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+Project Gutenberg's Cent-vingt jours de service actif, by Charles R. Daoust
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cent-vingt jours de service actif
+
+Author: Charles R. Daoust
+
+Release Date: September 30, 2004 [EBook #13557]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CENT-VINGT JOURS DE SERVICE ACTIF ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque from documents made available by the BNQ
+(Bibliotheque Nationald du Quebec)
+
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+
+
+
+
+ [Illustration 003.png LE DRAPEAU DU 65eme,
+ PRESENTE PAR LES DAMES DE MONTREAL,
+ DANS L'EGLISE DU GESU, LE JOUR DE PAQUES 1886.]
+
+
+
+ CHARLES R. DAOUST.
+
+ CENT-VINGT JOURS
+ DE SERVICE ACTIF
+ RECIT HISTORIQUE TRES COMPLET
+ DE LA
+ CAMPAGNE DU 65eme
+ AU
+ NORD-QUEST
+
+
+ AVEC DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS
+ MONTREAL-1886
+
+
+
+ TABLE DES MATIERES.
+
+ Avis au lecteur.
+ Preface.
+ Tableau chronologique.
+
+ PREMIERE PARTIE.
+
+ LA MARCHE.
+
+ Chapitre I.--De Montreal a Calgarry.
+ Chapitre II.--Sejour a Calgarry.
+ Chapitre III.--Le Bataillon Droit.--De Calgarry a Edmonton.
+ Chapitre IV.--Le Bataillon Gauche.--De Calgarry a Edmonton.
+
+ DEUXIEME PARTIE.
+
+ LE BATAILLON DROIT.
+
+ Chapitre I.--D'Edmonton a Victoria.
+ Chapitre II.--De Victoria a Fort Pitt.
+ Chapitre III.--Fort Pitt et la Butte-aux-Francais.
+ Chapitre IV.--A la poursuite de Gros-Ours.
+ Chapitre V.--Lemay et Marcotte.
+
+ TROISIEME PARTIE.
+
+ LE BATAILLON GAUCHE.
+
+ Chapitre I--Port Ostell.
+ Chapitre II.--Fort Edmonton.
+ Chapitre III.--Fort Saskatchewan.
+ Chapitre IV.--Fort Ethier.
+ Chapitre V.--Fort Normandeau.
+
+ QUATRIEME PARTIE.
+
+ LE RETOUR.
+
+ Chapitre I.--De Fort Ostell a Fort Pitt.
+ Chapitre II.--De Fort Pitt a Montreal.
+ Notes.
+
+
+AU LECTEUR.
+
+En presentant ce livre au public, l'auteur remplit un devoir. Pendant
+quatre longs mois tout un peuple a eu les yeux fixes sur les vastes
+territoires du Nord-Ouest, pendant quatre longs mois des centaines de
+familles canadiennes ont vecu dans l'anxiete la plus cruelle; pendant
+ce temps-la, des centaines de jeunes Canadiens bravaient toutes les
+miseres, toutes les fatigues, la mort meme, pour retablir la paix et
+supprimer la revolte.
+
+Et personne ne racontera leurs souffrances! personne ne redira leurs
+miseres! Laisser passer cette page d'histoire canadienne sans la graver
+dans nos annales serait une negligence impardonnable, presqu'un crime.
+
+Voila la mission! voila le devoir!
+
+Quelqu'inexperimente que fut l'auteur, il n'a pas recule devant la
+grandeur de la tache imposee. Il confesse son incapacite et prie le
+lecteur de prendre en consideration sa jeunesse et sa bonne volonte et
+de lui pardonner les mille imperfections de son oeuvre.
+
+Lachine 1886.
+
+CHARLES R. DAOUST.
+
+
+
+PREFACE.
+
+Est-il reellement necessaire de faire une preface a cet ouvrage? Telle
+est la question que je me suis posee et qu'apres mure reflexion j'ai
+resolue dans l'affirmative. Il faut une preface, quand ca ne serait que
+pour expliquer au lecteur le plan sur lequel le livre a ete ecrit et en
+donner la raison.
+
+Avant d'entrer en matiere, il est de mon devoir de prevenir le public
+que ce livre n'a aucun but politique. J'ai voulu m'elever au-dessus de
+toute discussion de parti et presenter cet ouvrage qui n'aura d'autre
+merite que sa valeur historique. Si, de l'avis de tous ceux qui ont
+pris part a la campagne de 1885, j'ai fait un recit fidele de tous les
+evenements qui ont accompagne le passage du 65eme dans le Nord-Onest,
+mon but aura ete atteint.
+
+Pour rendre le recit plus clair et le mettre a la portee de tous, j'ai
+divise l'ouvrage en quatre parties distinctes:
+
+1 deg. La Marche; 2 deg. Le Bataillon droit; 3 deg. Le Bataillon gauche et 4 deg. le
+Retour.
+
+La premiere partie est le recit des incidents qui ont marque le depart
+du 65eme de Montreal et les details de sa marche jusqu'a Edmonton. Cette
+partie est subdivisee en quatre chapitres:
+
+1 deg. De Montreal a Calgarry; 2 deg. Sejour a Calgarry; 3 deg. Le Bataillon droit
+de Calgarry a Edmonton et 4 deg. Le Bataillon gauche de Calgarry a Edmonton.
+
+Dans le compte rendu de ces trente-cinq premiers jours de la campagne
+ainsi que dans tout le reste de cet ouvrage, je me suis borne a raconter
+les faits sans m'attacher beaucoup a la forme de style sous laquelle je
+les ai presentes.
+
+La deuxieme partie est divisee en cinq chapitres: 1 deg. D'Edmonton
+a Victoria; 2 deg. De Victoria a Fort Pitt; 3 deg. Fort Pitt et la
+Butte-aux-Francais; 4 deg. A la poursuite de Gros-Ours et 5 deg. Lemay et
+Marcotte.
+
+La troisieme partie, qui est le recit de la vie de garnison des
+differentes compagnies du bataillon gauche est naturellement subdivisee
+en autant de chapitres qu'il y avait de forts: 1 deg. Fort Ostell; 2 deg. Fort
+Edmonton; 8 deg. Fort Saskatchewan; 4 deg. Fort Ethier et 5 deg. Fort Normandeau.
+
+La quatrieme partie est "Le Retour." Elle n'est subdivisee qu'en deux
+chapitres: 1 deg. De Fort Ostell a Fort Pitt et 2 deg. De Fort Pitt a Montreal.
+
+Comme on peut le voir le plan est des plus simples et la division de
+l'ouvrage est des plus claires.
+
+Ce n'est cependant pas sans beaucoup de travail que j'ai pu arriver a un
+resultat aussi satisfaisant. Separe du gros du bataillon et relegue avec
+ma compagnie a soixante-dix milles au sud d'Edmonton, je n'ai pu me
+procurer le recit complet; de la campagne qu'en compilant les notes des
+officiers en charge des autres detachements du bataillon.
+
+Je saisis l'occasion pour remercier chacun des officiers qui m'ont
+assiste de leur concours. Leur temoignage, corrobore par les soldats
+sous leurs ordres, est de la plus grande valeur au point de vue de la
+veracite du recit et son authenticite est au dessus de tout doute.
+
+Il est tres possible que certains faits de peu d'importance aient pu
+etre oublies, mais l'histoire generale est complete. Pour rendre le
+recit plus interessant, j'ai fait inserer les vignettes des principaux
+officiers qui ont pris part a la campagne ainsi que les forts ou le
+bataillon a passe. Les photographies ont ete faites avec soin par les
+premiers artistes de cette ville, entr'autres M. L. Gr. H. Archambault,
+dont la reputation est etablie. Les vignettes sont dues a MM. Cassan et
+Babineau et ont ete faites avec autant de soin que possible.
+
+En un mot, je n'ai rien neglige pour faire de cet ouvrage une oeuvre
+parfaite sous tous les rapports et le lecteur, prenant en consideration
+mon trouble et ma bonne volonte, me pardonnera, je l'espere, les
+quelques erreurs de style qui, a cause de mon inexperience, ont pu se
+glisser dans ces pages.
+
+Montreal, 1886.
+
+CHARLES R. DAOUST, Sergent, Compagnie No. 1, 65eme Bataillon.
+
+
+
+TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES EVENEMENTS DE L'EXPEDITION DU 65eme AU
+NORD-OUEST
+
+Mars 28.--Appel du 65eme en service actif.
+Avril 2.--Depart du bataillon de Montreal.
+Avril 3.--Passage a Mattawa.
+Avril 4.--Arrivee a Dalton.--Voyage en traineaux.
+Avril 5.--Arrivee au Lac-au-Chien.--Nuit en chars a boeufs.
+Avril 6.--Marche sur le lac Superieur.--Arrivee a Jackfish Bay.
+Avril 7.--Sejour a Jackfish Bay.
+Avril 8.--Arrivee a Red Rock.--On remonte a bord de bons chars.
+Avril 9.--Passage a Port Arthur.
+Avril 10.--A Winnipeg.
+Avril 11.--Passage a Regina.
+Avril 12.--Arrivee a Calgarry.
+Avril 13.--Alerte au camp. Lt. Starnes prend le commandement des
+avant-postes.
+Avril 14.--Tempete de neige appelee _Chinouck_--On se retire dans les
+casernes.
+Avril 15 et 16.--Dans les casernes.
+Avril 17.--Retour aux tentes.--Arrivee de l'Infanterie Legere a
+Calgarry.
+Avril 18.--Grande fete au village.
+Avril 19.--Premiere messe du bataillon a la mission.
+Avril 20.--Depart du bataillon droit pour Edmonton.
+Avril 21.--Arrivee a Calgarry d'un canon du Port McLeod,
+Avril 23.--Depart du bataillon gauche pour Edmonton.--Le Major Dugas
+fait ses adieux au bataillon.
+Avril 24.--Passage du bataillon gauche a l'Anse McPherson.
+Avril 25.--Arrivee du bataillon droit a la Traverse du Chevreuil Bouge.
+Avril 26.--Le bataillon droit traverse la riviere du Chevreuil Bouge.
+Avril 27.--Passage du bataillon droit a la riviere de l'Aveugle.
+Avril 28.--Arrivee du bataillon gauche a la Traverse du Chevreuil Rouge.
+Avril 29.--Passage du bataillon droit a la Ferme du Gouvernement.
+Avril 30.--La compagnie No. 8 est laissee a la Traverse du Chevreuil
+sous le commandement du Lieut. Normandeau.
+Mai l.--Depart du bataillon gauche de la riviere du Chevreuil
+Rouge.--Arrivee du bataillon droit a Edmonton.
+Mai 2.--Passage du bataillon gauche a la Riviere Bataille.--Depart de
+la compagnie No. 7 pour le Fort Saskatchewan sous le commandement du
+Capitaine Doherty.
+Mai 3.--Le bataillon gauche a la Ferme du Gouvernement.
+Mai 4.--La balance du No. 8 et des soldats des compagnies Nos 1, 3 et
+4 sont laisses a la ferme du Gouvernement sous le commandement du
+Lieutenant Villeneuve.
+Mai 5.--Arrivee du bataillon gauche a Edmonton.--Depart des compagnies
+Nos 5 et 6 pour Victoria.--Le Capt. Ethier retourne a la Ferme du
+Gouvernement.
+Mai 6.--L'aile gauche du bataillon droit (les compagnies Nos 5 et 6)
+passe au Fort Saskatchewan.
+Mai 7.--Depart de l'aile droite du bataillon droit (les compagnies Nos
+3, 4 et l'etat major du 65eme) pour Victoria--L'aile gauche traverse
+la riviere Eturgeon.--Depart de la compagnie No. 1 pour la Riviere
+Bataille.
+Mai 8.--L'aile gauche du bataillon droit arrive a la Riviere Vermillon.
+Mai 9.--Reunion des deux ailes du bataillon droit.
+Mai 10.--Arrivee de la compagnie No. 1 a la Riviere
+Bataille--L'Infanterie Legere de Winnipeg arrive a, Edmonton--Le
+bataillon droit traverse la Riviere Vermillon.
+Mai 11.--Arrivee du bataillon droit a Victoria.
+Mai 12.--Passage au Lieutenant-Colonel Ouimet a la Riviere Bataille.
+Mai 13.--Sejour du bataillon droit a la riviere Vermillon.
+Mai 14.--Passage du Lieutenant-Colonel Ouimet a la Ferme du
+Gouvernement.
+Mai 16.--Arrivee du General Strange a Victoria, escorte de 190 hommes de
+l'Infanterie Legere de Winnipeg.
+Mai 20--Depart de la colonne d'Alberta de Victoria.
+Mai 21.--L'aile droite du 65eme en bateaux sur la Saskatchewan.
+Mai 22.--Nuit passee a St. Paul.--Alerte au camp.
+Mai 23.--Traverse de l'Anse de la cote du Renne par la colonne Strange.
+Mai 24.--Traverse de l'Anse du Lac aux Grenouilles par le bataillon
+droit du 65eme.
+Mai 25.--Le 65eme eleve une croix a la memoire des martyrs du Lac aux
+Grenouilles.--Arrivee de la colonne Strange a Fort Pitt.
+Mai 26.--Enterrement du jeune Cowan.
+Mai 27.--Premiere rencontre du 65eme avec Gros-Ours.
+Mai 28.--Bataille de la Butte-aux-Francais.
+Mai 30.--Depart de la colonne Strange de Port Pitt pour la Riviere a
+l'Oignon,--La compagnie No. 6 reste au Fort Pitt.
+Mai 31.--Le Major Perry rejoint la colonne Strange.
+Juin 1.--Des prisonniers de Gros-Ours arrivent au camp du General.
+Juin 2.--Arrivee du General Middleton a bord du vapeur North-West.
+Juin 3.--Les commissaires Royaux arrivent a Edmonton.
+Juin 4.--Visite de Mgr Grandin a la Riviere Bataille.
+Juin 5.--Une compagnie de l'Infanterie Legere de Winnipeg rejoint la
+colonne Strange.
+Juin 6.--Passage de la colonne au Lac aux Grenouilles.
+Juin 8.--Le bataillon droit a Bear's Run.
+Juin 9.--Le R. P. Legoff visite le Major Hugues.
+Juin 10.--Les RR. PP. Legoff et Prevost sont delegues aupres des
+Montagnais.
+Juin 11.--Le Capt. Giroux arrive a Bear's Run avec sa compagnie.
+Juin 12.--Les Montagnais se soumettent.
+Juin 17.--Le Capt. Giroux part pour Montreal.
+Juin 23.--Le bataillon droit recoit l'ordre du depart pour Montreal.
+Juin 24.--Depart du bataillon droit de Bear's Run.
+Juin 28.--Le bataillon gauche recoit l'ordre de se mettre en marche pour
+Fort Pitt.
+Juin 27.--Depart de la compagnie No. 1 de la Riviere Bataille.--La
+compagnie No. 8 quitte la Traverse du Chevreuil et le Fort Ethier.--Le
+bataillon droit arrive a Port Pitt a bord du North-West.
+Juin 28.--La garnison du Fort Ethier et celle du fort Saskatchewan
+arrivent a Edmonton.
+Juin 29.--Les detachements du Fort Normandeau et du Fort Ostell arrivant
+a Edmonton.
+Juin 30.--Depart du bataillon gauche a bord de la "_Baroness_."
+Juillet 2.--Le 65eme reuni a Fort Pitt.
+Juillet 3.--Mort du Lieutenant-Colonel Williams des Midlands et du.
+Sergent Valiquette du 65eme.
+Juillet 5.--Arrivee a Battleford.--Funerailles du Lieutenant-Colonel
+Williams et du Sergent Valiquette.
+Juillet 7.--Passage des bateaux a l'Anse du Telegraphe.
+Juillet 8.--A Prince Albert.--Visite a la prison de Gros-Ours.
+Juillet 9.--Traversee dea Rapides.
+Juillet 10.--Passage au Fort a la Corne.
+Juillet 11.--Marche de cinq milles le long des Grands Rapides.
+Juillet 12.--A bord de la barge "Red River."--Messe basse a bord.
+(C'etait la seconde a laquelle assistait le bataillon depuis son depart
+de Montreal.)
+Juillet 13.--Depart des bateaux et commencement de la traversee du Lac
+Winnipeg.
+Juillet 18.--Arrivee a Selkirk.--Le bataillon monte a bord des
+chars.--Depart.
+Juillet 16.--Passage a Port Arthur.
+Juillet 17.--Red Rock.
+Juillet 18.--Jackfish Bay.
+Juillet 19.--Passage a North Bay et Mattawa.
+Juillet 20.--Arrivee du bataillon a Montreal.
+
+[Illustration: LT. COL. OUIMET]
+
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE.
+
+LA MARCHE.
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+DE MONTREAL A CALGARRY.
+
+La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait vouloir couvrir
+d'un epais linceul bien des douleurs et bien des larmes!
+
+C'etait le jour du depart. Apres avoir parade a travers les rues de la
+metropole, le bataillon arriva en bon ordre a la gare du Pacifique. Une
+foule innombrable d'amis et de parents remplissait tous les alentours
+de la gare. Le moment des adieux etait arrive. Quel spectacle! Ici, un
+vieillard, aux cheveux blancs, donne a son fils sa derniere benediction
+dans un baiser, et une larme perle a sa paupiere en lui donnant la
+derniere poignee de main; la mere, trop faible pour assister a cette
+scene etait restee a la maison. La, une femme s'evanouit. C'est une
+malheureuse epouse, qui, comptant trop sur son courage, a voulu
+accompagner son mari jusqu'au dernier moment. D'autres, plus stoiques,
+donnent a leur mari le dernier baiser, et plongees dans un desespoir
+muet, regardent immobiles, les yeux secs, leur epoux monter a bord des
+chars. Sur les degres d'un waggon, un ami donne une derniere poignee
+de main a son compagnon de college en lui souhaitant, de nombreuses
+couronnes de lauriers a son retour. Et dans l'arriere-plan, la foule
+repandue un peu partout, grimpee sur les toits, massee sur le parapet,
+acclame les jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes. Enfin
+tout le monde est a bord. Apres quelques minutes d'attente, le sifflet
+crie et le train se met en marche. Malgre la tristesse de la separation
+et l'incertitude de l'avenir, quelques soldats faisant contre mauvaise
+fortune bon coeur, se mettent a chanter les gais refrains de chansons
+canadiennes. Bientot la gaiete devient, generale. A peine sortis de la
+ville, MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares, et en quelques
+instants, n'eut-ce ete l'uniforme, on aurait pu nous prendre pour des
+touristes en voyage. Dans la veillee, le Lt-Col. Ouimet passe de char
+en char et presente au bataillon son aumonier le R. P. Provost et son
+nouveau chirurgien, le Dr. Pare. Partout ils sont accueillis par des
+cris de joie.
+
+Vers deux heures et demie du matin, l'on arriva a Carleton Place. Le
+train arreta et tout le bataillon alla reveillonner a l'hotel voisin de
+la gare. Le repas fut des mieux servis et tres goute des soldats qui
+devoraient les servantes des yeux tout en mangeant a pleine bouche;
+le ventre et le coeur s'emplissaient a la fois, celui-la de mets et
+celui-ci D'esperances.
+
+[Illustration: REVD. PERE PROVOST, O.M.I.]
+
+Plusieurs profiterent de cet arret pour ecrire des lettres a l'adresse
+de leurs parents et de leurs amis. Une demi-heure plus tard le train se
+remit en marche. Apres quelques minutes de divertissement, les soldats
+se mirent au lit et tout rentra dans le silence.
+
+Vers les neuf heures, le reveil sonna. A dix heures et demie, l'on passa
+a Pembrooke. Des soldats du 42e vinrent nous rendre visite et nous
+firent plusieurs dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel recut une
+lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac. Le
+saint eveque nous souhaitait beaucoup de succes dans notre entreprise et
+terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain, ancien volontaire de l'armee
+des hommes maintenant officier dans la paisible armee du Seigneur."
+
+A une heure de l'apres-midi, nous descendions a Mattawa, L'appetit avait
+eu tout le temps de se faire ressentir chez les soldats, et ce fut
+avec joie qu'on se hata de descendre des chars pour aller diner. Mais
+bernique! plusieurs furent desappointes; malgre que ce fut le Vendredi
+Saint et qu'il y eut de la viande, le repas fut court; chacun se
+contenta de devorer en imagination les mets qu'il s'etait promis de
+manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte d'en manquer plus
+tard; car plus on avancait, plus le froid augmentait. Le train continua
+sans arret jusqu'a Scully's Junction, ou l'on devait avoir a souper;
+mais par malheur on n'avait pas ete averti a temps et l'on n'avait que
+des cigares pour les officiers.
+
+Vers trois heures du matin, samedi, le train arreta. Tout le monde fut
+bientot sur pied et le nom harmonieux de Biscotasing sonna comme une
+trompette aux oreilles a moitie ouvertes des volontaires affames par
+le fameux repas de Mattawa. Si le nom fit une mauvaise impression sur
+l'esprit deja prejuge des soldats, l'apparition de grands vaisseaux
+remplis de pruneaux confits, de feves roties, etc., leur remit le moral
+en ordre.
+
+Apres un bon repas dont chacun se declara satisfait, l'on continua. La
+journee parut longue. Quelques-uns passerent le temps a confesse ou
+ailleurs, chacun suivant ses gouts. On arreta quelques minutes a
+Nemagosenda, puis le train se remit en marche et arriva a Dalton a neuf
+heures et demie le soir. L'on s'attendait a descendre des chars en cet
+endroit, mais le chemin de fer avait ete continue avec beaucoup de
+vitesse depuis deux jours et l'on se rendit jusqu'a Algoma, ou l'on
+arriva vers les dix heures.
+
+Ici, un spectacle des plus gais s'offre a nos yeux. Des feux de bois
+d'epinette ont ete prepares d'avance et eclairent notre route jusqu'a
+une certaine distance. Tous descendent des chars avec joie, car la
+monotonie du voyage commencait a ennuyer les esprits des soldats.
+
+Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons chars qui nous
+avaient portes pendant deux jours et deux nuits a travers un pays
+civilise!
+
+En voyant les traineaux en attente les soldats poussent des cris de
+joie, on veut changer de transport a tout prix et la nuit parait si
+belle que tous ont hate de s'enfoncer dans les profondeurs mysterieuses
+des bois que les feux de joie leur font apercevoir dans le lointain.
+L'on part en chantant et bientot les echos de la foret, repetent les
+gais refrains des chansons canadiennes.
+
+La nouveaute des paysages et le violent contraste des grands bois
+silencieux avec le va-et-vient et le vacarme des villes excitent
+l'imagination des esprits les moins poetiques. Il etait curieux de voir
+les charretiers s'enfoncer sans hesiter a travers ces arbres touffus,
+dans des bois ou le chemin etait disparu, enfoui sous la neige, et ou
+les moins braves voyaient surgir de temps a autres d'enormes tetes de
+Sauvages indomptes.
+
+Vers minuit le silence commence a regner parmi les promeneurs deja
+fatigues de la marche et c'est avec une satisfaction prononcee qu'on
+arrive a "l'hotel de la Foret" vers une heure du matin. Ici on nous sert
+a manger, mais les hommes encore peu habitues a la nourriture qui fut
+distribuee, preferent s'en passer et choisissent leurs places autour
+d'un feu de camp.
+
+Apres une heure de halte au camp, on remonte en "sleighs" et la marche
+se continue a travers les bois. A neuf heures du matin, le jour de
+Paques, on atteignit la fin de notre penible voyage en traineaux. Deux
+tentes furent levees a la hate en cet endroit appele vulgairement "Lac
+aux Chiens."
+
+Ici, un accident des plus deplorables arriva a un des hommes de la
+compagnie No. 2, nomme Boucher. Cet individu, fatigue sans doute par la
+longueur et les miseres de la route et decourage de la vie militaire,
+se jeta sur le chemin de fer au moment ou notre train reculait, mais
+perdant tout a coup courage devant la mort cruelle qu'il s'etait
+choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il etait trop tard.
+Les roues lui passerent sur le pied et le blesserent douloureusement.
+Il fut immediatement transporte sous la grande tente sur l'ordre du
+chirurgien Simard en attendant l'arrivee du chirurgien major.
+
+Cet accident, bien qu'il fut l'acte d'un insense, jeta la consternation
+parmi le camp. C'etait; le premier accident serieux qui arrivait a un
+membre du bataillon, et sa nature etait loin de compenser la peine que
+son etat de priorite lui donnait.
+
+Toute la journee se passa a attendre le colonel qui s'etait attarde a
+Algoma, et la marche forcee qu'on avait faite pendant la nuit devint
+inutile. Enfin, vers quatre heures de l'apres-midi, on nous servit nos
+rations, puis on nous fit monter dans de mauvais chars plates-formes
+dont quelques-uns meme etaient decouverts. On s'installa du mieux que
+l'on put le long des bancs de bois brut en attendant l'heure du coucher.
+On nous distribua des couvertes de laine; chaque homme en avait une.
+Elles furent bientot etendues sur le plancher du char et les soldats se
+placerent comme ils purent sous les bancs. On nous donna en meme temps
+des tuques en laine; il etait temps! car notre figure etait des plus
+comiques avec nos petits kepis sur le coin, de l'oreille.
+
+Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais bientot la fraicheur
+des glacons transperce les couvertes et le sommeil devient impossible.
+Plusieurs, Pour ne pas dire tous, se levent et passent le reste de la
+nuit, colles les uns contre les autres le long des bancs. La nuit etait
+des plus froides et le vent qui s'engouffrait par les fentes du char
+rendait la situation des soldats intolerable. Avec quelle anxiete
+chacun attendait en silence le premier village ou l'on pourrait enfin
+descendre!
+
+Enfin a six heures du matin le train arreta a la Baie du Heron, En moins
+de cinq minutes tout le bataillon etait descendu en ligne. Pour la
+premiere fois une pauvre ration de rhum fut donnee a chaque homme, et
+sans rien exagerer, elle avait ete richement gagnee. Bientot apres
+on nous servit a dejeuner dans les chantiers du Pacifique. Certains
+journaux anglais, entr'autres le News de Toronto, ont rapporte qu'en cet
+endroit les soldats avaient devalise les magasins de la compagnie et
+bien d'autres histoires toutes aussi mensongeres et infames les unes que
+les autres. C'est ici l'endroit de refuter ces sots rapports et de
+leur donner un dementi formel. Jamais un regiment dans de pareilles
+circonstances ne s'est aussi bien comporte et c'est meme etonnant
+qu'aucun des mauvais rapports qui ont ete faits n'ait le moindre
+fondement de verite.
+
+Apres un copieux dejeuner, le bataillon remonta a bord et l'on continua
+dans les memes chars jusqu'a Port Munroe, ou l'on arriva vers neuf
+heures de l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche a pied
+commenca. Chaque soldat portait sur lui, outre sa carabine et ses
+munitions, toutes les parties de son accoutrement, havresac et autres.
+Apres une aussi mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du Lac
+Superieur, vingt-cinq milles, faite en moins de dix heures, tient du
+prodige.
+
+Peu d'hommes, meme de vieux militaires auraient pu resister aussi
+bravement a une aussi forte etape, et chose plus etonnante encore,
+pas un seul homme ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la
+marche, a Little Peak, ou l'on fit une distribution de rations,
+fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut grande, on eut une faible
+compensation par le magnifique coup d'oeil presente par le coucher du
+soleil sur le lac. L'astre du jour tomba comme un immense globe d'or
+dans le rideau, aux couleurs variees, que lui tendait l'Occident et qui
+semblait plier sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et a mesure que
+l'astre disparaissait a l'horizon, chaque nuage se nuancait d'une facon
+grandiose. Que de poetes auraient fait deux fois la meme route pour
+contempler un pareil spectacle!
+
+Vers huit heures du soir tout le bataillon etait remonte dans: de
+nouveaux chars, pires que ceux qu'on venait de laisser. Ceux-ci
+n'etaient formes que de plates-formes simples avec une planche chaque
+cote pour servir de garde-fou.
+
+Sur ces planches d'autres plus minces etaient posees aussi pres que
+possible les unes des autres et servaient de sieges aux soldats
+fatigues. L'on marcha ainsi tout le reste de la nuit et il etait une
+heure du matin quand on descendit a Jackfish Syndicate.
+
+A peine les soldats etaient-ils descendus des chars que la, pluie
+commenca a tomber. Malheureusement il n'y avait aucun abri pour recevoir
+tous les soldats et plusieurs compagnies attendirent au-dela d'une
+demi-heure exposees a l'intemperie de la saison. Quelques murmures
+se firent entendre, mais ca ne dura pas longtemps, car comme en bien
+d'autres circonstances semblables plus tard, le bon esprit des soldats
+reprit le dessus et bientot des chante joyeux se firent entendre.
+Quelques-uns, chanterent a contre-coeur, mais tout le monde chanta.
+
+A deux heures du matin, apres avoir bien mange, les compagnies 2, 3,
+4, 5 et 6 se retirerent dans les hangars de la compagnie du Pacifique,
+situes aux environs, tandis que les autres, 1, 7 et 8, remonterent en
+chars et furent conduites au village de Jackfish, ou un grand hangar
+avait ete prepare pour elles. Un bon feu fut entretenu toute la nuit
+dans les deux poeles de l'habitation et pour la premiere fois depuis
+leur depart de Montreal, les volontaires dormirent bien et se
+reposerent.
+
+A dix heures l'on se reveilla et les compagnies qui avaient couche au
+village retournerent en chars au Syndical pour y prendre le dejeuner.
+
+La maison ou se servaient les repas etait encore remplie, les autres
+compagnies qui avaient couche au Syndicat n'ayant pas encore fini leur
+dejeuner. La pluie continuait a tomber de plus belle et les soldats
+furent forces de s'entasser les uns sur les autres dans les hangars.
+
+Pendant l'apres-midi, les volontaires se refugierent sous des tentes et
+l'on s'amusa a chanter pour passer le temps, car la pluie ne cessait
+pas. Quelques-uns se dirigerent vers une vieille masure dont l'enseigne
+moins pretentieuse par la forme que par le nom qu'elle portait avait
+attire leur attention. On vendait de la boisson dans ce chantier, la
+biere s'y debitait, a 15 contins, et ce qu'on etait convenu d'appeler du
+"whiskey" a 25 contins le verre.
+
+A quatre heures, le repas du soir fut servi a tout le monde, puis chaque
+compagnie rentra dans ses quartiers.
+
+A sept heures, le coucher fut sonne et a huit heures, tout le monde
+reposait.
+
+Des quatre heures, le lendemain matin, les trois compagnies qui avaient
+passe la nuit au village, se leverent et les chars n'arrivant pas, elles
+se mirent en marche et traverserent le lac a pied jusqu'au Syndicat.
+
+Apres une heure de marche, ces soldats n'eurent pour tout dejeuner
+qu'une tranche de lard entre deux morceaux de pain.
+
+A huit heures a.m. les premiers traineaux, charges de soldats, se mirent
+en marche et les autres ne tarderent pas a les suivre. Ce nouveau trajet
+le long du lac Superieur, malgre qu'il se fit en voiture, ne fut guere
+plus plaisant que le premier. Le froid etait tres-grand et les soldats
+entasses dans les voitures furent souvent obliges de descendre pour ne
+pas geler des pieds. Enfin, vers deux heures de l'apres-midi, le premier
+traineau entra dans une baie profonde dont on ne put connaitre le nom.
+Apres une halte d'une heure et demie en cet endroit, le bataillon
+remonta en chars plates-formes et continua jusqu'a McKay Harbour ou il y
+avait un hopital. Ici, on laissa notre invalide Boucher, en meme temps
+que l'on prenait a bord le sergent Nelson devenu si fameux depuis
+l'affaire du "Toronto News." Il fut installe dans notre char, le premier
+du train, et ne connaissant l'individu que par ce qu'il voulait bien
+nous dire de lui-meme, chacun l'entoura de soins et le traita avec
+une hospitalite toute canadienne. Apres que les soldats eussent mange
+quelques galettes et de la viande, le train se mit en mouvement et
+continua jusqu'a la fin de la ligne du chemin de fer a Michipicoten.
+Arrives ici a sept heures et demie, les soldats durent traverser de
+nouveau a pied une longueur de onze milles sur la Baie du Tonnerre et
+arriverent a Red Rock a onze heures du soir.
+
+Ici des chars a passagers attendaient le regiment, et vers minuit le
+train partait.
+
+Cette journee fut une des plus rudes pour les soldats. De quatre heures
+du matin a onze heures du soir, on n'avait pas cesse de marcher un seul
+moment. Quatorze milles a pied, vingt-deux en traineaux et plus de cent
+milles en mauvais chars decouverts, en tout pres de cent cinquante
+milles parcourus dans la journee.
+
+Vers six heures, jeudi matin, l'on entra dans Port Arthur. Les soldats
+furent bientot eveilles par les cris de la foule qui les attendait a la
+gare. Pendant que les compagnies s'eloignaient, chacune de son cote,
+pour dejeuner dans les differents hotels de la ville, les officiers se
+rendirent a l'hotel Brunswick. sur l'invitation du maire de la localite.
+Apres dejeuner, profitant d'un conge de quelques heures, les soldats
+visiterent les environs de la ville et s'amuserent beaucoup, etant
+royalement recus partout ou ils allaient. Enfin, l'heure du depart
+sonna. Les differentes compagnies remonterent chacune dans son char et
+le train quitta la gare au milieu des acclamations de la foule. De dix
+heures jusqu'a minuit, la route se continua en chars. Chacun se mit u
+tuer le temps du mieux qu'il put et n'y reussissait qu'a demi.
+
+De minuit a six heures du matin, la route se continua sans incident
+remarquable. A six heures le reveil sonna, et chacun se mit a nettoyer
+ses armes et a brosser ses habits pour obeir aux instructions recues.
+
+Enfin, quelques minutes avant sept heures, les premieres maisons de
+Winnipeg parurent dans le lointain et furent saluees par des cris de
+joie. Bientot le train entra dans la gare. La ville avait revetu sa
+toilette de fete; les pavillons flottaient partout, et les jeunes filles
+avaient mis leurs robes des dimanches pour recevoir le bataillon. Parmi
+la foule qui se pressait dans la gare, on remarqua le juge Dubuc, le
+Col. Lamontagne, les Messieurs Royal, fils de l'hon. Royal, M. P., et
+M. Pilet. Le dejeuner fut aussitot servi dans la gare meme et fut aussi
+vite devore que servi, car tous avaient hate de visiter la reine de
+l'Ouest. On nous en avait tant raconte sur les merveilles qui ont
+entoure la naissance de cette fille des Plaines et sur les speculations
+gigantesques qui s'y etaient faites, que l'empressement des volontaires,
+a se repandre dans les rues de la ville ne surprendra personne.
+
+Avant, de partir cependant, chacun signa la liste de paie pour une
+semaine. Plusieurs officiers se rendirent a Saint-Boniface et payerent
+une visite a Sa Grandeur Mgr. Tache ainsi qu'a quelques amis. A midi, le
+diner fut pris a la gare. Dans l'apres-midi, ayant obtenu un conge de
+quatre heures, les soldats retournerent a leurs places de predilection,
+les uns a l'hotel, d'autres chez leurs amis, pendant que quelques-uns
+allaient chez le photographe se procurer un souvenir qu'on se hata
+d'expedier a sa famille. A trois heures et demie une patrouille fut
+organisee et visita tous les quartiers pour en ramener les malades.
+Heureusement il n'y en avait que deux. Avant le depart, du tabac a fumer
+fut distribue aux soldats; chacun en recut une livre. Ce don etait du a
+la generosite de la maison de Geo. E. Tucker & Son.
+
+A quatre heures le train partit. Vers une heure du matin l'on arriva a
+Brandon. Malgre l'heure avancee de la nuit, les dames de la ville nous
+attendaient avec des provisions de bouche. Les soldats a peine eveilles
+crurent continuer quelque beau reve en voyant ces jolies jeunes filles
+et ces bonnes dames leur distribuer a pleines mains des friandises et
+des bonbons, sans compter les sourires, et les doux regards servis a
+doubles rations. Tous etaient des plus joyeux excepte le quartier-maitre
+qui voyait d'un mauvais oeil une concurrence aussi dangereuse.
+
+Apres une heure bien passee, le train se remit en marche, emportant avec
+lui les bons souhaits des habitants de Brandon. Quand les soldats se
+reveillerent, on arrivait a Broadview. La principale ressource de
+cette place est le travail fourni aux habitants par les ateliers de la
+compagnie du Pacifique. On ne la vit qu'en passant. Quelques heures plus
+tard on arretait a Qu'Appelle, ou etait deja rendue la Batterie B.
+
+Qu'Appelle est situee a quelques milles au sud du fort du meme nom. La
+place presente le plus beau coup-d'oeil possible. Les rues, larges et
+bien entretenues, se perdent sous les peupliers et s'etendent sur un
+parcours de plusieurs milles. C'est d'ici que partent les diligences
+pour Prince-Albert et les villages du nord. Les bureaux d'immigration du
+gouvernement y sont Situes. Apres quelques minutes de halte, le
+train partit de nouveau et l'on passa bientot Regina, la capitale de
+l'Assiniboine. Ses rues qui ont plusieurs milles de longueur sont larges
+et bien droites. Ici sont les quartiers-generaux de la police a cheval
+et des bureaux des Sauvages.
+
+C'est ici que se trouve le plus grand reservoir de l'Ouest; nous n'y
+vimes que des Sauvages mal vetus qui nous regarderent passer de loin. On
+nous avait promis un bon diner en cet endroit, mais on dut le remplacer
+par une ration de pain et de fromage, en attendant mieux.
+
+Une heure plus tard, on arreta a Moosejaw. Deux chefs sauvages vinrent a
+notre rencontre et echangerent des signes et des protestations d'amitie
+contre des biscuits et du tabac. Aussitot sortis de la gare, on nous
+distribua dix rondes de cartouches et l'on nous donna l'ordre de dormir
+sous les armes. Malgre tant de preparatifs, la nuit se passa sans
+incident.
+
+L'on arriva de bonne heure a Medecine Hat. Le Rev. Pere Lacombe monta a
+bord du train et passa de char en char, repandant partout la joie et la
+consolation sur son passage. Ici l'on traversa le plus grand pont du
+Nord-Ouest, au-dessus de la Saskatchewan. Puis le trajet se continua a
+travers les prairies. De temps a autre, l'attention des soldats etait
+attiree par des bandes de chevaux sauvages ou des volees d'outardes et
+chacun faisait des commentaires a sa facon.
+
+Enfin, vers une heure de l'apres-midi, le 12 Avril, l'on entra dans
+Calgarry, le terme de notre long voyage, apres avoir parcouru au-dela de
+deux mille cinq cents milles.
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+SEJOUR A CALGARRY.
+
+Il etait environ une heure de l'apres-midi, le 12 du mois d'avril, quand
+le 65e descendit des chars pour s'installer dans Calgarry. Malgre la
+chaleur qu'il faisait, on nous fit parader en uniforme complet comme
+pendant la marche sur le lac Superieur. Aussitot le bataillon forme,
+les compagnies furent separees les unes des autres et conduites aux
+differents hotels de la ville. La, on nous permit de nous deshabiller,
+puis apres nous avoir fourni de l'eau, du savon et des peignes, et que
+nous nous fumes laves et peignes, on nous introduisit dans la salle a
+manger. Le repas fut bon et nous rappela le dejeuner de Port Arthur.
+Aussitot le diner pris, le bataillon se rendit par compagnies dans une
+prairie au sud des casernes de la police a cheval. Les tentes furent
+bientot fixees et la vie de camp commenca a dater de ce jour. Vers les
+six heures, on nous ramena au village ou le souper fut servi dans les
+memes hotels ou l'on avait pris le diner et vers sept heures, tout le
+monde etait de retour au camp. A 9 heures le repos sonna et bientot tout
+fut silence dans le camp. Vingt-quatre gardes de nuit furent nommees,
+mais rien n'attira leur attention d'une maniere particuliere excepte le
+bruit lointain du "pow-wow" des Sauvages. Le mot de passe ce soir-la
+etait "Frontenac."
+
+Le lendemain a six heures du matin le lever fut sonne. Vers huit heures
+on alla encore dejeuner au village. A peine de retour on fit l'exercice,
+puis on commenca les preparatifs pour faire la cuisine au camp. Des feux
+furent allumes a l'extremite Est du camp et vers une heure la marmite
+etait suspendue. Le diner ne fut pret que vers trois heures. Aussitot le
+diner pris, les soldats se retirerent sous leurs tentes et tout etait
+tranquille quand tout a coup un courrier apporta la nouvelle que des
+Sauvages s'etaient campes a deux milles du camp du 65eme.
+
+Apres la premiere excitation passee, on choisit vingt sentinelles qu'on
+envoya sur la montagne voisine sous le commandement du lieutenant
+Starnes et la compagnie No. 1 recut l'ordre de se tenir sous les armes
+toute la nuit. Le mot de passe cette nuit-la fut "Montreal."
+
+Rien d'extraordinaire pendant la nuit. A six heures, mardi matin, nous
+etions debout. Vers onze heures une pluie fine commence a tomber. Dans
+l'apres-midi le temps se refroidit et la neige tombe toute la journee et
+toute la nuit. Le mot de passe etait "Quebec."
+
+De bonne heure le lendemain, les soldats allerent se laver a la riviere.
+On n'eut pas d'exercice ce jour-la. Pendant l'apres-midi, la tempete
+de neige, que les indigenes appellent _chinouck_, prit de telles
+proportions qu'en peu de temps les tentes furent remplies de neige et
+l'on fut force de retraiter dans les casernes, avec les quelques hommes
+de la police a cheval qui y restaient; on y passa une bonne nuit etendus
+autour d'un bon feu. Le mot de passe fut "Edmonton."
+
+Le 16 au matin, a dix heures, une grande inspection fut faite par le
+major general Strange et un exercice eut lieu. Vers midi, le Lt.-col.
+Ouimet part pour Ottawa.
+
+[Illustration: CAPT. BOSSE, DE L'ETAT-MAJOR.]
+
+La tempete continua toute la journee. Vers huit heures, le soir, apres
+le souper, le caporal des postes nous apporta des lettres arrivees
+de l'Est par la derniere malle. La soiree se passa a la lecture des
+lettres. La garde se fit comme d'habitude, le mot de passe etant
+"Alberta."
+
+Le lendemain, le lever eut lieu a l'heure habituelle. Le temps etant
+devenu beau, on retourna aux tentes. Les soldats se mirent a nettoyer
+leurs armes et dans l'apres-midi les compagnies 1 et 2 allerent
+s'exercer au tir dans un champ situe a un mille au nord-ouest du camp.
+Vers cinq heures, un conge fut donne a plusieurs pour aller porter leurs
+lettres au bureau de poste.
+
+Une demi-heure plus tard, le 92e bataillon d'infanterie legere de
+Winnipeg, sous le commandement du Lt.-Col. Osborne Smith, arriva a
+Calgarry. Ils allerent camper de l'autre cote de la ligne du chemin
+de fer, un peu au sud-ouest du 65e. Le mot de passe, cette nuit, fut
+"London."
+
+Le 18 au matin, lecture fut faite de l'ordre du General envoyant une
+moitie du bataillon a Edmonton. Personne ne savait quelles compagnies
+seraient envoyees de l'avant et chacun etait anxieux de savoir si son
+ami dans telle autre compagnie serait force de le quitter. Vers quatre
+heures de l'apres-midi les waggons pour le transport arriverent et
+furent places pres des casernes. Un detachement de la police a cheval
+arriva aussi vers les cinq heures et alla se loger dans le fort.
+Un conge general fut donne pendant la veillee, et les soldats en
+profiterent largement.
+
+La plupart se rendirent au premier restaurant, dont le proprietaire
+avait offert aux volontaires une espece de theatre situe au fond de la
+batisse..
+
+Un concert impromptu fut donne, chacun des volontaires presents y
+prenant part. On y representa la pantomime du _Barbier de Seville_;
+plusieurs chansons comiques, des danses et des jeux sur la barre
+horizontale remplirent le reste du programme. La soiree se passa de
+la maniere la plus gaie et pour plusieurs, la paie recue la veille, y
+passa. Pendant la journee le juge Rouleau et le sherif Chapleau vinrent
+faire visite aux officiers. Pendant le peu de temps qu'ils passerent aux
+casernes, ils discuterent la question du jour, et donnerent plusieurs
+conseils aux officiers sur les precautions a prendre pendant le voyage
+qu'ils allaient entreprendre. Le mot de passe, cette nuit, etait
+"Calgarry."
+
+Dimanche matin, a peine leve, chacun alla a la riviere se donner un bon
+lavage, puis proceda a sa toilette, car pour la premiere fois depuis le
+depart de Montreal, on devait avoir une basse-messe. A sept heures
+et demie tout le monde etait pret et le bataillon se dirigea vers la
+mission a environ deux milles du camp. Apres vingt minutes de marche
+on vit poindre a une faible distance l'humble croix de bois qui
+orne l'entree de la petite chapelle. Cette maison, oeuvre des pieux
+missionnaires etablis dans cette partie du pays avant meme que
+le premier commercant y eut fixe sa baraque, n'est pas un modele
+d'architecture, mais semble plutot avoir conserve le cachet d'humilite
+qui caracterisait le premier apotre qui l'a habitee. Le rez-de-chaussee
+sert de logis au missionnaire, et le second etage est la maison du
+Seigneur. L'impression des volontaires au moment ou ils penetrerent dans
+cette modeste chapelle a peine assez grande pour les contenir tous est
+difficile a depeindre. Habitues a aller adorer Dieu dans des temples ou
+le peintre rivalise de perfection avec l'architecte, ou la civilisation
+moderne a fait tailler dans le bronze et le marbre des autels
+grandioses, ils se sentaient emus de voir que Dieu habitait ce faible
+reduit; quatre murs blanchis, deux prie-Dieu, un petit maitre-autel, ca
+et la quelques statues de la Vierge et de St. Joseph et une: centaine de
+bancs en bois brut etaient tout l'ameublement de la Mission.
+
+Mais c'est toujours le meme Dieu qui y reside!
+
+Celui qui crea le monde, qui le gouverne, le meme qui siege sur nos
+autels a Montreal et qui continue la-bas sa mission de bonte et de
+salut. Plus le temple est modeste, plus la grandeur du Tout-Puissant
+impressionne le coeur du visiteur.
+
+Pendant le service divin, notre aumonier nous fit une courte adresse.
+Chacun se sentait emu au fond du coeur en ecoutant cette voix grave et
+solennelle qui nous rappelait avec quelle pompe nos amis de Montreal
+recevraient apres la campagne ceux qui auraient le bonheur de retourner
+dans leurs foyers, et d'autre part quel triomphe attendait dans le ciel
+ceux qui, plus chanceux, succomberaient pendant la campagne.
+
+Immediatement apres la messe eut lieu le retour au camp. L'on dejeuna en
+arrivant. Le reste de la journee fut employe a charger de provisions
+les waggons qui devaient accompagner l'aile droite du bataillon. A neuf
+heures du soir, tous les soldats etaient retournes au camp et a dix
+heures chacun sommeillait.
+
+De bonne heure le lendemain matin tout le bataillon etait debout. Les
+compagnies 2, 5, 6 et 7, qui devaient partir ce jour-la, jeterent leurs
+tentes a terre avant le dejeuner et a huit heures elles etaient pretes
+a partir. Cependant tout l'avant-midi s'ecoula sans que le bataillon ne
+recut aucun ordre.
+
+Enfin vers deux heures de l'apres-midi l'on se mit en rangs et apres
+l'inspection generale des armes et des accoutrements, l'aile droite se
+mit en marche. La fanfare du 92e accompagna nos freres jusqu'aux limites
+de la ville, et tous les citoyens de Calgarry, les saluaient pendant
+qu'ils passaient a travers les rues. Quant a nous (ceux qui restaient)
+nos coeurs se serrerent et plusieurs commencerent a murmurer "n
+voyant notre bataillon deja divise. Nous retournames sous la tente et
+l'apres-midi s'ecoula dans le silence.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+LE BATAILLON DROIT.
+
+De Calgarry a Edmonton.
+
+Le premier detachement qui prit la route d'Edmonton se composait comme
+suit:
+
+ Commandant-en-chef: Major-General Strange.
+ Major de brigade: Capt. Dale.
+ Aide-de-camp: Strange.
+
+Trente hommes de cavalerie sous le major Steele; vingt eclaireurs
+commandes par le capt. Oswald, et du 65e bataillon:
+
+ Lt-Col. Hughes.
+ Major Prevost.
+ Adjudant Lt. Starnes.
+ Aumonier: R. P. Provost.
+ Chirurgien-major Pare.
+ Compagnie No. 2: Capt. des Trois-Maisons.
+ Lt. DesGeorges.
+ No. 5: Capt. Villeneuve.
+ Lt. Lafontaine.
+ No. 6: Capt. Giroux.
+ Lt. Robert.
+ Sous-lieut. Mackay.
+ Lt. Labelle.
+ Quartier-maitre: Capt. Right.
+
+[Illustration: MAJOR-GENERAL STRANGE.]
+
+
+JOURNAL.
+
+20 avril.--Le temps est beau, marche de cinq milles a pied. La nuit fut
+froide.
+
+21 avril.--Beau temps. La marche est de dix-huit milles. Nuit froide.
+Voyage dans la prairie tres ennuyeux.
+
+22 avril.--Rien d'interessant. Vingt-deux milles de marche. Temperature
+un peu froide. Toujours dans la prairie. Il neige pendant la nuit.
+
+23 avril.--Marche dans la neige tout l'avant-midi. Temps froid.
+
+24 avril.--Nuit froide. Toujours la prairie!
+
+25 avril.--Temps froid. Arrivee a la riviere du Chevreuil Rouge a trois
+heures et campement.
+
+26 avril.--Reveil a quatre heures et demie du matin. Nuit pluvieuse.
+Belle journee. Traversee de la riviere pendant l'avant-midi. Camp a
+trois milles.
+
+27 avril.--Aussitot le bagage arrive, la route se reprend vers les neuf
+heures et se continue jusqu'a la riviere de l'Aveugle. Belle nuit.
+
+28 avril.--Depart a six heures. Vingt-neuf milles a travers un pays
+magnifique. Camp leve a la Riviere Bataille. Rencontre du Pere Lacombe.
+
+29 avril.--Lever a quatre heures et demie a.m. Depart a six heures.
+Trente-deux milles de marche. Camp fixe a un mille de la Ferme du
+Gouvernement.
+
+30 avril.--Lever et depart comme la veille. Temps froid. Chemins
+impraticables.
+
+1er mai.--C'est aujourd'hui la douzieme journee de la marche. Arrivee a
+Edmonton vers midi.
+
+
+***
+
+La marche pendant ces deux cent treize milles a ete pour la plupart du
+temps assez penible. Jusqu'a la riviere du Chevreuil Rouge, la route
+s'etendait a travers la plaine et les chemins etaient assez beaux. Mais
+de la riviere du Chevreuil Rouge la route devint plus difficile. En
+quelques endroits il fallait traverser des marais, ou les soldats
+enfoncaient jusqu'aux genoux dans l'eau et dans la boue. Quelquefois
+l'odeur qui se degageait de ces marais etait vraiment insupportable.
+Les voitures etaient moins que suffisantes pour le transport, il n'y
+en avait que pour la moitie des hommes, de sorte que pendant que deux
+compagnies marchaient les deux autres se reposaient et vice versa au
+bout de chaque heure. Les cochers se distinguaient par leur insolence et
+plusieurs fois, il n'eut fallu qu'un mot de plus, pour que les soldats
+furieux ne les assaillissent. La marche se reprenait avec gaiete, chaque
+matin, et il semblait y avoir un concours entre les marcheurs ou le prix
+devait appartenir a celui qui monterait le moins souvent en waggon.
+
+Les 28 et 29 avril, la marche fut encore plus penible que d'habitude. Il
+fallait traverser des marais puants, et aider les chevaux a tirer les
+waggons de la boue noire ou ils etaient enfonces; puis lorsque les
+chemins etaient beaux, les voitures etaient trainees si vite que les
+soldats devaient se mettre au pas de course pour les suivre. Ajoutez
+a cela une chaleur atroce et vous aurez quelqu'idee de la fatigue des
+soldats et de leurs miseres.
+
+L'avant-derniere journee avant d'arriver a Edmonton, les habitants de
+ce dernier endroit se rendirent a la rencontre du bataillon avec des
+voitures et la route s'est terminee d'une maniere assez confortable.
+
+Le voyage dans les prairies ou l'immensite est le seul horizon qui
+s'offre a la vue ennuyee de la monotonie des tableaux, est long et
+fatiguant. Quelques fois, arrives au pied d'un coteau, les soldats
+s'elancaient au pas de course pour le gravir esperant trouver quelque
+changement dans la mise en scene, mais s'arretaient sur le sommet
+desappointes et plus decourages qu'avant a la vue de la plaine qui se
+deroulait immense devant leurs pas. Apres la traversee de la riviere
+du Chevreuil Rouge, la scene changea quelque peu, et souvent les plus
+ennuyes se reposaient la vue par la contemplation de jolis tableaux.
+Ici, une belle prairie arrosee par un joli petit lac, au pied de quelque
+coteau verdoyant, la un bosquet aux decors gracieux, eleve au milieu
+de la plaine par quelque fee antique et entretenu par les nymphes des
+prairies pour recevoir leurs fiances ailes. Un peu partout, dans un
+desordre charmant, de jolis petits bois parsement la vaste plaine. Les
+rivieres le long de la route sont peu profondes, et sont toutes gueables
+a l'exception de la Saskatchewan. L'eau de ces rivieres alimentee par
+les lacs des montagnes du Nord est froide, souvent troublee et d'une
+apparence bourbeuse; cependant elle est generalement potable.
+
+La nourriture pendant tout le voyage se composa de, biscuits durs (hard
+tacks), de viandes en boite ou de bacon et de the; avec ces mets les
+grands festins etaient rares. Cependant le gibier abondait de toutes
+parts, mais la defense de tirer etait des plus severes. Les canards
+etaient innombrables, les poules des prairies s'abattaient a quelques
+pas des soldats et les lievres leur passaient entre les jambes, mais la
+regle du, general etait inflexible; aussi le gibier fut-il laisse en
+paix.
+
+Le premier detachement a beaucoup souffert du manque de sel. Il y en
+avait deux sacs mais le quartier-maitre ne les trouva que le dernier
+jour.
+
+Le service etait assez penible. Tous les soirs, gardes doubles et trois
+patrouilles pendant la nuit. Ces dernieres ne sont pas ce qu'il y a de
+plus amusant, vu la vigilance qu'elles demandent et la responsabilite
+qu'elles imposent.
+
+Cependant, la sante a toujours ete bonne pendant le voyage, malgre la
+fatigue, les changements de temperature et les nuits passees pres
+de marais pestilentiels. Quelques fois, apres une longue journee de
+fatigues, on se couchait sur la terre humide pour se reveiller etendu
+dans l'eau. La salubrite du climat ne saurait donc etre trop vantee.
+Quelques jours le soleil chauffait avec tant de force que plusieurs
+soldats eurent la figure brulee, d'autres changerent de peau une couple
+de fois. Il faut dire que les coiffures dont le gouvernement avait
+pourvu ses defenseurs en partant de Montreal n'etaient d'aucune utilite
+dans la plaine; c'etait le grand chapeau de feutre a larges bords qu'il
+aurait fallu. _Tel pays, tel chapeau_.
+
+Le premier detachement, arriva a Edmonton, le 1er mai. Il fut saluee
+par une salve d'artillerie et par les acclamations de la population qui
+s'etait rendue sur la rive pour le recevoir. On y attendit le second
+detachement dont nous allons maintenant nous occuper.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LE BATAILLON GAUCHE.
+
+A travers la Plaine.
+
+Le bataillon gauche du 65e se Composait comme suit:
+
+ Major Dugas; adjudant Robert.
+ Quartier-Maitre: Capt. LaRocque.
+ Chirurgien: Dr. Simard.
+ Instructeur: Labranche.
+ Compagnie No. 1: Capt. Ostell.
+ Lt. Plinguet.
+ No. 3: Capt. Bauset.
+ Lt. Villeneuve.
+ No. 4: Capt. Roy.
+ Lt. Ostell.
+ No. 8: Capt. Ethier.
+ Lt. Normandeau.
+ Sous-Lt. Hebert.
+
+De bonne heure, le 21 avril, chacun fut debout et alla se laver a la
+riviere. Vers les sept heures on eut une messe basse dans les quartiers
+des officiers. Plusieurs soldats communierent a cette messe. Apres la
+messe le dejeuner. A dix heures eut lieu la lecture des ordres du jour.
+
+
+Pendant l'apres-midi, on eut l'exercice au tir Vers les quatre heures,
+un canon nous arriva du fort McLeod. Dans la veillee une nouvelle
+tempete: de neige s'abattit sur le camp.
+
+
+[Illustration: DR. SIMARD, ASSISTANT-CHIRURGIEN.]
+
+Le lendemain on se leva a six heures. Apres le lavage ordinaire a la
+riviere, on eut une autre messe basse a laquelle il y eut encore plus de
+communions que la veille. Immediatement apres le dejeuner, chacun se mit
+a nettoyer ses armes pour l'inspection du lendemain.
+
+Rien de particulier ce jour-la. Tous les soldats ecrivirent a leurs
+familles, car le depart etait fixe au lendemain.
+
+La nuit se passa sans incident. A quatre Heures, jeudi, le 23 avril,
+tout le monde etait sur pied; a neuf heures le camp etait leve et le
+bataillon gauche pret a partir. Le lieut.-col. Smith fit l'inspection,
+puis l'on se mit en marche.
+
+Tous etaient joyeux; car on nous avait donne a entendre que nous
+pourrions peut-etre rejoindre le bataillon droit en faisant des marches
+forcees. La bande du 92e nous accompagna comme elle avait accompagne nos
+freres trois jours auparavant. A deux milles de la ville, le major Dugas
+fit ses adieux au bataillon.
+
+Il parla assez longuement, disant qu'il etait des plus peine de se
+separer de ceux que la gloire attendait dans le Nord et souhaitant a
+tous un heureux retour a Montreal. L'adjudant Robert le remplaca aupres
+de nous, tandis que le Capt. Perry, de la Police a cheval, eleve au
+rang de major par le general Strange, etait commandant en chef du
+detachement. On campa, vers les cinq heures, dans un endroit appele
+Shaganappy Hill.
+
+Le lendemain a quatre heures tous etaient debout et pendant que deux
+soldats de chaque compagnie nous faisaient chauffer notre the, les
+autres jetaient les tentes a terre et pliaient bagage.
+
+A dix heures eut lieu la premiere halte, a McPherson's Creek,
+vingt-trois milles au nord de Calgarry. A deux heures, apres avoir pris
+le diner, l'on se remit en marche.
+
+Rien d'extraordinaire le long de la route, excepte la rencontre d'un
+transport de sauvages. Un de nos charretiers, un Metis, fit remarquer,
+en route, qu'il etait surpris de nous voir marcher si vite et ajouta
+qu'il etait anxieux de voir combien de jours nous pourrions resister aux
+fatigues de la route.
+
+Il serait bon d'ajouter ici que notre coiffure etait loin de convenir
+au pays que nous traversions. Partis de Montreal avec nos kepis, nous
+n'avions eu, en route, que des tuques en laine, et plusieurs prefererent
+porter la tuque que le kepi pour se proteger contre les ardeurs d'un
+soleil brulant. La nuit, pas de difficultes, la tuque etait preferable,
+car il etait rare que nous nous reveillions le matin sans avoir au moins
+un pouce de neige autour du camp. Cependant, malgre tout, on avancait
+toujours courageusement et, vers cinq heures on fixa le camp au bord
+d'un lac. Aussitot apres souper, plusieurs soldats se mirent a faire
+toutes sortes de jeux, pendant que d'autres chantaient les gais refrains
+du pays. On joua et on s'amusa jusque vers les huit heures et demie,
+et le major Perry ainsi que la Police a cheval n'etaient pas les moins
+surpris de nous voir si enjoues apres une aussi, longue marche. Nous
+etions a trente-deux milles de Calgarry.
+
+Le samedi matin, a quatre heures, le lever. En peu de temps le camp fut
+leve et aussitot le dejeuner pris, en route! Pour la premiere fois, ce
+jour la, nous commencames a souffrir de nos bottes. Chaque soir on
+les otait avec l'aide d'un confrere; mais, le matin, on les reprenait
+tellement roidies par le froid que ce n'etait qu'avec beaucoup de
+douleurs qu'on les mettait. Les premiers milles de la marche semblaient
+toujours les plus longs et etaient les plus difficiles a parcourir,
+car notre souffrance aux pieds etait atroce. Cependant, apres trois
+ou quatre milles, le pied devenait insensible, plutot engourdi par la
+douleur, et l'on marchait mieux. Vers deux heures et demie a.m. on
+traversa le ruisseau "de la Veuve." L'eau etait tellement haute, qu'on
+fut oblige de se servir de deux charrettes pour le transport. On les
+vida, puis les mettant l'une devant l'autre dans l'eau on en fit
+une espece de pont d'un genre nouveau. Vers quatre heures, on eut a
+traverser un second ruisseau; l'eau n'etait pas bien haute, on le passa
+a pied. A quatre heures et demie a.m. on campa. Aussitot, apres souper,
+il y eut grande fete a l'occasion de l'anniversaire de la naissance du
+major Robert. Ou chanta "En roulant ma boule" et beaucoup d'autres. Il
+y eut discours par le heros de la fete et le major Perry. Ce dernier
+complimenta beaucoup le bataillon sur son bon esprit et son energie. La
+fete se termina par ce que les Anglais appellent "_Grand Bounce_." A dix
+heures tout le camp etait silencieux. Nous etions a cinquante milles de
+Calgarry.
+
+[Illustration: CAPT.-ADJUDANT ROBERT.]
+
+Le dimanche matin, a l'heure habituelle, nous etions debout et prets a
+partir. Ce jour-ci, les chemins furent plus mauvais que jamais. A onze
+heures quand nous fimes notre premiere halte, nous n'avions parcouru
+que huit milles, et chacun etait heureux de pouvoir se reposer. A
+cinq heures et demie a.m., quand nous fixames le camp, nous etions a
+soixante-sept milles de Calgarry. Pendant cette journee, il arriva un
+incident qui fut le commencement de troubles serieux et qui aurait pu
+se terminer d'une maniere tragique sans le sang-froid du major Perry.
+Jamais les chemins n'avaient ete aussi mauvais; a un certain endroit,
+nous eumes a traverser un ruisseau, et comme l'eau etait trop haute pour
+passer a pied, le major nous dit de monter dans les waggons. A peine
+arrives de l'autre cote, il y avait une cote a monter. Depuis une
+journee ou deux, les charretiers ne semblaient plus nous traiter aussi
+amicalement, ce n'etait qu'avec peine que Pou reussissait a les faire
+consentir a embarquer un soldat epuise par la fatigue de la route. Or
+ce matin-ci, le sergent Beaudoin de la Cie No. 1 etait monte avec deux
+soldats dans une voiture. A peine arrive au bas de la cote, il sauta a
+terre et, voyant sa carabine entre les roues de la voiture, il cria; ail
+charretier d'arreter, en meme temps qu'il se baissait pour la prendre.
+Loin d'arreter le charretier lui repondit grossierement et frappa le
+sergent avec son fouet. En un clin-d'oeil, vingt crosses de carabines
+etaient levees sur le charretier et, n'eut-ce ete l'intervention prompte
+du major Perry, il aurait ete tue sur place. Par respect pour le
+commandant, les soldats se calmerent un peu et, apres quelques
+explications, le charretier fut severement reprimande, en attendant une
+enquete qui devait avoir lieu le soir meme au camp. Le soir, l'enquete
+eut lieu. Le charretier fut renvoye avec sa charge et tout son salaire
+fut retenu pour payer la carabine brisee.
+
+Malgre tout cela, il y eut fete au camp ce soir-la, On mangea du bacon,
+dont le major Perry nous avait fait present. C'etait bon, car c'etait
+nouveau; depuis Calgarry nous n'avions eu que du corn beef et des
+hard-tacks.
+
+Lundi, les chemins continuerent a etre mauvais comme la veille. A un
+certain endroit surtout ou il fallait traverser un ruisseau sur des
+branches, posees dans ce but, trois soldats perdirent pied et tomberent
+a l'eau: ils en furent quittes pour un bain froid et quelque peu vaseux.
+Une couple d'autres ruisseaux plus profonds furent passes sur des
+charrettes. Apres douze milles de marche, nous nous arretames vers les
+onze heures. Pendant que les cuisiniers preparaient le repas du midi, le
+bataillon fut rassemble et le major Robert nous lut les ordres du jour
+entre autres le suivant: 1. Obligation stricte de ne pas se debarrasser
+de ses armes ni de ses munitions pendant la marche. A peine retournes a
+nos places sous les charrettes, une rumeur commenca a circuler, parmi
+les soldats, que Gros-Ours venait a notre rencontre. Ceci joint au fait
+que les provisions commencaient a manquer (d'apres les on dit) rendit
+les soldats quelque peu taciturnes et chacun se mit a nettoyer son
+fusil, et a voir si ses cartouches etaient en bon ordre. Au moment de
+partir, le major Robert nous annonca que le lendemain matin dix waggons
+vides nous rencontreraient et que les plus fatigues pourraient ainsi
+faire le trajet en voiture. Apres plusieurs milles de marche, vers les
+quatre heures, quatorze charrettes vides, attelees de _cayuses_, furent
+rencontrees. Presque tous monterent, et le voyage se continua au milieu
+des gais refrains des soldats heureux d'avoir enfin des transports. Vers
+cinq heures et demie a.m., le camp fut fixe et la nuit se passa sans
+incident en depit des rumeurs et des faux rapports.
+
+De bonne heure, mardi, on etait pret a partir et tous, satisfaits de ne
+plus marcher, se mirent en route joyeusement. Vers les dix heures, l'on
+arriva a la Riviere du Chevreuil Rouge, qui est a peu pres a mi-chemin
+entre Calgarry et Edmonton. En descendant de voiture la compagnie No.
+1 recut ordre de construire un radeau pour traverser le canon; car la
+riviere etait trop haute pour la passer a pied. On se mit joyeusement
+a l'oeuvre et, en moins d'une heure, un radeau, solide et bien fait,
+attendait sa charge. Il fallut alors penser a traverser le cable qu'on
+devait attacher sur l'autre rive. Apres que plusieurs eussent tente de
+le faire, mais en vain, le caporal Beaudoin et le soldat N. Robert de
+la Compagnie No. 1 s'en chargerent et reussirent. Enfin le canon fat
+embarque et plusieurs soldats monterent a bord avec le major Perry.
+
+On coupe les amarres et le radeau prend son elan. Il descend
+terriblement vite; quand, a peine rendu vers le milieu de la riviere,
+le cable se brise. Le courant entraine le radeau et sa charge avec une
+vitesse vertigineuse. En vain des soldats essayent de jeter un bout de
+cable au major, leurs efforts sont infructueux et le radeau continue sa
+course. A cinq milles plus bas est un rapide des plus dangereux. Si l'on
+peut sauver la vie de tous ceux qui sont a bord, au moins faudra-t-il
+sacrifier le canon et les munitions... Tout a coup le major se precipite
+a l'eau et ayant saisi un cable de la main d'un soldat, il remonte a
+bord et, en quelques minutes, tous y mettant la main, on obtient une
+nouvelle amarre et le radeau est sauve. Il atterrit trois milles plus
+bas, a peine a un mille et demi de la chute. Le canon fut debarque a
+terre, mais le radeau dut etre abandonne. Des chevaux furent bientot
+atteles au canon et, les soldais aidant, on le ramena au trait.
+Cependant ce ne fut pas sans accident. Le soldat Alex Martin, un jeune
+francais, etait a aider a monter le canon, quand il se fit prendre
+la tete entre une des roues et un arbre. La blessure fut des plus
+serieuses, mais le jeune brave endura les douleurs les plus vives sans
+se plaindre. Il ne devint mieux; qu'une quinzaine de jours plus tard.
+L'accident arrive au radeau nous retarda beaucoup, car le seul transport
+qui nous restait etait un vieux bac. On travailla nuit et jour, chaque
+waggon fut transporte morceau par morceau, les provisions, munitions et
+le reste, malgre une pluie battante. On divisa notre bataillon en deux
+parties, dont l'une avait la garde de la rive nord et l'autre de la rive
+sud.
+
+[Illustration: CAPORAL MARTIN]
+
+Il y avait a peine un nombre suffisant de tentes pour les provisions,
+sur la rive nord, et ceux qui etaient traverses durent passer la nuit a
+la belle etoile, heureux encore s'ils avaient pu trouver une couverte
+pour s'envelopper.
+
+Vers une heure du matin, le 29, l'on fut reveille par des cris d'alarme
+et d'appels au secours, jetes par quelques soldats qui etaient tombes a
+l'eau en traversant. En peu d'instants, tous ceux qui dormaient etaient
+debout et deja rendus sur la scene de l'accident. Tous furent sauves
+et en furent quittes pour un bain a l'eau froide. Malheureusement il
+y avait a bord une dizaine de _knapsacks_ qui furent perdus grace a
+l'excitation des rameurs. La journee se passa a continuer de traverser
+les provisions. Le soir, vingt hommes de la compagnie No. 8 recurent
+l'ordre de rester en cet endroit, sous le commandement du lieutenant
+Normandeau. La nouvelle nous prit un peu par surprise, et la surprise
+etait loin d'etre agreable. Divises deja comme nous l'etions et surtout
+ayant bon espoir de rejoindre nos freres avant longtemps, cette nouvelle
+separation ne fut pas sans soulever des murmures. Mais, enfin, a
+la guerre comme a la guerre: l'on dut se soumettre. La veillee fut
+silencieuse, la nuit de meme.
+
+Le lever eut lieu a six heures le lendemain. Vers les dix heures, on
+lanca a l'eau un nouveau bac, plus grand que celui dont nous nous etions
+servis.
+
+Ce bac, qui venait d'etre termine, avait ete construit tres solide,
+pour qu'il put durer plus longtemps, et etait mu au moyen d'un certain
+appareil d'un genre nouveau, relie a un cable en fer tendu d'une rive
+a l'autre. L'apres-midi fut donnee au repos. La seule interruption fut
+l'arrivee de transports venant du nord. Un des charretiers rapporta que
+l'on s'attendait a une attaque a Edmonton; ce qui ne nous encouragea pas
+un peu a partir au plus tot pour rejoindre nos freres et leur aider.
+Le soir, il y eut grande fete au camp. L'on imita le pow-wow (danse de
+guerre) des Sauvages. Une dizaine de soldats du 65e ainsi que deux ou
+trois de la police a cheval se vetirent de couvertes et executerent a
+la lettre un programme imaginaire. Apres, l'on eut ce que les Anglais
+appellent: "Tug of war," La soiree se termina par des chants canadiens,
+puis chacun s'en fut se coucher. La nuit fut tres-froide.
+
+Le 1er de mai au matin le lever eut lieu a cinq heures. On alla se laver
+a la riviere, puis avant dejeuner, tous se mirent a genoux pour chanter
+"_l'Ave maris Stella_." Apres dejeuner, l'on se hata de traverser ce
+qui restait sur l'autre rive et, a midi, nous pliions bagage. A quatre
+heures nous nous mimes en route, notre depart ayant ete retarde par la
+difficulte qu'on eut a traverser les chevaux. Apres quelques milles de
+marche, nous choisimes un bon endroit pour camper, et, a neuf heures,
+nous nous reposions sous la lente a cent-quatre milles d'Edmonton. Ce
+jour-la, le major Perry nous fit de grands compliments. Il nous dit
+qu'il avait deja commande des soldats aussi courageux et obeissants,
+mais qu'il n'en avait, jamais commandes d'aussi gais. Le mot de passe
+cette nuit fut "Big Bear," mot significatif; ce qui cependant ne troubla
+le sommeil d'aucun soldat.
+
+Pendant la nuit, le major Perry recut une depeche du general Strange.
+Personne n'en apprit bien long sur le contenu de ce message. La rumeur
+circula cependant que l'on avait recu ordre de faire le voyage en quatre
+jours, et que l'on etait averti que les Sauvages nous attendaient a
+quarante milles. A six heures, le lendemain, nous partions de nouveau.
+Le temps etait devenu beau. Vers le midi, cependant, la chaleur devint
+insupportable. Chacun cherchait l'ombre, et s'etendait du mieux qu'il
+pouvait sous une charrette quelconque. Vers deux heures on repartit. On
+traversa bientot le ruisseau de la Tortue, sur lequel l'aile droite du
+bataillon avait pose un pont assez solide. Vers les cinq heures, l'on
+arriva a la Riviere Bataille que l'on traversa sur des charrettes.
+Nous campames a un mille environ au nord de la riviere. Nous etions a
+trente-cinq milles au nord de la Riviere du Chevreuil Rouge. Pendant la
+veillee, un chef de la tribu des Stonies, Tete Fine, vint nous faire
+visite. Il fit mille protestations d'amitie a nos officiers et leur
+declara que sa tribu resterait loyale au gouvernement.
+
+Le lendemain, dimanche le 3, le lever eut lieu a quatre heures; depart
+a six heures et dix minutes a.m. Le temps se continua beau; mais les
+chemins furent mauvais pendant au moins six milles. Vers les neuf
+heures, nous passames la reserve des Stonies, ou reside le Rev. Pere
+Scullen. Un petit "Union Jack" flottait au-dessus de la tente du chef
+Peau d'Hermine. Il etait pres de midi quand nous nous arretames pour la
+diner. Peau d'Hermine vint visiter la major, accompagne de sa femme, de
+son fils Cayote, et de quelques autres Sauvages. Le chef avait revetu "m
+uniforme des grandes fetes, et il nous etait impossible de compter
+le nombre de couleurs qui bariolaient sa tunique. Quand a celui qui
+semblait lui servir d'intendant, son costume etait des plus simples:
+une vieille tunique noire a boutons dores, et des culottes brunes.
+Ils passerent environ une heure a converser avec le major, (car Peau
+d'Hermine s'exprime assez bien en anglais), a fumer la pipe et a
+partager le menu du camp. Ces Sauvages nous ont paru passablement
+civilises. Ils sont chretiens et s'adonnent aux travaux des champs.
+Cependant ils habitent encore leurs wigwams et construisent de" hangars
+pour mettre a l'abri leurs grains et leurs animaux.
+
+A deux heures nous etions de nouveau sur la route, et vers les six
+heures nous etions campes a quatre milles au nord de la Ferme du
+Gouvernement, aux Montagnes de la Paix, trente-six milles d'Edmonton.
+
+Aussitot apres le lever, le lendemain, on nous apprit qu'un nouveau
+detachement de vingt hommes devait etre laisse a la Ferme. Le
+commandement de ce detachement fut donne au lieutenant Villeneuve.
+Cette separation fut encore plus cruelle que la premiere, et chacun
+se demandait ce qu'allait devenir notre pauvre bataillon, si l'on
+continuait a nous eparpiller ainsi le long de la route. Aussitot les
+adieux faits, l'on se remit en marche. L'on fit une courte halte vert
+le midi, puis les chemins devinrent affreux. Tantot dans des marecages
+presqu'impraticables et tantot a travers des forets ou un etroit passade
+permettait a peine a nos charrettes de traverser. Vers les cinq heures,
+on campa. Un courrier nous apporta l'etrange nouvelle que Riel avait,
+capture quatre-vingt voitures de munitions et de provisions egarees par
+de faux guides. Celle nouvelle fut le sujet de conversation le plus
+general pendant la veillee.
+
+De bonne heure, mardi matin, nous etions remontes dans nos charrettes.
+La route se continua a travers les bois. Nous passames sur la reserve de
+Papesteos. Vers huit heures, chacun commenca a nettoyer ses armes et son
+uniforme, car l'on approchait d'Edmonton. A. Ashton Lake, le lieut.-col.
+Hughes vint a notre rencontre et fut salue par des cris de joie. A
+quelques milles plus loin, les autres officiera du bataillon droit nous
+attendaient pour nous souhaiter la bienvenue. Enfin, vers 11 heures,
+Edmonton nous apparut dans la distance. On descendit des voitures
+et l'on se mit en rangs pour descendre la cote de la rive sud de la
+Saskatchewan. Chacun etait heureux a l'idee qu'il allait revoir les amis
+dont il avait ete separe depuis quinze jours. A midi, nous etions rendus
+et assis autour d'un feu de camp; on se racontait les incidents du
+voyage, La compagnie No 7 etait deja rendue, depuis le 3, au Fort
+Saskatchewan, a vingt milles a l'est d'Edmonton, sous le commandement
+du capitaine Doherty. Lea compagnies 5 et 6, sous le commandement du
+capitaine Prevost, eleve au rang de major, se mirent en route le jour de
+notre arrivee, pour se rendre a Victoria, soixante milles d'Edmonton. Ce
+premier detachement se composait comme suit:
+
+ Major Prevost.
+ Adjudant: Sous-lieut. Mackay.
+ Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
+ Lieut. Lafontaine.
+ No. 6: Capt. Giroux.
+ Lieut. Robert.
+ Chirurgien-Major Pare.
+
+Les autres compagnies camperent en dehors du Fort en attendant les
+ordres du general.
+
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE.
+
+
+[Illustration: MAJOR HUGHES]
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE.
+
+LE BATAILLON DROIT.
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+D'EDMONTON A VICTORIA.
+
+Vers les deux heures, le 5 mai apres-midi, les compagnies Nos. 5 et 6
+du 65e bataillon, accompagnees d'un detachement de Police a cheval, se
+mirent en route pour Victoria, d'ou elles devaient continuer jusqu'a
+Fort Pitt quand les renforts promis seraient arrives. C'etait
+l'avant-garde. Le commandant de l'expedition est le major Steele. Le
+capitaine Oswald commande la force montee. Le 65e bataillon est sous le
+commandement du major Prevost; les compagnies 5 et 6 le representent;
+la premiere est commandee par le capitaine Villeneuve, assiste du
+lieutenant Lafontaine; la seconde par le capitaine Giroux, assiste du
+lieutenant Robert. Le sous-lieutenant Mackay agit comme adjudant.
+
+La journee fut tres chaude. Apres environ une heure de marche on dressa
+les tentes.
+
+Le lendemain, 6 mai, le lever eut lieu a cinq heures et demie; depart
+a sept heures. La journee fut tres froide. Le vent du nord souffla
+continuellement. Tout le detachement etait en voitures. Quand on arreta
+pour le lunch a une heure de l'apres-midi on avait parcouru seize
+milles. Le capitaine Doherty qui commandait la compagnie No. 7
+stationnee au Fort Saskatchewan vint au camp faire une visite. Tout le
+long du parcours, des terres bonnes et bien cultivees s'offrirent a la
+vue des soldats; de temps a autre une modeste habitation variait la
+scene. On rencontre messieurs Brunelle et Chamberlain. Ceux-ci disent
+que les Metis et les Sauvages ont le droit de leur cote, et qu'il faudra
+une armee de vingt mille hommes pour abattre la rebellion. Les Metis
+sont trop avances dans leur voie de revolte pour se retirer, leurs tetes
+et celles de leurs chefs sont en jeu et ils sont disposes a vendre
+cherement, leur vie.
+
+La nuit fut tres froide.
+
+Le lendemain le reveil eut lieu a cinq heures; depart a sept heures
+et demie a.m. Le voyage se continue a travers un pays de bois et de
+broussailles. On traverse a gue la riviere Eturgeon. A onze heures et
+quart a.m., on arrete pour diner. L'endroit choisi pour le camp etait
+entoure de tous cotes par des broussailles; l'eau etait a peine potable,
+on la prenait dans un etang voisin. La journee fut assez belle mais un
+peu froide. L'apres-midi fut agreable. On fit l'exercice vers les trois
+heures Une bande de Sauvages Cris passe pres du camp et declare que
+Gros-Ours a tout devaste a Victoria et aux environs. Au souper les
+soldats eurent de la viande fraiche; les officiers degusterent une soupe
+aux canards preparee par le capitaine Giroux. La soiree et la nuit
+furent tres froides.
+
+Le reveil eut lieu a sept heures, vendredi matin. De neuf heures et
+demie a onze heures, exercice. Matinee belle, mais fraiche. Depart a
+midi et demi. Pendant le trajet, on eut a passer a travers une foret de
+bois de bouleau tres epaisse. A cinq heures et demie de l'apres-midi on
+monta les tentes a trois cents verges de la riviere Vermillon, dans un
+endroit magnifique appele "l'Anse Profonde".
+
+Ce jour la meme l'aile droite commandee par le Lt.-Col. Hughes et
+composee des compagnies No. 3, capitaine Bauset, lieut. Ostell, et No.
+4, capitaine Roy, lieut. Hebert, dont l'etat-major comprenait le
+major Robert, l'adjudant Starnes, le quartier-maitre LaRocque,
+l'assistant-chirurgien Simard et le Revd Pere Provost, quittait Edmonton
+pour rejoindre a marches forcees le detachement qui les precedait sur la
+route de Victoria.
+
+Le major-general Strange et le major Perry avec le canon et une escouade
+de la police a cheval restaient a Edmonton pour attendre l'arrivee, de
+Calgarry, de l'aile droite de l'Infanterie Legere de Winnipeg et aussi
+pour surveiller la construction et le chargement des chalands qui
+devaient les transporter par voie de la Saskatchewan jusqu'a Victoria,
+endroit choisi pour la jonction des differentes parties de la colonne.
+
+A six heures, le 9 mai, le lever. De dix heures a onze heures il y eut
+exercice. Il fait un temps superbe et chaud. Dans l'apres-midi on eut
+encore de l'exercice de trois heures a cinq heures. Vers les six heures
+le Lt.-Col. Hughes arrive avec les compagnies 3 et 4. La reunion des
+deux ailes eut lieu au milieu de la joie generale. Les nouveaux venus
+camperent sur les bords de la riviere Vermillon. Dans la veillee on
+chanta des cantiques a la Sainte-Vierge.
+
+Le lendemain, 10 mai, etant dimanche, on eut la messe en plein air a six
+heures du matin. Les officiers et les soldats unirent leurs voix dans
+des chants divins. A neuf heures on se remit en route. Le personnel de
+cette expedition etait comme suit:
+
+ Commandant: Lt.-Col. Hughes.
+ Major de brigade: Prevost.
+ Cavalerie, Police a cheval: Major Steele.
+ Eclaireur: Capt. Oswald.
+
+ 65EME BATAILLON.
+
+ Aile droite,
+ Major Robert.
+ Compagnie No. 3: Capt. Bauset,
+ Lieut. Ostell.
+ No. 4: Capt. Roy.
+ Lieut. Hebert.
+
+ Aile gauche
+ Major Prevost.
+ Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve.
+ Lt. Lafontaine.
+ Compagnie No. 6: Capt. Giroux.
+ Lieut. Robert.
+ Sous-lieut. Mackay.
+ Quartier-maitre: Capt. LaRocque.
+ Aumonier: Revd. Pere Provost.
+ Adjudant: Lieut. Starnes.
+ Chirurgien-Major Pare.
+ Assistant-chirurgien: Dr. Simard.
+ Instructeur: Labranche.
+
+[Illustration: LIEUTENANT STARNES]
+
+On traversa a gue la riviere Vermillon. Une partie de la route se fit
+a travers de grands bois de bouleau, coupes ca et la par de profonds
+ravins. Le temps etait superbe et aurait ete chaud s'il n'eut ete
+tempere par une bonne petite brise de l'Est. On arreta vers midi pour
+prendre le lunch et on repartit vers les deux heures. En route les
+deux ailes du bataillon se reunirent. On traversa des sites des plus
+pittoresques par des chemins affreux. A six heures et demie a.m., le
+camp fut choisi dans un site magnifique, sur un superbe plateau, pres de
+la riviere au Mulet. L'endroit formait un tableau digne du pinceau d'un
+Vernet. Pose sur une elevation d'un demi mille au-dessus de la riviere,
+le plateau est entoure de hautes falaises taillees a pic et couvertes de
+sapins du plus beau vert et de beaux bouleaux. Le soleil en se couchant
+donne a toute la scene un relief indescriptible. Les cimes des arbres se
+revetent d'une aureole du plus bel or, tandis que leurs bases refletent
+les feux allumes par les cuisiniers. Le melange des ombres des soldats
+errant autour du camp donne a la scene un aspect fantastique. Quelques
+heures plus tard la lune se leve, et la scene, en changeant d'aspect, ne
+perd rien de sa beaute. La reine des nuits promene lentement son char
+feerique a travers les tetes fieres et hautes des arbres, et semble
+laisser un lambeau de sa robe transparente a chaque branche des sapins
+d'ou se detachent des lueurs verdatres. Le vent est moins fort et une
+faible brise fait seule onduler les cimes des arbustes.
+
+Le lendemain le reveil eut lieu a quatre heures et demie; depart a six
+heures et dix minutes du matin.
+
+Le temps est tres beau et un peu chaud. Traversee de l'anse Wasetna. Les
+soldats suivent les guides qui passent par des chemins plus ou moins
+praticables, pour descendre a la rive de la riviere Saskatchewan. La
+route se poursuit pendant quelque temps le long du rivage. L'aspect de
+la Saskatchewan et des paysages qui s'etendent en courbes multiples,
+tout le long de son parcours, est des plus jolis. De l'anse Wasetna a
+Victoria, les rives sont a une grande elevation et sont couvertes de
+forets epaisses. Plusieurs ravins viennent ca et la varier l'uniformite
+du tableau. Vers onze heures et quart a.m., on fait la premiere halte
+pour le diner. La chaleur devient accablante. Apres le diner la marche
+se continue a travers le bois et a quatre heures l'on arrive a Victoria
+ou l'on campe. Depuis Edmonton on a parcouru quatre-vingt milles.
+
+Des eclaireurs viennent au camp pendant la veillee et annoncent que
+Gros-Ours est a cinquante milles plus loin, dans un endroit appele la
+Cote du Renne. Il faut cependant attendre les ordres du major-general
+pour continuer.
+
+Le lendemain, il fait beau. Exercice dans l'avant-midi et l'apres-midi.
+Quelques officiers vont visiter le Fort Victoria. Il presente l'image de
+la desolation la plus complete; il n'a plus d'occupant. A leur retour,
+ils prennent un bain dans la Saskatchewan.
+
+Rien d'extraordinaire le 13 mai. Exercice toute la journee. Les soldats
+passent leurs moments de loisir a ecrire a leurs parents et a leurs
+amis.
+
+Jeudi matin, reveil a cinq heures et demi. Messe basse a sept heures, a
+l'occasion de la fete de l'Ascension. Beau temps frais. Les officiers se
+construisent une table rustique pour prendre leurs repas. Ce sont des
+troncs d'arbres places sur des supports poses sur des pieux enfonces en
+terre. Des branches sont placees ca et la pour remplir les interstices
+et egaliser la surface de la table, le tout est couvert d'une grosse
+toile. Des troncs d'arbres servent de sieges; c'est un luxe d'un genre
+nouveau. On s'apercoit au souper que la provision de sucre est epuisee.
+La nuit est froide.
+
+Vers quatre heures du matin, le 15, il neige quelque peu; a cinq heures
+et demie on se reveille et la neige continue a tomber jusqu'a sept
+heures et demie. Il y avait alors deux pouces de neige sur le sol. De
+neuf heures et demie a midi on fait encore de l'exercice.
+
+Le lendemain, on se reveille a quatre heures et demie. Depart a neuf
+heures. On leve le camp pour aller a un mille et demi plus loin dans la
+vallee. Le general accompagne de l'Infanterie Legere de Winnipeg arrive
+avec les chalands. Ils campent au Fort Victoria.
+
+Le 17 mai, reveil a cinq heures et demie, messe a sept heures. La
+journee est des plus ennuyeuse Il n'y a pas d'exercice. Les officiers
+du 65e vont faire visite au camp de l'Infanterie Legere de Winnipeg. La
+pluie commence a tomber vers les neuf heures du soir.
+
+Le surlendemain, reveil a quatre heures et demie. Vers les six heures,
+on leve le camp et l'on se dirige vers le Fort Victoria. Une petite
+pluie legere est tombee vers les dix heures, mais n'a pas dure
+longtemps. Il fait un fort vent d'est. Vers onze heures, un orage
+violent eclate soudain, mais ne dure que quelques minutes. Durant la
+journee le capitaine Bosse et le lieutenant Des Georges arrivent en
+voiture d'Edmonton et font signer les listes de paie. Dans l'apres-midi
+ils se remettent en route pour rejoindre la compagnie No. 2 restee en
+garnison a Edmonton. Pendant la veillee, un courrier apporte au camp la
+nouvelle de la defaite des Metis, de la prise de Riel, et de la fuite de
+Dumont.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DE VICTORIA A FORT PITT.
+
+C'est aujourd'hui le 20 de mai. On se reveille a quatre heures et vers
+les six heures et demie on part en bateau pour l'est. Ce sont des
+bateaux plats d'un modele tout a fait primitif. Ils sont au nombre de
+quatre. L'un le "Nancy" est occupe par l'etat-major du 65e, le general
+Strange ayant pris le chemin de terre accompagne de l'Infanterie Legere
+de Winnipeg; un autre le "Bauset" est sous le commandement du capitaine
+Bauset; le troisieme le "Roy du Bord" sous les ordres du capitaine Roy;
+chaque capitaine a sa compagnie a son bord.
+
+Le plus grand s'appelle "Big Bear." Il mesure pres de soixante pieds
+de longueur sur une largeur de vingt pieds. Il est commande par le
+capitaine Villeneuve, assiste des lieutenants Lafontaine et Robert. Il y
+a a bord trente-sept hommes de la compagnie No. 5, dix de la compagnie
+No. 6, deux sergents d'etat major, quatre hommes de l'Infanterie Legere
+de Winnipeg et trois bateliers. Outre ceux-ci, il y a un officier
+pourvoyeur. Le navire a un pont large de six pieds qui s'etend de chaque
+cote. On dort dans le fond de cale sur du foin et le pont est l'unique
+ciel de lit ou vont se perdre les reves de gloire des soldats. Cette
+premiere journee de voyage par eau a ete belle et la nouveaute du genre
+de transport amusait beaucoup les soldats.
+
+La riviere Saskatchewan n'est pas bien large; ses rives sont elevees et
+magnifiquement boisees. Il y a plusieurs baies qui fournissent a l'oeil
+du voyageur des scenes ravissantes. L'eau est generalement peu profonde
+et a une apparence bourbeuse.
+
+
+[Illustration: CAPITAINE ROY]
+
+Vers une heure et demie a.m., apres avoir fait une dizaine de milles,
+les bateaux arretent. Rien de plus simple que le systeme de navigation a
+bord des bateaux sur la Saskatchewan. On n'a qu'a suivre le courant qui
+est tres fort; de temps a autre, un coup de rame habilement donne suffit
+pour changer la direction du bateau et eviter un banc de sable.
+
+Apres le souper, plusieurs montent la cote et assis autour d'un bon feu
+repetent les gais refrains du pays. Le temps est serein et du haut du
+ciel la lune et les etoiles sourient a l'insouciance des chanteurs et
+paraissent repeter dans leurs spheres sublimes les accents emus de
+tous ces coeurs canadiens. Quand le clairon sonna le coucher, chacun
+descendit en silence au bateau et alla continuer sous le pont un reve
+inacheve.
+
+[Illustration: CAPITAINE VILLENEUVE]
+
+Le lendemain reveil a cinq heures et demie. Depart a six heures. Il fait
+froid. Rien d'extraordinaire a bord. Chacun s'ennuie de la maniere qui
+lui deplait le moins. La pluie tombe pendant la veillee. A la nuit
+tombante on arrete a un endroit connu sur la carte sous le nom de St.
+Paul, ou existait autrefois une mission florissante desservie par les
+Peres Oblats; mais qui a ete detruite il y a onze ans par un feu de
+prairie. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un coin du desert.
+
+Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups de feu
+reveillerent les dormeurs en sursaut, et le clairon sonna l'alerte. Dans
+l'espace de quelques minutes, les soldats etaient descendus a terre et
+attendaient, en bon ordre, les commandements de leurs capitaines, qui
+s'elancerent a la tete de leurs hommes et gravirent, au pas de course,
+la berge escarpee.
+
+Aussitot arrives au haut de la cote, les soldats recurent ordre de se
+deployer en tirailleurs. Une fusillade assez vive se fit entendre a la
+gauche du premier detachement et donnait a croire que la ligne etait
+engagee. Sur l'ordre du Colonel, le feu cessa, et une patrouille fut
+envoyee en avant sous le commandement du major Prevost. Ce dernier fit
+deployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une decharge dans la
+direction ou l'ennemi semblait s'etre retire. Quelques minutes plus
+tard, le major revint et annonca qu'il n'avait rien vu. Jusqu'a deux
+heures et demie les troupes resterent sur la cote toutes armees, puis
+l'on descendit aux bateaux ou l'on coucha sous les armes.
+
+Il faisait un temps des plus desagreables, froid et pluvieux, et
+plusieurs se trouvaient couches sur la paille humide.
+
+Malgre le mauvais resultat de cette sortie, executee pendant les
+heures les plus sombres de la nuit, cela eut un bon effet. Les soldats
+prouverent qu'ils etaient prets a toute eventualite. Le bon ordre et
+l'alacrite qu'ils mirent dans leur reponse a l'appel de leurs chefs ne
+sauraient etre trop loues. Loin de trembler ou d'hesiter, ils etaient
+tous gais et trouverent moyen de s'amuser de certaines petites scenes
+dont ils ne furent pas lents a saisir le cote ridicule. Plusieurs
+temoignaient hautement leur desappointement d'etre revenus sans avoir
+tue un seul ennemi. Les eclaireurs rapporterent qu'ils avaient vu les
+pistes des Sauvages en differents endroits sur le haut de la cote.
+
+[Illustration: LT. BRUNO LAFONTAINE]
+
+Aujourd'hui l'on arreta a un mille de Saint-Paul, ou l'on passa la nuit.
+
+Ce soir, instruit par l'evenement de la veille et craignant la
+repetition de l'attaque, le Colonel ordonna de monter les tentes sur un
+plateau a cinquante pieds du rivage. Une forte garde fut laissee a bord
+des bateaux et le reste du bataillon coucha sous la tente. Il avait plu
+toute la journee et le sol etait tres-humide. La pluie continua a tomber
+pendant la nuit.
+
+Le 23 de mai, l'on sonna le reveil a quatre heures. Le camp fut aussitot
+leve et les tentes transportees a bord. Les ancres furent levees et la
+route se continua en bateaux.
+
+Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive, les cotes sont tantot
+tres-elevees et coupees a pic, tantot basses et couvertes de forets de
+jeunes arbres. Vers une heure de l'apres-midi, on jette l'ancre dans
+"l'Anse de la Cote du Renne" (Moose Hill Creek) et, une bonne garde
+ayant ete laissee sur les bateaux, on va camper sur le haut de la cote.
+L'apres-midi a ete tres-belle. Vers deux heures a.m., deux eclaireurs,
+Borrodaile et Scott, partent pour Battleford en canot. Ils avaient
+mission de traverser les lignes indiennes, et de dire au gen. Middleton
+et au col. Otter la position de l'aile de Strange. Ils remplirent leur
+devoir en braves. La distance parcourue depuis Victoria est de cent
+vingts milles.
+
+Dimanche matin, il y eut messe basse a bord du bateau. On se remet en
+route vers trois heures et demie a.m. On jette l'ancre dans l'anse du
+Lac aux Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure et demie du
+matin, la garde fit sonner l'alarme mais on n'apercut rien d'insolite
+aux alentours.
+
+Le lendemain, reveil a cinq heures. Avant de quitter l'endroit, on eleve
+sur une eminence une croix, haute de quarante pieds, a la memoire des
+Reverends Peres Oblats qui ont ete massacres au Lac aux Grenouilles a
+quelques milles d'ici. Cette croix porte l'inscription suivante:
+
+ ELEVEE
+ A LA
+ MEMOIRE DES VICTIMES
+ DE
+ FROG LAKE
+ Par le 65e Bataillon.
+
+Un document est redige relatant les faits qui ont motive l'erection de
+la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme
+ce document dans une bouteille enveloppee dans du plomb, puis on enterre
+la bouteille au pied de la croix. Le Reverend Pere Provost adresse
+quelques paroles aux soldais, puis la ceremonie est close en chantant "O
+crux Ave, spes unica!" L'endroit ou la croix a ete elevee a ete baptise
+Mont-Croix.
+
+Vers huit heures le depart a lieu. On continue a naviguer jusque vers
+une heure de l'apres-midi. On fixe le camp; mais a peine les tentes
+avaient-elles ete montees qu'on recoit l'ordre de partir pour le Fort
+Pitt.
+
+Des eclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu'ils ont
+trouve les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils
+etaient affreusement mutiles. Celui de la femme surtout etait horrible
+a voir. La tete avait ete detachee du tronc, les jambes et les bras
+coupes, les seins arraches, le ventre ouvert et les entrailles sorties.
+On remarqua aussi que toutes les jointures avaient ete disloquees. Le
+general Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer
+dans le modeste cimetiere de la mission les restes des victimes,
+entr'autres la depouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu'on avait pu
+reconnaitre par quelques lambeaux de soutane qui adheraient encore aux
+chairs a demi carbonisees de ces martyrs que les Sauvages avaient,
+non-seulement, mis a mort et mutiles, mais avaient jetes dans la cave du
+presbytere qu'ils avaient ensuite incendie. Cela fait dix-huit cadavres
+qu'on trouve en ce meme endroit, tous des victimes de la barbarie
+indienne.
+
+On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et
+il etait onze heures et demie du soir quand on y arriva. La riviere
+est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitot
+installes, on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle de la
+devastation la plus complete! Des cinq maisons que contenait le Fort,
+il n'en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent
+seules l'endroit ou etaient les autres.
+
+[Illustration: FORT PITT]
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANCAIS.
+
+Quand le jour naissant eclaira la scene, le desastre, cause par le
+passage des Sauvages, put etre constate dans toute son etendue. Toute
+la campagne etait jonchee de debris. Les Sauvages n'ont rien laisse
+d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient ete brisees.
+
+En parcourant les environs, on decouvrit le cadavre du jeune Cowan, de
+la police a cheval, qui a ete tue lors de la reddition du Fort. Il etait
+horriblement mutile. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi
+sur les cadavres de leurs ennemis comme des betes fauves; elles ne
+laissent jamais un membre intact.
+
+Tout tendait a demontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort
+depuis quelques jours a peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours
+a l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une
+distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On
+trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et
+la un cadavre mutile.
+
+C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus feroce et de
+plus barbare.
+
+Les rapports des eclaireurs ne tendaient pas peu a exciter l'impatience
+des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce
+qu'on leur avait rapporte concernant madame Delaney. "Apres l'avoir
+cruellement maltraitee, les Sauvages la depouillerent de tous ses
+vetements, et, lui ayant attache les pieds, lui disloquerent les
+jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragerent, chacun leur
+tour, jusqu'a ce qu'elle fut morte et continuerent tarit que le cadavre
+fut chaud."
+
+[Illustration: CAPITAINE BEAUSET]
+
+Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie
+d'Hudson a Fort Pitt, un nomme McLean, qui connaissait quelques-uns des
+chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger
+s'approcher d'eux, comptant sur leur amitie passee, s'etait rendu a leur
+camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de
+sa bande. Les deux demoiselles McLean, agees respectivement de seize
+et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur pere; elles furent
+donnees pour epouses a deux des sous-chefs de la bande. Qui dit epouse,
+dit esclave. C'est au moment ou les esprits des soldats etaient montes
+par ces differents recits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui
+portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle etait dechiree
+aux epaules et tachee de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait
+pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'eut souffert les derniers
+outrages.
+
+Vers deux heures de l'apres-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan.
+Le service funebre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades
+tirerent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de
+telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'ame
+est en proie a de noirs pressentiments, fait une penible impression sur
+tous ceux qui en sont temoins.
+
+Tous retournerent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir
+avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le meme que celui de
+ce malheureux jeune homme, mais disposes a faire leur devoir jusqu'au
+bout.
+
+Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissee au Fort sous le
+commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de
+reparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de
+reconstruction du fort etait termine.
+
+[Illustration: CAPITAINE GIROUX.]
+
+Le 27 de mai, le reveil a lieu a six heures. Aussitot leves, l'on recoit
+la nouvelle que le major Steele avait trouve les Sauvages et, en meme
+temps, l'ordre du general de se tenir prets a partir. Le general part
+par terre avec l'Infanterie Legere de Winnipeg et les waggons. Vers onze
+heures et demie a.m., l'on partit a bord du _Big-Bear_ au nombre de
+quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers.
+Tout le bagage fut laisse en arriere; chaque homme n'apporta que ses
+armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un
+eclaireur vient annoncer que l'avant-garde est engagee.
+
+Par ce courrier, le general fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de
+longer la cote et de debarquer aussitot qu'on deploiera un drapeau blanc
+sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers
+trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois
+heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille.
+On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du depart, tous
+s'agenouillent et la scene est des plus solennelles. Les yeux tournes
+vers le ciel, le Reverend Pere Provost implore la benediction
+du Tres-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne
+l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de
+majeste.
+
+Le tableau, encadre dans l'immensite de la plaine, prenait des
+proportions grandioses. Ainsi reconforte, le bataillon se met en marche
+et gravit la premiere colline. Tous obeissent aux commandements en
+silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain
+et repand la plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans
+un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois decharges
+de mousqueterie. Immediatement apres l'on recoit l'ordre de bivouaquer.
+Les chariots contenant les provisions n'etant pas arrives, l'on se
+couche sans souper.
+
+Que la nuit parut longue aux soldats epuises par les fatigues de la
+veille et incapables de dormir! On passe la nuit a la belle etoile sans
+couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois
+heures on se met en rangs et tous prennent a la hate un dejeuner des
+plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s'est mise en
+marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranchee, sur
+une eminence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la
+separe des volontaires. Le general ordonne au 65e de descendre en
+tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la
+cote, opposee. Plusieurs detonations retentissent a la fois du cote des
+Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n'avait
+atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la cote au
+pas de charge et, malgre la terrible solennite du moment, trouvent
+encore un bon mot pour egayer les moins philosophes le long de la route.
+En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la
+jeunesse montrealaise, se precipitant de coeur joie au milieu des balles
+ennemies, qu'une main divine peut seule faire devier de leur route;
+derriere chaque compagnie, le capitaine devenu serieux, comprenant toute
+l'importance de sa charge, toute la responsabilite que lui impose sa
+position; un peu plus loin, le reverend aumonier, revetu du surplis
+blanc, la sainte etole au cou et pret a administrer les derniers
+sacrements de la sainte Eglise. Le reverend Pere attend avec calme
+l'heure de remplir son devoir et jette de tous cotes un regard inquiet.
+Tout a coup, au milieu de la fumee, il distingue le brave Lemay qui
+tombe frappe a la poitrine. En un clin d'oeil il est aupres de lui ainsi
+que l'ambulancier Marc Prieur. On releve le malheureux blesse et le
+pretre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la
+voiture d'ambulance. Le chirurgien-major est deja pres de lui et lui
+donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d'oeil,
+la blessure parait mortelle. La balle a passe si pres du coeur qu'au
+premier abord on a quelques doutes sur la possibilite d'une guerison.
+L'hemorragie se produit et bientot toute la figure et les habits de
+Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a a peine
+donne les soins a Lemay, qu'un autre ambulancier, aide du general
+Strange en personne, apporte Marcotte et le depose a cote de Lemay dans
+le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de
+Lemay, la balle ayant frappe Marcotte a l'epaule. Le premier coup de feu
+fut tire a ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et
+demie la fusillade avait cesse.
+
+Voyant que l'ennemi etait de beaucoup superieur en nombre et que sa
+position etait imprenable, le general ordonna la retraite qui se fit
+dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas ete
+menage; en se rendant au combat il etait a l'avant-garde et dans la
+retraite il formait l'arriere-garde. Vers midi le 65e s'arrete sur une
+hauteur, ou il se retranche fortement. Le general part avec le transport
+de fourgons et ordonne au 65e de se rendre a bord du Eig Bear. On se
+remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on
+s'apercoit que le bateau n'y est plus. On fut donc oblige de continuer
+par terre et il etait sept heures et demie du soir quand la premiere
+compagnie arriva a Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y etait arrive
+pendant la journee avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie
+Legere de Winnipeg.
+
+On ne peut guere se figurer la fatigue des soldats apres les evenements
+de cette journee. Pas un n'avait dormi de toute la nuit precedente; on
+etait parti pour le champ de bataille sans avoir a peine dejeune; l'on
+etait reste trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir a
+pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun gouta-t-il
+avec delices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le
+suivit.
+
+Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part a la bataille de la
+Butte aux Francais:
+
+Lt.-col. Hughes, major Prevost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Pare,
+l'abbe Provost, l'instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset,
+Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin,
+caporaux, Browning, L'esperance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers,
+Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Souliere, Alp. Merino, U. Viau,
+Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb.
+Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A.
+Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Riche. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt.
+Hebert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Vallee,
+Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F.
+Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot,
+D. Traverse, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C.
+Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon
+Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour, Bennet. Soldats: Valois,
+Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais,
+Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T.
+Robichaud. Comp. No. 6 a la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats:
+L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin,
+Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N.
+Doucet.
+
+La journee qui suivit fut donnee entierement au repos et chacun flana de
+son mieux. Dans l'apres-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers
+qui etaient alles a Battleford, arrivent au camp et annoncent la
+soumission de Poundmaker, La nuit s'ecoule silencieuse.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+A LA POURSUITE DE GROS-OURS.
+
+30 de mai.--Vers neuf heures et demie du matin, tous les preparatifs
+etant termines, le bataillon recoit ordre de partir immediatement.
+Chaque homme a trente livres de bagage, et chaque compagnie n'a que deux
+voilures pour son bagage, etc. Tout le monde est donc oblige de marcher.
+Il etait midi et quinze minutes quand on arreta pour le diner; on
+etait rendu a un endroit tres-pres de celui ou l'on s'etait battu
+l'avant-veille. Vers les deux heures on reprit la marche et, apres
+environ huit milles, on monta le camp.
+
+31 de mai.--La nuit fut tres-silencieuse. Il plut tout le temps et la
+pluie continua toute la journee. Dans le cours de l'apres-midi le major
+Perry arriva au camp. Il avait rempli sa mission a Battleford et etait
+revenu jusqu'a Fort Pitt a bord de _l'Alberta_.
+
+1er de juin.--Reveil a quatre heures; dejeuner une heure plus tard.
+Ayant appris que Gros-Ours s'etait de nouveau mis en route pour le nord,
+le General ordonne au 65e de continuer au plus tot sa poursuite. A une
+heure et demie a.m., le camp est leve et le bataillon se met en marche.
+Il fait mauvais.
+
+En route, l'on traversa le camp fortifie des Sauvages.
+
+[Illustration: INSTRUCTEUR LABRANCHE]
+
+Ils l'avaient laisse en toute hate, abandonnant en arriere une
+cinquantaine de caissons, une centaine de charrettes, une quantite
+enorme de fourrures et de provisions, en un mot, presque tout le butin
+qu'ils avaient pris a Fort Pitt. On retrouva dans ce camp un billet de
+McLean, nous indiquant la direction que prenaient les Sauvages dans leur
+fuite. On campa cette nuit-ci sur le rivage. Vers les onze heures du
+soir, des prisonniers qui s'etaient echappes de Gros-Ours, arriverent
+au Camp au nombre de trois. Ces derniers donnerent toutes sortes de
+renseignements au general.
+
+2 de juin.--De bonne heure ce matin une des femmes prisonnieres de
+Gros-Ours arrive au camp. Elle corrobore le temoignage des prisonniers
+recueillis la veille et declare que les prisonniers ont ete
+comparativement bien traites, et que les prisonnieres n'ont pas encore
+ete violees. Vers les dix heures et demie du matin, le general Middleton
+arrive accompagne de son etat-major, de deux cents cavaliers et d'un
+fort detachement d'infanterie des Midland, du 90e et des Grenadiers
+Royaux. Il fallait attendre les evenements avant de prendre aucun parti,
+et toute la journee s'est passee a rien faire. Vers le soir le ciel se
+couvre de nuages menacants.
+
+3 de juin.--De bonne heure, le major Robert s'eloigne a bord de
+_l'Alberta_, dans la direction de Fort Pitt, d'ou il doit se rendre
+jusqu'a l'hopital de Battleford. Les blesses Lemay et Marcotte sont
+a bord du meme bateau. Le soldat Isidore Gauthier qui souffrait du
+rhumatisme obtint la permission d'accompagner les blesses a Battleford
+et les assista tout le temps de leurs souffrances avec une patience
+digne, d'eloges. Le caporal Lafreniere qui venait de se blesser a la
+jambe avec un petit pistolet qu'il portait sur lui, fut aussi expedie a
+Battleford, ou il passa le reste de la campagne. Quelques heures plus
+tard, au nombre des ordres du jour, on lut au bataillon celui de son
+retour a Fort Pitt, pour attendre en ce dernier endroit l'ordre du
+depart pour Montreal. Cependant la joie que causa la lecture de cet
+ordre ne fut pas de longue duree. Dans l'apres-midi un contr'ordre fut
+lu disant aux troupes de se rendre au Lac a l'Oignon. Le depart eut lieu
+vers les trois heures. Il faisait un temps des plus mauvais. On marcha
+quelques milles a travers des marais ou les soldats enfoncaient jusqu'a
+la ceinture. Il etait cinq heures et demie a.m. quand on s'arreta pour
+camper. L'endroit choisi a cette fin etait tres joli. Figurez-vous, une
+colline quelque peu elevee au pied de laquelle un lac sans nom roule
+placidement ses eaux.
+
+4 de juin,--Reveil a quatre heures et demie a.m. Les soldats se mettent
+en rangs d'assez mauvaise humeur, et la marche commence malgre que
+personne n'ait, pris une bouchee depuis la veille. Il est une heure de
+l'apres-midi quand, apres avoir voyage par des chemins impossibles,
+l'on arrete pour le repas du midi qui est aujourd'hui le premier de la
+journee. Dans l'apres-midi le voyage se continue a travers les memes
+chemins. Le paysage varie peu. Ici un lac, la une riviere, a travers
+lesquels la .plaine s'allonge en souveraine. Quand l'on campa, le soir,
+on avait fait vingt-cinq milles presque au pas de course. Aussi les
+soldats ont-ils souffert enormement. Plusieurs avaient les pieds tout en
+sang; cependant personne ne murmura.
+
+5 de juin.--Pendant la nuit, une compagnie d'infanterie legere de
+Winnipeg arrive au camp. De deux heures et demie a cinq heures du matin,
+il fait un orage epouvantable; tonnerre, eclairs, rien n'y manque. Vers
+les sept heures, le depart sonne. Apres trois heures et demie de marche
+a travers des chemins impraticables, la premiere colonne arrive au Lac
+aux Grenouilles. A peine arrives, quelques soldats, mettant de cote la
+fatigue du matin, se dirigent vers la scene des massacres et y trouvent.
+quatre cadavres. Le fait ayant ete rapporte au general, une escouade de
+la compagnie No. 3 est chargee de les enterrer. Certains indices portent
+a croire que ce sont les corps de Quinn et Gouin; de meme que les autres
+victimes de la sinistre journee du 3 avril, ils sont a demi carbonises
+et n'ont plus de forme humaine. Ce triste devoir ayant ete rempli, le
+clairon sonne le depart. Le paysage aux alentours du Lac aux Grenouilles
+est magnifique. La marche se continue pendant l'apres-midi. Le temps et
+les chemins sont des plus mauvais. Les soldats arrivent au camp epuises
+de fatigue et ne sont pas lents a se reposer.
+
+6 de juin.--La nuit a ete belle. A six heures et demie du matin, l'on se
+remet en route. Apres quatre heures de marche on fait la halte ordinaire
+pour le repas du midi. Le temps se continue beau. Vers les trois heures
+de l'apres-midi la marche se reprend et se continue jusqu'a six heures.
+Au lieu de faire monter les tentes, les officiers distribuent a chaque
+soldat sa ration pour deux jours et, ces derniers l'ayant mis dans leurs
+sacs a pain, la route se continue. Il fait assez clair, mais les chemins
+sont plus impraticables que jamais. Ce n'est plus qu'une suite de
+_swamps_ ou marais profonds et interminables, ou l'on patauge dans l'eau
+jusqu'a la ceinture, sur une distance de deux cents verges. Pour comble
+de desagrement, l'affut du canon se trouve embourbe, et, les chevaux n'y
+pouvant plus rien, tous mettent la main au cable, quelques-uns l'epaule
+a la roue et, a force de travail et de misere, on reussit a conserver le
+canon que les soldats anglais de Winnipeg etaient disposes a sacrifier
+plutot que de faire le travail herculeen dont le 65e s'acquitte avec
+bonne humeur. Le devouement du 65e en cette circonstance, pour
+sauver, le canon, lui a valu de la part des Anglais le sobriquet de
+"crocodiles". Il etait onze heures et demie a.m. quand on se coucha
+autour des feux du bivouac et sans abri.
+
+7 de juin.--La nuit parut longue et triste. Apres les fatigues de la
+veille on se trouva sans couverte ni capote. Chacun s'etendit du mieux
+qu'il put autour d'un bon feu, au risque de se reveiller les cheveux
+brules et les pieds geles. Quand l'on se reveilla, presque tous les
+habits etaient couverts de frimas. Le dejeuner servit bien a ramener la
+gaiete dans les esprits; il se composait de biscuits durs, viande en
+boite et d'eau. La marche se continue encore aujourd'hui. Le paysage
+est loin d'etre, beau et, en verite, il, faudrait qu'il le fut
+extraordinairement pour faire oublier aux soldats leurs souffrances
+physiques. Triste procession de la Fete-Dieu! On dirait plutot une
+troupe de pieux pelerins, tous se dirigeant a travers un pays inconnu,
+vers un lieu plus inconnu encore. Vers midi l'on fait la halte et
+les tentes sont montees. Ou croyait trouver ici quantite de fleur et
+d'avoine et il n'y a qu'une vingtaine de sacs de farine. On annonca aux
+soldats que la fin de la campagne n'etait pas eloignee, il ne fallait
+rien moins que cela pour relever le courage des troupes. Tous les coeurs
+tressaillent d'allegresse a cette seule nouvelle. Le reste de la journee
+est donne au repos. Le meme jour, la garnison du 65e, laissee a Fort
+Pitt, quittait cet endroit pour rejoindre leurs freres. Le Lt.-Col.
+Williams et une partie des Midland l'accompagnent. Ce detachement campe
+au Lac aux Grenouilles et eleve une seconde croix a la memoire des
+martyrs, a quelques arpents de la premiere.
+
+[Illustration: LIEUTENANT ROBERT]
+
+8 de juin.--Le beau temps continue. De bonne heure l'on se remet en
+route. L'on arrete vers midi a la mission indienne de la Riviere aux
+Castors, puis on va camper a quelques milles de la, au milieu d'un bois.
+Cet endroit est parfaitement cache de tous cotes, et s'appelle la "Fuite
+de l'Ours." Ici doit-on rester Dieu sait combien de temps; c'est l'avant
+poste de l'armee. Jamais endroit ne fut plus propre a se derober a la
+vue de l'ennemi et, cependant, on n'y avait pas ete une demi-heure,
+qu'une bande innombrable d'ennemis inattendus fondit sur les soldats
+epuises de fatigue: c'etaient les maringouins! Ils s'etaient rendus par
+centaines, infatigables, insatiables, attaquant sans relache. Il n'y a
+pas d'autre moyen de s'en defendre que de se renfermer sous les tentes
+et de s'y enfumer comme des jambons. Pour sortir, on s'enveloppe la tete
+avec de la mousseline et l'on se couvre les mains de gants epais.
+
+9 de juin.--Beau temps. Les maringouins ont cesse les hostilites pendant
+l'avant-midi, mais reviennent a la charge avec plus d'ardeur que jamais
+dans l'apres-midi. Il fallut s'enfermer de nouveau. Le pere Legoff, qui
+est missionnaire parmi les Montagnais depuis dix-huit ans deja, et qui
+s'est echappe du camp de Gros-Ours ou il etait prisonnier depuis deux
+mois, ayant reussi a persuader ses Sauvages de se separer de Gros Ours,
+vient nous voir; il est recu a bras ouverts surtout par le Pere Provost
+auquel il remet la croix du Pere Fafard toute maculee du sang de ce
+martyr et aussi d'autres reliques. Il se rend aupres du General pour
+interceder pour ses ouailles.
+
+10 de juin.--Farniente. Beau temps chaud. Le general envoie le pere
+Legoff et le pere Provost aupres des Montagnais avec l'ultimatum
+suivant: "Soyez au camp demain a midi ou je brule tous vos
+etablissements et je vous chasse." Dans la soiree les maringouins
+reviennent avec du renfort, on redevient jambons.
+
+11 de juin.--Rien d'extraordinaire aujourd'hui, a part l'arrivee du
+Capt. Giroux avec sa compagnie. Le Lt.-Col. Williams etait retourne au
+Lac aux Grenouilles sur l'ordre du General. Encore les moustiques!
+
+12 de juin.--La nuit a ete tres-fraiche. Les Montagnais viennent trouver
+le general et se livrent a lui. Moustiques! Moustiques!
+
+13 de juin.--Beau temps frais. Un petit orage vient de temps a autre
+varier l'uniformite de la temperature. Le general envoie un detachement
+de l'Infanterie Legere de Winnipeg, fort de cent hommes, intercepter la
+route de Gros-Ours.
+
+14 de juin.--Meme temperature que la veille. On eut la messe vers les
+sept heures. Dans l'apres-midi, quelques officiers vont visiter le camp
+des Sauvages. Un triste spectacle s'offrit a leur vue. Denues de tout,
+le corps a peine vetu de quelques haillons ramasses un peu partout et
+formant un assemblage de costumes les plus bizarres, les malheureux
+Montagnais etaient etendus sous leurs tentes usees et dechirees. Jamais
+pauvrete plus abjecte n'habita plus miserable abri. Les officiers
+revinrent au camp tout pensifs, songeant aux milliers de familles
+eparses dans la vaste plaine dont la misere trouvait un tableau dans
+celle des pauvres malheureux qu'ils venaient de visiter.
+
+15 de juin.--La nuit fut tres-froide. Quand le reveil sonna le matin,
+on fut quelque peu surpris de voir les tentes entourees d'une epaisse
+couche de neige; le lac situe pres du camp etait lui-meme couvert d'une
+couche de glace d'un quart de pouce d'epaisseur. Le colonel Smith quitta
+le camp, accompagne de cent hommes de l'Infanterie Legere de Winnipeg,
+pour des regions inconnues. Dans le cours de l'apres-midi le general
+Middleton arriva accompagne de son etat-major et en commandement de
+renforts considerables. Ils ont avec eux un canon _gatling_.
+
+16 de juin.--Beau temps. Les maringouins se font encore sentir.
+
+17 de juin.--Le beau temps continue, les maringouins ditto. Le capitaine
+Giroux part pour Montreal.
+
+18 de juin.--Aucun changement dans la temperature. Plusieurs officiers
+et soldats vont se baigner dans la riviere aux Castors.
+
+19 de juin.--Temps frais. On apporte au camp la nouvelle que quelques
+Cris des Bois sont au lac des Iles avec la famille McLean qu'ils
+se declarent prets a rendre. Le general envoie deux Chippewayens
+accompagnes de l'eclaireur Mackay pour aller chercher les prisonniers.
+
+20 de juin.--La nuit a ete tres-froide et peu de soldats ont bien dormi.
+Au lever, il y avait une petite gelee blanche de pres de deux
+pouces d'epaisseur. Le camp est leve et l'on retourne coucher aux
+quartiers-generaux.
+
+21 de juin.--Beau temps. Messe a huit heures. Dans l'apres-midi, il
+commence a circuler des rumeurs quant au prochain depart des troupes.
+
+22 de juin.--On doute de l'exactitude des rapports quant au renvoi
+prochain des forces militaires du Nord-Ouest. Le temps se continue beau.
+
+23 de juin.--Vers huit heures et demie du soir, l'ordre du depart est lu
+aux troupes et la date est fixee au lendemain. Quelques-uns ont peine a
+y croire mais ne refusent pas de se meler a la rejouissance generale qui
+est immense.
+
+24 de juin.--Reveil a quatre heures. Le general adresse aux troupes des
+paroles de felicitation et l'on prend la route du retour a six heures
+et demie du matin. Il fait une chaleur accablante. La premiere halte se
+fait a dix heures et demie de l'avant-midi apres dix milles de marche.
+Dans l'apres-midi on parcourt quinze autres milles. Aussitot apres
+souper on reprend la marche et l'on ne campe qu'a onze heures et demie
+du soir. On a fait dans cette journee trente-cinq milles.
+
+25 de juin.--Le depart a lieu a neuf heures. L'on marche toute la
+journee. A sept heures du soir on arrive au rivage ou le "North West"
+attend les troupes; on avait parcouru vingt-cinq milles. Les soldats
+sont epuises de fatigue. Les officiers vont coucher a bord, et les
+soldats restent sous la tente.
+
+26 de juin.--Les soldats montent a bord du bateau vers les huit heures
+de l'avant-midi. Quelque temps apres le general arrive en personne
+accompagne de son etat-major. Il est salue par des hourrahs
+significatifs. Le reste de la journee est consacre a la flanerie.
+
+27 de juin.--Il est dix heures de l'avant-midi quand le bateau arrive a
+Fort Pitt. On monte les tentes sur la rive. Rejouissances generales.
+
+28 de juin.--Il fait tres-beau. Basse messe eu plein air. On donne un
+permis general de sortir du camp, et tous vont visiter leurs freres
+d'armes des autres bataillons.
+
+29 de juin.--Le depart des troupes commence aujourd'hui. Il fait une
+chaleur accablante.
+
+30 de juin.--Le temps chaud continue.
+
+1er de juillet.--Toute la brigade d'Alberta parade, a sept heures
+du matin, devant le general Middleton. Ce dernier, apres avoir fait
+l'inspection des differents bataillons, complimente de nouveau les
+troupes.
+
+2 de juillet.--Il fait beau. Le colonel Ouimet arrive avec le reste du
+65e bataillon. Joie indescriptible On recoit l'ordre de s'embarquer
+demain a bord de la "Baronness."
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LEMAY ET MARCOTTE.
+
+Arrive a ce point du recit, l'auteur a cru interesser specialement les
+lecteurs en pariant de la vie que menerent les deux vaillants blesses du
+65e pendant le reste de la campagne.
+
+Le recit de leurs souffrances et de leurs miseres commence naturellement
+du jour ou ils sont tombes sur le champ de bataille.
+
+Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba le premier. Lorsque la
+balle meurtriere le frappa, il etait quelque peu en avant de ses
+compagnons d'armes. Ceux-ci s'arreterent subitement en le voyant tomber
+et semblerent hesiter un moment. Le caporal Grave! fut le premier
+aupres de lui, et le soldat Marc Prieur, qui etait attache au corps
+d'ambulance, arriva quelques instants plus tard. En les voyant aupres
+de leur frere blesse, les soldats continuerent leur marche. Le
+chirurgien-major Pare et le reverend aumonier furent bientot sur les
+lieux. Pendant que le chirurgien examinait la plaie et palissait a la
+vue de la gravite de la blessure, le digne chapelain administrait les
+derniers sacrements au Blesse.
+
+[Illustration: SOLDAT EPHREM LEMAY.]
+
+Ce ne fut qu'une demi-heure plus tard que l'on apporta une civiere pour
+transporter le pauvre Lemay en dehors du terrain des hostilites. On l'y
+avait a peine transporte qu'un soldat accourut a la hate demander un
+second brancard pour apporter Marcotte qui venait de succomber. Quelques
+instants plus tard, le soldat Prieur, aide du gen. Strange lui-meme,
+apportait Marcotte et le placait a cote de Lemay. Le chirurgien ordonna
+aussitot qu'on mit les deux blesses dans un caisson, n'ayant pas d'autre
+moyen de transport.
+
+On ne peut guere se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay
+et Marcotte dans ces voitures d'ambulance improvisees. Etendus au fond
+des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils
+etaient bouscules de tous cotes, malgre la bonne volonte et les soins
+des charretiers. Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles
+qui les separaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs
+indescriptibles que le genre de transport devait inevitablement causer.
+Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et
+poussait un cri de douleur a chaque cahot de la route. De temps a autre,
+il pouvait, entendre la voix inquiete du pere Provost qui demandait au
+chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez a ce tourment celui de la soif la
+plus ardente causee par la fievre qui le devorait. Rien, pas une goutte
+d'eau, et Lemay repetait toujours: "De l'eau! de l'eau!" Enfin l'on
+arrive a Fort Pitt. Les deux blesses sont deposes dans une des vieilles
+constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici,
+ils furent bien traites par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la
+conduite de ce dernier merite les plus grands eloges. Ils resterent en
+cet endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert vint les chercher
+a bord de _l'Alberta_, pour les mener a Battleford. On les transporta
+a bord sur des brancards et ils furent installes dans la chambre
+de l'ingenieur. L'appartement etait assez confortable, mais,
+malheureusement, un accident arriva au navire et bientot l'eau inonda le
+plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier,
+se montra des plus devoues a leur egard. Il passait toute la journee et
+une grande partie de ses nuits aupres d'eux. Tantot il balayait l'eau
+qui s'etendait sous leurs lits, tantot il leur portait un verre d'eau et
+toujours il etait exact a leur administrer les remedes prescrits par le
+chirurgien et a changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il
+remplit son devoir a toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il
+etait oblige de s'accroupir dans un coin de l'appartement sur sa
+couverte pliee en six pour empecher l'eau de l'imbiber completement.
+Enfin le bateau arriva a Battleford apres deux jours et deux nuits
+de marche. Il faisait un temps sombre et les corps etaient a peine
+installes dans un express-waggon, qui avait ete envoye de l'hopital au
+bateau pour les aider, que la pluie se mit a tomber. Quelques couvertes
+furent jetees a la hate sur les pauvres blesses, et en route! Apres un
+quart d'heure de marche, l'on s'arreta vis-a-vis la porte d'entree d'une
+marquise. De petites croix rouges, posees ici et la, annoncaient au
+passant que les blesses seuls etaient entres sous cette tente. On placa
+immediatement les nouveaux arrivants dans un endroit reste libre, a
+gauche de la porte d'entree. Ils eurent leur lit l'un pres de l'autre.
+Pendant qu'avec mille precautions l'on descendait les malheureux Lemay
+et Marcotte de la voiture, le caporal Lafreniere sautait a terre et
+se choisissait une bonne place sous la tente ambulanciere. Il prit le
+premier lit a gauche. Le second fut donne a l'homme de police McKay qui
+avait ete, comme Lemay et Marcotte, blesse a la Butte aux Francais et
+qui souffrait beaucoup de la jambe gauche ou la balle l'avait frappe.
+La troisieme place etait occupee par le brancard de Lemay qu'on avait
+decore du nom de lit a cause des quelques couvertes qui pouvaient
+proteger le blesse contre les intemperies du climat. Marcotte etait le
+quatrieme et occupait un lit semblable a celui de Lemay. Il y avait en
+tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux rangees, serres les uns
+pres des autres, ne laissant qu'un etroit passage entre eux. Les autres
+lits etaient tous occupes par des blesses de l'Anse au Poisson et de
+l'Anse du Coup de Couteau qui etaient, a l'arrivee de nos freres en etat
+de convalescence. Pendant la premiere semaine ils furent relativement
+bien traites; pendant que Lafreniere profitait du beau temps pour aller
+a la peche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins a Marcotte.
+Enfin, au bout d'une dizaine de jours, la balle etait extraite sans trop
+de douleur, et Marcotte pouvait esperer un retablissement rapide. Lemay
+ne souffrait guere que de la fievre, mais etait trop faible pour remuer
+sur son lit. Ils purent alors apprecier la valeur des services de leur
+confrere du 65e, le soldat Gauthier, qui etait leur infirmier. Toujours
+patient, toujours devoue, il se rendait de bonne grace aux prieres des
+blesses et en avait soin comme un frere de charite.
+
+[Illustration: SOLDAT MARCOTTE.]
+
+Aussi quelle difference quand, pour une raison quelconque, il
+s'absentait de la tente. Aussitot les soldats anglais qui pouvaient se
+promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient
+au nez et venaient s'etablir au pied de leurs lits pour manger des
+confitures ou des gelees dont ils se gardaient bien de leur offrir la
+plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs etaient
+celles envoyees par les dames de Montreal, et dont l'etiquette etait
+enlevee pour etre remplacee par une autre a l'adresse d'autres
+bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une maniere
+cynique le voyage du 65eme suivant les rapports qu'ils en avaient lus
+dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blesses du
+65eme put les entendre. Mais l'on serait porte a croire que la jalousie
+seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les heros de l'Anse aux Poissons,
+et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que
+leurs prejuges. Qu'on se detrompe! L'on ne peut guere se figurer
+jusqu'ou le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance
+entre cent le demontrera.
+
+C'etait le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses
+blesses pour voir a leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La
+nuit precedente le vent avait enleve la tente et pendant plusieurs
+minutes il etait reste expose au froid. Incapable de se remuer d'un cote
+ou de l'autre, il demande a un grand Anglais qui fumait tranquillement
+sa pipe s'il serait assez bon de le changer de cote. L'Anglais se leva
+brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le
+renversa brutalement du cote oppose. Immediatement sa plaie se rouvrit
+et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gemit de
+son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus
+tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si
+brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme
+une femme, s... cochon de Francais," lui repondit-il. (You moan like a
+woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il
+lui rappela une a une toutes les attaques du "News" contre le 65eme, et
+pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait
+tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot,
+impuissant a faire un geste. O lache! triple lache! qui profites ainsi
+de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse
+calomnie a la face. Tu montrais la toute la grandeur de ton courage.
+Va! tu n'as rien a craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te
+touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu'a proteger ta face
+contre les crachats!
+
+Par bonheur, l'arrivee de l'infirmier Gauthier coupait court aux
+discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles
+le reste de la journee.
+
+Pendant les cinq semaines que nos deux blesses passerent a l'hopital,
+le vent emporta quatre fois la tente qui etait leur seul abri. En une
+circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des consequences
+funestes. C'etait vers le commencement de juillet. Lemay qui avait
+repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait
+commence a s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente
+culbute et est entrainee parle vent. Marcotte ne sachant ou se mettre
+fut bientot mouille jusqu'aux os. Alors il se jeta a bas du lit et, se
+cachant dessous la toile du brancard, reussit a s'en faire un abri. Il
+resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'apres
+l'orage et qu'on eut replace la tente qu'il fut remis dans son lit par
+deux infirmiers.
+
+Enfin le 5 juillet arriva. On avait annonce partout a Battleford
+l'arrivee du 65eme. Vers les huit heures du soir les vapeurs "_Marquis_"
+et "_North West_" arriverent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie
+de cette expedition a bord de la "_Baroness_," s'etait rendu au rivage,
+impatient de revoir ses freres d'armes. Mais il attendit en vain. Il
+etait dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna a son
+lit decourage. Le lendemain matin cependant, apres deux longues
+heures d'attente, il vit poindre a l'horizon le pavillon rouge de
+la "_Baroness._" Comme son coeur battait fort, comme ses yeux
+s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie a l'idee qu'il
+allait bientot revoir ses bons amis dont il avait ete depuis si
+longtemps separe et dont il avait tant de fois regrette l'absence.
+
+Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, ecoutait avec avidite tous
+les bruits du dehors et quand on lui annonca le "65eme!" un sourire
+inexprimable se dessina sur ses levres bleuatres et une larme perla a sa
+paupiere.
+
+Le meme jour, Lemay monta a bord du bateau et continua avec son
+bataillon jusqu'a Montreal, ou le peuple enthousiasme lui fit une
+ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun
+se pressait a venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue.
+
+Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d'autres blesses et
+prenait le train de Swift-Current, d'ou un train direct le menait a
+Montreal. Quelques jours apres son arrivee, ses amis lui donnerent
+plusieurs banquets et lui presenterent une jolie medaille en argent.
+
+Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront graves sur le cadre
+d'honneur du 65eme et auront une place glorieuse dans les annales de
+notre histoire.
+
+FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.
+
+
+[Illustration: FORT OSTELL.]
+
+1. Entree. 2. Guerite. 3. Mat et drapeau. 4. Tente des soldats 5. Tente
+de garde. 6. Cuisine et dortoir. 7. Appartement des officiers. 8.
+Four. 9. Tente du boulanger. 10. Tente du capitaine. ll. Ecuries. 12.
+Tranchee. 13. Canaux. 14. Ponts mobiles. 15. Fosse. 16. Abattis. 17.
+Revetement.
+
+
+
+TROISIEME PARTIE.
+
+
+
+LE BATAILLON GAUCHE
+
+En Garnison.
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+FORT OSTELL.
+
+Apres avoir donne le recit complet des aventures de l'aile droite du 65e
+bataillon dans sa marche a travers la plaine, l'histoire de la campagne
+de l'aile gauche s'impose a l'auteur comme un devoir imperieux. Le but
+de cet ouvrage serait manque et le lecteur serait prive de la partie
+sinon la plus interessante du moins bien importante de l'histoire de la
+campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col. Hughes le bataillon
+droit ajoutait a force de fatigues, de miseres et de courage une
+page glorieuse a son histoire, le bataillon gauche, divise en cinq
+detachements et disperse sur une etendue de cent-cinquante milles,
+menait a bonne fin sa mission de pacification. Partout ou le 65e a
+passe, il a laisse des traces glorieuses de son sejour et c'est surtout
+dans l'extreme ouest que l'aile gauche, apres une vie sedentaire de
+six semaines, a su meriter son titre de soldat missionnaire. Prechant
+d'exemple, il a pu par sa bonne tenue, sa conduite reguliere, ses
+moeurs douees et tranquilles, en imposer a l'esprit impressionnable des
+nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il a vecu. Partout,
+Sauvages comme Metis avaient surnomme les volontaires de Montreal les
+"bons petits habits noirs" et obeissaient a leurs officiers avec plus de
+respect que de crainte.
+
+Comme il a ete mentionne plus haut, il y avait cinq detachements dont
+voici les noms par ordre de distances de Calgarry: vingt hommes de
+la compagnie No. 8, sous le commandement du lieut. Normandeau, a la
+Traverse du Chevreuil Rouge, a cent milles au nord de Calgarry; la
+compagnie No. 1 (vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres
+du capt. Ostell, a la Riviere Bataille, trente-huit milles au nord du
+premier detachement; vingt hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8,
+sous le capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq milles plus
+haut; la compagnie No. 2, avec le capt. des Trois-Maisons comme chef,
+a Edmonton, quarante milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux
+cent-treize milles de Calgarry, et finalement la compagnie No. 7, sous
+le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan, vingt milles a l'est d'Edmonton.
+Des le l4 mai toutes ces differentes garnisons furent mises sous
+les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-generaux a
+Edmonton. La mission de ce bataillon ainsi disperse etait d'abord de
+proteger les lignes de communication pour permettre le passage libre des
+transports de provisions de Calgarry jusqu'au front; mission importante,
+comme on peut le voir, car de sa vigilance et de sa fidelite a remplir
+son devoir dependait la vie du bataillon droit. Le second but que ce
+bataillon devait atteindre etait la pacification des nombreuses tribus
+sauvages au milieu desquelles il sejournait. Chaque detachement etait
+entoure de quinze cents a deux mille Sauvages, qui, au commencement
+de la campagne, etaient dans une excitation extraordinaire, et que
+l'arrivee des troupes ne fit qu'augmenter plutot que diminuer. Chacun
+des postes etait dans la position la plus precaire, car, a part le
+soulevement des tribus environnantes, on craignait a juste raison les
+Pieds Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et etaient pousses a
+la revolte par Gros-Ours lui-meme. Si, un bon matin, il avait plu a
+ces messieurs de s'insurger, leur marche naturelle etait de Calgarry a
+Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le nombre, ils s'emparaient
+un a un des forts situes le long de leur route et pas un volontaire de
+l'aile gauche n'aurait vecu pour raconter les massacres commis.
+
+Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de garnison de la
+compagnie No. 1 fera le recit du premier chapitre. La position occupee
+par les differents detachements etant connue du lecteur, il lui sera
+plus facile de comprendre la campagne en procedant par ordre de
+compagnies.
+
+Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait a Edmonton avec le
+reste de l'aile gauche, moins trois hommes qu'on avait du laisser pour
+completer la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla camper
+avec le reste du bataillon a l'est du Fort. La compagnie No. 7 etait
+deja rendue au Fort Saskatchewan. Les Nos. 5 et 6 quitterent Edmonton
+le meme jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain, les ordres de
+brigade commandaient aux capts. Ostell et Bauset de se tenir prets a
+partir, avec leurs compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut
+dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient ete mentionnes
+specialement par le major Perry au major-general Strange pour leur
+conduite a la Traverse du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines sont
+les seuls officiers de compagnie dont il ait ete fait une mention
+speciale.
+
+[Illustration: CAPITAINE OSTELL.]
+
+Cependant deux heures plus tard un contre-ordre, faisant remplacer la
+compagnie No. 1 par le No. 4, fut transmise au bataillon. Le capt.
+Ostell devait rester a Edmonton ou il serait commandant en chef, ayant
+sous lui sa compagnie et la compagnie No. 2, a Edmonton, le detachement
+du Fort Saskatchewan, et les volontaires anglais d'Edmonton. On etait
+occupe a faire les preparatifs pour entrer dans le Fort quand vers midi,
+le 7 mai, le capt. Ostell recut un nouvel ordre du general Strange.
+Cette fois-ci, il fallait partir, a une heure d'avis, et retourner sur
+ses pas jusqu'a la Riviere Bataille, soixante et dix milles au sud. Le
+meme soir, tous les hommes de la compagnie No. 1 etaient en marche et,
+trois jours plus tard, apres un voyage des plus rudes, ils arrivaient
+au lieu de leur destination, un vieux chantier isole au milieu de la
+plaine, a un mille et demi au nord de la Riviere, Bataille. Pour bien
+comprendre la mission de ce detachement, voici le texte meme des
+instructions qu'il avait recues avant son depart d'Edmonton:
+
+Edmonton, 7 mai 1885.
+
+Instructions a l'officier commandant le detachement du 65e bataillon a
+la Riviere Bataille.
+
+Vous avez ete choisi a cause de la reputation militaire que vous vous
+etes acquise par votre habilete et votre energie. La protection de notre
+ligne de communication avec la base de nos depots de provisions est
+d'une importance essentielle. Le pays a l'est de votre Fort est bien
+difficile et deviendra tres-certainement une ligne d'operations, le long
+de laquelle des maraudeurs indiens essaieront par petites bandes de
+s'emparer de nos transports de provisions. Vous occuperez le vieux
+chantier de la Baie d'Hudson pres de chez le R. P. Scullen.
+
+Vous le mettrez dans un etat de defense aussi complet que possible,
+construisant une defense de flanc de maniere a empecher l'ennemi de
+s'approcher assez pour incendier la maison.
+
+Vous embrasserez probablement la maison du R. P. Scullen dans votre
+ligne de defense. Vous marquerez la portee de vos carabines du Fort a
+tous les objets dans les alentours, et habituerez vos hommes a mesurer
+au pas ces differentes distances de maniere a ce qu'ils se les
+rappellent, ce qui rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque.
+Apres que vous aurez complete la defense de votre fort, vous emploierez
+vos hommes a reparer, a temps perdu, les chemins dans le voisinage de
+votre poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre fort sans
+protection; au contraire, vous exercerez la plus grande surveillance,
+jour et nuit.
+
+Il est probable qu'une troupe de carabiniers a cheval aura aussi ses
+quartiers-generaux a votre poste Ils feront une patrouille reguliere
+entre la Riviere du Chevreuil Rouge et Edmonton.
+
+Toutes les provisions tant pour les rations des Sauvages que pour les
+votres vous seront confiees. Le Pere Scullen, j'en suis sur, vous aidera
+de son mieux par ses connaissances et son influence.
+
+Par ordre,
+
+ C. H. DALE, Capitaine,
+ Major de Brigade.
+
+Malgre l'apparente precision de ces instructions, elles ne peurent etre
+executees a la lettre, car contrairement aux informations, il n'y avait
+aucune maison habitable sur la reserve du Pere Scullen. Le capitaine
+Ostell continua plus loin, et a dix milles au sud, trouva un chantier
+qu'apres une semaine de travail on put mettre en etat de defense. Le
+Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du capitaine Ostell.
+Malgre toute la bonne volonte possible les travaux de fortification
+n'avancaient pas vite, car, vu le petit nombre de soldats qui
+composaient le detachement, chacun avait beaucoup a faire. Il y avait,
+comme on le sait, vingt-cinq hommes. Pendant le jour, quatre d'entre
+eux, un sous-officier et trois soldats, montaient la garde; et la nuit,
+cette garde etait doublee. A part ces derniers, il faut aussi deduire un
+boulanger, un cuisinier, le servant des officiers et deux soldats qui
+travaillaient aux corvees d'eau et de bois de chauffage. Il restait
+donc a peine dix hommes pour travailler aux tranchees et autres
+fortifications. Cependant au bout de quelques semaines, l'ouvrage etait
+presque termine.
+
+Une tranchee de deux pieds et demi de profondeur, faite en forme de
+carreau, a ete creusee tout autour du terrain sur une longueur de deux
+cents verges; elle communique au moyen de quatre canaux avec un fosse de
+cinq pieds de profondeur qui entoure la maison. Un abattis de branches
+la protege contre toute attaque immediate. Des ponts mobiles ont ete
+poses sur les canaux pour donner plus de facilites de transport aux
+voitures de charge qui stationnaient au fort. De fortes barricades ont
+ete construites pour proteger les portes et les fenetres. Un mur en
+tourbe de six pieds de haut a ete eleve tout autour de la maison,
+au-dessus du fosse. Vingt-huit meurtrieres percees dans les murs
+completent la defense du Fort.
+
+Pendant les premiers jours, c'est-a-dire, jusqu'a la fin du mois de mai,
+toute la garnison et surtout le capitaine etaient sur des epines. Les
+travaux de fortification se poursuivaient de sept heures du matin a six
+heures du soir et quelquefois meme la nuit. Les Sauvages des alentours
+etaient dans un malaise perceptible et, malgre les remontrances des
+missionnaires qui leur apprenaient a nous considerer comme des freres,
+ils attendaient avec anxiete les resultats des batailles qui se
+livraient dans l'est. Enfin la prise de Batoche delivra les garnisons de
+leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient quitte leurs reserves
+a l'arrivee des troupes, revinrent s'y etablir a la fin de mai et tout
+rentra dans L'ordre.
+
+[Illustration: LIEUTENANT PLINGUET]
+
+Voici la liste des hommes qui passerent le temps de la campagne au Fort
+Ostell: J. B. Ostell, capitaine commandant; A. C. Plinguet, lieutenant;
+H. Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent;
+G. Aumond, caporal. Les soldats T. Belanger, J. Bourgeois, A. Cadieux,
+K. Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust [l], O. Drolet,
+Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques Labelle, Arthur Lanthier, E.
+Latulippe (2), Ludger Longpre, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A.
+Ouimet, J. Parent, A. Pepin, H. Picard et Louis Weichold.
+
+[Note 1: Nomme caporal le 23 juin; eleve au grade de sergent le 6
+juillet.]
+
+[Note 2: Nomme caporal le 6 juillet.]
+
+Les incidents qui marquerent le passage de la compagnie No. 1 au Fort
+Ostell sont peu nombreux, l'auteur se borne dans ce recit a n'en
+raconter que les principaux.
+
+Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier apporta une depeche
+au capitaine de la part du Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se
+rendre le soir meme chez le Pere Scullen pour avoir une entrevue
+particuliere. Le capitaine fait immediatement seller son cheval et
+laisse le Lieut. Plinguet en charge du Fort. Il ne revint que le
+lendemain matin avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont on
+redoutait un soulevement etaient rentres dans l'ordre.
+
+Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell, un jeune gradue de
+l'universite McGill, arrivait au Fort. Il etait officiellement attache
+en qualite de chirurgien aux trois garnisons du 65eme situees au sud
+d'Edmonton, devant tenir ses quartiers generaux au Fort Ostell. Le
+nouveau medecin etait a peine entre en fonction que tous l'estimaient et
+l'aimaient comme un des leurs. En effet, depuis cette date jusqu'a la
+fin de la campagne, le docteur Powell remplit sa tache avec une fidelite
+et un devouement exemplaires. Il lui fallait faire a cheval une moyenne
+de cent cinquante milles par semaine pour visiter les differents postes
+ou son devoir l'appelait. Il voyageait toujours seul, et ne craignait
+pas de traverser les reserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa
+route et ou un jour ou l'autre il pouvait etre attaque et massacre.
+Les officiers de chacune des trois garnisons n'ont pas manque de le
+mentionner specialement dans leurs rapports au commandant en chef a
+Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait le service entre le Fort
+Ethier et le Fort Ostell, arriva malade au camp. Il etait tombe a bas de
+son cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G. R. Daoust (qui
+n'etait que soldat a cette date) et lui confia la mission de remplacer
+le courrier malade. Deux jours plus tard, il revenait au Fort apres
+avoir rempli sa mission a la satisfaction de ses chefs.
+
+Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de garde sort a la hate
+pour repondre a l'appel du soldat Belanger qui monte l'arriere garde.
+La nuit est tres-sombre et c'est a peine si l'on peut distinguer a six
+pieds devant soi. Belanger jure ses grands dieux qu'il a vu un cavalier
+arriver assez pres du parapet et, qu'a sa vois, il a change de direction
+et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne soit un espion. On fait
+alors une patrouille a travers le bois et les marais aux alentours du
+Fort. Tous reviennent mouilles et de mauvaise humeur.
+
+L'un est tombe de tout son long dans un marais que l'obscurite lui
+cachait, un autre s'est frappe la tete sur une branche d'arbre, un
+troisieme s'est massacre la figure sur une talle d'herbes seches, et
+personne n'a pris ni vu un Sauvage; ce n'est donc pas etonnant qu'on
+soit de mauvaise humeur. Le reste de la nuit se passa bien tranquille.
+
+Le jour de la fete de la Reine se passa sans autre incident que la
+reception d'une liasse de "Patries." C'etaient les premieres nouvelles
+imprimees que l'on recevait. Six jours plus tard, les commissaires
+Royaux, charges de faire une enquete sur les griefs des Metis, passaient
+au Fort. Ils etaient trois: Messieurs Forget, Street et Goulet. Le
+capitaine Palliser etait avec eux. Il allait se joindre a l'etat-major
+du gen. Strange pour y occuper la place de major de brigade. Le meme
+soir, le R. P. Scullen vient coucher au Fort, et un grand nombre de
+soldats en profitent pour remplir leurs devoirs religieux. Le lendemain
+matin, le bon missionnaire celebre la basse messe dans le grenier du
+Fort. Tous les soldats y sont presents ainsi que les commissaires.
+
+C'est le premier service religieux auquel les soldats assistent depuis
+leur depart de Calgarry, le vingt-trois avril dernier.
+
+Le quatre juin, vers les onze heures de l'avant-midi, les soldats
+sortent a la hate et presentent les armes a Sa Grandeur Mgr. Grandin qui
+arrete au Fort en passant. Il dine avec le capitaine, et, apres diner,
+les soldats vont le visiter sous la tente. Il leur adresse quelques
+bonnes paroles de consolation, puis distribue a tous des medailles,
+scapulaires, etc. Avant son depart, Sa Grandeur benit le Fort qu'on
+baptise Fort Ostell, puis part en promettant que la premiere mission
+qui s'etablirait sur la riviere Bataille, en cet endroit, se nommerait
+Saint-Jean d'Ostell. Quelques jours plus tard, vers le neuf juin, le
+capitaine, ayant recu une depeche speciale, se met, en route pour la
+riviere du Chevreuil Rouge. Il se fait accompagner d'un detachement de
+carabiniers a cheval sous les ordres du Lt. Dunn. Le but de sa mission
+est d'aider un train tres-considerable de transports a traverser le
+pays et arriver en surete a Edmonton. Ce train etait protege par une
+quarantaine de volontaire du 9e de Quebec, sous les ordres du Lt.
+Dupuy. Il y avait deja huit jours qu'il etait retarde a la Traverse du
+Chevreuil Rouge par la crue de la riviere. Le capitaine Ostell, mettant
+a profit sa connaissance de la riviere par le fait d'y avoir travaille
+vers la fin du mois d'avril, lors du passage du bataillon gauche,
+reussit a faire traverser tout le train apres dix-huit heures de
+travail. Le douze au soir, le capitaine revenait a son Fort, et le
+lendemain les officiers du 9e arretaient en passant.
+
+Le quatorze juin, le capt. Ostell partait pour les Buttes de la Paix
+ou il allait voir l'agent des Sauvages, un nomme Lucas, a propos de
+malentendus survenus entre les Sauvages et lui. Depuis l'arrivee des
+troupes dans ces territoires, il existait une anomalie etrange dans les
+rapports des officiers de compagnie avec les Sauvages. Comme le lecteur
+a pu le voir plus haut dans l'ordre du gen. Strange, le capitaine Ostell
+avait ete instruit de voir aux rations des Sauvages, mais aucun ordre
+n'avait ete donne a l'agent Lucas. Ainsi quand le capitaine demandait a
+l'agent de donner telle ou telle ration, ce dernier lui repondait qu'il
+n'avait aucun ordre a recevoir de lui, vu qu'il dependait du departement
+des Sauvages et n'avait rien a voir dans les affaires du ministere de la
+Milice. Heureusement cette entrevue du capitaine avec l'agent mit fin,
+pour quelque temps, a un etat de choses embarrassant.
+
+Le seize juin, on hisse un magnifique drapeau, present du Lt.-Col. Amyot
+du 9e au capt. Ostell.
+
+Dans l'apres-midi, on nous apporte des provisions en masse. Tout le bas
+du fort etait rempli de sacs de fleur, de sel, de boites de corn beef,
+de hard tacks et le reste. Quelques-uns des soldats se decouragent, car
+il y a de quoi nous faire subsister jusqu'au printemps prochain.
+
+Le vingt juin cessa le systeme organise des courriers. Depuis l'arrivee
+des troupes, on avait etabli six postes de courriers entre Calgarry et
+Edmonton. Le premier poste etait de Calgarry a Scarlet, une distance de
+quarante milles; le deuxieme de Scarlet a Millar, quarante-cinq milles;
+le troisieme de Millar a la Traverse du Chevreuil Bouge, quinze milles;
+le quatrieme de la Traverse du Chevreuil Rouge a la Riviere Bataille,
+trente-cinq milles; le cinquieme de la Riviere Bataille aux Buttes de
+la Paix, trente-huit milles, et le dernier des Buttes de la Paix a
+Edmonton, quarante milles. A chaque poste, excepte au troisieme, il y
+avait deux courriers. Par ce systeme les depeches se transmettaient
+regulierement toutes les vingt-quatre heures entre Calgarry et Edmonton,
+sur une distance de deux cent treize milles. Le vingt-cinq juin, ca
+commence enfin a avoir l'air du depart. Le lieutenant peut a peine
+contenir sa joie, chacun lit sur sa figure la bonne nouvelle. Vers les
+six heures, le capitaine reunit ses hommes pour leur distribuer des
+chemises et des calecons, puis il leur communique la depeche Suivante:
+
+Fort Edmonton, 24 juin 1885.
+
+Au Capt. OSTELL, Commandant,
+
+Riviere Bataille.
+
+Monsieur,
+
+J'ai ordre du Lt.-Col. Ouimet de vous avertir de faire des preparatifs
+immediats pour conduire votre compagnie au Fort Edmonton ou vous devrez
+vous rapporter pas plus tard que lundi prochain, le vingt-neuf courant.
+
+On vous envoie des waggons pour le transport. Vous emporterez avec
+vous tout le bagage, armes, habits et equipement de campagne de votre
+detachement.
+
+Vous ordonnerez aux deux hommes des Carabiniers a cheval du Lt. Dunn,
+qui sont chez vous, de prendre la charge de votre poste, et vous
+prendrez d'eux les recus de tous les effets et provisions que vous
+laisserez a la Riviere Bataille.
+
+J'ai l'honneur d'etre,
+
+Monsieur,
+
+Votre obeissant serviteur,
+
+ Capt. G. BOSSE,
+ Major de Brigade.
+
+Il est impossible de depeindre la scene qui suivit la lecture de cette
+lettre. Il faut avoir endure toutes les souffrances de cette campagne,
+avoir souffert de tous les ennuis de ces solitudes pour comprendre ce
+qu'est l'ordre du retour. Le lendemain, chacun prepare son bagage et ce
+ne fut pas long. Dans l'apres-midi, Bobtail, chef des Cris, vint visiter
+le Fort avec sa femme; il est accompagne de jeunes Sauvages parmi
+lesquels Pic de Bois. Bobtail est un homme qui parait arriver a la
+soixantaine. Il a une figure tres-intelligente, mais son regard n'est
+pas franc et, quand il parle, on dirait qu'il n'exprime que la moitie de
+ce qu'il pense. Il etait monte sur un magnifique mustang gris fer. Il
+portait sur sa poitrine une medaille "Victoria" en argent. De longues
+plumes ornaient sa coiffure de peau de loutre.
+
+Pendant qu'il essaie de se faire comprendre du capitaine, un autre
+Sauvage, de costume encore plus etrange, entre en scene. C'est Alexis,
+surnomme le Pretre des Montagnes. De loin, il ressemble etrangement
+au fameux vicaire de Wakefield. Grimpe sur une haridelle aux allures
+douteuses, une grande croix rouge flanquee au milieu du dos, un vieux
+chapeau enfonce sur le crane, il avait un air de Sancho Panca impossible
+a depeindre. Cependant cet homme au costume original est devant Dieu
+un des plus grands hommes de l'Ouest. Quand il descendit de cheval,
+sa figure ascetique et son apparence religieuse impressionnerent les
+soldats. On put alors voir son costume au complet. Il porte une grande
+jaquette bleue, un chale blanc avec une grande croix en flanelle rouge
+sur les epaules, sa tunique est rouge comme sa croix. Il a en outre un
+crucifix a sa ceinture. Il parla en francais et servit d'interprete a
+Bobtail. Alexis obtint un permis du capitaine sur la parole de Bobtail,
+qui en faisait de grandes louanges. Cette nuit personne ne put dormir.
+Il etait deux heures du matin quand on cessa de parler du prochain
+voyage.
+
+Le lendemain, vingt-sept juin, vers les quatre heures et demie de
+l'apres-midi, la compagnie No. 1 quitta le Fort Ostell et se mit
+joyeusement en route pour Edmonton.
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+FORT EDMONTON.
+
+Dans le but de proceder systematiquement au recit des evenements qui se
+rattachent au sejour de l'aile gauche du 65e bataillon dans les forts
+qu'il a eu pour mission de defendre, Edmonton suit immediatement Ostell.
+Apres la compagnie No. 1, passons a No. 2. L'auteur a hesite quelque
+temps a placer le recit de la defense d'Edmonton a la seconde place,
+car son importance lui donne droit a la premiere. A Edmonton en effet
+etaient les quartiers generaux du commandant en chef de toute la ligne
+de defense de Calgarry a Fort Pitt. Ce n'est qu'apres mure reflexion et
+pour rendre plus claire dans l'esprit du lecteur la position de chaque
+compagnie du bataillon, que l'auteur s'est decide a faire le recit en se
+basant sur l'ordre des compagnies dans le bataillon.
+
+Edmonton n'est rien autre chose qn'un gros bourg que les citoyens de
+l'endroit ont qualifie du titre pompeux de (town) ville. Cette ville
+(puisqu'on l'appelle ainsi) est situee a un mille de la Saskatchewan et
+est, en general, bien batie. Toutes les constructions sont en bois, il
+n'y a que deux maisons en brique. Les habitants de la ville sont pour la
+plus grande partie des Anglais, les Canadiens resident aux environs sur
+les terres qu'ils ont defrichees.
+
+[Illustration: FORT EDMONTON--(Vue interieur.)]
+
+Sur les bords de la Saskatchewan s'eleve le fort de la Baie a'Hudson. Ce
+fort, dont les murs consistent en pieux enfonces en terre et fortement
+lies les uns aux autres, renferme le magasin de la Baie d'Hudson, les
+quartiers des employes et des dependances considerables. Comme il
+est muni d'un bon puits qui peut fournir de l'eau _ad libitum_ a une
+garnison assez considerable, il pourrait soutenir un assez long siege
+contre des troupes qui ne seraient pas munies d'artillerie. Sans etre
+d'une liberalite excessive ni d'une politesse extraordinaire, les
+employes de la compagnie de la Baie d'Hudson nous ont cependant temoigne
+assez de sympathie. Les marchands nous ont bien vendu leurs marchandises
+au plus haut prix, et l'on sait ce que c'est que le plus haut prix dans
+l'Ouest; mais c'etait pour eux une occasion unique de voir de leurs yeux
+de l'argent. Car il faut dire que cette expedition du Nord-Ouest a ete
+un bonanza pour cette region. Lorsque nous y sommes arrives, l'argent y
+etait des plus rares, le cultivateur, le producteur echangeaient leurs
+produits contre de la marchandise et la plupart du temps l'argent
+n'entrait pour rien dans toutes ces transactions. Notre arrivee a ete
+comme un: torrent d'argent qui a envahi le pays. Les semences etaient
+presque terminees et les cultivateurs attendaient la moisson les bras
+croises; tout-a-coup, grace a la revolte, les voila qui louent leurs
+chevaux au gouvernement a raison de $8.00 par jour pour deux chevaux et
+de $12.00 pour quatre. Ils vendent leurs animaux cent pour cent plus
+qu'ils ne valent et ainsi de suite pour leurs autres produits. La
+compagnie de la Baie d'Hudson avait une quantite de provisions en
+magasin, le gouvernement a tout achete au maximum. Si on pouvait en
+ce cas-ci appliquer, pour trouver la cause de la rebellion, le vieux
+proverbe "le vrai coupable est celui a qui le crime profite," on
+n'aurait pas besoin de se demander si certains fournisseurs ne sont pas
+au fond de cette affaire, car plusieurs y ont fait fortune. D'un autre
+cote, les missionnaires ont perdu toute leur influence sur les Metis et
+les Sauvages en revolte. Les chefs de ces rebelles leur ont represente
+les pretres comme des traitres vendus au gouvernement. La preuve, c'est
+que les Sauvages ont massacre deux missionnaires, ce que n'avaient
+jamais fait auparavant meme les Sauvages idolatres.
+
+Les blancs ont aussi a se plaindre du gouvernement, Il y a ici
+d'honnetes colons canadiens et anglais qui sont etablis sur des terres
+qu'ils possedent depuis plusieurs annees et qui, cependant, n'ont encore
+pu obtenir de lettres patentes.
+
+Si les choses continuent ainsi, avant longtemps, nous aurons une seconde
+rebellion a abattre et cette fois ce ne serait plus une revolte de Metis
+mais de colons canadiens et anglais. L'on se plaint aussi beaucoup du
+monopole exerce par la compagnie de la Baie d'Hudson et de la conduite
+des agents des Sauvages. L'on tient ces derniers responsables en grande
+partie des troubles qui ont eclate dans certaines tribus. On leur
+reproche leur incapacite, leur malhonnetete dans certains cas et souvent
+leur ignorance complete des moeurs et coutumes des gens sur les interets
+desquels ils ont la charge de veiller.
+
+[Illustration: LIEUTENANT CHAUREST]
+
+Ce sont toutes des nominations politiques; tant qu'il en sera ainsi, les
+choses ne changeront pas.
+
+Les notes qui precedent ont ete cueillies ca et la, elles ont ete
+fournies a l'auteur par les colons canadiens des environs, si elles
+ne sont pas exactes, elles representent du moins l'etat d'esprit dans
+lequel se trouvaient nos compatriotes de l'Ouest quand nous sommes
+passes a Edmonton.
+
+[Illustration: CAPT. DE TROIS MAISONS.]
+
+Le bataillon droit du 65e arriva a Edmonton le 1er mai; quatre jours
+plus tard le bataillon gauche entrait aussi au Fort. Apres que la
+division du bataillon eut ete decidee, le general Strange confia a la
+compagnie No. 2 la garde de cette place importante. Le capitaine des
+Trois-Maisons, assiste des Lts. DesGeorges et Charest, etait l'officier
+en charge du detachement du 65e, mais le general Strange qui y tenait
+encore ses quartiers generaux, en etait le commandant. Le 14 mai, le
+Lieut-Col. Ouimet arriva de Calgarry a Edmonton, accompagne du Major
+Brisebois, ancien officier de la Police a cheval et fondateur du Fort
+Brisebois connu aujourd'hui sous le nom de Calgarry. Le voyage de
+Calgarry a Edmonton, deux cent quinze milles, avait ete fait en quatre
+jours. L'arrivee du colonel fut saluee par des cris de joie de la part
+de tous les soldats du bataillon. A peine descendu de voiture, le
+colonel alla se rapporter au Major-General Strange qui le felicita sur
+son heureux retour. Il le remercia des services qu'il avait rendus a la
+division d'Alberta par la maniere habile dont il s'etait acquitte de
+sa mission a Ottawa, ajoutant qu'il regrettait que pour des raisons
+politiques il s'etait repandu tant de fausses rumeurs au sujet de ce
+voyage.
+
+La meme apres-midi, le general Strange quittait Edmonton en bateau,
+accompagne du 92eme d'Infanterie Legere de Winnipeg, en route pour
+Victoria ou l'attendait le bataillon droit du 65eme. Un ordre de
+brigade, lu avant le depart du Major-General, enjoignait au Lieut-Col.
+Ouimet de rester a Edmonton comme commandant militaire du District avec
+le controle des detachements du 65eme en garnison dans les differents
+postes, la surveillance des Sauvages des reserves environnantes.
+Il recut aussi instruction speciale de veiller a maintenir les
+communications de la colonne expeditionnaire du General Strange, et
+d'assurer son approvisionnement dont la base etait Calgarry. A part
+les officiers deja nommes, le Capt. Bosse, capitaine paie-maitre du
+bataillon, resta a Edmonton. Le Major Brisebois qui avait offert ses
+services fut accepte comme officier d'etat-major et ses services ainsi
+que son experience furent d'un grand prix.
+
+[Illustration: FORT EDMONTON (Vue exterieur.)]
+
+Des le lendemain du depart du General Strange, une deputation des
+Canadiens et des Metis de St-Albert, composee de cinq representants des
+deux nationalites, se rendit aupres du Colonel Ouimet avec une lettre
+de Mgr Grandin. Ils representerent qu'une _Danse de la Soif_ avait ete
+convoquee par des emissaires de Gros-Ours sur la reserve de la Riviere
+_Qui But_, a dix milles en arriere de St-Albert. Le but de cette
+assemblee etait de declarer la guerre aux blancs, et les Sauvages s'y
+rendaient de tous cotes. Il y avait meme une date fixee, le 24 mai, pour
+le pillage et le massacre des habitants de St-Albert et d'Edmonton. Sur
+la suggestion du Colonel, le lendemain, une grande assemblee de tous
+les Canadiens et les Metis de St-Albert eut lieu, et soixante et quinze
+Metis apres avoir prete le serment d'allegeance, recurent des armes
+et se mirent en etat de defense. M. Samuel Cunningham [3] etait
+leur capitaine; il etait assiste de MM. Bellerose et Maloney comme
+lieutenants. Le meme soir vingt-cinq des nouveaux volontaires etaient
+mis en service actif et places en eclaireurs tout pres de la reserve
+pour surveiller les Sauvages et pour se renseigner sur leurs desseins.
+Ils firent, si bien leur devoir que les Sauvages, au bout de quelques
+jours, abandonnerent leur projet de danse et retournerent sur leurs
+reserves Respectives.
+
+[Note 3: M. Cunningham a ete elu l'automne dernier membre du Conseil
+du Nord-Ouest.]
+
+Un evenement important qui marqua le passage du bataillon en cet endroit
+fut la procession de la FETE-DIEU. Environ cinquante hommes de la
+compagnie No. 2 a Edmonton et de la compagnie No 7 au Fort Saskatchewan
+y prirent part et servirent d'escorte au Saint-Sacrement, l'arme au
+bras, avec leurs officiers. N'eut-ce ete l'absence de la musique du
+regiment on se serait cru a Montreal. Le zele que deployerent en cette
+circonstance les habitants de St-Albert pourrait temoigner a lui seul
+de l'estime qu'ils avaient pour le bataillon. Chacun avait envoye sa
+voiture pour transporter les volontaires et le voyage fut des plus gais.
+Apres la messe, un diner splendide, prepare par les soeurs grises de la
+Mission, fut servi aux soldats dans une des grandes salles de l'Eveche.
+Il serait a propos de mentionner ici l'oeuvre immense que font les
+religieuses de cet ordre en cette localite. Etablies dans le pays
+depuis plusieurs annees, elles y ont fonde un orphelinat sous la haute
+protection de l'Eveque. Recueillant, un peu partout, de pauvres petits
+enfants indiens, elles les elevent dans la voie de la vertu la plus
+severe et, tout en preparant leurs ames a la grace, dissipent les
+tenebres de l'ignorance ou sont plonges leurs jeunes esprits. Aussi
+quelle agreable surprise pour les volontaires que d'entendre ces jeunes
+pupilles chanter "Les Souvenirs du Jeune Age" en bon francais, prononce
+avec un accent metis inimitable, et le "Home sweet home" en bon anglais.
+A part cette instruction intellectuelle, les bonnes religieuses
+habituent leurs eleves aux travaux manuels de toute sorte et les
+disposent a mieux gouter tous les bienfaits de la civilisation.
+
+Quelques jours apres cette fete, les employes superieurs de la Compagnie
+de la Baie d'Hudson lancerent un defi aux officiers pour un concours de
+tir. L'enjeu etait un diner chez M. Pagerie. Et ce n'etait pas peu de
+chose. M. Pagerie etait un celebre cuisinier francais qui s'etait fixe
+a Edmonton depuis quelques annees et y perdait peu a peu, faute de
+pratique, la memoire des fameux plats qu'il servait jadis a ses clients.
+La palme resta au 65eme. Le Col. Ouimet, le Capt. Baby et le Lieut.
+DesGeorges furent les vainqueurs par dix-sept points.
+
+Jusqu'au 22 mai, rien de bien extraordinaire ne vint troubler la
+monotonie de la vie de garnison. Ce jour-ci cependant la nouvelle de la
+victoire de Batoche ramena la joie dans tous les esprits et il y eut de
+grandes rejouissances au camp. Deux jours plus tard, on celebrait
+avec pompe l'anniversaire du jour de la naissance de Notre Gracieuse
+Souveraine. Il y eut fusillade et le canon tonna. Le reste du mois
+s'ecoula sans incident remarquable.
+
+Le 9 juin, la compagnie des volontaires Metis de St-Albert fut envoyee
+en expedition au Lac la Biche pour rassurer les esprits et intercepter
+Gros-Ours qui, suivant les rapports de certains Metis, se sauvait dans
+la direction du Lac Froid. Le Lieut. DesGeorges recut le commandement de
+cette expedition.
+
+[Illustration: LIEUTENANT DES GEORGES.]
+
+Quelques jours plus tard, la troupe revenait avec la bonne nouvelle que
+sa mission avait ete remplie avec succes. Enfin arriva le 24 juin, fete
+nationale de tous les Canadiens. Tous les volontaires du 65eme, tant du
+Fort Saskatchewan que d'Edmonton, se dirigerent sur St-Albert ou une
+messe solennelle fut chantee par Sa Grandeur Mgr. Grandin. Tous les
+soldats y assisterent en armes. Apres le service divin, il y eut grand
+diner a la Mission. Dans l'apres-midi, apres un joli concert fourni par
+les eleves de l'orphelinat, eut lieu la grande assemblee des Metis de
+St-Albert. Des discours patriotiques furent prononces par le R. P.
+Lestang, le Col. Ouimet, M. A. Forget, Ecr., Joseph Gauvreau, agent
+des terres, les Capts. Ethier, Doherty, et autres. C'etait la
+premiere assemblee publique donnee sous les auspices de la Societe Si
+Jean-Baptiste de St-Albert, fondee le matin meme.
+
+A peine revenus de cette fete, le Colonel recut du General Middleton
+une depeche speciale lui ordonnant de rassembler au plus tot les divers
+detachements du 65eme et de descendre a Fort Pitt par bateau. Le 29
+juin au soir tous etaient reunis aupres du Fort. Avant leur depart, les
+citoyens de St-Albert crurent devoir offrir aux officiers un grand diner
+d'adieux. Les choses furent conduites a merveille. Le menu y etait
+excellent et ne fut surpasse que par les discours patriotiques des
+orateurs.
+
+Le lendemain apres-midi, le vapeur "_Baronness_" arrivait au Fort et
+le meme soir le 65eme disait adieu a Edmonton, en promettant de ne
+l'oublier jamais, mais esperant sincerement n'etre jamais forces d'y
+revenir sous les memes circonstances.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+FORT SASKATCHEWAN.
+
+Vendredi, le 1er mai, le bataillon droit etait rendu a Edmonton. La
+veille, le major-general Strange avait informe le Lt.-Col. Hughes qu'il
+serait necessaire d'envoyer un detachement du 65e a Fort Saskatchewan,
+un poste de la Police a cheval, a une vingtaine ae milles a l'est
+d'Edmonton, sur la branche nord de la Saskatchewan. En conformite avec
+les instructions recues, le Lt.-Col. Hughes dut prendre une compagnie de
+l'aile droite. Son choix tomba sur la compagnie Mo. 7 commandee dans
+ce moment par le Lt. C. J. Doherty qui remplissait _pro tempore_ les
+fonctions de capitaine; le lieut. A. E. Labelle devait aider au Capt.
+Doherty a remplir ces fonctions importantes. En obeissance aux ordres
+recus, la compagnie laissa Fort Edmonton a sept heures du matin, le
+lendemain, 2 mai. Elle etait composee comme suit:
+
+Capitaine C. J. Doherty, commandant; Lieut. A. E. Labelle; Sergent-Major
+G. E. A. Patterson; Sergent de couleur Arthur Laframboise; Sergents
+Edouard Terrous et E. Desnoyers; Caporaux Joseph Moquin, Charles Cox et
+Philippe J. Mount; Soldats Joseph Audette, Narcisse Breux, Fred. Bury,
+F. Brousseau, D. Caron, D. Clifford, A. E. Clendenning, N. Fafard, L.
+Fournier, James Kelly, Thos. Kennedy, Adolphe Laberge, Emile Lefebvre,
+E. Lafontaine, Ulric Lamontagne, J. Victor Marien, A. E. Marien, Jos. E.
+Monette, Alfred Marsouin, Albert Perreault, John Polan, Michael Roach,
+Georges Smith, Pierre Schinck, Lucien Sauriol, J. E. Theriault, Chs.
+Thuot, L. P. Wilson; trompette, Octave Giroux; tambour, A. Remillard.
+
+[Illustration: CAPT. DOHERTY]
+
+La route d'Edmonton a Fort Saskatchewan est passablement bonne, mais les
+chevaux etant fatigues par la derniere marche de Calgarry a Edmonton,
+on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard. A mi-chemin le
+detachement fit une halte, et alla luncher a une espece d'hotel tenu par
+un ancien Montrealais, qui, il y a quelques annees passees, etait chef
+de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier repas plut tellement aux
+voyageurs que plus tard jamais aucun officier ou homme de la garnison,
+qui quittait le Fort Saskatchewan en route pour n'importe quel antre
+endroit, ne manquait d'arreter chez "Pagerie" en passant; on se sentait
+un appetit extraordinaire a la vue du vieux chantier transforme en
+restaurant. Soit dit entre parentheses que des malins faisaient circuler
+des rumeurs allant a dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus,
+fille de l'hotelier, etait un aimant plus puissant que l'hospitalite de
+Pagerie lui-meme. Quoiqu'il en soit, lors de cette premiere visite, le
+devoir forca les officiers et les hommes a quitter l'endroit, et, a deux
+heures de l'apres-midi, la compagnie No. 7 gravissait le monticule sur
+lequel le Fort etait situe. On avait du traverser en bac hommes, chevaux
+et equipage.
+
+Ce moyen de transport est mu par la force du courant de la Saskatchewan,
+qui comme celui de toutes les rivieres qui prennent leur source dans les
+Montagnes Rocheuses, est tres-rapide. Le systeme qui fait fonctionner le
+bac est des plus simples et cependant il causa une certaine surprise aux
+volontaires qui ne l'avaient encore vu en operation. Une corde en fil de
+metal est tendue d'une rive a l'autre, fixee a deux poteaux tres-eleves
+sur l'une et l'autre rives. Deux petites roues courent tout le long de
+cette corde. A chacune de ces roues est attache un cable qui est fixe
+autour d'une troisieme roue a bord du bac meme, vers le milieu. En
+faisant fonctionner cette derniere roue d'un cote ou de l'autre, la
+corde, posee dans la direction ou l'on veut aller, se raccourcit, attire
+le bac du cote indique et, le mettant dans le courant, l'entraine sur la
+rive opposee.
+
+Au moment ou la compagnie grimpait la cote du Fort, quatre de front, la
+garnison, sous les ordres du Sergent-Major Parker de la Police a cheval
+(le commandant, Major Griesbach, etant absent), sortit sous les armes
+et, apres avoir salue les arrivants par une fusillade, presenta les
+armes. Le compliment fut aussitot rendu et, quelques minutes plus tard,
+la compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On fixa immediatement
+les tentes dans le carre des casernes puis tous prirent un repos bien
+merite, apres une marche d'au-dela de 220 milles.
+
+Le fort est place dans un endroit tres-pittoresque. Situe sur la cime
+d'un monticule, il domine la riviere dont les eaux bourbeuses s'elancent
+avec tant de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment a l'autre,
+emporter avec elles la cote de sable elle-meme. Le fort, comme on etait
+convenu de l'appeler, est entoure de tous cotes par des broussailles,
+ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis comme on en redoute
+dans ces territoires. Les fortifications consistent en une cloture basse
+faite de pieux plantes dans le sol; une seconde rangee de pieux, dix
+pieds de haut, est plantee derriere la premiere. Cette cloture entoure
+un terrain quadrangulaire d'environ deux cents verges de front sur une
+profondeur de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six batiments; les
+quartiers de l'officier-commandant, une maison plus petite, situee tout
+aupres, servant de logement aux officiers de la compagnie, une caserne,
+et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de meurtrieres, font
+saillie dans la palissade et donnent un abri sur, derriere lequel on
+peut combattre avec succes toute attaque contre le Fort.
+
+A l'arrivee du detachement du 65e, ce fort etait defendu par dix-sept
+hommes de la Police a cheval, sous les ordres de l'inspecteur Griesbach.
+Plus tard le nombre des hommes de police fut reduit a sept ou huit. Des
+le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine donna des ordres qui fixaient
+la discipline quotidienne. Le lever devait avoir lieu a six heures. Il y
+aurait cinq heures d'exercices; une avant dejeuner, deux avant diner et
+deux autres pendant l'apres-midi; le coucher avait lieu a dix heures.
+
+Ce meme jour, l'inspecteur Griesbach, eleve au rang de major par le gen.
+Strange, fit l'inspection de la compagnie. Il dit qu'il etait charme de
+l'apparence et des qualites militaires des hommes, mais ajouta
+qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne fussent plus
+convenables.
+
+A partir de cette date jusqu'a la fin de la campagne, tous
+s'appliquerent a leurs devoirs respectifs, et les recrues, qui n'etaient
+pas peu nombreuses, acquirent une connaissance suffisante des mouvements
+militaires pour parer a toute eventualite.
+
+Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit a la petite chapelle
+catholique situee dans le village, ou plutot, comme disent les gens de
+l'Ouest, dans la cite de la Saskatchewan. Le Rev. Pere Blais, O. M. I.,
+qui est cure de cette paroisse, y dit la sainte messe.
+
+Ce pretre devoue est natif des Trois-Rivieres, et est le frere du Rev.
+Pere Blais, superieur du College de Nicolet.
+
+Quoiqu'encore jeune, cet apotre a la charge de trois paroisses, ce qui
+veut dire une centaine de milles dans ce pays de distances magnifiques.
+Par son zele et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement de ses
+devoirs sacres, il s'est fait aimer de tous ceux au milieu desquels la
+Providence l'a place. Sa bonte exceptionnelle a l'egard des membres de
+la compagnie No. 7 ne sera jamais oubliee par ceux-ci, et les officiers
+comme les hommes sauront, chaque fois que leur pensee retournera
+aux jours passes sur les rives de la Saskatchewan, se rappeler avec
+reconnaissance le saint apotre et ami qu'ils avaient la-bas; ils
+espereront sans cesse pouvoir un jour lui souhaiter la bienvenue dans
+sa province natale. La messe fut servie par le sergent de couleur
+Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise) et par le sergent
+Eugene Desnoyers, (fils de Son Honneur le juge Desnoyers). Un choeur
+improvise, dirige par le Lt. A. E. Labelle, fit resonner les voutes de
+la mission de tons inconnus jusqu'a ce jour.
+
+Les membres de la compagnie professant la religion protestante eurent un
+service dans les casernes; le R. P. Biais y officiait.
+
+On n'avait pas jusqu'a ce jour, malgre les rumeurs qui circulaient
+generalement, vu aucun Sauvage hostile dans les environs, et la galante
+compagnie No. 7 commencait a craindre qu'elle n'eut que peu de chances
+de moissonner aucun laurier dans la campagne. Lundi, le 11, on recut au
+Fort la nouvelle que les Sauvages et les Metis de la Riviere Bataille
+devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un convoi de provisions
+qui marchait de Calgarry a Edmonton. Le major Griesbach recut des ordres
+lui commandant de se rendre a la riviere Bataille, avec toute la police
+a cheval du Fort, pour arreter les chefs de ce mouvement. Il quitta le
+Fort a une heure avancee de la veillee, laissant la garnison sous le
+commandement du Capt. Doherty.
+
+La journee du mardi se passa sans incident; mais vers minuit et demi, le
+mercredi matin, la sentinelle, en devoir dans le bastion du Nord-Est de
+la palissade, crut devoir appeler le sergent de garde. Le sergent de
+couleur Laframboise, en devoir ce soir la, se rendit au bastion. Apres
+quelques minutes d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et
+entendre des sifflements sourds presque immediatement suivis de cris
+imitant ceux du coyote ou louveteau des prairies. Le sergent alla
+immediatement reveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut sur
+les lieux, accompagne du Lt. Labelle. Deux eclaireurs metis qui etaient
+au Fort declarerent, apres avoir entendu les cris des broussailles, que
+ce ne pouvaient etre ceux d'aucun animal, mais plutot, ceux dont se
+servent ordinairement les Sauvages quand ils sont dans le sentier de
+la guerre. Toute la compagnie fut bientot sur pied. En un instant, les
+bastions etaient occupes par differentes divisions et chacun etait a son
+poste. Evidemment les rodeurs durent s'apercevoir que la garnison etait
+preparee a les recevoir chaudement et que prendre un Fort defendu par
+une milice canadienne est chose plus difficile que l'on pense, car ils
+se retirerent peu a peu, et au petit jour les signaux de ralliement se
+repetaient dans la distance.
+
+Le capitaine crut alors devoir envoyer deux eclaireurs, de longue
+experience comme trappeurs, pour examiner les bois environnants et
+faire rapport an commandant. Apres une patrouille faite avec soin, ils
+revinrent au fort et declarerent qu'ils etaient surs qu'une bande de
+Sauvages avait rode aux alentours de la place. Plus tard on apprit que
+les Sauvages avaient eu connaissance du depart du major et d'une partie
+de la garnison, et avaient probablement cru l'occasion favorable pour
+saccager le fort. Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance des
+braves de Montreal gata la sauce.
+
+Pendant le sejour de ce detachement dans le fort, plusieurs officiers
+vinrent y faire visite; entr'autres le Gen. Strange, les capitaines
+Giroux et Bosse et les lieutenants Ostell, Hebert et DesGeorges. Les uns
+comme les autres ne purent que faire des eloges de la bonne tenue des
+hommes.
+
+Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui etait de garde dans
+le bastion, apercut deux cavaliers qui s'approchaient du fort avec
+des allures suspectes. Ne recevant aucune reponse a son qui vive! il
+dechargea sa carabine et les vit prendre au galop un chemin oppose. La
+sentinelle du bastion plus loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit
+prendre, a la course, la direction des cotes du Castor.
+
+Le lendemain, on celebra l'anniversaire de la naissance de la reine
+Victoria. Dans l'avant-midi, il y eut une partie de _base ball_ entre
+neuf membres du 65e et neuf de la Police a cheval et des Eclaireurs; la
+victoire resta a ces derniers.
+
+Dans l'apres-midi un programme tres-bien rempli de jeux de toutes sortes
+fut execute a la lettre.
+
+Pendant la veillee, il y eut un grand bal dans les casernes. Parmi les
+personnes presentes, il y avait Mesdames major Griesbach; major Butler,
+A, Lang et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col. Wragge,
+J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui epouse du Dr. Tofield,
+chirurgien-general de la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr.
+Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et Lt. Labelle.
+
+Il etait une heure du matin quand la danse cessa. Des rafraichissements
+furent distribues par le sergent-major Patterson, president du comite
+des jeux.
+
+Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet, huit hommes de la
+garnison sous les ordres du Lt. Labelle, se rendirent a St. Albert pour
+prendre part a la procession de la Fete-Dieu.
+
+Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita le fort. Il se
+declara satisfait au plus haut degre et felicita les officiers et les
+hommes sur leur conduite.
+
+L'evenement le plus important qui suivit fut la celebration de la fete
+St. Jean-Baptiste. Quinze hommes se rendirent a St. Albert sous le
+commandement du Capt. Doherty pour prendre part a la fete. Ce fut la que
+le Lt.-Col. Ouimet annonca qu'on avait recu des ordres de retourner a
+Montreal aussitot qu'un bateau, envoye de Fort Pitt, serait arrive a
+Edmonton. La nouvelle fut recue avec beaucoup d'enthousiasme: la vie
+de garnison devenait monotone et, malgre tous les charmes de la vie
+militaire, tous commencaient a realiser que rien ne peut remplacer le
+foyer absent.
+
+Des leur retour au fort, les soldats ne furent pas lents a repandre la
+bonne nouvelle parmi ceux qui avaient fait la garde en leur absence; et
+les preparatifs du depart furent commences.
+
+Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla souper chez M.
+Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier. M. Fitzpatrick est le frere
+du savant avocat qui a defendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur
+tres-riche; entr'autres proprietes, il est possesseur d'un vaste terrain
+situe sur la rive nord de la Saskatchewan, vis-a-vis le Fort. Le R.
+P. Blais et M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortune, etaient au
+nombre des invites.
+
+Le lendemain matin, le camp etait leve et chacun se mettait en route, le
+coeur gai, pour Edmonton ou l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut
+qu'un seul endroit en route ou les soldats eprouverent quelque peine.
+Ce fut lorsqu'on passa devant le petit hotel de Pagerie; pas un qui ne
+jetat un regard de regret et d'envie vers l'unique fenetre de la maison
+d'ou "l'ange de la Foret" envoyait a chacun le baiser d'adieu.
+
+Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite et les amusements de
+cette garnison.
+
+La discipline et la subordination des hommes a toujours ete exemplaire.
+La satisfaction du commandant de la compagnie a ete telle, qu'il a cru
+devoir donner les galons de lieutenant aux trois sergents de cette
+compagnie avant d'arriver a Montreal.
+
+Les quelques semaines de sejour au Fort n'ont pas ete sans amusement.
+Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le
+Lt. Labelle, a la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps,
+decouvrait un jeu de paume qui fut immediatement place dans la cour du
+fort. Que de fois la lune eclairait la fin de quelque partie chaudement
+contestee, a laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre
+part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit forcaient les joueurs
+a cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers
+le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'etait pas la
+partie la moins interessante du programme.
+
+Pendant ce temps, le capitaine plus serieux, comme le requeraient, son
+age et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie
+du major Griesbach et goutait, avec delices, l'hospitalite de la dame du
+Major dont l'excellence des tartes au flan n'etait surpassee que par la
+cordiale politesse avec laquelle elles etaient offertes.
+
+Pour tout resumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs facheux de
+son sejour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et
+des nuits d'alarme il y avait d'autre cote des heures de plaisir et
+d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramenent leurs pensees a
+ces jours de vie militaire, tous s'accordent a repeter le vieil axiome:
+"s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles
+journees."
+
+
+[Illustration: FORT ETHIER. A.-Casernes. B.--Bastion. C.--Maison de
+l'interprete. D.--Ecuries E.--Maison de l'agent.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+FORT ETHIER.
+
+Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du bataillon gauche de
+Calgarry a Edmonton, vingt hommes avaient ete laisses aux Buttes de
+la Paix, sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformite avec
+les ordres du general Strange. Cette garnison, qui devait plus tard
+s'illustrer par la construction d'un fort superbe, qu'elle a laisse
+comme souvenir de son passage sur la rive sud de la Petite Riviere au
+Calumet, mieux connue sous le nom de riviere de la Paix, se composait
+comme suit: Lieut. Villeneuve; de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau,
+aussi de la 8e; caporal Eusebe Beaudoin de la 1ere compagnie; et des
+soldats Napoleon Robert, et Ferdinand Robert du No 1; J. Savard, J.
+Connolly, E. Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau, A. Gravel,
+F. Depatie, et A. Hebert, No 4; J. Sanschagrin, X. Quevillon, D. Menard,
+Edouard Gervais, L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche et M.
+Deslauriers, No 8.
+
+Des le lundi, 4 de mai, au matin, ce detachement prit possession d'un
+chantier situe sur la ferme du Gouvernement, et se mit immediatement
+a l'oeuvre pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand nombre
+travaillaient a cette besogne, d'autres percaient des meurtrieres.
+
+[Illustration: LIEUTENANT MACKAY]
+
+Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'etait rendu jusqu'a Edmonton
+avec le reste du bataillon gauche, dont il etait adjudant, recut ordre
+du general Strange de retourner tout de suite a la ferme du Gouvernement
+pour prendre le commandement des garnisons de la Traverse de l'Elan
+Rouge et des Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers generaux en
+ce dernier endroit. Le meme soir, le capitaine Ethier entrait dans ses
+quartiers, a la grande satisfaction de tous les hommes qui l'estimaient
+et comme chef et comme ami. Il y eut donc rejouissances generales au
+camp pendant la veillee; cependant a 9.30 heures les preparatifs pour le
+sommeil se commencaient et, a dix heures, le camp etait rentre dans le
+silence le plus profond. Tout-a-coup, vers une heure du matin, le cri
+d'alarme d'une sentinelle eveilla le capitaine et en quelques instants
+toute la garnison etait sur pied. En un clin d'oeil, chacun etait a son
+poste, et les ordres clairs, brefs du capt. Ethier etaient executes dans
+le silence le plus parfait. Il faut ici dire, a la louange des soldats
+de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi que plusieurs fois
+plus tard, ils firent preuve d'un grand sang-froid et d'un courage
+calme. Attentif au mot d'ordre, chacun obeissait, en silence, se mettait
+au poste qu'on lui assignait et ne disait un mot que lorsque le danger
+etait passe et qu'il etait revenu a sa couverte. Cette nuit-la la
+consigne fut rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout sur un
+qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles furent organisees, conduites
+par le capitaine et le lieutenant a tour de role. Un metis Ecossais du
+nom de Philip, qui etait attache au camp en qualite d'interprete et
+un nomme Joseph Kildall (Big Joe), sous-agent des Sauvages Stonies
+accompagnerent les soldats dans leur patrouille. La nuit etant
+tres-obscure on ne decouvrit rien. Cependant de bonne heure, le matin,
+Big Joe decouvrit les traces d'une bande de Sauvages a un mille du Fort.
+En suivant les pistes, on calcula qu'ils etaient venus en assez grand
+nombre. Dix loges avaient ete levees et, croyant sans doute la force
+de la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'etait en realite, l'ennemi
+s'etait enfui au lever du soleil.
+
+Le resultat de cette alerte fut la decision immediate d'un plan de
+fortifications. Le conseil de guerre, compose du capitaine et du
+lieutenant, s'assembla le meme jour et decida, a l'unanimite, de
+commencer immediatement les travaux de fortification. Embarrasse par
+son inexperience, le conseil decida de choisir, comme modele de
+fortifications, celles du bastion a meurtrieres de l'Ile Sainte-Helene.
+Le meme soir le capitaine posa le premier bois du bastion a deux etages
+qu'on devait construire sur le meme plan que celui de l'Ile Ste-Helene,
+et le lieutenant jeta la premiere pelletee de terre du futur mur de
+revetement. On se mit tout de suite a l'oeuvre et, au bout de dix
+jours, le fort etait en assez bon etat de defense; la garnison pouvait
+maintenant resister a des forces vingt fois superieures.
+
+Le fort consiste en nne grande maison de bois equarri, garni d'une
+double rangee de meurtrieres; au rez-de-chaussee sont installees la
+salle de garde et la cuisine; a cote de la cuisine, la chambre des
+officiers; le dortoir est situe partie en haut partie en bas.
+
+Le poste est protege par la Riviere de la Paix et les collines qui
+l'avoisinent; un bastion de dix pieds carres, a deux etages, domine la
+colline et la riviere; partant du bastion, une palissade en bois et en
+terre de sept pieds de hauteur et de quatre pieds d'epaisseur, toute
+garnie de meurtrieres; en avant le grand chemin allant de Calgarry a
+Edmonton avec poste de sentinelle, guerite etc.; de l'autre cote, un
+large fosse, et deux postes de sentinelles.
+
+Des l'arrivee du capitaine dans ses quartiers, on dressa les reglements
+de la garnison. La vie est d'une uniformite rigoureuse. A 5 heures,
+lever et lavage a la riviere; a 6 heures, nettoyage de la maison et des
+effets; a 6.30 heures a.m., dejeuner; a 7 heures travail manuel, corvees
+etc.; a 9 heures patrouille, exercices militaires et continuation du
+travail; a 1 heure, diner; a 2 heures, travail; a 7 heures, souper,
+recreation, patrouille; 9.30 heures, tatou; a 10 heures, extinction des
+feux, silence.. Garde, nuit et jour. Ce reglement tenait bon tous les
+jours. Le dimanche il n'y avait pas de travail, et la monotonie de
+l'existence des soldats etait brisee. Aussitot apres dejeuner, le
+capitaine menait tous les soldats dans une jolie plaine situee aupres
+du fort. On s'y rendait en deux files. Apres une heure d'exercices
+militaires, les soldats deposaient les armes et allaient en rangs
+chercher leurs couvertes, capotes etc., puis revenaient a leur places
+respectives.
+
+Alors on faisait une evolution inconnue dans les _Queen's Regulations_,
+mais qui pour etre originale n'en etait pas moins pratique. Le capitaine
+les faisait deployer en tirailleurs, puis quand ce premier mouvement
+etait execute, le rang de devant faisait volte-face et les deux
+vis-a-vis procedaient pendant un quart d'heure au secouement des
+couvertes etc. Apres cet exercice, le capitaine en nommait deux
+qui allaient nettoyer et balayer le fort pendant que les autres se
+reposaient. Quand les deux balayeurs revenaient de leur mission, ils
+criaient: _all's well!_ Alors on reformait les rangs, on reportait les
+couvertes au fort puis la ceremonie etait close. Vers les dix heures et
+demie on disait le chapelet en commun. Les agents, interprete et tout
+etranger qui se trouvait dans les alentours se rendaient au fort et
+prenaient part au seul service du dimanche qui s'y pratiquait, la
+recitation du rosaire. Le reste de la journee etait employe a la
+recreation pour ceux qui n'etaient pas de garde ou de corvee.
+
+[Illustration: LIEUTENANT VILLENEUVE.]
+
+Quant aux officiers leur besogne etait multiple. Le capitaine se
+chargeait de toute la correspondance officielle et ce n'etait pas peu
+de chose, surtout apres l'etablissement de la ligne telegraphique
+d'Edmonton; il etait aussi quartier-maitre et paie-maitre. Le lieutenant
+surveillait les travaux, distribuait les rations aux soldats et faisait
+les retours. Pendant les quinze premiers jours, ils ne dormirent guere
+qu'une heure ou deux par nuit, etant sur un qui-vive continuel. La
+position en effet etait loin d'etre de nature a les rassurer. Sans
+autres voisins que les garnisons d'Edmonton et de Fort Ostell, l'une
+situee a 40 et l'autre a 35 milles de distance, entoures de plusieurs
+tribus sauvages dont les loges se nombraient par plusieurs centaines,
+sans fortifications sures et fortes, la responsabilite de leurs charges
+leur paraissait dans toute son importance. Et les travaux ne pouvaient
+se poursuivre avec toute la vitesse voulue. Il n'y avait presque jamais
+plus que neuf hommes disponibles pour la corvee. Car il faut deduire
+les deux cuisiniers, le boulanger, ceux qu'on avait releves de garde le
+matin et la garde du jour. Cependant, malgre le petit nombre d'ouvriers,
+les fortifications etaient presque completes apres quinze jours de
+fatigue.
+
+Le 9 mai, deux evenements remarquables vinrent troubler la monotonie de
+l'existence solitaire de la garnison.
+
+De bonne heure dans l'ayant midi, le Lt. Col. Osborne Smith passa
+au Fort, a la tete de son bataillon, le 91e d'Infanterie Legere de
+Winnipeg. Il distribua aux officiers des armes et de la munition.
+
+Le capitaine Bosse, paie-maitre du 65e, les accompagnait et paya aux
+soldats un mois de solde.
+
+Dans l'apres-midi, le capitaine Ostell passa avec sa compagnie en route
+d'Edmonton a la riviere Bataille.
+
+Quelques jours plus tard, le Rev. P. Leduc, missionnaire attache a
+l'eveche de St. Albert, passa au Fort. Sur le conseil du capitaine, tous
+les soldats allerent a confesse. Une tente avait ete montee pres du Fort
+et servait de confessionnal. Le bon missionnaire y confessa jusqu'a
+minuit. Le lendemain matin tous communierent. Plusieurs raisons
+poussaient les soldats a s'empresser de profiter de la visite de ce
+missionnaire pour remplir leurs devoirs religieux. D'abord, c'etait la
+premiere occasion qui s'offrait et personne ne pouvait dire combien de
+temps ils seraient sans en trouver une pareille. Ensuite, pendant les
+premiers jours de leur vie de garnison ils avaient ete attaques a quatre
+reprises differentes. La premiere a ete rappelee pins haut. La seconde
+eut lieu pendant la nuit du 10 de mai; la troisieme le 13 et la derniere
+vers le 18. L'attaque du 13 fut la plus serieuse. La nuit etait
+tres-sombre. Le soldat Savard montait son quart lorsque tout-a-coup une
+balle lui siffla a l'oreille; il donna aussitot l'alarme et pendant que
+la garnison se mettait en etat, de defense une seconde balle, venant
+d'une autre direction, traversa la palissade et siffla a l'oreille du
+soldat Deslauriers qui faisait sa ronde dans un autre poste; comme dans
+les attaques precedentes, les soldats firent preuve de beaucoup de
+sang-froid. Les soldats passerent le reste de la nuit sous les armes.
+Plusieurs patrouilles furent faites, mais sans resultat a cause de
+la grande obscurite. Le lendemain matin on decouvrit les traces des
+assaillants et le point d'attaque. Quant au nombre il etait difficile de
+s'en assurer. Ils avaient campe au bord d'un petit lac a environ deux
+milles du Fort, et deux des leurs s'etaient avances jusqu'a un fosse,
+qui avait ete creuse depuis plusieurs mois pour egoutter les terres, a
+une soixantaine de verges seulement du camp et avaient fait feu sur la
+garde. Lors de la derniere attaque les Sauvages volerent quatre chevaux
+qui paissaient dans un champ voisin du fort. Le lendemain, le capitaine
+envoya une bande d'eclaireurs sous le commandement du Lieut. Dunn de la
+police a cheval d'Alberta et, le meme soir, ils ramenerent au camp les
+chevaux voles plus deux autres qu'on avait trouves a une douzaine de
+milles au sud. Quant aux voleurs, ils etaient disparus. L'interprete
+sauvage a qui appartenaient les chevaux voles herita des deux autres,
+car leur proprietaire ne vint jamais les reclamer.
+
+Quelques jours plus tard, la ligne telegraphique d'Edmonton etait
+terminee. La construction de cette ligne avait ete ordonnee par le
+Major-General Strange avant son depart d'Edmonton. Les travaux en
+avaient ete pousses avec activite. Le chef de l'expedition etait un M.
+Parker. Il etait operateur employe specialement par le departement de la
+milice. C'etait un de ces rares Anglais qui ont su s'attirer l'estime
+des volontaires. Il etait fils d'un ministre protestant de Londres. Il
+etait venu s'installer a Battleford: quelques annees passees, et avait
+au moment de l'insurrection au dela de $4.000 de marchandises dans son
+etablissement. Son _stock_ consistait en pelleteries et en collections
+recueillies depuis plusieurs annees et qu'il se proposait d'envoyer
+au musee Royal de Londres. Les insurges devaliserent son magasin et
+detruisirent tout. Les soldats aiderent a la construction de la ligne.
+Le 23 de mai tout etait termine et la ligne fonctionnait. M. Parker
+s'etablit dans la maison de l'interprete et y resta jusqu'au 23 de juin
+quand il remonta a Edmonton avec le Capt. Ethier.
+
+Le lendemain de la completion de la ligne, anniversaire du jour de la
+naissance de la reine, il y eut grande parade. Dans l'apres-midi, le
+capitaine recut, par depeche secrete, la nouvelle d'une rencontre du
+bataillon droit du 65e ou ce dernier avait perdu cinquante hommes. On ne
+donnait la nouvelle que comme rumeur. Heureusement que, plus tard, les
+evenements la dementirent. Le 25 de mai, le capitaine recevait ordre de
+faire reparer le pont de la riviere du Calumet situe a trois milles au
+nord. Il se rendit sur les lieux et, voyant que ses hommes n'etaient pas
+en nombre suffisant pour faire ce travail, il fit venir d'Edmonton une
+bande d'ouvriers qui executerent a la lettre le but de leur mission.
+
+Vers ce temps-la, le commandant a Edmonton autorisa le capitaine a
+engager quatre Sauvages de la reserve de la Cote de l'Ours pour servir
+d'eclaireurs. Il choisit quatre hommes surs, recommandes par le chef
+Peau d'Hermine, et pendant dix jours ils remplirent leur devoir a la
+lettre et furent bien remercies par les autorites.
+
+Le 31 de mai le capitaine Ethier recut ordre du colonel de se rendre
+a l'etablissement metis de Laboucane, (autrement, dit St. Thomas de
+Duhamel, au nom de Mgr Duhamel,) avec mission d'apaiser les esprits
+excites de la population de cet etablissement metis et d'essayer de
+ramener les vingt familles qui etaient allees rejoindre les rebelles.
+
+Le lendemain, le capitaine Cunningham et le lieutenant Bellerose du
+bataillon des volontaires metis de St. Albert arriverent au Fort Ethier.
+Ils avaient mission d'accompagner le Capt. Ethier jusqu'a Laboucane. Les
+trois officiers se mirent immediatement en route. Ils arriverent au
+but, de leur voyage vers minuit, le meme soir. Ils se rendirent tout de
+suite, a la maison d'Elzear Laboucane, chef de cet etablissement.
+
+Elzear Laboucane est un vrai metis. Il y a quelques annees, lui et ses
+freres passaient pour des chefs valeureux dans les expeditions pour
+la chasse aux buffles. Quand ce metier cessa de payer, vers 1879, il
+resolut de s'etablir sur les rives de la riviere Bataille et decida
+presque tous ses compagnons a fonder un village ou _settlement_ en cet,
+endroit. Bientot d'autres chasseurs aussi malheureux vinrent augmenter
+la population de la colonie. On s'adonna alors a la culture de la
+terre. Aujourd'hui la colonie comprend soixante familles etablies sur
+les deux rives de la riviere Bataille. La famille Laboucane, la premiere
+arrivee et fondatrice de ce village qui porte encore son nom, est sans
+contredit la plus riche des familles metisses du district. La fortune
+d'Elzear est evaluee a pres de $30,000. Il est peut-etre le seul qui ait
+ose faire concurrence au commerce de la compagnie de la Baie d'Hudson,
+lors des reunions annuelles des tribus de ce district, aux Buttes de la
+Paix, pour recevoir le traite du gouvernement, et il en retire de grands
+benefices. Quand le capitaine Ethier descendit chez lui, il etait
+absent, etant occupe a conduire un train de transports qu'il avait mis
+au service du gouvernement et qui lui rapportait une couple de cent
+piastres par jour. Son epouse et ses deux filles, demoiselles bien
+elevees et d'un esprit peu commun, firent aux visiteurs les honneurs
+de la maison et les recurent avec une hospitalite toute francaise. Le
+lendemain matin, la nouvelle de l'arrivee des militaires etait repandue
+par toute la colonie, et, cependant, les principaux habitants, au nombre
+de seize, se reunissaient chez Laboucane.
+
+C'etaient le R. P. Beilleverre, missionnaire, MM. Pierre St. Germain
+pere, Pierre Descheneau, Joseph Gouin, Chs. St. Germain fils, Laurent
+Salois, Jos. Paquet, Louison Nepissingue, Roger Nepissingue fils,
+Felix Blangnon, Jos. St. Germain fils, Jerome Laboucane, Edouard Pare,
+Augustin Hamelin, J.-Bte Tourangeau et Alex. Piscimwop.
+
+Le capitaine Ethier leur expliqua le but de sa mission, et leur parla
+longuement en francais et en Anglais; le Capt. Cunningham traduisait
+en cris les paroles du Capt. Ethier. Ce dernier leur assura qu'ils ne
+couraient aucun danger a rester sur leurs terres, et que les troupes du
+Gouvernement, loin de les venir deranger, les defendraient meme contre
+les insurges, si ceux-ci voulaient les forcer de se joindre a eux.
+Tous les metis parurent satisfaits de ces explications. On envoya des
+courriers ramener les fugitifs, et, le lendemain, les trois officiers
+partaient, accompagnes de plusieurs colons et du R, P. missionnaire.
+
+[Illustration: CAPITAINE ETHIER]
+
+En traversant la colonie, le capitaine Ethier remarqua l'originalite des
+masures qui servaient d'habitation a ces pauvres Metis. Toutes sont a un
+seul etage, mais tres-proprement blanchies. L'ameublement y est des plus
+primitifs. Chose digne de remarque, une tente est fixee a cote de chaque
+maison. Le missionnaire en donna la raison. Tous ces Metis eleves a
+vivre sous la tente, apres avoir passe la meilleure partie de leur vie
+a courir la plaine, ne peuvent s'habituer a vivre entierement dans une
+maison; il leur faut toujours une tente ou ils vont se reposer de leurs
+fatigues, en se rappelant avec regret les souvenirs des jours passes. En
+route les Metis converserent avec le capitaine et lui firent de grands
+eloges des petits soldats noirs (le 65eme), Ils arriverent aux Buttes de
+la Paix le 4 de juin vers midi.
+
+Quelques instants plus tard, Mgr Grandin, eveque d'Alberta, entrait au
+Port. Les soldats saisirent leurs carabines a la hate et, sans prendre
+le temps de faire aucune toilette, se mirent en rangs et presenterent
+les armes. Puis mettant un genou en terre ils recurent la benediction du
+prelat.
+
+Pendant le court sejour de l'evoque a ce fort, il se passa une scene qui
+ne devait pas s'effacer de sitot de l'esprit de tous ceux qui en ont ete
+temoins. Un train de transports passait au Fort et, debout sur le perron
+pour les benir, l'eveque leur souhaitait a chacun un heureux voyage.
+Tout a coup un cri de surprise s'echappe de ses levres et, avant
+qu'il put prononcer un seul mot, l'un des charretiers, un jeune homme
+d'environ dix-neuf ans, etait a ses genoux et lui baisait les mains avec
+tendresse. "Jean! mon Jean!" etaient les seuls mots qui sortaient des
+levres du prelat, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux. Quand
+il fut quelque peu revenu de son emotion, il raconta aux soldats etonnes
+le sujet de son trouble. Il y avait environ dix-huit a dix-neuf ans, une
+pauvre sauvagesse mourait au milieu d'une tribu de Pieds-Noirs. Elle
+laissait apres elle un tout jeune enfant, age de six mois a peine. Les
+sauvages, embarrasses de cet etrange heritage, crurent ne pouvoir faire
+mieux que d'enterrer le fils a cote de la mere. Ils jeterent donc
+l'orphelin dans la fosse de sa malheureuse mere et couvrirent de terre
+les deux corps. Un missionnaire, passant au camp le meme jour, apprit
+la nouvelle de l'enterrement et courut a la tombe pour s'assurer si
+l'enfant, etait encore en vie. Quelle ne fut pas sa surprise, apres
+avoir decouvert les corps, de voir que le petit etre respirait encore!
+Il le remporta avec lui et alla le placer a l'Orphelinat de St. Albert.
+Monseigneur l'a toujours protege d'une maniere speciale et, apres lui
+avoir fait donner une education suffisante, le laissa libre de se
+choisir un etat quelconque. Un jour donc, l'orphelin partit, bien qu'a
+regret, de l'asile ou il avait ete si bien traite et s'aventura dans les
+bois et les prairies. Il y avait deja longtemps que l'orphelin etait
+parti, et son protecteur le revoyait sain et sauf. Aussitot le recit
+de cette etrange aventure termine, tous les soldats et les metis
+s'associerent, a la joie du prelat. Le lendemain Sa Grandeur partait,
+emportant avec lui les meilleurs souhaits des coeurs qu'il avait su
+consoler.
+
+Il ne reste plus a raconter qu'un seul incident remarquable. Vers la fin
+de mai, le capitaine fut informe qu'un vol de chevaux avait ete commis,
+sur la reserve de Papesteos, par une bande de Sauvages, sous les ordres
+d'un nomme Tacoots. L'affaire etait d'autant plus serieuse que Tacoots
+etait plus redoute, et que l'on croyait qu'il ne bornerait pas la ses
+depredations, Tacoots etait le seul Sauvage de ce district qui parlait
+l'anglais et qui savait lire. Il volait souvent les documents officiels
+du Gouvernement et allait en discuter le contenu avec ses co-nationaux.
+Il avait entrevu juste assez de la civilisation pour en deviner les
+mauvais cotes, et ses commentaires sur les affaires de l'etat etaient
+loin d'etre favorables a ce dernier. Il etait venu de 300 milles au
+nord-est et s'etait etabli sur la reserve de Papesteos.
+
+Grace a son intelligence superieure et a son education et sa force
+herculeenne, il exercait un pouvoir extraordinaire sur la tribu et
+surtout sur le chef. Il etait reellement le commandeur sur la reserve,
+Quelques jours apres le vol, il se rendit a Edmonton et expliqua au
+Colonel les motifs de sa conduite. Le Colonel l'ecouta avec bonte et lui
+pardonna, vu son repentir et les bonnes raisons qui expliquaient son
+crime et le mettaient sous un jour plus favorable. Aussi jamais Sauvage
+ne fut plus attache a son chef que ce Sauvage ne le devint a l'egard du
+Colonel.
+
+Voila maintenant le recit de la garnison du Fort Ethier termine. Il ne
+reste plus qu'a ajouter quelques notes generales qui sont d'un certain
+interet.
+
+Pendant toute la campagne, il n'y eut pas un seul cas de maladie
+serieuse. Le soldat Lamoureux eut une attaque de scorbut, causee par la
+mauvaise qualite des viandes. Quelques autres en souffrirent aussi, mais
+le caractere de leur maladie etait moins dangereux. Le Dr. Powell,
+qui etait attache a ce Fort, merite les plus grands eloges. Toujours
+regulier dans ses visites, il remplissait son devoir avec une bonne
+volonte et un zele infatigable. En une circonstance meme, il n'hesita
+pas a faire 80 milles a cheval, d'une seule course, pour donner ses
+soins a un malade. Aussi le capitaine Ethier jugea-t-il a propos de
+faire un rapport special au commandant, a Edmonton, de la bonne conduite
+et du zele du jeune medecin.
+
+Vers le milieu de juin, on lut un ordre du general Middleton demandant
+les noms de ceux qui voudraient rester en garnison apres la campagne
+finie. Plusieurs signerent, apres avoir pose comme condition _sine
+qua non_ qu'un officier du 65e resterait en commandement. Le lieut.
+Villeneuve declara qu'il accepterait avec plaisir une place d'officier
+dans ce nouveau bataillon. Mais l'ordre du retour arriva le premier, et
+lieutenant et soldats n'hesiterent pas a obeir.
+
+Le 22 juin, le capitaine recut ordre de monter a Edmonton immediatement.
+Le lendemain soir, il arrivait au Fort et faisait son rapport. Le
+24 juin, apres etre alle celebrer, avec le Col. Ouimet et d'autres
+officiers, la fete nationale a St. Albert, il recut la mission de
+transmettre aux differentes garnisons l'ordre du depart qui venait
+d'arriver. Cet ordre parvenait au Fort Ethier le 25 au soir; le 27, les
+soldats etaient en route, et, le 28 au midi, ils entraient dans Edmonton
+au milieu des cris de joie de leurs freres d'armes.
+
+
+[Illustration: FORT NORMANDEAU 1.--Casernes. 2.--Tours De garde
+3.--Portes. 4.--Pont-Levis. 5.--La plaine. 6.--Palissade. 7.--Bastion.
+8.--Fosse.]
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+FORT NORMANDEAU.
+
+Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon gauche, en route
+pour Edmonton, passa a la Riviere du Chevreuil Rouge, il laissa en ce
+dernier endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le commandement
+du Lieutenant J. E. Bedard Normandeau. C'etait le premier detachement
+que l'on separait du corps du bataillon, et la douleur de cette
+separation etait d'autant plus cruelle qu'elle faisait presager aux
+autres compagnies leur sort futur. Ce fut ce jour la meme que les hommes
+comprirent la tache qui serait imposee au bataillon, et qui causerait
+son demembrement pendant toute la duree de la campagne.
+
+La douleur fut d'autant plus forte qu'elle etait imprevue. Les adieux se
+firent en silence et, le 1er de mai, au moment ou le bataillon gauche
+continuait sa marche vers le nord, la nouvelle garnison entra dans ses
+quartiers.
+
+La traverse du Chevreuil Rouge etait un poste tres-important. Il y avait
+en cet endroit plusieurs habitations, entr'autres deux magasins et un
+bureau de poste.
+
+La batisse qui devait servir de fort a la garnison etait situee a
+environ deux cents verges de la riviere sur la rive sud, sur une
+eminence qui permettait d'examiner les environs dans un rayon de
+plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute surprise
+impossible. Voici les noms de ceux qui composaient cette garnison: Lt.
+J. E. Bedard Normandeau, commandant, sergents G. Duchesnay, A. Demers
+et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J. Rivet, Jules Rupert et A.
+Levesque; soldats, E. Leclerc, A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D.
+Francoeur, N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J. Viger, J. Trainer,
+M. Carrigan, et N. Gervais.
+
+Pendant tout le sejour de la compagnie No 8 a ce fort, il n'y eut qu'un
+incident remarquable. Quelques chevaux avaient ete voles par une bande
+de maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immediatement une dizaine
+d'hommes faire la patrouille dans les alentours, et ils ramenerent,
+le meme soir, les animaux au fort, apres avoir fait une marche de dix
+milles dans la plaine.
+
+[Illustration: LIEUTENANT NORMANDEAU.]
+
+Tout le reste du temps fut employe a la construction d'un fort qui peut
+a bon droit etre mis au meme rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford.
+Pendant six longues semaines, les hommes y travaillerent et, vu
+leur petit nombre, l'ouvrage etait plus rude. A part le servant du
+commandant, le boulanger et le cuisinier, il faut aussi compter les
+hommes de garde qui, au nombre de huit, montaient leur quart jour
+et nuit dans deux postes assez eloignes l'un de l'autre. A cause de
+l'etrange position du Fort, et du danger que presentait la rive nord
+comme point d'attaque de la part de l'ennemi, une tente de garde avait
+ete levee sur cette rive et un corps special y faisait sentinelle
+continuellement. L'autre poste etait dans le Fort lui-meme. Il y avait
+si peu d'hommes, que ceux qui etaient releves de garde le matin etaient
+forces a etre de corvee l'apres-midi. Ce surcroit de peine causa souvent
+des desagrements entre les soldats et leur commandant, mais, ici comme
+ailleurs, et peut etre plus qu'ailleurs, les soldats remplirent leur
+devoir.
+
+Vers la fin de juin, les travaux etaient termines. Le batiment principal
+avait ete mis dans un etat complet de defense. Meurtrieres, barricades
+etc., rien n'y manquait. Deux bastions avaient ete construits sur la
+facade meme, et une tourelle avait ete elevee a une cinquantaine de
+verges derriere le corps principal, a egale distance des deux bastions.
+
+Une cloture de pieux a triple rang entourait tout le terrain et reliait
+entr'eux les bastions et la tourelle. Un fosse de huit pieds de
+profondeur et de dix pieds de largeur separait le fort de la plaine et,
+comme ce fosse etait presque continuellement rempli d'eau, il rendait
+une attaque immediate impossible de ce cote. Vis-a-vis la porte
+d'entree du fort lui-meme, un pont-levis se detachait de la cloture et
+s'abaissait pour recevoir les amis; une fois leve il coupait tout acces.
+
+L'ordre du retour parvint a cette garnison le 26 juin et, le
+surlendemain, chacun pliait bagage et disait adieu a la forteresse qu'il
+avait aide a construire et qui restera pendant de nombreuses annees a
+venir pour redire aux voyageurs, etonnes du contraste de la richesse et
+de la grandeur de cette construction avec la solitude environnante: Le
+65eme a passe la!
+
+FIN DE LA TROISIEME PARTIE.
+
+
+[Illustration: MAJOR DUGAS]
+
+
+
+QUATRIEME PARTIE.
+
+LE RETOUR
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+DE FORT OSTELL A FORT PITT
+
+La campagne tire a sa fin. Une reste plus a l'auteur qu'a raconter les
+incidents du retour du bataillon dans ses foyers. Ecrire le recit du
+voyage de chacune des compagnies qui ont passe le temps de la campagne
+en garnison, de son depart du fort qu'elle avait erige et defendu
+jusqu'a ce qu'elle se soit reunie au reste du bataillon, serait repeter
+sous differentes formes la meme histoire. En mettant donc sous les yeux
+du lecteur les incidents survenus a la compagnie dont il faisait partie,
+l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est propose et faire par la,
+comprendre a tous, comment le bataillon s'est reuni a Fort Pitt. Le
+lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est-a-dire les compagnies
+3, 4, 5 et 6, est rendu a Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le meme
+jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et
+se dirigeaient sur Edmonton ou les attendait la compagnie No. 2. La
+compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le meme
+jour au but de son voyage. Le detachement du Fort Ethier y arriva le
+lendemain. Quant a ceux, qui avaient construit et protege le Fort
+Normandeau, ils n'arriverent que le lundi suivant, le 29 de juin.
+
+La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de
+l'apres-midi.
+
+Il fait une chaleur atroce. On part a pied, suivant, en chantant, les
+lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrives au haut de la
+colline situee au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au
+vieux chantier qui nous avait abrites pendant huit longues semaines et
+chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour etre silencieux n'en
+est pas moins touchant.
+
+Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la
+peine du depart, joie et peine qu'il ressent lui-meme. Sans doute qu'il
+ne peut y avoir d'hesitation a choisir entre ce petit Fort isole et la
+maison paternelle, et cependant plusieurs disent a leur compagnon de
+route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule
+sur leur joue brulee par le soleil.
+
+Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'etait
+naturel. C'etait l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis
+la main et se considerait seul proprietaire de telle ou telle partie du
+parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrieres, selon l'ouvrage
+qu'il avait fait. Peu a peu les wagons descendent lentement la colline,
+nous suivons sans rien dire, et, petit a petit, le fort disparait a
+l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une
+copie gravee au fond de son coeur.
+
+Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons
+le camp. Nous avions a peine monte nos tentes qu'un de nous voit des
+voitures venir sur la route. Bientot le mot se passe d'une bouche a
+l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui
+ne sont autres que nos freres de la riviere du Chevreuil Rouge. Nous
+leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a a se revoir apres
+une si longue absence. A regarder leurs figures brulees, a voir leurs
+vetements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous
+leur aidons a monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'a
+neuf heures et demie, l'on se raconte les differents episodes des
+semaines passees, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur
+sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des
+carabiniers a cheval, qui avait passe une quinzaine de jours au Fort
+Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats.
+Peut-etre avait-il un dernier espoir de pouvoir decider quelques-uns de
+nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais
+mieux le croire plus desinteresse, car si c'eut ete le cas je n'aurais
+pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom.
+
+28 juin--A quatre heures tout le monde etait sur pied du cuisinier a
+l'orderly et a six heures on etait pret a partir. Pendant le dejeuner,
+il avait ete decide entre le capitaine et le maitre charretier que
+chaque wagon recevrait trois soldats: en voila donc quinze de montes. Il
+en reste encore dix a placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les
+charretiers de l'autre detachement. Notre capitaine espere disposer
+de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept
+wagons. Enfin ils arrivent a nous.
+
+Ici se passa une comedie qui pour etre improvisee n'en etait pas moins
+risible. Quand notre capitaine en eut place quatre assez facilement, il
+s'occupa de trouver une place pour les autres. Il passa donc de voiture
+en voiture pour voir qui avait la charge la moins lourde. Alors chaque
+charretier faisait valoir de son mieux la charge qu'il avait et
+depreciait autant que possible la valeur de ses chevaux, qu'en toute,
+autre circonstance il aurait vantes de son mieux. Apres une demi-heure
+de pourparlers, tout le monde etait place. Un des charretiers qui
+pretendait avoir deux mille livres pesant dans son wagon et un cheval
+qui boitait (lorsqu'il etait fatigue!) fut oblige d'en recevoir deux
+de nous sous peine de s'en retourner sans paie. Mais, apres tout, nous
+etions embarques sous "condition" et les charretiers en profiterent
+de leur mieux. Le capitaine leur avait dit que nous etions tous
+condescendants et que, lorsque les chemins seraient trop mauvais, il
+suffirait d'un mot de leur part pour alleger leurs voitures.
+
+Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils nous rappelaient poliment
+la promesse du capitaine: immediatement, pour faire honneur a la parole
+de notre commandant nous descendions et traversions a pied les marais.
+
+Apres un mille ou deux de marche, pendant lesquels nous avions descendu,
+remonte et redescendu de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous
+arrivames a un creek ou ruisseau assez large.
+
+Les charretiers nous demandent de descendre; le ruisseau a au moins
+vingt pieds de largeur, et il est evident que personne ne peut le
+franchir sans se mouiller les pieds, les jambes... et le reste.
+
+Nous refusons donc d'abord, mais apres quelque discussion il nous fallut
+obeir, toujours pour faire honneur a la parole du capitaine, ce qui
+etait l'argument le plus fort des discours des charretiers, argument
+contre lequel venaient se briser nos theories de bottes remplies d'eau.
+
+Nous descendons tous les six et nous passons le ruisseau a pied--on
+pourrait avec autant d'exactitude dire "a la nage."--Par bonheur que cet
+etat de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin, un wagon vide,
+envoye par le capitaine Ostell pour accommoder ses hommes, attendait le
+reste des transports.
+
+Nous montames immediatement et bientot nous etions en route a la
+poursuite de notre compagnie qui avait au moins cinq milles d'avance sur
+nous.
+
+En route, nous passames a travers la reserve du Pere Scullen. Ce bon
+pere vint nous donner la main et nous benit en nous souhaitant un bon
+voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la Cote de l'Ours,
+saluant en passant l'agent Aylwin. Il etait deux heures de l'apres-midi
+quand nous arrivames enfin a l'endroit ou notre compagnie nous
+attendait; nous avions fait vingt milles depuis le matin. Les chevaux
+etaient fatigues pour ne pas dire plus, et, si l'on n'etait venu nous
+chercher a point, certain charretier du train de la Riviere au Chevreuil
+Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir. A 3 Heures, les chevaux
+etaient atteles de nouveau et prenaient d'un pas decide, mais lent, la
+route de Fort Ethier.
+
+Il etait cinq heures quand nous passames devant le Fort. La plupart qui
+le voyait pour la premiere fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la
+terminaison des travaux exprimerent leur opinion; ceux-ci et ceux-la en
+firent des eloges et on cria trois hourras! pour le capitaine Ethier, et
+trois autres pour sa garnison.
+
+Apres avoir laisse notre munition en cet endroit nous nous remimes en
+route. A un demi mille du cote oppose de la riviere qui coule pres du
+Fort, nous rencontrames un attelage superbe. Il y avait au moins trente
+wagons tres-lourds attaches trois par trois et traines par cent-vingt
+boeufs. Ces derniers atteles douze par lot de wagons marchaient d'un pas
+lent mais regulier. De chaque cote de la route, en avant et en arriere,
+d'autres boeufs marchaient libres de tout frein et semblaient servir
+d'escorte au transport; ils etaient de reserve. On nous dit que tout
+cela appartenait a un M, Baker de Calgarry, qui, soit dit en passant,
+est un des plus riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux que ce
+moyen de transport. Les wagons sont tres-lourds, pesant en moyenne 3,000
+livres chaque et leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus;
+dix paires de boeufs trainent ce poids sans difficulte. Il etait sept
+heures quand nous arrivames sur la rive nord de la riviere de la "Petite
+Roche au Brochet" ou nous campames. Plusieurs allerent se baigner
+immediatement avant de souper, les autres se reposaient des fatigues
+de la route en s'employant a toutes sortes de jeux. A huit heures tous
+etaient couches, a neuf heures tous dormaient. Nous avions fait 35
+milles depuis le matin.
+
+29 juin--A deux heures du matin, tous etaient sur pied et les tentes
+etaient pliees et embarquees. On but le the chaud, chacun prit un
+hard-tack et l'on partit a trois heures. Les chemins etaient des plus
+mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre depart matinal quand les
+charretiers nous dirent que les chevaux n'auraient jamais pu faire une
+telle route a une heure plus avancee du jour et qu'avant le midi ils
+auraient ete completement epuises.
+
+Apres huit milles de marche, on detela les chevaux et chacun s'etendit
+de son mieux a l'ombre des charrettes. On se reposa deux heures de
+temps. A neuf heures on se remit en route. Le chemin etait long et
+difficile, plusieurs chevaux paraissaient epuises, et souvent l'on etait
+force de faire le trajet a pied pour soulager les animaux. Il etait une
+heure de l'apres-midi quand nous traversames le ruisseau de "La Boue
+Noire." Nous nous y arretames. Nous etions a 14 milles d'Edmonton et
+avions deja fait 23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous
+ayant grandement vante ce ruisseau comme eau de bain, plusieurs se
+baignerent avant le diner. L'eau en effet etait delicieuse, le fond
+tres-mou, sans etre vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et
+le courant seulement assez fort pour qu'il y eut du plaisir a nager a
+l'amont.
+
+A deux heures et demie l'on se remit en route. Une pluie fine commenca
+a tomber. Le chemin etait mechant sur une longueur de quatre a
+cinq milles, il y en eut une dizaine qui le firent a pied A peine
+arrivions-nous au terme de notre marche que trois express venaient
+a notre rencontre. Ils nous etaient envoyes d'Edmonton ou l'on nous
+attendait le soir meme.
+
+En quelques minutes, nous etions prets a repartir; nous etions a peine
+deux ou trois par voiture. C'est dire que nous n'aillions plus au pas.
+Nous passames sur la reserve de Papesteos qui s'etend sur une longueur
+d'une dizaine de milles.
+
+A peine arrives a trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard,
+les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit a
+travers des flots de poussiere. Apres une demi-heure de course, nous
+arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salue par des cris de joie.
+
+A six heures nous avions traverse la Saskatchewan et montions la cote
+au milieu des saluts bruyamment manifestes de nos freres des autres
+compagnies. La compagnie No.2 etait encore dans le Fort et les
+compagnies 7 et 8 etaient campees, depuis leur arrivee, sur le cote sud
+du Fort. A peine arrives, nous montons les tentes.
+
+Nous fumes temoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour
+empruntant sans doute quelque peu de sa velocite a la forme et a la
+nature de l'endroit, ressemblait a ces chasseurs sauvages qui profitent
+de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'elancer tout a
+coup sur la proie meditee; l'immense globe d'or courait a travers les
+montagnes, s'arretant de temps a autre sur quelque cime escarpee, puis
+bondissait derriere un pic plus eleve, pour reparaitre plus loin a
+travers quelque crenelure geante et finalement s'engouffrait subitement
+et comme renverse par un Etre plus fort dans quelque abime secret
+derriere la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur
+langage poetique: "l'astre celeste va se fondre dans les bras glaces des
+Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence regnait dans le camp.
+
+30 juin.--Comme tout le monde etait plus ou moins fatigue du voyage,
+termine la veille, et que de plus il n'y avait rien a faire, on nous
+laissa lever a l'heure qu'il nous plut. La parade devait avoir lieu a
+10 heures et plusieurs se leverent a 9.45 heures. On nous distribua des
+pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent,
+tous ayant la meme patente, mais les pantalons etaient de toutes
+couleurs et de toutes qualites. A deux heures de l'apres-midi on eut une
+inspection generale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du
+jour. A trois heures, les tentes etaient a terre: a cinq; elles etaient
+pliees et embarquees avec le reste du bagage. Apres s'etre fait attendre
+depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie
+et l'on se mit en route.
+
+C'etait un bateau assez grand et construit expressement pour naviguer
+sur la Saskatchewan; son nom est "_la Baronne_". A 7.30 hrs. a.m. le
+sifflet crie, les amarres sont tirees et l'on part. D'aucuns disent que
+nous en avons pour quinze jours a bord, d'autres que nous serons rendus
+au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hate d'en
+descendre avant meme de monter a bord. Comme nous partons les soldats de
+l'Infanterie Legere de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels
+se mele une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris
+repetes et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage.
+
+Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons
+l'ancre au bord d'un bois touffu; les maringoins nous devorent toute la
+nuit.
+
+JUILLET
+
+1er Juillet--Il est a peine deux heures du matin que nous reprenons
+notre course. Le temps est assez beau et le vent est favorable. Vers les
+cinq heures du matin, nous passons devant le Fort Saskatchewan; le major
+Griesbach est sur la rive et nous salue en passant. Nous arretons vers
+les onze heures a trois milles a l'ouest de Victoria, pour prendre une
+charge de bois; pendant deux heures nous travaillons avec les matelots.
+Vers deux heures de l'apres-midi nous passons devant Victoria. Le fort
+est situe sur la rive nord de la riviere. Une foule de sauvagesses
+accourent sur le rivage pour nous regarder passer. Nous continuons
+jusqu'a 10 heures du soir quand l'ancre est jetee.
+
+2 juillet.--Depart du bateau a deux heures du matin. Nous allons bien
+lentement a cause d'un brouillard epais qui cache les ecueils. A sept
+hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le
+bateau passe devant le monument eleve par les autres compagnies du 65eme
+aux martyrs du Lac aux Grenouilles. Tous se decouvrent respectueusement.
+Un peu plus bas nous passons devant d'immenses radeaux qui descendent
+jusqu'a Battleford. Enfin vers les trois heures de l'apres-midi nous
+arrivons a Fort Pitt. La rive est couverte de nos freres d'armes parmi
+lesquels se distinguent le major Perry, le lieutenant-colonel Hughes et
+le Dr. Pare. Le general Middleton et le major-general Strange sont a
+bord du "_North West_" et nous saluent au moment ou nous jetons l'ancre.
+A peine le bateau touche-t-il le rivage qu'il est envahi par nos amis.
+
+On se donne de bonnes poignees de mains, on se raconte les incidents les
+plus marquants de la campagne et la meilleure entente regne partout.
+Presqu'immediatement nous obtenons un conge de quatre heures et tous
+descendent a terre. Le soir nous couchons de nouveau a bord du vaisseau,
+et un bon sommeil vient enfin fermer nos paupieres. Tous sont heureux,
+tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble apres 72 jours de
+separation. La nuit est fraiche et nous sommes delivres des moustiques.
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE FORT PITT A MONTREAL
+
+Le bataillon est maintenant reuni. Toute la journee du trois juillet fut
+employee a charger les vaisseaux de provisions. Les courts intervalles
+pendant lesquels il nous etait permis de nous reposer se passaient en
+silence, car il faut le dire, aussitot que la joie bien naturelle des
+soldats de se retrouver apres une assez longue separation fut passee, un
+sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influenca meme les
+officiers. Notre coeur saignait a la vue de la nudite de l'endroit. Pas
+une seule, maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix milles,
+rien! rien que la plaine immense a laquelle l'herbe brulee et jaunie
+formait une robe de crepe dernier vestige de la devastation. Seul
+au milieu de cette scene apitoyable, le vieux chantier delabre, qui
+conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine
+comme un soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le
+delivrera des miseres d'ici-bas. Ce n'etait plus un fort: deux batiments
+de 15 pieds par 12, en bois brut, entoures, pour la forme, d'une
+ceinture de pieux qui portait encore la trace des ravages de la derniere
+guerre voila ce qui frappait l'oeil du visiteur.
+
+Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait a
+l'interieur, un spectacle non moins triste s'offrait a sa vue.
+
+Dans la cour qui separe les deux batiments, un homme passerait sa
+journee a ramasser et classifier ce qui traine. Ici, un couteau rouille,
+plus loin, une carabine brisee, partout debris sales et puants qui
+infectent l'atmosphere des environs. Un des batiments, celui du nord,
+sert de magasin de provisions, l'autre de pharmacie.
+
+Cependant presque tous les soldats allerent voir ce qui restait du
+Fort, et leur demarche ne fut pas vaine, car il etait superbe dans son
+delabrement.
+
+Meme la fetidite qui s'echappait de la cour lui donnait un air de je ne
+sais quoi qui vous prenait au coeur et vous faisait monter, malgre vous,
+a la paupiere, une larme de regret et de pitie.
+
+Apres avoir visite le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable
+Cowan. On s'agenouilla aupres du tertre dont la verdure changeait de
+nuance petit a petit et sur lequel quelques fleurs, plantees par des
+mains amies, pliaient tristement la tete et semblaient fremir au contact
+de leur racines avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du jeune
+martyr, car c'en fut un.
+
+Quand on trouva, son corps, il avait un bras et une jambe coupes, la
+poitrine ouverte et quant a son coeur, quelque Sauvage le lui avait
+arrache et l'avait emporte a son wigwam. Aussi les soldats du 65e qui
+ramasserent ce pauvre cadavre mutile, emus jusqu'aux larmes a la vue de
+son etat, lui creuserent-ils une tombe aune centaine de verges du fort.
+
+On y planta des rosiers sauvages et quelques fleurs des bois. Dieu
+preserve ces pauvres fleurs! que chaque printemps elles elevent plus
+haut leurs corolles nuancees et repandent autour de cette tombe un
+parfum divin! Qu'elles y restent comme souvenir de notre bataillon! et,
+lorsque l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent leur
+variete de couleurs et leur douce senteur la faire sourire de joie et
+d'orgueil, en lui soufflant tout bas notre nom.
+
+Des six heures et demie du matin, nous etions dans la plaine et nous
+faisions l'exercice militaire, commandes par l'instructeur Labranche. A
+sept heures et demie, l'exercice etait fini, la lecture des ordres
+du jour eut lieu. La fin de la campagne nous etait annoncee, et nous
+recevions l'ordre de retourner dans nos foyers. Une seule chose
+nous intriguait, tout le bataillon avait recu ordre de descendre la
+Saskatchewan et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur la "_Baroness_" et
+c'est a peine si l'aile gauche du bataillon avait pu s'y placer d'une
+maniere convenable. Aussi, malgre le plaisir de voyager ensemble, chacun
+trouvait un mot a dire contre ceux qui semblaient avoir pris le parti de
+nous ramener chez nous comme des sardines en boite.
+
+A trois heures de l'apres-midi, les colonels Ouimet et Hughes
+inspecterent le bataillon. On passa la nuit a bord du vaisseau et apres
+tout nous n'etions pas trop mal.
+
+Samedi, 4--Des deux heures et demie du matin, les trois vaisseaux se
+mettent en route. On nous apprend que le lieutenant colonel Williams
+des Midlands, et le sergent Valiquette de notre bataillon sont decedes
+pendant la nuit. Tous les pavillons sont baisses a mi-mat en leur
+honneur. Une atmosphere de tristesse semble peser sur le bateau et
+l'avant-midi est longue et ennuyante. On n'entend que le cri monotone
+d'un matelot qui sonde la riviere et dit au capitaine le nombre de pieds
+d'eau ou passe le vaisseau.
+
+Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des plus curieux: souvent
+on passait dans deux pieds d'eau pour tomber aussitot dans une quantite
+d'eau dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus, souvent
+encore, apres avoir navigue quelques secondes dans deux pieds d'eau,
+le bateau s'echouait sur un banc de sable quelconque. On dechouait
+generalement le bateau sans trop de trouble et la perte de temps n'etait
+pas bien grande.
+
+Dans le cours de l'apres-midi nous essuyons une tempete de pluie et de
+grele. La plupart des couvertes etendues sur le bord du vaisseau furent
+mouillees en peu d'instants, et malgre qu'on les enlevat, et que la
+pluie eut cesse, ceux dont les places etaient encore humides passerent
+une mauvaise nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes le
+lendemain.
+
+Vers les cinq heures de l'apres-midi, on passe devant un camp sauvage;
+les sauvagesses nous saluent de la main tandis que leurs compagnons nous
+regardent passer en silence.
+
+Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus nombreux; apres quelques
+heures de marche on aurait jure qu'il n'y avait que des bancs de sable
+sur notre route. Des deux cotes s'etendent a perte de vue d'immenses
+iles de sable et leur couleur grisatre, vue au clair de la lune, avait
+un effet des plus etrange aux yeux de tous. A mesure que le bataillon
+avance on les voit se trainer comme des couleuvres autour de nous, et,
+de temps a autre comme enlaces dans leurs replis; nous nous echouons sur
+quelque monticule de sable cache traitreusement sous la nappe de couleur
+vert-pale de la riviere. Fatigue de ces obstacles devenus plus frequents
+a mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancre et
+l'on passe une nuit tranquille a une trentaine de milles a l'ouest de
+Battleford.
+
+Dimanche, 5--A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau
+poursuit sa course accidentee. Rien de particulier a bord, excepte
+l'impatience des soldats d'arriver a Battleford. Enfin, vers huit
+heures et demie, nous voyions le "_Marquis_" et le "_North-West_" a un
+demi-mille en avant de nous, arretes sur les bords d'une assez jolie
+baie.. Le mot "Battleford" est sur les levres de tous. En effet, nous
+sommes rendus.
+
+Chacun jette un regard de curiosite sur la rive et n'est pas peu surpris
+de voir le brave Lemay en habit d'officier qui nous attend sur le
+rivage. Sans commandement, mus par le meme sentiment d'amitie et
+d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers
+lui. Il est encore pale mais parait marcher sans trop de difficulte.
+A peine a-t-il mis le pied a bord du bateau qu'une veritable ovation
+commence et si nous n'avions su qu'il etait encore souffrant, de sa
+blessure, je crois qu'on l'aurait promene sur nos epaules. Chacun
+l'interroge avec interet sur sa condition, quelques-uns lui posent des
+questions des plus naives, tous sont heureux et Lemay comme les autres.
+
+Pauvre jeune homme! tu n'as pas de pere qui t'attende a Montreal pour te
+serrer avec orgueil sur son coeur, pas de mere non plus qui gemisse en
+s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu arrange
+si bien les choses, mieux vaut peut-etre qu'elle soit au ciel depuis
+longtemps, car la nouvelle de ton accident lui aurait brise le coeur; un
+frere seul la-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi toutes
+ces figures rejouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces
+cent mains amies qui t'offrent; la plus genereuse amitie et si tu
+pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant a plaindre,
+car au lieu d'un seul frere tu en as cent et plus, de vrais freres,
+ceux-la, des freres d'armes, dont l'amitie est franche et devouee.
+
+Tous se rappelleront longtemps ta conduite heroique a la Butte aux
+Francais et tant que le 65eme existera, tu y trouveras toute une
+famille.
+
+Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie de la derniere
+expedition auront quitte ce monde pour un meilleur, tu restais seul a
+penser a l'annee 1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et
+chacun saluera en toi le heros de la Butte aux Francais.
+
+Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires au defunt Col.
+Williams. Tous les bataillons suivaient la depouille mortelle en
+silence. Les Midlands, les Grenadiers, le 65eme Carabiniers Mont-Royaux,
+le 90eme Infanterie Legere de Winnipeg, puis les Queen's Own montent
+l'un apres l'autre la colline, et traversent le village. A la porte du
+Fort, le 65eme fait volte-face et quelques officier, seulement entrent
+pendant que le bataillon revient sur ses pas.
+
+Arrives au rivage, huit sergents prennent le cercueil du sergent
+Valiquette et le deposent dans le wagon funeraire. La compagnie No. 4
+suit le corps puis viennent les autres compagnies.
+
+[Illustration: SERGENT VALIQUETTE.]
+
+Apres un quart d'heure de marche, on arrive a la porte de la chapelle de
+la Mission. Tous prennent part aux chants sacres que l'eglise ordonne
+en pareille circonstance, puis le Revd pere Provost nous adresse des
+paroles appropriees, comme toujours, au triste evenement. Sa voix est
+touchante, ses accents sont ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet
+essuie une larme qui vient mouiller sa paupiere; le Capt. Roy pleure
+comme un frere aine aux funerailles du plus jeune de la famille, et tous
+sont plus emus qu'ils ne voudraient le paraitre. La ceremonie finie
+chacun retourne au bateau en silence.
+
+Ayant obtenu la permission de visiter le village, plusieurs se dirigent
+a la hate vers le premier magasin, pour utiliser les quelques sous qui
+pesent dans leur gousset.
+
+Il y avait encore une centaine de maisons eparpillees de distance en
+distance. Les dames sont a leurs portes et nous saluent sur notre
+passage. Toutes sont contentes et nous font mille souhaits d'heureux
+retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu'a elles leur demander un
+verre d'eau sont traites comme des freres ou des fils et sont recus
+comme un parent dont on attend depuis longtemps la visite et qu'on voit
+partir a regret.
+
+Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du village et jouissent d'un
+spectacle inconnu dans leur ville natale. A leur gauche, le vieux fort
+s'eleve fier dans son armure d'ecorce, montrant avec orgueil ses flancs
+perces de balles et ses murs a moitie detruits que des ouvriers sont a
+reparer avec des precautions remarquables, comme s'ils craignaient de
+renverser cette relique precieuse.
+
+A travers les fentes de la cloture, on peut voir quelques canons, la
+gueule encore noircie par la poudre, les oreilles pendantes comme un
+chien fatigue attendant l'ordre de son maitre pour aboyer de nouveau.
+
+A droite, le village avec ses jolies petites maisons blanches a
+contrevents verts on jaunes, la petite chapelle qui leve humblement vers
+le ciel sa croix de bois blanc, le tout decore fraichement par la nature
+qui fait pousser partout une herbe d'une verdure aux nuances variees.
+
+Et devant eux, a perte de vue, des plaines immenses, traversees ca et la
+par de frais ruisseaux a l'eau limpide, accidentees par des tertres et
+des mamelons disperses par-ci par-la dans le plus agreable desordre.
+
+Vers les six heures, nous etions revenus a bord du vaisseau. Des
+retardataires nous apprennent la mort du soldat Millen de la batterie B.
+
+Il avait ete tue accidentellement par une balle de sa propre carabine en
+escortant un Sauvage au Fort.
+
+Lundi, 6--A 4 1/2 h. du matin, l'on coupe les amarres et bientot
+Battleford disparait au moment ou nous tournons la premiere pointe. Le
+vent s'etait eleve et le bateau marchait tres-vite.
+
+Il etait vraiment curieux de voir comme les ecueils etaient passes et
+comme les bancs de sable disparaissaient vite a droite et a gauche. Tout
+a coup, vers les neuf heures, le bateau arrete.
+
+Le vent etait devenu si violent que la "_Baroness_" etait aussi bien
+echouee que jamais bateau ne l'a ete. Voyant tous leurs efforts aboutir
+a rien, les matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine se fit
+de la bile et nous dumes passer le reste de la journee au milieu de la
+riviere, exposes au vent, avec la consolation, cependant, de n'etre pas
+troubles dans notre sommeil par les maringouins qui n'oseraient pas
+entreprendre la perilleuse traversee de la rive au navire pour le faible
+plaisir de nous exciter le temperament.
+
+Mardi, 7--Le lever a lieu a six heures, Le vent continue toujours, mais
+on travaille avec ardeur a dechouer le vaisseau. On met une chaloupe a
+l'eau et quelques matelots vont a terre, attacher un bout de cable a un
+arbre pour aider a la manoeuvre.
+
+Apres plusieurs essais infructueux, l'on reussit enfin a mettre le
+vaisseau a flot. Il est huit heure" et demie. Pour passer le temps ou
+pour toute autre raison inconnue a celui qui ecrit ces lignes, on eut
+deux heures d'exercice a bord du vaisseau. Comme l'espace manquait
+un peu, on procedait par demi-bataillon; les compagnies 1, 2, 3 et 4
+commencent, puis apres avoir fait tous les mouvements de l'exercice
+manuel sous les ordres de l'instructeur Labranche, elles se retirent sur
+le devant du navire pour faire place aux autres compagnies. Quand ces
+dernieres ont fini chacun regagne sa place et s'etend sur sa couverte.
+On n'avait pas d'autre endroit pour se reposer. Notre couverte formait
+notre chambre de solitaire, les murs etaient invisibles; jamais aucun
+importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas de place pour le
+recevoir. Quelques fois deux amis voisins transformaient leurs deux
+chambres en une seule et habitaient sur le meme palier. L'ameublement
+etait modeste. Un _knapsack_ couche sur le cote servait de siege le jour
+et d'oreiller la nuit; notre capote qui, le jour, servait de bourrure a
+notre unique fauteuil, la nuit, remplacait le matelas absent; quant aux
+cadres, presque toutes les chambres en etaient encombrees; quelques uns
+les changeaient tous les jours, c'etaient nos reves encadres dans la
+frele boisure de nos esperances et suspendus au fil invisible de nos
+illusions. Vers une heure et trois quarts, l'adjudant Starnes inspecta
+les sergents.
+
+A deux heures et demie le bateau arrete et tous descendent a terre.
+Pendant que les hommes de fatigue entrent des provisions, le reste du
+bataillon fait l'exercice militaire.
+
+Cette place s'appelle l'Anse du Telegraphe. A peine revenus a bord, on
+nous demande a signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir
+tout en trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de
+l'argent du gouvernement. Pourtant ces murmures etaient bien inutiles,
+car a quoi nous aurait servi notre argent dans un pays ou les magasins
+etaient aussi rares que les chateaux? La nuit fut tres-froide.
+
+Mercredi 8--Le lever se fait de bonne heure.
+
+L'avant-midi est tres-froide et presque tous mettent leur capote grise.
+Enfin vers midi on arrive en vue de Prince Albert. C'est un des plus
+beaux coups d'oeil que l'on puisse imaginer.
+
+Situe au fond d'une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli
+village de Prince Albert s'etend sur une longueur de plusieurs milles.
+Ce sont de jolies maisons blanches, espacees par de grands vergers ou de
+gais jardins de fleurs multiples, ici et la une maison en briques rouges
+varie d'une maniere agreable la beaute du tableau. On distingue entre
+tous le frais couvent des Soeurs de Ste. Anne; plusieurs religieux
+et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs
+mouchoirs. Enfin l'ancre est jetee et nous obtenons un conge de deux
+heures pour visiter la place.
+
+Quelques-uns se dirigent vers le couvent surs d'y recevoir un
+bienveillant accueil. La marche fut assez longue, mais leur trouble fut
+plus que recompense par la maniere dont ils furent recus. Une religieuse
+leur fit visiter la classe, ou une jeune metisse enseignait l'A. B. C, a
+de toutes petites fillettes qui regardaient les visiteurs avec de grands
+yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua les faisait aimer et
+prendre en pitie; apres la classe, la bonne religieuse unit ses prieres
+a celles des soldats pour demander a Dieu un heureux retour, prieres
+qu'elle avait souvent repetees pendant la guerre; apres cette visite ils
+retournerent au bateau, ou ils apprirent que Gros-Ours etait prisonnier
+au Fort. Ils se dirigerent vers l'endroit designe. Deja une foule de
+volontaires du 65eme se pressent aux fenetres grillees d'une petite
+cabane de bois. C'est la que Gros-Ours est renferme. Cependant la porte
+reste fermee et malgre nos supplications les hommes de la police a
+cheval qui font la garde a l'interieur s'obstinent a nous refuser
+l'entree. Enfin, un officier qui passe nous demande ce que nous
+attendons; on le lui dit. "On ne peut vous refuser de voir celui que
+vous avez combattu avec autant de courage," dit-il, "ouvrez la porte."
+L'ordre est aussitot execute et c'est a qui entrera le premier. La
+petite prison est bientot remplie et il en reste encore autant a la
+porte qui brulent d'impatience et envient le sort de ceux qui ont eu la
+bonne fortune d'etre les premiers. Enfin chacun eut son tour et tous
+purent contempler de pres celui qu'il y a un mois a peine ils auraient
+avec plaisir passe au fil de la baionnette.
+
+Le celebre chef Cris est etendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps
+a autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre
+desappointement. Son fils, age de douze ans a peine, nous regardait avec
+de grands yeux noirs, honteux lui-meme d'etre expose aux regards des
+curieux qui venaient le voir comme une bele rare ou un heros feroce.
+
+Enfin Gros-Ours, etouffant sans doute sous sa couverte, nous montre sa
+face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux
+par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa
+resistance opiniatre aux troupes du Gen. Middleton. Tout rapetisse sur
+lui-meme, il se sent humilie de sa defaite et de sa triste position.
+Avait-il donc tant combattu pour n'avoir apres tout que l'avantage
+d'etre examine comme un animal rare d'une menagerie quelconque? Nous
+pouvons lire sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles encore
+beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l'ordre du
+depart et apres l'avoir considere une derniere fois, tous reprennent le
+chemin du bateau en meditant sur son sort et en discutant entre eux le
+resultat probable de son proces.[4]
+
+[Note 4: Il a ete juge par la juge Rouleau a Battleford,--le 25
+septembre il fut condamne a 3 annees de penitencier.--le 28 du mene
+mois il passait a Winnipeg et le lendemain il a ete enferme dans le
+penitencier de la montagne _Stony_.]
+
+A quatre heures, tout le monde etant revenu a bord, le bateau continua
+sa route. Au moment du depart, le maire de la localite, qui avait ete
+colonel du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine de minutes
+et, se faisant l'interprete de la population de Prince Albert, nous
+felicite du succes de nos armes, de notre courage etc, et termine en
+nous souhaitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des
+cigares dus a la generosite du maire de Prince Albert.
+
+Une heure plus tard, nous descendions a terre pour monter a bord une
+vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en
+moins d'une heure, nous etions prets a partir.
+
+Cependant le capitaine du vaisseau ayant declare la route dangereuse, et
+comme il se faisait tard, l'on passa la nuit en cet endroit.
+
+Jeudi 9--A deux heures nous etions en route. Le paysage devient de plus
+en plus pittoresque. Les courbes de la riviere sont plus frequentes et
+la scene change d'aspect a chaque nouveau detour. On saute ce qu'on
+etait convenu d'appeler des rapides. Dans un autre bateau, ce n'eut
+ete rien, mais le notre etait si drolement construit qu'on pouvait
+s'imaginer le trajet dangereux; en effet, un poele de cuisine qui se
+trouve au bord du vaisseau, est renverse et tombe dans le courant, a la
+grande stupefaction du cuisinier qui etait a se faire une crepe d'autant
+plus precieuse qu'il n'en avait pas mangee depuis plusieurs mois et
+qu'il avait depense toute sa ration de lard de la journee pour la
+faire cuire. Mais le courant emporte tout, excepte l'appetit et le
+desappointement du cuisinier. Apres une longue journee de marche, l'on
+jette l'ancre entre deux iles vers les dix heures du soir. Pendant la
+nuit personne ne peut dormir; chacun fume de son mieux pour chasser les
+maringouins devenus plus entreprenants et n'y reussit qu'a demi.
+
+Vendredi 10--Vers trois heures du matin, le bateau se mit en mouvement,
+les maringouins nous font un dernier adieu et chacun essaie de dormir.
+Vers les six heures un coup de canon nous reveille, Nous passions au
+Fort a la Corne et M. Belanger nous saluait en faisant tonner l'unique
+canon du Fort. Un second coup suit de pres le premier et tous a bord
+repondent par des cris de joie.
+
+Apres cela, la journee fut ennuyeuse. On traversait un lac assez grand.
+Bientot on ne put voir que le ciel et l'eau. Cela dura une heure. Le
+soir on jette de nouveau l'ancre au fond d'une baie. Notre sommeil n'est
+pas meilleur que la nuit precedente, ayant a supporter malgre nous la
+compagnie peu plaisante de gens que nous n'avions nullement invites, les
+maringouins!!!
+
+Samedi 11.--Partis de bonne heure nous continuons notre route a travers
+des iles. La journee se passe a faire les preparatifs du debarquement
+car on s'attend a descendre a terre dans le cours de la journee. Jamais
+journee ne parut aussi longue! Enfin vers les trois heures le bateau
+touche a terre, nous sommes rendus. Chacun eprouve un soulagement
+interieur de se voir descendu de ce bateau que plusieurs commencaient
+deja a considerer comme leur derniere demeure. Pendant onze longs jours
+on n'avait quitte ce vaisseau que pour quelques instants de temps a
+autre. On se met en rangs par compagnies, puis les hommes de fatigue
+aident au debarquement.
+
+De lourds chariots atteles d'un seul cheval (qui suffit, a la charge,
+car la voie est ferree) servent de transports. On les laisse prendre le
+devant, puis l'on se met en marche. Une pluie fine commence a tomber et
+refroidit l'ardeur de quelques-uns. Malgre tout on n'a que quatre
+ou cinq milles a marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus
+plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec un entrain joyeux.
+On chante presque tout le long de la route. Arrives au pied des Grands
+Rapides, chacun prend son bagage et l'on monte a bord d'une barge
+appelee "_Riviere Rouge_." L'on trouva moyen de placer, tant a fond
+de cale que sur le pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands.
+Malgre qu'on presse les preparatifs, le retard du vapeur "_North West_"
+nous force a attendre au lendemain pour partir. Pendant l'apres-midi, on
+allume des feux le long de la rive et, une distribution de fleur ayant
+ete faite, plusieurs en profitent pour se faire rotir des galettes. On
+pouvait se procurer du beurre a 50c la livre et du sucre blanc a 25c. La
+nuit venue chacun s'etend, du mieux qu'il peut au fond de la barge; ceux
+qui avaient la bonne fortune de se trouver vers le milieu etaient les
+mieux, les autres, que leur mauvaise etoile avait menes en avant dans la
+coque, dorment debout, adosses aux cotes du batiment.
+
+Dimanche 12.--On se leve de mauvaise humeur, pour tous la nuit avait
+ete mauvaise. Deux soldats s'etaient couches sur un amas de bois de
+chauffage dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'etait plutot pour
+essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de se reposer. Un peu
+apres minuit, en se remuant, un bout de bois plus court que les autres
+degringole et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait au pied
+du lit. Ce dernier reveille en sursaut et croyant que tout le pont etait
+defonce, crie comme un perdu. Cela cause un emoi general. Un second
+morceau de bois culbutant d'un autre cote, ecrase les pieds d'un dormeur
+un peu plus loin et ses cris de douleur mettent le comble au tumulte.
+Chacun se reveille en sursaut et quelques-uns, mauvais juges de la
+direction des souffrants, courent sur le pont, reveillant ceux qui
+y dorment pour savoir quel malheur est arrive. Apres beaucoup
+d'excitation, naturellement augmentee par l'obscurite de la nuit, on
+s'expliqua la cause du trouble et, une demi-heure apres, tout etait
+silencieux. Le matin, au reveil, il pleut a verse et le temps ne
+contribue pas peu a augmenter le malaise general. Vers huit heures le
+Revd Pere Provost nous dit une messe basse a fond de cale. Chacun prie
+en silence, peu peuvent se mettre a genoux car il avait plu toute la
+matinee et le plancher etait tout humide. L'avant-midi, les preparatifs
+se poursuivent avec une ardeur nouvelle. Tous y mettent la main et se
+construisent des especes de lits a trois etages dans le fond de cale de
+maniere a accommoder 300 hommes sans trop d'encombrement. Le soir arriva
+et nous etions encore a travailler.
+
+Lundi 13.--De bonne heure l'on se met en route. L'eau est calme et le
+trajet s'annonce favorable. Petit a petit la terre disparait et se mele
+avec le bleu azure du firmament ou elle ne parait bientot plus que comme
+une bande grisatre. Quelques heures plus tard on ne voit plus rien que
+le ciel et l'eau. Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie a la
+mort au fond de cette barge ou la seule distraction possible est de
+manger un hard-tack beurre et Sucre.
+
+[Illustration: SERGENT C. FAILLE.]
+
+Qui pourrait depeindre la vie de chacun de nous pendant ces deux
+mortelles journees? Il faudrait d'abord bien connaitre l'embarcation ou
+nous etions et son etrange ameublement. A l'exterieur rien n'attirait
+l'attention d'une maniere speciale. Sa robe de peinture blanche n'etait
+pas fraiche et etait parsemee d'accrocs nombreux sous lesquels on voyait
+son corps humide. A l'avant on lisait _Red River_ peint en lettres
+rouges. Sur le pont un assemblage des plus divers de barils de sucre,
+de boites de hard-tacks, de sacs a fleur, etc., dans un desordre
+indescriptible. Trois grandes ouvertures donnaient entree a la cale
+ou s'etait refugiee la plus grande partie du bataillon; le pont etait
+occupe, par ceux qui n'avaient pu trouver place dans la cale et par les
+officiers qui avaient dresse une tente sur le devant. Ils etaient 22
+a bord, le capt. Ethier avait le commandement. Des echelles de
+construction primitive menaient du pont a la cale. Au pied de la
+premiere echelle un poele a fourneaux servait aux besoins culinaires des
+compagnies. En penetrant a fond de cale, l'on pouvait se croire dans une
+obscurite complete et n'eut-ce ete l'humidite on se serait cru dans les
+regions infernales (car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit).
+Cependant l'oeil s'habituait peu a peu aux tenebres et un spectacle
+etrange s'offrait a la vue. De longues galeries a plusieurs etages
+bordaient de chaque cote l'etroit couloir qui menait le _touriste_ a
+l'avant ou a l'arriere du vaisseau. Jamais bazar persan ni foire St.
+Cloud ne presenta a ses visiteurs spectacle plus burlesque. Tous les
+types s'y rencontraient, il y avait une etrange agglomeration de
+caracteres et de costumes. Dans un coin quatre ou cinq bons _zigues_
+jouent au _bluff_ et interrompent la partie par des jeux de mots
+affreux; un peu plus loin, un solitaire ronfle sur sa couchette de
+planches; ici, deux joueurs plus paisibles passent le temps a faire
+la partie de dames, la deux amis fument la pipe avec une indifference
+platonique en se communiquant leurs impressions de voyage: partout on
+rencontre les caracteres les plus opposes, et, en certains endroits, les
+gais eclats de rire et les chants de joie forment un contraste frappant
+avec la tristesse melancolique de la mise en scene. Ajoutez a tous ces
+elements disparates les figures enluminees et les bras noircis des
+cuisiniers, et vous aurez quelqu'idee du tableau que presentait la vie
+du 65e a bord de la barge "_Red River_."
+
+Mercredi 15.--Enfin nous entrons dans la Riviere Rouge. Nous passons
+devant Victoria et, vers midi, nous arretons a West Selkirk. De grandes
+tables ont ete disposees sous les arbres.
+
+L'on s'y rendit en rangs. Un sandwich au jambon accompagne de quatre ou
+cinq gateaux de differentes formes nous attendait. Au bout de chaque
+table un baril de _Lager beer_ etait a la disposition des plus alteres,
+et tout le monde l'etait; aussi chacun fit-il honneur a tout.
+
+Pendant le repas, des circulaires imprimees, nous forent distribuees;
+c'etait une lettre de bienvenue signee par le maire de Selkirk. A peine
+avions-nous vide notre baril de biere que le Lieutenant des Georges fit
+son apparition; il fut recu avec force hourras! et aux applaudissements
+de tous. Apres diner l'on retourna aux bateaux. Apres une heure
+d'attente, on nous mena de l'autre cote de la riviere a East Selkirk.
+
+Le transport du bagage se fit avec une promptitude inaccoutumee; chacun
+y mettait la main, sachant que c'etait la derniere fois qu'on aurait
+a s'occuper de ce detail. Quand tout fut debarque, on fit bouillir la
+marmite et chacun but avec satisfaction un pot de the chaud.
+
+Apres le the on s'amusa de son mieux pour dissiper l'impatience de
+l'attente.
+
+Enfin, vers huit heures, un train special arrive et est salue par mille
+cris de joie. On ne prit pas grand temps a mettre le bagage a bord, et a
+neuf heures nous etions en route. Tous etaient heureux a l'idee qu'ils
+ne descendraient de ces chars que rendus a Montreal. On chanta jusque
+vers les onze heures, puis chacun s'arrangea de son mieux pour dormir.
+
+Jeudi, 16.--Le matin, la pluie commence a tomber: On nous servit du cafe
+chaud, du bon pain blanc, du homard en boite et pour dessert des peches
+en boite. C'etait tout nouveau et ca sentait le Montreal. Vers midi,
+l'on arreta a Ignace pour diner. Il y avait trois mois que nous n'avions
+pas eu autre chose que des hard-tacks, du corn-beef ou du, boeuf sale.
+Aussi chacun fait-il honneur au repas. Apres une heure de delai, le
+train se remet en route et l'on se rend sans arret jusqu'a Port Arthur
+ou l'on arrive vers les dix heures.
+
+La fanfare de la ville etait a la gare et joua a notre arrivee. Au-dela
+de 4,000 personnes nous attendaient. On nous mena souper par compagnies,
+aux differents hotels de la ville. Apres souper il y eut conge general
+et plusieurs en profiterent largement.
+
+Vendredi, 17.--Il etait une heure du matin quand nous fumes prets a
+partir dans de nouveaux chars, Vers huit heures du matin nous etions
+rendus a Red Rock. Ici l'on separa le train en deux a cause du mauvais
+etat de la nouvelle ligne qu'on allait avoir a parcourir. Malgre les
+dangers de la route, le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des
+plus gais. Longeant continuellement les rives du lac Superieur et en
+suivant toutes les courbes, contournant les baies, partout le paysage
+est magnifique. L'on passa a McKercher Harbour ou nous etions arretes en
+montant, et ce fut avec plaisir qu'on se rappela nos souvenirs du mois
+d'avril. Le soir, vers 8 heures, le train arreta. L'ingenieur n'osait
+continuer pendant la nuit a cause du mauvais etat de la route, on passa
+la nuit en cet endroit.
+
+Samedi, 18.--De bonne heure l'on se remet en marche. La journee fut des
+plus ennuyeuses. De temps a autre seulement l'attention des soldats
+etait attiree par quelqu'affreux precipice qu'on traversait sur un pont
+de bois qui pliait sous le poids du char, ou par quelque tunnel qui
+repetait avec force les gais refrains des soldats. L'on traversa
+Jackfish Bay ou l'on avait passe un jour et une nuit au mois d'avril
+dernier. Comme tout etait change! Comme tout paraissait plus gai! Cette
+nuit-ci l'on coucha encore en route!
+
+Dimanche, 19.--Plus l'on approchait de Montreal, plus la gaiete
+augmentait. Vers midi, l'on arriva a North Bay. Il faisait une chaleur
+ecrasante. L'on se mit en rangs et l'on s'achemina vers le lac
+Nipissing. Ici chacun recut ordre de se deshabiller et de se laver.
+Pour plusieurs, l'ordre etait superflu, mais pour quelques-uns c'etait
+necessaire. En quelques minutes, tout le bataillon etait a l'eau et
+bientot tous se debattaient au milieu des cris les plus joyeux. Apres un
+bain d'une demi heure, l'on se rhabilla et l'on retourna aux chars en
+rangs. Un quart d'heure plus, tard nous etions encore en route, mais
+cette fois-ci, tous ensemble dans le meme train. Vers huit heures du
+soir l'on descendit a Mattawa. Ici encore, une foule nombreuse nous
+attendait. Apres un bon reveillon, l'on remonte a bord des chars et,
+vers onze heures, nous continuons notre route.
+
+Lundi, 20.--La nuit se passa en amusements. On s'attendait a arriver a
+Montreal dans le cours de l'avant-midi, c'etait assez pour empecher
+de dormir meme les plus indifferents. Vers deux heures l'on passa a
+Pembrooke.
+
+Une grande foule nous salua au passage. Ceux qui furent assez chanceux
+de descendre des chars etaient traites comme des enfants gates meme
+par les jeunes filles qui n'osaient resister a des vainqueurs si bien
+eleves. Un peu plus tard nous passions Carleton Place et, vers les six
+heures, nous etions a Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions les mains
+des quelques Montrealais qui etaient venus a notre rencontre! Cette
+derniere partie de la route parut la plus longue.
+
+Enfin, l'on passe Ste-Scholastique, St. Augustin, St. Martin et arrivons
+a Ste. Rose. Ici une veritable ovation fut faite au Col. Ouimet.
+
+Cependant on ne pouvait attendre longtemps. Bientot nous arrivons au
+Mile-End, puis a Hochelaga. De cette derniere place a Montreal ce fut le
+commencement de l'ovation. Enfin le train arrete. Une foule compacte se
+tient aux alentours de la gare. Nous serrons avec bonheur la main a plus
+d'un ami. Apres quelque difficulte nous nous mettons en rangs, et la
+marche commence. Ce que, nous ressentions en voyant ces figures joyeuses
+qui nous saluaient de milliers de cris de joie et de bienvenue, en
+passant a travers ces masses de concitoyens, est impossible a decrire.
+
+Tous ont du le sentir comme moi, mais je ne crois pas qu'un seul puisse
+le depeindre. Enfin nous arrivons a l'eglise Notre-Dame. Chacun est emu
+au plus profond du coeur et sent des larmes de reconnaissance lui monter
+aux yeux. Notre compagnie marcha en avant jusqu'aupres de la chaire.
+Tout a coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingue une
+figure de femme. En un instant je la considerai de la tete aux pieds.
+Elle avait les yeux remplis de larmes et etait montee sur un banc pour
+voir. En m'apercevant, elle se prit a trembler de tous ses membres et
+tomba a genoux. Je me jetai a son cou et je ne sais trop si je ne fus
+pas oblige d'essuyer une larme en sentant ses levres froides sur mon
+front brulant. C'etait ma mere. Elle etait bien changee. Quelques meches
+grises se melaient a ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la
+premiere fois je vis quelques rides sillonner sa figure. Je ne sais trop
+ce qui se passa en moi alors; mais a genoux tous deux, nous remerciames
+Dieu de notre reunion, ayant deja oublie les dangers de la route et les
+ennuis de l'absence.
+
+Apres le _Te Deum_, nous allames a la Salle d'Exercice, puis au marche
+Bonsecours ou nous fumes congedies. La campagne etait finie.
+
+FIN DE LA DERNIERE PARTIE.
+
+
+
+NOTES
+
+L'auteur a cru devoir ajouter a la fin de cet ouvrage quelques notes
+qui, croit-il, interesseront le lecteur. S'il y a mele quelques
+souvenirs personnels, le lecteur voudra bien ne pas y voir aucun orgueil
+de sa part, maie croire qu'il ne l'a fait que pour completer le recit
+historique de la campagne.
+
+AVANT LE DEPART.
+
+On venait de recevoir a Montreal la nouvelle que Riel avait de nouveau
+souleve les metis du Nord-Ouest et plusieurs tribus indiennes, et
+l'excitation publique en vint a son comble le 28 mars, quand le 65eme
+recut l'ordre de se tenir pret a partir dans l'espace de 48 heures. La
+depeche qui transmettait cet ordre avait ete adressee au Col. Harwood,
+mais ce dernier etant en ce moment absent de la ville, ce ne fut que
+tard dans la nuit que le Lieut.-Col. Hughes reussit a pouvoir s'en
+emparer et en apprendre le contenu. Malgre l'heure avancee, une reunion
+des officiers du bataillon fut immediatement convoquee et les mesures
+necessaires pour executer l'ordre du ministre de la milice prises le
+jour meme.
+
+En depit des vaines bravades des bataillons de nationalite differente
+qui se trouvaient a Montreal, le nombre des recrues augmentait de jour
+en jour et, le 1er avril, le bataillon etait pret a partir, avec un
+contingent de 325 hommes.
+
+Depuis plusieurs jours je me rendais tous les matins et tous les midis a
+la salle du marche Bonsecours ou les soldats faisaient l'exercice. Des
+la premiere journee, un sentiment, que je ne pus d'abord m'expliquer a
+moi-meme, s'empara de moi et je me surprenais souvent le soir dans ma
+tranquille demeure a penser avec envie aux grandes plaines de l'Ouest
+que je me figurais empestees de hordes ennemies. Chaque jour ce desir
+d'aller au Nord-Ouest augmentait. Je voyais mille obstacles sur ma
+route, d'abord la cruelle separation qu'il faudrait faire subir a ma
+vieille mere qui n'avait d'autre consolation que moi, puis ma carriere
+professionnelle peut-etre brisee par un trop long sejour sur le terrain
+des hostilites, et beaucoup d'autres dont je ne me rappelle pas beaucoup
+aujourd'hui mais qui alors me paraissaient insurmontables.
+
+En depit de tous ces obstacles et peut-etre meme a cause d'eux,
+mercredi, le 1er avril, comme on m'annoncait que le bataillon devait
+partir avant 24 heures, je pris mon parti tout a coup et, sans plus
+hesiter, entrai dans la chambre de recrutement et demandai qu'on
+m'enrolat. On accueillit ma demande et a 10 heures a.m. j'etais enrole
+membre de la compagnie No. 1. Je me fis immediatement donner une tunique
+et tout l'accoutrement qu'il me fallait. Il me semblait ne pouvoir etre
+soldat sans cela.
+
+L'apres-midi se passa a la salle du marche, chaque compagnie faisant
+l'exercice militaire sous les ordres de l'instructeur Labranche.
+
+Enfin le soir arriva. L'emotion qui s'empara de moi en arrivant a la
+maison peut etre mieux imaginee que decrite. Ma bonne mere qui avait
+tant souffert lors de notre premiere separation, qu'allait-elle dire en
+apprenant que son fils venait de s'enroler comme soldat?
+
+Je cachai de mon mieux mon uniforme sons mon pardessus et mettant mon
+kepi sous mon bras, je remis mon casque d'hiver sur ma tete. Enfin
+j'entrai et appris a ma mere la verite.
+
+Quelques heures plus tard, j'allai faire mes adieux M. le cure et a mes
+autres amis.
+
+J'allai a confesse et vers les neuf heures revins a la maison. Ma mere
+secha bientot ses larmes, et l'on proceda aux preparatifs de mon depart.
+Que la nuit me parut longue! Je ne pus fermer l'oeil, car j'entendais de
+ma chambre les sanglots de ma pauvre mere! Que de fois l'idee me vint
+de me lever et d'aller la consoler: mais aussitot je pensais que mieux
+valait faire semblant de ne pas m'en apercevoir; puisqu'elle s'etait
+retenue devant moi, pour pleurer seule maintenant, c'est qu'elle voulait
+me cacher sa douleur. Je m'assoupis en priant Dieu pour elle.
+
+Des 6.30 heures, le lendemain, j'etais debout. Ma mere vint a l'eglise
+avec moi. Nous communiames tous les deux. Oh! comme j'aurais mele mes
+larmes aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais la foule
+etait la qui nous regardait.
+
+La messe terminee, ma mere et moi retournames & la maison. Le dejeuner
+ne fut pas bien gai. Ma mere ne mangea rien du tout et sa douleur
+me rendit triste. Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-pere
+paraissait plus emu qu'il ne l'aurait voulu, et pleura quand je
+l'embrassai et ma mere ne voulut pas me laisser partir seul mais vint me
+reconduire jusqu'a la gare.
+
+Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations qu'elle crut
+necessaires et quand elle eut fini, nous marchames en silence. Sans
+doute, nos idees etaient les memes, tous deux nous souffrions de la
+meme douleur et cependant chacun semblait preferer savourer sa peine en
+silence. Plusieurs minutes s'ecoulerent ainsi, puis le sifflet aigu du
+train qui approchait nous ramena a la cruelle realite. Je me levai et
+allai les larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle, pauvre
+femme! elle sanglotait! Je m'arrachai de ses bras en lui murmurant a
+l'oreille: courage et espoir!... Le train arriva a Montreal vers
+7.30 heures; a 8.15 heures j'etais au marche. L'avant-midi s'ecoula
+lentement. Chaque compagnie allait une a une chercher sa tenue de
+campagne. On distribua des bas, des bottes, des _knapsacks_, havresacs,
+chaudieres a manger, couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le
+diner au Richelieu. Apres diner, le trousseau de chacun fut complete,
+puis le bataillon sortit parader dans les rues. Partout la foule nous
+acclama! on ne pensait plus a la famille que l'on quittait, aux amis de
+qui l'on s'eloignait, on ne voyait plus devant nous que la patrie qui
+nous appelait a sa defense tandis que ses enfants nous encourageaient
+par leurs cris et leurs acclamations.
+
+Apres la parade, on retourna aux casernes pour la derniere fois, puis
+l'on se dirigea vers la gare du G. P.E.
+
+
+
+LE RETOUR A MONTREAL.
+
+L'auteur ne croit pas pouvoir mieux raconter le recit du retour du 65eme
+a Montreal que de reproduire ce que contenait un des premiers journaux
+francais de cette ville, le lendemain de l'arrivee du bataillon:
+
+Grande journee que celle d'hier. Rarement, peut-etre jamais encore,
+excepte lors de la visite du prince de Galles, Montreal n'a vu pareil
+enthousiasme. La ville etait en ebullition, les affaires etant
+suspendues, lo port vide, les chars urbains arretes, les commis partis
+des magasins; les ouvriers avaient deserte l'atelier, les typographes
+ont suivi le mouvement, les rues regorgeaient de monde, les drapeaux
+flottaient sur tous les edifices, les maisons etaient pavoisees, la joie
+partout, les poitrines se gonflaient et poussaient a chaque instant un
+formidable: VIVE LE 65EME! qui se repetait cent fois, mille fois, sur
+tout le parcours des braves volontaires.
+
+Mais il faut essayer de mettre un peu d'ordre dans notre compte-rendu.
+
+Le voyage, bien que long et penible, a eu quelques bons moments. Sur
+la route, quand le train triomphal s'arretait, on voyait arriver des
+deputations qui, venaient saluer les braves qui viennent enfin gouter au
+foyer de leur famille, un repos bien gagne.
+
+A MATTAWA.
+
+C'est ainsi qu'a Mattawa, les citoyens de Sudbury leur ont presente
+l'adresse suivante:
+
+Au lieutenant-colonel J. A. Ouimet, aux officiers et sous-officiers du
+65eme bataillon.
+
+Messieurs,
+
+A l'occasion de votre retour du Nord-Ouest, permettez a vos amis de
+Sudbury de vous feliciter de l'heureux apaisement des troubles, qui vous
+permet de rentrer dans vos foyers, d'aller vous reposer au milieu de vos
+familles, des fatigues de toutes sortes que vous avez endurees pendant
+cette campagne lointaine, a laquelle vous avez pris une si glorieuse
+part.
+
+Croyez, messieurs, que nous vous avons suivis, par la pensee, dans
+les marches que vous avez faites dans les prairies, par des chemins
+impraticables, dans les perils incessants qui vous environnaient de tous
+cotes, dans vos engagements avec l'ennemi, que vous avez su combattre et
+vaincre, nous vous avons suivis dans toutes ces circonstances avec le
+plus grand interet.
+
+Nous avons constate avec une joie indicible, qu'au plus fort du danger,
+vous avez noblement rempli votre devoir, que les balles meurtrieres des
+Indiens n'ont point fait flechir votre courage un seul instant.
+
+Nous desirerions beaucoup assister a, la grande demonstration que vos
+amis de Montreal preparent pour votre arrivee, ce sera simplement
+splendide, comme il s'en est rarement vu; mais s'il nous est impossible
+d'y assister, du moins, nous pouvons nous joindre a eux pour vous dire
+de tout notre coeur. Honneur! a vous tous, messieurs, du 65eme.
+
+Le Canada est content de vous! il a le droit d'etre fier de posseder de
+tels soldats pour le defendre en tous temps et a quelque place que ce
+soit!
+
+Honneur! encore a vos chers camarades blesses! Ah! puissiez-vous vivre
+assez longtemps pour montrer a vos enfants et petits enfants les
+cicatrices des blessures que vous avez recues au service de votre pays,
+et enflammer leur jeune coeur du feu de votre amour, patriotique!
+
+Stephen Fournier, J. H. Dickson, Thomas Morton, F. A. Ouellet, Frs.
+Thompson, Jos. Anctil, J. L. Michaud, J. B. Francoeur, A. Simard, A.
+Lemieux.
+
+Le colonel Ouimet remercie ces excellents amis en quelques mots. Les
+instants sont precieux. On doit arriver a Montreal a, heure fixe, la
+cloche sonne, le train part. Adieu! Hourra! Hourra!
+
+A OTTAWA.
+
+L'heure matinale de l'arrivee du 65eme--il etait cinq heures et demie--a
+empeche une demonstration populaire; cependant, le maire, les echevins,
+les membres du parlement, des employes du gouvernement et nombre de
+militaires se sont rendus a la gare, ou Son Honneur le maire McDougall a
+souhaite la bienvenue au 65eme en ces termes:
+
+Aux officiers, sous-officiers et aux volontaires du 65eme Bataillon,
+soldats de l'annee du Canada.
+
+Au nom des citoyens du Canada je vous offre la bienvenue la plus
+cordiale et la plus chaleureuse a votre retour de la campagne du
+Nord-Ouest.
+
+Les citoyens d'Ottawa, avec le peuple du Canada, en general, ont vu
+avec admiration et orgueil la maniere noble et l'elan avec lequel les
+volontaires du Canada ont repondu a l'appel de leur pays de prendre les
+armes. L'histoire peut montrer quelque chose d'analogue, mais les pages
+de l'histoire ne montrent pas d'exemple d'un patriotisme plus grand.
+
+Les membres du 65eme bataillon ont droit de se feliciter qu'en temps de
+service actif ils ont acquis pour leur pays un prestige qui lui donne
+une place honorable parmi les peuples qui ont compte sur eux-memes et
+leur heroisme pour la defense de leurs droits.
+
+Je vous fait maintenant mes adieux et vous souhaite un heureux retour
+dans vos familles. J'espere que de sitot vous ne serez pas appeles a
+marcher dans les sentiers de la guerre.
+
+Ottawa, juillet 20, 1885.
+
+MM. P. LETT, Greffier de la cite.
+
+F. McDougall, Maire.
+
+La musique du 65eme, qui est allee au devant du bataillon, est la et
+jette au vent ses joyeux accords.
+
+Mais le morceau ne peut finir, on se reconnait, on s'appelle, on se
+serre la main, on demande des nouvelles de la-bas. Les musiciens montent
+dans le train et on se prepare a continuer la route.
+
+C'est la derniere grande etape; le sifflet de la locomotive se fait
+entendre.
+
+Trois hourrahs, suivis de trois et six autres, acclamerent encore nos
+braves jeunes gens.
+
+Enfin, ils vont arriver; ils vont revoir les parental, la bonne mere,
+les soeurs, les freres, les amis qui les attendent.
+
+A SAINT-MARTIN.
+
+A peine le train entre-t-il en gare que plusieurs citoyens, de Montreal,
+parmi lesquels nous avons remarque M, Arthur Dansereau, l'honorable E.
+Thibaudeau, M. C. A. Corneiller, l'echevin Mount et autres, montent
+dans le train et viennent serrer la main aux officiers et aux amis du
+bataillon.
+
+L'honorable E. Thibaudeau et M. A. Dansereau presentent au colonel
+Ouimet un magnifique bouquet de roses et de lys.
+
+Le maire de Saint-Martin s'avance a son tour et lit cette adresse au
+colonel:
+
+Presentee au 65eme bataillon a son passage a la Jonction de
+Saint-Martin, au retour de son expedition au Nord-Ouest.
+
+Vaillant colonel et braves soldats,
+
+Si jamais, nous, citoyens de Saint-Martin, avons ete fiers et joyeux
+de recevoir des amis c'est bien aujourd'hui. Aussi, est-ce de toute
+l'effusion de nos coeurs que nous vous disons: soyez les bienvenus;
+soyez les bienvenus, parce que a l'aide de votre bravoure, de votre
+courage, et surtout de votre sagesse que vous avez deploye dans
+cette expedition, vous nous avez convaincus que notre pays et notre
+nationalite continueront de se fortifier et de se developper comme
+par le passe. Vous nous avez convaincus que vous etiez les vaillants
+descendants de Salaberry, et des heros des Plaines d'Abraham et de
+Carillon.
+
+Vaillant colonel et braves soldats, pendant que vous etiez la-bas
+exposes aux miseres des camps et a des dangers imminents, nous etions
+dans l'anxiete et nous anticipions les evenements tant nous avions a
+coeur votre retour au milieu de nous. Enfin, vous voila revenus sains
+et saufs pour le plus grand nombre, ne laissant que quelques pertes
+precieuses a deplorer. Et ce qui, nous fait plaisir c'est que le
+bataillon, emporte avec lui les sympathies et l'estime de ceux que,
+la-bas, vous avez contribue a faire rentrer dans le devoir.
+
+Et voua, vaillant colonel en particulier, votre esprit de justice noua a
+concilie l'estime des habitants du Nord-Ouest en adoptant des procedes
+que tout homme juste doit approuver. Nous avons admire votre conduite
+quand vous avez etabli a Edmonton une garde composee de Metis.
+
+Comme vous nous pensons que ces hommes peuvent remplir dans leur pays
+des charges, tout aussi bien que tout etranger qui nous arrive de
+l'autre cote de l'ocean. Peut-etre que si ces procedes avaient ete
+suivis plus tot par d'autres fonctionnaires publics, nous n'aurions pas
+aujourd'hui tant de desastres a deplorer.
+
+Dans les temps difficiles que nous traversons nous sommes heureux de
+rencontrer des hommes forts et courageux pour sauver la barque fragile
+de notre nationalite. Ainsi recevez donc nos eloges les plus sinceres,
+ils partent de coeurs vraiment genereux. Ce que nous, citoyens de
+Saint-Martin, vous disons, tout le pays vous le dit. Vous avez merite
+beaucoup de la patrie et nous ne cesserons de vous feliciter.
+
+LES CITOYENS DE SAINT-MARTIN.
+
+On passa le pont, on entrevoit au loin les contours de la montagne,
+a gauche le joli village du Sault; a droite les cloches de l'eglise
+Saint-Laurent, on reconnait les maisons, les champs, etc.
+
+La locomotive file toujours.
+
+De temps a autre, un hourra se fait entendre, c'est un brave homme, une
+bonne femme, un enfant, qui, le chapeau ou le mouchoir a la main, nous
+envoie la bienvenue.
+
+On passa Hochelaga, on est a Montreal, on approche du but. Les vivats,
+les cris de joie, les acclamations deviennent plus nourris, on voit des
+groupes aux fenetres, sur les portes, sur la rive, cela prend du corps,
+les groupes deviennent foule et nos braves soldats penches aux fenetres
+des wagons, etonnes, emus de ces manifestations se regardent et se
+demandent ce qui les attend encore.
+
+En passant pres du parc Mount, des acclamations enthousiastes saluent
+le train au passage, maintenant chaque eminence, chaque fenetre est
+occupee.
+
+La musique du 65eme entonne la marche triomphale composee specialement
+pour cette occasion.
+
+Au loin un murmure qui se change bientot en grondement se fait entendre
+et quand enfin on depasse le signal qui se trouve pres du fleuve et que
+le train entre en gare, c'est une explosion, un eclat de tonnerre qui se
+fait entendre.
+
+A MONTREAL
+
+Il est dix heures precises.
+
+Vingt mille voix jettent un cri formidable:
+
+--Hourra! Hourra!
+
+--Vive le 65eme!
+
+Le canon tonne, au loin les cris redoublent, augmentent et se succedent
+pour se decupler encore.
+
+Le train s'arrete, la foule serree; comprimee, ecrasee se rue en avant
+et escalade les chars.
+
+Les mouchoirs s'agitent, toutes les tetes se decouvrent.
+
+--Salut aux braves!
+
+Un detachement de trente hommes de police est impuissant a reprimer le
+mouvement.
+
+De l'ordre? Ah, bien oui, on s'occupe bien de cela, on veut les voir,
+les toucher, leur serrer la main.
+
+Les braves colonels des bataillons de Montreal sont entraines, pousses,
+bouscules.
+
+"Tant pis! excusez mon colonel!" on donne un coup d'epaule, il faut
+avancer quand meme.
+
+Le maire Beaugrand, toutes decorations dehors, le collier au cou, essaie
+de se frayer un passage et parvient enfin jusqu'au colonel Ouimet, qui
+serre de tous cotes et escorte des majors Hughes et Dugas, ne peut
+avancer ni reculer.
+
+Le maire leur serre la main, leur souhaite la bienvenue et va pour
+parler quand le capitaine Des Rivieres qui est arrive lui aussi jusque
+la, Dieu sait par quel miracle, se jette dans les bras du colonel et du
+major et leur etreint les mains a les briser.
+
+Chaque officier qui descend est tire par les bras, par les epaules, par
+les pans de son dolman.
+
+"Bonjour, salut, comment ca va; bravo, hourra vive le 65eme!"
+
+On ne s'entend plus, on ne se voit plus; tout le monde parle, chante,
+crie. C'est splendide!
+
+Les poussees continuent, les soldats ne peuvent sortir des chars, on les
+tire par les bras, on voudrait les faire sortir par les fenetres.
+
+Et les crie recommencent et les acclamations deviennent de plus en plus
+vigoureuses.
+
+Pendant que le maire, les echevins, les colonels et les officiers
+viennent serrer la main a leurs collegues, on a fait un peu de place sur
+les quais de debarquement, les wagons se vident, voila les soldats!
+
+Bronzes, noirs, fatigues, deguenilles, la figure abimee, les yeux
+rouges, les cheveux negliges, la barbe inculte, pantalons dechires,
+tuniques en lambeaux, coiffes qui d'un chapeau, qui d'une casquette, les
+chaussures rapiecees, gibernes cousues avec des ficelles................
+.........natures magnifiques, en un mot de beaux soldats aux traits
+males, durs, energiques, vigoureux.
+
+Voila les soldats du 65eme apres une campagne de, trois mois et demi,
+apres avoir marche dans la neige, dans la boue, dans l'eau, dans le
+sable, dans la poussiere, sous la pluie, la neige et le soleil!
+
+Voila nos braves volontaires apres avoir fait des marches forcees de
+trente, trente-cinq et trente-huit milles en une journee!
+
+Voila nos amis apres avoir souffert du froid, de la faim et de la
+chaleur.
+
+Voila nos Canadiens-Francais apres avoir vu le feu, tels qu'ils etaient
+avant le soir de la bataille et qu'on croit voir noirs de poudre et de
+poussiere.
+
+Chapeau bas! Salut aux braves!
+
+LES ANCIENS MEMBRES DU 65e BATAILLON.
+
+Le capitaine DesRivieres haussant la voix autant qu'il le peut pour se
+faire entendre au-dessus des grondements de la foule, lit enfin les
+lignes qui suivent:
+
+Au lieutenant-colonel J. A, Ouimet, commandant le 65e bataillon, C. M.
+R., aux officiers et soldats du 65e bataillon, C. M. R.
+
+Messieurs,
+
+Les soussigne, anciens officiers, sons-officiers et soldats du 65e
+bataillon, C. M. R., mus par un sentiment de joie de vous voir revenir
+dans vos foyers, apres une campagne rude et penible, viennent vous
+souhaiter la bienvenue, et vous exprimer en meme temps leur admiration
+pour le courage, l'energie et les qualites essentiellement militaires
+dont vous avez donne tant de preuves dans la guerre du Nord-Ouest.
+
+Tous avez merite la reconnaissance du pays entier, en contribuant dans
+une large part & faire respecter la loi et a retablir l'ordre trouble.
+
+Mous n'ignorons pas que ce n'a ete qu'au prix de grands sacrifices
+personnels, de privations de toutes sortes, de marches longues et
+penibles, et meme au pris de votre sang que vous avez assure la
+tranquillite du pays.
+
+Vous avez montre sur le champ de bataille le sang-froid, la valeur qui
+distinguent de vieux soldats aguerris.
+
+Vous etes bien les descendants des heros de la Monongahela, de Carillon
+et de Chateaugay!
+
+Les annales conserveront le souvenir des travaux accomplis et des succes
+remportes par le 65e bataillon Carabiniers Mont-Royaux.
+
+Vous avez attache un tel prestige au bataillon que l'honneur d'y
+appartenir rejaillit sur ceux qui y ont appartenu, et nous, vos amis,
+vos anciens compagnons d'armes, pouvons dire avec orgueil: "Nous avons
+ete au 65eme."
+
+Vous avez fait honneur a votre race! vous etes les bienvenus.
+
+Puissiez-vous trouver dans le sein de vos familles le repos que vous
+avez si bien merite. Salut, honneur, reconnaissance au 65eme.
+
+Montreal, juillet, 1885.
+
+(Signatures)
+
+E. DesRivieres, Armand Beaudry, L. E. N. Pratte, Horace Pepin, A.
+Renaud, P. J. Bedard, A. Bryer, L. N. Pare, A. Simard, E. Globensky, G.
+Faille, J. H. Salameau, A. Lussier, Joseph Pelletier, H. Viger, E. D.
+Collerette, J. A. Dorval, C. A. Bourgeois, M.E. Dymbumer, Henri Morin,
+Flavien J, Granger, J. Arthur Tessier, Albert Beliveau, A. Sumbler,
+Adolphe Grenier, Napoleon Leduc, Pierre E. Drouin. George N. Watie, G.
+L. A. Beaudet, J. B. Emond; E. G. Phaneuf, Frs Corbeille, C. A.
+Giroux, G. S. Malepart, Philippe Gareau, Romeo LaFontaine, J. Edouard
+LaFontaine, Wilfrid Lortie, Ephrem Chalifoux, Auguste Lavoie, Napoleon
+Lefebvre, Aime Grothe, Ernest Neveu, J. A. Daze, Arthur Nay, Philippe
+LeBel, D. Payette, Pierre Villeneuve, Camille Nourrie, J. E. Marois,
+Joseph Pelletier, Joseph Pouliot, Charles Boy, Elie Duchesne, Adolphe
+Lecault, Charles Brunelle, Joseph Lagace, Alexis Gauthier, Seraphin
+Laroche, Eug. Beaudry, J. A. Boudrias, J. W. Bacon, Emile A. Lorimier,
+Edmond Daller, E. Trestler, N. Millette, E. Dansereau, D. Maypenholder,
+Louis Houle, Alfred Bertrand, Georges Cadieux, Georges Giroux,
+Jean-Baptiste Dubois, Omer Fontaine, Napoleon Leclerc, Leon Gagnon,
+Louis Gauthier, Charles Deslauriers, Charles Berger, Alfred Bernier,
+Frederic Guillette, O. Boyer, J. N. A. Beaudry, P. A. Beaudry, Charles
+Blanchard, Ernest Gadbois, Gustave A. Leblanc Alfred Labbe, George
+Lesage, Adolphe Lefebvre, O. Corriveau, A. N. Brodeur, J. B. L.
+Precourt, Albert Leduc, Edouard Villeneuve, J. E. A. Dubord, Alex Scott,
+P. A. Boivin, Joseph Hurtubise, Arthur Quevillon, Chs Alex Merrill,
+Israel Marion, Moise Raymond, A. B. Brault, J. Z. Resther, E, N.
+Lanthier, Arthur Labelle, J. Bte. Metivier, W. Maynard, Horace
+Normandin, E. Hebert, J. R. Saint-Michel, J. E, Decelles, Aug. S.
+Mackay, J. B. Labelle, H. A. Cholette, L. P. Trudel, J. C. Moquin, J.
+C. Dupuis I. J. R. Hubert, Adolphe Lupien, R. Resther, Joseph Ross,
+Napoleon Melancon, Alfred Desnoyers, C. E. Stanton.
+
+Tous les veterans du 65e, portant le _helmet_ blanc et le ruban a
+la boutonniere, sont ranges en bataille sur le quai, capitaines,
+lieutenants, sergents et caporaux a leur rang, comme au temps ou ils
+portaient l'uniforme.
+
+Ces veterans avec leur teint frais et rose et leurs joues pleines
+semblent des jeunes gens a cote des volontaires qui reviennent du
+Nord-Ouest.
+
+Le colonel Ouimet repond brievement et conseille aux veterans de former
+un double bataillon, comme cela se fait a Toronto pour les Queen's Own.
+
+"J'accepte vos compliments, mes amis, dit-il, en ma qualite de colonel
+du 65e. Les eloges que vous adressez a mes soldats sont merites, et il
+suffit, pour s'en convaincre, de lire les rapports du general Strange."
+
+Ces paroles sont recues par des hourras et des "vive le 65e!"
+
+LE DEFILE
+
+Les commandements se font entendre et enfin on se met en marche, les
+veterans en avant, la musique du 65e, le colonel Ouimet escorte des
+officiers delegues de tous les autres regiments, et enfin le bataillon.
+
+En haut de la rue des Casernes, attend la tete de la colonne qui se
+compose ainsi:
+
+Une section d'artillerie, deux pieces de canon, trente hommes et quatre
+officiers, le 85eme bataillon, les officiers et sergents du Prince
+of Wales, un detachement du 6eme Fusiliers, un detachement des Royal
+Scotts, les veterans du 65e, les membres fondateurs du bataillon,
+la musique de la Cite, les officiers de la brigade militaire et le
+bataillon.
+
+Le passage etait litteralement bloque, l'enthousiasme ne se ralentissait
+pas et les bravos etaient ininterrompus: "Il y avait peut-etre un plus
+grand deploiement de richesse a Paris, lors du retour des soldats de
+Crimee," nous disait un Francais, "mais certainement que la reception
+n'etait pas plus cordiale, ni l'enthousiasme plus grand."
+
+Lemay et Lafreniere, les deux blesses, avaient pris place dans une
+superbe voiture. Inutile de dire qu'ils ont ete l'objet d'une ovation.
+Les dames leur lancerent tellement de bouquets, que la voiture en
+etaient remplie.
+
+L'aumonier du bataillon, l'excellent Pere Prevost, toujours fidele au
+poste, accompagnait les bons enfants.
+
+Ce digne pretre pleurait de joie en voyant l'accueil fait a ses jeunes
+amis et en remerciait Dieu tout bas.
+
+L'entree triomphale dans la cite de Montreal commenca et on parcourut la
+rue Notre-Dame jusqu'a l'Hotel-de-Ville.
+
+Partout des banderoles et des drapeaux tricolores decoraient les
+maisons.
+
+A L'HOTEL DE VILLE
+
+A l'Hotel-de-Ville, le maire demanda au colonel du bataillon de vouloir
+bien arreter un instant et monta au haut du perron. Pres de lui vinrent
+se ranger en haie les officiers superieurs, les capitaines et les
+lieutenants du bataillon.
+
+La foule etait enorme et une epingle n'aurait pu tomber a terre.
+
+Quand le silence se fut un peu retabli, le maire lut l'adresse suivante:
+
+Col. Ouimet, officiers, sous-officiers et soldats du 65e bataillon.
+
+Montreal par ma voix vous acclame et vous souhaite la plus cordiale et
+la plus chaleureuse des bienvenues.
+
+Montreal vous remercie pour vos sacrifices et pour votre ardent
+patriotisme!
+
+Vous avez repondu a l'appel de la patrie au moment du danger, et nous
+vous avons suivis des yeux dans votre courte mais glorieuse carriere
+militaire.
+
+Vous vous etes conduits la-bas comme des hommes de coeur et comme de
+vieux soldats. C'est votre general qui se plait a le constater et je
+suis heureux de pouvoir vous le dire au nom de tous les citoyens de
+Montreal, sans distinction d'origine ou de croyance.
+
+Soyez les bienvenus dans cette ville que vous aimez tant et qui,
+aujourd'hui, est si fiere de vous!
+
+Soyez les bienvenus dans vos familles qui ont pleure votre depart et qui
+se rejouissent de votre retour.
+
+Soyez les bienvenus parmi vos amis et parmi vos camarades de tous les
+jours.
+
+Au nom du conseil municipal, je vous offre officiellement les
+remerciements de la ville de Montreal et je suis certain de me faire
+l'echo de tous mes concitoyens, lorsque je declare que le 65e bataillon
+a bien merite de la patrie.
+
+Merci, colonel, merci, MM. les officiers! merci braves soldats qui etes
+alles offrir vos vies sur l'autel du patriotisme et du devoir.
+
+Tous avez recu le bapteme de sang sans broncher et vos glorieux blesses
+sont la pour prouver au monde que vous etes les dignes fils des premiers
+colons du Canada.
+
+Le brave Valiquette a perdu la vie dans l'accomplissement d'un devoir
+sacre.
+
+--Honneur a sa memoire!
+
+Maintenant, mes amis, je comprends le legitime desir que vous avez
+d'aller embrasser vos familles en passant par l'eglise ou vous allez
+remercier Dieu de vous avoir proteges tout specialement.
+
+Encore une fois, merci! Encore une fois, soyez les bienvenus parmi nous!
+
+Permettez-moi, colonel. Ouimet, de vous presser la main, comme tous les
+citoyens de Montreal voudraient pouvoir la presser, en ce moment, a tous
+les hommes de votre bataillon!
+
+***
+
+Madame Beaugrand presente au colonel Ouimet un magnifique bouquet avec
+attaches tricolores. Des bouquets sont aussi presentes aux majors Hughes
+et Dugas, ainsi qu'aux officiers.
+
+Puis on continue la marche; toujours la meme foule, toujours le
+meme enthousiasme, et toujours les memes acclamations. Partout des
+banderoles, des drapeaux, des festons, des saluts et des armes, et
+a maints endroits des larmes de joie, d'orgueil et de triomphe. Nos
+concitoyens anglais ont fait beaucoup pour ajouter a l'eclat de la
+reception de nos troupes. Les bureaux du Pacifique, la Banque de
+Montreal, le Bureau des Postes, le Saint Lawrence Hall, les Compagnies
+d'Assurance, les banques, le Mechanics' Hall, la rue McGill, toute
+belle, la partie de la rue Notre-Dame entre la rue McGill et la
+paroisse, ravissante; il faudrait tout un volume pour decrire toutes ces
+belles choses et pour dire avec quelle bonne volonte, avec quel coeur on
+a fait tout ca.
+
+L'ENTREE A L'EGLISE.
+
+Le 85ieme, la garde d'honneur, entra d'abord, precede de son corps de
+musique, penetra par l'allee du centre et defila par une allee laterale;
+ensuite entra la musique de la Cite suivie des fondateurs du 65ieme
+bataillon, puis les heros de la fete.
+
+Messieurs de Saint-Sulpice, ayant a leur tete le devoue, patriotique
+et bon cure Sentenne, avaient fait tout pour recevoir les braves a
+Notre-Dame. Partout des drapeaux, des inscriptions et des festons et
+surtout une foule considerable qui remerciait Dieu du retour si heureux
+de nos troupes.
+
+Le 65eme arrive, tel qu'il est, sale, dechire, mal coiffe, noir, mais
+l'oeil vif et la jambe alerte, il suit sa musique, le sourire aux levres
+et vient prendre la place qu'on lui avait designee.
+
+On entonne _Magnificat_; vingt mille voix se melent au choeur et tous
+dans un meme elan religieux et patriotique, chantent a Marie son
+principal cantique de louanges.
+
+SERMON.
+
+Apres le chant, M. l'abbe Emard monte en chaire et prononce l'eloquente
+allocution que nous ne pouvons ici que resumer:
+
+L'orateur rappelle, en des termes eloquents, le beau fait d'armes
+accompli lors des luttes de nos peres par Dollard Desormeaux et ses
+compagnons, partis eux aussi de l'eglise Notre-Dame, ou nous revient
+aujourd'hui le 65e bataillon, Dollard et ses compagnons sont tombes sous
+les fleches de l'ennemi; vous, vous nous revenez charges des trophees de
+la victoire.
+
+Nous admirons l'idee qui vous conduit aujourd'hui au pied des autels
+pour entonner un chant d'action de graces; car vous prouvez que vous
+avez combattu non seulement en patriotes, mais en chretiens; vous avez
+invoque le Dieu des combats, et vous venez le remercier.
+
+La Religion et la Patrie sont fieres de leurs enfants et defenseurs.
+Vous avez porte fierement le drapeau de votre foi. Vous vous etes
+montres dignes de votre devise: "_Nunquam retrorsum_" La Patrie vous
+remercie des sacrifices que vous vous etes imposes pour sa defense.
+
+Ah! quels sacrifices! Vous avez abandonne vos situations, vous vous etes
+arraches des bras de vos meres, de vos familles et de vos enfants, et
+vous avez vole a l'ennemi.
+
+Vous avez donne a l'Europe un exemple de votre valeur militaire, vous
+vous etes montres dignes de vos ancetres.
+
+Nous avons contemple votre courage, quand a sonne l'heure du depart;
+vous n'avez pas decu nos esperances.
+
+Nous avons appris avec orgueil votre conduite valeureuse. Soldats, vous
+etes des braves! Nous sommes fiers de vous; soyez-le, comme nous le
+sommes.
+
+Pendant cette brillante campagne, il s'est eleve une note discordante,
+mais votre noble conduite, vos exploits ont su faire taire la voix de
+l'envie et du fanatisme. Vous qui n'aviez vu que le cote brillant de
+l'art militaire, vous avez vu la mort en face, et vous l'avez envisagee
+l'ame calme, le coeur ferme et l'oeil serein Honneur a vous!
+
+Vous avez pris sur vos epaulea la croix veritable et vous etes alles
+la transporter au champ des martyrs Fafard et Marchand. Soyez fiers de
+votre campagne mais restez toujours dignes; apres avoir remporte les
+triomphes de la terre, soyez dignes de la couronne des cieux...Ainsi
+soit-il.
+
+Suivit le chant du _Te Deum_; encore cette fois toutes les voix se
+reunirent pour remercier Dieu du retour de nos hommes et l'heureux
+resultat de cette campagne memorable.
+
+Un joli incident et qui a ete fort goute de tous ceux qui en ont ete
+temoins: Avant de quitter l'eglise le lieutenant-colonel Ouimet deposa
+au pied de la statue de la Sainte Vierge le superbe bouquet qu'il avait
+recu a l'hotel-de-ville.
+
+On laisse Notre-Dame, toujours le 85eme en tete avec son magnifique
+corps de musique; suivent les anciens membres du 65eme bataillon, le
+65eme, les fondateurs du bataillon et la foule. On reprend la rue
+Notre-Dame, on descend la Cote Saint Lambert, la rue Craig et on entre
+au "Drill Hall."
+
+Le 85e forme encore la garde d'honneur, suivent les representants des
+autres corps militaires de Montreal, puis apparait le 65e qui fait son
+entree toujours triomphale, toujours aux acclamations de la foule. Il
+defile au son de la musique et se forme en colonne.
+
+SALLE DU BANQUET.
+
+On avait orne les tables avec des fleurs et des plantes empruntees a la
+serre et aux plates-bandes du jardin Viger.
+
+En arriere de la table d'honneur, sur une longue banderole on lisait les
+mots: "Les anciens du 65e aux braves du Nord-Ouest."
+
+Le menu etait quelque chose de substantiel, tel qu'il convient a des
+estomacs fatigues par des privations de trois mois et plus: jambon,
+corn-beef, roast-beef, et autres pieces de resistance froides. Le vin,
+la biere et le claret punch coulaient a flots.
+
+Au-dessus etait placee une cartouche avec la devise de notre populaire
+bataillon: _Nunquam retrorsum_ "Jamais en arriere."
+
+On remarquait parmi les drapeaux, qui composaient le faisceau place en
+arriere du siege du president, un drapeau francais en soie frangee d'or
+avec le chiffre "65," presente au colonel Ouimet par les citoyens de la
+partie Est.
+
+En avant de la table d'honneur etaient deux petites bannieres portant
+les mots: "A nos braves!"
+
+Le service de ces agapes militaires a ete irreprochable; pour en
+convaincre nos lecteurs il nous suffira de dire qu'il etait sous la
+direction de MM. Michel Beauchamp et William Gill, deux maitres d'hotel
+bien connus, le premier au Richelieu, et l'autre au St. Lawrence Hall.
+
+En entrant dans la salle du banquet, les volontaires du Nord-Ouest
+se formerent en colonne a quart de distance de conversion et se
+debarrasserent de leurs sacs et de leurs armes.
+
+Chacun admira la precision, l'ensemble et l'habilete avec lesquels ils
+mirent leurs armes en faisceaux. On ont dit de vieux grognards de la
+garde de Napoleon.
+
+Les volontaires se mirent a table et firent honneur au repas tout en
+fraternisant avec leurs compagnons d'armes de Montreal.
+
+Le banquet etait preside par le lieutenant-colonel Harwood, D. A. G.,
+qui avait a sa droite le lieutenant-colonel Ouimet, commandant du 65e et
+a sa gauche, Son Honneur le maire.
+
+A la meme table, etaient les lieutenants-colonels Fletcher, Gardner,
+Crawford, Hughes, Brosseau, du 85e, Stevenson, de la batterie de
+campagne, d'Orsonnens, Caverhill, Rodier, du 76e, de Chateaugay, J. M.
+Prud'homme, du 64e, de Beauharnois, Sheppard, du 83e, de Joliette; le
+major Denis, du 84e de Saint-Hyacinthe, M. le cure Sentenne, le. Dr
+Lachapelle l'honorable M. Thibaudeau, MM. les echevins Mount Fairbairn,
+Robert, Grenier, Laurent, Mathieu, Jeannotte, Armand, MM. Larocque, A.
+Desjardins M. P., J. J. Curran, M. P.
+
+Parmi les dames presentes, on remarquait Mme Ald. Ouimet, Mme L. S.
+Olivier, Delles Martin, E. Perrault Mmes Mount, Berry, A. A. Wilson,
+Mathieu, L. A. Jette, Joseph Aussem, J. Leclaire, A. Larocque, Rouer
+Roy, E. Starnes, Lady Lafontaine, F. D. Monk, Delles Corinne Roy,
+Quigley, Amelie Roy, Alice Roy, Pelletier, Wilson.
+
+Il a ete impossible de preparer une liste complete de toutes les
+notabilites presentes dans la salle d'exercice a cause du mouvement
+de la foule autour des tables du festin et des groupes formes par les
+parents et les amis qui venaient presser la main des volontaires du
+Nord-Ouest.
+
+LES DISCOURS
+
+Voici le resume du discours prononce par le colonel de Lotbiniere
+Harwood D. A. G., commandant le district militaire No 6, au banquet du
+Drill Shed:
+
+Messieurs,
+
+S'il y a une classe d'hommes, au sein de la Confederation Canadienne
+qui, depuis de nombreuses annees, ont eu a souffrir de l'apathie, de
+l'indifference des habitants de ce pays, en retour des sacrifices
+immenses qu'ils se sont imposes pour prouver a leurs concitoyens leur
+devouement a la chose publique et a la patrie, c'est indubitablement la
+classe des volontaires.
+
+Que chacun rappelle ses souvenirs, il verra combien de fois les
+volontaires ont ete, depuis quelques annees, traites d'exaltes, d'hommes
+bons a jouer aux soldats. On s'est meme oublie jusqu'a les traiter de
+"vils traineurs de sabre"; des patrons de boutiques, de grands magasins,
+de grandes usines allaient jusqu'a dire: Nous ne voulons pas de
+volontaires a notre service, comme employes.
+
+S'il s'agissait de donner des prix aux meilleurs tireurs a la carabine,
+je connais le nom de gens haut places dans le commerce et ailleurs qui
+refusaient de donner leur obole, en disant: "Pourquoi tout ce tapage?
+Pourquoi la Milice? A quoi sert tout cela? Nous n'avons pas besoin
+de donner notre argent pour faire jouer au soldat, etc., etc." Et la
+consequence etait que nos braves militaires, non contents de donner leur
+temps et leurs peines, etaient obliges de souscrire de leurs bourses,
+afin de fournir des prix aux concours! Que de sacrifices les officiers
+de fout rang ont ete obliges de faire en maintes circonstances pour
+maintenir leurs corps de volontaires en etat effectif en face de toute
+cette apathie! Puis encore, lorsque les differents ministres de la
+milice voulaient de l'aide des chambres pour la Milice, soit pour les
+camps, soit pour avoir des armes, des accoutrements, des uniformes
+convenables, vous voyiez tout de suite un certain nombre de membres
+se recrier, criant au gaspillage, disant que le pays allait a la
+banqueroute, a la ruine, que la Milice etait inutile... que nos braves
+volontaires n'etaient bons qu'a jouer au soldat, et que dirai-je encore.
+
+Tout ce temps, nos volontaires, toujours animes du plus noble
+patriotisme, se disaient: Patience! patience! un moment viendra, et le
+pays, dans sa detresse, nous demandera a grands cris. Alors, nous, comme
+toujours, nous repondrons: _Presents!_
+
+Oui, messieurs, a la fin de mars dernier, ce moment est malheureusement
+venu.... et qu'est-il arrive? Il est arrive, messieurs, qu'a ce moment
+supreme chaque volontaire, d'un bout du pays a l'autre, depuis
+les colonels jusqu'au dernier des soldats, s'est ecrie avec joie:
+_Presents!_
+
+A la fin de mars dernier, au milieu de nos troubles le Bon Genie, qui
+preside aux destinees du pays, s'etait charge de nous donner l'homme
+qu'ils nous fallait--le brave et habile general Middleton, le general
+modele doux, humain, et _fortiter in re_. Oui, le general Middleton, ce
+soldat "sans peur et sans reproche," qui, par son tact, sa prudence, ses
+sages mesures, ses calculs habiles, "sans verser de sang inutilement,"
+a su conduire nos troupes & la victoire, et etouffer un soulevement qui
+menacait d'etre general, un de ces soulevements qui, peu de chose au
+commencement, pouvait en grandissant prendre des proportions colossales,
+faire promener la torche incendiaire d'un bout a l'autre du Nord-Ouest,
+et faire couler des flots de sang a travers ces vastes regions. (Vifs
+applaudissements.) Mais, grace a Dieu, un homme presque providentiel
+se trouvait a la tete des forces, et avec son aide et celle de nos
+vaillants volontaires, la douce paix, "cette fille aimee du ciel,"
+est rentree au sein de notre belle confederation. (Bruyants
+applaudissements.)
+
+Nunquam retrorsum! Non! non, jamais en arriere, officiers et soldats
+du 65e bataillon! Fideles a la noble devise qui distingue votre beau
+bataillon, vous vous etes leves, comme un seul homme, a la fin de mars
+dernier, pour aller defendre le drapeau national, laissant sans la
+moindre hesitation, parents, amis, situation, position, affaires
+privees, pour obeir au cri du devoir et a la voix de i'honneur qui vous
+appelaient. (Vifs appl.)
+
+65e bataillon, sur vous est tombe le premier choix d'entre tous les
+bataillons de la province de Quebec! La patrie comptait sur vous et ses
+esperances n'ont pas ete decues!
+
+Le pays vous a constamment suivi des yeux. Votre souvenir a toujours ete
+present a l'esprit de vos amis, a travers vos longues marches, tantot;
+en butte a un froid siberien, tantot sous les rayons d'un soleil
+d'Afrique.
+
+Vos souffrances morales et physiques de toutes sortes (mal couches,
+souvent mal nourris, a peine vetus, sans pain, sans souliers, couchant
+sur la dure), vous avez tout souffert, tout brave! Que de marches, de
+contremarches, que de milles parcourus en tous sens, et la nuit, et le
+jour, mais grace a Dieu, vous nous revenez couverts de gloire.........
+Vous nous revenez, la joie, l'orgueil et l'honneur de Montreal.
+(Applaudissements frenetiques.)
+
+Oui, soldats du 65e bataillon, vous nous revenez couverts de
+gloire......... et c'est avec un legitime orgueil que nous contemplons
+vos figures basanees, les nobles debris d'uniformes qui vous couvrent
+a peine, mais qui font votre gloire........ vos visages bronzes, vos
+visages de veterans! ah! mais c'est que vous n'avez pas joue au soldat
+(hourras frenetiques!)
+
+Oui! vous nous revenez glorieux et vainqueurs.
+
+Tous avez recu le bapteme du feu... Vous avez recu le bapteme du sang...
+Vous avez recu le bapteme des privations et des souffrances de toutes
+sortes. Vous avez meme recu le bapteme de la medisance et de la calomnie
+la plus atroce... Attaques dans votre honneur de gentilshommes, de
+Canadiens, de soldats, par cette sale et degoutante feuille de choux,
+cultivee, fumee, arrosee par ce grand Pretre de la calomnie, le fameux
+Sheppard de Toronto; vous nous revenez vainqueurs et vous avez prouve a
+tout le pays que comme patriotes, gentilshommes et soldats, vous n'aviez
+ni superieurs, ni maitres dans toute la milice du Canada. (longs
+applaudissements.)
+
+Aussi avec quelle joie lisions-nous le recit de vos hauts faits dans le
+Nord-Ouest, avec quel orgueil lisions-nous les belles paroles que
+votre commandant, le general Strange, nous adressait apres vos actions
+d'eclat. Nous avons tous lu avec joie ce que le general Strange ecrivait
+de vous a un de ses amis intimes, il n'y a que quelques jours.
+
+Nos coeurs ont battu a briser nos poitrines en lisant des pages comme
+celle-ci: "Quand le canon, cette voix de fer, ce dernier argument de la
+civilisation armee, eut fait repercuter pour la premiere fois les echos
+endormis de la solitude des, sombres regions du Nord-Ouest, nos braves
+soldats du 65e bataillon se sont elances sur l'ennemi--les marais, les
+sombres forets, les broussailles presqu'impenetrables, n'arretaient
+pas leur impetuosite--et comme les chevaux qui trainaient le canon se
+trouvaient souvent embourbes, envases jusqu'aux oreilles, _my plucky
+French Canadians_ s'attelant au canon font sortir de cette impasse
+chevaux, canon et tout ce qui s'en suit, le tout avec cette agilite, cet
+elan francais qui distingue nos Canadiens-Francais." (Applaudissements.)
+
+Puis encore les paragraphes suivants:
+
+"Le veritable esprit militaire des anciens coureurs des bois, la milice
+de Montcalm, des voltigeurs de Salaberry semble aussi vivace que jamais
+dans le coeur de nos Canadiens-Francais. Nous avons bivouaque sous nos
+armes... nous etions sans feu... le 65e bataillon etait pour le moment
+sans capotes (en parlant de la poursuite contre Gros Ours). Les soldats
+du 65e bataillion n'avaient pas pris de vivres avec eux lorsque le matin
+ils debarquaient de leurs bateaux pour s'elancer au pas redouble la ou
+le devoir les appelait. Nous partageames nos rations avec eux."
+
+Puis plus loin.
+
+"Un autre jour, ils arrivent (le 65e) a un certain endroit; apres avoir
+marche toute une nuit l'enorme distance de onze lieues; a travers
+des marais presqu'impassables... le coeur joyeux... la gaie chanson
+canadienne a la bouche... bravant tous les obstacles, plusieurs d'entre
+eux allaient pieds nus et ensanglantes, leurs uniformes etaient en
+lambeaux et cependant ils etaient prets a tout."
+
+"Sur eux tombaient les postes les plus exposes chaque fois que nous
+pouvions rejoindre l'ennemi, et c'etait toujours avec peine que je
+pouvais contenir l'ardeur belliqueuse de _my plucky French Canadians_,"
+
+Ainsi vous voyez que rien de ce qu'on disait de vous n'etait perdu pour
+nous, pour moi surtout qui ai le plaisir de compter votre beau bataillon
+parmi les bataillons du District que j'ai l'honneur de commander. Aussi
+soyez les bienvenus au milieu de nous. Vous avez bien merite de la
+patrie. Tous ceux qui vous sont chers, qui vous aiment si tendrement,
+brulent d'envie de vous serrer la main, de vous presser sur leur coeur,
+et de vous dire combien ils sont contents de voua, fiers de vous, comme
+nous le sommes tous ici, comme l'est tout le pays en general et la ville
+de Montreal, en particulier. (Tonnerre d'applaudissements.) Aussi,
+messieurs, en terminant, permettez-moi de proposer la sante du brave
+general Middleton, le soldat "sans peur et sans reproche" et celle
+du 65e bataillon nos _plucky French Canadians_. (Applaudissements
+prolonges.)
+
+Le maire Beaugrand, appele a prendre la parole, complimenta en termes
+appropries et d'une facon tres eloquente le 65e bataillon.
+
+A l'instar du colonel Harwood, il parla des accusations portees contre
+le bataillon, et sut les refuter.
+
+M. Beaugrand termina en proposant la sante du general Strange qui
+dirigea nos troupes, du colonel. Ouimet, commandant du 65e, des braves
+officiers, et sous-officiers. Il fit allusion au sergent Valiquette,
+mort au champ d'honneur, aux morts et aux blessee de cette insurrection
+qui sera l'evenement memorable de 1885.
+
+Le colonel Ouimet repondit brievement, mais avec eloquence. Il remercia
+chaleureusement le public canadien, le maire de Montreal, les dames,
+des secours donnes aux familles des volontaires, et pour la brillante
+reception du jour. A peine etait-il assis que trois, hourras retentirent
+en son honneur sous l'immense voute de la salle d'exercices.
+
+M. le maire Beaugrand proposa en anglais la sante de la Montreal
+Garrison Artillery et des autres bataillons qui, sans avoir participe a
+la campagne, avaient ete prets a repondre a l'appel.
+
+Le colonel Stevenson, appele a repondre, dit qu'il s'associait de tout
+coeur a la demonstration du jour. Il etait heureux de serrer encore une
+fois la main aux braves du 65e, de les voir revenir gais et en bonne
+sante.
+
+M. C. A. Corneiller parla en dernier lieu. Ce fut le discours de la
+cloture du diner. En faisant l'eloge des braves volontaires, l'orateur
+paya un noble tribut d'hommages au zele et au devouement du R. P;
+Prevost, l'aumonier du 65e bataillon. Il a suffi a, M. Cornellier de
+rappeler ce nom si cher aux soldats dont on fetait l'arrivee pour
+soulever les applaudissements les plus enthousiastes.
+
+Durant le diner, la musique de la Cite et l'Harmonie font entendre les
+morceaux les plus choisis de leur repertoire.
+
+APRES LE DINER
+
+A doux heures, le diner etant termine, les volontaires se mirent en
+marche pour se rendre a la salle Bonsecours, en suivant les rues Craig,
+Gosford et Claude. Ils etaient suivis par une foule immense et sur leur
+passage ils furent l'objet de nouvelles acclamations. La musique de la
+Cite on tete suivie des anciens membres du 65e.
+
+A la salle on deposa les armes et les sacs et on se dispersa pour aller
+passer le reste de la journee dans les joies intimes de la famille.
+Les anciens membres du 65e, accompagnes de la Musique de la Cite,
+escorterent le lieutenant-colonel Ouimet jusqu'a sa residence rue
+Dorchester.
+
+Le brave colonel saisit de nouveau l'occasion pour feliciter les anciens
+membres du 65e de leur bonne tenue et termina en les remerciant de
+s'etre montres dignes de leurs freres d'armes dans la brillante
+reception dont ils ont ete l'objet.
+
+Apres avoir presse encore une fois la main a leur colonel, les anciens
+membres retournerent a la salle d'exercices ou ils eurent un lunch
+particulier. Des discours de circonstance furent prononces par le
+capitaine DesRivieres, president du comite de reception, et plusieurs
+autres. Dans son discours, le capitaine DesRivieres felicita le
+capitaine Pratte et le sergent Pepin du zele dont ils avaient fait
+preuve pendant tout le temps que le comite s'etait occupe de se preparer
+a recevoir les volontaires du 65e. M. Beaudry, vice-president du comite
+fit aussi quelques remarques parfaitement appropriees.
+
+Ce diner de braves fut accompagne chant et de musique. En se separant,
+il fat convenu qu'on se reunirait tous, ce soir, a la salle Bonsecours,
+pour deposer les coiffures et recevoir des instructions, s'il etait
+necessaire.
+
+LE FEU D'ARTIFICE
+
+Les rejouissances commencees le matin se sont continuees dans la soiree.
+A neuf heures, il y eut feu d'artifice sur le Champ de Mars.
+
+Des huit heures, une foule immense avait envahi les gradins qui longent
+la place et quand fut lancee la premiere piece pyrotechnique on pouvait
+evaluer a vingt mille le nombre des spectateurs.
+
+Ce feu d'artifice a obtenu tout le succes qu'on pouvait en attendre.
+Chaque piece lancee s'elevait a des hauteurs prodigieuses et decrivant
+sur le fond du firmament seme d'etoiles, des arcs de feu et l'effet le
+plus merveilleux.
+
+L'emporte-piece de tout ceci, fut un cadre de grandeur considerable,
+couvert de produit chimiques au milieu duquel on avait inscrit le
+chiffre du "65e", en matiere inflammable. Cette piece d'un genre
+particulier, mise en feu, arracha a la foule des cris et des
+applaudissements.
+
+Le feu d'artifice se termina a 9.30 heures.
+
+
+
+L'auteur a tenu a publier ce rapport tel qu'il a ete fait dans le temps,
+afin de l'enregistrer dans l'histoire de la campagne elle-meme, et
+surtout pour que plus tard, personne ne puisse le taxer de partialite.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cent-vingt jours de service actif
+by Charles R. Daoust
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CENT-VINGT JOURS DE SERVICE ACTIF ***
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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