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Daoust + +Release Date: September 30, 2004 [EBook #13557] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CENT-VINGT JOURS DE SERVICE ACTIF *** + + + + +Produced by Renald Levesque from documents made available by the BNQ +(Bibliotheque Nationald du Quebec) + + + + + + + [Illustration 003.png LE DRAPEAU DU 65eme, + PRESENTE PAR LES DAMES DE MONTREAL, + DANS L'EGLISE DU GESU, LE JOUR DE PAQUES 1886.] + + + + CHARLES R. DAOUST. + + CENT-VINGT JOURS + DE SERVICE ACTIF + RECIT HISTORIQUE TRES COMPLET + DE LA + CAMPAGNE DU 65eme + AU + NORD-QUEST + + + AVEC DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS + MONTREAL-1886 + + + + TABLE DES MATIERES. + + Avis au lecteur. + Preface. + Tableau chronologique. + + PREMIERE PARTIE. + + LA MARCHE. + + Chapitre I.--De Montreal a Calgarry. + Chapitre II.--Sejour a Calgarry. + Chapitre III.--Le Bataillon Droit.--De Calgarry a Edmonton. + Chapitre IV.--Le Bataillon Gauche.--De Calgarry a Edmonton. + + DEUXIEME PARTIE. + + LE BATAILLON DROIT. + + Chapitre I.--D'Edmonton a Victoria. + Chapitre II.--De Victoria a Fort Pitt. + Chapitre III.--Fort Pitt et la Butte-aux-Francais. + Chapitre IV.--A la poursuite de Gros-Ours. + Chapitre V.--Lemay et Marcotte. + + TROISIEME PARTIE. + + LE BATAILLON GAUCHE. + + Chapitre I--Port Ostell. + Chapitre II.--Fort Edmonton. + Chapitre III.--Fort Saskatchewan. + Chapitre IV.--Fort Ethier. + Chapitre V.--Fort Normandeau. + + QUATRIEME PARTIE. + + LE RETOUR. + + Chapitre I.--De Fort Ostell a Fort Pitt. + Chapitre II.--De Fort Pitt a Montreal. + Notes. + + +AU LECTEUR. + +En presentant ce livre au public, l'auteur remplit un devoir. Pendant +quatre longs mois tout un peuple a eu les yeux fixes sur les vastes +territoires du Nord-Ouest, pendant quatre longs mois des centaines de +familles canadiennes ont vecu dans l'anxiete la plus cruelle; pendant +ce temps-la, des centaines de jeunes Canadiens bravaient toutes les +miseres, toutes les fatigues, la mort meme, pour retablir la paix et +supprimer la revolte. + +Et personne ne racontera leurs souffrances! personne ne redira leurs +miseres! Laisser passer cette page d'histoire canadienne sans la graver +dans nos annales serait une negligence impardonnable, presqu'un crime. + +Voila la mission! voila le devoir! + +Quelqu'inexperimente que fut l'auteur, il n'a pas recule devant la +grandeur de la tache imposee. Il confesse son incapacite et prie le +lecteur de prendre en consideration sa jeunesse et sa bonne volonte et +de lui pardonner les mille imperfections de son oeuvre. + +Lachine 1886. + +CHARLES R. DAOUST. + + + +PREFACE. + +Est-il reellement necessaire de faire une preface a cet ouvrage? Telle +est la question que je me suis posee et qu'apres mure reflexion j'ai +resolue dans l'affirmative. Il faut une preface, quand ca ne serait que +pour expliquer au lecteur le plan sur lequel le livre a ete ecrit et en +donner la raison. + +Avant d'entrer en matiere, il est de mon devoir de prevenir le public +que ce livre n'a aucun but politique. J'ai voulu m'elever au-dessus de +toute discussion de parti et presenter cet ouvrage qui n'aura d'autre +merite que sa valeur historique. Si, de l'avis de tous ceux qui ont +pris part a la campagne de 1885, j'ai fait un recit fidele de tous les +evenements qui ont accompagne le passage du 65eme dans le Nord-Onest, +mon but aura ete atteint. + +Pour rendre le recit plus clair et le mettre a la portee de tous, j'ai +divise l'ouvrage en quatre parties distinctes: + +1 deg. La Marche; 2 deg. Le Bataillon droit; 3 deg. Le Bataillon gauche et 4 deg. le +Retour. + +La premiere partie est le recit des incidents qui ont marque le depart +du 65eme de Montreal et les details de sa marche jusqu'a Edmonton. Cette +partie est subdivisee en quatre chapitres: + +1 deg. De Montreal a Calgarry; 2 deg. Sejour a Calgarry; 3 deg. Le Bataillon droit +de Calgarry a Edmonton et 4 deg. Le Bataillon gauche de Calgarry a Edmonton. + +Dans le compte rendu de ces trente-cinq premiers jours de la campagne +ainsi que dans tout le reste de cet ouvrage, je me suis borne a raconter +les faits sans m'attacher beaucoup a la forme de style sous laquelle je +les ai presentes. + +La deuxieme partie est divisee en cinq chapitres: 1 deg. D'Edmonton +a Victoria; 2 deg. De Victoria a Fort Pitt; 3 deg. Fort Pitt et la +Butte-aux-Francais; 4 deg. A la poursuite de Gros-Ours et 5 deg. Lemay et +Marcotte. + +La troisieme partie, qui est le recit de la vie de garnison des +differentes compagnies du bataillon gauche est naturellement subdivisee +en autant de chapitres qu'il y avait de forts: 1 deg. Fort Ostell; 2 deg. Fort +Edmonton; 8 deg. Fort Saskatchewan; 4 deg. Fort Ethier et 5 deg. Fort Normandeau. + +La quatrieme partie est "Le Retour." Elle n'est subdivisee qu'en deux +chapitres: 1 deg. De Fort Ostell a Fort Pitt et 2 deg. De Fort Pitt a Montreal. + +Comme on peut le voir le plan est des plus simples et la division de +l'ouvrage est des plus claires. + +Ce n'est cependant pas sans beaucoup de travail que j'ai pu arriver a un +resultat aussi satisfaisant. Separe du gros du bataillon et relegue avec +ma compagnie a soixante-dix milles au sud d'Edmonton, je n'ai pu me +procurer le recit complet; de la campagne qu'en compilant les notes des +officiers en charge des autres detachements du bataillon. + +Je saisis l'occasion pour remercier chacun des officiers qui m'ont +assiste de leur concours. Leur temoignage, corrobore par les soldats +sous leurs ordres, est de la plus grande valeur au point de vue de la +veracite du recit et son authenticite est au dessus de tout doute. + +Il est tres possible que certains faits de peu d'importance aient pu +etre oublies, mais l'histoire generale est complete. Pour rendre le +recit plus interessant, j'ai fait inserer les vignettes des principaux +officiers qui ont pris part a la campagne ainsi que les forts ou le +bataillon a passe. Les photographies ont ete faites avec soin par les +premiers artistes de cette ville, entr'autres M. L. Gr. H. Archambault, +dont la reputation est etablie. Les vignettes sont dues a MM. Cassan et +Babineau et ont ete faites avec autant de soin que possible. + +En un mot, je n'ai rien neglige pour faire de cet ouvrage une oeuvre +parfaite sous tous les rapports et le lecteur, prenant en consideration +mon trouble et ma bonne volonte, me pardonnera, je l'espere, les +quelques erreurs de style qui, a cause de mon inexperience, ont pu se +glisser dans ces pages. + +Montreal, 1886. + +CHARLES R. DAOUST, Sergent, Compagnie No. 1, 65eme Bataillon. + + + +TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES EVENEMENTS DE L'EXPEDITION DU 65eme AU +NORD-OUEST + +Mars 28.--Appel du 65eme en service actif. +Avril 2.--Depart du bataillon de Montreal. +Avril 3.--Passage a Mattawa. +Avril 4.--Arrivee a Dalton.--Voyage en traineaux. +Avril 5.--Arrivee au Lac-au-Chien.--Nuit en chars a boeufs. +Avril 6.--Marche sur le lac Superieur.--Arrivee a Jackfish Bay. +Avril 7.--Sejour a Jackfish Bay. +Avril 8.--Arrivee a Red Rock.--On remonte a bord de bons chars. +Avril 9.--Passage a Port Arthur. +Avril 10.--A Winnipeg. +Avril 11.--Passage a Regina. +Avril 12.--Arrivee a Calgarry. +Avril 13.--Alerte au camp. Lt. Starnes prend le commandement des +avant-postes. +Avril 14.--Tempete de neige appelee _Chinouck_--On se retire dans les +casernes. +Avril 15 et 16.--Dans les casernes. +Avril 17.--Retour aux tentes.--Arrivee de l'Infanterie Legere a +Calgarry. +Avril 18.--Grande fete au village. +Avril 19.--Premiere messe du bataillon a la mission. +Avril 20.--Depart du bataillon droit pour Edmonton. +Avril 21.--Arrivee a Calgarry d'un canon du Port McLeod, +Avril 23.--Depart du bataillon gauche pour Edmonton.--Le Major Dugas +fait ses adieux au bataillon. +Avril 24.--Passage du bataillon gauche a l'Anse McPherson. +Avril 25.--Arrivee du bataillon droit a la Traverse du Chevreuil Bouge. +Avril 26.--Le bataillon droit traverse la riviere du Chevreuil Bouge. +Avril 27.--Passage du bataillon droit a la riviere de l'Aveugle. +Avril 28.--Arrivee du bataillon gauche a la Traverse du Chevreuil Rouge. +Avril 29.--Passage du bataillon droit a la Ferme du Gouvernement. +Avril 30.--La compagnie No. 8 est laissee a la Traverse du Chevreuil +sous le commandement du Lieut. Normandeau. +Mai l.--Depart du bataillon gauche de la riviere du Chevreuil +Rouge.--Arrivee du bataillon droit a Edmonton. +Mai 2.--Passage du bataillon gauche a la Riviere Bataille.--Depart de +la compagnie No. 7 pour le Fort Saskatchewan sous le commandement du +Capitaine Doherty. +Mai 3.--Le bataillon gauche a la Ferme du Gouvernement. +Mai 4.--La balance du No. 8 et des soldats des compagnies Nos 1, 3 et +4 sont laisses a la ferme du Gouvernement sous le commandement du +Lieutenant Villeneuve. +Mai 5.--Arrivee du bataillon gauche a Edmonton.--Depart des compagnies +Nos 5 et 6 pour Victoria.--Le Capt. Ethier retourne a la Ferme du +Gouvernement. +Mai 6.--L'aile gauche du bataillon droit (les compagnies Nos 5 et 6) +passe au Fort Saskatchewan. +Mai 7.--Depart de l'aile droite du bataillon droit (les compagnies Nos +3, 4 et l'etat major du 65eme) pour Victoria--L'aile gauche traverse +la riviere Eturgeon.--Depart de la compagnie No. 1 pour la Riviere +Bataille. +Mai 8.--L'aile gauche du bataillon droit arrive a la Riviere Vermillon. +Mai 9.--Reunion des deux ailes du bataillon droit. +Mai 10.--Arrivee de la compagnie No. 1 a la Riviere +Bataille--L'Infanterie Legere de Winnipeg arrive a, Edmonton--Le +bataillon droit traverse la Riviere Vermillon. +Mai 11.--Arrivee du bataillon droit a Victoria. +Mai 12.--Passage au Lieutenant-Colonel Ouimet a la Riviere Bataille. +Mai 13.--Sejour du bataillon droit a la riviere Vermillon. +Mai 14.--Passage du Lieutenant-Colonel Ouimet a la Ferme du +Gouvernement. +Mai 16.--Arrivee du General Strange a Victoria, escorte de 190 hommes de +l'Infanterie Legere de Winnipeg. +Mai 20--Depart de la colonne d'Alberta de Victoria. +Mai 21.--L'aile droite du 65eme en bateaux sur la Saskatchewan. +Mai 22.--Nuit passee a St. Paul.--Alerte au camp. +Mai 23.--Traverse de l'Anse de la cote du Renne par la colonne Strange. +Mai 24.--Traverse de l'Anse du Lac aux Grenouilles par le bataillon +droit du 65eme. +Mai 25.--Le 65eme eleve une croix a la memoire des martyrs du Lac aux +Grenouilles.--Arrivee de la colonne Strange a Fort Pitt. +Mai 26.--Enterrement du jeune Cowan. +Mai 27.--Premiere rencontre du 65eme avec Gros-Ours. +Mai 28.--Bataille de la Butte-aux-Francais. +Mai 30.--Depart de la colonne Strange de Port Pitt pour la Riviere a +l'Oignon,--La compagnie No. 6 reste au Fort Pitt. +Mai 31.--Le Major Perry rejoint la colonne Strange. +Juin 1.--Des prisonniers de Gros-Ours arrivent au camp du General. +Juin 2.--Arrivee du General Middleton a bord du vapeur North-West. +Juin 3.--Les commissaires Royaux arrivent a Edmonton. +Juin 4.--Visite de Mgr Grandin a la Riviere Bataille. +Juin 5.--Une compagnie de l'Infanterie Legere de Winnipeg rejoint la +colonne Strange. +Juin 6.--Passage de la colonne au Lac aux Grenouilles. +Juin 8.--Le bataillon droit a Bear's Run. +Juin 9.--Le R. P. Legoff visite le Major Hugues. +Juin 10.--Les RR. PP. Legoff et Prevost sont delegues aupres des +Montagnais. +Juin 11.--Le Capt. Giroux arrive a Bear's Run avec sa compagnie. +Juin 12.--Les Montagnais se soumettent. +Juin 17.--Le Capt. Giroux part pour Montreal. +Juin 23.--Le bataillon droit recoit l'ordre du depart pour Montreal. +Juin 24.--Depart du bataillon droit de Bear's Run. +Juin 28.--Le bataillon gauche recoit l'ordre de se mettre en marche pour +Fort Pitt. +Juin 27.--Depart de la compagnie No. 1 de la Riviere Bataille.--La +compagnie No. 8 quitte la Traverse du Chevreuil et le Fort Ethier.--Le +bataillon droit arrive a Port Pitt a bord du North-West. +Juin 28.--La garnison du Fort Ethier et celle du fort Saskatchewan +arrivent a Edmonton. +Juin 29.--Les detachements du Fort Normandeau et du Fort Ostell arrivant +a Edmonton. +Juin 30.--Depart du bataillon gauche a bord de la "_Baroness_." +Juillet 2.--Le 65eme reuni a Fort Pitt. +Juillet 3.--Mort du Lieutenant-Colonel Williams des Midlands et du. +Sergent Valiquette du 65eme. +Juillet 5.--Arrivee a Battleford.--Funerailles du Lieutenant-Colonel +Williams et du Sergent Valiquette. +Juillet 7.--Passage des bateaux a l'Anse du Telegraphe. +Juillet 8.--A Prince Albert.--Visite a la prison de Gros-Ours. +Juillet 9.--Traversee dea Rapides. +Juillet 10.--Passage au Fort a la Corne. +Juillet 11.--Marche de cinq milles le long des Grands Rapides. +Juillet 12.--A bord de la barge "Red River."--Messe basse a bord. +(C'etait la seconde a laquelle assistait le bataillon depuis son depart +de Montreal.) +Juillet 13.--Depart des bateaux et commencement de la traversee du Lac +Winnipeg. +Juillet 18.--Arrivee a Selkirk.--Le bataillon monte a bord des +chars.--Depart. +Juillet 16.--Passage a Port Arthur. +Juillet 17.--Red Rock. +Juillet 18.--Jackfish Bay. +Juillet 19.--Passage a North Bay et Mattawa. +Juillet 20.--Arrivee du bataillon a Montreal. + +[Illustration: LT. COL. OUIMET] + + + + + +PREMIERE PARTIE. + +LA MARCHE. + + + +CHAPITRE I. + +DE MONTREAL A CALGARRY. + +La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait vouloir couvrir +d'un epais linceul bien des douleurs et bien des larmes! + +C'etait le jour du depart. Apres avoir parade a travers les rues de la +metropole, le bataillon arriva en bon ordre a la gare du Pacifique. Une +foule innombrable d'amis et de parents remplissait tous les alentours +de la gare. Le moment des adieux etait arrive. Quel spectacle! Ici, un +vieillard, aux cheveux blancs, donne a son fils sa derniere benediction +dans un baiser, et une larme perle a sa paupiere en lui donnant la +derniere poignee de main; la mere, trop faible pour assister a cette +scene etait restee a la maison. La, une femme s'evanouit. C'est une +malheureuse epouse, qui, comptant trop sur son courage, a voulu +accompagner son mari jusqu'au dernier moment. D'autres, plus stoiques, +donnent a leur mari le dernier baiser, et plongees dans un desespoir +muet, regardent immobiles, les yeux secs, leur epoux monter a bord des +chars. Sur les degres d'un waggon, un ami donne une derniere poignee +de main a son compagnon de college en lui souhaitant, de nombreuses +couronnes de lauriers a son retour. Et dans l'arriere-plan, la foule +repandue un peu partout, grimpee sur les toits, massee sur le parapet, +acclame les jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes. Enfin +tout le monde est a bord. Apres quelques minutes d'attente, le sifflet +crie et le train se met en marche. Malgre la tristesse de la separation +et l'incertitude de l'avenir, quelques soldats faisant contre mauvaise +fortune bon coeur, se mettent a chanter les gais refrains de chansons +canadiennes. Bientot la gaiete devient, generale. A peine sortis de la +ville, MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares, et en quelques +instants, n'eut-ce ete l'uniforme, on aurait pu nous prendre pour des +touristes en voyage. Dans la veillee, le Lt-Col. Ouimet passe de char +en char et presente au bataillon son aumonier le R. P. Provost et son +nouveau chirurgien, le Dr. Pare. Partout ils sont accueillis par des +cris de joie. + +Vers deux heures et demie du matin, l'on arriva a Carleton Place. Le +train arreta et tout le bataillon alla reveillonner a l'hotel voisin de +la gare. Le repas fut des mieux servis et tres goute des soldats qui +devoraient les servantes des yeux tout en mangeant a pleine bouche; +le ventre et le coeur s'emplissaient a la fois, celui-la de mets et +celui-ci D'esperances. + +[Illustration: REVD. PERE PROVOST, O.M.I.] + +Plusieurs profiterent de cet arret pour ecrire des lettres a l'adresse +de leurs parents et de leurs amis. Une demi-heure plus tard le train se +remit en marche. Apres quelques minutes de divertissement, les soldats +se mirent au lit et tout rentra dans le silence. + +Vers les neuf heures, le reveil sonna. A dix heures et demie, l'on passa +a Pembrooke. Des soldats du 42e vinrent nous rendre visite et nous +firent plusieurs dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel recut une +lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac. Le +saint eveque nous souhaitait beaucoup de succes dans notre entreprise et +terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain, ancien volontaire de l'armee +des hommes maintenant officier dans la paisible armee du Seigneur." + +A une heure de l'apres-midi, nous descendions a Mattawa, L'appetit avait +eu tout le temps de se faire ressentir chez les soldats, et ce fut +avec joie qu'on se hata de descendre des chars pour aller diner. Mais +bernique! plusieurs furent desappointes; malgre que ce fut le Vendredi +Saint et qu'il y eut de la viande, le repas fut court; chacun se +contenta de devorer en imagination les mets qu'il s'etait promis de +manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte d'en manquer plus +tard; car plus on avancait, plus le froid augmentait. Le train continua +sans arret jusqu'a Scully's Junction, ou l'on devait avoir a souper; +mais par malheur on n'avait pas ete averti a temps et l'on n'avait que +des cigares pour les officiers. + +Vers trois heures du matin, samedi, le train arreta. Tout le monde fut +bientot sur pied et le nom harmonieux de Biscotasing sonna comme une +trompette aux oreilles a moitie ouvertes des volontaires affames par +le fameux repas de Mattawa. Si le nom fit une mauvaise impression sur +l'esprit deja prejuge des soldats, l'apparition de grands vaisseaux +remplis de pruneaux confits, de feves roties, etc., leur remit le moral +en ordre. + +Apres un bon repas dont chacun se declara satisfait, l'on continua. La +journee parut longue. Quelques-uns passerent le temps a confesse ou +ailleurs, chacun suivant ses gouts. On arreta quelques minutes a +Nemagosenda, puis le train se remit en marche et arriva a Dalton a neuf +heures et demie le soir. L'on s'attendait a descendre des chars en cet +endroit, mais le chemin de fer avait ete continue avec beaucoup de +vitesse depuis deux jours et l'on se rendit jusqu'a Algoma, ou l'on +arriva vers les dix heures. + +Ici, un spectacle des plus gais s'offre a nos yeux. Des feux de bois +d'epinette ont ete prepares d'avance et eclairent notre route jusqu'a +une certaine distance. Tous descendent des chars avec joie, car la +monotonie du voyage commencait a ennuyer les esprits des soldats. + +Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons chars qui nous +avaient portes pendant deux jours et deux nuits a travers un pays +civilise! + +En voyant les traineaux en attente les soldats poussent des cris de +joie, on veut changer de transport a tout prix et la nuit parait si +belle que tous ont hate de s'enfoncer dans les profondeurs mysterieuses +des bois que les feux de joie leur font apercevoir dans le lointain. +L'on part en chantant et bientot les echos de la foret, repetent les +gais refrains des chansons canadiennes. + +La nouveaute des paysages et le violent contraste des grands bois +silencieux avec le va-et-vient et le vacarme des villes excitent +l'imagination des esprits les moins poetiques. Il etait curieux de voir +les charretiers s'enfoncer sans hesiter a travers ces arbres touffus, +dans des bois ou le chemin etait disparu, enfoui sous la neige, et ou +les moins braves voyaient surgir de temps a autres d'enormes tetes de +Sauvages indomptes. + +Vers minuit le silence commence a regner parmi les promeneurs deja +fatigues de la marche et c'est avec une satisfaction prononcee qu'on +arrive a "l'hotel de la Foret" vers une heure du matin. Ici on nous sert +a manger, mais les hommes encore peu habitues a la nourriture qui fut +distribuee, preferent s'en passer et choisissent leurs places autour +d'un feu de camp. + +Apres une heure de halte au camp, on remonte en "sleighs" et la marche +se continue a travers les bois. A neuf heures du matin, le jour de +Paques, on atteignit la fin de notre penible voyage en traineaux. Deux +tentes furent levees a la hate en cet endroit appele vulgairement "Lac +aux Chiens." + +Ici, un accident des plus deplorables arriva a un des hommes de la +compagnie No. 2, nomme Boucher. Cet individu, fatigue sans doute par la +longueur et les miseres de la route et decourage de la vie militaire, +se jeta sur le chemin de fer au moment ou notre train reculait, mais +perdant tout a coup courage devant la mort cruelle qu'il s'etait +choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il etait trop tard. +Les roues lui passerent sur le pied et le blesserent douloureusement. +Il fut immediatement transporte sous la grande tente sur l'ordre du +chirurgien Simard en attendant l'arrivee du chirurgien major. + +Cet accident, bien qu'il fut l'acte d'un insense, jeta la consternation +parmi le camp. C'etait; le premier accident serieux qui arrivait a un +membre du bataillon, et sa nature etait loin de compenser la peine que +son etat de priorite lui donnait. + +Toute la journee se passa a attendre le colonel qui s'etait attarde a +Algoma, et la marche forcee qu'on avait faite pendant la nuit devint +inutile. Enfin, vers quatre heures de l'apres-midi, on nous servit nos +rations, puis on nous fit monter dans de mauvais chars plates-formes +dont quelques-uns meme etaient decouverts. On s'installa du mieux que +l'on put le long des bancs de bois brut en attendant l'heure du coucher. +On nous distribua des couvertes de laine; chaque homme en avait une. +Elles furent bientot etendues sur le plancher du char et les soldats se +placerent comme ils purent sous les bancs. On nous donna en meme temps +des tuques en laine; il etait temps! car notre figure etait des plus +comiques avec nos petits kepis sur le coin, de l'oreille. + +Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais bientot la fraicheur +des glacons transperce les couvertes et le sommeil devient impossible. +Plusieurs, Pour ne pas dire tous, se levent et passent le reste de la +nuit, colles les uns contre les autres le long des bancs. La nuit etait +des plus froides et le vent qui s'engouffrait par les fentes du char +rendait la situation des soldats intolerable. Avec quelle anxiete +chacun attendait en silence le premier village ou l'on pourrait enfin +descendre! + +Enfin a six heures du matin le train arreta a la Baie du Heron, En moins +de cinq minutes tout le bataillon etait descendu en ligne. Pour la +premiere fois une pauvre ration de rhum fut donnee a chaque homme, et +sans rien exagerer, elle avait ete richement gagnee. Bientot apres +on nous servit a dejeuner dans les chantiers du Pacifique. Certains +journaux anglais, entr'autres le News de Toronto, ont rapporte qu'en cet +endroit les soldats avaient devalise les magasins de la compagnie et +bien d'autres histoires toutes aussi mensongeres et infames les unes que +les autres. C'est ici l'endroit de refuter ces sots rapports et de +leur donner un dementi formel. Jamais un regiment dans de pareilles +circonstances ne s'est aussi bien comporte et c'est meme etonnant +qu'aucun des mauvais rapports qui ont ete faits n'ait le moindre +fondement de verite. + +Apres un copieux dejeuner, le bataillon remonta a bord et l'on continua +dans les memes chars jusqu'a Port Munroe, ou l'on arriva vers neuf +heures de l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche a pied +commenca. Chaque soldat portait sur lui, outre sa carabine et ses +munitions, toutes les parties de son accoutrement, havresac et autres. +Apres une aussi mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du Lac +Superieur, vingt-cinq milles, faite en moins de dix heures, tient du +prodige. + +Peu d'hommes, meme de vieux militaires auraient pu resister aussi +bravement a une aussi forte etape, et chose plus etonnante encore, +pas un seul homme ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la +marche, a Little Peak, ou l'on fit une distribution de rations, +fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut grande, on eut une faible +compensation par le magnifique coup d'oeil presente par le coucher du +soleil sur le lac. L'astre du jour tomba comme un immense globe d'or +dans le rideau, aux couleurs variees, que lui tendait l'Occident et qui +semblait plier sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et a mesure que +l'astre disparaissait a l'horizon, chaque nuage se nuancait d'une facon +grandiose. Que de poetes auraient fait deux fois la meme route pour +contempler un pareil spectacle! + +Vers huit heures du soir tout le bataillon etait remonte dans: de +nouveaux chars, pires que ceux qu'on venait de laisser. Ceux-ci +n'etaient formes que de plates-formes simples avec une planche chaque +cote pour servir de garde-fou. + +Sur ces planches d'autres plus minces etaient posees aussi pres que +possible les unes des autres et servaient de sieges aux soldats +fatigues. L'on marcha ainsi tout le reste de la nuit et il etait une +heure du matin quand on descendit a Jackfish Syndicate. + +A peine les soldats etaient-ils descendus des chars que la, pluie +commenca a tomber. Malheureusement il n'y avait aucun abri pour recevoir +tous les soldats et plusieurs compagnies attendirent au-dela d'une +demi-heure exposees a l'intemperie de la saison. Quelques murmures +se firent entendre, mais ca ne dura pas longtemps, car comme en bien +d'autres circonstances semblables plus tard, le bon esprit des soldats +reprit le dessus et bientot des chante joyeux se firent entendre. +Quelques-uns, chanterent a contre-coeur, mais tout le monde chanta. + +A deux heures du matin, apres avoir bien mange, les compagnies 2, 3, +4, 5 et 6 se retirerent dans les hangars de la compagnie du Pacifique, +situes aux environs, tandis que les autres, 1, 7 et 8, remonterent en +chars et furent conduites au village de Jackfish, ou un grand hangar +avait ete prepare pour elles. Un bon feu fut entretenu toute la nuit +dans les deux poeles de l'habitation et pour la premiere fois depuis +leur depart de Montreal, les volontaires dormirent bien et se +reposerent. + +A dix heures l'on se reveilla et les compagnies qui avaient couche au +village retournerent en chars au Syndical pour y prendre le dejeuner. + +La maison ou se servaient les repas etait encore remplie, les autres +compagnies qui avaient couche au Syndicat n'ayant pas encore fini leur +dejeuner. La pluie continuait a tomber de plus belle et les soldats +furent forces de s'entasser les uns sur les autres dans les hangars. + +Pendant l'apres-midi, les volontaires se refugierent sous des tentes et +l'on s'amusa a chanter pour passer le temps, car la pluie ne cessait +pas. Quelques-uns se dirigerent vers une vieille masure dont l'enseigne +moins pretentieuse par la forme que par le nom qu'elle portait avait +attire leur attention. On vendait de la boisson dans ce chantier, la +biere s'y debitait, a 15 contins, et ce qu'on etait convenu d'appeler du +"whiskey" a 25 contins le verre. + +A quatre heures, le repas du soir fut servi a tout le monde, puis chaque +compagnie rentra dans ses quartiers. + +A sept heures, le coucher fut sonne et a huit heures, tout le monde +reposait. + +Des quatre heures, le lendemain matin, les trois compagnies qui avaient +passe la nuit au village, se leverent et les chars n'arrivant pas, elles +se mirent en marche et traverserent le lac a pied jusqu'au Syndicat. + +Apres une heure de marche, ces soldats n'eurent pour tout dejeuner +qu'une tranche de lard entre deux morceaux de pain. + +A huit heures a.m. les premiers traineaux, charges de soldats, se mirent +en marche et les autres ne tarderent pas a les suivre. Ce nouveau trajet +le long du lac Superieur, malgre qu'il se fit en voiture, ne fut guere +plus plaisant que le premier. Le froid etait tres-grand et les soldats +entasses dans les voitures furent souvent obliges de descendre pour ne +pas geler des pieds. Enfin, vers deux heures de l'apres-midi, le premier +traineau entra dans une baie profonde dont on ne put connaitre le nom. +Apres une halte d'une heure et demie en cet endroit, le bataillon +remonta en chars plates-formes et continua jusqu'a McKay Harbour ou il y +avait un hopital. Ici, on laissa notre invalide Boucher, en meme temps +que l'on prenait a bord le sergent Nelson devenu si fameux depuis +l'affaire du "Toronto News." Il fut installe dans notre char, le premier +du train, et ne connaissant l'individu que par ce qu'il voulait bien +nous dire de lui-meme, chacun l'entoura de soins et le traita avec +une hospitalite toute canadienne. Apres que les soldats eussent mange +quelques galettes et de la viande, le train se mit en mouvement et +continua jusqu'a la fin de la ligne du chemin de fer a Michipicoten. +Arrives ici a sept heures et demie, les soldats durent traverser de +nouveau a pied une longueur de onze milles sur la Baie du Tonnerre et +arriverent a Red Rock a onze heures du soir. + +Ici des chars a passagers attendaient le regiment, et vers minuit le +train partait. + +Cette journee fut une des plus rudes pour les soldats. De quatre heures +du matin a onze heures du soir, on n'avait pas cesse de marcher un seul +moment. Quatorze milles a pied, vingt-deux en traineaux et plus de cent +milles en mauvais chars decouverts, en tout pres de cent cinquante +milles parcourus dans la journee. + +Vers six heures, jeudi matin, l'on entra dans Port Arthur. Les soldats +furent bientot eveilles par les cris de la foule qui les attendait a la +gare. Pendant que les compagnies s'eloignaient, chacune de son cote, +pour dejeuner dans les differents hotels de la ville, les officiers se +rendirent a l'hotel Brunswick. sur l'invitation du maire de la localite. +Apres dejeuner, profitant d'un conge de quelques heures, les soldats +visiterent les environs de la ville et s'amuserent beaucoup, etant +royalement recus partout ou ils allaient. Enfin, l'heure du depart +sonna. Les differentes compagnies remonterent chacune dans son char et +le train quitta la gare au milieu des acclamations de la foule. De dix +heures jusqu'a minuit, la route se continua en chars. Chacun se mit u +tuer le temps du mieux qu'il put et n'y reussissait qu'a demi. + +De minuit a six heures du matin, la route se continua sans incident +remarquable. A six heures le reveil sonna, et chacun se mit a nettoyer +ses armes et a brosser ses habits pour obeir aux instructions recues. + +Enfin, quelques minutes avant sept heures, les premieres maisons de +Winnipeg parurent dans le lointain et furent saluees par des cris de +joie. Bientot le train entra dans la gare. La ville avait revetu sa +toilette de fete; les pavillons flottaient partout, et les jeunes filles +avaient mis leurs robes des dimanches pour recevoir le bataillon. Parmi +la foule qui se pressait dans la gare, on remarqua le juge Dubuc, le +Col. Lamontagne, les Messieurs Royal, fils de l'hon. Royal, M. P., et +M. Pilet. Le dejeuner fut aussitot servi dans la gare meme et fut aussi +vite devore que servi, car tous avaient hate de visiter la reine de +l'Ouest. On nous en avait tant raconte sur les merveilles qui ont +entoure la naissance de cette fille des Plaines et sur les speculations +gigantesques qui s'y etaient faites, que l'empressement des volontaires, +a se repandre dans les rues de la ville ne surprendra personne. + +Avant, de partir cependant, chacun signa la liste de paie pour une +semaine. Plusieurs officiers se rendirent a Saint-Boniface et payerent +une visite a Sa Grandeur Mgr. Tache ainsi qu'a quelques amis. A midi, le +diner fut pris a la gare. Dans l'apres-midi, ayant obtenu un conge de +quatre heures, les soldats retournerent a leurs places de predilection, +les uns a l'hotel, d'autres chez leurs amis, pendant que quelques-uns +allaient chez le photographe se procurer un souvenir qu'on se hata +d'expedier a sa famille. A trois heures et demie une patrouille fut +organisee et visita tous les quartiers pour en ramener les malades. +Heureusement il n'y en avait que deux. Avant le depart, du tabac a fumer +fut distribue aux soldats; chacun en recut une livre. Ce don etait du a +la generosite de la maison de Geo. E. Tucker & Son. + +A quatre heures le train partit. Vers une heure du matin l'on arriva a +Brandon. Malgre l'heure avancee de la nuit, les dames de la ville nous +attendaient avec des provisions de bouche. Les soldats a peine eveilles +crurent continuer quelque beau reve en voyant ces jolies jeunes filles +et ces bonnes dames leur distribuer a pleines mains des friandises et +des bonbons, sans compter les sourires, et les doux regards servis a +doubles rations. Tous etaient des plus joyeux excepte le quartier-maitre +qui voyait d'un mauvais oeil une concurrence aussi dangereuse. + +Apres une heure bien passee, le train se remit en marche, emportant avec +lui les bons souhaits des habitants de Brandon. Quand les soldats se +reveillerent, on arrivait a Broadview. La principale ressource de +cette place est le travail fourni aux habitants par les ateliers de la +compagnie du Pacifique. On ne la vit qu'en passant. Quelques heures plus +tard on arretait a Qu'Appelle, ou etait deja rendue la Batterie B. + +Qu'Appelle est situee a quelques milles au sud du fort du meme nom. La +place presente le plus beau coup-d'oeil possible. Les rues, larges et +bien entretenues, se perdent sous les peupliers et s'etendent sur un +parcours de plusieurs milles. C'est d'ici que partent les diligences +pour Prince-Albert et les villages du nord. Les bureaux d'immigration du +gouvernement y sont Situes. Apres quelques minutes de halte, le +train partit de nouveau et l'on passa bientot Regina, la capitale de +l'Assiniboine. Ses rues qui ont plusieurs milles de longueur sont larges +et bien droites. Ici sont les quartiers-generaux de la police a cheval +et des bureaux des Sauvages. + +C'est ici que se trouve le plus grand reservoir de l'Ouest; nous n'y +vimes que des Sauvages mal vetus qui nous regarderent passer de loin. On +nous avait promis un bon diner en cet endroit, mais on dut le remplacer +par une ration de pain et de fromage, en attendant mieux. + +Une heure plus tard, on arreta a Moosejaw. Deux chefs sauvages vinrent a +notre rencontre et echangerent des signes et des protestations d'amitie +contre des biscuits et du tabac. Aussitot sortis de la gare, on nous +distribua dix rondes de cartouches et l'on nous donna l'ordre de dormir +sous les armes. Malgre tant de preparatifs, la nuit se passa sans +incident. + +L'on arriva de bonne heure a Medecine Hat. Le Rev. Pere Lacombe monta a +bord du train et passa de char en char, repandant partout la joie et la +consolation sur son passage. Ici l'on traversa le plus grand pont du +Nord-Ouest, au-dessus de la Saskatchewan. Puis le trajet se continua a +travers les prairies. De temps a autre, l'attention des soldats etait +attiree par des bandes de chevaux sauvages ou des volees d'outardes et +chacun faisait des commentaires a sa facon. + +Enfin, vers une heure de l'apres-midi, le 12 Avril, l'on entra dans +Calgarry, le terme de notre long voyage, apres avoir parcouru au-dela de +deux mille cinq cents milles. + + + +CHAPITRE II. + +SEJOUR A CALGARRY. + +Il etait environ une heure de l'apres-midi, le 12 du mois d'avril, quand +le 65e descendit des chars pour s'installer dans Calgarry. Malgre la +chaleur qu'il faisait, on nous fit parader en uniforme complet comme +pendant la marche sur le lac Superieur. Aussitot le bataillon forme, +les compagnies furent separees les unes des autres et conduites aux +differents hotels de la ville. La, on nous permit de nous deshabiller, +puis apres nous avoir fourni de l'eau, du savon et des peignes, et que +nous nous fumes laves et peignes, on nous introduisit dans la salle a +manger. Le repas fut bon et nous rappela le dejeuner de Port Arthur. +Aussitot le diner pris, le bataillon se rendit par compagnies dans une +prairie au sud des casernes de la police a cheval. Les tentes furent +bientot fixees et la vie de camp commenca a dater de ce jour. Vers les +six heures, on nous ramena au village ou le souper fut servi dans les +memes hotels ou l'on avait pris le diner et vers sept heures, tout le +monde etait de retour au camp. A 9 heures le repos sonna et bientot tout +fut silence dans le camp. Vingt-quatre gardes de nuit furent nommees, +mais rien n'attira leur attention d'une maniere particuliere excepte le +bruit lointain du "pow-wow" des Sauvages. Le mot de passe ce soir-la +etait "Frontenac." + +Le lendemain a six heures du matin le lever fut sonne. Vers huit heures +on alla encore dejeuner au village. A peine de retour on fit l'exercice, +puis on commenca les preparatifs pour faire la cuisine au camp. Des feux +furent allumes a l'extremite Est du camp et vers une heure la marmite +etait suspendue. Le diner ne fut pret que vers trois heures. Aussitot le +diner pris, les soldats se retirerent sous leurs tentes et tout etait +tranquille quand tout a coup un courrier apporta la nouvelle que des +Sauvages s'etaient campes a deux milles du camp du 65eme. + +Apres la premiere excitation passee, on choisit vingt sentinelles qu'on +envoya sur la montagne voisine sous le commandement du lieutenant +Starnes et la compagnie No. 1 recut l'ordre de se tenir sous les armes +toute la nuit. Le mot de passe cette nuit-la fut "Montreal." + +Rien d'extraordinaire pendant la nuit. A six heures, mardi matin, nous +etions debout. Vers onze heures une pluie fine commence a tomber. Dans +l'apres-midi le temps se refroidit et la neige tombe toute la journee et +toute la nuit. Le mot de passe etait "Quebec." + +De bonne heure le lendemain, les soldats allerent se laver a la riviere. +On n'eut pas d'exercice ce jour-la. Pendant l'apres-midi, la tempete +de neige, que les indigenes appellent _chinouck_, prit de telles +proportions qu'en peu de temps les tentes furent remplies de neige et +l'on fut force de retraiter dans les casernes, avec les quelques hommes +de la police a cheval qui y restaient; on y passa une bonne nuit etendus +autour d'un bon feu. Le mot de passe fut "Edmonton." + +Le 16 au matin, a dix heures, une grande inspection fut faite par le +major general Strange et un exercice eut lieu. Vers midi, le Lt.-col. +Ouimet part pour Ottawa. + +[Illustration: CAPT. BOSSE, DE L'ETAT-MAJOR.] + +La tempete continua toute la journee. Vers huit heures, le soir, apres +le souper, le caporal des postes nous apporta des lettres arrivees +de l'Est par la derniere malle. La soiree se passa a la lecture des +lettres. La garde se fit comme d'habitude, le mot de passe etant +"Alberta." + +Le lendemain, le lever eut lieu a l'heure habituelle. Le temps etant +devenu beau, on retourna aux tentes. Les soldats se mirent a nettoyer +leurs armes et dans l'apres-midi les compagnies 1 et 2 allerent +s'exercer au tir dans un champ situe a un mille au nord-ouest du camp. +Vers cinq heures, un conge fut donne a plusieurs pour aller porter leurs +lettres au bureau de poste. + +Une demi-heure plus tard, le 92e bataillon d'infanterie legere de +Winnipeg, sous le commandement du Lt.-Col. Osborne Smith, arriva a +Calgarry. Ils allerent camper de l'autre cote de la ligne du chemin +de fer, un peu au sud-ouest du 65e. Le mot de passe, cette nuit, fut +"London." + +Le 18 au matin, lecture fut faite de l'ordre du General envoyant une +moitie du bataillon a Edmonton. Personne ne savait quelles compagnies +seraient envoyees de l'avant et chacun etait anxieux de savoir si son +ami dans telle autre compagnie serait force de le quitter. Vers quatre +heures de l'apres-midi les waggons pour le transport arriverent et +furent places pres des casernes. Un detachement de la police a cheval +arriva aussi vers les cinq heures et alla se loger dans le fort. +Un conge general fut donne pendant la veillee, et les soldats en +profiterent largement. + +La plupart se rendirent au premier restaurant, dont le proprietaire +avait offert aux volontaires une espece de theatre situe au fond de la +batisse.. + +Un concert impromptu fut donne, chacun des volontaires presents y +prenant part. On y representa la pantomime du _Barbier de Seville_; +plusieurs chansons comiques, des danses et des jeux sur la barre +horizontale remplirent le reste du programme. La soiree se passa de +la maniere la plus gaie et pour plusieurs, la paie recue la veille, y +passa. Pendant la journee le juge Rouleau et le sherif Chapleau vinrent +faire visite aux officiers. Pendant le peu de temps qu'ils passerent aux +casernes, ils discuterent la question du jour, et donnerent plusieurs +conseils aux officiers sur les precautions a prendre pendant le voyage +qu'ils allaient entreprendre. Le mot de passe, cette nuit, etait +"Calgarry." + +Dimanche matin, a peine leve, chacun alla a la riviere se donner un bon +lavage, puis proceda a sa toilette, car pour la premiere fois depuis le +depart de Montreal, on devait avoir une basse-messe. A sept heures +et demie tout le monde etait pret et le bataillon se dirigea vers la +mission a environ deux milles du camp. Apres vingt minutes de marche +on vit poindre a une faible distance l'humble croix de bois qui +orne l'entree de la petite chapelle. Cette maison, oeuvre des pieux +missionnaires etablis dans cette partie du pays avant meme que +le premier commercant y eut fixe sa baraque, n'est pas un modele +d'architecture, mais semble plutot avoir conserve le cachet d'humilite +qui caracterisait le premier apotre qui l'a habitee. Le rez-de-chaussee +sert de logis au missionnaire, et le second etage est la maison du +Seigneur. L'impression des volontaires au moment ou ils penetrerent dans +cette modeste chapelle a peine assez grande pour les contenir tous est +difficile a depeindre. Habitues a aller adorer Dieu dans des temples ou +le peintre rivalise de perfection avec l'architecte, ou la civilisation +moderne a fait tailler dans le bronze et le marbre des autels +grandioses, ils se sentaient emus de voir que Dieu habitait ce faible +reduit; quatre murs blanchis, deux prie-Dieu, un petit maitre-autel, ca +et la quelques statues de la Vierge et de St. Joseph et une: centaine de +bancs en bois brut etaient tout l'ameublement de la Mission. + +Mais c'est toujours le meme Dieu qui y reside! + +Celui qui crea le monde, qui le gouverne, le meme qui siege sur nos +autels a Montreal et qui continue la-bas sa mission de bonte et de +salut. Plus le temple est modeste, plus la grandeur du Tout-Puissant +impressionne le coeur du visiteur. + +Pendant le service divin, notre aumonier nous fit une courte adresse. +Chacun se sentait emu au fond du coeur en ecoutant cette voix grave et +solennelle qui nous rappelait avec quelle pompe nos amis de Montreal +recevraient apres la campagne ceux qui auraient le bonheur de retourner +dans leurs foyers, et d'autre part quel triomphe attendait dans le ciel +ceux qui, plus chanceux, succomberaient pendant la campagne. + +Immediatement apres la messe eut lieu le retour au camp. L'on dejeuna en +arrivant. Le reste de la journee fut employe a charger de provisions +les waggons qui devaient accompagner l'aile droite du bataillon. A neuf +heures du soir, tous les soldats etaient retournes au camp et a dix +heures chacun sommeillait. + +De bonne heure le lendemain matin tout le bataillon etait debout. Les +compagnies 2, 5, 6 et 7, qui devaient partir ce jour-la, jeterent leurs +tentes a terre avant le dejeuner et a huit heures elles etaient pretes +a partir. Cependant tout l'avant-midi s'ecoula sans que le bataillon ne +recut aucun ordre. + +Enfin vers deux heures de l'apres-midi l'on se mit en rangs et apres +l'inspection generale des armes et des accoutrements, l'aile droite se +mit en marche. La fanfare du 92e accompagna nos freres jusqu'aux limites +de la ville, et tous les citoyens de Calgarry, les saluaient pendant +qu'ils passaient a travers les rues. Quant a nous (ceux qui restaient) +nos coeurs se serrerent et plusieurs commencerent a murmurer "n +voyant notre bataillon deja divise. Nous retournames sous la tente et +l'apres-midi s'ecoula dans le silence. + + + +CHAPITRE III. + +LE BATAILLON DROIT. + +De Calgarry a Edmonton. + +Le premier detachement qui prit la route d'Edmonton se composait comme +suit: + + Commandant-en-chef: Major-General Strange. + Major de brigade: Capt. Dale. + Aide-de-camp: Strange. + +Trente hommes de cavalerie sous le major Steele; vingt eclaireurs +commandes par le capt. Oswald, et du 65e bataillon: + + Lt-Col. Hughes. + Major Prevost. + Adjudant Lt. Starnes. + Aumonier: R. P. Provost. + Chirurgien-major Pare. + Compagnie No. 2: Capt. des Trois-Maisons. + Lt. DesGeorges. + No. 5: Capt. Villeneuve. + Lt. Lafontaine. + No. 6: Capt. Giroux. + Lt. Robert. + Sous-lieut. Mackay. + Lt. Labelle. + Quartier-maitre: Capt. Right. + +[Illustration: MAJOR-GENERAL STRANGE.] + + +JOURNAL. + +20 avril.--Le temps est beau, marche de cinq milles a pied. La nuit fut +froide. + +21 avril.--Beau temps. La marche est de dix-huit milles. Nuit froide. +Voyage dans la prairie tres ennuyeux. + +22 avril.--Rien d'interessant. Vingt-deux milles de marche. Temperature +un peu froide. Toujours dans la prairie. Il neige pendant la nuit. + +23 avril.--Marche dans la neige tout l'avant-midi. Temps froid. + +24 avril.--Nuit froide. Toujours la prairie! + +25 avril.--Temps froid. Arrivee a la riviere du Chevreuil Rouge a trois +heures et campement. + +26 avril.--Reveil a quatre heures et demie du matin. Nuit pluvieuse. +Belle journee. Traversee de la riviere pendant l'avant-midi. Camp a +trois milles. + +27 avril.--Aussitot le bagage arrive, la route se reprend vers les neuf +heures et se continue jusqu'a la riviere de l'Aveugle. Belle nuit. + +28 avril.--Depart a six heures. Vingt-neuf milles a travers un pays +magnifique. Camp leve a la Riviere Bataille. Rencontre du Pere Lacombe. + +29 avril.--Lever a quatre heures et demie a.m. Depart a six heures. +Trente-deux milles de marche. Camp fixe a un mille de la Ferme du +Gouvernement. + +30 avril.--Lever et depart comme la veille. Temps froid. Chemins +impraticables. + +1er mai.--C'est aujourd'hui la douzieme journee de la marche. Arrivee a +Edmonton vers midi. + + +*** + +La marche pendant ces deux cent treize milles a ete pour la plupart du +temps assez penible. Jusqu'a la riviere du Chevreuil Rouge, la route +s'etendait a travers la plaine et les chemins etaient assez beaux. Mais +de la riviere du Chevreuil Rouge la route devint plus difficile. En +quelques endroits il fallait traverser des marais, ou les soldats +enfoncaient jusqu'aux genoux dans l'eau et dans la boue. Quelquefois +l'odeur qui se degageait de ces marais etait vraiment insupportable. +Les voitures etaient moins que suffisantes pour le transport, il n'y +en avait que pour la moitie des hommes, de sorte que pendant que deux +compagnies marchaient les deux autres se reposaient et vice versa au +bout de chaque heure. Les cochers se distinguaient par leur insolence et +plusieurs fois, il n'eut fallu qu'un mot de plus, pour que les soldats +furieux ne les assaillissent. La marche se reprenait avec gaiete, chaque +matin, et il semblait y avoir un concours entre les marcheurs ou le prix +devait appartenir a celui qui monterait le moins souvent en waggon. + +Les 28 et 29 avril, la marche fut encore plus penible que d'habitude. Il +fallait traverser des marais puants, et aider les chevaux a tirer les +waggons de la boue noire ou ils etaient enfonces; puis lorsque les +chemins etaient beaux, les voitures etaient trainees si vite que les +soldats devaient se mettre au pas de course pour les suivre. Ajoutez +a cela une chaleur atroce et vous aurez quelqu'idee de la fatigue des +soldats et de leurs miseres. + +L'avant-derniere journee avant d'arriver a Edmonton, les habitants de +ce dernier endroit se rendirent a la rencontre du bataillon avec des +voitures et la route s'est terminee d'une maniere assez confortable. + +Le voyage dans les prairies ou l'immensite est le seul horizon qui +s'offre a la vue ennuyee de la monotonie des tableaux, est long et +fatiguant. Quelques fois, arrives au pied d'un coteau, les soldats +s'elancaient au pas de course pour le gravir esperant trouver quelque +changement dans la mise en scene, mais s'arretaient sur le sommet +desappointes et plus decourages qu'avant a la vue de la plaine qui se +deroulait immense devant leurs pas. Apres la traversee de la riviere +du Chevreuil Rouge, la scene changea quelque peu, et souvent les plus +ennuyes se reposaient la vue par la contemplation de jolis tableaux. +Ici, une belle prairie arrosee par un joli petit lac, au pied de quelque +coteau verdoyant, la un bosquet aux decors gracieux, eleve au milieu +de la plaine par quelque fee antique et entretenu par les nymphes des +prairies pour recevoir leurs fiances ailes. Un peu partout, dans un +desordre charmant, de jolis petits bois parsement la vaste plaine. Les +rivieres le long de la route sont peu profondes, et sont toutes gueables +a l'exception de la Saskatchewan. L'eau de ces rivieres alimentee par +les lacs des montagnes du Nord est froide, souvent troublee et d'une +apparence bourbeuse; cependant elle est generalement potable. + +La nourriture pendant tout le voyage se composa de, biscuits durs (hard +tacks), de viandes en boite ou de bacon et de the; avec ces mets les +grands festins etaient rares. Cependant le gibier abondait de toutes +parts, mais la defense de tirer etait des plus severes. Les canards +etaient innombrables, les poules des prairies s'abattaient a quelques +pas des soldats et les lievres leur passaient entre les jambes, mais la +regle du, general etait inflexible; aussi le gibier fut-il laisse en +paix. + +Le premier detachement a beaucoup souffert du manque de sel. Il y en +avait deux sacs mais le quartier-maitre ne les trouva que le dernier +jour. + +Le service etait assez penible. Tous les soirs, gardes doubles et trois +patrouilles pendant la nuit. Ces dernieres ne sont pas ce qu'il y a de +plus amusant, vu la vigilance qu'elles demandent et la responsabilite +qu'elles imposent. + +Cependant, la sante a toujours ete bonne pendant le voyage, malgre la +fatigue, les changements de temperature et les nuits passees pres +de marais pestilentiels. Quelques fois, apres une longue journee de +fatigues, on se couchait sur la terre humide pour se reveiller etendu +dans l'eau. La salubrite du climat ne saurait donc etre trop vantee. +Quelques jours le soleil chauffait avec tant de force que plusieurs +soldats eurent la figure brulee, d'autres changerent de peau une couple +de fois. Il faut dire que les coiffures dont le gouvernement avait +pourvu ses defenseurs en partant de Montreal n'etaient d'aucune utilite +dans la plaine; c'etait le grand chapeau de feutre a larges bords qu'il +aurait fallu. _Tel pays, tel chapeau_. + +Le premier detachement, arriva a Edmonton, le 1er mai. Il fut saluee +par une salve d'artillerie et par les acclamations de la population qui +s'etait rendue sur la rive pour le recevoir. On y attendit le second +detachement dont nous allons maintenant nous occuper. + + + +CHAPITRE IV. + +LE BATAILLON GAUCHE. + +A travers la Plaine. + +Le bataillon gauche du 65e se Composait comme suit: + + Major Dugas; adjudant Robert. + Quartier-Maitre: Capt. LaRocque. + Chirurgien: Dr. Simard. + Instructeur: Labranche. + Compagnie No. 1: Capt. Ostell. + Lt. Plinguet. + No. 3: Capt. Bauset. + Lt. Villeneuve. + No. 4: Capt. Roy. + Lt. Ostell. + No. 8: Capt. Ethier. + Lt. Normandeau. + Sous-Lt. Hebert. + +De bonne heure, le 21 avril, chacun fut debout et alla se laver a la +riviere. Vers les sept heures on eut une messe basse dans les quartiers +des officiers. Plusieurs soldats communierent a cette messe. Apres la +messe le dejeuner. A dix heures eut lieu la lecture des ordres du jour. + + +Pendant l'apres-midi, on eut l'exercice au tir Vers les quatre heures, +un canon nous arriva du fort McLeod. Dans la veillee une nouvelle +tempete: de neige s'abattit sur le camp. + + +[Illustration: DR. SIMARD, ASSISTANT-CHIRURGIEN.] + +Le lendemain on se leva a six heures. Apres le lavage ordinaire a la +riviere, on eut une autre messe basse a laquelle il y eut encore plus de +communions que la veille. Immediatement apres le dejeuner, chacun se mit +a nettoyer ses armes pour l'inspection du lendemain. + +Rien de particulier ce jour-la. Tous les soldats ecrivirent a leurs +familles, car le depart etait fixe au lendemain. + +La nuit se passa sans incident. A quatre Heures, jeudi, le 23 avril, +tout le monde etait sur pied; a neuf heures le camp etait leve et le +bataillon gauche pret a partir. Le lieut.-col. Smith fit l'inspection, +puis l'on se mit en marche. + +Tous etaient joyeux; car on nous avait donne a entendre que nous +pourrions peut-etre rejoindre le bataillon droit en faisant des marches +forcees. La bande du 92e nous accompagna comme elle avait accompagne nos +freres trois jours auparavant. A deux milles de la ville, le major Dugas +fit ses adieux au bataillon. + +Il parla assez longuement, disant qu'il etait des plus peine de se +separer de ceux que la gloire attendait dans le Nord et souhaitant a +tous un heureux retour a Montreal. L'adjudant Robert le remplaca aupres +de nous, tandis que le Capt. Perry, de la Police a cheval, eleve au +rang de major par le general Strange, etait commandant en chef du +detachement. On campa, vers les cinq heures, dans un endroit appele +Shaganappy Hill. + +Le lendemain a quatre heures tous etaient debout et pendant que deux +soldats de chaque compagnie nous faisaient chauffer notre the, les +autres jetaient les tentes a terre et pliaient bagage. + +A dix heures eut lieu la premiere halte, a McPherson's Creek, +vingt-trois milles au nord de Calgarry. A deux heures, apres avoir pris +le diner, l'on se remit en marche. + +Rien d'extraordinaire le long de la route, excepte la rencontre d'un +transport de sauvages. Un de nos charretiers, un Metis, fit remarquer, +en route, qu'il etait surpris de nous voir marcher si vite et ajouta +qu'il etait anxieux de voir combien de jours nous pourrions resister aux +fatigues de la route. + +Il serait bon d'ajouter ici que notre coiffure etait loin de convenir +au pays que nous traversions. Partis de Montreal avec nos kepis, nous +n'avions eu, en route, que des tuques en laine, et plusieurs prefererent +porter la tuque que le kepi pour se proteger contre les ardeurs d'un +soleil brulant. La nuit, pas de difficultes, la tuque etait preferable, +car il etait rare que nous nous reveillions le matin sans avoir au moins +un pouce de neige autour du camp. Cependant, malgre tout, on avancait +toujours courageusement et, vers cinq heures on fixa le camp au bord +d'un lac. Aussitot apres souper, plusieurs soldats se mirent a faire +toutes sortes de jeux, pendant que d'autres chantaient les gais refrains +du pays. On joua et on s'amusa jusque vers les huit heures et demie, +et le major Perry ainsi que la Police a cheval n'etaient pas les moins +surpris de nous voir si enjoues apres une aussi, longue marche. Nous +etions a trente-deux milles de Calgarry. + +Le samedi matin, a quatre heures, le lever. En peu de temps le camp fut +leve et aussitot le dejeuner pris, en route! Pour la premiere fois, ce +jour la, nous commencames a souffrir de nos bottes. Chaque soir on +les otait avec l'aide d'un confrere; mais, le matin, on les reprenait +tellement roidies par le froid que ce n'etait qu'avec beaucoup de +douleurs qu'on les mettait. Les premiers milles de la marche semblaient +toujours les plus longs et etaient les plus difficiles a parcourir, +car notre souffrance aux pieds etait atroce. Cependant, apres trois +ou quatre milles, le pied devenait insensible, plutot engourdi par la +douleur, et l'on marchait mieux. Vers deux heures et demie a.m. on +traversa le ruisseau "de la Veuve." L'eau etait tellement haute, qu'on +fut oblige de se servir de deux charrettes pour le transport. On les +vida, puis les mettant l'une devant l'autre dans l'eau on en fit +une espece de pont d'un genre nouveau. Vers quatre heures, on eut a +traverser un second ruisseau; l'eau n'etait pas bien haute, on le passa +a pied. A quatre heures et demie a.m. on campa. Aussitot, apres souper, +il y eut grande fete a l'occasion de l'anniversaire de la naissance du +major Robert. Ou chanta "En roulant ma boule" et beaucoup d'autres. Il +y eut discours par le heros de la fete et le major Perry. Ce dernier +complimenta beaucoup le bataillon sur son bon esprit et son energie. La +fete se termina par ce que les Anglais appellent "_Grand Bounce_." A dix +heures tout le camp etait silencieux. Nous etions a cinquante milles de +Calgarry. + +[Illustration: CAPT.-ADJUDANT ROBERT.] + +Le dimanche matin, a l'heure habituelle, nous etions debout et prets a +partir. Ce jour-ci, les chemins furent plus mauvais que jamais. A onze +heures quand nous fimes notre premiere halte, nous n'avions parcouru +que huit milles, et chacun etait heureux de pouvoir se reposer. A +cinq heures et demie a.m., quand nous fixames le camp, nous etions a +soixante-sept milles de Calgarry. Pendant cette journee, il arriva un +incident qui fut le commencement de troubles serieux et qui aurait pu +se terminer d'une maniere tragique sans le sang-froid du major Perry. +Jamais les chemins n'avaient ete aussi mauvais; a un certain endroit, +nous eumes a traverser un ruisseau, et comme l'eau etait trop haute pour +passer a pied, le major nous dit de monter dans les waggons. A peine +arrives de l'autre cote, il y avait une cote a monter. Depuis une +journee ou deux, les charretiers ne semblaient plus nous traiter aussi +amicalement, ce n'etait qu'avec peine que Pou reussissait a les faire +consentir a embarquer un soldat epuise par la fatigue de la route. Or +ce matin-ci, le sergent Beaudoin de la Cie No. 1 etait monte avec deux +soldats dans une voiture. A peine arrive au bas de la cote, il sauta a +terre et, voyant sa carabine entre les roues de la voiture, il cria; ail +charretier d'arreter, en meme temps qu'il se baissait pour la prendre. +Loin d'arreter le charretier lui repondit grossierement et frappa le +sergent avec son fouet. En un clin-d'oeil, vingt crosses de carabines +etaient levees sur le charretier et, n'eut-ce ete l'intervention prompte +du major Perry, il aurait ete tue sur place. Par respect pour le +commandant, les soldats se calmerent un peu et, apres quelques +explications, le charretier fut severement reprimande, en attendant une +enquete qui devait avoir lieu le soir meme au camp. Le soir, l'enquete +eut lieu. Le charretier fut renvoye avec sa charge et tout son salaire +fut retenu pour payer la carabine brisee. + +Malgre tout cela, il y eut fete au camp ce soir-la, On mangea du bacon, +dont le major Perry nous avait fait present. C'etait bon, car c'etait +nouveau; depuis Calgarry nous n'avions eu que du corn beef et des +hard-tacks. + +Lundi, les chemins continuerent a etre mauvais comme la veille. A un +certain endroit surtout ou il fallait traverser un ruisseau sur des +branches, posees dans ce but, trois soldats perdirent pied et tomberent +a l'eau: ils en furent quittes pour un bain froid et quelque peu vaseux. +Une couple d'autres ruisseaux plus profonds furent passes sur des +charrettes. Apres douze milles de marche, nous nous arretames vers les +onze heures. Pendant que les cuisiniers preparaient le repas du midi, le +bataillon fut rassemble et le major Robert nous lut les ordres du jour +entre autres le suivant: 1. Obligation stricte de ne pas se debarrasser +de ses armes ni de ses munitions pendant la marche. A peine retournes a +nos places sous les charrettes, une rumeur commenca a circuler, parmi +les soldats, que Gros-Ours venait a notre rencontre. Ceci joint au fait +que les provisions commencaient a manquer (d'apres les on dit) rendit +les soldats quelque peu taciturnes et chacun se mit a nettoyer son +fusil, et a voir si ses cartouches etaient en bon ordre. Au moment de +partir, le major Robert nous annonca que le lendemain matin dix waggons +vides nous rencontreraient et que les plus fatigues pourraient ainsi +faire le trajet en voiture. Apres plusieurs milles de marche, vers les +quatre heures, quatorze charrettes vides, attelees de _cayuses_, furent +rencontrees. Presque tous monterent, et le voyage se continua au milieu +des gais refrains des soldats heureux d'avoir enfin des transports. Vers +cinq heures et demie a.m., le camp fut fixe et la nuit se passa sans +incident en depit des rumeurs et des faux rapports. + +De bonne heure, mardi, on etait pret a partir et tous, satisfaits de ne +plus marcher, se mirent en route joyeusement. Vers les dix heures, l'on +arriva a la Riviere du Chevreuil Rouge, qui est a peu pres a mi-chemin +entre Calgarry et Edmonton. En descendant de voiture la compagnie No. +1 recut ordre de construire un radeau pour traverser le canon; car la +riviere etait trop haute pour la passer a pied. On se mit joyeusement +a l'oeuvre et, en moins d'une heure, un radeau, solide et bien fait, +attendait sa charge. Il fallut alors penser a traverser le cable qu'on +devait attacher sur l'autre rive. Apres que plusieurs eussent tente de +le faire, mais en vain, le caporal Beaudoin et le soldat N. Robert de +la Compagnie No. 1 s'en chargerent et reussirent. Enfin le canon fat +embarque et plusieurs soldats monterent a bord avec le major Perry. + +On coupe les amarres et le radeau prend son elan. Il descend +terriblement vite; quand, a peine rendu vers le milieu de la riviere, +le cable se brise. Le courant entraine le radeau et sa charge avec une +vitesse vertigineuse. En vain des soldats essayent de jeter un bout de +cable au major, leurs efforts sont infructueux et le radeau continue sa +course. A cinq milles plus bas est un rapide des plus dangereux. Si l'on +peut sauver la vie de tous ceux qui sont a bord, au moins faudra-t-il +sacrifier le canon et les munitions... Tout a coup le major se precipite +a l'eau et ayant saisi un cable de la main d'un soldat, il remonte a +bord et, en quelques minutes, tous y mettant la main, on obtient une +nouvelle amarre et le radeau est sauve. Il atterrit trois milles plus +bas, a peine a un mille et demi de la chute. Le canon fut debarque a +terre, mais le radeau dut etre abandonne. Des chevaux furent bientot +atteles au canon et, les soldais aidant, on le ramena au trait. +Cependant ce ne fut pas sans accident. Le soldat Alex Martin, un jeune +francais, etait a aider a monter le canon, quand il se fit prendre +la tete entre une des roues et un arbre. La blessure fut des plus +serieuses, mais le jeune brave endura les douleurs les plus vives sans +se plaindre. Il ne devint mieux; qu'une quinzaine de jours plus tard. +L'accident arrive au radeau nous retarda beaucoup, car le seul transport +qui nous restait etait un vieux bac. On travailla nuit et jour, chaque +waggon fut transporte morceau par morceau, les provisions, munitions et +le reste, malgre une pluie battante. On divisa notre bataillon en deux +parties, dont l'une avait la garde de la rive nord et l'autre de la rive +sud. + +[Illustration: CAPORAL MARTIN] + +Il y avait a peine un nombre suffisant de tentes pour les provisions, +sur la rive nord, et ceux qui etaient traverses durent passer la nuit a +la belle etoile, heureux encore s'ils avaient pu trouver une couverte +pour s'envelopper. + +Vers une heure du matin, le 29, l'on fut reveille par des cris d'alarme +et d'appels au secours, jetes par quelques soldats qui etaient tombes a +l'eau en traversant. En peu d'instants, tous ceux qui dormaient etaient +debout et deja rendus sur la scene de l'accident. Tous furent sauves +et en furent quittes pour un bain a l'eau froide. Malheureusement il +y avait a bord une dizaine de _knapsacks_ qui furent perdus grace a +l'excitation des rameurs. La journee se passa a continuer de traverser +les provisions. Le soir, vingt hommes de la compagnie No. 8 recurent +l'ordre de rester en cet endroit, sous le commandement du lieutenant +Normandeau. La nouvelle nous prit un peu par surprise, et la surprise +etait loin d'etre agreable. Divises deja comme nous l'etions et surtout +ayant bon espoir de rejoindre nos freres avant longtemps, cette nouvelle +separation ne fut pas sans soulever des murmures. Mais, enfin, a +la guerre comme a la guerre: l'on dut se soumettre. La veillee fut +silencieuse, la nuit de meme. + +Le lever eut lieu a six heures le lendemain. Vers les dix heures, on +lanca a l'eau un nouveau bac, plus grand que celui dont nous nous etions +servis. + +Ce bac, qui venait d'etre termine, avait ete construit tres solide, +pour qu'il put durer plus longtemps, et etait mu au moyen d'un certain +appareil d'un genre nouveau, relie a un cable en fer tendu d'une rive +a l'autre. L'apres-midi fut donnee au repos. La seule interruption fut +l'arrivee de transports venant du nord. Un des charretiers rapporta que +l'on s'attendait a une attaque a Edmonton; ce qui ne nous encouragea pas +un peu a partir au plus tot pour rejoindre nos freres et leur aider. +Le soir, il y eut grande fete au camp. L'on imita le pow-wow (danse de +guerre) des Sauvages. Une dizaine de soldats du 65e ainsi que deux ou +trois de la police a cheval se vetirent de couvertes et executerent a +la lettre un programme imaginaire. Apres, l'on eut ce que les Anglais +appellent: "Tug of war," La soiree se termina par des chants canadiens, +puis chacun s'en fut se coucher. La nuit fut tres-froide. + +Le 1er de mai au matin le lever eut lieu a cinq heures. On alla se laver +a la riviere, puis avant dejeuner, tous se mirent a genoux pour chanter +"_l'Ave maris Stella_." Apres dejeuner, l'on se hata de traverser ce +qui restait sur l'autre rive et, a midi, nous pliions bagage. A quatre +heures nous nous mimes en route, notre depart ayant ete retarde par la +difficulte qu'on eut a traverser les chevaux. Apres quelques milles de +marche, nous choisimes un bon endroit pour camper, et, a neuf heures, +nous nous reposions sous la lente a cent-quatre milles d'Edmonton. Ce +jour-la, le major Perry nous fit de grands compliments. Il nous dit +qu'il avait deja commande des soldats aussi courageux et obeissants, +mais qu'il n'en avait, jamais commandes d'aussi gais. Le mot de passe +cette nuit fut "Big Bear," mot significatif; ce qui cependant ne troubla +le sommeil d'aucun soldat. + +Pendant la nuit, le major Perry recut une depeche du general Strange. +Personne n'en apprit bien long sur le contenu de ce message. La rumeur +circula cependant que l'on avait recu ordre de faire le voyage en quatre +jours, et que l'on etait averti que les Sauvages nous attendaient a +quarante milles. A six heures, le lendemain, nous partions de nouveau. +Le temps etait devenu beau. Vers le midi, cependant, la chaleur devint +insupportable. Chacun cherchait l'ombre, et s'etendait du mieux qu'il +pouvait sous une charrette quelconque. Vers deux heures on repartit. On +traversa bientot le ruisseau de la Tortue, sur lequel l'aile droite du +bataillon avait pose un pont assez solide. Vers les cinq heures, l'on +arriva a la Riviere Bataille que l'on traversa sur des charrettes. +Nous campames a un mille environ au nord de la riviere. Nous etions a +trente-cinq milles au nord de la Riviere du Chevreuil Rouge. Pendant la +veillee, un chef de la tribu des Stonies, Tete Fine, vint nous faire +visite. Il fit mille protestations d'amitie a nos officiers et leur +declara que sa tribu resterait loyale au gouvernement. + +Le lendemain, dimanche le 3, le lever eut lieu a quatre heures; depart +a six heures et dix minutes a.m. Le temps se continua beau; mais les +chemins furent mauvais pendant au moins six milles. Vers les neuf +heures, nous passames la reserve des Stonies, ou reside le Rev. Pere +Scullen. Un petit "Union Jack" flottait au-dessus de la tente du chef +Peau d'Hermine. Il etait pres de midi quand nous nous arretames pour la +diner. Peau d'Hermine vint visiter la major, accompagne de sa femme, de +son fils Cayote, et de quelques autres Sauvages. Le chef avait revetu "m +uniforme des grandes fetes, et il nous etait impossible de compter +le nombre de couleurs qui bariolaient sa tunique. Quand a celui qui +semblait lui servir d'intendant, son costume etait des plus simples: +une vieille tunique noire a boutons dores, et des culottes brunes. +Ils passerent environ une heure a converser avec le major, (car Peau +d'Hermine s'exprime assez bien en anglais), a fumer la pipe et a +partager le menu du camp. Ces Sauvages nous ont paru passablement +civilises. Ils sont chretiens et s'adonnent aux travaux des champs. +Cependant ils habitent encore leurs wigwams et construisent de" hangars +pour mettre a l'abri leurs grains et leurs animaux. + +A deux heures nous etions de nouveau sur la route, et vers les six +heures nous etions campes a quatre milles au nord de la Ferme du +Gouvernement, aux Montagnes de la Paix, trente-six milles d'Edmonton. + +Aussitot apres le lever, le lendemain, on nous apprit qu'un nouveau +detachement de vingt hommes devait etre laisse a la Ferme. Le +commandement de ce detachement fut donne au lieutenant Villeneuve. +Cette separation fut encore plus cruelle que la premiere, et chacun +se demandait ce qu'allait devenir notre pauvre bataillon, si l'on +continuait a nous eparpiller ainsi le long de la route. Aussitot les +adieux faits, l'on se remit en marche. L'on fit une courte halte vert +le midi, puis les chemins devinrent affreux. Tantot dans des marecages +presqu'impraticables et tantot a travers des forets ou un etroit passade +permettait a peine a nos charrettes de traverser. Vers les cinq heures, +on campa. Un courrier nous apporta l'etrange nouvelle que Riel avait, +capture quatre-vingt voitures de munitions et de provisions egarees par +de faux guides. Celle nouvelle fut le sujet de conversation le plus +general pendant la veillee. + +De bonne heure, mardi matin, nous etions remontes dans nos charrettes. +La route se continua a travers les bois. Nous passames sur la reserve de +Papesteos. Vers huit heures, chacun commenca a nettoyer ses armes et son +uniforme, car l'on approchait d'Edmonton. A. Ashton Lake, le lieut.-col. +Hughes vint a notre rencontre et fut salue par des cris de joie. A +quelques milles plus loin, les autres officiera du bataillon droit nous +attendaient pour nous souhaiter la bienvenue. Enfin, vers 11 heures, +Edmonton nous apparut dans la distance. On descendit des voitures +et l'on se mit en rangs pour descendre la cote de la rive sud de la +Saskatchewan. Chacun etait heureux a l'idee qu'il allait revoir les amis +dont il avait ete separe depuis quinze jours. A midi, nous etions rendus +et assis autour d'un feu de camp; on se racontait les incidents du +voyage, La compagnie No 7 etait deja rendue, depuis le 3, au Fort +Saskatchewan, a vingt milles a l'est d'Edmonton, sous le commandement +du capitaine Doherty. Lea compagnies 5 et 6, sous le commandement du +capitaine Prevost, eleve au rang de major, se mirent en route le jour de +notre arrivee, pour se rendre a Victoria, soixante milles d'Edmonton. Ce +premier detachement se composait comme suit: + + Major Prevost. + Adjudant: Sous-lieut. Mackay. + Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve. + Lieut. Lafontaine. + No. 6: Capt. Giroux. + Lieut. Robert. + Chirurgien-Major Pare. + +Les autres compagnies camperent en dehors du Fort en attendant les +ordres du general. + + +FIN DE LA PREMIERE PARTIE. + + +[Illustration: MAJOR HUGHES] + + + +DEUXIEME PARTIE. + +LE BATAILLON DROIT. + + + +CHAPITRE I + +D'EDMONTON A VICTORIA. + +Vers les deux heures, le 5 mai apres-midi, les compagnies Nos. 5 et 6 +du 65e bataillon, accompagnees d'un detachement de Police a cheval, se +mirent en route pour Victoria, d'ou elles devaient continuer jusqu'a +Fort Pitt quand les renforts promis seraient arrives. C'etait +l'avant-garde. Le commandant de l'expedition est le major Steele. Le +capitaine Oswald commande la force montee. Le 65e bataillon est sous le +commandement du major Prevost; les compagnies 5 et 6 le representent; +la premiere est commandee par le capitaine Villeneuve, assiste du +lieutenant Lafontaine; la seconde par le capitaine Giroux, assiste du +lieutenant Robert. Le sous-lieutenant Mackay agit comme adjudant. + +La journee fut tres chaude. Apres environ une heure de marche on dressa +les tentes. + +Le lendemain, 6 mai, le lever eut lieu a cinq heures et demie; depart +a sept heures. La journee fut tres froide. Le vent du nord souffla +continuellement. Tout le detachement etait en voitures. Quand on arreta +pour le lunch a une heure de l'apres-midi on avait parcouru seize +milles. Le capitaine Doherty qui commandait la compagnie No. 7 +stationnee au Fort Saskatchewan vint au camp faire une visite. Tout le +long du parcours, des terres bonnes et bien cultivees s'offrirent a la +vue des soldats; de temps a autre une modeste habitation variait la +scene. On rencontre messieurs Brunelle et Chamberlain. Ceux-ci disent +que les Metis et les Sauvages ont le droit de leur cote, et qu'il faudra +une armee de vingt mille hommes pour abattre la rebellion. Les Metis +sont trop avances dans leur voie de revolte pour se retirer, leurs tetes +et celles de leurs chefs sont en jeu et ils sont disposes a vendre +cherement, leur vie. + +La nuit fut tres froide. + +Le lendemain le reveil eut lieu a cinq heures; depart a sept heures +et demie a.m. Le voyage se continue a travers un pays de bois et de +broussailles. On traverse a gue la riviere Eturgeon. A onze heures et +quart a.m., on arrete pour diner. L'endroit choisi pour le camp etait +entoure de tous cotes par des broussailles; l'eau etait a peine potable, +on la prenait dans un etang voisin. La journee fut assez belle mais un +peu froide. L'apres-midi fut agreable. On fit l'exercice vers les trois +heures Une bande de Sauvages Cris passe pres du camp et declare que +Gros-Ours a tout devaste a Victoria et aux environs. Au souper les +soldats eurent de la viande fraiche; les officiers degusterent une soupe +aux canards preparee par le capitaine Giroux. La soiree et la nuit +furent tres froides. + +Le reveil eut lieu a sept heures, vendredi matin. De neuf heures et +demie a onze heures, exercice. Matinee belle, mais fraiche. Depart a +midi et demi. Pendant le trajet, on eut a passer a travers une foret de +bois de bouleau tres epaisse. A cinq heures et demie de l'apres-midi on +monta les tentes a trois cents verges de la riviere Vermillon, dans un +endroit magnifique appele "l'Anse Profonde". + +Ce jour la meme l'aile droite commandee par le Lt.-Col. Hughes et +composee des compagnies No. 3, capitaine Bauset, lieut. Ostell, et No. +4, capitaine Roy, lieut. Hebert, dont l'etat-major comprenait le +major Robert, l'adjudant Starnes, le quartier-maitre LaRocque, +l'assistant-chirurgien Simard et le Revd Pere Provost, quittait Edmonton +pour rejoindre a marches forcees le detachement qui les precedait sur la +route de Victoria. + +Le major-general Strange et le major Perry avec le canon et une escouade +de la police a cheval restaient a Edmonton pour attendre l'arrivee, de +Calgarry, de l'aile droite de l'Infanterie Legere de Winnipeg et aussi +pour surveiller la construction et le chargement des chalands qui +devaient les transporter par voie de la Saskatchewan jusqu'a Victoria, +endroit choisi pour la jonction des differentes parties de la colonne. + +A six heures, le 9 mai, le lever. De dix heures a onze heures il y eut +exercice. Il fait un temps superbe et chaud. Dans l'apres-midi on eut +encore de l'exercice de trois heures a cinq heures. Vers les six heures +le Lt.-Col. Hughes arrive avec les compagnies 3 et 4. La reunion des +deux ailes eut lieu au milieu de la joie generale. Les nouveaux venus +camperent sur les bords de la riviere Vermillon. Dans la veillee on +chanta des cantiques a la Sainte-Vierge. + +Le lendemain, 10 mai, etant dimanche, on eut la messe en plein air a six +heures du matin. Les officiers et les soldats unirent leurs voix dans +des chants divins. A neuf heures on se remit en route. Le personnel de +cette expedition etait comme suit: + + Commandant: Lt.-Col. Hughes. + Major de brigade: Prevost. + Cavalerie, Police a cheval: Major Steele. + Eclaireur: Capt. Oswald. + + 65EME BATAILLON. + + Aile droite, + Major Robert. + Compagnie No. 3: Capt. Bauset, + Lieut. Ostell. + No. 4: Capt. Roy. + Lieut. Hebert. + + Aile gauche + Major Prevost. + Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve. + Lt. Lafontaine. + Compagnie No. 6: Capt. Giroux. + Lieut. Robert. + Sous-lieut. Mackay. + Quartier-maitre: Capt. LaRocque. + Aumonier: Revd. Pere Provost. + Adjudant: Lieut. Starnes. + Chirurgien-Major Pare. + Assistant-chirurgien: Dr. Simard. + Instructeur: Labranche. + +[Illustration: LIEUTENANT STARNES] + +On traversa a gue la riviere Vermillon. Une partie de la route se fit +a travers de grands bois de bouleau, coupes ca et la par de profonds +ravins. Le temps etait superbe et aurait ete chaud s'il n'eut ete +tempere par une bonne petite brise de l'Est. On arreta vers midi pour +prendre le lunch et on repartit vers les deux heures. En route les +deux ailes du bataillon se reunirent. On traversa des sites des plus +pittoresques par des chemins affreux. A six heures et demie a.m., le +camp fut choisi dans un site magnifique, sur un superbe plateau, pres de +la riviere au Mulet. L'endroit formait un tableau digne du pinceau d'un +Vernet. Pose sur une elevation d'un demi mille au-dessus de la riviere, +le plateau est entoure de hautes falaises taillees a pic et couvertes de +sapins du plus beau vert et de beaux bouleaux. Le soleil en se couchant +donne a toute la scene un relief indescriptible. Les cimes des arbres se +revetent d'une aureole du plus bel or, tandis que leurs bases refletent +les feux allumes par les cuisiniers. Le melange des ombres des soldats +errant autour du camp donne a la scene un aspect fantastique. Quelques +heures plus tard la lune se leve, et la scene, en changeant d'aspect, ne +perd rien de sa beaute. La reine des nuits promene lentement son char +feerique a travers les tetes fieres et hautes des arbres, et semble +laisser un lambeau de sa robe transparente a chaque branche des sapins +d'ou se detachent des lueurs verdatres. Le vent est moins fort et une +faible brise fait seule onduler les cimes des arbustes. + +Le lendemain le reveil eut lieu a quatre heures et demie; depart a six +heures et dix minutes du matin. + +Le temps est tres beau et un peu chaud. Traversee de l'anse Wasetna. Les +soldats suivent les guides qui passent par des chemins plus ou moins +praticables, pour descendre a la rive de la riviere Saskatchewan. La +route se poursuit pendant quelque temps le long du rivage. L'aspect de +la Saskatchewan et des paysages qui s'etendent en courbes multiples, +tout le long de son parcours, est des plus jolis. De l'anse Wasetna a +Victoria, les rives sont a une grande elevation et sont couvertes de +forets epaisses. Plusieurs ravins viennent ca et la varier l'uniformite +du tableau. Vers onze heures et quart a.m., on fait la premiere halte +pour le diner. La chaleur devient accablante. Apres le diner la marche +se continue a travers le bois et a quatre heures l'on arrive a Victoria +ou l'on campe. Depuis Edmonton on a parcouru quatre-vingt milles. + +Des eclaireurs viennent au camp pendant la veillee et annoncent que +Gros-Ours est a cinquante milles plus loin, dans un endroit appele la +Cote du Renne. Il faut cependant attendre les ordres du major-general +pour continuer. + +Le lendemain, il fait beau. Exercice dans l'avant-midi et l'apres-midi. +Quelques officiers vont visiter le Fort Victoria. Il presente l'image de +la desolation la plus complete; il n'a plus d'occupant. A leur retour, +ils prennent un bain dans la Saskatchewan. + +Rien d'extraordinaire le 13 mai. Exercice toute la journee. Les soldats +passent leurs moments de loisir a ecrire a leurs parents et a leurs +amis. + +Jeudi matin, reveil a cinq heures et demi. Messe basse a sept heures, a +l'occasion de la fete de l'Ascension. Beau temps frais. Les officiers se +construisent une table rustique pour prendre leurs repas. Ce sont des +troncs d'arbres places sur des supports poses sur des pieux enfonces en +terre. Des branches sont placees ca et la pour remplir les interstices +et egaliser la surface de la table, le tout est couvert d'une grosse +toile. Des troncs d'arbres servent de sieges; c'est un luxe d'un genre +nouveau. On s'apercoit au souper que la provision de sucre est epuisee. +La nuit est froide. + +Vers quatre heures du matin, le 15, il neige quelque peu; a cinq heures +et demie on se reveille et la neige continue a tomber jusqu'a sept +heures et demie. Il y avait alors deux pouces de neige sur le sol. De +neuf heures et demie a midi on fait encore de l'exercice. + +Le lendemain, on se reveille a quatre heures et demie. Depart a neuf +heures. On leve le camp pour aller a un mille et demi plus loin dans la +vallee. Le general accompagne de l'Infanterie Legere de Winnipeg arrive +avec les chalands. Ils campent au Fort Victoria. + +Le 17 mai, reveil a cinq heures et demie, messe a sept heures. La +journee est des plus ennuyeuse Il n'y a pas d'exercice. Les officiers +du 65e vont faire visite au camp de l'Infanterie Legere de Winnipeg. La +pluie commence a tomber vers les neuf heures du soir. + +Le surlendemain, reveil a quatre heures et demie. Vers les six heures, +on leve le camp et l'on se dirige vers le Fort Victoria. Une petite +pluie legere est tombee vers les dix heures, mais n'a pas dure +longtemps. Il fait un fort vent d'est. Vers onze heures, un orage +violent eclate soudain, mais ne dure que quelques minutes. Durant la +journee le capitaine Bosse et le lieutenant Des Georges arrivent en +voiture d'Edmonton et font signer les listes de paie. Dans l'apres-midi +ils se remettent en route pour rejoindre la compagnie No. 2 restee en +garnison a Edmonton. Pendant la veillee, un courrier apporte au camp la +nouvelle de la defaite des Metis, de la prise de Riel, et de la fuite de +Dumont. + + + +CHAPITRE II + +DE VICTORIA A FORT PITT. + +C'est aujourd'hui le 20 de mai. On se reveille a quatre heures et vers +les six heures et demie on part en bateau pour l'est. Ce sont des +bateaux plats d'un modele tout a fait primitif. Ils sont au nombre de +quatre. L'un le "Nancy" est occupe par l'etat-major du 65e, le general +Strange ayant pris le chemin de terre accompagne de l'Infanterie Legere +de Winnipeg; un autre le "Bauset" est sous le commandement du capitaine +Bauset; le troisieme le "Roy du Bord" sous les ordres du capitaine Roy; +chaque capitaine a sa compagnie a son bord. + +Le plus grand s'appelle "Big Bear." Il mesure pres de soixante pieds +de longueur sur une largeur de vingt pieds. Il est commande par le +capitaine Villeneuve, assiste des lieutenants Lafontaine et Robert. Il y +a a bord trente-sept hommes de la compagnie No. 5, dix de la compagnie +No. 6, deux sergents d'etat major, quatre hommes de l'Infanterie Legere +de Winnipeg et trois bateliers. Outre ceux-ci, il y a un officier +pourvoyeur. Le navire a un pont large de six pieds qui s'etend de chaque +cote. On dort dans le fond de cale sur du foin et le pont est l'unique +ciel de lit ou vont se perdre les reves de gloire des soldats. Cette +premiere journee de voyage par eau a ete belle et la nouveaute du genre +de transport amusait beaucoup les soldats. + +La riviere Saskatchewan n'est pas bien large; ses rives sont elevees et +magnifiquement boisees. Il y a plusieurs baies qui fournissent a l'oeil +du voyageur des scenes ravissantes. L'eau est generalement peu profonde +et a une apparence bourbeuse. + + +[Illustration: CAPITAINE ROY] + +Vers une heure et demie a.m., apres avoir fait une dizaine de milles, +les bateaux arretent. Rien de plus simple que le systeme de navigation a +bord des bateaux sur la Saskatchewan. On n'a qu'a suivre le courant qui +est tres fort; de temps a autre, un coup de rame habilement donne suffit +pour changer la direction du bateau et eviter un banc de sable. + +Apres le souper, plusieurs montent la cote et assis autour d'un bon feu +repetent les gais refrains du pays. Le temps est serein et du haut du +ciel la lune et les etoiles sourient a l'insouciance des chanteurs et +paraissent repeter dans leurs spheres sublimes les accents emus de +tous ces coeurs canadiens. Quand le clairon sonna le coucher, chacun +descendit en silence au bateau et alla continuer sous le pont un reve +inacheve. + +[Illustration: CAPITAINE VILLENEUVE] + +Le lendemain reveil a cinq heures et demie. Depart a six heures. Il fait +froid. Rien d'extraordinaire a bord. Chacun s'ennuie de la maniere qui +lui deplait le moins. La pluie tombe pendant la veillee. A la nuit +tombante on arrete a un endroit connu sur la carte sous le nom de St. +Paul, ou existait autrefois une mission florissante desservie par les +Peres Oblats; mais qui a ete detruite il y a onze ans par un feu de +prairie. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un coin du desert. + +Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups de feu +reveillerent les dormeurs en sursaut, et le clairon sonna l'alerte. Dans +l'espace de quelques minutes, les soldats etaient descendus a terre et +attendaient, en bon ordre, les commandements de leurs capitaines, qui +s'elancerent a la tete de leurs hommes et gravirent, au pas de course, +la berge escarpee. + +Aussitot arrives au haut de la cote, les soldats recurent ordre de se +deployer en tirailleurs. Une fusillade assez vive se fit entendre a la +gauche du premier detachement et donnait a croire que la ligne etait +engagee. Sur l'ordre du Colonel, le feu cessa, et une patrouille fut +envoyee en avant sous le commandement du major Prevost. Ce dernier fit +deployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une decharge dans la +direction ou l'ennemi semblait s'etre retire. Quelques minutes plus +tard, le major revint et annonca qu'il n'avait rien vu. Jusqu'a deux +heures et demie les troupes resterent sur la cote toutes armees, puis +l'on descendit aux bateaux ou l'on coucha sous les armes. + +Il faisait un temps des plus desagreables, froid et pluvieux, et +plusieurs se trouvaient couches sur la paille humide. + +Malgre le mauvais resultat de cette sortie, executee pendant les +heures les plus sombres de la nuit, cela eut un bon effet. Les soldats +prouverent qu'ils etaient prets a toute eventualite. Le bon ordre et +l'alacrite qu'ils mirent dans leur reponse a l'appel de leurs chefs ne +sauraient etre trop loues. Loin de trembler ou d'hesiter, ils etaient +tous gais et trouverent moyen de s'amuser de certaines petites scenes +dont ils ne furent pas lents a saisir le cote ridicule. Plusieurs +temoignaient hautement leur desappointement d'etre revenus sans avoir +tue un seul ennemi. Les eclaireurs rapporterent qu'ils avaient vu les +pistes des Sauvages en differents endroits sur le haut de la cote. + +[Illustration: LT. BRUNO LAFONTAINE] + +Aujourd'hui l'on arreta a un mille de Saint-Paul, ou l'on passa la nuit. + +Ce soir, instruit par l'evenement de la veille et craignant la +repetition de l'attaque, le Colonel ordonna de monter les tentes sur un +plateau a cinquante pieds du rivage. Une forte garde fut laissee a bord +des bateaux et le reste du bataillon coucha sous la tente. Il avait plu +toute la journee et le sol etait tres-humide. La pluie continua a tomber +pendant la nuit. + +Le 23 de mai, l'on sonna le reveil a quatre heures. Le camp fut aussitot +leve et les tentes transportees a bord. Les ancres furent levees et la +route se continua en bateaux. + +Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive, les cotes sont tantot +tres-elevees et coupees a pic, tantot basses et couvertes de forets de +jeunes arbres. Vers une heure de l'apres-midi, on jette l'ancre dans +"l'Anse de la Cote du Renne" (Moose Hill Creek) et, une bonne garde +ayant ete laissee sur les bateaux, on va camper sur le haut de la cote. +L'apres-midi a ete tres-belle. Vers deux heures a.m., deux eclaireurs, +Borrodaile et Scott, partent pour Battleford en canot. Ils avaient +mission de traverser les lignes indiennes, et de dire au gen. Middleton +et au col. Otter la position de l'aile de Strange. Ils remplirent leur +devoir en braves. La distance parcourue depuis Victoria est de cent +vingts milles. + +Dimanche matin, il y eut messe basse a bord du bateau. On se remet en +route vers trois heures et demie a.m. On jette l'ancre dans l'anse du +Lac aux Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure et demie du +matin, la garde fit sonner l'alarme mais on n'apercut rien d'insolite +aux alentours. + +Le lendemain, reveil a cinq heures. Avant de quitter l'endroit, on eleve +sur une eminence une croix, haute de quarante pieds, a la memoire des +Reverends Peres Oblats qui ont ete massacres au Lac aux Grenouilles a +quelques milles d'ici. Cette croix porte l'inscription suivante: + + ELEVEE + A LA + MEMOIRE DES VICTIMES + DE + FROG LAKE + Par le 65e Bataillon. + +Un document est redige relatant les faits qui ont motive l'erection de +la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme +ce document dans une bouteille enveloppee dans du plomb, puis on enterre +la bouteille au pied de la croix. Le Reverend Pere Provost adresse +quelques paroles aux soldais, puis la ceremonie est close en chantant "O +crux Ave, spes unica!" L'endroit ou la croix a ete elevee a ete baptise +Mont-Croix. + +Vers huit heures le depart a lieu. On continue a naviguer jusque vers +une heure de l'apres-midi. On fixe le camp; mais a peine les tentes +avaient-elles ete montees qu'on recoit l'ordre de partir pour le Fort +Pitt. + +Des eclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu'ils ont +trouve les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils +etaient affreusement mutiles. Celui de la femme surtout etait horrible +a voir. La tete avait ete detachee du tronc, les jambes et les bras +coupes, les seins arraches, le ventre ouvert et les entrailles sorties. +On remarqua aussi que toutes les jointures avaient ete disloquees. Le +general Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer +dans le modeste cimetiere de la mission les restes des victimes, +entr'autres la depouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu'on avait pu +reconnaitre par quelques lambeaux de soutane qui adheraient encore aux +chairs a demi carbonisees de ces martyrs que les Sauvages avaient, +non-seulement, mis a mort et mutiles, mais avaient jetes dans la cave du +presbytere qu'ils avaient ensuite incendie. Cela fait dix-huit cadavres +qu'on trouve en ce meme endroit, tous des victimes de la barbarie +indienne. + +On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et +il etait onze heures et demie du soir quand on y arriva. La riviere +est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitot +installes, on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle de la +devastation la plus complete! Des cinq maisons que contenait le Fort, +il n'en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent +seules l'endroit ou etaient les autres. + +[Illustration: FORT PITT] + + + +CHAPITRE III. + +FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANCAIS. + +Quand le jour naissant eclaira la scene, le desastre, cause par le +passage des Sauvages, put etre constate dans toute son etendue. Toute +la campagne etait jonchee de debris. Les Sauvages n'ont rien laisse +d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient ete brisees. + +En parcourant les environs, on decouvrit le cadavre du jeune Cowan, de +la police a cheval, qui a ete tue lors de la reddition du Fort. Il etait +horriblement mutile. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi +sur les cadavres de leurs ennemis comme des betes fauves; elles ne +laissent jamais un membre intact. + +Tout tendait a demontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort +depuis quelques jours a peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours +a l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une +distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On +trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et +la un cadavre mutile. + +C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus feroce et de +plus barbare. + +Les rapports des eclaireurs ne tendaient pas peu a exciter l'impatience +des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce +qu'on leur avait rapporte concernant madame Delaney. "Apres l'avoir +cruellement maltraitee, les Sauvages la depouillerent de tous ses +vetements, et, lui ayant attache les pieds, lui disloquerent les +jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragerent, chacun leur +tour, jusqu'a ce qu'elle fut morte et continuerent tarit que le cadavre +fut chaud." + +[Illustration: CAPITAINE BEAUSET] + +Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie +d'Hudson a Fort Pitt, un nomme McLean, qui connaissait quelques-uns des +chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger +s'approcher d'eux, comptant sur leur amitie passee, s'etait rendu a leur +camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de +sa bande. Les deux demoiselles McLean, agees respectivement de seize +et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur pere; elles furent +donnees pour epouses a deux des sous-chefs de la bande. Qui dit epouse, +dit esclave. C'est au moment ou les esprits des soldats etaient montes +par ces differents recits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui +portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle etait dechiree +aux epaules et tachee de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait +pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'eut souffert les derniers +outrages. + +Vers deux heures de l'apres-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan. +Le service funebre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades +tirerent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de +telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'ame +est en proie a de noirs pressentiments, fait une penible impression sur +tous ceux qui en sont temoins. + +Tous retournerent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir +avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le meme que celui de +ce malheureux jeune homme, mais disposes a faire leur devoir jusqu'au +bout. + +Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissee au Fort sous le +commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de +reparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de +reconstruction du fort etait termine. + +[Illustration: CAPITAINE GIROUX.] + +Le 27 de mai, le reveil a lieu a six heures. Aussitot leves, l'on recoit +la nouvelle que le major Steele avait trouve les Sauvages et, en meme +temps, l'ordre du general de se tenir prets a partir. Le general part +par terre avec l'Infanterie Legere de Winnipeg et les waggons. Vers onze +heures et demie a.m., l'on partit a bord du _Big-Bear_ au nombre de +quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers. +Tout le bagage fut laisse en arriere; chaque homme n'apporta que ses +armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un +eclaireur vient annoncer que l'avant-garde est engagee. + +Par ce courrier, le general fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de +longer la cote et de debarquer aussitot qu'on deploiera un drapeau blanc +sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers +trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois +heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille. +On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du depart, tous +s'agenouillent et la scene est des plus solennelles. Les yeux tournes +vers le ciel, le Reverend Pere Provost implore la benediction +du Tres-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne +l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de +majeste. + +Le tableau, encadre dans l'immensite de la plaine, prenait des +proportions grandioses. Ainsi reconforte, le bataillon se met en marche +et gravit la premiere colline. Tous obeissent aux commandements en +silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain +et repand la plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans +un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois decharges +de mousqueterie. Immediatement apres l'on recoit l'ordre de bivouaquer. +Les chariots contenant les provisions n'etant pas arrives, l'on se +couche sans souper. + +Que la nuit parut longue aux soldats epuises par les fatigues de la +veille et incapables de dormir! On passe la nuit a la belle etoile sans +couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois +heures on se met en rangs et tous prennent a la hate un dejeuner des +plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s'est mise en +marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranchee, sur +une eminence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la +separe des volontaires. Le general ordonne au 65e de descendre en +tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la +cote, opposee. Plusieurs detonations retentissent a la fois du cote des +Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n'avait +atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la cote au +pas de charge et, malgre la terrible solennite du moment, trouvent +encore un bon mot pour egayer les moins philosophes le long de la route. +En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la +jeunesse montrealaise, se precipitant de coeur joie au milieu des balles +ennemies, qu'une main divine peut seule faire devier de leur route; +derriere chaque compagnie, le capitaine devenu serieux, comprenant toute +l'importance de sa charge, toute la responsabilite que lui impose sa +position; un peu plus loin, le reverend aumonier, revetu du surplis +blanc, la sainte etole au cou et pret a administrer les derniers +sacrements de la sainte Eglise. Le reverend Pere attend avec calme +l'heure de remplir son devoir et jette de tous cotes un regard inquiet. +Tout a coup, au milieu de la fumee, il distingue le brave Lemay qui +tombe frappe a la poitrine. En un clin d'oeil il est aupres de lui ainsi +que l'ambulancier Marc Prieur. On releve le malheureux blesse et le +pretre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la +voiture d'ambulance. Le chirurgien-major est deja pres de lui et lui +donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d'oeil, +la blessure parait mortelle. La balle a passe si pres du coeur qu'au +premier abord on a quelques doutes sur la possibilite d'une guerison. +L'hemorragie se produit et bientot toute la figure et les habits de +Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a a peine +donne les soins a Lemay, qu'un autre ambulancier, aide du general +Strange en personne, apporte Marcotte et le depose a cote de Lemay dans +le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de +Lemay, la balle ayant frappe Marcotte a l'epaule. Le premier coup de feu +fut tire a ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et +demie la fusillade avait cesse. + +Voyant que l'ennemi etait de beaucoup superieur en nombre et que sa +position etait imprenable, le general ordonna la retraite qui se fit +dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas ete +menage; en se rendant au combat il etait a l'avant-garde et dans la +retraite il formait l'arriere-garde. Vers midi le 65e s'arrete sur une +hauteur, ou il se retranche fortement. Le general part avec le transport +de fourgons et ordonne au 65e de se rendre a bord du Eig Bear. On se +remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on +s'apercoit que le bateau n'y est plus. On fut donc oblige de continuer +par terre et il etait sept heures et demie du soir quand la premiere +compagnie arriva a Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y etait arrive +pendant la journee avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie +Legere de Winnipeg. + +On ne peut guere se figurer la fatigue des soldats apres les evenements +de cette journee. Pas un n'avait dormi de toute la nuit precedente; on +etait parti pour le champ de bataille sans avoir a peine dejeune; l'on +etait reste trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir a +pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun gouta-t-il +avec delices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le +suivit. + +Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part a la bataille de la +Butte aux Francais: + +Lt.-col. Hughes, major Prevost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Pare, +l'abbe Provost, l'instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset, +Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin, +caporaux, Browning, L'esperance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers, +Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Souliere, Alp. Merino, U. Viau, +Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb. +Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A. +Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Riche. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt. +Hebert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Vallee, +Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F. +Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot, +D. Traverse, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C. +Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon +Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour, Bennet. Soldats: Valois, +Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais, +Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T. +Robichaud. Comp. No. 6 a la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats: +L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin, +Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N. +Doucet. + +La journee qui suivit fut donnee entierement au repos et chacun flana de +son mieux. Dans l'apres-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers +qui etaient alles a Battleford, arrivent au camp et annoncent la +soumission de Poundmaker, La nuit s'ecoule silencieuse. + + + +CHAPITRE IV. + +A LA POURSUITE DE GROS-OURS. + +30 de mai.--Vers neuf heures et demie du matin, tous les preparatifs +etant termines, le bataillon recoit ordre de partir immediatement. +Chaque homme a trente livres de bagage, et chaque compagnie n'a que deux +voilures pour son bagage, etc. Tout le monde est donc oblige de marcher. +Il etait midi et quinze minutes quand on arreta pour le diner; on +etait rendu a un endroit tres-pres de celui ou l'on s'etait battu +l'avant-veille. Vers les deux heures on reprit la marche et, apres +environ huit milles, on monta le camp. + +31 de mai.--La nuit fut tres-silencieuse. Il plut tout le temps et la +pluie continua toute la journee. Dans le cours de l'apres-midi le major +Perry arriva au camp. Il avait rempli sa mission a Battleford et etait +revenu jusqu'a Fort Pitt a bord de _l'Alberta_. + +1er de juin.--Reveil a quatre heures; dejeuner une heure plus tard. +Ayant appris que Gros-Ours s'etait de nouveau mis en route pour le nord, +le General ordonne au 65e de continuer au plus tot sa poursuite. A une +heure et demie a.m., le camp est leve et le bataillon se met en marche. +Il fait mauvais. + +En route, l'on traversa le camp fortifie des Sauvages. + +[Illustration: INSTRUCTEUR LABRANCHE] + +Ils l'avaient laisse en toute hate, abandonnant en arriere une +cinquantaine de caissons, une centaine de charrettes, une quantite +enorme de fourrures et de provisions, en un mot, presque tout le butin +qu'ils avaient pris a Fort Pitt. On retrouva dans ce camp un billet de +McLean, nous indiquant la direction que prenaient les Sauvages dans leur +fuite. On campa cette nuit-ci sur le rivage. Vers les onze heures du +soir, des prisonniers qui s'etaient echappes de Gros-Ours, arriverent +au Camp au nombre de trois. Ces derniers donnerent toutes sortes de +renseignements au general. + +2 de juin.--De bonne heure ce matin une des femmes prisonnieres de +Gros-Ours arrive au camp. Elle corrobore le temoignage des prisonniers +recueillis la veille et declare que les prisonniers ont ete +comparativement bien traites, et que les prisonnieres n'ont pas encore +ete violees. Vers les dix heures et demie du matin, le general Middleton +arrive accompagne de son etat-major, de deux cents cavaliers et d'un +fort detachement d'infanterie des Midland, du 90e et des Grenadiers +Royaux. Il fallait attendre les evenements avant de prendre aucun parti, +et toute la journee s'est passee a rien faire. Vers le soir le ciel se +couvre de nuages menacants. + +3 de juin.--De bonne heure, le major Robert s'eloigne a bord de +_l'Alberta_, dans la direction de Fort Pitt, d'ou il doit se rendre +jusqu'a l'hopital de Battleford. Les blesses Lemay et Marcotte sont +a bord du meme bateau. Le soldat Isidore Gauthier qui souffrait du +rhumatisme obtint la permission d'accompagner les blesses a Battleford +et les assista tout le temps de leurs souffrances avec une patience +digne, d'eloges. Le caporal Lafreniere qui venait de se blesser a la +jambe avec un petit pistolet qu'il portait sur lui, fut aussi expedie a +Battleford, ou il passa le reste de la campagne. Quelques heures plus +tard, au nombre des ordres du jour, on lut au bataillon celui de son +retour a Fort Pitt, pour attendre en ce dernier endroit l'ordre du +depart pour Montreal. Cependant la joie que causa la lecture de cet +ordre ne fut pas de longue duree. Dans l'apres-midi un contr'ordre fut +lu disant aux troupes de se rendre au Lac a l'Oignon. Le depart eut lieu +vers les trois heures. Il faisait un temps des plus mauvais. On marcha +quelques milles a travers des marais ou les soldats enfoncaient jusqu'a +la ceinture. Il etait cinq heures et demie a.m. quand on s'arreta pour +camper. L'endroit choisi a cette fin etait tres joli. Figurez-vous, une +colline quelque peu elevee au pied de laquelle un lac sans nom roule +placidement ses eaux. + +4 de juin,--Reveil a quatre heures et demie a.m. Les soldats se mettent +en rangs d'assez mauvaise humeur, et la marche commence malgre que +personne n'ait, pris une bouchee depuis la veille. Il est une heure de +l'apres-midi quand, apres avoir voyage par des chemins impossibles, +l'on arrete pour le repas du midi qui est aujourd'hui le premier de la +journee. Dans l'apres-midi le voyage se continue a travers les memes +chemins. Le paysage varie peu. Ici un lac, la une riviere, a travers +lesquels la .plaine s'allonge en souveraine. Quand l'on campa, le soir, +on avait fait vingt-cinq milles presque au pas de course. Aussi les +soldats ont-ils souffert enormement. Plusieurs avaient les pieds tout en +sang; cependant personne ne murmura. + +5 de juin.--Pendant la nuit, une compagnie d'infanterie legere de +Winnipeg arrive au camp. De deux heures et demie a cinq heures du matin, +il fait un orage epouvantable; tonnerre, eclairs, rien n'y manque. Vers +les sept heures, le depart sonne. Apres trois heures et demie de marche +a travers des chemins impraticables, la premiere colonne arrive au Lac +aux Grenouilles. A peine arrives, quelques soldats, mettant de cote la +fatigue du matin, se dirigent vers la scene des massacres et y trouvent. +quatre cadavres. Le fait ayant ete rapporte au general, une escouade de +la compagnie No. 3 est chargee de les enterrer. Certains indices portent +a croire que ce sont les corps de Quinn et Gouin; de meme que les autres +victimes de la sinistre journee du 3 avril, ils sont a demi carbonises +et n'ont plus de forme humaine. Ce triste devoir ayant ete rempli, le +clairon sonne le depart. Le paysage aux alentours du Lac aux Grenouilles +est magnifique. La marche se continue pendant l'apres-midi. Le temps et +les chemins sont des plus mauvais. Les soldats arrivent au camp epuises +de fatigue et ne sont pas lents a se reposer. + +6 de juin.--La nuit a ete belle. A six heures et demie du matin, l'on se +remet en route. Apres quatre heures de marche on fait la halte ordinaire +pour le repas du midi. Le temps se continue beau. Vers les trois heures +de l'apres-midi la marche se reprend et se continue jusqu'a six heures. +Au lieu de faire monter les tentes, les officiers distribuent a chaque +soldat sa ration pour deux jours et, ces derniers l'ayant mis dans leurs +sacs a pain, la route se continue. Il fait assez clair, mais les chemins +sont plus impraticables que jamais. Ce n'est plus qu'une suite de +_swamps_ ou marais profonds et interminables, ou l'on patauge dans l'eau +jusqu'a la ceinture, sur une distance de deux cents verges. Pour comble +de desagrement, l'affut du canon se trouve embourbe, et, les chevaux n'y +pouvant plus rien, tous mettent la main au cable, quelques-uns l'epaule +a la roue et, a force de travail et de misere, on reussit a conserver le +canon que les soldats anglais de Winnipeg etaient disposes a sacrifier +plutot que de faire le travail herculeen dont le 65e s'acquitte avec +bonne humeur. Le devouement du 65e en cette circonstance, pour +sauver, le canon, lui a valu de la part des Anglais le sobriquet de +"crocodiles". Il etait onze heures et demie a.m. quand on se coucha +autour des feux du bivouac et sans abri. + +7 de juin.--La nuit parut longue et triste. Apres les fatigues de la +veille on se trouva sans couverte ni capote. Chacun s'etendit du mieux +qu'il put autour d'un bon feu, au risque de se reveiller les cheveux +brules et les pieds geles. Quand l'on se reveilla, presque tous les +habits etaient couverts de frimas. Le dejeuner servit bien a ramener la +gaiete dans les esprits; il se composait de biscuits durs, viande en +boite et d'eau. La marche se continue encore aujourd'hui. Le paysage +est loin d'etre, beau et, en verite, il, faudrait qu'il le fut +extraordinairement pour faire oublier aux soldats leurs souffrances +physiques. Triste procession de la Fete-Dieu! On dirait plutot une +troupe de pieux pelerins, tous se dirigeant a travers un pays inconnu, +vers un lieu plus inconnu encore. Vers midi l'on fait la halte et +les tentes sont montees. Ou croyait trouver ici quantite de fleur et +d'avoine et il n'y a qu'une vingtaine de sacs de farine. On annonca aux +soldats que la fin de la campagne n'etait pas eloignee, il ne fallait +rien moins que cela pour relever le courage des troupes. Tous les coeurs +tressaillent d'allegresse a cette seule nouvelle. Le reste de la journee +est donne au repos. Le meme jour, la garnison du 65e, laissee a Fort +Pitt, quittait cet endroit pour rejoindre leurs freres. Le Lt.-Col. +Williams et une partie des Midland l'accompagnent. Ce detachement campe +au Lac aux Grenouilles et eleve une seconde croix a la memoire des +martyrs, a quelques arpents de la premiere. + +[Illustration: LIEUTENANT ROBERT] + +8 de juin.--Le beau temps continue. De bonne heure l'on se remet en +route. L'on arrete vers midi a la mission indienne de la Riviere aux +Castors, puis on va camper a quelques milles de la, au milieu d'un bois. +Cet endroit est parfaitement cache de tous cotes, et s'appelle la "Fuite +de l'Ours." Ici doit-on rester Dieu sait combien de temps; c'est l'avant +poste de l'armee. Jamais endroit ne fut plus propre a se derober a la +vue de l'ennemi et, cependant, on n'y avait pas ete une demi-heure, +qu'une bande innombrable d'ennemis inattendus fondit sur les soldats +epuises de fatigue: c'etaient les maringouins! Ils s'etaient rendus par +centaines, infatigables, insatiables, attaquant sans relache. Il n'y a +pas d'autre moyen de s'en defendre que de se renfermer sous les tentes +et de s'y enfumer comme des jambons. Pour sortir, on s'enveloppe la tete +avec de la mousseline et l'on se couvre les mains de gants epais. + +9 de juin.--Beau temps. Les maringouins ont cesse les hostilites pendant +l'avant-midi, mais reviennent a la charge avec plus d'ardeur que jamais +dans l'apres-midi. Il fallut s'enfermer de nouveau. Le pere Legoff, qui +est missionnaire parmi les Montagnais depuis dix-huit ans deja, et qui +s'est echappe du camp de Gros-Ours ou il etait prisonnier depuis deux +mois, ayant reussi a persuader ses Sauvages de se separer de Gros Ours, +vient nous voir; il est recu a bras ouverts surtout par le Pere Provost +auquel il remet la croix du Pere Fafard toute maculee du sang de ce +martyr et aussi d'autres reliques. Il se rend aupres du General pour +interceder pour ses ouailles. + +10 de juin.--Farniente. Beau temps chaud. Le general envoie le pere +Legoff et le pere Provost aupres des Montagnais avec l'ultimatum +suivant: "Soyez au camp demain a midi ou je brule tous vos +etablissements et je vous chasse." Dans la soiree les maringouins +reviennent avec du renfort, on redevient jambons. + +11 de juin.--Rien d'extraordinaire aujourd'hui, a part l'arrivee du +Capt. Giroux avec sa compagnie. Le Lt.-Col. Williams etait retourne au +Lac aux Grenouilles sur l'ordre du General. Encore les moustiques! + +12 de juin.--La nuit a ete tres-fraiche. Les Montagnais viennent trouver +le general et se livrent a lui. Moustiques! Moustiques! + +13 de juin.--Beau temps frais. Un petit orage vient de temps a autre +varier l'uniformite de la temperature. Le general envoie un detachement +de l'Infanterie Legere de Winnipeg, fort de cent hommes, intercepter la +route de Gros-Ours. + +14 de juin.--Meme temperature que la veille. On eut la messe vers les +sept heures. Dans l'apres-midi, quelques officiers vont visiter le camp +des Sauvages. Un triste spectacle s'offrit a leur vue. Denues de tout, +le corps a peine vetu de quelques haillons ramasses un peu partout et +formant un assemblage de costumes les plus bizarres, les malheureux +Montagnais etaient etendus sous leurs tentes usees et dechirees. Jamais +pauvrete plus abjecte n'habita plus miserable abri. Les officiers +revinrent au camp tout pensifs, songeant aux milliers de familles +eparses dans la vaste plaine dont la misere trouvait un tableau dans +celle des pauvres malheureux qu'ils venaient de visiter. + +15 de juin.--La nuit fut tres-froide. Quand le reveil sonna le matin, +on fut quelque peu surpris de voir les tentes entourees d'une epaisse +couche de neige; le lac situe pres du camp etait lui-meme couvert d'une +couche de glace d'un quart de pouce d'epaisseur. Le colonel Smith quitta +le camp, accompagne de cent hommes de l'Infanterie Legere de Winnipeg, +pour des regions inconnues. Dans le cours de l'apres-midi le general +Middleton arriva accompagne de son etat-major et en commandement de +renforts considerables. Ils ont avec eux un canon _gatling_. + +16 de juin.--Beau temps. Les maringouins se font encore sentir. + +17 de juin.--Le beau temps continue, les maringouins ditto. Le capitaine +Giroux part pour Montreal. + +18 de juin.--Aucun changement dans la temperature. Plusieurs officiers +et soldats vont se baigner dans la riviere aux Castors. + +19 de juin.--Temps frais. On apporte au camp la nouvelle que quelques +Cris des Bois sont au lac des Iles avec la famille McLean qu'ils +se declarent prets a rendre. Le general envoie deux Chippewayens +accompagnes de l'eclaireur Mackay pour aller chercher les prisonniers. + +20 de juin.--La nuit a ete tres-froide et peu de soldats ont bien dormi. +Au lever, il y avait une petite gelee blanche de pres de deux +pouces d'epaisseur. Le camp est leve et l'on retourne coucher aux +quartiers-generaux. + +21 de juin.--Beau temps. Messe a huit heures. Dans l'apres-midi, il +commence a circuler des rumeurs quant au prochain depart des troupes. + +22 de juin.--On doute de l'exactitude des rapports quant au renvoi +prochain des forces militaires du Nord-Ouest. Le temps se continue beau. + +23 de juin.--Vers huit heures et demie du soir, l'ordre du depart est lu +aux troupes et la date est fixee au lendemain. Quelques-uns ont peine a +y croire mais ne refusent pas de se meler a la rejouissance generale qui +est immense. + +24 de juin.--Reveil a quatre heures. Le general adresse aux troupes des +paroles de felicitation et l'on prend la route du retour a six heures +et demie du matin. Il fait une chaleur accablante. La premiere halte se +fait a dix heures et demie de l'avant-midi apres dix milles de marche. +Dans l'apres-midi on parcourt quinze autres milles. Aussitot apres +souper on reprend la marche et l'on ne campe qu'a onze heures et demie +du soir. On a fait dans cette journee trente-cinq milles. + +25 de juin.--Le depart a lieu a neuf heures. L'on marche toute la +journee. A sept heures du soir on arrive au rivage ou le "North West" +attend les troupes; on avait parcouru vingt-cinq milles. Les soldats +sont epuises de fatigue. Les officiers vont coucher a bord, et les +soldats restent sous la tente. + +26 de juin.--Les soldats montent a bord du bateau vers les huit heures +de l'avant-midi. Quelque temps apres le general arrive en personne +accompagne de son etat-major. Il est salue par des hourrahs +significatifs. Le reste de la journee est consacre a la flanerie. + +27 de juin.--Il est dix heures de l'avant-midi quand le bateau arrive a +Fort Pitt. On monte les tentes sur la rive. Rejouissances generales. + +28 de juin.--Il fait tres-beau. Basse messe eu plein air. On donne un +permis general de sortir du camp, et tous vont visiter leurs freres +d'armes des autres bataillons. + +29 de juin.--Le depart des troupes commence aujourd'hui. Il fait une +chaleur accablante. + +30 de juin.--Le temps chaud continue. + +1er de juillet.--Toute la brigade d'Alberta parade, a sept heures +du matin, devant le general Middleton. Ce dernier, apres avoir fait +l'inspection des differents bataillons, complimente de nouveau les +troupes. + +2 de juillet.--Il fait beau. Le colonel Ouimet arrive avec le reste du +65e bataillon. Joie indescriptible On recoit l'ordre de s'embarquer +demain a bord de la "Baronness." + + + +CHAPITRE V. + +LEMAY ET MARCOTTE. + +Arrive a ce point du recit, l'auteur a cru interesser specialement les +lecteurs en pariant de la vie que menerent les deux vaillants blesses du +65e pendant le reste de la campagne. + +Le recit de leurs souffrances et de leurs miseres commence naturellement +du jour ou ils sont tombes sur le champ de bataille. + +Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba le premier. Lorsque la +balle meurtriere le frappa, il etait quelque peu en avant de ses +compagnons d'armes. Ceux-ci s'arreterent subitement en le voyant tomber +et semblerent hesiter un moment. Le caporal Grave! fut le premier +aupres de lui, et le soldat Marc Prieur, qui etait attache au corps +d'ambulance, arriva quelques instants plus tard. En les voyant aupres +de leur frere blesse, les soldats continuerent leur marche. Le +chirurgien-major Pare et le reverend aumonier furent bientot sur les +lieux. Pendant que le chirurgien examinait la plaie et palissait a la +vue de la gravite de la blessure, le digne chapelain administrait les +derniers sacrements au Blesse. + +[Illustration: SOLDAT EPHREM LEMAY.] + +Ce ne fut qu'une demi-heure plus tard que l'on apporta une civiere pour +transporter le pauvre Lemay en dehors du terrain des hostilites. On l'y +avait a peine transporte qu'un soldat accourut a la hate demander un +second brancard pour apporter Marcotte qui venait de succomber. Quelques +instants plus tard, le soldat Prieur, aide du gen. Strange lui-meme, +apportait Marcotte et le placait a cote de Lemay. Le chirurgien ordonna +aussitot qu'on mit les deux blesses dans un caisson, n'ayant pas d'autre +moyen de transport. + +On ne peut guere se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay +et Marcotte dans ces voitures d'ambulance improvisees. Etendus au fond +des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils +etaient bouscules de tous cotes, malgre la bonne volonte et les soins +des charretiers. Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles +qui les separaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs +indescriptibles que le genre de transport devait inevitablement causer. +Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et +poussait un cri de douleur a chaque cahot de la route. De temps a autre, +il pouvait, entendre la voix inquiete du pere Provost qui demandait au +chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez a ce tourment celui de la soif la +plus ardente causee par la fievre qui le devorait. Rien, pas une goutte +d'eau, et Lemay repetait toujours: "De l'eau! de l'eau!" Enfin l'on +arrive a Fort Pitt. Les deux blesses sont deposes dans une des vieilles +constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici, +ils furent bien traites par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la +conduite de ce dernier merite les plus grands eloges. Ils resterent en +cet endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert vint les chercher +a bord de _l'Alberta_, pour les mener a Battleford. On les transporta +a bord sur des brancards et ils furent installes dans la chambre +de l'ingenieur. L'appartement etait assez confortable, mais, +malheureusement, un accident arriva au navire et bientot l'eau inonda le +plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier, +se montra des plus devoues a leur egard. Il passait toute la journee et +une grande partie de ses nuits aupres d'eux. Tantot il balayait l'eau +qui s'etendait sous leurs lits, tantot il leur portait un verre d'eau et +toujours il etait exact a leur administrer les remedes prescrits par le +chirurgien et a changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il +remplit son devoir a toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il +etait oblige de s'accroupir dans un coin de l'appartement sur sa +couverte pliee en six pour empecher l'eau de l'imbiber completement. +Enfin le bateau arriva a Battleford apres deux jours et deux nuits +de marche. Il faisait un temps sombre et les corps etaient a peine +installes dans un express-waggon, qui avait ete envoye de l'hopital au +bateau pour les aider, que la pluie se mit a tomber. Quelques couvertes +furent jetees a la hate sur les pauvres blesses, et en route! Apres un +quart d'heure de marche, l'on s'arreta vis-a-vis la porte d'entree d'une +marquise. De petites croix rouges, posees ici et la, annoncaient au +passant que les blesses seuls etaient entres sous cette tente. On placa +immediatement les nouveaux arrivants dans un endroit reste libre, a +gauche de la porte d'entree. Ils eurent leur lit l'un pres de l'autre. +Pendant qu'avec mille precautions l'on descendait les malheureux Lemay +et Marcotte de la voiture, le caporal Lafreniere sautait a terre et +se choisissait une bonne place sous la tente ambulanciere. Il prit le +premier lit a gauche. Le second fut donne a l'homme de police McKay qui +avait ete, comme Lemay et Marcotte, blesse a la Butte aux Francais et +qui souffrait beaucoup de la jambe gauche ou la balle l'avait frappe. +La troisieme place etait occupee par le brancard de Lemay qu'on avait +decore du nom de lit a cause des quelques couvertes qui pouvaient +proteger le blesse contre les intemperies du climat. Marcotte etait le +quatrieme et occupait un lit semblable a celui de Lemay. Il y avait en +tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux rangees, serres les uns +pres des autres, ne laissant qu'un etroit passage entre eux. Les autres +lits etaient tous occupes par des blesses de l'Anse au Poisson et de +l'Anse du Coup de Couteau qui etaient, a l'arrivee de nos freres en etat +de convalescence. Pendant la premiere semaine ils furent relativement +bien traites; pendant que Lafreniere profitait du beau temps pour aller +a la peche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins a Marcotte. +Enfin, au bout d'une dizaine de jours, la balle etait extraite sans trop +de douleur, et Marcotte pouvait esperer un retablissement rapide. Lemay +ne souffrait guere que de la fievre, mais etait trop faible pour remuer +sur son lit. Ils purent alors apprecier la valeur des services de leur +confrere du 65e, le soldat Gauthier, qui etait leur infirmier. Toujours +patient, toujours devoue, il se rendait de bonne grace aux prieres des +blesses et en avait soin comme un frere de charite. + +[Illustration: SOLDAT MARCOTTE.] + +Aussi quelle difference quand, pour une raison quelconque, il +s'absentait de la tente. Aussitot les soldats anglais qui pouvaient se +promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient +au nez et venaient s'etablir au pied de leurs lits pour manger des +confitures ou des gelees dont ils se gardaient bien de leur offrir la +plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs etaient +celles envoyees par les dames de Montreal, et dont l'etiquette etait +enlevee pour etre remplacee par une autre a l'adresse d'autres +bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une maniere +cynique le voyage du 65eme suivant les rapports qu'ils en avaient lus +dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blesses du +65eme put les entendre. Mais l'on serait porte a croire que la jalousie +seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les heros de l'Anse aux Poissons, +et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que +leurs prejuges. Qu'on se detrompe! L'on ne peut guere se figurer +jusqu'ou le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance +entre cent le demontrera. + +C'etait le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses +blesses pour voir a leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La +nuit precedente le vent avait enleve la tente et pendant plusieurs +minutes il etait reste expose au froid. Incapable de se remuer d'un cote +ou de l'autre, il demande a un grand Anglais qui fumait tranquillement +sa pipe s'il serait assez bon de le changer de cote. L'Anglais se leva +brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le +renversa brutalement du cote oppose. Immediatement sa plaie se rouvrit +et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gemit de +son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus +tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si +brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme +une femme, s... cochon de Francais," lui repondit-il. (You moan like a +woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il +lui rappela une a une toutes les attaques du "News" contre le 65eme, et +pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait +tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot, +impuissant a faire un geste. O lache! triple lache! qui profites ainsi +de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse +calomnie a la face. Tu montrais la toute la grandeur de ton courage. +Va! tu n'as rien a craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te +touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu'a proteger ta face +contre les crachats! + +Par bonheur, l'arrivee de l'infirmier Gauthier coupait court aux +discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles +le reste de la journee. + +Pendant les cinq semaines que nos deux blesses passerent a l'hopital, +le vent emporta quatre fois la tente qui etait leur seul abri. En une +circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des consequences +funestes. C'etait vers le commencement de juillet. Lemay qui avait +repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait +commence a s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente +culbute et est entrainee parle vent. Marcotte ne sachant ou se mettre +fut bientot mouille jusqu'aux os. Alors il se jeta a bas du lit et, se +cachant dessous la toile du brancard, reussit a s'en faire un abri. Il +resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'apres +l'orage et qu'on eut replace la tente qu'il fut remis dans son lit par +deux infirmiers. + +Enfin le 5 juillet arriva. On avait annonce partout a Battleford +l'arrivee du 65eme. Vers les huit heures du soir les vapeurs "_Marquis_" +et "_North West_" arriverent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie +de cette expedition a bord de la "_Baroness_," s'etait rendu au rivage, +impatient de revoir ses freres d'armes. Mais il attendit en vain. Il +etait dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna a son +lit decourage. Le lendemain matin cependant, apres deux longues +heures d'attente, il vit poindre a l'horizon le pavillon rouge de +la "_Baroness._" Comme son coeur battait fort, comme ses yeux +s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie a l'idee qu'il +allait bientot revoir ses bons amis dont il avait ete depuis si +longtemps separe et dont il avait tant de fois regrette l'absence. + +Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, ecoutait avec avidite tous +les bruits du dehors et quand on lui annonca le "65eme!" un sourire +inexprimable se dessina sur ses levres bleuatres et une larme perla a sa +paupiere. + +Le meme jour, Lemay monta a bord du bateau et continua avec son +bataillon jusqu'a Montreal, ou le peuple enthousiasme lui fit une +ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun +se pressait a venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue. + +Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d'autres blesses et +prenait le train de Swift-Current, d'ou un train direct le menait a +Montreal. Quelques jours apres son arrivee, ses amis lui donnerent +plusieurs banquets et lui presenterent une jolie medaille en argent. + +Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront graves sur le cadre +d'honneur du 65eme et auront une place glorieuse dans les annales de +notre histoire. + +FIN DE LA DEUXIEME PARTIE. + + +[Illustration: FORT OSTELL.] + +1. Entree. 2. Guerite. 3. Mat et drapeau. 4. Tente des soldats 5. Tente +de garde. 6. Cuisine et dortoir. 7. Appartement des officiers. 8. +Four. 9. Tente du boulanger. 10. Tente du capitaine. ll. Ecuries. 12. +Tranchee. 13. Canaux. 14. Ponts mobiles. 15. Fosse. 16. Abattis. 17. +Revetement. + + + +TROISIEME PARTIE. + + + +LE BATAILLON GAUCHE + +En Garnison. + + + +CHAPITRE I. + +FORT OSTELL. + +Apres avoir donne le recit complet des aventures de l'aile droite du 65e +bataillon dans sa marche a travers la plaine, l'histoire de la campagne +de l'aile gauche s'impose a l'auteur comme un devoir imperieux. Le but +de cet ouvrage serait manque et le lecteur serait prive de la partie +sinon la plus interessante du moins bien importante de l'histoire de la +campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col. Hughes le bataillon +droit ajoutait a force de fatigues, de miseres et de courage une +page glorieuse a son histoire, le bataillon gauche, divise en cinq +detachements et disperse sur une etendue de cent-cinquante milles, +menait a bonne fin sa mission de pacification. Partout ou le 65e a +passe, il a laisse des traces glorieuses de son sejour et c'est surtout +dans l'extreme ouest que l'aile gauche, apres une vie sedentaire de +six semaines, a su meriter son titre de soldat missionnaire. Prechant +d'exemple, il a pu par sa bonne tenue, sa conduite reguliere, ses +moeurs douees et tranquilles, en imposer a l'esprit impressionnable des +nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il a vecu. Partout, +Sauvages comme Metis avaient surnomme les volontaires de Montreal les +"bons petits habits noirs" et obeissaient a leurs officiers avec plus de +respect que de crainte. + +Comme il a ete mentionne plus haut, il y avait cinq detachements dont +voici les noms par ordre de distances de Calgarry: vingt hommes de +la compagnie No. 8, sous le commandement du lieut. Normandeau, a la +Traverse du Chevreuil Rouge, a cent milles au nord de Calgarry; la +compagnie No. 1 (vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres +du capt. Ostell, a la Riviere Bataille, trente-huit milles au nord du +premier detachement; vingt hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8, +sous le capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq milles plus +haut; la compagnie No. 2, avec le capt. des Trois-Maisons comme chef, +a Edmonton, quarante milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux +cent-treize milles de Calgarry, et finalement la compagnie No. 7, sous +le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan, vingt milles a l'est d'Edmonton. +Des le l4 mai toutes ces differentes garnisons furent mises sous +les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-generaux a +Edmonton. La mission de ce bataillon ainsi disperse etait d'abord de +proteger les lignes de communication pour permettre le passage libre des +transports de provisions de Calgarry jusqu'au front; mission importante, +comme on peut le voir, car de sa vigilance et de sa fidelite a remplir +son devoir dependait la vie du bataillon droit. Le second but que ce +bataillon devait atteindre etait la pacification des nombreuses tribus +sauvages au milieu desquelles il sejournait. Chaque detachement etait +entoure de quinze cents a deux mille Sauvages, qui, au commencement +de la campagne, etaient dans une excitation extraordinaire, et que +l'arrivee des troupes ne fit qu'augmenter plutot que diminuer. Chacun +des postes etait dans la position la plus precaire, car, a part le +soulevement des tribus environnantes, on craignait a juste raison les +Pieds Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et etaient pousses a +la revolte par Gros-Ours lui-meme. Si, un bon matin, il avait plu a +ces messieurs de s'insurger, leur marche naturelle etait de Calgarry a +Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le nombre, ils s'emparaient +un a un des forts situes le long de leur route et pas un volontaire de +l'aile gauche n'aurait vecu pour raconter les massacres commis. + +Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de garnison de la +compagnie No. 1 fera le recit du premier chapitre. La position occupee +par les differents detachements etant connue du lecteur, il lui sera +plus facile de comprendre la campagne en procedant par ordre de +compagnies. + +Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait a Edmonton avec le +reste de l'aile gauche, moins trois hommes qu'on avait du laisser pour +completer la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla camper +avec le reste du bataillon a l'est du Fort. La compagnie No. 7 etait +deja rendue au Fort Saskatchewan. Les Nos. 5 et 6 quitterent Edmonton +le meme jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain, les ordres de +brigade commandaient aux capts. Ostell et Bauset de se tenir prets a +partir, avec leurs compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut +dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient ete mentionnes +specialement par le major Perry au major-general Strange pour leur +conduite a la Traverse du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines sont +les seuls officiers de compagnie dont il ait ete fait une mention +speciale. + +[Illustration: CAPITAINE OSTELL.] + +Cependant deux heures plus tard un contre-ordre, faisant remplacer la +compagnie No. 1 par le No. 4, fut transmise au bataillon. Le capt. +Ostell devait rester a Edmonton ou il serait commandant en chef, ayant +sous lui sa compagnie et la compagnie No. 2, a Edmonton, le detachement +du Fort Saskatchewan, et les volontaires anglais d'Edmonton. On etait +occupe a faire les preparatifs pour entrer dans le Fort quand vers midi, +le 7 mai, le capt. Ostell recut un nouvel ordre du general Strange. +Cette fois-ci, il fallait partir, a une heure d'avis, et retourner sur +ses pas jusqu'a la Riviere Bataille, soixante et dix milles au sud. Le +meme soir, tous les hommes de la compagnie No. 1 etaient en marche et, +trois jours plus tard, apres un voyage des plus rudes, ils arrivaient +au lieu de leur destination, un vieux chantier isole au milieu de la +plaine, a un mille et demi au nord de la Riviere, Bataille. Pour bien +comprendre la mission de ce detachement, voici le texte meme des +instructions qu'il avait recues avant son depart d'Edmonton: + +Edmonton, 7 mai 1885. + +Instructions a l'officier commandant le detachement du 65e bataillon a +la Riviere Bataille. + +Vous avez ete choisi a cause de la reputation militaire que vous vous +etes acquise par votre habilete et votre energie. La protection de notre +ligne de communication avec la base de nos depots de provisions est +d'une importance essentielle. Le pays a l'est de votre Fort est bien +difficile et deviendra tres-certainement une ligne d'operations, le long +de laquelle des maraudeurs indiens essaieront par petites bandes de +s'emparer de nos transports de provisions. Vous occuperez le vieux +chantier de la Baie d'Hudson pres de chez le R. P. Scullen. + +Vous le mettrez dans un etat de defense aussi complet que possible, +construisant une defense de flanc de maniere a empecher l'ennemi de +s'approcher assez pour incendier la maison. + +Vous embrasserez probablement la maison du R. P. Scullen dans votre +ligne de defense. Vous marquerez la portee de vos carabines du Fort a +tous les objets dans les alentours, et habituerez vos hommes a mesurer +au pas ces differentes distances de maniere a ce qu'ils se les +rappellent, ce qui rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque. +Apres que vous aurez complete la defense de votre fort, vous emploierez +vos hommes a reparer, a temps perdu, les chemins dans le voisinage de +votre poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre fort sans +protection; au contraire, vous exercerez la plus grande surveillance, +jour et nuit. + +Il est probable qu'une troupe de carabiniers a cheval aura aussi ses +quartiers-generaux a votre poste Ils feront une patrouille reguliere +entre la Riviere du Chevreuil Rouge et Edmonton. + +Toutes les provisions tant pour les rations des Sauvages que pour les +votres vous seront confiees. Le Pere Scullen, j'en suis sur, vous aidera +de son mieux par ses connaissances et son influence. + +Par ordre, + + C. H. DALE, Capitaine, + Major de Brigade. + +Malgre l'apparente precision de ces instructions, elles ne peurent etre +executees a la lettre, car contrairement aux informations, il n'y avait +aucune maison habitable sur la reserve du Pere Scullen. Le capitaine +Ostell continua plus loin, et a dix milles au sud, trouva un chantier +qu'apres une semaine de travail on put mettre en etat de defense. Le +Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du capitaine Ostell. +Malgre toute la bonne volonte possible les travaux de fortification +n'avancaient pas vite, car, vu le petit nombre de soldats qui +composaient le detachement, chacun avait beaucoup a faire. Il y avait, +comme on le sait, vingt-cinq hommes. Pendant le jour, quatre d'entre +eux, un sous-officier et trois soldats, montaient la garde; et la nuit, +cette garde etait doublee. A part ces derniers, il faut aussi deduire un +boulanger, un cuisinier, le servant des officiers et deux soldats qui +travaillaient aux corvees d'eau et de bois de chauffage. Il restait +donc a peine dix hommes pour travailler aux tranchees et autres +fortifications. Cependant au bout de quelques semaines, l'ouvrage etait +presque termine. + +Une tranchee de deux pieds et demi de profondeur, faite en forme de +carreau, a ete creusee tout autour du terrain sur une longueur de deux +cents verges; elle communique au moyen de quatre canaux avec un fosse de +cinq pieds de profondeur qui entoure la maison. Un abattis de branches +la protege contre toute attaque immediate. Des ponts mobiles ont ete +poses sur les canaux pour donner plus de facilites de transport aux +voitures de charge qui stationnaient au fort. De fortes barricades ont +ete construites pour proteger les portes et les fenetres. Un mur en +tourbe de six pieds de haut a ete eleve tout autour de la maison, +au-dessus du fosse. Vingt-huit meurtrieres percees dans les murs +completent la defense du Fort. + +Pendant les premiers jours, c'est-a-dire, jusqu'a la fin du mois de mai, +toute la garnison et surtout le capitaine etaient sur des epines. Les +travaux de fortification se poursuivaient de sept heures du matin a six +heures du soir et quelquefois meme la nuit. Les Sauvages des alentours +etaient dans un malaise perceptible et, malgre les remontrances des +missionnaires qui leur apprenaient a nous considerer comme des freres, +ils attendaient avec anxiete les resultats des batailles qui se +livraient dans l'est. Enfin la prise de Batoche delivra les garnisons de +leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient quitte leurs reserves +a l'arrivee des troupes, revinrent s'y etablir a la fin de mai et tout +rentra dans L'ordre. + +[Illustration: LIEUTENANT PLINGUET] + +Voici la liste des hommes qui passerent le temps de la campagne au Fort +Ostell: J. B. Ostell, capitaine commandant; A. C. Plinguet, lieutenant; +H. Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent; +G. Aumond, caporal. Les soldats T. Belanger, J. Bourgeois, A. Cadieux, +K. Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust [l], O. Drolet, +Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques Labelle, Arthur Lanthier, E. +Latulippe (2), Ludger Longpre, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A. +Ouimet, J. Parent, A. Pepin, H. Picard et Louis Weichold. + +[Note 1: Nomme caporal le 23 juin; eleve au grade de sergent le 6 +juillet.] + +[Note 2: Nomme caporal le 6 juillet.] + +Les incidents qui marquerent le passage de la compagnie No. 1 au Fort +Ostell sont peu nombreux, l'auteur se borne dans ce recit a n'en +raconter que les principaux. + +Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier apporta une depeche +au capitaine de la part du Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se +rendre le soir meme chez le Pere Scullen pour avoir une entrevue +particuliere. Le capitaine fait immediatement seller son cheval et +laisse le Lieut. Plinguet en charge du Fort. Il ne revint que le +lendemain matin avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont on +redoutait un soulevement etaient rentres dans l'ordre. + +Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell, un jeune gradue de +l'universite McGill, arrivait au Fort. Il etait officiellement attache +en qualite de chirurgien aux trois garnisons du 65eme situees au sud +d'Edmonton, devant tenir ses quartiers generaux au Fort Ostell. Le +nouveau medecin etait a peine entre en fonction que tous l'estimaient et +l'aimaient comme un des leurs. En effet, depuis cette date jusqu'a la +fin de la campagne, le docteur Powell remplit sa tache avec une fidelite +et un devouement exemplaires. Il lui fallait faire a cheval une moyenne +de cent cinquante milles par semaine pour visiter les differents postes +ou son devoir l'appelait. Il voyageait toujours seul, et ne craignait +pas de traverser les reserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa +route et ou un jour ou l'autre il pouvait etre attaque et massacre. +Les officiers de chacune des trois garnisons n'ont pas manque de le +mentionner specialement dans leurs rapports au commandant en chef a +Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait le service entre le Fort +Ethier et le Fort Ostell, arriva malade au camp. Il etait tombe a bas de +son cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G. R. Daoust (qui +n'etait que soldat a cette date) et lui confia la mission de remplacer +le courrier malade. Deux jours plus tard, il revenait au Fort apres +avoir rempli sa mission a la satisfaction de ses chefs. + +Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de garde sort a la hate +pour repondre a l'appel du soldat Belanger qui monte l'arriere garde. +La nuit est tres-sombre et c'est a peine si l'on peut distinguer a six +pieds devant soi. Belanger jure ses grands dieux qu'il a vu un cavalier +arriver assez pres du parapet et, qu'a sa vois, il a change de direction +et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne soit un espion. On fait +alors une patrouille a travers le bois et les marais aux alentours du +Fort. Tous reviennent mouilles et de mauvaise humeur. + +L'un est tombe de tout son long dans un marais que l'obscurite lui +cachait, un autre s'est frappe la tete sur une branche d'arbre, un +troisieme s'est massacre la figure sur une talle d'herbes seches, et +personne n'a pris ni vu un Sauvage; ce n'est donc pas etonnant qu'on +soit de mauvaise humeur. Le reste de la nuit se passa bien tranquille. + +Le jour de la fete de la Reine se passa sans autre incident que la +reception d'une liasse de "Patries." C'etaient les premieres nouvelles +imprimees que l'on recevait. Six jours plus tard, les commissaires +Royaux, charges de faire une enquete sur les griefs des Metis, passaient +au Fort. Ils etaient trois: Messieurs Forget, Street et Goulet. Le +capitaine Palliser etait avec eux. Il allait se joindre a l'etat-major +du gen. Strange pour y occuper la place de major de brigade. Le meme +soir, le R. P. Scullen vient coucher au Fort, et un grand nombre de +soldats en profitent pour remplir leurs devoirs religieux. Le lendemain +matin, le bon missionnaire celebre la basse messe dans le grenier du +Fort. Tous les soldats y sont presents ainsi que les commissaires. + +C'est le premier service religieux auquel les soldats assistent depuis +leur depart de Calgarry, le vingt-trois avril dernier. + +Le quatre juin, vers les onze heures de l'avant-midi, les soldats +sortent a la hate et presentent les armes a Sa Grandeur Mgr. Grandin qui +arrete au Fort en passant. Il dine avec le capitaine, et, apres diner, +les soldats vont le visiter sous la tente. Il leur adresse quelques +bonnes paroles de consolation, puis distribue a tous des medailles, +scapulaires, etc. Avant son depart, Sa Grandeur benit le Fort qu'on +baptise Fort Ostell, puis part en promettant que la premiere mission +qui s'etablirait sur la riviere Bataille, en cet endroit, se nommerait +Saint-Jean d'Ostell. Quelques jours plus tard, vers le neuf juin, le +capitaine, ayant recu une depeche speciale, se met, en route pour la +riviere du Chevreuil Rouge. Il se fait accompagner d'un detachement de +carabiniers a cheval sous les ordres du Lt. Dunn. Le but de sa mission +est d'aider un train tres-considerable de transports a traverser le +pays et arriver en surete a Edmonton. Ce train etait protege par une +quarantaine de volontaire du 9e de Quebec, sous les ordres du Lt. +Dupuy. Il y avait deja huit jours qu'il etait retarde a la Traverse du +Chevreuil Rouge par la crue de la riviere. Le capitaine Ostell, mettant +a profit sa connaissance de la riviere par le fait d'y avoir travaille +vers la fin du mois d'avril, lors du passage du bataillon gauche, +reussit a faire traverser tout le train apres dix-huit heures de +travail. Le douze au soir, le capitaine revenait a son Fort, et le +lendemain les officiers du 9e arretaient en passant. + +Le quatorze juin, le capt. Ostell partait pour les Buttes de la Paix +ou il allait voir l'agent des Sauvages, un nomme Lucas, a propos de +malentendus survenus entre les Sauvages et lui. Depuis l'arrivee des +troupes dans ces territoires, il existait une anomalie etrange dans les +rapports des officiers de compagnie avec les Sauvages. Comme le lecteur +a pu le voir plus haut dans l'ordre du gen. Strange, le capitaine Ostell +avait ete instruit de voir aux rations des Sauvages, mais aucun ordre +n'avait ete donne a l'agent Lucas. Ainsi quand le capitaine demandait a +l'agent de donner telle ou telle ration, ce dernier lui repondait qu'il +n'avait aucun ordre a recevoir de lui, vu qu'il dependait du departement +des Sauvages et n'avait rien a voir dans les affaires du ministere de la +Milice. Heureusement cette entrevue du capitaine avec l'agent mit fin, +pour quelque temps, a un etat de choses embarrassant. + +Le seize juin, on hisse un magnifique drapeau, present du Lt.-Col. Amyot +du 9e au capt. Ostell. + +Dans l'apres-midi, on nous apporte des provisions en masse. Tout le bas +du fort etait rempli de sacs de fleur, de sel, de boites de corn beef, +de hard tacks et le reste. Quelques-uns des soldats se decouragent, car +il y a de quoi nous faire subsister jusqu'au printemps prochain. + +Le vingt juin cessa le systeme organise des courriers. Depuis l'arrivee +des troupes, on avait etabli six postes de courriers entre Calgarry et +Edmonton. Le premier poste etait de Calgarry a Scarlet, une distance de +quarante milles; le deuxieme de Scarlet a Millar, quarante-cinq milles; +le troisieme de Millar a la Traverse du Chevreuil Bouge, quinze milles; +le quatrieme de la Traverse du Chevreuil Rouge a la Riviere Bataille, +trente-cinq milles; le cinquieme de la Riviere Bataille aux Buttes de +la Paix, trente-huit milles, et le dernier des Buttes de la Paix a +Edmonton, quarante milles. A chaque poste, excepte au troisieme, il y +avait deux courriers. Par ce systeme les depeches se transmettaient +regulierement toutes les vingt-quatre heures entre Calgarry et Edmonton, +sur une distance de deux cent treize milles. Le vingt-cinq juin, ca +commence enfin a avoir l'air du depart. Le lieutenant peut a peine +contenir sa joie, chacun lit sur sa figure la bonne nouvelle. Vers les +six heures, le capitaine reunit ses hommes pour leur distribuer des +chemises et des calecons, puis il leur communique la depeche Suivante: + +Fort Edmonton, 24 juin 1885. + +Au Capt. OSTELL, Commandant, + +Riviere Bataille. + +Monsieur, + +J'ai ordre du Lt.-Col. Ouimet de vous avertir de faire des preparatifs +immediats pour conduire votre compagnie au Fort Edmonton ou vous devrez +vous rapporter pas plus tard que lundi prochain, le vingt-neuf courant. + +On vous envoie des waggons pour le transport. Vous emporterez avec +vous tout le bagage, armes, habits et equipement de campagne de votre +detachement. + +Vous ordonnerez aux deux hommes des Carabiniers a cheval du Lt. Dunn, +qui sont chez vous, de prendre la charge de votre poste, et vous +prendrez d'eux les recus de tous les effets et provisions que vous +laisserez a la Riviere Bataille. + +J'ai l'honneur d'etre, + +Monsieur, + +Votre obeissant serviteur, + + Capt. G. BOSSE, + Major de Brigade. + +Il est impossible de depeindre la scene qui suivit la lecture de cette +lettre. Il faut avoir endure toutes les souffrances de cette campagne, +avoir souffert de tous les ennuis de ces solitudes pour comprendre ce +qu'est l'ordre du retour. Le lendemain, chacun prepare son bagage et ce +ne fut pas long. Dans l'apres-midi, Bobtail, chef des Cris, vint visiter +le Fort avec sa femme; il est accompagne de jeunes Sauvages parmi +lesquels Pic de Bois. Bobtail est un homme qui parait arriver a la +soixantaine. Il a une figure tres-intelligente, mais son regard n'est +pas franc et, quand il parle, on dirait qu'il n'exprime que la moitie de +ce qu'il pense. Il etait monte sur un magnifique mustang gris fer. Il +portait sur sa poitrine une medaille "Victoria" en argent. De longues +plumes ornaient sa coiffure de peau de loutre. + +Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du capitaine, un autre +Sauvage, de costume encore plus etrange, entre en scene. C'est Alexis, +surnomme le Pretre des Montagnes. De loin, il ressemble etrangement +au fameux vicaire de Wakefield. Grimpe sur une haridelle aux allures +douteuses, une grande croix rouge flanquee au milieu du dos, un vieux +chapeau enfonce sur le crane, il avait un air de Sancho Panca impossible +a depeindre. Cependant cet homme au costume original est devant Dieu +un des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit de cheval, +sa figure ascetique et son apparence religieuse impressionnerent les +soldats. On put alors voir son costume au complet. Il porte une grande +jaquette bleue, un chale blanc avec une grande croix en flanelle rouge +sur les epaules, sa tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un +crucifix a sa ceinture. Il parla en francais et servit d'interprete a +Bobtail. Alexis obtint un permis du capitaine sur la parole de Bobtail, +qui en faisait de grandes louanges. Cette nuit personne ne put dormir. +Il etait deux heures du matin quand on cessa de parler du prochain +voyage. + +Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre heures et demie de +l'apres-midi, la compagnie No. 1 quitta le Fort Ostell et se mit +joyeusement en route pour Edmonton. + + + +CHAPITRE II. + +FORT EDMONTON. + +Dans le but de proceder systematiquement au recit des evenements qui se +rattachent au sejour de l'aile gauche du 65e bataillon dans les forts +qu'il a eu pour mission de defendre, Edmonton suit immediatement Ostell. +Apres la compagnie No. 1, passons a No. 2. L'auteur a hesite quelque +temps a placer le recit de la defense d'Edmonton a la seconde place, +car son importance lui donne droit a la premiere. A Edmonton en effet +etaient les quartiers generaux du commandant en chef de toute la ligne +de defense de Calgarry a Fort Pitt. Ce n'est qu'apres mure reflexion et +pour rendre plus claire dans l'esprit du lecteur la position de chaque +compagnie du bataillon, que l'auteur s'est decide a faire le recit en se +basant sur l'ordre des compagnies dans le bataillon. + +Edmonton n'est rien autre chose qn'un gros bourg que les citoyens de +l'endroit ont qualifie du titre pompeux de (town) ville. Cette ville +(puisqu'on l'appelle ainsi) est situee a un mille de la Saskatchewan et +est, en general, bien batie. Toutes les constructions sont en bois, il +n'y a que deux maisons en brique. Les habitants de la ville sont pour la +plus grande partie des Anglais, les Canadiens resident aux environs sur +les terres qu'ils ont defrichees. + +[Illustration: FORT EDMONTON--(Vue interieur.)] + +Sur les bords de la Saskatchewan s'eleve le fort de la Baie a'Hudson. Ce +fort, dont les murs consistent en pieux enfonces en terre et fortement +lies les uns aux autres, renferme le magasin de la Baie d'Hudson, les +quartiers des employes et des dependances considerables. Comme il +est muni d'un bon puits qui peut fournir de l'eau _ad libitum_ a une +garnison assez considerable, il pourrait soutenir un assez long siege +contre des troupes qui ne seraient pas munies d'artillerie. Sans etre +d'une liberalite excessive ni d'une politesse extraordinaire, les +employes de la compagnie de la Baie d'Hudson nous ont cependant temoigne +assez de sympathie. Les marchands nous ont bien vendu leurs marchandises +au plus haut prix, et l'on sait ce que c'est que le plus haut prix dans +l'Ouest; mais c'etait pour eux une occasion unique de voir de leurs yeux +de l'argent. Car il faut dire que cette expedition du Nord-Ouest a ete +un bonanza pour cette region. Lorsque nous y sommes arrives, l'argent y +etait des plus rares, le cultivateur, le producteur echangeaient leurs +produits contre de la marchandise et la plupart du temps l'argent +n'entrait pour rien dans toutes ces transactions. Notre arrivee a ete +comme un: torrent d'argent qui a envahi le pays. Les semences etaient +presque terminees et les cultivateurs attendaient la moisson les bras +croises; tout-a-coup, grace a la revolte, les voila qui louent leurs +chevaux au gouvernement a raison de $8.00 par jour pour deux chevaux et +de $12.00 pour quatre. Ils vendent leurs animaux cent pour cent plus +qu'ils ne valent et ainsi de suite pour leurs autres produits. La +compagnie de la Baie d'Hudson avait une quantite de provisions en +magasin, le gouvernement a tout achete au maximum. Si on pouvait en +ce cas-ci appliquer, pour trouver la cause de la rebellion, le vieux +proverbe "le vrai coupable est celui a qui le crime profite," on +n'aurait pas besoin de se demander si certains fournisseurs ne sont pas +au fond de cette affaire, car plusieurs y ont fait fortune. D'un autre +cote, les missionnaires ont perdu toute leur influence sur les Metis et +les Sauvages en revolte. Les chefs de ces rebelles leur ont represente +les pretres comme des traitres vendus au gouvernement. La preuve, c'est +que les Sauvages ont massacre deux missionnaires, ce que n'avaient +jamais fait auparavant meme les Sauvages idolatres. + +Les blancs ont aussi a se plaindre du gouvernement, Il y a ici +d'honnetes colons canadiens et anglais qui sont etablis sur des terres +qu'ils possedent depuis plusieurs annees et qui, cependant, n'ont encore +pu obtenir de lettres patentes. + +Si les choses continuent ainsi, avant longtemps, nous aurons une seconde +rebellion a abattre et cette fois ce ne serait plus une revolte de Metis +mais de colons canadiens et anglais. L'on se plaint aussi beaucoup du +monopole exerce par la compagnie de la Baie d'Hudson et de la conduite +des agents des Sauvages. L'on tient ces derniers responsables en grande +partie des troubles qui ont eclate dans certaines tribus. On leur +reproche leur incapacite, leur malhonnetete dans certains cas et souvent +leur ignorance complete des moeurs et coutumes des gens sur les interets +desquels ils ont la charge de veiller. + +[Illustration: LIEUTENANT CHAUREST] + +Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les +choses ne changeront pas. + +Les notes qui precedent ont ete cueillies ca et la, elles ont ete +fournies a l'auteur par les colons canadiens des environs, si elles +ne sont pas exactes, elles representent du moins l'etat d'esprit dans +lequel se trouvaient nos compatriotes de l'Ouest quand nous sommes +passes a Edmonton. + +[Illustration: CAPT. DE TROIS MAISONS.] + +Le bataillon droit du 65e arriva a Edmonton le 1er mai; quatre jours +plus tard le bataillon gauche entrait aussi au Fort. Apres que la +division du bataillon eut ete decidee, le general Strange confia a la +compagnie No. 2 la garde de cette place importante. Le capitaine des +Trois-Maisons, assiste des Lts. DesGeorges et Charest, etait l'officier +en charge du detachement du 65e, mais le general Strange qui y tenait +encore ses quartiers generaux, en etait le commandant. Le 14 mai, le +Lieut-Col. Ouimet arriva de Calgarry a Edmonton, accompagne du Major +Brisebois, ancien officier de la Police a cheval et fondateur du Fort +Brisebois connu aujourd'hui sous le nom de Calgarry. Le voyage de +Calgarry a Edmonton, deux cent quinze milles, avait ete fait en quatre +jours. L'arrivee du colonel fut saluee par des cris de joie de la part +de tous les soldats du bataillon. A peine descendu de voiture, le +colonel alla se rapporter au Major-General Strange qui le felicita sur +son heureux retour. Il le remercia des services qu'il avait rendus a la +division d'Alberta par la maniere habile dont il s'etait acquitte de +sa mission a Ottawa, ajoutant qu'il regrettait que pour des raisons +politiques il s'etait repandu tant de fausses rumeurs au sujet de ce +voyage. + +La meme apres-midi, le general Strange quittait Edmonton en bateau, +accompagne du 92eme d'Infanterie Legere de Winnipeg, en route pour +Victoria ou l'attendait le bataillon droit du 65eme. Un ordre de +brigade, lu avant le depart du Major-General, enjoignait au Lieut-Col. +Ouimet de rester a Edmonton comme commandant militaire du District avec +le controle des detachements du 65eme en garnison dans les differents +postes, la surveillance des Sauvages des reserves environnantes. +Il recut aussi instruction speciale de veiller a maintenir les +communications de la colonne expeditionnaire du General Strange, et +d'assurer son approvisionnement dont la base etait Calgarry. A part +les officiers deja nommes, le Capt. Bosse, capitaine paie-maitre du +bataillon, resta a Edmonton. Le Major Brisebois qui avait offert ses +services fut accepte comme officier d'etat-major et ses services ainsi +que son experience furent d'un grand prix. + +[Illustration: FORT EDMONTON (Vue exterieur.)] + +Des le lendemain du depart du General Strange, une deputation des +Canadiens et des Metis de St-Albert, composee de cinq representants des +deux nationalites, se rendit aupres du Colonel Ouimet avec une lettre +de Mgr Grandin. Ils representerent qu'une _Danse de la Soif_ avait ete +convoquee par des emissaires de Gros-Ours sur la reserve de la Riviere +_Qui But_, a dix milles en arriere de St-Albert. Le but de cette +assemblee etait de declarer la guerre aux blancs, et les Sauvages s'y +rendaient de tous cotes. Il y avait meme une date fixee, le 24 mai, pour +le pillage et le massacre des habitants de St-Albert et d'Edmonton. Sur +la suggestion du Colonel, le lendemain, une grande assemblee de tous +les Canadiens et les Metis de St-Albert eut lieu, et soixante et quinze +Metis apres avoir prete le serment d'allegeance, recurent des armes +et se mirent en etat de defense. M. Samuel Cunningham [3] etait +leur capitaine; il etait assiste de MM. Bellerose et Maloney comme +lieutenants. Le meme soir vingt-cinq des nouveaux volontaires etaient +mis en service actif et places en eclaireurs tout pres de la reserve +pour surveiller les Sauvages et pour se renseigner sur leurs desseins. +Ils firent, si bien leur devoir que les Sauvages, au bout de quelques +jours, abandonnerent leur projet de danse et retournerent sur leurs +reserves Respectives. + +[Note 3: M. Cunningham a ete elu l'automne dernier membre du Conseil +du Nord-Ouest.] + +Un evenement important qui marqua le passage du bataillon en cet endroit +fut la procession de la FETE-DIEU. Environ cinquante hommes de la +compagnie No. 2 a Edmonton et de la compagnie No 7 au Fort Saskatchewan +y prirent part et servirent d'escorte au Saint-Sacrement, l'arme au +bras, avec leurs officiers. N'eut-ce ete l'absence de la musique du +regiment on se serait cru a Montreal. Le zele que deployerent en cette +circonstance les habitants de St-Albert pourrait temoigner a lui seul +de l'estime qu'ils avaient pour le bataillon. Chacun avait envoye sa +voiture pour transporter les volontaires et le voyage fut des plus gais. +Apres la messe, un diner splendide, prepare par les soeurs grises de la +Mission, fut servi aux soldats dans une des grandes salles de l'Eveche. +Il serait a propos de mentionner ici l'oeuvre immense que font les +religieuses de cet ordre en cette localite. Etablies dans le pays +depuis plusieurs annees, elles y ont fonde un orphelinat sous la haute +protection de l'Eveque. Recueillant, un peu partout, de pauvres petits +enfants indiens, elles les elevent dans la voie de la vertu la plus +severe et, tout en preparant leurs ames a la grace, dissipent les +tenebres de l'ignorance ou sont plonges leurs jeunes esprits. Aussi +quelle agreable surprise pour les volontaires que d'entendre ces jeunes +pupilles chanter "Les Souvenirs du Jeune Age" en bon francais, prononce +avec un accent metis inimitable, et le "Home sweet home" en bon anglais. +A part cette instruction intellectuelle, les bonnes religieuses +habituent leurs eleves aux travaux manuels de toute sorte et les +disposent a mieux gouter tous les bienfaits de la civilisation. + +Quelques jours apres cette fete, les employes superieurs de la Compagnie +de la Baie d'Hudson lancerent un defi aux officiers pour un concours de +tir. L'enjeu etait un diner chez M. Pagerie. Et ce n'etait pas peu de +chose. M. Pagerie etait un celebre cuisinier francais qui s'etait fixe +a Edmonton depuis quelques annees et y perdait peu a peu, faute de +pratique, la memoire des fameux plats qu'il servait jadis a ses clients. +La palme resta au 65eme. Le Col. Ouimet, le Capt. Baby et le Lieut. +DesGeorges furent les vainqueurs par dix-sept points. + +Jusqu'au 22 mai, rien de bien extraordinaire ne vint troubler la +monotonie de la vie de garnison. Ce jour-ci cependant la nouvelle de la +victoire de Batoche ramena la joie dans tous les esprits et il y eut de +grandes rejouissances au camp. Deux jours plus tard, on celebrait +avec pompe l'anniversaire du jour de la naissance de Notre Gracieuse +Souveraine. Il y eut fusillade et le canon tonna. Le reste du mois +s'ecoula sans incident remarquable. + +Le 9 juin, la compagnie des volontaires Metis de St-Albert fut envoyee +en expedition au Lac la Biche pour rassurer les esprits et intercepter +Gros-Ours qui, suivant les rapports de certains Metis, se sauvait dans +la direction du Lac Froid. Le Lieut. DesGeorges recut le commandement de +cette expedition. + +[Illustration: LIEUTENANT DES GEORGES.] + +Quelques jours plus tard, la troupe revenait avec la bonne nouvelle que +sa mission avait ete remplie avec succes. Enfin arriva le 24 juin, fete +nationale de tous les Canadiens. Tous les volontaires du 65eme, tant du +Fort Saskatchewan que d'Edmonton, se dirigerent sur St-Albert ou une +messe solennelle fut chantee par Sa Grandeur Mgr. Grandin. Tous les +soldats y assisterent en armes. Apres le service divin, il y eut grand +diner a la Mission. Dans l'apres-midi, apres un joli concert fourni par +les eleves de l'orphelinat, eut lieu la grande assemblee des Metis de +St-Albert. Des discours patriotiques furent prononces par le R. P. +Lestang, le Col. Ouimet, M. A. Forget, Ecr., Joseph Gauvreau, agent +des terres, les Capts. Ethier, Doherty, et autres. C'etait la +premiere assemblee publique donnee sous les auspices de la Societe Si +Jean-Baptiste de St-Albert, fondee le matin meme. + +A peine revenus de cette fete, le Colonel recut du General Middleton +une depeche speciale lui ordonnant de rassembler au plus tot les divers +detachements du 65eme et de descendre a Fort Pitt par bateau. Le 29 +juin au soir tous etaient reunis aupres du Fort. Avant leur depart, les +citoyens de St-Albert crurent devoir offrir aux officiers un grand diner +d'adieux. Les choses furent conduites a merveille. Le menu y etait +excellent et ne fut surpasse que par les discours patriotiques des +orateurs. + +Le lendemain apres-midi, le vapeur "_Baronness_" arrivait au Fort et +le meme soir le 65eme disait adieu a Edmonton, en promettant de ne +l'oublier jamais, mais esperant sincerement n'etre jamais forces d'y +revenir sous les memes circonstances. + + + +CHAPITRE III + +FORT SASKATCHEWAN. + +Vendredi, le 1er mai, le bataillon droit etait rendu a Edmonton. La +veille, le major-general Strange avait informe le Lt.-Col. Hughes qu'il +serait necessaire d'envoyer un detachement du 65e a Fort Saskatchewan, +un poste de la Police a cheval, a une vingtaine ae milles a l'est +d'Edmonton, sur la branche nord de la Saskatchewan. En conformite avec +les instructions recues, le Lt.-Col. Hughes dut prendre une compagnie de +l'aile droite. Son choix tomba sur la compagnie Mo. 7 commandee dans +ce moment par le Lt. C. J. Doherty qui remplissait _pro tempore_ les +fonctions de capitaine; le lieut. A. E. Labelle devait aider au Capt. +Doherty a remplir ces fonctions importantes. En obeissance aux ordres +recus, la compagnie laissa Fort Edmonton a sept heures du matin, le +lendemain, 2 mai. Elle etait composee comme suit: + +Capitaine C. J. Doherty, commandant; Lieut. A. E. Labelle; Sergent-Major +G. E. A. Patterson; Sergent de couleur Arthur Laframboise; Sergents +Edouard Terrous et E. Desnoyers; Caporaux Joseph Moquin, Charles Cox et +Philippe J. Mount; Soldats Joseph Audette, Narcisse Breux, Fred. Bury, +F. Brousseau, D. Caron, D. Clifford, A. E. Clendenning, N. Fafard, L. +Fournier, James Kelly, Thos. Kennedy, Adolphe Laberge, Emile Lefebvre, +E. Lafontaine, Ulric Lamontagne, J. Victor Marien, A. E. Marien, Jos. E. +Monette, Alfred Marsouin, Albert Perreault, John Polan, Michael Roach, +Georges Smith, Pierre Schinck, Lucien Sauriol, J. E. Theriault, Chs. +Thuot, L. P. Wilson; trompette, Octave Giroux; tambour, A. Remillard. + +[Illustration: CAPT. DOHERTY] + +La route d'Edmonton a Fort Saskatchewan est passablement bonne, mais les +chevaux etant fatigues par la derniere marche de Calgarry a Edmonton, +on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard. A mi-chemin le +detachement fit une halte, et alla luncher a une espece d'hotel tenu par +un ancien Montrealais, qui, il y a quelques annees passees, etait chef +de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier repas plut tellement aux +voyageurs que plus tard jamais aucun officier ou homme de la garnison, +qui quittait le Fort Saskatchewan en route pour n'importe quel antre +endroit, ne manquait d'arreter chez "Pagerie" en passant; on se sentait +un appetit extraordinaire a la vue du vieux chantier transforme en +restaurant. Soit dit entre parentheses que des malins faisaient circuler +des rumeurs allant a dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus, +fille de l'hotelier, etait un aimant plus puissant que l'hospitalite de +Pagerie lui-meme. Quoiqu'il en soit, lors de cette premiere visite, le +devoir forca les officiers et les hommes a quitter l'endroit, et, a deux +heures de l'apres-midi, la compagnie No. 7 gravissait le monticule sur +lequel le Fort etait situe. On avait du traverser en bac hommes, chevaux +et equipage. + +Ce moyen de transport est mu par la force du courant de la Saskatchewan, +qui comme celui de toutes les rivieres qui prennent leur source dans les +Montagnes Rocheuses, est tres-rapide. Le systeme qui fait fonctionner le +bac est des plus simples et cependant il causa une certaine surprise aux +volontaires qui ne l'avaient encore vu en operation. Une corde en fil de +metal est tendue d'une rive a l'autre, fixee a deux poteaux tres-eleves +sur l'une et l'autre rives. Deux petites roues courent tout le long de +cette corde. A chacune de ces roues est attache un cable qui est fixe +autour d'une troisieme roue a bord du bac meme, vers le milieu. En +faisant fonctionner cette derniere roue d'un cote ou de l'autre, la +corde, posee dans la direction ou l'on veut aller, se raccourcit, attire +le bac du cote indique et, le mettant dans le courant, l'entraine sur la +rive opposee. + +Au moment ou la compagnie grimpait la cote du Fort, quatre de front, la +garnison, sous les ordres du Sergent-Major Parker de la Police a cheval +(le commandant, Major Griesbach, etant absent), sortit sous les armes +et, apres avoir salue les arrivants par une fusillade, presenta les +armes. Le compliment fut aussitot rendu et, quelques minutes plus tard, +la compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On fixa immediatement +les tentes dans le carre des casernes puis tous prirent un repos bien +merite, apres une marche d'au-dela de 220 milles. + +Le fort est place dans un endroit tres-pittoresque. Situe sur la cime +d'un monticule, il domine la riviere dont les eaux bourbeuses s'elancent +avec tant de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment a l'autre, +emporter avec elles la cote de sable elle-meme. Le fort, comme on etait +convenu de l'appeler, est entoure de tous cotes par des broussailles, +ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis comme on en redoute +dans ces territoires. Les fortifications consistent en une cloture basse +faite de pieux plantes dans le sol; une seconde rangee de pieux, dix +pieds de haut, est plantee derriere la premiere. Cette cloture entoure +un terrain quadrangulaire d'environ deux cents verges de front sur une +profondeur de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six batiments; les +quartiers de l'officier-commandant, une maison plus petite, situee tout +aupres, servant de logement aux officiers de la compagnie, une caserne, +et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de meurtrieres, font +saillie dans la palissade et donnent un abri sur, derriere lequel on +peut combattre avec succes toute attaque contre le Fort. + +A l'arrivee du detachement du 65e, ce fort etait defendu par dix-sept +hommes de la Police a cheval, sous les ordres de l'inspecteur Griesbach. +Plus tard le nombre des hommes de police fut reduit a sept ou huit. Des +le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine donna des ordres qui fixaient +la discipline quotidienne. Le lever devait avoir lieu a six heures. Il y +aurait cinq heures d'exercices; une avant dejeuner, deux avant diner et +deux autres pendant l'apres-midi; le coucher avait lieu a dix heures. + +Ce meme jour, l'inspecteur Griesbach, eleve au rang de major par le gen. +Strange, fit l'inspection de la compagnie. Il dit qu'il etait charme de +l'apparence et des qualites militaires des hommes, mais ajouta +qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne fussent plus +convenables. + +A partir de cette date jusqu'a la fin de la campagne, tous +s'appliquerent a leurs devoirs respectifs, et les recrues, qui n'etaient +pas peu nombreuses, acquirent une connaissance suffisante des mouvements +militaires pour parer a toute eventualite. + +Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit a la petite chapelle +catholique situee dans le village, ou plutot, comme disent les gens de +l'Ouest, dans la cite de la Saskatchewan. Le Rev. Pere Blais, O. M. I., +qui est cure de cette paroisse, y dit la sainte messe. + +Ce pretre devoue est natif des Trois-Rivieres, et est le frere du Rev. +Pere Blais, superieur du College de Nicolet. + +Quoiqu'encore jeune, cet apotre a la charge de trois paroisses, ce qui +veut dire une centaine de milles dans ce pays de distances magnifiques. +Par son zele et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement de ses +devoirs sacres, il s'est fait aimer de tous ceux au milieu desquels la +Providence l'a place. Sa bonte exceptionnelle a l'egard des membres de +la compagnie No. 7 ne sera jamais oubliee par ceux-ci, et les officiers +comme les hommes sauront, chaque fois que leur pensee retournera +aux jours passes sur les rives de la Saskatchewan, se rappeler avec +reconnaissance le saint apotre et ami qu'ils avaient la-bas; ils +espereront sans cesse pouvoir un jour lui souhaiter la bienvenue dans +sa province natale. La messe fut servie par le sergent de couleur +Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise) et par le sergent +Eugene Desnoyers, (fils de Son Honneur le juge Desnoyers). Un choeur +improvise, dirige par le Lt. A. E. Labelle, fit resonner les voutes de +la mission de tons inconnus jusqu'a ce jour. + +Les membres de la compagnie professant la religion protestante eurent un +service dans les casernes; le R. P. Biais y officiait. + +On n'avait pas jusqu'a ce jour, malgre les rumeurs qui circulaient +generalement, vu aucun Sauvage hostile dans les environs, et la galante +compagnie No. 7 commencait a craindre qu'elle n'eut que peu de chances +de moissonner aucun laurier dans la campagne. Lundi, le 11, on recut au +Fort la nouvelle que les Sauvages et les Metis de la Riviere Bataille +devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un convoi de provisions +qui marchait de Calgarry a Edmonton. Le major Griesbach recut des ordres +lui commandant de se rendre a la riviere Bataille, avec toute la police +a cheval du Fort, pour arreter les chefs de ce mouvement. Il quitta le +Fort a une heure avancee de la veillee, laissant la garnison sous le +commandement du Capt. Doherty. + +La journee du mardi se passa sans incident; mais vers minuit et demi, le +mercredi matin, la sentinelle, en devoir dans le bastion du Nord-Est de +la palissade, crut devoir appeler le sergent de garde. Le sergent de +couleur Laframboise, en devoir ce soir la, se rendit au bastion. Apres +quelques minutes d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et +entendre des sifflements sourds presque immediatement suivis de cris +imitant ceux du coyote ou louveteau des prairies. Le sergent alla +immediatement reveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut sur +les lieux, accompagne du Lt. Labelle. Deux eclaireurs metis qui etaient +au Fort declarerent, apres avoir entendu les cris des broussailles, que +ce ne pouvaient etre ceux d'aucun animal, mais plutot, ceux dont se +servent ordinairement les Sauvages quand ils sont dans le sentier de +la guerre. Toute la compagnie fut bientot sur pied. En un instant, les +bastions etaient occupes par differentes divisions et chacun etait a son +poste. Evidemment les rodeurs durent s'apercevoir que la garnison etait +preparee a les recevoir chaudement et que prendre un Fort defendu par +une milice canadienne est chose plus difficile que l'on pense, car ils +se retirerent peu a peu, et au petit jour les signaux de ralliement se +repetaient dans la distance. + +Le capitaine crut alors devoir envoyer deux eclaireurs, de longue +experience comme trappeurs, pour examiner les bois environnants et +faire rapport an commandant. Apres une patrouille faite avec soin, ils +revinrent au fort et declarerent qu'ils etaient surs qu'une bande de +Sauvages avait rode aux alentours de la place. Plus tard on apprit que +les Sauvages avaient eu connaissance du depart du major et d'une partie +de la garnison, et avaient probablement cru l'occasion favorable pour +saccager le fort. Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance des +braves de Montreal gata la sauce. + +Pendant le sejour de ce detachement dans le fort, plusieurs officiers +vinrent y faire visite; entr'autres le Gen. Strange, les capitaines +Giroux et Bosse et les lieutenants Ostell, Hebert et DesGeorges. Les uns +comme les autres ne purent que faire des eloges de la bonne tenue des +hommes. + +Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui etait de garde dans +le bastion, apercut deux cavaliers qui s'approchaient du fort avec +des allures suspectes. Ne recevant aucune reponse a son qui vive! il +dechargea sa carabine et les vit prendre au galop un chemin oppose. La +sentinelle du bastion plus loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit +prendre, a la course, la direction des cotes du Castor. + +Le lendemain, on celebra l'anniversaire de la naissance de la reine +Victoria. Dans l'avant-midi, il y eut une partie de _base ball_ entre +neuf membres du 65e et neuf de la Police a cheval et des Eclaireurs; la +victoire resta a ces derniers. + +Dans l'apres-midi un programme tres-bien rempli de jeux de toutes sortes +fut execute a la lettre. + +Pendant la veillee, il y eut un grand bal dans les casernes. Parmi les +personnes presentes, il y avait Mesdames major Griesbach; major Butler, +A, Lang et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col. Wragge, +J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui epouse du Dr. Tofield, +chirurgien-general de la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr. +Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et Lt. Labelle. + +Il etait une heure du matin quand la danse cessa. Des rafraichissements +furent distribues par le sergent-major Patterson, president du comite +des jeux. + +Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet, huit hommes de la +garnison sous les ordres du Lt. Labelle, se rendirent a St. Albert pour +prendre part a la procession de la Fete-Dieu. + +Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita le fort. Il se +declara satisfait au plus haut degre et felicita les officiers et les +hommes sur leur conduite. + +L'evenement le plus important qui suivit fut la celebration de la fete +St. Jean-Baptiste. Quinze hommes se rendirent a St. Albert sous le +commandement du Capt. Doherty pour prendre part a la fete. Ce fut la que +le Lt.-Col. Ouimet annonca qu'on avait recu des ordres de retourner a +Montreal aussitot qu'un bateau, envoye de Fort Pitt, serait arrive a +Edmonton. La nouvelle fut recue avec beaucoup d'enthousiasme: la vie +de garnison devenait monotone et, malgre tous les charmes de la vie +militaire, tous commencaient a realiser que rien ne peut remplacer le +foyer absent. + +Des leur retour au fort, les soldats ne furent pas lents a repandre la +bonne nouvelle parmi ceux qui avaient fait la garde en leur absence; et +les preparatifs du depart furent commences. + +Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla souper chez M. +Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier. M. Fitzpatrick est le frere +du savant avocat qui a defendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur +tres-riche; entr'autres proprietes, il est possesseur d'un vaste terrain +situe sur la rive nord de la Saskatchewan, vis-a-vis le Fort. Le R. +P. Blais et M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortune, etaient au +nombre des invites. + +Le lendemain matin, le camp etait leve et chacun se mettait en route, le +coeur gai, pour Edmonton ou l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut +qu'un seul endroit en route ou les soldats eprouverent quelque peine. +Ce fut lorsqu'on passa devant le petit hotel de Pagerie; pas un qui ne +jetat un regard de regret et d'envie vers l'unique fenetre de la maison +d'ou "l'ange de la Foret" envoyait a chacun le baiser d'adieu. + +Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite et les amusements de +cette garnison. + +La discipline et la subordination des hommes a toujours ete exemplaire. +La satisfaction du commandant de la compagnie a ete telle, qu'il a cru +devoir donner les galons de lieutenant aux trois sergents de cette +compagnie avant d'arriver a Montreal. + +Les quelques semaines de sejour au Fort n'ont pas ete sans amusement. +Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le +Lt. Labelle, a la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps, +decouvrait un jeu de paume qui fut immediatement place dans la cour du +fort. Que de fois la lune eclairait la fin de quelque partie chaudement +contestee, a laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre +part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit forcaient les joueurs +a cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers +le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'etait pas la +partie la moins interessante du programme. + +Pendant ce temps, le capitaine plus serieux, comme le requeraient, son +age et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie +du major Griesbach et goutait, avec delices, l'hospitalite de la dame du +Major dont l'excellence des tartes au flan n'etait surpassee que par la +cordiale politesse avec laquelle elles etaient offertes. + +Pour tout resumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs facheux de +son sejour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et +des nuits d'alarme il y avait d'autre cote des heures de plaisir et +d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramenent leurs pensees a +ces jours de vie militaire, tous s'accordent a repeter le vieil axiome: +"s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles +journees." + + +[Illustration: FORT ETHIER. A.-Casernes. B.--Bastion. C.--Maison de +l'interprete. D.--Ecuries E.--Maison de l'agent.] + + + + +CHAPITRE IV. + +FORT ETHIER. + +Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du bataillon gauche de +Calgarry a Edmonton, vingt hommes avaient ete laisses aux Buttes de +la Paix, sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformite avec +les ordres du general Strange. Cette garnison, qui devait plus tard +s'illustrer par la construction d'un fort superbe, qu'elle a laisse +comme souvenir de son passage sur la rive sud de la Petite Riviere au +Calumet, mieux connue sous le nom de riviere de la Paix, se composait +comme suit: Lieut. Villeneuve; de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau, +aussi de la 8e; caporal Eusebe Beaudoin de la 1ere compagnie; et des +soldats Napoleon Robert, et Ferdinand Robert du No 1; J. Savard, J. +Connolly, E. Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau, A. Gravel, +F. Depatie, et A. Hebert, No 4; J. Sanschagrin, X. Quevillon, D. Menard, +Edouard Gervais, L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche et M. +Deslauriers, No 8. + +Des le lundi, 4 de mai, au matin, ce detachement prit possession d'un +chantier situe sur la ferme du Gouvernement, et se mit immediatement +a l'oeuvre pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand nombre +travaillaient a cette besogne, d'autres percaient des meurtrieres. + +[Illustration: LIEUTENANT MACKAY] + +Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'etait rendu jusqu'a Edmonton +avec le reste du bataillon gauche, dont il etait adjudant, recut ordre +du general Strange de retourner tout de suite a la ferme du Gouvernement +pour prendre le commandement des garnisons de la Traverse de l'Elan +Rouge et des Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers generaux en +ce dernier endroit. Le meme soir, le capitaine Ethier entrait dans ses +quartiers, a la grande satisfaction de tous les hommes qui l'estimaient +et comme chef et comme ami. Il y eut donc rejouissances generales au +camp pendant la veillee; cependant a 9.30 heures les preparatifs pour le +sommeil se commencaient et, a dix heures, le camp etait rentre dans le +silence le plus profond. Tout-a-coup, vers une heure du matin, le cri +d'alarme d'une sentinelle eveilla le capitaine et en quelques instants +toute la garnison etait sur pied. En un clin d'oeil, chacun etait a son +poste, et les ordres clairs, brefs du capt. Ethier etaient executes dans +le silence le plus parfait. Il faut ici dire, a la louange des soldats +de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi que plusieurs fois +plus tard, ils firent preuve d'un grand sang-froid et d'un courage +calme. Attentif au mot d'ordre, chacun obeissait, en silence, se mettait +au poste qu'on lui assignait et ne disait un mot que lorsque le danger +etait passe et qu'il etait revenu a sa couverte. Cette nuit-la la +consigne fut rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout sur un +qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles furent organisees, conduites +par le capitaine et le lieutenant a tour de role. Un metis Ecossais du +nom de Philip, qui etait attache au camp en qualite d'interprete et +un nomme Joseph Kildall (Big Joe), sous-agent des Sauvages Stonies +accompagnerent les soldats dans leur patrouille. La nuit etant +tres-obscure on ne decouvrit rien. Cependant de bonne heure, le matin, +Big Joe decouvrit les traces d'une bande de Sauvages a un mille du Fort. +En suivant les pistes, on calcula qu'ils etaient venus en assez grand +nombre. Dix loges avaient ete levees et, croyant sans doute la force +de la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'etait en realite, l'ennemi +s'etait enfui au lever du soleil. + +Le resultat de cette alerte fut la decision immediate d'un plan de +fortifications. Le conseil de guerre, compose du capitaine et du +lieutenant, s'assembla le meme jour et decida, a l'unanimite, de +commencer immediatement les travaux de fortification. Embarrasse par +son inexperience, le conseil decida de choisir, comme modele de +fortifications, celles du bastion a meurtrieres de l'Ile Sainte-Helene. +Le meme soir le capitaine posa le premier bois du bastion a deux etages +qu'on devait construire sur le meme plan que celui de l'Ile Ste-Helene, +et le lieutenant jeta la premiere pelletee de terre du futur mur de +revetement. On se mit tout de suite a l'oeuvre et, au bout de dix +jours, le fort etait en assez bon etat de defense; la garnison pouvait +maintenant resister a des forces vingt fois superieures. + +Le fort consiste en nne grande maison de bois equarri, garni d'une +double rangee de meurtrieres; au rez-de-chaussee sont installees la +salle de garde et la cuisine; a cote de la cuisine, la chambre des +officiers; le dortoir est situe partie en haut partie en bas. + +Le poste est protege par la Riviere de la Paix et les collines qui +l'avoisinent; un bastion de dix pieds carres, a deux etages, domine la +colline et la riviere; partant du bastion, une palissade en bois et en +terre de sept pieds de hauteur et de quatre pieds d'epaisseur, toute +garnie de meurtrieres; en avant le grand chemin allant de Calgarry a +Edmonton avec poste de sentinelle, guerite etc.; de l'autre cote, un +large fosse, et deux postes de sentinelles. + +Des l'arrivee du capitaine dans ses quartiers, on dressa les reglements +de la garnison. La vie est d'une uniformite rigoureuse. A 5 heures, +lever et lavage a la riviere; a 6 heures, nettoyage de la maison et des +effets; a 6.30 heures a.m., dejeuner; a 7 heures travail manuel, corvees +etc.; a 9 heures patrouille, exercices militaires et continuation du +travail; a 1 heure, diner; a 2 heures, travail; a 7 heures, souper, +recreation, patrouille; 9.30 heures, tatou; a 10 heures, extinction des +feux, silence.. Garde, nuit et jour. Ce reglement tenait bon tous les +jours. Le dimanche il n'y avait pas de travail, et la monotonie de +l'existence des soldats etait brisee. Aussitot apres dejeuner, le +capitaine menait tous les soldats dans une jolie plaine situee aupres +du fort. On s'y rendait en deux files. Apres une heure d'exercices +militaires, les soldats deposaient les armes et allaient en rangs +chercher leurs couvertes, capotes etc., puis revenaient a leur places +respectives. + +Alors on faisait une evolution inconnue dans les _Queen's Regulations_, +mais qui pour etre originale n'en etait pas moins pratique. Le capitaine +les faisait deployer en tirailleurs, puis quand ce premier mouvement +etait execute, le rang de devant faisait volte-face et les deux +vis-a-vis procedaient pendant un quart d'heure au secouement des +couvertes etc. Apres cet exercice, le capitaine en nommait deux +qui allaient nettoyer et balayer le fort pendant que les autres se +reposaient. Quand les deux balayeurs revenaient de leur mission, ils +criaient: _all's well!_ Alors on reformait les rangs, on reportait les +couvertes au fort puis la ceremonie etait close. Vers les dix heures et +demie on disait le chapelet en commun. Les agents, interprete et tout +etranger qui se trouvait dans les alentours se rendaient au fort et +prenaient part au seul service du dimanche qui s'y pratiquait, la +recitation du rosaire. Le reste de la journee etait employe a la +recreation pour ceux qui n'etaient pas de garde ou de corvee. + +[Illustration: LIEUTENANT VILLENEUVE.] + +Quant aux officiers leur besogne etait multiple. Le capitaine se +chargeait de toute la correspondance officielle et ce n'etait pas peu +de chose, surtout apres l'etablissement de la ligne telegraphique +d'Edmonton; il etait aussi quartier-maitre et paie-maitre. Le lieutenant +surveillait les travaux, distribuait les rations aux soldats et faisait +les retours. Pendant les quinze premiers jours, ils ne dormirent guere +qu'une heure ou deux par nuit, etant sur un qui-vive continuel. La +position en effet etait loin d'etre de nature a les rassurer. Sans +autres voisins que les garnisons d'Edmonton et de Fort Ostell, l'une +situee a 40 et l'autre a 35 milles de distance, entoures de plusieurs +tribus sauvages dont les loges se nombraient par plusieurs centaines, +sans fortifications sures et fortes, la responsabilite de leurs charges +leur paraissait dans toute son importance. Et les travaux ne pouvaient +se poursuivre avec toute la vitesse voulue. Il n'y avait presque jamais +plus que neuf hommes disponibles pour la corvee. Car il faut deduire +les deux cuisiniers, le boulanger, ceux qu'on avait releves de garde le +matin et la garde du jour. Cependant, malgre le petit nombre d'ouvriers, +les fortifications etaient presque completes apres quinze jours de +fatigue. + +Le 9 mai, deux evenements remarquables vinrent troubler la monotonie de +l'existence solitaire de la garnison. + +De bonne heure dans l'ayant midi, le Lt. Col. Osborne Smith passa +au Fort, a la tete de son bataillon, le 91e d'Infanterie Legere de +Winnipeg. Il distribua aux officiers des armes et de la munition. + +Le capitaine Bosse, paie-maitre du 65e, les accompagnait et paya aux +soldats un mois de solde. + +Dans l'apres-midi, le capitaine Ostell passa avec sa compagnie en route +d'Edmonton a la riviere Bataille. + +Quelques jours plus tard, le Rev. P. Leduc, missionnaire attache a +l'eveche de St. Albert, passa au Fort. Sur le conseil du capitaine, tous +les soldats allerent a confesse. Une tente avait ete montee pres du Fort +et servait de confessionnal. Le bon missionnaire y confessa jusqu'a +minuit. Le lendemain matin tous communierent. Plusieurs raisons +poussaient les soldats a s'empresser de profiter de la visite de ce +missionnaire pour remplir leurs devoirs religieux. D'abord, c'etait la +premiere occasion qui s'offrait et personne ne pouvait dire combien de +temps ils seraient sans en trouver une pareille. Ensuite, pendant les +premiers jours de leur vie de garnison ils avaient ete attaques a quatre +reprises differentes. La premiere a ete rappelee pins haut. La seconde +eut lieu pendant la nuit du 10 de mai; la troisieme le 13 et la derniere +vers le 18. L'attaque du 13 fut la plus serieuse. La nuit etait +tres-sombre. Le soldat Savard montait son quart lorsque tout-a-coup une +balle lui siffla a l'oreille; il donna aussitot l'alarme et pendant que +la garnison se mettait en etat, de defense une seconde balle, venant +d'une autre direction, traversa la palissade et siffla a l'oreille du +soldat Deslauriers qui faisait sa ronde dans un autre poste; comme dans +les attaques precedentes, les soldats firent preuve de beaucoup de +sang-froid. Les soldats passerent le reste de la nuit sous les armes. +Plusieurs patrouilles furent faites, mais sans resultat a cause de +la grande obscurite. Le lendemain matin on decouvrit les traces des +assaillants et le point d'attaque. Quant au nombre il etait difficile de +s'en assurer. Ils avaient campe au bord d'un petit lac a environ deux +milles du Fort, et deux des leurs s'etaient avances jusqu'a un fosse, +qui avait ete creuse depuis plusieurs mois pour egoutter les terres, a +une soixantaine de verges seulement du camp et avaient fait feu sur la +garde. Lors de la derniere attaque les Sauvages volerent quatre chevaux +qui paissaient dans un champ voisin du fort. Le lendemain, le capitaine +envoya une bande d'eclaireurs sous le commandement du Lieut. Dunn de la +police a cheval d'Alberta et, le meme soir, ils ramenerent au camp les +chevaux voles plus deux autres qu'on avait trouves a une douzaine de +milles au sud. Quant aux voleurs, ils etaient disparus. L'interprete +sauvage a qui appartenaient les chevaux voles herita des deux autres, +car leur proprietaire ne vint jamais les reclamer. + +Quelques jours plus tard, la ligne telegraphique d'Edmonton etait +terminee. La construction de cette ligne avait ete ordonnee par le +Major-General Strange avant son depart d'Edmonton. Les travaux en +avaient ete pousses avec activite. Le chef de l'expedition etait un M. +Parker. Il etait operateur employe specialement par le departement de la +milice. C'etait un de ces rares Anglais qui ont su s'attirer l'estime +des volontaires. Il etait fils d'un ministre protestant de Londres. Il +etait venu s'installer a Battleford: quelques annees passees, et avait +au moment de l'insurrection au dela de $4.000 de marchandises dans son +etablissement. Son _stock_ consistait en pelleteries et en collections +recueillies depuis plusieurs annees et qu'il se proposait d'envoyer +au musee Royal de Londres. Les insurges devaliserent son magasin et +detruisirent tout. Les soldats aiderent a la construction de la ligne. +Le 23 de mai tout etait termine et la ligne fonctionnait. M. Parker +s'etablit dans la maison de l'interprete et y resta jusqu'au 23 de juin +quand il remonta a Edmonton avec le Capt. Ethier. + +Le lendemain de la completion de la ligne, anniversaire du jour de la +naissance de la reine, il y eut grande parade. Dans l'apres-midi, le +capitaine recut, par depeche secrete, la nouvelle d'une rencontre du +bataillon droit du 65e ou ce dernier avait perdu cinquante hommes. On ne +donnait la nouvelle que comme rumeur. Heureusement que, plus tard, les +evenements la dementirent. Le 25 de mai, le capitaine recevait ordre de +faire reparer le pont de la riviere du Calumet situe a trois milles au +nord. Il se rendit sur les lieux et, voyant que ses hommes n'etaient pas +en nombre suffisant pour faire ce travail, il fit venir d'Edmonton une +bande d'ouvriers qui executerent a la lettre le but de leur mission. + +Vers ce temps-la, le commandant a Edmonton autorisa le capitaine a +engager quatre Sauvages de la reserve de la Cote de l'Ours pour servir +d'eclaireurs. Il choisit quatre hommes surs, recommandes par le chef +Peau d'Hermine, et pendant dix jours ils remplirent leur devoir a la +lettre et furent bien remercies par les autorites. + +Le 31 de mai le capitaine Ethier recut ordre du colonel de se rendre +a l'etablissement metis de Laboucane, (autrement, dit St. Thomas de +Duhamel, au nom de Mgr Duhamel,) avec mission d'apaiser les esprits +excites de la population de cet etablissement metis et d'essayer de +ramener les vingt familles qui etaient allees rejoindre les rebelles. + +Le lendemain, le capitaine Cunningham et le lieutenant Bellerose du +bataillon des volontaires metis de St. Albert arriverent au Fort Ethier. +Ils avaient mission d'accompagner le Capt. Ethier jusqu'a Laboucane. Les +trois officiers se mirent immediatement en route. Ils arriverent au +but, de leur voyage vers minuit, le meme soir. Ils se rendirent tout de +suite, a la maison d'Elzear Laboucane, chef de cet etablissement. + +Elzear Laboucane est un vrai metis. Il y a quelques annees, lui et ses +freres passaient pour des chefs valeureux dans les expeditions pour +la chasse aux buffles. Quand ce metier cessa de payer, vers 1879, il +resolut de s'etablir sur les rives de la riviere Bataille et decida +presque tous ses compagnons a fonder un village ou _settlement_ en cet, +endroit. Bientot d'autres chasseurs aussi malheureux vinrent augmenter +la population de la colonie. On s'adonna alors a la culture de la +terre. Aujourd'hui la colonie comprend soixante familles etablies sur +les deux rives de la riviere Bataille. La famille Laboucane, la premiere +arrivee et fondatrice de ce village qui porte encore son nom, est sans +contredit la plus riche des familles metisses du district. La fortune +d'Elzear est evaluee a pres de $30,000. Il est peut-etre le seul qui ait +ose faire concurrence au commerce de la compagnie de la Baie d'Hudson, +lors des reunions annuelles des tribus de ce district, aux Buttes de la +Paix, pour recevoir le traite du gouvernement, et il en retire de grands +benefices. Quand le capitaine Ethier descendit chez lui, il etait +absent, etant occupe a conduire un train de transports qu'il avait mis +au service du gouvernement et qui lui rapportait une couple de cent +piastres par jour. Son epouse et ses deux filles, demoiselles bien +elevees et d'un esprit peu commun, firent aux visiteurs les honneurs +de la maison et les recurent avec une hospitalite toute francaise. Le +lendemain matin, la nouvelle de l'arrivee des militaires etait repandue +par toute la colonie, et, cependant, les principaux habitants, au nombre +de seize, se reunissaient chez Laboucane. + +C'etaient le R. P. Beilleverre, missionnaire, MM. Pierre St. Germain +pere, Pierre Descheneau, Joseph Gouin, Chs. St. Germain fils, Laurent +Salois, Jos. Paquet, Louison Nepissingue, Roger Nepissingue fils, +Felix Blangnon, Jos. St. Germain fils, Jerome Laboucane, Edouard Pare, +Augustin Hamelin, J.-Bte Tourangeau et Alex. Piscimwop. + +Le capitaine Ethier leur expliqua le but de sa mission, et leur parla +longuement en francais et en Anglais; le Capt. Cunningham traduisait +en cris les paroles du Capt. Ethier. Ce dernier leur assura qu'ils ne +couraient aucun danger a rester sur leurs terres, et que les troupes du +Gouvernement, loin de les venir deranger, les defendraient meme contre +les insurges, si ceux-ci voulaient les forcer de se joindre a eux. +Tous les metis parurent satisfaits de ces explications. On envoya des +courriers ramener les fugitifs, et, le lendemain, les trois officiers +partaient, accompagnes de plusieurs colons et du R, P. missionnaire. + +[Illustration: CAPITAINE ETHIER] + +En traversant la colonie, le capitaine Ethier remarqua l'originalite des +masures qui servaient d'habitation a ces pauvres Metis. Toutes sont a un +seul etage, mais tres-proprement blanchies. L'ameublement y est des plus +primitifs. Chose digne de remarque, une tente est fixee a cote de chaque +maison. Le missionnaire en donna la raison. Tous ces Metis eleves a +vivre sous la tente, apres avoir passe la meilleure partie de leur vie +a courir la plaine, ne peuvent s'habituer a vivre entierement dans une +maison; il leur faut toujours une tente ou ils vont se reposer de leurs +fatigues, en se rappelant avec regret les souvenirs des jours passes. En +route les Metis converserent avec le capitaine et lui firent de grands +eloges des petits soldats noirs (le 65eme), Ils arriverent aux Buttes de +la Paix le 4 de juin vers midi. + +Quelques instants plus tard, Mgr Grandin, eveque d'Alberta, entrait au +Port. Les soldats saisirent leurs carabines a la hate et, sans prendre +le temps de faire aucune toilette, se mirent en rangs et presenterent +les armes. Puis mettant un genou en terre ils recurent la benediction du +prelat. + +Pendant le court sejour de l'evoque a ce fort, il se passa une scene qui +ne devait pas s'effacer de sitot de l'esprit de tous ceux qui en ont ete +temoins. Un train de transports passait au Fort et, debout sur le perron +pour les benir, l'eveque leur souhaitait a chacun un heureux voyage. +Tout a coup un cri de surprise s'echappe de ses levres et, avant +qu'il put prononcer un seul mot, l'un des charretiers, un jeune homme +d'environ dix-neuf ans, etait a ses genoux et lui baisait les mains avec +tendresse. "Jean! mon Jean!" etaient les seuls mots qui sortaient des +levres du prelat, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux. Quand +il fut quelque peu revenu de son emotion, il raconta aux soldats etonnes +le sujet de son trouble. Il y avait environ dix-huit a dix-neuf ans, une +pauvre sauvagesse mourait au milieu d'une tribu de Pieds-Noirs. Elle +laissait apres elle un tout jeune enfant, age de six mois a peine. Les +sauvages, embarrasses de cet etrange heritage, crurent ne pouvoir faire +mieux que d'enterrer le fils a cote de la mere. Ils jeterent donc +l'orphelin dans la fosse de sa malheureuse mere et couvrirent de terre +les deux corps. Un missionnaire, passant au camp le meme jour, apprit +la nouvelle de l'enterrement et courut a la tombe pour s'assurer si +l'enfant, etait encore en vie. Quelle ne fut pas sa surprise, apres +avoir decouvert les corps, de voir que le petit etre respirait encore! +Il le remporta avec lui et alla le placer a l'Orphelinat de St. Albert. +Monseigneur l'a toujours protege d'une maniere speciale et, apres lui +avoir fait donner une education suffisante, le laissa libre de se +choisir un etat quelconque. Un jour donc, l'orphelin partit, bien qu'a +regret, de l'asile ou il avait ete si bien traite et s'aventura dans les +bois et les prairies. Il y avait deja longtemps que l'orphelin etait +parti, et son protecteur le revoyait sain et sauf. Aussitot le recit +de cette etrange aventure termine, tous les soldats et les metis +s'associerent, a la joie du prelat. Le lendemain Sa Grandeur partait, +emportant avec lui les meilleurs souhaits des coeurs qu'il avait su +consoler. + +Il ne reste plus a raconter qu'un seul incident remarquable. Vers la fin +de mai, le capitaine fut informe qu'un vol de chevaux avait ete commis, +sur la reserve de Papesteos, par une bande de Sauvages, sous les ordres +d'un nomme Tacoots. L'affaire etait d'autant plus serieuse que Tacoots +etait plus redoute, et que l'on croyait qu'il ne bornerait pas la ses +depredations, Tacoots etait le seul Sauvage de ce district qui parlait +l'anglais et qui savait lire. Il volait souvent les documents officiels +du Gouvernement et allait en discuter le contenu avec ses co-nationaux. +Il avait entrevu juste assez de la civilisation pour en deviner les +mauvais cotes, et ses commentaires sur les affaires de l'etat etaient +loin d'etre favorables a ce dernier. Il etait venu de 300 milles au +nord-est et s'etait etabli sur la reserve de Papesteos. + +Grace a son intelligence superieure et a son education et sa force +herculeenne, il exercait un pouvoir extraordinaire sur la tribu et +surtout sur le chef. Il etait reellement le commandeur sur la reserve, +Quelques jours apres le vol, il se rendit a Edmonton et expliqua au +Colonel les motifs de sa conduite. Le Colonel l'ecouta avec bonte et lui +pardonna, vu son repentir et les bonnes raisons qui expliquaient son +crime et le mettaient sous un jour plus favorable. Aussi jamais Sauvage +ne fut plus attache a son chef que ce Sauvage ne le devint a l'egard du +Colonel. + +Voila maintenant le recit de la garnison du Fort Ethier termine. Il ne +reste plus qu'a ajouter quelques notes generales qui sont d'un certain +interet. + +Pendant toute la campagne, il n'y eut pas un seul cas de maladie +serieuse. Le soldat Lamoureux eut une attaque de scorbut, causee par la +mauvaise qualite des viandes. Quelques autres en souffrirent aussi, mais +le caractere de leur maladie etait moins dangereux. Le Dr. Powell, +qui etait attache a ce Fort, merite les plus grands eloges. Toujours +regulier dans ses visites, il remplissait son devoir avec une bonne +volonte et un zele infatigable. En une circonstance meme, il n'hesita +pas a faire 80 milles a cheval, d'une seule course, pour donner ses +soins a un malade. Aussi le capitaine Ethier jugea-t-il a propos de +faire un rapport special au commandant, a Edmonton, de la bonne conduite +et du zele du jeune medecin. + +Vers le milieu de juin, on lut un ordre du general Middleton demandant +les noms de ceux qui voudraient rester en garnison apres la campagne +finie. Plusieurs signerent, apres avoir pose comme condition _sine +qua non_ qu'un officier du 65e resterait en commandement. Le lieut. +Villeneuve declara qu'il accepterait avec plaisir une place d'officier +dans ce nouveau bataillon. Mais l'ordre du retour arriva le premier, et +lieutenant et soldats n'hesiterent pas a obeir. + +Le 22 juin, le capitaine recut ordre de monter a Edmonton immediatement. +Le lendemain soir, il arrivait au Fort et faisait son rapport. Le +24 juin, apres etre alle celebrer, avec le Col. Ouimet et d'autres +officiers, la fete nationale a St. Albert, il recut la mission de +transmettre aux differentes garnisons l'ordre du depart qui venait +d'arriver. Cet ordre parvenait au Fort Ethier le 25 au soir; le 27, les +soldats etaient en route, et, le 28 au midi, ils entraient dans Edmonton +au milieu des cris de joie de leurs freres d'armes. + + +[Illustration: FORT NORMANDEAU 1.--Casernes. 2.--Tours De garde +3.--Portes. 4.--Pont-Levis. 5.--La plaine. 6.--Palissade. 7.--Bastion. +8.--Fosse.] + + + +CHAPITRE V. + +FORT NORMANDEAU. + +Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon gauche, en route +pour Edmonton, passa a la Riviere du Chevreuil Rouge, il laissa en ce +dernier endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le commandement +du Lieutenant J. E. Bedard Normandeau. C'etait le premier detachement +que l'on separait du corps du bataillon, et la douleur de cette +separation etait d'autant plus cruelle qu'elle faisait presager aux +autres compagnies leur sort futur. Ce fut ce jour la meme que les hommes +comprirent la tache qui serait imposee au bataillon, et qui causerait +son demembrement pendant toute la duree de la campagne. + +La douleur fut d'autant plus forte qu'elle etait imprevue. Les adieux se +firent en silence et, le 1er de mai, au moment ou le bataillon gauche +continuait sa marche vers le nord, la nouvelle garnison entra dans ses +quartiers. + +La traverse du Chevreuil Rouge etait un poste tres-important. Il y avait +en cet endroit plusieurs habitations, entr'autres deux magasins et un +bureau de poste. + +La batisse qui devait servir de fort a la garnison etait situee a +environ deux cents verges de la riviere sur la rive sud, sur une +eminence qui permettait d'examiner les environs dans un rayon de +plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute surprise +impossible. Voici les noms de ceux qui composaient cette garnison: Lt. +J. E. Bedard Normandeau, commandant, sergents G. Duchesnay, A. Demers +et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J. Rivet, Jules Rupert et A. +Levesque; soldats, E. Leclerc, A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D. +Francoeur, N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J. Viger, J. Trainer, +M. Carrigan, et N. Gervais. + +Pendant tout le sejour de la compagnie No 8 a ce fort, il n'y eut qu'un +incident remarquable. Quelques chevaux avaient ete voles par une bande +de maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immediatement une dizaine +d'hommes faire la patrouille dans les alentours, et ils ramenerent, +le meme soir, les animaux au fort, apres avoir fait une marche de dix +milles dans la plaine. + +[Illustration: LIEUTENANT NORMANDEAU.] + +Tout le reste du temps fut employe a la construction d'un fort qui peut +a bon droit etre mis au meme rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford. +Pendant six longues semaines, les hommes y travaillerent et, vu +leur petit nombre, l'ouvrage etait plus rude. A part le servant du +commandant, le boulanger et le cuisinier, il faut aussi compter les +hommes de garde qui, au nombre de huit, montaient leur quart jour +et nuit dans deux postes assez eloignes l'un de l'autre. A cause de +l'etrange position du Fort, et du danger que presentait la rive nord +comme point d'attaque de la part de l'ennemi, une tente de garde avait +ete levee sur cette rive et un corps special y faisait sentinelle +continuellement. L'autre poste etait dans le Fort lui-meme. Il y avait +si peu d'hommes, que ceux qui etaient releves de garde le matin etaient +forces a etre de corvee l'apres-midi. Ce surcroit de peine causa souvent +des desagrements entre les soldats et leur commandant, mais, ici comme +ailleurs, et peut etre plus qu'ailleurs, les soldats remplirent leur +devoir. + +Vers la fin de juin, les travaux etaient termines. Le batiment principal +avait ete mis dans un etat complet de defense. Meurtrieres, barricades +etc., rien n'y manquait. Deux bastions avaient ete construits sur la +facade meme, et une tourelle avait ete elevee a une cinquantaine de +verges derriere le corps principal, a egale distance des deux bastions. + +Une cloture de pieux a triple rang entourait tout le terrain et reliait +entr'eux les bastions et la tourelle. Un fosse de huit pieds de +profondeur et de dix pieds de largeur separait le fort de la plaine et, +comme ce fosse etait presque continuellement rempli d'eau, il rendait +une attaque immediate impossible de ce cote. Vis-a-vis la porte +d'entree du fort lui-meme, un pont-levis se detachait de la cloture et +s'abaissait pour recevoir les amis; une fois leve il coupait tout acces. + +L'ordre du retour parvint a cette garnison le 26 juin et, le +surlendemain, chacun pliait bagage et disait adieu a la forteresse qu'il +avait aide a construire et qui restera pendant de nombreuses annees a +venir pour redire aux voyageurs, etonnes du contraste de la richesse et +de la grandeur de cette construction avec la solitude environnante: Le +65eme a passe la! + +FIN DE LA TROISIEME PARTIE. + + +[Illustration: MAJOR DUGAS] + + + +QUATRIEME PARTIE. + +LE RETOUR + + + +CHAPITRE I + +DE FORT OSTELL A FORT PITT + +La campagne tire a sa fin. Une reste plus a l'auteur qu'a raconter les +incidents du retour du bataillon dans ses foyers. Ecrire le recit du +voyage de chacune des compagnies qui ont passe le temps de la campagne +en garnison, de son depart du fort qu'elle avait erige et defendu +jusqu'a ce qu'elle se soit reunie au reste du bataillon, serait repeter +sous differentes formes la meme histoire. En mettant donc sous les yeux +du lecteur les incidents survenus a la compagnie dont il faisait partie, +l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est propose et faire par la, +comprendre a tous, comment le bataillon s'est reuni a Fort Pitt. Le +lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est-a-dire les compagnies +3, 4, 5 et 6, est rendu a Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le meme +jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et +se dirigeaient sur Edmonton ou les attendait la compagnie No. 2. La +compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le meme +jour au but de son voyage. Le detachement du Fort Ethier y arriva le +lendemain. Quant a ceux, qui avaient construit et protege le Fort +Normandeau, ils n'arriverent que le lundi suivant, le 29 de juin. + +La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de +l'apres-midi. + +Il fait une chaleur atroce. On part a pied, suivant, en chantant, les +lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrives au haut de la +colline situee au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au +vieux chantier qui nous avait abrites pendant huit longues semaines et +chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour etre silencieux n'en +est pas moins touchant. + +Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la +peine du depart, joie et peine qu'il ressent lui-meme. Sans doute qu'il +ne peut y avoir d'hesitation a choisir entre ce petit Fort isole et la +maison paternelle, et cependant plusieurs disent a leur compagnon de +route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule +sur leur joue brulee par le soleil. + +Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'etait +naturel. C'etait l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis +la main et se considerait seul proprietaire de telle ou telle partie du +parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrieres, selon l'ouvrage +qu'il avait fait. Peu a peu les wagons descendent lentement la colline, +nous suivons sans rien dire, et, petit a petit, le fort disparait a +l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une +copie gravee au fond de son coeur. + +Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons +le camp. Nous avions a peine monte nos tentes qu'un de nous voit des +voitures venir sur la route. Bientot le mot se passe d'une bouche a +l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui +ne sont autres que nos freres de la riviere du Chevreuil Rouge. Nous +leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a a se revoir apres +une si longue absence. A regarder leurs figures brulees, a voir leurs +vetements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous +leur aidons a monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'a +neuf heures et demie, l'on se raconte les differents episodes des +semaines passees, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur +sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des +carabiniers a cheval, qui avait passe une quinzaine de jours au Fort +Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats. +Peut-etre avait-il un dernier espoir de pouvoir decider quelques-uns de +nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais +mieux le croire plus desinteresse, car si c'eut ete le cas je n'aurais +pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom. + +28 juin--A quatre heures tout le monde etait sur pied du cuisinier a +l'orderly et a six heures on etait pret a partir. Pendant le dejeuner, +il avait ete decide entre le capitaine et le maitre charretier que +chaque wagon recevrait trois soldats: en voila donc quinze de montes. Il +en reste encore dix a placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les +charretiers de l'autre detachement. Notre capitaine espere disposer +de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept +wagons. Enfin ils arrivent a nous. + +Ici se passa une comedie qui pour etre improvisee n'en etait pas moins +risible. Quand notre capitaine en eut place quatre assez facilement, il +s'occupa de trouver une place pour les autres. Il passa donc de voiture +en voiture pour voir qui avait la charge la moins lourde. Alors chaque +charretier faisait valoir de son mieux la charge qu'il avait et +depreciait autant que possible la valeur de ses chevaux, qu'en toute, +autre circonstance il aurait vantes de son mieux. Apres une demi-heure +de pourparlers, tout le monde etait place. Un des charretiers qui +pretendait avoir deux mille livres pesant dans son wagon et un cheval +qui boitait (lorsqu'il etait fatigue!) fut oblige d'en recevoir deux +de nous sous peine de s'en retourner sans paie. Mais, apres tout, nous +etions embarques sous "condition" et les charretiers en profiterent +de leur mieux. Le capitaine leur avait dit que nous etions tous +condescendants et que, lorsque les chemins seraient trop mauvais, il +suffirait d'un mot de leur part pour alleger leurs voitures. + +Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils nous rappelaient poliment +la promesse du capitaine: immediatement, pour faire honneur a la parole +de notre commandant nous descendions et traversions a pied les marais. + +Apres un mille ou deux de marche, pendant lesquels nous avions descendu, +remonte et redescendu de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous +arrivames a un creek ou ruisseau assez large. + +Les charretiers nous demandent de descendre; le ruisseau a au moins +vingt pieds de largeur, et il est evident que personne ne peut le +franchir sans se mouiller les pieds, les jambes... et le reste. + +Nous refusons donc d'abord, mais apres quelque discussion il nous fallut +obeir, toujours pour faire honneur a la parole du capitaine, ce qui +etait l'argument le plus fort des discours des charretiers, argument +contre lequel venaient se briser nos theories de bottes remplies d'eau. + +Nous descendons tous les six et nous passons le ruisseau a pied--on +pourrait avec autant d'exactitude dire "a la nage."--Par bonheur que cet +etat de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin, un wagon vide, +envoye par le capitaine Ostell pour accommoder ses hommes, attendait le +reste des transports. + +Nous montames immediatement et bientot nous etions en route a la +poursuite de notre compagnie qui avait au moins cinq milles d'avance sur +nous. + +En route, nous passames a travers la reserve du Pere Scullen. Ce bon +pere vint nous donner la main et nous benit en nous souhaitant un bon +voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la Cote de l'Ours, +saluant en passant l'agent Aylwin. Il etait deux heures de l'apres-midi +quand nous arrivames enfin a l'endroit ou notre compagnie nous +attendait; nous avions fait vingt milles depuis le matin. Les chevaux +etaient fatigues pour ne pas dire plus, et, si l'on n'etait venu nous +chercher a point, certain charretier du train de la Riviere au Chevreuil +Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir. A 3 Heures, les chevaux +etaient atteles de nouveau et prenaient d'un pas decide, mais lent, la +route de Fort Ethier. + +Il etait cinq heures quand nous passames devant le Fort. La plupart qui +le voyait pour la premiere fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la +terminaison des travaux exprimerent leur opinion; ceux-ci et ceux-la en +firent des eloges et on cria trois hourras! pour le capitaine Ethier, et +trois autres pour sa garnison. + +Apres avoir laisse notre munition en cet endroit nous nous remimes en +route. A un demi mille du cote oppose de la riviere qui coule pres du +Fort, nous rencontrames un attelage superbe. Il y avait au moins trente +wagons tres-lourds attaches trois par trois et traines par cent-vingt +boeufs. Ces derniers atteles douze par lot de wagons marchaient d'un pas +lent mais regulier. De chaque cote de la route, en avant et en arriere, +d'autres boeufs marchaient libres de tout frein et semblaient servir +d'escorte au transport; ils etaient de reserve. On nous dit que tout +cela appartenait a un M, Baker de Calgarry, qui, soit dit en passant, +est un des plus riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux que ce +moyen de transport. Les wagons sont tres-lourds, pesant en moyenne 3,000 +livres chaque et leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus; +dix paires de boeufs trainent ce poids sans difficulte. Il etait sept +heures quand nous arrivames sur la rive nord de la riviere de la "Petite +Roche au Brochet" ou nous campames. Plusieurs allerent se baigner +immediatement avant de souper, les autres se reposaient des fatigues +de la route en s'employant a toutes sortes de jeux. A huit heures tous +etaient couches, a neuf heures tous dormaient. Nous avions fait 35 +milles depuis le matin. + +29 juin--A deux heures du matin, tous etaient sur pied et les tentes +etaient pliees et embarquees. On but le the chaud, chacun prit un +hard-tack et l'on partit a trois heures. Les chemins etaient des plus +mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre depart matinal quand les +charretiers nous dirent que les chevaux n'auraient jamais pu faire une +telle route a une heure plus avancee du jour et qu'avant le midi ils +auraient ete completement epuises. + +Apres huit milles de marche, on detela les chevaux et chacun s'etendit +de son mieux a l'ombre des charrettes. On se reposa deux heures de +temps. A neuf heures on se remit en route. Le chemin etait long et +difficile, plusieurs chevaux paraissaient epuises, et souvent l'on etait +force de faire le trajet a pied pour soulager les animaux. Il etait une +heure de l'apres-midi quand nous traversames le ruisseau de "La Boue +Noire." Nous nous y arretames. Nous etions a 14 milles d'Edmonton et +avions deja fait 23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous +ayant grandement vante ce ruisseau comme eau de bain, plusieurs se +baignerent avant le diner. L'eau en effet etait delicieuse, le fond +tres-mou, sans etre vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et +le courant seulement assez fort pour qu'il y eut du plaisir a nager a +l'amont. + +A deux heures et demie l'on se remit en route. Une pluie fine commenca +a tomber. Le chemin etait mechant sur une longueur de quatre a +cinq milles, il y en eut une dizaine qui le firent a pied A peine +arrivions-nous au terme de notre marche que trois express venaient +a notre rencontre. Ils nous etaient envoyes d'Edmonton ou l'on nous +attendait le soir meme. + +En quelques minutes, nous etions prets a repartir; nous etions a peine +deux ou trois par voiture. C'est dire que nous n'aillions plus au pas. +Nous passames sur la reserve de Papesteos qui s'etend sur une longueur +d'une dizaine de milles. + +A peine arrives a trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard, +les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit a +travers des flots de poussiere. Apres une demi-heure de course, nous +arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salue par des cris de joie. + +A six heures nous avions traverse la Saskatchewan et montions la cote +au milieu des saluts bruyamment manifestes de nos freres des autres +compagnies. La compagnie No.2 etait encore dans le Fort et les +compagnies 7 et 8 etaient campees, depuis leur arrivee, sur le cote sud +du Fort. A peine arrives, nous montons les tentes. + +Nous fumes temoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour +empruntant sans doute quelque peu de sa velocite a la forme et a la +nature de l'endroit, ressemblait a ces chasseurs sauvages qui profitent +de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'elancer tout a +coup sur la proie meditee; l'immense globe d'or courait a travers les +montagnes, s'arretant de temps a autre sur quelque cime escarpee, puis +bondissait derriere un pic plus eleve, pour reparaitre plus loin a +travers quelque crenelure geante et finalement s'engouffrait subitement +et comme renverse par un Etre plus fort dans quelque abime secret +derriere la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur +langage poetique: "l'astre celeste va se fondre dans les bras glaces des +Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence regnait dans le camp. + +30 juin.--Comme tout le monde etait plus ou moins fatigue du voyage, +termine la veille, et que de plus il n'y avait rien a faire, on nous +laissa lever a l'heure qu'il nous plut. La parade devait avoir lieu a +10 heures et plusieurs se leverent a 9.45 heures. On nous distribua des +pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent, +tous ayant la meme patente, mais les pantalons etaient de toutes +couleurs et de toutes qualites. A deux heures de l'apres-midi on eut une +inspection generale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du +jour. A trois heures, les tentes etaient a terre: a cinq; elles etaient +pliees et embarquees avec le reste du bagage. Apres s'etre fait attendre +depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie +et l'on se mit en route. + +C'etait un bateau assez grand et construit expressement pour naviguer +sur la Saskatchewan; son nom est "_la Baronne_". A 7.30 hrs. a.m. le +sifflet crie, les amarres sont tirees et l'on part. D'aucuns disent que +nous en avons pour quinze jours a bord, d'autres que nous serons rendus +au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hate d'en +descendre avant meme de monter a bord. Comme nous partons les soldats de +l'Infanterie Legere de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels +se mele une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris +repetes et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage. + +Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons +l'ancre au bord d'un bois touffu; les maringoins nous devorent toute la +nuit. + +JUILLET + +1er Juillet--Il est a peine deux heures du matin que nous reprenons +notre course. Le temps est assez beau et le vent est favorable. Vers les +cinq heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan; le major +Griesbach est sur la rive et nous salue en passant. Nous arretons vers +les onze heures a trois milles a l'ouest de Victoria, pour prendre une +charge de bois; pendant deux heures nous travaillons avec les matelots. +Vers deux heures de l'apres-midi nous passons devant Victoria. Le fort +est situe sur la rive nord de la riviere. Une foule de sauvagesses +accourent sur le rivage pour nous regarder passer. Nous continuons +jusqu'a 10 heures du soir quand l'ancre est jetee. + +2 juillet.--Depart du bateau a deux heures du matin. Nous allons bien +lentement a cause d'un brouillard epais qui cache les ecueils. A sept +hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le +bateau passe devant le monument eleve par les autres compagnies du 65eme +aux martyrs du Lac aux Grenouilles. Tous se decouvrent respectueusement. +Un peu plus bas nous passons devant d'immenses radeaux qui descendent +jusqu'a Battleford. Enfin vers les trois heures de l'apres-midi nous +arrivons a Fort Pitt. La rive est couverte de nos freres d'armes parmi +lesquels se distinguent le major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et +le Dr. Pare. Le general Middleton et le major-general Strange sont a +bord du "_North West_" et nous saluent au moment ou nous jetons l'ancre. +A peine le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par nos amis. + +On se donne de bonnes poignees de mains, on se raconte les incidents les +plus marquants de la campagne et la meilleure entente regne partout. +Presqu'immediatement nous obtenons un conge de quatre heures et tous +descendent a terre. Le soir nous couchons de nouveau a bord du vaisseau, +et un bon sommeil vient enfin fermer nos paupieres. Tous sont heureux, +tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble apres 72 jours de +separation. La nuit est fraiche et nous sommes delivres des moustiques. + + + +CHAPITRE II. + +DE FORT PITT A MONTREAL + +Le bataillon est maintenant reuni. Toute la journee du trois juillet fut +employee a charger les vaisseaux de provisions. Les courts intervalles +pendant lesquels il nous etait permis de nous reposer se passaient en +silence, car il faut le dire, aussitot que la joie bien naturelle des +soldats de se retrouver apres une assez longue separation fut passee, un +sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influenca meme les +officiers. Notre coeur saignait a la vue de la nudite de l'endroit. Pas +une seule, maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix milles, +rien! rien que la plaine immense a laquelle l'herbe brulee et jaunie +formait une robe de crepe dernier vestige de la devastation. Seul +au milieu de cette scene apitoyable, le vieux chantier delabre, qui +conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine +comme un soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le +delivrera des miseres d'ici-bas. Ce n'etait plus un fort: deux batiments +de 15 pieds par 12, en bois brut, entoures, pour la forme, d'une +ceinture de pieux qui portait encore la trace des ravages de la derniere +guerre voila ce qui frappait l'oeil du visiteur. + +Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait a +l'interieur, un spectacle non moins triste s'offrait a sa vue. + +Dans la cour qui separe les deux batiments, un homme passerait sa +journee a ramasser et classifier ce qui traine. Ici, un couteau rouille, +plus loin, une carabine brisee, partout debris sales et puants qui +infectent l'atmosphere des environs. Un des batiments, celui du nord, +sert de magasin de provisions, l'autre de pharmacie. + +Cependant presque tous les soldats allerent voir ce qui restait du +Fort, et leur demarche ne fut pas vaine, car il etait superbe dans son +delabrement. + +Meme la fetidite qui s'echappait de la cour lui donnait un air de je ne +sais quoi qui vous prenait au coeur et vous faisait monter, malgre vous, +a la paupiere, une larme de regret et de pitie. + +Apres avoir visite le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable +Cowan. On s'agenouilla aupres du tertre dont la verdure changeait de +nuance petit a petit et sur lequel quelques fleurs, plantees par des +mains amies, pliaient tristement la tete et semblaient fremir au contact +de leur racines avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du jeune +martyr, car c'en fut un. + +Quand on trouva, son corps, il avait un bras et une jambe coupes, la +poitrine ouverte et quant a son coeur, quelque Sauvage le lui avait +arrache et l'avait emporte a son wigwam. Aussi les soldats du 65e qui +ramasserent ce pauvre cadavre mutile, emus jusqu'aux larmes a la vue de +son etat, lui creuserent-ils une tombe aune centaine de verges du fort. + +On y planta des rosiers sauvages et quelques fleurs des bois. Dieu +preserve ces pauvres fleurs! que chaque printemps elles elevent plus +haut leurs corolles nuancees et repandent autour de cette tombe un +parfum divin! Qu'elles y restent comme souvenir de notre bataillon! et, +lorsque l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent leur +variete de couleurs et leur douce senteur la faire sourire de joie et +d'orgueil, en lui soufflant tout bas notre nom. + +Des six heures et demie du matin, nous etions dans la plaine et nous +faisions l'exercice militaire, commandes par l'instructeur Labranche. A +sept heures et demie, l'exercice etait fini, la lecture des ordres +du jour eut lieu. La fin de la campagne nous etait annoncee, et nous +recevions l'ordre de retourner dans nos foyers. Une seule chose +nous intriguait, tout le bataillon avait recu ordre de descendre la +Saskatchewan et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur la "_Baroness_" et +c'est a peine si l'aile gauche du bataillon avait pu s'y placer d'une +maniere convenable. Aussi, malgre le plaisir de voyager ensemble, chacun +trouvait un mot a dire contre ceux qui semblaient avoir pris le parti de +nous ramener chez nous comme des sardines en boite. + +A trois heures de l'apres-midi, les colonels Ouimet et Hughes +inspecterent le bataillon. On passa la nuit a bord du vaisseau et apres +tout nous n'etions pas trop mal. + +Samedi, 4--Des deux heures et demie du matin, les trois vaisseaux se +mettent en route. On nous apprend que le lieutenant colonel Williams +des Midlands, et le sergent Valiquette de notre bataillon sont decedes +pendant la nuit. Tous les pavillons sont baisses a mi-mat en leur +honneur. Une atmosphere de tristesse semble peser sur le bateau et +l'avant-midi est longue et ennuyante. On n'entend que le cri monotone +d'un matelot qui sonde la riviere et dit au capitaine le nombre de pieds +d'eau ou passe le vaisseau. + +Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des plus curieux: souvent +on passait dans deux pieds d'eau pour tomber aussitot dans une quantite +d'eau dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus, souvent +encore, apres avoir navigue quelques secondes dans deux pieds d'eau, +le bateau s'echouait sur un banc de sable quelconque. On dechouait +generalement le bateau sans trop de trouble et la perte de temps n'etait +pas bien grande. + +Dans le cours de l'apres-midi nous essuyons une tempete de pluie et de +grele. La plupart des couvertes etendues sur le bord du vaisseau furent +mouillees en peu d'instants, et malgre qu'on les enlevat, et que la +pluie eut cesse, ceux dont les places etaient encore humides passerent +une mauvaise nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes le +lendemain. + +Vers les cinq heures de l'apres-midi, on passe devant un camp sauvage; +les sauvagesses nous saluent de la main tandis que leurs compagnons nous +regardent passer en silence. + +Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus nombreux; apres quelques +heures de marche on aurait jure qu'il n'y avait que des bancs de sable +sur notre route. Des deux cotes s'etendent a perte de vue d'immenses +iles de sable et leur couleur grisatre, vue au clair de la lune, avait +un effet des plus etrange aux yeux de tous. A mesure que le bataillon +avance on les voit se trainer comme des couleuvres autour de nous, et, +de temps a autre comme enlaces dans leurs replis; nous nous echouons sur +quelque monticule de sable cache traitreusement sous la nappe de couleur +vert-pale de la riviere. Fatigue de ces obstacles devenus plus frequents +a mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancre et +l'on passe une nuit tranquille a une trentaine de milles a l'ouest de +Battleford. + +Dimanche, 5--A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau +poursuit sa course accidentee. Rien de particulier a bord, excepte +l'impatience des soldats d'arriver a Battleford. Enfin, vers huit +heures et demie, nous voyions le "_Marquis_" et le "_North-West_" a un +demi-mille en avant de nous, arretes sur les bords d'une assez jolie +baie.. Le mot "Battleford" est sur les levres de tous. En effet, nous +sommes rendus. + +Chacun jette un regard de curiosite sur la rive et n'est pas peu surpris +de voir le brave Lemay en habit d'officier qui nous attend sur le +rivage. Sans commandement, mus par le meme sentiment d'amitie et +d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers +lui. Il est encore pale mais parait marcher sans trop de difficulte. +A peine a-t-il mis le pied a bord du bateau qu'une veritable ovation +commence et si nous n'avions su qu'il etait encore souffrant, de sa +blessure, je crois qu'on l'aurait promene sur nos epaules. Chacun +l'interroge avec interet sur sa condition, quelques-uns lui posent des +questions des plus naives, tous sont heureux et Lemay comme les autres. + +Pauvre jeune homme! tu n'as pas de pere qui t'attende a Montreal pour te +serrer avec orgueil sur son coeur, pas de mere non plus qui gemisse en +s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu arrange +si bien les choses, mieux vaut peut-etre qu'elle soit au ciel depuis +longtemps, car la nouvelle de ton accident lui aurait brise le coeur; un +frere seul la-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi toutes +ces figures rejouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces +cent mains amies qui t'offrent; la plus genereuse amitie et si tu +pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant a plaindre, +car au lieu d'un seul frere tu en as cent et plus, de vrais freres, +ceux-la, des freres d'armes, dont l'amitie est franche et devouee. + +Tous se rappelleront longtemps ta conduite heroique a la Butte aux +Francais et tant que le 65eme existera, tu y trouveras toute une +famille. + +Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie de la derniere +expedition auront quitte ce monde pour un meilleur, tu restais seul a +penser a l'annee 1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et +chacun saluera en toi le heros de la Butte aux Francais. + +Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires au defunt Col. +Williams. Tous les bataillons suivaient la depouille mortelle en +silence. Les Midlands, les Grenadiers, le 65eme Carabiniers Mont-Royaux, +le 90eme Infanterie Legere de Winnipeg, puis les Queen's Own montent +l'un apres l'autre la colline, et traversent le village. A la porte du +Fort, le 65eme fait volte-face et quelques officier, seulement entrent +pendant que le bataillon revient sur ses pas. + +Arrives au rivage, huit sergents prennent le cercueil du sergent +Valiquette et le deposent dans le wagon funeraire. La compagnie No. 4 +suit le corps puis viennent les autres compagnies. + +[Illustration: SERGENT VALIQUETTE.] + +Apres un quart d'heure de marche, on arrive a la porte de la chapelle de +la Mission. Tous prennent part aux chants sacres que l'eglise ordonne +en pareille circonstance, puis le Revd pere Provost nous adresse des +paroles appropriees, comme toujours, au triste evenement. Sa voix est +touchante, ses accents sont ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet +essuie une larme qui vient mouiller sa paupiere; le Capt. Roy pleure +comme un frere aine aux funerailles du plus jeune de la famille, et tous +sont plus emus qu'ils ne voudraient le paraitre. La ceremonie finie +chacun retourne au bateau en silence. + +Ayant obtenu la permission de visiter le village, plusieurs se dirigent +a la hate vers le premier magasin, pour utiliser les quelques sous qui +pesent dans leur gousset. + +Il y avait encore une centaine de maisons eparpillees de distance en +distance. Les dames sont a leurs portes et nous saluent sur notre +passage. Toutes sont contentes et nous font mille souhaits d'heureux +retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu'a elles leur demander un +verre d'eau sont traites comme des freres ou des fils et sont recus +comme un parent dont on attend depuis longtemps la visite et qu'on voit +partir a regret. + +Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du village et jouissent d'un +spectacle inconnu dans leur ville natale. A leur gauche, le vieux fort +s'eleve fier dans son armure d'ecorce, montrant avec orgueil ses flancs +perces de balles et ses murs a moitie detruits que des ouvriers sont a +reparer avec des precautions remarquables, comme s'ils craignaient de +renverser cette relique precieuse. + +A travers les fentes de la cloture, on peut voir quelques canons, la +gueule encore noircie par la poudre, les oreilles pendantes comme un +chien fatigue attendant l'ordre de son maitre pour aboyer de nouveau. + +A droite, le village avec ses jolies petites maisons blanches a +contrevents verts on jaunes, la petite chapelle qui leve humblement vers +le ciel sa croix de bois blanc, le tout decore fraichement par la nature +qui fait pousser partout une herbe d'une verdure aux nuances variees. + +Et devant eux, a perte de vue, des plaines immenses, traversees ca et la +par de frais ruisseaux a l'eau limpide, accidentees par des tertres et +des mamelons disperses par-ci par-la dans le plus agreable desordre. + +Vers les six heures, nous etions revenus a bord du vaisseau. Des +retardataires nous apprennent la mort du soldat Millen de la batterie B. + +Il avait ete tue accidentellement par une balle de sa propre carabine en +escortant un Sauvage au Fort. + +Lundi, 6--A 4 1/2 h. du matin, l'on coupe les amarres et bientot +Battleford disparait au moment ou nous tournons la premiere pointe. Le +vent s'etait eleve et le bateau marchait tres-vite. + +Il etait vraiment curieux de voir comme les ecueils etaient passes et +comme les bancs de sable disparaissaient vite a droite et a gauche. Tout +a coup, vers les neuf heures, le bateau arrete. + +Le vent etait devenu si violent que la "_Baroness_" etait aussi bien +echouee que jamais bateau ne l'a ete. Voyant tous leurs efforts aboutir +a rien, les matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine se fit +de la bile et nous dumes passer le reste de la journee au milieu de la +riviere, exposes au vent, avec la consolation, cependant, de n'etre pas +troubles dans notre sommeil par les maringouins qui n'oseraient pas +entreprendre la perilleuse traversee de la rive au navire pour le faible +plaisir de nous exciter le temperament. + +Mardi, 7--Le lever a lieu a six heures, Le vent continue toujours, mais +on travaille avec ardeur a dechouer le vaisseau. On met une chaloupe a +l'eau et quelques matelots vont a terre, attacher un bout de cable a un +arbre pour aider a la manoeuvre. + +Apres plusieurs essais infructueux, l'on reussit enfin a mettre le +vaisseau a flot. Il est huit heure" et demie. Pour passer le temps ou +pour toute autre raison inconnue a celui qui ecrit ces lignes, on eut +deux heures d'exercice a bord du vaisseau. Comme l'espace manquait +un peu, on procedait par demi-bataillon; les compagnies 1, 2, 3 et 4 +commencent, puis apres avoir fait tous les mouvements de l'exercice +manuel sous les ordres de l'instructeur Labranche, elles se retirent sur +le devant du navire pour faire place aux autres compagnies. Quand ces +dernieres ont fini chacun regagne sa place et s'etend sur sa couverte. +On n'avait pas d'autre endroit pour se reposer. Notre couverte formait +notre chambre de solitaire, les murs etaient invisibles; jamais aucun +importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas de place pour le +recevoir. Quelques fois deux amis voisins transformaient leurs deux +chambres en une seule et habitaient sur le meme palier. L'ameublement +etait modeste. Un _knapsack_ couche sur le cote servait de siege le jour +et d'oreiller la nuit; notre capote qui, le jour, servait de bourrure a +notre unique fauteuil, la nuit, remplacait le matelas absent; quant aux +cadres, presque toutes les chambres en etaient encombrees; quelques uns +les changeaient tous les jours, c'etaient nos reves encadres dans la +frele boisure de nos esperances et suspendus au fil invisible de nos +illusions. Vers une heure et trois quarts, l'adjudant Starnes inspecta +les sergents. + +A deux heures et demie le bateau arrete et tous descendent a terre. +Pendant que les hommes de fatigue entrent des provisions, le reste du +bataillon fait l'exercice militaire. + +Cette place s'appelle l'Anse du Telegraphe. A peine revenus a bord, on +nous demande a signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir +tout en trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de +l'argent du gouvernement. Pourtant ces murmures etaient bien inutiles, +car a quoi nous aurait servi notre argent dans un pays ou les magasins +etaient aussi rares que les chateaux? La nuit fut tres-froide. + +Mercredi 8--Le lever se fait de bonne heure. + +L'avant-midi est tres-froide et presque tous mettent leur capote grise. +Enfin vers midi on arrive en vue de Prince Albert. C'est un des plus +beaux coups d'oeil que l'on puisse imaginer. + +Situe au fond d'une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli +village de Prince Albert s'etend sur une longueur de plusieurs milles. +Ce sont de jolies maisons blanches, espacees par de grands vergers ou de +gais jardins de fleurs multiples, ici et la une maison en briques rouges +varie d'une maniere agreable la beaute du tableau. On distingue entre +tous le frais couvent des Soeurs de Ste. Anne; plusieurs religieux +et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs +mouchoirs. Enfin l'ancre est jetee et nous obtenons un conge de deux +heures pour visiter la place. + +Quelques-uns se dirigent vers le couvent surs d'y recevoir un +bienveillant accueil. La marche fut assez longue, mais leur trouble fut +plus que recompense par la maniere dont ils furent recus. Une religieuse +leur fit visiter la classe, ou une jeune metisse enseignait l'A. B. C, a +de toutes petites fillettes qui regardaient les visiteurs avec de grands +yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua les faisait aimer et +prendre en pitie; apres la classe, la bonne religieuse unit ses prieres +a celles des soldats pour demander a Dieu un heureux retour, prieres +qu'elle avait souvent repetees pendant la guerre; apres cette visite ils +retournerent au bateau, ou ils apprirent que Gros-Ours etait prisonnier +au Fort. Ils se dirigerent vers l'endroit designe. Deja une foule de +volontaires du 65eme se pressent aux fenetres grillees d'une petite +cabane de bois. C'est la que Gros-Ours est renferme. Cependant la porte +reste fermee et malgre nos supplications les hommes de la police a +cheval qui font la garde a l'interieur s'obstinent a nous refuser +l'entree. Enfin, un officier qui passe nous demande ce que nous +attendons; on le lui dit. "On ne peut vous refuser de voir celui que +vous avez combattu avec autant de courage," dit-il, "ouvrez la porte." +L'ordre est aussitot execute et c'est a qui entrera le premier. La +petite prison est bientot remplie et il en reste encore autant a la +porte qui brulent d'impatience et envient le sort de ceux qui ont eu la +bonne fortune d'etre les premiers. Enfin chacun eut son tour et tous +purent contempler de pres celui qu'il y a un mois a peine ils auraient +avec plaisir passe au fil de la baionnette. + +Le celebre chef Cris est etendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps +a autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre +desappointement. Son fils, age de douze ans a peine, nous regardait avec +de grands yeux noirs, honteux lui-meme d'etre expose aux regards des +curieux qui venaient le voir comme une bele rare ou un heros feroce. + +Enfin Gros-Ours, etouffant sans doute sous sa couverte, nous montre sa +face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux +par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa +resistance opiniatre aux troupes du Gen. Middleton. Tout rapetisse sur +lui-meme, il se sent humilie de sa defaite et de sa triste position. +Avait-il donc tant combattu pour n'avoir apres tout que l'avantage +d'etre examine comme un animal rare d'une menagerie quelconque? Nous +pouvons lire sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles encore +beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l'ordre du +depart et apres l'avoir considere une derniere fois, tous reprennent le +chemin du bateau en meditant sur son sort et en discutant entre eux le +resultat probable de son proces.[4] + +[Note 4: Il a ete juge par la juge Rouleau a Battleford,--le 25 +septembre il fut condamne a 3 annees de penitencier.--le 28 du mene +mois il passait a Winnipeg et le lendemain il a ete enferme dans le +penitencier de la montagne _Stony_.] + +A quatre heures, tout le monde etant revenu a bord, le bateau continua +sa route. Au moment du depart, le maire de la localite, qui avait ete +colonel du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine de minutes +et, se faisant l'interprete de la population de Prince Albert, nous +felicite du succes de nos armes, de notre courage etc, et termine en +nous souhaitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des +cigares dus a la generosite du maire de Prince Albert. + +Une heure plus tard, nous descendions a terre pour monter a bord une +vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en +moins d'une heure, nous etions prets a partir. + +Cependant le capitaine du vaisseau ayant declare la route dangereuse, et +comme il se faisait tard, l'on passa la nuit en cet endroit. + +Jeudi 9--A deux heures nous etions en route. Le paysage devient de plus +en plus pittoresque. Les courbes de la riviere sont plus frequentes et +la scene change d'aspect a chaque nouveau detour. On saute ce qu'on +etait convenu d'appeler des rapides. Dans un autre bateau, ce n'eut +ete rien, mais le notre etait si drolement construit qu'on pouvait +s'imaginer le trajet dangereux; en effet, un poele de cuisine qui se +trouve au bord du vaisseau, est renverse et tombe dans le courant, a la +grande stupefaction du cuisinier qui etait a se faire une crepe d'autant +plus precieuse qu'il n'en avait pas mangee depuis plusieurs mois et +qu'il avait depense toute sa ration de lard de la journee pour la +faire cuire. Mais le courant emporte tout, excepte l'appetit et le +desappointement du cuisinier. Apres une longue journee de marche, l'on +jette l'ancre entre deux iles vers les dix heures du soir. Pendant la +nuit personne ne peut dormir; chacun fume de son mieux pour chasser les +maringouins devenus plus entreprenants et n'y reussit qu'a demi. + +Vendredi 10--Vers trois heures du matin, le bateau se mit en mouvement, +les maringouins nous font un dernier adieu et chacun essaie de dormir. +Vers les six heures un coup de canon nous reveille, Nous passions au +Fort a la Corne et M. Belanger nous saluait en faisant tonner l'unique +canon du Fort. Un second coup suit de pres le premier et tous a bord +repondent par des cris de joie. + +Apres cela, la journee fut ennuyeuse. On traversait un lac assez grand. +Bientot on ne put voir que le ciel et l'eau. Cela dura une heure. Le +soir on jette de nouveau l'ancre au fond d'une baie. Notre sommeil n'est +pas meilleur que la nuit precedente, ayant a supporter malgre nous la +compagnie peu plaisante de gens que nous n'avions nullement invites, les +maringouins!!! + +Samedi 11.--Partis de bonne heure nous continuons notre route a travers +des iles. La journee se passe a faire les preparatifs du debarquement +car on s'attend a descendre a terre dans le cours de la journee. Jamais +journee ne parut aussi longue! Enfin vers les trois heures le bateau +touche a terre, nous sommes rendus. Chacun eprouve un soulagement +interieur de se voir descendu de ce bateau que plusieurs commencaient +deja a considerer comme leur derniere demeure. Pendant onze longs jours +on n'avait quitte ce vaisseau que pour quelques instants de temps a +autre. On se met en rangs par compagnies, puis les hommes de fatigue +aident au debarquement. + +De lourds chariots atteles d'un seul cheval (qui suffit, a la charge, +car la voie est ferree) servent de transports. On les laisse prendre le +devant, puis l'on se met en marche. Une pluie fine commence a tomber et +refroidit l'ardeur de quelques-uns. Malgre tout on n'a que quatre +ou cinq milles a marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus +plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec un entrain joyeux. +On chante presque tout le long de la route. Arrives au pied des Grands +Rapides, chacun prend son bagage et l'on monte a bord d'une barge +appelee "_Riviere Rouge_." L'on trouva moyen de placer, tant a fond +de cale que sur le pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands. +Malgre qu'on presse les preparatifs, le retard du vapeur "_North West_" +nous force a attendre au lendemain pour partir. Pendant l'apres-midi, on +allume des feux le long de la rive et, une distribution de fleur ayant +ete faite, plusieurs en profitent pour se faire rotir des galettes. On +pouvait se procurer du beurre a 50c la livre et du sucre blanc a 25c. La +nuit venue chacun s'etend, du mieux qu'il peut au fond de la barge; ceux +qui avaient la bonne fortune de se trouver vers le milieu etaient les +mieux, les autres, que leur mauvaise etoile avait menes en avant dans la +coque, dorment debout, adosses aux cotes du batiment. + +Dimanche 12.--On se leve de mauvaise humeur, pour tous la nuit avait +ete mauvaise. Deux soldats s'etaient couches sur un amas de bois de +chauffage dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'etait plutot pour +essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de se reposer. Un peu +apres minuit, en se remuant, un bout de bois plus court que les autres +degringole et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait au pied +du lit. Ce dernier reveille en sursaut et croyant que tout le pont etait +defonce, crie comme un perdu. Cela cause un emoi general. Un second +morceau de bois culbutant d'un autre cote, ecrase les pieds d'un dormeur +un peu plus loin et ses cris de douleur mettent le comble au tumulte. +Chacun se reveille en sursaut et quelques-uns, mauvais juges de la +direction des souffrants, courent sur le pont, reveillant ceux qui +y dorment pour savoir quel malheur est arrive. Apres beaucoup +d'excitation, naturellement augmentee par l'obscurite de la nuit, on +s'expliqua la cause du trouble et, une demi-heure apres, tout etait +silencieux. Le matin, au reveil, il pleut a verse et le temps ne +contribue pas peu a augmenter le malaise general. Vers huit heures le +Revd Pere Provost nous dit une messe basse a fond de cale. Chacun prie +en silence, peu peuvent se mettre a genoux car il avait plu toute la +matinee et le plancher etait tout humide. L'avant-midi, les preparatifs +se poursuivent avec une ardeur nouvelle. Tous y mettent la main et se +construisent des especes de lits a trois etages dans le fond de cale de +maniere a accommoder 300 hommes sans trop d'encombrement. Le soir arriva +et nous etions encore a travailler. + +Lundi 13.--De bonne heure l'on se met en route. L'eau est calme et le +trajet s'annonce favorable. Petit a petit la terre disparait et se mele +avec le bleu azure du firmament ou elle ne parait bientot plus que comme +une bande grisatre. Quelques heures plus tard on ne voit plus rien que +le ciel et l'eau. Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie a la +mort au fond de cette barge ou la seule distraction possible est de +manger un hard-tack beurre et Sucre. + +[Illustration: SERGENT C. FAILLE.] + +Qui pourrait depeindre la vie de chacun de nous pendant ces deux +mortelles journees? Il faudrait d'abord bien connaitre l'embarcation ou +nous etions et son etrange ameublement. A l'exterieur rien n'attirait +l'attention d'une maniere speciale. Sa robe de peinture blanche n'etait +pas fraiche et etait parsemee d'accrocs nombreux sous lesquels on voyait +son corps humide. A l'avant on lisait _Red River_ peint en lettres +rouges. Sur le pont un assemblage des plus divers de barils de sucre, +de boites de hard-tacks, de sacs a fleur, etc., dans un desordre +indescriptible. Trois grandes ouvertures donnaient entree a la cale +ou s'etait refugiee la plus grande partie du bataillon; le pont etait +occupe, par ceux qui n'avaient pu trouver place dans la cale et par les +officiers qui avaient dresse une tente sur le devant. Ils etaient 22 +a bord, le capt. Ethier avait le commandement. Des echelles de +construction primitive menaient du pont a la cale. Au pied de la +premiere echelle un poele a fourneaux servait aux besoins culinaires des +compagnies. En penetrant a fond de cale, l'on pouvait se croire dans une +obscurite complete et n'eut-ce ete l'humidite on se serait cru dans les +regions infernales (car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit). +Cependant l'oeil s'habituait peu a peu aux tenebres et un spectacle +etrange s'offrait a la vue. De longues galeries a plusieurs etages +bordaient de chaque cote l'etroit couloir qui menait le _touriste_ a +l'avant ou a l'arriere du vaisseau. Jamais bazar persan ni foire St. +Cloud ne presenta a ses visiteurs spectacle plus burlesque. Tous les +types s'y rencontraient, il y avait une etrange agglomeration de +caracteres et de costumes. Dans un coin quatre ou cinq bons _zigues_ +jouent au _bluff_ et interrompent la partie par des jeux de mots +affreux; un peu plus loin, un solitaire ronfle sur sa couchette de +planches; ici, deux joueurs plus paisibles passent le temps a faire +la partie de dames, la deux amis fument la pipe avec une indifference +platonique en se communiquant leurs impressions de voyage: partout on +rencontre les caracteres les plus opposes, et, en certains endroits, les +gais eclats de rire et les chants de joie forment un contraste frappant +avec la tristesse melancolique de la mise en scene. Ajoutez a tous ces +elements disparates les figures enluminees et les bras noircis des +cuisiniers, et vous aurez quelqu'idee du tableau que presentait la vie +du 65e a bord de la barge "_Red River_." + +Mercredi 15.--Enfin nous entrons dans la Riviere Rouge. Nous passons +devant Victoria et, vers midi, nous arretons a West Selkirk. De grandes +tables ont ete disposees sous les arbres. + +L'on s'y rendit en rangs. Un sandwich au jambon accompagne de quatre ou +cinq gateaux de differentes formes nous attendait. Au bout de chaque +table un baril de _Lager beer_ etait a la disposition des plus alteres, +et tout le monde l'etait; aussi chacun fit-il honneur a tout. + +Pendant le repas, des circulaires imprimees, nous forent distribuees; +c'etait une lettre de bienvenue signee par le maire de Selkirk. A peine +avions-nous vide notre baril de biere que le Lieutenant des Georges fit +son apparition; il fut recu avec force hourras! et aux applaudissements +de tous. Apres diner l'on retourna aux bateaux. Apres une heure +d'attente, on nous mena de l'autre cote de la riviere a East Selkirk. + +Le transport du bagage se fit avec une promptitude inaccoutumee; chacun +y mettait la main, sachant que c'etait la derniere fois qu'on aurait +a s'occuper de ce detail. Quand tout fut debarque, on fit bouillir la +marmite et chacun but avec satisfaction un pot de the chaud. + +Apres le the on s'amusa de son mieux pour dissiper l'impatience de +l'attente. + +Enfin, vers huit heures, un train special arrive et est salue par mille +cris de joie. On ne prit pas grand temps a mettre le bagage a bord, et a +neuf heures nous etions en route. Tous etaient heureux a l'idee qu'ils +ne descendraient de ces chars que rendus a Montreal. On chanta jusque +vers les onze heures, puis chacun s'arrangea de son mieux pour dormir. + +Jeudi, 16.--Le matin, la pluie commence a tomber: On nous servit du cafe +chaud, du bon pain blanc, du homard en boite et pour dessert des peches +en boite. C'etait tout nouveau et ca sentait le Montreal. Vers midi, +l'on arreta a Ignace pour diner. Il y avait trois mois que nous n'avions +pas eu autre chose que des hard-tacks, du corn-beef ou du, boeuf sale. +Aussi chacun fait-il honneur au repas. Apres une heure de delai, le +train se remet en route et l'on se rend sans arret jusqu'a Port Arthur +ou l'on arrive vers les dix heures. + +La fanfare de la ville etait a la gare et joua a notre arrivee. Au-dela +de 4,000 personnes nous attendaient. On nous mena souper par compagnies, +aux differents hotels de la ville. Apres souper il y eut conge general +et plusieurs en profiterent largement. + +Vendredi, 17.--Il etait une heure du matin quand nous fumes prets a +partir dans de nouveaux chars, Vers huit heures du matin nous etions +rendus a Red Rock. Ici l'on separa le train en deux a cause du mauvais +etat de la nouvelle ligne qu'on allait avoir a parcourir. Malgre les +dangers de la route, le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des +plus gais. Longeant continuellement les rives du lac Superieur et en +suivant toutes les courbes, contournant les baies, partout le paysage +est magnifique. L'on passa a McKercher Harbour ou nous etions arretes en +montant, et ce fut avec plaisir qu'on se rappela nos souvenirs du mois +d'avril. Le soir, vers 8 heures, le train arreta. L'ingenieur n'osait +continuer pendant la nuit a cause du mauvais etat de la route, on passa +la nuit en cet endroit. + +Samedi, 18.--De bonne heure l'on se remet en marche. La journee fut des +plus ennuyeuses. De temps a autre seulement l'attention des soldats +etait attiree par quelqu'affreux precipice qu'on traversait sur un pont +de bois qui pliait sous le poids du char, ou par quelque tunnel qui +repetait avec force les gais refrains des soldats. L'on traversa +Jackfish Bay ou l'on avait passe un jour et une nuit au mois d'avril +dernier. Comme tout etait change! Comme tout paraissait plus gai! Cette +nuit-ci l'on coucha encore en route! + +Dimanche, 19.--Plus l'on approchait de Montreal, plus la gaiete +augmentait. Vers midi, l'on arriva a North Bay. Il faisait une chaleur +ecrasante. L'on se mit en rangs et l'on s'achemina vers le lac +Nipissing. Ici chacun recut ordre de se deshabiller et de se laver. +Pour plusieurs, l'ordre etait superflu, mais pour quelques-uns c'etait +necessaire. En quelques minutes, tout le bataillon etait a l'eau et +bientot tous se debattaient au milieu des cris les plus joyeux. Apres un +bain d'une demi heure, l'on se rhabilla et l'on retourna aux chars en +rangs. Un quart d'heure plus, tard nous etions encore en route, mais +cette fois-ci, tous ensemble dans le meme train. Vers huit heures du +soir l'on descendit a Mattawa. Ici encore, une foule nombreuse nous +attendait. Apres un bon reveillon, l'on remonte a bord des chars et, +vers onze heures, nous continuons notre route. + +Lundi, 20.--La nuit se passa en amusements. On s'attendait a arriver a +Montreal dans le cours de l'avant-midi, c'etait assez pour empecher +de dormir meme les plus indifferents. Vers deux heures l'on passa a +Pembrooke. + +Une grande foule nous salua au passage. Ceux qui furent assez chanceux +de descendre des chars etaient traites comme des enfants gates meme +par les jeunes filles qui n'osaient resister a des vainqueurs si bien +eleves. Un peu plus tard nous passions Carleton Place et, vers les six +heures, nous etions a Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions les mains +des quelques Montrealais qui etaient venus a notre rencontre! Cette +derniere partie de la route parut la plus longue. + +Enfin, l'on passe Ste-Scholastique, St. Augustin, St. Martin et arrivons +a Ste. Rose. Ici une veritable ovation fut faite au Col. Ouimet. + +Cependant on ne pouvait attendre longtemps. Bientot nous arrivons au +Mile-End, puis a Hochelaga. De cette derniere place a Montreal ce fut le +commencement de l'ovation. Enfin le train arrete. Une foule compacte se +tient aux alentours de la gare. Nous serrons avec bonheur la main a plus +d'un ami. Apres quelque difficulte nous nous mettons en rangs, et la +marche commence. Ce que, nous ressentions en voyant ces figures joyeuses +qui nous saluaient de milliers de cris de joie et de bienvenue, en +passant a travers ces masses de concitoyens, est impossible a decrire. + +Tous ont du le sentir comme moi, mais je ne crois pas qu'un seul puisse +le depeindre. Enfin nous arrivons a l'eglise Notre-Dame. Chacun est emu +au plus profond du coeur et sent des larmes de reconnaissance lui monter +aux yeux. Notre compagnie marcha en avant jusqu'aupres de la chaire. +Tout a coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingue une +figure de femme. En un instant je la considerai de la tete aux pieds. +Elle avait les yeux remplis de larmes et etait montee sur un banc pour +voir. En m'apercevant, elle se prit a trembler de tous ses membres et +tomba a genoux. Je me jetai a son cou et je ne sais trop si je ne fus +pas oblige d'essuyer une larme en sentant ses levres froides sur mon +front brulant. C'etait ma mere. Elle etait bien changee. Quelques meches +grises se melaient a ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la +premiere fois je vis quelques rides sillonner sa figure. Je ne sais trop +ce qui se passa en moi alors; mais a genoux tous deux, nous remerciames +Dieu de notre reunion, ayant deja oublie les dangers de la route et les +ennuis de l'absence. + +Apres le _Te Deum_, nous allames a la Salle d'Exercice, puis au marche +Bonsecours ou nous fumes congedies. La campagne etait finie. + +FIN DE LA DERNIERE PARTIE. + + + +NOTES + +L'auteur a cru devoir ajouter a la fin de cet ouvrage quelques notes +qui, croit-il, interesseront le lecteur. S'il y a mele quelques +souvenirs personnels, le lecteur voudra bien ne pas y voir aucun orgueil +de sa part, maie croire qu'il ne l'a fait que pour completer le recit +historique de la campagne. + +AVANT LE DEPART. + +On venait de recevoir a Montreal la nouvelle que Riel avait de nouveau +souleve les metis du Nord-Ouest et plusieurs tribus indiennes, et +l'excitation publique en vint a son comble le 28 mars, quand le 65eme +recut l'ordre de se tenir pret a partir dans l'espace de 48 heures. La +depeche qui transmettait cet ordre avait ete adressee au Col. Harwood, +mais ce dernier etant en ce moment absent de la ville, ce ne fut que +tard dans la nuit que le Lieut.-Col. Hughes reussit a pouvoir s'en +emparer et en apprendre le contenu. Malgre l'heure avancee, une reunion +des officiers du bataillon fut immediatement convoquee et les mesures +necessaires pour executer l'ordre du ministre de la milice prises le +jour meme. + +En depit des vaines bravades des bataillons de nationalite differente +qui se trouvaient a Montreal, le nombre des recrues augmentait de jour +en jour et, le 1er avril, le bataillon etait pret a partir, avec un +contingent de 325 hommes. + +Depuis plusieurs jours je me rendais tous les matins et tous les midis a +la salle du marche Bonsecours ou les soldats faisaient l'exercice. Des +la premiere journee, un sentiment, que je ne pus d'abord m'expliquer a +moi-meme, s'empara de moi et je me surprenais souvent le soir dans ma +tranquille demeure a penser avec envie aux grandes plaines de l'Ouest +que je me figurais empestees de hordes ennemies. Chaque jour ce desir +d'aller au Nord-Ouest augmentait. Je voyais mille obstacles sur ma +route, d'abord la cruelle separation qu'il faudrait faire subir a ma +vieille mere qui n'avait d'autre consolation que moi, puis ma carriere +professionnelle peut-etre brisee par un trop long sejour sur le terrain +des hostilites, et beaucoup d'autres dont je ne me rappelle pas beaucoup +aujourd'hui mais qui alors me paraissaient insurmontables. + +En depit de tous ces obstacles et peut-etre meme a cause d'eux, +mercredi, le 1er avril, comme on m'annoncait que le bataillon devait +partir avant 24 heures, je pris mon parti tout a coup et, sans plus +hesiter, entrai dans la chambre de recrutement et demandai qu'on +m'enrolat. On accueillit ma demande et a 10 heures a.m. j'etais enrole +membre de la compagnie No. 1. Je me fis immediatement donner une tunique +et tout l'accoutrement qu'il me fallait. Il me semblait ne pouvoir etre +soldat sans cela. + +L'apres-midi se passa a la salle du marche, chaque compagnie faisant +l'exercice militaire sous les ordres de l'instructeur Labranche. + +Enfin le soir arriva. L'emotion qui s'empara de moi en arrivant a la +maison peut etre mieux imaginee que decrite. Ma bonne mere qui avait +tant souffert lors de notre premiere separation, qu'allait-elle dire en +apprenant que son fils venait de s'enroler comme soldat? + +Je cachai de mon mieux mon uniforme sons mon pardessus et mettant mon +kepi sous mon bras, je remis mon casque d'hiver sur ma tete. Enfin +j'entrai et appris a ma mere la verite. + +Quelques heures plus tard, j'allai faire mes adieux M. le cure et a mes +autres amis. + +J'allai a confesse et vers les neuf heures revins a la maison. Ma mere +secha bientot ses larmes, et l'on proceda aux preparatifs de mon depart. +Que la nuit me parut longue! Je ne pus fermer l'oeil, car j'entendais de +ma chambre les sanglots de ma pauvre mere! Que de fois l'idee me vint +de me lever et d'aller la consoler: mais aussitot je pensais que mieux +valait faire semblant de ne pas m'en apercevoir; puisqu'elle s'etait +retenue devant moi, pour pleurer seule maintenant, c'est qu'elle voulait +me cacher sa douleur. Je m'assoupis en priant Dieu pour elle. + +Des 6.30 heures, le lendemain, j'etais debout. Ma mere vint a l'eglise +avec moi. Nous communiames tous les deux. Oh! comme j'aurais mele mes +larmes aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais la foule +etait la qui nous regardait. + +La messe terminee, ma mere et moi retournames & la maison. Le dejeuner +ne fut pas bien gai. Ma mere ne mangea rien du tout et sa douleur +me rendit triste. Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-pere +paraissait plus emu qu'il ne l'aurait voulu, et pleura quand je +l'embrassai et ma mere ne voulut pas me laisser partir seul mais vint me +reconduire jusqu'a la gare. + +Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations qu'elle crut +necessaires et quand elle eut fini, nous marchames en silence. Sans +doute, nos idees etaient les memes, tous deux nous souffrions de la +meme douleur et cependant chacun semblait preferer savourer sa peine en +silence. Plusieurs minutes s'ecoulerent ainsi, puis le sifflet aigu du +train qui approchait nous ramena a la cruelle realite. Je me levai et +allai les larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle, pauvre +femme! elle sanglotait! Je m'arrachai de ses bras en lui murmurant a +l'oreille: courage et espoir!... Le train arriva a Montreal vers +7.30 heures; a 8.15 heures j'etais au marche. L'avant-midi s'ecoula +lentement. Chaque compagnie allait une a une chercher sa tenue de +campagne. On distribua des bas, des bottes, des _knapsacks_, havresacs, +chaudieres a manger, couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le +diner au Richelieu. Apres diner, le trousseau de chacun fut complete, +puis le bataillon sortit parader dans les rues. Partout la foule nous +acclama! on ne pensait plus a la famille que l'on quittait, aux amis de +qui l'on s'eloignait, on ne voyait plus devant nous que la patrie qui +nous appelait a sa defense tandis que ses enfants nous encourageaient +par leurs cris et leurs acclamations. + +Apres la parade, on retourna aux casernes pour la derniere fois, puis +l'on se dirigea vers la gare du G. P.E. + + + +LE RETOUR A MONTREAL. + +L'auteur ne croit pas pouvoir mieux raconter le recit du retour du 65eme +a Montreal que de reproduire ce que contenait un des premiers journaux +francais de cette ville, le lendemain de l'arrivee du bataillon: + +Grande journee que celle d'hier. Rarement, peut-etre jamais encore, +excepte lors de la visite du prince de Galles, Montreal n'a vu pareil +enthousiasme. La ville etait en ebullition, les affaires etant +suspendues, lo port vide, les chars urbains arretes, les commis partis +des magasins; les ouvriers avaient deserte l'atelier, les typographes +ont suivi le mouvement, les rues regorgeaient de monde, les drapeaux +flottaient sur tous les edifices, les maisons etaient pavoisees, la joie +partout, les poitrines se gonflaient et poussaient a chaque instant un +formidable: VIVE LE 65EME! qui se repetait cent fois, mille fois, sur +tout le parcours des braves volontaires. + +Mais il faut essayer de mettre un peu d'ordre dans notre compte-rendu. + +Le voyage, bien que long et penible, a eu quelques bons moments. Sur +la route, quand le train triomphal s'arretait, on voyait arriver des +deputations qui, venaient saluer les braves qui viennent enfin gouter au +foyer de leur famille, un repos bien gagne. + +A MATTAWA. + +C'est ainsi qu'a Mattawa, les citoyens de Sudbury leur ont presente +l'adresse suivante: + +Au lieutenant-colonel J. A. Ouimet, aux officiers et sous-officiers du +65eme bataillon. + +Messieurs, + +A l'occasion de votre retour du Nord-Ouest, permettez a vos amis de +Sudbury de vous feliciter de l'heureux apaisement des troubles, qui vous +permet de rentrer dans vos foyers, d'aller vous reposer au milieu de vos +familles, des fatigues de toutes sortes que vous avez endurees pendant +cette campagne lointaine, a laquelle vous avez pris une si glorieuse +part. + +Croyez, messieurs, que nous vous avons suivis, par la pensee, dans +les marches que vous avez faites dans les prairies, par des chemins +impraticables, dans les perils incessants qui vous environnaient de tous +cotes, dans vos engagements avec l'ennemi, que vous avez su combattre et +vaincre, nous vous avons suivis dans toutes ces circonstances avec le +plus grand interet. + +Nous avons constate avec une joie indicible, qu'au plus fort du danger, +vous avez noblement rempli votre devoir, que les balles meurtrieres des +Indiens n'ont point fait flechir votre courage un seul instant. + +Nous desirerions beaucoup assister a, la grande demonstration que vos +amis de Montreal preparent pour votre arrivee, ce sera simplement +splendide, comme il s'en est rarement vu; mais s'il nous est impossible +d'y assister, du moins, nous pouvons nous joindre a eux pour vous dire +de tout notre coeur. Honneur! a vous tous, messieurs, du 65eme. + +Le Canada est content de vous! il a le droit d'etre fier de posseder de +tels soldats pour le defendre en tous temps et a quelque place que ce +soit! + +Honneur! encore a vos chers camarades blesses! Ah! puissiez-vous vivre +assez longtemps pour montrer a vos enfants et petits enfants les +cicatrices des blessures que vous avez recues au service de votre pays, +et enflammer leur jeune coeur du feu de votre amour, patriotique! + +Stephen Fournier, J. H. Dickson, Thomas Morton, F. A. Ouellet, Frs. +Thompson, Jos. Anctil, J. L. Michaud, J. B. Francoeur, A. Simard, A. +Lemieux. + +Le colonel Ouimet remercie ces excellents amis en quelques mots. Les +instants sont precieux. On doit arriver a Montreal a, heure fixe, la +cloche sonne, le train part. Adieu! Hourra! Hourra! + +A OTTAWA. + +L'heure matinale de l'arrivee du 65eme--il etait cinq heures et demie--a +empeche une demonstration populaire; cependant, le maire, les echevins, +les membres du parlement, des employes du gouvernement et nombre de +militaires se sont rendus a la gare, ou Son Honneur le maire McDougall a +souhaite la bienvenue au 65eme en ces termes: + +Aux officiers, sous-officiers et aux volontaires du 65eme Bataillon, +soldats de l'annee du Canada. + +Au nom des citoyens du Canada je vous offre la bienvenue la plus +cordiale et la plus chaleureuse a votre retour de la campagne du +Nord-Ouest. + +Les citoyens d'Ottawa, avec le peuple du Canada, en general, ont vu +avec admiration et orgueil la maniere noble et l'elan avec lequel les +volontaires du Canada ont repondu a l'appel de leur pays de prendre les +armes. L'histoire peut montrer quelque chose d'analogue, mais les pages +de l'histoire ne montrent pas d'exemple d'un patriotisme plus grand. + +Les membres du 65eme bataillon ont droit de se feliciter qu'en temps de +service actif ils ont acquis pour leur pays un prestige qui lui donne +une place honorable parmi les peuples qui ont compte sur eux-memes et +leur heroisme pour la defense de leurs droits. + +Je vous fait maintenant mes adieux et vous souhaite un heureux retour +dans vos familles. J'espere que de sitot vous ne serez pas appeles a +marcher dans les sentiers de la guerre. + +Ottawa, juillet 20, 1885. + +MM. P. LETT, Greffier de la cite. + +F. McDougall, Maire. + +La musique du 65eme, qui est allee au devant du bataillon, est la et +jette au vent ses joyeux accords. + +Mais le morceau ne peut finir, on se reconnait, on s'appelle, on se +serre la main, on demande des nouvelles de la-bas. Les musiciens montent +dans le train et on se prepare a continuer la route. + +C'est la derniere grande etape; le sifflet de la locomotive se fait +entendre. + +Trois hourrahs, suivis de trois et six autres, acclamerent encore nos +braves jeunes gens. + +Enfin, ils vont arriver; ils vont revoir les parental, la bonne mere, +les soeurs, les freres, les amis qui les attendent. + +A SAINT-MARTIN. + +A peine le train entre-t-il en gare que plusieurs citoyens, de Montreal, +parmi lesquels nous avons remarque M, Arthur Dansereau, l'honorable E. +Thibaudeau, M. C. A. Corneiller, l'echevin Mount et autres, montent +dans le train et viennent serrer la main aux officiers et aux amis du +bataillon. + +L'honorable E. Thibaudeau et M. A. Dansereau presentent au colonel +Ouimet un magnifique bouquet de roses et de lys. + +Le maire de Saint-Martin s'avance a son tour et lit cette adresse au +colonel: + +Presentee au 65eme bataillon a son passage a la Jonction de +Saint-Martin, au retour de son expedition au Nord-Ouest. + +Vaillant colonel et braves soldats, + +Si jamais, nous, citoyens de Saint-Martin, avons ete fiers et joyeux +de recevoir des amis c'est bien aujourd'hui. Aussi, est-ce de toute +l'effusion de nos coeurs que nous vous disons: soyez les bienvenus; +soyez les bienvenus, parce que a l'aide de votre bravoure, de votre +courage, et surtout de votre sagesse que vous avez deploye dans +cette expedition, vous nous avez convaincus que notre pays et notre +nationalite continueront de se fortifier et de se developper comme +par le passe. Vous nous avez convaincus que vous etiez les vaillants +descendants de Salaberry, et des heros des Plaines d'Abraham et de +Carillon. + +Vaillant colonel et braves soldats, pendant que vous etiez la-bas +exposes aux miseres des camps et a des dangers imminents, nous etions +dans l'anxiete et nous anticipions les evenements tant nous avions a +coeur votre retour au milieu de nous. Enfin, vous voila revenus sains +et saufs pour le plus grand nombre, ne laissant que quelques pertes +precieuses a deplorer. Et ce qui, nous fait plaisir c'est que le +bataillon, emporte avec lui les sympathies et l'estime de ceux que, +la-bas, vous avez contribue a faire rentrer dans le devoir. + +Et voua, vaillant colonel en particulier, votre esprit de justice noua a +concilie l'estime des habitants du Nord-Ouest en adoptant des procedes +que tout homme juste doit approuver. Nous avons admire votre conduite +quand vous avez etabli a Edmonton une garde composee de Metis. + +Comme vous nous pensons que ces hommes peuvent remplir dans leur pays +des charges, tout aussi bien que tout etranger qui nous arrive de +l'autre cote de l'ocean. Peut-etre que si ces procedes avaient ete +suivis plus tot par d'autres fonctionnaires publics, nous n'aurions pas +aujourd'hui tant de desastres a deplorer. + +Dans les temps difficiles que nous traversons nous sommes heureux de +rencontrer des hommes forts et courageux pour sauver la barque fragile +de notre nationalite. Ainsi recevez donc nos eloges les plus sinceres, +ils partent de coeurs vraiment genereux. Ce que nous, citoyens de +Saint-Martin, vous disons, tout le pays vous le dit. Vous avez merite +beaucoup de la patrie et nous ne cesserons de vous feliciter. + +LES CITOYENS DE SAINT-MARTIN. + +On passa le pont, on entrevoit au loin les contours de la montagne, +a gauche le joli village du Sault; a droite les cloches de l'eglise +Saint-Laurent, on reconnait les maisons, les champs, etc. + +La locomotive file toujours. + +De temps a autre, un hourra se fait entendre, c'est un brave homme, une +bonne femme, un enfant, qui, le chapeau ou le mouchoir a la main, nous +envoie la bienvenue. + +On passa Hochelaga, on est a Montreal, on approche du but. Les vivats, +les cris de joie, les acclamations deviennent plus nourris, on voit des +groupes aux fenetres, sur les portes, sur la rive, cela prend du corps, +les groupes deviennent foule et nos braves soldats penches aux fenetres +des wagons, etonnes, emus de ces manifestations se regardent et se +demandent ce qui les attend encore. + +En passant pres du parc Mount, des acclamations enthousiastes saluent +le train au passage, maintenant chaque eminence, chaque fenetre est +occupee. + +La musique du 65eme entonne la marche triomphale composee specialement +pour cette occasion. + +Au loin un murmure qui se change bientot en grondement se fait entendre +et quand enfin on depasse le signal qui se trouve pres du fleuve et que +le train entre en gare, c'est une explosion, un eclat de tonnerre qui se +fait entendre. + +A MONTREAL + +Il est dix heures precises. + +Vingt mille voix jettent un cri formidable: + +--Hourra! Hourra! + +--Vive le 65eme! + +Le canon tonne, au loin les cris redoublent, augmentent et se succedent +pour se decupler encore. + +Le train s'arrete, la foule serree; comprimee, ecrasee se rue en avant +et escalade les chars. + +Les mouchoirs s'agitent, toutes les tetes se decouvrent. + +--Salut aux braves! + +Un detachement de trente hommes de police est impuissant a reprimer le +mouvement. + +De l'ordre? Ah, bien oui, on s'occupe bien de cela, on veut les voir, +les toucher, leur serrer la main. + +Les braves colonels des bataillons de Montreal sont entraines, pousses, +bouscules. + +"Tant pis! excusez mon colonel!" on donne un coup d'epaule, il faut +avancer quand meme. + +Le maire Beaugrand, toutes decorations dehors, le collier au cou, essaie +de se frayer un passage et parvient enfin jusqu'au colonel Ouimet, qui +serre de tous cotes et escorte des majors Hughes et Dugas, ne peut +avancer ni reculer. + +Le maire leur serre la main, leur souhaite la bienvenue et va pour +parler quand le capitaine Des Rivieres qui est arrive lui aussi jusque +la, Dieu sait par quel miracle, se jette dans les bras du colonel et du +major et leur etreint les mains a les briser. + +Chaque officier qui descend est tire par les bras, par les epaules, par +les pans de son dolman. + +"Bonjour, salut, comment ca va; bravo, hourra vive le 65eme!" + +On ne s'entend plus, on ne se voit plus; tout le monde parle, chante, +crie. C'est splendide! + +Les poussees continuent, les soldats ne peuvent sortir des chars, on les +tire par les bras, on voudrait les faire sortir par les fenetres. + +Et les crie recommencent et les acclamations deviennent de plus en plus +vigoureuses. + +Pendant que le maire, les echevins, les colonels et les officiers +viennent serrer la main a leurs collegues, on a fait un peu de place sur +les quais de debarquement, les wagons se vident, voila les soldats! + +Bronzes, noirs, fatigues, deguenilles, la figure abimee, les yeux +rouges, les cheveux negliges, la barbe inculte, pantalons dechires, +tuniques en lambeaux, coiffes qui d'un chapeau, qui d'une casquette, les +chaussures rapiecees, gibernes cousues avec des ficelles................ +.........natures magnifiques, en un mot de beaux soldats aux traits +males, durs, energiques, vigoureux. + +Voila les soldats du 65eme apres une campagne de, trois mois et demi, +apres avoir marche dans la neige, dans la boue, dans l'eau, dans le +sable, dans la poussiere, sous la pluie, la neige et le soleil! + +Voila nos braves volontaires apres avoir fait des marches forcees de +trente, trente-cinq et trente-huit milles en une journee! + +Voila nos amis apres avoir souffert du froid, de la faim et de la +chaleur. + +Voila nos Canadiens-Francais apres avoir vu le feu, tels qu'ils etaient +avant le soir de la bataille et qu'on croit voir noirs de poudre et de +poussiere. + +Chapeau bas! Salut aux braves! + +LES ANCIENS MEMBRES DU 65e BATAILLON. + +Le capitaine DesRivieres haussant la voix autant qu'il le peut pour se +faire entendre au-dessus des grondements de la foule, lit enfin les +lignes qui suivent: + +Au lieutenant-colonel J. A, Ouimet, commandant le 65e bataillon, C. M. +R., aux officiers et soldats du 65e bataillon, C. M. R. + +Messieurs, + +Les soussigne, anciens officiers, sons-officiers et soldats du 65e +bataillon, C. M. R., mus par un sentiment de joie de vous voir revenir +dans vos foyers, apres une campagne rude et penible, viennent vous +souhaiter la bienvenue, et vous exprimer en meme temps leur admiration +pour le courage, l'energie et les qualites essentiellement militaires +dont vous avez donne tant de preuves dans la guerre du Nord-Ouest. + +Tous avez merite la reconnaissance du pays entier, en contribuant dans +une large part & faire respecter la loi et a retablir l'ordre trouble. + +Mous n'ignorons pas que ce n'a ete qu'au prix de grands sacrifices +personnels, de privations de toutes sortes, de marches longues et +penibles, et meme au pris de votre sang que vous avez assure la +tranquillite du pays. + +Vous avez montre sur le champ de bataille le sang-froid, la valeur qui +distinguent de vieux soldats aguerris. + +Vous etes bien les descendants des heros de la Monongahela, de Carillon +et de Chateaugay! + +Les annales conserveront le souvenir des travaux accomplis et des succes +remportes par le 65e bataillon Carabiniers Mont-Royaux. + +Vous avez attache un tel prestige au bataillon que l'honneur d'y +appartenir rejaillit sur ceux qui y ont appartenu, et nous, vos amis, +vos anciens compagnons d'armes, pouvons dire avec orgueil: "Nous avons +ete au 65eme." + +Vous avez fait honneur a votre race! vous etes les bienvenus. + +Puissiez-vous trouver dans le sein de vos familles le repos que vous +avez si bien merite. Salut, honneur, reconnaissance au 65eme. + +Montreal, juillet, 1885. + +(Signatures) + +E. DesRivieres, Armand Beaudry, L. E. N. Pratte, Horace Pepin, A. +Renaud, P. J. Bedard, A. Bryer, L. N. Pare, A. Simard, E. Globensky, G. +Faille, J. H. Salameau, A. Lussier, Joseph Pelletier, H. Viger, E. D. +Collerette, J. A. Dorval, C. A. Bourgeois, M.E. Dymbumer, Henri Morin, +Flavien J, Granger, J. Arthur Tessier, Albert Beliveau, A. Sumbler, +Adolphe Grenier, Napoleon Leduc, Pierre E. Drouin. George N. Watie, G. +L. A. Beaudet, J. B. Emond; E. G. Phaneuf, Frs Corbeille, C. A. +Giroux, G. S. Malepart, Philippe Gareau, Romeo LaFontaine, J. Edouard +LaFontaine, Wilfrid Lortie, Ephrem Chalifoux, Auguste Lavoie, Napoleon +Lefebvre, Aime Grothe, Ernest Neveu, J. A. Daze, Arthur Nay, Philippe +LeBel, D. Payette, Pierre Villeneuve, Camille Nourrie, J. E. Marois, +Joseph Pelletier, Joseph Pouliot, Charles Boy, Elie Duchesne, Adolphe +Lecault, Charles Brunelle, Joseph Lagace, Alexis Gauthier, Seraphin +Laroche, Eug. Beaudry, J. A. Boudrias, J. W. Bacon, Emile A. Lorimier, +Edmond Daller, E. Trestler, N. Millette, E. Dansereau, D. Maypenholder, +Louis Houle, Alfred Bertrand, Georges Cadieux, Georges Giroux, +Jean-Baptiste Dubois, Omer Fontaine, Napoleon Leclerc, Leon Gagnon, +Louis Gauthier, Charles Deslauriers, Charles Berger, Alfred Bernier, +Frederic Guillette, O. Boyer, J. N. A. Beaudry, P. A. Beaudry, Charles +Blanchard, Ernest Gadbois, Gustave A. Leblanc Alfred Labbe, George +Lesage, Adolphe Lefebvre, O. Corriveau, A. N. Brodeur, J. B. L. +Precourt, Albert Leduc, Edouard Villeneuve, J. E. A. Dubord, Alex Scott, +P. A. Boivin, Joseph Hurtubise, Arthur Quevillon, Chs Alex Merrill, +Israel Marion, Moise Raymond, A. B. Brault, J. Z. Resther, E, N. +Lanthier, Arthur Labelle, J. Bte. Metivier, W. Maynard, Horace +Normandin, E. Hebert, J. R. Saint-Michel, J. E, Decelles, Aug. S. +Mackay, J. B. Labelle, H. A. Cholette, L. P. Trudel, J. C. Moquin, J. +C. Dupuis I. J. R. Hubert, Adolphe Lupien, R. Resther, Joseph Ross, +Napoleon Melancon, Alfred Desnoyers, C. E. Stanton. + +Tous les veterans du 65e, portant le _helmet_ blanc et le ruban a +la boutonniere, sont ranges en bataille sur le quai, capitaines, +lieutenants, sergents et caporaux a leur rang, comme au temps ou ils +portaient l'uniforme. + +Ces veterans avec leur teint frais et rose et leurs joues pleines +semblent des jeunes gens a cote des volontaires qui reviennent du +Nord-Ouest. + +Le colonel Ouimet repond brievement et conseille aux veterans de former +un double bataillon, comme cela se fait a Toronto pour les Queen's Own. + +"J'accepte vos compliments, mes amis, dit-il, en ma qualite de colonel +du 65e. Les eloges que vous adressez a mes soldats sont merites, et il +suffit, pour s'en convaincre, de lire les rapports du general Strange." + +Ces paroles sont recues par des hourras et des "vive le 65e!" + +LE DEFILE + +Les commandements se font entendre et enfin on se met en marche, les +veterans en avant, la musique du 65e, le colonel Ouimet escorte des +officiers delegues de tous les autres regiments, et enfin le bataillon. + +En haut de la rue des Casernes, attend la tete de la colonne qui se +compose ainsi: + +Une section d'artillerie, deux pieces de canon, trente hommes et quatre +officiers, le 85eme bataillon, les officiers et sergents du Prince +of Wales, un detachement du 6eme Fusiliers, un detachement des Royal +Scotts, les veterans du 65e, les membres fondateurs du bataillon, +la musique de la Cite, les officiers de la brigade militaire et le +bataillon. + +Le passage etait litteralement bloque, l'enthousiasme ne se ralentissait +pas et les bravos etaient ininterrompus: "Il y avait peut-etre un plus +grand deploiement de richesse a Paris, lors du retour des soldats de +Crimee," nous disait un Francais, "mais certainement que la reception +n'etait pas plus cordiale, ni l'enthousiasme plus grand." + +Lemay et Lafreniere, les deux blesses, avaient pris place dans une +superbe voiture. Inutile de dire qu'ils ont ete l'objet d'une ovation. +Les dames leur lancerent tellement de bouquets, que la voiture en +etaient remplie. + +L'aumonier du bataillon, l'excellent Pere Prevost, toujours fidele au +poste, accompagnait les bons enfants. + +Ce digne pretre pleurait de joie en voyant l'accueil fait a ses jeunes +amis et en remerciait Dieu tout bas. + +L'entree triomphale dans la cite de Montreal commenca et on parcourut la +rue Notre-Dame jusqu'a l'Hotel-de-Ville. + +Partout des banderoles et des drapeaux tricolores decoraient les +maisons. + +A L'HOTEL DE VILLE + +A l'Hotel-de-Ville, le maire demanda au colonel du bataillon de vouloir +bien arreter un instant et monta au haut du perron. Pres de lui vinrent +se ranger en haie les officiers superieurs, les capitaines et les +lieutenants du bataillon. + +La foule etait enorme et une epingle n'aurait pu tomber a terre. + +Quand le silence se fut un peu retabli, le maire lut l'adresse suivante: + +Col. Ouimet, officiers, sous-officiers et soldats du 65e bataillon. + +Montreal par ma voix vous acclame et vous souhaite la plus cordiale et +la plus chaleureuse des bienvenues. + +Montreal vous remercie pour vos sacrifices et pour votre ardent +patriotisme! + +Vous avez repondu a l'appel de la patrie au moment du danger, et nous +vous avons suivis des yeux dans votre courte mais glorieuse carriere +militaire. + +Vous vous etes conduits la-bas comme des hommes de coeur et comme de +vieux soldats. C'est votre general qui se plait a le constater et je +suis heureux de pouvoir vous le dire au nom de tous les citoyens de +Montreal, sans distinction d'origine ou de croyance. + +Soyez les bienvenus dans cette ville que vous aimez tant et qui, +aujourd'hui, est si fiere de vous! + +Soyez les bienvenus dans vos familles qui ont pleure votre depart et qui +se rejouissent de votre retour. + +Soyez les bienvenus parmi vos amis et parmi vos camarades de tous les +jours. + +Au nom du conseil municipal, je vous offre officiellement les +remerciements de la ville de Montreal et je suis certain de me faire +l'echo de tous mes concitoyens, lorsque je declare que le 65e bataillon +a bien merite de la patrie. + +Merci, colonel, merci, MM. les officiers! merci braves soldats qui etes +alles offrir vos vies sur l'autel du patriotisme et du devoir. + +Tous avez recu le bapteme de sang sans broncher et vos glorieux blesses +sont la pour prouver au monde que vous etes les dignes fils des premiers +colons du Canada. + +Le brave Valiquette a perdu la vie dans l'accomplissement d'un devoir +sacre. + +--Honneur a sa memoire! + +Maintenant, mes amis, je comprends le legitime desir que vous avez +d'aller embrasser vos familles en passant par l'eglise ou vous allez +remercier Dieu de vous avoir proteges tout specialement. + +Encore une fois, merci! Encore une fois, soyez les bienvenus parmi nous! + +Permettez-moi, colonel. Ouimet, de vous presser la main, comme tous les +citoyens de Montreal voudraient pouvoir la presser, en ce moment, a tous +les hommes de votre bataillon! + +*** + +Madame Beaugrand presente au colonel Ouimet un magnifique bouquet avec +attaches tricolores. Des bouquets sont aussi presentes aux majors Hughes +et Dugas, ainsi qu'aux officiers. + +Puis on continue la marche; toujours la meme foule, toujours le +meme enthousiasme, et toujours les memes acclamations. Partout des +banderoles, des drapeaux, des festons, des saluts et des armes, et +a maints endroits des larmes de joie, d'orgueil et de triomphe. Nos +concitoyens anglais ont fait beaucoup pour ajouter a l'eclat de la +reception de nos troupes. Les bureaux du Pacifique, la Banque de +Montreal, le Bureau des Postes, le Saint Lawrence Hall, les Compagnies +d'Assurance, les banques, le Mechanics' Hall, la rue McGill, toute +belle, la partie de la rue Notre-Dame entre la rue McGill et la +paroisse, ravissante; il faudrait tout un volume pour decrire toutes ces +belles choses et pour dire avec quelle bonne volonte, avec quel coeur on +a fait tout ca. + +L'ENTREE A L'EGLISE. + +Le 85ieme, la garde d'honneur, entra d'abord, precede de son corps de +musique, penetra par l'allee du centre et defila par une allee laterale; +ensuite entra la musique de la Cite suivie des fondateurs du 65ieme +bataillon, puis les heros de la fete. + +Messieurs de Saint-Sulpice, ayant a leur tete le devoue, patriotique +et bon cure Sentenne, avaient fait tout pour recevoir les braves a +Notre-Dame. Partout des drapeaux, des inscriptions et des festons et +surtout une foule considerable qui remerciait Dieu du retour si heureux +de nos troupes. + +Le 65eme arrive, tel qu'il est, sale, dechire, mal coiffe, noir, mais +l'oeil vif et la jambe alerte, il suit sa musique, le sourire aux levres +et vient prendre la place qu'on lui avait designee. + +On entonne _Magnificat_; vingt mille voix se melent au choeur et tous +dans un meme elan religieux et patriotique, chantent a Marie son +principal cantique de louanges. + +SERMON. + +Apres le chant, M. l'abbe Emard monte en chaire et prononce l'eloquente +allocution que nous ne pouvons ici que resumer: + +L'orateur rappelle, en des termes eloquents, le beau fait d'armes +accompli lors des luttes de nos peres par Dollard Desormeaux et ses +compagnons, partis eux aussi de l'eglise Notre-Dame, ou nous revient +aujourd'hui le 65e bataillon, Dollard et ses compagnons sont tombes sous +les fleches de l'ennemi; vous, vous nous revenez charges des trophees de +la victoire. + +Nous admirons l'idee qui vous conduit aujourd'hui au pied des autels +pour entonner un chant d'action de graces; car vous prouvez que vous +avez combattu non seulement en patriotes, mais en chretiens; vous avez +invoque le Dieu des combats, et vous venez le remercier. + +La Religion et la Patrie sont fieres de leurs enfants et defenseurs. +Vous avez porte fierement le drapeau de votre foi. Vous vous etes +montres dignes de votre devise: "_Nunquam retrorsum_" La Patrie vous +remercie des sacrifices que vous vous etes imposes pour sa defense. + +Ah! quels sacrifices! Vous avez abandonne vos situations, vous vous etes +arraches des bras de vos meres, de vos familles et de vos enfants, et +vous avez vole a l'ennemi. + +Vous avez donne a l'Europe un exemple de votre valeur militaire, vous +vous etes montres dignes de vos ancetres. + +Nous avons contemple votre courage, quand a sonne l'heure du depart; +vous n'avez pas decu nos esperances. + +Nous avons appris avec orgueil votre conduite valeureuse. Soldats, vous +etes des braves! Nous sommes fiers de vous; soyez-le, comme nous le +sommes. + +Pendant cette brillante campagne, il s'est eleve une note discordante, +mais votre noble conduite, vos exploits ont su faire taire la voix de +l'envie et du fanatisme. Vous qui n'aviez vu que le cote brillant de +l'art militaire, vous avez vu la mort en face, et vous l'avez envisagee +l'ame calme, le coeur ferme et l'oeil serein Honneur a vous! + +Vous avez pris sur vos epaulea la croix veritable et vous etes alles +la transporter au champ des martyrs Fafard et Marchand. Soyez fiers de +votre campagne mais restez toujours dignes; apres avoir remporte les +triomphes de la terre, soyez dignes de la couronne des cieux...Ainsi +soit-il. + +Suivit le chant du _Te Deum_; encore cette fois toutes les voix se +reunirent pour remercier Dieu du retour de nos hommes et l'heureux +resultat de cette campagne memorable. + +Un joli incident et qui a ete fort goute de tous ceux qui en ont ete +temoins: Avant de quitter l'eglise le lieutenant-colonel Ouimet deposa +au pied de la statue de la Sainte Vierge le superbe bouquet qu'il avait +recu a l'hotel-de-ville. + +On laisse Notre-Dame, toujours le 85eme en tete avec son magnifique +corps de musique; suivent les anciens membres du 65eme bataillon, le +65eme, les fondateurs du bataillon et la foule. On reprend la rue +Notre-Dame, on descend la Cote Saint Lambert, la rue Craig et on entre +au "Drill Hall." + +Le 85e forme encore la garde d'honneur, suivent les representants des +autres corps militaires de Montreal, puis apparait le 65e qui fait son +entree toujours triomphale, toujours aux acclamations de la foule. Il +defile au son de la musique et se forme en colonne. + +SALLE DU BANQUET. + +On avait orne les tables avec des fleurs et des plantes empruntees a la +serre et aux plates-bandes du jardin Viger. + +En arriere de la table d'honneur, sur une longue banderole on lisait les +mots: "Les anciens du 65e aux braves du Nord-Ouest." + +Le menu etait quelque chose de substantiel, tel qu'il convient a des +estomacs fatigues par des privations de trois mois et plus: jambon, +corn-beef, roast-beef, et autres pieces de resistance froides. Le vin, +la biere et le claret punch coulaient a flots. + +Au-dessus etait placee une cartouche avec la devise de notre populaire +bataillon: _Nunquam retrorsum_ "Jamais en arriere." + +On remarquait parmi les drapeaux, qui composaient le faisceau place en +arriere du siege du president, un drapeau francais en soie frangee d'or +avec le chiffre "65," presente au colonel Ouimet par les citoyens de la +partie Est. + +En avant de la table d'honneur etaient deux petites bannieres portant +les mots: "A nos braves!" + +Le service de ces agapes militaires a ete irreprochable; pour en +convaincre nos lecteurs il nous suffira de dire qu'il etait sous la +direction de MM. Michel Beauchamp et William Gill, deux maitres d'hotel +bien connus, le premier au Richelieu, et l'autre au St. Lawrence Hall. + +En entrant dans la salle du banquet, les volontaires du Nord-Ouest +se formerent en colonne a quart de distance de conversion et se +debarrasserent de leurs sacs et de leurs armes. + +Chacun admira la precision, l'ensemble et l'habilete avec lesquels ils +mirent leurs armes en faisceaux. On ont dit de vieux grognards de la +garde de Napoleon. + +Les volontaires se mirent a table et firent honneur au repas tout en +fraternisant avec leurs compagnons d'armes de Montreal. + +Le banquet etait preside par le lieutenant-colonel Harwood, D. A. G., +qui avait a sa droite le lieutenant-colonel Ouimet, commandant du 65e et +a sa gauche, Son Honneur le maire. + +A la meme table, etaient les lieutenants-colonels Fletcher, Gardner, +Crawford, Hughes, Brosseau, du 85e, Stevenson, de la batterie de +campagne, d'Orsonnens, Caverhill, Rodier, du 76e, de Chateaugay, J. M. +Prud'homme, du 64e, de Beauharnois, Sheppard, du 83e, de Joliette; le +major Denis, du 84e de Saint-Hyacinthe, M. le cure Sentenne, le. Dr +Lachapelle l'honorable M. Thibaudeau, MM. les echevins Mount Fairbairn, +Robert, Grenier, Laurent, Mathieu, Jeannotte, Armand, MM. Larocque, A. +Desjardins M. P., J. J. Curran, M. P. + +Parmi les dames presentes, on remarquait Mme Ald. Ouimet, Mme L. S. +Olivier, Delles Martin, E. Perrault Mmes Mount, Berry, A. A. Wilson, +Mathieu, L. A. Jette, Joseph Aussem, J. Leclaire, A. Larocque, Rouer +Roy, E. Starnes, Lady Lafontaine, F. D. Monk, Delles Corinne Roy, +Quigley, Amelie Roy, Alice Roy, Pelletier, Wilson. + +Il a ete impossible de preparer une liste complete de toutes les +notabilites presentes dans la salle d'exercice a cause du mouvement +de la foule autour des tables du festin et des groupes formes par les +parents et les amis qui venaient presser la main des volontaires du +Nord-Ouest. + +LES DISCOURS + +Voici le resume du discours prononce par le colonel de Lotbiniere +Harwood D. A. G., commandant le district militaire No 6, au banquet du +Drill Shed: + +Messieurs, + +S'il y a une classe d'hommes, au sein de la Confederation Canadienne +qui, depuis de nombreuses annees, ont eu a souffrir de l'apathie, de +l'indifference des habitants de ce pays, en retour des sacrifices +immenses qu'ils se sont imposes pour prouver a leurs concitoyens leur +devouement a la chose publique et a la patrie, c'est indubitablement la +classe des volontaires. + +Que chacun rappelle ses souvenirs, il verra combien de fois les +volontaires ont ete, depuis quelques annees, traites d'exaltes, d'hommes +bons a jouer aux soldats. On s'est meme oublie jusqu'a les traiter de +"vils traineurs de sabre"; des patrons de boutiques, de grands magasins, +de grandes usines allaient jusqu'a dire: Nous ne voulons pas de +volontaires a notre service, comme employes. + +S'il s'agissait de donner des prix aux meilleurs tireurs a la carabine, +je connais le nom de gens haut places dans le commerce et ailleurs qui +refusaient de donner leur obole, en disant: "Pourquoi tout ce tapage? +Pourquoi la Milice? A quoi sert tout cela? Nous n'avons pas besoin +de donner notre argent pour faire jouer au soldat, etc., etc." Et la +consequence etait que nos braves militaires, non contents de donner leur +temps et leurs peines, etaient obliges de souscrire de leurs bourses, +afin de fournir des prix aux concours! Que de sacrifices les officiers +de fout rang ont ete obliges de faire en maintes circonstances pour +maintenir leurs corps de volontaires en etat effectif en face de toute +cette apathie! Puis encore, lorsque les differents ministres de la +milice voulaient de l'aide des chambres pour la Milice, soit pour les +camps, soit pour avoir des armes, des accoutrements, des uniformes +convenables, vous voyiez tout de suite un certain nombre de membres +se recrier, criant au gaspillage, disant que le pays allait a la +banqueroute, a la ruine, que la Milice etait inutile... que nos braves +volontaires n'etaient bons qu'a jouer au soldat, et que dirai-je encore. + +Tout ce temps, nos volontaires, toujours animes du plus noble +patriotisme, se disaient: Patience! patience! un moment viendra, et le +pays, dans sa detresse, nous demandera a grands cris. Alors, nous, comme +toujours, nous repondrons: _Presents!_ + +Oui, messieurs, a la fin de mars dernier, ce moment est malheureusement +venu.... et qu'est-il arrive? Il est arrive, messieurs, qu'a ce moment +supreme chaque volontaire, d'un bout du pays a l'autre, depuis +les colonels jusqu'au dernier des soldats, s'est ecrie avec joie: +_Presents!_ + +A la fin de mars dernier, au milieu de nos troubles le Bon Genie, qui +preside aux destinees du pays, s'etait charge de nous donner l'homme +qu'ils nous fallait--le brave et habile general Middleton, le general +modele doux, humain, et _fortiter in re_. Oui, le general Middleton, ce +soldat "sans peur et sans reproche," qui, par son tact, sa prudence, ses +sages mesures, ses calculs habiles, "sans verser de sang inutilement," +a su conduire nos troupes & la victoire, et etouffer un soulevement qui +menacait d'etre general, un de ces soulevements qui, peu de chose au +commencement, pouvait en grandissant prendre des proportions colossales, +faire promener la torche incendiaire d'un bout a l'autre du Nord-Ouest, +et faire couler des flots de sang a travers ces vastes regions. (Vifs +applaudissements.) Mais, grace a Dieu, un homme presque providentiel +se trouvait a la tete des forces, et avec son aide et celle de nos +vaillants volontaires, la douce paix, "cette fille aimee du ciel," +est rentree au sein de notre belle confederation. (Bruyants +applaudissements.) + +Nunquam retrorsum! Non! non, jamais en arriere, officiers et soldats +du 65e bataillon! Fideles a la noble devise qui distingue votre beau +bataillon, vous vous etes leves, comme un seul homme, a la fin de mars +dernier, pour aller defendre le drapeau national, laissant sans la +moindre hesitation, parents, amis, situation, position, affaires +privees, pour obeir au cri du devoir et a la voix de i'honneur qui vous +appelaient. (Vifs appl.) + +65e bataillon, sur vous est tombe le premier choix d'entre tous les +bataillons de la province de Quebec! La patrie comptait sur vous et ses +esperances n'ont pas ete decues! + +Le pays vous a constamment suivi des yeux. Votre souvenir a toujours ete +present a l'esprit de vos amis, a travers vos longues marches, tantot; +en butte a un froid siberien, tantot sous les rayons d'un soleil +d'Afrique. + +Vos souffrances morales et physiques de toutes sortes (mal couches, +souvent mal nourris, a peine vetus, sans pain, sans souliers, couchant +sur la dure), vous avez tout souffert, tout brave! Que de marches, de +contremarches, que de milles parcourus en tous sens, et la nuit, et le +jour, mais grace a Dieu, vous nous revenez couverts de gloire......... +Vous nous revenez, la joie, l'orgueil et l'honneur de Montreal. +(Applaudissements frenetiques.) + +Oui, soldats du 65e bataillon, vous nous revenez couverts de +gloire......... et c'est avec un legitime orgueil que nous contemplons +vos figures basanees, les nobles debris d'uniformes qui vous couvrent +a peine, mais qui font votre gloire........ vos visages bronzes, vos +visages de veterans! ah! mais c'est que vous n'avez pas joue au soldat +(hourras frenetiques!) + +Oui! vous nous revenez glorieux et vainqueurs. + +Tous avez recu le bapteme du feu... Vous avez recu le bapteme du sang... +Vous avez recu le bapteme des privations et des souffrances de toutes +sortes. Vous avez meme recu le bapteme de la medisance et de la calomnie +la plus atroce... Attaques dans votre honneur de gentilshommes, de +Canadiens, de soldats, par cette sale et degoutante feuille de choux, +cultivee, fumee, arrosee par ce grand Pretre de la calomnie, le fameux +Sheppard de Toronto; vous nous revenez vainqueurs et vous avez prouve a +tout le pays que comme patriotes, gentilshommes et soldats, vous n'aviez +ni superieurs, ni maitres dans toute la milice du Canada. (longs +applaudissements.) + +Aussi avec quelle joie lisions-nous le recit de vos hauts faits dans le +Nord-Ouest, avec quel orgueil lisions-nous les belles paroles que +votre commandant, le general Strange, nous adressait apres vos actions +d'eclat. Nous avons tous lu avec joie ce que le general Strange ecrivait +de vous a un de ses amis intimes, il n'y a que quelques jours. + +Nos coeurs ont battu a briser nos poitrines en lisant des pages comme +celle-ci: "Quand le canon, cette voix de fer, ce dernier argument de la +civilisation armee, eut fait repercuter pour la premiere fois les echos +endormis de la solitude des, sombres regions du Nord-Ouest, nos braves +soldats du 65e bataillon se sont elances sur l'ennemi--les marais, les +sombres forets, les broussailles presqu'impenetrables, n'arretaient +pas leur impetuosite--et comme les chevaux qui trainaient le canon se +trouvaient souvent embourbes, envases jusqu'aux oreilles, _my plucky +French Canadians_ s'attelant au canon font sortir de cette impasse +chevaux, canon et tout ce qui s'en suit, le tout avec cette agilite, cet +elan francais qui distingue nos Canadiens-Francais." (Applaudissements.) + +Puis encore les paragraphes suivants: + +"Le veritable esprit militaire des anciens coureurs des bois, la milice +de Montcalm, des voltigeurs de Salaberry semble aussi vivace que jamais +dans le coeur de nos Canadiens-Francais. Nous avons bivouaque sous nos +armes... nous etions sans feu... le 65e bataillon etait pour le moment +sans capotes (en parlant de la poursuite contre Gros Ours). Les soldats +du 65e bataillion n'avaient pas pris de vivres avec eux lorsque le matin +ils debarquaient de leurs bateaux pour s'elancer au pas redouble la ou +le devoir les appelait. Nous partageames nos rations avec eux." + +Puis plus loin. + +"Un autre jour, ils arrivent (le 65e) a un certain endroit; apres avoir +marche toute une nuit l'enorme distance de onze lieues; a travers +des marais presqu'impassables... le coeur joyeux... la gaie chanson +canadienne a la bouche... bravant tous les obstacles, plusieurs d'entre +eux allaient pieds nus et ensanglantes, leurs uniformes etaient en +lambeaux et cependant ils etaient prets a tout." + +"Sur eux tombaient les postes les plus exposes chaque fois que nous +pouvions rejoindre l'ennemi, et c'etait toujours avec peine que je +pouvais contenir l'ardeur belliqueuse de _my plucky French Canadians_," + +Ainsi vous voyez que rien de ce qu'on disait de vous n'etait perdu pour +nous, pour moi surtout qui ai le plaisir de compter votre beau bataillon +parmi les bataillons du District que j'ai l'honneur de commander. Aussi +soyez les bienvenus au milieu de nous. Vous avez bien merite de la +patrie. Tous ceux qui vous sont chers, qui vous aiment si tendrement, +brulent d'envie de vous serrer la main, de vous presser sur leur coeur, +et de vous dire combien ils sont contents de voua, fiers de vous, comme +nous le sommes tous ici, comme l'est tout le pays en general et la ville +de Montreal, en particulier. (Tonnerre d'applaudissements.) Aussi, +messieurs, en terminant, permettez-moi de proposer la sante du brave +general Middleton, le soldat "sans peur et sans reproche" et celle +du 65e bataillon nos _plucky French Canadians_. (Applaudissements +prolonges.) + +Le maire Beaugrand, appele a prendre la parole, complimenta en termes +appropries et d'une facon tres eloquente le 65e bataillon. + +A l'instar du colonel Harwood, il parla des accusations portees contre +le bataillon, et sut les refuter. + +M. Beaugrand termina en proposant la sante du general Strange qui +dirigea nos troupes, du colonel. Ouimet, commandant du 65e, des braves +officiers, et sous-officiers. Il fit allusion au sergent Valiquette, +mort au champ d'honneur, aux morts et aux blessee de cette insurrection +qui sera l'evenement memorable de 1885. + +Le colonel Ouimet repondit brievement, mais avec eloquence. Il remercia +chaleureusement le public canadien, le maire de Montreal, les dames, +des secours donnes aux familles des volontaires, et pour la brillante +reception du jour. A peine etait-il assis que trois, hourras retentirent +en son honneur sous l'immense voute de la salle d'exercices. + +M. le maire Beaugrand proposa en anglais la sante de la Montreal +Garrison Artillery et des autres bataillons qui, sans avoir participe a +la campagne, avaient ete prets a repondre a l'appel. + +Le colonel Stevenson, appele a repondre, dit qu'il s'associait de tout +coeur a la demonstration du jour. Il etait heureux de serrer encore une +fois la main aux braves du 65e, de les voir revenir gais et en bonne +sante. + +M. C. A. Corneiller parla en dernier lieu. Ce fut le discours de la +cloture du diner. En faisant l'eloge des braves volontaires, l'orateur +paya un noble tribut d'hommages au zele et au devouement du R. P; +Prevost, l'aumonier du 65e bataillon. Il a suffi a, M. Cornellier de +rappeler ce nom si cher aux soldats dont on fetait l'arrivee pour +soulever les applaudissements les plus enthousiastes. + +Durant le diner, la musique de la Cite et l'Harmonie font entendre les +morceaux les plus choisis de leur repertoire. + +APRES LE DINER + +A doux heures, le diner etant termine, les volontaires se mirent en +marche pour se rendre a la salle Bonsecours, en suivant les rues Craig, +Gosford et Claude. Ils etaient suivis par une foule immense et sur leur +passage ils furent l'objet de nouvelles acclamations. La musique de la +Cite on tete suivie des anciens membres du 65e. + +A la salle on deposa les armes et les sacs et on se dispersa pour aller +passer le reste de la journee dans les joies intimes de la famille. +Les anciens membres du 65e, accompagnes de la Musique de la Cite, +escorterent le lieutenant-colonel Ouimet jusqu'a sa residence rue +Dorchester. + +Le brave colonel saisit de nouveau l'occasion pour feliciter les anciens +membres du 65e de leur bonne tenue et termina en les remerciant de +s'etre montres dignes de leurs freres d'armes dans la brillante +reception dont ils ont ete l'objet. + +Apres avoir presse encore une fois la main a leur colonel, les anciens +membres retournerent a la salle d'exercices ou ils eurent un lunch +particulier. Des discours de circonstance furent prononces par le +capitaine DesRivieres, president du comite de reception, et plusieurs +autres. Dans son discours, le capitaine DesRivieres felicita le +capitaine Pratte et le sergent Pepin du zele dont ils avaient fait +preuve pendant tout le temps que le comite s'etait occupe de se preparer +a recevoir les volontaires du 65e. M. Beaudry, vice-president du comite +fit aussi quelques remarques parfaitement appropriees. + +Ce diner de braves fut accompagne chant et de musique. En se separant, +il fat convenu qu'on se reunirait tous, ce soir, a la salle Bonsecours, +pour deposer les coiffures et recevoir des instructions, s'il etait +necessaire. + +LE FEU D'ARTIFICE + +Les rejouissances commencees le matin se sont continuees dans la soiree. +A neuf heures, il y eut feu d'artifice sur le Champ de Mars. + +Des huit heures, une foule immense avait envahi les gradins qui longent +la place et quand fut lancee la premiere piece pyrotechnique on pouvait +evaluer a vingt mille le nombre des spectateurs. + +Ce feu d'artifice a obtenu tout le succes qu'on pouvait en attendre. +Chaque piece lancee s'elevait a des hauteurs prodigieuses et decrivant +sur le fond du firmament seme d'etoiles, des arcs de feu et l'effet le +plus merveilleux. + +L'emporte-piece de tout ceci, fut un cadre de grandeur considerable, +couvert de produit chimiques au milieu duquel on avait inscrit le +chiffre du "65e", en matiere inflammable. Cette piece d'un genre +particulier, mise en feu, arracha a la foule des cris et des +applaudissements. + +Le feu d'artifice se termina a 9.30 heures. + + + +L'auteur a tenu a publier ce rapport tel qu'il a ete fait dans le temps, +afin de l'enregistrer dans l'histoire de la campagne elle-meme, et +surtout pour que plus tard, personne ne puisse le taxer de partialite. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cent-vingt jours de service actif +by Charles R. Daoust + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CENT-VINGT JOURS DE SERVICE ACTIF *** + +***** This file should be named 13557.txt or 13557.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/5/13557/ + +Produced by Renald Levesque from documents made available by the BNQ +(Bibliotheque Nationald du Quebec) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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