et il n'etait pas
+vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite
+fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'etait
+pas embusque derriere!
+
+Maintenant que la premiere partie de son plan avait reussi, il n'avait
+qu'a reflechir a l'execution de la seconde, et il etait bien aise
+d'avoir quelques instants a lui, avant le retour de mademoiselle de
+Chambrais, pour se calmer.
+
+Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; a mesure que le temps
+s'ecoulait, son agitation enfievree le devorait, et par moment, etouffe
+derriere les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui
+tomber sur les mains.
+
+Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les
+deux cotes des rideaux, eclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit
+que Ghislaine n'etait pas seule, comme il avait imagine qu'elle le
+serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?
+
+--Faut-il fermer la fenetre?
+
+C'etait une femme de chambre.
+
+--Non, repondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.
+
+--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?
+
+--Pas du tout.
+
+La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitot la
+lampe fut eteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la
+fenetre restee ouverte.
+
+Il attendit quelques instants que le silence se fut etabli, puis
+ecartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.
+
+--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilite
+qu'une autre personne que sa femme de chambre fut la.
+
+--Non, mademoiselle.
+
+Elle poussa un cri en se levant d'un bond.
+
+--Ne craignez rien.
+
+Il s'etait avance, et dans le cadre clair de la fenetre; il la voyait
+haletante.
+
+--N'approchez pas, j'appelle.
+
+--Vous n'avez rien a craindre de moi, rien, je le jure.
+
+--Pourquoi etes-vous ici? Comment?
+
+--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.
+
+Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement
+passe, de reprendre courage:
+
+--Je n'ai rien a entendre ici, en ce moment.
+
+Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix
+etouffee, peut-etre parce que lui-meme avait pris ce ton.
+
+--Partez, monsieur, demain je vous ecouterai.
+
+Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle
+voyait briller dans l'ombre, car il faisait face a la fenetre, elle
+continua:
+
+--Me forcerez-vous a sonner?
+
+--Vous ne sonnerez pas.
+
+--Qui m'en empechera?
+
+--Vous-meme; la reflexion; le souci de votre reputation; que
+penserait-on, que dirait-on si, repondant a votre coup de sonnette, on
+nous trouvait en tete a tete, la lampe eteinte, dans votre chambre?
+
+Cette pensee ne lui etait pas venue a l'esprit. C'etait vrai; que
+dirait-on, jusqu'ou irait le scandale? C'etait le calme, le sang-froid
+qu'elle devait appeler seuls a son aide.
+
+--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?
+
+Il avait ete un moment demonte, mais en voyant ce changement d'attitude,
+l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:
+
+--Vous dire ce que mes regards vous ont repete cent fois, que je vous
+aime, que je vous adore....
+
+Eperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite
+elle les abaissa en relevant la tete pour le regarder en face:
+
+--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous etes introduit ici,
+partez, monsieur.
+
+Il se mit a genoux, separe d'elle par le fauteuil qu'elle venait de
+quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas
+l'indignation de Ghislaine:
+
+--Quelle idee vous etes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la
+pensee que je vous ecouterais?
+
+--Et vous, quelle idee vous faites-vous de mon amour de trouver un
+outrage dans son aveu; qu'ai-je demande?
+
+--L'outrage est de vous etre introduit dans cette chambre; il est dans
+votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez,
+partez, partez.
+
+A chaque mot, l'accent s'etait exaspere: ce n'etait pas seulement sa
+pudeur et son honnetete, sa dignite et sa fierte que cette brutale
+declaration blessait, c'etaient aussi ses reves et ses esperances, ses
+plus cheres croyances; combien souvent avait-elle pense a la premiere
+parole d'amour qu'on lui adresserait; quels reves radieux avait-elle
+faits en les poetisant, en les idealisant de tout ce que son imagination
+inventait:--et voila quelle etait la realite.
+
+--Partez, repetait-elle.
+
+--Pas avant que vous m'ayez entendu.
+
+--Je n'ai rien a entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance
+est odieuse; si vous etes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas?
+partez.
+
+--Je ne partirai pas.
+
+--Eh bien! moi, je pars.
+
+Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il
+se placa devant elle les bras etendus:
+
+--Vous ne passerez pas.
+
+Elle recula.
+
+--Ne comprenez-vous pas que si je me suis decide a cette resolution
+desesperee, c'est que je ne suis pas maitre de mon amour, c'est lui qui
+m'a amene ici contre toute raison, contre ma volonte, c'est lui qui
+m'oblige a parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.
+
+--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.
+
+--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, repeter. Je vous aime. Et
+quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne
+pas rester ignore. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis
+heureux.
+
+--Eh bien! je le sais, partez.
+
+--Oui, je partirai puisque ma presence ici vous jette dans cet emoi,
+mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien
+a ce qui est. Je comprends que vous soyez blessee, qu'un homme paye par
+vous, qui est a vos ordres, ait ose lever les yeux jusqu'a vous, mais si
+cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'esperance cependant
+lui est permise.
+
+--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse:
+jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parle comme vous venez de le
+faire se retrouve a mes cotes: cette fierte que vous invoquez pour vous,
+doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps
+votre presence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en
+advenir, je sonne.
+
+--Je vous en empecherai bien.
+
+--Alors j'appelle.
+
+Ils se regarderent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les
+yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tete, dans son
+regard une resolution qui surprit Nicetas; celle qui se tenait droite
+devant lui n'etait plus la jeune fille, la petite fille, l'eleve qu'il
+etait habitue a voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait.
+Alors, qu'arriverait-il?
+
+--Et si je partais? dit-il.
+
+C'etait un marche qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.
+
+--Partez, dit-elle.
+
+--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras a etendre
+pour vous empecher de sonner, que je n'avais qu'a vous mettre la main
+sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je
+suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'a
+vous aimer... silencieusement, respectueusement.
+
+Pendant qu'il se dirigeait vers la fenetre, elle reculait autour du
+fauteuil; il enjamba l'appui:
+
+--Vous vous souviendrez.
+
+
+
+VIII
+
+Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que
+l'heure etait trop avancee pour qu'il put prendre le dernier train de
+Paris.
+
+Que faire? Sa resolution fut vite arretee: il n'avait qu'a aller coucher
+chez Soupert. Quelques kilometres a travers les champs par cette
+belle nuit lumineuse n'etaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant a
+Palaiseau, la porte du vieux maitre etait fermee, il frapperait et
+on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitue a recevoir ainsi
+quelquefois la visite de noctambules egares.
+
+La route lui etait connue, il n'avait qu'a aller droit devant lui par la
+campagne deserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on
+l'avait vu a cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine
+silencieuse on n'entendait que le cri articule des perdrix, et de temps
+en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand
+il longeait une piece de trefle ou ils gardaient leurs moutons parques;
+dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne
+derriere les collines de Montlhery.
+
+Tout en marchant a grands pas, la tete basse, il etait encore dans la
+chambre de Ghislaine se demandant comment il en etait sorti et pourquoi.
+Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eut
+appele, il lui eut ferme la bouche. Il ne comprenait pas encore comment
+il s'etait laisse dominer. Quel prestige exercait-elle donc qu'il lui
+avait obei si docilement, si betement? C'etait bien la peine vraiment
+de se jeter dans cette aventure pour arriver a cette sortie piteuse.
+Partez. Et il etait parti.
+
+Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette
+soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demande; ou bien sa
+fierte persisterait-elle, comme elle l'en avait menace?
+
+La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant
+Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierte.
+
+Allant de l'une a l'autre de ces questions, les examinant, les
+retournant, mais sans s'arreter a rien de satisfaisant, il fut tout
+surpris de se trouver a Palaiseau qu'il traversa: pas une maison
+ouverte; pas une lumiere derriere les volets clos; certainement il
+serait oblige de reveiller Soupert pour se faire ouvrir.
+
+C'etait au haut de la cote, sur le plateau de Saclay, au milieu de la
+plaine, que se trouvait la maisonnette ou Soupert etait venu echouer,
+heureux encore d'avoir cet abri ou il vivait entre sa femme et sa
+belle-mere, l'ancienne blanchisseuse. Entouree d'un jardin du cote des
+champs, elle etait en facade sur la grande route de Versailles, et
+c'etait sur cette disposition que Nicetas comptait pour se faire ouvrir
+en cognant a la porte.
+
+Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison
+dont il voyait deja la facade toute blanche eclairee par la lune, il
+crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.
+
+--Soupert faisant de la musique, voila qui serait etrange!
+
+Si etrange que cela put paraitre, c'etait bien Soupert; non seulement
+il jouait du piano, mais encore de sa voix cassee et chevrotante il
+chantait la romance du tenor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans
+auparavant, avait eu une si grande vogue.
+
+Nicetas n'etait pas dans des circonstances a s'attendrir sur les autres,
+cependant il fut emu, et avant de frapper il voulut attendre que la
+romance fut achevee.
+
+Comme il avancait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un
+goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.
+
+--Hola, qui est la?
+
+--Moi, maestro.
+
+--Qui toi?
+
+--Nicetas.
+
+--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.
+
+La porte ouverte, Nicetas se trouva dans une piece assez grande qui
+servait a la fois de salon, de salle a manger et de cabinet de travail;
+un piano a queue, reste d'anciennes splendeurs, en etait le meuble
+principal avec une immense bergere recouverte en velours d'Utrecht.
+
+--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander a
+coucher?
+
+--Si vous le voulez bien.
+
+--La bergere te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.
+
+Sur la table etaient poses une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon
+etait retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit
+un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille a Nicetas de sa
+main tremblante:
+
+--Tu dois avoir soif.
+
+--Un peu.
+
+--Comme tu dis cela.
+
+Il le regarda en face.
+
+--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es
+trouble.
+
+--Mais non.
+
+--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque
+chose. Mais restons-en la si tu ne veux pas repondre; tu me connais: pas
+curieux. A ta sante, mon garcon.
+
+Il vida d'un coup la moitie de son verre et, en le reposant sur la
+table, il continua de facon a changer de conversation:
+
+--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse eleve que
+je t'ai donnee la, n'est-ce pas? Elle est douee, cette petite, et
+jolie; a ton age, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus
+d'amoureux--regardant le verre de Nicetas encore plein--comme il n'y a
+plus de buveurs; a quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?
+
+--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?
+
+--De mademoiselle de Chambrais?
+
+Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table,
+regardait Nicetas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de
+tenture.
+
+--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans
+une aventure, laquelle m'amene ici ce soir.
+
+Incertain et perplexe, Nicetas etait dans des conditions ou le besoin
+des confidences force les levres les plus etroitement fermees a
+s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
+pour qu'on put parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux
+bonhomme devoye et tombe qui ne pensait plus qu'a boire, il avait ete un
+vainqueur.
+
+Du doigt, Soupert montra le plafond:
+
+--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.
+
+Cette invitation directe decida Nicetas.
+
+--Puisque vous auriez ete amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il,
+vous ne devez pas vous etonner que je le sois devenu.
+
+--Ce serait le contraire qui m'etonnerait: une jolie fille, un garcon
+comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'etait ecrit.
+
+--Quand je me suis apercu que je commencais a l'aimer, et c'a ete tout
+de suite, j'ai voulu me defendre contre ce sentiment. Nicetas amoureux
+de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, ou pouvait-elle
+me conduire?
+
+--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande
+jamais ou les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et
+de l'avant.
+
+--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me
+manquaient pas, pour me detacher, votre exemple, maestro, a pese
+sur moi; ne vous etes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
+naissance, etait l'egale de mademoiselle de Chambrais?
+
+--Elle lui etait superieure.
+
+--Et comme moi, vous n'etiez qu'un musicien.
+
+--Oui, mais avec le prestige du talent.
+
+--Enfin, je ne me suis pas detache... au contraire; apres chaque
+lecon je me retirais plus epris, possede, je l'aimais, je l'aimais
+passionnement.
+
+--Et elle?
+
+--Nous allons y arriver. Je passe sur le developpement de mon amour, sur
+ses esperances et ses craintes....
+
+--Je connais ca.
+
+--Et j'arrive a ce soir. Decide a lui parler.
+
+--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle etait donc disposee a
+t'ecouter?
+
+--Je n'en savais rien, et c'etait justement pour le savoir que je
+voulais lui parler. Ce soir, apres avoir dine au chateau, pendant
+qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa
+chambre, et quand elle est entree je lui ai dit mon amour.
+
+--Et puisque te voila ici, je devine la reponse. Flanque a la porte.
+
+--Elle m'a demande de partir, et comme je l'aime, je me suis laisse
+toucher par son emoi: je suis parti.
+
+--C'est ce que j'appelle flanque a la porte; maintenant que va-t-il
+arriver?
+
+--Je vous le demande.
+
+--Affaire mal engagee! Que diable veux-tu que je te reponde, je n'ai
+jamais passe par la. Vois-tu, en amour, il y a trois facons de proceder:
+ecrire, ce qui est a l'usage des enfants; parler, ce qui est la maniere
+des tres jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai ete
+homme tout de suite, et j'ai epouse une femme qui, comme tu le dis,
+etait l'egale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrive,
+je t'assure, si j'avais eu l'idee juvenile de lui adresser un beau
+discours. Il n'y a pas eu a me repondre; elle d'abord, la famille
+ensuite n'ont eu qu'a accepter un mariage indispensable. Alors c'est
+elle qui a parle pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas
+ta rentree aupres de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.
+
+--C'est justement ce qui prouve mon amour.
+
+--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te presenter devant elle comme si
+rien ne s'etait passe entre vous? Quel jour donnes-tu ta lecon?
+
+--Lundi.
+
+--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: "Qu'est-ce
+que nous jouons aujourd'hui?"
+
+--Je vous le demande.
+
+--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter pres d'elle un maitre
+de musique qui lui a declare sa flamme, et auquel elle a repondu:
+Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait ete une curieuse ou une
+gaillarde disposee a trouver dans cet amour des distractions ou autre
+chose, si meme elle n'avait ete simplement qu'une coquette, elle ne
+t'aurait pas flanque a la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas
+comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou
+apres-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande ecriture anglaise,
+t'ecrivait que les lecons d'accompagnement sont momentanement
+suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile a
+la petite Ghislaine de trouver un pretexte pour justifier la suspension
+de ces lecons. Alors?
+
+--Alors?
+
+--Tu conviendras que l'idee est bizarre de t'introduire, a la brune,
+dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est
+mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: "Je vous
+aime"; sans avoir prealablement prepare le terrain, et sans s'etre
+demande comment cet aveu serait recu.
+
+--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne
+pas avoir. Je n'ai rien calcule; je ne me suis rien demande. Entraine
+malgre moi, pousse par une force inconsciente, j'ai eprouve un besoin
+irresistible de lui dire: "Je vous aime"; et je n'ai pas vu autre chose
+que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai ecrit
+vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que
+voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commence comme vous par etre
+homme.
+
+--C'est donc vrai que tu es si bambino que ca! Comment as-tu eu le
+courage d'entrer dans la chambre et de parler?
+
+--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces
+quand ils sont pousses a bout... et je l'etais par mon amour. Une fois
+sorti de ma reserve ordinaire, rien ne m'arrete plus.
+
+--Esperons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de
+toi. C'est egal, fichue aventure. Buvons un grog.
+
+Il caressa son verre:
+
+--Voila le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin;
+tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie.
+A ta sante.
+
+
+
+IX
+
+Sur la bergere ou il avait pour toute couverture un vieux tapis de
+table, Nicetas dormit peu, et le matin, avant que la maison fut
+eveillee, il partit pour prendre a Palaiseau le premier train de Paris.
+
+Quand il s'etait decide a raconter son aventure, il avait cru que
+l'obscurite dans laquelle il se debattait allait se dissiper, et que
+Soupert, avec son experience de la vie, eclairerait son lendemain; mais
+Soupert n'avait rien eclaire du tout, au contraire, et son lendemain
+etait aussi plein d'indecision et d'incertitude que la veille.
+
+De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tire qu'un seul
+enseignement, c'est qu'il avait ete plus que naif d'obeir a Ghislaine
+quand elle lui avait demande de partir, et cela il se l'etait dit vingt
+fois dans le trajet de Chambrais a Palaiseau, mais ces railleries
+pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il
+avait pu s'adresser.
+
+Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur
+son mariage "indispensable", il s'exasperait contre sa naivete juvenile:
+evidemment la comparaison entre son procede et celui de Soupert n'etait
+pas a son avantage: Soupert s'etait fait aimer par une fille qui etait
+l'egale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait epousee; lui s'etait
+fait flanquer a la porte.
+
+Qu'il eut procede comme Soupert, Ghislaine serait sa maitresse; tandis
+que maintenant il fallait bien reconnaitre que les probabilites etaient
+pour que lady Cappadoce ecrivit la lettre annoncee par Soupert.
+
+Il l'attendit toute la journee, cette lettre, et a chaque instant, il
+rentra demander si l'on n'avait rien recu pour lui.
+
+Le soir, elle n'etait pas arrivee; alors il se prit a esperer qu'elle ne
+viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait ete reellement blessee
+par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
+indignation n'attendrait pas; fachee, exasperee, elle commencerait sa
+journee par lui faire signifier conge; les pretextes ne lui manqueraient
+pas si, comme il etait probable, elle ne voulait pas confesser la
+verite. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il
+lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons
+s'enchainaient dans son imagination enfievree.
+
+Pourquoi n'aurait-elle pas ete touchee de sa soumission? Parce qu'elle
+avait repousse un amant alors qu'il se presentait maladroitement et
+de facon a effrayer une plus deluree qu'elle, il n'en resultait pas
+necessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui
+deplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait tres bien
+lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il
+etait tout dispose a se contenter de ce role... au moins en attendant.
+Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de
+ne trouver que ses paupieres baissees; ils s'entendraient a demi-mot,
+d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une
+au-devant de l'autre; leurs silences meme auraient une douceur et une
+ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystere; enfin ce serait
+un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majeste
+hereditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.
+
+Ce fut le reve de sa nuit; tout plein de charme et de repos apres les
+angoisses de la journee.
+
+Qu'elle acceptat cette situation, et sans fatuite on pouvait croire que,
+plus tard, elle serait amenee fatalement a en accepter une autre: a lui
+de la preparer.
+
+Le lendemain, qui etait un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir
+descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa
+concierge n'etant point femme a monter ses cinq etages pour la lui
+remettre: chaque fois il eut la meme reponse: rien; a la derniere, sa
+concierge qui voyait son trouble, crut a propos de lui adresser un mot
+d'encouragement.
+
+--Ce sera pour demain.
+
+Decidement, il pouvait s'affermir dans son esperance; Ghislaine n'avait
+rien dit, lady Cappadoce n'ecrirait pas.
+
+Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde a la porte de la
+loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet
+d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiete il se pencha
+par-dessus l'epaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le
+nez, faisait son tri.
+
+--Encore rien pour vous, monsieur Nicetas, ce sera pour la seconde.
+
+Il n'avait pas cela a craindre; comme il devait partir a une heure pour
+Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que decidement Ghislaine
+acceptait la declaration avec ses consequences.
+
+Il pouvait donc respirer; pas si juvenile, sa declaration, que Soupert
+le disait; pas si naive, sa sortie; decidement, il etait vieux jeu, le
+maestro.
+
+Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.
+
+--Monsieur Nicetas, une depeche.
+
+Il fallut redescendre; le doute etait difficile, la depeche surement
+venait de Chambrais.
+
+Elle en venait en effet, et elle etait signee de lady Cappadoce:
+
+"Empechement a la lecon aujourd'hui; previendrai quand pourra etre
+reprise."
+
+Il remonta a sa chambre. Soupert avait eu raison les lecons etaient
+momentanement suspendues.
+
+Etait-ce momentanement?
+
+Apres un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait
+attendre que lady Cappadoce le prevint; il fallait savoir et tout de
+suite, car malgre ce que cette depeche, arrivant dans ces circonstances;
+avait de significatif, il ne voulait pas desesperer encore tout a fait.
+
+Il ecrivit:
+
+"J'ai l'honneur de presenter a lady Cappadoce mon respectueux hommage,
+et de la prier de me faire savoir si les empechements dont parle sa
+depeche semblent probables pour vendredi."
+
+Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il etait resolu, car
+c'etait son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractere, violent
+au contraire et emporte; la reponse de la gouvernante deciderait la
+question, et il voulait qu'elle le fut, incapable de rester dans le
+doute.
+
+Elle ne se fit pas attendre; des le lendemain elle arriva:
+
+"Lady Cappadoce aura le plaisir de prevenir M. Nicetas a l'avance
+lorsque les lecons pourront etre reprises, mais en ce moment il y a
+empechement a fixer une date."
+
+A ce court billet etait joint un cheque pour le paiement du mois.
+
+Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles a echafauder
+pour chercher un doute, c'etait bien un conge, malgre la forme aimable
+dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
+avait trouve un pretexte pour supprimer les lecons, et avec sa naivete
+ordinaire, la vieille Anglaise croyait a une simple suspension.
+
+Pour Ghislaine tout etait fini; elle voulait ne le revoir jamais, et
+elle prenait ses precautions pour qu'il en fut ainsi.
+
+Pour lui, rien ne l'etait; et il n'avait qu'a prendre les siennes pour
+la revoir le jour meme.
+
+Quand, cedant a ses demandes, il avait consenti a partir, un marche
+etait intervenu entre eux: "Vous vous souviendrez"; c'etait une
+condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre
+l'entretien au point ou il avait eu la naivete de l'interrompre, et
+cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour
+respectueux dont il se serait contente; a elle la responsabilite de ce
+qui arriverait.
+
+Ce jour-la, elle venait ordinairement a Paris pour travailler dans
+l'atelier de Casparis; avant d'arreter son plan, il voulut savoir si
+elle viendrait; sans doute c'etait une sorte de faiblesse, quelque
+chose comme une acceptation "des empechements" mis en avant par lady
+Cappadoce; mais si comme il en etait sur a l'avance, les empechements
+n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa
+resolution.
+
+A l'heure ou il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer
+avenue de Villiers, et en se promenant a une petite distance de
+l'atelier du statuaire, il attendit; bientot, il la vit descendre de
+voiture, accompagnee de lady Cappadoce, et aussitot, il partit pour la
+gare de Sceaux.
+
+Pour l'execution du plan qu'il avait combine, il fallait, en effet,
+qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non apres le diner,
+mais pendant le diner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne
+heure a Chambrais.
+
+Que Ghislaine fit laisser ses fenetres ouvertes le soir, quand elle
+n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'etait plus
+naturel, mais instruite par l'experience, elle avait du prendre des
+precautions pour empecher une nouvelle surprise, et il y eut eu naivete
+a lui de proceder une seconde fois de la meme facon que la premiere.
+Qu'il se presentat a la grille d'entree, et le concierge ne le
+laisserait pas probablement passer. Qu'il essayat de penetrer dans la
+chambre a la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait
+donc manoeuvrer autrement.
+
+C'etait a sept heures que Ghislaine dinait avec lady Cappadoce, et
+c'etait a la meme heure que les jardiniers cessaient leur travail pour
+rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept
+heures, l'aile du chateau ou se trouvait l'appartement de Ghislaine
+devait etre abandonnee; a sept heures les jardins devaient etre
+deserts; enfin a sept heures, les macons qui reparaient le mur du parc
+finissaient leur journee; si le hasard le favorisait, il avait des
+chances pour arriver a cet appartement sans etre rencontre et apercu;
+s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il
+ne s'en tirerait pas; sa vie eut-elle ete en jeu que, dans l'etat de
+surexcitation ou il se trouvait, il n'aurait pas hesite.
+
+Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins
+qui, comme il l'avait prevu, etaient deserts; mais ce qu'il n'avait pas
+prevu, c'etait que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
+deja fermees, et cependant quand il arriva en vue du chateau, il vit
+qu'elles l'etaient. Il resta decontenance, ne pensant meme pas a se
+cacher: c'etait l'aneantissement de son plan.
+
+Mais dans cette facade, un petit perron descendait au jardin; si la
+porte n'etait pas fermee il pourrait entrer par la; assurement cette
+voie etait plus perilleuse, mais il n'avait pas a choisir: cela ou
+rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui
+s'ouvrit.
+
+N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas
+n'attirerait-il pas l'attention?
+
+Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la
+premiere porte qu'il trouva et qui, d'apres son estime, devait conduire
+dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurite l'empecha tout d'abord de
+se reconnaitre, mais bientot il vit que cette piece meublee simplement
+devait etre habitee par la femme de chambre qui couchait aupres de Mlle
+de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se
+trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.
+
+Son intention n'etait pas de se cacher comme la premiere fois, derriere
+un rideau, car les precautions prises indiquaient qu'il devait employer
+des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'etait quelque coin
+sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du chateau qu'il
+connaissait, elles etaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
+n'etait-il pas logique d'en supposer dans les pieces habitees par
+Ghislaine comme dans les autres?
+
+Apres un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du
+choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisieme, et se
+decida enfin pour un placard haut et profond qui servait a ranger les
+balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de menage. La,
+il devait etre en surete; ce n'etait pas l'heure de se servir de ces
+objets, et en ayant soin d'enlever la cle de la serrure il ne courait
+pas risque d'etre enferme; il y entra et tira la porte sur lui.
+
+Il n'avait plus qu'a attendre; et comme il etait a son aise pour prendre
+les positions qu'il voulait, il pouvait rester la une partie de la nuit.
+
+Il y resta jusqu'a neuf heures et demie; a ce moment, il entendit qu'on
+entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.
+
+--Fermez la porte a clef, dit Ghislaine.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+Il reconnut que cette voix etait celle de Jeanne, une jeune femme de
+chambre attachee specialement au service de Ghislaine.
+
+Il se fit un certain remue-menage et un bruit d'allees et venues qui
+vint faiblement jusqu'a lui.
+
+--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mere ce
+soir? demanda la femme de chambre.
+
+--Quand rentrerez-vous?
+
+--Je ne serai qu'une heure partie, mon frere me ramenera.
+
+--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la cle.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans
+sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi
+Ghislaine devait se croire en surete.
+
+Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignat; mais
+peu importait, car son dessein n'etait pas d'aller dans la chambre, il
+attendrait qu'elle vint dans le cabinet de toilette.
+
+Au bout d'un quart d'heure a peu pres un filet de lumiere annonca
+qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit
+poser sa bougie sur une console; elle etait a deux pas du placard, lui
+tournant le dos.
+
+Doucement, il sortit; avant qu'elle put pousser un cri, il la prit dans
+son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:
+
+--Ce soir, je ne partirai pas.
+
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le lendemain a midi, Philippe, le valet de chambre du comte de
+Chambrais, se decidait, apres avoir hesite plusieurs fois, a eveiller
+son maitre qui, rentre seulement a cinq heures, dormait du lourd sommeil
+des nuits prolongees.
+
+--Je demande pardon a monsieur le comte de le reveiller, dit-il en
+toussant discretement. C'est une depeche que j'ai recue de Mlle de
+Chambrais, il y a deja pres de deux heures; elle demande une reponse,
+alors...
+
+Brusquement le comte se mit sur son seant et prit le papier bleu que
+Philippe lui presentait sur un plateau.
+
+--Tire les rideaux.
+
+C'etait rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la
+place de la Concorde, que demeurait le comte, a l'une des expositions
+les plus claires et les plus ensoleillees de Paris assurement; cependant
+la nappe de lumiere crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de
+dechiffrer la depeche qu'il tenait a bout de bras par coquetterie, il
+n'avait pas voulu se resigner encore aux lunettes ni aux pince-nez,
+et pour qu'il put lire, certaines conditions d'eclairage lui etaient
+necessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drape de rideaux de
+satin rouge.
+
+--Lis toi-meme, dit-il en rendant la depeche a Philippe.
+
+"Prevenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le
+prie de venir a Chambrais. S'il est deja sorti au recu de cette depeche,
+portez-la lui. Une voiture l'attendra a la gare a partir de deux
+heures."
+
+--Que me lis-tu la?
+
+--Rien que ce qui est sur la depeche.
+
+Le comte sauta a bas du lit et courut a la fenetre ou il trouverait
+l'eclairage qu'il lui fallait.
+
+Mais s'il n'avait rien compris a la depeche quand Philippe la lui avait
+lue, elle ne fut guere moins obscure quand il la lut lui-meme.
+
+Que se passait-il donc a Chambrais pour qu'elle l'appelat ainsi en toute
+hate? Il n'y avait pas a hesiter: il fallait partir.
+
+--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de the, dit-il.
+
+Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commenca a s'babiller.
+
+--Et je m'imaginais que l'emancipation me rendrait ma liberte!
+s'ecria-t-il tout a coup.
+
+Precisement, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-la il fut
+libre.
+
+A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider
+un de ses amis a choisir un cheval; a quatre heures, il presidait une
+seance d'escrime; a sept heures, il dinait au cabaret avec une petite
+femme charmante qui vingt fois avait refuse son invitation et capitulait
+enfin.
+
+Voila qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au
+monde, ecrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall,
+la seance d'escrime, passe encore, mais le diner! elle pourrait tres
+bien se facher, la petite femme charmante, alors c'etait une occasion
+perdue qui ne se retrouverait pas.
+
+A la hate il ecrivit ses lettres, a la hate aussi il avala son dejeuner,
+et a trois heures il descendait de voiture devant le perron du chateau
+ou Ghislaine l'attendait, seule.
+
+En la regardant il fut surpris de l'etrangete de son attitude, comme en
+ecoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons
+rauques de sa voix tremblante.
+
+--Se serait-il passe quelque chose de plus grave que ce qu'il avait
+imagine?
+
+Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitot
+qu'ils furent entres dans le petit salon qui precedait la chambre de
+Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
+remarquer; de meme il remarqua aussi que, malgre la chaleur, les
+fenetres donnant sur le Nord etaient closes. Il chercha les yeux de sa
+niece pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.
+
+--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il a mi-voix d'un
+ton affectueux et encourageant.
+
+Elle ne repondit pas.
+
+--Tu as besoin de moi, me voila, tout a ta disposition.
+
+Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisee, a
+peine perceptible, elle murmura.
+
+--La chose la plus infame, la plus monstrueuse....
+
+L'emotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons
+inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononca; puis,
+brusquement, elle s'arreta et fondit en larmes.
+
+Il comprit que ce qu'il avait imagine etait a cote de la verite,
+terrible a coup sur, mais sans pouvoir la deviner, sans oser meme
+l'envisager hardiment.
+
+Pourtant, il fallait venir en aide a la pauvre enfant, et par de bonnes
+paroles la pousser, la forcer:
+
+--Ma chere enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton pere, ce qui
+t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai
+pas ete tout a fait un pere pour toi, mais je t'assure que j'en ai
+l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il
+t'ecoutait.
+
+Il s'etait approche d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya
+contre lui, la tete basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.
+
+Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'etait sans la
+brusquer.
+
+--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.
+
+Puis, baissant encore la voix:
+
+--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit a propos de mon gout pour
+la musique....
+
+Un eclair le frappa:
+
+--Nicetas, s'ecria-t-il.
+
+--Oui.
+
+Tous deux en meme temps s'arreterent, et un silence s'etablit. M. de
+Chambrais se refusait a aller jusqu'ou ce qu'il voyait du desespoir de
+Ghislaine le poussait; et Ghislaine hesitait, reculait devant ce qu'il
+lui restait a dire.
+
+Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entrainat et
+la soutint en meme temps.
+
+--Tu vois que j'avais raison de me defier de ce Nicetas et de te
+recommander la reserve avec lui.
+
+--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermee dans cette
+reserve.
+
+Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole
+de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire;
+si elle ne s'etait pas laisse prendre aux regards passionnes de ce
+musicien, rien de bien grave n'etait a craindre, semblait-il. Sans
+doute, il s'agissait de quelque declaration ridicule dont elle s'etait
+exagere la portee; il n'y avait qu'a congedier le drole, et cela serait
+facile.
+
+--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si penible que
+cela puisse etre.
+
+--Comment?
+
+--Tu n'avais donc jamais encourage Nicetas?
+
+--Oh! jamais.
+
+--Cependant?
+
+--Je n'avais meme jamais admis la pensee qu'il put prendre mon attitude
+avec lui pour un encouragement: a la verite, il etait quelquefois
+etrange, souvent il me regardait d'une facon genante, il tenait des
+discours incoherents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie
+de son caractere. Comment supposer...
+
+--Evidemment.
+
+--Les choses en etaient la, et je me proposais meme d'observer avec lui
+une plus grande reserve encore, comme vous me l'aviez recommande, quand
+vendredi lady Cappadoce l'a retenu a diner....
+
+--Et pourquoi?
+
+--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fut mouille en
+retournant a la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de
+sympathie. Pendant le diner il s'etait montre ce que je l'avais toujours
+vu, ni plus ni moins etrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et
+moi, nous fimes une promenade dans le parc, la pluie ayant cesse, et...
+lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
+rentrant apres notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans
+doute il etait entre par une fenetre ouverte et il s'etait cache
+derriere un rideau d'ou il sortit quand je fus seule. Mon premier
+mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'etait place entre
+elle et moi. Je pensai aussi a appeler, a crier, mais la peur du
+scandale me retint, la honte d'avoir a rougir devant les domestiques; et
+avant d'en venir la je voulus essayer de me defendre seule.
+
+--Bien, ma fille.
+
+--Dois-je vous repeter ce qu'il me dit?
+
+--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.
+
+--Il commenca par me dire qu'il fallait qu'il me parlat, qu'il y allait
+de sa vie; je lui repondis que je n'avais rien a entendre; que je
+l'ecouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point
+et alors il se jeta a genoux....
+
+--Je comprends, passe.
+
+--Je voulus sortir moi-meme, il se placa devant la porte. Je recommencai
+a le presser de partir, et il repondit qu'il m'obeirait si je voulais
+prendre l'engagement que je serais pour lui apres cet aveu ce que
+j'etais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait a rester, a parler,
+je le menacai d'appeler a l'aide. A mon accent, il comprit que j'etais
+decidee a tout, plutot qu'a supporter ses outrages une minute de plus;
+il enjamba la fenetre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obei.
+
+--Et depuis?
+
+--Il m'etait impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser
+la verite a lady Cappadoce, je la priai de lui ecrire pour le prevenir
+que les lecons etaient interrompues: puis pour ne pas etre exposee a
+ce qu'il revint dans ma chambre comme la premiere fois, je recommandai
+qu'on tint toutes les fenetres de mon appartement fermees, avant le
+diner; je me croyais en surete. Hier soir....
+
+Elle s'arreta, et sa voix qui s'etait raffermie s'altera au point d'etre
+a peine intelligible.
+
+--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnee de Jeanne; toutes les
+fenetres etaient fermees, et rien ne se presentait d'inquietant.
+Rassuree, je permis a Jeanne d'aller passer une heure chez sa mere, mais
+en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la
+clef: la mienne etait verrouillee. Au bout d'un certain temps, je passai
+dans le cabinet de toilette, et au moment ou je posai ma bougie sur la
+console....
+
+--Il etait la!
+
+--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus
+appeler, me debattre, me degager, la force ma manqua. Quand je revins a
+moi, il n'etait plus la; une fenetre de ma chambre etait entrouverte.
+
+
+
+II
+
+Elle s'etait enfonce la tete dans la poitrine de son oncle, eploree,
+haletante, et lui la tenait sans trouver un mot a dire, bouleverse par
+la douleur et aussi fremissant d'indignation.
+
+--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!
+
+Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux
+mouvements de fureur qui le soulevaient:
+
+--Le miserable!
+
+L'horreur de la realite depassait ce qu'il avait ose craindre, et devant
+le desespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour
+la premiere fois il sentait toute l'etendue, il restait aneanti.
+
+Cependant il fallait qu'il lui parlat, il fallait qu'elle comprit
+qu'elle pouvait se refugier en lui, car si quelque chose devait la
+relever et la soutenir c'etait a coup sur la certitude qu'elle ne serait
+pas abandonnee.
+
+--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler a un petit
+enfant, ta premiere pensee a ete de m'envoyer cette depeche.
+
+--N'etes-vous pas tout pour moi?
+
+--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompee: je suis a toi,
+entierement a toi et desormais je veux que nous vivions comme pere et
+fille. J'ai eu tort de penser que tu etais assez grande pour n'avoir
+plus besoin de moi, et ma part de responsabilite est lourde dans ce
+malheur. Si j'avais ete ce que je devais etre, si j'etais reste pres
+de toi je t'aurais protegee, ma presence seule eut empeche ce qui est
+arrive.
+
+Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu a peu la lumiere se
+faisait.
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle.
+
+--L'oncle fait place au pere; oncle, je l'etais quand je t'ai donne lady
+Cappadoce, et je l'etais aussi quand j'ai provoque ton emancipation;
+pere, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au
+jour....
+
+Il allait dire "de ton mariage"; mais ce mot prononce en ce moment ne
+pouvait qu'eveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint a
+temps.
+
+--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour ou tu ne voudras plus de
+moi.
+
+Elle releva la tete, et le regarda avec une emotion qui disait combien
+profondement elle etait touchee.
+
+--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais preparer mon appartement ici,
+celui que je suis venu occuper quand tu es restee seule.
+
+--Qui aurait prevu alors que je pourrais etre plus malheureuse un jour
+que je ne l'etais en ce moment?
+
+N'ayant rien a repondre a ce cri desespere, il continua pour qu'elle fut
+obligee de le suivre.
+
+--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton
+etat normal, et si tu etais forcee de te contraindre, si tu devais
+amener un sourire sur tes levres quand tu aurais des yeux pleins de
+larmes, ce serait un supplice que je veux t'epargner. Nous partirons
+donc demain ou apres-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et
+bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au chateau, n'emmenant que
+Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que
+s'il etait aveugle.
+
+Il s'arreta quelques secondes, car ce qu'il avait a dire etait si
+delicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit
+n'avait pas fait que Ghislaine ne fut encore l'innocente et pure jeune
+fille qu'elle etait la veille, et il fallait qu'il parlat sans que cette
+innocence fut effleuree.
+
+--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empeches de revenir a
+Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-etre. Sans doute, il
+est a esperer que cette crainte ne se realisera pas, et meme les
+probabilites sont pour la non realisation; mais il faut la prevoir;
+dans ce cas nous irions a l'etranger, quelque part ou nous aurions la
+certitude de n'etre pas connus, et nous attendrions.
+
+Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de
+sueur, il poursuivit:
+
+--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le repete, est en
+dehors de la probabilite, c'est pour que des maintenant tu aies la
+certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous;
+que ce qui s'est passe cette nuit et ce qui en peut resulter ne sera
+connu de personne; enfin que pour te defendre, te sauver, compatir a
+ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une
+tendresse paternelles.
+
+Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole,
+etouffee par les larmes.
+
+--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps
+qu'il nous reste a passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les
+choses pour que notre depart paraisse a tous la chose la plus naturelle
+du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoye une depeche?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Dans le cas ou elle le saurait, est-il possible que cette depeche soit
+une reponse a une lettre que tu aurais recue de moi?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas ete arrange
+aujourd'hui; je te l'aurai propose il y a plusieurs jours--ce qui a son
+importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous
+entendre definitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais presenter
+les choses a lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une
+voiture qui me conduira a Paris.
+
+--Vous voulez?
+
+--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que
+j'ai dit: je suis a toi, entierement; si je vais a Paris c'est pour toi;
+je dois voir ce miserable.
+
+Elle eut un fremissement.
+
+--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom;
+aie confiance en moi.
+
+Elle releva la tete et lui tendant la main:
+
+--Toute confiance, mon oncle.
+
+--Si tu ne veux pas rester ici, exposee aux questions de lady Cappadoce
+et a sa curiosite, viens avec moi a Paris, tu m'attendras a l'hotel
+tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la
+veille d'un depart, il est tout naturel qu'on ait des courses a faire
+dans les magasins. Ce sera ton explication.
+
+Pendant que le comte annoncait son voyage a lady Cappadoce, si ebahie
+qu'on ne l'emmenat point qu'elle ne trouvait pas un mot a repondre,
+Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tachant d'effacer les
+traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle etait
+prete a partir.
+
+En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: ou
+desirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun desir, bien qu'elle ne fut
+pas plus blasee sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
+ete reserves pour ses premieres annees de mariage. Si l'ete leur
+interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord:
+la Hollande, la Norvege. Le Danemark ne la tentait pas plus que la
+Hollande, la Norvege que le Danemark.
+
+Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou
+au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux
+qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutot fait cette reponse
+qu'elle en comprit l'egoisme, et tout de suite elle s'en excusa en
+priant son oncle de choisir lui-meme le pays qu'il aurait plaisir a voir
+ou a revoir, et ce fut sur la Hollande que decidement tomba ce choix.
+
+Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligee de
+suivre son oncle, obligee de lui repondre, Ghislaine se calma. La honte
+de la confession commencait a perdre de son intensite premiere, en
+meme temps que l'horreur de sa situation s'attenuait dans la tendresse
+qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compte sur cette tendresse, et
+c'etait cette confiance qui lui avait donne la force de l'appeler a son
+aide; mais comment eut-elle imagine que son oncle, dont elle connaissait
+les idees et les habitudes d'independance, allait sacrifier ses idees
+et ses habitudes pour se donner a elle avec ce devouement? L'emotion
+qu'elle eprouvait a se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.
+
+En arrivant a Paris, M. de Chambrais la laissa a l'hotel:
+
+--Tache de n'etre pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que
+je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-etre faudra-t-il que je
+revienne a une heure ou il y a chance de le trouver.
+
+Il avait envoye chercher une voiture de place, il se fit conduire rue
+de Savoie ou demeurait Nicetas; a sa demande, la concierge repondit que
+justement M. Nicetas etait chez lui:
+
+--Au cinquieme, la porte et gauche, au fond du corridor.
+
+Ces cinq etages, le comte les monta lentement; pour les memes raisons
+qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arretait a
+chaque palier: il fallait qu'il se calmat et ne se laissat pas entrainer
+par la colere indignee qui le poussait; c'etait de sang-froid, avec
+dignite, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire a sa fin.
+
+Au dernier palier il fit une longue pause, car malgre tout ce qu'il
+s'etait dit et se repetait, il ne se sentait pas maitre de ses nerfs.
+
+La nature pas plus que l'education n'avaient fait de lui un de ces
+hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et
+preparent leur joue droite quand ils ont recu un soufflet sur la gauche.
+En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un
+gymnaste, les capacites et les exigences stomacales d'un gentilhomme
+campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur,
+egalement fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas predispose
+a la retenue ou a la timidite.
+
+Ordinairement, il allait droit devant lui, fierement, cranement; la tete
+haute et le nez au vent, ne subissant d'autres regles que celles de sa
+fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience.
+Aussi lui en coutait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer
+simplement chez ce miserable pour lui casser les reins et lui tordre le
+cou comme il le meritait; ce qu'il eut fait sans le moindre scrupule, si
+l'honneur de cette pauvre petite n'eut ete en jeu.
+
+Et c'etait cette lutte meme contre l'impulsion de son caractere qui le
+rendait hesitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lache
+gredin devant lui?
+
+Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et
+l'examina avec la curiosite d'une commere a l'affut de ce qui se passe
+chez ses voisins, le decida: sachant qu'on pouvait l'ecouter, il serait
+plus maitre de soi.
+
+Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait
+indiquee la concierge, la cle dans la serrure.
+
+Il frappa. On ne repondit pas. Il frappa plus fort.
+
+--Entrez, dit la voix de Nicetas du ton bourru d'un homme mecontent
+qu'on le derange.
+
+Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la cle accrocha
+dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:
+
+Nicetas qui etait assis a une table, ecrivant, tourna la tete d'un
+mouvement impatiente; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva
+violemment:
+
+--Monsieur de Cham...
+
+Le comte leva sa main puissante et d'un geste energique lui ferma la
+bouche si violemment que le nom fut coupe.
+
+--Ne prononcez pas de noms.
+
+De sa main levee il montra la porte et les quatre murs:
+
+--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.
+
+
+
+III
+
+La piece dans laquelle M. de Chambrais se trouvait etait plutot un
+atelier de peintre qu'une chambre. Amenagee dans les greniers de cette
+vieille maison, elle recevait le jour par un chassis ouvert dans le
+rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond
+n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement a ces
+hauteurs.
+
+Mais par ou elle se rapprochait de ces logements, c'etait par la
+pauvrete de son ameublement consistant en trois chaises de paille et
+une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
+recouvert de papier peint developpe dans un angle pouvait le cacher
+derriere ses feuilles; au mur, en belle place, etait accrochee dans
+un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure representant un
+militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort
+provoque l'etonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.
+
+--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Le cri qui vous a echappe en me voyant entrer est l'aveu que vous
+savez ce qui m'amene.
+
+Nicetas etait reste dans l'attitude polie de l'homme qui recoit un
+personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de
+defense:
+
+--Je suis a votre disposition, monsieur.
+
+Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispe; mais il se
+retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un
+peu de son sang-froid.
+
+--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrees, en sifflant ses
+paroles, ahi vraiment, a ma disposition, vous!
+
+Et il le regarda de si haut, avec tant de dignite, que Nicetas baissa
+les yeux:
+
+--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de
+vous battre avec moi?
+
+--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous etes ici.
+
+Il avait releve la tete, regardant le comte en face, d'un air de defi.
+
+De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de repondre,
+et au lieu de repliquer, a cette insolence, il continua:
+
+--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!
+
+--Le comte de Chambrais contre Nicetas le musicien.
+
+M. de Chambrais haussa les epaules avec une pitie meprisante:
+
+--Decidement, vous etes un sot.
+
+--Monsieur le comte!
+
+--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre
+vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de
+moi, ni de M. Nicetas, le musicien, mais uniquement de... votre victime.
+Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus
+sur moyen de la deshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas
+dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le meritez.
+
+Cela fut dit avec une fierte si haute que Nicetas, malgre son assurance,
+ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait assene.
+
+--On se bat entre honnetes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que
+vous etes.
+
+--Alors, que voulez-vous?
+
+--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air
+menacant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on
+ne me met dehors.
+
+Il etait devant la porte, a laquelle il tournait le dos; sur sa large
+poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermes.
+
+--Ce que je veux de vous: mettre ma niece a l'abri de vos poursuites
+en vous prevenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et
+penetrer dans le chateau, on vous tuerait comme un chien! A partir
+d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on
+vous tire dessus.
+
+Nicetas secoua la tete en homme qui ne se laisse pas intimider.
+
+--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je
+compte pour vous tenir a distance, n'etant pas assez simple pour faire
+appel a un autre ordre de sentiments.
+
+--Peut-etre avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de
+mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est
+point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu ecouter cet appel a
+d'autres sentiments.
+
+--Vous voulez de l'argent, vous?
+
+Nicetas blemit, son visage prit une expression de sauvagerie feroce: il
+ne regardait plus a travers les meches de ses cheveux tortilles qu'il
+avait franchement rejetes en arriere; dans sa face contractee, ses yeux
+noirs lancaient des flammes.
+
+--Vous ne savez pas a qui vous parlez, s'ecria-t-il.
+
+--A qui?
+
+Nicetas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment,
+il la rabaissa.
+
+--A un miserable, dit-il, oui, monsieur, a un miserable, mais qui ne
+veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lache et vous entrez ici
+la menace a la bouche, plein de mepris, plein de fureur.
+
+--Que vous ne meritez pas?
+
+--Que je merite, cela est vrai; mais enfin a ma faute....
+
+--Votre faute!
+
+--....A mon crime il y a une explication et une excuse.
+
+--Une excuse au crime le plus lache
+
+--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
+
+--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
+
+--J'aime... celle pour laquelle vous etes ici; et c'est cet amour, cette
+passion qui m'a entraine. Est-ce ma faute si cet amour s'est empare de
+moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
+laisser vivre cote a cote une jeune tille et un jeune homme sans qu'il
+en resulte autre chose qu'un echange de politesses banales? croyez-vous
+qu'ils peuvent executer les morceaux les plus passionnes de la musique,
+rien qu'avec leurs doigts, mecaniquement, sans que la tete et le coeur
+se prennent? Peut-etre est-ce possible pour certaines natures. Cela ne
+l'a point ete pour moi. Peu a peu l'amour s'est glisse dans mon coeur.
+En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en decouvrant
+chaque jour une seduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est
+venu un moment ou je n'ai pas pu la taire. Je suis entre chez elle pour
+lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
+qu'elle l'aurait exige. Elle n'a pas voulu m'ecouter; elle n'a pas voulu
+me comprendre. Elle m'a demande de partir, je lui ai obei, Si j'avais
+ete l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous etions seuls,
+portes et fenetres closes, je n'avais qu'a la prendre, et cependant je
+ne l'ai pas prise.
+
+--Par grandeur d'ame, par honnetete, par delicatesse? Non. Par calcul.
+Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait pres d'elle
+comme par le passe, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour
+respectueux et soumis, elle se donnerait:
+
+--Je n'ai point fait de calcul.
+
+--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez
+propose un marche. Eleve de Soupert, vous vous etes souvenu que votre
+maitre s'etait fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous
+vous etes demande pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il
+l'avait bien forcee au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au meme
+resultat? L'affaire etait bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul
+etait faux: vous ne vous etiez pas fait aimer, et maintenant vous vous
+etes fait mepriser et hair si profondement, que la malheureuse se
+jetterait plutot dans les bras de la mort que dans les votres.
+
+--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je
+n'ai pas a me defendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais
+que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne
+reposent sur rien.
+
+--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
+
+--A quoi bon? Et pourtant.
+
+Brusquement il alla a la table ou il etait assis quand M. de Chambrais
+etait entre et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
+
+--Lisez cette lettre, dit-il je l'ecrivais a mademoiselle de Chambrais,
+et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous
+voyant vous l'a prouve,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
+ecrite par calcul, pour ma defense, et vous verrez si d'avance elle ne
+repondait pas a vos accusations.
+
+--Et que m'importe votre lettre, repondit le comte dedaigneusement sans
+avancer la main.
+
+Mais il n'eut pas plutot dit ces quelques mots, qu'une reflexion le fit
+revenir sur ce premier mouvement de mepris.
+
+Deja Nicetas avait repose la lettre sur la table.
+
+--Donnez, dit le comte.
+
+Se placant sous le chassis d'ou la lumiere tombait vive et crue, il lut:
+
+"Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
+
+"Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
+
+"A vous aussi il a manque une mere, un pere, mais en grandissant vous
+avez compris que vous aviez la fortune, la consideration, l'honneur, le
+nom; rien a mendier; pas d'indignation a dompter; pas de situation a
+conquerir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute,
+cependant aimable, brillante, solide, forte a jamais et pouvant s'emplir
+de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
+doucement, sans rien brusquer, et le bonheur etait la tout pret a vous
+attendre, a vous guetter.
+
+"Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en
+grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel deja charge, il fallait faire
+ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnes, les solitaires,
+les pauvres? Et je n'etais pas humble. Et j'ai toujours repousse les
+platitudes avec degout. Et je sentais dans mes arteres la chaleur d'un
+sang de sauvage.
+
+"Alors, j'ai considere la vie comme une bataille, bataille contre le
+destin le plus injuste, le plus inegal qui soit. J ai donc combattu en
+vindicatif que je suis, a coup d'epaule, a coup de poing; c'est une
+habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait
+avec mon temperament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai ete
+l'esclave, meme dans l'amour.
+
+"Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais etre heureux par cet
+amour.
+
+"Mais c'etait une nouvelle lutte, puisque c'etait vous que j'aimais.
+
+Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien
+recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort
+qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me
+conduisit a une resolution qui devint ma force.
+
+"Les circonstances ont encore domine ma volonte et c'est brutalement,
+c'est par surprise que je vous ai avoue mon amour, entraine, pousse
+malgre moi.
+
+"Ah! pourquoi m'avoir repousse, pourquoi n'avoir pas permis que je vous
+revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre pres de vous,
+vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais etre.
+
+"Repousse, chasse, votre porte fermee, separe de vous pour toujours,
+c'etait une nouvelle lutte plus decisive et plus grave que toutes les
+autres: je n'ai pas recule; je l'ai engagee.
+
+"Oui, j'ai ete indigne; oui, j'ai ete criminel, et envers une femme
+idolatree; mais je sentais que sans violence vous m'echappiez et que
+vous n'aviez meme pas pour moi sympathie ou pitie.
+
+"Maintenant cette pitie, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous
+jamais?
+
+"Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lache; j'aime et je demande
+seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
+vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre
+notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences;
+les remords ont etouffe la revolte, et c'est un malheureux repentant
+soumis, qui se traine a vos pieds pour implorer son pardon."
+
+--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
+
+--Ce soir meme.
+
+--Je la prends.
+
+Nicetas hesita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la
+mettait dans sa poche.
+
+--La lira-t-elle? demanda-t-il.
+
+--Allez-vous aussi a moi proposer un marche? Je n'ai qu'une reponse
+a vous faire, c'est vous repeter ce que je vous ai dit: une nouvelle
+tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous etes un
+sauvage; c'est en sauvage que vous serez traite.
+
+
+
+IV
+
+C'etait sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M.
+de Chambrais avait compte pour occuper Ghislaine.
+
+Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le
+changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha a
+elle-meme, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.
+
+Depuis qu'elle etait orpheline, il s'etait montre le meilleur des
+parents assurement, bon, prevenant, indulgent, affectueux, mais avec
+l'acuite de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout precisement
+parce qu'il n'a rien; elle avait tres bien demele qu'il ne se donnait
+pas entierement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vint dejeuner a
+Chambrais comme il lui en faisait la fete assez souvent, il n'oubliait
+jamais l'heure du depart; toujours il avait les meilleures raisons pour
+rentrer a Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire
+importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus
+longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgre son
+affectueuse bonte, il etait oncle comme elle n'etait pour lui qu'une
+niece, et non une fille.
+
+Mais fille elle etait devenue le jour ou ils avaient quitte Paris pour
+Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppee d'une tendresse
+qu'elle avait si longtemps appelee sans la trouver telle qu'elle
+l'imaginait, son angoisse nerveuse s'etait fondue: elle n'avait point
+doute de lui quand il avait dit que "l'oncle desormais ferait place au
+pere", mais ce n'etaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague
+pour son coeur bouleverse, tandis que maintenant ces paroles etaient
+realite.
+
+Jusqu'a ce moment la vie de M. de Chambrais s'etait partagee en deux
+parts inegales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant
+les treize annees qu'il avait donnees a sa mere aveugle, l'accompagnant
+partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture,
+l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes
+de sollicitude, de prevenance, de petits soins qui lui etaient
+instantanement revenus aupres de Ghislaine.
+
+Dans ce role l'homme de plaisir eut ete mal place, mais l'homme de
+devoir fut tout de suite a son aise; il n'eut qu'a se souvenir.
+
+Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris,
+et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupe qu'il avait
+fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de
+contrariete et de melancolie.
+
+--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait
+esclave; et quand la liberte lui serait rendue, si jamais elle l'etait,
+la vieillesse l'empecherait d'en profiter.
+
+Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de
+Ghislaine: ce n'etait pas a lui de l'attrister; aussitot il monta pres
+d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les
+precautions d'un habitue des voyages.
+
+--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va etre un plaisir pour
+moi?
+
+--Vraiment, vous etes trop bon, mon cher oncle.
+
+--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincere. C'est la premiere fois
+que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ca, et je vais
+jouir de tes etonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu
+peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne
+suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des
+peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates,
+mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu
+sens, et ce me sera une joie de voir tes idees s'eveiller. Quoi de plus
+charmant qu'une aurore!
+
+Il s'arreta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie
+severe imposee a la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette
+severite tenait a de certains scrupules: il voulait reserver a un mari
+aime la joie de lui montrer le monde. Comment evoquer un pareil souvenir
+en ce moment? Comment faire allusion a un mari ou un mariage? Ce
+mariage, c'etait celui qu'elle avait accepte si franchement. Ce mari,
+c'etait le comte d'Unieres. Tout ce qui pourrait les evoquer serait une
+blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet
+avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?
+
+Pour combien l'aneantissement de l'avenir qu'elle s'etait bati
+entrait-il dans son desespoir? car pour elle ce mariage qu'elle desirait
+etait rompu, et ce mari qu'elle aimait deja peut-etre etait perdu. Tout
+ce qu'il aurait pu dire a ce sujet eut ete aussi inutile que dangereux.
+Si ce projet pouvait etre jamais repris, ce qu'il ignorait lui-meme, ce
+ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait a
+cette situation, et c'etait dans un silence absolu qu'il devait se
+renfermer en attendant.
+
+Le train filait. A droite se decoupaient, sur le bleu du ciel, les
+hautes cheminees et les combles du chateau d'Ecouen; a gauche c'etait
+Chantilly, ses etangs, sa foret et son chateau: les sujets de causerie
+s'enchainaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arriere,
+ni de reflechir.
+
+Elle l'eut bien moins encore a Bruges, a Ostende, ou pour la premiere
+fois elle vit la mer, a Anvers ou les Rubens de la cathedrale et les
+Metsys du Musee ouvrirent a son esprit tout un monde nouveau.
+
+Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut
+succederent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux
+eblouissements des Rubens, les revelations des Rembrandt de La Haye et
+d'Amsterdam.
+
+Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journee ecoulee,
+s'applaudissait d'avoir eu cette idee de voyager, car chaque soir il
+la trouvait plus calme que la veille, plus reposee: evidemment la
+distraction et la fatigue operaient sans qu'elle en eut conscience.
+Ce n'etait pas seulement une distance materielle qui l'eloignait de
+Chambrais, c'etait encore une distance morale: l'angoisse des premiers
+moments s'affaiblissait.
+
+A la verite, lorsqu'elle venait le matin se mettre a sa disposition
+pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son
+vissage ou dans son attitude, des traces evidentes de trouble; des plis
+au front et aux levres, des contractions aux paupieres, une profondeur
+de regard qui disaient que son sommeil avait ete agite, mais il lui
+semblait que ces plis etaient maintenant moins profonds qu'en quittant
+Paris, et comme pendant la journee ils s'effacaient peu a peu, il se
+disait que bientot ils disparaitraient entierement si des complications
+ne se presentaient pas.
+
+C'etait un grand point obtenu que cette amelioration continue, et tel
+qu'on pouvait esperer la guerison dans un delai donne, mais il y en
+avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour
+quelques semaines encore.
+
+Pere, il avait pu le devenir: mere, il ne le pouvait pas, et il y avait
+certaines questions qu'une mere seule aurait su adresser a cette jeune
+fille. Condamne au silence, il en etait reduit a l'observer pour tacher
+de deviner ce qui etait impossible a demander, mais encore etait-ce avec
+une extreme reserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement
+il etait sur de la voir aussitot troublee et mal a l'aise, confuse et
+honteuse pour plusieurs heures.
+
+Ce n'etait donc qu'a la derobee qu'il pouvait chercher en elle un
+indice qui fut une lumiere, et s'il en trouvait un plus ou moins
+caracteristique, il ne l'acceptait jamais sans hesitation: parce que ses
+yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistre; parce que
+son regard avait perdu de sa vivacite; parce que sa peau se decolorait,
+en resultait-il necessairement qu'il devait croire a une grossesse?
+Et des raisons toutes simples ne se presentaient-elles pas aussitot a
+l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux
+extremes?
+
+Si la grossesse pouvait etre possible, etait-elle probable?
+
+Il eut fallu un medecin pour distinguer les nuances qui se presentaient
+dans ses observations, et il l'etait aussi peu que possible, surtout en
+cette partie de la medecine.
+
+Quand il avait remarque un indice qui lui paraissait offrir quelque
+precision il interrogeait Ghislaine, mais d'une facon si vague que les
+reponses qu'il obtenait ne pouvaient guere avoir de sens.
+
+Qu'elle ne mangeat pas a un repas, il lui demandait si elle avait mal a
+l'estomac, et quand elle avait repondu negativement il n'insistait pas.
+
+Cependant n'etait-il pas bizarre qu'elle ne voulut jamais de bouillon
+gras et qu'elle ne but plus de vin? Ne l'etait-il pas qu'elle demandat
+toujours de la salade et des fruits?
+
+Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse,
+souffert de nevralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir
+si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son
+insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du
+tout.
+
+--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux
+dents, alors j'avais pense...
+
+--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.
+
+--Tant mieux!
+
+Sans doute tant mieux, mais ce n'etait qu'un leger soulagement et un
+mince sujet d'esperance: si la grossesse se manifeste quelquefois par
+des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne
+signifiait pas qu'ils n'avaient rien a craindre: Ghislaine ne souffrait
+pas des dents, voila tout; rien ne prouvait qu'un autre symptome
+n'eclaterait pas le lendemain, decisif celui-la.
+
+Depuis qu'ils etaient a Amsterdam, leur temps se partageait en visites
+aux musees, aux collections particulieres et en promenades aux environs.
+Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture
+sur le quai de l'Y, et la ils montaient dans l'un des nombreux petits
+bateaux a vapeur prets a partir; au hasard, ils verraient bien ou ils
+arriveraient.
+
+Un jour qu'ils s'etaient ainsi embarques sur un vapeur sans autre
+but que de passer entre des rives fraiches et vertes, de chaque cote
+desquelles s'etalaient d'immenses prairies rayees de canaux, avec ca et
+la un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit
+en tuiles noires, ils etaient arrives a un gros village appele
+Monnickendam; la M. de Chambrais se rappela que c'etait l'endroit d'ou
+l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'ile de Marken,
+et il proposa cette excursion a Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce
+serait sa premiere promenade sur mer; le temps etait beau, la traversee
+du detroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'etait
+charmant.
+
+La barque quitta le petit port et bientot ils se trouverent au milieu
+d'une mer glauque, laissant derriere eux les clochers de Monnickendam,
+et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume legere se
+decoupait sur un ciel d'un gris tendre. C'etait a peine si la legere
+brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine
+ne tarda pas a palir et a paraitre souffrante; son regard se troubla.
+
+Etait-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le
+mal de mer?
+
+Quand, descendus a terre il s'assirent sur la digue qui protege l'ile
+contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiete qu'il n'avait jamais
+mise dans ses questions:
+
+--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?
+
+Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'eveillant, elle
+avait des nausees.
+
+
+
+V
+
+D'ordinaire M. de Chambrais etait abondant dans ses discours quand il
+connaissait le pays ou ils se promenaient, mais bien qu'il fut deja venu
+a Marken dans un precedent voyage, ils parcoururent l'ile sans une de
+ces longues explications auxquelles il se plaisait.
+
+Ils marchaient lentement sur les etroites levees de terre qui coupent
+ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient a un
+groupe de maisons, toutes de la meme forme, ne variant entre elles que
+par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles etaient peintes,
+ils s'arretaient un moment.
+
+Le retour sur la terre ferme et celui en bateau a vapeur a Amsterdam
+furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais
+prononcait quelques mots insignifiants, et encore etait-ce plutot pour
+parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitot a ses
+reflexions.
+
+Il n'y avait plus d'illusions a opposer a l'evidence ce mal de mer
+survenant sans raisons, et l'aveu des nausees du matin n'etaient que
+trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptomes deja
+observes: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac,
+les degouts pour certains aliments,--c'etait bien une grossesse.
+
+Cette conclusion, qui deja tant de fois s'etait presentee a son esprit,
+ne pouvait plus etre repoussee; les signes etaient desormais certains
+et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilites qu'il n'avait
+envisagees que pour les rejeter aussitot etaient devenues la realite.
+
+--Une Chambrais!
+
+Et bien qu'il eut combine et arrange longuement ce qu'il aurait a faire
+dans ce cas, il restait paralyse ce n'etait plus dans un delai plus
+ou moins recule, c'etait tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec
+Ghislaine.
+
+Depuis leur arrivee a Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer
+leur soiree a une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin
+zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait a s'asseoir a une
+table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait
+plaisir a jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux
+noirs, le teint ambre, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
+beaute pale et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui
+occupaient les tables voisines.
+
+Quand, apres le diner, il entra chez elle, croyant la trouver prete a
+sortir, elle ne l'etait point.
+
+--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.
+
+--Souffrante, non; mais si troublee, si angoissee, qu'avant de sortir je
+vous prie de me donner quelques instants.
+
+--Tu as quelque chose a me demander?
+
+Elle baissa la voix:
+
+--Pourquoi, tantot, sur la digue de Marken, avez-vous insiste afin de
+savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?
+
+--Ah! tu as remarque que j'insistais.
+
+--Avec inquietude, et cette insistance rapprochee des questions que vous
+m'adressez a chaque instant sur ma sante est la preuve que vous craignez
+quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au
+contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse a
+vous demander.
+
+Avant qu'il put repondre, elle continua:
+
+--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prevenances pour
+adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre depart de
+Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbee
+dans la meme pensee, c'est a cette sollicitude, a votre tendresse que je
+le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas.
+Peut-etre ce que je vous demande me l'avez-vous deja dit, quand vous
+m'avez explique qu'il se pourrait que nous fussions empeches de revenir
+a Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions a l'etranger,
+ou nous attendrions. Mais j'etais a ce moment si bouleversee, si peu en
+etat d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher a
+ces paroles qui ne sont peut-etre pas les votres precisement.
+
+--Au moins est-ce leur sens.
+
+--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre;
+mais a bout d'anxiete, j'imagine que la verite, si cruelle qu'elle soit,
+ne peut pas etre pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et
+ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures
+ou je me demande si j'ai ma tete.
+
+--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait deja, n'etait
+la difficulte, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines
+paroles.
+
+Elle lui prit la main et l'embrassant:
+
+--Sure de votre appui et de votre affection, je suis peut-etre plus
+forte que vous ne pensez.
+
+--Ce n'etait pas de toi que je doutais, c'etait de moi; tu me montres ce
+que je dois faire, comme une brave que tu es.
+
+--Plus desesperee que brave, helas! Mais c'est peut-etre dans le
+desespoir qu'on prend quelquefois le courage.
+
+Ils resterent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyee
+contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et
+s'arretant devant l'une des fenetres ouvertes, comme s'il regardait
+ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissees de
+quais, formaient perspective pour l'hotel, mais en realite regardant en
+lui-meme et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait
+dire pour n'en pas trop dire.
+
+--Tu ne t'es pas trompee en pensant que mes questions sur ta sante
+visaient plus loin que l'heure presente, et que leur interet n'etait pas
+seulement immediat: elles avaient pour but de tacher d'apprendre si les
+craintes dont je t'ai parle et que tu viens de rappeler ne menacaient
+pas de se realiser.
+
+--Et elles se realisent? demanda-t-elle anxieusement.
+
+Il inclina la tete d'un signe affirmatif.
+
+--Elles paraissent se realiser.
+
+Comme elle attachait sur lui ses yeux eperdus, il baissa les siens:
+
+--Fais appel a tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te
+parler un langage que j'aurais voulu epargner a ta purete... nous avons
+a craindre une grossesse.
+
+Elle ne repondit rien; mais comme il avait detourne la tete pour ne pas
+ajouter a sa honte en la regardant, il entendit qu'elle etait agitee par
+un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle etait appuyee.
+
+--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de
+liberte, car maintenant le mot terrible etait lache, mais enfin tu dois
+t'habituer a l'idee qu'elle est possible... et meme probable si nous
+ajoutons foi aux symptomes qui, depuis quelque temps, se sont manifestes
+dans ton etat; pour etre fixes, nous devrions sans douter consulter un
+medecin....
+
+--Oh!
+
+--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle
+epreuve puisque le temps nous fixera lui-meme; nous n'avons qu'a
+attendre en prenant nos precautions.
+
+Il releva les yeux. Elle etait decoloree, chancelante, et de ses doigts
+crispes elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses
+bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.
+
+--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve
+pas desarmes. Tu n'es pas une pauvre fille ecrasee par le poids de sa
+faute et abandonnee. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une
+grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnee tu ne
+l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc
+resister. Je vais t'expliquer comment. Le jour ou tu m'as raconte...
+ce qui s'est passe, je t'ai dit que peut-etre nous serions empeches de
+revenir a Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions
+a l'etranger; quelque part ou nous ne serions pas connus. Je ne pouvais
+pas, je n'osais pas a ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces
+menagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
+cacher cette grossesse qne nous irons a l'etranger, et ce sera pour
+cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien,
+n'est-ce pas, tu ne peux pas etre la mere.
+
+Au long regard trouble qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le
+comprenait pas, comme il l'avait cru.
+
+--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie,
+et que, dans les circonstances ou nous nous trouvons, je dois savoir ce
+qu'il convient de faire?
+
+--Oh! sans doute.
+
+--Eh bien! la verite est que du jour ou tu m'as appele a ton secours,
+j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis prepare a
+le recevoir; il ne me prend donc pas a l'improviste, et ce que je te dis
+est reflechi: tu peux avoir confiance.
+
+--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous
+dites que cet enfant dont je serai mere ne peut m'avoir pour mere, c'est
+la ce que je ne comprends pas.
+
+--Tu vas comprendre. Le jour ou tu seras assez maitresse de ta volonte
+pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la
+Hollande et nous rentrerons a Chambrais. Le plus tot sera le mieux; mais
+je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu
+me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps a
+Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unieres
+y reviendra...
+
+Un mouvement echappa a Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme
+s'il ne l'avait pas remarque:
+
+--Le pretexte de ce nouveau voyage sera un gout vif pour l'etude de
+la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de
+comparer les maitres de ces pays avec les maitres italiens. Ce pretexte
+sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour
+le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison
+la chaleur serait dangereuse pour toi a Venise, a Florence, a Rome, nous
+ferons un sejour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac
+de Come, la ou tu te trouveras le mieux; quand l'ete se calmera, nous
+descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence,
+Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
+etapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont,
+mais alors meme qu'elles ameneraient parfois un peu de fatigue et
+d'ennui, elles devraient avoir lieu quand meme, afin que tu puisses en
+parler a ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous creons. Quand
+nous arriverons a Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas a
+etre rencontres par des personnes de connaissance. Alors nous partirons
+pour la Sicile ou nous passerons les derniers mois de la grossesse dans
+un village perdu aux environs de Palerme, a l'abri des indiscrets, et
+assez pres de la ville cependant pour avoir a notre disposition un bon
+medecin; ce sera ce medecin qui fera la declaration de l'enfant comme ne
+de pere et mere inconnus; apres quelque temps de repos nous reviendrons
+a Chambrais.
+
+--Et lui?
+
+--Qui?
+
+--L'enfant, murmura-t-elle.
+
+--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvee.
+
+--Mais c'est l'abandonner!
+
+--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, elever un enfant naturel;
+peux-tu rentrer en France en l'ayant a tes cotes? Je comprends ton cri:
+"C'est l'abandonner!" Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
+penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom.
+S'il etait possible que tu fusses la mere de cet enfant, toutes les
+precautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange
+seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement
+nous confesserions la verite, en livrant le miserable a la justice. Pour
+etre eleve par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas
+perdu.
+
+--Et apres?
+
+--Quand il aura atteint un certain age, il viendra en France et je
+surveillerai son education. Enfin, plus tard, je l'aiderai a entrer dans
+la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car
+il sera ton fils, c'est-a-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce
+que tu ne pourrais pas faire toi-meme. Peut-etre dira-t-on, peut-etre
+croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux,
+moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prevu, ou a peu
+pres.
+
+
+
+VI
+
+Pour eviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de
+Chambrais voulut que Ghislaine ecrivit a celle-ci leur projet de voyage
+en Italie. En presence d'un plan arrete, il n'y aurait rien a dire.
+
+Mais il la connaissait mal: elle eut a dire, au contraire, et beaucoup.
+
+--Pourquoi l'Italie apres la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces
+voyages qui s'enchainaient sans raison? Etait-ce un pretexte pour lui
+faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en
+etait ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'etait pas
+femme a s'imposer.
+
+Aux premieres questions, Ghislaine avait ete decontenancee; mais ce
+souci egoiste de ramener tout a soi la tira d'embarras: comme il n'avait
+jamais ete question de se priver des services de lady Cappadoce, elle
+put demontrer avec la persuasion de la verite que cette idee ne reposait
+sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui,
+avait pris plaisir a lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
+voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voila tout;
+c'etait bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentat de ces
+explications.
+
+Repoussee de ce cote, elle se tourna vers M. de Chambrais a qui elle
+essaya de presenter des objections de convenance sur ce long tete-a-tete
+entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut
+recue de telle sorte qu'elle dut renoncer a se mettre en tiers dans ce
+tete-a-tete comme elle l'aurait desire.
+
+Evidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que
+cela fut, il fallait qu'elle le reconnut, et elle ne s'expliqua cette
+bizarrerie que par la haute competence qu'elle s'attribuait dans les
+questions d'art: jaloux de cette competence, M. de Chambrais, qui etait
+un ignorant presomptueux--comme tous les Francais d'ailleurs--prenait
+ses precautions pour n'avoir pas a subir, a chaque pas, des lecons qui
+l'auraient humilie.
+
+Que faire a cela? Il n'y avait pour elle que deux partis a prendre:
+se soumettre ou se facher. Son premier mouvement fut de retourner en
+Angleterre; mais comme elle s'etait jure depuis longtemps de ne rentrer
+dans son pays qu'apres avoir recueilli un heritage qui devait la
+retablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore
+attendre, elle trouva qu'il etait plus digne d'obeir a son serment que
+de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blesse qu'il fut,
+et elle se soumit.
+
+Lady Cappadoce n'etait pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eut
+a prendre des precautions pour sauver les apparences; il avait aussi
+a faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui
+s'interessaient a Ghislaine et qui auraient pu s'etonner d'une absence
+de pres d'un an.
+
+Ce fut a ces visites qu'ils employerent les quelques jours qu'ils
+passerent a Paris. Partout l'accueil fut le meme: on felicita le comte
+et on complimenta Ghislaine:
+
+--Charmant voyage!
+
+--Etes-vous heureuse, ma chere enfant?
+
+Et Ghislaine dut montrer sa joie et repeter a tous qu'elle etait
+heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage.
+
+Enfin ils purent partir. Il etait temps. Le sourire que Ghislaine avait
+du mettre sur ses levres pour parler des "joies de ce charmant voyage"
+etait un supplice. Ce fut seulement quand, en s'eloignant de Paris, elle
+put deposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme.
+
+Et cependant c'etait le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait.
+
+Que serait cette vie nouvelle si pleine de mysteres dans laquelle elle
+entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle?
+
+Il y avait la un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se
+penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosite ignorante: mere!
+enfant! que de questions ces mots suggeraient, sans qu'elle eut personne
+pour l'eclairer.
+
+Et c'etait avec un emoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements
+pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils etaient dictes
+par l'experience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
+croyait, n'imaginant pas qu'il y eut de plus honnete homme au monde que
+son oncle, de plus droit et de plus delicat que lui, mais malgre tout,
+au fond de sa conscience, une voix mysterieuse balbutiait de vagues
+protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas a
+etouffer; les meres se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle
+sacrifiait son enfant a son propre interet, a l'honneur, a l'orgueil de
+son nom.
+
+Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensee, elle fut sur le point
+de se confesser a son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et
+n'etait rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel
+titre? En appuyant sur quoi?
+
+Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le
+sentait-elle assez fermement pour avoir la force de resister a son
+oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle?
+
+Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle etait obligee de convenir
+que cet amour des meres pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices,
+et ces heroismes dont parle la tradition, etait bien faible en elle, si
+meme il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans
+son esprit, c'etait une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment
+passionne. L'illusion n'etait pas possible: sa vie serait manquee dans
+tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans
+l'amour; elle aurait un enfant sans la maternite.
+
+Le programme trace par M. de Chambrais s'executait regulierement pendant
+qu'elle tournait ses tristes pensees, et si absorbantes qu'elles
+fussent, elles cedaient cependant aux distractions du voyage.
+
+Enfermee a Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au
+meme point: la grossesse, l'enfant, la maternite, l'abandon, la honte,
+mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la
+secouer.
+
+A Chambrais, les journees s'enchainant les unes apres les autres eussent
+ete eternelles a passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles etaient si
+remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eut trop conscience.
+
+A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitees par la fievre et les
+tristes reflexions, eussent ete terriblement longues: a Andermatt ou a
+la Furca, la fatigue les faisait courtes.
+
+Les premiers jours, M. de Chambrais avait veille precisement a ce que
+Ghislaine ne se fatiguat point, et leurs promenades avaient ete limitees
+en consequence. Mais en voyant qu'au lieu de lui etre mauvaises, elles
+avaient au contraire une heureuse influence sur son etat general, il les
+avait peu a peu allongees.
+
+Pour etre mignonne, Ghislaine n'etait ni faible ni chetive; elevee a
+la campagne dans la liberte du plein air, elle n'avait pas besoin de
+menagements et de precautions qui eussent ete indispensables a une
+Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme
+le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fit de l'exercice, elle
+mangerait; qu'elle se fatiguat, elle dormirait; qu'elle fut toujours en
+mouvement, elle echapperait aux reveries de la reflexion et du retour
+sur soi,--le point essentiel a obtenir.
+
+La realite justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et
+elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'etaient
+manifestes en Hollande disparurent.
+
+Apres un mois passe dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les
+lacs de la frontiere italienne, puis en septembre ils commencerent leur
+vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver a Naples en novembre.
+
+Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage
+ou dans son attitude provoquat la curiosite, et les personnes de leur
+monde qu'ils avaient rencontrees a Pise, a Florence et meme a Rome
+n'avaient pu faire aucune remarque inquietante: a la verite, on pouvait
+trouver qu'elle portait des vetements un peu larges, mais il y avait
+a cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans
+aller en chercher d'invraisemblables: la liberte du voyage, la chaleur
+et, plus que tout, le dedain de la toilette qui chez mademoiselle de
+Chambrais etait notoire.
+
+Mais a Naples le moment etait venu de ne plus s'exposer a ces rencontres
+et de disparaitre, comme il etait arrive aussi pour M. de Chambrais
+de se debarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine
+confiance dans ce vieux domestique attache a son service depuis plus
+de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'a le rendre
+maitre du secret de Ghislaine. Sous pretexte de lui faire surveiller des
+travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue
+de Rivoli, Philippe fut donc renvoye a Paris avec ordre de presser
+les ouvriers de facon a ce que le comte trouvat tout pret le premier
+janvier.
+
+Alors ils s'embarquerent pour Palerme par une soiree de beau temps, la
+mer devant etre plus douce a Ghislaine que ne l'aurait ete un voyage en
+voiture a travers les Calabres et le Sicile.
+
+Ce n'etait pas le hasard qui avait inspire le choix de M. de Chambrais.
+Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette epoque,
+il n'imaginait guere qu'il remplirait plus tard les roles de pere, mais
+il esperait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et
+d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme,
+Bagaria, l'idee lui etait venue qu'on serait la a souhait pour se
+cacher avec une femme aimee, dans un pays delicieux, a l'abri de toute
+surprise.
+
+Ce reve ne s'etait pas realise, mais le souvenir lui en etait reste
+assez vivace pour s'imposer le jour ou il s'etait demande dans quel pays
+Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pense a la Sicile
+et a Bagaria.
+
+Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle
+lui avait tant parle? Depuis trois mois la question s'etait posee a
+chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivee a
+Palerme approcha, alla-t-elle s'installer a l'avant du bateau. Elle
+resta la assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de
+l'horizon. Enfin un point plus sombre se detacha sur la ligne indecise
+ou la mer et le ciel se confondent, et quand peu a peu le panorama
+verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au
+cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un emerveillement.
+
+--Tu vois! dit M. de Chambrais repondant au regard charme qu'elle avait
+fixe sur lui.
+
+Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompee; et quand elle se trouva
+installee dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du
+Monte-Catalfano, elle eprouva un sentiment de tranquillite et de repos,
+presque de confiance. A la verite, ces jardins, tout pleins d'ermitages,
+de ruines et de grottes avec des statues de personnages a figure de
+cire ou de betes d'une creation etrange, etaient bien ridicules, mais
+qu'importait? ces "embellissements" n'avaient pas supprime l'admirable
+vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre
+la, enfermee ou a peu pres dans cette villa, n'ayant pour se promener
+que les allees plantees d'orangers de ces jardins, cette vue lui
+ouvrirait au moins des echappees au dehors et cela suffirait.
+
+Cependant ces trois mois furent longs a passer et les promenades dans
+les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi
+pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouve
+moyen de les couper de temps en temps.
+
+Les raisons qui l'avaient empeche de consulter un medecin depuis leur
+depart de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de
+toutes sortes, pour en appeler un qui le dechargeat de responsabilites
+dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant
+peu a peu a ce medecin, Ghislaine serait moins mal a l'aise avec lui au
+moment decisif; et, d'ici la, il l'eclairerait sur plus d'un point que
+lui, oncle, ne pouvait meme pas effleurer.
+
+Bien entendu, le comte n'etait debarque en Sicile ni sous son vrai nom,
+ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que
+c'etait un client serieux qu'on avait tout interet a contenter; aussi
+quand il avait demande a un medecin de Palerme, reunissant a peu pres
+les conditions de savoir et d'age qu'il voulait, de venir une fois
+par semaine a Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptee avec
+empressement.
+
+Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de
+precautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs annees.
+On trouva une femme de pecheur, aux environs de Bagaria, qui offrait
+certaines garanties, et dont le medecin, qui la connaissait, repondit:
+jeune encore, superbe de force et de sante, elle avait deja eu cinq
+enfants; sans etre a son aise, elle n'etait point miserable, et sa
+maisonnette, batie au bord de la mer, etait plus propre que celles de
+ses voisins.
+
+Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-meme et
+dont elle surveilla l'execution piece par piece, sans que son oncle s'en
+fachat: certes, il lui deplaisait de voir en elle le developpement d'un
+sentiment maternel si faible qu'il fut, mais enfin il etait bon qu'elle
+s'occupat a quelque chose.
+
+
+
+VII
+
+M. de Chambrais etait depuis trop longtemps eloigne de Paris pour ne pas
+vouloir rentrer en France aussitot que possible, il le voulait pour lui,
+car les journees commencaient a etre terriblement longues; et il le
+voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait
+dure quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur
+depart, fixe pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il
+fallait etre certain a l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter
+les fatigues de la traversee de Palerme a Naples; et de Naples a Paris
+celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant a
+Chambrais personne ne put trouver en elle le plus leger indice qui
+permit un soupcon.
+
+--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le
+medecin venait a Bagaria.
+
+Ce medecin etait trop fin pour n'avoir pas devine une partie de la
+verite, et il etait trop italien pour ne pas accepter tout ce que le
+comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donne une jeune femme a
+soigner et a ses yeux Ghislaine etait une jeune femme; on l'avait prie
+de declarer l'enfant comme ne de pere et de mere inconnus, il avait fait
+cette declaration sans laisser paraitre la plus legere surprise, et de
+cette enfant--une fille--il avait voulu etre le parrain avec sa femme
+pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines a Paris,
+poste restante, a de certaines initiales, un bulletin de la sante
+de l'enfant, il trouvait ces precautions toutes naturelles et ne
+s'offusquait pas qu'on les prit avec lui; jamais d'opposition, de
+contradiction, de suspicion:--"Vous voulez? rien de plus facile, et avec
+le plus grand plaisir, tres heureux de vous etes agreable."
+
+Cependant sur cette question du depart de Ghislaine, il avait pour la
+premiere fois resiste.
+
+--Je comprends votre desir de rentrer en France, je dirai meme que je le
+partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une
+belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires,
+les relations, les amities, la famille. Je voudrais donc vous voir
+partir, malgre le plaisir que j'aurais a vous garder toujours. Mais il
+ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se
+sont passees pour madame votre fille--il avait toujours appele Ghislaine
+"Madame votre fille"--d'une facon extraordinairement providentiellement
+favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
+aucun trouble pathologique, et grace a certaines precautions en usage
+en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans
+aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus
+regulieres, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le retablissement
+s'opere si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me
+demandait d'examiner madame votre fille, moi medecin, je serais dans
+l'impossibilite de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas
+primipare.
+
+Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point,
+mais il ne convenait pas a son adresse de laisser voir jusqu'ou il
+allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de
+facon a ce que le comte put les interpreter comme il voudrait:
+
+--En ne considerant que la question de beaute chez la femme, c'est
+quelque chose cela. On croit generalement que la grossesse et
+l'accouchement laissent des stigmates ineffacables; mais c'est la une
+opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des medecins. Sans doute
+il arrive quelquefois et meme il arrive souvent que ces stigmates
+existent, mais il se produit aussi des cas ou ils manquent absolument,
+et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutot sera celui de
+madame votre fille, si vous permettez, en differant votre depart de
+quelques semaines encore, qu'elle se retablisse completement.
+
+Comment resister? Apres tout, quelques semaines de plus ou de moins
+etaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles etaient decisives
+pour la sante de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
+voulu rentrer a Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait
+etre donnee sans provoquer les interpretations.
+
+Tant que Ghislaine avait garde la chambre, elle avait demande que la
+nourrice lui amenat sa fille tous les jours et quand elle avait commence
+a sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
+nourrice.
+
+De meme que M. de Chambrais avait ete peu satisfait du soin qu'elle
+mettait a la layette, de meme et plus vivement il fut fache de la voir
+donner a cet enfant des temoignages d'affection et de tendresse.
+
+--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas
+avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le pere?
+
+A mesure que le moment du depart approchait, les visites de Ghislaine
+chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers
+jours, elles n'avaient ete que de quelques instants, mais peu a peu
+elles s'etaient prolongees, et au lieu de garder la voiture qui
+l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre a
+une heure chaque fois plus reculee.
+
+On etait en mars, et dans ce climat mediterraneen les journees etaient
+deja chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de
+l'ouest il apportait le parfum et meme les petales des amandiers, des
+abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de
+Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait
+au bord du rivage a l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait
+apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la
+nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberte, vaquait a son menage,
+ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin
+d'elle.
+
+Quand elle etait petite, Ghislaine avait assez souvent joue a la maman
+avec ses poupees pour savoir comment on tient un bebe, et tout de suite
+sa fille s'etait trouvee bien sur elle, y restant tranquille sans
+pleurer.
+
+Sa fille! car si c'etait celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser
+qu'avec horreur, c'etait la sienne aussi, et cependant elle allait
+l'abandonner!
+
+Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer a son oncle et
+qui l'avaient si douloureusement tourmentee lui revenaient avec plus
+d'intensite maintenant que cet enfant n'etait plus un etre vague, que
+son imagination se representait difficilement.
+
+Le jour ou il etait ne, avant que la nourrice l'emportat, elle avait
+voulu qu'on le lui montrat; mais dans son etat de prostration, elle
+l'avait a peine regarde, et le souvenir indecis qui lui en etait reste
+etait celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant
+a ce souvenir lorsqu'elle avait ete seule, elle s'etait dit que
+decidement ce qu'elle avait prevu se realisait: elle n'avait point le
+sentiment de la maternite; et continuant son examen, elle s'etait dit
+aussi que peut-etre valait-il mieux qu'il en fut ainsi c'est le
+pere aime que la mere cherche et trouve dans son enfant, comment
+aimerait-elle celui-la?
+
+C'etait donc par devoir plutot que par tendresse qu'elle avait voulu que
+la nourrice le lui apportat tous les matins; la seconde fois, elle ne
+l'avait pas vu moins laid, ni la troisieme, ni la quatrieme non plus:
+que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les
+directions, au hasard, sans paraitre rien voir, ces levres qui ne
+s'ouvraient que pour sucer le lait reste dans les plis de la bouche ou
+pour crier?
+
+Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans
+sa petite main et le serra, en meme temps ses joues se plisserent et ses
+yeux vagues exprimerent un sourire.
+
+Alors une commotion secoua Ghislaine de la tete aux pieds, et fit sauter
+son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eut
+recue, ce sourire venaient d'eveiller en elle ce sentiment maternel
+qu'elle se croyait incapable d'eprouver.
+
+Chaque jour fut marque par une decouverte nouvelle. Le lendemain
+l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mere faisait pour la
+prendre; le surlendemain elle parut l'ecouter lorsqu'elle prononca son
+nom:
+
+--Claude.
+
+Puis comme elle le repetait avec une intonation de tendresse, elle crut
+remarquer que la petite la regardait de ses yeux pales en souriant,
+comme si c'etait pour elle une agreable musique que cette voix qui la
+caressait; elle le repeta:
+
+--Claude, Claude.
+
+Et le sourire de la petite s'epanouit, en meme temps elle chercha a
+produire des sons qui, bien que n'arrivant pas a l'articulation n'en
+etaient pas moins pour Ghislaine une reponse.
+
+Ghislaine, qui n'avait aucune idee de la psychologie experimentale,
+n'etait pas en etat de decider ni meme de se demander si ce sourire et
+ces sons etaient nes d'une intention, ou s'ils n'etaient pas plutot le
+produit d'un mecanisme mysterieux: Claude la voyait, l'entendait, lui
+souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus eloquente que
+celle des savants, celle que la mere,--humaine ou bete, parle a son
+enfant et que l'enfant parle a sa mere.
+
+Et a partir de ce jour-la tout le temps qu'on lui permettait de rester
+dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la
+nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
+d'elle les freres et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou
+piaillaient.
+
+Quand, a la fin d'avril, son oncle lui annonca que le medecin autorisait
+enfin leur depart, elle demeura aneantie.
+
+--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se meprenant sur la cause de
+son emotion.
+
+--Je ne crains rien.
+
+--Je t'assure que tu es aussi fraiche que l'annee derniere a pareille
+epoque; a vrai-dire meme, tu es peut-etre en meilleure sante, fortifiee
+par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus
+leger soupcon.
+
+--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?
+
+--L'ete va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue
+absence serait impossible a expliquer, elle n'a que trop dure. Je
+comprends que decidement j'ai eu tort de te laisser voir cette petite
+tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
+l'avait enlevee le premier jour, comme il etait convenu, tu accepterais
+aujourd'hui notre depart sans penser a le retarder.
+
+--C'est vrai; a ce moment, je le trouvais jusqu'a un certain point
+naturel, aujourd'hui, il me parait impossible.
+
+--Impossible?
+
+--A ce moment, cette enfant ne representait pour moi qu'un sentiment
+confus, aujourd'hui elle est ma fille.
+
+--Dis qu'elle est celle de ce miserable.
+
+--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un pere, faut-il
+qu'elle n'ait pas de mere.
+
+--Alors, que veux-tu?
+
+--Je voudrais ne pas l'abandonner.
+
+--Comment?
+
+--Mais en restant pres d'elle, en la gardant avec moi.
+
+--Ici?
+
+--Ici ou ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.
+
+--Et ta reputation, ton honneur?
+
+--Dois-je sacrifier ma fille a mon honneur, ou mon honneur a ma fille?
+C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je
+suis libre, qui m'empeche de vivre avec elle, quelque part a l'etranger,
+sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de
+Chambrais ne serait pas atteint.
+
+--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi.
+Si depuis bientot un an je t'ai aimee et soutenue avec une tendresse
+paternelle, j'ai par cela meme acquis sur toi les droits d'un pere, tu
+en conviendras, n'est-ce pas?
+
+--De tout coeur.
+
+--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec
+la liberte dont tu parles: moi ton pere, moi chef de famille, je ne
+permets pas la folie dans laquelle un coup de tete de jeunesse te
+pousse. Me resisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai
+imposee, je l'ai prise avec l'autorite que me donne l'experience de la
+vie et j'en assume toute la responsabilite. Assumeras-tu, toi, celle
+de la desobeissance? Nous partons samedi a une heure; d'ici la tu
+decideras.
+
+--N'admettez pas un seul instant la pensee que je puisse vous desobeir,
+nous partirons samedi.
+
+--Pardonne-moi de t'avoir parle ainsi; il fallait t'empecher de te
+suicider. Maintenant que ta resolution est prise, comprends que pas plus
+que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que
+les soins de sa nourrice lui seront necessaires; puis je viendrai la
+chercher et l'amenerai en France, pres de Paris, ou je pourrai la voir
+et la surveiller.
+
+
+
+VIII
+
+Le jour meme du retour de Ghislaine a Chambrais, lady Cappadoce voulut
+arranger avec elle la reprise des lecons, telles qu'elles avaient lieu
+avant le depart pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire
+immuable: elles etaient la justification de son pouvoir, ces lecons,
+aussi y tenait-elle.
+
+Deja, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donne leurs
+heures; quant a Nicetas, il avait quitte Paris pour l'Amerique du Sud,
+le Bresil, la Plata, le Perou, ou il donnait des concerts dont les
+journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc
+le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'etait entendue a
+ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand
+talent.
+
+Mais les choses n'allerent point ainsi: par le seul fait de
+l'installation de M. de Chambrais au chateau, les habitudes d'autrefois
+se trouvaient changees du tout au tout; c'etait le comte qui etait le
+maitre desormais et tout devait etre subordonne a son agrement; on ne
+pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois
+qui, seule, permettait d'assurer la regularite des lecons; le sacrifice
+qu'il faisait en abandonnant Paris etait assez grand pour qu'on lui en
+fut reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le
+distraire et se remettre entierement a sa disposition, en etant toujours
+prete a faire ce qu'il voudrait, a le suivre ou il lui plairait d'aller,
+a recevoir qui il voudrait inviter.
+
+Lady Cappadoce avait ete positivement renversee.
+
+--Mais les lecons....
+
+--Je n'y renonce pas, bien qu'a dix-neuf ans je pusse peut-etre employer
+mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines etudes, et
+je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai
+disposer: ainsi nous verrons a nous entendre avec M. Lavalette et M.
+Casparis....
+
+--Et le Hongrois que m'a recommande Soupert? interrompit lady Cappadoce,
+poussee par la passion musicale.
+
+--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie
+m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
+d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne generont pas mon oncle.
+
+--La musique ne le generait pas plus que la litterature ou la sculpture.
+
+Il fallait que Ghislaine justifiat son refus:
+
+--Peut-etre l'ennuierait-elle davantage.
+
+--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce
+avec un melange d'aigreur et de compassion.
+
+--Je dois donc la lui eviter.
+
+--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?
+
+--Non, c'est moi pour lui etre agreable, et je vous serai reconnaissante
+de les faciliter.
+
+Si ce n'etait pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux
+arrangements, au moins etait-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait
+inspires a Ghislaine.
+
+Lorsque dans leurs longs tete-a-tete, de Bagaria ils avaient parle
+de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annonce son
+intention de se fixer au chateau, Ghislaine s'en etait inquietee. Sans
+doute elle etait touchee de cette nouvelle marque de tendresse, mais
+connaissant les gouts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas
+se demander comment il s'habituerait a la vie de la campagne monotone et
+reguliere; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence,
+peu faite pour lui, c'etait sous le coup de la necessite; mais a
+quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?
+
+Franchement, et apres l'avoir remercie avec une effusion toute pleine de
+gratitude emue, elle lui avait fait part de ses scrupules.
+
+C'etait la que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle
+n'etait pas de caractere a ne penser qu'a elle egoistement, l'attendait.
+
+--Certainement la vie des champs n'est pas precisement pour me plaire,
+mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, reguliere
+et retiree? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.
+
+--Comment serait-elle autre?
+
+--En la changeant. Cette vie, tu l'as menee depuis que tu as perdu ton
+pere, et ta mere, parce que tu n'etais qu'une petite fille; mais l'age
+est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche a neuf heures; tu es
+emancipee, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au
+chateau d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades a
+moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si etroitement fermee, et
+egaieraient cette monotonie?
+
+--Est-ce donc possible?
+
+--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible,
+et tout est faisable; il n'y a qu'a vouloir.
+
+--Je veux tout ce qui peut vous etre agreable.
+
+--Eh bien! nous verrons a arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour
+les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est
+pas tres recreatif, mais Chambrais anime, egaye, c'est different. Et
+d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.
+
+C'etait dans ce dernier mot que se trouvait la raison determinante qui
+avait suggere l'idee de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il
+n'avait prononce qu'une seule fois le nom du comte d'Unieres, et au
+trouble qu'elle avait laisse paraitre, il avait compris qu'elle croyait
+que le mariage dont il l'avait entretenue etait maintenant a jamais
+impossible, ce qui etait pour elle une douleur d'autant plus grande
+qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle desirait vivement ce
+mariage. Qu'il essayat de lui prouver qu'elle se trompait, il ne
+reussirait point a ebranler un sentiment contre lequel les raisonnements
+les plus adroits seraient sans influence, precisement par cela meme que
+c'etait un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unieres, et rien de
+ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien
+a dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.
+
+De la cette idee de rendre le sejour de Chambrais moins triste:
+d'Unieres que, dans les circonstances presentes il etait impossible
+d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le
+reste: la premiere entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le
+serait un peu moins: elle desirerait, elle attendrait la cinquieme ou la
+sixieme.
+
+Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux
+allies: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas
+la bataille?
+
+Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait ete de
+s'imaginer que l'emancipation lui donnerait cette liberte.
+
+Quand Ghislaine vit sur la liste des invites qu'il lui communiqua le nom
+du comte d'Unieres, elle ne fut pas maitresse de retenir une exclamation
+douloureuse:
+
+--Vous avez invite M. d'Unieres!
+
+Il evita de la regarder.
+
+--M'etait-il possible de faire autrement?
+
+--Mais apres ce qui s'est passe....
+
+--C'est justement sa demande et ce qui s'est passe qui m'obligeaient a
+l'inviter. Depuis notre depart pour la Hollande, je ne t'ai pas parle de
+lui, mais tu dois comprendre qu'au point ou en etaient les choses, nous
+ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui
+d'Italie, sans que je lui donne des explications.
+
+--Des explications?
+
+--Apres t'avoir parle de lui et de son projet de mariage, je lui avais
+ecrit que, lorsqu'il rentrerait a Paris, son election faite, nous
+examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se realiser, a mon grand
+contentement.
+
+--Vous avez dit cela?
+
+--N'etait-ce pas la verite; et pouvais-je a ce moment lui tenir un
+autre langage? Il desirait t'epouser, tu etais favorable a sa demande,
+moi-meme je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: "Arrivez,
+je vous attends." Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait
+une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.
+
+--N'etait-ce pas le mieux?
+
+--Je ne l'ai pas cru. D'Unieres ne meritait pas cette injure, et je
+n'etais pas en disposition d'en faire a un homme tel que lui, que
+j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prevenu que nous partions en voyage
+par ordonnance du medecin. Il me fallait bien un pretexte. Depuis, nous
+sommes restes en correspondance; il m'a ecrit, je lui ai repondu; il m'a
+parle de toi, je lui ai donne des nouvelles de ta sante. Nous rentrons,
+la premiere personne que je dois voir, c'est lui.
+
+--Et apres?
+
+--C'est au present qu'il fallait penser; apres, nous aviserons.
+
+--Je vous assure qu'il m'est tres penible de me trouver avec M.
+d'Unieres.
+
+--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette
+impression penible se calmera et passera....
+
+Le mot qui vint sur les levres de Ghislaine fut: Avez-vous donc
+l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas
+paraitre intervenir dans le choix des invites de son oncle.
+
+--N'est-il pas a craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unieres vous
+entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?
+
+--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.
+
+--Alors?
+
+--Je repondrai ce que tu voudras.
+
+--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.
+
+--J'ai mes idees a ce sujet qui peuvent differer des tiennes; mais
+puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne
+sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas
+etre devenu tout a coup impossible. Il faudrait des raisons et je
+n'en ai pas a donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des
+echappatoires; les medecins conseillent de ne pas te marier trop jeune;
+enfin je gagnerai du temps.
+
+--Il faudra toujours se prononcer a un certain moment.
+
+--Il peut arriver que d'Unieres comprenne qu'on ne veut pas de lui et
+qu'alors il se retire.
+
+--Et s'il ne se retire pas?
+
+--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment serieux,
+profond, et dans ce cas ce sera a toi de voir comment tu veux repondre
+a cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas a nous preoccuper de
+cela. En vertu de certaines idees, dont je sens toute la force, tu crois
+devoir renoncer a ton mariage avec d'Unieres....
+
+--Avec lui et avec tout autre.
+
+--Il ne s'agit que de lui presentement; si je ne romps pas ce mariage
+brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou
+en blessant d'Unieres, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.
+
+Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question
+entre M. de Chambrais et le comte d'Unieres, et les raisons les
+meilleures s'enchainerent pour le justifier:
+
+Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de
+mariage, c'etait d'abord par estime et par amitie pour le mari qui se
+presentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'a dix-huit ans Ghislaine
+etait parfaitement en age de se marier. Mais quand l'indisposition qui
+avait necessite leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des
+medecins, il etait revenu sur cette opinion.
+
+S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvenient se marier a
+dix-huit ans et meme a seize, il en est d'autres pour lesquelles les
+mariages precoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux
+fatigues de la maternite, doivent attendre leur complet developpement
+qui, pour la Francaise, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans.
+Sans doute, Ghislaine n'etait ni chetive ni maladive, cependant elle se
+trouvait dans ce cas, et s'il n'etait pas indispensable qu'on attendit
+ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait
+retarde, mieux s'en trouverait sa sante.
+
+A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre
+moral non moins grave pour M. de Chambrais.
+
+S'il desirait que Ghislaine se mariat et epousat le comte d'Unieres, il
+ne voulait cependant pas la marier a lui tout seul, et sans que par un
+choix librement fait elle s'unit a lui. Comment choisir quand on ne
+connait personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine
+accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas
+elle-meme--ce que justement il voulait. De la la vie nouvelle qu'il
+avait adoptee: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se
+deciderait, ce serait en connaissance de cause.
+
+--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de
+d'Unieres, apres ces explications, le mariage depend de vous et est
+entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices,
+j'espere que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de
+meilleures conditions que vous.
+
+
+
+IX
+
+Pour M. de Chambrais, le comte d'Unieres etait le seul homme qui put
+faire revenir Ghislaine sur sa resolution: qu'il ne reussit pas et
+qu'elle s'obstinat dans son idee, qu'elle n'etait pas digne de se
+marier, elle en arriverait un jour a reconnaitre Claude; a la verite,
+tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que
+lui donnait sa qualite d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine,
+empecher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle
+serait libre, et ce jour-la il fallait qu'elle fut mariee.
+
+Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des
+deputes, le comte d'Unieres s'etait deja place a la tete du parti
+royaliste. Son election violemment contestee l'avait, des son entree
+a la Chambre, amene a la tribune; et aux premieres phrases il s'etait
+revele orateur. Il etait facile de contester ce qu'il disait, il etait
+impossible de ne pas ecouter avec plaisir la langue qu'il parlait,
+abondante, imagee, brillante, incorrecte souvent, diffuse et decousue,
+avec des redites et des periodes inachevees, mais originale toujours,
+ne ressemblant pas plus a la phraseologie vague des avocats, qu'a la
+platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'elan,
+passionnee, ne menageant rien, ni les conventions litteraires, ni le
+bon gout, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entrainer les
+esprits et d'ebranler les coeurs.
+
+On s'etait regarde, surpris d'abord de cette revelation, charme bien
+vite, et son election, qui pouvait etre cassee dix fois, avait ete
+validee. Ce fort et ce violent, qui etait aussi un timide, serait
+probablement reste longtemps silencieux a son banc; mais ce succes
+l'avait oblige a prendre souvent la parole, et toujours il s'etait
+montre l'homme de son debut.
+
+Sans doute ce n'etaient pas la des qualites suffisantes pour se faire
+aimer, mais d'Unieres n'etait pas passionne seulement dans ses discours,
+et les passionnes enlevent tout: on ne resiste pas a celui qui par sa
+propre flamme met le feu a votre esprit et a votre coeur; avec cela beau
+garcon, d'une elegance simple, d'une distinction affable, tendre comme
+une femme, il entrainerait Ghislaine.
+
+Sans qu'elle le connut, en vertu d'une affinite mysterieuse, pour
+l'avoir rencontre trois fois, elle avait ete a lui; maintenant, quoi
+qu'elle voulut, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence
+qu'il exercait sur elle etait dans l'emoi qu'elle avait laisse paraitre,
+en le voyant sur la liste des invites: indifferent, elle n'eut pas
+craint de se trouver avec lui.
+
+Analysant tres bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de
+Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet emoi,
+etait la crainte que ce pretendant ne se presentat en fiance; aussi
+eut-il voulu prevenir d'Unieres de s'enfermer dans une prudente reserve,
+mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient
+ete menees a un point si avance l'annee precedente, et quand il lui
+disait: "Faites-vous aimer." Il eut fallu entrer dans des explications
+telles que le mieux encore etait de s'en remettre au tact de d'Unieres
+qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.
+
+Ce raisonnement s'etait trouve juste; un invite comme les autres,
+d'Unieres, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir
+accaparer Ghislaine comme l'eut fait un fiance; et quand, apres le
+dejeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc,
+il loua discretement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la
+premiere fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles put donner
+a supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour.
+S'il admira ces parterres restes tels qu'ils etaient sortis des mains de
+Le Notre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cypres tailles a
+l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,
+Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allees et les pieces
+d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-etre, il etait l'homme de la
+tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'etant
+trouve en tete a tete un moment avec Ghislaine, il ne parla que des
+oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, tres
+simplement, sans aucune pedanterie, en caracterisant les oeuvres et
+les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste,
+pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-meme.
+
+--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invites partis, il fut seul
+avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unieres; n'a-t-il pas ete
+parfait?
+
+Elle fut obligee de convenir qu'il s'etait montre d'une grande
+discretion.
+
+--Plus tu le connaitras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.
+
+Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux levres et qui
+etait qu'elle desirait n'avoir pas l'occasion de le connaitre mieux.
+Mais elle ne voulait pas gener son oncle dans ses relations. Et en meme
+temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlat franchement,
+qu'elle dit qu'elle ne voulait pas voir d'Unieres, et son oncle
+assurement la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir a
+distance s'il lui etait devenu indifferent depuis qu'elle avait renonce
+a se marier? Au contraire, s'il ne lui etait pas indifferent, pourquoi
+s'obstinait-elle a ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent
+qu'elle laissat lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons
+qu'elle opposerait a son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne
+comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fut
+un empechement a ce mariage qu'il voulait.
+
+Elle dut donc accepter de voir d'Unieres aussi souvent qu'il plut a son
+oncle, non seulement a Chambrais ou il n'y eut pas de reunion sans lui,
+mais encore a Paris, au Salon, ou elle le rencontra toutes les fois
+qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis a
+l'Opera, ou son oncle se fit ceder une loge par un de ses amis.
+
+Ce fut un evenement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit
+paraitre dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crepe
+blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration
+et d'envie a plus d'une femme.
+
+--Quelle etait cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait,
+et qu'on voyait pour la premiere fois a l'Opera?
+
+Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde
+affirmaient que c'etait la niece du comte, la princesse Ghislaine;
+d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,
+ni ne l'ayant jamais rencontree.
+
+Le collier trancha le differend; des femmes d'un certain age, qui
+avaient ete en relations avec la mere de Ghislaine, reconnaissaient ce
+collier fameux par la beaute et la purete des quatre cents perles qui le
+composaient:
+
+--C'est le collier des princesses de Chambrais.
+
+--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette
+importance?
+
+C'etait le comte qui avait voulu qu'elle portat ce bijou comme il avait
+exige la robe decolletee, au grand etonnement et a la grande gene de
+Ghislaine qui avait essaye de s'en defendre en lui opposant un de ses
+axiomes.
+
+--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la
+toilette etait la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre
+distinction?
+
+--Bon pour la journee le dedain de la toilette, ou quand on ne doit pas
+se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.
+
+Et il s'en etait tenu la ne jugeant pas a propos de donner ses autres
+raisons qui etaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que,
+quand le comte d'Unieres viendrait dans sa loge, tout le monde eut les
+yeux tournes vers cette loge.
+
+Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_,
+on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte
+d'Unieres, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir
+les fiancailles "d'une des plus nobles heritieres du faubourg
+Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques
+du parti monarchique".
+
+Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait,
+non les francais bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond
+mepris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas,
+en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille
+et meme de l'avant-veille, soigneusement plies sous le bras gauche, les
+serrant sur son coeur, et les abandonnant ca et la, a mesure qu'elle les
+finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre a la trace, comme si elle
+avait pris soin de jalonner son passage.
+
+Trois jours apres la soiree de l'Opera, Ghislaine fut surprise un matin
+de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitee un numero
+du _Morning Post_, et elle crut, tant etait vive l'agitation de sa
+gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle
+qu'elle heritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se
+facha:
+
+--Non, mademoiselle, je n'herite point; ce n'est pas de moi qu'il
+s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.
+
+Et de son doigt tremblant elle lui designa quelques lignes du _Morning
+Post_ en le lui mettant devant les yeux.
+
+C'etait la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais
+reproduisait, mais en la precisant, sinon pour Ghislaine, qui restait
+"l'une des plus nobles heritieres du faubourg Saint-Germain", au moins
+pour "le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti
+monarchique", qui etait nomme tout au long.
+
+--N'est-il pas etrange que j'apprenne votre mariage par un journal?
+demanda lady Cappadoce.
+
+--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-meme de cette facon?
+
+Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher
+_Morning Post_ put annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si
+methodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupefaite.
+
+--Ce ne serait pas vrai?
+
+--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.
+
+--Il aura ete trompe par quelque journal francais, repondit lady
+Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri;
+alors, ce n'est pas vrai?
+
+--Ce n'est pas vrai.
+
+--Convenez que cette intimite avec M. d'Unieres est bien faite pour
+susciter ces bruits de mariage.
+
+Ghislaine ne repondit pas. Apres un moment d'attente, lady Cappadoce
+continua:
+
+--Je vous felicite, ma chere enfant, que cette nouvelle soit fausse.
+Vous connaissez mon opinion sur les mariages precoces: ils sont rarement
+heureux, tres rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage
+doit etre reflechi. Un mari doit etre choisi, et non pris au hasard. Ce
+n'est pas quand elle ne connait ni le monde, ni la vie, qu'une jeune
+fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse
+entrainer par des considerations futiles: un nez bien dessine, une barbe
+soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unieres est
+d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais apres?
+
+--Il me semble qu'il a autre chose.
+
+--C'est de son role politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.
+
+--Est-ce que la place qu'il s'est faite a la Chambre ne dit pas ce qu'il
+vaut?
+
+--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui etaient de pauvres
+caracteres.
+
+--C'est que justement le caractere chez M. d'Unieres est a la hauteur du
+talent.
+
+--Comme vous le defendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce
+ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.
+
+--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de facon a en rester
+la.
+
+Si elle etait fachee des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne
+se trahissait que trop visiblement, elle ne l'etait pas moins
+contre elle-meme. Au lieu de defendre M. d'Unieres et de confesser
+maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'ecouter sa
+gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?
+
+
+
+X
+
+Depuis longtemps deja tout le monde admettait que le comte d'Unieres
+etait le fiance de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de
+leur mariage, et c'etait un etonnement que la date n'en fut pas encore
+fixee; cela etait si bien accepte que quelques pretendants, qui avaient
+pense un moment a se mettre sur les rangs, s'etaient retires. A quoi bon
+perseverer, puisque le choix etait arrete!
+
+Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne
+s'etait encore dite entre eux, bien que l'assiduite de d'Unieres se fut
+continues aussi constante a Paris qu'a Chambrais, et qu'il n'eut pas
+manque une seule des reunions de chasses en plaine que le comte avait
+organisees a l'automne, ni celles des chasses a courre qui les avaient
+remplacees en hiver.
+
+Mais ce n'est pas des levres seulement qu'on dit a une femme qu'on
+l'aime; c'est meme rarement de cette facon que les duos d'amour
+commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus
+rien a s'apprendre.
+
+Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semble
+qu'elle etait disposee a l'ecouter et meme a lui repondre, et toujours
+a l'instant ou il allait prononcer le mot decisif, il s'etait arrete,
+voyant tres clairement qu'ils n'etaient plus a l'unisson, et que si
+elle s'etait abandonnee quelques secondes auparavant, deja elle s'etait
+reprise.
+
+Il se perdait dans ces contradictions qui, surement, n'etaient pas
+exclusivement feminines, et avaient des causes que d'autres plus experts
+que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui
+echappaient.
+
+A la longue, la situation etait devenue difficile pour lui, et meme
+jusqu'a un certain point ridicule, croyait-il. Ce role d'aspirant fiance
+ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinat plus
+franchement.
+
+A bout de patience, il se decida a s'en expliquer avec M. de Chambrais
+qui, de son cote, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent
+toujours au meme point, sans avancer d'un pas.
+
+--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me
+faire aimer, et vous avez ajoute, avec la bienveillance que vous m'avez
+toujours temoignee, que cela ne me serait pas difficile, personne
+n'etant dans de meilleures conditions que moi.
+
+--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont meme
+plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'etaient a ce moment.
+
+--Croyez-vous donc que si vous dites a mademoiselle Ghislaine que je la
+demande en mariage, elle vous repondra qu'elle m'accepte?
+
+Le comte fut embarrasse, car ce qu'il croyait precisement c'etait que,
+s'il adressait cette demande a Ghislaine dans ces termes, la reponse
+qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il
+avait risque une allusion a son mariage, c'est-a-dire qu'elle ne pouvait
+pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'annee precedente.
+Il fallait donc tourner cette difficulte.
+
+--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et
+meme de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspires.
+
+--Vous le croyez?
+
+--J'en suis sur. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai
+pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer
+m'a donne cette certitude, que la facon dont elle me parle lorsqu'il est
+question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.
+
+--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas a vous dire avec quelle
+joie profonde je recois vos paroles, je crois que le moment est venu de
+lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.
+
+Ce ne fut plus de l'embarras que le comte eprouva, ce fut une gene
+inquiete.
+
+--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrement pour ce mariage, il ne me
+reste plus qu'a lui demander le sien. Aussi bien la situation dans
+laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas
+plus pour nous que pour le monde.
+
+--Evidemment, repondit le comte, cependant....
+
+--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez
+parle l'annee derniere pour retarder cette date existent encore; mais je
+demande une reponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de
+devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me presenter
+ouvertement comme son fiance, et j'attendrai.
+
+Pendant que d'Unieres parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au
+pied du mur, se demandait comment sortir de la; ce dernier mot lui
+ouvrit un moyen:
+
+--Pouvez-vous dire cela a Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder
+cette question de delai avec elle?
+
+--Assurement, c'est difficile.
+
+--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile
+de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous
+voulez une reponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je
+ne traiterai que le point du mariage et ne vous enleverai pas la joie de
+lui dire votre amour.
+
+Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unieres, que
+trop dure, il fallait en sortir; rien a attendre de bon a la prolonger,
+au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulte etait grande
+et la responsabilite lourde pour lui.
+
+C'etait une lutte a engager, une bataille a livrer, et on pouvait
+craindre de la perdre si le terrain n'etait pas bien choisi; avec
+une volonte resolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur feru de
+certaines idees de devoir comme le sien, il pouvait tres bien rencontrer
+une invincible resistance.
+
+Ce fut a chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour
+de Paris a Chambrais, ou il trouva Ghislaine seule au travail dans
+l'atelier de sculpture qu'elle avait fait amenager en ces derniers
+temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.
+
+D'un air indifferent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe
+de chiens qu'elle etait en train de modeler, un tablier de serge passe
+par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.
+
+Il lui adressa quelques encouragements aimables comme a l'ordinaire,
+puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invites pour une
+partie de peche.
+
+--M. d'Unieres n'en est pas? demanda-t-elle.
+
+Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'a amener cette question.
+
+--Ah! d'Unieres, d'Unieres, dit-il d'un air d'ennui.
+
+Elle le regarda, surprise de ce ton si different de celui qui etait
+toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unieres.
+
+--Apres tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.
+
+--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ebauchoir en l'air,
+en regardant son oncle.
+
+--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unieres... il se marie.
+
+En prononcant ces mots, il tenait les yeux attaches sur elle, il la vit
+palir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais
+deja il etait pres d'elle, et avant qu'elle s'abattit il la recut dans
+ses bras.
+
+--Oh! ma chere petite, s'ecria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.
+
+En repetant ces deux mots, il l'avait portee sur un fauteuil ou il
+l'avait allongee; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte
+tout de suite de ce qui s'etait passe.
+
+--C'etait un piege que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir
+employe. Il fallait bien t'amener a avouer ton amour....
+
+--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!
+
+--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se
+trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.
+
+Elle avait baisse la tete pour cacher sa honte.
+
+--C'est precisement parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne
+puis pas etre sa femme.
+
+C'etait une discussion a soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne
+la redoutait point: le coup avait ouvert une breche par ou il devait
+emporter toute resistance s'il manoeuvrait adroitement.
+
+--Tu l'aimes et tu ne peux pas etre sa femme!
+
+--Je ne suis pas digne de lui.
+
+--C'est la faute qui fait l'indignite: ou est ta faute?
+
+--Suis-je la jeune fille qu'il suppose?
+
+Il eut un geste d'impatience:
+
+--Quelle drole de facon de juger la vie quand on ne la connait pas.
+Assurement il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions
+sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il
+faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne
+pas exagerer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute,
+tu entends, commet, c'est-a-dire qu'elle participe a la responsabilite
+d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en etait ainsi
+je t'assure que la statistique du mariage serait changee. Quelle faute
+as-tu commise, toi? Ou est ta responsabilite? De quoi es-tu coupable?
+Une mauvaise pensee-a-t-elle jamais traverse ton esprit, occupe ton
+coeur? As-tu une legerete de conscience, une imprudence de conduite a te
+reprocher?
+
+--J'ai ma fille.
+
+--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune
+fille, la chaste jeune fille que etais il y a deux ans? A-t-elle laisse
+une souillure dans ton ame? une trace quelconque en toi?
+
+--Une honte dans ma vie.
+
+--Tu deraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant a vouloir toujours
+partir du meme point tu arrives a l'absurde: que tu aies participe a
+ce qui, s'est passe, tu ne serais que juste en t'accusant et je
+t'accuserais moi-meme; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne
+serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais
+rien de tout cela n'existe. Tu n'as participe a rien. La naissance de
+l'enfant est cachee. Alors ou est la faute, ou est la honte? Notre brave
+medecin de Palerme me disait quand nous avons quitte Bagaria que tu
+etais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie,
+j'affirme en mon ame et conscience que tu en es la plus honnete, ne
+peux-tu pas me croire? D'Unieres t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de
+devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce
+serait folie. Reflechis a cela. Songe que si, sous l'influence de cette
+folie, tu refusais d'Unieres, on chercherait la cause de ce refus
+inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et
+surement tu n'echapperais pas a cette honte dont tu parles.
+
+Elle resta un moment silencieuse:
+
+--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la
+tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai
+d'autres aussi....
+
+--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! ecoute, et tu comprendras que
+l'interet meme de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je
+serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi
+cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort,
+l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte
+a notre maison; tu passeras donc une vie miserable dans la lutte,
+tiraillee d'un cote, tiraillee de l'autre. Epouse d'Unieres et
+j'installe Claude ici avant deux mois.
+
+--Ici!
+
+--Dangereux tant que tu n'es pas mariee, l'enfant cesse de l'etre du
+jour ou tu es protegee contre une imprudence ou un coup de tete maternel
+par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc
+te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amene a
+Chambrais. Ton garde Lureau ne peut decidement plus faire aucun service;
+pour le remplacer, tu prends ce brave garcon dont je t'ai parle,
+Dagomer, qui, en defendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un
+bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnete garcon qui
+m'est devoue; sa femme a toutes les qualites pour faire une excellente
+nourrice. Nous installons Dagomer a la place et dans le pavillon de
+Lureau, et ils amenent avec eux et leurs autres enfants une petite fille
+qui leur a ete confiee... la tienne.
+
+--Vous voulez....
+
+--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combine cet arrangement pour
+enlever ton consentement. Aussitot mariee, tu pars pour l'Espagne, ou tu
+visites tes parents, et ou ton mari fait sa Couverture et remplit ses
+devoirs aupres du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais a Palerme, je
+ramene Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emmenage ici, et quand
+tu reviens tu peux voir l'enfant a ton gre, en attendant que nous
+l'envoyions a Paris pour son education.
+
+--Oh! mon oncle, mon oncle.
+
+--Autorise-moi a telegraphier a d'Unieres, et tout cela se realise, tu
+fais d'un mot notre bonheur a tous le sien, le tien, le mien et celui de
+Claude.
+
+Comme elle ne repondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il
+la vit fremissante.
+
+--Qu'as-tu?
+
+--J'ai peur.
+
+--De quoi!
+
+--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.
+
+--De quoi pourrais-tu etre punie? Quant a ce malheur que tu veux
+prevoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne
+t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.
+
+Comme elle ne repondait pas, il se mit a une table sur laquelle se
+trouvaient un encrier et une plume.
+
+--J'ecris la depeche, dit-il.
+
+
+FIN DE LA DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Dix ans s'etaient ecoules depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix
+annees avaient passe pour elle comme pour son mari rapides, legeres,
+embellies de tout ce que la fortune, la consideration, l'elevation du
+rang peuvent donner de joies et de confiance.
+
+Elle aimait son mari d'un amour passionne.
+
+Le comte idolatrait sa femme.
+
+Et la fierte qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un
+etat d'enthousiasme qui melait toujours a leur tendresse une part
+d'exaltation.
+
+Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils
+n'en connaissaient pas le calme.
+
+Une separation de quelques jours exigee par les necessites de la
+politique les angoissait comme un malheur; pendant ces separations
+ils s'ecrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse
+passionnee, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courut
+au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur premiere etreinte
+ne leur donnassent un vertige.
+
+Memes idees, memes gouts, meme esprit, meme education; ils n'etaient
+vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un
+regard, exprimant bien souvent ensemble la meme pensee, en se servant
+des memes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude
+a l'avance d'un accord parfait.
+
+Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques,
+discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus
+grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas
+toujours se conformer a ce qu'elle lui avait conseille--ce qui etait
+rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de
+respect.
+
+Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'etait
+mieux qu'en egale qu'il la traitait, c'etait en superieure: elle se
+montrait en tout d'une intelligence si large, si sure, si equilibree,
+d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance
+dans son esprit, tant de foi dans son coeur!
+
+Chambrais etait leur residence favorite pour plusieurs raisons, dont la
+principale etait qu'ils s'y trouvaient plus etroitement unis; et leur
+sejour s'y partageait en deux series bien distinctes: l'ete, pour le
+repos et l'intimite; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le
+monde et les grandes receptions.
+
+Mais c'etait l'ete qu'ils preferaient; et ils passaient alors deux mois
+en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient
+seulement troubler de temps en temps, car ces visites etaient limitees
+par eux, de facon a ce qu'ils pussent revenir, sans avoir ete
+serieusement distraits, a la solitude qui leur etait chere et dont ils
+tiraient de si profondes jouissances.
+
+C'etait a cette epoque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de
+leurs tendres causeries. La rosee a peine bue par le soleil, alors
+que le matin avait encore toute sa fraicheur, Ghislaine, habillee de
+flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son
+mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.
+
+Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme
+un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se
+terminaient par un hymne de gratitude a la Providence, qui leur donnait
+un tel bonheur.
+
+Que de fois, s'arretant tout a coup, le comte avait pris les deux mains
+de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement
+murmure qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la venerait, qu'elle
+etait sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.
+
+Alors elle se defendait, un peu serree au coeur et confuse:
+
+--Non, disait-elle, c'est trop.
+
+Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son emotion et,
+dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondement il etait
+aime.
+
+Souvent ils ne rentraient que pour le dejeuner, fortifies tous deux dans
+leur amour, contents de ce qu'ils s'etaient dit et ayant toujours fait
+en eux quelque decouverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle
+raison de s'aimer davantage.
+
+Quand il devait parler a la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris
+et il l'installait lui-meme dans une tribune, puis quand il avait pris
+place a son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
+vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caracteristique
+qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.
+
+Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la
+reponse qu'elle voulait.
+
+Enfin, le president prononcait les mots sacramentels:
+
+--M. le comte d'Unieres a la parole.
+
+Elle sentait son coeur s'arreter et une chaleur lui bruler les
+paupieres; elle connaissait les points principaux de son discours, mais
+comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
+interruptions et le boucan?
+
+Car, malgre l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'etait par un
+tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.
+
+Jusqu'a la mort du Roy, il s'etait tenu enferme dans le royalisme le
+plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberte de conscience, il
+avait incline vers une sorte de socialisme chretien qui, dans ses elans
+populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extreme gauche
+en meme temps qu'il consternait ses amis de la droite.
+
+Quel serait l'accueil de ce jour? C'etait ce qu'on pouvait se demander
+chaque fois qu'il prenait la parole: de quel cote viendraient les
+applaudissements? Duquel les exclamations ou les huees?
+
+Cependant, il etait a la tribune les bras croises, les yeux leves et
+tournes vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu a peu
+le silence s'etablissait et il commencait.
+
+Quelle emotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant
+au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'a elle; mais aussi quand la
+Chambre entiere restait attentive, quelle fierte!
+
+Et le soir, en revenant a Chambrais, dans leur coupe, ils se tassaient
+l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa
+gloire dans cette etreinte; et alors, s'entrainant, se repondant, ils
+faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que
+le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa
+conscience.
+
+Les d'Unieres etaient devenus un modele qu'on citait chez tous dans leur
+monde: leur amour; la beaute et la vertu de la femme, la fidelite et le
+talent du mari forcaient la bienveillance et meme l'admiration.
+
+Aucun point faible ou l'on put les prendre. Si leur genre de vie, a
+la campagne comme a Paris, etait princier et fastueux, digne de leur
+fortune et de leur rang, la charite n'y perdait rien. Pas un lendemain
+de fete qui ne fut le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile ou la
+comtesse d'Unieres n'eut sa place. Leur existence dans les plus petits
+details etait l'application meme de leurs principes.
+
+Ils ne voulaient pas etre riches pour eux seuls: et il fallait que ceux
+qui les entouraient, qui dependaient d'eux eussent leur part de cette
+fortune: c'etait loin, tres loin que leur responsabilite s'etendait a
+cet egard. Que de gens ils avaient soutenus, consoles, releves! Que de
+devoirs ils s'etaient imposes quand ils auraient pu si bien passer a
+cote d'infortunes et de miseres qui ne les touchaient pas directement,
+en detournant la tete, et dont ils prenaient la charge par cela seul
+bien souvent que le hasard les leur avait revelees!
+
+On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et
+le mot n'etait que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le
+souci de sa dignite et de son rang, sans qu'on put jamais remarquer
+une preoccupation d'economie ou d'egoisme, pas plus qu'une negligence
+d'etiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout etait largement mene,
+et s'il n'etait pas a Paris d'equipages aussi parfaitement tenus que
+les leurs, il n'y avait pas de maison ou l'urbanite, la politesse, la
+simplicite des manieres, l'affabilite, fut poussee aussi loin, sans que
+la correction la plus irreprochable en souffrit en rien.
+
+Pour ces raisons et pour leurs merites personnels leur situation etait
+exceptionnelle, admiree, respectee; on ne touchait pas aux d'Unieres,
+c'etait un honneur d'etre recu par eux, de les recevoir, de les imiter.
+Malgre leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on etait
+sur de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unieres
+s'etait occupee de quelque chose, avait accepte quelqu'un, s'etait
+montree quelque part, on emboitait le pas derriere elle, sans meme
+songer a se retourner; quant a juger, a critiquer, c'eut ete un crime
+que personne ne s'etait encore aventure a commettre.
+
+Comment la blamer quand on ne pensait qu'a la copier! Paris a de ces
+engouements; il y a des periodes ou il est de bon ton d'etre grasse
+parce qu'une femme tres en vue est grasse, d'autres ou il est desirable
+d'etre maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et
+dans un certain monde une femme n'etait reconnue jolie et elegante que
+si sa beaute pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unieres. On
+se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait meme fait adopter
+l'extreme simplicite de ses toilettes, taillees dans des lainages
+souples aux couleurs neutres, dont les facons ne subissaient jamais les
+exagerations de la mode.
+
+Pendant ces dix annees de bonheur, un seul nuage etait venu assombrir
+leur ciel radieux: huit ans apres leur mariage, ils avaient perdu M. de
+Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse a courre, le
+comte avait ete renverse par son cheval tombe avec lui, et blesse a la
+poitrine d'un coup de pied. Il avait gueri de cette blessure, ou plutot
+il en avait paru gueri, mais une myocardite chronique en etait resultee
+qui, au bout de quelques mois, avait amene la mort.
+
+M. de Chambrais n'avait pas attendu d'etre malade pour assurer l'avenir
+de Claude, comme il l'avait promis a Ghislaine, et des le lendemain de
+l'installation de l'enfant aupres du garde Dagomer, il avait depose,
+chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa
+legataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette
+fortune qu'a sa majorite ou a son mariage.
+
+Quand il s'etait senti condamne, il n'avait pas davantage attendu trop
+tard pour dire a Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sut, mais, avec ce
+sentiment de prevenance qui avait toujours ete sa regle, il l'avait fait
+de facon a ce qu'elle ne put pas supposer qu'il se savait perdu.
+
+--Me voila malade, ma chere petite, et bien que j'aie l'espoir que ce
+n'est pas grievement, j'ai une precaution a prendre, une recommandation
+a t'adresser que je ne veux pas differer. Si je devais partir--mais,
+rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais,
+j'aurais cette supreme consolation de te laisser la plus heureuse des
+femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde
+de plus heureuse, que toi?
+
+--Certes non, mon bon oncle.
+
+--Il serait donc absurde de prevoir que ce bonheur puisse etre menace un
+jour. Et je ne le prevois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que
+sage de prendre toutes les precautions meme contre l'impossible et
+l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une
+position critique, j'ai depose chez notre notaire, Me Le Genest de La
+Crochardiere, des pieces qui pourraient te servir.
+
+Deja bouleversee, Ghislaine perdit contenance:
+
+--Il est revenu, murmura-t-elle.
+
+--Non; je te jure meme que je ne sais pas s'il est encore vivant malgre
+les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu
+depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui,
+toutes les probabilites sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas a
+craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour
+ta defense, je l'ai deposee chez notre notaire avec cette mention:
+"Piece a remettre a madame la comtesse d'Unieres, si elle la reclame; si
+cette reclamation n'a pas lieu, la bruler sans la lire, apres la mort de
+madame d'Unieres." Et je suis sur que cette reclamation n'aura jamais
+lieu.
+
+
+
+II
+
+La mort de M. de Chambrais avait change la situation et l'etat de
+Claude.
+
+Jusqu'a ce moment elle avait vecu chez les Dagomer sans que personne eut
+a s'occuper d'elle--au moins au point de vue legal.
+
+Quelle etait cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait
+pas a le savoir; arrivee a Chambrais en meme temps que les Dagomer, on
+l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus
+attention a elle qu'a ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni pere ni
+mere, croyait-on, et encore n'en etait-on pas bien sur.
+
+La seule chose en elle qui eut provoque la curiosite et meme parfois
+quelques questions aux Dagomer, etait l'interet que lui temoignait M. de
+Chambrais.
+
+On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler
+qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou a peu pres. A la verite,
+madame Dagomer aurait pu raconter comment, a Marseille, une femme qui
+avait prononce quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui
+avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommande
+le silence la-dessus, et elle le gardait, son interet etant de se taire:
+pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas a se voir enlever une
+enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.
+
+Madame d'Unieres aussi s'etait occupee de cette petite, c'est-a-dire que
+plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant a l'enfant, lui
+donnant des jouets, des vetements, des fruits, des friandises, mais quoi
+d'etonnant a ce que la niece continuat l'oncle et le suppleat dans ses
+soins et ses attentions pour lesquels il etait peu fait?
+
+D'ailleurs ce n'etait pas seulement pour cette petite que madame
+d'Unieres se montrait bonne et genereuse; elle l'etait egalement pour
+les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi
+sans doute de n'en avoir pas elle-meme. Personne n'avait pu remarquer si
+sa voix, lorsqu'elle s'adressait a Claude, avait des intonations plus
+tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard etait plus
+emu, plus caressant, plus maternel; il eut fallu pour cela des facultes
+d'observations ou des soupcons que n'avaient point les gens qui, par
+hasard, s'etaient rencontres avec elle chez son garde, lorsqu'elle
+s'entretenait avec la petite ou la caressait.
+
+Pendant huit annees, bien fin eut ete celui qui eut trouve quelque
+mystere a chercher dans l'existence de cette petite fille qui
+grandissait a cote de ses freres et soeurs, et se confondait avec eux
+comme s'ils eussent eu tous le meme pere et la meme mere; aussi solide
+qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lachant ses sabots pour mieux
+courir, et parlant en j'_avons_ et j'_etons_ comme une vraie paysanne
+de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de
+l'affection que lui temoignait M. de Chambrais pour etablir sa
+superiorite sur ses camarades.
+
+Mais a la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'etait rien
+parce qu'elle n'avait rien, etait devenue, de par l'heritage qui lui
+tombait, un personnage.
+
+Il avait fallu lui creer un etat-civil, et l'acte de naissance manquant,
+on l'avait remplace par un acte de notoriete, qui, se basant sur une
+piece trouvee dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus
+qu'elle n'avait reellement, la faisant naitre en septembre au lieu de
+fevrier.
+
+Puis on lui avait institue un conseil de famille compose de gens
+d'affaires, avec tuteur, subroge-tuteur, et toute la mecanique
+judiciaire s'etait mise en marche pour elle.
+
+De l'enfant qui s'elevait ignoree par les Dagomer, on avait pu ne pas
+s'occuper, mais il n'en devait pas etre de meme de l'heritiere du comte
+de Chambrais.
+
+Pendant que les gens d'affaires reglaient la situation legale de Claude,
+Ghislaine n'avait pas a intervenir: qu'eut-elle fait, qu'eut-elle dit,
+et meme qu'eut-elle compris? Son oncle avait pris toutes les precautions
+que ses conseils lui avaient indiquees, et elle pouvait avoir toute
+confiance dans ceux qu'il avait lui-meme choisis pour surveiller
+l'execution de ses volontes.
+
+Mais il n'en avait pas ete de meme quand le conseil de famille, d'accord
+avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.
+
+Heritiere de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M.
+de Chambrais avait tres gaillardement depensee, Claude ne pouvait pas,
+semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait
+la mettre dans un couvent ou elle recevrait l'education qui convenait a
+la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait
+presque doublee par l'accumulation des interets; mais par raisons de
+convenances, on n'avait pas voulu decider quel serait ce couvent, s'en
+remettant, pour ce choix, a la comtesse d'Unieres, dont on demandait
+l'avis.
+
+L'avis de Ghislaine avait ete qu'on devait la laisser encore a
+Chambrais: elle savait que son oncle desirait que Claude n'entrat pas
+au couvent avant dix ans,--ce qui etait vrai d'ailleurs, cette question
+ayant ete agitee et resolue entre eux depuis longtemps,--et elle
+trouvait que la volonte de son oncle devait etre respectee. Sans doute
+l'instruction de l'enfant devait etre commencee: mais il semblait
+qu'elle pouvait l'etre des maintenant, sans qu'on la mit au couvent tout
+de suite, ou sans qu'on l'envoyat a l'ecole communale, ce qui ne serait
+pas decent.
+
+Lors de son mariage, Ghislaine s'etait bien entendu, separee de lady
+Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle
+en avait si souvent exprime le desir, avait annonce son intention de
+rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli
+l'heritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays
+que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance.
+Jusque-la elle supporterait son exil avec dignite, quelque part dans un
+village aux environs de Paris, dont le climat convenait a sa sante,--le
+climat etait la seule chose qu'elle acceptat sans critique en France--et
+ou elle pourrait cacher sa mediocrite.
+
+Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert
+dans le village une maisonnette qui, habitee autrefois par l'intendant,
+etait libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptee. Installee la
+depuis huit ans, elle y vivait en attendant son heritage, partageant son
+temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes
+dans le jardin potager et les serres du chateau, pendant lesquelles elle
+choisissait les legumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi
+que les fleurs qui devaient decorer son salon, ou Ghislaine seule lui
+faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait
+le chateau, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons
+pour le voir passer portant sur sa tete une manne pleine de legumes,
+de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la
+"vieille Anglaise," racontait-il, lui eut jamais adresse un remerciement
+ou donne un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas
+l'education de Claude?
+
+Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'etait rebiffee, outragee
+evidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des
+lecons a une gamine qui avait ete elevee avec des paysans! Si elle avait
+consenti a accepter une position subalterne, c'est qu'elle la placait
+aupres d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un
+rang des plus eleves dans la noblesse francaise des le dixieme siecle
+et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons
+souveraines....
+
+Comme elle debitait cette reponse avec sa dignite des grands jours, tout
+a coup elle s'etait arretee en souriant:
+
+--Il est vrai que les probabilites disent que cette enfant est aussi une
+Chambrais.
+
+Ghislaine, stupefaite, avait detourne la tete.
+
+--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce
+cher comte; les hommes ont en France des libertes qu'il faut bien
+admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le
+suppose, il est le pere de cette petite, la position se trouve changee:
+ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.
+
+Des la que Claude etait une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter
+la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptee
+qu'elle avait propose de prendre l'enfant chez elle, de facon a la faire
+travailler du matin au soir, en dirigeant son education qui laissait si
+fort a desirer et sur tant de points.
+
+Mais c'etait plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert
+depuis si longtemps de la secheresse de son ancienne gouvernante, ne
+pouvait pas accepter que sa fille en souffrit a son tour. Le contraste
+serait trop rude de passer de la liberte dont elle jouissait chez les
+Dagomer, a l'assiduite rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce.
+Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idee; elle etait
+aimee par son pere et sa mere nourriciers qui etaient l'un et l'autre
+de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses freres et
+soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle
+ne serait point aimee, et condamnee a une tenue correcte, elle devrait
+perdre toute initiative.
+
+Se retranchant derriere la volonte de son oncle, elle n'avait donc pas
+accepte cette proposition d'internat, et Claude etait venue simplement
+travailler quatre heures par jour--ce qui s'etait trouve deja si dur
+pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des revoltes.
+
+--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce a Ghislaine,
+mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduite viendra.
+
+Sauvage, elle ne l'etait pas seulement pour le travail, elle l'etait
+aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti a
+donner des lecons a une enfant habillee en paysanne, on mettait a Claude
+une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines
+soigneusement lacees, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre
+heures de travail, elle restait figee dans cette tenue sous l'oeil
+vigilant de la gouvernante. Mais aussitot rentree, en un tour de main,
+elle se debarrassait de sa belle robe, denouait son ruban, lachait ses
+bottines et, reprenant ses vetements de tous les jours, son casaquin et
+ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois denicher des nids, ou
+bien, la faucille a la main, couper de la fougere et de l'herbe pour ses
+vaches, rapportant sur sa tete la botte qu'elle venait de faire, sans
+souci d'emmeler ses cheveux tout a l'heure si bien peignes.
+
+Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait
+en cet attirail dans une allee de la foret.
+
+--Une fille a laquelle elle donnait ses lecons!
+
+Et a dix reprises elle avait dit et explique a Ghislaine qu'on ne ferait
+rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:
+
+--Une sauvage!
+
+
+
+III
+
+L'age fixe par Ghislaine elle-meme pour mettre Claude au couvent etait
+passe depuis plus d'un an, et cependant l'enfant etait encore chez les
+Dagomer.
+
+Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduite et
+l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, etait cependant
+vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout a
+coup change; il avait semble que cette intelligence et cet esprit
+s'alourdissaient, l'attention manquait, meme pour ce qu'elle aimait; en
+meme temps un arret dans le developpement physique se produisait, elle
+devenait grele et palissait, elle mangeait mal.
+
+Inquiete, Ghislaine avait appele son medecin de Paris, et celui-ci, la
+rassurant, avait ordonne simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de
+travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'etait en
+faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.
+
+Dans ces conditions, il ne pouvait pas etre question de la mettre au
+couvent, et les heures des lecons de lady Cappadoce avaient ete reduites
+de quatre a deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt
+minutes.
+
+Mais la paysanne que Claude avait ete, comme les filles de Dagomer,
+jusqu'a neuf ans, ne s'etait pas tout de suite retrouvee, et meme il
+avait paru a Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire
+vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady
+Cappadoce.
+
+Un jour qu'elle etait arrivee sans que personne se fut trouve la pour
+la voir venir, elle l'avait apercue du dehors dans la cuisine du garde
+Claude, a cheval sur une chaise renversee: elle se tenait assise de
+cote, et au bas de sa jupe courte trainait un morceau d'etoffe faisant
+queue; a la main, elle tenait une baguette de coudrier qui etait une
+cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui
+trotte, elle criait de temps en temps: "Hop! hop!"
+
+--Que fais-tu donc la? demanda Ghislaine en entrant.
+
+Claude n'etait pas timide avec Ghislaine, ayant tres bien compris que
+tout lui etait permis, aussi, apres le premier moment de surprise, ne se
+gena-t-elle pas pour repondre franchement en souriant:
+
+--Ma promenade au Bois.
+
+Ghislaine fut stupefaite, n'ayant pas imagine que Claude savait ce que
+c'etait que le Bois.
+
+--Ah! tu vas au Bois?
+
+--Mais oui.
+
+--Souvent?
+
+--Toutes les fois que j'en ai la liberte.
+
+--Et quand as-tu cette liberte?
+
+--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.
+
+--On te defend donc d'aller au Bois?
+
+--Non, mais les autres se moquent de moi.
+
+Ghislaine pensa que les autres, c'est-a-dire les filles de Dagomer,
+avaient bien raison, mais elle ne dit rien.
+
+--Tu sais ce que c'est que le Bois?
+
+--Bien sur; c'est une promenade ou les gens du monde se rencontrent, ou
+l'on se montre ses toilettes, ou se font les grands mariages.
+
+Ghislaine ne put s'empecher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une
+voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait
+pas etre intimidee par ce rire.
+
+--Et qui t'a parle du Bois? demanda-t-elle du meme ton affectueux.
+
+--C'est lady Cappadoce.
+
+--A propos de quoi?
+
+--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon
+col, elle me dit: "Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous
+vous tenez ainsi."
+
+--Tu voudrais aller au Bois?
+
+--Oh! oui.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour me promener donc, pour voir.
+
+--Tu t'ennuies ici?
+
+--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.
+
+--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.
+
+--Je ne resterai pas toujours au couvent.
+
+--Certes, non; a moins que tu ne le veuilles.
+
+--Je ne le voudrai pas; je me marierai.
+
+--Ah! tu penses a te marier?
+
+--Mais oui, quelquefois, et meme souvent, je voudrais avoir un mari pour
+qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni pere ni mere, et je voudrais
+etre aimee.
+
+--Moi, je t'aime!
+
+--Vous etes la comtesse d'Unieres!
+
+Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille
+habituee a se faire une idee presque surnaturelle, religieuse, de cette
+comtesse d'Unieres si loin d'elle.
+
+Ghislaine fut remuee jusque dans les entrailles; c'etait donc vrai
+qu'elle etait bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son
+ignorance, n'admettait meme pas que cette distance put etre jamais
+franchie.
+
+Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre
+bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres;
+personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une
+faiblesse, elle qui toujours s'etait si rigoureusement observee;
+d'un mouvement passionne, elle attira sa fille sur sa poitrine et,
+longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne
+comprenait pas.
+
+Puis tout a coup le sentiment de la realite lui revenant, elle s'arreta
+brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.
+
+--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime
+bien.
+
+--C'est vrai, mais il n'est pas mon pere.
+
+--On n'a pas toujours une mere et un pere; a ton age je n'avais plus les
+miens.
+
+--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....
+
+C'etait la un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulut le
+continuer, chaque parole de Claude lui etait une blessure.
+
+--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutot pour changer l'entretien
+que par curiosite reelle, quelle etrange odeur!
+
+Claude se troubla.
+
+--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une
+pommade; est-ce une eau?
+
+Elle lui flaira les cheveux et le visage.
+
+--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mange des
+bonbons?
+
+--Non.
+
+--Est-ce que tu ne veux pas me repondre? Il n'y a pas de mal a manger
+des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des
+petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?
+
+Claude hesita; enfin elle se decida:
+
+--C'est de la cire.
+
+--Quelle cire?
+
+--De la cire a cacheter les lettres.
+
+--Tu manges de la cire a cacheter? Quelle idee!
+
+--C'est tres bon; ca fait une pate.
+
+--Une mauvaise pate.
+
+--Et puis, c'est amusant, ca colle aux dents.
+
+--Ou as-tu eu de la cire?
+
+--J'en ai pris chez lady Cappadoce.
+
+--Comment t'est venue cette idee?
+
+--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau
+de cire dans ma bouche sans penser a rien; ca m'a paru bon; j'ai
+continue; j'aime mieux ca que les meilleurs bonbons.
+
+--Mais tu peux te rendre malade, chere petite; la cire a cacheter n'est
+pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?
+
+--Oh!
+
+--Tu me feras plaisir.
+
+Claude la regarda un moment profondement dans les yeux:
+
+--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.
+
+--Grand plaisir.
+
+--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.
+
+Ghislaine, en redescendant au chateau, se trouva troublee et emue.
+
+Il etait rare qu'elle eut l'occasion d'etre seule avec Claude et put
+l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir
+a craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui etait permis d'en
+montrer.
+
+Que de revelations dans cette entrevue d'une demi-heure!
+
+N'etait-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour
+etre aimee! N'etait-ce pas ainsi qu'elle-meme revait et raisonnait,
+enfant, quand elle se desolait de sa solitude? La pauvre petite aussi
+souffrait de cette solitude et, detournant les yeux d'un present triste,
+les fixait sur l'avenir, que son imagination lui representait tout plein
+de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces reveries,
+ces regards jetes en avant; et par la elle trouvait entre sa fille et
+elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.
+
+Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'etait-elle demande ce
+qu'elle serait: fille de sa mere? fille de son pere? Et la question
+etait assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes,
+regards, attitudes, gouts, dispositions, idees, humeur, caractere,
+nature, tout lui avait ete matiere a observation. Claude etait une vraie
+brune avec les cheveux ondules, mais cela ne tranchait rien, car si
+elle-meme l'etait, lui aussi avait les cheveux noirs frises.
+
+Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire
+ranger d'un cote plutot que de l'autre, car l'expression du visage,
+generalement melancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie,
+pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait
+ete potelee, mais voila qu'avec l'age elle tournait a la maigreur et a
+la secheresse de son pere.
+
+Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une facon si particuliere et ce
+desir de mariage etaient quelque chose de caracteristique qui pouvait
+faire pencher la balance du cote maternel, si l'histoire de la cire a
+cacheter n'etait pas venue la relever. Assurement, ce n'etait pas
+un fait insignifiant que cette perversion de gout. Jamais, dans son
+enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries,
+tandis que chez lui elles etaient typiques. Combien en retrouvait-elle
+maintenant dont le souvenir precisement lui etait reste, parce qu'elles
+etaient aussi etonnantes que cette passion pour la cire a cacheter.
+
+De la son trouble et son emoi: justement parce que Claude tenait de son
+pere par plus d'un cote, il aurait fallu qu'elle fut surveillee avec une
+sollicitude de tous les instants et redressee: l'education corrigerait
+la nature; en lui montrant ou conduisait le mauvais chemin, en la
+mettant dans le bon, elle suivrait celui-la.
+
+Une mere seule pouvait avoir une main assez ferme en meme temps qu'assez
+douce pour cette tache; et elle ne pouvait pas se montrer mere pour
+Claude.
+
+De la aussi son inquietude de conscience en se demandant si jusqu'a ce
+jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.
+
+Certes il etait impossible que les conditions d'habitation pussent etre
+meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde,
+vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa facade de pierres
+et de briques, bien exposee a la lisiere du parc et de la plaine,
+abritee l'hiver, ombragee l'ete, entouree de communs qui abritaient deux
+vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de
+legumes; et, puisque les medecins voulaient qu'elle vecut en paysanne,
+nulle part elle n'eut ete mieux que la.
+
+De meme il etait impossible qu'elle eut un meilleur pere nourricier
+et une meilleure mere que les Dagomer, qui etaient de braves gens,
+honnetes, reguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne
+faisaient aucune difference entre elle et leurs vrais enfants.
+
+Enfin l'institutrice qui la faisait travailler etait celle-la meme qui
+l'avait elevee, un peu seche il est vrai, rigide, austere, cependant
+pleine des plus hautes qualites.
+
+Mais etait-ce assez!
+
+Quand dans cet entretien elle avait dit a Claude qu'on n'a pas toujours
+un pere et une mere, l'enfant lui avait repondu d'un mot qui ravivait
+tous ses doutes: "Vous avez connu les votres."
+
+Qui savait l'influence que le souvenir de ce pere et de cette mere aimes
+et respectes avait eu sur sa destinee, tandis que Claude seule, depuis
+sa naissance, ne subissait que celle de la nature?
+
+
+
+IV
+
+Quand Ghislaine avait ete un jour a la maison de Dagomer pour voir
+Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne
+fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop repetees,
+deviendraient inexplicables; elle devait etre prudente, elle voulait
+l'etre. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une
+raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tint pas la parole qu'elle
+s'etait donnee et manquat a sa promesse.
+
+Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide
+coup d'oeil dans la maison; elle n'echangerait qu'un mot avec Claude;
+peut-etre meme ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.
+
+Et de meme qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller a la
+maison du garde, de meme elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil
+et du seul mot. Arrivee devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et
+le temps passait sans qu'elle en eut conscience: toujours elle avait des
+questions a adresser a Claude, des recommandations a lui faire.
+
+Elle avait bien essaye de la rencontrer chez lady Cappadoce a l'heure
+des lecons, sous pretexte de savoir comment elle travaillait, mais elle
+avait du y renoncer bientot. Chez les Dagomer, on pouvait s'etonner
+qu'elle vint si souvent, mais c'etait tout, on n'allait pas au dela de
+cet etonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce
+qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en etait
+autrement.
+
+La premiere fois, la gouvernante avait ete flattee que l'ancienne eleve
+voulut assister a la lecon de la nouvelle, et elle avait donne a cette
+lecon une importance considerable--elle avait pionne. Mais a la seconde
+elle avait ete surprise. A la troisieme, son esprit curieux avait
+travaille la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui
+la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer
+aux investigations de cette curiosite qui enregistrait les remarques les
+plus insignifiantes avec une implacable memoire.
+
+D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours ou le
+comte allait a Paris sans elle, il en resultait que celui qui le premier
+aurait pu s'en etonner et s'en plaindre devait les ignorer.
+
+Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tot qu'elle ne
+l'attendait, et ne la trouvant pas au chateau, en amoureux presse et non
+en mari jaloux, il avait demande ou elle etait pour la rejoindre au plus
+vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'etait la verite,
+le domestique qu'il interrogeait avait repondu que madame la comtesse
+etait sortie, et qu'elle avait pris l'allee du pavillon du garde
+principal. De meme, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait
+aussi souvent parle de ces visites: "C'est ce que madame la comtesse m'a
+dit hier en venant voir la petite."
+
+"Voir la petite", il semblait que Ghislaine ne pensat qu'a cela; et
+comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en
+etonnait point, pas plus qu'il n'etait surpris qu'elle ne lui en dit
+rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.
+
+Longtemps il avait balance s'il ne lui en parlerait pas le premier, et
+un jour enfin il s'etait decide:
+
+--Vous venez de chez Dagomer?
+
+--Oui.
+
+--Comment va Claude?
+
+--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.
+
+--Elle n'est evidemment pas faite pour la vie de couvent.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Pourquoi l'y mettre?
+
+--C'est la volonte du conseil de famille.
+
+--Etes-vous pressee de rentrer?
+
+--Pas du tout, repondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui
+semblait etre le prelude d'une explication.
+
+--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus
+long; le temps est doux.
+
+En effet, la fin de la journee etait sereine, et le soleil qui
+s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumiere doree;
+deja une fraicheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la
+chaleur, recommencaient leurs chansons qui seules troublaient le silence
+du parc.
+
+Ils marcherent un moment cote a cote, Ghislaine se demandant, le coeur
+serre, quelle allait etre cette explication qui, assurement porterait
+sur Claude, s'efforcant de ne trahir son emotion ni par un mot qui lui
+echapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posee
+sur le bras de son mari.
+
+--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.
+
+Lorsqu'ils n'etaient point en tete a tete et pour les choses banales
+de la vie ordinaire, leur habitude etait d'employer le "vous"; au
+contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui etait tendresse,
+ils se tutoyaient.
+
+--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversee.
+
+--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraitre,
+plus profonde.
+
+Elle hesita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer
+son regard et les tenant fixes sur sa main qu'elle sentait fremir.
+
+Cependant il fallait repondre:
+
+--Il est vrai, dit-elle.
+
+--Pourquoi t'en defendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras
+point que tu ne t'en caches pas?
+
+Elle ne repondit pas, incapable de trouver un mot.
+
+--Vois comme te voila emue; c'est cette emotion dont tu n'es pas
+maitresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donne
+l'eveil. Je me suis demande ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherche.
+
+Si doux que fut l'accent de son mari, elle se sentait defaillir.
+
+--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au
+sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'a la mort de ton oncle mon
+observation ne me conduisait qu'a des contradictions; c'est le testament
+de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.
+
+C'etait en vain que Ghislaine cherchait a comprendre; les paroles
+etaient terribles, le ton etait affectueux et tendre comme a
+l'ordinaire.
+
+Il continua:
+
+--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de
+suite franchement, cela eut tranche la situation. Je ne l'ai pas fait,
+retenu par un sentiment de reserve envers ton oncle et plus encore
+envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.
+
+Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son
+mari, lui avouer la verite? Elle s'arreta un moment, les jambes cassees
+par l'angoisse.
+
+Mais il poursuivait, l'entrainant doucement dans l'allee ou, sur la
+mousse veloutee, elle trainait les pieds sans avoir la force de les
+lever.
+
+--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave,
+mais....
+
+Elle trebucha.
+
+--Appuie-toi sur moi, dans ton emotion tu ne regardes pas a tes pieds;
+vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaitrais pas ta
+tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment.
+Revenant a notre sujet, je disait donc que par le seul fait de
+l'institution de Claude comme legataire universelle, M. de Chambrais
+l'avait reconnue pour sa fille.
+
+--Ah!
+
+--....Et que dans ces conditions tu n'as pas a cacher les sentiments
+affectueux qu'elle t'inspire.
+
+Elle etait eperdue, affolee, un soupir de soulagement s'echappa de ses
+levres contractees.
+
+--Evidemment j'aurais du m'expliquer avec toi la-dessus, le jour meme de
+l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le
+repete, par un sentiment de respect pour la memoire de ton oncle; mais
+aujourd'hui ce respect, exagere, j'en conviens, n'est plus de mise, et
+ce n'est pas porter atteinte a cette memoire que d'accepter une parente
+connue de tout le monde... a un certain point de vue c'est le contraire
+plutot; n'est-ce pas ton sentiment?
+
+--Oui... sans doute; je n'ai jamais pense a cela.
+
+--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament
+pour t'attacher a l'enfant, il est certain que la parente n'a pas ete
+tout d'abord la cause exclusivement determinante de ton affection; si
+tu as ete a elle inconsciemment pour ainsi dire, ca ete parce que nous
+n'avons pas d'enfants; ton affection a ete celle d'une maternite qui n'a
+pas d'aliment. Est-ce vrai?
+
+--Peut-etre; je ne sais.
+
+--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu
+sur un meme objet, il y ramene tout; il est donc tout naturel que tu te
+sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite,
+avant meme de soupconner que c'etait a la fille de ton oncle que tu
+t'attachais, a ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation
+change.
+
+Il s'arreta, et lui prenant les deux mains, il la placa en face de lui,
+de maniere a plonger dans ses yeux:
+
+--Chere femme, chere bien-aimee, dit-il d'une voix vibrante de passion,
+toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que
+j'adore, que je venere, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur,
+toute mon esperance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passe, tu
+n'admettras jamais la pensee, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse
+se cacher un reproche detourne, ou meme une plainte. Si le chagrin de
+notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende
+responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre
+moi-meme, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme.
+N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou
+tout au moins d'en tromper l'impatience?
+
+Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait
+pas.
+
+--Tu ne vois pas comment?
+
+--Non.
+
+--En prenant Claude.
+
+Elle poussa un cri.
+
+--N'est-ce pas tout naturel? En realite, cette petite est ta cousine
+et par la mort de son pere tu te trouves sa seule parente, sa mere en
+quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort
+de M. de Chambrais, d'instinct, malgre toi, mais poussee par une force a
+laquelle tu voulais en vain resister, tu as ete cette mere pour elle. En
+realite, c'a ete en te defendant, en te cachant, comme si tu faisais
+mal et te le reprochais; mais enfin il en a ete ainsi: une vraie mere
+n'aurait pas ete meilleure, plus affectueuse, plus prevenante, plus
+devouee que tu ne l'as ete; plut a Dieu que tous les enfants en eussent
+d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idee m'est venue que tu sois
+cette mere, franchement; pour cela il n'y a qu'a prendre l'enfant avec
+nous.
+
+--Tu veux!
+
+--Moi aussi je l'ai visitee souvent en ces derniers temps, je l'ai
+etudiee: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour etre
+heureuse il ne lui manque que d'etre aimee; toi et moi nous pouvons la
+faire heureuse.
+
+Le saisissement avait ete si profond que Ghislaine resta quelque temps
+sans trouver un mot: sa fille lui etait rendue; aux yeux de tous, elle
+devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles,
+les caresses les plus tendres lui etaient permises; plus de sourdine a
+la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'elever, la former.
+Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnee quel bonheur!
+
+Dans un elan passionne, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute
+palpitante elle le serra dans une vive etreinte:
+
+--Oh! cher Elie, que je t'aime; quel coeur que le tien!
+
+Il s'etait penche vers elle, et sur ses levres il mit un long baiser.
+
+Cette caresse la rappela a la realite; elle n'etait pas que mere, elle
+etait femme aussi; ce n'etait pas seulement a sa fille qu'elle devait
+penser, c'etait encore et avant tout a son mari, a l'homme qui l'aimait
+et qu'elle aimait.
+
+Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit;
+pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer?
+Etait-ce loyal?
+
+Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser
+le bonheur de ce mari?
+
+Son angoisse l'etouffait.
+
+Cependant il fallait repondre:
+
+--Non, dit-elle d'une voix brisee, cela est impossible.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Personne ne doit etre entre nous; notre enfant a nous, si nous en
+avons un, oui; un autre, jamais.
+
+--Je croyais aller au-devant de ton desir.
+
+--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondement touchee; mais
+c'est a moi d'etre sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la
+surveillerai de plus pres. Je serai sa mere, si tu le permets: toi, tu
+ne dois pas etre son pere.
+
+
+
+V
+
+Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontre Soupert,
+ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages
+environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin,
+attable avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient echange une
+parole.
+
+Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses
+grandes manieres d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'etait tout.
+
+Elle qui etait l'affabilite meme avec tout le monde n'avait jamais fait
+arreter sa voiture quand elle l'avait rencontre seul sur la route,
+et dans son salut se montrait une reserve qui aurait tenu Soupert a
+distance s'il avait eu la pensee de s'imposer.
+
+Pourquoi cette reserve avec lui? Plus d'une fois il se l'etait demande,
+ne pouvant pas deviner le sentiment de gene et meme de honte qu'il
+inspirait a son ancienne eleve; mais pour ne pas trouver de reponse
+a cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir a cette
+ancienne eleve, dont il parlait toujours avec plaisir.
+
+--Je lui ai donne des lecons, a la comtesse d'Unieres, quand elle etait
+princesse de Chambrais, et vraiment elle etait douee pour la musique.
+Quand ces lecons m'ont ennuye, je me suis fait remplacer par un garcon
+qui etait bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.
+
+Et quand il se trouvait avec des gens en etat de s'interesser a
+l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force details sur
+le portrait du grand seigneur russe:
+
+--Celui-la aussi etait doue, il serait devenu un artiste de talent s'il
+avait vecu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garcon est
+mort en Amerique ou il avait ete donner des concerts; depuis dix ans,
+personne n'a entendu parler de lui.
+
+Et la-dessus, apres boire, Soupert philosophait volontiers. Quel
+contraste reconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce
+garcon! Ne chetif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la
+force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une
+journee de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garcon,
+que la nature semblait avoir cree pour vivre cent ans, avait ete se
+faire tuer en Amerique dans la fleur de la jeunesse; et voila ou se
+montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art
+pour but; Nicetas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la
+perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traite avec le plus
+parfait mepris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait
+dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la
+caisse etait vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne
+occasion lui permit d'en acheter une autre. Cette philosophie, il
+l'avait enseignee a Nicetas, mais celui-ci n'avait pas profite de cette
+lecon, et il etait mort; c'etait dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais
+regrette personne, donnait parfois un souvenir attriste a ce garcon.
+
+--Pauvre Nicetas!
+
+Un soir qu'il etait attable tout seul dans sa salle a manger devant un
+grog a l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant a petits coups, le soleil
+qui se couchait derriere Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenetre
+ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre
+s'arreta sur la route devant cette fenetre. C'etait celle d'un homme de
+grande taille au visage brun rase, gras d'une mauvaise graisse bouille,
+la physionomie fatiguee, ravagee, le vetement assez use et plus encore
+desordonne: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunatre, cravate en
+foulard bleu, chapeau-melon.
+
+--Bonsoir, maestro.
+
+Soupert n'etait certes pas fier, surtout au cabaret, ou il acceptait
+toutes les familiarites pour ne pas boire seul, mais chez lui il se
+souvenait de ce qu'il avait ete et retrouvait un peu de dignite. Cette
+facon de le saluer, avec des manieres amicales chez quelqu'un qu'il ne
+connaissait pas, le facha:
+
+--Bonsoir, dit-il sechement.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Je vous connais donc?
+
+--Un peu.
+
+--Alors pardonnez-moi.
+
+Quittant sa chaise, du fond de la piece, Soupert vint a la fenetre.
+
+Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en
+evoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigue et cette physionomie dure
+ne lui disaient rien.
+
+--Et ou nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.
+
+--Ici.
+
+De nouveau il l'examina.
+
+--Parlez un peu, dit-il, la tete, le corps, les manieres changent, la
+voix est plus fidele.
+
+--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de
+trouver.
+
+--Est-ce possible! s'ecria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que
+les yeux.
+
+--Il faut le croire.
+
+--Le bambino!
+
+--Lui-meme.
+
+--Tu n'es donc pas mort?
+
+--Vous voyez.
+
+--Au moins tu as diablement change.
+
+--Il parait.
+
+--Allons, allons, enjambe la fenetre.
+
+En meme temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.
+
+--Voila une agreable surprise; heureux de te voir, mon cher garcon, et
+de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.
+
+--Mais non.
+
+--Prends une chaise, tu vas boire un grog.
+
+Comme il s'occupait a remplir les verres, Nicetas lui arreta la main:
+
+--Pas d'eau, je vous prie.
+
+Soupert se conforma a cette demande, mais se renversant, il l'examina de
+nouveau:
+
+--Sais-tu a quoi je pense? dit-il tout a coup en mettant ses deux coudes
+sur la table. A une certaine soiree qui remonte loin, une douzaine
+d'annees au moins ou tu es venu comme aujourd'hui frapper a cette
+fenetre; il etait plus tard seulement, mais la saison etait la meme,
+le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marche dans la nuit
+puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te decider a
+boire ton grog. T'en souviens-tu?
+
+--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre
+verre: "Voila le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire,
+illusion et folie!"
+
+--Et la vie t'a montre que j'avais raison?
+
+--Que trop.
+
+--Alors, tout n'a pas ete rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que
+tu es quitte la France?
+
+--Pas precisement, mais vous savez que je n'ai pas ete voue au rose a ma
+naissance.
+
+Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un
+trait.
+
+--Il y a longtemps que tu es de retour a Paris?
+
+--Quelques jours.
+
+--C'est gentil a toi, d'etre venu me voir tout de suite.
+
+--Vous etes, cher maestro, le seul homme en ce pays aupres de qui j'aie
+trouve de la sympathie, le seul qui m'ait montre de l'interet sans rien
+attendre en retour, et comme je n'ai jamais ete gate sous ce rapport, ma
+premiere pensee a ete pour vous.
+
+Soupert lui tendit la main, touche ou tout au moins flatte de ce
+souvenir.
+
+--Et le violon? demanda-t-il:
+
+--Il y a longtemps que j'ai renonce au violon.
+
+--Avec ton talent!
+
+--Le talent! Ah! maestro, en voila une illusion et une duperie. On croit
+au talent a quinze ans, a celui qu'on aura; mais a vingt-cinq, on voit
+celui qui vous manque et l'on est degoute de soi. C'est ce qui m'est
+arrive. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'etait duperie de
+travailler soi-meme au lieu de faire travailler les autres, et j'ai
+vendu mon violon tout simplement a un plus naif que moi.
+
+--Les journaux parlaient de tes succes la-bas.
+
+--Les reclames me coutaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire
+etait mauvaise.
+
+--Et alors?
+
+--J'ai essaye un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaille aux mines
+et j'ai gagne une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai
+fait de la culture et n'ai pas reussi. J'ai ete agent d'emigration pour
+les Chinois vivants et de reexportation pour les Chinois morts. J'ai ete
+officier au service du Perou. En Colombie, je me suis un peu marie, mais
+si peu que j'espere que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la
+Nouvelle-Orleans, j'ai ete directeur de theatre, et c'a ete mon beau
+temps: ayant des comediens, des musiciens a diriger, je leur ai fait
+payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai ete journaliste
+a Baton-Rouge, mormon a Lake-City, maitre-d'hotel a San-Francisco,
+photographe au Canada; et voila. J'en oublie; pourtant, c'est assez
+pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la
+destinee. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit.
+Paris est un bon terrain pour la lutte.
+
+--Et que veux-tu faire?
+
+--Tout; ma vie cahotee a eu cela de bon au moins de me donner des
+aptitudes diverses en me debarrassant d'un tas de prejuges genants.
+
+--Et le levier?
+
+--Il est la.
+
+Disant cela, il se frappa le front.
+
+--Il vaudrait mieux qu'il fut la, repondit Soupert en mettant la main
+sur sa poche.
+
+--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais
+que la fortune et moi nous sommes brouilles depuis pas mal de temps.
+Pourtant, le jour ou tu manqueras d'une piece de cent sous, viens la
+chercher; s'il y en a une a la maison, elle sera pour toi.
+
+Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boite en bois blanc
+dans laquelle sonnerent trois ou quatre pieces de cinq francs; depuis
+quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et
+c'etait cette petite boite, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.
+
+--Partageons, dit-il.
+
+Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pieces de
+monnaie: Nicetas prit douze francs.
+
+--Je vous rendrai ca, dit-il, sans un mot de remerciement.
+
+--Quand tu voudras, quand tu pourras.
+
+Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.
+
+--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soiree dont nous evoquions le
+souvenir tout a l'heure, nous avons discute la question de savoir si
+tu avais bien ou mal manoeuvre pour forcer mademoiselle de Chambrais a
+t'epouser!
+
+--Mal, aussi betement que possible.
+
+--Je crois me rappeler que ca m'avait produit cet effet alors: tu lui
+avais fait une declaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait
+flanque a la porte?
+
+--Precisement.
+
+--Elle s'est mariee depuis; elle a epouse le comte d'Unieres; ils
+s'adorent.
+
+--J'ai vu ca dans les journaux; c'etait la periode, precisement, il y a
+dix ans, ou je redigeais un journal francais a Baton-Rouge. Qu'est-ce
+que c'est que ce comte d'Unieres? Un imbecile, n'est-ce pas?
+
+Il haussa les epaules.
+
+--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbecile?
+C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs
+orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon,
+genereux, digne de sa femme.
+
+--Avec la fortune de sa femme, ca lui est facile, il me semble; la
+generosite des riches me fait rire.
+
+--Elle a ete diminuee, la fortune de sa femme.
+
+--Il a fait de mauvaises speculations?
+
+--M. d'Unieres ne specule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais,
+l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a
+laisse toute sa fortune a un enfant naturel, une petite fille dont la
+naissance est mysterieuse, mais qu'on croit etre sa fille. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....
+
+--Quel age a-t-elle?
+
+--Une douzaine d'annees, onze ans peut-etre. Je te disais que du vivant
+de M. de Chambrais elle etait elevee chez un garde du chateau; et depuis
+la mort du comte, c'est madame d'Unieres qui la surveille. Par la, tu
+peux voir que les d'Unieres sont bien les braves gens dont je parlais,
+puisqu'ils n'en veulent point a cette petite qui leur enleve une belle
+fortune.
+
+
+
+VI
+
+La vieille bergere en velours d'Utrecht sur laquelle Nicetas avait dormi
+plus d'une fois, etait toujours le plus bel ornement de la salle a
+manger de Soupert, car a l'age avance auquel elle etait arrivee, douze
+annees de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette
+nuit-la, elle servit encore de lit a Nicetas qui, le lendemain, apres
+un solide dejeuner, descendit a Palaiseau, pour prendre le train et
+retourner a Paris.
+
+Mais comme il arrivait a la gare, il apercut un flot de Parisiens
+debarquant en habits de fete, qui lui rappela que c'etait dimanche.
+Qu'irait-il faire a Paris, ou rien de particulier ne l'appelait
+d'ailleurs, quand tout le monde venait a la campagne: errer par les rues
+desertes dans ce costume de besoigneux n'etait pas pour lui plaire;
+pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les
+douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet meles aux
+quelques pieces de monnaie qu'ils avaient ete rejoindre; apres une
+promenade de quelques heures il pourrait se payer un diner champetre et
+le soir reprendre le train pour Paris.
+
+Alors l'idee lui vint d'aller a Chambrais; autant la qu'ailleurs et meme
+mieux, il aurait plaisir a revoir ces bois ou tant de fois il s'etait
+promene en revant a Ghislaine.
+
+Et par la plaine ou les bles nouvellement epies ondulaient sous une
+legere brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le
+pressait.
+
+C'etait vrai qu'il l'avait aimee cette petite Ghislaine, passionnement
+aimee; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune
+n'avait emu son coeur comme celle-la, chez aucune il n'avait retrouve
+cette grace, ce charme, cette seduction, c'avait ete son beau temps dans
+sa vie tourmentee, le seul qui lut eut laisse des souvenirs heureux,
+auxquels il eut plaisir a se reporter, le seul ou il eut envisage
+l'avenir avec esperance, ou il eut eu confiance dans le present.
+
+Quel fou, quel naif il avait ete!
+
+Ah! pourquoi ne s'etait-elle pas laissee aimer? pourquoi ne l'avait-elle
+pas aime! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repousse, et voila ou
+il en etait arrive. Decourage, il avait abandonne le metier qu'il
+avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard,
+miserable jouet de sa destinee, solitaire, sans soutien, sans but, sans
+autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.
+
+La sotte, l'orgueilleuse creature; c'etait un imbecile qu'il lui
+fallait, ce d'Unieres.
+
+Et il avait force le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet
+imbecile et de lui rire au nez.
+
+--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore.
+Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chasse et pourtant je suis
+toujours entre elle et toi.
+
+Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voila qui eut
+ete vraiment drole.
+
+Comme cette pensee le faisait rire il s'arreta tout a coup, et se frappa
+le front.
+
+Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrape un? N'etait-il pas bizarre
+qu'apres son aventure elle eut voyage a l'etranger, se sauvant? On ne se
+sauve pas quand on n'a rien a cacher; on ne disparait pas pendant des
+mois.
+
+L'interessant serait de savoir combien de temps avait dure son absence
+et ou le comte l'avait cachee.
+
+Quand il avait appris qu'elle etait partie avec M. de Chambrais, cette
+idee lui avait bien traverse l'esprit, mais il ne s'y etait pas arrete;
+se disant qu'il etait plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable
+de croire qu'elle se sauvait pour n'etre pas exposee a le rencontrer
+et pour echapper a ses poursuites. Et pour se distraire lui-meme, pour
+secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepte de
+partir pour l'Amerique, sans attendre qu'elle fut de retour. Jamais,
+depuis, cette idee d'enfant ne lui etait venue, mais ce que Soupert lui
+avait raconte devait le faire reflechir.
+
+Quelle etait cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on elevait
+chez un garde du chateau, a qui le comte leguait sa fortune, sans que sa
+niece s'en fachat?
+
+Cela n'etait-il pas bizarre, alors surtout qu'en considerant l'age de
+cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si
+Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci precisement serait de cet age.
+
+N'etait-ce pas la une coincidence extraordinaire ou tout au moins
+curieuse?
+
+--He, he!
+
+Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le
+sang, il s'assit a un carrefour ou se trouvait un bouquet d'arbres;
+l'endroit etait desert; en cette journee du dimanche les champs etaient
+abandonnes; personne ne le derangerait dans ses reflexions.
+
+Etait il possible que M. de Chambrais eut organise cette supercherie de
+l'enfant naturel? Pour lui, apres la demarche du comte et ses menaces,
+la question n'etait pas douteuse: capable de tout, le comte pour
+sauver l'honneur de son nom. Si sa niece etait dans une situation
+embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant a son compte.
+
+Mais ce qui ne l'etait pas, et ne se comprenait guere, c'etait que cet
+enfant, ne a l'etranger, fut amene en France et installe justement au
+chateau: si Ghislaine etait sa mere elle ne devait pas desirer l'avoir
+pres d'elle, et si le comte etait son oncle, il ne devant pas instituer
+son legataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait etre qu'un objet
+d'execration dans le present et une menace de honte pour l'avenir.
+
+La question etait plus compliquee qu'elle ne le paraissait au premier
+abord, et pour la resoudre il fallait autre chose que des suppositions
+plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait etre la mere, le
+comte pouvait tout aussi bien etre le pere.
+
+Avant de rien decider, le mieux etait donc de voir et de se renseigner,
+c'est-a-dire de faire une enquete a Chambrais meme.
+
+Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant
+Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.
+
+Si Ghislaine etait la mere de cette petite fille, il en etait le pere,
+lui; et c'etait une situation que celle de pere d'une heritiere pour un
+homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Decidement, il avait
+ete bien avise de revenir en France, et comme il le disait a Soupert,
+Paris etait un bon terrain pour la lutte.
+
+Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches:
+sans doute, c'etaient les vepres. Au temps ou il etait le professeur de
+Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en epousant un des chefs
+du parti catholique elle n'avait pas du renoncer a ces pratiques
+religieuses, il y avait donc chance de la trouver a l'eglise; si en ce
+moment elle habitait Chambrais.
+
+Il hata le pas et ne tarda pas a entrer dans le village: de loin on
+entendait les ronflements de l'ophicleide et les notes claires des voix
+enfantines. Batie au quinzieme siecle en pierres de gres et en pierres
+meulieres, comme dans la plupart des villages environnants, l'eglise
+de Chambrais est des plus simple, au moins a l'exterieur, ce genre de
+materiaux ne comportant aucune decoration; mais a l'interieur la piete
+des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures,
+de tableaux, de statues qui lui donnent un caractere particulier
+qu'accentue encore la chapelle funeraire de la famille, prise dans le
+collateral de gauche et fermee par une magnifique grille en fer forge
+du quinzieme siecle, achetee en Flandre et offerte par le pere de
+Ghislaine.
+
+Ce fut a travers les barreaux de cette grille qu'apres l'avoir longtemps
+et minutieusement cherchee dans l'eglise, Nicetas apercut madame
+d'Unieres, ayant pres d'elle un homme de tournure elegante qui ne
+pouvait etre que son mari.
+
+Alors, sans qu'il en eut conscience, il murmura quelques mots qui le
+firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les
+entendirent:
+
+--Dommage.
+
+Ce cri de regret etait en meme temps un elan d'admiration la retrouvant
+telle qu'il l'avait aimee; il semblait que l'age pour elle n'eut pas
+marche, et qu'elle fut restee aussi fine, aussi mignonne qu'a dix-huit
+ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la meme douceur profonde, et sa
+bonne grace, sa simplicite de tenue etaient toujours les memes.
+
+Quel contraste entre elle et lui qui avait tant change; qu'apres douze
+ans d'absence personne ne voulait le reconnaitre!
+
+Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'etait pas arrete, il
+devait etre prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur
+le parvis en attendant la fin des vepres. Ce fut seulement quand on
+commenca a sortir qu'il se rapprocha du porche de facon a ce qu'elle dut
+passer devant lui.
+
+En effet, elle ne tarda pas a paraitre au bras de son mari,
+s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait pres d'elle, tout en
+repondant d'une inclinaison de tete et d'un sourire affable aux saluts
+qu'on lui adressait a gauche et a droite. Elle etait si bien absorbee
+dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au
+moins qu'elle ne le remarqua pas.
+
+Mais il n'en fut pas de meme du comte d'Unieres qui, en apercevant
+cet inconnu, tourna la tete vers lui; quand leurs yeux se croiserent,
+Nicetas eut un mauvais sourire, et tout bas ses levres repeterent le mot
+qu'il avait deja dit plusieurs fois.
+
+--Imbecile.
+
+Mais il dut reconnaitre que, pour la tournure et les manieres, cet
+imbecile n'etait pas le premier venu.
+
+Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eut vus disparaitre dans la rue
+qui conduit au chateau.
+
+Peut-etre celle pour laquelle il etait dans ce village, sa fille
+avait-elle passe devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues,
+comment l'eut-il devinee? C'etait son enquete qui devait la lui faire
+connaitre.
+
+Cette enquete, bien entendu, il n'allait pas la commencer en
+interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il
+rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de
+ne rien apprendre, en meme temps que ce serait le meilleur aussi de se
+trahir.
+
+--De quel droit, a quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui
+etait-il? Que voulait-il?
+
+Ces manieres primitives n'etaient point de son age; l'epreuve qu'il
+avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naives et plus
+sures.
+
+Quand il venait pour ses lecons, et qu'il arrivait ayant chaud, il
+entrait quelquefois pour se rafraichir dans un cabaret situe a une
+petite distance du chateau et portant precisement pour enseigne: "Au
+Chateau"; il s'etablirait la, et en restant longtemps attable, ce serait
+bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec
+un paysan ou un domestique.
+
+A cette epoque il y avait des domestiques, particulierement les valets
+d'ecurie, les garcons jardiniers qui, n'etant point nourris au chateau,
+prenaient la leurs repas; il devait en etre toujours ainsi.
+
+De plus c'etait dimanche, et ce jour-la le cabaret etait toujours plein;
+il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne
+trouvait pas un bavard qui voulut parler. Il est vrai que pour parler,
+il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait
+toute la journee, toute la soiree a lui.
+
+Quand il entra, la grande salle etait pleine, et sur l'ardoise des
+tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres
+on abattait des cartes grasses. A cote des paysans aux mains calleuses
+et encroutees, au visage hale et tanne, se trouvaient les domestiques
+du chateau, valets d'ecurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on
+reconnaissait tout de suite a leur menton bleu et a leurs belles
+manieres.
+
+Ce fut a une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.
+
+
+
+VII
+
+Avant de parler, Nicetas jugea qu'il etait plus prudent d'ecouter; et
+sans en avoir l'air, tout en buvant a petits coups son absinthe, il se
+mit a etudier les gens du chateau qui l'entouraient, cherchant celui
+qui, plus naif et plus bavard que les autres, se laisserait questionner
+utilement.
+
+Quand il etait entre on l'avait regarde curieusement, mais bientot on
+avait paru ne plus faire attention a lui, ce qui lui permit de se livrer
+a son examen.
+
+Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces
+domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient etre tous plus
+decoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui etait borgne, un
+autre boiteux. Alors il se prit a rire tout bas, se disant que c'etait
+une drole de boutique qui reunissait ces eclopes, et il conclut que le
+d'Unieres etait un avare qui ne dedaignait aucune economie, meme celles
+qui conduisent au ridicule, car surement il ne payait pas ces pauvres
+diables aussi cher que de beaux gars dont on achete la prestance autant
+que les services.
+
+En quoi il se trompait et raisonnait a faux, en attribuant ce choix a
+l'economie. Chez le comte d'Unieres, les pauvres diables etaient payes
+aussi bien que partout, seulement ils n'etaient point repousses pour
+leur infirmite comme ils le sont generalement, et s'il n'y avait pas
+de maison ou cochers, valets de pied, maitres d'hotel fussent plus
+decoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
+etaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les
+avait faits.
+
+Pour les jardiniers specialement, le spectacle qu'ils offraient le matin
+quand ils se reunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les
+ordres du chef, etait aussi curieux qu'instructif: les ordres recus, ils
+se separaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux
+casses par l'age et la fatigue, de boiteux tournant sur leur baton, de
+rhumatisants voutes qui, clopin clopant, par les belles allees droites,
+sous le regard des statues aux poses theatrales du grand siecle, se
+rendaient a leur travail: a vingt qu'ils etaient ils abattaient de
+l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journee, non
+d'aumone, ou tout au moins ils avaient la fierte d'en vivre.
+
+Comme Nicetas considerait avec un mepris croissant ces infirmes, un
+garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent
+timbree des armes des d'Unieres surmontees de la couronne ducale, et sur
+l'epaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court
+a deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicetas etaient plus
+ou moins eclopes, celui-la etait un vrai invalide: il boitait tout bas
+d'une jambe, et la bras gauche avait ete ampute de la main.
+
+--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
+
+--Bonjour, la compagnie.
+
+Il regarda autour de lui, mais toutes les tables etaient occupees,
+devant celle de Nicetas seulement il restait deux tabourets.
+
+Dagomer porta la main a sa casquette:
+
+--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+--Volontiers.
+
+Alors, le garde, depassant la bretelle de dessus son epaule, prit un
+tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
+
+--Il ne lache pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.
+
+--Mais non.
+
+--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.
+
+--Juste, repondit Dagomer en riant, par jalousie.
+
+C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, a l'air ouvert et bon
+enfant, mais rude en meme temps et surtout resolu.
+
+--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgre votre
+main coupee vous ne manquez pas un lapin?
+
+--Generalement celui qui deboule est boule, mais dire que je n'en ai
+jamais manque, ce qui s'appelle un seul, ca ne serai pas vrai.
+
+--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous etes fait arranger
+comme ca, dit un paysan a l'air grincheux et qui avait probablement des
+raisons personnelles pour en vouloir au garde.
+
+--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le
+premier, ca n'est pas etonnant, mais malgre ma main gauche cassee, j'en
+ai tout de meme demoli un de la main droite; c'est dommage que celui-la
+ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup etait bon.
+
+Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement a sucrer le cafe
+qu'on venait de lui servir; c'etait le dimanche seulement qu'il entrait
+au cabaret, et ce jour-la, quel que fut le temps, froid ou chaud, il
+s'offrait une tasse de cafe.
+
+--C'est ici que s'est passee cette lutte? demanda Nicetas.
+
+--Non, a Crevecoeur, ou j'etais avant de venir ici. Vous connaissez
+Crevecoeur?
+
+--Non.
+
+--Dans la Brie, sur la lisiere de la foret de Crecy.
+
+Le renseignement etait bon a retenir, et Nicetas le casa dans sa
+memoire: Crevecoeur dans la Brie; peut-etre etait-ce la que l'enfant
+avait vecu avant de venir a Chambrais!
+
+Cependant Dagomer battait son cafe a petits coups de cuillere, et le
+degustait beatement sans plus faire attention a Nicetas que s'il avait
+eu en face de lui une figure de cire.
+
+Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite
+qui, pour Nicetas, n'avaient pas d'interet: de temps en temps un mot sur
+les biens de la terre du cote des paysans; de l'autre une drolerie sur
+les femmes de service du chateau, et c'etait tout.
+
+Il fallait cependant que Nicetas se decidat; sans doute, ces domestiques
+n'allaient pas rester la jusqu'au soir.
+
+--Puisque le hasard nous place a la meme table, dit-il en s'adressant a
+Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de
+vous adresser une question?
+
+--A votre service.
+
+--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le chateau?
+
+--Pour sur.
+
+--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?
+
+--Oui.
+
+--Je serais bien contrarie de rester ici jusqu'a mardi.
+
+--Dame!
+
+En voyant l'effet que cette reponse produisait, Dagomer se ravisa; et
+appelant:
+
+--Monsieur Auguste.
+
+Un grand garcon bellatre s'approcha avec un sourire protecteur:
+
+--Monsieur Dagomer.
+
+--Voila ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il designa
+Nicetas,--voudrait visiter le chateau et il demande s'il faudra qu'il
+reste jusqu'a mardi.
+
+M. Auguste toisa Nicetas dedaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que
+produisait son costume sur ce personnage important, habitue a juger les
+gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques
+paroles habiles:
+
+--Je suis charge par un journal americain dont je suis correspondant,
+dit-il, de lui envoyer la description du chateau de Chambrais, et je
+serais tres gene de differer ma visite jusqu'a mardi.
+
+--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, evidemment
+parce qu'il admettait qu'un journaliste americain pouvait etre neglige
+dans sa tenue.
+
+--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda
+Nicetas.
+
+--Avec plaisir.
+
+Il s'assit sur le tabouret libre et Nicetas appela le le cabaretier. M.
+Auguste desirait un aperitif, Dagomer un "autre cafe"; quand ils furent
+servis, l'entretien reprit:
+
+--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M.
+le comte ne va pas demain a la Chambre et si madame la comtesse ne
+l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire,
+je vous ferai visiter le chateau: venez a une heure, j'aurai fini de
+dejeuner.
+
+Pour jouer son role, Nicetas demanda des renseignements sur le chateau,
+sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'etendue du
+parc, puis il passa aux maitres.
+
+--Il y a longtemps que M. le comte d'Unieres a epouse la princesse de
+Chambrais?
+
+--Dix ans.
+
+--Combien d'enfants?
+
+Disant cela d'un air indifferent, il tira un carnet pour prendre des
+notes.
+
+--Ils n'ont pas d'enfants.
+
+--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingenuite.
+
+--Ils n'en ont jamais eu.
+
+--S'ils mouraient, a qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a
+pas un oncle?
+
+--Il est mort.
+
+--Alors au lieu que ce soit lui qui herite de sa niece, c'est sa niece
+qui a herite de lui?
+
+--Pas precisement.
+
+--Expliquez-moi donc ca: vous savez, en Amerique, on est tres curieux
+de ces details, et rien de ce qui touche le comte d'Unieres, le grand
+orateur, n'est indifferent. Est-ce qu'il etait mal avec son oncle le
+comte de Chambrais.
+
+--Non.
+
+--Alors l'oncle avait des enfants?
+
+--Non; il a laisse sa fortune a une jeune fille pour laquelle il avait
+de l'affection.
+
+--Tiens! c'est drole, si elle n'etait qu'une jeune fille comme vous
+dites.
+
+--Une enfant qu'eleve l'ami Dagomer.
+
+--Ca n'interesse pas les Americains, la jeune fille, interrompit
+Dagomer, en donnant un coup de coude a M. Auguste.
+
+Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au chateau, et le
+garde, le fusil a l'epaule, le suivit.
+
+Ce fut inutilement que Nicetas tenta d'entamer d'autres interrogations;
+alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait
+a Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire
+causer l'aubergiste.
+
+Et pour passer le temps, il s'en alla flaner par les rues du village et
+devant le chateau. Puis il dina longuement a cote des palefreniers, dont
+les conversations, qu'il ecouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent
+rien d'interessant: la qualite des voitures du comte, les merites de ses
+chevaux lui etant tout a fait indifferents.
+
+Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put echanger quelques
+paroles avec l'aubergiste, jusqu'a ce moment trop occupe pour bavarder.
+
+--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contee M. Auguste.
+
+--Quelle histoire?
+
+--Celle de l'enfant du comte de Chambrais.
+
+--La petite Claude?
+
+--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unieres
+ne soit pas fachee d'etre privee d'un heritage sur lequel elle devait
+compter?
+
+--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fachera pour des affaires
+d'argent, le monde sera change.
+
+--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...
+
+--Comment si c'est sa fille!
+
+--Reconnue?
+
+--Non, pas reconnue, elle n'a meme pas d'acte de naissance.
+
+--Mais on a toujours un acte de naissance.
+
+--Elle n'en a pas; on l'a bien vu a l'ouverture de la succession
+puisqu'il a fallu un acte de notoriete et que MM. Vaubourdin et Meunier
+ont ete temoins.
+
+--Et a combien se monte cette fortune? demanda Nicetas qui n'eut pas la
+patience de filer cette question.
+
+--Soixante mille francs de rente.
+
+Il avait cru a un plus gros chiffre, cependant celui-la etait encore
+assez beau pour l'empecher de dormir quand il fut au lit.
+
+--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mange la plus
+grosse part de son heritage? Comment? Avec qui?
+
+Mais il n'allait pas s'arreter a cette question oiseuse quand une autre
+plus urgente et plus brulante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait
+a son attention.
+
+Evidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle
+n'etait pas nee en France, ou qu'on avait cache l'accouchement de la
+mere.
+
+Et alors il etait non moins evident que cette mere etait Ghislaine,
+emmenee par son oncle dans quelque pays perdu, ou elle avait passe le
+temps de sa grossesse et ou elle etait accouchee.
+
+C'etait quelque chose d'avoir appris cela, et decidement il avait cede a
+une bonne inspiration en venant a Chambrais.
+
+--Soixante mille francs de rente!
+
+
+
+VIII
+
+Malgre l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essaye de
+parler de Claude, il voulut risquer une tentative aupres de celui-ci,
+et le lendemain dans la matinee il se dirigea vers le pavillon du garde
+qu'il connaissait bien pour etre plus d'une fois, au temps de ses
+lecons, sorti par cette porte.
+
+D'ailleurs, il etait bien aise de voir cette petite qui etait sa fille.
+A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc
+faire l'experience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait hai
+son pere, ses freres, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout a fait
+interessante l'epreuve dans les conditions ou elle se presentait; au
+milieu des enfants du garde reconnaitrait-il la sienne?
+
+Son intention n'etait pas d'entrer simplement chez le garde et de
+commencer un interrogatoire en regle, car ce serait, semblait-il, le
+plus sur moyen pour se faire mettre a la porte: il procederait avec
+moins de naivete.
+
+En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs,
+longe les murs du parc, et en dix minutes il etait arrive en vue du
+pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.
+
+Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se
+composait de trois garcons et de quatre filles, sans compter Claude,
+ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir a faire un choix au
+milieu de ces filles pour reconnaitre la sienne; et comme il avait
+appris aussi que Claude travaillait dans l'apres-midi chez lady
+Cappadoce, il etait a peu pres certain de la trouver chez le garde ou
+aux alentours.
+
+Quand il arriva devant le pavillon, il n'apercut personne et n'entendit
+aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenetres etaient
+ouvertes, les habitants surement n'etaient pas loin: sur le seuil, deux
+bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des
+poules allaient de-ci de-la en picotant l'herbe des bas-cotes.
+
+Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il
+s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit a dessiner
+le pavillon. Sans etre en etat de faire un vrai dessin, il pouvait
+cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa
+presence si Dagomer s'en inquietait, en meme temps que cela lui
+permettait aussi de rester la autant qu'il voudrait: il verrait venir.
+
+Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un batiment
+attenant au pavillon; elle portait sur son epaule une charge de linge
+mouille qu'elle etendit sur une haie d'epine; deux petites filles de six
+et sept ans vinrent l'aider; c'etait evidemment madame Dagomer et ses
+filles; elles ne parurent pas faire attention a lui; leur travail
+acheve, elles rentrerent dans le batiment.
+
+Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une
+prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixes sur le pavillon, il
+entendit un bruit de pas derriere lui dans le chemin; se retournant, il
+vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tete:
+elle etait vetue d'une robe d'indienne toute mouillee par le bas, et
+chaussee de sabots; bien qu'elle eut l'age de Claude, il n'admit point
+qu'une fille dans ce costume de paysanne put etre celle de la comtesse
+d'Unieres: une Dagomer, sans aucun doute.
+
+Arrivee pres de lui, elle jeta sa botte d'herbe a terre, et s'arretant,
+elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils
+engageaient une conversation, il en pourrait peut-etre tirer quelque
+chose.
+
+--Bonjour, mademoiselle.
+
+--Bonjour, monsieur.
+
+Elle s'approcha avec curiosite: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait
+en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes
+auparavant, ni a leur mere.
+
+Elles etaient blondasses, elle etait brune; elles etaient epaisses, elle
+etait svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux
+profonds et ses cheveux noirs ondules,--les cheveux de Ghislaine.
+
+Allons, decidement, la voix du sang etait muette en lui: a la vue de
+cette fillette dont il etait le pere, son coeur n'avait pas du tout
+bondi.
+
+Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.
+
+--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?
+
+--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournee.
+
+Il etait fixe.
+
+--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompe, vous etes
+mademoiselle Claude.
+
+--Vous me connaissez?
+
+--J'ai entendu parler de vous.
+
+Elle ne parut pas flattee que cet homme de mauvaise mine eut entendu
+parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce
+costume:
+
+--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe a mes lapins, dit-elle; pour
+aller arracher des coquelicots dans les bles je n'allais pas m'habiller.
+
+--Assurement.
+
+Elle se pencha au-dessus du carnet:
+
+--C'est notre maison que vous faites la?
+
+--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!
+
+--Oui et non.
+
+--Vous dessinez?
+
+--Non; je dessinerai l'annee prochaine au couvent.
+
+--Vous allez au couvent l'annee prochaine?
+
+--J'y serais deja si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder
+parce que j'etais malade; il est venu un medecin de Paris qui a dit que
+je devais vivre en paysanne.
+
+--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?
+
+--Elle est bonne pour tout le monde.
+
+--Je veux dire elle vous aime?
+
+--Mais oui.
+
+--Elle s'occupe de vous?
+
+--Certainement.
+
+--Vous la voyez souvent?
+
+--Tous les jours quand elle est a Chambrais.
+
+--Vous allez au chateau?
+
+--Non, c'est elle qui vient.
+
+Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua
+une question plus decisive:
+
+--Elle est votre parente, n'est-ce pas?
+
+Claude fixa sur lui ses yeux profonds:
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?
+
+--Par interet pour vous, car enfin c'est un honneur, d'etre de la
+famille de la comtesse d'Unieres.
+
+Elle prit un air de hauteur etonnant pour une fillette de cet age, mais
+qui, dans sa pensee, avait pour but certainement de couper court a ces
+questions:
+
+--Je n'ai pas de parents.
+
+--Qui vous a dit cela?
+
+--Je le sais bien.
+
+--Si vous vous trompiez?
+
+--On me l'a dit.
+
+--Si l'on vous avait trompee?
+
+Elle le regarda de nouveau avec une anxiete qui contractait son visage:
+
+--Vous connaissez mes parents?
+
+--Voudriez-vous les connaitre, vous? un pere qui vous aimerait, pres de
+qui vous pourriez vivre?
+
+--Et une mere?
+
+--Une mere aussi.
+
+--Qui m'embrasserait?
+
+--Qui vous embrasserait, qui vous cherirait.
+
+--Ou sont mes parents?
+
+Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.
+
+--Je ne peux vous le dire... en ce moment.
+
+--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui etes-vous?
+
+--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre pere.
+
+--Vous croyez! Vous ne savez donc pas?
+
+--Pour que je sois sur, il faudrait que j'eusse la preuve que vous etes
+bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore
+tout a fait. Vous savez que votre naissance est entouree de mystere?
+
+--C'est vrai.
+
+--Il faut m'aider a l'eclaircir, ce mystere.
+
+--Comment?
+
+--En me disant tout ce que vous savez vous-meme.
+
+--Je ne sais rien.
+
+--Intelligente comme vous l'etes, vous avez du remarquer dans votre
+enfance, depuis que vous etes en age de voir et de comprendre, des
+choses qui ont du vous frapper.
+
+--Ce qui m'a frappee, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'etais
+pas sa fille, car je croyais que je l'etais, moi, vous comprenez?
+
+--Elle vous a parle de vos parents?
+
+--C'est moi qui lui en ai parle.
+
+--Elle vous a dit?
+
+--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car
+c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je
+ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un
+pere pour moi. Et je suis bien sure qu'il a ete aussi bon pour moi qu'un
+vrai pere, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eut des moments ou il me
+regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais deplu, comme s'il
+me detestait. Mais j'etais bete de croire ca puisqu'il m'a donne sa
+fortune; et quand on donne sa fortune a quelqu'un c'est qu'on l'aime.
+
+--Elle ne vous a jamais parle de votre maman, madame Dagomer?
+
+--Jamais.
+
+--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous
+embrassant, vous aurait donne la pensee qu'elle pourrait etre votre
+mere?
+
+--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse
+d'Unieres qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui
+quelquefois me caresse, m'embrasse.
+
+--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unieres?
+
+--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connait pas.
+
+--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unieres?
+
+--Il est aussi tres bon pour moi.
+
+--Est-ce qu'il vous embrasse?
+
+--Non, mais il me parle tres doucement.
+
+--Est-ce que vous vous rappelez avoir ete dans un autre pays que
+Chambrais?
+
+--Non.
+
+--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres
+personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unieres vous
+temoigner de l'interet?
+
+--Non, pas d'autres.
+
+Tout cela etait clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette
+petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais
+s'etait fait le pere de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa
+fille.
+
+C'etait la le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne
+qu'il adopterait: mariee a un homme qu'elle aimait, disait-on, elle
+etait l'esclave de son amour maternel.
+
+Il eut voulu la questionner encore, mais il etait dangereux de prolonger
+cet entretien qui n'avait que trop dure; il ne fallait point qu'on
+remarquat ce tete-a-tete.
+
+--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis
+quelques minutes, il est certain que vous etes une jeune fille capable
+de reflexion et de discretion. C'est dans votre interet que j'agis et
+pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un
+hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amene devant cette maison.
+Mais, pour que je puisse vous rendre a vos parents, comme je l'espere,
+il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons
+ete vus, vous regardiez mon dessin, voila tout. Me le promettez-vous?
+
+Elle inclina la tete.
+
+--Je vais continuer mes demarches et bientot, je vous le promets, nous
+nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sure que je travaille
+pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez
+davantage.
+
+A ce moment un chien courant parut dans le chemin.
+
+--Papa Dagomer, dit-elle.
+
+--Ne vous eloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner
+autour de mon dessin.
+
+C'etait en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant
+Claude aupres de celui qui l'avait questionne la veille, il fit un geste
+de mecontentement.
+
+--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicetas, vous permettez que je fasse le
+portrait de votre joli pavillon?
+
+--La rue est a tout le monde, repondit Dagomer d'un ton bourru.
+
+Puis, s'adressant a Claude:
+
+--Rentre donc a la maison; mouillee comme tu l'es, tu vas gagner froid.
+
+Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie;
+instantanement il depassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il
+tira sur la pie qui passait en l'air a une dizaine de metres; elle tomba
+les ailes etendues.
+
+--Vous etes adroit, dit Nicetas, et prompt.
+
+--Comme ca: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-la; quand elles
+ont leurs petits, elles depeuplent tous les nids.
+
+
+
+IX
+
+Ghislaine n'ayant pas accompagne le comte a Paris Nicetas ne put pas
+visiter le chateau, mais il s'en consola: au point ou en etaient les
+choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
+appris.
+
+Ce n'etait pas a Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses
+recherches: c'etait a Crevecoeur, la ou Claude avait ete remise a
+Dagomer; il pouvait tres bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi
+avoir la chance de tomber dans la bonne piste.
+
+Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller a Crevecoeur, pour
+payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire delivrer les
+actes qu'il decouvrirait, s'il en decouvrait, il fallait de l'argent, et
+il n'en avait pas.
+
+C'etait a bout de ressources qu'il s'etait decide a revenir en France,
+comme la bete chassee revient epuisee a son point de depart, sans bien
+savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vecu que grace a
+l'hospitalite que lui avait donnee un ancien camarade retrouve a
+grand'peine. Mais le camarade n'etait guere en meilleure situation que
+lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'etait pas expose a coucher
+dehors. Apres avoir essaye de tous les metiers en France, comme Nicetas
+en Amerique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
+nom precede d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire
+d'autant plus surement qu'il n'etait pas difficile: jeune fille dans
+une situation interessante, veuve compromise, vieille comedienne, il
+acceptait tout. Malheureusement la concurrence etait telle qu'elle lui
+avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgre sa belle figure
+et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il
+fut <<petit rez-de-chaussee", et il n'etait que sixieme etage, et a
+Montmartre encore: a quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne
+pouvait pas donner son adresse!
+
+--Compte sur moi quand je serai marie, avait-il dit.
+
+Il semblait, etant donne le caractere bon enfant du baron, qu'on pouvait
+faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marie? Malgre les dix
+ou douze affaires en train, la date etait problematique; cependant, en
+rentrant de Palaiseau, ce fut a lui que Nicetas s'adressa:
+
+--Moi aussi j'ai une affaire.
+
+--Un mariage?
+
+--Mieux que ca: un entant.
+
+--Deja!
+
+Il fallut qu'il expliquat son affaire, et en la racontant, elle se
+precisa pour lui: les beaux cotes qu'il voulait montrer lui apparurent
+plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il
+leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appreciee a sa
+reelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai,
+ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discretion, ce fut par
+prudence.
+
+L'ami eut un mouvement d'envie en ecoutant ce recit: une fillette de
+onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le pere pendant
+dix ans! Avait-il une chance, ce Nicetas! mais ce mauvais sentiment
+ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicetas devenait un
+camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de deveine; il
+etait temps vraiment que la roue tournat.
+
+--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.
+
+--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien etablir la situation de
+l'enfant.
+
+--Tu la veux, n'est-ce pas?
+
+--Parbleu!
+
+--La mere a epouse un homme puissant!
+
+--Tres puissant, disposant d'une influence enorme.
+
+--Riche?
+
+--Tres riche.
+
+--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'etat de ta caisse, il me
+semble difficile que tu reussisses tout seul, il te faudrait l'appui
+de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
+deux, l'une derriere la Madeleine, l'autre au Marche-Saint-Honore, qui
+je le crois, se chargeraient de l'affaire.
+
+--Il faudrait partager avec elles, bien entendu.
+
+--Dame!
+
+--Soixante mille francs ne font deja pas une trop forte somme.
+
+--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du
+tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que
+t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en
+bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une facon quelconque
+les premiers fonds pour entrer en campagne.
+
+--Il le faut, mais comment?
+
+--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire
+appele Caffie, un ancien avoue qui s'occupe de successions, de mariages,
+et qui est tres fort.
+
+--Il ne t'a pas marie.
+
+--Pour deux raisons: la premiere c'est que j'ai des exigences
+pecuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientele de
+Caffie; la seconde, c'est que cette clientele a des exigences,--comment
+dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent
+point. En effet, cette clientele se compose generalement de parents qui
+ont une tare, Caffie appelle ca une _paille_, des comediennes en peine
+de filles a marier, des commercants qui ont fait quelques faillites ou
+qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par
+eux-memes dans des conditions particulieres, ils veulent pour leur fille
+un gendre qui les releve; et ce gendre, c'est generalement a l'armee
+qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doue d'un
+prestige qui me manque. Caffie a un annuaire d'officiers pauvres, qui
+offre un choix varie: les uns refusent, les autres acceptent, voila
+l'homme, le veux-tu?
+
+Nicetas n'avait pas la liberte du choix, autant celui-la qu'un autre,
+c'etait deja beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences,
+il saurait bien defendre ses interets.
+
+Le lendemain matin, ils sonnerent a la porte de Caffie qui habitait rue
+Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfume ou
+l'odeur des moisissures du platre et de la pierre se melait a celle des
+paperasses.
+
+En quelques mots la presentation fut faite et d'Anthan se retira,
+laissant Nicetas en tete a tete avec le vieil agent d'affaires.
+
+--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille
+voutee pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne
+paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.
+
+--Non, c'est pour un enfant naturel.
+
+--Que vous voudriez legitimer?
+
+--Que je voudrais reconnaitre.
+
+--On peut toujours reconnaitre un enfant naturel.
+
+Caffie repondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses
+conseils peuvent etre utiles pour un acte aussi simple.
+
+Et de son cote Nicetas recut cette reponse en homme qui n'avait pas
+besoin qu'on la lui fit; ne savait-il pas par lui meme, puisque c'etait
+son cas, qu'on peut reconnaitre et meme legitimer un enfant dont on
+n'est pas le pere?
+
+--Voici mon histoire.
+
+--C'est le mieux.
+
+Mais cette histoire, il se garda bien de la faire veridique, surtout en
+ce qui se rapportait a la fortune leguee a l'enfant; pour que l'homme
+d'affaires n'eut pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
+mille francs de rente; de meme pour la mere, il arrangea la realite,
+elle devint la femme d'un commercant.
+
+Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffie le forca
+a preciser plusieurs points qu'il aurait prefere laisser dans une
+obscurite protectrice.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffie quand Nicetas fut arrive au
+bout de son recit.
+
+--Reconnaitre ma fille.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment pourquoi? mais parce que je suis son pere.
+
+--Dans quel but tenez-vous a etre son pere?
+
+--Mais....
+
+--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous
+voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous etes a confesse; si
+vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce a l'enfant que vous
+tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a ete leguee?
+
+--A l'enfant et au revenu.
+
+--L'enfant, vous pouvez le reconnaitre, et d'autant mieux que la mere,
+ne l'ayant pas reconnu elle-meme, n'a pas la parole devant la justice
+pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez
+meme indiquer la mere dans un but de recherche de maternite, si vous
+trouvez un notaire qui consente a inserer cette indication, car un
+officier de l'etat civil ne la recevrait pas; a la verite, cette
+indication de la mere faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet
+contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans
+que je precise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce
+pas?
+
+--Parfaitement.
+
+--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestee? Cela est
+certain. Le tuteur de l'enfant aura meme de fortes raisons a vous
+opposer, car vous ne savez meme pas ou est ne cet enfant que vous
+reclamez, vous n'avez meme pas son acte de naissance.
+
+--Parce qu'on m'a cache cette naissance.
+
+--Je sais bien. Je vous presente la defense de l'adversaire, pour
+vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra
+manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra etre un
+malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la
+fortune qui lui a ete leguee? C'est a savoir. Vous le croyez, mais vous
+n'en etes pas sur. Il se peut tres bien que, par une sage precaution,
+un age ait ete fixe par le testateur ou elle aura la jouissance de
+ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre
+reconnaissance soit admise, resulte-t-il de tout cela que vous allez, en
+qualite de pere, jouir vous-meme de ce revenu et administrer la fortune
+de votre fille?
+
+--Le pere n'est-il pas le tuteur de ses enfants?
+
+--Le pere legitime, oui. Mais le pere naturel, c'est autre chose, et il
+faut distinguer. Il n'est pas tuteur legal, celui-la, et pour qu'il
+ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
+conferee par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de
+famille compose de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient
+tres probablement le juge de paix eu egard a votre situation, vous
+confererait la tutelle? J'admets que vous etes tuteur, cela vous donne
+l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois
+vous dire que la-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
+grand nombre refusent meme au pere naturel la jouissance de ce revenu.
+
+A mesure que Caffie parlait, la figure de Nicetas s'allongeait.
+
+--Mais alors, s'ecria-t-il, le pere qui reconnait son enfant n'a donc
+aucuns droits sur lui?
+
+--Si, il a le droit de garde, d'education, de correction, c'est-a-dire
+que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus,
+il a le droit de rechercher la maternite au nom de son enfant, et si la
+mere est dans une situation ou cette recherche doit la deshonorer, si
+elle est riche, il y a la matiere a organiser un chantage _au sale_....
+
+--_Au sale?_
+
+--C'est un mot d'argot qui, dans l'espece, signifie un enfant. Ce
+chantage peut etre tres fructueux, et meme beaucoup plus que ne le
+seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant.
+Voila pourquoi, en commencant, je vous demandais de dire ce que vous
+vouliez.
+
+Nicetas eprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux
+bonhomme le troublait, il voyait trop loin.
+
+Cependant, il fallait repondre.
+
+--Ce que je voulais, c'etait l'enfant, mais les difficultes que vous me
+montrez me rendent tres perplexe. Je reflechirai.
+
+--Ah! ah! vous reflechirez. Voulez-vous que je vous dise a quoi vous
+reflechirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien,
+ecoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus delicates que celles
+qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un
+bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il
+vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait
+obtenir, que de n'avoir rien du tout.
+
+--Et vos conditions?
+
+--Nous partagerions.
+
+--Je reflechirai.
+
+--Prenez votre temps, dit Caffie, en jetant un regard ironique sur la
+tenue de son futur client.
+
+
+
+X
+
+Partager!
+
+Vraiment ce vieux crocodile en parlait a son aise.
+
+La situation telle que Caffie venait de la presenter n'etait pas du tout
+celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait
+que ce qu'il en avait appris par experience: ainsi il avait vu que les
+peres et meres jouissaient des revenus des heritages que faisaient leurs
+enfants et il savait meme que cela s'appelait l'usufruit legal, ce qui
+dit tout,--etabli par la loi; de meme il avait vu aussi que les peres
+avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle legale, etablie
+par la loi.
+
+Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'etait pas un homme
+a qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable a
+admettre qu'il eut cherche a l'effrayer: "Il n'y a pas de questions plus
+delicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas
+de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler"; c'etait
+peut-etre vrai, mais ce qui l'etait plus encore, c'etait ce qui se
+cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon
+guide, et pour cela il exagerait a l'avance les difficultes et les
+dangers du chemin.
+
+Il eut eu quelques louis en poche qu'il se serait adresse a un avocat
+pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et
+aussi les pieces de cinq francs, il n'avait qu'a s'adresser a la loi
+elle-meme. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliotheque
+etait devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner
+un Code.
+
+C'etait la premiere fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne
+l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'a
+chercher au mot "Enfant naturel", il trouverait la surement les
+indications qui lui etaient necessaires.
+
+Il ne trouva rien du tout, pas meme le mot "Enfant naturel", il
+etait bien question de la presentation des enfants a l'officier de
+l'etat-civil, des enfants trouves, des enfants de troupe, mais c'etait
+tout.
+
+Il resta un moment embarrasse. Ou diable chercher dans cet enorme
+volume? Il reflechit un moment en feuilletant cette table. Que
+voulait-il? Reconnaitre sa fille. Le mot "Reconnaissance" le mettrait
+peut-etre sur la voie: "Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334." Il
+etait sauve.
+
+Mais ces petites phrases courtes precedees d'un numero, redigees en un
+style simple qui semble la clarte meme, ne livrent pas leur secret a une
+premiere lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent
+vaguement qu'a cote de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il
+faut prealablement savoir pour s'y reconnaitre.
+
+Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants
+naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins
+il la comprit.
+
+Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il
+demanda qu'on lui indiquat les meilleurs livres de droit qui traitaient
+la question des enfants naturels.
+
+--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier,
+Aubry et Rau? repondit le conservateur, habitue a ne s'etonner d'aucune
+demande du public, meme des plus heteroclites, voulez-vous....
+
+--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-meme.
+
+--Je ne suis pas jurisconsulte, repondit le conservateur qui etait
+vaudevilliste.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Vous etudiez peut-etre pour le devenir?
+
+--Pas precisement.
+
+--Je vais vous faire donner Demolombe.
+
+Si le Code avait ete obscur pour Nicetas, parce qu'il n'en disait pas
+assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; seche la loi;
+diffus, confus le commentaire.
+
+Ce n'etait pas sa premiere exasperation contre cette loi barbare qui
+l'avait fait le miserable qu'il etait, elle l'avait ecrase de tout son
+poids, paralyse, aneanti; les autres en avaient tire contre lui tout le
+parti qu'ils voulaient; et voila que quand, a son tour, il voulait en
+tirer parti contre les autres, elle restait muette.
+
+Il en etait encore a compulser son traite de la _Paternite et de
+la filiation_, quand la Bibliotheque ferma, et il se trouvait plus
+embarrasse, plus perplexe qu'en entrant.
+
+Cependant, de tout ce qu'il avait lu se degageait un fait certain,
+resultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant
+dont on recherchait la maternite, on devait prouver qu'il etait
+identiquement le meme que celui dont la mere etait accouchee, et qu'on
+n'etait recu a faire cette preuve par temoins que lorsqu'on avait deja
+un commencement de preuve par ecrit.
+
+N'avait-il pas eu une habilete diabolique, ce vieux comte de Chambrais,
+d'enlever sa niece dans un pays etranger ou il etait presque impossible
+de la suivre?
+
+S'il parvenait jamais a decouvrir l'endroit ou elle etait accouchee, il
+semblait que c'etait a Crevecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher;
+il irait donc a Crevecoeur, si faibles que lui parussent les chances
+d'obtenir un resultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui
+permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait a pied; la foret de
+Crecy dans la Brie, cela ne devait pas etre tres loin de Paris.
+
+Au temps ou il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il
+revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et a une
+boutique de ce quai, il avait vu des cartes etalees, qu'il s'etait
+plus d'une fois amuse a regarder. Peut-etre le hasard ferait-il, un
+bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gate, qu'il y aurait une carte
+en montre sur laquelle il pourrait tracer son itineraire.
+
+Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliotheque.
+
+Mais le hasard sur lequel il avait compte ne lui fut pas favorable; a la
+verite, une grande carte de France etait accrochee a la devanture de la
+boutique, mais si haut qu'il lui etait impossible de lire le nom des
+pays au-dessus de la Loire. C'etait bien la sa chance habituelle.
+
+Cependant il ne se facha pas; mais entrant dans le magasin il demanda,
+comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'etat-major qui
+comprenaient la Brie, et les etalant les unes a cote des autres, sur une
+table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin a partir de Paris;
+puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer
+dans ses poches, il remercia et sortit.
+
+Il etait fixe: il quittait Paris par la barriere du Trone, traversait le
+bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et
+il arrivait a Crevecoeur, situe a l'entree de la foret de Crecy; en
+tout, cinquante kilometres environ.
+
+Mais ce n'etait point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru
+de plus longues sans chemins traces quand il etait officier au Perou, ou
+gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de
+bon qu'elle donne de l'initiative a l'esprit et du courage aux jambes;
+ce n'etait point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne
+et de Paris qu'il aurait envisage d'un oeil calme cent kilometres a
+faire a pied et deux ou trois nuits a coucher a la belle etoile.
+
+Le lendemain matin, a deux heures, il quittait les hauteurs de
+Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au
+Chateau-d'Eau, une lueur blanche eclairait le ciel au bout du boulevard
+Voltaire; a la barriere du Trone, il faisait jour; et sur le cours de
+Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue
+file, s'en allaient a la halle, laissant derriere elles une bonne odeur
+de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de
+la cote, assis dans l'herbe, a l'ombre d'un petit bois, il dejeuna en
+regardant le panorama de Paris, qui, au dela de la verdure du bois de
+Vincennes, se perdait dans la brume et la fumee.
+
+--Oui, le terrain etait bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en
+tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.
+
+Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas regulier,
+il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir,
+il arrivait a la Houssaye, et peu de temps apres il apercevait un tout
+petit village qui se detachait sur la masse sombre d'une foret: c'etait
+Crevecoeur.
+
+Alors il s'arreta; avec une branche cassee et une poignee d'herbe,
+il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une
+epaisse couche de poussiere blanche, de facon a ce qu'on ne put pas le
+prendre pour un pauvre diable qui arrive a pied de Paris; de la station
+voisine, c'etait admissible, mais de Paris il n'eut trouve credit nulle
+part.
+
+Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon
+espoir; il n'etait pas possible que dans un pays compose seulement de
+quelques maisons, ou tout le monde devait etre amis ou ennemis, on n'eut
+pas garde le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais
+encore de ce qui les touchait.
+
+En route, il avait bati son plan, qui etait tres simple: il recherchait
+des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer
+dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros
+heritage, et l'on paierait une forte prime a celui qui procurerait ces
+renseignements... aussitot qu'ils auraient ete reconnus bons.
+
+Ce fut ce qu'il expliqua au secretaire de la mairie, un vieil
+instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitte Crevecoeur, devait se
+rappeler Dagomer.
+
+--S'il se rappelait Dagomer? Bien sur qu'il se le rappelait. Un brave
+garcon. Peut-etre un peu dur aux braconniers, mais il etait paye pour
+ca; et puis les braconniers n'etaient vraiment pas raisonnables non
+plus; jamais satisfaits. Seulement, quant a se rappeler un nourrisson
+qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'etait impossible, par cette raison
+que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.
+
+--Pourtant ils etaient arrives a Chambrais avec une petite fille agee
+maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitte Crevecoeur
+depuis dix ans, a l'epoque de leur depart cette enfant avait plus d'un
+an.
+
+Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne
+pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient
+jamais eu: tout Crevecoeur le dirait comme lui.
+
+Alors il fallut bien que Nicetas admit ce qui lui etait venu plus d'une
+fois a l'esprit, sans qu'il voulut l'accepter: nee a l'etranger, Claude
+avait ete ramenee en France au moment meme ou Dagomer etait venu habiter
+Chambrais, et personne, a l'exception de Ghislaine, ne devait connaitre
+le lieu de naissance de l'enfant.
+
+La deception fut rude; mais il n'etait point dans son caractere de
+s'abandonner; il fallait reflechir. En venant, il avait vu une prairie
+ou l'on mettait du foin en meules; il serait bien la pour passer la
+nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient
+quitte les champs.
+
+Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au
+soleil levant, il reprit le chemin de Paris.
+
+Ce n'etait pas lui qui le voulait, c'etait la fatalite: puisqu'il ne
+lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subit: tant pis pour
+Ghislaine s'il le lui faisait au _sale_, comme disait Caffie.
+
+Il etait las en montant a dix heures du soir les six etages de son ami
+d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il
+avait preparee:
+
+"Madame,
+
+"Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la votre,
+installee chez un garde, au lieu d'occuper aupres de sa mere, la place
+a laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolerer cela et mon devoir est de
+prendre sa defense. Je vous attendrai apres-demain, a trois heures, aux
+abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous etait impossible de vous y
+trouver, je me presenterais au chateau.
+
+"NICETAS"
+
+Il redescendit l'escalier dont les marches etaient terriblement dures
+pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boite d'un debit de tabac.
+
+
+FIN DE LA TROISIEME PARTIE
+
+
+
+
+QUATRIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+Le jour ou Ghislaine recut cette lettre, elle avait passe une partie
+de la matinee au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait
+definitivement fixe le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus
+librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.
+
+N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et a l'avance n'etait-elle
+pas certaine que, quoi qu'elle fit, il ne s'en inquieterait pas?
+
+Maintenant elle ne prenait plus des pretextes pour l'aller voir, et
+franchement elle disait: "Je vais pres de Claude"; arrivee chez le
+garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraitre son affection, et
+franchement aussi elle embrassait sa fille.
+
+Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles etaient
+assises, en tete a tete, a l'abri de la curiosite des enfants Dagomer ou
+des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.
+
+Ce n'etait point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais
+simplement sur ceux ou, pouvant forcer par d'adroites questions
+sa reserve toujours un peu craintive, elle l'amenait a se livrer.
+N'etait-ce pas cela qui touchait son coeur de mere: savoir ce qu'etait
+cette enfant qu'elle n'avait pas toujours pres d'elle, et qu'une
+observation constante dans les choses importantes comme dans les riens,
+dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colere, ne
+pouvait pas lui faire connaitre a fond, avec sa vraie nature.
+
+Et c'etait cette vraie nature qui l'interessait, qui l'inquietait: par
+ou tenait-elle de son pere, par ou s'en eloignait-elle?
+
+Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec
+un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui
+passait par la tete, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
+Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle
+arrangeait, par des exemples la conduisait ou elle voulait qu'elle
+allat.
+
+Quelquefois aussi il etait question des lecons, c'est-a-dire que Claude
+en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilite de lady
+Cappadoce, veillait a ne pas donner a son ancienne gouvernante des
+sujets d'inquietude.
+
+--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait
+Claude.
+
+--Lady Cappadoce est une maitresse.
+
+--Et vous?
+
+--Moi, chere enfant, moi... je n'en suis pas une.
+
+Et Ghislaine etait obligee de s'arreter, car le mot qui lui montait du
+coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que,
+par une imprudence, par un entrainement, elle permit a Claude de le
+prononcer elle-meme, sinon en ce moment, au moins plus tard.
+
+On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence
+et de recueillement ou elles restaient les yeux dans les yeux; alors
+Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait
+doucement.
+
+C'etait a Chambrais que Nicetas avait adresse sa lettre, et il avait
+calcule qu'a l'heure ou Ghislaine la recevrait, M. d'Unieres devrait
+etre a la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublee, et
+pour le succes de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une
+trop vive emotion devant son mari.
+
+Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller a la Chambre, le comte
+etait reste au chateau pour preparer un discours important qu'il devait
+prononcer le lendemain, et apres le dejeuner il s'etait installe dans
+la bibliotheque avec sa femme pres de lui, comme toujours lorsqu'il
+travaillait. N'etait-elle pas son inspiration et sa conscience? Il
+trouvait plus vite lorsqu'elle etait la. Et il n'etait sur d'un effet ou
+d'un argument que lorsqu'apres discussion elle l'avait approuve.
+
+Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans
+une corbeille ce qui etait pour le comte, et sur un plateau les lettres
+a l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliotheque, le
+comte, qui etait devant une grande table couverte de volumes du _Journal
+officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise a
+un petit bureau dans l'embrasure d'une fenetre, posa le livre qu'elle
+lisait, et commenca a ouvrir les lettres.
+
+Bien qu'elle sut a l'avance a peu pres ce qu'elles contenaient, et
+justement meme par ce qu'elle savait qu'elles etaient des demandes de
+secours, il fallait qu'elle les lut tout de suite pour y repondre sans
+retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient
+lieu.
+
+Elles etaient ce jour-la nombreuses et deja elle en avait lu plusieurs,
+lorsqu'elle ouvrit celle de Nicetas.
+
+"Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la votre...."
+
+Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passe devant ses yeux, son
+coeur s'etait arrete.
+
+Heureusement la lettre etait posee sur le bureau sans quoi elle
+serait tombee, ou elle aurait ete secouee de telle sorte dans sa main
+tremblante que l'attention du comte eut ete provoquee.
+
+Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premieres
+annees; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de
+confiance; si elle devait l'attendre, n'etait-il pas permis d'esperer
+qu'il ne reviendrait point; douze annees s'etaient ecoulees sans qu'il
+reparut, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'ecoulassent
+encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont
+il ne connaissait meme pas l'existence?
+
+Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tete basse, a la
+derobee, rapidement elle jeta un coup d'oeil du cote de son mari:
+absorbe dans son travail, il n'avait rien remarque, et penche sur sa
+table, il continuait a prendre des notes; sa plume en ecrivant craquait
+avec un bruit regulier.
+
+Elle etait comme paralysee de corps et d'esprit. Quelle contenance
+tenir? Que faire? Elle ne savait. Et meme elle etait incapable de se
+poser une question raisonnable.
+
+La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osat meme la faire
+disparaitre, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait
+se lever, venir a elle comme il le faisait a chaque instant, et
+machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette
+feuille de papier, ou le mot "votre fille" flamboyait, croyait-elle,
+se detachant en caracteres d'affiche. Dans leur etroite intimite, ils
+n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses
+lettres, si madame ouvrait les siennes, en realite elles etaient les
+unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame
+aussi bien que pour monsieur.
+
+Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idee, que la premiere
+chose a faire etait de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les
+circonstances ordinaires, rien n'eut ete plus simple que d'ouvrir un
+tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser
+dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement
+du papier allait crier sa honte.
+
+Et la terrible feuille etait devant ses yeux, hypnotisante.
+
+Comme elle allait se remettre a lire, elle sentit que son mari se
+tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'etait point leve et
+ne paraissait pas dispose a quitter son travail:
+
+--Te rappelles-tu la date de mon discours a propos de l'ordre du jour
+Bunou-Bunou.
+
+L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eut
+donne la date de jour, de mois, d'annee. Mais en ce moment, comment
+reflechir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait repondre
+sans que sa voix trahit son bouleversement.
+
+--A peu pres trois ans, il me semble.
+
+--Trois ans. Dis plutot sept ans. Comment ta memoire si ferme peut-elle
+se tromper de tant d'annees?
+
+--Sans doute, je fais une confusion.
+
+--Ne cherche pas, je vais verifier.
+
+Quittant sa table, il passa dans une piece voisine qui servait d'annexe
+a la bibliotheque.
+
+Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis
+vivement elle la mit dans sa poche.
+
+Il n'etait que temps, le comte rentrait, il vint a elle.
+
+--Je te fais mes excuses, dit-il, tu etais plus pres que moi de la
+verite; il y a quatre ans.
+
+Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'etonna pas
+qu'elle ne repondit point, et tranquillement il retourna a son travail.
+Il fallait qu'elle prit un parti, et tout de suite, puisque c'etait pour
+le lendemain meme qu'il fixait son rendez-vous.
+
+S'attendant depuis son mariage a le voir surgir d'un moment a l'autre,
+elle avait bien des fois examine la question de sa defense, et elle
+s'etait toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours a cette arme
+dont son oncle lui avait parle avant de mourir.
+
+Quelle etait cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre
+sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle
+qu'elle fut, elle devait etre efficace puisque son oncle lui avait
+recommande d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
+reclamat au notaire chez qui elle etait deposee et que tout de suite
+elle allat a Paris.
+
+Bien qu'il fut scrupuleusement observe qu'elle restat aupres de son mari
+quand il travaillait, elle n'hesita pas; n'etait-ce pas son honneur et
+son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie meme de sa fille
+qui se trouvaient en jeu?
+
+--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforcait
+d'affermir, je partirai pour Paris.
+
+Il fut stupefait:
+
+--Comme ca, tout de suite?
+
+Il fallait qu'elle donnat une raison, bien qu'il ne lui en demandat pas,
+et que pour la premiere fois elle ne fut pas franche.
+
+--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution
+immediate.
+
+--Tu seras longtemps?
+
+--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.
+
+Il sonna et commanda d'atteler.
+
+--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ca ne va pas
+aller, et je suis sur que demain a la Chambre tu sentiras toi-meme que
+ton aide m'a manque.
+
+Il voulut la mettre lui-meme en voiture, et la portiere fermee, il
+recommanda au cocher de marcher rondement.
+
+A trois heures, les chevaux, blancs d'ecume, s'arretaient devant les
+panonceaux de M. Le Genest de la Crochardiere, et Ghislaine entrait dans
+l'etude. C'etait la premiere fois qu'elle venait chez son notaire, car
+quoi qu'elle eut du mettre bien souvent sa signature au bas d'actes
+notaries, on etait toujours venu les lui faire signer a l'hotel de la
+rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande piece ou sur des
+tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs,
+elle se trouva intimidee sous le feu de tous ces yeux qui s'etaient
+leves sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui
+dirigeait cette etude, accourut avec les demonstrations de la plus
+respectueuse politesse:
+
+--Madame la comtesse desire voir M. Le Genest, sans doute, je vais
+m'informer s'il peut recevoir.
+
+Le notaire lui-meme apporta la reponse en venant au-devant de sa cliente
+qu'il fit entrer dans son cabinet.
+
+La demande que Ghislaine avait a presenter etait bien simple, cependant
+ce fut avec un extreme embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis
+longtemps le vieux notaire etait habitue a ne pas laisser deviner qu'il
+remarquait la gene d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitot
+qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla a une grande caisse
+qu'il ouvrit, et en tirant la piece qui lui avait ete confiee par M. de
+Chambrais, il la remit a Ghislaine.
+
+Elle eut voulu sortir au plus vite pour dechirer l'enveloppe et lire
+cette piece, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberte: il
+parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'ecoutat.
+
+--Par M. le comte d'Unieres, j'ai appris tout l'interet que vous inspire
+cette chere enfant et toute la tendresse que vous lui temoignez. Dans
+son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mere, me disait M.
+le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.
+
+Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en
+gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.
+
+Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa
+voiture.
+
+
+
+II
+
+Accotee dans un coin de son coupe, les glaces relevees, Ghislaine put
+dechirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.
+
+Elle ne contenait qu'une lettre et une note ecrite par son oncle; ce fut
+par cette note qu'elle commenca: "La lettre ci-jointe m'a ete remise par
+son auteur le jour meme ou elle a ete ecrite; elle est la preuve, elle
+est l'aveu d'un crime qui, je l'espere, restera ignore; mais si jamais
+il etait decouvert, elle porterait temoignage contre le coupable.
+
+"CHAMBRAIS."
+
+Vivement elle passa a la lettre, et le debut elle le lut sans trop
+d'emotion: que lui importaient ces declamations, que lui importaient ces
+plaintes et ces cris de revolte!
+
+Mais aux mots: "Je vous aimais", l'indignation la suffoqua comme si
+c'etait une declaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait,
+et dans son coeur resonnaient encore les eclats sourds de sa voix
+heurtee.
+
+Elle reprit, et sans s'arreter alla jusqu'au bout; mais arrivee a la
+derniere ligne, elle chercha si c'etait tout.
+
+Une arme, disait son oncle; le crime decouvert peut-etre, une accusation
+au moins contre le coupable et necessairement la defense de l'innocente;
+mais ce n'etait pas sur cela qu'elle avait compte; decouvert le crime ne
+l'etait pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'etait un moyen pour qu'il
+ne le fut jamais.
+
+A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le
+voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystere l'epouvantait.
+Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.
+
+En sortant de chez le notaire, le cocher etait venu rue Monsieur pour
+changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec
+la note de son oncle dans un meuble ou elles devaient etre en surete:
+inutiles en ce moment, elles devenaient peut-etre le lendemain l'arme
+qu'elle etait venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que
+serait ce lendemain?
+
+Ne trouvant rien pour se defendre sous le coup immediat de la deception,
+elle s'etait dit qu'avec la reflexion et en se remettant de cet
+ecrasement, il lui viendrait sans doute une idee.
+
+Mais la route se faisait, les villages defilaient devant elle!
+Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait
+paralysee dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la
+surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture
+l'engourdissait et elle se sentait entrainee en imagination comme
+elle l'etait en realite: rien pour la retenir, rien pour la guider,
+l'eclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle,
+entraines par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.
+
+C'etait vainement aussi qu'elle cherchait a prevoir ce qu'il pouvait
+contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait ecrit cette
+lettre.
+
+Quand meme elle lui resisterait, elle le repousserait, c'etait la lutte;
+et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne
+seraient-ils pas atteints?
+
+A cette pensee, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par
+elle! Dix annees d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que
+n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
+repondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait
+alors suspendue sur sa tete.
+
+Dans son desarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble
+et son emoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la
+possibilite de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la
+verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire
+fermer la porte quand il se presenterait, c'etait remettre le danger au
+lendemain et non l'ecarter: repousse par elle, que ne ferait-il pas, a
+qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il
+voulait. Apres, elle aviserait.
+
+La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, etait
+un des endroits les plus sauvages et les plus deserts de la foret: une
+combe etroite entouree de collines boisees, point de chemin pour y
+arriver, mais seulement d'etroits sentiers tortueux, des grands arbres
+sur les bords de la mare et toute une vegetation foisonnante de roseaux,
+sur les collines d'epais taillis, elle serait la a sa discretion; si
+personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne
+viendrait a ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il
+voudrait; bien qu'elle fut brave ordinairement, jamais elle ne
+s'exposerait a ce danger; ce serait folie.
+
+Mieux valait encore le laisser penetrer jusqu'a elle dans le chateau,
+malgre sa repulsion et son degout. Au moins, n'y serait-elle pas seule
+et sans secours.
+
+Ce lui fut un soulagement de s'etre arretee a cela.
+
+Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se
+defendrait, mais au moins elle n'etait plus dans l'irresolution.
+
+Quand elle entra dans la bibliotheque, elle trouva son mari au travail,
+et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.
+
+Tendrement il l'embrassa.
+
+Mais il la connaissait trop bien, ils etaient trop intimement, trop
+profondement lies l'un a l'autre pour qu'il ne sentit pas dans cette
+etreinte qu'elle etait troublee.
+
+--Tu as eprouve une contrariete, dit-il en la regardant.
+
+--Pas d'autre que celle de n'etre pas restee pres de toi.
+
+--J'ai travaille quand meme; malgre tout, je crois que demain tu seras
+contente.
+
+Ainsi qu'il avait ete convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait
+le lendemain a la seance de la Chambre.
+
+--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?
+
+--Certainement.
+
+Elle se debarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son
+petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table.
+Alors il commenca, les yeux fixes sur elle; mais il n'alla pas loin:
+
+--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandat en
+s'arretant.
+
+--Je ne trouve pas cela du tout.
+
+--Tu as l'air de ne pas me suivre.
+
+--Mon air te trompe.
+
+Elle etait au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'a
+certains moments sa volonte lui echappait; alors son regard trahissait
+sa preoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite
+il s'apercevait de ce desaccord.
+
+Il fallait qu'elle s'appliquat! n'en aurait-elle pas la force, faible
+coeur qu'elle etait?
+
+--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.
+
+--Si tu trouves cela mauvais ou a cote, dis-le franchement, je t'en
+prie.
+
+--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette
+idee?
+
+Il reprit.
+
+Ce fut elle a son tour qui ne le quitta pas des yeux.
+
+De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle
+murmurait:
+
+--Bien, tres bien.
+
+--N'est-ce pas?
+
+Alors il s'echauffa, et de l'analyse toute seche de son discours,
+il passa peu a peu a des developpement sous lesquels se sentait le
+mouvement oratoire.
+
+A le suivre ainsi, elle se laissa prendre a ce qu'il disait et a oublier
+sa propre situation, suspendue qu'elle etait aux levres et aux yeux de
+son mari, completant par la pensee les effets qu'il laissait de cote.
+
+Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait
+toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux,
+et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penche
+sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout a coup il s'arreta et
+se mettant a sourire:
+
+--Mais c'est une vraie repetition, dit-il.
+
+Elle se jeta a son cou, dans un mouvement passionne:
+
+--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'ecria-telle en le serrant dans ses
+bras.
+
+--Alors c'est bien?
+
+--C'est superbe.
+
+--Vraiment?
+
+--Vas-tu douter de moi, maintenant?
+
+--Non, chere femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras
+demain la force que m'aura donnee ton appui d'aujourd'hui. Il me
+semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'etais pas la, je ne
+pouvais pas te consulter et ne savais que penser.
+
+Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour
+ne pas aller le lendemain a la Chambre. Quoi inventer? Quel pretexte
+trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptat sans
+s'inquieter, sans se peiner?
+
+Ce fut a chercher ce pretexte que sa soiree se passa, et partout, au
+diner, a la promenade qui le suivit, elle porta, malgre ses efforts,
+une preoccupation evidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
+qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se
+trahissait, elle se jetait dans une gaite factice, dont bien vite elle
+avait honte, et qu'elle cherchait aussitot a racheter par un elan de
+tendresse sincere.
+
+Jamais il ne l'avait vue dans cet etat, elle qui d'ordinaire etait si
+bien equilibree, d'une humeur si douce, si juste, si calme.
+
+Il n'osait pas l'interroger, et meme, il n'osait pas l'observer de peur
+qu'elle se tourmentat.
+
+Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication;
+elle etait souffrante, nerveuse: peut-etre ce rapide voyage a Paris
+l'avait-il fatiguee.
+
+Alors il s'appliqua a la distraire, en ayant soin de ne pas laisser
+deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'etait habituellement.
+
+La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans
+bruit, ecouter derriere la portiere qui separait leurs chambres si elle
+dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et
+respirait d'une facon irreguliere.
+
+Le matin, l'inquietude l'emporta sur la reserve, et il ne put pas
+s'empecher de l'interroger; mais elle se defendit: elle n'avait rien;
+peut-etre etait-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps
+orageux.
+
+Alors il lui proposa de ne pas venir a Paris: son discours, elle le
+connaissait, et il le dirait peut-etre beaucoup moins bien a la Chambre
+qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps
+orageux, l'atmosphere des tribunes serait etouffante, comme le voyage a
+Paris serait penible dans la chaleur du midi.
+
+Elle fut grandement soulagee de le voir ainsi venir au devant d'elle, et
+ne se defendit tout juste, que ce qu'il fallait.
+
+--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais a une condition.
+
+--Toutes celles que tu voudras.
+
+--Reviens aussitot que ta presence ne sera plus indispensable a la
+Chambre.
+
+--Je te le promets.
+
+--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta presence, de ton amour.
+
+--Veux-tu que je n'aille pas a la Chambre?
+
+--Y penses tu?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Et ton discours?
+
+--Un discours a-t-il jamais change un vote?
+
+--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est
+perdu si l'honneur est sauf.
+
+Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne
+l'avait embrasse avec l'ardeur passionnee qu'elle mit dans son etreinte,
+lorsqu'il se separa d'elle pour monter en voiture.
+
+--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.
+
+--Aussitot, aussi vite que possible.
+
+
+
+III
+
+Si Nicetas restait a la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes apres
+l'heure qu'il avait fixee, il pouvait arriver au chateau vers quatre
+heures; c'etait donc a ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il
+venait.
+
+Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'esperance
+dans cette pensee que, par cela seul qu'elle n'avait pas ete a son
+rendez-vous, il renoncerait a la voir; mais enfin, elle se disait que
+cela etait possible: ce refus d'obeir a son injonction l'aurait fait
+reflechir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait
+a Paris.
+
+Cependant elle se prepara a le recevoir, si malgre tout il venait,
+et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre
+se trouvait en communication directe avec le vestibule ou se tenait
+toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne
+pouvait pas arriver distincte a ce vestibule, mais en l'elevant il y
+avait certitude qu'elle serait entendue.
+
+Elle avait pris un livre pour tacher de ne pas penser, mais ses efforts
+pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun resultat, elle ne
+savait pas meme ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes
+noires, son esprit etait a la Mare aux Joncs.
+
+Trois heures avaient sonne, puis le quart, puis la demie; incapable
+de rester en place, elle se levait a chaque instant pour aller a une
+fenetre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'a la loge du
+concierge.
+
+Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des levres
+lorsque la cloche qui annoncait l'arrivee d'un visiteur sonna.
+
+Elle alla vivement a la fenetre, les jambes tremblantes, et sans se
+montrer, derriere un rideau, elle regarda: dans la facon dont il se
+presenterait, elle verrait peut-etre ce qu'allait etre cette entrevue,
+ce qu'elle avait a craindre ou a esperer.
+
+Mais elle s'etait trompee en croyant que c'etait lui: l'homme qui
+traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, etait bien
+de grande taille, mais il etait gras ou plutot bouffi de visage comme de
+corps, les cheveux etaient courts, les joues et le menton rases; enfin
+le vetement use, compose d'un pantalon noir, d'un veston jaunatre et
+d'un chapeau melon, annoncait surement quelque pauvre diable qui venait
+demander un secours.
+
+Cependant le pauvre diable etait arrive au perron et, a la porte du
+vestibule, il avait trouve Auguste de service ce jour-la.
+
+--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste
+americain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas ete a
+Paris, je ne peux pas vous montrer le chateau.
+
+--Je lui ai ecrit, veuillez lui remettre cette lettre.
+
+Et sans paraitre le moins du monde embarrasse, Nicetas lui tendit un
+petit billet qu'il venait d'ecrire a l'auberge du Chateau.
+
+--Mais je ne sais...
+
+--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.
+
+Quand Ghislaine vit sur ce billet la meme ecriture que celle de la
+demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il ecrivait au lieu de venir,
+c'est qu'il n'osait pas se presenter; et a la pensee de ne pas le
+voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable etait un
+commissionnaire.
+
+Elle avait ouvert le billet.
+
+"Je pense que vous ne m'obligerez pas a forcer votre porte; donnez donc
+l'ordre que je sois admis pres de vous.
+
+"NICETAS."
+
+C'etait lui. Elle eut une seconde d'aneantissement; lui, ce pauvre
+diable; arrive a ce point de misere et de cynisme, de quoi ne serait-il
+pas capable!
+
+Cependant, le plateau a la main, le valet attendait devant elle, la
+regardant a la derobee, en se demandant quelle pouvait etre la cause de
+ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprime que le
+calme et la serenite.
+
+Il fallait qu'elle se contint et prit un parti:
+
+--Faites entrer, dit-elle.
+
+Et pendant le court espace de temps que le valet mettait a traverser les
+deux salons, elle tacha de se donner une contenance.
+
+Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:
+
+--Vous ne quitterez pas le vestibule.
+
+Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais
+elle n'etait pas en situation de s'arreter devant une consideration
+de ce genre: avant tout elle devait assurer sa securite; comment se
+defendre si elle etait paralysee par la peur d'une surprise?
+
+Ce fut lentement que Nicetas traversa les deux salons pour venir jusqu'a
+elle.
+
+Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien change, vieilli,
+ravage!
+
+Lorsqu'il fut a quelques pas, elle l'arreta d'un mot:
+
+--Que voulez-vous monsieur?
+
+--Je vous l'ai ecrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.
+
+--C'est de la jeune fille elevee chez notre garde que vous parlez?
+
+--Precisement.
+
+Il prit une chaise et s'assit:
+
+--D'elle-meme.
+
+--Par quelle combinaison etes-vous arrive a trouver que cet enfant est
+votre fille?
+
+--Et la votre. Cela serait bien long a raconter; mais un mot suffit;
+c'est vous-meme qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la
+votre.
+
+--Moi!
+
+--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait
+prendre toutes sortes de precautions qu'on croyait habiles pour echapper
+a cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce
+que si cette enfant ne vous etait rien et ne m'etait rien vous m'auriez
+recu apres la lettre que je vous ai ecrite et aussi apres ce qui s'est
+passe entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
+les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgre vous en
+rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui
+emportait tout: repulsion, mepris, horreur, haine; et cette raison se
+trouve dans l'interet que vous portez a cette enfant: vous avez peur
+pour elle; vous voulez la defendre.
+
+Il s'arreta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant
+devant lui, il eut lieu d'etre satisfait: elle etait atterree.
+
+Il continua:
+
+--L'ordre de m'introduire pres de vous etait un aveu; et si j'avais eu
+besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutat a toutes celles que j'ai deja pu
+reunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en
+avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pieces necessaires pour
+affirmer mes droits sur ma fille.
+
+--Et ces pieces? demanda-t-elle en essayant de se defendre.
+
+--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espere que nous n'en
+viendrons pas a cette extremite. En effet, je n'ai qu'un but: assurer
+l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous
+associer a moi.
+
+--Cet avenir a ete assure
+
+--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je
+l'avoue, surpris que vous consideriez l'avenir d'un enfant assure par la
+donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la
+vie d'un enfant...
+
+Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.
+
+--... Il y a l'education, il y a les sentiments qui dirigent cette
+education, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le
+milieu dans lequel l'enfant est eleve. Si Claude a la fortune, a-t-elle
+cette education dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
+Est-elle dans un milieu digne d'elle? Elevee chez le garde, ayant
+pour camarades, pour freres et soeurs des enfants grossiers, de vrais
+paysans...
+
+--Elle devait entrer au couvent. C'est le medecin qui a ordonne qu'elle
+vive en paysanne.
+
+--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de
+garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une
+fille de onze ans, la feriez-vous elever par un garde, sous pretexte que
+les medecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh
+bien! pour n'etre pas nee de votre mariage, Claude n'en est pas moins
+votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le
+rappeler. Pour mon malheur, je sais par experience ce que c'est que
+d'etre eleve dans une maison etrangere; je ne veux pas que ma fille
+souffre ce qu'a souffert son pere, et que l'absence d'une direction
+affectueuse, ferme et douce a la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de
+moi.
+
+Ghislaine ecoutait stupefaite: etait-il possible que ce langage fut
+sincere; c'etait lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignite, de
+fierte! Ou voulait-il en venir? Qui se cachait derriere cet etalage de
+tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas?
+Son premier mouvement avait ete de repondre lorsqu'il avait invoque
+l'affection maternelle; mais n'etait-ce pas la un piege dans lequel elle
+ne devait pas tomber, un autre aveu plus precis que ceux sur lesquels il
+s'appuyait deja? Ne serait-ce pas se defendre d'ailleurs?
+
+--Enfin, que demandez-vous? dit-elle.
+
+--C'est bien simple, repondit-il. Ou Claude occupera pres de vous, dans
+votre maison, la place a laquelle elle a droit par sa naissance, ou je
+la prends pres de moi.
+
+--Vous la prenez!
+
+Ce cri qui lui avait echappe la trahissait par l'intensite de son emoi;
+elle voulut l'attenuer en l'expliquant:
+
+--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui
+vous n'avez jamais rien ete?
+
+--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.
+
+--C'est impossible.
+
+--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances
+juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et meme tres
+facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle etait votre
+intention, il faudrait que vous eussiez un etat-civil en regle a
+m'opposer, avec indication du pere et de la mere; et je ne crois pas que
+ce soit votre cas; les precautions que vous avez prises pour cacher la
+naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
+vous n'avez qu'a produire cet acte de naissance, et je me reconnais
+battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?
+
+Il attendit un moment, et comme elle ne repondait pas, il poursuivit:
+
+--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je
+l'espere, heureuse par les soins et la tendresse de sa mere. Pres de
+moi, elle n'est associee qu'a une vie de travail et de lutte, mais
+elle est aimee, passionnement aimee par un pere qui n'a pas d'autre
+affection; sous une tendre direction son coeur se forme en meme temps
+que son esprit; et comme elle est la legataire de M. de Chambrais, elle
+ne souffre pas de ma pauvrete.
+
+A ce mot elle l'interrompit:
+
+--Vous avez ete mal renseigne.
+
+--Elle n'est pas legataire de M. de Chambrais?
+
+--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensee de prevoyance dont je n'ai
+compris toute la sagesse qu'a l'instant meme, a mis une condition a son
+legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'a sa majorite ou a
+son mariage.
+
+Si Nicetas fut touche, il ne fut pas trop surpris puisque c'etait la
+realisation de ce que Caffie avait prevu; decidement il etait le malin
+qu'il avait dit, le vieux crocodile.
+
+--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son
+pere comme son pere travaillera pour elle; a deux on est fort; je l'ai
+entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse
+extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente
+musicienne. Dans cinq ans elle sera en etat de donner des lecons, et
+par consequent de seize a vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
+d'elle. Vous voyez donc qu'alors meme que je n'obeirais pas a un
+sentiment d'affection paternelle et a la voix du devoir, j'aurais tout
+interet a prendre Claude avec moi et a la reconnaitre pour ma fille: a
+seize ans, elle gagnera sa vie largement; a vingt et un ans, elle jouira
+de sa fortune; enfin si la fatalite et l'injuste Providence qui n'ont
+cesse de me poursuivre me l'enlevaient, j'heriterais d'elle.
+
+--Est-ce donc la votre calcul? s'ecria-t-elle avec horreur.
+
+--Il est vrai qu'il y a des peres qui font mourir leurs enfants pour en
+heriter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du
+sort, je ne suis pas cependant un de ces peres, et la preuve c'est que
+je suis pret a renoncer a tous les avantages qu'il y aurait pour moi a
+reconnaitre Claude, avantages moraux aussi bien que materiels,--si
+vous vous engagez a la prendre pres de vous dans cette maison, et a la
+traiter comme votre fille.
+
+--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariee.
+
+--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose a son mari; je
+serais vraiment surpris si vous me disiez que le votre n'appartient pas
+a la categorie de ceux qui acceptent tout.
+
+Sur ce mot, il se leva: il la voyait eperdue, affolee; c'etait
+assez pour le succes de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que
+l'affaiblir s'il le repetait ou le laissait discuter; au point ou les
+choses en etaient arrivees, la reflexion en ferait plus que lui.
+
+--Je vous reverrai apres-demain, dit-il, a la meme heure, d'ici vous
+aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous
+pourrez alors me faire part de la resolution a laquelle vous vous
+arretez. Bien entendu, si M. le comte d'Unieres etait au chateau, je
+remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tete-a-tete.
+
+Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arreter aussitot.
+
+--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'a vous, ce
+serait une reponse negative a mon desir de vous voir prendre Claude;
+alors je la reconnaitrais.
+
+
+
+IV
+
+Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait ete frappee d'un mot prononce
+de facon, au moins lui semblait-il ainsi, a s'imposer a l'attention;
+c'etait celui qui se rapportait aux avantages resultant pour lui de la
+reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existe, il
+n'aurait donc pas pense a cette reconnaissance, et il n'eut jamais
+reclame sa paternite si sa fille n'avait pas ete l'heritiere de M. de
+Chambrais.
+
+Donc, il etait homme d'argent et il n'y avait a cela rien que de naturel
+dans la misere qui paraissait etre la sienne; c'etait par besoin
+d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il
+ne s'etait jamais preoccupe; par besoin d'argent qu'il cherchait a
+exploiter sa paternite; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menacait:
+
+--Prenez l'enfant ou je la reconnais.
+
+Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement a ce que Claude
+sortit d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre
+objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.
+
+Arrivee a ce point, Ghislaine respira; jusque-la elle avait eu le coeur
+serre par l'angoisse comme si sa fille etait en danger de mort, sans
+qu'elle put rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
+semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la defendre:
+c'etait une lutte dans laquelle elle ne restait pas desarmee.
+
+Cette esperance la releva, et bien qu'elle ne put pas prevoir ce que
+serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger
+n'etait pas immediat; elle avait un certain temps devant elle pour
+aviser, pour chercher.
+
+Quand le comte rentra, elle etait assez maitresse de sa volonte pour
+l'accueillir comme a l'ordinaire et le questionner.
+
+--Comment avait-il parle?
+
+Il lui raconta la seance et elle l'ecouta sans donner des signes trop
+manifestes de distraction ou de preoccupation; comme il disait qu'il
+serait sans doute oblige de reprendre la parole le lendemain, elle
+manifesta le desir de l'accompagner.
+
+--Te sens-tu en etat de venir demain a Paris?
+
+--Oh! certainement.
+
+--Alors tu es tout a fait bien?
+
+--Tout a fait.
+
+--Tant pis.
+
+--Comment tant pis?
+
+Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:
+
+--Une idee qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser a mon
+discours, j'etais avec toi et me disais que ce malaise pourrait etre un
+indice heureux.
+
+--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.
+
+--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'esperer! Tu as trente ans,
+j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la premiere fois qu'en te voyant
+indisposee je me suis rejoui. Sais-tu que j'ai etudie les signes
+caracteristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles,
+signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais
+peut etre autant que bien des medecins? Enfin ce malaise n'a pas
+persiste.
+
+--Pas du tout; et je suis sure que rien ne m'empechera d'aller demain
+a Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses
+indispensables. Quand dois-tu parler?
+
+--Si je parle, ce sera au commencement de la seance.
+
+--Eh bien! apres ton discours, je quitterai la Chambre, de maniere a ne
+pas te faire attendre pour revenir ici.
+
+Les choses s'arrangerent ainsi, elle assista a la premiere partie de la
+seance, puis, quand le comte eut parle, elle quitta la tribune et revint
+rue Monsieur.
+
+Par son contrat de mariage, il avait ete stipule qu'elle toucherait une
+pension pour ses besoins personnels; mais dans l'etroite intimite ou
+elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait ete observee:
+tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et
+d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs
+besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une depense, ou,
+s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte apres qu'elle etait
+faite.
+
+Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu
+importante sans en parler a son mari; aussi n'etait-ce point de cette
+facon qu'elle esperait se procurer l'argent necessaire au rachat de
+Claude.
+
+Ce n'etait point seulement dans leur chateau et leur hotel que les
+princes de Chambrais avaient toujours pieusement conserve ce qu'ils
+avaient recu de leurs peres; pour les meubles, pour les bijoux, il en
+avait ete de meme, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait
+disparaitre dans une piece reculee, ou l'on serrait dans des armoires
+ce qui etait par trop antiquaille sans etre ancien, mais on ne s'en
+debarrassait point: les greniers etaient bondes de meubles rococo, et
+il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au
+style Louis-Philippe.
+
+C'est ainsi que Ghislaine possedait quelques bijoux de prix par la
+valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables:
+jamais elle ne les avait portes. Places dans des ecrins, ils etaient
+conserves dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas
+ouvert: ils etaient la, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux
+de la famille, et comme il avait une parfaite indifference pour les
+pierreries, il ne s'en inquietait pas autrement; ce ne serait pas lui
+assurement qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure,
+puisqu'il ne les connaissait meme pas.
+
+Obligee de trouver instantanement une forte somme, c'etait sur la vente
+de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.
+
+C'etait la une cruelle extremite, et a la pensee d'entrer dans
+un magasin, elle, la comtesse d'Unieres, pour vendre des pierres
+precieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le
+choix des moyens, et coute que coute, il fallait qu'elle prit le seul
+qu'elle trouvait, sans se laisser arreter par la honte et par la peur
+des commentaires qu'elle allait provoquer.
+
+Rentree chez elle, elle ouvrit le coffret ou etaient serres ces bijoux,
+et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-a-dire ceux qui,
+par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arreta a une
+broche en rubis et en diamants, a un noeud avec deux glands et a un
+bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait
+trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la
+preciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fut au-dessous de
+ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.
+
+Puis, tassant le tout dans un journal, de maniere a n'avoir pas a porter
+un trop gros paquet, ce qui eut provoque l'attention, elle remonta en
+voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
+de la rue de la Paix, a qui elle avait plus d'une fois achete des
+bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir
+convenablement. Sans doute elle eut prefere s'adresser a des marchands
+qui ne l'eussent pas connue; mais, a ces marchands, elle aurait du
+donner son nom pour qu'on la payat, et dans ces conditions mieux valait
+encore avoir affaire a Marche et Chabert, qui avaient une reputation
+d'honnetete.
+
+Quand sa voiture s'arreta devant le magasin, un commis, qui avait
+reconnu la livree, se hata de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre
+prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.
+
+Elle demanda a parler a l'un des maitres de la maison, et presque
+aussitot M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empresse de
+se mettre a la disposition de sa noble cliente; comme c'etait en
+particulier qu'elle desirait l'entretenir, il la fit passer dans son
+cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa
+demande.
+
+Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle desirait
+vendre des pierreries qui ne lui servaient a rien.
+
+Le bijoutier examina ces pierreries et declara qu'il etait pret a les
+acheter.
+
+--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont
+d'un autre age.
+
+--C'est ce qui me decide a m'en debarrasser.
+
+--Quand on possede des diamants et un collier de perles comme madame la
+comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.
+
+Il etait trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la
+comtesse d'Unieres ne se resigne a une pareille demarche que sous le
+coup d'un imperieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain
+temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il a Ghislaine
+de lui verser immediatement cinquante mille francs; plus tard il
+completerait la somme; puis, reflechissant qu'une grosse liasse de
+billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un cheque sur la banque.
+
+L'affaire ainsi arrangee, il n'ajouta qu'un mot:
+
+--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?
+
+--Je viendrai.
+
+
+
+V
+
+Quelle somme etait-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite?
+Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire
+des appetits?
+
+C'etait ce que Ghislaine se demandait, se trouvant a l'egard de l'argent
+dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours ete riches, connaissent mal
+sa valeur.
+
+Que representaient cinquante mille francs pour Nicetas?
+
+Au temps ou il donnait des lecons et ou il gagnait quatre cents francs
+par mois pour venir deux jours par semaine a Chambrais, ils eussent ete
+certainement une fortune pour lui, le paiement de dix annees de travail.
+
+Mais maintenant?
+
+A la verite, si l'on s'en tenait a l'apparence, et a la tenue, on
+pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore,
+puisqu'ils le tireraient de la misere.
+
+Mais etait-il l'homme du temps des lecons, et ces douze annees de misere
+ne lui avaient-elles pas donne d'autres besoins et d'autres exigences?
+
+De meme qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour,
+de meme elle ne l'avait pas retrouve en l'entendant parler: dans sa voix
+il y avait une durete, dans son regard une brutalite, et dans toute
+sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'etait pas reste l'homme
+d'autrefois.
+
+Quelles etaient les pretentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les
+avait-il etablies? Car plus elle reflechissait a leur entrevue, plus
+elle se confirmait dans l'idee qu'il avait joue une comedie dont le
+denouement devait etre l'offre d'une somme d'argent.
+
+Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!
+
+C'etait un marche, et elle se sentait bien inexperimentee, bien faible,
+bien maladroite pour le debattre comme il aurait fallu: pour la premiere
+fois de sa vie elle allait avoir a discuter une affaire d'argent, et
+tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysee de
+toutes les manieres, par son inexperience, par sa dignite, par sa
+tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son
+mari.
+
+Etait-il conditions plus facheuses, situation plus terrible? Elle eut
+voulu n'avoir pas a attendre et que tout de suite ce marche vint en
+discussion. Mais le lendemain precisement son mari resta a Chambrais, et
+elle dut veiller a ne pas trahir son anxiete et son angoisse.
+
+Elle y reussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait
+pour lire en elle.
+
+--Comme tu es nerveuse, dit-il a un certain moment.
+
+Elle s'en defendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientot
+la preuve.
+
+--Tu sais que je persiste dans mon idee.
+
+--Quelle idee?
+
+--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspiree. Evidemment, il se
+passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle
+est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
+changement est certain: tu n'es pas dans ton etat ordinaire. Alors,
+comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le
+sens que je desire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
+ce n'en est pas une d'esperer. La persistance de ton etat nerveux est
+significative.
+
+Apres le diner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller a une
+certaine distance du chateau, voir des poulains dans une prairie, a
+laquelle on n'accedait que par un mauvais chemin charrois.
+
+Comme ils revenaient a la nuit tombante, ils croiserent Nicetas qui
+flanait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher
+dans une meule foin.
+
+Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son
+attention etant attiree par la fixite des regards que Nicetas attachait
+sur lui.
+
+--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rode dans
+le pays? demanda-t-il.
+
+Elle ne repondit pas.
+
+Alors il continua:
+
+--Je l'ai deja vu dimanche a la sortie des vepres; il semble qu'il
+cherche a nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer
+aux ecuries, il faudrait que Francois prit sur lui des renseignements
+serieux: il a bien vilaine tournure.
+
+Et c'etait le pere de Claude; il voulait la prendre pres de lui pour
+qu'elle y trouvat une direction affectueuse, dans un milieu digne
+d'elle!
+
+Apres un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui
+donna encore plus de force pour la journee du lendemain: a tout prix, il
+fallait sauver Claude de ce miserable,--que le comte ne trouvait meme
+pas bon pour ses ecuries.
+
+Quant a trois heures quarante cinq minutes Nicetas, annonce par le coup
+de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui
+etait encore de service ce jour-la.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.
+
+--Vous voyez; votre maitresse m'a promis de repondre aujourd'hui a mes
+questions, et je viens chercher ses reponses: nous collaborons: c'est
+beaucoup d'honneur pour moi.
+
+--Alors, vous n'avez qu'a lui demander l'autorisation de visiter le
+chateau, elle ne pourra pas vous le refuser.
+
+--C'est une idee; mais maintenant le chateau m'interesse moins.
+
+Il trouva Ghislaine dans le meme salon et a la meme place que la
+premiere fois.
+
+--Cet empressement a me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et
+j'espere que nous nous entendrons.
+
+--Vous vous trompez.
+
+--Ah!
+
+--Au moins quant a la condition que vous pretendez m'imposer.
+
+--Mais il y a deux conditions que je pretends vous imposer: ou vous
+prenez Claude, ou je la prends moi-meme.
+
+--Cela est egalement impossible.
+
+--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas
+prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empecher de la prendre, moi;
+ne suis-je pas son pere?
+
+--Et qu'en feriez-vous?
+
+--Une honnete fille, une fille tendrement aimee.
+
+--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.
+
+--Oh! ne vous genez pas, et dans un entretien de l'importance de
+celui-ci, qui met tant d'interets en jeu, l'avenir de votre fille, votre
+honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
+cote; ce n'est ni le lieu, ni le moment.
+
+--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une heritiere
+jouissant des maintenant de ses revenus, vous pouviez penser a la
+prendre.
+
+--C'est-a-dire que je speculais sur ma paternite, n'est-ce pas? Dites-le
+donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en
+realite, rien n'est pour me blesser.
+
+Malgre la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas "ne pas se
+gener" comme il disait, ni pousser les choses aux extremes.
+
+--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner
+une existence large, en meme temps que vous vous la donniez a vous-meme.
+Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous
+puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car
+dans la realite son conseil de famille la defendrait, et la justice
+ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que
+feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages materiels
+retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour
+vous, non une source de produit.
+
+--Ou voulez-vous en venir?
+
+--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages precisement a ne pas
+prendre Claude, a ne pas vous occuper d'elle, a m'abandonner ce soin
+ainsi qu'a son conseil de famille, enfin a la laisser, aussitot que sa
+sante le permettra, entrer au couvent, ou elle recevra une education
+convenable, et d'ou elle sortira pour se marier.
+
+--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air etonne, et ne vois pas
+ou seraient ces avantages.
+
+Elle avait place le cheque de Marche et Chabert sous un livre, a portee
+de sa main; elle souleva le livre, et tirant le cheque, elle le lui
+tendit:
+
+--Dans ceci.
+
+Il prit le cheque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais des
+qu'il eut jete les yeux dessus, son visage se contracta.
+
+--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.
+
+--Vous m'avez offert un marche, je vous en offre un autre.
+
+--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du
+sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du
+sang de son pere, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant
+pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de
+faire une enquete dans le pays, et de connaitre ainsi le chiffre precis
+de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple
+pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?
+
+--On ne vend que ce qu'on possede, et de ces quinze cents mille francs
+vous ne toucherez jamais un centime.
+
+--C'est a voir, et vous prejugez le resultat d'un proces que vous avez
+tout interet a ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en
+prie, faites entrer cet interet en compte dans vos calculs; il serait
+imprudent de le negliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une
+vraie derision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?
+
+Ainsi elle ne s'etait pas trompee, il consentait, comme elle l'avait
+pressenti, a renoncer a Claude et a la vendre; la contestation
+maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque degout
+qu'elle en eut, il fallait qu'elle entrat dans un marchandage.
+
+Il examinait le cheque.
+
+--Votre offre est d'autant moins serieuse, reprit-il, que ce cheque
+dit lui-meme que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une
+proposition plus convenable. Pour voir d'ou proviennent ces cinquante
+mille francs il n'y a qu'a regarder le cheque; evidemment, vous ne les
+avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas
+empruntes. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate
+simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez
+cherche dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cesse de vous plaire, et
+vous les avez vendus a Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la
+Paix qui vous les ont payes avec ce cheque sur la Banque: voila leur nom
+imprime et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu
+assez.
+
+Il fit une pause pour jouir de l'effet d'etonnement qu'il avait produit.
+
+--Parlons net, reprit-il bientot, et ayons l'un et l'autre une egale
+franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases echappatoires pour ne
+pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce a quoi
+vous etes parvenue jusqu'a present, j'en conviens, mais ce qui a du bien
+vous gener; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais
+compte sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour elever
+ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que
+l'enfant ne trouverait pas aupres de moi l'existence que je voulais lui
+faire. Dans son interet donc, il est mieux qu'elle aille au couvent,
+mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela meme a tous les
+droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand
+elle sera majeure, ou sur son heritage si elle venait a mourir; et cette
+renonciation, je l'estime a trois cent mille francs. J'accepte ce cheque
+comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent
+cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.
+
+--Et ou voulez-vous que je les prenne? s'ecria-t-elle.
+
+--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit
+jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous
+demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
+cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me creer
+une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le pere de votre
+enfant cesse d'etre le miserable que vous voyez devant vous? Comme il
+pourrait etre dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous
+attendrai ou vous voudrez, dans une eglise, chez votre medecin,
+votre dentiste, votre couturiere, tous endroits a souhait pour des
+rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit a trois
+heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des
+pas perdus.
+
+
+
+VI
+
+Ce qui rendait la situation de Ghislaine desesperee, c'est qu'elle
+n'avait personne a qui s'ouvrir, de qui elle put attendre conseils et
+secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sur a l'avance qu'il ne
+trouverait pas un homme devant lui pour l'arreter; c'etait a une femme
+qu'il avait affaire, en femme il la traitait.
+
+Vendez ou empruntez.
+
+Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressat a quelqu'un; a qui? De
+gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait
+toujours ete pour elle d'une deference parfaite; toutes les fois qu'il
+lui avait fait signer un acte, il semblait que c'etait une faveur
+qu'il lui reclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent
+cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une
+confession; elle serait morte de honte.
+
+D'ailleurs, alors meme qu'elle se resignerait a cette confession,
+qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fut au courant des choses de la loi,
+elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance
+de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurement l'objection
+que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, proces pour
+lui resister, etaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle
+n'eut pu se procurer cette somme qu'aupres d'un parent ou d'un ami; et
+elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service.
+Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une
+etroite intimite avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a
+peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.
+
+Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de
+nouveau des bijoux.
+
+Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer
+cinquante mille francs, elle s'etait imaginee, sans rien preciser
+d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte.
+Certes, elle ne doutait pas de l'honnetete de Marche et Chabert, qui
+surement les avaient estimes a leur prix marchand, mais elle doutait
+de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant tres bien que les
+pierreries comme toutes choses subissent des depreciations. Combien
+tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on
+remarquat leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs
+peut-etre. Et de cette somme a celle qu'il exigeait il y avait loin, si
+loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui etre d'aucune utilite.
+
+A la verite, son ecrin ne se composait pas que de ces respectables
+antiquailles; il comprenait des bracelets, une riviere, des croissants,
+un diademe, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son
+mari lui avait donnes, ainsi que le fameux collier de perles et les
+diamants de sa mere; mais ceux-la elle ne pouvait pas les vendre; les
+uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les
+employer a la rancon de sa fille; les autres, parce qu'ils etaient des
+souvenirs.
+
+Et cependant, puisqu'elle etait contrainte a une nouvelle vente, c'etait
+de ces souvenirs qu'elle devait se separer; l'hesitation n'etait
+possible que pour le choix.
+
+Apres avoir balance le pour et le contre, elle se decida pour le collier
+de perles; avec lui, au moins, elle etait certaine d'obtenir la somme
+dont elle avait besoin, puisqu'il avait ete estime a quatre cent mille
+francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et
+Chabert.
+
+En effet, il ne pouvait pas etre question de vendre ce fameux collier,
+car si le comte etait d'une indifference complete pour tous les bijoux,
+il ne laisserait pas disparaitre celui-la sans s'en apercevoir. Ce qu'il
+fallait, c'etait faire mettre des perles fausses a la place des vraies
+et vendre celles-ci. Dans l'ecrin ou il resterait desormais enferme, on
+ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte
+seul. Et encore etait-il possible qu'il ne le regardat plus jamais.
+
+Pour vendre ses bijoux elle avait ete tout droit chez Marche et Chabert
+qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait a qui
+les commander. Cependant, comme elle avait achete des parures de jais
+pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne
+se chargeait pas de ce travail, on lui dirait a qui elle pouvait
+s'adresser. Le lendemain meme elle s'en alla en voiture de place au
+boulevard des Italiens, et se faisant descendre a la Chaussee d'Antin,
+elle entra dans un magasin ou, a cote du jais et du grenat, se
+trouvaient exposees des pierreries et des perles fausses.
+
+Bien qu'elle eut prepare ses premieres paroles, elle eprouva un moment
+d'hesitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui
+elle etait, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait
+pas ne pas s'etonner de sa commande et ne pas chercher a deviner ce qui
+se cachait derriere.
+
+Enfin elle se decida:
+
+--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le
+composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux
+yeux?
+
+--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver a une imitation si
+parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.
+
+Ouvrant un tiroir, le bijoutier etala sur une vitrine une poignee de
+perles:
+
+--Voyez vous-meme.
+
+Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux,
+chatoyant, satine des vraies, mais enfin l'imitation etait suffisante
+pour qu'elle s'en contentat.
+
+--Ou est le collier? demanda le bijoutier.
+
+--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que
+possible, meme nombre, il y en a quatre cents...
+
+Le bijoutier eut un sourire de surprise.
+
+--... Meme grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher
+ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boite.
+
+Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de
+la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se
+laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il declara que
+la copie serait digne du modele.
+
+--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez
+pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans
+le monde de madame, j'en suis sur, vous pourrez porter votre collier
+avec pleine securite.
+
+--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.
+
+--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen a la portee
+de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses
+n'ayant pas la solidite des vraies.
+
+On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que
+six; le samedi, a trois heures precises, il fallait qu'on le lui livrat.
+
+Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux
+dans son ecrin, et dans une boite les perles vraies. Le bijoutier aurait
+voulu qu'elle admirat longuement "son oeuvre d'art"; mais elle n'en
+avait pas le temps; apres avoir jete un rapide coup d'oeil au collier,
+compte les perles vraies et paye sa facture, qu'on avait eu la
+delicatesse de preparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit
+conduire a la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge
+marquait trois heures vingt-huit minutes.
+
+Elle chercha autour d'elle et ne l'apercut pas. Comme ce n'etait pas une
+heure de depart, la salle etait presque deserte; seuls quelques paysans
+arrives longtemps a l'avance etaient assis sur des bancs, leurs paniers
+et leurs paquets devant eux.
+
+Ne sachant que faire, elle se mit a lire une affiche machinalement:
+tournee contre la muraille, elle ne cedait point a la tentation de jeter
+ca et la des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.
+
+Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'aprete lui
+donnerait de l'empressement.
+
+Comme elle passait d'une affiche a une autre, elle crut voir que de loin
+quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en
+rien, par sa tenue, au miserable que deux fois elle avait recu, et dont
+le debraille s'etait imprime dans ses yeux de facon a ce qu'elle ne
+l'oubliat jamais: c'etait un gentleman de tournure elegante, la toilette
+soignee: bottines a guetres mastic, pantalon quadrille noir et blanc,
+gilet blanc, jaquette a carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains
+gantees de chevreau clair, un jonc a pomme de lapis.
+
+Et pourtant, c'etait sa taille elevee; quand il se fut rapproche, le
+doute n'etait plus possible: elle ne l'avait pas reconnu deguenille, et
+maintenant elle ne le reconnaissait pas elegant.
+
+Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:
+
+--Oserai-je vous offrir mon bras?
+
+Elle eut un mouvement de repulsion.
+
+--Marchez pres de moi.
+
+Il l'accompagna, le chapeau a la main.
+
+--Je n'ai pas l'argent, dit-elle.
+
+Il mit son chapeau.
+
+--Et alors? dit-il brutalement.
+
+--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier
+pesant plus de six mille grains, qui a ete estime quatre cent mille
+francs; prenez-les et vendez-les vous-meme, ce que je n'ai pu faire;
+vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille
+francs.
+
+--En etes-vous sure?
+
+--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.
+
+--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.
+
+--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'a Paris ou elles sont
+connues.
+
+--Vos desirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre
+mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associes?
+
+Elle lui tendait la boite; il fit mine de ne pas la prendre:
+
+--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah!
+madame, aimez-la bien.
+
+Il prit la boite, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.
+
+
+
+VII
+
+Le calme avait succede aux angoisses desesperees qui avaient bouleverse
+Ghislaine pendant les quelques jours ou elle etait restee sous le coup
+des exigences de Nicetas.
+
+Certes, ce calme ne ressemblait en rien a l'heureuse serenite des annees
+qui avaient precede cet orage, mais elle respirait; si tout danger
+n'etait pas a jamais ecarte, il etait au moins ajourne.
+
+Etait-il deraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner a l'etranger
+et y rester? Puisqu'il avait passe onze ans sans revenir a Paris,
+c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'etait pas sans
+intention qu'elle lui avait demande de ne pas vendre les perles du
+collier a Paris; et si tout d'abord il y avait la une raison de
+prudence, il y en avait une aussi d'esperance: une fois a Londres, a
+Vienne, ou a New York, il pouvait tres bien ne pas penser a rentrer a
+Paris.
+
+Cependant, comme c'eut ete folie de s'endormir dans cette esperance qui
+ne reposait sur rien de precis, elle voulut prendre quelques precautions
+contre un retour possible et une nouvelle attaque.
+
+Pour elle, il n'etait que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme
+elle avait ete une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa
+fantaisie, elle le serait toujours.
+
+Mais pour Claude, il en etait autrement, et si apres avoir agi contre
+la mere, il trouvait de son interet de se tourner contre l'enfant, il
+fallait qu'a ce moment celle-ci fut en surete.
+
+Pour cela, le mieux etait de la mettre au couvent; s'il voulait tenter
+quelque chose, ou la chercherait-il quand les portes d'un couvent se
+seraient refermees sur elle a Paris ou aux environs?
+
+Mais elle ne voulut pas prendre cette resolution sans avoir consulte son
+medecin qu'elle fit venir a Chambrais, pour qu'il examinat Claude de
+nouveau.
+
+Le medecin fut d'avis qu'a la rentree d'octobre elle pourrait travailler
+comme toutes les filles de son age, mais que pour le moment il importait
+qu'elle passat les mois d'ete a la campagne sans faire grand'chose.
+
+--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois
+qu'a l'automne elle sera en etat de supporter la regle et le travail
+d'un internat. Mais a condition cependant que ce ne sera pas a Paris.
+La-dessus ma prescription est formelle: sa bonne sante dans l'avenir
+depend de la vie a la campagne. C'est une absurdite meurtriere de
+maintenir des internats a Paris: lycees ou couvents; et il y a
+longtemps qu'on les aurait transportes aux champs, si dans toute maison
+d'education on ne faisait point passer les convenances des directeurs et
+des professeurs avant l'interet des eleves.
+
+Ce n'etait pas pour ne pas suivre les conseils de son medecin qu'elle
+les avait demandes; il aurait ordonne le couvent que Claude eut tout
+de suite quitte Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'a
+l'automne etait trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle
+n'en fut pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.
+
+En trois mois il ne depenserait pas trois cent mille francs, sans doute,
+et avant qu'il revint a l'assaut--si comme elle le pressentait il devait
+y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
+ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne put pas la
+decouvrir.
+
+Cependant, comme il etait sage de s'entourer de toutes les precautions,
+meme de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda a
+Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser
+sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait
+chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait etre
+accompagnee. Elle n'etait plus une gamine qui peut s'en aller par les
+chemins.
+
+Cela organise de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre
+sa vie ordinaire et etre tranquille.
+
+Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se
+trouva tout a coup menacee precisement par ou elle se croyait le plus en
+surete, c'est-a-dire du cote de son mari.
+
+Pendant l'ete ils vivaient a Chambrais, mais cependant sans que l'hotel
+de la rue Monsieur fut completement ferme; le comte y venait tous les
+jours en allant a la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et,
+jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis,
+notamment des etrangers, pour lesquels une excursion a Chambrais n'eut
+pas ete un agrement; c'etait le moment ou Ghislaine voyait ses parents
+d'Espagne a Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'etait lie
+dans ses voyages.
+
+Au commencement de juillet un diner fut ainsi donne en l'honneur d'une
+infante d'Espagne qui etait venue passer a Paris le mois du Grand Prix,
+et pour se rencontrer avec elle les d'Unieres avaient choisi la fleur
+de leurs amis, l'hotel avait pris son air de gala et les serres de
+Chambrais s'etaient videes dans les appartements et dans le jardin de la
+rue Monsieur.
+
+Quand le comte revint de la Chambre ou il y avait une seance importante,
+il trouva Ghislaine deja habillee et installee dans le grand salon prete
+a recevoir ses invites: ce soir-la, elle avait renoncee a ses habitudes
+de simplicite, et portait une robe de crepe de Chine blanc brode d'or
+qu'elle mettait pour la premiere fois.
+
+A quelques pas d'elle le comte s'arreta pour la regarder, pour
+l'admirer:
+
+--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beaute
+brune; c'est une merveille d'harmonie.
+
+Le premier coup d'oeil avait ete, comme toujours, pour l'admiration,
+mais le second fut pour la critique:
+
+--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicite pour nos
+hotes.
+
+--Oh! en cette saison, repondit-elle surprise de cette observation, la
+premiere de ce genre qu'il se permit depuis dix ans.
+
+--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je
+ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton
+collier de perles qui sur tes epaules, eclaire par les reflets noirs
+de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet
+superbe.
+
+Elle restait interdite.
+
+--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en
+l'examinant.
+
+--Quelles raisons?
+
+--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est serieusement que je te le
+demande; non seulement par egard pour nos invites, mais encore pour mon
+agrement.
+
+Elle pensa a dire que le collier n'etait pas en etat, mais le comte
+prevint cette objection:
+
+--Il est en bon etat, puisque Marche et Chabert ont dernierement repare
+le fermoir.
+
+Toute resistance etait impossible.
+
+--Je vais le mettre, dit-elle.
+
+Elle monta a son cabinet de toilette, soumise a la fatalite.
+
+--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, ou
+s'arretera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres
+serai-je encore entrainee?
+
+Elle se regarda dans la psyche, mais son trouble la rendait incapable de
+voir si la faussete des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si
+l'on n'etait pas prevenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
+qu'on ne les examinerait pas de tres pres. Seulement ne se laissait-elle
+pas influencer par les eloges que le bijoutier s'etait lui-meme
+decernes? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles
+fussent?
+
+Il fallait redescendre, car les invites allaient arriver, et il fallait
+aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand
+elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui
+ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la genaient
+plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir la?
+
+En effet, chaque fois que, pendant le diner et la soiree, elle sentit
+les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'etait
+naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on etait frappe par
+l'etrangete de ses perles et qu'on se demandait d'ou elles provenaient:
+les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guere en bijoux, mais
+combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si
+parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en etat de deviner son
+mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont
+la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'etait dans son amour et
+dans son honneur.
+
+A un moment de la soiree, elle eprouva une emotion qui la paralysa: une
+de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces,
+porta la main sur le collier:
+
+--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais
+bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fut si
+beau, laissez-moi le regarder de pres.
+
+Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle etait jeune, la cousine,
+et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, etant
+sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupconnerait-elle
+que ce collier dont on parlait tant pouvait etre faux? C'etait a travers
+son histoire et la tradition qu'on le regardait, non a travers la
+realite.
+
+C'etait la surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et
+prendre confiance.
+
+Cependant quand la soiree se termina et que les derniers convives
+partirent, elle fut grandement soulagee; enfin elle etait sauvee; tout
+au moins l'etait-elle pour cette fois; et apres cette epreuve, si
+l'hiver prochain elle devait le mettre encore "par ordre", elle serait
+moins inquiete.
+
+Montee dans sa chambre, elle le defit tout de suite pour le reintegrer
+dans l'ecrin ou elle esperait bien le tenir longtemps renferme; mais
+au moment ou elle allait ouvrir cet ecrin, elle entendit le pas de son
+mari; alors, instinctivement, comme si elle etait en faute, elle posa le
+collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles
+dans lequel elle s'etait enveloppe les epaules en sortant du salon.
+
+--Vous vous deshabillez? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout a l'heure; ne vous
+pressez pas; j'ai a lire ce paquet de lettres qu'on vient de me
+remettre.
+
+Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui
+d'ailleurs, etait bien cache, croyait-elle.
+
+Le comte s'assit aupres de la table, sur laquelle etait posee une grosse
+lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se
+trouvait en dehors du rayon de la lumiere, il se leva et prit la lampe
+pour la rapprocher.
+
+En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un
+coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une
+fracture.
+
+Qu'avait-il donc casse?
+
+Il enleva le fichu et trouva le collier etale sur la malachite; il avait
+ecrase deux perles.
+
+Son premier mouvement fut du depit et du chagrin.
+
+--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va etre desolee;
+son collier.
+
+Mais il s'arreta surpris; si peu verse qu'il fut dans l'art de la
+joaillerie, il savait que les perles sont formees d'une matiere nacree,
+compacte, solide, resistante, qui ne s'ecrase pas sous le pied d'une
+lampe, si lourde que soit cette lampe.
+
+Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.
+
+Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les
+examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait la
+quelque chose d'etrange et de mysterieux.
+
+Sa premiere pensee fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour
+raconter cette aventure a Ghislaine; mais il avait deja fait deux pas,
+quand il s'arreta, revint a la table, egalisa les perles de facon a ce
+que le vide qu'il avait fait disparut, et recouvrit le collier avec le
+fichu.
+
+
+
+VIII
+
+Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis
+aupres de la table, lisant ses lettres sous la lumiere de la lampe.
+
+Contrairement a ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour
+la voir venir: au contraire, il resta absorbe dans sa lecture.
+
+Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au
+lit.
+
+C'etait en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou
+quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre;
+couchee, il s'asseyait sur une chaise basse aupres de son lit, elle
+tournait la tete de son cote, il lui prenait la main dans les siennes et
+ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences
+du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soiree:
+douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car apres avoir
+commence par les autres, ils en arrivaient bien vite a eux memes, et
+alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu
+dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu
+dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle
+s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fut entre dans
+sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les
+yeux, elle trouvait ceux de son mari attaches sur elle, comme s'il avait
+passe toute la nuit pres d'elle a la regarder dormir.
+
+Mais ce soir-la, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.
+
+--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle
+apres avoir attendu un moment.
+
+--Des ennuis.
+
+--Quels ennuis?
+
+--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.
+
+C'etait une reponse, mais elle n'etait pas suffisante pour expliquer
+cette preoccupation subite: pendant le diner et la soiree, elle avait a
+chaque instant rencontre ses regards pleins d'une tendre fierte qui la
+suivaient, et voila que tout a coup, alors qu'ils etaient libres, il
+s'enfermait dans cette attitude etrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi
+ce brusque changement?
+
+Il vint cependant s'asseoir aupres d'elle, mais au lieu d'une causerie
+affectueuse et abandonnee ou celui qui parlait exprimait les idees de
+l'autre en meme temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que
+de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer
+chez lui. A peine avait-il ferme la porte qu'elle descendit doucement
+de son lit, et allant a la table, guidee par la faible lumiere de la
+veilleuse, elle mit le collier dans l'ecrin, un peu a tatons, mais avec
+precaution pour ne pas faire de bruit.
+
+Une fois seul, le comte avait tache de reflechir et de se retrouver;
+mais dans sa tete troublee, aucune reponse n'arretait les questions qui
+s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait a la
+meme conclusion qui etait que les perles vraies ne peuvent pas s'ecraser
+ainsi.
+
+Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout a fait mysterieuses,
+c'est que six semaines auparavant le collier avait ete remis aux
+bijoutiers Marche et Chabert pour une reparation au fermoir, et que par
+consequent il semblait raisonnable d'admettre qu'a ce moment toutes les
+perles etaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manque
+de signaler celles qui etaient fausses--leur responsabilite se trouvant
+engagee.
+
+Etait-il possible que l'ouvrier charge de la reparation eut substitue
+une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait detournees? Il
+se le demandait, mais sans croire beaucoup a cette explication.
+
+Cependant, comme cela n'etait ni invraisemblable ni impossible, le
+plus sage etait de ne pas lacher la bride a l'imagination, sans avoir
+prealablement fait une enquete de ce cote.
+
+Le lendemain matin, avant le dejeuner, il se rendit chez les bijoutiers,
+et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant
+l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux
+qu'on devait mettre en montre ce jour-la.
+
+Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin,
+il etait entre pour payer la reparation du collier de perles de madame
+d'Unieres.
+
+--Madame la comtesse a paye elle-meme cette reparation.
+
+Il le savait, mais il n'avait pas trouve d'autre pretexte que celui-la
+qui lui permit de parler du collier.
+
+--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifferent.
+
+Les deux associes se regarderent.
+
+--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon
+etat?
+
+--Mais, sans doute.
+
+--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes a des maladies et ne
+perdent pas leur beaute en vieillissant?
+
+--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unieres n'en sont
+pas la, il s'en faut; jamais elles n'ont ete plus belles. Quand la
+reparation a ete faite, nous avons laisse le collier dans son ecrin
+ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos
+clientes qui les ont vues. Je suis sur que madame la comtesse d'Unieres
+exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charite, qu'a lui seul
+il ferait recette.
+
+--Vous croyez?
+
+--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais
+pour mon compte, je n'en connais pas une reunion plus parfaite; quatre
+cents perles pareilles sans qu'une seule soit inferieure aux autres,
+cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardees moi-meme une a
+une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du metier c'etait une
+jouissance.
+
+Ainsi, quand le collier etait sorti des mains de ces bijoutiers, toutes
+les perles etaient vraies; c'etait donc depuis ce moment que la fraude
+avait eu lieu.
+
+Il restait au comte une question a poser.
+
+--Est-il possible qu'un de vos employes ait substitue des perles fausses
+aux perles vraies?
+
+Mais cette question etait un aveu en meme temps qu'une accusation:
+l'aveu qu'il avait decouvert des perles fausses dans le collier de la
+comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porte l'ecrin
+de la rue de la Paix a la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette
+fraude.
+
+Elle etait donc impossible a tous les points de vue, et il devait s'en
+tenir a ce qu'il avait obtenu.
+
+Quand il fut sorti, les deux associes passerent dans leur cabinet et, la
+porte fermee, en meme temps ils s'interrogerent du regard d'abord, puis
+franchement?
+
+--Marche?
+
+--Chabert?
+
+--Ca vous parait naturel tout cela?
+
+--Le mari qui entre par hasard.
+
+--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un
+emploi secret.
+
+--L'embarras de l'un.
+
+--La confusion de l'autre.
+
+--C'est-a-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame
+d'Unieres, je dirais ca y est.
+
+--Et moi je dirais que le collier a ete vendu comme les anciens bijoux.
+
+--A qui?
+
+--Pourquoi pas a nous!
+
+--Voila qui n'est pas juste.
+
+--Nous, nous la connaissons.
+
+--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas a Freteau.
+
+--On les aura envoyees a Londres.
+
+--C'est egal, si les perles viennent dans le commerce, je les
+reconnaitrai.
+
+--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier
+comme celui-la ne peut pas disparaitre sans que l'honneur de la famille
+soit engage.
+
+--Je vais ecrire a Londres.
+
+--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.
+
+Le comte rentra plus perplexe, plus angoisse qu'il ne l'etait en sortant
+le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que
+les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier,
+depuis toujours peut-etre, tandis que maintenant, a moins d'accuser
+Marche et Chabert d'etre des voleurs ou des ignorants, il fallait
+reconnaitre qu'elles n'y avaient ete introduites que depuis la
+reparation du fermoir.
+
+Si la question de la date semblait resolue, l'autre, celle du "comment",
+restait entiere, et meme elle s'etait aggravee en se limitant, puisqu'il
+etait demontre que le collier ne se composait que de perles vraies quand
+il avait ete remis a Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas du
+sortir.
+
+Cela etait si grave, qu'il revint en arriere, sans oser aller plus loin.
+
+Jusque-la il avait raisonne en partant de ce point que les perles
+s'etaient ecrasees parce qu'elles etaient fausses, et que, si elles
+avaient ete vraies, elles auraient resiste au coup porte par la lampe.
+Mais ce point etait-il indiscutable? Il le croyait. En realite, il ne
+le savait pas d'une maniere certaine: il supposait que des perles ne
+devaient pas s'ecraser, mais si elles avaient un defaut cache, si elles
+etaient malades, ou meme si elles etaient mortes, ne pouvaient-elles
+pas etre brisees par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se
+produisant sur une matiere dure telle que la malachite formant enclume?
+
+C'etait cela maintenant qui avant tout devait etre elucide, et un seul
+moyen se presentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au
+doute et aux tergiversations, c'etait de soumettre le collier a l'examen
+d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait.
+
+Apres le dejeuner, au lieu de retourner a Chambrais avec Ghislaine, il
+resta seul a Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort,
+dont ils avaient chacun une cle; il prit le collier, qu'a cause de la
+dimension de l'ecrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et
+s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne
+pas le connaitre.
+
+La, il n'y avait besoin ni de finesse ni de reticence. Il apportait un
+collier pour qu'on remplacat deux perles qui manquaient.
+
+Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'ecrin, mais presque tout de suite
+il le referma:
+
+--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.
+
+--Vous ne vous chargez pas des reparations? demanda le comte que la
+fermeture de l'ecrin avait peniblement impressionne.
+
+--Mon Dieu, oui, a la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.
+
+--Ah!
+
+--Vous trouverez, sous la galerie a cote, trois maisons plus bas.
+
+Le mot qui etait venu aux levres du comte etait "Vous etes certain que
+ces perles sont fausses" mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait
+pas se tromper, la rapidite avec laquelle il avait referme l'ecrin
+prouvait que le doute meme n'etait pas possible pour un homme du metier.
+
+Et cependant, pousse par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer
+dans le magasin qu'on lui avait indique; l'enseigne ecrite sur la glace
+de la devanture etait trop tentante: "Fabrique de perles et de bijoux";
+c'etait bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les
+fabriquait.
+
+Sa demande fut la meme que chez le premier bijoutier: pouvait-on
+remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles
+exactement pareilles; et la reponse fut celle qu'il attendait, mais que
+tout en lui repoussait:
+
+--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il
+faut fabriquer les perles expres, et cela demandera quelques jours.
+
+Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand
+etonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire a un fou.
+
+Fou, il l'etait, en effet; ses idees se heurtaient dans sa tete, le
+ramenant toujours au meme point, celui sur lequel, precisement, il ne
+voulait pas s'arreter: les perles etaient vraies en sortant de chez
+Marche et Chabert; elles etaient devenues fausses depuis ce moment,
+et quand il avait demande a Ghislaine de mettre ce collier; il avait
+rencontre une resistance inexplicable.
+
+S'expliquait-elle maintenant?
+
+Non, car assurement il y avait la un mystere qu'elle eclaircirait
+cependant d'un mot.
+
+Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui
+etait un doute et un outrage?
+
+Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donne depuis dix
+ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignite, tout se
+dressait devant lui pour l'arreter.
+
+Toute la journee il balanca le parti a prendre: depuis dix ans, il
+s'etait si bien habitue a ne rien decider tout seul.
+
+Quand il rentra tard dans la soiree a Chambrais, il la trouva
+l'attendant; alors, il lui annonca que le lendemain matin, a la premiere
+heure, il etait oblige de partir pour son departement, ou son comite
+l'appelait d'urgence.
+
+Il n'avait trouve que cela: se reconnaitre; gagner du temps; ne rien
+livrer aux hasards du premier mouvement.
+
+Elle fut stupefaite; mais elle s'efforca de n'en rien laisser paraitre
+et de cacher son emotion.
+
+
+
+IX
+
+Le comte parti, Ghislaine avait ete passer la matinee avec Claude,
+s'imaginant que pres de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle,
+elle cesserait de chercher la cause de ce depart, et aussi celles de ces
+changements dans l'humeur de son mari, pour la premiere fois inegale et
+bizarre depuis dix ans.
+
+Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenee a la
+meme pensee, etant elle-meme, la pauvre petite, la cause premiere de
+tout ce qui arrivait.
+
+D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait a Chambrais desorientee,
+desoeuvree, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller a
+Paris, attendant l'heure ou elle vivrait en lui ecrivant de longues
+lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-la si son
+desoeuvrement etait le meme, l'inquietude enfievrait son esprit
+bouleverse.
+
+Ce n'etait point de cette facon qu'il procedait quand un voyage
+l'obligeait a une separation: a l'avance il la prevenait en lui
+expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il
+la consultait; et le plus souvent c'etait elle qui, en fin de compte,
+le forcait a partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se
+sauvait et la fuyait?
+
+Comme elle se debattait contre des suppositions sans rien trouver de
+raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle
+lut: "Prince N. Amouroff."
+
+Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.
+
+--Vous avez donc dit que j'etais visible? demanda-t-elle contrariee.
+
+--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse
+etait au chateau; j'ai cru qu'elle etait attendue.
+
+Ghislaine, dans l'etat d'agitation ou elle se trouvait, n'etait pas
+disposee a recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans
+doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
+Paris a Chambrais meritant quelques egards.
+
+Elle etait a ce moment dans la bibliotheque, assise dans le fauteuil de
+son mari, devant la table de celui-ci, se preparant a lui ecrire en se
+servant de sa plume et de son buvard.
+
+--Ou est cette personne? demanda-t-elle.
+
+--Dans le salon d'attente.
+
+Elle sortit de la bibliotheque, et traversant le vestibule, precedee du
+valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.
+
+Celui qui l'attendait se tenait devant une fenetre, regardant dans le
+jardin, il se retourna: c'etait Nicetas.
+
+Elle retint un cri:
+
+--Vous!
+
+Malgre sa stupefaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer
+de la main le salon faisant suite a celui ou ils se trouvaient, et il la
+suivit.
+
+--Vous ne deviez pas vous representer ici, dit-elle lorsque sa voix ne
+dut plus etre entendue du vestibule.
+
+--Bien que je n'ai pas pris d'engagement a cet egard, je le voulais, en
+effet; les circonstances en ont decide autrement; c'est pour attenuer
+autant que possible les inconvenients de cette nouvelle visite que je me
+suis presente sous mon nom.
+
+--Votre nom!
+
+--Celui de mon pere, le mien, par consequent, comme je puis vous
+l'expliquer et vous le prouver si vous le desirez.
+
+--C'est inutile, car ce n'est pas la, je pense, le but de cette visite.
+
+--Pas precisement, bien que cela fut peut etre a propos, mais enfin,
+passons; je serai a votre disposition quand vous voudrez savoir ce
+qu'est le pere de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
+que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le
+vois a votre impatience inquiete, c'est le motif qui m'amene.
+
+Elle fit un signe de tete.
+
+--En deux mots le voici! je n'ai pas trouve a vendre les perles que vous
+m'avez remises: a Londres, a Amsterdam, ou je me suis rendu, on ne m'en
+a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce
+chiffre maximum a celui que vous m'aviez annonce; il s'en manque juste
+de cent mille francs pour parfaire la somme fixee entre nous; dans ces
+conditions, je viens vous demander ce que vous decidez; voulez-vous que
+je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-meme, ce qui
+vous serait peut-etre plus facile qu'a moi, surtout si vous retablissez
+le collier dans son etat, avec son fermoir, ou bien etes-vous disposee a
+parfaire la somme manquante?
+
+Elle n'eut pas la naivete de se laisser prendre a cette histoire qui,
+certainement, n'avait ete inventee que pour lui soustraire cent autres
+mille francs.
+
+--C'est impossible, dit-elle nettement.
+
+--Qu'est ce qui est impossible?
+
+--Ce que vous demandez.
+
+--Je demande deux choses ou plutot l'une des deux ou vous reprenez les
+perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les
+vends moi-meme cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent
+mille francs seulement.
+
+--Je n'ai pas les cent mille francs.
+
+--Vous les trouverez.
+
+--C'est impossible.
+
+--Vraiment impossible?
+
+--Absolument.
+
+--Vous etes certaine qu'avec un peu de bonne volonte et quelques efforts
+vous ne reussiriez pas a trouver ces cent mille francs?
+
+--Ni efforts, ni bonne volonte, rien ne me les procurerait.
+
+Elle dit cela avec une fermete qui devait lui prouver que toute
+insistance etait inutile.
+
+Cependant il ne s'en montra ni embarrasse, ni fache.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'a vous rendre vos perles...
+
+Elle respira.
+
+--... Et a reconnaitre ma fille.
+
+Ce fut elle qui laissa paraitre son emotion.
+
+--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle
+que je voulais, parce qu'elle etait conforme aux desirs de mon coeur en
+meme temps qu'aux regles legales, et dont je n'ai ete detourne que par
+votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse
+n'aurait pas du se laisser toucher.
+
+Elle le regardait eperdue, cherchant a demeler dans son accent et dans
+son attitude s'il parlait sincerement ou s'il ne voulait pas plutot
+par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi a payer ces cent mille
+francs.
+
+Mais il semblait impenetrable: sa tenue etait d'une correction
+desesperante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et
+froide, n'avait aucun accent, ni de colere, ni de reproche.
+
+Il continua:
+
+--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante
+mille francs que vous m'avez verses, je pense, que vous voudrez les
+offrir a votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
+car sans eux, jusqu'a ce que j'aie pu realiser certaines affaires de
+succession, elle serait exposee, pendant les premiers mois au moins, a
+une vie un peu dure, dont elle aurait a souffrir.
+
+--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui
+assurer la vie que son etat de sante exige pour elle?
+
+--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un
+sacrifice d'argent lui assurer cette vie?
+
+--Parce que je ne le peux pas.
+
+Il eut un geste de dignite blessee et d'impatience:
+
+--Voila un debat extremement penible, qu'il ne serait convenable ni pour
+vous ni pour moi de prolonger.
+
+Il se leva.
+
+De la main, elle l'arreta.
+
+--Ne partez pas, dit-elle.
+
+--Et que voulez-vous, madame?
+
+--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces
+cent mille francs, je confesse la verite.
+
+--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez,
+madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une
+femme dans votre position, que la comtesse d'Unieres, que la princesse
+de Chambrais soit arretee par une aussi miserable somme.
+
+--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unieres qu'il m'est
+impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous
+avez touches, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me defaire. Pour les
+perles qui sont entre vos mains, j'ai detruit un collier que tout le
+monde connait, et que sa notoriete meme m'impose si bien, qu'il est
+certaines reunions dans lesquelles je ne puis pas paraitre sans le
+porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariee ne
+dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont
+une miserable somme pour vous, pour moi, c'en est une considerable que
+je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.
+
+--Alors, restons-en la.
+
+De nouveau il se leva.
+
+Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir,
+elle aurait a subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions
+ou elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer
+devant rien pour l'empecher; Claude d'un cote, de l'autre son mari, elle
+etait aux abois.
+
+--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais
+au moins vous en payer l'interet, un gros interet, et je prendrais
+l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.
+
+Il prit un air indigne.
+
+--Ces marchandages me sont tres penibles, dit-il, cent mille francs ou
+ma fille.
+
+--Je vous repete qu'a aucun prix je ne puis trouver ces cent mille
+francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis deja mis
+dans une situation pleine de dangers, peut-etre meme desesperee...
+
+--D'ou viennent ces dangers? interrompit-il.
+
+--De mon mari.
+
+--Et vous croyez que c'est parce que les soupcons et la jalousie de M.
+d'Unieres sont eveilles que je vais m'incliner devant vos scrupules?
+Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser a persister dans ma
+demande, ce sont ces soupcons memes. Jaloux, M. d'Unieres, inquiet,
+tourmente, amene a chercher ce qui se passe, a le trouver, et que
+puis-je souhaiter de mieux? Un proces s'engage, une separation en
+resulte, un divorce, un scandale, mais c'est precisement ce qu'il me
+faut.
+
+Elle poussa un cri etouffe.
+
+--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cesse
+de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'etais il y a douze
+ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.
+
+Elle s'etait levee, et debout, adossee a la cheminee, elle avait pris le
+cordon de la sonnette.
+
+--Vous n'avez rien a craindre, reprit-il. Dans votre interet, je vous
+engage a ecouter ce que j'ai a dire. Que votre mariage avec M. d'Unieres
+soit rompu a la suite du scandale que provoquerait un proces, vous me
+trouvez pret a vous epouser, et notre fille grandit entre son pere et sa
+mere. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicetas, le
+pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
+celui d'Unieres, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est
+pour vous ni une mesalliance ni une decheance; ma famille a occupe et
+occupe encore de grandes charges aupres de l'Empereur, a la Cour et
+dans le gouvernement; les raisons qui m'empechaient dans ma jeunesse de
+porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
+l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation,
+pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration
+d'un homme qui sera votre esclave.
+
+Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'etait
+plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous
+la menace, affolee par la peur, paralysee par la honte; elle s'etait
+redressee, le regard fier, l'attitude resolue, et il la retrouvait,
+telle qu'elle etait le soir ou elle l'avait oblige a sortir de sa
+chambre.
+
+--Vous avez eu raison de vouloir que je vous ecoute, dit-elle, puisque
+vos paroles sont les dernieres que j'entendrai de vous. Vous avez cru
+qu'elles m'intimideraient et me mettraient a votre merci; elles m'ont
+donne enfin le courage et la dignite de la resistance. Faites ce que
+vous voudrez, realisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez
+prete a defendre ma fille et mon honneur le front haut.
+
+Elle sonna.
+
+
+
+X
+
+Decide a livrer bataille, Nicetas ne voulait pas s'engager a la legere:
+il fallait que chaque coup portat; et pour cela il avait besoin des
+conseils du vieux crocodile.
+
+Depuis la visite ou celui-ci lui avait propose de partager ce que son
+habilete obtiendrait, il n'etait pas alle le voir; a quoi bon? La lutte
+se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de
+personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun
+et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.
+
+En rentrant a Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc
+que Caffie employait etait deja parti, et au coup de sonnette que
+Nicetas tira sans trop d'esperance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
+crocodile lui-meme qui parut, car, arrive le premier a son cabinet, il
+en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.
+
+Il n'avait fait qu'entrebailler la porte qu'il tenait de la main et du
+pied:
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.
+
+Il n'aimait pas en effet a recevoir ses clients quand il etait seul,
+plusieurs ayant eu la main trop leste.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicetas, je vous ai ete recommande
+par le baron d'Anthan.
+
+--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.
+
+Mais cet: entrez... Caffie ne le dit qu'apres avoir toise son client.
+Certainement, Nicetas eut eu la meme tenue qu'a la premiere visite qu'il
+n'eut point ete recu a cette heure, quand le clerc n'etait plus la pour
+proteger son patron.
+
+--Je vois avec plaisir que vous avez mis a profit le temps de la
+reflexion, dit Caffie en l'examinant avec un sourire approbatif; que
+puis-je pour vous?
+
+--Me donner un conseil, ou plutot une consultation.
+
+--Ah! c'est une consultation que vous demandez?
+
+--Precisement cela et rien de plus.
+
+--Je suis a la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils
+fixent eux-memes, dit Caffie qui savait que, le premier pas franchi, il
+conduirait son client, celui-la comme les autres, ou il lui plairait.
+
+--Voila la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit
+remise.
+
+--Aupres de qui?
+
+--Aupres de la mere.
+
+--Seule? en arriere du mari?
+
+--Seule; je n'allais pas meler le mari a l'affaire sans savoir si oui ou
+non je pouvais m'entendre avec la mere.
+
+--Pas mal; et vous ne vous etes pas entendu avec la mere?
+
+--Nous avons cesse de nous entendre.
+
+--Au premier mot? demanda Caffie, qui, comprenant tres bien ce qui se
+cachait sous ces paroles discretes, devinait a peu pres comment les
+choses avaient du se passer: la nouvelle tenue de son client, comparee
+a l'ancienne, n'etait-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se
+tromper?
+
+--Non, a la longue.
+
+--Par suite de mauvaise volonte ou d'impossibilite? Les femmes ne font
+pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liees; et c'est une sage
+precaution du legislateur, sans quoi on les conduirait loin.
+
+--Elle a precisement les mains liees.
+
+--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?
+
+--Je n'ai pas a me plaindre d'elle.
+
+--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous
+jugez le moment venu de faire intervenir le mari?
+
+--Justement.
+
+--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?
+
+--A son aise.
+
+--Vous ne voulez pas preciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur;
+quand vous me connaitrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de
+questions inutiles; enfin il est en etat de prendre _hic et nunc_ une
+certaine somme dans ses affaires sans en etre gene?
+
+--Oui.
+
+--Et il est considere?
+
+--Tres considere.
+
+--Aime-t-il sa femme?
+
+--Passionnement.
+
+--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a eprouve un
+accident?
+
+--Jamais le plus leger doute n'a effleure sa confiance de mari.
+
+--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre
+fille, dites-vous?
+
+--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prevu, l'enfant ne jouira qu'a
+sa majorite du revenu de la fortune qui lui a ete leguee.
+
+--Et cela ne change rien a vos intentions, au contraire, n'est-ce pas?
+donc, vous etes dispose a reclamer l'enfant?
+
+--Ce sont les formalites a remplir pour organiser cette reclamation que
+je viens vous demander.
+
+--C'est bien simple: demain, vous vous presenterez chez un notaire et
+vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez
+la mere; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec
+sommation d'avoir a vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir.
+Et meme peut-etre n'arriverez-vous pas a la notification. Pour cela, il
+n'y aurait qu'a vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire
+de la famille, si vous le connaissez.
+
+--J'ai connu celui de la femme, c'est-a-dire que j'en ai entendu parler
+autrefois.
+
+--Vous avez retenu son nom?
+
+Nicetas hesita un moment.
+
+--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne
+vous genez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous previens
+charitablement qu'il arrive un moment ou ils s'en repentent, et souvent
+il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez
+comprendre que dans une affaire aussi delicate, pour vous donner de bons
+conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute
+seule, votre affaire; on se defendra, on vous tendra des pieges, et si
+vous n'avez personne a cote de vous, je vous l'ai deja dit, je crois,
+vous serez roule; alors vous m'appellerez a votre secours et vous m'en
+conterez long; commencez donc par la tout de suite; c'est le plus simple
+et le plus court.
+
+--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sur.
+
+--Cherchez sur le tableau, dit Caffie en designant de la main une
+affiche blanche attachee au mur par deux epingles; en voyant le nom vous
+le retrouverez plus facilement.
+
+Le voila: Le Genest de la Crochardiere.
+
+--Un scrupuleux, vieille ecole, c'est tomber a pic. Allez donc le voir
+demain, entre dix et onze heures. Demandez a l'entretenir pour une
+affaire particuliere. Faites-lui part de votre intention de reconnaitre
+votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mere, en vue de
+poursuivre plus tard la recherche de la maternite; et insistez sur ce
+point; c'est l'essentiel.
+
+--Je comprends.
+
+--Le vieux notaire vous fera des observations, vous presentera des
+objections: ne repondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de
+facon a me le rapporter exactement; s'il trouve des pretextes pour ne
+pas dresser l'acte seance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra
+soumettre l'affaire a ses clients, et ce sera le moment decisif. Vous
+verrez alors ce que vous aurez a faire: si vous croyez pouvoir discuter
+seul les propositions que tres probablement on vous presentera, ou s'il
+n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avise,
+qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous
+promenera. Vous etes averti, cela suffit.
+
+Nicetas voulut regler le prix de cette consultation, mais Caffie refusa:
+
+--Tout n'est pas fini; j'ose meme dire que rien de serieux n'est
+commence, car je ne considere pas comme serieux les pourparlers avec la
+femme, quel qu'en ait ete le resultat; c'est a l'entree en scene du
+mari que l'interet va se developper et qu'il faudra jouer serre; nous
+ajouterons cette consultation a celle que vous demanderez alors; nous
+sommes gens de revue.
+
+Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffie le lui avait
+conseille, Nicetas se presenta chez le notaire et demanda a parler a
+Me Le Genest de la Crochardiere en remettant sa carte, celle du prince
+Amouroff, au clerc qui l'avait recu.
+
+Malgre ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans
+l'etude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passerent
+avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair,
+meuble aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis a un
+bureau ministre, le notaire s'etait leve, mais sans quitter sa place, et
+Nicetas s'etait trouve en face d'un homme a l'air grave, de la vieille
+ecole, comme disait Caffie, le visage rase de frais, cravate de blanc,
+vetu d'une longue redingote noire boutonnee.
+
+De la main il indiqua un fauteuil a Nicetas, et s'etant lui-meme assis
+il attendit.
+
+--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens reclamer
+votre ministere, dit Nicetas.
+
+Le notaire s'inclina sans repondre.
+
+--D'une fille dont je suis le pere et qui a pour mere une Francaise, et
+si je m'adresse a vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'etre connu, c'est
+que cette mere est votre cliente et que de plus vous etes le notaire de
+l'enfant.
+
+Me Le Genest s'etait fait depuis longtemps un masque impenetrable, qui
+ne traduisait que rarement l'emotion ou la curiosite, mais en entendant
+cette entree en matiere, il laissa paraitre un certain etonnement.
+Un enfant naturel dont il etait le notaire, il n'en voyait qu'un: la
+pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'etait pas non plus
+dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes;
+cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir a qui il avait
+affaire.
+
+--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous
+connaitre, mais je me suis trouve, il y a une vingtaine d'annees, avec
+le lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, etes-vous
+de la famille?
+
+--C'etait mon pere.
+
+Cela meritait consideration, le notaire n'en devint que plus attentif.
+
+--Cette enfant, continua Nicetas, est celle que M. de Chambrais a faite
+son heritiere...
+
+Bien que le notaire eut toujours suppose que M. de Chambrais etait le
+pere de Claude, il ne broncha pas: ce n'etait pas avec son experience de
+la vie qu'il allait s'etonner que deux hommes se crussent le pere d'un
+meme enfant; et puis il s'interessait a cette petite, et il ne pouvait
+etre que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel
+etat civil: la fortune du comte de Chambrais d'un cote, de l'autre le
+nom du prince Amouroff, elle n'etait pas a plaindre vraiment.
+
+Nicetas etait arrive au moment decisif, au coup de theatre qu'il avait
+prepare:
+
+--Et la mere, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui
+comtesse d'Unieres; au moment de la naissance de l'enfant elle n'etait
+pas encore mariee.
+
+Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux
+mains les bras de son fauteuil, et avec une energie qui disait sa
+stupefaction, il resta ainsi, les yeux colles sur son buvard, sans
+regarder Nicetas.
+
+--Si je vous demande d'inserer le nom de la mere dans l'acte de
+reconnaissance, continua Nicetas apres un moment de silence, c'est que
+j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de
+maternite, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera
+sur des presomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les
+soins donnes a l'enfant par madame d'Unieres, sa sollicitude, sa
+tendresse.
+
+La premiere pensee du notaire avait ete de considerer le prince Amouroff
+comme un fou, mais le mot recherche de maternite donna un autre cours a
+ses soupcons: le fou qu'il avait cru n'etait-il pas plutot un intrigant
+et un coquin qui ne meritait que d'etre jete a la porte?
+
+Au commencement de son notariat, il n'eut pas hesite: "Accuser la
+princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, miserable!"; mais
+l'experience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
+sage de ne jeter les coquins a la porte que lorsqu'ils ont vide leur
+sac, et celui-la n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce
+qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unieres et de l'enfant, il
+devait les defendre.
+
+La fin du petit discours de Nicetas lui avait donne le temps de
+reflechir et de reprendre son calme professionnel.
+
+--L'acte que vous demandez ne peut pas etre dresse aujourd'hui, dit-il
+d'une voix parfaitement tranquille.
+
+--Et pourquoi donc? dit Nicetas, qui pensa que decidement le crocodile
+etait bien le malin qu'il se vantait d'etre.
+
+--Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre, c'est vous meme qui l'avez
+dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'apres que deux temoins auront
+atteste votre identite. Simple formalite, vous le voyez. Et pour vous,
+petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de
+trouver ces temoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
+apres demain, je suis pris toute la journee.--Samedi vous convient-il?
+
+--Parfaitement.
+
+--Alors, samedi a onze heures.
+
+Comme Nicetas se levait, le notaire le retint.
+
+--Votre adresse, je vous prie, pour le cas ou j'aurais a vous ecrire.
+
+--Champs-Elysees, 44 ter.
+
+
+
+XI
+
+Nicetas parti, le notaire appela son second clerc.
+
+--Vous allez tout de suite courir a la Chambre des deputes et vous vous
+arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unieres doit venir a Paris
+aujourd'hui.
+
+--Mais a cette heure-ci je ne trouverai personne a la Chambre pour me
+repondre.
+
+Il fallait vraiment que le notaire fut trouble pour n'avoir pas pense a
+cela.
+
+--Alors allez rue Monsieur, peut-etre le concierge pourra-t-il vous
+repondre. Tachez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez
+pas de temps, prenez une voiture a l'heure; faites cela discretement.
+
+Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions
+pouvaient paraitre etranges, et il fallait les expliquer.
+
+--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il prepare?
+
+--Pas encore.
+
+--Eh bien! dites qu'on le prepare de facon a ce que M. le comte
+d'Unieres puisse le signer.
+
+Le clerc ne tarda pas a revenir: M. d'Unieres etait dans son departement
+depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la
+comtesse ne quittait que tres rarement Chambrais.
+
+M. Le Genest sonna son valet de chambre.
+
+--Allez me commander tout de suite un coupe a deux chevaux; qu'ils
+soient bons, la course sera longue; qu'on me serve a dejeuner
+immediatement.
+
+Quand le coupe arriva devant la porte, le notaire etait pret, il monta
+en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orleans.
+
+En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir a Paris, son
+plan n'etait pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff;
+au contraire; et dans les circonstances critiques qui se presentaient,
+il lui semblait que le mieux etait d'avoir tout d'abord un entretien
+avec la comtesse seule; apres, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne
+pas dire au mari.
+
+Madame d'Unieres pouvait-elle vraiment etre la mere de cette enfant?
+Cela lui paraissait difficile a admettre, et meme invraisemblable.
+Cependant, comme il y avait incontestablement des points mysterieux dans
+la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lacher la bride a
+l'imagination, tacher de les eclaircir. Apres, on verrait. Methodique,
+le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite a l'apres
+en negligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne
+l'emportaient jamais; sa regle de conduite etait: "Ne brusquons rien, ni
+les hommes ni les choses", et il s'en etait toujours bien trouve,
+pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de
+suppositions, de soupcons que la femme pouvait peut-etre arreter d'un
+mot?
+
+De la cette demarche qu'il tentait aupres de madame d'Unieres: elle
+etait l'avant, le mari serait l'apres, s'il le fallait,--mais seulement
+s'il le fallait.
+
+Quand il arriva a Chambrais, madame d'Unieres n'etait pas au chateau; il
+insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait etre au pavillon
+du garde-chef, et il pria qu'on lui portat sa carte sur laquelle il
+ecrivit: "Affaire urgente".
+
+Apres une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unieres qui lui
+parut profondement troublee; mais precisement parce que ce trouble etait
+caracteristique, il crut a propos de ne pas laisser deviner qu'il le
+remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que
+ce qu'elle voudrait elle-meme qu'il comprit et montrat; s'il recevait
+les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais
+aucune, et quand il n'etait pas indispensable qu'il les recut, il
+s'arrangeait toujours pour les eviter.
+
+--Excusez-moi de vous avoir derangee, dit-il, avec un salut respectueux
+et affectueux a la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous
+faire avertir de mon arrivee, mais on m'a dit que vous etiez aupres de
+la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore,
+je vous ai fait porter ma carte.
+
+Il avait prepare cette phrase d'entree en matiere de facon a amener
+tout de suite le nom de Claude, et rappeler du meme coup qu'il savait
+l'affection qu'elle temoignait a l'enfant; la situation etait assez
+delicate pour qu'il ne negligeat rien de ce qui pouvait en faciliter
+l'abord; c'etait de la prudence, de la legerete, de la finesse qu'il
+fallait, et s'il etait sur de ne pas commettre d'imprudence, il ne
+l'etait pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.
+
+--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.
+
+Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si eloquent dans son
+angoisse qu'il detourna les yeux et se hata de continuer:
+
+--Ayant appris que M. d'Unieres etait aupres de ses electeurs et
+concluant de la que selon votre habitude vous ne quitteriez pas
+Chambrais, j'ai pense devoir venir moi-meme pour vous entretenir d'une
+visite que j'ai recue ce matin au sujet de cette enfant.
+
+Il fit une courte pause, car il etait arrive au nom qui devait ou tout
+apprendre a madame d'Unieres ou n'avoir aucun sens pour elle.
+
+--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifferemment qu'il put.
+
+Il avait evite de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laisse
+echapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.
+
+S'il avait leve les yeux sur elle, il l'aurait vue pale et defaillante.
+
+Il reprit:
+
+--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il
+reconnaitrait cette enfant pour sa fille.
+
+--Et vous avez dresse cet acte? demanda-t-elle d'une voix a peine
+perceptible.
+
+--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.
+
+Elle laissa echapper un soupir de soulagement.
+
+--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une
+de mes clientes, je n'allais pas manquer a ce principe, qui a ete ma
+regle de conduite depuis que je suis notaire.
+
+De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unieres?
+C'etait ce qu'il se gardait bien de preciser.
+
+--Mais le premier venu peut-il donc reconnaitre ainsi un enfant?
+demanda-t-elle.
+
+Depuis qu'elle etait sous le coup de cette menace, elle se posait cette
+question, qui pour elle etait devenue une veritable obsession, sans
+qu'elle eut pu l'adresser a personne: elle allait donc savoir.
+
+--Parfaitement, repondit le notaire, on peut reconnaitre qui on veut,
+meme un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a interet a faire sien,
+par une reconnaissance passee devant un officier de l'etat civil,
+c'est-a-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude
+etant une riche heritiere, vous sentez qu'il peut devenir productif
+d'etre son pere, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses
+revenus, au moins pour le jour de sa majorite ou de sa mort.
+
+--Et personne ne peut empecher cette reconnaissance?
+
+--La prevenir, non; arreter ses effets, oui. Ainsi, au cas ou cette
+reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester,
+si reellement le prince n'est pas le pere de l'enfant. Nous aurions
+alors a prouver l'impossibilite et l'invraisemblance d'une paternite
+mensongere et frauduleuse, invoquee dans un but de lucre; tandis que de
+son cote le pretendu pere aurait a faire la preuve du bien fonde de
+sa pretention. Ce serait donc un proces avec tout ce qui s'ensuit,
+publicite, enquete ordonnee probablement par le tribunal et, comme
+complication, le scandale autour du nom de la mere qu'on aurait
+fait inserer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la
+maternite.
+
+C'etait une porte qu'il ouvrait a la comtesse. Qu'elle lui demandat si
+le nom de la mere avait ete donne, pour etre insere dans l'acte, il
+repondrait franchement. Qu'elle ne dit rien, de son cote il n'ajouterait
+rien.
+
+Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:
+
+--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais
+pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout
+soumettre sa pretention a ceux qui s'interessent a l'enfant; de la ma
+visite.
+
+Cette fois, il n'avait plus qu'a attendre, ayant dit tout ce qui etait
+possible sans preciser et sans aller trop loin; a elle de repondre si
+elle le voulait et comme elle le voudrait.
+
+Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible
+pour Ghislaine.
+
+Enfin elle se decida:
+
+--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prevenir la reconnaissance?
+
+--Cela depend; si celui qui veut reconnaitre l'enfant est sincere, s'il
+est reellement ou s'il se croit le pere, il est difficile d'empecher la
+reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une speculation visant l'enfant
+ou la mere, il y a a considerer s'il ne serait pas opportun de
+s'entendre avec lui.
+
+Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question
+etait posee aussi nettement que possible, et c'etait a madame d'Unieres
+de decider s'il n'avait pas eu la legerete et la finesse qu'il
+aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune
+maladresse: la comtesse etait prevenue, et il avait reussi a se
+maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fut jamais
+genee devant lui,--ce qui, a son point de vue, etait l'essentiel.
+
+Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui etait tendue qu'en
+confessant la verite, mais si touchee qu'elle fut de cette demarche
+dont elle sentait toute la delicatesse, ce n'etait pas au vieux notaire
+qu'elle pouvait faire sa confession: au point ou les choses en etaient
+arrivees, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la verite devait
+etre connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et
+de sa honte; son parti etait arrete.
+
+--M. d'Unieres seul peut vous repondre, dit-elle lentement, je vais le
+prier de hater son retour.
+
+Ces quelques mots furent prononces d'un ton si desespere et en meme
+temps avec une si parfaite dignite que le notaire, qui cependant avait
+ete le temoin pendant sa longue carriere de bien des douleurs et de bien
+des miseres qui lui avaient bronze le coeur, sentit l'emotion lui serrer
+la gorge.
+
+--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est decidee a un aveu, et deja
+son agonie a commence: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont
+etre egorges par ce Cosaque.
+
+N'aurait-il donc entrepris cette demarche que pour arriver a ce
+resultait? Certes il n'etait pas chevaleresque et il se croyait le plus
+froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet
+egorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour
+la sauver malgre elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.
+
+--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire
+revenant a sa formule habituelle et la jetant avec une vivacite chez
+lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unieres? Il peut avoir
+besoin la ou il est, et rien ne reclame sa presence immediate ici; quand
+on a attendu onze ans pour reclamer sa fille, on n'est pas tellement
+affame des joies de la paternite qu'on ne puisse attendre quelques jours
+de plus. Je n'ai point dresse l'acte de reconnaissance au moment ou on
+me l'a demande, j'en differerai encore la passation tout le temps qu'il
+faudra; c'est mon affaire. N'inquietez donc pas M. d'Unieres. Il n'y
+a pas urgence a lui parler de ma visite et du danger qui menace cette
+pauvre enfant.
+
+Il insista sur ces derniers mots de facon a ce qu'il fut bien compris
+qu'il n'admettait pas qu'une autre que "la pauvre enfant" pouvait etre
+menacee; puis il continua:
+
+--Car il n'y a pas d'illusion a se faire, cette reconnaissance est pour
+elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier a
+la recherche d'une speculation.
+
+Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours recule, mais
+qui maintenant devait etre faite:
+
+--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il
+est?
+
+Il fallait que Ghislaine repondit:
+
+--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre:
+il etait alors musicien et il ne s'appelait que Nicetas.
+
+--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voila qui est etrange.
+
+--Je l'ignore.
+
+--Comment l'avez-vous connu?
+
+--Il nous avait ete recommande par Soupert.
+
+--Le compositeur?
+
+--Oui; il etait l'eleve de Soupert.
+
+--Alors, Soupert le connaissait.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus
+parler de lui.
+
+--Il demeure dans nos environs, a Palaiseau.
+
+--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en
+rentrant a Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement
+utile sur ce prince?
+
+Ghislaine n'osa ni approuver ni desapprouver; d'ailleurs, dans sa
+desesperance, elle s'etait abandonnee a la fatalite, et n'avait plus ni
+jugement ni volonte.
+
+--J'aurai l'honneur de vous ecrire, dit le notaire en prenant conge;
+mais d'ici la dites-vous bien que ma petite cliente a un defenseur
+devoue.
+
+
+
+XII
+
+En arrivant aux premieres maisons de Palaiseau, le notaire fit arreter
+sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il
+pria qu'on lui indiquat ou demeurait M. Soupert.
+
+--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?
+
+--Non, M. Soupert, le musicien.
+
+--Il n'y a pas de musiciens a Palaiseau; quand on en a besoin pour une
+noce, on les fait venir de Longjumeau.
+
+--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.
+
+A la fin, il arriva cependant a se faire comprendre, grace a un indigene
+un peu plus ouvert qui, etant entre pour acheter le _Petit Journal_,
+comprit de qui il etait question, et ne confondit point le compositeur
+Soupert avec le carrier Couvert, qui a vrai dire paraissait beaucoup
+plus connu que le musicien.
+
+--Au haut de la cote, sur la route de Versailles, la maison aux volets
+verts dans la plaine.
+
+Le notaire se remit en route, apres avoir transmis ces renseignements a
+son cocher.
+
+Le village traverse et la cote montee, il apercut dans la plaine la
+maison aux volets verts qui lui avait ete indiquee; assis sur un banc
+devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux
+blancs et au visage rouge congestionne, etait occupe a se confectionner
+gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par
+le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
+bouteille d'eau-de-vie contre le verre.
+
+Vraisemblablement le vieillard etait Soupert, bien qu'il ne le reconnut
+qu'a grand'peine, mais il fit arreter sa voiture comme s'il n'avait pas
+le plus leger doute, et vint a lui la main tendue:
+
+--M. Soupert.
+
+Soupert le regarda sans le reconnaitre.
+
+--Maitre Le Genest de la Crochardiere, notaire.
+
+--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.
+
+Et Soupert, qui avait deja ete sauve du naufrage par deux heritages
+inesperes, s'imagina que c'en etait un troisieme qui lui tombait du
+ciel.
+
+Le notaire s'etait assis sur le banc, a cote de Soupert.
+
+--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un
+entretien put commencer autrement.
+
+--Je vous remercie.
+
+--Si, si, je vous en prie.
+
+Et Soupert appela:
+
+--Eulalie.
+
+Eulalie, qui n'etait autre que madame Soupert, parut en camisole et en
+tablier bleu, les pieds chausses de savates; si elle avait quarante ans
+de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils etaient a
+peu pres du meme age.
+
+--Un autre verre, demanda Soupert.
+
+Quand le verre fut apporte, il prepara lui-meme le grog qu'il offrait au
+notaire et le fit comme pour lui, c'est-a-dire avec beaucoup d'eau-de
+vie et tres peu de sucre.
+
+--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientot un pendant au
+_Croise_?
+
+--Ah! le _Croise_! C'etait le beau temps; il y avait des directeurs pour
+monter les oeuvres serieuses, des artistes, pour les executer, un public
+pour les apprecier; mais maintenant! Ah! maintenant.
+
+Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et
+le public, et le notaire le laissa aller.
+
+Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulage:
+
+--Vous ne laisserez pas d'eleve?
+
+--Ma foi non; et c'est heureux.
+
+--Vous en avez eu un cependant qui promettait.
+
+--Qui donc?
+
+--Vous avez oublie Nicetas.
+
+--Ah! vous connaissez Nicetas; mais Nicetas, qui avait des dispositions,
+n'a jamais ete qu'un virtuose.
+
+--Ah! je croyais...
+
+--Est-ce que s'il avait eu l'etincelle sacree, il aurait abandonne l'art
+pour courir les aventures a travers les deux Ameriques, se faire mineur,
+gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...
+
+--Et aujourd'hui prince.
+
+--Comment, il est prince, Nicetas?
+
+--Prince Amouroff.
+
+--Il a donc herite du titre de son pere?
+
+--Il parait.
+
+--C'est une fiere chance.
+
+--N'est-il pas tout naturel d'heriter de son pere?
+
+--Quand on est le fils de son pere, mais quand on a legalement pour pere
+un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fiere chance
+d'heriter de celui qui s'est debarrasse de sa paternite.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+Le verre en main, Soupert ne demandait qu'a bavarder, et pourvu qu'il
+put assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arretait que quand son
+verre etait vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicetas,
+en realite fils du prince Amouroff, mais legalement fils d'un professeur
+au Conservatoire de Marseille, appele Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.
+
+--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrive au bout de son
+histoire, il parait que les choses se sont arrangees, car aujourd'hui
+votre ancien eleve est prince.
+
+--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?
+
+--Je ne suis pas au courant de la legislation russe.
+
+Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert
+enchante de l'avoir revu, et d'avoir passe quelques instants avec lui;
+mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien put croire que cette
+visite n'etait pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il
+continua tout droit comme s'il allait a Versailles; a Saclay, il
+prendrait la route de Bievres pour revenir a Paris.
+
+Aussitot rentre, il se mit a son bureau et ecrivit a Nicetas:
+
+"Prince,
+
+"J'aurais quelques renseignements a vous demander avant de dresser
+l'acte dont vous m'avez parle; voulez-vous prendre la peine de passer
+demain jeudi a mon etude entre deux et trois heures; je vous serais
+reconnaissant de m'ecrire ce soir meme un mot pour me dire si je dois
+vous attendre.
+
+"Veuillez agreer l'expression de mes sentiments de haute consideration.
+
+"LE GENEST."
+
+Il relut sa lettre:
+
+--Prince, se dit-il, haute consideration enfin, il le faut.
+
+Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hate que de
+coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:
+
+"Mercredi soir, 10 heures.
+
+"Monsieur,
+
+"J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous
+m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.
+
+"Agreez l'expression de mes sentiments de consideration.
+
+"Prince AMOUROFF."
+
+A deux heures, Nicetas, que la curiosite rendait exact, entrait dans le
+cabinet du notaire, prepare a une discussion serree sur les propositions
+que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
+comte d'Unieres aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser
+entortiller par la vieille momie.
+
+Debout, une main appuyee sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son
+bureau, le notaire etait si froid, si raide, si impassible, qu'on
+pouvait le prendre en effet pour une momie.
+
+--Lorsque vous vous etes presente dans mon etude, dit-il, vous saviez,
+n'est-ce pas, que j'etais le notaire de madame la comtesse et de M. le
+comte d'Unieres ainsi que de la jeune Claude?
+
+--Je le savais; c'est precisement pour cela que je me suis adresse a
+vous.
+
+--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien,
+car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite
+que, notaire de M. et madame d'Unieres ainsi que cette jeune fille, mon
+devoir etait de prendre leur defense.
+
+--Leur defense? je ne comprends pas.
+
+--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous desiriez
+reconnaitre la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame
+d'Unieres?
+
+--Qui est.
+
+--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de
+naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pieces qui peuvent etablir
+un commencement de preuve par ecrit exige par la loi pour poursuivre les
+recherches de la maternite. Vous avez ces pieces?
+
+Nicetas ne put pas ne pas laisser paraitre un certain embarras:
+
+--Je les produirai plus tard.
+
+--Quand?
+
+--Lorsqu'il sera necessaire.
+
+--Mais il est necessaire, car si vous ne faites pas cette production, on
+pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pieces
+n'etant pas en votre possession.
+
+--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?
+
+--Il importe beaucoup dans l'espece, car des la qu'on croit que vous
+n'avez pas ces pieces, on peut etre amene a supposer: 1 deg. que vous n'etes
+pas le pere de l'enfant que vous voulez reconnaitre; 2 deg. que madame
+d'Unieres n'en est pas la mere; 3 deg. que cette reconnaissance n'est
+qu'une speculation; 4 deg. que la menace de rechercher la maternite est une
+intimidation devant aider a cette speculation; vous voyez comme tout
+s'enchaine.
+
+--Ou voulez-vous en venir? demanda Nicetas brutalement.
+
+--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de
+renoncer a cette reconnaissance et a tout ce qui s'ensuit, attendu que
+tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de desagrements
+graves.
+
+--Vraiment!
+
+--Mon Dieu oui.
+
+--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon
+vous, ces desagrements?
+
+--Volontiers: attaques, mes clients se defendraient et la premiere chose
+que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se
+pretend le pere de cette enfant est un aventurier...
+
+--Monsieur!
+
+--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne merite pas, a usurpe un
+nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'etre le fils
+d'un prince russe comme il le pretend, il est simplement celui d'un
+professeur de musique de Marseille appele Clovis Blanc qui l'a legitime
+par mariage subsequent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la
+grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
+miserable, apres un sejour de plus de dix ans en Amerique ou il a fait
+tous les metiers, tour a tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat;
+et qu'a bout de ressources, il n'a invente cette reconnaissance d'un
+enfant naturel riche que pour sortir de sa misere, sachant bien a
+l'avance qu'il n'avait aucune chance de reussir puisque sa pretention
+ne s'appuie sur rien, mais esperant par l'intimidation, la menace du
+scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur,
+perdez cette esperance; on ne vous achetera rien du tout, par cette
+raison que vous n'avez rien a vendre et que nous n'avons rien a
+craindre.
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+--J'en appelle a votre experience: entre le personnage que je viens
+d'esquisser et la comtesse d'Unieres entouree d'estime et de respect,
+vous sentez bien qu'il n'y aurait meme pas de doute.
+
+--Je vous repete que c'est a voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de
+reconnaissance avec indication du nom de la mere, quand j'aurai notifie
+cet acte avec sommation d'avoir a me remettre ma fille, enfin quand
+j'aurais commence le proces en recherche de maternite, nous verrons si
+madame d'Unieres restera la femme entouree d'estime et de respect que
+vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre
+quand, de mon cote, je demandais que la paix.
+
+--Encore un mot, le dernier: quand on se prepare a la guerre, il ne faut
+pas donner d'armes a ses adversaires...
+
+Il prit sur son bureau la lettre de Nicetas et la lui montrant:
+
+--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pieces qui vous placent
+sous le coup de certains articles du code penal pour usurpation de nom
+et de titre. J'ai dit. Vous reflechirez.
+
+Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas
+la moindre inclinaison de tete a Nicetas qui sortit furieux.
+
+Positivement il avait ete abasourdi par cette vieille momie en cravate
+blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi,
+comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que
+repondre a un homme qui a chaque instant vous parle de la loi et du
+code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les
+jambes a chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard,
+aux yeux bandes, il ne pouvait que s'arreter quand on lui criait
+"casse-cou".
+
+Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se
+trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver
+une bonne part de faux.
+
+Comment s'y reconnaitre? La etait l'embarras pour lui, mais non le
+decouragement, car pour etre battu d'un cote il ne renoncerait pas a
+la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des
+avocats ne feraient pas que Claude ne fut pas sa fille.
+
+Il n'avait qu'a consulter Caffie; sans doute il lui en coutait de
+laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce
+n'etait pas l'heure de marchander.
+
+Malheureusement Caffie n'etait pas chez lui; il serait probablement
+retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire
+importante, dit le clerc.
+
+Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne?
+Decidement, sa mauvaise chance le poursuivait.
+
+
+
+XIII
+
+Les menaces de Nicetas avaient emu le notaire.
+
+Assurement cette attitude hautaine et provocante n'etait pas du tout
+celle d'un resigne.
+
+Il n'avait rien a perdre a intenter un proces, cet aventurier, et il
+pouvait esperer qu'il y gagnerait quelque chose.
+
+Il fallait l'en empecher et, puisque le langage de la sage raison avait
+echoue, recourir a des moyens plus energiques, et par cela peut-etre
+plus efficaces.
+
+Un quart d'heure apres, il montait les trois etages de la grande caserne
+de la Cite, et demandait a l'huissier de service d'etre admis aupres du
+prefet de police pour affaire urgente. Comme a la prefecture toutes les
+affaires sont urgentes, l'huissier se montra resistant: c'etait l'heure
+du rapport, M. le prefet etait occupe.
+
+Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et
+porter cette carte au prefet.
+
+C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le
+premier venu.
+
+Apres une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le
+notaire fut enfin recu, et il put exposer sa demande.
+
+Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle,
+nee de pere et de mere inconnus, a laquelle on avait legue une
+belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la
+reconnaitre.
+
+--Ceci, interrompit le prefet, est du ressort de la justice.
+
+--Mais derriere la reconnaissance il y a un chantage.
+
+--Un chantage contre un enfant qui n'a ni pere ni mere n'est pas bien
+dangereux.
+
+--Mon aventurier ne reclame pas seulement la paternite de cette petite,
+il pretend aussi lui imposer une mere; c'est-a-dire qu'il menace
+une honnete femme de la compromettre dans un proces en recherche de
+maternite.
+
+--Mais la recherche de la maternite est admise par la loi; c'est affaire
+au tribunal d'apprecier si cette femme est ou n'est pas la mere de cette
+enfant.
+
+--Elle ne l'est pas.
+
+--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le role de la police
+n'est pas de prevenir les proces et de se substituer a la justice.
+
+--N'est-il pas de prevenir les scandales et d'etre une sorte de
+Providence pour les familles.
+
+--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus
+d'elle; la police a les mains liees par la legalite, et quelquefois
+aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.
+
+Il est evident que le prefet rechignait a s'occuper de cette affaire et
+ne cherchait qu'a decourager le notaire.
+
+--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacees par ce
+chantage.
+
+--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules
+professionnels.
+
+Si le prefet ne demandait pas ce nom, il etait certain, cependant, qu'il
+l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait
+pas livre: il fallait que de tout son poids il pesat dans la balance.
+
+--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait ete
+instituee legataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a
+fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait
+pour niece madame la comtesse d'Unieres, la femme du depute.
+
+--Qui s'est trouvee desheritee.
+
+--Precisement. M. de Chambrais etait-il ou n'etait-il pas le pere de
+cette enfant qu'on veut reconnaitre aujourd'hui? C'est un secret qu'il a
+emporte dans la tombe. Et si les probabilites sont pour l'affirmative,
+je reconnais que nous n'avons que des probabilites. Cependant elles
+reposent sur un fait a mon sens considerable: madame d'Unieres, seule
+heritiere legitime de son oncle, se trouvant exheredee par le testament
+dont j'ai parle, s'est chargee de la surveillance et de l'education de
+l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels.
+Il y aurait la un esprit d'abnegation si extraordinaire, qu'il est plus
+logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopte cette enfant,
+c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient a M. de Chambrais.
+Eh bien! c'est madame d'Unieres, c'est M. d'Unieres que le chantage
+menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni
+acte de naissance, ni commencement de preuves par ecrit, cet aventurier
+pretend que madame d'Unieres serait la mere de cette enfant qu'elle
+aurait eu avant son mariage. Et cette pretention, il ne veut pas, vous
+pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en
+servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et a la comtesse par
+la menace d'un proces scandaleux.
+
+Le notaire fit une pause, et la physionomie du prefet lui dit que les
+dispositions auxquelles il s'etait tout d'abord heurte se modifiaient.
+
+--C'est pour un adversaire politique que je reclame votre protection,
+monsieur le prefet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous
+toucher.
+
+Le prefet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre
+n'avaient jamais ete en faveur dans la maison.
+
+--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas
+lui-meme la reclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son
+honneur est menace. J'en ai ete le premier informe par une demarche de
+notre personnage qui va a elle seule vous le faire connaitre: sachant
+que j'etais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unieres,
+il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour
+que je le dresse reellement, mais pour que je prepare mes clients
+effrayes a un arrangement. Au lieu d'aller a eux, je viens a vous.
+
+--L'affaire est delicate.
+
+--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier,
+dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est pare d'un nom et d'un titre
+des plus honorables: celui de prince Amouroff, se pretendant le fils du
+lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, qui a occupe
+une grande situation a la cour de Russie.
+
+--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni a ce nom, ni a ce titre?
+
+--Aucun droit.
+
+--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?
+
+--J'ai cette lettre signee par lui.
+
+Et le notaire mit sous les yeux du prefet la lettre qu'il avait eu la
+precaution de se faire ecrire par Nicetas.
+
+--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette
+usurpation de nom et de titre.
+
+--Il ne l'est pas.
+
+--Une enquete doit etre faite; accordez-moi un certain temps.
+
+--Il y a urgence.
+
+--Je ne perdrai pas de temps; je vous previendrai.
+
+Le notaire allait partir, le prefet le retint:
+
+--Pouvez-vous me donner le signalement de ce pretendu prince?
+
+--Trente-cinq ans, taille elevee, cheveux noirs, pas de barbe, gras,
+bouffi; l'air d'un chenapan bien eleve; il demeure au n deg. 44 des
+Champs-Elysees.
+
+--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes
+renseignements sont conformes aux votres, on le conduira a la frontiere.
+Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille...
+Dieu merci. Cela nous debarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort
+seule interrompt un bon chanteur dans son metier et encore il laisse
+bien souvent des heritiers.
+
+Le notaire s'etant retire, le prefet fit appeler un de ses secretaires,
+car cette mission n'etait pas de celles qui se donnent au premier
+venu, et le chargea d'aller tout de suite a l'ambassade de Russie: il
+s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-general et aide
+camp general, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se
+trouvait aujourd'hui a Paris et s'il repondait au signalement d'un homme
+de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.
+
+Le secretaire revint au bout d'une demi-heure:
+
+--Le lieutenant-general Amouroff etait mort, il n'avait laisse qu'un
+fils mort lui-meme depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son
+titre etaient eteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit,
+c'etait un aventurier et probablement un escroc.
+
+Immediatement le prefet envoya au n deg. 44 des Champs Elysees un inspecteur
+charge de dire au prince Amouroff--parlant a sa personne--que le prefet
+de police le priait de passer a son cabinet le lendemain matin a dix
+heures. En meme temps, il fit prevenir Me Le Genest de la Crochardiere
+d'assister a cette entrevue.
+
+Ce fut le notaire qui arriva le premier; a dix heures moins cinq
+minutes, il etait introduit aupres du prefet, qui lui communiqua les
+renseignements transmis par l'ambassade.
+
+--Vous voyez, monsieur le prefet, dit le notaire.
+
+--Ce que vous me disiez etait vrai, j'en avais la certitude; mais il
+fallait une preuve qui fermat la bouche a votre coquin, et l'ambassade
+nous la donne.
+
+--Viendra-t-il?
+
+--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne a penser qu'il voudra
+payer d'audace; d'ailleurs, il a interet a apprendre ce que nous savons,
+ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.
+
+L'huissier entra portant une carte.
+
+--Le voici; faites entrer.
+
+Comme le prefet l'avait prevu, Nicetas se presenta la tete haute, froid
+et calme,--au moins en apparence.
+
+Il salua le prefet poliment, le notaire avec dedain.
+
+--La presence de Me Le Genest de la Crochardiere doit vous apprendre
+de quoi il s'agit, dit le prefet. Me Le Genest pretend que vous
+n'avez aucun droit a vous dire le pere d'une enfant que vous voulez
+reconnaitre.
+
+--Me Le Genest me parait bien audacieux dans ses affirmations; serait-il
+decent de lui demander sur quoi il les appuie?
+
+--Et vous, monsieur, demanda le prefet qui avait souri au mot decent,
+sur quoi appuyez-vous les votres?
+
+--Sur des pieces qui seront soumises au tribunal.
+
+--Verriez-vous un inconvenient a les produire ici?
+
+--Je ne crois pas que ce soit le lieu, repondit-il insolemment.
+
+--Au moins est-ce celui de produire d'autres pieces que j'ai le droit
+de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour
+prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.
+
+Nicetas ne se troubla point.
+
+--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas
+charge de ma genealogie, qui constitue un ballot un peu lourd.
+
+--C'est facheux, car vous pourriez prouver a votre ambassade qu'elle
+se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laisse qu'un fils mort
+depuis trois ans, et, a moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage
+que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous epargnerait le
+desagrement d'etre reconduit a la frontiere par mes soins.
+
+--Ce serait une illegalite.
+
+Le prefet haussa les epaules, car s'il parlait volontiers d'illegalite
+quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on
+lui en parlat.
+
+--Reclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa
+protection, je m'incline.
+
+Nicetas ne repondit pas.
+
+--Aimez-vous mieux declarer que vous n'etes pas Russe? alors je vous
+ferai remarquer que vous n'auriez pas du signer cette lettre--il montra
+la lettre ecrite au notaire--"Prince Amouroff", ce qui constitue un
+faux.
+
+--Oh! un faux!
+
+Au lieu de repondre, le prefet sonna:
+
+--Prevenez un des messieurs les commissaires aux delegations, dit-il a
+l'huissier, que je le prie de se rendre ici.
+
+En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicetas, il
+annota quelques pieces a grands coups de crayon rouge.
+
+Quand le commissaire entra, le prefet lui dit quelques mots et celui-ci,
+s'asseyant a un bureau, se mit a ecrire.
+
+--C'est un proces-verbal, dit le prefet en s'adressent a Nicetas, visant
+votre lettre a Me Le Genest.
+
+Il fut vite redige, le commissaire le lut, et tendant une plume a
+Nicetas:
+
+--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi a signer _ne varietur_
+la lettre annexee.
+
+Nicetas hesita un moment.
+
+--J'aime encore mieux la frontiere.
+
+--Avez-vous des preferences? demanda le prefet d'un air un peu
+goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?
+
+--La Belgique, si vous le voulez bien.
+
+--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cediez a la tentation de
+descendre a Chantilly ou a Creil; si cela vous est utile, je peux vous
+offrir les frais de ce petit deplacement.
+
+--Merci; c'est moi qui veux les offrir a votre agent; je vous prie
+seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en premiere
+classe sans se faire remarquer.
+
+--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles a
+midi trente.
+
+--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.
+
+Le prefet avait presse le bouton d'une sonnerie et un agent etait
+presque aussitot entre; si ce n'etait pas tout a fait le diplomate
+annonce, cependant c'etait un compagnon de voyage suffisant.
+
+Comme Nicetas allait sortir, le prefet le retint d'un signe de main:
+
+--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne
+rentrez pas en France.
+
+Quand la porte se fut refermee sur l'agent qui emboitait le pas derriere
+Nicetas, le prefet se tourna vers le notaire:
+
+--C'est egal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fut dedans plutot que
+dehors; heureusement, c'est un violent, malgre son attitude dedaigneuse,
+et des violents on peut esperer toutes les folies: nous le repincerons.
+
+
+
+XIV
+
+Bien que Nicetas eut son billet pour Bruxelles, a Mons il descendit de
+wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre
+qui, quelques minutes apres, partait pour Charleroi.
+
+De Paris a la frontiere, assis en face de son agent, il avait eu tout le
+temps de reflechir et de batir un plan qui lui donnerait sa revanche;
+pour le bien etudier sans rien laisser a l'imprevu, il avait a Creil
+achete un _Indicateur des chemins de fer etrangers_, qu'il avait pu
+consulter sans que l'agent s'en inquietat: n'etait-il pas tout naturel
+de se tracer un itineraire, alors; surtout, qu'on partait aussi a
+l'improviste?
+
+Le propre de sa nature etait de ne pas se laisser abattre et par
+consequent de s'acharner contre la chance, quand elle lui etait
+contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, etant un rageur et un
+vindicatif, non un resigne; il serait ce qu'il avait toujours ete.
+
+Aussi bien il avait joue un metier de dupe en voulant se servir de la
+loi; c'etait une arme a laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours
+se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.
+
+Depuis longtemps l'experience lui avait appris qu'on ne fait bien ses
+affaires que soi-meme, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-la valant
+toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on
+y est habitue. Son outil a lui, c'etait ses poings. Si au lieu de s'en
+remettre a Caffie et de suivre les sentiers detournes de la chicane que
+le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours a
+ses poings, et s'etait jete bravement dans le droit chemin sans souci
+de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en
+ecartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roule par ce vieux
+notaire et ce prefet de police du diable.
+
+Si le jour ou il s'etait dit que l'heritiere de M. de Chambrais pouvait
+bien etre sa fille, il l'avait simplement enlevee et cachee a l'etranger
+quelque part, tout cela ne serait pas arrive: au lieu d'avoir a
+s'adresser a madame d'Unieres avec des detours et des menagements, c'eut
+ete madame d'Unieres qui aurait du s'adresser a lui; et pour ravoir
+l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulat.
+
+Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fit
+maintenant; et avec de la decision et de l'energie, toutes ses
+maladresses pouvaient se reparer. Pour cela, il n'avait qu'a prendre
+Claude. Il n'etait plus le pauvre diable sans le sou que deux mois
+auparavant la _Normandie_ debarquait au Havre: il disposerait de plus de
+trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement
+la lutte contre la comtesse, le notaire et le prefet de police; au
+bout, il faudrait bien ceder; alors, il imposerait ses conditions et ne
+rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions,
+cette petite.
+
+Mais pour que cette combinaison, a laquelle il avait deja pense plus
+d'une fois, reussit, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire,
+conseille par le prefet de police, qui avait devine qu'un homme qu'on
+expulse ne reste pas la ou on le conduit, voudrait faire mettre Claude a
+l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions
+et le reste, les choses en etaient arrivees a un point ou le proces en
+reconnaissance serait une folie.
+
+Jusqu'a la frontiere il n'avait consulte son indicateur que pour
+trouver des trains de Mons a Charleroi et de Charleroi a Givet, car une
+surveillance devant etre, sans aucun doute, organisee contre lui a la
+gare du Nord, il n'allait pas etre assez naif pour rentrer a Paris par
+la; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train
+a Givet. Debarrasse de son agent a Quievrain, il put, sans eveiller de
+soupcons, etudier la marche des trains de Givet a Paris en passant par
+Epernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.
+
+Comment admettre qu'on eut pris si vite des precautions pour qu'il ne
+put pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurement pas
+aussitot.
+
+Dans ses precedents voyages a Chambrais, il avait eu le temps de
+s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus
+grande partie de la journee chez Dagomer et que c'etait de quatre a cinq
+heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc
+qu'a se trouver sur son passage a l'aller ou au retour, et a lui
+donner rendez-vous a la nuit tombante, dans un endroit desert ou il
+l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fut vraiment bien
+maladroit s'il ne la decidait pas a venir avec lui pour "voir son pere";
+une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer.
+A l'accent avec lequel elle s'etait ecriee: "Ou sont mes parents?" il
+savait a l'avance qu'avec ces deux mots il la menerait loin.
+
+Il avait pris un billet direct de Givet a Paris, mais en route il
+modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les
+chances de son cote, meme celles peu vraisemblables ou on le guetterait
+a la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue,
+et descendant a Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'a
+Longjumeau.
+
+La il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-meme, et
+choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'etre pas ratteint s'il
+pouvait prendre un peu d'avance. C'eut ete naivete de se montrer dans
+les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre a l'auberge son cheval
+a Villemeneu, qui est a deux kilometres de Chambrais, et vers trois
+heures et demie, il vint en promeneur flaner dans le chemin que Claude
+devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.
+
+Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait ete naturel chez une
+fille qu'on laisse courir a travers les bles cueillir l'herbe de ses
+lapins, mais quand il la vit venir, elle etait accompagnee d'une
+paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement
+son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.
+
+Quand elles passerent devant lui, madame Dagomer ne parut pas
+s'inquieter de le voir la, et Claude, sans tourner la tete de son cote,
+lui lanca un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait
+surement ce qu'il voulait.
+
+Il attendrait son retour; mais comme il fallait prevoir qu'elle pouvait
+etre encore accompagnee, il prepara un billet qu'il devait trouver moyen
+de lui remettre: "Soyez ce soir, a la nuit tombante, au Calvaire de la
+RESERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout."
+
+Il ne s'etait pas trompe: au retour, la femme du garde, fidele aux
+prescriptions de madame d'Unieres, accompagnait encore Claude; il les
+laissa venir jusqu'a lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de
+facon a se placer entre elle et Claude.
+
+--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me
+dire, si en suivant ce chemin j'arriverai a la Croix-du-Roi?
+
+C'etait de la main gauche etendue qu'il montrait le chemin; de la
+droite, placee derriere son dos, il agitait doucement son papier: il
+sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa
+passer.
+
+Rentre a Villemeneu, il dina gaiment, puis, a sept heures et demie, il
+fit atteler et partit grand train comme s'il etait presse; arrive a la
+_Reserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval a un arbre; le
+soleil venait de se coucher, et du ciel empourpre tombait une lumiere
+rose qui promettait une soiree sereine.
+
+Ce qu'on appelle la _Reserve_ est un grand etang long de pres d'un
+kilometre, et large d'une cinquantaine de metres creuse pour recevoir
+les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais;
+recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de
+ce plateau elles s'emmagasinent la, et par des conduites souterraines,
+elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc
+et des jardins.
+
+D'un cote, l'etang sert de cloture au parc, de l'autre il est longe par
+une route--celle que Nicetas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--a
+un endroit assez rapproche du pavillon du garde pour que Claude put y
+venir facilement, et assez eloigne cependant pour qu'on ne la suivit
+point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales,
+etait-il reste la a rever a celle qu'il aimait, imaginant les charmes
+d'un tete a tete avec elle!
+
+Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas change, et il les
+retrouvait, apres cette longue absence, comme s'il les avait quittees la
+veille: c'etait le meme calme, le meme silence, la meme douceur, la meme
+vegetation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'etang,
+le meme cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il
+se rappelait que la derniere fois qu'il y etait venu des ouvriers
+faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laisse
+pousser librement, n'auraient pas tarde a envahir l'etang et a le
+transformer en un marais; maintenant ce travail etait encore en train,
+et sur la rive, que longeait la route, retenue a un tetard par une
+chaine, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journee finie,
+avaient attachee la; si ce n'etait pas celle dans laquelle il s'etait
+souvent promene, au moins en etait-ce une semblable, a fond plat, avec
+des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.
+
+Le temps s'ecoulait, le ciel palissait, la verdure des arbres et des
+buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.
+
+Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village,
+on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberte
+d'aller et venir aux abords de la maison.
+
+Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne
+l'apercut point: la route, deserte, filait droit entre l'etang et les
+champs, sans que personne s'y montrat.
+
+L'impatience et l'inquietude commencaient a le prendre, lorsque de
+l'autre cote de l'etang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver
+en courant; mais l'autre cote de l'etang ne faisait pas du tout son
+affaire; il eut un mouvement de colere; cependant, descendant au bord de
+l'eau, il agita son mouchoir.
+
+Elle ne tarda pas a se trouver en face de lui, alors mettant ses deux
+mains autour de sa bouche, elle cria en etouffant sa voix:
+
+--Prenez la toue.
+
+Il n'y avait pas pense. Vivement il detacha la chaine enroulee autour
+du saule, et a coups vigoureux d'avirons il traversa l'etang; bientot
+l'avant de la toue toucha la rive.
+
+--Montez, dit-il en se retournant.
+
+--Dites-moi ce que vous avez a me dire, monsieur.
+
+--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite;
+dans les roseaux nous serons a l'abri.
+
+Si dans la plus grande partie de l'etang les roseaux faucardes
+laissaient les eaux libres, il en restait une ou ils n'avaient pas ete
+encore coupes, et il n'y avait qu'a amener la toue dans leur fourre pour
+y etre cache.
+
+Elle hesitait.
+
+--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouves.
+
+Elle monta et vint pres de lui.
+
+Alors il se mit a ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il
+vira de bord pour gagner le calvaire.
+
+--Ou allez-vous, monsieur?
+
+--Je vous conduis pres de votre pere.
+
+--Ou est-il?
+
+--Vous ne tarderez pas a le voir.
+
+--Monsieur, je ne veux pas, s'ecria-telle effrayee; si vous ne me
+debarquez pas, j'appelle.
+
+--Je vais vous debarquer de l'autre cote.
+
+--Non, ici, tout de suite.
+
+Il rama plus fort.
+
+--Monsieur, je crie.
+
+Et de fait elle se mit a appeler au secours; mais qui pouvait
+l'entendre? la route etait deserte.
+
+--Au secours, a moi, a moi...
+
+--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre pere.
+
+A ce moment, un homme sortant d'une allee se montra sur la rive du parc;
+il accourait en boitant.
+
+Claude et Nicetas l'apercurent en meme temps.
+
+--Papa Dagomer, cria Claude, a moi, on m'emporte.
+
+--Arretez, cria le garde.
+
+Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il
+ne pouvait pas traverser l'etang a la nage.
+
+--A moi, a moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis
+qu'elle esperait etre secourue.
+
+--Arretez, cria Dagomer ou je tire.
+
+Nicetas rama plus fort; ce ne serait pas la premiere fois qu'il
+sortirait sain et sauf d'une fusillade.
+
+--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaisse son petit fusil.
+
+Elle se laissa tomber au fond de la toue; une detonation retentit, en
+meme temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'ecrasait.
+
+
+
+XV
+
+C'etait le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite a Ghislaine,
+et apres qu'il etait parti en la reconfortant par des paroles
+d'esperance, elle s'etait dit qu'elle devait s'en rapporter a lui.
+
+Et pendant tout le reste de la journee, comme pendant celle du jeudi,
+elle se l'etait repete.
+
+Cet homme calme, froid, honnete, connaissant la loi et les affaires
+qu'elle ignorait, lui avait inspire une certaine confiance; il
+trouverait un moyen de defense; assurement, il ne se serait pas avance a
+la legere.
+
+Mais a mesure que cette visite s'etait eloignee, elle avait perdu
+de cette confiance qui a la verite n'etait pas bien robuste, et en
+reflechissant il lui avait semble que c'etait son mari seul qui devait
+la defendre,--les defendre, lui et elle, puisqu'ils etaient l'un et
+l'autre menaces.
+
+Elle n'avait deja que trop attendu, et il y avait la un manque de
+franchise et de foi qui etait une faute en meme temps qu'une injure.
+
+Quelque dut etre le resultat d'un aveu, il etait impossible qu'elle
+reculat davantage; c'etait inquiet qu'il etait parti, tourmente,
+peut-etre jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en
+proie a des angoisses qu'elle ne se precisait pas, mais qui certainement
+n'etaient que trop reelles, elle le sentait.
+
+Elle passa la nuit du jeudi dans ces hesitations, et aussi la matinee
+du vendredi, bouleversee, affolee, voulant et ne voulant pas, ne se
+decidant que pour retomber bientot dans ses perplexites: enfin, dans
+l'apres-midi elle lui envoya une depeche ne contenant qu'un mot:
+"Reviens."
+
+Puis, faisant atteler, elle alla a Paris prendre, rue Monsieur, la
+lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la
+sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant,
+malgre ce doute, il fallait qu'elle les eut aux mains, et put les mettre
+sous les yeux de son mari, s'il consentait a les regarder.
+
+Le samedi matin, elle recut la reponse a son telegramme: "J'arriverai ce
+soir a Paris par le train de six heures, a Chambrais a huit."
+
+En temps ordinaire elle eut ete l'attendre au chemin de fer comme elle
+le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de
+repondre a l'etreinte de sa main par une etreinte aussi tendre, aussi
+passionnee.
+
+Mais ce jour-la, que dirait ce premier regard? Et puis, etait-ce dans
+une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait decider de
+leur vie? Enfin, lui-meme ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne
+comptait pas sur elle a la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce
+qu'il n'avait jamais fait?
+
+Des sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, ecoutant avec
+son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec
+une lenteur qui faisait penser a l'eternite. Enfin, comme huit heures
+sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitot elle
+descendit le perron.
+
+Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une
+interrogation inquiete, comme c'en fut une eperdue et navree qu'il lut
+lui-meme. En n'echangeant que des paroles insignifiantes, ils monterent
+a leur appartement, dont elle ferma la porte.
+
+Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une
+question:
+
+--Que se passe-t-il?
+
+Au lieu de repondre, elle lui tendit la lettre de Nicetas sur laquelle
+se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main
+tremblante.
+
+Il les lut; alors la regardant avec des yeux effares:
+
+--Je ne comprends pas, dit-il.
+
+Elle hesita un moment:
+
+--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai
+aime, mais je n'ai pas eu une pensee qui ne fut une franche adoration
+pour vous. Rien ne m'a jamais detournee de vous; vous seul existiez;
+je ne voulais plaire qu'a vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une
+vertu particuliere, cependant il me semble que peu de femmes vivent
+ainsi pour un etre unique d'une facon si abandonnee, et qu'il y a la une
+preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais,
+et qui n'a jamais ete aussi profond, aussi passionne qu'en ce moment.
+Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous
+frappe, avant de me juger, de me condamner, songez a ce que j'ai ete, a
+cette longue suite de journees heureuses jamais troublees, a l'union de
+notre esprit et de nos ames; a cette constante harmonie qui prouvait si
+bien que nos deux coeurs n'etaient plus qu'un, et cela non seulement
+depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je
+pensais a vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme a un
+etre au-dessus des autres, pour lequel j'etais trop imparfaite, et
+que je ne devais jamais sans doute meriter. Cependant a force d'amour
+j'etais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la
+tendresse et le devouement.
+
+Il la regardait, tachant de lire en elle ce que ces paroles laissaient
+d'obscur et d'incomprehensible pour lui.
+
+--La lettre, lui dit-il, la lettre.
+
+--Cette lettre explique une fatalite qui me fait la plus miserable, la
+plus malheureuse des femmes.
+
+Haletante, la voix sourde, elle lui refit le recit qu'elle avait fait a
+son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur sejour en Sicile.
+
+--Cet enfant, c'est Claude, s'ecria-t-il.
+
+Elle baissa la tete.
+
+--Et l'homme, ou est-il?
+
+--Nous ne sommes pas arrives au bout de notre malheur: laissez-moi la
+force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai resiste avant de
+devenir votre femme. Je n'ai cede qu'aux prieres de mon oncle, et aussi
+a mon amour qui m'a entrainee. Je voulais parler, tout dire; avec
+l'autorite d'un pere que sa tendresse lui avait donnee sur moi, mon
+oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lachete de ceder.
+C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a
+ecrasee; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'etais
+sous le poids de cette fatalite, balancant toujours la resolution de
+tout vous dire, ne me laissant arreter que par la honte et plus encore
+par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'etait
+la pensee qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a
+ecrit cette lettre.
+
+--Et cela est arrive?
+
+--Le jour ou vous prepariez votre dernier discours, vous devez vous
+rappeler que vous m'avez vue bouleversee en recevant une lettre: elle
+etait de lui; il me donnait un rendez-vous a la _Mare aux joncs_.
+
+--Vous y etes allee?
+
+--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec
+moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commencait
+un proces pour rechercher ma maternite. Malgre ce que cette menace
+contenait de terrible, j'ai refuse, car jamais cette enfant ne pouvait
+se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la
+prendre; j'ai persiste dans cette resolution. A la fin de l'entretien,
+j'ai compris qu'il n'agissait que par speculation, et que ce qu'il
+voulait c'etait de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux a
+Marche et Chabert. Il ne s'est pas contente de ce que je lui remettais.
+Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait
+remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis
+les vraies.
+
+Il l'arreta:
+
+--Quelle douleur tu m'aurais epargnee si tu avais parle alors et quelles
+hontes tu te serais evitees.
+
+--Vous saviez?...
+
+--Oui; c'est pour cela que je suis parti.
+
+--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les levres.
+
+Elle se jeta aux genoux de son mari:
+
+--Ainsi, s'ecria-t-elle dans un elan affole, t'aimant, t'adorant,
+n'ayant jamais eu dans le coeur que le desir et la volonte de te plaire
+et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes,
+toi qui meriterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporte, pour
+prix de ton amour, la honte et le malheur.
+
+Il la contempla longuement, puis la relevant:
+
+--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut etre supporte quand on est
+deux.
+
+--Elie!
+
+--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la
+tienne a te pardonner, puisque tu es une victime.
+
+A ce moment on frappa plusieurs coups forts a la porte. Ils ne
+repondirent pas, les coups furent plus precipites.
+
+Le comte alla ouvrir:
+
+--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappe:
+
+--Je demande pardon a M. le comte de m'etre permis de frapper ainsi:
+mais Dagomer est la, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.
+
+--Claude! s'ecria Ghislaine.
+
+Eperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.
+
+Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterne.
+
+Arrivee la premiere, ce fut elle qui l'interrogea:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? s'ecria-t-elle.
+
+--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un
+homme. Que malheur!
+
+--Un braconnier? demanda le comte.
+
+--He non, un monsieur qui voulait enlever Claude.
+
+Le comte et la comtesse se regarderent; ils n'eurent pas besoin de
+paroles pour se comprendre.
+
+--V'la l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivee, aussi vrai que
+je m'appelle Dagomer.
+
+Il leva la main pour attester le ciel.
+
+--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et a travers
+la _Reserve_, il l'emmenait du cote de la grand'route, ou il avait une
+voiture toute prete, le cheval attache a un des arbres du Calvaire.
+L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrive; l'hasard m'avait
+fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arreter. Il s'est mis
+a ramer plus fort. Il allait aborder. Ni a gauche ni a droite je ne
+pouvais courir apres; personne sur la route; Claude etait perdue. Que
+que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tire pour sauver la
+petite; je voulais lui casser un bras, ca l'aurait arrete; il a roule au
+fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibule.
+
+--Et Claude? s'ecria Ghislaine.
+
+--Brave comme tout. Elle s'etait couchee pour que je tire par-dessus
+elle; en tombant il l'avait ecrasee, mais a s'a relevee et m'a crie:
+"J'ai rien!" Pensez si j'ai ete soulage. C'est elle qui a ramene la toue
+au bord avec le mort au fond.
+
+Le comte jeta un coup d'oeil a Ghislaine pour appeler son attention.
+
+--Vous l'avez regarde?
+
+--Bien sur.
+
+--Comment est-il?
+
+--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.
+
+Ghislaine, repondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe
+affirmatif: c'etait lui.
+
+--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais deja l'homme de
+Creve-coeur qui souvent la nuit se leve contre moi, v'la que je vas
+avoir celui de la _Reserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever
+Claude; il lui a dit que c'etait pour la conduire aupres de ses parents.
+
+--Vous avez fait votre devoir, dit le comte.
+
+--Vrai? monsieur le comte; ca me fait du bien d'entendre ca d'un homme
+comme vous.
+
+--Je l'expliquerai a la justice.
+
+S'adressant au valet de chambre:
+
+--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prevenir la
+gendarmerie.
+
+Puis, revenant a Dagomer:
+
+--Ou est-il?
+
+--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!
+
+--Je vais avec vous.
+
+Ghislaine voulut le suivre.
+
+--Restez, dit-il.
+
+Mais apres avoir fait quelques pas du cote du perron, il revint a elle.
+
+--Je vais vous envoyer Claude.
+
+Elle avait retrouve son mari tout entier, avec sa droiture, sa
+generosite, sa confiance,--son amour.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR "GHISLAINE"
+
+
+J'ai toujours eu, meme jeune, la curiosite des enfants; et cela m'a valu
+plus d'une mesaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit
+tres vite, qu'on s'interesse a lui, il s'apprivoise aussitot et se
+familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard
+echange, tout est dit; il sait jusqu'ou il peut aller, c'est-a-dire
+jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en
+omnibus, cette familiarite spontanee s'est-elle traduite en avances
+qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelees, et
+encore plus poissees de sucre ou de gateaux, sur mes genoux ou sur la
+manche de mon vetement!
+
+Au debut, cette curiosite se partagea a peu pres egalement entre les
+petits garcons et les petites filles, je n'avais pas de preferences;
+mais peu a peu les petites filles l'emporterent, non pas qu'elles
+fussent plus faciles a suivre, au contraire, mais precisement parce
+qu'avec leurs detours et leurs mysteres, elles etaient plus attrayantes.
+
+L'enfant eclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire
+dans celle-ci, sans avoir commence a epeler avec la petite fille, se
+trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages
+apres pages sans y comprendre un traitre mot.
+
+Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains
+de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la
+civilisation. S'il etait ne avec cette perfection, l'homme des cavernes
+n'aurait pas triomphe de ses premieres luttes pour la vie, dans
+lesquelles comptaient seules certaines forces que developpe la nature,
+mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la ferocite,
+l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractere du
+tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est evident qu'aujourd'hui,
+l'homme police, avec son education, ses relations, son milieu, s'est
+eloigne,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant
+qu'il subisse les lecons de l'education, combien en est-il pres! Quel
+enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
+parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les
+domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles
+l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez
+elles une consequence de leur faiblesse en meme temps qu'une delicieuse
+satisfaction pour les fantaisies de leur chimere. Un pretre me disait
+qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le meme
+refrain:--"J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi
+avez-vous menti?--Je ne sais pas."--Et c'est la verite qu'elles ne
+savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la verite d'avouer qu'elles
+ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
+jouissance dont elles se grisent.
+
+Ayant la curiosite des enfants, je devais donc tout naturellement, en
+suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes
+romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au
+moins en cela que c'est seulement arrive au bout de ma tache que je me
+suis rendu compte de l'importance exageree peut-etre de cette place.
+
+En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traitre et le premier
+roman ou j'ai mis des enfants en scene,--c'etait le quatrieme que je
+publiais,--je lui ai donne pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part
+egale entre le garcon et la fille.
+
+Puis, tout de suite, j'ecrivis pour les enfants, et en vue d'etre lu par
+eux, un roman: _Romain Kalbris_, ou un garcon tient le premier role,
+mais en ayant pres de lui une petite fille qui lui donne la replique.
+
+Un laps de temps assez long s'ecoule sans que je m'occupe de l'enfance
+dans mes romans; une fille m'est nee et, a la regarder grandir,
+ma curiosite trouve suffisamment a s'employer sans chercher des
+combinaisons de roman; puisque j'ai la realite sous les yeux, je ne
+vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le
+developpement et l'enchainement de la vie qui confirment ou contredisent
+les faits deja notes. Mais pour cela, l'observation naturelle
+n'en fonctionne pas moins spontanement avec la memoire toujours
+affectueusement en eveil pour degager ce qu'elle voit et l'enregistrer.
+
+L'enfant, le mien, me ramene enfin aux enfants, et j'ecris _Sans
+famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail
+de la journee.
+
+Jusque-la, j'ai indifferemment mis en action des garcons et des petites
+filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garcons, les
+petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur,
+Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir
+par _En famille_.
+
+Voila donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant.
+Peut-etre est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai ecrits? Je ne
+me suis pose cette question qu'en faisant ma recapitulation en ce moment
+meme: j'ai ete ou mon gout me portait.
+
+Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie,
+je ne peux pas trouver demesuree celle que je lui ai donnee: tout ne
+part-il pas de l'enfant, tout n'y ramene-t-il pas?
+
+Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnete
+fille entouree d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son
+mariage; cependant, si l'on veut bien etablir une statistique des
+enfants nes hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont
+nombreux.
+
+C'est la situation de cette honnete fille et de son enfant que j'ai
+voulu presenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je
+l'avais deja abordee dans des conditions differentes et sans lui faire
+rendre tout ce qu'elle peut donner, limite que j'etais par mon sujet.
+Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux
+de les comparer, il verra comment, avec un point de depart presque
+le meme, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles,
+Micheline et Claude, different entre elles.
+
+Parce que j'ai maintenant renonce au roman, je n'ai pas en meme temps
+perdu ma curiosite des enfants, qui s'est portee sur ceux d'un age
+auquel on ne s'interesse guere generalement,--les tout petits. J'ai une
+petite-fille et c'est elle que je suis, c'est a elle, a la naissance et
+au developpement, aux manifestations de ses facultes, que s'appliquent
+mes etudes experimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne
+seront jamais publiees, je peux leur donner une sincerite incompatible
+d'ordinaire avec l'imprime, ses scrupules et ses apprets; car ce n'est
+pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commence, mais
+plus simplement encore,--en maillot.
+
+Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant
+plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la facon dont s'exerce la
+premiere succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le
+premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses
+dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
+avec eux des interpretations qui ne tiennent pas dans ce que les
+philosophies d'un autre age expliquent d'un mot commode,--l'instinct.
+
+Le developpement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend
+a chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser a croire
+ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idees qu'impose la tradition
+acceptee. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'a suivre les
+differentes phases des transformations par ou il lui plait de passer: la
+sensibilite, la volonte, l'intelligence, dans un ordre mysterieux qu'il
+brouille et intervertit, et ou ne se fera un peu de lumiere qu'a la
+suite de nombreuses observations consciencieusement notees.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***
+
+***** This file should be named 13562.txt or 13562.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/5/6/13562/
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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