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+++ b/13525-h/13525-h.htm
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"
+"http://www.w3.org/TR/html4/loose.dtd">
+<html>
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=UTF-8">
+<title>Maria Chapdelaine</title>
+</head>
+
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13525 ***</div>
+
+<h1>Maria Chapdelaine</h1>
+
+<h2>Louis H&eacute;mon</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>&laquo;<i>Ite missa est</i>.&raquo;</p>
+
+<p>La porte de l'&eacute;glise de P&eacute;ribonka s'ouvrit et les
+hommes commenc&egrave;rent &agrave; sortir.</p>
+
+<p>Un instant plus t&ocirc;t elle avait paru d&eacute;sol&eacute;e, cette &eacute;glise, juch&eacute;e
+au bord du chemin sur la berge haute, au-dessus de la rivi&egrave;re
+P&eacute;ribonka, dont la nappe glac&eacute;e et couverte de neige &eacute;tait toute
+pareille &agrave; une plaine. La neige gisait &eacute;paisse sur le chemin aussi,
+et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages
+gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de
+printemps n'&eacute;taient pas encore venues. Toute cette blancheur froide,
+la petitesse de l'&eacute;glise de bois et des quelques maisons, de bois
+&eacute;galement, espac&eacute;es le long du chemin, la lisi&egrave;re sombre de la for&ecirc;t,
+si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure
+dans un pays aust&egrave;re. Mais voici que les hommes et les jeunes gens
+franchirent la porte de l'&eacute;glise, s'assembl&egrave;rent en groupes sur le
+large perron, et les salutations joviales, les appels moqueurs lanc&eacute;s
+d'un groupe &agrave; l'autre, l'entrecroisement constant des propos s&eacute;rieux
+ou gais t&eacute;moign&egrave;rent de suite que ces hommes appartenaient &agrave; une race
+p&eacute;trie d'invincible all&eacute;gresse et que rien ne peut emp&ecirc;cher de rire.</p>
+
+<p>Cl&eacute;ophas Pesant, fils de Thad&eacute;e Pesant le forgeron,
+s'enorgueillissait d&eacute;j&agrave; d'un habillement d'&eacute;t&eacute; de couleur claire, un
+habillement am&eacute;ricain aux larges &eacute;paules matelass&eacute;es; seulement il
+avait gard&eacute; pour ce dimanche encore froid sa coiffure d'hiver, une
+casquette de drap noir aux oreillettes doubl&eacute;es en peau de li&egrave;vre, au
+lieu du chapeau de feutre dur qu'il e&ucirc;t aim&eacute; porter.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui &Eacute;gide Simard, et d'autres qui, comme lui, &eacute;taient venus
+de loin en tra&icirc;neau, agrafaient en sortant de l'&eacute;glise leurs gros
+manteaux de fourrure qu'ils serraient &agrave; la taille avec des &eacute;charpes
+rouges. Des jeunes gens du village, tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gants dans leurs pelisses
+&agrave; col de loutre, parlaient avec d&eacute;f&eacute;rence au vieux Nazaire Larouche,
+un grand homme gris aux larges &eacute;paules osseuses qui n'avait rien
+chang&eacute; pour la messe &agrave; sa tenue de tous les l'ours: v&ecirc;tement court de
+toile brune doubl&eacute; de peau de mouton, culottes rapi&eacute;c&eacute;es et gros bas
+de laine gris dans des mocassins en peau d'orignal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur Larouche, &ccedil;a marche-t-il toujours de l'autre bord
+de l'eau?</p>
+
+<p>&mdash;Pas pire, les jeunesses. Pas pire!</p>
+
+<p>Chacun tirait de sa poche sa pipe et la vessie de porc pleine de
+feuilles de tabac hach&eacute;es &agrave; la main et commen&ccedil;ait &agrave; fumer d'un air
+de contentement, apr&egrave;s une heure et demie de contrainte. Tout en
+aspirant les premi&egrave;res bouff&eacute;es ils causaient du temps, du printemps
+qui venait, de l'&eacute;tat de la glace sur le lac Saint-Jean et sur les
+rivi&egrave;res, de leurs affaires et des nouvelles de la paroisse, en
+hommes qui ne se voient gu&egrave;re qu'une fois la semaine &agrave; cause des
+grandes distances et des mauvais chemins.</p>
+
+<p>&mdash;Le lac est encore bon, dit Cl&eacute;ophas Pesant, mais les rivi&egrave;res ne
+sont d&eacute;j&agrave; plus s&ucirc;res. La glace s'est fendue cette semaine &agrave; ras le
+banc de sable en face de l'&icirc;le, l&agrave; o&ugrave; il y a eu des trous chauds tout
+l'hiver.</p>
+
+<p>D'autres commen&ccedil;aient &agrave; parler de la r&eacute;colte probable, avant m&ecirc;me que
+la terre se f&ucirc;t montr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que l'ann&eacute;e sera pauvre, fit un vieux, la terre avait
+gel&eacute; avant les premi&egrave;res neiges.</p>
+
+<p>Puis les conversations se ralentirent et l'on se tourna vers la
+premi&egrave;re marche du perron, d'o&ugrave; Napol&eacute;on Lalibert&eacute; se pr&eacute;parait &agrave;
+crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse.</p>
+
+<p>Il resta immobile et muet quelques instants, attendant le
+silence, les mains &agrave; fond dans les poches de son grand manteau de
+loup-cervier, plissant le front et fermant &agrave; demi ses yeux vifs sous
+la toque de fourrure profond&eacute;ment enfonc&eacute;e; et quand le silence fut
+venu, il se mit &agrave; crier les nouvelles de toutes ses forces, de la
+voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Les travaux du quai vont recommencer... J'ai re&ccedil;u de l'argent du
+gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'&agrave;
+venir me trouver avant les v&ecirc;pres. Si vous voulez que cet argent-l&agrave;
+reste dans la paroisse au lieu de retourner &agrave; Qu&eacute;bec, c'est de venir
+me parler pour vous faire engager vitement.</p>
+
+<p>Quelques-uns all&egrave;rent vers lui; d'autres, insouciants, se
+content&egrave;rent de rire. Un jaloux dit &agrave; demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Et qui va &ecirc;tre un <i>foreman</i> &agrave; trois piastres par jour? C'est le
+bonhomme Lalibert&eacute;...</p>
+
+<p>Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par
+rire aussi.</p>
+
+<p>Toujours les mains dans les poches de son grand manteau, se
+redressant et carrant les &eacute;paules sur la plus haute marche du perron,
+Napol&eacute;on Lalibert&eacute; continuait &agrave; crier tr&egrave;s fort.</p>
+
+<p>&mdash;Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine
+prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de
+reb&acirc;tir les cl&ocirc;tures pour l'&eacute;t&eacute;, c'est de le dire.</p>
+
+<p>La nouvelle sombra dans l'indiff&eacute;rence. Les cultivateurs de P&eacute;ribonka
+ne se souciaient gu&egrave;re de faire rectifier les limites de leurs terres
+pour gagner ou perdre quelques pieds carr&eacute;s, alors qu'aux plus
+vaillants d'entre eux restaient encore &agrave; d&eacute;fricher les deux tiers de
+leurs concessions, d'innombrables arpents de for&ecirc;t ou de savane &agrave;
+conqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Il poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a &laquo;icitte&raquo; deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les
+pelleteries. Si vous avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat
+musqu&eacute;, ou de renard, allez voir ces hommes-l&agrave; au magasin avant
+mercredi ou bien adressez-vous &agrave; Fran&ccedil;ois Paradis, de Mistassini, qui
+est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront <i>cash</i>
+pour toutes les peaux de premi&egrave;re classe.</p>
+
+<p>Il avait fini les nouvelles et descendit les marches du perron. Un
+petit homme &agrave; figure chafouine le rempla&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand-race?
+demanda-t-il en montrant du doigt une masse informe qui s'agitait
+dans un sac &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Un grand &eacute;clat de rire lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>&mdash;On les conna&icirc;t, les cochons de la grand-race &agrave; Hormidas. Gros comme
+des rats, et vifs comme des <i>&eacute;cureux</i> pour sauter les cl&ocirc;tures.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq cents! cria un jeune homme par d&eacute;rision.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante cents!</p>
+
+<p>&mdash;Une piastre!</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais pas le fou, Jean. Ta femme ne te laissera pas payer une
+piastre pour ce cochon-l&agrave;.</p>
+
+<p>Jean s'obstina.</p>
+
+<p>&mdash;Une piastre. Je ne m'en d&eacute;dis pas.</p>
+
+<p>Hormidas B&eacute;rub&eacute; fit une grimace de m&eacute;pris et attendit d'autres
+ench&egrave;res; mais il ne vint que des quolibets et des rires.</p>
+
+<p>Pendant ce temps les femmes avaient commenc&eacute; &agrave; sortir de l'&eacute;glise
+&agrave; leur tour. Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles &eacute;taient
+presque toutes bien v&ecirc;tues en des pelisses de fourrure ou des
+manteaux de drap &eacute;pais; car pour cette f&ecirc;te unique de leur vie
+qu'&eacute;tait la messe du dimanche elles avaient abandonn&eacute; leurs blouses
+de grosse toile et les jupons en laine du pays, et un &eacute;tranger se f&ucirc;t
+&eacute;tonn&eacute; de les trouver presque &eacute;l&eacute;gantes au c&oelig;ur de ce pays sauvage,
+si typiquement fran&ccedil;aises parmi les grands bois d&eacute;sol&eacute;s et la neige,
+et aussi bien mises &agrave; coup s&ucirc;r, ces paysannes, que la plupart des
+jeunes bourgeoises des provinces de France.</p>
+
+<p>Cl&eacute;ophas Pesant attendit Louisa Tremblay, qui &eacute;tait seule, et ils
+s'en all&egrave;rent ensemble vers les maisons, le long du trottoir de
+planches. D'autres se content&egrave;rent d'&eacute;changer avec les jeunes filles,
+au passage, des propos plaisants, les tutoyant du tutoiement facile
+du pays de Qu&eacute;bec, et aussi parce qu'ils avaient presque tous grandi
+ensemble.</p>
+
+<p>Pite Gaudreau, les yeux tourn&eacute;s vers la porte de l'&eacute;glise, annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade &agrave; Saint-Prime, et
+voil&agrave; le p&egrave;re Chapdelaine qui est venu la chercher.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine &eacute;taient
+presque des &eacute;trangers.</p>
+
+<p>&mdash;Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivi&egrave;re,
+au-dessus de Honfleur, dans le bois?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Et la cr&eacute;ature qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria...</p>
+
+<p>&mdash;Ouais. Elle &eacute;tait en promenade depuis un mois &agrave; Saint-Prime, dans
+la famille de sa m&egrave;re. Des Bouchard, parents de Wilfrid Bouchard, de
+Saint-G&eacute;d&eacute;on...</p>
+
+<p>Les regards curieux s'&eacute;taient tourn&eacute;s vers le haut du perron. Lun des
+jeunes gens fit &agrave; Maria Chapdelaine l'hommage de son admiration
+paysanne:</p>
+
+<p>&mdash;Une belle grosse fille! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certain! Une belle grosse fille, et vaillante avec &ccedil;a. C'est de
+malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le bois. Mais comment
+est-ce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez
+eux, de l'autre bord de la rivi&egrave;re, en haut des chutes, &agrave; plus de
+douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans
+chemin?</p>
+
+<p>Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en parlant d'elle,
+cette belle fille presque inaccessible; mais quand elle descendit les
+marches du perron de bois avec son p&egrave;re et passa pr&egrave;s d'eux, une g&ecirc;ne
+les prit, ils se recul&egrave;rent gauchement, comme s'il y avait eu entre
+elle et eux quelque chose de plus que la rivi&egrave;re &agrave; traverser et douze
+milles de mauvais chemins dans les bois.</p>
+
+<p>Les groupes form&eacute;s devant l'&eacute;glise se dispersaient peu &agrave; peu.
+Certains regagnaient leurs maisons, ayant appris toutes les
+nouvelles; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans
+un des deux lieux de r&eacute;union du village: le presbyt&egrave;re ou le magasin.
+Ceux qui venaient des rangs, ces longs alignements de concessions &agrave;
+la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t, d&eacute;tachaient l'un apr&egrave;s l'autre les chevaux
+rang&eacute;s et amenaient leurs tra&icirc;neaux au bas des marches de l'&eacute;glise
+pour y faire monter femmes et enfants.</p>
+
+<p>Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le
+chemin lorsqu'un jeune homme les aborda.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est
+un adon que le vous rencontre, puisque votre terre est plus haut le
+long de la rivi&egrave;re et que moi-m&ecirc;me je ne viens pas souvent par
+icitte.</p>
+
+<p>Ses yeux hardis allaient de l'un &agrave; l'autre. Quand il les d&eacute;tournait,
+il semblait que ce f&ucirc;t seulement &agrave; la r&eacute;flexion et par politesse, et
+bient&ocirc;t ils revenaient, et leur regard d&eacute;visageait, interrogeait de
+nouveau, clair, per&ccedil;ant, charg&eacute; d'avidit&eacute; ing&eacute;nue.</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ois Paradis! s'exclama le p&egrave;re Chapdelaine. C'est un adon de
+fait, car voil&agrave; longtemps que je ne t'avais vu, Fran&ccedil;ois. Et voil&agrave;
+ton p&egrave;re mort, de m&ecirc;me. As-tu gard&eacute; la terre?</p>
+
+<p>Le jeune homme ne r&eacute;pondit pas; il regardait Maria curieusement, et
+avec un sourire simple, comme s'il attendait qu'elle parl&acirc;t &agrave; son
+tour.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te rappelles bien Fran&ccedil;ois Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a
+pas chang&eacute; gu&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous non plus, monsieur Chapdelaine. Votre fille, c'est diff&eacute;rent;
+elle a chang&eacute;; mais je l'aurais bien reconnue tout de suite.</p>
+
+<p>Ils avaient pass&eacute; la veille &agrave; Saint-Michel-de-Mistassini, au grand
+jour de l'apr&egrave;s-midi; mais de revoir ce jeune homme, apr&egrave;s sept ans,
+et d'entendre prononcer son nom, &eacute;voqua en Maria un souvenir plus
+pr&eacute;cis et plus vif en v&eacute;rit&eacute; que sa vision d'hier: le grand pont de
+bois, couvert, peint en rouge, et un peu pareil &agrave; une arche de No&eacute;
+d'une &eacute;tonnante longueur; les deux berges qui s'&eacute;levaient presque de
+suite en hautes collines, le vieux monast&egrave;re blotti entre la rivi&egrave;re
+et le commencement de la pente, l'eau qui blanchissait, bouillonnait
+et se pr&eacute;cipitait du haut en bas du grand rapide comme dans un
+escalier g&eacute;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ois Paradis! Bien s&ucirc;r, son p&egrave;re, que je me rappelle Fran&ccedil;ois
+Paradis.</p>
+
+<p>Satisfait, celui-ci r&eacute;pondait aux questions de tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Chapdelaine, je n'ai pas gard&eacute; la terre. Quand le
+bonhomme est mort j'ai tout vendu, et depuis j'ai presque toujours
+travaill&eacute; dans le bois, fait la chasse ou bien commerc&eacute; avec les
+Sauvages du grand lac &agrave; Mistassini ou de la Rivi&egrave;re-aux-Foins. J'ai
+aussi pass&eacute; deux ans au Labrador.</p>
+
+<p>Son regard voyagea une fois de plus de Samuel Chapdelaine &agrave; Maria,
+qui d&eacute;tourna modestement les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Remontez-vous aujourd'hui? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; de suite apr&egrave;s d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis content de vous avoir vu, parce que je vais passer pr&egrave;s de
+chez vous, en haut de la rivi&egrave;re, dans deux ou trois semaines d&egrave;s
+que la glace sera descendue. Je suis icitte avec des Belges qui vont
+acheter des pelleteries aux Sauvages; nous commencerons &agrave; remonter &agrave;
+la premi&egrave;re eau claire, et si nous nous tentons pr&egrave;s de votre terre,
+au-dessus des chutes, j'irai veiller un soir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est correct, Fran&ccedil;ois; on t'attendra.</p>
+
+<p>Les aunes formaient un long buisson &eacute;pais le long de la rivi&egrave;re
+P&eacute;ribonka; mais leurs branches d&eacute;nud&eacute;es ne cachaient pas la chute
+abrupte de la berge, ni la vaste plaine d'eau glac&eacute;e, ni la lisi&egrave;re
+sombre du bois qui serrait de pr&egrave;s l'autre rive, ne laissant entre
+la d&eacute;solation touffue des grands arbres droits et la d&eacute;solation nue
+de l'eau fig&eacute;e que quelques champs &eacute;troits, souvent encore sem&eacute;s de
+souches, si &eacute;troits en v&eacute;rit&eacute; qu'ils semblaient &eacute;trangl&eacute;s sous la
+poigne du pays sauvage.</p>
+
+<p>Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toutes ces choses
+distraitement, il n'y avait rien l&agrave; de d&eacute;solant ni de redoutable.
+Elle n'avait jamais connu que des aspects comme ceux-l&agrave; d'octobre
+&agrave; mal, ou bien d'autres plus frustes encore et plus tristes, plus
+&eacute;loign&eacute;s des maisons et des cultures; et m&ecirc;me tout ce qui l'entourait
+ce matin-l&agrave; lui parut soudain adouci, illumin&eacute; par un r&eacute;confort,
+par quelque chose de pr&eacute;cieux et de bon qu'elle pouvait maintenant
+attendre. Le printemps arrivait, peut-&ecirc;tre... ou bien encore
+l'approche d'une autre raison de joie qui venait vers elle sans
+laisser deviner son nom.</p>
+
+<p>Samuel Chapdelaine et Maria all&egrave;rent d&icirc;ner avec leur parente Azalma
+Larouche, chez qui ils avaient pass&eacute; la nuit. Il n'y avait l&agrave; avec
+eux que leur h&ocirc;tesse, veuve depuis plusieurs ann&eacute;es, et le vieux
+Nazaire Farouche, son beau-fr&egrave;re. Azalma &eacute;tait une grande femme
+plate, au profil ind&eacute;cis d'enfant, qui parlait tr&egrave;s vite et presque
+sans cesse tout en pr&eacute;parant le repas dans la cuisine. De temps &agrave;
+autre, elle s'arr&ecirc;tait et s'asseyait en face de ses visiteurs,
+moins pour se reposer que pour donner &agrave; ce qu'elle allait dire une
+importance sp&eacute;ciale; mais presque aussit&ocirc;t l'assaisonnement d'un
+plat ou la disposition des assiettes sur la table r&eacute;clamaient son
+attention, et son monologue se poursuivait au milieu des bruits de
+vaisselle et de po&ecirc;lons secou&eacute;s.</p>
+
+<p>La soupe aux pois fut bient&ocirc;t pr&ecirc;te et servie. Tout en mangeant, les
+deux hommes parl&egrave;rent de l'avancement de leurs terres et de l'&eacute;tat de
+la glace du printemps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez &ecirc;tre bons pour traverser &agrave; soir, dit Nazaire Larouche,
+mais ce sera juste et je calcule que vous serez &agrave; peu pr&egrave;s les
+derniers. Le courant est fort au-dessous de la chute, et il a d&eacute;j&agrave;
+plu trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde dit que la glace durera encore longtemps, r&eacute;pliqua
+sa belle-s&oelig;ur. Vous avez beau coucher encore icitte &agrave; soir tous les
+deux, et apr&egrave;s souper les jeunes gens du village viendront veiller.
+C'est bien juste que Maria ait encore un peu de plaisir avant que
+vous l'emmeniez l&agrave;-haut dans le bois.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a eu suffisamment de plaisir &agrave; Saint-Prime, avec des veill&eacute;es
+de chants et de jeux presque tous les soirs. Nous vous remercions,
+mais je vais atteler de suite apr&egrave;s le d&icirc;ner, pour arriver l&agrave;-bas &agrave;
+bonne heure.</p>
+
+<p>Le vieux Nazaire Larouche parla du sermon du matin, qu'il avait
+trouv&eacute; convaincant et beau; puis, apr&egrave;s un intervalle de silence,
+il demanda brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous cuit?</p>
+
+<p>Sa belle-s&oelig;ur, &eacute;tonn&eacute;e, le regarda quelques instants, et finit par
+comprendre qu'il demandait ainsi du pain. Quelques instants plus
+tard, il interrogea de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Votre pompe, elle marche-t-y bien?</p>
+
+<p>Cela voulait dire qu'il n'y avait pas d'eau sur la table. Azalma se
+leva pour aller en chercher, et derri&egrave;re son dos le vieux adressa &agrave;
+Maria Chapdelaine un clin d'&oelig;il fac&eacute;tieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui conte &ccedil;a par paraboles, chuchota-t-il. C'est plus poli.</p>
+
+<p>Les murs de planches de la maison &eacute;taient tapiss&eacute;s avec de vieux
+journaux, orn&eacute;s de calendriers distribu&eacute;s par les fabricants de
+machines agricoles ou les marchands de grain, et aussi de gravures
+pieuses: une reproduction presque sans perspective, en couleurs
+crues, de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupr&eacute;; le portrait du
+pape Pie X, un chromo o&ugrave; la Vierge Marie offrait aux regards avec
+un sourire p&acirc;le son c&oelig;ur &agrave; la fois sanglant et nimb&eacute; d'or.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus beau que chez nous, songea Maria.</p>
+
+<p>Nazaire Larouche continuait &agrave; se faire servir par paraboles.</p>
+
+<p>&mdash;Votre cochon &eacute;tait-il ben maigre? Demanda-t-il; ou bien:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez &ccedil;a, vous, le sucre du pays? Moi, j'aime &ccedil;a sans raison...</p>
+
+<p>Azalma lui servait une seconde tranche de lard ou tirait de l'armoire
+le pain de sucre d'&eacute;rable. Quand elle se f&acirc;cha de ses mani&egrave;res
+inusit&eacute;es et le somma de se servir lui-m&ecirc;me comme d'habitude, il
+l'apaisa avec des excuses pleines de bonne humeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est correct. C'est correct. Je ne le ferai plus; mais vous aviez
+coutume d'entendre la ris&eacute;e, Azalma. Il faut entendre la ris&eacute;e quand
+on re&ccedil;oit &agrave; sa table des jeunesses comme moi.</p>
+
+<p>Maria sourit et songea que son p&egrave;re et lui se ressemblaient un peu;
+tous deux hauts et larges, gris de cheveux, des visages couleur de
+cuir, et dans leurs yeux vifs la m&ecirc;me &eacute;ternelle jeunesse que donne
+souvent aux hommes du pays de Qu&eacute;bec leur &eacute;ternelle simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>Ils partirent presque de suite apr&egrave;s la fin du repas. La neige fondue
+&agrave; la surface par les premi&egrave;res pluies et gelant de nouveau sous le
+froid des nuits &eacute;tait merveilleusement glissante et fuyait sous les
+patins du tra&icirc;neau. Derri&egrave;re eux, les hautes collines bleues qui
+bornaient l'horizon de l'autre c&ocirc;t&eacute; du lac Saint-Jean disparurent peu
+&agrave; peu &agrave; mesure qu'ils remontaient la longue courbe de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>En passant devant l'&eacute;glise, Samuel Chapdelaine dit pensivement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau la messe. J'ai souvent bien du regret que nous soyons
+si loin des &eacute;glises. Peut-&ecirc;tre que de ne pas pouvoir faire notre
+religion tous les dimanches, &ccedil;a nous emp&ecirc;che d'&ecirc;tre aussi chanceux
+que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas notre faute, soupira Maria, nous sommes trop loin!</p>
+
+<p>Son p&egrave;re secoua encore la t&ecirc;te d'un air de regret. Le spectacle
+magnifique du culte, les chants latins, les cierges allum&eacute;s, la
+solennit&eacute; de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une
+grande ferveur. Un peu plus loin, il commen&ccedil;a &agrave; chanter:</p>
+
+<blockquote><i>J'irai la voir un jour,<br />
+M'asseoir pr&egrave;s de son tr&ocirc;ne,<br />
+Recevoir ma couronne<br />
+Et r&eacute;gner &agrave; mon tour</i>...</blockquote>
+
+<p>Il avait la voix forte et juste et chantait &agrave; pleine gorge d'un
+air d'extase; mais bient&ocirc;t ses yeux se ferm&egrave;rent et son menton
+retomba sur sa poitrine peu &agrave; peu. La voiture ne manquait jamais
+de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel
+du ma&icirc;tre, ralentit et finit par prendre le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Marche donc, Charles-Eug&egrave;ne!</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute; brusquement et &eacute;tendit la main vers le fouet.
+Charles-Eug&egrave;ne reprit le trot, r&eacute;sign&eacute;. Plusieurs g&eacute;n&eacute;rations
+auparavant, un Chapdelaine avait nourri une longue querelle avec un
+voisin qui portait ces noms, et il les avait promptement donn&eacute;s &agrave; un
+vieux cheval d&eacute;courag&eacute; et un peu boiteux qu'il avait, pour s'accorder
+la satisfaction de crier tous les jours, tr&egrave;s fort, en passant devant
+la maison de son ennemi:</p>
+
+<p>&mdash;Charles-Eug&egrave;ne, grand malavenant! Vilaine b&ecirc;te mal dompt&eacute;e! Marche
+donc, Charles-Eug&egrave;ne!</p>
+
+<p>Depuis un si&egrave;cle la querelle &eacute;tait finie et oubli&eacute;e; mais les
+Chapdelaine avaient toujours continu&eacute; &agrave; appeler leur cheval
+Charles-Eug&egrave;ne.</p>
+
+<p>De nouveau le cantique s'&eacute;leva, sonore, plein de ferveur
+mystique:</p>
+
+<blockquote><i>Au ciel, au ciel, au ciel,<br />
+J'irai la voir un jour</i>...</blockquote>
+
+<p>Puis, une fois de plus, le sommeil fut le plus fort, la voix retomba,
+et Maria ramassa les guides que la main de son &egrave;re avait laiss&eacute;
+&eacute;chapper.</p>
+
+<p>Le chemin glac&eacute; longeait la rivi&egrave;re glac&eacute;e. Sur l'autre rive les
+maisons s'espa&ccedil;aient, path&eacute;tiquement &eacute;loign&eacute;es les unes des autres,
+chacune entour&eacute;e d'une &eacute;tendue de terrain d&eacute;frich&eacute;. Derri&egrave;re ce
+terrain, et des deux c&ocirc;t&eacute;s c'&eacute;tait le bois qui venait jusqu'&agrave; la
+berge: fond vert sombre et de cypr&egrave;s, sur lequel quelques troncs de
+bouleaux se d&eacute;tachaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, blancs et nus comme les colonnes
+d'un temple en ruine.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; du chemin la bande de terre d&eacute;frich&eacute;e &eacute;tait plus
+large et continue; les maisons plus rapproch&eacute;es semblaient prolonger
+le village en avant-garde; mais toujours derri&egrave;re les champs nus
+la lisi&egrave;re des bois apparaissait et suivait comme une ombre,
+interminable bande sombre entre la blancheur froide du sol et le ciel
+gris.</p>
+
+<p>&mdash;Charles-Eug&egrave;ne, marche un peu!</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute; et &eacute;tendait la main vers le
+fouet dans son geste habituel de menace d&eacute;bonnaire; mais quand le
+cheval ralentit de nouveau apr&egrave;s quelques foul&eacute;es plus vives, il
+s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; rendormi, les mains ouvertes sur ses genoux et montrant
+les paumes luisantes de ses mitaines en cuir de cheval, le menton
+appuy&eacute; sur le poil &eacute;pais de son manteau.</p>
+
+<p>Au bout de deux milles, le chemin escalada une c&ocirc;te abrupte et entra
+en plein bois. Les maisons qui depuis le village s'espa&ccedil;aient dans la
+plaine s'&eacute;vanouirent d'un seul coup, et la perspective ne fut plus
+qu'une cit&eacute; de troncs nus sortant du sol blanc. M&ecirc;me l'&eacute;ternel vert
+fonc&eacute; des sapins, des &eacute;pinettes et des cypr&egrave;s se faisait rare; les
+quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables
+squelettes couch&eacute;s &agrave; terre et recouverts de neige, ou ces autres
+squelettes encore debout, d&eacute;charn&eacute;s et noircis. Vingt ans plus t&ocirc;t
+les grands incendies avaient pass&eacute; par l&agrave;, et la v&eacute;g&eacute;tation nouvelle
+ne faisait que poindre entre les troncs morts et les souches
+calcin&eacute;es. Les buttes se succ&eacute;daient, et le chemin courait de l'une
+&agrave; l'autre en une succession de descentes et de mont&eacute;es gu&egrave;re plus
+profondes que le profil d'une houle de mer haute.</p>
+
+<p>Maria Chapdelaine ajusta sa pelisse autour d'elle, cacha ses mains
+sous la grande robe de carriole en ch&egrave;vre grise, et ferma &agrave; demi les
+yeux. Il n'y avait rien &agrave; voir ici; dans les villages, les maisons et
+les granges neuves pouvaient s'&eacute;lever d'une saison &agrave; l'autre, ou bien
+se vider et tomber en ruine; mais la vie du bois &eacute;tait quelque chose
+de si lent qu'il e&ucirc;t fallu plus qu'une patience humaine pour attendre
+et noter un changement.</p>
+
+<p>Le cheval resta le seul &ecirc;tre pleinement conscient sur le chemin. Le
+tra&icirc;neau glissait facilement sur la neige dure, fr&ocirc;lant les souches
+qui se dressaient des deux c&ocirc;t&eacute;s au ras des orni&egrave;res; Charles-Eug&egrave;ne
+suivait exactement tous les d&eacute;tours, descendait au grand trot les
+courtes c&ocirc;tes et remontait la pente oppos&eacute;e d'un pas lent, en b&ecirc;te
+d'exp&eacute;rience tout &agrave; fait capable de mener ses ma&icirc;tres au perron de
+leur maison sans &ecirc;tre importun&eacute;e de commandements ni de pes&eacute;es des
+guides.</p>
+
+<p>Quelques milles encore, et le bois s'ouvrit de nouveau pour laisser
+repara&icirc;tre la rivi&egrave;re. Le chemin d&eacute;vala la derni&egrave;re butte du plateau
+pour descendre presque au niveau de la glace. Sur un mille de berge
+montante trois maisons s'espa&ccedil;aient; mais celles-l&agrave; &eacute;taient bien plus
+primitives encore que les maisons du village, et derri&egrave;re elles on
+ne voyait presque aucun champ d&eacute;frich&eacute;, presque aucune trace des
+cultures de l'&eacute;t&eacute;, comme si elles n'avaient &eacute;t&eacute; b&acirc;ties l&agrave; qu'en
+t&eacute;moignage de la pr&eacute;sence des hommes.</p>
+
+<p>Charles-Eug&egrave;ne tourna brusquement sur la droite, raidit ses jambes
+de devant pour ralentir dans la pente et s'arr&ecirc;ta net au bord de la
+glace. Le p&egrave;re Chapdelaine ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, son p&egrave;re, fit Maria, voil&agrave; les cordeaux!</p>
+
+<p>Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta
+immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivi&egrave;re
+gel&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu;
+mais nous devons &ecirc;tre bons pour traverser pareil. Marche,
+Charles-Eug&egrave;ne!</p>
+
+<p>Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en
+alla tout droit. Les orni&egrave;res permanentes de l'hiver avaient disparu;
+les jeunes sapins plant&eacute;s de distance en distance qui avaient marqu&eacute;
+le chemin &eacute;taient presque tous tomb&eacute;s et gisaient dans la neige
+mi-fondue; en passant pr&egrave;s de l'&icirc;le, la glace craqua deux fois, mais
+sans fl&eacute;chir. Charles-Eug&egrave;ne trottait all&egrave;grement vers la maison de
+Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le
+tra&icirc;neau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute,
+il dut ralentir &agrave; cause de la mince couche d'eau qui s'&eacute;tendait l&agrave; et
+d&eacute;trempait la neige. Lentement ils approch&egrave;rent de la rive; il ne
+restait plus que trente pieds &agrave; franchir quand la glace commen&ccedil;a &agrave;
+craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine s'&eacute;tait mis debout, bien r&eacute;veill&eacute; cette fois, les
+yeux vifs et r&eacute;solus sous son casque de fourrure.</p>
+
+<p>&mdash;Charles-Eug&egrave;ne, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix
+rude.</p>
+
+<p>Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses
+sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de
+collier. Au moment o&ugrave; ils atterrissaient, une plaque de glace vira un
+peu sous les patins du tra&icirc;neau et s'enfon&ccedil;a, laissant &agrave; sa place un
+trou d'eau claire.</p>
+
+<p>Samuel Chapdelaine se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons les derniers &agrave; traverser, cette saison, dit-il.</p>
+
+<p>Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s ils quitt&egrave;rent le grand chemin pour un autre qui
+s'enfon&ccedil;ait dans les bois. Celui-l&agrave; n'&eacute;tait gu&egrave;re plus qu'une piste
+rudimentaire encore encombr&eacute;e de racines, et qui d&eacute;crivait de petites
+courbes opportunistes pour &eacute;viter les rochers ou les souches. Il
+grimpa une mont&eacute;e, serpenta sur un plateau au milieu du bois br&ucirc;l&eacute;,
+laissant parfois un aper&ccedil;u sur la descente du flanc abrupt, les
+masses de pierre du rapide, le versant oppos&eacute; qui devenait plus haut
+et plus escarp&eacute; au-dessus de la chute, puis rentrant dans la
+d&eacute;solation des arbres couch&eacute;s &agrave; terre et des chicots noircis.</p>
+
+<p>Des coteaux de pierre, une fois contourn&eacute;s, sembl&egrave;rent se refermer
+derri&egrave;re eux; les br&ucirc;l&eacute;s firent place &agrave; la foule sombre des &eacute;pinettes
+et des sapins; les montagnes de la rivi&egrave;re Alec se montr&egrave;rent deux ou
+trois fois dans le lointain; et bient&ocirc;t les voyageurs per&ccedil;urent &agrave; la
+fois un espace de terre d&eacute;frich&eacute;, une fum&eacute;e qui montait, les
+jappements d'un chien.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont &ecirc;tre contents de te revoir, Maria, dit le p&egrave;re
+Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuy&eacute; de toi.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>L'heure du souper &eacute;tait venue que Maria n'avait pas encore fini de
+r&eacute;pondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les
+incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de
+P&eacute;ribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir
+au cours du chemin.</p>
+
+<p>Tit'B&eacute;, assis sur une chaise, en face de sa s&oelig;ur, fumait pipe sur
+pipe sans d&eacute;tourner les yeux d'elle une seconde, craignant de laisser
+&eacute;chapper quelque r&eacute;v&eacute;lation importante qu'elle aurait tue jusque-l&agrave;.
+La petite Alma-Rose, debout pr&egrave;s d'elle, la tenait par le cou;
+T&eacute;lesphore &eacute;coutait aussi, tout en r&eacute;parant avec des ficelles
+l'attelage de son chien. La m&egrave;re Chapdelaine attisait le feu dans le
+grand po&ecirc;le de fonte, allait, venait, tirait de l'armoire les
+assiettes et les couverts, le pain, le pichet de lait, penchait
+au-dessus d'un pot de verre la grande jarre de sirop de sucre.
+Fr&eacute;quemment elle s'interrompait pour interroger Maria ou l'&eacute;couter et
+restait songeuse quelques instants, les poings sur les hanches,
+revoyant par la pens&eacute;e les villages dont elle entendait parler.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, l'&eacute;glise est finie: une belle &eacute;glise en pierre, avec des
+peintures en dedans et des ch&acirc;ssis de couleur... Que &ccedil;a doit donc
+&ecirc;tre beau! Johnny Bouchard a b&acirc;ti une grange neuve l'&eacute;t&eacute;
+dernier, et c'est une petite Perron, une fille d'Ab&eacute;lard Perron, de
+Saint-J&eacute;r&ocirc;me, qui fait la classe... Huit ans que je n'ai pas &eacute;t&eacute; &agrave;
+Saint-Prime, quand on pense! C'est une belle paroisse, et qui
+m'aurait bien &laquo;adonn&eacute;&raquo;; du beau terrain &laquo;planche&raquo; aussi loin qu'on
+peut voir, pas de crans ni de bois, rien que des champs carr&eacute;s avec
+de bonnes cl&ocirc;tures droites, de la terre forte, et les chars &agrave; moins
+de deux heures de voiture... C'est peut-&ecirc;tre p&eacute;ch&eacute; de le dire; mais
+tout mon r&egrave;gne, j'aurai du regret que ton p&egrave;re ait eu le go&ucirc;t de
+mouver si souvent et de pousser plus loin et toujours plus loin dans
+le bois, au lieu de prendre une terre dans une des vieilles paroisses.</p>
+
+<p>Par la petite fen&ecirc;tre carr&eacute;e elle contemplait avec m&eacute;lancolie les
+quelques champs nus qui s'&eacute;tendaient derri&egrave;re la maison, la grange de
+bois brut aux planches mal jointes, et plus loin l'&eacute;tendue de terre
+encore sem&eacute;e de souches, en lisi&egrave;re de la for&ecirc;t, qui ne faisait que
+laisser esp&eacute;rer une r&eacute;compense de foin ou de grain aux longues
+patiences.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fit Alma-Rose, voil&agrave; Chien qui vient se faire flatter aussi.</p>
+
+<p>Maria baissa les yeux vers le chien qui venait lui mettre sur les
+genoux sa t&ecirc;te longue aux yeux tristes, et elle le caressa avec des
+mots d'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est ennuy&eacute; de toi tout comme nous, dit encore Alma-Rose. Tous
+les matins, il allait regarder dans ton lit pour voir si tu n'&eacute;tais
+pas revenue.</p>
+
+<p>Elle l'appela &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Chien; viens que je te flatte aussi.</p>
+
+<p>Chien allait de l'une &agrave; l'autre, docile, fermant &agrave; moiti&eacute; les yeux &agrave;
+chaque caresse. Maria regarda autour d'elle, cherchant quelque
+changement &agrave; vrai dire improbable qui se f&ucirc;t fait pendant son
+absence.</p>
+
+<p>Le grand po&ecirc;le &agrave; trois ponts occupait le milieu de la maison; un
+tuyau de t&ocirc;le en sortait, qui apr&egrave;s une mont&eacute;e verticale de quelques
+pieds d&eacute;crivait un angle droit et se prolongeait horizontalement
+jusqu'&agrave; l'ext&eacute;rieur, afin que rien de la pr&eacute;cieuse chaleur ne se
+perd&icirc;t. Dans un coin la grande armoire de bois; tout pr&egrave;s, la table,
+le banc contre le mur, et de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la porte l'&eacute;vier et la
+pompe. Une cloison partant du mur oppos&eacute; semblait vouloir s&eacute;parer
+cette partie de la maison en deux pi&egrave;ces; seulement elle s'arr&ecirc;tait
+avant d'arriver au po&ecirc;le et aucune cloison ne la rejoignait, de sorte
+que ces deux compartiments de la salle unique chacun enclos de trois
+c&ocirc;t&eacute;s ressemblaient &agrave; un d&eacute;cor de th&eacute;&acirc;tre, un de ces d&eacute;cors
+conventionnels dont on veut bien croire qu'ils repr&eacute;sentent deux
+appartements distincts, encore que les regards des spectateurs les
+p&eacute;n&egrave;trent tous les deux &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re et la m&egrave;re Chapdelaine avaient leur lit dans un de ces
+compartiments; Maria et Alma-Rose dans l'autre. Dans un coin, un
+escalier droit menait par une trappe au grenier, o&ugrave; les gar&ccedil;ons
+couchaient pendant l'&eacute;t&eacute;; l'hiver venu, ils descendaient leur lit en
+bas et dormaient &agrave; la chaleur du po&ecirc;le avec les autres.</p>
+
+<p>Accroch&eacute;s au mur, des calendriers illustr&eacute;s des marchands de Roberval
+ou de Chicoutimi; une image de J&eacute;sus enfant dans les bras de sa m&egrave;re:
+un J&eacute;sus aux immenses yeux bleus dans une figure rose, &eacute;tendant des
+mains potel&eacute;es; une autre image repr&eacute;sentant quelque sainte femme
+inconnue regardant le ciel d'un air d'extase; la premi&egrave;re page d'un
+num&eacute;ro de No&euml;l d'un journal de Qu&eacute;bec, pleine d'&eacute;toiles grosses comme
+des lunes et d'anges qui volaient les ailes repli&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu &eacute;t&eacute; sage pendant que je n'&eacute;tais pas l&agrave;, Alma-Rose?</p>
+
+<p>Ce fut la m&egrave;re Chapdelaine qui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Alma-Rose n'a pas &eacute;t&eacute; trop ha&iuml;ssable; mais T&eacute;lesphore m'a donn&eacute; du
+tourment. Ce n'est pas qu'il fasse du mal; mais les choses qu'il dit!
+On dirait que cet enfant-l&agrave; n'a pas tout son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>T&eacute;lesphore s'affairait avec l'attelage du chien et pr&eacute;tendait ne pas
+entendre.</p>
+
+<p>Les errements du jeune T&eacute;lesphore constituaient le seul drame
+domestique que conn&ucirc;t la maison. Pour s'expliquer &agrave; elle-m&ecirc;me et pour
+lui faire comprendre &agrave; lui ses p&eacute;ch&eacute;s perp&eacute;tuels, la m&egrave;re Chapdelaine
+s'&eacute;tait fa&ccedil;onn&eacute; une sorte de polyth&eacute;isme compliqu&eacute;, tout un monde
+surnaturel o&ugrave; des g&eacute;nies n&eacute;fastes ou bienveillants le poussaient tour
+&agrave; tour &agrave; la faute et au repentir. L'enfant avait fini par ne se
+consid&eacute;rer lui-m&ecirc;me que comme un simple champ clos, o&ugrave; des d&eacute;mons
+assur&eacute;ment malins et des anges bons mais un peu simples se livraient
+sans fin un combat in&eacute;gal.</p>
+
+<p>Devant le pot de confitures vide il murmurait d'un air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le d&eacute;mon de la gourmandise qui m'a tent&eacute;.</p>
+
+<p>Rentrant d'une escapade avec des v&ecirc;tements d&eacute;chir&eacute;s et salis, il
+expliquait, sans attendre des reproches:</p>
+
+<p>&mdash;Le d&eacute;mon de la d&eacute;sob&eacute;issance m'a fait faire &ccedil;a. C'est lui, certain!</p>
+
+<p>Et presque aussit&ocirc;t il affirmait son indignation et ses bonnes
+intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne faut pas qu'il y revienne, eh, sa m&egrave;re! Il ne faut pas
+qu'il y revienne, ce m&eacute;chant d&eacute;mon. Je prendrai le fusil &agrave; son p&egrave;re
+et je le tuerai...</p>
+
+<p>&mdash;On ne tue pas les d&eacute;mons avec un fusil, pronon&ccedil;ait la m&egrave;re
+Chapdelaine. Quand tu sens la tentation qui vient, prends ton
+chapelet et dis des pri&egrave;res.</p>
+
+<p>T&eacute;lesphore n'osait r&eacute;pondre; mais il secouait la t&ecirc;te d'un air de
+doute. Le fusil lui paraissait &agrave; la fois plus plaisant et plus s&ucirc;r et
+il r&ecirc;vait d'un combat h&eacute;ro&iuml;que, d'une longue tuerie dont il sortirait
+parfait et pur, d&eacute;livr&eacute; &agrave; jamais des emb&ucirc;ches du Malin.</p>
+
+<p>Samuel Chapdelaine rentra dans la maison et le souper fut servi. Les
+signes de croix autour de la table; les l&egrave;vres remuant en des
+<i>Benedicite</i> muets, T&eacute;lesphore et Alma-Rose r&eacute;citant les leurs &agrave;
+haute voix; puis d'autres signes de croix; le bruit des chaises et du
+banc approch&eacute;s, les cuillers heurtant les assiettes. Il sembla &agrave;
+Maria qu'elle remarquait ces gestes et ces sons pour la premi&egrave;re fois
+de sa vie, apr&egrave;s son absence; qu'ils &eacute;taient diff&eacute;rents des sons et
+des gestes d'ailleurs et rev&ecirc;taient une douceur et une solennit&eacute;
+particuli&egrave;res d'&ecirc;tre accomplis en cette maison isol&eacute;e dans les bois.</p>
+
+<p>Ils achevaient de souper lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au
+dehors; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner.</p>
+
+<p>&mdash;Un veineux, dit la m&egrave;re Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient
+nous voir.</p>
+
+<p>La proph&eacute;tie &eacute;tait facile puisque Eutrope Gagnon &eacute;tait leur unique
+voisin. L'aim&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, il avait pris une concession &agrave; deux
+milles de l&agrave; avec son fr&egrave;re; ce dernier &eacute;tait mont&eacute; aux chantiers
+pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts quels
+avaient &eacute;lev&eacute;e. Il apparut sur le seuil, son fanal &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Salut un chacun, fit-il en &ocirc;tant son casque de laine. La nuit &eacute;tait
+claire et il y a encore une cro&ucirc;te sur la neige; alors puisque &ccedil;a
+marchait bien, j'ai pens&eacute; que je viendrais veiller et voir si vous
+&eacute;tiez revenu.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; qu'il v&icirc;nt pour Maria, comme chacun savait, c'&eacute;tait au p&egrave;re
+Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidit&eacute; et un peu
+par respect de l'&eacute;tiquette paysanne. Il prit la chaise qu'on lui
+avan&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne mouille pas. On voit
+que les pluies de printemps arrivent...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont
+comme une interminable m&eacute;lop&eacute;e pleine de redites, chacun approuvant
+les paroles qui viennent d'&ecirc;tre prononc&eacute;es et y ajoutant d'autres
+paroles qui les r&eacute;p&egrave;tent. Et le sujet en fut tout naturellement
+l'&eacute;ternelle lamentation canadienne; la plainte sans r&eacute;volte contre le
+fardeau &eacute;crasant du long hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Les animaux sont dans l'&eacute;table depuis la fin de septembre, et il ne
+reste quasiment plus rien dans la grange, dit la m&egrave;re Chapdelaine.
+Hormis que le printemps n'arrive bient&ocirc;t, je ne sais pas ce que nous
+allons faire.</p>
+
+<p>&mdash;Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le
+moins!</p>
+
+<p>&mdash;Un cheval, trois vaches, un cochon et des moutons, sans compter les
+poules, c'est que &ccedil;a mange, dit Tit'B&eacute; d'un air de grande sagesse.</p>
+
+<p>Il fumait et causait avec les hommes maintenant, de par ses quatorze
+ans, ses larges &eacute;paules et sa connaissance des choses de la terre.
+Huit ans plus t&ocirc;t il avait commenc&eacute; &agrave; soigner les animaux et &agrave;
+rentrer chaque jour dans la maison sur son petit tra&icirc;neau la
+provision de bois n&eacute;cessaire. Un peu plus tard, il avait appris &agrave;
+crier tr&egrave;s fort: &laquo;Heulle! Heulle!&raquo; derri&egrave;re les vaches aux croupes
+maigres, et: &laquo;Hue! Dia!&raquo; et &laquo;Harri&eacute;!&raquo; derri&egrave;re les chevaux au labour,
+&agrave; tenir la fourche &agrave; foin et &agrave; b&acirc;tir les cl&ocirc;tures de pieux. Depuis
+deux ans il maniait tour &agrave; tour la hache et la faux &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son
+p&egrave;re, conduisait le grand tra&icirc;neau &agrave; bois sur la neige dure, semait
+et moissonnait sans conseil; de sorte que personne ne lui contestait
+plus le droit d'exprimer librement son avis et de fumer incessamment
+le fort tabac en feuilles. Il avait encore sa figure imberbe
+d'enfant, aux traits ind&eacute;cis, des yeux candides, et un &eacute;tranger se
+f&ucirc;t probablement &eacute;tonn&eacute; de l'entendre parler avec une lenteur mesur&eacute;e
+de vieil homme plein d'exp&eacute;rience et de le voir bourrer &eacute;ternellement
+sa pipe de bois; mais au pays de Qu&eacute;bec les gar&ccedil;ons sont trait&eacute;s en
+hommes d&egrave;s qu'ils prennent part au travail des hommes, et de leur
+usage pr&eacute;coce du tabac, ils peuvent toujours donner comme raison que
+c'est une d&eacute;fense contre les terribles insectes harcelants de l'&eacute;t&eacute;:
+moustiques, maringouins et mouches noires.</p>
+
+<p>&mdash;Que ce doit donc &ecirc;tre plaisant de vivre dans un pays o&ugrave; il n'y a
+presque pas d'hiver, et o&ugrave; la terre nourrit les hommes et les
+animaux. Icitte c'est l'homme qui nourrit les animaux et la terre, &agrave;
+force de travail. Si nous n'avions pas Esdras et Da'B&eacute; dans le bois,
+qui gagnent de bonnes gages, comment ferions-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant la terre est bonne par icitte, fit Eutrope Gagnon.</p>
+
+<p>&mdash;La terre est bonne; mais il faut se battre avec le bois pour
+l'avoir; et pour vivre il faut &eacute;conomiser sur tout et besogner du
+matin au soir, et tout faire soi-m&ecirc;me, parce que les autres maisons
+sont si loin.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Chapdelaine se tut et soupira. Elle pensait toujours avec
+regret aux vieilles paroisses o&ugrave; la terre est d&eacute;frich&eacute;e et cultiv&eacute;e
+depuis longtemps, et o&ugrave; les maisons sont proches les unes des autres,
+comme &agrave; une sorte de paradis perdu.</p>
+
+<p>Son mari serra les poings et hocha la t&ecirc;te d'un air obstin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Attends quelques mois seulement... Quand les gar&ccedil;ons seront revenus
+du bois, nous allons nous mettre au travail, eux deux, Tit'B&eacute; et moi,
+et nous allons faire de la terre. &Agrave; quatre hommes bons sur la hache
+et qui n'ont pas peur de l'ouvrage, &ccedil;a marche vite, m&ecirc;me dans le bois
+dur. Dans deux ans d'ici nous aurons du grain et du pacage, de quoi
+nourrir bien des animaux. Je te dis que nous allons faire de la
+terre...</p>
+
+<p>Faire de la terre! C'est la forte expression du pays, qui exprime
+tout ce qui g&icirc;t de travail terrible entre la pauvret&eacute; du bois sauvage
+et la fertilit&eacute; finale des champs labour&eacute;s et sem&eacute;s. Samuel
+Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'ent&ecirc;tement
+dans les yeux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sa passion &agrave; lui: une passion d'homme fait pour le
+d&eacute;frichement plut&ocirc;t que pour la culture. Cinq fois d&eacute;j&agrave; depuis sa
+jeunesse il avait pris une concession, b&acirc;ti une maison, une &eacute;table et
+une grange, taill&eacute; en plein bois un bien prosp&egrave;re; et cinq fois il
+avait vendu ce bien pour s'en aller recommencer plus loin vers le
+nord, d&eacute;courag&eacute; tout &agrave; coup, perdant tout int&eacute;r&ecirc;t et toute ardeur une
+fois le premier labeur rude fini, d&egrave;s que les voisins arrivaient
+nombreux et que le pays commen&ccedil;ait &agrave; se peupler et &agrave; s'ouvrir.
+Quelques hommes le comprenaient; les autres le trouvaient courageux,
+mais peu sage, et r&eacute;p&eacute;taient que s'il avait su se fixer quelque part,
+lui et les siens seraient maintenant &agrave; leur aise.</p>
+
+<p>&Agrave; leur aise... &Ocirc; Dieu redoutable des &Eacute;critures que tous ceux du pays
+de Qu&eacute;bec adorent sans subtilit&eacute; ni doute, toi qui condamnas tes
+cr&eacute;atures &agrave; gagner leur pain &agrave; la sueur de leur front, laisses-tu
+s'effacer une seconde le pli s&eacute;v&egrave;re de tes sourcils, lorsque tu
+entends dire que quelques-unes de ces cr&eacute;atures sont affranchies, et
+qu'elles sont enfin &agrave; leur aise?</p>
+
+<p>&Agrave; leur aise... Il faut avoir besogn&eacute; durement de l'aube &agrave; la nuit
+avec son dos et ses membres pour comprendre ce que cela veut dire; et
+les gens de la terre sont ceux qui le comprennent le mieux. Cela veut
+dire le fardeau retir&eacute;: le pesant fardeau de travail et de crainte.
+Cela veut dire une permission de repos qui, m&ecirc;me lorsqu'on n'en use
+pas, est comme une gr&acirc;ce de tous les instants. Pour les vieilles gens
+cela veut dire un peu d'orgueil approuv&eacute; de tous, la r&eacute;v&eacute;lation
+tardive de douceurs inconnues, une heure de paresse, une promenade au
+loin, une gourmandise ou un achat sans calcul inquiet, les cent
+complaisances d'une vie facile.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur humain est ainsi fait que la plupart de ceux qui ont pay&eacute; la
+ran&ccedil;on et ainsi la libert&eacute;&mdash;l'aise&mdash;se sont, en la conqu&eacute;rant,
+fa&ccedil;onn&eacute; une nature incapable d'en jouir, et continuent leur dure vie
+jusqu'&agrave; la mort; et c'est &agrave; ces autres, mal dou&eacute;s ou malchanceux qui
+n'ont pu se racheter, eux, et restent esclaves, que l'aise appara&icirc;t
+avec toutes ses gr&acirc;ces d'&eacute;tat, inaccessible.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre les Chapdelaine pensaient-ils &agrave; cela et chacun &agrave; sa
+mani&egrave;re; le p&egrave;re avec l'optimisme invincible d'un homme qui se sait
+fort et se croit sage; la m&egrave;re avec un regret r&eacute;sign&eacute;; et les autres,
+les jeunes, d'une fa&ccedil;on plus vague et sans amertume, &agrave; cause de la
+longue vie assur&eacute;ment heureuse qu'ils voyaient devant eux.</p>
+
+<p>Maria regardait parfois &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e Eutrope Gagnon, et puis
+d&eacute;tournait aussit&ocirc;t les yeux tr&egrave;s vite, parce que chaque fois elle
+surprenait ses yeux &agrave; lui fix&eacute;s sur elle, pleins d'une adoration
+humble. Depuis un an elle s'&eacute;tait habitu&eacute;e sans d&eacute;plaisir &agrave; ses
+fr&eacute;quentes visites et &agrave; recevoir chaque dimanche soir, dans le cercle
+des figures de la famille, sa figure brune qui respirait la bonne
+humeur et la patience; mais cette courte absence d'un mois semblait
+avoir tout chang&eacute;, et en revenant au foyer elle y rapportait une
+impression confuse que commen&ccedil;ait une &eacute;tape de sa vie &agrave; elle o&ugrave; il
+n'aurait point de part.</p>
+
+<p>Quand les sujets ordinaires de conversation furent &eacute;puis&eacute;s, l'on joua
+aux cartes: au &laquo;quatre-sept&raquo; et au &laquo;b&oelig;uf&raquo;; puis Eutrope regarda sa
+grosse montre d'argent et vit qu'il &eacute;tait temps de partir. Le fanal
+allum&eacute;, les adieux faits, il s'arr&ecirc;ta un instant sur le seuil pour
+sonder la nuit du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Il mouille! fit-il.</p>
+
+<p>Ses h&ocirc;tes vinrent jusqu'&agrave; la porte et regard&egrave;rent &agrave; leur tour; la
+pluie commen&ccedil;ait, une pluie de printemps aux larges gouttes pesantes,
+sous laquelle la neige commen&ccedil;ait &agrave; s'ameublir et &agrave; fondre.</p>
+
+<p>&mdash;Le sudet a pris, pronon&ccedil;a le p&egrave;re Chapdelaine. On peut dire que
+l'hiver est quasiment fini.</p>
+
+<p>Chacun exprima &agrave; sa mani&egrave;re son soulagement et son plaisir; mais ce
+fut Maria qui resta le plus longtemps sur le seuil, &eacute;coutant le
+cr&eacute;pitement doux de la pluie, guettant la glissade indistincte du
+ciel sombre au-dessus de la masse plus sombre des bois, aspirant le
+vent ti&egrave;de qui venait du sud.</p>
+
+<p>&mdash;Le printemps n'est pas loin... Le printemps n'est pas loin...</p>
+
+<p>Elle sentait que depuis le commencement du monde il n'y avait jamais
+eu de printemps comme ce printemps-l&agrave;.</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin
+un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, pr&ecirc;tant
+l'oreille. C'&eacute;tait un mugissement lointain et continu, le tonnerre
+des grandes chutes qui &eacute;taient rest&eacute;es glac&eacute;es et muettes tout
+l'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes.</p>
+
+<p>Alors ils se mirent tous &agrave; parler une fois de plus de la saison qui
+s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait
+une alternance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleill&eacute;s qui
+triomphait peu &agrave; peu du gel accumul&eacute; du long hiver. Les souches
+basses et les racines &eacute;mergeaient, bien que l'ombre des sapins et des
+cypr&egrave;s serr&eacute;s prot&eacute;ge&acirc;t la longue agonie des plaques de neige; les
+chemins se transformaient en fondri&egrave;res; l&agrave; o&ugrave; la mousse brune se
+montrait, elle &eacute;tait toute gonfl&eacute;e d'eau et pareille &agrave; une &eacute;ponge. En
+d'autres pays c'&eacute;tait le renouveau, le travail ardent de la s&egrave;ve, la
+pouss&eacute;e des bourgeons et bient&ocirc;t des feuilles, mais le sol canadien,
+si loin vers le nord, ne faisait que se d&eacute;barrasser avec effort de
+son lourd manteau froid avant de songer &agrave; revivre.</p>
+
+<p>Dix fois, au cours de la journ&eacute;e, la m&egrave;re Chapdelaine ou Maria
+ouvrirent la fen&ecirc;tre pour go&ucirc;ter la ti&eacute;deur de l'air, pour &eacute;couter le
+chuchotement de l'eau courante en quoi s'&eacute;vanouissait la derni&egrave;re
+neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annon&ccedil;ait que la
+rivi&egrave;re P&eacute;ribonka s'&eacute;tait lib&eacute;r&eacute;e et charriait joyeusement vers le
+grand lac les bancs de glace venus du nord.</p>
+
+<p>Au soir, le p&egrave;re Chapdelaine s'assit sur le seuil pour fumer et dit
+pensivement:</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ois Paradis va passer bient&ocirc;t. Il a dit qu'il viendrait
+peut-&ecirc;tre nous voir.</p>
+
+<p>Maria r&eacute;pondit: &laquo;Oui&raquo; tr&egrave;s doucement, et b&eacute;nit l'ombre qui cachait
+son visage.</p>
+
+<p>Il vint dix jours plus tard, longtemps apr&egrave;s la nuit tomb&eacute;e. Les
+femmes restaient seules &agrave; la maison avec Tit'B&eacute; et les enfants, le
+p&egrave;re &eacute;tant all&eacute; chercher de la graine de semence &agrave; Honfleur, d'o&ugrave; il
+ne reviendrait que le lendemain. T&eacute;lesphore et Alma-Rose &eacute;taient
+couch&eacute;s, Tit'B&eacute; fumait une derni&egrave;re pipe avant la pri&egrave;re en commun,
+quand Chien jappa plusieurs fois et vint flairer la porte close.
+Presque aussit&ocirc;t deux coups l&eacute;gers retentirent. Le visiteur attendit
+qu'on lui cri&acirc;t d'entrer et parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Il s'excusa de l'heure tardive, mais sans timidit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons camp&eacute; au bout du portage, dit-il, en haut des chutes. Il
+a fallu monter la tente et installer les Belges pour la nuit. Quand
+je suis parti je savais bien que ce n'&eacute;tait quasiment plus l'heure de
+veiller et que les chemins &agrave; travers les bois seraient mauvais pour
+venir. Mais je suis venu pareil, et quand j'ai vu la lumi&egrave;re...</p>
+
+<p>Ses grandes bottes indiennes disparaissaient sous la boue; il
+soufflait un peu entre ses paroles, comme un homme qui a couru; mais
+ses yeux clairs &eacute;taient tranquilles et pleins d'assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que Tit'B&eacute; qui ait chang&eacute;, fit-il encore. Quand vous avez
+quitt&eacute; Mistassini il &eacute;tait haut de m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Son geste indiquait la taille d'un enfant. La m&egrave;re Chapdelaine le
+regardait d'un air plein d'int&eacute;r&ecirc;t, doublement heureuse de recevoir
+une visite et de pouvoir parler du pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Toi non plus tu n'as pas chang&eacute; dans ces sept ans-l&agrave;; pas en tout;
+mais Maria... s&ucirc;rement, tu dois trouver une diff&eacute;rence!</p>
+
+<p>Il contempla Maria avec une sorte d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... le l'avais d&eacute;j&agrave; vue l'autre jour &agrave; P&eacute;ribonka.</p>
+
+<p>Son ton et son air exprimaient que, de l'avoir revue quinze jours
+plus t&ocirc;t, cela avait effac&eacute; tout l'autrefois. Puisque l'on parlait
+d'elle, pourtant, il se prit &agrave; l'examiner de nouveau.</p>
+
+<p>Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de
+paysanne, la simplicit&eacute; honn&ecirc;te de ses yeux et de ses gestes francs,
+sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-l&agrave; se trouvaient d&eacute;j&agrave;
+dans la petite fille qu'elle &eacute;tait sept ans plus t&ocirc;t, et c'est ce qui
+le fit secouer la t&ecirc;te deux ou trois fois comme pour dire qu'elle
+n'&eacute;tait vraiment pas chang&eacute;e. Seulement il se prit &agrave; penser en m&ecirc;me
+temps que c'&eacute;tait lui qui avait d&ucirc; changer, puisque maintenant sa vue
+lui poignait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Maria souriait, un peu g&ecirc;n&eacute;e, et puis apr&egrave;s un temps elle releva
+bravement les yeux et se mit &agrave; le regarder aussi.</p>
+
+<p>Un beau gar&ccedil;on, assur&eacute;ment: beau de corps &agrave; cause de sa force
+visible, et beau de visage &agrave; cause de ses traits nets et de ses yeux
+t&eacute;m&eacute;raires... Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru
+diff&eacute;rent, plus os&eacute;, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu
+qu'il ne parlait gu&egrave;re, &agrave; vrai dire, et montrait en tout une grande
+simplicit&eacute;. C'&eacute;tait l'expression de sa figure qui cr&eacute;ait cette
+impression sans doute, et son air de hardiesse ing&eacute;nue.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Chapdelaine reprit ses questions.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu as vendu la terre quand ton p&egrave;re est mort, Fran&ccedil;ois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais &eacute;t&eacute; bien bon de la terre, vous
+savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu
+d'argent de temps en temps &agrave; servir de guide ou &agrave; commercer avec les
+Sauvages, &ccedil;a, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le m&ecirc;me
+morceau de terre, d'ann&eacute;e en ann&eacute;e, et rester l&agrave;, je n'aurais jamais
+pu faire &ccedil;a tout mon r&egrave;gne, il m'aurait sembl&eacute; &ecirc;tre attach&eacute; comme un
+animal &agrave; un pieu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et
+toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois conna&icirc;t des
+magies pour vous faire venir...</p>
+
+<p>Elle secouait la t&ecirc;te en le regardant avec une curiosit&eacute; &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les
+mouches l'&eacute;t&eacute;, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp
+plein de trous par o&ugrave; le vent passe, vous aimez mieux cela que faire
+tout votre r&egrave;gne tranquillement sur une belle terre, l&agrave; o&ugrave; il y a des
+magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche,
+dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux,
+une bonne maison chaude toute tapiss&eacute;e en dedans, des animaux gras
+dans le clos ou &agrave; l'&eacute;table, pour des gens bien gr&eacute;&eacute;s d'instruments et
+qui ont de la sant&eacute;, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus
+aimable?</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois Paradis regardait le plancher sans r&eacute;pondre, un peu honteux
+peut-&ecirc;tre de ses go&ucirc;ts d&eacute;raisonnables.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une belle vie pour ceux qui aiment la terre, dit-il enfin,
+mais moi je n'aurais pas &eacute;t&eacute; heureux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'&eacute;ternel malentendu des deux races: les pionniers et les
+s&eacute;dentaires, les paysans venus de France qui avaient continu&eacute; sur le
+sol nouveau leur id&eacute;al d'ordre et de paix immobile, et ces autres
+paysans, en qui le vaste pays sauvage avait r&eacute;veill&eacute; un atavisme
+lointain de vagabondage et d'aventure.</p>
+
+<p>D'avoir entendu quinze ans durant sa m&egrave;re vanter le bonheur idyllique
+des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en &eacute;tait venue tout
+naturellement &agrave; s'imaginer qu'elle partageait ses go&ucirc;ts; voici
+qu'elle n'en &eacute;tait plus aussi s&ucirc;re. Mais elle savait en tout cas
+qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le
+dimanche des pelisses de drap fin &agrave; col de fourrure, n'&eacute;tait l'&eacute;gal
+de Fran&ccedil;ois Paradis avec ses bottes carapac&eacute;es de boue et son gilet
+de laine us&eacute;.</p>
+
+<p>En r&eacute;ponse &agrave; d'autres questions, il parla de ses voyages sur la c&ocirc;te
+nord du golfe ou bien dans le haut des rivi&egrave;res; il en parla
+simplement et avec un peu d'h&eacute;sitation, ne sachant trop ce qu'il
+fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait &agrave; des
+gens qui vivaient en des lieux presque pareils &agrave; ceux-l&agrave;, et d'une
+vie presque pareille.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte et plus longs.
+On n'a que des chiens pour atteler aux tra&icirc;neaux, de beaux chiens
+forts, mais malins et souvent rien qu'&agrave; moiti&eacute; dompt&eacute;s, et on les
+soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gel&eacute;...
+Oui, il y a des villages, mais presque pas de cultures; les hommes
+vivent avec la chasse et la p&ecirc;che... Non: je n'ai jamais eu de
+trouble avec les Sauvages; je me suis toujours bien accord&eacute; avec eux.
+Ceux de la Mistassini et de la rivi&egrave;re d'icitte je les connais
+presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de mon
+p&egrave;re. Voyez-vous, il chassait souvent l'hiver, quand il n'&eacute;tait pas
+aux chantiers, et un hiver qu'il &eacute;tait dans le haut de la
+Rivi&egrave;re-aux-Foins, seul, voil&agrave; qu'un arbre qu'il abattait pour faire
+le feu a fauss&eacute; en tombant, et ce sont des Sauvages qui l'ont trouv&eacute;
+le lendemain par aventure, assomm&eacute; et &agrave; demi gel&eacute; d&eacute;j&agrave;, malgr&eacute; que le
+temps &eacute;tait doux. Il &eacute;tait sur leur territoire de chasse et ils
+auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser
+mourir l&agrave;; mais ils l'ont charg&eacute; sur leur tra&icirc;ne et rapport&eacute; &agrave; leur
+tente, et ils l'ont soign&eacute;. Vous avez connu mon p&egrave;re: c'&eacute;tait un
+homme <i>rough</i> et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne
+m&eacute;moire pour les services de m&ecirc;me. Alors quand il a quitt&eacute; ces
+Sauvages-l&agrave;, il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils
+descendraient &agrave; la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: &laquo;Fran&ccedil;ois
+Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas...
+Fran&ccedil;ois Paradis.&raquo; Et quand ils se sont arr&ecirc;t&eacute;s au printemps en
+descendant la rivi&egrave;re, il les a log&eacute;s comme il faut et ils ont
+emport&eacute; chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de
+laine et du tabac pour trois mois. Apr&egrave;s &ccedil;a, ils s'arr&ecirc;taient chez
+nous tous les printemps et mon p&egrave;re avait toujours le choix de leurs
+plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies.
+Quand il est mort, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; tout pareil avec moi, parce que j'&eacute;tais
+son fils et que mon nom &eacute;tait pareil: Fran&ccedil;ois Paradis. Si j'avais eu
+plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux... gros
+d'argent.</p>
+
+<p>Il semblait un peu confus d'avoir tant parl&eacute;, et se leva pour partir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous redescendrons dans quelques semaines, et 'e t&acirc;cherai de
+m'arr&ecirc;ter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir!</p>
+
+<p>Sur le seuil, ses yeux clairs cherch&egrave;rent les yeux de Maria, comme
+s'il voulait emporter un message avec lui dans les &laquo;grands bois
+verts&raquo; o&ugrave; il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa
+simplicit&eacute;, de s'&ecirc;tre montr&eacute;e d&eacute;j&agrave; trop audacieuse, et tint
+obstin&eacute;ment les yeux baiss&eacute;s, tout comme les jeunes filles riches qui
+reviennent avec des mines de puret&eacute; inhumaine des couvents de
+Chicoutimi.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'B&eacute;
+s'agenouill&egrave;rent pour la pri&egrave;re de chaque soir. La m&egrave;re Chapdelaine
+priait &agrave; haute voix, tr&egrave;s vite, et les deux autres voix lui
+r&eacute;pondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq <i>Pater</i>, cinq
+<i>Ave</i>, les Actes, puis les longues litanies pareilles &agrave; une m&eacute;lop&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Sainte Marie, m&egrave;re de Dieu, priez pour nous maintenant et &agrave; l'heure
+de notre mort...</p>
+
+<p>&laquo;C&oelig;ur Immacul&eacute; de J&eacute;sus, ayez piti&eacute; de nous...&raquo;</p>
+
+<p>La fen&ecirc;tre &eacute;tait rest&eacute;e ouverte et laissait entrer le mugissement
+lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attir&eacute;s
+par la lumi&egrave;re, entr&egrave;rent aussi et promen&egrave;rent dans la maison leur
+musique aigu&euml;. Tit'B&eacute;, les voyant, alla fermer la fen&ecirc;tre, puis
+revint s'agenouiller &agrave; c&ocirc;t&eacute; des autres.</p>
+
+<p>&laquo;Grand saint Joseph, priez pour nous...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Saint Isidore, priez pour nous...&raquo;</p>
+
+<p>En se d&eacute;shabillant, la pri&egrave;re finie, la m&egrave;re Chapdelaine soupira d'un
+air de contentement:</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne
+voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'ann&eacute;e &agrave; l'autre. Voil&agrave;
+ce que c'est que de rester si loin dans les bois... Du temps que
+j'&eacute;tais fille, &agrave; Saint-G&eacute;d&eacute;on, la maison &eacute;tait pleine de veineux
+quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Ad&eacute;lard
+Saint-Onge, qui m'a courtis&eacute;e si longtemps; Wilfrid Tremblay, le
+marchand, qui avait une si belle fa&ccedil;on et essayait toujours de parler
+comme les Fran&ccedil;ais; et d'autres... sans compter ton p&egrave;re, qui est
+venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant
+que je me d&eacute;cide...</p>
+
+<p>Trois ans... Maria songea qu'elle n'avait encore vu Fran&ccedil;ois Paradis
+que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait
+honteuse de son &eacute;moi.</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Avec juin le vrai printemps vint brusquement apr&egrave;s quelques jours
+froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les derni&egrave;res
+plaques de neige s'&eacute;vanouirent, m&ecirc;me &agrave; l'ombre des arbres serr&eacute;s; la
+rivi&egrave;re P&eacute;ribonka grimpa peu &agrave; peu le long de se hautes berges
+rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des
+premi&egrave;res &eacute;pinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre
+canadienne se d&eacute;barrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une
+sorte de rudesse h&acirc;tive, comme par crainte de l'autre hiver qui
+venait d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Esdras et Da'B&eacute; Chapdelaine revinrent des chantiers o&ugrave; ils avaient
+travaill&eacute; tout l'hiver. Esdras &eacute;tait l'a&icirc;n&eacute; de tous, un grand gar&ccedil;on
+au corps massif, brun de visage, noir de cheveux, &agrave; qui son front bas
+et son menton renfl&eacute; faisaient un masque n&eacute;ronien, imp&eacute;rieux, un peu
+brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en
+tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assur&eacute;ment que le
+visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur
+raisonnable de sa race fussent entr&eacute;s en lui pour lui faire un c&oelig;ur
+simple, doux, et qui mentait &agrave; son aspect redoutable.</p>
+
+<p>Da'B&eacute; &eacute;tait aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait
+&agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Les &eacute;poux Chapdelaine avaient donn&eacute; aux deux premiers de leurs
+enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais
+apr&egrave;s ceux-l&agrave; ils s'&eacute;taient lass&eacute;s sans doute de tant de solennit&eacute;,
+car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms
+v&eacute;ritables: on les avait toujours appel&eacute;s Da'B&eacute; et Tit'B&eacute;, diminutifs
+enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient &eacute;t&eacute; baptis&eacute;s
+avec un retour de c&eacute;r&eacute;monie: T&eacute;lesphore... Alma-Rose...</p>
+
+<p>&mdash;Quand les gar&ccedil;ons seront revenus nous allons faire de la terre,
+avait dit le p&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige L&eacute;gar&eacute;,
+leur homme engag&eacute;.</p>
+
+<p>Au pays de Qu&eacute;bec l'orthographe des noms et leur application sont
+devenues des choses incertaines. Une population dispers&eacute;e dans un
+vaste pays demi-sauvage, illettr&eacute;e pour la majeure part et n'ayant
+pour conseillers que ses pr&ecirc;tres, s'est accoutum&eacute;e &agrave; ne consid&eacute;rer
+des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut &ecirc;tre leur
+aspect &eacute;crit ou leur genre. Naturellement la prononciation a vari&eacute; de
+bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance
+solennelle force enfin &agrave; avoir recours &agrave; l'&eacute;criture, chacun pr&eacute;tend
+&eacute;peler son nom de bapt&ecirc;me &agrave; sa mani&egrave;re, sans admettre un seul instant
+qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon imp&eacute;rieux. Des
+emprunts faits &agrave; d'autres langues ont encore accentu&eacute; l'incertitude
+en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou
+Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent
+Herm&eacute;n&eacute;gilde, Agla&eacute;, Edwidge...</p>
+
+<p>Edwige L&eacute;gar&eacute; travaillait pour les Chapdelaine tous les &eacute;t&eacute;s, depuis
+onze ans, en qualit&eacute; d'homme engag&eacute;. C'est-&agrave;-dire que pour un salaire
+de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures
+du matin &agrave; neuf heures du soir &agrave; toute besogne &agrave; faire, et y
+apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'&eacute;puisait jamais; car
+c'&eacute;tait un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de
+rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'&eacute;nergie qui
+est en eux, en un spasme rageur toujours renouvel&eacute;. Court, large, il
+avait des yeux d'un bleu &eacute;tonnamment clair&mdash;chose rare au pays de
+Qu&eacute;bec&mdash;&agrave; la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile
+surmont&eacute; de cheveux d'une teinte presque pareille et &eacute;ternellement
+hach&eacute; de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine,
+par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le
+morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe, &agrave; la lueur falote de
+la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des
+grognements d'effort et de peine. V&ecirc;tu d'une chemise et de pantalons
+en &eacute;toffe du pays, d'un brun terreux, chauss&eacute; de grandes bottes
+poussi&eacute;reuses, il &eacute;tait en v&eacute;rit&eacute; tout entier couleur de terre, et
+son visage n'exprimait qu'une rusticit&eacute; terrible.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine, ses trois fils et son homme engag&eacute; commenc&egrave;rent
+donc &agrave; faire de la terre.</p>
+
+<p>Le bois serrait encore de pr&egrave;s les b&acirc;timents qu'ils avaient &eacute;lev&eacute;s
+eux-m&ecirc;mes quelques ann&eacute;es plus t&ocirc;t; la petite maison carr&eacute;e, la
+grange de planches mal jointes, l'&eacute;table de troncs bruts entre
+lesquels on avait forc&eacute; des chiffons et de la terre.</p>
+
+<p>Entre les quelques champs d&eacute;j&agrave; d&eacute;frich&eacute;s, nus et la lisi&egrave;re de grands
+arbres au feuillage sombre s'&eacute;tendait un vaste morceau de terrain que
+la hache n'avait que timidement entam&eacute;. Quelques troncs verts avaient
+&eacute;t&eacute; coup&eacute;s et utilis&eacute;s comme pi&egrave;ces de charpente; de chicots secs,
+sci&eacute;s et fendus, avaient aliment&eacute; tout un hiver le grand po&ecirc;le de
+fonte; mais le sol &eacute;tait encore recouvert d'un chaos de souches, de
+racines entrem&ecirc;l&eacute;es, d'arbres couch&eacute;s &agrave; terre, trop pourris pour
+br&ucirc;ler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un
+taillis d'aunes.</p>
+
+<p>Les cinq hommes s'achemin&egrave;rent un matin vers cette pi&egrave;ce de terre et
+se mirent &agrave; l'ouvrage de suite e sans un mot, car la t&acirc;che de chacun
+avait &eacute;t&eacute; fix&eacute;e d'avance.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine et Da'B&eacute; se post&egrave;rent en face l'un de l'autre de
+chaque c&ocirc;t&eacute; d'un arbre debout et commenc&egrave;rent &agrave; balancer en cadence
+leurs haches &agrave; manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une
+coche profonde dans le bois, frappant patiemment au m&ecirc;me endroit
+pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement,
+attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler &agrave;
+chaque coup un copeau &eacute;pais comme la main et taill&eacute; dans le sens de
+la fibre. Quand leurs deux entailles &eacute;taient pr&egrave;s de se rejoindre,
+l'un d'eux s'arr&ecirc;tait et l'autre frappait plus lentement, laissant
+chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui
+tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle c&eacute;dait enfin,
+le tronc se penchait et les deux b&ucirc;cherons reculaient d'un pas et le
+regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare.</p>
+
+<p>Edwige L&eacute;gar&eacute; et Esdras s'avan&ccedil;aient alors, et lorsque l'arbre
+n'&eacute;tait pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient
+chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du
+tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'&eacute;chine et leurs
+bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un
+des tas proches, &agrave; pas courts et chancelants, enjambant p&eacute;niblement
+les autres arbres encore couch&eacute;s &agrave; terre. Quand ils jugeaient le
+fardeau trop pesant Tit'B&eacute; s'approchait, menant le cheval
+Charles-Eug&egrave;ne qui tra&icirc;nait le bacul auquel &eacute;tait attach&eacute;e une forte
+cha&icirc;ne; la cha&icirc;ne &eacute;tait enroul&eacute;e autour du tronc et assujettie, le
+cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de
+ses hanches, tra&icirc;nait sur la terre le tronc qui fr&ocirc;lait les souches
+et &eacute;crasait les jeunes aunes.</p>
+
+<p>&Agrave; midi Maria sortit sur le seuil et annon&ccedil;a par un long cri que le
+d&icirc;ner &eacute;tait pr&ecirc;t. Les hommes se redress&egrave;rent lentement parmi les
+souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur
+coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison.</p>
+
+<p>La soupe aux pois fumait d&eacute;j&agrave; dans les assiettes. Les cinq hommes
+s'attabl&egrave;rent lentement, comme un peu &eacute;tourdis par le dur travail;
+mais &agrave; mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim
+s'&eacute;veillait et bient&ocirc;t ils commenc&egrave;rent &agrave; manger avec avidit&eacute;. Les
+deux femmes les servaient, remplissaient les assiettes vides,
+apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies,
+versant le th&eacute; chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu,
+les d&icirc;neurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel
+ils tremp&egrave;rent de gros morceaux de pain tendre; puis, bient&ocirc;t
+rassasi&eacute;s parce qu'ils avaient mang&eacute; vite et sans un mot, ils
+repouss&egrave;rent leurs assiettes et se renvers&egrave;rent sur les chaises avec
+des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches
+pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonfl&eacute;es de tabac.</p>
+
+<p>Edwige L&eacute;gar&eacute; alla s'asseoir sur le seuil et r&eacute;p&eacute;ta deux ou trois
+fois: &laquo;j'ai bien mang&eacute;... j'ai bien mang&eacute;...&raquo; de l'air d'un juge qui
+rend un arr&ecirc;t impartial, apr&egrave;s quoi il s'adossa au chambranle et
+laissa la fum&eacute;e de sa pipe et le regard de ses petits yeux p&acirc;les
+suivre dans l'air le m&ecirc;me vagabondage inconscient... Le p&egrave;re
+Chapdelaine s'abandonna peu &agrave; peu sur sa chaise et finit par
+s'assoupir; les autres fum&egrave;rent et devis&egrave;rent de leur ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a quelque chose, dit la m&egrave;re Chapdelaine, qui pourrait me
+consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes
+faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a &eacute;t&eacute;
+plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une
+quinzaine apr&egrave;s, nu comme la main, pr&ecirc;t pour la charrue, je suis s&ucirc;re
+qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable
+que &ccedil;a.</p>
+
+<p>Les autres approuv&egrave;rent de la t&ecirc;te et rest&egrave;rent silencieux quelque
+temps, savourant l'image. Bient&ocirc;t voici que le p&egrave;re Chapdelaine se
+r&eacute;veillait rafra&icirc;chi par son somme et pr&ecirc;t pour la besogne; ils se
+lev&egrave;rent et sortirent de la maison.</p>
+
+<p>L'espace sur lequel ils avaient travaill&eacute; le matin restait encore sem&eacute;
+de souches et embarrass&eacute; de buissons d'aunes. Ils se mirent &agrave; couper
+et &agrave; arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans
+leurs mains et les tranchant &agrave; coups de hache, ou bien creusant le
+sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule
+tir&eacute;e. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.</p>
+
+<p>L&eacute;gar&eacute; et Esdras s'attaqu&egrave;rent aux plus petites sans autre aide que
+leurs haches et de forts leviers de bois. &Agrave; coups de hache, ils
+coupaient les racines qui rampaient &agrave; la surface du sol, puis
+enfon&ccedil;aient un levier &agrave; la base du tronc et pesaient de toute leur
+force, la poitrine appuy&eacute;e sur la barre de bois. Lorsque l'effort
+&eacute;tait insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre
+&agrave; la terre, L&eacute;gar&eacute; continuait &agrave; peser de tout son poids pour le
+soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait
+sa hache et frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une
+apr&egrave;s l'autre les derni&egrave;res racines.</p>
+
+<p>Plus loin les trois autres hommes man&oelig;uvraient l'arrache-souches
+auquel &eacute;tait attel&eacute; le cheval Charles-Eug&egrave;ne. La charpente en forme
+de pyramide tronqu&eacute;e &eacute;tait amen&eacute;e au-dessus d'une grosse souche et
+abaiss&eacute;e, la souche attach&eacute;e avec des cha&icirc;nes passant sur une poulie,
+et &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la cha&icirc;ne le cheval tirait brusquement,
+jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre
+sous les crampons de ses sabots. C'&eacute;tait une courte charge
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, un &eacute;lan de temp&ecirc;te que la r&eacute;sistance arr&ecirc;tait souvent au
+bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale;
+alors les &eacute;paisses lames d'acier des haches montaient de nouveau,
+jetaient un &eacute;clair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les
+grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants,
+les yeux fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de
+nouveau. Et apr&egrave;s cela, il restait encore &agrave; tra&icirc;ner et rouler sur le
+sol vers les tas les grosses souches arrach&eacute;es, &agrave; grand renfort de
+reins et de bras raidis et de mains souill&eacute;es de terre, aux veines
+gonfl&eacute;es, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et
+les grosses racines torves.</p>
+
+<p>Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de d&eacute;licates
+teintes p&acirc;les au-dessus de la lisi&egrave;re sombre du bois, et l'heure du
+souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre.</p>
+
+<p>En les servant la m&egrave;re Chapdelaine demanda cent d&eacute;tails sur le
+travail de la journ&eacute;e, et quand l'id&eacute;e du coin de terre d&eacute;blay&eacute;,
+magnifiquement nu, enfin pr&ecirc;t pour la culture, eut p&eacute;n&eacute;tr&eacute; son
+esprit, elle montra une sorte d'extase.</p>
+
+<p>Les poings sur les hanches, d&eacute;daignant de s'attabler &agrave; son tour, elle
+c&eacute;l&eacute;bra la beaut&eacute; du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la
+beaut&eacute; inhumaine, artificiellement &eacute;chafaud&eacute;e par les &eacute;tonnements des
+citadins, des hautes montagnes st&eacute;riles et des mers p&eacute;rilleuses, mais
+la beaut&eacute; placide et vraie de la campagne au sol riche, de la
+campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons
+parall&egrave;les et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui
+s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'&eacute;pouse.</p>
+
+<p>Elle se fit le chantre des gestes h&eacute;ro&iuml;ques des quatre Chapdelaine et
+d'Edwige L&eacute;gar&eacute;, de leur bataille contre la nature barbare et de leur
+victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son
+l&eacute;gitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient
+silencieusement leur pipe de bois ou de pl&acirc;tre, immobiles comme des
+effigies apr&egrave;s leur longue besogne: des effigies couleur d'argile,
+aux yeux creux de fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Les souches sont dures, pronon&ccedil;a enfin le p&egrave;re Chapdelaine, les
+racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je
+calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines.</p>
+
+<p>Il questionnait L&eacute;gar&eacute; du regard; celui-ci approuva, grave.</p>
+
+<p>&mdash;Trois semaines... Ouais, blasph&egrave;me! C'est &ccedil;a que je calcule aussi.</p>
+
+<p>Ils se turent de nouveau, patients et r&eacute;solus comme des gens qui
+commencent une longue guerre.</p>
+
+<p>Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de
+vie que l'&eacute;t&eacute; du calendrier venait d&eacute;j&agrave; et il sembla que la divinit&eacute;
+qui r&eacute;glementait le climat du lieu donn&acirc;t soudain &agrave; la marche
+naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une
+fois de plus dans leur cycle les contr&eacute;es heureuses du sud. Car la
+chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi d&eacute;mesur&eacute;e
+que l'avait &eacute;t&eacute; le froid de l'hiver. Les cimes des &eacute;pinettes et des
+cypr&egrave;s, oubli&eacute;es par le vent, se fig&egrave;rent dans une immobilit&eacute;
+perp&eacute;tuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'&eacute;tendit un ciel auquel
+l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de
+l'aube &agrave; la nuit le soleil brutal r&ocirc;tit la terre.</p>
+
+<p>Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la
+clairi&egrave;re qu'ils avaient faite s'&eacute;tendait un peu plus grande derri&egrave;re
+eux, nue, sem&eacute;e de d&eacute;chirures profondes qui montraient la bonne
+terre.</p>
+
+<p>Maria alla leur porter de l'eau un matin.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine et Tit'B&eacute; coupaient des aunes; Da'B&eacute; et Esdras
+mettaient en tas les arbres coup&eacute;s. Edwige L&eacute;gar&eacute; s'&eacute;tait attaqu&eacute;
+seul &agrave; une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait
+saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un
+adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alli&eacute;e du bois
+et de la terre en ennemi plein de haine que la r&eacute;sistance enrage. La
+souche c&eacute;da tout &agrave; coup, se coucha sur le sol; il se passa la main
+sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, h&eacute;b&eacute;t&eacute; par
+l'effort. Quand Maria arriva pr&egrave;s de lui avec le seau &agrave; demi plein
+d'eau, les autres ayant bu, il &eacute;tait encore immobile, haletant, et
+r&eacute;p&eacute;tait d'un air &eacute;gar&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance.</p>
+
+<p>Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement:</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau frette! Blasph&egrave;me! Donnez-moi de l'eau frette!</p>
+
+<p>Il saisit le seau, en vida la moiti&eacute;, se versa le reste sur la t&ecirc;te
+et dans le cou et aussit&ocirc;t, ruisselant, se jeta de nouveau sur la
+souche vaincue et commen&ccedil;a &agrave; la rouler vers un des tas comme on
+emporte une prise.</p>
+
+<p>Maria resta l&agrave; quelques instants, regardant le labeur des hommes et
+le r&eacute;sultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle
+reprit le chemin de la maison, balan&ccedil;ant le seau vide, heureuse de se
+sentir vivante et forte sous le soleil &eacute;clatant, songeant confus&eacute;ment
+aux choses heureuses qui &eacute;taient en route et ne pouvaient manquer de
+venir bient&ocirc;t, si elle priait avec assez de ferveur et de patience.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la
+suivaient, se r&eacute;percutant au-dessus de la terre durcie par la
+chaleur. Esdras, les mains d&eacute;j&agrave; jointes sous un jeune cypr&egrave;s tomb&eacute;,
+disait d'un ton placide:</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillement... ensemble!</p>
+
+<p>L&eacute;gar&eacute; se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait
+d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Blasph&egrave;me! je te ferai bien grouiller, mou&eacute;...</p>
+
+<p>Son hal&egrave;tement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles.
+Il soufflait une seconde, puis se ruait de nouveau &agrave; la bataille,
+raidissant les bras, tordant ses larges reins.</p>
+
+<p>Et une fois de plus sa voix s'&eacute;levait en jurons et en plaintes.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud...
+On va mourir...</p>
+
+<p>Sa plainte devenait un grand cri.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Boss!</i> On va mourir &agrave; faire de la terre!</p>
+
+<p>La voix du p&egrave;re Chapdelaine lui r&eacute;pondait un peu &eacute;trangl&eacute;e, mais
+joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bient&ocirc;t pr&ecirc;te.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains
+ouvertes de chaque c&ocirc;t&eacute; de la bouche pour envoyer plus loin le son,
+elle annon&ccedil;ait le d&icirc;ner par un grand cri chantant.</p>
+
+<p>Vers le soir, le vent se r&eacute;veilla et une fra&icirc;cheur d&eacute;licieuse
+descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel p&acirc;le restait
+vide de nuages.</p>
+
+<p>&mdash;Si le beau temps continue, dit la m&egrave;re Chapdelaine, les bleuets
+seront m&ucirc;rs pour la f&ecirc;te de sainte Anne.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le beau temps continua et d&egrave;s les premiers jours de juillet les
+bleuets m&ucirc;rirent.</p>
+
+<p>Dans les br&ucirc;l&eacute;s, au flanc des coteaux pierreux, partout o&ugrave; les arbres
+plus rares laissaient passer le soleil, le Sol avait &eacute;t&eacute; jusque-l&agrave;
+presque uniform&eacute;ment rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les
+touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi,
+s'&eacute;taient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante
+ils prirent lentement une teinte bleu p&acirc;le, puis bleu de roi, enfin
+bleu violet, et quand juillet ramena la f&ecirc;te de sainte Anne, leurs
+plants charg&eacute;s de grappes formaient de larges taches bleues au milieu
+du rose des fleurs de bois de charme qui commen&ccedil;aient &agrave; mourir.</p>
+
+<p>Les for&ecirc;ts du pays de Qu&eacute;bec sont riches en baies sauvages; les
+atocas, les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont
+pouss&eacute; librement dans le sillage des grands incendies; mais le
+bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante
+de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de
+juillet &agrave; septembre une v&eacute;ritable industrie pour les familles
+nombreuses qui vont passer toute la journ&eacute;e dans le bois, th&eacute;ories
+d'enfants de toutes tailles balan&ccedil;ant des seaux d'&eacute;tain, vides le
+matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets
+que pour eux-m&ecirc;mes, afin d'en faire des confitures ou les tartes
+fameuses qui sont le dessert national du Canada fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois au d&eacute;but de juillet Maria alla cueillir des
+bleuets avec T&eacute;lesphore et Alma-Rose; mais l'heure de la maturit&eacute;
+parfaite n'&eacute;tait pas encore venue, et le butin qu'ils rapport&egrave;rent
+suffit &agrave; peine &agrave; la confection de quelques tartes de proportions
+d&eacute;risoires.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour de la f&ecirc;te de sainte Anne, dit la m&egrave;re Chapdelaine en guise
+de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et
+ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudi&egrave;re n'en mangeront
+pas.</p>
+
+<p>Mais le samedi soir, qui &eacute;tait la veille de la f&ecirc;te de sainte Anne,
+fut pour les Chapdelaine une veill&eacute;e m&eacute;morable et telle que leur
+maison dans les bois n'en avait pas encore connue.</p>
+
+<p>Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+l&agrave;. Il avait soup&eacute;, disait-il, et pendant que les autres prenaient
+leur repas, il resta assis pr&egrave;s de la porte, se balan&ccedil;ant sur deux
+pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allum&eacute;es,
+la conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le
+soin du b&eacute;tail.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros d terre en peu de temps.
+Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour tra&icirc;ner les
+grosses pi&egrave;ces, &ccedil;a n'est gu&egrave;re d'avant et on a de la mis&egrave;re. Mai &ccedil;a
+avance pareil, &ccedil;a avance.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Chapdelaine, qui l'aimait et que l'id&eacute;e de son labeur
+solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie,
+pronon&ccedil;a des paroles d'encouragement.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se
+nourrit sans grande d&eacute;pense, et puis votre fr&egrave;re &Eacute;gide va revenir de
+la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour
+les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte
+l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre.</p>
+
+<p>Il approuva de la t&ecirc;te et involontairement son regard se leva sur
+Maria, impliquant que d'ici &agrave; deux ans, si tout allait bien, il
+pourrait songer peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de
+l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des gar&ccedil;ons de
+Thad&eacute;e Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois
+dernier. Il a dit que &ccedil;a allait bien; les hommes n'avaient pas trop
+de mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la
+grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de
+Qu&eacute;bec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre &agrave;
+avril les haches travaillent sans r&eacute;pit et les forts chevaux tra&icirc;nent
+les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivi&egrave;res glac&eacute;es; puis,
+le printemps venu, les piles de bois s'&eacute;croulent l'une apr&egrave;s l'autre
+dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse &agrave;
+travers les rapides. Et &agrave; tous les coudes des rivi&egrave;res, &agrave; toutes les
+chutes, partout o&ugrave; les innombrables billots bloquent et
+s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et
+adroits, habitu&eacute;s &agrave; la besogne p&eacute;rilleuse, pour courir sur les troncs
+demi-submerg&eacute;s, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache
+et la gaffe &agrave; la marche heureuse des pans de for&ecirc;t qui descendent.</p>
+
+<p>&mdash;De la mis&egrave;re, s'exclama L&eacute;gar&eacute; avec m&eacute;pris. Les jeunesses d'&agrave;
+pr&eacute;sent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la mis&egrave;re. Quand
+elles ont pass&eacute; trois mois dans les bois elles se d&eacute;p&ecirc;chent de
+redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et
+des cigarettes pour aller voir les filles. Et m&ecirc;me dans les
+chantiers, &agrave; cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les
+h&ocirc;tels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente
+ans...</p>
+
+<p>Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de t&ecirc;te
+les changements prodigieux qu'avaient amen&eacute;s les ann&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars
+de Qu&eacute;bec, j'&eacute;tais l&agrave;, mou&eacute;, et je vous dis que &ccedil;a c'&eacute;tait de la
+mis&egrave;re. Je n'avais que seize ans, mais je b&ucirc;chais avec les autres
+pour clairer la ligne, toujours &agrave; vingt-cinq milles en avant du fer,
+et je suis rest&eacute; quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas
+de tentes non plus pendant l'&eacute;t&eacute;: rien que des abris en branches de
+sapin qu'on se faisait soi-m&ecirc;me, et du matin &agrave; la nuit c'&eacute;tait b&ucirc;che,
+b&ucirc;che, b&ucirc;che, mang&eacute; par les mouches et dans la m&ecirc;me journ&eacute;e tremp&eacute; de
+pluie et r&ocirc;ti de soleil.</p>
+
+<p>&laquo;Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des
+cr&ecirc;pes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par
+jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'&eacute;tait
+pas arriv&eacute; qu'il n'y avait d&eacute;j&agrave; plus de cr&ecirc;pes, parce qu'elles se
+collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de p&acirc;te.
+On se coupait un gros morceau de p&acirc;te avec son couteau, on se mettait
+&ccedil;a dans le ventre et puis b&ucirc;che et b&ucirc;che encore!...</p>
+
+<p>&laquo;Quand on est arriv&eacute; &agrave; Chicoutimi, o&ugrave; les provisions venaient par
+eau, on &eacute;tait pire que les Sauvages, quasiment tout nus, la peau
+toute d&eacute;chir&eacute;e par les branches, et j'en connais qui se sont mis &agrave;
+pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux,
+parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout le monde mort,
+tant &ccedil;a leur avait paru long. &Ccedil;a, c'&eacute;tait de la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le p&egrave;re Chapdelaine, je me rappelle ce temps-l&agrave;. Il
+n'y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des Sauvages
+et quelques chasseurs qui montaient par l&agrave; l'&eacute;t&eacute; en canot et l'hiver
+dans des tra&icirc;neaux &agrave; chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador.</p>
+
+<p>Les jeunes gens &eacute;coutaient avec curiosit&eacute; ces r&eacute;cits d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; cette heure, fit Esdras, nous voil&agrave; icitte &agrave; quinze milles en
+haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre
+aux chars en douze heures de temps.</p>
+
+<p>Ils song&egrave;rent &agrave; cela pendant quelque temps sans parler: &agrave; la vie
+implacable d'autrefois, &agrave; la courte journ&eacute;e de voyage qui maintenant
+les s&eacute;parait seulement des prodiges de la voie ferr&eacute;e, et ils
+s'&eacute;merveill&egrave;rent avec sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre
+au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Encore de la visite! s'&eacute;cria la m&egrave;re Chapdelaine d'un ton
+d'&eacute;tonnement joyeux.</p>
+
+<p>Maria se leva aussi, &eacute;mue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce
+fut &Eacute;phrem Surprenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&mdash;On vient veiller! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui
+annonce une grande nouvelle.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon neveu Lorenzo, annon&ccedil;a de suite &Eacute;phrem Surprenant, un
+gar&ccedil;on de mon fr&egrave;re Elz&eacute;ar, qui est mort l'automne pass&eacute;. Vous ne le
+connaissez pas; voil&agrave; longtemps qu'il a quitt&eacute; le pays pour vivre aux
+&Eacute;tats.</p>
+
+<p>Lon se h&acirc;ta d'offrir une chaise au jeune homme qui venait des &Eacute;tats
+et son oncle se mit en devoir d'&eacute;tablir avec certitude sa g&eacute;n&eacute;alogie
+des deux c&ocirc;t&eacute;s et de donner tous les d&eacute;tails n&eacute;cessaires sur son &acirc;ge,
+son m&eacute;tier et sa vie, selon la coutume canadienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais, un gar&ccedil;on de mon fr&egrave;re Elz&eacute;ar, qui avait mari&eacute; une petite
+Bourglouis, de Kiskising. Vous avez d&ucirc; conna&icirc;tre &ccedil;a, vous, madame
+Chapdelaine?</p>
+
+<p>Du fond de sa m&eacute;moire la m&egrave;re Chapdelaine exhuma aussit&ocirc;t le souvenir
+de plusieurs Surprenant et d'autant de Bourglouis, et elle en r&eacute;cita
+la liste avec leurs pr&eacute;noms, leurs r&eacute;sidences successives et la
+nomenclature compl&egrave;te de leurs alliances.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a... Cest bien &ccedil;a. Eh bien, celui-ci, c'est Lorenzo. Il
+travaille aux &Eacute;tats depuis plusieurs ann&eacute;es dans les manufactures.</p>
+
+<p>Chacun examina de nouveau avec une curiosit&eacute; simple Lorenzo
+Surprenant. Il avait une figure grasse aux traits fins, des yeux
+tranquilles et doux, des mains blanches; la t&ecirc;te un peu de c&ocirc;t&eacute;, il
+souriait poliment, sans ironie ni g&ecirc;ne, sous les regards braqu&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu, continuait son oncle, pour r&eacute;gler les affaires qui
+restaient apr&egrave;s la mort d'Elz&eacute;ar et pour essayer de vendre la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas envie de garder la terre et de se mettre habitant?
+interrogea le p&egrave;re Chapdelaine.</p>
+
+<p>Lorenzo Surprenant accentua son sourire et secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Non. &Ccedil;a ne me tente pas de devenir habitant; pas en tout. Je gagne
+de bonnes gages l&agrave; o&ugrave; le suis; je me plais bien; je suis accoutum&eacute; &agrave;
+l'ouvrage...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta l&agrave;, mais laissa para&icirc;tre qu'apr&egrave;s la vie qu'il avait
+v&eacute;cue, et ses voyages, l'existence lui serait intol&eacute;rable sur une
+terre entre un village pauvre et les bois.</p>
+
+<p>&mdash;Du temps que j'&eacute;tais fille, dit la m&egrave;re Chapdelaine, c'&eacute;tait
+quasiment tout un chacun qui partait pour les &Eacute;tats. La culture ne
+payait pas comme &agrave; cette heure, les prix &eacute;taient bas, on entendait
+parler des grosses gages qui se gagnaient l&agrave;-bas dans les
+manufactures, et tous les ans c'&eacute;taient des familles et des familles
+qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du
+Canada. Il y en a qui ont gagn&eacute; gros d'argent, c'est certain, surtout
+les familles o&ugrave; il y avait beaucoup de filles; mais &agrave; cette heure les
+choses ont chang&eacute; et on n'en voit plus tant qui s'en vont.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous allez vendre la terre?</p>
+
+<p>&mdash;Ouais. On en a parl&eacute; avec trois Fran&ccedil;ais qui sont arriv&eacute;s &agrave; Mistook
+le mois dernier; je pense que &ccedil;a va se faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et y a-t-il bien des Canadiens l&agrave; o&ugrave; vous &ecirc;tes? Parle-t-on
+fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave; o&ugrave; j'&eacute;tais en premier, dans l'&Eacute;tat du Maine, il y avait plus de
+Canadiens que d'Am&eacute;ricains ou d'Irlandais; tout le monde parlait
+fran&ccedil;ais; mais &agrave; la place o&ugrave; je reste maintenant, qui est dans l'&Eacute;tat
+de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de m&ecirc;me; on
+va veiller le soir...</p>
+
+<p>&mdash;Samuel a pens&eacute; &agrave; aller dans l'Ouest, un temps, dit la m&egrave;re
+Chapdelaine, mais je n'aurai jamais voulu. Au milieu de monde qui ne
+parle que l'anglais, j'aurais &eacute;t&eacute; malheureuse tout mon r&egrave;gne. Je lui
+ai toujours dit: &laquo;Samuel, c'est encore parmi le Canadiens que les
+Canadiens sont le mieux.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque les Canadiens fran&ccedil;ais parlent d'eux m&ecirc;mes, ils disent
+toujours Canadiens, sans plus; et toutes les autres races qui ont
+derri&egrave;re eux peupl&eacute; le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gard&eacute; pour
+parler d'elles leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais,
+Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils,
+m&ecirc;me n&eacute;s dans le pays, puissent pr&eacute;tendre aussi au nom de Canadiens.
+C'est l&agrave; un titre qu'ils se r&eacute;servent tout naturellement et sans
+intention d'offense, de par leur h&eacute;ro&iuml;que ant&eacute;riorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est-y une grosse place l&agrave; o&ugrave; vous &ecirc;tes?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Qu&eacute;bec!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et par les chars on n'est qu'&agrave; une heure de Boston. &Ccedil;a c'est
+une vraie grosse place.</p>
+
+<p>Alors il se mit &agrave; leur parler des grandes villes am&eacute;ricaines et de
+leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, p&eacute;trie de
+raffinements inou&iuml;s, qu'y m&egrave;nent les artisans &agrave; gros salaires.</p>
+
+<p>On l'&eacute;couta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les
+derni&egrave;res teintes cramoisies du ciel se fondaient en nuances plus
+p&acirc;les, auxquelles la masse indistincte de la for&ecirc;t faisait un immense
+socle noir. Les maringouins arrivaient en l&eacute;gions si nombreuses que
+leur bourdonnement formait une clameur, une vaste note basse qui
+emplissait la clairi&egrave;re comme un mugissement.</p>
+
+<p>&mdash;T&eacute;lesphore, commanda le p&egrave;re Chapdelaine, fais-nous de la
+boucane... Prends la vieille chaudi&egrave;re.</p>
+
+<p>T&eacute;lesphore prit le seau dont le fond commen&ccedil;ait &agrave; se d&eacute;coller, y
+tassa de la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles
+qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec
+une brass&eacute;e d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une
+colonne de fum&eacute;e &acirc;cre s'&eacute;leva, que le vent poussa dans la maison,
+chassant les innombrables moustiques affol&eacute;s. Avec des soupirs de
+soulagement l'on put enfin go&ucirc;ter un peu de repos, interrompre la
+gu&eacute;rilla.</p>
+
+<p>Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite
+Alma-Rose. Gravement elle r&eacute;cita les paroles sacramentelles:</p>
+
+<p>&mdash;Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique!</p>
+
+<p>Puis elle &eacute;crasa prestement la bestiole d'une tape.</p>
+
+<p>La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans
+la maison, soustraite &agrave; la pouss&eacute;e du vent, elle enflait et se
+r&eacute;pandait en nu&eacute;es t&eacute;nues; les murs devinrent vagues et lointains; le
+groupe assis entre la porte et le po&ecirc;le se r&eacute;duisit &agrave; un cercle de
+figures brunes suspendues dans la fum&eacute;e blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Salut un chacun! fit une voix claire.</p>
+
+<p>Et Fran&ccedil;ois Paradis &eacute;mergea du nuage et parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines d&eacute;j&agrave;. Une
+demi-heure plus t&ocirc;t le bruit de pas au dehors lui avait fait monter
+le sang aux tempes, et voici pourtant que la pr&eacute;sence de celui
+qu'elle attendait la frappait comme une surprise &eacute;mouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Donne donc ta chaise, Da'B&eacute;! s'exclama la m&egrave;re Chapdelaine.</p>
+
+<p>Quatre visiteurs venus de trois points diff&eacute;rents r&eacute;unis chez elle,
+il n'en fallait pas plus pour la remplir d'une agitation joyeuse. En
+v&eacute;rit&eacute; ce serait une veill&eacute;e m&eacute;morable.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que
+nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte: onze grandes
+personnes.</p>
+
+<p>Toutes les chaises de la maison &eacute;taient occup&eacute;es; Esdras, Tit'B&eacute; et
+Eutrope Gagnon occupaient le banc; le p&egrave;re Chapdelaine &eacute;tait assis
+sur une chaise renvers&eacute;e; T&eacute;lesphore et Alma-Rose, du perron,
+surveillaient la boucane qui montait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, s'&eacute;cria &Eacute;phrem Surprenant, &ccedil;a fait bien des gar&ccedil;ons et
+rien qu'une fille!</p>
+
+<p>Lon compta les gar&ccedil;ons: les trois fils Chapdelaine, Eutrope Gagnon,
+Lorenzo Surprenant et Fran&ccedil;ois Paradis. Quant &agrave; la fille... Tous les
+regards converg&egrave;rent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les
+yeux, g&ecirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu fait un bon voyage, Fran&ccedil;ois? Il a remont&eacute; la rivi&egrave;re avec
+des &eacute;trangers qui allaient acheter des pelleteries aux Sauvages,
+expliqua le p&egrave;re Chapdelaine.</p>
+
+<p>Et il pr&eacute;senta formellement aux autres visiteurs Fran&ccedil;ois Paradis,
+fils de Fran&ccedil;ois Paradis de Saint-Michel-de-Mistassini.</p>
+
+<p>Eutrope Gagnon le connaissait de nom; &Eacute;phrem Surprenant avait connu
+son p&egrave;re: un grand homme, encore plus grand que lui, et d'une force
+d&eacute;pareill&eacute;e.</p>
+
+<p>Il ne restait plus &agrave; expliquer que la pr&eacute;sence de Lorenzo Surprenant,
+qui venait des &Eacute;tats, et tout fut en ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon voyage? r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois. Non, pas trop bon. Il y a un des
+Belges qui a pris les fi&egrave;vres et qui a manqu&eacute; de mourir. Apr&egrave;s &ccedil;a on
+se trouvait tard dans la saison; plusieurs familles de Sauvages
+&eacute;taient d&eacute;j&agrave; descendues &agrave; Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n'a pas pu
+les voir; et pour finir, ils ont chavir&eacute; un des canots &agrave; la descente
+en sautant un rapide et nous avons eu de la mis&egrave;re &agrave; rep&ecirc;cher les
+pelleteries, sans compter qu'un des <i>boss</i> a manqu&eacute; de se noyer,
+celui qui avait eu les fi&egrave;vres. Non, on a &eacute;t&eacute; malchanceux tout le
+long. Mais nous voil&agrave; revenus pareil, et &ccedil;a fait toujours une job de
+faite.</p>
+
+<p>Il exprima par un geste qu'il avait fait son ouvrage, re&ccedil;u son
+salaire, et que les b&eacute;n&eacute;fices ou pertes &eacute;ventuels lui importaient
+peu.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait toujours une <i>job</i> de faite, r&eacute;p&eacute;ta-t-il lentement. Les
+Belges se d&eacute;p&ecirc;chaient pour &ecirc;tre de retour &agrave; P&eacute;ribonka demain
+dimanche; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je
+les ai laiss&eacute;s finir la descente seuls pour venir veiller avec vous.
+C'est plaisant de revoir les maisons!</p>
+
+<p>Son regard erra avec satisfaction sur l'int&eacute;rieur pauvre empli de
+fum&eacute;e et sur les gens qui l'entouraient. Parmi toutes ces figures
+brunes, h&acirc;l&eacute;es par le grand air et le soleil, sa figure &eacute;tait la plus
+brune et la plus h&acirc;l&eacute;e; ses v&ecirc;tements montraient de nombreuses
+cicatrices; un pan de son gilet de laine d&eacute;chir&eacute; lui retombait sur
+l'&eacute;paule; des mocassins avaient remplac&eacute; ses bottes de printemps. Il
+semblait avoir Rapport&eacute; avec lui quelque chose de la nature sauvage
+&laquo;en haut des rivi&egrave;res&raquo; o&ugrave; les Indiens et les grands animaux se sont
+enfonc&eacute;s comme dans une retraite s&ucirc;re. Et Maria, que sa vie rendait
+incapable de comprendre la beaut&eacute; de cette nature-l&agrave;, parce qu'elle
+&eacute;tait si pr&egrave;s d'elle, sentait pourtant qu'une magie s'&eacute;tait mise &agrave;
+l'&oelig;uvre et lui envoyait la griserie de ses philtres dans les
+narines.</p>
+
+<p>Esdras avait &eacute;t&eacute; chercher le jeu de cartes, des car tes au dos rouge
+p&acirc;le, us&eacute;es aux coins, parmi lesquelles la dame de c&oelig;ur, perdue,
+avait &eacute;t&eacute; remplac&eacute;e par un rectangle de carton rouge vif qui portait
+l'inscription bien claire: &laquo;Dame de c&oelig;ur.&raquo;</p>
+
+<p>Lon joua au quatre-sept. Les deux Surprenant l'oncle et le neveu,
+avaient respectivement la m&egrave;re Chapdelaine et Maria comme
+partenaires; apr&egrave;s chaque partie celui des couples qui avait &eacute;t&eacute;
+battu quittait la table et faisait place &agrave; deux autres joueurs. La
+nuit &eacute;tait tout &agrave; fait tomb&eacute;e; par la fen&ecirc;tre ouverte quelques
+mouches p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent et promen&egrave;rent dans la maison leur musique
+harcelante et leurs piq&ucirc;res.</p>
+
+<p>&mdash;T&eacute;lesphore! cria Esdras, guette la boucane; voil&agrave; les mouches qui
+rentrent.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, la fum&eacute;e emplissait de nouveau la maison,
+opaque, presque &eacute;touffante, mais accueillie avec joie. La veill&eacute;e
+poursuivit son cours placide. Une heure de jeu, quelques propos
+&eacute;chang&eacute;s avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste
+monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Qu&eacute;bec.</p>
+
+<p>Entre les parties, Lorenzo Surprenant entretenait Maria de sa vie et
+de ses voyages; ou bien il l'interrogeait sur sa vie &agrave; elle. Il ne
+songeait pas &agrave; assumer d'airs pr&eacute;tentieux ni sup&eacute;rieurs et pourtant
+elle se sentait g&ecirc;n&eacute;e de trouver si peu de chose &agrave; dire et ne
+r&eacute;pondait qu'avec une sorte de honte.</p>
+
+<p>Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La m&egrave;re
+Chapdelaine r&eacute;p&eacute;tait les veill&eacute;es innombrables qu'elle avait connues
+&agrave; Saint-G&eacute;d&eacute;on, du temps qu'elle &eacute;tait fille, et elle regardait l'un
+apr&egrave;s l'autre avec un plaisir &eacute;vident les trois jeunes hommes
+&eacute;trangers r&eacute;unis sous son toit. Mais Maria s'asseyait &agrave; la table,
+maniait les cartes, puis retournait &agrave; quelque si&egrave;ge vide, pr&egrave;s de la
+porte ouverte sans presque jamais regarder autour d'elle. Lorenzo
+Surprenant &eacute;tait constamment &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle et lui parlait; elle
+sentait aussi les regards d'Eutrope Gagnon passer souvent sur elle
+avec leur expression coutumi&egrave;re de guet patient; et de l'autre c&ocirc;t&eacute;
+de la porte elle savait que Fran&ccedil;ois Paradis se tenait pench&eacute; en
+avant, les coudes sur ses genoux, muet avec son beau visage rougi par
+le soleil et ses yeux intr&eacute;pides.</p>
+
+<p>&mdash;Maria n'a pas une bien belle fa&ccedil;on &agrave; soir, dit la m&egrave;re Chapdelaine
+comme pour l'excuser. Elle n'est gu&egrave;re accoutum&eacute;e aux veineux,
+voyez-vous...</p>
+
+<p>Si elle avait su!</p>
+
+<p>&Agrave; quatre cents milles de l&agrave;, en haut des rivi&egrave;res, ceux des Sauvages
+qui avaient fui les missionnaires et les marchands &eacute;taient accroupis
+autour d'un feu de cypr&egrave;s sec, devant leurs tentes, et promenaient
+leurs regards sur un monde encore rempli pour eux, comme aux premiers
+jours, de puissances occultes, myst&eacute;rieuses: le Wendigo g&eacute;ant qui
+d&eacute;fend qu'on chasse sur son territoire; les philtres malfaisants ou
+gu&eacute;risseurs que savent pr&eacute;parer avec des feuilles et des racines les
+vieux hommes pleins d'exp&eacute;rience; toute la gamme des charmes et des
+magies. Et voici que sur la lisi&egrave;re du monde blanc, &agrave; une journ&eacute;e des
+chars, dans la maison de bois emplie de boucane &acirc;cre, un sortil&egrave;ge
+imp&eacute;rieux flottait aussi avec la fum&eacute;e et parait de gr&acirc;ces
+inconcevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille
+simple qui regardait &agrave; terre.</p>
+
+<p>La nuit avan&ccedil;ait; les visiteurs s'en all&egrave;rent: les deux Surprenant
+d'abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que Fran&ccedil;ois
+Paradis, debout, qui Semblait h&eacute;siter.</p>
+
+<p>&mdash;Tu couches icitte &agrave; soir, Fran&ccedil;ois? demanda le p&egrave;re Chapdelaine.</p>
+
+<p>Sa femme n'attendit pas une r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Comme de raison! fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des
+bleuets. C'est la f&ecirc;te de sainte Anne.</p>
+
+<p>Lorsque, quelques instants plus tard, Fran&ccedil;ois monta l'&eacute;chelle avec
+les gar&ccedil;ons, Maria en ressentit un plaisir &eacute;mu. Il lui paraissait
+venir ainsi un peu plus pr&egrave;s d'elle, et entrer dans le cercle des
+affections l&eacute;gitimes.</p>
+
+<p>Le lendemain fut une journ&eacute;e bleue, une de ces journ&eacute;es o&ugrave; le ciel
+&eacute;clatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune
+foin, le bl&eacute; en herbe &eacute;taient d'un vert infiniment tendre, &eacute;mouvant,
+et m&ecirc;me le bois sombre semblait se teinter un peu d'azur.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois Paradis redescendit l'&eacute;chelle au matin, m&eacute;tamorphos&eacute;, en des
+v&ecirc;tements propres emprunt&eacute;s &agrave; Da'B&eacute; et &agrave; Esdras, et quand il eut fait
+sa toilette et se fut ras&eacute;, la m&egrave;re Chapdelaine le complimenta sur sa
+bonne mine.</p>
+
+<p>Une fois le d&eacute;jeuner du matin pris, tous r&eacute;cit&egrave;rent ensemble un
+chapelet &agrave; l'heure de la messe, et apr&egrave;s cela le Ion loisir
+merveilleux du dimanche s'&eacute;tendit devant eux. Mais le programme de la
+journ&eacute;e &eacute;tait d&eacute;j&agrave; arr&ecirc;t&eacute;. Eutrope Gagnon arriva comme ils
+finissaient le d&icirc;ner, qui avait &eacute;t&eacute; servi de bonne heure, et aussit&ocirc;t
+apr&egrave;s ils partirent tous, munis d'une multitude disparate de seaux,
+de plats et de gobelets d'&eacute;tain.</p>
+
+<p>Les bleuets &eacute;taient bien m&ucirc;rs. Dans les br&ucirc;l&eacute;s, le violet de leurs
+grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose
+&eacute;teint des derni&egrave;res fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent
+&agrave; les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les grandes
+personnes se dispers&egrave;rent dans le bois, cherchant les grosses talles
+au milieu desquelles on peut s'accroupir et remplir un seau en une
+heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis
+d'aunes, les cris de T&eacute;lesphore et d'Alma-Rose qui s'appelaient l'un
+l'autre, tous ces sons s'&eacute;loign&egrave;rent peu &agrave; peu et autour de chaque
+cueilleur il ne resta plus que la clameur des mouches ivres du soleil
+et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des
+trembles.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une belle talle icitte, appela une voix.</p>
+
+<p>Maria se redressa, le c&oelig;ur en &eacute;moi, et alla rejoindre Fran&ccedil;ois
+Paradis qui s'agenouillait derri&egrave;re les aunes. C&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te ils
+ramass&egrave;rent des bleuets quelque temps avec diligence, puis
+s'enfonc&egrave;rent dans le bois, enjambant les arbres tomb&eacute;s, cherchant du
+regard autour d'eux les taches violettes des baies m&ucirc;res.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas gu&egrave;re cette ann&eacute;e, dit Fran&ccedil;ois. Ce sont les gel&eacute;es
+de printemps qui les ont fait mourir.</p>
+
+<p>Il apportait &agrave; la cueillette son exp&eacute;rience de coureur de bois.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le creux et entre les aunes, la neige sera rest&eacute;e plus
+longtemps et les aura gard&eacute;s des derni&egrave;res gel&eacute;es.</p>
+
+<p>Ils cherch&egrave;rent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges
+talles d'arbustes charg&eacute;s de baies grasses, qu'ils &eacute;gren&egrave;rent
+industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une
+heure; alors ils se relev&egrave;rent et s'assirent sur un arbre tomb&eacute;, pour
+se reposer.</p>
+
+<p>D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air
+br&ucirc;lant de l'apr&egrave;s-midi. &Agrave; chaque instant il fallait les &eacute;carter d'un
+geste; ils d&eacute;crivaient une courbe affol&eacute;e et revenaient de suite,
+impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce
+carr&eacute; de peau pour leur piq&ucirc;re; &agrave; leur musique suraigu&euml; se m&ecirc;lait le
+bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le
+bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts &eacute;taient rares: de
+jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d'aunes agitaient
+leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs d&eacute;pouill&eacute;s et
+noircis.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter.</p>
+
+<p>&mdash;Les autres ne doivent pas &ecirc;tre loin, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Maria &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel.</p>
+
+<p>Un &eacute;cureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta
+quelques instants de ses yeux vifs avant de se risquer &agrave; terre. Au
+milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses
+passaient avec un cr&eacute;pitement sec; un souffle de vent apporta &agrave;
+travers les aunes le grondement lointain des chutes.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois Paradis regarda Maria &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, puis d&eacute;tourna de nouveau
+les yeux en serrant tr&egrave;s fort ses mains l'une contre l'autre. Qu'elle
+&eacute;tait donc plaisante &agrave; contempler! D'&ecirc;tre assis aupr&egrave;s d'elle
+d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honn&ecirc;te et patient, la
+simplicit&eacute; franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une
+grande faim d'elle lui venait et en m&ecirc;me temps un attendrissement
+&eacute;merveill&eacute;, parce qu'il avait v&eacute;cu presque toute sa vie rien qu'avec
+d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les
+plaines de neige.</p>
+
+<p>Il sentait qu'elle &eacute;tait de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent,
+donnent tout sans compter: l'amour de leur corps et de leur c&oelig;ur, la
+force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la d&eacute;votion
+compl&egrave;te d'un esprit sans d&eacute;tours. Et le tout lui paraissait si
+pr&eacute;cieux qu'il avait peur de le demander.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais descendre &agrave; Grand-M&egrave;re la semaine prochaine, dit-il &agrave;
+mi-voix, pour travailler sur l'&eacute;cluse &agrave; bois. Mais je ne prendrai pas
+un coup, Maria, pas un seul!</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita un peu et demanda abruptement, les yeux &agrave; terre:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre... vous a-t-on dit quelque chose contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je
+revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyez-vous,
+quand un gar&ccedil;on a pass&eacute; six mois dans le bois &agrave; travailler fort et &agrave;
+avoir de la mis&egrave;re et jamais de plaisir, et qu'il arrive &agrave; La Tuque
+ou &agrave; Jonqui&egrave;re avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est
+quasiment toujours que la t&ecirc;te lui tourne un peu: il fait de la
+d&eacute;pense et il se met chaud des fois... Mais c'est fini.</p>
+
+<p>&laquo;Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. &Agrave; vivre tout le temps
+avec des hommes <i>rough</i> dans le bois ou sur les rivi&egrave;res, on
+s'accoutume &agrave; &ccedil;a. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le
+cur&eacute; Tremblay m'a disput&eacute; une fois parce que j'avais dit devant lui
+que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais
+travailler tout l'&eacute;t&eacute; &agrave; deux piastres et demie par jour et je mettrai
+de l'argent de c&ocirc;t&eacute;, certain. Et &agrave; l'automne je suis s&ucirc;r de trouver
+une <i>job</i> comme <i>foreman</i> dans un chantier, avec de grosses gages. Au
+printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauv&eacute;es,
+claires, et je reviendrai.</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez encore icitte... au printemps prochain?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s cette simple question et sa plus simple r&eacute;ponse, ils se
+turent et rest&egrave;rent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils
+avaient &eacute;chang&eacute; leurs serments.</p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>En juillet les foins avaient commenc&eacute; &agrave; m&ucirc;rir, et quand le milieu
+d'ao&ucirc;t vint, il ne restait plus qu'&agrave; attendre une p&eacute;riode de
+s&eacute;cheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais apr&egrave;s
+plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent
+fr&eacute;quentes, qui sont de r&egrave;gle dans la plus grande partie de la
+province de Qu&eacute;bec, avaient repris.</p>
+
+<p>Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Le vent tourne au sudet. Blasph&egrave;me! Il va mouiller encore, c'est
+clair, disait Edwige L&eacute;gar&eacute; d'un air sombre.</p>
+
+<p>Ou bien le p&egrave;re Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs
+qui surgissaient l'un apr&egrave;s l'autre au-dessus des arbres sombres,
+traversaient joyeusement la clairi&egrave;re et disparaissaient derri&egrave;re les
+cimes de l'autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Si le norou&acirc; tient jusqu'&agrave; demain, on pourra commencer,
+pronon&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>Mais le lendemain le vent avait encore chang&eacute;, et il semblait que les
+nuages all&egrave;gres de la veille revinssent sous forme de longues nu&eacute;es
+confuses et d&eacute;chir&eacute;es, pareilles aux d&eacute;bris d'une arm&eacute;e apr&egrave;s la
+d&eacute;faite.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Chapdelaine proph&eacute;tisa des malchances certaines.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il
+para&icirc;t que, dans le bas du lac, il y a des gens de la m&ecirc;me paroisse
+qui se sont fait des proc&egrave;s les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime
+pas &ccedil;a, c'est s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Mais la Divinit&eacute; se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest
+souffla trois jours de suite, fort e continu, assurant une p&eacute;riode de
+temps sans pluie. Les faux avaient &eacute;t&eacute; aiguis&eacute;es longtemps d'avance,
+et les cinq hommes se mirent &agrave; l'ouvrage le matin du troisi&egrave;me jour.
+L&eacute;gar&eacute;, Esdras et le p&egrave;re Chapdelaine fauchaient; Da'B&eacute; et Tit'B&eacute; les
+suivaient pas &agrave; pas avec les r&acirc;teaux et mettaient de suite en tas le
+foin coup&eacute;. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et
+firent les veilloches, hautes et bien tass&eacute;es, en pr&eacute;vision d'une
+saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant
+ils continu&egrave;rent balan&ccedil;ant tout le jour leurs faux de droite &agrave; gauche
+avec le grand geste ample qui para&icirc;t si facile chez un faucheur
+exerc&eacute; et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le
+plus dur de tous les travaux de la terre.</p>
+
+<p>Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin
+coup&eacute; et les harcelaient de leurs piq&ucirc;res; le soleil ardent leur
+br&ucirc;lait la nuque et les gouttes de sueur leur br&ucirc;laient les yeux; la
+fatigue de leurs dos toujours pli&eacute;s devenait telle vers le soir
+qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils
+besognaient de l'aube &agrave; la nuit sans perdre une seconde, abr&eacute;geant
+les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable.</p>
+
+<p>Trois ou quatre fois par jour, Maria ou T&eacute;lesphore leur apportait un
+seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver
+froide; et quand la chaleur, le travail et la poussi&egrave;re de foin leur
+avaient par trop dess&eacute;ch&eacute; le gosier, ils allaient, chacun &agrave; son tour,
+boire aie grandes lamp&eacute;es d'eau et s'en verser sur les poignets on
+sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>En cinq jours, tout le foin fut coup&eacute;, et comme la s&eacute;cheresse
+persistait, ils commenc&egrave;rent au matin du sixi&egrave;me jour &agrave; ouvrir et
+retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les
+faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles
+d&eacute;molirent les veilloches, &eacute;tal&egrave;rent le foin au soleil, puis vers la
+fin de l'apr&egrave;s-midi, quand il eut s&eacute;ch&eacute;, elles l'amoncel&egrave;rent de
+nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une
+seule fois au niveau d'une haute charrette d&eacute;j&agrave; presque pleine.</p>
+
+<p>Charles-Eug&egrave;ne tirait vaillamment entre les brancards; la charrette
+s'engouffrait dans la grange, s'arr&ecirc;tait au bord de la tasserie, et
+les fourches s'enfon&ccedil;aient une fois de plus dans le foin durement
+foul&eacute;, qu'elles enlevaient en galettes &eacute;paisses, sous l'effort des
+poignets et des reins, et d&eacute;chargeaient au c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin de la semaine tout le foin &eacute;tait dans la grange, sec et
+d'une belle couleur, et les hommes s'&eacute;tir&egrave;rent et respir&egrave;rent
+longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Il peut mouiller &agrave; cette heure, dit le p&egrave;re Chapdelaine. &Ccedil;a ne nous
+fera pas de diff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Mais il apparut que la p&eacute;riode de s&eacute;cheresse n'avait pas &eacute;t&eacute;
+exactement calcul&eacute;e &agrave; leurs besoins, car le vent continua &agrave; souffler
+du nord-ouest et les jours ensoleill&eacute;s ne cess&egrave;rent pas de s'&eacute;grener,
+monotones.</p>
+
+<p>Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas &agrave; participer aux
+travaux des champs. Le p&egrave;re et ses trois grands fils, tous forts et
+adroits &agrave; la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient &agrave;
+employer L&eacute;gar&eacute; et &agrave; lui payer un salaire, c'est qu'il avait commenc&eacute;
+&agrave; travaille pour eux onze ans plus t&ocirc;t, quand les enfants &eacute;taient
+tout jeunes, et ils le gardaient maintenant &agrave; moiti&eacute; par habitude et
+&agrave; moiti&eacute; parce qu'ils r&eacute;pugnaient &agrave; se priver des services d'un si
+terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa m&egrave;re
+n'eurent donc &agrave; faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la
+maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du
+linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une
+fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard
+dans la nuit.</p>
+
+<p>Les soirs de cuisson, l'on envoyait T&eacute;lesphore la recherche des
+bo&icirc;tes &agrave; pain, qui se trouvaient invariablement dispers&eacute;es dans tous
+les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi
+tous le jours &agrave; mesurer l'avoine au cheval ou le bl&eacute; d'Inde aux
+poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur
+trouvait &agrave; chaque instant. Lorsqu'elles &eacute;taient toutes rassembl&eacute;es et
+nettoy&eacute;es, la p&acirc;te levait d&eacute;j&agrave;, et les femmes se h&acirc;taient de se
+d&eacute;barrasser des autres ouvrages pour abr&eacute;ger leur veill&eacute;e.</p>
+
+<p>T&eacute;lesphore avait fait br&ucirc;ler dans le foyer d'abord quelques branches
+de cypr&egrave;s gommeux, dont la flamme sentait la r&eacute;sine, puis de grosses
+b&ucirc;ches d'&eacute;pinette rouge qui donnaient une chaleur &eacute;gale et soutenue.
+Quand le four &eacute;tait chaud, Maria y rangeait les bo&icirc;tes pleines de
+p&acirc;te, et apr&egrave;s cela il ne restait plus qu'&agrave; surveiller le feu et &agrave;
+changer les bo&icirc;tes de place au milieu de la cuisson.</p>
+
+<p>Le four avait &eacute;t&eacute; b&acirc;ti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la
+famille n'avait jamais manqu&eacute; de parler toutes les semaines du four
+neuf qu'il &eacute;tait urgent de construire, et qui en v&eacute;rit&eacute; devait &ecirc;tre
+commenc&eacute; sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse
+renouvel&eacute;e, l'on oubliait &agrave; chaque voyage de faire venir le ciment
+n&eacute;cessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois
+fourn&eacute;es pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la
+maison. Maria se chargeait invariablement de la premi&egrave;re fourn&eacute;e;
+invariablement aussi, quand la deuxi&egrave;me fourn&eacute;e &eacute;tait pr&ecirc;te et que la
+soir&eacute;e s'avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, la m&egrave;re Chapdelaine disait charitablement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxi&egrave;me cuite.</p>
+
+<p>Maria ne r&eacute;pondait rien; elle savait fort bien que sa m&egrave;re allait
+tout &agrave; l'heure s'allonger sur son lit tout habill&eacute;e, pour se reposer
+un instant, et qu'elle ne se r&eacute;veillerait qu'au matin. Elle se
+contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs
+dans le vieux seau perc&eacute;, enfournait la deuxi&egrave;me cuite et venait
+s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant &agrave; travers
+les heures de la nuit son in&eacute;puisable patience.</p>
+
+<p>&Agrave; vingt pas de la maison, le four, coiff&eacute; de son petit toit de
+planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas
+exactement et laissait passer une raie de lumi&egrave;re rouge; la lisi&egrave;re
+noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait
+immobile, go&ucirc;tant le repos et la fra&icirc;cheur, et sentait mille songes
+confus tournoyer autour d'elle comme tin vol de corneilles.</p>
+
+<p>Autrefois cette attente dans la nuit n'&eacute;tait qu'un
+demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que
+la cuisson achev&eacute;e lui perm&icirc;t le sommeil; depuis que Fran&ccedil;ois Paradis
+avait pass&eacute;, la longue veille hebdomadaire lui &eacute;tait plaisante et
+douce, parce qu'elle pouvait penser &agrave; lui et &agrave; elle-m&ecirc;me sans que
+rien v&icirc;nt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle
+imaginait. Elles &eacute;taient infiniment simples, ces choses, et
+n'allaient gu&egrave;re loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le
+plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se
+trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les
+joindraient, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; difficile &agrave; Maria de se figurer clairement
+comment tout cela pourrait arriver.</p>
+
+<p>Elle essayait pourtant. D'abord elle se r&eacute;p&eacute;tait deux ou trois fois
+son nom entier, c&eacute;r&eacute;monieusement, tel que les autres le pronon&ccedil;aient:
+Fran&ccedil;ois Paradis, de Saint-Michel-de-Mistassini... Fran&ccedil;ois
+Paradis... Et tout &agrave; coup, intimement: Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>C'est fait. Le voil&agrave; devant elle, avec sa haute taille et sa force,
+sa figure cuite par le soleil et la r&eacute;verb&eacute;ration de la neige, et ses
+yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi
+d'avoir tenu ses promesses, d'avoir v&eacute;cu toute une ann&eacute;e en gar&ccedil;on
+sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets &agrave;
+cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne
+raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle
+sans la toucher ni rien lui dire, &agrave; travers le bois de charme qui
+commence &agrave; se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est
+assez pour leur mettre &agrave; tous deux un peu de fi&egrave;vre aux tempes et
+leur pincer le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Maintenant ils se sont assis sur un arbre tomb&eacute;, et voici qu'il
+parle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes-vous ennuy&eacute;e de moi, Maria?</p>
+
+<p>C'est assur&eacute;ment cela qu'il demandera d'abord; mais elle ne peut pas
+aller plus loin dans son r&ecirc;ve, parce que lorsqu'elle est arriv&eacute;e l&agrave;
+une d&eacute;tresse l'arr&ecirc;te. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de
+s'ennuyer de lui, avant que ce moment-l&agrave; vienne! Encore tout le reste
+de l'&eacute;t&eacute; &agrave; traverser, et l'automne et tout l'interminable hiver!
+Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient
+bient&ocirc;t, et elle commence &agrave; penser &agrave; elle-m&ecirc;me, et &agrave; ce que toutes
+choses signifient pour elle.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle &eacute;tait &agrave; Saint-Prime une de ses cousines qui devait se
+marier prochainement lui a parl&eacute; plusieurs fois de ce mariage. Un
+jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtis&eacute;e
+ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa
+maison la veill&eacute;e du dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avou&eacute; &agrave; Maria. Et je
+pense bien que c'&eacute;tait Zotique que j'aimais le mieux; mais il est
+parti faire la drave sur la rivi&egrave;re Saint-Maurice; il ne devait pas
+revenir avant l'&eacute;t&eacute;; alors Rom&eacute;o m'a demand&eacute;e et j'ai r&eacute;pondu oui. Je
+l'aime bien aussi.</p>
+
+<p>Maria n'a rien dit; mais elle a song&eacute; qu'il devait y avoir des
+mariages diff&eacute;rents de celui-l&agrave;, et maintenant elle en est s&ucirc;re.
+L'amiti&eacute; que Fran&ccedil;ois Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par
+exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire
+d'in&eacute;vitable, car il est impossible de concevoir comment les choses
+eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et r&eacute;chauffer &agrave;
+jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition
+confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose
+de pareil &agrave; l'exaltation des messes chant&eacute;es, &agrave; l'ivresse d'une belle
+journ&eacute;e ensoleill&eacute;e et venteuse, au grand contentement qu'apporte une
+aubaine ou la promesse s&ucirc;re d'une riche moisson.</p>
+
+<p>Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et
+grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des
+&eacute;pinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux
+&agrave; entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un
+hibou crie. Le froid qui pr&eacute;c&egrave;de l'aube est encore loin et Maria se
+trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de
+guetter la raie de lumi&egrave;re rouge qui vacille, dispara&icirc;t et luit de
+nouveau au pied du four.</p>
+
+<p>Il lui semble que quelqu'un lui a chuchot&eacute; longtemps que le monde et
+la vie &eacute;taient des choses grises. La routine du travail journalier,
+coup&eacute;e de plaisirs incomplets et passagers; les ann&eacute;es qui
+s'&eacute;coulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux
+autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le
+mariage, et puis une longue suite d'ann&eacute;es presque semblables aux
+pr&eacute;c&eacute;dentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit
+la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y
+soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ &agrave; l'automne.</p>
+
+<p>Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la t&ecirc;te dans l'ombre avec
+un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'&eacute;tait pas vrai.
+Lorsqu'elle songe &agrave; Fran&ccedil;ois Paradis, &agrave; son aspect, &agrave; sa pr&eacute;sence, &agrave;
+ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque
+chose frissonne et br&ucirc;le tout &agrave; la fois en elle. Toute sa forte
+jeunesse, sa patience et sa simplicit&eacute; sont venues aboutir &agrave; cela; &agrave;
+ce jaillissement d'espoir et de d&eacute;sir, &agrave; cette prescience d'un
+contentement miraculeux qui vient.</p>
+
+<p>&Agrave; la base du four la raie de lumi&egrave;re rouge vacille et s'affaiblit.</p>
+
+<p>&laquo;Le pain doit &ecirc;tre cuit!&raquo; se dit-elle.</p>
+
+<p>Mais elle ne peut se r&eacute;soudre &agrave; se lever de suite, craignant de
+rompre ainsi le r&ecirc;ve heureux qui ne fait que commencer.</p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Septembre arriva, et la s&eacute;cheresse bienvenue du temps des foins
+persista et devint une catastrophe. &Agrave; en croire les Chapdelaine il
+n'y avait jamais eu de s&eacute;cheresse comme celle-l&agrave;, et chaque jour
+quelque raison nouvelle &eacute;tait sugg&eacute;r&eacute;e, qui expliquait la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+divine.</p>
+
+<p>L'avoine et le bl&eacute; jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le
+soleil incessant br&ucirc;la l'herbe et les regains de tr&egrave;fle, et du matin
+au soir les vaches affam&eacute;es beugl&egrave;rent, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur les
+cl&ocirc;tures. Il fallut les surveiller sans r&eacute;pit, car m&ecirc;me les maigres
+c&eacute;r&eacute;ales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un
+jour ne s'&eacute;coula sans que l'une d'elles ne bris&acirc;t quelques pieux pour
+tenter de se rassasier dans le grain.</p>
+
+<p>Puis le vent tourna brusquement un soir, comme &eacute;puis&eacute; par une
+constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba
+irr&eacute;guli&egrave;rement pendant une semaine, et quand elle s'arr&ecirc;ta et que le
+vent du nord-ouest recommen&ccedil;a &agrave; souffler, l'automne &eacute;tait venu.</p>
+
+<p>L'automne... Il semblait que le printemps ne f&ucirc;t que d'hier. Le grain
+n'&eacute;tait pas encore m&ucirc;r, bien que jauni par la s&eacute;cheresse; seuls les
+foins &eacute;taient en grange; toutes les autres r&eacute;coltes achevaient
+seulement d'extraire leur substance du sol chauff&eacute; par le trop court
+&eacute;t&eacute;, et d&eacute;j&agrave; l'automne &eacute;tait l&agrave; annon&ccedil;ant le retour de l'inexorable
+hiver, le froid, bient&ocirc;t la neige...</p>
+
+<p>Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours
+clairs et chauds vers le midi, o&ugrave; l'on pouvait croire que rien
+n'&eacute;tait chang&eacute;: la moisson encore sur pied, le d&eacute;cor &eacute;ternel des bois
+d'&eacute;pinettes et de sapins, et toujours les m&ecirc;mes couchants mauve et
+gris, orange et mauve, les m&ecirc;mes cieux p&acirc;les au-dessus de la campagne
+sombre... Seulement l'herbe commen&ccedil;a &agrave; se montrer, au matin, blanche
+de givre, et presque de suite les premi&egrave;res gel&eacute;es s&egrave;ches vinrent,
+qui br&ucirc;l&egrave;rent et noircirent les feuilles des plants de pommes de
+terre.</p>
+
+<p>Puis la premi&egrave;re pellicule de glace fit son apparition sur un
+abreuvoir; fondue &agrave; la chaleur de l'apr&egrave;s-midi, elle revint quelques
+jours plus tard, et une troisi&egrave;me fois la m&ecirc;me semaine. Les sautes de
+vent incessantes continuaient bien &agrave; faire alterner les journ&eacute;es
+ti&egrave;des de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le
+nord-ouest reprenait, il &eacute;tait un peu plus froid, cousin un peu plus
+proche des souffles glac&eacute;s de l'hiver. Partout l'automne est
+m&eacute;lancolique, charg&eacute; du regret de ce qui s'en va et de la menace de
+ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus m&eacute;lancolique
+et plus &eacute;mouvant qu'ailleurs, et pareil &agrave; la mort d'un &ecirc;tre humain
+que les dieux rappellent trop t&ocirc;t, sans lui donner sa juste part de
+vie.</p>
+
+<p>&Agrave; travers le froid qui venait, les premi&egrave;res gel&eacute;es, les menaces de
+neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la
+moisson pour permettre au pauvre grain de d&eacute;rober encore un peu de
+force aux sucs de la terre et au ti&egrave;de soleil. Il fallut moissonner
+pourtant, car octobre venait. L'avoine et le bl&eacute; furent coup&eacute;s et mis
+en grange sous un ciel clair, sans &eacute;clat, au temps o&ugrave; les feuilles
+des bouleaux et des trembles commencent &agrave; jaunir.</p>
+
+<p>La r&eacute;colte de grain fut m&eacute;diocre; mais les foins avaient &eacute;t&eacute; beaux,
+de sorte que l'ann&eacute;e dans son ensemble ne m&eacute;ritait ni transports de
+joie ni dol&eacute;ances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cess&egrave;rent de
+d&eacute;plorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la
+s&eacute;cheresse sans pr&eacute;c&eacute;dent d'ao&ucirc;t, et les gel&eacute;es sans pr&eacute;c&eacute;dent de
+septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop
+court &eacute;t&eacute; et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils
+n'avaient aucune r&eacute;volte, m&ecirc;me d'amertume; seulement ils comparaient
+toujours dans leur esprit la saison &eacute;coul&eacute;e &agrave; quelque autre saison
+miraculeuse dont leur illusion faisait la r&egrave;gle; et c'est ce qui
+mettait constamment sur leurs l&egrave;vres cette &eacute;ternelle lamentation des
+paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans,
+tous les ans:</p>
+
+<p>&mdash;Si seulement &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; une ann&eacute;e ordinaire!</p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la premi&egrave;re neige
+descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol &eacute;tait
+blanc, les arbres poudr&eacute;s, et il semblait bien que l'automne f&ucirc;t d&eacute;j&agrave;
+fini, au temps o&ugrave; il ne fait que commencer ailleurs.</p>
+
+<p>Mais Edwige L&eacute;gar&eacute; pronon&ccedil;a d'un air sentencieux:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s la premi&egrave;re neige on a encore un mois avant l'hivernement.
+J'ai toujours entendu les vieux dire &ccedil;a, et je pense de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il avait raison, car deux jours plus tard une pluie fit fondre la
+neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant
+l'avertissement n'avait pas &eacute;t&eacute; perdu et les pr&eacute;paratifs
+commenc&egrave;rent: les pr&eacute;paratifs annuels de d&eacute;fense contre les grands
+froids et la neige d&eacute;finitive.</p>
+
+<p>Avec de la terre et du sable Esdras et Da'B&eacute; renchauss&egrave;rent
+soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les
+autres hommes s'arm&egrave;rent de marteaux et de clous et firent aussi le
+tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, r&eacute;parant de leur
+mieux les dommages de l'ann&eacute;e. De l'int&eacute;rieur, les femmes pouss&egrave;rent
+des chiffons dans les interstices coll&egrave;rent sur le lambris int&eacute;rieur,
+du c&ocirc;t&eacute; du nord-ouest, de vieux journaux rapport&eacute;s des villages et
+soigneusement gard&eacute;s, promen&egrave;rent leurs mains dans tous les angles &agrave;
+la recherche des courants d'air.</p>
+
+<p>Cela fait, il restait encore &agrave; ramasser la provision de bois de
+l'hiver. De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la cl&ocirc;ture des champs, &agrave; la lisi&egrave;re de la
+for&ecirc;t, les chicots secs abondaient encore. Esdras et L&eacute;gar&eacute; prirent
+leur hache et b&ucirc;ch&egrave;rent pendant trois jours; puis les troncs furent
+mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige perm&icirc;t de
+les charger sur le grand tra&icirc;neau &agrave; bois.</p>
+
+<p>Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie
+altern&egrave;rent, cependant que la for&ecirc;t devenait d'une beaut&eacute;
+miraculeuse. &Agrave; cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge
+de la rivi&egrave;re P&eacute;ribonka descendait &agrave; pic vers l'eau rapide et les
+blocs de pierre qui pr&eacute;c&eacute;daient la chute, et de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+courant la berge oppos&eacute;e montait comme un amphith&eacute;&acirc;tre de rocher en
+coteau, de coteau en colline, mais comme un amphith&eacute;&acirc;tre qui se
+prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des
+trembles, des aunes, des merisiers sem&eacute;s sur les pentes, octobre vint
+faire des taches jaunes et rouges de mille nuances. Pour quelques
+semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des
+cypr&egrave;s ne furent plus qu'un fond et servirent seulement &agrave; faire
+ressortir les teintes &eacute;mouvantes de cette autre v&eacute;g&eacute;tation qui rena&icirc;t
+avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de
+cette agonie s'&eacute;tendait sur la pente des collines comme sur une bande
+sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle aussi
+riche de couleurs vives et tendres, aussi &eacute;mouvante, vers les r&eacute;gions
+lointaines du nord o&ugrave; nul &oelig;il humain ne se posait sur elle.</p>
+
+<p>Mais voici que du nord vint bient&ocirc;t un grand vent froid qui
+ressemblait &agrave; une condamnation d&eacute;finitive, &agrave; la fin cruelle d'un
+sursis, et pr&eacute;sentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et
+rouges, secou&eacute;es trop durement, jonch&egrave;rent le sol; la neige les
+recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert
+immuable des arbres sombres, qui triomph&egrave;rent, pareils &agrave; des femmes
+emplies d'une sagesse am&egrave;re, qui auraient &eacute;chang&eacute; pour une vie
+&eacute;ternelle leur droit &agrave; la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>En novembre, Esdras, Da'B&eacute; et Edwige L&eacute;gar&eacute; repartirent pour les
+chantiers. Le p&egrave;re Chapdelaine et Tit'B&eacute; attel&egrave;rent Charles-Eug&egrave;ne au
+grand tra&icirc;neau &agrave; bois et charroy&egrave;rent laborieusement les troncs
+coup&eacute;s qui furent empil&eacute;s de nouveau pr&egrave;s de la maison; quand cela
+fut fait les deux hommes prirent le godendard et sci&egrave;rent, sci&egrave;rent,
+sci&egrave;rent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et
+fendirent les b&ucirc;ches selon leur taille. Il ne restait plus qu'&agrave;
+corder le bois fendu dans le hangar accot&eacute; &agrave; la maison, &agrave; l'abri des
+grandes neiges, en piles imposantes o&ugrave; se m&ecirc;laient le cypr&egrave;s gommeux
+qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'&eacute;pinette et le
+merisier qui br&ucirc;lent r&eacute;guli&egrave;rement et font un feu soutenu, et le
+bouleau au grain serr&eacute; et poli comme du marbre, qui ne se consume que
+lentement et montre encore des braises rouges &agrave; l'aube d'une longue
+nuit d'hiver.</p>
+
+<p>L'&eacute;poque o&ugrave; l'on empile le bois est aussi celle o&ugrave; l'on fait
+boucherie. Apr&egrave;s la d&eacute;fense contre le froid, la d&eacute;fense contre la
+faim. Les quartiers de lard s'entass&egrave;rent dans le saloir; &agrave; la poutre
+du hangar se balan&ccedil;a la moiti&eacute; d'une belle g&eacute;nisse grasse&mdash;l'autre
+moiti&eacute; avait &eacute;t&eacute; vendue &agrave; des habitants de Honfleur&mdash;que le froid
+devait conserver fra&icirc;che jusqu'au printemps; des sacs de farine
+furent rang&eacute;s dans un coin de la maison et Tit'B&eacute; prit un rouleau de
+fil de laiton et commen&ccedil;a &agrave; confectionner des collets pour tendre aux
+li&egrave;vres.</p>
+
+<p>Une sorte d'indolence avait succ&eacute;d&eacute; &agrave; la grande h&acirc;te de l'&eacute;t&eacute;, parce
+que l'&eacute;t&eacute; est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre
+une heure des pr&eacute;cieuses semaines pendant lesquelles on peut
+travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que
+trop de temps pour ses besognes.</p>
+
+<p>La maison devint le centre du monde, et en v&eacute;rit&eacute; la seule parcelle
+du monde o&ugrave; l'on p&ucirc;t vivre, et plus que jamais le grand po&ecirc;le de
+fonte fut le centre de la maison. &Agrave; chaque instant, quelque membre de
+la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois b&ucirc;ches de
+cypr&egrave;s le matin, d'&eacute;pinette dans la journ&eacute;e, de bouleau le soir, et
+les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur
+semblait diminuer, la m&egrave;re Chapdelaine disait d'un ton inquiet:</p>
+
+<p>&mdash;Ne laissez pas amortir le feu, les enfants!</p>
+
+<p>Et Maria, Tit'B&eacute; ou T&eacute;lesphore ouvrait la petite porte du foyer,
+jetait un coup d'&oelig;il et s'en allait vers la pile de bois sans
+tarder.</p>
+
+<p>Au matin, Tit'B&eacute; sautait &agrave; bas de son lit longtemps avant le jour pour
+aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office
+et br&ucirc;l&eacute; toute la nuit; si par malheur le feu &eacute;tait amorti, il le
+rallumait aussit&ocirc;t avec de l'&eacute;corce de bouleau et des branches de
+cypr&egrave;s, entassait de grosses b&ucirc;ches sur la premi&egrave;re flamme, et
+retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune
+et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur e&ucirc;t de nouveau
+rempli la maison.</p>
+
+<p>Dehors, le bois voisin et m&ecirc;me les champs conquis sur le bois
+n'&eacute;taient plus qu'un monde &eacute;tranger, hostile, que l'on surveillait
+avec curiosit&eacute; par les petites fen&ecirc;tres carr&eacute;es. Parfois il &eacute;tait, ce
+monde, d'une beaut&eacute; curieuse, glac&eacute;e et comme immobile, faite d'un
+ciel tr&egrave;s bleu et d'un soleil &eacute;clatant sous lequel scintillait la
+neige; mais la puret&eacute; &eacute;gale du bleu et du blanc &eacute;tait &eacute;galement
+cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.</p>
+
+<p>D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru,
+cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu &agrave;
+peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derri&egrave;re le rideau
+des flocons serr&eacute;s. Puis le lendemain le ciel &eacute;tait clair de nouveau;
+mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulev&eacute;e en
+poudre traversait les br&ucirc;l&eacute;s et les clairi&egrave;res par rafales et venait
+s'amonceler derri&egrave;re tous les obstacles qui coupaient le vent. Au
+sud-est de la maison elle laissait un gigantesque c&ocirc;ne, ou bien
+formait entre la maison et l'&eacute;table des talus hauts de cinq pieds
+qu'il fallait attaquer &agrave; la pelle pour frayer un chemin; au lieu que
+du c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; venait le vent le sol &eacute;tait gratt&eacute;, mis &agrave; nu par sa
+grande haleine incessante.</p>
+
+<p>Ces jours-l&agrave; les hommes ne sortaient gu&egrave;re que pour aller soigner les
+animaux et rentraient en courant, la peau r&acirc;p&eacute;e par le froid, humide
+des cristaux de neige qui fondaient &agrave; la chaleur de la maison. Le
+p&egrave;re Chapdelaine arrachait les gla&ccedil;ons form&eacute;s sur sa moustache,
+retirait lentement son capot doubl&eacute; en peau de mouton, et
+s'installait pr&egrave;s du po&ecirc;le avec un soupir d'aise.</p>
+
+<p>&mdash;La pompe ne g&egrave;le pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la
+maison?</p>
+
+<p>Il s'assurait que la fr&ecirc;le forteresse de bois &eacute;tait pourvue d'eau, de
+bois et de vivres, et s'abandonnait alors &agrave; la mollesse de
+l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes
+pr&eacute;paraient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans
+les murs de planches avec des d&eacute;tonations pareilles &agrave; des coups de
+fusil; le po&ecirc;le bourr&eacute; de merisier ronflait; au dehors le vent
+sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assi&eacute;geante.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit faire m&eacute;chant dans le bois! songeait Maria.</p>
+
+<p>Et elle s'aper&ccedil;ut qu'elle avait parl&eacute; tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le bois, il fait moins m&eacute;chant qu'icitte, r&eacute;pondit son p&egrave;re.
+L&agrave; o&ugrave; les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis
+qu'Esdras et Da'B&eacute; n'ont pas de mis&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Non?</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas &agrave; Esdras ni &agrave; Da'B&eacute; qu'elle avait song&eacute; d'abord.</p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parl&eacute; des f&ecirc;tes chez
+les Chapdelaine, et voici que les f&ecirc;tes approchaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de
+l'An, fit un soir la m&egrave;re Chapdelaine.</p>
+
+<p>Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.</p>
+
+<p>&mdash;Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop
+paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage.
+Peut-&ecirc;tre que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-G&eacute;d&eacute;on, si la
+glace est belle sur le lac...</p>
+
+<p>Un soupir r&eacute;v&eacute;la qu'elle songeait encore &agrave; l'animation des vieilles
+paroisses au temps des f&ecirc;tes, aux repas de famille, aux visites
+inattendues des parents qui arrivent en tra&icirc;neau d'un autre village,
+ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derri&egrave;re un cheval
+au poil blanc de givre.</p>
+
+<p>Maria songeait &agrave; autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Si les chemins sont aussi m&eacute;chants que l'an dernier, dit-elle, on
+ne pourra pas aller &agrave; la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien
+aim&eacute;, cette fois, et son p&egrave;re m'avait promis...</p>
+
+<p>Par la petite fen&ecirc;tre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait
+d'avance. Aller &agrave; la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et
+le grand d&eacute;sir de tous les paysans canadiens, m&ecirc;me de ceux qui
+demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont brav&eacute; pour
+venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les
+grandes distances, ajoute &agrave; la solennit&eacute; et au myst&egrave;re.
+L'anniversaire de la naissance de J&eacute;sus devient pour eux plus qu'une
+date ou un rite: la r&eacute;demption renouvel&eacute;e, une raison de grande joie,
+et l'&eacute;glise de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosph&egrave;re
+prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette ann&eacute;e-l&agrave;, Maria
+d&eacute;sirait aller &agrave; la messe de minuit, apr&egrave;s tant de semaines loin des
+maisons et des &eacute;glises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs
+faveurs &agrave; demander, qui seraient s&ucirc;rement accord&eacute;es si elle pouvait
+prier devant l'autel, au milieu des chants.</p>
+
+<p>Mais au milieu de d&eacute;cembre, la neige tomba avec abondance, fine et
+s&egrave;che comme une poudre, et trois jours avant No&euml;l le vent du
+nord-ouest se leva et abolit les chemins.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain de la temp&ecirc;te, le p&egrave;re Chapdelaine attela
+Charles-Eug&egrave;ne au grand tra&icirc;neau et partit avec Tit'B&eacute;, emmenant des
+pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les
+deux hommes revinrent &agrave; midi, &eacute;puis&eacute;s, blancs de neige, disant que
+l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours.</p>
+
+<p>Il fallait se r&eacute;signer; Maria soupira et songea &agrave; s'attirer la
+bienveillance divine d'une autre mani&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, sa m&egrave;re, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient
+toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille <i>Ave</i> le jour
+avant No&euml;l?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit la m&egrave;re Chapdelaine d'un air grave. Une
+personne qui a quelque chose &agrave; demander et qui dit ses mille <i>Ave</i>
+comme il faut avant le minuit de No&euml;l, c'est bien rare si elle ne
+re&ccedil;oit pas ce qu'elle demande.</p>
+
+<p>La veille de No&euml;l, le temps &eacute;tait froid, mais calme. Les deux hommes
+sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans
+grand espoir; mais longtemps avant leur d&eacute;part et &agrave; vrai dire
+longtemps avant le jour, Maria avait commenc&eacute; &agrave; r&eacute;citer ses <i>Ave</i>.
+R&eacute;veill&eacute;e de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son
+oreiller et de suite s'&eacute;tait mise &agrave; r&eacute;p&eacute;ter la pri&egrave;re tr&egrave;s vite,
+revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arr&ecirc;t et comptant
+&agrave; mesure sur les grains du chapelet.</p>
+
+<p>Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitt&eacute; sa place
+pr&egrave;s du po&ecirc;le en la voyant remuer et &eacute;tait venu s'accroupir pr&egrave;s du
+lit, solennel, la t&ecirc;te pos&eacute;e sur les couvertures. Les regards de
+Maria se promenaient sur le long museau blanc appuy&eacute; sur la laine
+brune, sur les yeux humides o&ugrave; se lisait la simplicit&eacute; path&eacute;tique des
+animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses
+l&egrave;vres murmuraient sans fin les paroles sacr&eacute;es: &laquo;Je vous salue,
+Marie, pleine de gr&acirc;ce...&raquo;</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t Tit'B&eacute; sauta &agrave; bas de son lit pour mettre du bois dans le
+po&ecirc;le; par une sorte de pudeur Maria se d&eacute;tourna et cacha son
+chapelet sous les couvertures tout en continuant &agrave; prier. Le po&ecirc;le
+ronfla; Chien retourna &agrave; sa place ordinaire, et pendant une
+demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts
+de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait
+avec l'assiduit&eacute; d'une ouvri&egrave;re &agrave; sa t&acirc;che.</p>
+
+<p>Puis il fallut se lever, car le jour venait, pr&eacute;parer le gruau et les
+cr&ecirc;pes pendant que les hommes allaient &agrave; l'&eacute;table soigner les
+animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer
+la maison. Tout en vaquant &agrave; ces besognes, Maria ne cessa pas
+d'&eacute;lever &agrave; chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument
+de ses <i>Ave</i>, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et
+il lui &eacute;tait difficile de compter avec exactitude. Quand la matin&eacute;e
+fut plus avanc&eacute;e pourtant elle put s'asseoir pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, car
+nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa t&acirc;che avec plus de
+m&eacute;thode.</p>
+
+<p>Midi! Trois cents <i>Ave</i> d&eacute;j&agrave;. Ses inqui&eacute;tudes se dissip&egrave;rent, car
+elle se sentait presque s&ucirc;re maintenant d'achever &agrave; temps. Il lui
+vint &agrave; l'esprit que le je&ucirc;ne serait un titre de plus &agrave; l'indulgence
+divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en
+certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait
+le plus.</p>
+
+<p>Pendant l'apr&egrave;s-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle
+voulait offrir &agrave; son p&egrave;re pour le jour de l'An, et bien qu'elle
+continu&acirc;t &agrave; murmurer sans cesse sa pri&egrave;re unique, la besogne de ses
+doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les
+pr&eacute;paratifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'B&eacute; vint faire
+radouber ses mitaines, et pendant ce temps les <i>Ave</i> n'avanc&egrave;rent que
+lentement, par &agrave;-coups, comme une procession que des obstacles
+sacril&egrave;ges arr&ecirc;tent.</p>
+
+<p>Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achev&eacute;e et
+qu'elle put retourner &agrave; sa chaise pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, loin de la
+faible lumi&egrave;re de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des
+champs parquet&eacute;s d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se
+jeta dans la pri&egrave;re avec exaltation. Elle &eacute;tait heureuse que tant
+d'Ave restassent &agrave; dire, puisque la difficult&eacute; et la peine ne
+donnaient que plus de m&eacute;rite &agrave; son entreprise, et m&ecirc;me elle e&ucirc;t
+souhait&eacute; pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force &agrave; sa
+pri&egrave;re en adoptant quelque position incommode ou p&eacute;nible, ou par
+quelque mortification.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re et Tit'B&eacute; fumaient, les pieds contre le po&ecirc;le; sa m&egrave;re
+cousait des lacets neufs &agrave; de vieux mocassins en peau d'orignal. Au
+dehors la lune se leva, baignant de sa lumi&egrave;re froide la froideur du
+sol blanc, et le ciel fut d'une puret&eacute; et d'une profondeur
+&eacute;mouvantes, sem&eacute; d'&eacute;toiles qui ressemblaient toutes l'&eacute;toile
+miraculeuse d'autrefois.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes b&eacute;nie entre toutes les femmes...&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; force de r&eacute;p&eacute;ter tr&egrave;s vite la courte pri&egrave;re elle finissait par
+s'&eacute;tourdir et s'arr&ecirc;tait quelquefois, l'esprit brouill&eacute;, ne trouvant
+plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle
+fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite &agrave; sa
+m&eacute;moire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et
+se d&eacute;tachait, reprenant tout son sens pr&eacute;cis et solennel.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes b&eacute;nie entre toutes les femmes...&raquo;</p>
+
+<p>Une fatigue pesa sur ses l&egrave;vres &agrave; la longue, et elle ne pronon&ccedil;a plus
+les mots sacr&eacute;s que lentement et avec plus de peine; mais les grains
+du chapelet continu&egrave;rent &agrave; glisser sans fin entre ses doigts, et
+chaque glissement envoyait l'offrande d'un <i>Ave</i> vers le ciel
+profond, o&ugrave; Marie pleine de gr&acirc;ce se penchait assur&eacute;ment sur son
+tr&ocirc;ne, &eacute;coutant la musique des pri&egrave;res qui montaient et se rem&eacute;morant
+la nuit bienheureuse.</p>
+
+<p>&laquo;Le Seigneur est avec vous...&raquo;</p>
+
+<p>Les pieux des cl&ocirc;tures faisaient des barres noires sur le sol blanc
+baign&eacute; de p&acirc;le lumi&egrave;re; les troncs des bouleaux qui se d&eacute;tachaient
+sur la lisi&egrave;re du bois sombre semblaient les squelettes des cr&eacute;atures
+vivantes que le froid de la terre aurait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;es et frapp&eacute;es de
+mort; mais la nuit glac&eacute;e &eacute;tait plus solennelle que terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Avec des chemins de m&ecirc;me nous ne serons pas les seuls forc&eacute;s de
+rester chez nous &agrave; soir, fit la m&egrave;re Chapdelaine. Et pourtant y
+a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit &agrave;
+Saint-C&oelig;ur-de-Marie, avec Yvonne Boilly &agrave; l'harmonium, et Pacifique
+Simard qui chante le latin si bellement!</p>
+
+<p>Elle se faisait scrupule de rien dire qui p&ucirc;t ressembler &agrave; une
+plainte ou &agrave; un reproche, une nuit comme celle-l&agrave;, mais malgr&eacute; elle
+ses paroles et sa voix d&eacute;ploraient &eacute;galement leur &eacute;loignement et leur
+solitude.</p>
+
+<p>Son mari devina ses regrets, et touch&eacute; lui aussi par la ferveur du
+soir sacr&eacute;, il commen&ccedil;a &agrave; s'accuser lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse
+avec un autre homme que moi, qui serait rest&eacute; sur une belle terre,
+pr&egrave;s des villages.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me
+lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se
+lamente pas? Mais nous n'avons pas &eacute;t&eacute; bien malheureux jamais, tous
+les deux; nous avons v&eacute;cu sans trop p&acirc;tir; les gar&ccedil;ons sont de bons
+gar&ccedil;ons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils
+gagnent, et Maria est une bonne fille aussi...</p>
+
+<p>Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le pass&eacute;, et
+aussi en songeant aux cierges qui br&ucirc;laient d&eacute;j&agrave;, et aux chants qui
+allaient s'&eacute;lever bient&ocirc;t, c&eacute;l&eacute;brant partout la naissance du Sauveur.
+La vie avait toujours &eacute;t&eacute; une et simple pour eux: le dur travail
+n&eacute;cessaire, le bon accord entre &eacute;poux, la soumission aux lois de la
+nature et de l'&Eacute;glise. Toutes ces choses s'&eacute;taient fondues dans la
+m&ecirc;me trame, les rites du culte et les d&eacute;tails de l'existence
+journali&egrave;re tress&eacute;s ensemble, de sorte qu'ils eussent &eacute;t&eacute; incapables
+de s&eacute;parer l'exaltation religieuse qui les poss&eacute;dait d'avec leur
+tendresse inexprim&eacute;e.</p>
+
+<p>La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint
+chercher sa part.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi j'ai &eacute;t&eacute; bonne fille, eh! son p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros p&eacute;ch&eacute;
+d'&ecirc;tre ha&iuml;ssable le jour o&ugrave; le petit J&eacute;sus est n&eacute;.</p>
+
+<p>Pour les enfants, J&eacute;sus de Nazareth &eacute;tait toujours &laquo;le petit J&eacute;sus&raquo;,
+l'enfantelet boucl&eacute; des images pieuses; et en v&eacute;rit&eacute; pour les parents
+aussi, c'&eacute;tait cela que son nom repr&eacute;sentait le plus souvent. Non pas
+le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de
+plus familier et de moins grand: un nouveau-n&eacute; dans les bras de sa
+m&egrave;re, ou tout au plus un tr&egrave;s petit enfant qu'on pouvait aimer sans
+grand effort d'esprit et m&ecirc;me songer &agrave; son sacrifice futur.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu envie de te faire bercer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Il prit la petite fille sur ses genoux et commen&ccedil;a &agrave; se balancer
+d'avant en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et va-t-on chanter aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est correct; chante avec moi:</p>
+
+<blockquote><i>Dans son &eacute;table,<br />
+Que J&eacute;sus est charmant!<br />
+Qu'il est aimable<br />
+Dans son abaissement</i>...</blockquote>
+
+<p>Il avait commenc&eacute; &agrave; demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix gr&ecirc;le;
+mais bient&ocirc;t la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les
+yeux au loin. T&eacute;lesphore vint s'asseoir pr&egrave;s de lui et le regarda
+avec adoration. Pour ces enfants &eacute;lev&eacute;s dans une maison solitaire,
+sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine
+incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme
+il &eacute;tait avec eux doux et patient, toujours pr&ecirc;t &agrave; les prendre su ses
+genoux et &agrave; chanter pour eux les cantiques ou les innombrables
+chansons na&iuml;ves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une apr&egrave;s l'autre,
+ils l'aimaient d'une affection singuli&egrave;re.</p>
+
+<blockquote>...<i>Tous les palais des rois<br />
+N'ont rien de comparable<br />
+Aux beaut&eacute;s que je vois<br />
+Dans cette &eacute;table.</i></blockquote>
+
+<p>&mdash;Encore? C'est correct.</p>
+
+<p>Cette fois la m&egrave;re Chapdelaine et Tit'B&eacute; chant&egrave;rent aussi. Maria ne
+put s'emp&ecirc;cher d'interrompre quelques instants ses pri&egrave;res pour
+regarder et &eacute;couter; mais les paroles du cantique redoubl&egrave;rent son
+z&egrave;le et elle reprit bient&ocirc;t sa t&acirc;che avec une foi plu ardente.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous salue, Marie, pleine de gr&acirc;ce...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant? Une autre chanson: laquelle?</p>
+
+<p>Sans attendre une r&eacute;ponse il entonna:</p>
+
+<blockquote><i>Trois gros navires sont arriv&eacute;s,<br />
+Charg&eacute;s d'avoine, charg&eacute;s de bl&eacute;.<br />
+Nous irons sur l'eau nous y prom-promener,<br />
+Nous irons jouer dans l'&icirc;le</i>...</blockquote>
+
+<p>&mdash;Non, pas celle-l&agrave;... Claire fontaine? Ah! c'est beau &ccedil;a! Nous
+allons tous chanter ensemble.</p>
+
+<p>Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait
+sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre.</p>
+
+<blockquote><i>&Agrave; la claire fontaine<br />
+M'en allant promener,<br />
+J'ai trouv&eacute; l'eau si belle<br />
+Que je m'y suis baign&eacute;...<br />
+Il y a longtemps que je t'aime,<br />
+Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote>
+
+<p>L'air et les paroles &eacute;galement touchantes; le refrain plein d'une
+tristesse na&iuml;ve, il n'y a pas que des c&oelig;urs simples que cette
+chanson-l&agrave; ait attendris.</p>
+
+<blockquote>...<i>Sur la plus haute branche,<br />
+Le rossignol chantait.<br />
+Chante, rossignol, chante,<br />
+Toi qui as le c&oelig;ur gai...<br />
+Il y a longtemps que je t'aime,<br />
+Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote>
+
+<p>Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allong&eacute;s.
+Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle &eacute;couta, et la
+complainte de m&eacute;lancolique amour parut &eacute;mouvante et douce &agrave; son c&oelig;ur
+un peu lass&eacute; de pri&egrave;res.</p>
+
+<blockquote>...<i>Tu as le c&oelig;ur &agrave; rire,<br />
+Moi je l'ai &agrave; pleurer.<br />
+J'ai perdu ma ma&icirc;tresse<br />
+Pour lui avoir mal parl&eacute;...<br />
+Pour un bouquet de roses<br />
+Que je lui refusai.<br />
+Il y a longtemps que je t'aime,<br />
+Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote>
+
+<p>Maria regardait par la fen&ecirc;tre les champs blancs que cerclait le bois
+solennel; la ferveur religieuse, la mont&eacute;e de son amour adolescent,
+le son remuant des voix famili&egrave;res se fondaient dans son c&oelig;ur en une
+seule &eacute;motion. En v&eacute;rit&eacute;, le monde &eacute;tait tout plein d'amour ce
+soir-l&agrave;, d'amour profane et d'amour sacr&eacute;, &eacute;galement simples et
+forts, envisag&eacute;s tous deux comme des choses naturelles et
+n&eacute;cessaires; ils &eacute;taient tout m&ecirc;l&eacute;s l'un &agrave; l'autre, de sorte que les
+pri&egrave;res qui appelaient la bienveillance de la divinit&eacute; sur des &ecirc;tres
+chers n'&eacute;taient gu&egrave;re que des moyens de manifester l'amour humain, et
+que les na&iuml;ves complaintes amoureuses &eacute;taient chant&eacute;es avec la voix
+grave et solennelle et l'air d'extase des invocations
+surhumaines.</p>
+
+<blockquote>...<i>je voudrais que la rose<br />
+F&ucirc;t encore au rosier,<br />
+Et que le rosier m&ecirc;me<br />
+&Agrave; la mer f&ucirc;t jet&eacute;.<br />
+Il y a longtemps que je t'aime,<br />
+Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote>
+
+<p>&laquo;Je vous salue, Marie, pleine de gr&acirc;ce...&raquo;</p>
+
+<p>La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses pri&egrave;res avec
+une ferveur renouvel&eacute;e, et de nouveau les <i>Ave</i> s'&eacute;gren&egrave;rent.</p>
+
+<p>La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son p&egrave;re, fut
+d&eacute;shabill&eacute;e et port&eacute;e dans son lit; T&eacute;lesphore la suivit; bient&ocirc;t
+Tit'B&eacute; &agrave; son tour s'&eacute;tira, puis remplit le po&ecirc;le de bouleau vert; le
+p&egrave;re Chapdelaine fit un dernier voyage &agrave; l'&eacute;table et rentra en
+courant disant que le froid augmentait. Tous furent couch&eacute;s bient&ocirc;t,
+sauf Maria.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'oublieras pas d'&eacute;teindre la lampe?</p>
+
+<p>&mdash;Non, son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle l'&eacute;teignit de suite, pr&eacute;f&eacute;rant l'ombre, et revint s'asseoir pr&egrave;s
+de la fen&ecirc;tre et r&eacute;cita ses derniers <i>Ave</i>. Quand elle eut termin&eacute;,
+un scrupule lui vint et une crainte de s'&ecirc;tre peut-&ecirc;tre tromp&eacute;e dans
+leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les
+grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et
+s'arr&ecirc;ta alors, &eacute;tourdie, lasse, mais heureuse et pleine de
+confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.</p>
+
+<p>Au dehors le monde &eacute;tait tout baign&eacute; de lumi&egrave;re, envelopp&eacute; de cette
+splendeur froide qui s'&eacute;tend la nuit sur les pays de neige quand le
+ciel est clair et que la lune brille. Int&eacute;rieur de la maison &eacute;tait
+obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui
+s'illuminaient pour la venue de l'heure sacr&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Les mille <i>Ave</i> sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore
+demand&eacute; de faveur... pas avec des mots.&raquo;</p>
+
+<p>Il lui avait sembl&eacute; que ce ne serait peut-&ecirc;tre pas n&eacute;cessaire; que la
+divinit&eacute; comprendrait sans qu'il f&ucirc;t besoin d'un v&oelig;u formul&eacute; par les
+l&egrave;vres, surtout Marie... qui avait &eacute;t&eacute; femme sur cette terre. Mais au
+dernier moment son c&oelig;ur simple con&ccedil;ut des craintes, et elle chercha
+&agrave; exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois Paradis... Assur&eacute;ment son souhait se rapportait &agrave; Fran&ccedil;ois
+Paradis. Vous J'aviez devin&eacute;. Marie pleine de gr&acirc;ce? Que pouvait-elle
+&eacute;noncer de ses d&eacute;sirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de mis&egrave;re
+dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et
+de boire... Qu'il revienne au printemps...</p>
+
+<p>Qu'il revienne au printemps... Elle s'arr&ecirc;te l&agrave;, parce qu'il lui
+semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste
+de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir
+presque seuls... presque seuls... &Agrave; moins que ce ne soit sacril&egrave;ge de
+penser ainsi...</p>
+
+<p>Qu'il revienne au printemps. Songeant &agrave; ce retour, &agrave; lui, &agrave; son beau
+visage br&ucirc;l&eacute; de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie
+tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de
+neige que la lumi&egrave;re de la lune rend pareil &agrave; une grande plaque de
+quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire,
+et les cl&ocirc;tures noires, et la lisi&egrave;re roche des bois redoutables.</p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Le jour de l'An n'amena aucun visiteur. Vers le soir, la m&egrave;re
+Chapdelaine, un peu d&eacute;&ccedil;ue, cacha sa m&eacute;lancolie sous la guise d'une
+gaiet&eacute; exag&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quand m&ecirc;me il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une
+raison pour nous laisser p&acirc;tir. Nous allons faire de la tire.</p>
+
+<p>Les enfants pouss&egrave;rent des cris de joie et suivirent des yeux les
+pr&eacute;paratifs avec un int&eacute;r&ecirc;t passionn&eacute;. Du sirop de sucre et de la
+cassonade furent m&eacute;lang&eacute;s et mis &agrave; cuire; quand la cuisson fut
+suffisamment avanc&eacute;e, T&eacute;lesphore rapporta du dehors un grand plat
+d'&eacute;tain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla
+autour de la table, pendant que la m&egrave;re Chapdelaine laissait tomber
+le sirop en &eacute;bullition goutte &agrave; goutte sur la neige, o&ugrave; il se figeait
+&agrave; mesure en &eacute;claboussures sucr&eacute;es, d&eacute;licieusement froides.</p>
+
+<p>Chacun fut servi &agrave; son tour, les grandes personnes imitant
+plaisamment l'avidit&eacute; gourmande des petits; mais la distribution fut
+arr&ecirc;t&eacute;e bient&ocirc;t, sagement, afin de r&eacute;server un bon accueil &agrave; la vraie
+tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait
+parachever la cuisson, et, une fois la p&acirc;te pr&ecirc;te, l'&eacute;tirer
+longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la
+m&egrave;re Chapdelaine mani&egrave;rent cinq minutes durant l'&eacute;cheveau succulent
+qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu &agrave; peu leur
+mouvement se fit plus lent, puis une derni&egrave;re fois la p&acirc;te fut &eacute;tir&eacute;e
+&agrave; la grosseur du doigt et coup&eacute;e avec des ciseaux, &agrave; grand effort,
+car elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dure. La tire &eacute;tait faite.</p>
+
+<p>Les enfants en m&acirc;chaient d&eacute;j&agrave; les premiers morceaux quand des coups
+furent frapp&eacute;s &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eutrope Gagnon, fit le p&egrave;re. Je me disais aussi que ce serait bien
+rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir &agrave;
+tout le monde, posa son casque sur la table... Maria le regardait,
+une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les
+gar&ccedil;ons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope,
+malgr&eacute; sa timidit&eacute;, allait se pr&eacute;valoir de cet usage; elle restait
+immobile pr&egrave;s de la table et attendait, sans ennui, mais pensant &agrave;
+cet autre baiser qu'elle aurait aim&eacute; recevoir.</p>
+
+<p>Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit,
+les yeux &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le
+p&egrave;re Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non
+plus... J'&eacute;tais bien certain que tu viendrais veiller.</p>
+
+<p>&mdash;Comme de raison... Je n'aurais pas laiss&eacute; passer le jour de l'An
+sans venir. Mais en plus de &ccedil;a j'avais des nouvelles que je voulais
+vous r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait &agrave;
+baisser les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Chapdelaine se leva &agrave; moiti&eacute; avec un geste de crainte.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a serait-il les gar&ccedil;ons?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'B&eacute; sont bien, si le bon Dieu
+le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-l&agrave;; &ccedil;a
+n'est pas un parent &agrave; vous, mais un gar&ccedil;on que vous connaissez.</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita un instant et pronon&ccedil;a le nom &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ois Paradis...</p>
+
+<p>Son regard se leva un instant sur Maria, pour se d&eacute;tourner aussit&ocirc;t;
+mais elle ne remarqua m&ecirc;me pas ce coup d'&oelig;il charg&eacute; d'honn&ecirc;te
+sympathie. Un grand silence s'&eacute;tait appesanti non seulement dans la
+maison, mais sur l'univers entier; toutes les cr&eacute;atures vivantes et
+toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette
+nouvelle qui &eacute;tait d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait
+le seul homme au monde qui compt&acirc;t vraiment.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; comment &ccedil;a s'est pass&eacute;... Vous avez peut-&ecirc;tre eu connaissance
+qu'il &eacute;tait <i>foreman</i> dans un chantier en haut de La Tuque, sur la
+rivi&egrave;re Vermillon. Quand le milieu de d&eacute;cembre est venu, il a dit
+tout &agrave; coup au <i>boss</i> qu'il allait partir pour venir passer les f&ecirc;tes
+au lac Saint-Jean, icitte... Le <i>boss</i> ne voulait pas, comme de
+raison; quand les hommes se mettent &agrave; prendre des cong&eacute;s de dix &agrave;
+quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le
+chantier de suite. Il ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais
+vous connaissez Fran&ccedil;ois: c'&eacute;tait un gar&ccedil;on malais&eacute; &agrave; commander,
+quand il avait une chose en t&ecirc;te. Il a r&eacute;pondu quel avait dans son
+c&oelig;ur d'aller au grand lac pour les f&ecirc;tes et qu'il irait. Alors le
+<i>boss</i> l'a laiss&eacute; faire, par peur de le perdre, vu que c'&eacute;tait un
+homme capable hors de l'ordinaire, et accoutum&eacute; dans le bois...</p>
+
+<p>Il parlait avec une facilit&eacute; singuli&egrave;re, lentement, mais sans
+chercher ses mots, comme s'il avait tout pr&eacute;par&eacute; d'avance. Maria
+songea tout &agrave; coup, au milieu de son angoisse: &laquo;Fran&ccedil;ois a voulu
+venir icitte pour les f&ecirc;tes... me voir&raquo;, et une joie fugitive
+effleura son c&oelig;ur comme une hirondelle rase l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Le chantier n'&eacute;tait pas bien loin dans le bois, seulement &agrave; deux
+jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais
+&ccedil;a s'adonnait qu'il y avait eu un accident &agrave; la <i>track</i> qui n'&eacute;tait
+pas encore r&eacute;par&eacute;e, et les chars ne passaient pas. J'ai eu
+connaissance de tout &ccedil;a par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est
+arriv&eacute; de La Tuque il y a deux jours pass&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais?</p>
+
+<p>&mdash;Quand Fran&ccedil;ois Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les
+chars, il a fait une ris&eacute;e et dit comme &ccedil;a que tant qu'&agrave; marcher il
+marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en
+suivant les rivi&egrave;res, la rivi&egrave;re Croche d'abord, et puis la rivi&egrave;re
+Ouatchouan, qui tombe pr&egrave;s de Roberval.</p>
+
+<p>&mdash;C'est correct, dit le p&egrave;re Chapdelaine. &Ccedil;a peut se faire. J'ai
+pass&eacute; par l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, s&ucirc;rement pas
+dans cette saison icitte. Tout le monde l&agrave;-bas a dit &agrave; Fran&ccedil;ois que
+&ccedil;a n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-l&agrave; en plein
+hiver, au temps des f&ecirc;tes, avec le froid qu'il faisait, peut-&ecirc;tre
+bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait
+que rire d'eux et leur dire qu'il &eacute;tait accoutum&eacute; dans le bois, qu'un
+peu de mis&egrave;re ne lui faisait pas peur parce qu'il &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;
+d'aller en haut du lac pour les f&ecirc;tes, et que l&agrave; o&ugrave; les Sauvages
+passaient lui passerait bien. Seulement&mdash;vous connaissez bien &ccedil;a,
+monsieur Chapdelaine&mdash;quand les Sauvages font ce voyage-l&agrave;, c'est
+plusieurs ensemble, et avec des chiens. Fran&ccedil;ois est parti seul, &agrave;
+raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite
+tra&icirc;ne...</p>
+
+<p>Personne n'avait dit un mot pour le h&acirc;ter ou l'interrompre; on
+l'&eacute;coutait comme on &eacute;coute quelqu'un qui conte une histoire, quand le
+d&eacute;nouement approche, visible, mais inconnu, pareil &agrave; un homme qui
+vient en se cachant la figure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la
+No&euml;l: il est tomb&eacute; de la neige en masse, et puis le norou&acirc; a pris. &Ccedil;a
+s'est adonn&eacute; que pendant la temp&ecirc;te Fran&ccedil;ois Paradis &eacute;tait dans les
+grands br&ucirc;l&eacute;s, o&ugrave; la petite neige poudre terriblement et fait des
+falaises. Dans des places comme celles-l&agrave;, m&ecirc;me un homme capable n'a
+pas grande chance quand il fait ben fret et que la temp&ecirc;te dure. Et
+si vous vous rappelez le norou&acirc; a souffl&eacute; trois jours de suite, dur &agrave;
+vous couper la face...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Eh bien?</p>
+
+<p>Le monologue qu'il avait pr&eacute;par&eacute; n'allait pas plus loin sans doute,
+ou bien il h&eacute;sitait &agrave; prononcer les paroles n&eacute;cessaires, car il ne
+r&eacute;pondit qu'apr&egrave;s quelques instants de silence, &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est &eacute;cart&eacute;...</p>
+
+<p>Des gens qui ont pass&eacute; toute leur vie &agrave; la lisi&egrave;re des bois canadiens
+savent ce que cela veut dire. Les gar&ccedil;ons t&eacute;m&eacute;raires que la malchance
+atteint dans la for&ecirc;t et qui se trouvent &eacute;cart&eacute;s&mdash;perdus&mdash;ne
+reviennent gu&egrave;re. Parfois une exp&eacute;dition trouve et rapporte leurs
+corps, au printemps, apr&egrave;s la fonte des neiges... Le mot lui-m&ecirc;me, au
+pays de Qu&eacute;bec et surtout dans les r&eacute;gions lointaines du nord, a pris
+un sens sinistre et singulier, o&ugrave; se r&eacute;v&egrave;le le danger qu'il y a &agrave;
+perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois
+sans limites.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est &eacute;cart&eacute;... La temp&ecirc;te l'a surpris dans les br&ucirc;l&eacute;s et il
+s'est arr&ecirc;t&eacute; un jour; on sait &ccedil;a &agrave; cause que des Sauvages ont trouv&eacute;
+l'abri en branches de sapin qu'il s'&eacute;tait fait, et ils ont vu aussi
+ses pistes. Il est reparti parce qu'il n'avait gu&egrave;re de provisions et
+qu'il avait h&acirc;te d'arriver, je pense; mais le temps &eacute;tait encore
+m&eacute;chant, la neige tombait, le norou&acirc; soufflait dur, et probablement
+qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les
+Sauvages ont dit que ses pistes s'&eacute;loignaient de la rivi&egrave;re Croche,
+qu'il avait suivie, et s'en allaient dret vers le nord.</p>
+
+<p>Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui &eacute;coutaient en
+hochant parfois la t&ecirc;te, comprenant tous les d&eacute;tails de la tragique
+aventure; ni la m&egrave;re Chapdelaine, dont les mains s'&eacute;taient jointes
+sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a su &ccedil;a, des hommes d'Ouatchouan sont partis, apr&egrave;s que le
+temps s'&eacute;tait adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les
+pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voil&agrave;
+trois jours pass&eacute;s. Il s'est &eacute;cart&eacute;...</p>
+
+<p>Tous se redress&egrave;rent, avec des soupirs: l'histoire &eacute;tait termin&eacute;e et
+en v&eacute;rit&eacute; il ne restait plus rien &agrave; dire. Le sort de Fran&ccedil;ois Paradis
+&eacute;tait aussi lugubrement certain que s'il avait &eacute;t&eacute; enterr&eacute; dans le
+cimeti&egrave;re de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec
+la b&eacute;n&eacute;diction des pr&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Un lourd silence pesa sur la maisonn&eacute;e. Le p&egrave;re Chapdelaine se pencha
+en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses
+mains ferm&eacute;es contre l'autre, avec une moue grave.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du
+bon Dieu, fit-il. Fran&ccedil;ois &eacute;tait un des meilleurs hommes de par
+icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des &eacute;trangers
+l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans
+malchance. Et voil&agrave; qu'il s'est &eacute;cart&eacute;. Nous ne sommes que de petits
+enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent
+qu'ils peuvent se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans
+leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois...</p>
+
+<p>Il secoua la t&ecirc;te et r&eacute;p&eacute;ta encore d'une voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes que de petits enfants.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort
+et vaillant, et sans malice.</p>
+
+<p>&mdash;Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des
+raisons pour le faire mourir, lui plut&ocirc;t qu'un autre... C'&eacute;tait un
+bon gar&ccedil;on, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais &ccedil;a vous
+montre...</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une
+sorte de g&eacute;n&eacute;reux ent&ecirc;tement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et
+serviable avec &ccedil;a. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amiti&eacute; pour
+lui. C'&eacute;tait un homme d&eacute;pareill&eacute;.</p>
+
+<p>Il leva les yeux sur Maria et r&eacute;p&eacute;ta avec force:</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un bon homme, un homme d&eacute;pareill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous &eacute;tions &agrave; Mistassini, dit la m&egrave;re Chapdelaine, voil&agrave; de
+&ccedil;a sept ans, &ccedil;a n'&eacute;tait encore qu'une jeunesse, mais fort et adroit
+pas mal, d&eacute;j&agrave; aussi grand comme il est l&agrave;... je veux dire comme il
+&eacute;tait... l'&eacute;t&eacute; dernier, quand il est venu icitte. C'&eacute;tait difficile
+de ne pas l'aimer.</p>
+
+<p>Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce
+qu'ils disaient semblait s'adresser &agrave; Maria, comme si son secret
+d'amour avait &eacute;t&eacute; na&iuml;vement visible. Mais elle ne dit rien ni ne
+bougea, les yeux fix&eacute;s sur la vitre de la petite fen&ecirc;tre que le gel
+rendait pourtant opaque comme un mur.</p>
+
+<p>Eutrope Gagnon s'en alla bient&ocirc;t; les Chapdelaine, rest&eacute;s seuls,
+furent longtemps sans parler. Enfin le p&egrave;re dit d'une voix h&eacute;sitante:</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ois Paradis n'avait quasiment pas de famille: alors comme nous
+avions tous de l'amiti&eacute; pour lui, on pourrait peut-&ecirc;tre faire dire
+une messe ou deux... Eh, Laura?</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;rement. Trois grand-messes avec chant, et quand les gar&ccedil;ons
+reviendront du bois, en bonne sant&eacute; s'il pla&icirc;t au bon Dieu, trois
+autres pour le repos de son &acirc;me, pauvre gar&ccedil;on! Et tous les dimanches
+nous dirons un chapelet pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait comme tous les autres, reprit le p&egrave;re Chapdelaine, pas
+parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le
+bon Dieu et la Sainte Vierge auront piti&eacute; de lui.</p>
+
+<p>Encore le silence. Maria sentait bien que c'&eacute;tait pour elle qu'ils
+disaient cela, parce qu'ils avaient devin&eacute; son chagrin et cherchaient
+&agrave; l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort ni
+pour se plaindre. Une main s'&eacute;tait gliss&eacute;e dans sa gorge, l'&eacute;touffant
+d&egrave;s que le d&eacute;nouement du r&eacute;cit tragique &eacute;tait devenu clair pour elle,
+et maintenant cette main avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'en sa poitrine et lui
+serrait durement le c&oelig;ur. Les &eacute;lancements et la douleur d&eacute;chirante
+viendraient plus tard peut-&ecirc;tre; mais pour le moment ce n'&eacute;tait
+encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts ferm&eacute;s sur son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>D'autres paroles furent prononc&eacute;es, qu'elle n'entendit gu&egrave;re; puis ce
+fut le remue-m&eacute;nage ordinaire du soir, les pr&eacute;paratifs du coucher, le
+p&egrave;re Chapdelaine sortant pour aller faire une derni&egrave;re visite &agrave;
+l'&eacute;table et rentrant dans la maison tr&egrave;s vite, la peau rougie par le
+froid, fermant en h&acirc;te derri&egrave;re lui la porte o&ugrave; une colonne de bu&eacute;e
+froide s'engouffrait.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Maria.</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re l'appelait tr&egrave;s doucement, en lui posant une main sur
+l'&eacute;paule. Elle se leva et alla s'agenouiller avec les autres pour la
+pri&egrave;re. Pendant dix minutes, les voix se r&eacute;pondirent, &eacute;touff&eacute;es et
+monotones, murmurant les paroles sacr&eacute;es. Quand ils furent arriv&eacute;s &agrave;
+la fin du chapelet, la m&egrave;re Chapdelaine murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Encore cinq <i>Pater</i> et cinq <i>Ave</i> pour le repos de ceux qui ont eu
+de la malchance dans les bois...</p>
+
+<p>Et les voix s'&eacute;lev&egrave;rent &agrave; nouveau, un peu plus &eacute;touff&eacute;es encore
+qu'auparavant, avec parfois un fr&eacute;missement qui ressemblait &agrave; un
+sanglot.</p>
+
+<p>Lorsqu'elles se turent et que tous se relev&egrave;rent apr&egrave;s le dernier
+signe de croix, Maria se d&eacute;tourna de suite et retourna pr&egrave;s de la
+fen&ecirc;tre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre
+d&eacute;poli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne
+les vit m&ecirc;me pas, parce que les larmes avaient commenc&eacute; &agrave; monter en
+elle et l'aveuglaient. Elle resta l&agrave; quelques instants, immobile, les
+bras pendants, dans une attitude d'abandon path&eacute;tique; puis son
+chagrin tout &agrave; coup se fit plus poignant et l'&eacute;tourdit; machinalement
+elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois.</p>
+
+<p>Vu du seuil, le monde fig&eacute; dans son sommeil blanc semblait plein
+d'une grande s&eacute;r&eacute;nit&eacute;; mais d&egrave;s que Maria fut hors de l'abri des
+murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisi&egrave;re
+lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre fa&ccedil;ade derri&egrave;re
+laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se
+lamentaient comme des voix.</p>
+
+<p>Elle se recula avec un g&eacute;missement, referma la porte et s'assit pr&egrave;s
+du po&ecirc;le, frissonnante. La stupeur premi&egrave;re du choc commen&ccedil;ait &agrave; se
+dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le c&oelig;ur
+se mit &agrave; inventer des pincements, des d&eacute;chirures, vingt tortures
+rus&eacute;es et cruelles.</p>
+
+<p>Comme il a d&ucirc; p&acirc;tir l&agrave;-bas dans la neige! songe-t-elle, sentant
+encore sur son visage la morsure rapide de l'air glac&eacute;. Elle a bien
+entendu dire par des hommes que le m&ecirc;me destin a effleur&eacute;s que
+c'&eacute;tait une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille &agrave;
+un assoupissement; mais elle n'arrive pas &agrave; le croire, et les
+souffrances que Fran&ccedil;ois a peut-&ecirc;tre endur&eacute;es, avant de s'abandonner
+sur le sol blanc, d&eacute;filent dans sa pens&eacute;e &agrave; elle comme une procession
+sinistre.</p>
+
+<p>Point n'est besoin de voir le lieu; elle conna&icirc;t assez bien l'aspect
+redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncel&eacute;e jusqu'aux
+premi&egrave;res branches des sapins, les buissons d'aunes, enterr&eacute;s presque
+en entier, les bouleaux et les trembles d&eacute;pouill&eacute;s comme des
+squelettes et tremblant sous le vent glac&eacute;, le ciel p&acirc;le se r&eacute;v&eacute;lant
+&agrave; travers le fouillis des aiguilles vert sombre. Fran&ccedil;ois Paradis
+s'en est all&eacute; &agrave; travers les troncs serr&eacute;s, les membres raides de
+froid, la peau r&acirc;p&eacute;e par le norou&acirc; impitoyable, d&eacute;j&agrave; mordu par la
+faim, tr&eacute;buchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se
+lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le
+font tomber sur les genoux.</p>
+
+<p>Sans doute d&egrave;s que la temp&ecirc;te a cess&eacute; il a reconnu son erreur, vu
+quel marchait vers le Nord d&eacute;sert, et de suite il a repris le bon
+chemin, en gar&ccedil;on d'exp&eacute;rience qui a toujours eu le bois pour patrie.
+Mais ses provisions sont presque &eacute;puis&eacute;es, le froid cruel le torture
+encore; il baisse la t&ecirc;te, serre les dents et se bat avec l'hiver
+meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand
+courage. Il songe &agrave; la route &agrave; suivre et &agrave; la distance, calcule ses
+chances de survivre, et par &eacute;clairs pense aussi &agrave; la maison bien
+close et chaude o&ugrave; tous seront contents de le revoir; &agrave; Maria qui
+saura ce qu'il a risqu&eacute; pour elle et l&egrave;vera enfin sur lui ses yeux
+honn&ecirc;tes pleins d'amour.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre est-il tomb&eacute; pour la derni&egrave;re fois tout pr&egrave;s du salut, &agrave;
+quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est
+souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se
+sont jet&eacute;s sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage
+franc, ferm&eacute; ses yeux hardis sans piti&eacute; ni douceur; fait un bloc
+glac&eacute; de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle
+frissonne et tremble ainsi qu'il a d&ucirc; trembler et frissonner, lui,
+avant que l'inconscience mis&eacute;ricordieuse vienne; et elle se serre
+contre le po&ecirc;le avec une grimace d'horreur et de compassion comme
+s'il &eacute;tait en son pouvoir de le r&eacute;chauffer aussi et de d&eacute;fendre sa
+ch&egrave;re vie contre les meurtriers.</p>
+
+<p>&Ocirc; J&eacute;sus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne
+l'as-tu pas relev&eacute; de la neige avec tes mains p&acirc;les? Pourquoi, Sainte
+Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a
+tr&eacute;buch&eacute; pour la derni&egrave;re fois? Dans toutes les l&eacute;gions du ciel
+pourquoi ne s'est-il pas trouv&eacute; un ange pour lui montrer le chemin?</p>
+
+<p>Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et
+le c&oelig;ur simple de Maria craint d'avoir &eacute;t&eacute; impie en l'&eacute;coutant.
+Bient&ocirc;t une autre crainte lui vient: peut-&ecirc;tre Fran&ccedil;ois Paradis
+n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait
+faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-&ecirc;tre
+eu des moments de faiblesse, blasph&eacute;m&eacute;, profan&eacute; les noms saints, et
+il s'en est all&eacute; vers la mort en &eacute;tat de p&eacute;ch&eacute;, accabl&eacute; de courroux
+divin.</p>
+
+<p>Ses parents ont dit tout &agrave; l'heure qu'ils allaient faire dire des
+messes. Comme ils ont &eacute;t&eacute; bons! Ayant devin&eacute; son secret, comme ils
+ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses pri&egrave;res la pauvre
+&acirc;me en peine. Son chapelet est rest&eacute; sur la table: elle le reprend,
+et tout naturellement ce sont les phrases de l'<i>Ave</i> qui montent &agrave;
+ses l&egrave;vres: &laquo;Je vous salue, Marie, pleine de gr&acirc;ce...&raquo;</p>
+
+<p>Aviez-vous dout&eacute; d'elle, m&egrave;re du Galil&eacute;en? Parce qu'elle vous avait
+huit jours auparavant suppli&eacute;e par mille fois et que vous n'aviez
+r&eacute;pondu &agrave; sa pri&egrave;re qu'en vous figeant dans une immobilit&eacute; vraiment
+divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle
+allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bont&eacute;? C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+mal la conna&icirc;tre. Comme elle vous avait demand&eacute; votre protection pour
+un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une &acirc;me, avec
+les m&ecirc;mes mots, la m&ecirc;me humilit&eacute;, la m&ecirc;me foi sans limites.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes b&eacute;nie entre toutes les femmes, et J&eacute;sus, le fruit de vos
+entrailles, est b&eacute;ni.&raquo;</p>
+
+<p>Seulement elle se serre contre le grand po&ecirc;le de fonte, et bien que
+la chaleur du feu la p&eacute;n&egrave;tre elle continue &agrave; frissonner en pensant au
+pays glac&eacute; qui l'entoure, au bois profond, &agrave; Fran&ccedil;ois Paradis qu'elle
+lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans
+son lit de neige...</p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Un soir de f&eacute;vrier le p&egrave;re Chapdelaine dit:</p>
+
+<p>&mdash;Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons &agrave; la Pipe,
+dimanche, pour la messe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est correct, son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais elle avait r&eacute;pondu cela d'un ton lass&eacute;, presque indiff&eacute;rent, et
+ses parents &eacute;chang&egrave;rent un regard furtif par-dessus sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent
+marqu&eacute;s tragiquement toute la vie. Ils sont trop pr&egrave;s de la nature et
+per&ccedil;oivent trop clairement la hi&eacute;rarchie essentielle des choses qui
+comptent. C'est pour cela peut-&ecirc;tre qu'ils &eacute;vitent le plus souvent
+les grands mots path&eacute;tiques, quels disent volontiers &laquo;amiti&eacute;&raquo; pour
+&laquo;amour&raquo;, &laquo;ennui&raquo; pour &laquo;douleur&raquo;, afin de conserver aux peines et aux
+joies du c&oelig;ur leur taille relative dans l'existence &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces
+autres soucis d'une plus sinc&egrave;re importance qui concernent le travail
+journalier, la moisson, l'aisance future.</p>
+
+<p>Maria n'avait pas song&eacute; un moment que sa vie f&ucirc;t finie, ou que le
+monde d&ucirc;t &ecirc;tre pour elle un douloureux d&eacute;sert, parce que Fran&ccedil;ois
+Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement
+elle &eacute;tait malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait
+pas aller plus avant.</p>
+
+<p>Quand le dimanche vint, le p&egrave;re Chapdelaine et sa fille commenc&egrave;rent
+de bonne heure &agrave; se pr&eacute;parer pour le voyage de deux heures qui devait
+les amener &agrave; Saint-Henri-de-Taillon, o&ugrave; se trouvait l'&eacute;glise. Avant
+sept heures et demie Charles-Eug&egrave;ne &eacute;tait attel&eacute;; Maria, rev&ecirc;tue d&eacute;j&agrave;
+de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son
+porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donn&eacute;e sa m&egrave;re.
+Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commenc&egrave;rent &agrave;
+tinter et le reste de la famille se groupa derri&egrave;re la petite fen&ecirc;tre
+carr&eacute;e pour regarder s'&eacute;loigner les voyageurs.</p>
+
+<p>Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfon&ccedil;ant
+jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine &eacute;taient seuls &agrave;
+passer sur ce chemin, quels avaient trac&eacute; et d&eacute;blay&eacute; eux-m&ecirc;mes et qui
+n'&eacute;tait pas assez souvent foul&eacute; pour devenir glissant et dur.</p>
+
+<p>Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eug&egrave;ne trotta
+all&egrave;grement.</p>
+
+<p>Ils travers&egrave;rent Honfleur, hameau de huit maisons dispers&eacute;es, puis
+rentr&egrave;rent dans le bois. &Agrave; la longue quelques champs apparurent; des
+maisons s'espac&egrave;rent au bord du chemin; la lisi&egrave;re sombre s'&eacute;loigna
+peu &agrave; peu et bient&ocirc;t le tra&icirc;neau fut en plein village, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; et
+suivi d'autres tra&icirc;neaux qui s'en allaient aussi vers l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Depuis le commencement de la nouvelle ann&eacute;e, Maria &eacute;tait d&eacute;j&agrave; venue
+trois fois entendre la messe &agrave; Saint-Henri-de-Taillon, que les gens
+du pays persistent &agrave; appeler la Pipe, comme aux jours h&eacute;ro&iuml;ques des
+premiers colons. C'&eacute;tait pour elle, en m&ecirc;me temps qu'un exercice de
+pi&eacute;t&eacute;, presque la seule distraction possible, et son p&egrave;re s'&eacute;tait
+efforc&eacute; de la lui donner fr&eacute;quemment, pensant que le spectacle rare
+du culte et la rencontre des quelques connaissances quils avaient au
+village aideraient &agrave; secouer la tristesse.</p>
+
+<p>Cette fois, quand la messe fut termin&eacute;e, au lieu de visiter les
+maisons amies ils all&egrave;rent au presbyt&egrave;re. Celui-ci &eacute;tait d&eacute;j&agrave; rempli
+de paroissiens venus de fermes &eacute;loign&eacute;es, car le pr&ecirc;tre n'est pas
+seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur
+conseiller en toutes mati&egrave;res, l'arbitre de leurs querelles, et en
+v&eacute;rit&eacute; la seule personne diff&eacute;rente d'eux-m&ecirc;mes &agrave; laquelle ils
+puissent avoir recours dans le doute.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en
+quelques mots rapides, au milieu de la conversation g&eacute;n&eacute;rale &agrave;
+laquelle lui-m&ecirc;me prenait part jovialement; d'autres plus longuement,
+dans le secret de la pi&egrave;ce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut
+venu il regarda l'horloge.</p>
+
+<p>&mdash;On va d&icirc;ner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez d&ucirc; prendre de
+l'app&eacute;tit sur le chemin, et moi, de dire la messe, &ccedil;a me donne faim
+sans bon sens.</p>
+
+<p>Il rit de toutes ses forces, amus&eacute; plus que personne de sa
+plaisanterie, et pr&eacute;c&eacute;da ses h&ocirc;tes dans la salle &agrave; manger. Un autre
+pr&ecirc;tre &eacute;tait l&agrave;, venu d'une paroisse voisine et deux ou trois
+paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coup&eacute;e
+d'histoires comiques et de comm&eacute;rages sans malice; de temps en temps
+un des paysans se souvenait du lieu et &eacute;mettait quelque r&eacute;flexion
+pieuse que les pr&ecirc;tres accueillaient avec des hochements de t&ecirc;te
+brefs et des &laquo;Oui! oui!&raquo; un peu distraits.</p>
+
+<p>Enfin le d&icirc;ner prit fin; quelques-uns des invit&eacute;s partirent sit&ocirc;t les
+pipes allum&eacute;es. Le cur&eacute; surprit un regard du p&egrave;re Chapdelaine et
+sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe &agrave;
+Maria.</p>
+
+<p>&mdash;Viens un peu par icitte, tou&eacute;, fit-il.</p>
+
+<p>Il la pr&eacute;c&eacute;da dans la pi&egrave;ce voisine, qui lui servait &agrave; la fois de
+salle de r&eacute;ception et de bureau.</p>
+
+<p>Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre c&ocirc;t&eacute;, une
+table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres
+reli&eacute;s en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure
+repr&eacute;sentant la Sainte Famille, une planche en couleurs o&ugrave;
+voisinaient les tra&icirc;neaux et les moulins &agrave; battre d'un fabricant de
+Qu&eacute;bec, et plusieurs affiches officielles contenant des
+recommandations sur les incendies de for&ecirc;ts ou les &eacute;pid&eacute;mies de
+b&eacute;tail.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il para&icirc;t que tu te tourmentes sans bon sens, de m&ecirc;me? dit-il
+assez doucement en se retournant vers Maria.</p>
+
+<p>Elle le regarda avec humilit&eacute;, peu &eacute;loign&eacute;e de croire qu'en son
+pouvoir surnaturel de pr&ecirc;tre il avait devin&eacute; son chagrin sans que nul
+ne l'en e&ucirc;t averti. Lui courbait un peu sa taille d&eacute;mesur&eacute;e et
+penchait vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa soutane il
+avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et d&eacute;charn&eacute;, les
+yeux m&eacute;fiants, les larges &eacute;paules osseuses. M&ecirc;me ses mains,
+dispensatrices de pardons miraculeux, &eacute;taient des mains de laboureur,
+aux veines gonfl&eacute;es sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui
+que le pr&ecirc;tre, le cur&eacute; de la paroisse, clairement envoy&eacute; par Dieu
+pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Assis-tou&eacute; l&agrave;! fit-il en montrant une chaise.</p>
+
+<p>Elle s'assit un peu comme une &eacute;coli&egrave;re qu'on r&eacute;primande, un peu comme
+une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec
+un m&eacute;lange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels
+op&eacute;rassent.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, le tra&icirc;neau filait sur la neige dure. Le p&egrave;re
+Chapdelaine commen&ccedil;ait &agrave; s'assoupir et les guides glissaient peu &agrave;
+peu de ses mains ouvertes.</p>
+
+<p>Une fois encore il se secoua, releva la t&ecirc;te et reprit &agrave; pleine voix
+le cantique qu'il avait entonn&eacute; en quittant le village:</p>
+
+<blockquote>...<i>Adorons-le dans le ciel,<br />
+Adorons-le sur l'autel</i>...</blockquote>
+
+<p>Puis il se tut, son menton s'abaissa peu &agrave; peu sur sa poitrine, et il
+n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots
+de l'attelage.</p>
+
+<p>Maria songeait aux paroles du pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y avait de l'amiti&eacute; entre vous, c'est bien naturel que tu aies
+du chagrin. Mais vous n'&eacute;tiez pas fianc&eacute;s, puisque tu n'en avais rien
+dit &agrave; tes parents ni lui non plus; alors de te d&eacute;soler de m&ecirc;me et de
+te laisser p&acirc;tir &agrave; cause d'un gar&ccedil;on qui ne t'&eacute;tait rien, apr&egrave;s tout,
+&ccedil;a n'est pas bien, &ccedil;a n'est pas convenable...</p>
+
+<p>Et encore:</p>
+
+<p>&mdash;Faire dire des messes et prier pour lui, &ccedil;a c'est correct, tu ne
+peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres
+quand les gar&ccedil;ons reviendront du bois, comme ton p&egrave;re l'a dit, comme
+de raison &ccedil;a lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux &ccedil;a
+que des lamentations, lui, puisque &ccedil;a diminuera d'autant son temps de
+purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face &agrave;
+d&eacute;courager toute la maison, &ccedil;a n'a pas de bon sens, et le bon Dieu
+n'aime pas &ccedil;a.</p>
+
+<p>En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un
+conseiller discutant les raisons impond&eacute;rables du c&oelig;ur, mais plut&ocirc;t
+d'un homme de loi ou d'un pharmacien &eacute;non&ccedil;ant prosa&iuml;quement des
+formules absolues, certaines.</p>
+
+<p>&mdash;Une fille comme toi, plaisante &agrave; voir, de bonne sant&eacute; et avec &ccedil;a
+vaillante et m&eacute;nag&egrave;re, c'est fait pour encourager ses vieux parents,
+d'abord, et puis apr&egrave;s se marier et fonder une famille chr&eacute;tienne. Tu
+n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner
+de te tourmenter de m&ecirc;me, parce que c'est un tourment profane et peu
+convenable, vu que ce gar&ccedil;on ne t'&eacute;tait rien. Et le bon Dieu sait ce
+qui est bon pour nous; il ne faut pas se r&eacute;volter ni se plaindre...</p>
+
+<p>Dans tout cela, une phrase avait trouv&eacute; Maria quelque peu incr&eacute;dule:
+l'assurance du pr&ecirc;tre que Fran&ccedil;ois Paradis, l&agrave; o&ugrave; il se trouvait, se
+souciait uniquement des messes dites pour le repos de son &acirc;me, et non
+du regret tendre et poignant qu'il avait laiss&eacute; derri&egrave;re lui. Cela,
+elle ne pouvait arriver &agrave; le croire. Incapable de le concevoir
+r&eacute;ellement dans la mort autre qu'il avait &eacute;t&eacute; dans la vie, elle
+songeait au contraire qu'il devait &ecirc;tre heureux et reconnaissant de
+ce grand regret qui prolongeait un peu, par-del&agrave; la mort, l'amour
+devenu inutile. Enfin, puisque le pr&ecirc;tre l'avait dit...</p>
+
+<p>Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fich&eacute;s dans la neige;
+des &eacute;cureuils, effray&eacute;s par le passage rapide du tra&icirc;neau et le bruit
+des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des
+&eacute;pinettes et grimpaient en s'agriffant &agrave; l'&eacute;corce. Un froid vif
+descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent br&ucirc;lait la
+peau, car c'&eacute;tait f&eacute;vrier, ce qui, au pays de Qu&eacute;bec, veut dire deux
+pleins mois d'hiver encore.</p>
+
+<p>Tandis que le cheval Charles-Eug&egrave;ne trottait sur le chemin durci,
+ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se
+rappelant les commandements du cur&eacute; de Saint-Henri, chassa de son
+c&oelig;ur tout regret avou&eacute;, et tout chagrin, aussi compl&egrave;tement que cela
+&eacute;tait en son pouvoir et avec autant de simplicit&eacute; qu'elle en e&ucirc;t mis
+&agrave; repousser la tentation d'une soir&eacute;e de danse, d'une f&ecirc;te impie ou
+de quelque autre action apparemment malhonn&ecirc;te et d&eacute;fendue.</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait &eacute;t&eacute;
+qu'un lent &eacute;vanouissement de la lumi&egrave;re; car depuis le matin le ciel
+&eacute;tait demeur&eacute; gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur
+le sol livide; les sapins et les cypr&egrave;s n'avaient pas l'air d'arbres
+vivants, et les bouleaux d&eacute;nud&eacute;s semblaient douter du printemps.
+Maria sortit du tra&icirc;neau en frissonnant et n accorda qu'une attention
+distraite aux Happements de Chien, &agrave; ses gambades, aux cris des
+enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait
+curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus
+d'amour et on lui d&eacute;fendait le regret. Elle entra dans la maison tr&egrave;s
+vite sans regarder autour d'elle, &eacute;prouvant un sentiment nouveau fait
+d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne d&eacute;serte, le
+bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles
+elle avait toujours v&eacute;cu et qui l'avaient bless&eacute;e.</p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Comme mars venait, Tit'B&eacute; rapporta un jour de Honfleur la nouvelle
+qu'il y aurait le soir, chez &Eacute;phrem Surprenant, une grande veill&eacute;e &agrave;
+laquelle ils &eacute;taient tous pri&eacute;s.</p>
+
+<p>Il fallait que quelqu'un rest&acirc;t pour garder la maison, et comme la
+m&egrave;re Chapdelaine &eacute;mit le d&eacute;sir de faire le voyage pour se distraire
+un peu, apr&egrave;s ces longs mois de r&eacute;clusion, ce fut Tit'B&eacute; qui resta.
+Honfleur, le village le plus proche de leur maison, &eacute;tait &agrave; huit
+milles de distance; mais qu&eacute;taient huit milles &agrave; faire en tra&icirc;neau
+sur la neige &agrave; travers les bois compar&eacute;s au plaisir d'entendre des
+chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de
+loin.</p>
+
+<p>Il y avait nombreuse compagnie chez &Eacute;phrem Surprenant: plusieurs
+habitants du village d'abord, puis les trois Fran&ccedil;ais qui avaient
+achet&eacute; la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, &agrave; la grande surprise
+des Chapdelaine, Lorenzo lui-m&ecirc;me, revenu encore une fois des
+&Eacute;tats-Unis pour quelque affaire se rapportant &agrave; cette vente et &agrave; la
+succession de son p&egrave;re. Il accueillit Maria avec un empressement
+marqu&eacute; et s'assit aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Les hommes allum&egrave;rent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'&eacute;tat des
+chemins, des nouvelles du comt&eacute;; mais la conversation languissait et
+chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement
+vers Lorenzo et les trois Fran&ccedil;ais comme si de leur pr&eacute;sence
+simultan&eacute;e dussent naturellement jaillir des r&eacute;cits merveilleux, des
+descriptions de contr&eacute;es lointaines aux m&oelig;urs &eacute;tranges. Les
+Fran&ccedil;ais, arriv&eacute;s dans le pays depuis quelques mois seulement,
+devaient ressentir une curiosit&eacute; du m&ecirc;me ordre, car ils &eacute;coutaient et
+ne parlaient gu&egrave;re.</p>
+
+<p>Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la premi&egrave;re fois, se
+crut autoris&eacute; &agrave; leur faire subir un interrogatoire, selon la candide
+coutume canadienne.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous voil&agrave; rendus icitte pour travailler la terre. Comment
+aimez-vous le Canada?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en &eacute;t&eacute;
+et les hivers sont p&eacute;nibles; mais je suppose que l'on s'y habitue &agrave;
+la longue.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le p&egrave;re qui r&eacute;pondait, et ses deux fils hochaient la t&ecirc;te,
+les yeux &agrave; terre. Leur aspect e&ucirc;t suffi &agrave; les diff&eacute;rencier des autres
+habitants du village; mais d&egrave;s qu'ils parlaient le foss&eacute; semblait
+s'&eacute;largir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche
+sonnaient comme des mots d'une langue &eacute;trang&egrave;re. Ils n'avaient pas la
+lenteur de diction canadienne, ni cet accent ind&eacute;finissable qui n'est
+pas l'accent d'une quelconque province fran&ccedil;aise, mais seulement un
+accent paysan, en quoi les parlers diff&eacute;rents des &eacute;migrants
+d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des
+tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Qu&eacute;bec, m&ecirc;me
+dans les villes, et qui aux hommes simples assembl&eacute;s l&agrave; paraissaient
+recherch&eacute;es et pleines de raffinement.</p>
+
+<p>&mdash;Dans votre pays avant de venir icitte, &eacute;tiez-vous cultivateur
+aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Quel m&eacute;tier donc que vous faisiez?</p>
+
+<p>Le Fran&ccedil;ais h&eacute;sita un instant avant de r&eacute;pondre, se rendant compte
+peut-&ecirc;tre que ce qu'il allait dire serait &eacute;trange et difficile &agrave;
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'&eacute;tais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes
+deux fils que voil&agrave; &eacute;taient employ&eacute;s, Edmond dans un bureau et Pierre
+dans un magasin.</p>
+
+<p>Employ&eacute;s&mdash;commis&mdash;cela c'&eacute;tait clair pour tout le monde; mais la
+profession du p&egrave;re restait un peu obscure dans les esprits de ceux
+qui l'&eacute;coutaient.</p>
+
+<p>&Eacute;phrem Surprenant r&eacute;p&eacute;ta: &laquo;Accordeur de pianos; c'&eacute;tait &ccedil;a, c'&eacute;tait
+bien &ccedil;a!&raquo; Et il regarda son voisin Conrad N&eacute;ron d'un air sup&eacute;rieur,
+et de d&eacute;fi, qui semblait dire: &laquo;Tu ne voulais pas me croire ou bien
+tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Accordeur de pianos, r&eacute;p&eacute;ta &agrave; son tour Samuel Chapdelaine,
+p&eacute;n&eacute;trant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon m&eacute;tier, &ccedil;a?
+Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de m&ecirc;me
+vous &ecirc;tes ben instruits, vous et vos gar&ccedil;ons; vous savez lire et
+&eacute;crire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi! ajouta promptement &Eacute;phrem Surprenant.</p>
+
+<p>Conrad N&eacute;ron et &Eacute;gide Racicot firent chorus:</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi!</p>
+
+<p>Et tous se mirent &agrave; rire.</p>
+
+<p>Le Fran&ccedil;ais eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels
+pouvaient fort bien s'en passer et qu'&agrave; lui cela ne servirait gu&egrave;re,
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous n'&eacute;tiez pas capables de vivre comme il faut avec vos
+m&eacute;tiers, l&agrave;-bas. Oui... &Agrave; cause, donc, que vous &ecirc;tes venus par
+icitte?</p>
+
+<p>Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicit&eacute;,
+s'&eacute;tonnant qu'ils eussent abandonn&eacute; pour le dur travail de la terre
+des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.</p>
+
+<p>Pourquoi ils &eacute;taient venus? Quelques mois plus t&ocirc;t ils auraient pu
+l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du c&oelig;ur: la
+lassitude du trottoir et du pav&eacute;, de l'air pauvre des villes; la
+r&eacute;volte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la
+parole &eacute;mouvante, entendue par hasard, d'un conf&eacute;rencier pr&ecirc;chant
+sans risque l'&eacute;vangile de l'&eacute;nergie et de l'initiative, de la vie
+saine et libre du sol f&eacute;cond&eacute;. Ils auraient su dire tout cela avec
+chaleur quelques mois plus t&ocirc;t...</p>
+
+<p>Maintenant ils ne pouvaient gu&egrave;re qu'esquisser une moue &eacute;vasive et
+chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.</p>
+
+<p>&mdash;On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le p&egrave;re. Tout
+est cher, on vit enferm&eacute;...</p>
+
+<p>Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur &eacute;troit logement
+parisien, cette id&eacute;e qu'au Canada ils passeraient presque toutes
+leurs journ&eacute;es dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, pr&egrave;s des
+grandes for&ecirc;ts. Ils n'avaient pas pr&eacute;vu les mouches noires, ni
+compris tout &agrave; fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soup&ccedil;onn&eacute;
+les mille duret&eacute;s d'une terre impitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous vous figuriez &ccedil;a comme c'est, demanda encore Samuel
+Chapdelaine, le pays icitte, la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout &agrave; fait, r&eacute;pondit le Fran&ccedil;ais &agrave; voix basse. Non, pas tout &agrave;
+fait...</p>
+
+<p>Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire &agrave; &Eacute;phrem Surprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est dur, icitte; c'est dur!</p>
+
+<p>Ils firent &laquo;oui&raquo; de la t&ecirc;te tous les trois et baiss&egrave;rent les yeux:
+trois hommes aux &eacute;paules maigres, encore p&acirc;les malgr&eacute; leurs six mois
+pass&eacute;s sur la terre, qu'une chim&egrave;re avait arrach&eacute;s &agrave; leurs comptoirs,
+&agrave; leurs bureaux, &agrave; leurs tabourets de piano, &agrave; la seule vraie vie
+pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui
+puissent &ecirc;tre des d&eacute;racin&eacute;s. Ils avaient commenc&eacute; &agrave; comprendre leur
+erreur. Ils &eacute;taient trop diff&eacute;rents pour imiter les Canadiens qui les
+entouraient, dont ils n'avaient ni la force, ni la sant&eacute; endurcie, ni
+la rudesse n&eacute;cessaire, ni l'aptitude &agrave; toutes les besognes:
+agriculteurs, b&ucirc;cherons, charpentiers, selon la saison et selon
+l'heure.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re hochait la t&ecirc;te, songeur; un des fils, les coudes sur les
+genoux, contemplait avec une sorte d'&eacute;tonnement les callosit&eacute;s que le
+dur travail des champs avait plaqu&eacute;es aux paumes de ses mains fr&ecirc;les.
+Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs
+esprits le bilan m&eacute;lancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on
+pensait: &laquo;Lorenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils
+n'ont plus gu&egrave;re d'argent et les voil&agrave; mal pris; car ces gens-l&agrave; ne
+sont pas faits pour vivre sur la terre.&raquo;</p>
+
+<p>La m&egrave;re Chapdelaine voulut les encourager, un peu par piti&eacute;, un peu
+ont l'honneur de la culture.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a force un peu au commencement quand on n'est pas accoutum&eacute;,
+dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avanc&eacute;e
+vous ferez une belle vie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le, remarqua Conrad N&eacute;ron, comme chacun a du mal &agrave; se
+contenter. En voil&agrave; trois qui ont quitt&eacute; leurs places et qui sont
+venus de ben loin pour s'&eacute;tablir icitte et cultiver, et moi je suis
+toujours &agrave; me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que
+d'&ecirc;tre tranquillement assis dans un office toute la journ&eacute;e, la plume
+&agrave; l'oreille, &agrave; l'abri du froid et du gros soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun a son id&eacute;e, d&eacute;cr&eacute;ta Lorenzo Surprenant, impartial.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton id&eacute;e &agrave; toi, &ccedil;a n'&eacute;tait point de rester &agrave; Honfleur &agrave; suer sur
+les chousses, fit Racicot avec un gros rire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, et je ne m'en cache pas: &ccedil;a ne m'aurait pas adonn&eacute;. Ces
+hommes icitte ont achet&eacute; ma terre. C'est une bonne terre, personne ne
+peut rien dire &agrave; l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et
+je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien o&ugrave; je
+suis et je n'aurais pas voulu revenir.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Chapdelaine secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la
+sant&eacute; et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n'a point de
+<i>boss</i>; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour
+soi... Ah! c'est beau!</p>
+
+<p>&mdash;Je les entends tous dire &ccedil;a, r&eacute;pliqua Lorenzo. On est libre; on est
+son ma&icirc;tre. Et vous avez l'air de prendre en piti&eacute; ceux qui
+travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un <i>boss</i> &agrave; qui
+il faut ob&eacute;ir. Libre... sur la terre... allons donc!</p>
+
+<p>Il s'animait &agrave; mesure et parlait d'un air de d&eacute;fi.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un
+habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien r&eacute;ussi, qui sont
+bien gr&eacute;&eacute;s de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de
+chance que les autres, vous dites: &laquo;Ah! ils font une belle vie; ils
+sont &agrave; l'aise; ils ont de beaux animaux.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a n'est pas &ccedil;a qu'il faudrait dire. La v&eacute;rit&eacute;, cest que ce sont
+leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de <i>boss</i> dans le monde qui
+soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils
+vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval
+apeur&eacute; de rien qui s'&eacute;carte ou qui envoie les pieds; c'est une vache
+pourtant douce, tourment&eacute;e par les mouches, qui se met &agrave; marcher
+pendant qu'on la tire et qui vous &eacute;crase deux orteils. Et m&ecirc;me quand
+ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour
+g&acirc;ter votre vie et vous donner du tourment...</p>
+
+<p>&laquo;Je sais ce que c'est: j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; sur une terre; et vous, vous
+&ecirc;tes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaill&eacute;
+fort tout l'avant-midi; on rentre &agrave; la maison pour d&icirc;ner et prendre
+un peu de repos. Et puis avant qu'on soit assis &agrave; table, voil&agrave; un
+enfant qui crie: &quot;Les vaches ont saut&eacute; la cl&ocirc;ture&quot;; ou bien:
+&quot;Les moutons sont dans le grain.&quot; Et tout le monde se l&egrave;ve et
+part &agrave; courir, en pensant &agrave; l'avoine ou &agrave; l'orge qu'on a eu tant de
+mal &agrave; faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent.
+Les hommes galopent, brandissent des b&acirc;tons, s'essoufflent; les
+femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a r&eacute;ussi &agrave;
+remettre les vaches ou les moutons au clos et &agrave; relever les cl&ocirc;tures
+de pieux, et qu'on rentre, bien rest&eacute;, on trouve la soupe aux pois
+refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grug&eacute; par les
+chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en h&acirc;te, avec la
+peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-&ecirc;tre &agrave; pr&eacute;parer
+encore.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes les serviteurs de vos animaux: voil&agrave; ce que vous &ecirc;tes.
+Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme
+les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les
+faites vivre &agrave; force de travail, parce que la terre est avare et
+l'&eacute;t&eacute; trop court. C'est comme cela et il n'y a pas moyen que cela
+change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on
+ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien m&ecirc;me on pourrait...
+Quand bien m&ecirc;me on pourrait... Vous auriez d'autres ma&icirc;tres: l'&eacute;t&eacute;
+qui commence trop tard et qui finit trop t&ocirc;t, l'hiver qui mange sept
+mois de l'ann&eacute;e sans profit, la s&eacute;cheresse et la pluie qui viennent
+toujours <i>mal</i> &agrave; point...</p>
+
+<p>&laquo;Dans les villes on se moque de ces choses-l&agrave;; mais ici vous n'avez
+pas de d&eacute;fense contre elles et elles vous font du mal; sans compter
+le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout,
+sans plaisirs. C'est de la mis&egrave;re, de la mis&egrave;re, de la mis&egrave;re du
+commencement &agrave; la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour r&eacute;ussir sur la
+terre que ceux qui sont n&eacute;s et qui ont &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s sur la terre; comme
+de raison... les autres, ceux qui ont habit&eacute; les villes, pas de
+danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de
+m&ecirc;me!&raquo;</p>
+
+<p>Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque
+jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de
+carrefour. Ceux qui l'&eacute;coutaient, &eacute;tant d'une race sensible &agrave; la
+parole, se sentaient entra&icirc;n&eacute;s par ses critiques et ses plaintes, et
+la duret&eacute; r&eacute;elle de leur vie leur apparaissait d'une fa&ccedil;on nouvelle
+et saisissante qui les surprenait eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Chapdelaine pourtant secouait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas &ccedil;a; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un
+habitant qui a une bonne terre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous &ecirc;tes trop loin vers
+le nord; l'&eacute;t&eacute; est trop court; le grain n'a pas eu le temps de
+pousser que d&eacute;j&agrave; les froids arrivent. Quand je remonte par icitte &agrave;
+chaque voyage, venant des &Eacute;tats, et que je vois les petites maisons
+de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui
+ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de
+tous c&ocirc;t&eacute;s... Bat&ecirc;che, je me sens tout d&eacute;courag&eacute; pour vous autres,
+moi qui n'y habite plus, et j'en suis &agrave; me demander comment &ccedil;a se
+fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voil&agrave; longtemps
+pour s'en aller dans les places moins dures, o&ugrave; on trouve tout ce
+qu'il faut pour faire une belle vie, et o&ugrave; on peut sortir l'hiver et
+aller se promener sans avoir peur de mourir...</p>
+
+<p>Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout &agrave; coup et songea
+aux secrets sinistres que cache la for&ecirc;t verte et blanche. C'est vrai
+ce que disait l&agrave; Lorenzo Surprenant; c'&eacute;tait un pays sans piti&eacute; et
+sans douceur. Toute l'inimiti&eacute; mena&ccedil;ante du dehors, le froid, la
+neige profonde, la solitude sembl&egrave;rent entrer soudain dans la maison
+et s'asseoir autour du po&ecirc;le comme un essaim de mauvaises f&eacute;es, avec
+des ricanements proph&eacute;tiques de malchance ou des silences plus
+terribles encore.</p>
+
+<p>&laquo;Te souviens-tu des beaux gar&ccedil;ons aim&eacute;s que nous avons tu&eacute;s et cach&eacute;s
+dans le bois, ma s&oelig;ur? Leurs &acirc;mes ont pu nous &eacute;chapper; mais leurs
+corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra
+jamais...&raquo;</p>
+
+<p>Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble &agrave; un rire lugubre,
+et il semble &agrave; Maria que tous ceux qui sont r&eacute;unis l&agrave; entre les murs
+de planches courbent l'&eacute;chine et parlent bas comme des gens dont la
+vie est menac&eacute;e et qui craignent.</p>
+
+<p>Sur tout le reste de la veill&eacute;e un peu de tristesse pesa, tout au
+moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des
+histoires d'ours pris au pi&egrave;ge, qui se d&eacute;menaient et grondaient si
+f&eacute;rocement &agrave; la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le
+courage, et puis qui s'abandonnaient tout &agrave; coup quand ils voyaient
+les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqu&eacute;s sur
+eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la t&ecirc;te entre leurs pattes et
+se lamentaient avec des cris et des g&eacute;missements presque humains,
+d&eacute;chirants et pitoyables.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les histoires de chasse vinrent les histoires de revenants et
+d'apparitions; des r&eacute;cits de visions terrifiantes ou d'avertissements
+prodigieux re&ccedil;us par des hommes qui avaient blasph&eacute;m&eacute; ou mal parl&eacute;
+des pr&ecirc;tres. Et apr&egrave;s cela, comme personne ne consentait &agrave; chanter,
+l'on joua aux cartes; la conversation descendit &agrave; des sujets moins
+&eacute;mouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui
+fut dit alors quand le tra&icirc;neau la ramena avec ses parents vers leur
+maison, &agrave; travers les bois ent&eacute;n&eacute;br&eacute;s, fut celui de Lorenzo
+Surprenant parlant des &Eacute;tats-Unis et de la vie magnifique des grandes
+cit&eacute;s, de la vie plaisante, s&ucirc;re, et des belles rues droites,
+inond&eacute;es de lumi&egrave;re le soir, pareilles &agrave; de merveilleux spectacles
+sans fin.</p>
+
+<p>Avant le d&eacute;part Lorenzo lui avait dit &agrave; demi-voix, presque en
+confidence:</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain dimanche... J'irai vous voir apr&egrave;s midi.</p>
+
+<p>Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et
+voici qu'il &eacute;tait de nouveau pr&egrave;s d'elle, reprenant ses r&eacute;cits
+merveilleux comme un plaidoyer interrompu.</p>
+
+<p>Car c'&eacute;tait pour elle surtout qu'il avait parl&eacute; la veille au soir;
+elle le comprit clairement. Le grand m&eacute;pris qu'il avait t&eacute;moign&eacute; pour
+la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des
+villes, ce n'avait &eacute;t&eacute; que la pr&eacute;face d'une tentation dont il lui
+mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on
+feuillette un livre d'images.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer. Les magasins de
+Roberval, la grand-messe, une veill&eacute;e dramatique dans un couvent;
+voil&agrave; tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes
+ces choses-l&agrave;, les gens qui ont habit&eacute; les villes ne feraient qu'en
+rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien qu'&agrave; vous promener sur
+les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journ&eacute;e de travail
+est finie&mdash;pas des petits trottoirs de planches comme &agrave; Roberval,
+mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges
+comme une salle&mdash;rien qu'&agrave; vous promener de m&ecirc;me, avec les lumi&egrave;res,
+les chars &eacute;lectriques qui passent tout le temps, les magasins, le
+monde, vous verriez de quoi vous &eacute;tonner pour des semaines. Et tous
+les plaisirs qu'on peut avoir; le th&eacute;&acirc;tre, les cirques, les gazettes
+avec des images, et dans toutes les rues des places o&ugrave; l'on peut
+entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures &agrave; pleurer et
+&agrave; rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez m&ecirc;me pas ce que c'est que
+les vues anim&eacute;es!</p>
+
+<p>Il se tut quelques instants, repassant dans sa m&eacute;moire le spectacle
+prodigieux des cin&eacute;matographes et se demandant s'il pourrait
+l'expliquer et en raconter les p&eacute;rip&eacute;ties ordinaires: l'histoire
+touchante des petites filles abandonn&eacute;es ou perdues dont la vie est
+condens&eacute;e sur l'&eacute;cran en douze minutes de mis&egrave;re atroce et trois
+minutes de r&eacute;paration et d'apoth&eacute;ose dans un salon d'un luxe exag&eacute;r&eacute;.
+Les galopades effr&eacute;n&eacute;es de <i>cowboys</i> &agrave; la poursuite des Indiens
+ravisseurs; l'&eacute;pouvantable fusillade; la d&eacute;livrance ultime des
+captifs, &agrave; la derni&egrave;re seconde, par les soldats qui arrivent en
+trombe, brandissant magnifiquement la banni&egrave;re &eacute;toil&eacute;e.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une minute d'h&eacute;sitation, il secoua la t&ecirc;te, reconnaissant son
+impuissance &agrave; peindre toutes ces choses avec des mots.</p>
+
+<p>Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans
+les br&ucirc;l&eacute;s qui couvrent la berge haute de la rivi&egrave;re P&eacute;ribonka
+au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant n'avait eu recours &agrave; aucun
+pr&eacute;texte pour obtenir que Maria sort&icirc;t avec lui; il le lui avait
+demand&eacute; simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour
+avec la m&ecirc;me simplicit&eacute; directe et pratique.</p>
+
+<p>&mdash;Le premier jour que je vous ai vue, Maria, le premier jour... c'est
+vrai! Voil&agrave; longtemps que je n'&eacute;tais revenu au pays, et j'&eacute;tais &agrave; me
+dire que c'&eacute;tait une mis&eacute;rable place pour vivre, que les hommes
+&eacute;taient une <i>gang</i> de simples qui n'avaient rien vu et que les filles
+n'&eacute;taient s&ucirc;rement pas aussi fines ni aussi <i>smart</i> que celles des
+&Eacute;tats... Et puis rien qu'&agrave; vous regarder, je me suis dit tout d'un
+coup que c'&eacute;tait moi qui n'&eacute;tais qu'un simple, parce que ni &agrave; Lowell
+ni &agrave; Boston je n'avais vu de fille comme vous. Apr&egrave;s que j'&eacute;tais
+retourn&eacute; l&agrave;-bas, dix fois par jour je pensais que peut-&ecirc;tre bien
+quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous
+prendre, et chaque fois &ccedil;a me faisait froid dans le dos. C'est pour
+vous que je suis revenu, Maria, revenu de tout pr&egrave;s de Boston
+jusqu'icitte: trois jours de voyage! Les affaires que j'avais,
+j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu,
+pour vous dire ce que j'avais &agrave; dire et savoir ce que vous me
+r&eacute;pondriez.</p>
+
+<p>Toutes les fois que le sol &eacute;tait nu l'espace de quelques pieds devant
+eux, d&eacute;pourvu de chicots et de racines, et qu'il pouvait relever les
+yeux sans crainte de tr&eacute;bucher dans la neige, il la regardait, mais
+ne voyait d'elle que son profil pench&eacute;, &agrave; l'expression patiente et
+tranquille, entre son bonnet de laine et le long gilet de laine qui
+moulait ses formes h&eacute;ro&iuml;ques, de sorte que chaque regard lui
+rappelait ses raisons d'aimer sans lui rapporter de r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Icitte, ce n'est pas une place pour vous, Maria. Le pays est trop
+dur, et le travail est dur aussi: on se fait mourir rien que pour
+gagner son pain. L&agrave;-bas, dans les manufactures, fine et forte comme
+vous &ecirc;tes, vous auriez vite fait de gagner quasiment autant que moi;
+mais si vous &eacute;tiez ma femme vous n'auriez pas besoin de travailler.
+Je gagne assez pour deux, et nous ferions une belle vie: des
+toilettes propres, un joli plain-pied dans une maison de briques,
+avec le gaz, l'eau chaude, toutes sortes d'affaires dont vous n'avez
+pas l'id&eacute;e et qui vous &eacute;pargnent du trouble et de la mis&egrave;re &agrave; chaque
+instant. Et ne vous figurez pas qu'il n'y a que des <i>Angl&acirc;s</i> par l&agrave;;
+je connais bien des familles canadiennes qui travaillent comme moi ou
+bien qui ont des magasins. Et il y a une belle &eacute;glise, avec un pr&ecirc;tre
+canadien: M. le cur&eacute; Tremblay, de Saint-Hyacinthe. Vous ne vous
+ennuieriez pas...</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita encore, et promena son regard autour de lui sur le sol
+blanc sem&eacute; de souches brunes, sur le plateau aust&egrave;re qui un peu plus
+loin descendait d'une seule course jusqu'&agrave; la rivi&egrave;re glac&eacute;e, comme
+s'il cherchait des arguments d&eacute;cisifs.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas quoi vous dire... Vous avez toujours v&eacute;cu par icitte
+et vous ne pouvez pas vous figurer comment c'est ailleurs, et je ne
+suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais
+je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je prends pas un
+coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande,
+je vous emm&egrave;nerai dans des places qui vous &eacute;tonneront; de vraies
+belles places pas en tout comme par icitte, o&ugrave; on peut vivre comme du
+monde, et faire un r&egrave;gne heureux.</p>
+
+<p>Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo
+Surprenant &eacute;tait venue battre son c&oelig;ur comme une lame s'abat sur la
+gr&egrave;ve. Ce n'&eacute;taient point les protestations d'amour qui la
+touchaient, encore quelles fussent sinc&egrave;res et honn&ecirc;tes, mais les
+descriptions par lesquelles il cherchait &agrave; la tenter. Il n'avait
+parl&eacute; que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable
+ou de vanit&eacute;; mais consid&eacute;rez que ces choses &eacute;taient les seules
+qu'elle p&ucirc;t comprendre avec exactitude, et que tout le reste&mdash;la
+magie myst&eacute;rieuse des cit&eacute;s, l'attirance d'une vie diff&eacute;rente,
+inconnue, au centre m&ecirc;me du monde humain et non plus sur son extr&ecirc;me
+lisi&egrave;re&mdash;n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et
+vague, pareil &agrave; une grande clart&eacute; lointaine.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le
+contact des multitudes; toute la richesse fourmillante de sensations
+et d'id&eacute;es qui est l'apanage pour lequel le citadin a troqu&eacute;
+l'orgueil &acirc;pre de la terre, Maria pressentait tout cela confus&eacute;ment,
+comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse
+m&eacute;tempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle
+avait un grand d&eacute;sir de s'en aller.</p>
+
+<p>Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une arm&eacute;e de nuages
+tristes charg&eacute;s de neige. Ils d&eacute;filaient comme une menace au-dessus
+du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre
+couche &agrave; son linceul, et les sapins, les &eacute;pinettes, les cypr&egrave;s,
+serr&eacute;s les uns contre les autres, n'oscillaient pas, fig&eacute;s dans cet
+aspect de grande r&eacute;signation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les
+souches &eacute;mergeaient de la neige comme des &eacute;paves. Rien dans le
+paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de
+chaleur et de f&eacute;condit&eacute;; c'&eacute;tait plut&ocirc;t un pan de quelque plan&egrave;te
+d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;e o&ugrave; ne r&eacute;gnait jamais que la froide mort.</p>
+
+<p>Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'aust&eacute;rit&eacute; des
+arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et
+maintenant pour la premi&egrave;re fois elle y songeait avec haine et avec
+crainte. Quels paradis ce devaient &ecirc;tre ces contr&eacute;es du sud o&ugrave;
+l'hiver &eacute;tait fini en mars et o&ugrave; d&egrave;s avril les feuilles se
+montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les
+chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et
+dans les villes, les rues...</p>
+
+<p>Des questions trembl&egrave;rent sur ses l&egrave;vres. Elle e&ucirc;t voulu savoir s'il
+y avait de hautes maisons et des magasins des deux c&ocirc;t&eacute;s de ces rues,
+sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars
+&eacute;lectriques marchaient toute l'ann&eacute;e; si la vie &eacute;tait bien ch&egrave;re...
+Et des r&eacute;ponses &agrave; toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une
+petite partie de sa curiosit&eacute; &eacute;mue et laiss&eacute; subsister presque tout
+le vague merveilleux du grand mirage.</p>
+
+<p>Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui
+ressembl&acirc;t &agrave; un commencement de promesse. Lorenzo la regarda
+longuement tout en marchant &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle sur la neige, et il ne
+devina rien de ce qui se passait dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amiti&eacute; pour moi, ou
+bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous d&eacute;cider encore?</p>
+
+<p>Comme elle ne r&eacute;pondait toujours pas, il s'accrocha &agrave; cette derni&egrave;re
+supposition par peur d'un refus d&eacute;finitif.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien s&ucirc;r! Il n'y a
+gu&egrave;re longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez &agrave; ce que
+je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui
+co&ucirc;te cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez
+qu'il n'y a pas un gar&ccedil;on dans le pays avec qui vous pourriez faire
+un r&egrave;gne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous
+vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer &agrave; soigner des animaux et
+&agrave; gratter la terre dans des places d&eacute;sol&eacute;es...</p>
+
+<p>Ils rentr&egrave;rent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui
+l'attendait, des &Eacute;tats o&ugrave; il allait trouver le printemps d&eacute;j&agrave; venu,
+du travail abondant et bien pay&eacute; dont t&eacute;moignaient ses v&ecirc;tements
+&eacute;l&eacute;gants et sa lionne mine. Puis il partit, et Maria, qui avait
+laborieusement d&eacute;tourn&eacute; les yeux devant les siens, s'assit pr&egrave;s de la
+fen&ecirc;tre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en
+songeant &agrave; son grand ennui.</p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Personne ne posa de questions &agrave; Maria, ni ce soir-l&agrave; ni les soirs
+suivants; mais quelque membre de la famille dut parler &agrave; Eutrope
+Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions
+&eacute;videntes, car le dimanche d'apr&egrave;s Eutrope vint &agrave; son tour, apr&egrave;s le
+repas de midi, et Maria entendit un deuxi&egrave;me aveu d'amour.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois Paradis &eacute;tait venu au c&oelig;ur de l'&eacute;t&eacute;, descendu du pays
+myst&eacute;rieux situ&eacute; &laquo;en haut des rivi&egrave;res&raquo;; le souvenir des tr&egrave;s simples
+paroles qu'il avait prononc&eacute;es &eacute;tait tout m&ecirc;l&eacute; &agrave; celui du grand
+soleil &eacute;clatant, des bleuets m&ucirc;rs, des derni&egrave;res fleurs de bois de
+charme se fanant dans la brousse. Apr&egrave;s lui Lorenzo Surprenant avait
+apport&eacute; un autre mirage: le mirage des belles cit&eacute;s lointaines et de
+la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon,
+quand il parla &agrave; son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte
+et comme d&eacute;courag&eacute; d'avance, comprenant qu'il n'avait rien &agrave; offrir
+qui e&ucirc;t de la force pour tenter.</p>
+
+<p>Hardiment il avait demand&eacute; &agrave; Maria de venir se promener avec lui;
+mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils
+virent que la neige tombait. Maria s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e sur le perron,
+h&eacute;sitante une main sur le loquet, faisant mine de rentrer; et lui,
+craignant de laisser &eacute;chapper l'occasion, s'&eacute;tait mis &agrave; parler de
+suite, se d&eacute;p&ecirc;chant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que j'ai de l'amiti&eacute; pour vous, Maria. Je ne vous
+en avais pas parl&eacute; encore, d'abord parce que ma terre n'&eacute;tait pas
+assez avanc&eacute;e pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous
+les deux, et apr&egrave;s &ccedil;a parce que j'avais devin&eacute; que c'&eacute;tait Fran&ccedil;ois
+Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et
+que cet autre gar&ccedil;on des &Eacute;tats est apr&egrave;s vous, je me suis dit que moi
+aussi je pourrais bien essayer ma chance.</p>
+
+<p>La neige descendait maintenant en flocons serr&eacute;s; elle d&eacute;gringolait
+du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande
+sombre qui &eacute;tait la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t, et puis allait se joindre &agrave;
+cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient d&eacute;j&agrave; accumul&eacute;e sur le
+sol.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas riche, bien s&ucirc;r; mais j'ai deux lots &agrave; moi, tout
+pay&eacute;s, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler
+dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran,
+faire de bonnes cl&ocirc;tures, et quand mai viendra jen aurai grand pr&ecirc;t &agrave;
+&ecirc;tre sem&eacute;. Je s&egrave;merai cent trente minots, Maria... cent trente minots
+de bl&eacute;, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de gaudriole pour
+les animaux. Tout ce grain-l&agrave;, du beau grain de semence, je
+l'ach&egrave;terai &agrave; Roberval et je payerai <i>cash</i> sur le comptoir, de
+m&ecirc;me... J'ai l'argent de c&ocirc;t&eacute; tout pr&ecirc;t; je payerai <i>cash</i>, sans une
+cent de dette &agrave; personne, et si seulement c'est une ann&eacute;e ordinaire,
+&ccedil;a fera une belle r&eacute;colte. Pensez donc Maria cent trente minots de
+beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l'&eacute;t&eacute;, avant
+les foins, et puis entre les foins et la moisson, &ccedil;a serait le bon
+temps pour &eacute;lever une belle petite maison chaude et solide, toute en
+&eacute;pinette rouge. J'ai le bois tout pr&ecirc;t, coup&eacute;, empil&eacute;, derri&egrave;re ma
+grange; mon fr&egrave;re m'aidera et peut-&ecirc;tre aussi Esdras et Da'B&eacute; quand
+ils seront revenus. L'hiver d'apr&egrave;s je monterai aux chantiers avec un
+cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents
+piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous avez bien voulu
+m'attendre, &ccedil;a serait le temps...</p>
+
+<p>Maria restait appuy&eacute;e &agrave; la porte, une main sur le loquet, d&eacute;tournant
+les yeux. C'&eacute;tait cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait &agrave; lui offrir;
+attendre un an, et puis devenir sa femme et continuer la vie d'&agrave;
+pr&eacute;sent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre
+mi-d&eacute;frich&eacute;e... Faire le m&eacute;nage et l'ordinaire, tirer les vaches,
+nettoyer l'&eacute;table quand l'homme serait absent, travailler dans les
+champs peut-&ecirc;tre, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle &eacute;tait
+forte. Passer les veill&eacute;es au rouet ou &agrave; radouber de vieux
+v&ecirc;tements... Prendre une demi-heure de repos parfois l'&eacute;t&eacute;, assise
+sur le seuil, en face des quelques champs enserr&eacute;s par l'&eacute;norme bois
+sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de
+givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne
+d&eacute;j&agrave; blanche et sur le bois... Le bois... Toujours le bois,
+imp&eacute;n&eacute;trable, hostile, plein de secrets sinistres, ferm&eacute; autour d'eux
+comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu &agrave; peu, ann&eacute;e
+par ann&eacute;e, gagnant quelques arpents chaque fois, au printemps et &agrave;
+l'automne, ann&eacute;e par ann&eacute;e, &agrave; travers toute une longue vie terne et
+dure.</p>
+
+<p>Non, elle ne voulait pas vivre comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer,
+continuait Eutrope, mais vous &ecirc;tes vaillante, Maria, et accoutum&eacute;e &agrave;
+l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaill&eacute; fort; personne n'a
+pu dire jamais que j'&eacute;tais l&acirc;che, et si vous vouliez bien me marier
+&ccedil;a serait mon plaisir de peiner comme un b&oelig;uf toute la journ&eacute;e pour
+vous faire une belle terre et que nous soyons &agrave; l'aise avant d'&ecirc;tre
+vieux. Je ne prends pas de boisson, Maria, et le vous aimerais
+bien...</p>
+
+<p>Sa voix trembla et il &eacute;tendit la main vers le loquet &agrave; son tour,
+peut-&ecirc;tre pour prendre sa main &agrave; elle, peut-&ecirc;tre pour l'emp&ecirc;cher
+d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donn&eacute; sa r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;L'amiti&eacute; que j'ai pour vous... &ccedil;a ne peut pas se dire...</p>
+
+<p>Elle ne r&eacute;pondait toujours rien. Pour la deuxi&egrave;me fois un jeune homme
+lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait &agrave;
+donner, et pour la deuxi&egrave;me fois elle &eacute;coutait et restait muette,
+embarrass&eacute;e, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilit&eacute; et le
+silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouv&eacute;e niaise; mais
+elle n'&eacute;tait que simple et sinc&egrave;re, et proche de la nature, qui
+ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde f&ucirc;t devenu
+compliqu&eacute; comme &agrave; pr&eacute;sent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents
+et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et &agrave;
+la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la
+nature n'avait pas encore parl&eacute; imp&eacute;rieusement en elle, sans doute
+elle les &eacute;coutait en silence, pr&ecirc;tant l'oreille moins &agrave; leurs
+discours qu'&agrave; une voix int&eacute;rieure et pr&eacute;parant le geste d'&eacute;loignement
+qui la d&eacute;fendait contre toute requ&ecirc;te trop ardente, en attendant...
+Les trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas &eacute;t&eacute; attir&eacute;s par
+des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beaut&eacute; de son corps et
+parce qu'ils pressentaient de son c&oelig;ur limpide et honn&ecirc;te; quand ils
+lui parlaient d'amour elle restait semblable &agrave; elle-m&ecirc;me, patiente,
+calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fall&ucirc;t dire, et
+ils ne l'en aimaient que davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gar&ccedil;on des &Eacute;tats est venu vous faire de beaux discours, mais il
+ne faut pas vous laisser prendre...</p>
+
+<p>Il devina son geste &eacute;bauch&eacute; de protestation et se fit plus humble.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien &agrave; dire
+contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte, Maria, parmi des
+gens comme vous.</p>
+
+<p>&Agrave; travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction
+de planches, mi-&eacute;table et mi-grange, que son p&egrave;re et ses fr&egrave;res
+avaient &eacute;lev&eacute;e cinq ans plus t&ocirc;t, et elle lui trouvait un aspect &agrave; la
+fois r&eacute;pugnant et mis&eacute;rable, maintenant qu'elle avait commenc&eacute; &agrave; se
+figurer les &eacute;difices merveilleux des cit&eacute;s. L'int&eacute;rieur chaud et
+f&eacute;tide, le sol couvert de fumier et de paille souill&eacute;e, la pompe dans
+un coin, dure &agrave; man&oelig;uvrer et qui grin&ccedil;ait si fort, l'ext&eacute;rieur
+d&eacute;sol&eacute;, tourment&eacute; par le vent froid, soufflet&eacute; par la neige
+incessante, c'&eacute;tait le symbole de ce qui l'attendait si elle &eacute;pousait
+un gar&ccedil;on comme Eutrope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un
+pays triste et sauvage.</p>
+
+<p>Elle secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant...
+Je n'ai rien promis &agrave; personne. Il faut attendre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus qu'elle n'en avait dit &agrave; Lorenzo Surprenant et pourtant
+Lorenzo &eacute;tait parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait
+tent&eacute; sa chance, et perdu. Il s'en alla seul &agrave; travers la neige,
+tandis qu'elle rentrait dans la maison.</p>
+
+<p>Mars se tra&icirc;na en l'ours tristes; un vent froid poussait d'un bout &agrave;
+l'autre du ciel les nuages gris ou balayait la neige; il fallait
+&eacute;tudier le calendrier, don d'un marchand de grain de Roberval, pour
+comprendre que le printemps venait.</p>
+
+<p>Les journ&eacute;es qui suivirent furent pour Maria toutes pareilles aux
+journ&eacute;es d'autrefois, ramenant les m&ecirc;mes t&acirc;ches, accomplies de la
+m&ecirc;me mani&egrave;re; mais les soir&eacute;es devinrent diff&eacute;rentes, remplies par un
+effort de pens&eacute;e path&eacute;tique. Sans doute ses parents avaient-ils
+devin&eacute; ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;; mais respectant son silence, ils ne lui
+offraient pas de conseils et elle n'en demandait pas. Elle avait
+conscience qu'il n'appartenait qu'&agrave; elle de faire son choix et
+d'arr&ecirc;ter sa vie, et se sentait pareille &agrave; une &eacute;l&egrave;ve debout sur une
+estrade devant des yeux attentifs, charg&eacute;e de r&eacute;soudre sans aide un
+probl&egrave;me difficile.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ainsi: quand une fille arrivait &agrave; un certain &acirc;ge, lorsqu'elle
+&eacute;tait plaisante &agrave; voir, saine et forte, habile &agrave; toutes les besognes
+de la maison et de la terre, de jeunes hommes lui demandaient de les
+&eacute;pouser. Et il fallait qu'elle d&icirc;t: &laquo;Oui&raquo; &agrave; celui-l&agrave;, &laquo;Non&raquo; &agrave;
+l'autre...</p>
+
+<p>Si Fran&ccedil;ois Paradis ne s'&eacute;tait pas &eacute;cart&eacute; sans retour dans les bois
+d&eacute;sol&eacute;s, tout e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile. Elle n'aurait pas eu &agrave; se demander ce
+qu'il lui fallait faire: elle serait all&eacute;e droit vers lui, pouss&eacute;e
+par une force imp&eacute;rieuse et sage, aussi s&ucirc;re de bien faire qu'une
+enfant qui ob&eacute;it. Mais il &eacute;tait parti; il ne reviendrait pas comme il
+l'avait promis, ni au printemps ni plus tard, et M. le cur&eacute; de
+Saint-Henri avait d&eacute;fendu de continuer par un long regret la longue
+attente.</p>
+
+<p>Oh! mon Dou! Quel temps merveilleux &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; que le commencement
+de cette attente! Quelque chose se gonflait et s'ouvrait dans son
+c&oelig;ur de semaine en semaine, comme une belle gerbe riche dont les
+&eacute;pis s'&eacute;cartent et se penchent, et une grande joie venait vers elle
+en dansant... Non, c'&eacute;tait plus vif et plus fort que cela. C'&eacute;tait
+pareil &agrave; une grande flamme-lumi&egrave;re aper&ccedil;ue dans un pays triste, &agrave; la
+brunante, une promesse &eacute;clatante vers laquelle on marche, oubliant
+les larmes qui avaient &eacute;t&eacute; sur le point de venir en disant d'un air
+de d&eacute;fi: &laquo;Je savais bien qu'il y avait quelque part dans le monde
+quelque chose comme cela.&raquo; Fini. Oui, c'&eacute;tait fini. Maintenant il
+fallait faire semblant de n'avoir rien vu, et chercher laborieusement
+son chemin, en h&eacute;sitant dans le triste pays sans mirage.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine et Tit'B&eacute; fumaient sans rien dire, assis pr&egrave;s du
+po&ecirc;le; la m&egrave;re tricotait des bas; chien, couch&eacute; sur le ventre, la
+t&ecirc;te entre ses pattes allong&eacute;es, clignait doucement des yeux,
+jouissant de la bonne chaleur. T&eacute;lesphore s'&eacute;tait endormi, son
+cat&eacute;chisme ouvert sur les genoux, et la petite Alma-Rose, qui &eacute;tait
+encore &eacute;veill&eacute;e, elle, h&eacute;sitait depuis plusieurs minutes d&eacute;j&agrave; entre
+un grand d&eacute;sir de faire remarquer la paresse inexcusable de son fr&egrave;re
+et la honte d'une pareille trahison.</p>
+
+<p>Maria baissa les yeux, reprit son ouvrage, et suivit un peu plus loin
+encore sa pens&eacute;e obscure et simple.</p>
+
+<p>Quand une jeune fille ne sent pas ou ne sent plus la grande force
+myst&eacute;rieuse qui la pousse vers un gar&ccedil;on diff&eacute;rent des autres,
+qu'est-ce qui doit la guider? Qu'est-ce qu'elle doit chercher dans le
+mariage? Avoir une belle vie, assur&eacute;ment, faire un r&egrave;gne heureux...</p>
+
+<p>Ses parents auraient pr&eacute;f&eacute;r&eacute; qu'elle &eacute;pous&acirc;t Eutrope Gagnon&mdash;elle le
+savait&mdash;d'abord parce qu'elle resterait ainsi pr&egrave;s d'eux et ensuite
+parce que la vie de la terre &eacute;tait la seule qu'ils connussent, et
+qu'ils l'imaginaient naturellement sup&eacute;rieure &agrave; toutes les autres.
+Eutrope &eacute;tait un bon gar&ccedil;on, vaillant et tranquille, et il l'aimait;
+mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il &eacute;tait &eacute;galement sobre,
+travailleur; il &eacute;tait en somme rest&eacute; Canadien, tout pareil aux gens
+parmi lesquels elle vivait; il allait &agrave; l'&eacute;glise... Et il lui
+apportait comme un pr&eacute;sent magnifique un monde &eacute;blouissant, la magie
+des villes; il la d&eacute;livrerait de l'accablement de la campagne glac&eacute;e
+et des bois sombres...</p>
+
+<p>Elle ne pouvait se r&eacute;soudre encore &agrave; se dire: &laquo;Je vais &eacute;pouser
+Lorenzo Surprenant.&raquo; Mais en v&eacute;rit&eacute; son choix &eacute;tait fait. Le norou&acirc;
+meurtrier qui avait enseveli Fran&ccedil;ois Paradis sous la neige, au pied
+de quelque cypr&egrave;s m&eacute;lancolique, avait fait sentir &agrave; Maria du m&ecirc;me
+coup toute la tristesse et la duret&eacute; du pays qu'elle habitait et lui
+avait inspir&eacute; la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de
+la solitude, des grandes for&ecirc;ts inhumaines o&ugrave; tous les arbres ont
+l'aspect des arbres de cimeti&egrave;re. L'amour&mdash;le vrai amour&mdash;avait pass&eacute;
+pr&egrave;s d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'&eacute;tait
+&eacute;loign&eacute;e pour ne plus revenir. Il lui &eacute;tait rest&eacute; une nostalgie et,
+maintenant, elle se prenait &agrave; d&eacute;sirer une compensation et comme un
+rem&egrave;de, l'&eacute;blouissement d'une vie lointaine dans la clart&eacute; p&acirc;le des
+cit&eacute;s.</p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Un soir d'avril la m&egrave;re Chapdelaine refusa de se mettre &agrave; table avec
+les autres &agrave; l'heure du souper.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que
+je me suis forc&eacute;e en levant la poche de fleur aujourd'hui pour faire
+le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire...
+et je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>Personne ne r&eacute;pondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont
+prompts &agrave; s'inqui&eacute;ter d&egrave;s que chez l'un d'entre eux le m&eacute;canisme
+humain se d&eacute;range; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus &agrave;
+trouver presque naturel que parfois leur dur m&eacute;tier les surm&egrave;ne et
+que quelque fibre de leur corps se rompe. Pendant que le p&egrave;re et les
+enfants mangeaient, la m&egrave;re Chapdelaine resta immobile sur sa chaise,
+pr&egrave;s du po&ecirc;le. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'alt&eacute;rait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vas me coucher, dit-elle bient&ocirc;t. Une bonne nuit et demain matin
+je serai correcte, certain! Tu guetteras la cuite, Maria.</p>
+
+<p>Le lendemain, en effet, elle se leva &agrave; son heure ordinaire; mais
+quand elle eut pr&eacute;par&eacute; la p&acirc;te pour les cr&ecirc;pes, la peine la terrassa
+et elle dut s'allonger de nouveau. Pr&egrave;s du lit elle s'arr&ecirc;ta un
+instant, se tenant les reins des deux mains et s'assura que la
+besogne du jour serait faite.</p>
+
+<p>&mdash;Tu donneras &agrave; manger aux hommes, Maria. Et ton p&egrave;re t'aidera &agrave;
+tirer les vaches si tu veux. Je ne suis bonne &agrave; rien ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, sa m&egrave;re; c'est bon, r&eacute;pondit Maria. Reposez-vous
+tranquillement; nous n'aurons pas de mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Pendant deux jours elle resta couch&eacute;e, surveillant de son lit toute
+la vie domestique, donnant des conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Tourmente-toi point, lui r&eacute;p&eacute;tait son mari sans cesse. Il n'y a
+quasiment rien &agrave; faire dans la maison &agrave; part de l'ordinaire, et pour
+&ccedil;a Maria est bien capable, et pour le reste aussi, bat&ecirc;che! Elle
+n'est plus une petite fille &agrave; cette heure: elle est aussi capable
+comme toi. Reste sans bouger, ben &agrave; l'aise, au lieu de bardasser tout
+le temps entre les couvertes et d'empirer ton mal.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me jour elle cessa de penser aux soins du m&eacute;nage et
+commen&ccedil;a &agrave; se lamenter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dou! g&eacute;missait-elle. J'ai mal dans tout le corps et la t&ecirc;te
+me br&ucirc;le. Je vas mourir!</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine essaya de la r&eacute;conforter en plaisantant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mourras quand le bon Dieu voudra que tu meures, et &agrave; mon id&eacute;e &ccedil;a
+n'est pas encore de ce temps icitte. Qu'est-ce qu'il ferait de toi?
+Le paradis est plein de vieilles femmes, au lieu qu'icitte nous n'en
+avons qu'une et elle peut encore rendre service, des fois...</p>
+
+<p>Mais il commen&ccedil;ait &agrave; s'inqui&eacute;ter et tint conseil avec sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais atteler et aller virer &agrave; la Pipe, proposa-t-il.
+Peut-&ecirc;tre bien qu'au magasin ils ont des rem&egrave;des pour cette
+maladie-l&agrave;; ou bien j'en causerais &agrave; M. le cur&eacute; et il me dirait quoi
+faire.</p>
+
+<p>Avant quils eussent pris une d&eacute;cision, la nuit &eacute;tait venue et Tit'B&eacute;,
+qui &eacute;tait all&eacute; aider Eutrope Gagnon &agrave; scier du bouleau pour son
+po&ecirc;le, rentra et le ramena avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eutrope a un rem&egrave;de, dit-il.</p>
+
+<p>Ils se rassembl&egrave;rent tous autour d'Eutrope, qui prit dans une de ses
+poches et ouvrit lentement une petite bo&icirc;te de fer-blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que j'ai, fit-il d'un air de doute. C'est des pilules.
+Quand mon fr&egrave;re a eu mal aux rognons, voil&agrave; trois ans pass&eacute;s, il a vu
+dans une gazette une annonce pour ces pilules-l&agrave;, qui disait qu'elles
+&eacute;taient bonnes; alors il a envoy&eacute; de l'argent pour une bo&icirc;te. Il dit
+que c'est un bon rem&egrave;de. Son mal n'est pas parti de suite, comme de
+raison; mais il dit que c'est un bon rem&egrave;de. &Ccedil;a vient des &Eacute;tats...</p>
+
+<p>Pendant quelques instants ils contempl&egrave;rent sans mot dire les
+quelques pilules grises qui roulaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; sur le fond de la
+bo&icirc;te. Un rem&egrave;de... pr&eacute;par&eacute; par quelque homme repu de science en des
+pays lointains... Le m&ecirc;me respect troubl&eacute; les courbait qu'inspire aux
+Indiens la d&eacute;coction d'herbes cueillies par une nuit de pleine lune,
+au-dessus de laquelle le gu&eacute;risseur de la tribu a r&eacute;cit&eacute; les formules
+magiques.</p>
+
+<p>Maria questionna d'une voix h&eacute;sitante:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il bien aux rognons qu'elle a mal, seulement?</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s ce que Tit'B&eacute; m'avait dit, j'avais pens&eacute; que c'&eacute;tait &ccedil;a.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine fit un geste &eacute;vasif.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est forc&eacute;e en levant la poche de fleur, qu'elle dit, et
+maintenant voil&agrave; qu'elle a mal dans tout le corps. On ne peut pas
+savoir...</p>
+
+<p>&mdash;La gazette qui partait de ce rem&egrave;de-l&agrave;, reprit Eutrope Gagnon,
+disait comme &ccedil;a que quand le monde tombait malade et p&acirc;tissait,
+c'&eacute;tait &agrave; cause des rognons, toujours; et pour les rognons ces
+pilules-l&agrave;, c'est extra. La gazette le disait, et mon fr&egrave;re aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Quand m&ecirc;me &ccedil;a ne serait pas pour ce mal-l&agrave; tout &agrave; fait, dit Tit'B&eacute;
+d'un air de respect, c'est un rem&egrave;de de toujours...</p>
+
+<p>&mdash;Elle p&acirc;tit, c'est s&ucirc;r: on ne peut pas la laisser comme &ccedil;a.</p>
+
+<p>Ils s'approch&egrave;rent du lit o&ugrave; la malade g&eacute;missait et respirait
+bruyamment, tentant par intervalles des mouvements l&eacute;gers que
+suivaient des plaintes plus aigu&euml;s.</p>
+
+<p>&mdash;Eutrope t'a apport&eacute; un rem&egrave;de, Laura.</p>
+
+<p>&mdash;J'y crois point &agrave; vos rem&egrave;des, r&eacute;pondit-elle entre deux plaintes.</p>
+
+<p>Mais elle regarda pourtant avec int&eacute;r&ecirc;t les pilules grises qui
+roulaient sans cesse dans la bo&icirc;te de fer-blanc, comme si elles
+eussent &eacute;t&eacute; anim&eacute;es d'une vie surnaturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re en a mang&eacute;, voil&agrave; trois ans pass&eacute;s, quand il avait le mal
+de rognons si fort qu'il ne pouvait quasiment pas travailler, et il
+dit que &ccedil;a lui a fait du bien. Oh! c'est un bon rem&egrave;de, madame
+Chapdelaine, certain!</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'il parlait, son h&eacute;sitation primitive s'&eacute;vanouissait, et
+il se sentait envahi d'une grande confiance.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va vous gu&eacute;rir, madame Chapdelaine, s&ucirc;r comme il y a un bon
+Dieu. C'est un rem&egrave;de de premi&egrave;re classe: mon fr&egrave;re l'a fait venir
+des &Eacute;tats expr&egrave;s. Vous ne trouveriez pas un rem&egrave;de comme &ccedil;a au
+magasin de la Pipe, s&ucirc;rement.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne peut pas la rendre pire? interrogea Maria avec un reste de
+crainte. &Ccedil;a n'est pas du poison ni une affaire de m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Tous les hommes protest&egrave;rent ensemble avec une sorte d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Faire du mal, des petites pilules pas plus grosses que &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re en a mang&eacute; quasiment une bo&icirc;te, et il dit que c'est du
+bien que &ccedil;a lui a fait.</p>
+
+<p>Quand Eutrope partit, il laissa les pilules derri&egrave;re lui; la malade
+n'avait pas encore consenti &agrave; en prendre, mais sa r&eacute;sistance
+diminuait de force &agrave; chaque fois.</p>
+
+<p>Elle en prit deux au milieu de la nuit, deux autres au matin, et
+pendant les heures qui suivirent tout le inonde attendit avec
+confiance que la magie du rem&egrave;de op&eacute;r&acirc;t. Mais vers midi il fallut se
+rendre &agrave; l'&eacute;vidence; elle souffrait toujours autant et continuait &agrave;
+se plaindre. Au soir la bo&icirc;te &eacute;tait vide, et quand la nuit tomba les
+g&eacute;missements de la malade remplirent la maison d'une tristesse
+angoiss&eacute;e, maintenant surtout que l'on n'avait plus de rem&egrave;de en quoi
+l'on p&ucirc;t esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Maria se leva deux ou trois fois, &eacute;mue des plaintes plus fortes;
+chaque fois elle trouvait sa m&egrave;re dans la m&ecirc;me position, couch&eacute;e sur
+le c&ocirc;t&eacute; dans une immobilit&eacute; qui semblait la faire souffrir et la
+raidir un peu plus d'heure en heure, et toujours se lamentant
+bruyamment.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi c'est, sa m&egrave;re? demandait Maria. &Ccedil;a va-t-il mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Don! que je p&acirc;tis. Que je p&acirc;tis donc! r&eacute;pondait la malade.
+Je peux plus grouiller, plus en tout, et &ccedil;a me fait mal tout de m&ecirc;me.
+Donne-moi de l'eau frette, Maria; j'ai soif &agrave; mourir.</p>
+
+<p>Maria lui donna &agrave; boire plusieurs fois, mais finit par concevoir des
+craintes.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est peut-&ecirc;tre pas bon pour vous de boire tant que &ccedil;a, sa m&egrave;re.
+T&acirc;chez d'endurer votre soif un temps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas endurable, je te dis... La soif, et puis le mal que j'ai
+dans tout le corps, et la t&ecirc;te qui me br&ucirc;le... Oh! mon Dou! C'est
+certain que je vas mourir.</p>
+
+<p>Un peu avant le jour elles s'assoupirent toutes les deux; mais Maria
+fut bient&ocirc;t r&eacute;veill&eacute;e par son p&egrave;re, qui lui secouait l'&eacute;paule et
+parlait &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vas atteler, dit-il. J'irai virer &agrave; Mistook pour chercher le
+m&eacute;decin, et en passant &agrave; la Pipe je vas parler &agrave; M. le cur&eacute; aussi.
+C'est &eacute;peurant de l'entendre se lamenter de m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Les yeux ouverts dans la clart&eacute; blafarde de l'aube, Maria pr&ecirc;ta
+l'oreille aux bruits du d&eacute;part; la porte de l'&eacute;curie battant contre
+le mur; les sabots du cheval sonnant mat sur les madriers de l'all&eacute;e;
+des commandements &eacute;touff&eacute;s: &laquo;Ho l&agrave;! Harri&eacute;! Harri&eacute; donc! Ho!&raquo; puis le
+tintement des grelots de l'attelage. Dans le silence qui suivit, la
+malade g&eacute;mit deux ou trois fois, mais sans se r&eacute;veiller; Maria
+regarda le jour p&acirc;le emplir la maison et songea au voyage de son
+p&egrave;re, s'effor&ccedil;ant de calculer les distances.</p>
+
+<p>De chez eux au village de Honfleur, huit milles. De Honfleur &agrave; la
+Pipe, six. &Agrave; la Pipe son p&egrave;re parlerait &agrave; M. le cur&eacute; et puis il
+continuerait vers Mistook. Elle se reprit, et au lieu du vieux nom
+indien que les gens du pays emploient toujours, elle donna au village
+son nom officiel, celui dont l'avaient baptis&eacute; les pr&ecirc;tres:
+Saint-C&oelig;ur-de-Marie... De la Pipe &agrave; Saint-C&oelig;ur-de-Marie, huit
+autres milles. Huit et six, et huit encore... Elle s'embrouilla, et
+dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait loin toujours. Et les chemins seront m&eacute;chants.</p>
+
+<p>Une fois de plus elle ressentait un effarement tragique en songeant &agrave;
+leur solitude, dont elle ne se souciait gu&egrave;re autrefois. C'&eacute;tait bon
+quand tout le monde &eacute;tait fort et joyeux et qu'on n'avait pas besoin
+d'aide; mais qu'un peu de chagrin v&icirc;nt, une maladie, et le bois qui
+les entourait semblait resserrer sur eux sa poigne hostile pour les
+priver des secours du monde, le bois et ses acolytes: les mauvais
+chemins o&ugrave; les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail, les temp&ecirc;tes de
+neige en plein avril...</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re tenta de se retourner dans son sommeil, s'&eacute;veilla en poussant
+un cri aigu de douleur et aussit&ocirc;t recommen&ccedil;a &agrave; g&eacute;mir sans r&eacute;pit.
+Maria se leva et alla s'asseoir pr&egrave;s d'elle, songeant &agrave; la longue
+journ&eacute;e qui commen&ccedil;ait, au cours de laquelle elle n'aurait ni conseil
+il ni aide.</p>
+
+<p>Elle ne fut qu'une longue plainte, cette journ&eacute;e: un g&eacute;missement sans
+fin qui venait du lit o&ugrave; gisait la malade et hantait l'&eacute;troite maison
+de bois. De temps en temps se m&ecirc;lait &agrave; cette lamentation quelque
+bruit domestique: la vaisselle entrechoqu&eacute;e, la porte du po&ecirc;le de
+fonte ouverte avec un claquement; des pas sur le plancher, Tit'B&eacute;
+rentrant dans la maison doucement, inquiet et gauche, pour prendre
+des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va-t-il point mieux?</p>
+
+<p>Maria secouait la t&ecirc;te. Ils restaient tous deux immobiles quelques
+secondes, regardant la forme immobile sous les couvertures de laine
+brune, pr&ecirc;tant l'oreille aux plaintes; puis Tit'B&eacute; sortait de nouveau
+pour vaquer aux menues besognes du dehors; Maria achevait de mettre
+la maison en ordre et recommen&ccedil;ait ensuite son guet patient, que des
+g&eacute;missements plus per&ccedil;ants venaient parfois interrompre comme des
+reproches.</p>
+
+<p>D'heure en heure elle reprenait son calcul de temps et de distance.</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re doit &ecirc;tre loin de Saint-C&oelig;ur-de-Marie... Si le m&eacute;decin
+est l&agrave;, ils vont laisser le cheval reposer une couple d'heures, et
+ils partiront ensemble. Mais les chemins doivent &ecirc;tre m&eacute;chants; au
+printemps, de ce temps icitte, c'est quasiment pas passable des
+fois...</p>
+
+<p>Un peu plus tard:</p>
+
+<p>&mdash;Ils doivent &ecirc;tre partis; peut-&ecirc;tre bien qu'en passant &agrave; la Pipe ils
+s'arr&ecirc;teront pour parler &agrave; M. le cur&eacute;. Ou bien encore il sera venu de
+suite d&egrave;s qu'il aura su, sans les attendre. Il peut arriver dans
+aucun temps.</p>
+
+<p>Mais la nuit approcha sans amener personne, et vers sept heures
+seulement des grelots se firent entendre au dehors. C'&eacute;taient le p&egrave;re
+Chapdelaine et le m&eacute;decin qui arrivaient. Ce dernier entra dans la
+maison seul, posa son sac sur la table et commen&ccedil;a &agrave; retirer sa
+pelisse en grognant.</p>
+
+<p>&mdash;Avec des chemins de m&ecirc;me, dit-il, c'est pas qu'une petite affaire
+de venir voir des malades. Et vous, vous &ecirc;tes venus vous cacher dans
+le bois apparemment, le plus loin que vous avez pu. Bat&ecirc;che! vous
+pourriez bien tous mourir sans que personne vous vienne en aide.</p>
+
+<p>Il se chauffa quelques secondes au po&ecirc;le, puis s'approcha du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la m&egrave;re, on se met &agrave; &ecirc;tre malade, tout comme les gens qui
+ont le moyen!</p>
+
+<p>Mais apr&egrave;s un premier examen il cessa de plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est malade pour de bon, je cr&eacute;!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sans affectation qu'il parlait comme les paysans; son
+grand-p&egrave;re et son p&egrave;re avaient travaill&eacute; la terre, et lui n'avait
+quitt&eacute; la campagne que pour faire ses &eacute;tudes de m&eacute;decine &agrave; Qu&eacute;bec,
+parmi d'autres gar&ccedil;ons semblables &agrave; lui pour la plupart, petit-fils
+sinon fils de cultivateurs, qui avaient tous gard&eacute; des mani&egrave;res
+frustes de villageois et le lent parler h&eacute;r&eacute;ditaire. Il &eacute;tait grand
+et massif, moustachu de gris, et sa figure &eacute;paisse avait toujours une
+expression un peu g&ecirc;n&eacute;e de bonne humeur arr&ecirc;t&eacute;e court par l'annonce
+d'un chagrin d'autrui, auquel il devait faire semblant de compatir.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine, ayant d&eacute;tel&eacute; et soign&eacute; son cheval, rentra dans
+la maison &agrave; son tour. Il s'assit &agrave; distance respectueuse avec ses
+enfants pendant que le m&eacute;decin remplissait ses rites. Ils pensaient
+tous:</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant on va savoir ce que c'est, et il va lui donner de bons
+rem&egrave;des...&raquo;</p>
+
+<p>Mais quand l'examen fut fini, au lieu d'avoir recours de suite aux
+philtres de son sac, il resta h&eacute;sitant et se mit &agrave; poser des
+questions sans fin. Comment cela avait commenc&eacute;, et de quoi elle se
+plaignait surtout... Si elle avait d&eacute;j&agrave; souffert du m&ecirc;me mal... Les
+r&eacute;ponses ne sembl&egrave;rent pas l'&eacute;clairer beaucoup; alors il s'adressa &agrave;
+la malade elle-m&ecirc;me, mais n'obtint d'elle que des indications vagues
+et des plaintes.</p>
+
+<p>&mdash;Si &ccedil;a n'est rien qu'un effort qu'elle s'est donn&eacute;, fit-il &agrave; la
+longue, elle gu&eacute;rira toute seule: elle n'a qu'&agrave; rester au lit sans
+bouger. Mais si c'est une l&eacute;sion dans le milieu du corps, aux rognons
+ou ailleurs, &ccedil;a peut &ecirc;tre m&eacute;chant.</p>
+
+<p>Il sentit confus&eacute;ment que le doute o&ugrave; il restait plong&eacute; d&eacute;sappointait
+les Chapdelaine, et voulut r&eacute;tablir son prestige.</p>
+
+<p>&mdash;Des l&eacute;sions internes, c'est grave, et on ne peut rien y voir. Le
+plus grand savant du monde ne pourrait pas vous en dire plus long que
+moi. Il faut attendre... Mais &ccedil;a n'est peut-&ecirc;tre pas &ccedil;a.</p>
+
+<p>Il recommen&ccedil;a son examen et secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je peux toujours lui donner quelque chose pour l'emp&ecirc;cher de p&acirc;tir
+de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le sac de cuir r&eacute;v&eacute;la enfin ses fioles myst&eacute;rieuses: quinze gouttes
+d'une drogue jaun&acirc;tre tomb&egrave;rent dans deux doigts d'eau que la malade,
+soutenue, but avec force plaintes aigu&euml;s. Apr&egrave;s cela, il ne restait
+apparemment qu'&agrave; attendre encore; les hommes allum&egrave;rent leurs pipes
+et le docteur, les pieds contre le po&ecirc;le, parla de sa science et de
+ses cures.</p>
+
+<p>&mdash;Des maladies de m&ecirc;me, dit-il, qu'on ne sait pas bien ce que c'est,
+c'est plus b&acirc;drant pour un m&eacute;decin qu'une affaire grave. Ainsi la
+pneumonie, ou bien la fi&egrave;vre typho&iuml;de; les trois quarts des gens de
+par icitte, hormis qu'ils meurent de vieillesse, ce sont ces deux
+maladies-l&agrave; qui les tuent. Eh bien, la fi&egrave;vre typho&iuml;de et la
+pneumonie, j'en gu&eacute;ris tous les mois. Vous connaissez bien Viateur
+Tremblay, le ma&icirc;tre de poste de Saint-Henri...</p>
+
+<p>Il paraissait un peu offens&eacute; que la m&egrave;re Chapdelaine f&ucirc;t atteinte
+d'un mal obscur, au diagnostic difficile, et non d'une des deux
+maladies qu'il traitait avec le plus de succ&egrave;s, et il conta par le
+menu comment il avait gu&eacute;ri le ma&icirc;tre de poste de Saint-Henri. De l&agrave;
+ils en vinrent &agrave; discuter toutes les nouvelles du comt&eacute;, de ces
+nouvelles qui font le tour du lac Saint-Jean, colport&eacute;es de maison en
+maison, et qui sont d'un int&eacute;r&ecirc;t plus passionnant mille fois que les
+famines ou les guerres parce que les causeurs arrivent toujours &agrave; les
+rattacher &agrave; quelqu'un de leurs amis ou de leurs parents, dans ce pays
+o&ugrave; tous les liens de parent&eacute; sont suivis m&eacute;ticuleusement en esprit,
+malgr&eacute; les distances.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Chapdelaine cessa de se plaindre, et parut s'assoupir. Le
+m&eacute;decin jugea donc qu'il avait fait ce qu'on attendait de lui, tout
+au moins pour un soir, vida sa pipe et se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je vas aller coucher &agrave; Honfleur, dit-il. Votre cheval est bon pour
+me mener jusque-l&agrave;, eh? Vous n'avez pas besoin de venir, vous; je
+connais le chemin. Je vas passer la nuit chez &Eacute;phrem Surprenant et je
+reviendrai demain dans l'avant-midi.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine h&eacute;sita quelques instants, songeant que son vieux
+cheval avait d&eacute;j&agrave; fait une dure journ&eacute;e; mais il ne r&eacute;pondit rien et
+finit par sortir pour atteler une fois de plus. Quelques minutes plus
+tard l'homme de science &eacute;tait parti et la famille se retrouva seule
+comme &agrave; l'ordinaire.</p>
+
+<p>Une grande qui&eacute;tude remplit la maison. Chacun songea avec
+soulagement: &laquo;C'est un bon rem&egrave;de qu'il lui a donn&eacute;, pareil! Elle ne
+se lamente plus...&raquo; Mais une heure s'&eacute;tait &agrave; peine &eacute;coul&eacute;e que la
+malade sortit de la torpeur o&ugrave; l'avait plong&eacute;e le trop faible
+narcotique, essaya de se retourner et poussa un cri. Tous se lev&egrave;rent
+de nouveau, navr&eacute;s, et se rang&egrave;rent pr&egrave;s du lit: elle ouvrait les
+yeux, et apr&egrave;s quelques plaintes aigu&euml;s se mit &agrave; pleurer bruyamment:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Samuel! c'est certain, je vas mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! Mais non! Fais-toi pas des id&eacute;es de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oui je te dis que je vas mourir. Je sens &ccedil;a, et ce m&eacute;decin-l&agrave; n'est
+qu'un grand simple qui ne sait pas quoi faire. Il ne peut m&ecirc;me pas
+dire quel mal que c'est, et le rem&egrave;de qu'il m'a donn&eacute; n'&eacute;tait pas un
+bon rem&egrave;de; &ccedil;a ne m'a pas gu&eacute;rie. Je te dis que je vas mourir.</p>
+
+<p>Elle disait cela d'une voix d&eacute;faillante, entrecoup&eacute;e de g&eacute;missements,
+pendant que les larmes coulaient sur ses joues grasses. Son mari et
+ses enfants la regard&egrave;rent, atterr&eacute;s. La peur de la mort envahit la
+maison. Ils se sentirent isol&eacute;s du reste du monde, sans d&eacute;fense,
+n'ayant m&ecirc;me plus de cheval pour aller chercher un secours lointain,
+et leurs yeux se mouill&egrave;rent aussi, cependant qu'ils se taisaient et
+demeuraient immobiles, constern&eacute;s, comme par une trahison.</p>
+
+<p>Eutrope Gagnon arriva sur ces entrefaites.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui pensais la trouver quasiment gu&eacute;rie, fit-il. Ce
+m&eacute;decin-l&agrave;, donc...</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine, hors de lui, se mit &agrave; crier:</p>
+
+<p>&mdash;Ce m&eacute;decin-l&agrave; n'est bon &agrave; rien, et je lui dirai bien, mou&eacute;. Il est
+venu icitte, il lui a donn&eacute; un petit rem&egrave;de de rien dans le fond
+d'une tasse et il s'en est all&eacute; coucher au village comme s'il avait
+gagn&eacute; son argent. Il n'a rien fait que fatiguer mon cheval; mais il
+n'aura pas une cent de moi, rien en tout, rien...</p>
+
+<p>Eutrope secoua la t&ecirc;te et dit d'un air grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai point confiance non plus, aux m&eacute;decins. Si on avait pens&eacute;
+&agrave; aller chercher un remmancheur, comme Tit'S&egrave;be de Saint-F&eacute;licien...</p>
+
+<p>Tous les visages se tourn&egrave;rent vers lui et les larmes s'arr&ecirc;t&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Tit'S&egrave;be, fit Maria. Vous pensez qu'il est bon pour les maladies de
+m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Eutrope et le p&egrave;re Chapdelaine affirm&egrave;rent leur confiance en m&ecirc;me
+temps:</p>
+
+<p>&mdash;Tit'S&egrave;be gu&eacute;rit le monde; c'est s&ucirc;r. Il n'a pas pass&eacute; par les
+&eacute;coles, lui; mais il gu&eacute;rit le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien entendu parler de Nazaire Gaudreau, qui &eacute;tait tomb&eacute;
+du haut d'une b&acirc;tisse et qui s'&eacute;tait bris&eacute; la taille... Les m&eacute;decins
+sont venus le voir: Ils n'ont rien su lui dire que le nom latin de
+son mal, et puis qu'il allait mourir. Alors on a &eacute;t&eacute; qu&eacute;rir Tit'S&egrave;be,
+et il l'a gu&eacute;ri.</p>
+
+<p>Ils connaissaient tous de r&eacute;putation le rebouteux, et l'espoir
+renaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Tit'S&egrave;be est un bon homme, et qui gu&eacute;rit le monde. Et pas difficile
+pour l'argent, avec &ccedil;a. On va le qu&eacute;rir, on lui paye son temps, et il
+vous gu&eacute;rit. C'est lui qui a remmanch&eacute; le petit Rom&eacute;o Boily, apr&egrave;s
+qu'il avait &eacute;t&eacute; &eacute;cras&eacute; par une waguine charg&eacute;e de planches.</p>
+
+<p>La malade &eacute;tait retomb&eacute;e dans une sorte de torpeur et g&eacute;missait
+faiblement les yeux ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai bien le qu&eacute;rir si vous voulez, proposa Eutrope.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avec quel cheval donc? fit Maria. Le m&eacute;decin a emmen&eacute;
+Charles-Eug&egrave;ne &agrave; Honfleur.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Chapdelaine eut un geste de rage et jura entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux maudit!</p>
+
+<p>Eutrope r&eacute;fl&eacute;chit quelques secondes et se d&eacute;cida.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne fait rien: j'irai pareil. Je marcherai jusqu'&agrave; Honfleur et l&agrave;
+je trouverai bien quelqu'un qui me pr&ecirc;tera un cheval et une carriole;
+Racicot, ou bien le p&egrave;re N&eacute;ron.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trente-cinq milles d'icitte &agrave; Saint-F&eacute;licien, et les chemins
+sont m&eacute;chants.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai pareil.</p>
+
+<p>Il partit de suite et courut sur la neige, songeant au regard
+reconnaissant de Maria. Les autres se pr&eacute;par&egrave;rent pour la nuit,
+agitant dans leur esprit un nouveau calcul de distance... Soixante et
+dix milles aller et retour... Et les mauvais chemins... La lampe
+resta allum&eacute;e, et jusqu'au matin la malade se lamenta dans le
+silence, tant&ocirc;t en plaintes aigu&euml;s, tant&ocirc;t en un hal&egrave;tement affaibli.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s l'aube, le m&eacute;decin et le cur&eacute; de Saint-Henri
+arriv&egrave;rent ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas pu venir plus t&ocirc;t, expliqua le cur&eacute;. Mais me voil&agrave; tout
+de m&ecirc;me, et j'ai pris le docteur au village en passant.</p>
+
+<p>Ils s'assirent pr&egrave;s du lit et caus&egrave;rent &agrave; voix basse; le m&eacute;decin
+proc&eacute;da &agrave; un nouvel examen; mais ce fut le cur&eacute; qui en annon&ccedil;a le
+r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut rien dire, dit-il. Elle n'a pas l'air pire; mais &ccedil;a
+n'est pas une maladie ordinaire. Je vais toujours la confesser et lui
+donner l'absolution; apr&egrave;s &ccedil;a nous nous en irons tous les deux et
+nous reviendrons apr&egrave;s-demain.</p>
+
+<p>Il s'approcha du lit de nouveau, pendant que tous les autres allaient
+s'asseoir pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre. Pendant quelques minutes les deux voix
+se r&eacute;pondirent, l'une affaiblie par la souffrance et coup&eacute;e de
+g&eacute;missements, l'autre assur&eacute;e, grave, &agrave; peine abaiss&eacute;e pour les
+questions solennelles. Apr&egrave;s un murmure indistinct, des gestes
+augustes plan&egrave;rent, faisant baisser les t&ecirc;tes, et le cur&eacute; se leva.</p>
+
+<p>Avant le d&eacute;part le m&eacute;decin confia &agrave; Maria une petite fiole, avec des
+recommandations.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement si elle p&acirc;tit bien fort, &agrave; crier, et jamais plus de
+quinze gouttes &agrave; la fois... Et ne lui donnez pas d'eau frette &agrave;
+boire...</p>
+
+<p>Elle les reconduisit jusqu'au seuil, la fiole &agrave; la main. Au moment de
+monter dans la carriole, le cur&eacute; de Saint-Henri la prit &agrave; part et lui
+dit quelques mots &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Les m&eacute;decins font ce qu'ils peuvent, dit-il avec simplicit&eacute;, mais
+il n'y a que le bon Dieu qui conna&icirc;t les maladies. Priez bien fort,
+et je dirai la messe pour elle demain; oui, une grand-messe avec
+chant, c'est entendu.</p>
+
+<p>Toute la journ&eacute;e Maria s'effor&ccedil;a de combattre avec des pri&egrave;res la
+marche incompr&eacute;hensible du mal, et chaque fois qu'elle s'approchait
+du lit c'&eacute;tait avec l'espoir confus qu'un miracle s'&eacute;tait produit et
+que la malade allait pr&eacute;sentement cesser de g&eacute;mir, s'assoupir
+quelques heures et se r&eacute;veiller gu&eacute;rie. Il n'en fut rien: les
+plaintes continuaient et vers le soir elles se mu&egrave;rent en une sorte
+de soupir profond, r&eacute;p&eacute;t&eacute; sans cesse, qui semblait protester contre
+un fardeau, ou bien contre l'envahissement lent d'un poison
+meurtrier.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, Eutrope Gagnon arriva, ramenant Tit'S&egrave;be le
+remmancheur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un petit homme maigre &agrave; figure triste, avec des yeux tr&egrave;s
+doux. Comme toutes les fois qu'on l'appelait au chevet d'un malade il
+avait mis ses v&ecirc;tements de c&eacute;r&eacute;monie, de drap fonc&eacute;, assez us&eacute;s,
+qu'il portait avec la gaucherie des paysans endimanch&eacute;s. Mais les
+fortes mains brunes, qui saillaient des manches, avaient des gestes
+qui imposaient la confiance. Elles palp&egrave;rent les membres et le corps
+de la m&egrave;re Chapdelaine avec des pr&eacute;cautions infinies, sans lui
+arracher un seul cri de douleur, et apr&egrave;s cela il resta longtemps
+immobile, assis pr&egrave;s du lit, la contemplant comme s'il attendait
+qu'une intuition miraculeuse lui v&icirc;nt.</p>
+
+<p>Mais quand il parla, ce fut pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez-t-y appel&eacute; le cur&eacute;? Il est venu... Et quand c'est qu'il
+doit revenir? Demain: c'est correct.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un nouveau silence, il avoua simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y peux rien... C'est une maladie dans le dedans du corps, que
+je ne connais pas. Si &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; un accident, des os bris&eacute;s, je
+l'aurais gu&eacute;rie. Je n'aurais rien eu qu'&agrave; sentir ses os avec mes
+mains, et puis le bon Dieu m'aurait inspir&eacute; quoi faire, et je
+l'aurais gu&eacute;rie. Mais &ccedil;a c'est un mal que je ne connais pas. Je
+pourrais bien lui poser des mouches noires sur le dos, et peut-&ecirc;tre
+&ccedil;a lui tirerait le sang et que &ccedil;a la soulagerait pour un temps. Ou
+bien je pourrais lui donner une boisson faite avec des rognons de
+castor; c'est bon pour les maladies de m&ecirc;me, c'est connu. Mais je ne
+pense pas que &ccedil;a la gu&eacute;rirait, ni la boisson ni les mouches noires.</p>
+
+<p>Il parlait avec tant d'honn&ecirc;tet&eacute;, et si simplement, qu'il faisait
+sentir &agrave; tous ce que c'&eacute;tait que la maladie d'un corps humain: un
+ph&eacute;nom&egrave;ne myst&eacute;rieux et terrible qui se passe derri&egrave;re des portes
+closes et que les autres humains ne peuvent combattre que gauchement
+en t&acirc;tonnant, se fiant &agrave; des signes incertains.</p>
+
+<p>&mdash;Si le bon Dieu le veut, elle va mourir.</p>
+
+<p>Maria se mit &agrave; pleurer doucement; le p&egrave;re Chapdelaine resta immobile
+et muet, la bouche ouverte, ne comprenant pas encore, et le
+remmancheur, ayant prononc&eacute; son verdict, baissa la t&ecirc;te et regarda
+longuement la malade de ses yeux compatissants. Ses mains brunes de
+paysan, inutiles, reposaient sur ses genoux; vo&ucirc;t&eacute;, un peu pench&eacute; en
+avant, doux et triste, il semblait poursuivre avec son Dieu un
+dialogue muet disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez donn&eacute; le don de gu&eacute;rir les os bris&eacute;s, et j'ai gu&eacute;ri;
+mais vous ne m'avez pas donn&eacute; le don de gu&eacute;rir les maux comme
+ceux-ci: alors je suis oblig&eacute; de laisser cette pauvre femme mourir.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois les marques profondes que la maladie avait
+creus&eacute;es sur le visage de la m&egrave;re Chapdelaine parurent &agrave; son mari et
+&agrave; ses enfants &ecirc;tre autre chose que des signes passagers de douleur:
+l'empreinte d&eacute;finitive de la dissolution qui venait. Les soupirs
+profonds, et en v&eacute;rit&eacute; pareils &agrave; des r&acirc;les, qui sortaient de son
+gosier, devinrent non plus une expression consciente de souffrance,
+mais la derni&egrave;re protestation instinctive d'un organisme que
+d&eacute;chirait l'approche de la mort. Et une peur nouvelle leur vint &agrave;
+tous, presque plus forte que leur peur de la perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pensez pas qu'elle va mourir avant que M. le cur&eacute; ne
+revienne? demanda Maria.</p>
+
+<p>Tit'S&egrave;be eut un geste d'ignorance.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas dire... Si votre cheval n'est pas trop fatigu&eacute;, vous
+feriez bien d'aller le chercher d&egrave;s qu'il fera jour.</p>
+
+<p>Les regards se tourn&egrave;rent vers la fen&ecirc;tre, qui n'&eacute;tait encore qu'une
+plaque noire, et de l&agrave; revinrent vers la malade. Une femme forte et
+courageuse, qui avait toute sa sant&eacute; et toute sa connaissance cinq
+jours plus t&ocirc;t. S&ucirc;rement elle n'allait pas mourir aussi vite que
+cela... Mais, maintenant qu'ils savaient l'issue triste et
+in&eacute;vitable, chaque coup d'&oelig;il r&eacute;v&eacute;lait un changement subtil, quelque
+signe nouveau qui faisait de cette femme couch&eacute;e, aveugl&eacute;e et
+g&eacute;missante, une cr&eacute;ature toute diff&eacute;rente de leur femme et de leur
+m&egrave;re quels avaient connue si longtemps.</p>
+
+<p>Une demi-heure passa: le p&egrave;re Chapdelaine se leva brusquement, apr&egrave;s
+un nouveau regard vers la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vas atteler, dit-il.</p>
+
+<p>Tit-S&egrave;be hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est correct: vous ferez aussi bien d'atteler; le jour va venir.
+De m&ecirc;me M. le cur&eacute; sera icitte pour midi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vas atteler, r&eacute;p&eacute;ta le p&egrave;re Chapdelaine.</p>
+
+<p>Mais au moment de partir il semblait se rendre compte tout &agrave; coup
+qu'il se pr&eacute;parait &agrave; remplir une mission lugubre et solennelle en
+allant chercher le Saint-Sacrement, qui annonce la mort, et il
+h&eacute;sitait un peu, comme au seuil d'une &eacute;tape irr&eacute;m&eacute;diable.</p>
+
+<p>&mdash;Je vas atteler.</p>
+
+<p>Il se balan&ccedil;a d'un pied sur l'autre, jeta un dernier regard sur la
+malade, et sortit enfin.</p>
+
+<p>Le jour vint, et bient&ocirc;t apr&egrave;s le vent se leva et commen&ccedil;a &agrave; mugir
+autour de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le norou&acirc; qui prend: il va y avoir une temp&ecirc;te, dit Tit'S&egrave;be.</p>
+
+<p>Maria tourna les yeux vers la fen&ecirc;tre et soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Et justement il a neig&eacute; il y a deux jours: &ccedil;a va poudrer, certain!
+Les chemins &eacute;taient d&eacute;j&agrave; m&eacute;chants; son p&egrave;re et M. le cur&eacute; vont avoir
+de la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Le remmancheur secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ils auront peut-&ecirc;tre un peu de mis&egrave;re en route; mais ils arriveront
+pareil. Un pr&ecirc;tre qui apporte le Saint-Sacrement, c'est fort!</p>
+
+<p>Ses yeux doux &eacute;taient remplis d'une foi sans borne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort un pr&ecirc;tre qui apporte le Saint-Sacrement, r&eacute;p&eacute;ta-t-il.
+Voil&agrave; trois ans pass&eacute;s, on m'avait appel&eacute; pour soigner un malade en
+bas de la rivi&egrave;re Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas
+le gu&eacute;rir, alors j'ai dit qu'on aille qu&eacute;rir un pr&ecirc;tre. C'&eacute;tait la
+nuit et il n'y avait pas d'hommes dans la maison, vu que c'&eacute;tait le
+p&egrave;re qui &eacute;tait malade de m&ecirc;me, et que les gar&ccedil;ons &eacute;taient tous
+petits. Alors j'y ai &eacute;t&eacute; moi-m&ecirc;me. Il fallait traverser la rivi&egrave;re
+pour revenir; la glace venait de descendre&mdash;c'&eacute;tait au printemps&mdash;et
+il n'y avait quasiment pas un seul bateau &agrave; l'eau encore. Nous avons
+trouv&eacute; une grosse chaloupe qui &eacute;tait rest&eacute;e dans le sable tout
+l'hiver, et quand nous avons essay&eacute; de la mettre &agrave; l'eau elle &eacute;tait
+si enfonc&eacute;e dans le sable, et si pesante, qu'&agrave; quatre hommes nous
+n'avons seulement pas pu la faire grouiller. Il y avait l&agrave; Simon
+Martel, le grand Lalancette, de Saint-M&eacute;thode, un autre que je ne me
+rappelle plus et moi, et &agrave; nous quatre, halant et poussant &agrave; nous
+briser le c&oelig;ur en pensant &agrave; ce pauvre homme qui &eacute;tait en train de
+mourir comme un pa&iuml;en de l'autre bord de l'eau, nous n'avons
+seulement pas pu grouiller cette chaloupe-l&agrave; d'un quart de pouce. Eh
+bien, M. le cur&eacute; est venu; il a mis sa main sur le bordage... rien
+que mis sa main sur le bordage, de m&ecirc;me... &laquo;Poussez encore un coup&raquo;
+qu'il a dit; et la chaloupe est partie quasiment seule et s'en est
+all&eacute;e vers l'eau comme une cr&eacute;ature en vie. Cet homme qui &eacute;tait
+malade a re&ccedil;u le bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur,
+juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un pr&ecirc;tre!</p>
+
+<p>Maria soupira encore; mais son c&oelig;ur avait trouv&eacute; dans la certitude
+et dans l'attente de la mort une sorte de s&eacute;r&eacute;nit&eacute; triste. La maladie
+obscure, l'inqui&eacute;tude de ce qui pouvait venir, c'&eacute;taient des choses
+qu'on combattait &agrave; l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses
+vagues et terrifiantes comme des fant&ocirc;mes. Mais devant la mort
+in&eacute;vitable et prochaine, ce qui restait &agrave; faire &eacute;tait simple et pr&eacute;vu
+depuis des si&egrave;cles par des lois infaillibles. M. le cur&eacute; venait, que
+ce f&ucirc;t le jour ou la nuit, il venait de loin apportant le
+Saint-Sacrement &agrave; travers les rivi&egrave;res torrentielles du printemps,
+sur la glace tra&icirc;tresse, par les mauvais chemins emplis de neige, en
+face du norou&acirc; cruel, il venait sans jamais manquer, escort&eacute; de
+miracles; il faisait les gestes consacr&eacute;s, et apr&egrave;s cela il n'y avait
+plus de place pour le doute ou la peur: la mort devenait une
+promotion auguste, une porte ouverte sur la b&eacute;atitude inimaginable
+des &eacute;lus...</p>
+
+<p>La temp&ecirc;te s'&eacute;tait lev&eacute;e et faisait trembler les parois de la maison
+comme les vitres d'une fen&ecirc;tre tremblent sous les rafales. Le norou&acirc;
+arrivait en mugissant par-dessus les cimes du bois sombre; sur
+l'espace d&eacute;frich&eacute; et nu qui entourait les petites constructions de
+bois&mdash;la maison, l'&eacute;table et la grange&mdash;il s'abattait et
+tourbillonnait quelques secondes, violent, mauvais, avec des
+bourrasques brusques qui tentaient de soulever la toiture ou bien
+frappaient les murs comme des coups de b&eacute;liers, avant de repartir
+vers la for&ecirc;t dans une ru&eacute;e de d&eacute;pit.</p>
+
+<p>La maison de bois frissonnait du sol &agrave; la chemin&eacute;e et semblait
+osciller sur sa base, si bien que ses habitants, entendant les
+mugissements et les clameurs aigu&euml;s du vent, sentant tout autour
+d'eux l'&eacute;branlement de son choc, souffraient en v&eacute;rit&eacute; de presque
+toute l'horreur de la temp&ecirc;te, n'ayant pas cette impression d'asile
+s&ucirc;r que donnent les fortes maisons de pierre.</p>
+
+<p>Tit'S&egrave;be regarda autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bonne maison que vous avez l&agrave;, pareil; bien &eacute;tanche et
+chaude... C'est-y votre p&egrave;re et les gar&ccedil;ons qui l'ont lev&eacute;e? Oui...
+Et de m&ecirc;me vous devez avoir pas mal grand de terre faite, &agrave; cette
+heure...</p>
+
+<p>Le vent &eacute;tait si fort qu'ils n'entendirent pas les grelots de
+l'attelage, et tout &agrave; coup la porte battit contre le mur et le cur&eacute;
+de Saint-Henri entra, portant le Saint-Sacrement de ses deux mains
+lev&eacute;es. Maria et Tit'S&egrave;be s'agenouill&egrave;rent; Tit'B&eacute; courut fermer la
+porte, puis se mit &agrave; genoux aussi. Le pr&ecirc;tre retira sa grande pelisse
+de fourrure, la toque poudr&eacute;e de neige qui lui descendait jusqu'aux
+yeux, et s'en alla vers le lit de la malade sans perdre une seconde,
+comme un messager porteur d'une gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Oh! la certitude! le contentement d'une promesse auguste qui dissipe
+le brouillard redoutable de la mort! Pendant que le pr&ecirc;tre
+accomplissait les gestes consacr&eacute;s et que son murmure se m&ecirc;lait aux
+soupirs de la mourante, Samuel Chapdelaine et ses enfants priaient
+sans relever la t&ecirc;te, presque consol&eacute;s, exempts de doute et
+d'inqui&eacute;tude, s&ucirc;rs que ce qui se passait l&agrave; &eacute;tait un pacte conclu
+avec la divinit&eacute;, qui faisait du paradis bleu sem&eacute; d'&eacute;toiles d'or un
+bien l&eacute;gitime.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela le cur&eacute; de Saint-Henri se chauffa au po&ecirc;le; puis ils
+pri&egrave;rent encore quelque temps ensemble, &agrave; genoux pr&egrave;s du lit.</p>
+
+<p>Vers quatre heures, le vent sauta au sud-est, la temp&ecirc;te s'arr&ecirc;ta
+aussi brusquement qu'une lame qui frappe un mur, et dans le grand
+silence singulier qui suivit le tumulte, la m&egrave;re Chapdelaine soupira
+deux fois, et mourut.</p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>&Eacute;phrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu...</p>
+
+<p>Il ne trouva pas d'autres mots et resta immobile quelques secondes,
+regardant l'un apr&egrave;s l'autre d'un air g&ecirc;n&eacute; le p&egrave;re Chapdelaine,
+Maria, les enfants qui &eacute;taient assis pr&egrave;s de la table, raides et
+muets; puis il enleva sa casquette d'un geste h&acirc;tif, comme pour
+r&eacute;parer un oubli, referma la porte derri&egrave;re lui et s'approcha du lit
+o&ugrave; reposait la morte.</p>
+
+<p>On avait chang&eacute; le lit de position, lui tournant la t&ecirc;te au mur et le
+pied vers l'int&eacute;rieur de la maison, afin qu'il f&ucirc;t accessible des
+deux c&ocirc;t&eacute;s. Pr&egrave;s du mur, deux chandelles br&ucirc;laient sur des chaises;
+une d'elles &eacute;tait fich&eacute;e dans un grand chandelier de m&eacute;tal blanc que
+les visiteurs de la famille Chapdelaine n'avaient encore jamais vu;
+pour l'autre, Maria n'avait rien pu trouver de plus appropri&eacute; qu'une
+coupe de verre dans laquelle, l'&eacute;t&eacute;, on servait les bleuets et les
+framboises sauvages aux jours de c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>Le chandelier de m&eacute;tal luisait, le verre de la coupe scintillait &agrave; la
+lumi&egrave;re, qui n'&eacute;clairait pourtant que faiblement le visage de la
+morte. Il avait rev&ecirc;tu, ce visage, une p&acirc;leur singuli&egrave;re, raffin&eacute;e,
+de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du
+froid d&eacute;finitif des cadavres, dont le p&egrave;re Chapdelaine et ses enfants
+s'&eacute;taient d'abord un peu &eacute;tonn&eacute;s, y voyant ensuite une m&eacute;tamorphose
+auguste et qui marquait combien la mort l'avait d&eacute;j&agrave; &eacute;lev&eacute;e au-dessus
+d'eux.</p>
+
+<p>&Eacute;phrem Surprenant regarda quelques instants, puis s'agenouilla. Il ne
+murmura d'abord que des mots indistincts de pri&egrave;re; mais quand Maria
+et Tit'B&eacute; vinrent s'agenouiller aussi pr&egrave;s de lui Il tira de sa poche
+son chapelet &agrave; gros grains et commen&ccedil;a &agrave; le r&eacute;citer &agrave; demi-voix.</p>
+
+<p>Quand ce fut fini, il alla s'asseoir sur une chaise pr&egrave;s de la table
+et resta silencieux quelque temps, secouant la t&ecirc;te d'un air triste,
+comme il convient de faire dans une maison o&ugrave; il y a un deuil, et
+aussi parce qu'il &eacute;tait sinc&egrave;rement chagrin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une grande perte, fit-il enfin. Tu &eacute;tais bien gr&eacute;&eacute; de femme,
+Samuel; personne ne peut rien dire &agrave; l'encontre. Tu &eacute;tais bien gr&eacute;&eacute;
+de femme, certain!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver les
+paroles de consolation, et finit par parler d'autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est doux &agrave; soir; il va mouiller bient&ocirc;t. Tout le monde dit
+que le printemps viendra de bonne heure.</p>
+
+<p>Pour les paysans, tout ce qui touche &agrave; la terre qui les nourrit, et
+aussi aux saisons qui tour &agrave; tour assoupissent et r&eacute;veillent la
+terre, est si important qu'on peut en parler, m&ecirc;me &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la mort,
+sans profanation. Tous dirig&egrave;rent instinctivement leurs regards vers
+la petite fen&ecirc;tre carr&eacute;e; mais la nuit &eacute;tait obscure et ils ne
+pouvaient rien voir.</p>
+
+<p>&Eacute;phrem Surprenant fit de nouveau l'&eacute;loge de la morte.</p>
+
+<p>&mdash;Dans toute la paroisse il n'y avait pas de femme plus vaillante
+qu'elle, ni plus capable. Accueillante, avec &ccedil;a, et quelle belle
+fa&ccedil;on elle avait pour les visiteurs! Dans les vieilles paroisses et
+m&ecirc;me dans les villes, o&ugrave; les chars passent, on n'en aurait pas trouv&eacute;
+beaucoup qui la valaient. Oui, tu &eacute;tais bien gr&eacute;&eacute; de femme,
+certain...</p>
+
+<p>Il se leva bient&ocirc;t, et sortit d'un air attrist&eacute;.</p>
+
+<p>Dans le long silence qui suivit, le p&egrave;re Chapdelaine laissa sa t&ecirc;te
+retomber peu &agrave; peu sur sa poitrine et parut s'assoupir. Maria &eacute;leva
+la voix, craignant un sacril&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Endormez-vous point, son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Non... Non...</p>
+
+<p>Il se redressa sur sa chaise et carra les &eacute;paules; mais comme ses
+yeux se fermaient malgr&eacute; lui, il se leva bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;On va dire encore un chapelet, fit-il.</p>
+
+<p>Ils all&egrave;rent s'agenouiller pr&egrave;s du lit o&ugrave; reposait la morte et
+r&eacute;cit&egrave;rent un chapelet entier. Quand ils se relev&egrave;rent, ils
+entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit.
+C'&eacute;tait la premi&egrave;re pluie du printemps et elle annon&ccedil;ait la
+d&eacute;livrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bient&ocirc;t, les rivi&egrave;res
+reprenant leur marche heureuse, le monde m&eacute;tamorphos&eacute; une fois de
+plus comme une belle cr&eacute;ature qu'un coup de baguette miraculeuse
+d&eacute;livre enfin d'un mal&eacute;fice... Mais ils n'osaient s'en r&eacute;jouir, dans
+cette maison o&ugrave; pesait la mort, et v&eacute;ritablement ils n'&eacute;prouvaient
+presque aucune joie, parce que leur chagrin &eacute;tait profond et sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils ouvrirent la fen&ecirc;tre et s'assirent de nouveau, pr&ecirc;tant l'oreille
+au cr&eacute;pitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son
+p&egrave;re avait d&eacute;tourn&eacute; la t&ecirc;te et restait immobile, elle crut que son
+assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus;
+mais au moment o&ugrave; elle allait le r&eacute;veiller d'un mot, ce fut lui qui
+soupira et se mit &agrave; parler.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;phrem Surprenant a dit la v&eacute;rit&eacute;, fit-il. Ta m&egrave;re &eacute;tait une bonne
+femme, Maria, une femme d&eacute;pareill&eacute;e.</p>
+
+<p>Maria fit &laquo;Oui&raquo; de la t&ecirc;te, serrant les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Courageuse et de bon conseil, elle l'a &eacute;t&eacute; tant qu'elle a v&eacute;cu,
+mais c'est surtout dans les commencements, juste apr&egrave;s notre mariage,
+et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous &eacute;tiez encore jeunets,
+qu'elle s'est montr&eacute;e rare. La femme d'un petit habitant s'attend
+bien d'avoir de la mis&egrave;re; mais des femmes qui vont &agrave; la besogne
+aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce
+temps-l&agrave;, il n'y en a pas beaucoup, Maria.</p>
+
+<p>Maria murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, son p&egrave;re; je sais bien.</p>
+
+<p>Et elle s'essuya les yeux, car son c&oelig;ur se fondait.</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous avons pris notre premi&egrave;re terre &agrave; Normandin, nous avions
+deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-l&agrave; &eacute;tait
+encore en bois debout, et difficile &agrave; faire. Moi j'ai pris ma hache
+et puis je lui ai dit: &laquo;Je vas te faire de la terre, Laura!&raquo; Et du
+matin au soir c'&eacute;tait b&ucirc;che, b&ucirc;che, sans jamais revenir &agrave; la maison
+hormis que pour le d&icirc;ner; et tout ce temps-l&agrave; elle faisait le m&eacute;nage
+et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les cl&ocirc;tures
+en ordre, elle nettoyait l'&eacute;table, peinant sans arr&ecirc;ter, et trois ou
+quatre fois dans la journ&eacute;e elle sortait devant la porte et restait
+un moment &agrave; me regarder, l&agrave;-bas &agrave; la lisi&egrave;re du bois, o&ugrave; je fessais
+de toutes mes forces sur les &eacute;pinettes et les bouleaux pour lui faire
+de la terre.</p>
+
+<p>&laquo;Et puis voil&agrave; qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient
+plus d'eau &agrave; leur soif et elles ont quasiment arr&ecirc;t&eacute; de donner du
+lait. Alors pendant que j'&eacute;tais dans le bois, la m&egrave;re s'est mise &agrave;
+voyager &agrave; la rivi&egrave;re avec une chaudi&egrave;re dans chaque main, remontant
+l'&eacute;carre huit et dix fois de suite avec ses chaudi&egrave;res pleines, les
+pieds dans le sable coulant, jusqu'&agrave; ce qu'elle ait eu fini de
+remplir un quart, et quand le quart &eacute;tait plein, elle le chargeait
+sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le
+clos des vaches, &agrave; plus de trois cents verges de la maison, au pied
+du cran. C'&eacute;tait pas un ouvrage de femme, &ccedil;a, et je lui ai bien dit
+de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait &agrave; crier:
+&laquo;Occupe-toi pas de &ccedil;a, toi... Occupe-toi de rien... Fais-moi de la
+terre.&raquo; Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle
+avait eu de la mis&egrave;re, et que le dessous de ses yeux &eacute;tait tout noir
+de fatigue.</p>
+
+<p>&laquo;Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je
+fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux
+gros comme le poignet, en me disant que c'&eacute;tait une femme d&eacute;pareill&eacute;e
+que javais l&agrave; et que si le bon Dieu me gardait ma sant&eacute; je lui ferais
+une belle terre...&raquo;</p>
+
+<p>La pluie cr&eacute;pitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de
+vent venait fouetter la fen&ecirc;tre de gouttes pesantes qui coulaient
+ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques
+heures de pluie et ce serait le sol mis &agrave; nu, les ruisseaux se
+formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau l'on
+entendrait les chutes...</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit
+Samuel Chapdelaine, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; la m&ecirc;me chose: du travail dur et de la
+mis&egrave;re pour elle comme pour moi; mais toujours encourag&eacute;e et de belle
+humeur... L&agrave; nous &eacute;tions en plein bois; mais comme il y avait des
+clairi&egrave;res avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis &agrave;
+&eacute;lever des moutons. Un soir...</p>
+
+<p>Il se tut encore quelques instants, puis recommen&ccedil;a &agrave; parler en
+regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre
+ce qu'il allait dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait en septembre; au temps o&ugrave; toutes les b&ecirc;tes dans le bois
+deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la
+rivi&egrave;re en canot s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; pr&egrave;s de chez nous et il nous avait
+dit comme &ccedil;a: &laquo;Prenez garde &agrave; vos moutons, les ours sont venus tuer
+une g&eacute;nisse tout pr&egrave;s des maisons la semaine pass&eacute;e.&raquo; Alors la m&egrave;re
+et moi nous sommes all&eacute;s ce soir-l&agrave; virer au foin bleu pour faire
+rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les
+mangent.</p>
+
+<p>&laquo;Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre, &agrave; cause que les
+moutons s'&eacute;gaillaient dans les aunes. C'&eacute;tait &agrave; la brunante, et tout
+&agrave; coup j'entends Laura qui crie: &laquo;Ah! les maudits!&raquo; Il y avait des
+b&ecirc;tes qui remuaient dans la brousse, et c'&eacute;tait facile de voir que
+c'&eacute;taient pas des moutons, &agrave; cause que dans le bois, vers le soir,
+les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis &agrave; courir
+tant que j'ai pu, ma hache &agrave; la main. Ta m&egrave;re me l'a cont&eacute; plus tard,
+quand nous &eacute;tions de retour &agrave; la maison: elle avait vu un mouton
+couch&eacute; par terre, d&eacute;j&agrave; mort et deux ours qui &eacute;taient apr&egrave;s le manger.
+&Ccedil;a prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face &agrave; des
+ours en septembre, m&ecirc;me avec un fusil; et quand c'est une femme avec
+rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et
+personne n'a rien &agrave; dire. Mais la m&egrave;re elle a ramass&eacute; un bois par
+terre et elle a couru dret sur les ours, en criant: &laquo;Nos beaux
+moutons gras! Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du
+mal!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Moi, j'arrivais en galopant tant que je pouvais &agrave; travers les
+chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'&eacute;taient sauv&eacute;s
+dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait
+apeur&eacute;s comme il faut.&raquo;</p>
+
+<p>Maria &eacute;coutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment
+c'&eacute;tait bien sa m&egrave;re qui avait fait cela, sa m&egrave;re qu'elle avait
+toujours connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donn&eacute; une
+taloche &agrave; T&eacute;lesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le
+consoler, pleurant avec lui et disant que de battre un enfant, il y
+avait de quoi lui briser le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La courte averse de printemps &eacute;tait d&eacute;j&agrave; finie; la lune se montrait &agrave;
+travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait
+encore de la neige de l'hiver apr&egrave;s cette premi&egrave;re pluie. Le sol
+&eacute;tait toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la
+nuit annon&ccedil;ait que bien des jours encore s'&eacute;couleraient avant qu'on
+entend&icirc;t de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes; mais la
+brise ti&egrave;de chuchotait des encouragements et des promesses.</p>
+
+<p>Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la t&ecirc;te pench&eacute;e, les mains
+sur ses genoux, se souvenant du pass&eacute; et des dures ann&eacute;es pourtant
+pleines d'esp&eacute;rance. Quand il recommen&ccedil;a &agrave; parler, ce fut d'une voix
+h&eacute;sitante, avec une sorte d'humilit&eacute; m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Normandin, et &agrave; Mistassini, et dans les autres places o&ugrave; nous
+avons pass&eacute;, j'ai toujours travaill&eacute; fort; personne ne peut rien dire
+&agrave; l'encontre. J'ai clair&eacute; bien des arpents de bois, et b&acirc;ti des
+maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour
+viendrait o&ugrave; nous aurions une belle terre, et o&ugrave; ta m&egrave;re pourrait
+vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs
+nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin
+de l&eacute;gumes, de belles vaches grasses dans le clos... Et voil&agrave; qu'elle
+est morte tout de m&ecirc;me dans une place &agrave; moiti&eacute; sauvage, loin des
+autres maisons et des &eacute;glises et si pr&egrave;s du bois qu'il y a des nuits
+o&ugrave; l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est
+morte dans une place de m&ecirc;me; c'est ma faute, certain!</p>
+
+<p>Le remords l'&eacute;treignait; il secouait la t&ecirc;te, les yeux &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs fois, apr&egrave;s que nous avions pass&eacute; cinq ou six ans dans
+une place et que tout avait bien march&eacute;, nous commencions &agrave; avoir un
+beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite pr&ecirc;ts &agrave; &ecirc;tre
+sem&eacute;s, une maison toute tapiss&eacute;e en dedans avec des gazettes &agrave;
+images... Il venait du monde qui s'&eacute;tablissait autour de nous; il n'y
+avait rien qu'&agrave; attendre un peu en travaillant tranquillement et nous
+aurions &eacute;t&eacute; au milieu d'une belle paroisse o&ugrave; Laura aurait pu faire
+un r&egrave;gne heureux... Et puis tout &agrave; coup le c&oelig;ur me manquait; je me
+sentais tann&eacute; de l'ouvrage, tann&eacute; du pays; je me mettais &agrave; ha&iuml;r les
+faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui
+venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la
+visite apr&egrave;s &ecirc;tre rest&eacute;s seuls si longtemps. J'entendais dire que
+plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne
+terre; que du monde de Saint-G&eacute;d&eacute;on parlait de prendre des lots de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, et voil&agrave; que cette place dont j'entendais parler, que je
+n'avais jamais vue et o&ugrave; il n'y avait encore personne, je me mettais
+&agrave; avoir faim et soif d'elle comme si c'&eacute;tait la place o&ugrave; j&eacute;tais n&eacute;...</p>
+
+<p>&laquo;Dans ces temps-l&agrave;, quand l'ouvrage de la journ&eacute;e &eacute;tait fini, au lieu
+de rester &agrave; fumer pr&egrave;s du po&ecirc;le, j'allais m'asseoir sur le perron et
+je restais l&agrave; sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et
+qui s'ennuie, et tout ce que je voyais l&agrave; devant moi: le bien que
+j'avais fait moi-m&ecirc;me avec tant de peine et de mis&egrave;re, les champs,
+les cl&ocirc;tures, le cran qui bouchait la vue, je le ha&iuml;ssais &agrave; en perdre
+la raison.</p>
+
+<p>&laquo;Alors ta m&egrave;re venait par-derri&egrave;re sans faire de bruit; elle
+regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle &eacute;tait contente dans
+le fond de son c&oelig;ur, parce que &ccedil;a commen&ccedil;ait &agrave; ressembler aux
+vieilles paroisses o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e et o&ugrave; elle aurait voulu
+faire tout son r&egrave;gne. Mais au lieu de me dire que je n'&eacute;tais qu'un
+vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes
+auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne
+faisait rien que soupirer un peu, en songeant &agrave; la mis&egrave;re qui allait
+recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait
+comme &ccedil;a tout doucement: &laquo;Eh bien, Samuel! C'est-y qu'on va encore
+mouver bient&ocirc;t?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Dans ces temps-l&agrave; je ne pouvais pas lui r&eacute;pondre, tant j'&eacute;tranglais
+de honte, &agrave; cause de la vie mis&eacute;rable qu'elle faisait avec moi; mais
+je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus
+haut vers le Nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec
+moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours
+aussi capablement, encourag&eacute;e et de belle humeur, sans jamais un mot
+de chicane ni de malice.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son
+chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme
+l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en
+v&eacute;rit&eacute; elle ne d&eacute;sirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre
+l'avait &eacute;mue et troubl&eacute;e; elle avait l'intuition confuse que ce r&eacute;cit
+d'une vie dure, bravement v&eacute;cue, avait pour elle un sens profond et
+opportun, et qu'il contenait une le&ccedil;on, si seulement elle pouvait
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comme on conna&icirc;t mal les gens! songea-t-elle.</p>
+
+<p>D&egrave;s le seuil de la mort, sa m&egrave;re semblait prendre un aspect auguste
+et singulier, et voici que les qualit&eacute;s famili&egrave;res, humbles, qui
+l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derri&egrave;re d'autres
+vertus presque h&eacute;ro&iuml;ques.</p>
+
+<p>Vivre toute sa vie en des lieux d&eacute;sol&eacute;s, lorsqu'on aurait aim&eacute; la
+compagnie des autres humains et la s&eacute;curit&eacute; paisible des villages;
+peiner de l'aube &agrave; la nuit, d&eacute;pensant toutes les forces de son corps
+en mille dures besognes et garder de l'aube &agrave; la nuit toute sa
+patience et une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la
+nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de
+tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaiet&eacute;, qui sont
+les fruits de bien des si&egrave;cles de vie sans rudesse, c'&eacute;tait une chose
+difficile et m&eacute;ritoire, assur&eacute;ment. Et quelle &eacute;tait la r&eacute;compense?
+Quelques mots d'&eacute;loge, apr&egrave;s la mort.</p>
+
+<p>Est-ce que cela en valait la peine? La question ne se posait pas dans
+son esprit avec cette nettet&eacute;; mais c'&eacute;tait bien &agrave; cela qu'elle
+songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser
+tant de regret derri&egrave;re soi, peu de femmes en &eacute;taient capables.
+Elle-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Le ciel baign&eacute; de lune &eacute;tait singuli&egrave;rement lumineux et profond, et
+d'un bout &agrave; l'autre de ce ciel des nuages curieusement d&eacute;coup&eacute;s,
+semblables &agrave; des d&eacute;cors, d&eacute;filaient comme une procession solennelle.
+Le sol blanc n'&eacute;voquait aucune id&eacute;e de froid ni de tristesse, car la
+brise &eacute;tait ti&egrave;de et quelque vertu myst&eacute;rieuse du printemps qui
+venait faisait de la neige un simple d&eacute;guisement du paysage,
+nullement redoutable, et que l'on devinait condamn&eacute; &agrave; bient&ocirc;t
+dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Maria, assise pr&egrave;s de la petite fen&ecirc;tre, regarda quelque temps sans y
+penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la for&ecirc;t, et tout
+&agrave; coup il lui sembla que cette question qu'elle s'&eacute;tait pos&eacute;e &agrave;
+elle-m&ecirc;me venait de recevoir une r&eacute;ponse. Vivre ainsi, dans ce pays,
+comme sa m&egrave;re avait v&eacute;cu, et puis mourir et laisser derri&egrave;re soi un
+homme chagrin&eacute; et le souvenir des vertus essentielles de sa race,
+elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte
+sans aucune vanit&eacute; et comme si la r&eacute;ponse &eacute;tait venue d'ailleurs.
+Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'&eacute;tonnement lui vint,
+comme si c'&eacute;tait l&agrave; une nouvelle r&eacute;v&eacute;lation inattendue.</p>
+
+<p>Elle pourrait vivre ainsi; seulement... elle n'avait pas dessein de
+le faire... Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo
+Surprenant reviendrait des &Eacute;tats pour la troisi&egrave;me fois et
+l'emm&egrave;nerait vers l'inconnu magique des villes loin des grands bois
+qu'elle d&eacute;testait, loin du pays barbare o&ugrave; les hommes qui s'&eacute;taient
+&eacute;cart&eacute;s mouraient sans secours, o&ugrave; les femmes souffraient et
+agonisaient longuement tandis qu'on s'en allait chercher une aide
+inefficace au long des interminables chemins emplis de neige.
+Pourquoi rester l&agrave;, et tant peiner, et tant souffrir lorsqu'on
+pouvait s'en aller vers le Sud et vivre heureux?</p>
+
+<p>Le vent ti&egrave;de qui annon&ccedil;ait le printemps vint battre la fen&ecirc;tre,
+apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serr&eacute;s dont
+les branches fr&eacute;missent et se fr&ocirc;lent, le cri lointain d'un hibou.
+Puis le silence solennel r&eacute;gna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'&eacute;tait
+endormi; mais ce sommeil au chevet de la morte n'avait rien de
+grossier ni de sacril&egrave;ge; le menton sur sa poitrine, les mains
+ouvertes sur ses genoux, il semblait plong&eacute; dans un accablement
+triste, ou bien enfonc&eacute; dans une demi-mort volontaire o&ugrave; il suivit
+d'un peu plus pr&egrave;s la disparue.</p>
+
+<p>Maria se demandait encore: pourquoi rester l&agrave;, et tant peiner, et
+tant souffrir? Pourquoi? Et comme elle ne trouvait pas de r&eacute;ponse
+voici que du silence de la nuit, &agrave; la longue, des voix s'&eacute;lev&egrave;rent.</p>
+
+<p>Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en
+entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille assez pour
+laisser loin derri&egrave;re lui le tumulte mesquin de la vie journali&egrave;re.
+Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux c&oelig;urs simples,
+au milieu des grands bois du Nord et des campagnes d&eacute;sol&eacute;es. Comme
+Maria songeait aux merveilles lointaines des cit&eacute;s, la premi&egrave;re voix
+vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs m&eacute;connues du pays
+qu'elle voulait fuir.</p>
+
+<p>L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, apr&egrave;s les
+longs mois d'hiver... La neige redoutable se muant en ruisselets
+espi&egrave;gles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la
+mousse encore gonfl&eacute;e d'eau, et bient&ocirc;t le sol d&eacute;livr&eacute; sur lequel on
+marche avec des regards de d&eacute;lice et des soupirs d'all&eacute;gresse, comme
+en une exquise convalescence... Un peu plus tard les bourgeons se
+montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de
+charme se couvrait de fleurs roses, et apr&egrave;s le repos forc&eacute; de
+l'hiver le dur travail de la terre &eacute;tait presque une f&ecirc;te; peiner du
+matin au soir semblait une permission b&eacute;nie...</p>
+
+<p>Le b&eacute;tail enfin d&eacute;livr&eacute; de l'&eacute;table entrait en courant dans les clos
+et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les cr&eacute;atures de l'ann&eacute;e: les
+veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et
+croissaient de jour en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus
+pauvre des fermiers s'arr&ecirc;tait parfois au milieu de sa cour ou de ses
+champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement
+de savoir que la chaleur du soleil, la pluie ti&egrave;de, l'alchimie
+g&eacute;n&eacute;reuse de la terre&mdash;toutes sortes de forces g&eacute;antes&mdash;travaillaient
+en esclaves soumises pour lui... pour lui.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, c'&eacute;tait l'&eacute;t&eacute;: l'&eacute;blouissement des midis ensoleill&eacute;s, la
+mont&eacute;e de l'air br&ucirc;lant qui faisait vaciller l'horizon et la lisi&egrave;re
+du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumi&egrave;re, et &agrave; trois cents
+pas de la maison les rapides et la chute&mdash;&eacute;cume blanche sur l'eau
+noire&mdash;dont la seule vue r&eacute;pandait une fra&icirc;cheur d&eacute;licieuse. Puis la
+moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne,
+et bient&ocirc;t l'hiver qui revenait... Mais voici que miraculeusement
+l'hiver ne paraissait plus d&eacute;testable ni terrible: il apportait tout
+au moins l'intimit&eacute; de la maison close et au dehors, avec la
+monotonie et le silence de la neige amoncel&eacute;e, la paix, une grande
+paix.</p>
+
+<p>Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant
+avait parl&eacute;, et ces autres merveilles qu'elle imaginait elle-m&ecirc;me
+confus&eacute;ment: les larges rues illumin&eacute;es, les magasins magnifiques, la
+vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais
+peut-&ecirc;tre se lassait-on de ce vertige &agrave; la longue, et les soirs o&ugrave;
+l'on ne d&eacute;sirait rien que le repos et la tranquillit&eacute;, o&ugrave; retrouver
+la qui&eacute;tude des champs et des bois, la caresse de la premi&egrave;re brise
+fra&icirc;che, venant du nord-ouest apr&egrave;s le coucher du soleil, et la paix
+infinie de la campagne s'endormant tout enti&egrave;re dans le silence?</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a doit &ecirc;tre beau pourtant!&raquo; se dit-elle en songeant aux grandes
+cit&eacute;s am&eacute;ricaines. Et une autre voix s'&eacute;leva comme une r&eacute;ponse.
+L&agrave;-bas c'&eacute;tait l'&eacute;tranger: des gens d'une autre race parlant d'autre
+chose dans une autre langue, chantant d'autres chansons... Ici...</p>
+
+<p>Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours,
+comme ceux qu'elle n'avait entendus qu'une fois, se r&eacute;veill&egrave;rent dans
+sa m&eacute;moire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont
+donn&eacute;s aux lacs, aux rivi&egrave;res, aux villages de la contr&eacute;e nouvelle
+qu'ils d&eacute;couvraient et peuplaient &agrave; mesure... lac &agrave; l'Eau-Claire...
+la Famine... Saint-C&oelig;ur-de-Marie... Trois-Pistoles...
+Sainte-Rose-du-D&eacute;gel&eacute;... Pointe-aux-Outardes...
+Saint-Andr&eacute;-de-l'&Eacute;pouvante...</p>
+
+<p>Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait &agrave;
+Saint-Andr&eacute;-de-l'&Eacute;pouvante; Racicot, de Honfleur, parlait souvent de
+son fils, qui &eacute;tait chauffeur &agrave; bord d'un bateau du golfe, et chaque
+fois c'&eacute;taient encore des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux
+anciens: les noms de villages de p&ecirc;cheurs ou de petits ports du
+Saint-Laurent, dispers&eacute;s sur les rives entre lesquelles les navires
+d'autrefois &eacute;taient mont&eacute;s bravement vers l'inconnu...
+Pointe-Mille-Vaches... Les Escoumins... Notre-Dame-du-Portage... les
+Grandes-Bergeronnes... Gasp&eacute;...</p>
+
+<p>Qu'il &eacute;tait plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait
+de parents ou d'amis &eacute;loign&eacute;s, ou bien de longs voyages! Comme ils
+&eacute;taient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation
+chaude de parent&eacute;, faisant que chacun songeait en les r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Dans
+tout ce pays-ci nous sommes chez nous... chez nous!&raquo;</p>
+
+<p>Vers l'Ouest, d&egrave;s qu'on sortait de la province, vers le Sud, d&egrave;s
+qu'on avait pass&eacute; la fronti&egrave;re, ce n'&eacute;tait plus partout que des noms
+anglais, qu'on apprenait &agrave; prononcer &agrave; la longue et qui finissaient
+par sembler naturels sans doute; mais o&ugrave; retrouver la douceur joyeuse
+des noms fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>Les mots d'une langue &eacute;trang&egrave;re sonnant sur toutes les l&egrave;vres, dans
+les rues, dans les magasins... De petites filles se prenant par la
+main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l'on ne
+comprenait pas... Ici...</p>
+
+<p>Maria regardait son p&egrave;re, qui dormait toujours, le menton sur sa
+poitrine comme un homme accabl&eacute; qui m&eacute;dite sur la mort, et tout de
+suite elle se souvint des cantiques et des chansons na&iuml;ves qu'il
+apprenait aux enfants presque chaque soir.</p>
+
+<blockquote><i>&Agrave; la claire fontaine,<br />
+M'en allant promener</i>...</blockquote>
+
+<p>Dans les villes des &Eacute;tats, m&ecirc;me si l'on apprenait aux enfants ces
+chansons-l&agrave;, s&ucirc;rement ils auraient vite fait de les oublier!</p>
+
+<p>Les nuages &eacute;pars qui tout &agrave; l'heure d&eacute;filaient d'un bout &agrave; l'autre du
+ciel baign&eacute; de lune s'&eacute;taient fondus en une immense nappe grise,
+pourtant t&eacute;nue, qui ne faisait que tamiser la lumi&egrave;re; le sol couvert
+de neige mi-fondue &eacute;tait blafard, et entre ces deux &eacute;tendues claires
+la lisi&egrave;re de la for&ecirc;t s'allongeait comme le front d'une arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Maria frissonna; l'attendrissement qui &eacute;tait venu baigner son c&oelig;ur
+s'&eacute;vanouit; elle se dit une fois de plus: &laquo;Tout de m&ecirc;me... c'est un
+pays dur, icitte. Pourquoi rester?&raquo;</p>
+
+<p>Alors une troisi&egrave;me voix plus grande que les autres s'&eacute;leva dans le
+silence: la voix du pays de Qu&eacute;bec, qui &eacute;tait &agrave; moiti&eacute; un chant de
+femme et &agrave; moiti&eacute; un sermon de pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues
+dans les &eacute;glises, comme une complainte na&iuml;ve et comme le cri per&ccedil;ant
+et prolong&eacute; par lequel les b&ucirc;cherons s'appellent dans les bois. Car
+en v&eacute;rit&eacute; tout ce qui fait l'&acirc;me de la province tenait dans cette
+voix: la solennit&eacute; ch&egrave;re du vieux culte, la douceur de la vieille
+langue jalousement gard&eacute;e, la splendeur et la force barbare du pays
+neuf o&ugrave; une racine ancienne a retrouv&eacute; son adolescence.</p>
+
+<p>Elle disait: &laquo;Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous
+sommes rest&eacute;s... Ceux qui nous ont men&eacute;s ici pourraient revenir parmi
+nous sans amertume et sans chagrin, car s'il est vrai que nous
+n'ayons gu&egrave;re appris, assur&eacute;ment nous n'avons rien oubli&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avions apport&eacute; d'outre-mer nos pri&egrave;res et nos chansons: elles
+sont toujours les m&ecirc;mes. Nous avions apport&eacute; dans nos poitrines le
+c&oelig;ur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt &agrave; la
+piti&eacute; qu'au rire, le c&oelig;ur le plus humain de tous les c&oelig;urs humains:
+il n'a pas chang&eacute;. Nous avons marqu&eacute; un plan du continent nouveau, de
+Gasp&eacute; &agrave; Montr&eacute;al, de Saint-Jean-d'Iberville &agrave; l'Ungava, en disant:
+ici toutes les choses que nous avons apport&eacute;es avec nous, notre
+culte, notre langue, nos vertus et jusqu'&agrave; nos faiblesses deviennent
+des choses sacr&eacute;es, intangibles et qui devront demeurer jusqu'&agrave; la
+fin.</p>
+
+<p>&laquo;Autour de nous des &eacute;trangers sont venus, qu'il nous pla&icirc;t d'appeler
+des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis
+presque tout l'argent; mais au pays de Qu&eacute;bec rien n'a chang&eacute;. Rien
+ne changera, parce que nous sommes un t&eacute;moignage. De nous-m&ecirc;mes et de
+nos destin&eacute;es, nous n'avons compris clairement que ce devoir-l&agrave;:
+persister... nous maintenir... Et nous nous sommes maintenus,
+peut-&ecirc;tre afin que dans plusieurs si&egrave;cles encore le monde se tourne
+vers nous et dise: Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir...
+Nous sommes un t&eacute;moignage.</p>
+
+<p>&laquo;C'est pourquoi il faut rester dans la province o&ugrave; nos p&egrave;res sont
+rest&eacute;s, et vivre comme ils ont v&eacute;cu, pour ob&eacute;ir au commandement
+inexprim&eacute; qui s'est form&eacute; dans leurs c&oelig;urs, qui a pass&eacute; dans les
+n&ocirc;tres et que nous devrons transmettre &agrave; notre tour &agrave; de nombreux
+enfants: Au pays de Qu&eacute;bec rien ne doit mourir et rien ne doit
+changer...&raquo;</p>
+
+<p>L'immense nappe grise qui cachait le ciel s'&eacute;tait faite plus opaque et
+plus &eacute;paisse, et soudain la pluie recommen&ccedil;a &agrave; tomber approchant,
+encore un peu, l'&eacute;poque b&eacute;nie de la terre nue et des rivi&egrave;res
+d&eacute;livr&eacute;es. Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa
+poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d'une longue vie dure
+aurait tout &agrave; coup accabl&eacute;. Les flammes des deux chandelles fich&eacute;es
+dans le chandelier de m&eacute;tal et dans la coupe de verre vacillaient
+sous la brise ti&egrave;de, de sorte que des ombres dansaient sur le visage
+de la morte et que ses l&egrave;vres semblaient murmurer des pri&egrave;res ou
+chuchoter des secrets.</p>
+
+<p>Maria Chapdelaine sortit de son r&ecirc;ve et songea: &laquo;Alors je vais rester
+ici... de m&ecirc;me!&raquo; car les voix avaient parl&eacute; clairement et elle
+sentait qu'il fallait ob&eacute;ir. Le souvenir de ses autres devoirs ne
+vint qu'ensuite, apr&egrave;s qu'elle se fut r&eacute;sign&eacute;e, avec un soupir.
+Alma-Rose &eacute;tait encore toute petite; sa m&egrave;re &eacute;tait morte et il
+fallait bien qu'il rest&acirc;t une femme &agrave; la maison. Mais en v&eacute;rit&eacute;
+c'&eacute;taient les voix qui lui avaient enseign&eacute; son chemin.</p>
+
+<p>La pluie cr&eacute;pitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de
+voir l'hiver fini envoyait par la fen&ecirc;tre ouverte de petites bouff&eacute;es
+de brise ti&egrave;de qui semblaient des soupirs d'aise. &Agrave; travers les
+heures de la nuit Maria resta immobile, les mains crois&eacute;es dans son
+giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret
+path&eacute;tique aux merveilles lointaines qu'elle ne conna&icirc;trait jamais et
+aussi aux souvenirs tristes du pays o&ugrave; il lui &eacute;tait command&eacute; de
+vivre; &agrave; la flamme chaude qui n'avait caress&eacute; son c&oelig;ur que pour
+s'&eacute;loigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'o&ugrave; les
+gar&ccedil;ons t&eacute;m&eacute;raires ne reviennent pas.</p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>En mai, Esdras et Da'B&eacute; descendirent des chantiers, et leur chagrin
+raviva le chagrin des autres. Mais la terre enfin nue attendait la
+semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peut-&ecirc;tre, en regardant &agrave; la
+d&eacute;rob&eacute;e le visage de Maria, devina-t-il que son c&oelig;ur avait chang&eacute;,
+car lorsqu'ils se trouv&egrave;rent seuls il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Calculez-vous toujours de vous en aller, Maria?</p>
+
+<p>Elle fit: &laquo;Non&raquo; de la t&ecirc;te, les yeux &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... Je sais bien que &ccedil;a n'est pas le temps de parler de &ccedil;a,
+mais si vous pouviez me dire que j'ai une chance pour plus tard,
+j'endurerais mieux l'attente.</p>
+
+<p>Maria lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demand&eacute;,
+le printemps d'apr&egrave;s ce printemps-ci, quand les hommes reviendront du
+bois pour les semailles.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13525 ***</div>
+</body>
+</html>
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