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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/13525-0.txt b/13525-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3d7b686 --- /dev/null +++ b/13525-0.txt @@ -0,0 +1,5635 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13525 *** + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + + + + + +Maria Chapdelaine + +Louis Hémon + + + + +CHAPITRE I + + +«Ite missa est.» + +La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les +hommes commencèrent à sortir. + +Un instant plus tôt elle avait paru désolée, cette église, juchée +au bord du chemin sur la berge haute, au-dessus de la rivière +Péribonka, dont la nappe glacée et couverte de neige était toute +pareille à une plaine. La neige gisait épaisse sur le chemin aussi, +et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages +gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de +printemps n'étaient pas encore venues. Toute cette blancheur froide, +la petitesse de l'église de bois et des quelques maisons, de bois +également, espacées le long du chemin, la lisière sombre de la forêt, +si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure +dans un pays austère. Mais voici que les hommes et les jeunes gens +franchirent la porte de l'église, s'assemblèrent en groupes sur le +large perron, et les salutations joviales, les appels moqueurs lancés +d'un groupe à l'autre, l'entrecroisement constant des propos sérieux +ou gais témoignèrent de suite que ces hommes appartenaient à une race +pétrie d'invincible allégresse et que rien ne peut empêcher de rire. + +Cléophas Pesant, fils de Thadée Pesant le forgeron, +s'enorgueillissait déjà d'un habillement d'été de couleur claire, un +habillement américain aux larges épaules matelassées; seulement il +avait gardé pour ce dimanche encore froid sa coiffure d'hiver, une +casquette de drap noir aux oreillettes doublées en peau de lièvre, au +lieu du chapeau de feutre dur qu'il eût aimé porter. + +À côté de lui Égide Simard, et d'autres qui, comme lui, étaient venus +de loin en traîneau, agrafaient en sortant de l'église leurs gros +manteaux de fourrure qu'ils serraient à la taille avec des écharpes +rouges. Des jeunes gens du village, très élégants dans leurs pelisses +à col de loutre, parlaient avec déférence au vieux Nazaire Larouche, +un grand homme gris aux larges épaules osseuses qui n'avait rien +changé pour la messe à sa tenue de tous les l'ours: vêtement court de +toile brune doublé de peau de mouton, culottes rapiécées et gros bas +de laine gris dans des mocassins en peau d'orignal. + +--Eh bien, monsieur Larouche, ça marche-t-il toujours de l'autre bord +de l'eau? + +--Pas pire, les jeunesses. Pas pire! + +Chacun tirait de sa poche sa pipe et la vessie de porc pleine de +feuilles de tabac hachées à la main et commençait à fumer d'un air +de contentement, après une heure et demie de contrainte. Tout en +aspirant les premières bouffées ils causaient du temps, du printemps +qui venait, de l'état de la glace sur le lac Saint-Jean et sur les +rivières, de leurs affaires et des nouvelles de la paroisse, en +hommes qui ne se voient guère qu'une fois la semaine à cause des +grandes distances et des mauvais chemins. + +--Le lac est encore bon, dit Cléophas Pesant, mais les rivières ne +sont déjà plus sûres. La glace s'est fendue cette semaine à ras le +banc de sable en face de l'île, là où il y a eu des trous chauds tout +l'hiver. + +D'autres commençaient à parler de la récolte probable, avant même que +la terre se fût montrée. + +--Je vous dis que l'année sera pauvre, fit un vieux, la terre avait +gelé avant les premières neiges. + +Puis les conversations se ralentirent et l'on se tourna vers la +première marche du perron, d'où Napoléon Laliberté se préparait à +crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse. + +Il resta immobile et muet quelques instants, attendant le +silence, les mains à fond dans les poches de son grand manteau de +loup-cervier, plissant le front et fermant à demi ses yeux vifs sous +la toque de fourrure profondément enfoncée; et quand le silence fut +venu, il se mit à crier les nouvelles de toutes ses forces, de la +voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une côte. + +--Les travaux du quai vont recommencer... J'ai reçu de l'argent du +gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'à +venir me trouver avant les vêpres. Si vous voulez que cet argent-là +reste dans la paroisse au lieu de retourner à Québec, c'est de venir +me parler pour vous faire engager vitement. + +Quelques-uns allèrent vers lui; d'autres, insouciants, se +contentèrent de rire. Un jaloux dit à demi-voix: + +--Et qui va être un _foreman_ à trois piastres par jour? C'est le +bonhomme Laliberté... + +Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par +rire aussi. + +Toujours les mains dans les poches de son grand manteau, se +redressant et carrant les épaules sur la plus haute marche du perron, +Napoléon Laliberté continuait à crier très fort. + +--Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine +prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de +rebâtir les clôtures pour l'été, c'est de le dire. + +La nouvelle sombra dans l'indifférence. Les cultivateurs de Péribonka +ne se souciaient guère de faire rectifier les limites de leurs terres +pour gagner ou perdre quelques pieds carrés, alors qu'aux plus +vaillants d'entre eux restaient encore à défricher les deux tiers de +leurs concessions, d'innombrables arpents de forêt ou de savane à +conquérir. + +Il poursuivait: + +--Il y a «icitte» deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les +pelleteries. Si vous avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat +musqué, ou de renard, allez voir ces hommes-là au magasin avant +mercredi ou bien adressez-vous à François Paradis, de Mistassini, qui +est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront _cash_ +pour toutes les peaux de première classe. + +Il avait fini les nouvelles et descendit les marches du perron. Un +petit homme à figure chafouine le remplaça. + +--Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand-race? +demanda-t-il en montrant du doigt une masse informe qui s'agitait +dans un sac à ses pieds. + +Un grand éclat de rire lui répondit. + +--On les connaît, les cochons de la grand-race à Hormidas. Gros comme +des rats, et vifs comme des _écureux_ pour sauter les clôtures. + +--Vingt-cinq cents! cria un jeune homme par dérision. + +--Cinquante cents! + +--Une piastre! + +--Ne fais pas le fou, Jean. Ta femme ne te laissera pas payer une +piastre pour ce cochon-là . + +Jean s'obstina. + +--Une piastre. Je ne m'en dédis pas. + +Hormidas Bérubé fit une grimace de mépris et attendit d'autres +enchères; mais il ne vint que des quolibets et des rires. + +Pendant ce temps les femmes avaient commencé à sortir de l'église +à leur tour. Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles étaient +presque toutes bien vêtues en des pelisses de fourrure ou des +manteaux de drap épais; car pour cette fête unique de leur vie +qu'était la messe du dimanche elles avaient abandonné leurs blouses +de grosse toile et les jupons en laine du pays, et un étranger se fût +étonné de les trouver presque élégantes au coeur de ce pays sauvage, +si typiquement françaises parmi les grands bois désolés et la neige, +et aussi bien mises à coup sûr, ces paysannes, que la plupart des +jeunes bourgeoises des provinces de France. + +Cléophas Pesant attendit Louisa Tremblay, qui était seule, et ils +s'en allèrent ensemble vers les maisons, le long du trottoir de +planches. D'autres se contentèrent d'échanger avec les jeunes filles, +au passage, des propos plaisants, les tutoyant du tutoiement facile +du pays de Québec, et aussi parce qu'ils avaient presque tous grandi +ensemble. + +Pite Gaudreau, les yeux tournés vers la porte de l'église, annonça: + +--Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade à Saint-Prime, et +voilà le père Chapdelaine qui est venu la chercher. + +Ils étaient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine étaient +presque des étrangers. + +--Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivière, +au-dessus de Honfleur, dans le bois? + +--C'est ça. + +--Et la créature qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria... + +--Ouais. Elle était en promenade depuis un mois à Saint-Prime, dans +la famille de sa mère. Des Bouchard, parents de Wilfrid Bouchard, de +Saint-Gédéon... + +Les regards curieux s'étaient tournés vers le haut du perron. Lun des +jeunes gens fit à Maria Chapdelaine l'hommage de son admiration +paysanne: + +--Une belle grosse fille! dit-il. + +--Certain! Une belle grosse fille, et vaillante avec ça. C'est de +malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le bois. Mais comment +est-ce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez +eux, de l'autre bord de la rivière, en haut des chutes, à plus de +douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans +chemin? + +Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en parlant d'elle, +cette belle fille presque inaccessible; mais quand elle descendit les +marches du perron de bois avec son père et passa près d'eux, une gêne +les prit, ils se reculèrent gauchement, comme s'il y avait eu entre +elle et eux quelque chose de plus que la rivière à traverser et douze +milles de mauvais chemins dans les bois. + +Les groupes formés devant l'église se dispersaient peu à peu. +Certains regagnaient leurs maisons, ayant appris toutes les +nouvelles; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans +un des deux lieux de réunion du village: le presbytère ou le magasin. +Ceux qui venaient des rangs, ces longs alignements de concessions à +la lisière de la forêt, détachaient l'un après l'autre les chevaux +rangés et amenaient leurs traîneaux au bas des marches de l'église +pour y faire monter femmes et enfants. + +Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le +chemin lorsqu'un jeune homme les aborda. + +--Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est +un adon que le vous rencontre, puisque votre terre est plus haut le +long de la rivière et que moi-même je ne viens pas souvent par +icitte. + +Ses yeux hardis allaient de l'un à l'autre. Quand il les détournait, +il semblait que ce fût seulement à la réflexion et par politesse, et +bientôt ils revenaient, et leur regard dévisageait, interrogeait de +nouveau, clair, perçant, chargé d'avidité ingénue. + +--François Paradis! s'exclama le père Chapdelaine. C'est un adon de +fait, car voilà longtemps que je ne t'avais vu, François. Et voilà +ton père mort, de même. As-tu gardé la terre? + +Le jeune homme ne répondit pas; il regardait Maria curieusement, et +avec un sourire simple, comme s'il attendait qu'elle parlât à son +tour. + +--Tu te rappelles bien François Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a +pas changé guère. + +--Vous non plus, monsieur Chapdelaine. Votre fille, c'est différent; +elle a changé; mais je l'aurais bien reconnue tout de suite. + +Ils avaient passé la veille à Saint-Michel-de-Mistassini, au grand +jour de l'après-midi; mais de revoir ce jeune homme, après sept ans, +et d'entendre prononcer son nom, évoqua en Maria un souvenir plus +précis et plus vif en vérité que sa vision d'hier: le grand pont de +bois, couvert, peint en rouge, et un peu pareil à une arche de Noé +d'une étonnante longueur; les deux berges qui s'élevaient presque de +suite en hautes collines, le vieux monastère blotti entre la rivière +et le commencement de la pente, l'eau qui blanchissait, bouillonnait +et se précipitait du haut en bas du grand rapide comme dans un +escalier géant. + +--François Paradis! Bien sûr, son père, que je me rappelle François +Paradis. + +Satisfait, celui-ci répondait aux questions de tout à l'heure. + +--Non, monsieur Chapdelaine, je n'ai pas gardé la terre. Quand le +bonhomme est mort j'ai tout vendu, et depuis j'ai presque toujours +travaillé dans le bois, fait la chasse ou bien commercé avec les +Sauvages du grand lac à Mistassini ou de la Rivière-aux-Foins. J'ai +aussi passé deux ans au Labrador. + +Son regard voyagea une fois de plus de Samuel Chapdelaine à Maria, +qui détourna modestement les yeux. + +--Remontez-vous aujourd'hui? interrogea-t-il. + +--Oui; de suite après dîner. + +--Je suis content de vous avoir vu, parce que je vais passer près de +chez vous, en haut de la rivière, dans deux ou trois semaines dès +que la glace sera descendue. Je suis icitte avec des Belges qui vont +acheter des pelleteries aux Sauvages; nous commencerons à remonter à +la première eau claire, et si nous nous tentons près de votre terre, +au-dessus des chutes, j'irai veiller un soir. + +--C'est correct, François; on t'attendra. + +Les aunes formaient un long buisson épais le long de la rivière +Péribonka; mais leurs branches dénudées ne cachaient pas la chute +abrupte de la berge, ni la vaste plaine d'eau glacée, ni la lisière +sombre du bois qui serrait de près l'autre rive, ne laissant entre +la désolation touffue des grands arbres droits et la désolation nue +de l'eau figée que quelques champs étroits, souvent encore semés de +souches, si étroits en vérité qu'ils semblaient étranglés sous la +poigne du pays sauvage. + +Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toutes ces choses +distraitement, il n'y avait rien là de désolant ni de redoutable. +Elle n'avait jamais connu que des aspects comme ceux-là d'octobre +à mal, ou bien d'autres plus frustes encore et plus tristes, plus +éloignés des maisons et des cultures; et même tout ce qui l'entourait +ce matin-là lui parut soudain adouci, illuminé par un réconfort, +par quelque chose de précieux et de bon qu'elle pouvait maintenant +attendre. Le printemps arrivait, peut-être... ou bien encore +l'approche d'une autre raison de joie qui venait vers elle sans +laisser deviner son nom. + +Samuel Chapdelaine et Maria allèrent dîner avec leur parente Azalma +Larouche, chez qui ils avaient passé la nuit. Il n'y avait là avec +eux que leur hôtesse, veuve depuis plusieurs années, et le vieux +Nazaire Farouche, son beau-frère. Azalma était une grande femme +plate, au profil indécis d'enfant, qui parlait très vite et presque +sans cesse tout en préparant le repas dans la cuisine. De temps à +autre, elle s'arrêtait et s'asseyait en face de ses visiteurs, +moins pour se reposer que pour donner à ce qu'elle allait dire une +importance spéciale; mais presque aussitôt l'assaisonnement d'un +plat ou la disposition des assiettes sur la table réclamaient son +attention, et son monologue se poursuivait au milieu des bruits de +vaisselle et de poêlons secoués. + +La soupe aux pois fut bientôt prête et servie. Tout en mangeant, les +deux hommes parlèrent de l'avancement de leurs terres et de l'état de +la glace du printemps. + +--Vous devez être bons pour traverser à soir, dit Nazaire Larouche, +mais ce sera juste et je calcule que vous serez à peu près les +derniers. Le courant est fort au-dessous de la chute, et il a déjà +plu trois jours. + +--Tout le monde dit que la glace durera encore longtemps, répliqua +sa belle-soeur. Vous avez beau coucher encore icitte à soir tous les +deux, et après souper les jeunes gens du village viendront veiller. +C'est bien juste que Maria ait encore un peu de plaisir avant que +vous l'emmeniez là -haut dans le bois. + +--Elle a eu suffisamment de plaisir à Saint-Prime, avec des veillées +de chants et de jeux presque tous les soirs. Nous vous remercions, +mais je vais atteler de suite après le dîner, pour arriver là -bas à +bonne heure. + +Le vieux Nazaire Larouche parla du sermon du matin, qu'il avait +trouvé convaincant et beau; puis, après un intervalle de silence, +il demanda brusquement: + +--Avez-vous cuit? + +Sa belle-soeur, étonnée, le regarda quelques instants, et finit par +comprendre qu'il demandait ainsi du pain. Quelques instants plus +tard, il interrogea de nouveau: + +--Votre pompe, elle marche-t-y bien? + +Cela voulait dire qu'il n'y avait pas d'eau sur la table. Azalma se +leva pour aller en chercher, et derrière son dos le vieux adressa à +Maria Chapdelaine un clin d'oeil facétieux. + +--Je lui conte ça par paraboles, chuchota-t-il. C'est plus poli. + +Les murs de planches de la maison étaient tapissés avec de vieux +journaux, ornés de calendriers distribués par les fabricants de +machines agricoles ou les marchands de grain, et aussi de gravures +pieuses: une reproduction presque sans perspective, en couleurs +crues, de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré; le portrait du +pape Pie X, un chromo où la Vierge Marie offrait aux regards avec +un sourire pâle son coeur à la fois sanglant et nimbé d'or. + +--C'est plus beau que chez nous, songea Maria. + +Nazaire Larouche continuait à se faire servir par paraboles. + +--Votre cochon était-il ben maigre? Demanda-t-il; ou bien: + +--Vous aimez ça, vous, le sucre du pays? Moi, j'aime ça sans raison... + +Azalma lui servait une seconde tranche de lard ou tirait de l'armoire +le pain de sucre d'érable. Quand elle se fâcha de ses manières +inusitées et le somma de se servir lui-même comme d'habitude, il +l'apaisa avec des excuses pleines de bonne humeur. + +--C'est correct. C'est correct. Je ne le ferai plus; mais vous aviez +coutume d'entendre la risée, Azalma. Il faut entendre la risée quand +on reçoit à sa table des jeunesses comme moi. + +Maria sourit et songea que son père et lui se ressemblaient un peu; +tous deux hauts et larges, gris de cheveux, des visages couleur de +cuir, et dans leurs yeux vifs la même éternelle jeunesse que donne +souvent aux hommes du pays de Québec leur éternelle simplicité. + +Ils partirent presque de suite après la fin du repas. La neige fondue +à la surface par les premières pluies et gelant de nouveau sous le +froid des nuits était merveilleusement glissante et fuyait sous les +patins du traîneau. Derrière eux, les hautes collines bleues qui +bornaient l'horizon de l'autre côté du lac Saint-Jean disparurent peu +à peu à mesure qu'ils remontaient la longue courbe de la rivière. + +En passant devant l'église, Samuel Chapdelaine dit pensivement: + +--C'est beau la messe. J'ai souvent bien du regret que nous soyons +si loin des églises. Peut-être que de ne pas pouvoir faire notre +religion tous les dimanches, ça nous empêche d'être aussi chanceux +que les autres. + +--Ce n'est pas notre faute, soupira Maria, nous sommes trop loin! + +Son père secoua encore la tête d'un air de regret. Le spectacle +magnifique du culte, les chants latins, les cierges allumés, la +solennité de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une +grande ferveur. Un peu plus loin, il commença à chanter: + + J'irai la voir un jour, + M'asseoir près de son trône, + Recevoir ma couronne + Et régner à mon tour... + +Il avait la voix forte et juste et chantait à pleine gorge d'un +air d'extase; mais bientôt ses yeux se fermèrent et son menton +retomba sur sa poitrine peu à peu. La voiture ne manquait jamais +de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel +du maître, ralentit et finit par prendre le pas. + +--Marche donc, Charles-Eugène! + +Il s'était réveillé brusquement et étendit la main vers le fouet. +Charles-Eugène reprit le trot, résigné. Plusieurs générations +auparavant, un Chapdelaine avait nourri une longue querelle avec un +voisin qui portait ces noms, et il les avait promptement donnés à un +vieux cheval découragé et un peu boiteux qu'il avait, pour s'accorder +la satisfaction de crier tous les jours, très fort, en passant devant +la maison de son ennemi: + +--Charles-Eugène, grand malavenant! Vilaine bête mal domptée! Marche +donc, Charles-Eugène! + +Depuis un siècle la querelle était finie et oubliée; mais les +Chapdelaine avaient toujours continué à appeler leur cheval +Charles-Eugène. + +De nouveau le cantique s'éleva, sonore, plein de ferveur +mystique: + + Au ciel, au ciel, au ciel, + J'irai la voir un jour... + +Puis, une fois de plus, le sommeil fut le plus fort, la voix retomba, +et Maria ramassa les guides que la main de son ère avait laissé +échapper. + +Le chemin glacé longeait la rivière glacée. Sur l'autre rive les +maisons s'espaçaient, pathétiquement éloignées les unes des autres, +chacune entourée d'une étendue de terrain défriché. Derrière ce +terrain, et des deux côtés c'était le bois qui venait jusqu'à la +berge: fond vert sombre et de cyprès, sur lequel quelques troncs de +bouleaux se détachaient çà et là , blancs et nus comme les colonnes +d'un temple en ruine. + +De l'autre côté du chemin la bande de terre défrichée était plus +large et continue; les maisons plus rapprochées semblaient prolonger +le village en avant-garde; mais toujours derrière les champs nus +la lisière des bois apparaissait et suivait comme une ombre, +interminable bande sombre entre la blancheur froide du sol et le ciel +gris. + +--Charles-Eugène, marche un peu! + +Le père Chapdelaine s'était réveillé et étendait la main vers le +fouet dans son geste habituel de menace débonnaire; mais quand le +cheval ralentit de nouveau après quelques foulées plus vives, il +s'était déjà rendormi, les mains ouvertes sur ses genoux et montrant +les paumes luisantes de ses mitaines en cuir de cheval, le menton +appuyé sur le poil épais de son manteau. + +Au bout de deux milles, le chemin escalada une côte abrupte et entra +en plein bois. Les maisons qui depuis le village s'espaçaient dans la +plaine s'évanouirent d'un seul coup, et la perspective ne fut plus +qu'une cité de troncs nus sortant du sol blanc. Même l'éternel vert +foncé des sapins, des épinettes et des cyprès se faisait rare; les +quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables +squelettes couchés à terre et recouverts de neige, ou ces autres +squelettes encore debout, décharnés et noircis. Vingt ans plus tôt +les grands incendies avaient passé par là , et la végétation nouvelle +ne faisait que poindre entre les troncs morts et les souches +calcinées. Les buttes se succédaient, et le chemin courait de l'une +à l'autre en une succession de descentes et de montées guère plus +profondes que le profil d'une houle de mer haute. + +Maria Chapdelaine ajusta sa pelisse autour d'elle, cacha ses mains +sous la grande robe de carriole en chèvre grise, et ferma à demi les +yeux. Il n'y avait rien à voir ici; dans les villages, les maisons et +les granges neuves pouvaient s'élever d'une saison à l'autre, ou bien +se vider et tomber en ruine; mais la vie du bois était quelque chose +de si lent qu'il eût fallu plus qu'une patience humaine pour attendre +et noter un changement. + +Le cheval resta le seul être pleinement conscient sur le chemin. Le +traîneau glissait facilement sur la neige dure, frôlant les souches +qui se dressaient des deux côtés au ras des ornières; Charles-Eugène +suivait exactement tous les détours, descendait au grand trot les +courtes côtes et remontait la pente opposée d'un pas lent, en bête +d'expérience tout à fait capable de mener ses maîtres au perron de +leur maison sans être importunée de commandements ni de pesées des +guides. + +Quelques milles encore, et le bois s'ouvrit de nouveau pour laisser +reparaître la rivière. Le chemin dévala la dernière butte du plateau +pour descendre presque au niveau de la glace. Sur un mille de berge +montante trois maisons s'espaçaient; mais celles-là étaient bien plus +primitives encore que les maisons du village, et derrière elles on +ne voyait presque aucun champ défriché, presque aucune trace des +cultures de l'été, comme si elles n'avaient été bâties là qu'en +témoignage de la présence des hommes. + +Charles-Eugène tourna brusquement sur la droite, raidit ses jambes +de devant pour ralentir dans la pente et s'arrêta net au bord de la +glace. Le père Chapdelaine ouvrit les yeux. + +--Tenez, son père, fit Maria, voilà les cordeaux! + +Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta +immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivière +gelée. + +--Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu; +mais nous devons être bons pour traverser pareil. Marche, +Charles-Eugène! + +Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en +alla tout droit. Les ornières permanentes de l'hiver avaient disparu; +les jeunes sapins plantés de distance en distance qui avaient marqué +le chemin étaient presque tous tombés et gisaient dans la neige +mi-fondue; en passant près de l'île, la glace craqua deux fois, mais +sans fléchir. Charles-Eugène trottait allègrement vers la maison de +Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le +traîneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute, +il dut ralentir à cause de la mince couche d'eau qui s'étendait là et +détrempait la neige. Lentement ils approchèrent de la rive; il ne +restait plus que trente pieds à franchir quand la glace commença à +craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval. + +Le père Chapdelaine s'était mis debout, bien réveillé cette fois, les +yeux vifs et résolus sous son casque de fourrure. + +--Charles-Eugène, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix +rude. + +Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses +sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de +collier. Au moment où ils atterrissaient, une plaque de glace vira un +peu sous les patins du traîneau et s'enfonça, laissant à sa place un +trou d'eau claire. + +Samuel Chapdelaine se retourna. + +--Nous serons les derniers à traverser, cette saison, dit-il. + +Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la côte. + +Bientôt après ils quittèrent le grand chemin pour un autre qui +s'enfonçait dans les bois. Celui-là n'était guère plus qu'une piste +rudimentaire encore encombrée de racines, et qui décrivait de petites +courbes opportunistes pour éviter les rochers ou les souches. Il +grimpa une montée, serpenta sur un plateau au milieu du bois brûlé, +laissant parfois un aperçu sur la descente du flanc abrupt, les +masses de pierre du rapide, le versant opposé qui devenait plus haut +et plus escarpé au-dessus de la chute, puis rentrant dans la +désolation des arbres couchés à terre et des chicots noircis. + +Des coteaux de pierre, une fois contournés, semblèrent se refermer +derrière eux; les brûlés firent place à la foule sombre des épinettes +et des sapins; les montagnes de la rivière Alec se montrèrent deux ou +trois fois dans le lointain; et bientôt les voyageurs perçurent à la +fois un espace de terre défriché, une fumée qui montait, les +jappements d'un chien. + +--Ils vont être contents de te revoir, Maria, dit le père +Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuyé de toi. + + + +CHAPITRE II + + +L'heure du souper était venue que Maria n'avait pas encore fini de +répondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les +incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de +Péribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir +au cours du chemin. + +Tit'Bé, assis sur une chaise, en face de sa soeur, fumait pipe sur +pipe sans détourner les yeux d'elle une seconde, craignant de laisser +échapper quelque révélation importante qu'elle aurait tue jusque-là . +La petite Alma-Rose, debout près d'elle, la tenait par le cou; +Télesphore écoutait aussi, tout en réparant avec des ficelles +l'attelage de son chien. La mère Chapdelaine attisait le feu dans le +grand poêle de fonte, allait, venait, tirait de l'armoire les +assiettes et les couverts, le pain, le pichet de lait, penchait +au-dessus d'un pot de verre la grande jarre de sirop de sucre. +Fréquemment elle s'interrompait pour interroger Maria ou l'écouter et +restait songeuse quelques instants, les poings sur les hanches, +revoyant par la pensée les villages dont elle entendait parler. + +--Alors, l'église est finie: une belle église en pierre, avec des +peintures en dedans et des châssis de couleur... Que ça doit donc +être beau! Johnny Bouchard a bâti une grange neuve l'été +dernier, et c'est une petite Perron, une fille d'Abélard Perron, de +Saint-Jérôme, qui fait la classe... Huit ans que je n'ai pas été à +Saint-Prime, quand on pense! C'est une belle paroisse, et qui +m'aurait bien «adonné»; du beau terrain «planche» aussi loin qu'on +peut voir, pas de crans ni de bois, rien que des champs carrés avec +de bonnes clôtures droites, de la terre forte, et les chars à moins +de deux heures de voiture... C'est peut-être péché de le dire; mais +tout mon règne, j'aurai du regret que ton père ait eu le goût de +mouver si souvent et de pousser plus loin et toujours plus loin dans +le bois, au lieu de prendre une terre dans une des vieilles paroisses. + +Par la petite fenêtre carrée elle contemplait avec mélancolie les +quelques champs nus qui s'étendaient derrière la maison, la grange de +bois brut aux planches mal jointes, et plus loin l'étendue de terre +encore semée de souches, en lisière de la forêt, qui ne faisait que +laisser espérer une récompense de foin ou de grain aux longues +patiences. + +--Tiens, fit Alma-Rose, voilà Chien qui vient se faire flatter aussi. + +Maria baissa les yeux vers le chien qui venait lui mettre sur les +genoux sa tête longue aux yeux tristes, et elle le caressa avec des +mots d'amitié. + +--Il s'est ennuyé de toi tout comme nous, dit encore Alma-Rose. Tous +les matins, il allait regarder dans ton lit pour voir si tu n'étais +pas revenue. + +Elle l'appela à son tour. + +--Viens, Chien; viens que je te flatte aussi. + +Chien allait de l'une à l'autre, docile, fermant à moitié les yeux à +chaque caresse. Maria regarda autour d'elle, cherchant quelque +changement à vrai dire improbable qui se fût fait pendant son +absence. + +Le grand poêle à trois ponts occupait le milieu de la maison; un +tuyau de tôle en sortait, qui après une montée verticale de quelques +pieds décrivait un angle droit et se prolongeait horizontalement +jusqu'à l'extérieur, afin que rien de la précieuse chaleur ne se +perdît. Dans un coin la grande armoire de bois; tout près, la table, +le banc contre le mur, et de l'autre côté de la porte l'évier et la +pompe. Une cloison partant du mur opposé semblait vouloir séparer +cette partie de la maison en deux pièces; seulement elle s'arrêtait +avant d'arriver au poêle et aucune cloison ne la rejoignait, de sorte +que ces deux compartiments de la salle unique chacun enclos de trois +côtés ressemblaient à un décor de théâtre, un de ces décors +conventionnels dont on veut bien croire qu'ils représentent deux +appartements distincts, encore que les regards des spectateurs les +pénètrent tous les deux à la fois. + +Le père et la mère Chapdelaine avaient leur lit dans un de ces +compartiments; Maria et Alma-Rose dans l'autre. Dans un coin, un +escalier droit menait par une trappe au grenier, où les garçons +couchaient pendant l'été; l'hiver venu, ils descendaient leur lit en +bas et dormaient à la chaleur du poêle avec les autres. + +Accrochés au mur, des calendriers illustrés des marchands de Roberval +ou de Chicoutimi; une image de Jésus enfant dans les bras de sa mère: +un Jésus aux immenses yeux bleus dans une figure rose, étendant des +mains potelées; une autre image représentant quelque sainte femme +inconnue regardant le ciel d'un air d'extase; la première page d'un +numéro de Noël d'un journal de Québec, pleine d'étoiles grosses comme +des lunes et d'anges qui volaient les ailes repliées. + +--As-tu été sage pendant que je n'étais pas là , Alma-Rose? + +Ce fut la mère Chapdelaine qui répondit: + +--Alma-Rose n'a pas été trop haïssable; mais Télesphore m'a donné du +tourment. Ce n'est pas qu'il fasse du mal; mais les choses qu'il dit! +On dirait que cet enfant-là n'a pas tout son génie. + +Télesphore s'affairait avec l'attelage du chien et prétendait ne pas +entendre. + +Les errements du jeune Télesphore constituaient le seul drame +domestique que connût la maison. Pour s'expliquer à elle-même et pour +lui faire comprendre à lui ses péchés perpétuels, la mère Chapdelaine +s'était façonné une sorte de polythéisme compliqué, tout un monde +surnaturel où des génies néfastes ou bienveillants le poussaient tour +à tour à la faute et au repentir. L'enfant avait fini par ne se +considérer lui-même que comme un simple champ clos, où des démons +assurément malins et des anges bons mais un peu simples se livraient +sans fin un combat inégal. + +Devant le pot de confitures vide il murmurait d'un air sombre: + +--C'est le démon de la gourmandise qui m'a tenté. + +Rentrant d'une escapade avec des vêtements déchirés et salis, il +expliquait, sans attendre des reproches: + +--Le démon de la désobéissance m'a fait faire ça. C'est lui, certain! + +Et presque aussitôt il affirmait son indignation et ses bonnes +intentions. + +--Mais il ne faut pas qu'il y revienne, eh, sa mère! Il ne faut pas +qu'il y revienne, ce méchant démon. Je prendrai le fusil à son père +et je le tuerai... + +--On ne tue pas les démons avec un fusil, prononçait la mère +Chapdelaine. Quand tu sens la tentation qui vient, prends ton +chapelet et dis des prières. + +Télesphore n'osait répondre; mais il secouait la tête d'un air de +doute. Le fusil lui paraissait à la fois plus plaisant et plus sûr et +il rêvait d'un combat héroïque, d'une longue tuerie dont il sortirait +parfait et pur, délivré à jamais des embûches du Malin. + +Samuel Chapdelaine rentra dans la maison et le souper fut servi. Les +signes de croix autour de la table; les lèvres remuant en des +_Benedicite_ muets, Télesphore et Alma-Rose récitant les leurs à +haute voix; puis d'autres signes de croix; le bruit des chaises et du +banc approchés, les cuillers heurtant les assiettes. Il sembla à +Maria qu'elle remarquait ces gestes et ces sons pour la première fois +de sa vie, après son absence; qu'ils étaient différents des sons et +des gestes d'ailleurs et revêtaient une douceur et une solennité +particulières d'être accomplis en cette maison isolée dans les bois. + +Ils achevaient de souper lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au +dehors; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner. + +--Un veineux, dit la mère Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient +nous voir. + +La prophétie était facile puisque Eutrope Gagnon était leur unique +voisin. L'aimée précédente, il avait pris une concession à deux +milles de là avec son frère; ce dernier était monté aux chantiers +pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts quels +avaient élevée. Il apparut sur le seuil, son fanal à la main. + +--Salut un chacun, fit-il en ôtant son casque de laine. La nuit était +claire et il y a encore une croûte sur la neige; alors puisque ça +marchait bien, j'ai pensé que je viendrais veiller et voir si vous +étiez revenu. + +Malgré qu'il vînt pour Maria, comme chacun savait, c'était au père +Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidité et un peu +par respect de l'étiquette paysanne. Il prit la chaise qu'on lui +avançait. + +--Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne mouille pas. On voit +que les pluies de printemps arrivent... + +C'était commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont +comme une interminable mélopée pleine de redites, chacun approuvant +les paroles qui viennent d'être prononcées et y ajoutant d'autres +paroles qui les répètent. Et le sujet en fut tout naturellement +l'éternelle lamentation canadienne; la plainte sans révolte contre le +fardeau écrasant du long hiver. + +--Les animaux sont dans l'étable depuis la fin de septembre, et il ne +reste quasiment plus rien dans la grange, dit la mère Chapdelaine. +Hormis que le printemps n'arrive bientôt, je ne sais pas ce que nous +allons faire. + +--Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le +moins! + +--Un cheval, trois vaches, un cochon et des moutons, sans compter les +poules, c'est que ça mange, dit Tit'Bé d'un air de grande sagesse. + +Il fumait et causait avec les hommes maintenant, de par ses quatorze +ans, ses larges épaules et sa connaissance des choses de la terre. +Huit ans plus tôt il avait commencé à soigner les animaux et à +rentrer chaque jour dans la maison sur son petit traîneau la +provision de bois nécessaire. Un peu plus tard, il avait appris à +crier très fort: «Heulle! Heulle!» derrière les vaches aux croupes +maigres, et: «Hue! Dia!» et «Harrié!» derrière les chevaux au labour, +à tenir la fourche à foin et à bâtir les clôtures de pieux. Depuis +deux ans il maniait tour à tour la hache et la faux à côté de son +père, conduisait le grand traîneau à bois sur la neige dure, semait +et moissonnait sans conseil; de sorte que personne ne lui contestait +plus le droit d'exprimer librement son avis et de fumer incessamment +le fort tabac en feuilles. Il avait encore sa figure imberbe +d'enfant, aux traits indécis, des yeux candides, et un étranger se +fût probablement étonné de l'entendre parler avec une lenteur mesurée +de vieil homme plein d'expérience et de le voir bourrer éternellement +sa pipe de bois; mais au pays de Québec les garçons sont traités en +hommes dès qu'ils prennent part au travail des hommes, et de leur +usage précoce du tabac, ils peuvent toujours donner comme raison que +c'est une défense contre les terribles insectes harcelants de l'été: +moustiques, maringouins et mouches noires. + +--Que ce doit donc être plaisant de vivre dans un pays où il n'y a +presque pas d'hiver, et où la terre nourrit les hommes et les +animaux. Icitte c'est l'homme qui nourrit les animaux et la terre, à +force de travail. Si nous n'avions pas Esdras et Da'Bé dans le bois, +qui gagnent de bonnes gages, comment ferions-nous? + +--Pourtant la terre est bonne par icitte, fit Eutrope Gagnon. + +--La terre est bonne; mais il faut se battre avec le bois pour +l'avoir; et pour vivre il faut économiser sur tout et besogner du +matin au soir, et tout faire soi-même, parce que les autres maisons +sont si loin. + +La mère Chapdelaine se tut et soupira. Elle pensait toujours avec +regret aux vieilles paroisses où la terre est défrichée et cultivée +depuis longtemps, et où les maisons sont proches les unes des autres, +comme à une sorte de paradis perdu. + +Son mari serra les poings et hocha la tête d'un air obstiné. + +--Attends quelques mois seulement... Quand les garçons seront revenus +du bois, nous allons nous mettre au travail, eux deux, Tit'Bé et moi, +et nous allons faire de la terre. À quatre hommes bons sur la hache +et qui n'ont pas peur de l'ouvrage, ça marche vite, même dans le bois +dur. Dans deux ans d'ici nous aurons du grain et du pacage, de quoi +nourrir bien des animaux. Je te dis que nous allons faire de la +terre... + +Faire de la terre! C'est la forte expression du pays, qui exprime +tout ce qui gît de travail terrible entre la pauvreté du bois sauvage +et la fertilité finale des champs labourés et semés. Samuel +Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'entêtement +dans les yeux. + +C'était sa passion à lui: une passion d'homme fait pour le +défrichement plutôt que pour la culture. Cinq fois déjà depuis sa +jeunesse il avait pris une concession, bâti une maison, une étable et +une grange, taillé en plein bois un bien prospère; et cinq fois il +avait vendu ce bien pour s'en aller recommencer plus loin vers le +nord, découragé tout à coup, perdant tout intérêt et toute ardeur une +fois le premier labeur rude fini, dès que les voisins arrivaient +nombreux et que le pays commençait à se peupler et à s'ouvrir. +Quelques hommes le comprenaient; les autres le trouvaient courageux, +mais peu sage, et répétaient que s'il avait su se fixer quelque part, +lui et les siens seraient maintenant à leur aise. + +À leur aise... Ô Dieu redoutable des Écritures que tous ceux du pays +de Québec adorent sans subtilité ni doute, toi qui condamnas tes +créatures à gagner leur pain à la sueur de leur front, laisses-tu +s'effacer une seconde le pli sévère de tes sourcils, lorsque tu +entends dire que quelques-unes de ces créatures sont affranchies, et +qu'elles sont enfin à leur aise? + +À leur aise... Il faut avoir besogné durement de l'aube à la nuit +avec son dos et ses membres pour comprendre ce que cela veut dire; et +les gens de la terre sont ceux qui le comprennent le mieux. Cela veut +dire le fardeau retiré: le pesant fardeau de travail et de crainte. +Cela veut dire une permission de repos qui, même lorsqu'on n'en use +pas, est comme une grâce de tous les instants. Pour les vieilles gens +cela veut dire un peu d'orgueil approuvé de tous, la révélation +tardive de douceurs inconnues, une heure de paresse, une promenade au +loin, une gourmandise ou un achat sans calcul inquiet, les cent +complaisances d'une vie facile. + +Le coeur humain est ainsi fait que la plupart de ceux qui ont payé la +rançon et ainsi la liberté--l'aise--se sont, en la conquérant, +façonné une nature incapable d'en jouir, et continuent leur dure vie +jusqu'à la mort; et c'est à ces autres, mal doués ou malchanceux qui +n'ont pu se racheter, eux, et restent esclaves, que l'aise apparaît +avec toutes ses grâces d'état, inaccessible. + +Peut-être les Chapdelaine pensaient-ils à cela et chacun à sa +manière; le père avec l'optimisme invincible d'un homme qui se sait +fort et se croit sage; la mère avec un regret résigné; et les autres, +les jeunes, d'une façon plus vague et sans amertume, à cause de la +longue vie assurément heureuse qu'ils voyaient devant eux. + +Maria regardait parfois à la dérobée Eutrope Gagnon, et puis +détournait aussitôt les yeux très vite, parce que chaque fois elle +surprenait ses yeux à lui fixés sur elle, pleins d'une adoration +humble. Depuis un an elle s'était habituée sans déplaisir à ses +fréquentes visites et à recevoir chaque dimanche soir, dans le cercle +des figures de la famille, sa figure brune qui respirait la bonne +humeur et la patience; mais cette courte absence d'un mois semblait +avoir tout changé, et en revenant au foyer elle y rapportait une +impression confuse que commençait une étape de sa vie à elle où il +n'aurait point de part. + +Quand les sujets ordinaires de conversation furent épuisés, l'on joua +aux cartes: au «quatre-sept» et au «boeuf»; puis Eutrope regarda sa +grosse montre d'argent et vit qu'il était temps de partir. Le fanal +allumé, les adieux faits, il s'arrêta un instant sur le seuil pour +sonder la nuit du regard. + +--Il mouille! fit-il. + +Ses hôtes vinrent jusqu'à la porte et regardèrent à leur tour; la +pluie commençait, une pluie de printemps aux larges gouttes pesantes, +sous laquelle la neige commençait à s'ameublir et à fondre. + +--Le sudet a pris, prononça le père Chapdelaine. On peut dire que +l'hiver est quasiment fini. + +Chacun exprima à sa manière son soulagement et son plaisir; mais ce +fut Maria qui resta le plus longtemps sur le seuil, écoutant le +crépitement doux de la pluie, guettant la glissade indistincte du +ciel sombre au-dessus de la masse plus sombre des bois, aspirant le +vent tiède qui venait du sud. + +--Le printemps n'est pas loin... Le printemps n'est pas loin... + +Elle sentait que depuis le commencement du monde il n'y avait jamais +eu de printemps comme ce printemps-là . + + + +CHAPITRE III + + +Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin +un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prêtant +l'oreille. C'était un mugissement lointain et continu, le tonnerre +des grandes chutes qui étaient restées glacées et muettes tout +l'hiver. + +--La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes. + +Alors ils se mirent tous à parler une fois de plus de la saison qui +s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait +une alternance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleillés qui +triomphait peu à peu du gel accumulé du long hiver. Les souches +basses et les racines émergeaient, bien que l'ombre des sapins et des +cyprès serrés protégeât la longue agonie des plaques de neige; les +chemins se transformaient en fondrières; là où la mousse brune se +montrait, elle était toute gonflée d'eau et pareille à une éponge. En +d'autres pays c'était le renouveau, le travail ardent de la sève, la +poussée des bourgeons et bientôt des feuilles, mais le sol canadien, +si loin vers le nord, ne faisait que se débarrasser avec effort de +son lourd manteau froid avant de songer à revivre. + +Dix fois, au cours de la journée, la mère Chapdelaine ou Maria +ouvrirent la fenêtre pour goûter la tiédeur de l'air, pour écouter le +chuchotement de l'eau courante en quoi s'évanouissait la dernière +neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annonçait que la +rivière Péribonka s'était libérée et charriait joyeusement vers le +grand lac les bancs de glace venus du nord. + +Au soir, le père Chapdelaine s'assit sur le seuil pour fumer et dit +pensivement: + +--François Paradis va passer bientôt. Il a dit qu'il viendrait +peut-être nous voir. + +Maria répondit: «Oui» très doucement, et bénit l'ombre qui cachait +son visage. + +Il vint dix jours plus tard, longtemps après la nuit tombée. Les +femmes restaient seules à la maison avec Tit'Bé et les enfants, le +père étant allé chercher de la graine de semence à Honfleur, d'où il +ne reviendrait que le lendemain. Télesphore et Alma-Rose étaient +couchés, Tit'Bé fumait une dernière pipe avant la prière en commun, +quand Chien jappa plusieurs fois et vint flairer la porte close. +Presque aussitôt deux coups légers retentirent. Le visiteur attendit +qu'on lui criât d'entrer et parut sur le seuil. + +Il s'excusa de l'heure tardive, mais sans timidité. + +--Nous avons campé au bout du portage, dit-il, en haut des chutes. Il +a fallu monter la tente et installer les Belges pour la nuit. Quand +je suis parti je savais bien que ce n'était quasiment plus l'heure de +veiller et que les chemins à travers les bois seraient mauvais pour +venir. Mais je suis venu pareil, et quand j'ai vu la lumière... + +Ses grandes bottes indiennes disparaissaient sous la boue; il +soufflait un peu entre ses paroles, comme un homme qui a couru; mais +ses yeux clairs étaient tranquilles et pleins d'assurance. + +--Il n'y a que Tit'Bé qui ait changé, fit-il encore. Quand vous avez +quitté Mistassini il était haut de même... + +Son geste indiquait la taille d'un enfant. La mère Chapdelaine le +regardait d'un air plein d'intérêt, doublement heureuse de recevoir +une visite et de pouvoir parler du passé. + +--Toi non plus tu n'as pas changé dans ces sept ans-là ; pas en tout; +mais Maria... sûrement, tu dois trouver une différence! + +Il contempla Maria avec une sorte d'étonnement. + +--C'est que... le l'avais déjà vue l'autre jour à Péribonka. + +Son ton et son air exprimaient que, de l'avoir revue quinze jours +plus tôt, cela avait effacé tout l'autrefois. Puisque l'on parlait +d'elle, pourtant, il se prit à l'examiner de nouveau. + +Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de +paysanne, la simplicité honnête de ses yeux et de ses gestes francs, +sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-là se trouvaient déjà +dans la petite fille qu'elle était sept ans plus tôt, et c'est ce qui +le fit secouer la tête deux ou trois fois comme pour dire qu'elle +n'était vraiment pas changée. Seulement il se prit à penser en même +temps que c'était lui qui avait dû changer, puisque maintenant sa vue +lui poignait le coeur. + +Maria souriait, un peu gênée, et puis après un temps elle releva +bravement les yeux et se mit à le regarder aussi. + +Un beau garçon, assurément: beau de corps à cause de sa force +visible, et beau de visage à cause de ses traits nets et de ses yeux +téméraires... Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru +différent, plus osé, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu +qu'il ne parlait guère, à vrai dire, et montrait en tout une grande +simplicité. C'était l'expression de sa figure qui créait cette +impression sans doute, et son air de hardiesse ingénue. + +La mère Chapdelaine reprit ses questions. + +--Alors tu as vendu la terre quand ton père est mort, François? + +--Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais été bien bon de la terre, vous +savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu +d'argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les +Sauvages, ça, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le même +morceau de terre, d'année en année, et rester là , je n'aurais jamais +pu faire ça tout mon règne, il m'aurait semblé être attaché comme un +animal à un pieu. + +--C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et +toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connaît des +magies pour vous faire venir... + +Elle secouait la tête en le regardant avec une curiosité étonnée. + +--Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les +mouches l'été, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp +plein de trous par où le vent passe, vous aimez mieux cela que faire +tout votre règne tranquillement sur une belle terre, là où il y a des +magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche, +dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux, +une bonne maison chaude toute tapissée en dedans, des animaux gras +dans le clos ou à l'étable, pour des gens bien gréés d'instruments et +qui ont de la santé, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus +aimable? + +François Paradis regardait le plancher sans répondre, un peu honteux +peut-être de ses goûts déraisonnables. + +--C'est une belle vie pour ceux qui aiment la terre, dit-il enfin, +mais moi je n'aurais pas été heureux. + +C'était l'éternel malentendu des deux races: les pionniers et les +sédentaires, les paysans venus de France qui avaient continué sur le +sol nouveau leur idéal d'ordre et de paix immobile, et ces autres +paysans, en qui le vaste pays sauvage avait réveillé un atavisme +lointain de vagabondage et d'aventure. + +D'avoir entendu quinze ans durant sa mère vanter le bonheur idyllique +des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en était venue tout +naturellement à s'imaginer qu'elle partageait ses goûts; voici +qu'elle n'en était plus aussi sûre. Mais elle savait en tout cas +qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le +dimanche des pelisses de drap fin à col de fourrure, n'était l'égal +de François Paradis avec ses bottes carapacées de boue et son gilet +de laine usé. + +En réponse à d'autres questions, il parla de ses voyages sur la côte +nord du golfe ou bien dans le haut des rivières; il en parla +simplement et avec un peu d'hésitation, ne sachant trop ce qu'il +fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait à des +gens qui vivaient en des lieux presque pareils à ceux-là , et d'une +vie presque pareille. + +--Là -haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte et plus longs. +On n'a que des chiens pour atteler aux traîneaux, de beaux chiens +forts, mais malins et souvent rien qu'à moitié domptés, et on les +soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gelé... +Oui, il y a des villages, mais presque pas de cultures; les hommes +vivent avec la chasse et la pêche... Non: je n'ai jamais eu de +trouble avec les Sauvages; je me suis toujours bien accordé avec eux. +Ceux de la Mistassini et de la rivière d'icitte je les connais +presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de mon +père. Voyez-vous, il chassait souvent l'hiver, quand il n'était pas +aux chantiers, et un hiver qu'il était dans le haut de la +Rivière-aux-Foins, seul, voilà qu'un arbre qu'il abattait pour faire +le feu a faussé en tombant, et ce sont des Sauvages qui l'ont trouvé +le lendemain par aventure, assommé et à demi gelé déjà , malgré que le +temps était doux. Il était sur leur territoire de chasse et ils +auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser +mourir là ; mais ils l'ont chargé sur leur traîne et rapporté à leur +tente, et ils l'ont soigné. Vous avez connu mon père: c'était un +homme _rough_ et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne +mémoire pour les services de même. Alors quand il a quitté ces +Sauvages-là , il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils +descendraient à la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: «François +Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas... +François Paradis.» Et quand ils se sont arrêtés au printemps en +descendant la rivière, il les a logés comme il faut et ils ont +emporté chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de +laine et du tabac pour trois mois. Après ça, ils s'arrêtaient chez +nous tous les printemps et mon père avait toujours le choix de leurs +plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies. +Quand il est mort, ç'a été tout pareil avec moi, parce que j'étais +son fils et que mon nom était pareil: François Paradis. Si j'avais eu +plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux... gros +d'argent. + +Il semblait un peu confus d'avoir tant parlé, et se leva pour partir. + +--Nous redescendrons dans quelques semaines, et 'e tâcherai de +m'arrêter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir! + +Sur le seuil, ses yeux clairs cherchèrent les yeux de Maria, comme +s'il voulait emporter un message avec lui dans les «grands bois +verts» où il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa +simplicité, de s'être montrée déjà trop audacieuse, et tint +obstinément les yeux baissés, tout comme les jeunes filles riches qui +reviennent avec des mines de pureté inhumaine des couvents de +Chicoutimi. + +Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'Bé +s'agenouillèrent pour la prière de chaque soir. La mère Chapdelaine +priait à haute voix, très vite, et les deux autres voix lui +répondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq _Pater_, cinq +_Ave_, les Actes, puis les longues litanies pareilles à une mélopée. + +«Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l'heure +de notre mort... + +«Coeur Immaculé de Jésus, ayez pitié de nous...» + +La fenêtre était restée ouverte et laissait entrer le mugissement +lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attirés +par la lumière, entrèrent aussi et promenèrent dans la maison leur +musique aiguë. Tit'Bé, les voyant, alla fermer la fenêtre, puis +revint s'agenouiller à côté des autres. + +«Grand saint Joseph, priez pour nous...» + +«Saint Isidore, priez pour nous...» + +En se déshabillant, la prière finie, la mère Chapdelaine soupira d'un +air de contentement: + +--Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne +voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'année à l'autre. Voilà +ce que c'est que de rester si loin dans les bois... Du temps que +j'étais fille, à Saint-Gédéon, la maison était pleine de veineux +quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Adélard +Saint-Onge, qui m'a courtisée si longtemps; Wilfrid Tremblay, le +marchand, qui avait une si belle façon et essayait toujours de parler +comme les Français; et d'autres... sans compter ton père, qui est +venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant +que je me décide... + +Trois ans... Maria songea qu'elle n'avait encore vu François Paradis +que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait +honteuse de son émoi. + + + +CHAPITRE IV + + +Avec juin le vrai printemps vint brusquement après quelques jours +froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières +plaques de neige s'évanouirent, même à l'ombre des arbres serrés; la +rivière Péribonka grimpa peu à peu le long de se hautes berges +rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des +premières épinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre +canadienne se débarrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une +sorte de rudesse hâtive, comme par crainte de l'autre hiver qui +venait déjà . + +Esdras et Da'Bé Chapdelaine revinrent des chantiers où ils avaient +travaillé tout l'hiver. Esdras était l'aîné de tous, un grand garçon +au corps massif, brun de visage, noir de cheveux, à qui son front bas +et son menton renflé faisaient un masque néronien, impérieux, un peu +brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en +tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assurément que le +visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur +raisonnable de sa race fussent entrés en lui pour lui faire un coeur +simple, doux, et qui mentait à son aspect redoutable. + +Da'Bé était aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait +à son père. + +Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs +enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais +après ceux-là ils s'étaient lassés sans doute de tant de solennité, +car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms +véritables: on les avait toujours appelés Da'Bé et Tit'Bé, diminutifs +enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés +avec un retour de cérémonie: Télesphore... Alma-Rose... + +--Quand les garçons seront revenus nous allons faire de la terre, +avait dit le père. + +Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Légaré, +leur homme engagé. + +Au pays de Québec l'orthographe des noms et leur application sont +devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un +vaste pays demi-sauvage, illettrée pour la majeure part et n'ayant +pour conseillers que ses prêtres, s'est accoutumée à ne considérer +des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut être leur +aspect écrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de +bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance +solennelle force enfin à avoir recours à l'écriture, chacun prétend +épeler son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant +qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon impérieux. Des +emprunts faits à d'autres langues ont encore accentué l'incertitude +en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou +Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent +Herménégilde, Aglaé, Edwidge... + +Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis +onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à -dire que pour un salaire +de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures +du matin à neuf heures du soir à toute besogne à faire, et y +apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'épuisait jamais; car +c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de +rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'énergie qui +est en eux, en un spasme rageur toujours renouvelé. Court, large, il +avait des yeux d'un bleu étonnamment clair--chose rare au pays de +Québec--à la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile +surmonté de cheveux d'une teinte presque pareille et éternellement +haché de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine, +par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le +morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe, à la lueur falote de +la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des +grognements d'effort et de peine. Vêtu d'une chemise et de pantalons +en étoffe du pays, d'un brun terreux, chaussé de grandes bottes +poussiéreuses, il était en vérité tout entier couleur de terre, et +son visage n'exprimait qu'une rusticité terrible. + +Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme engagé commencèrent +donc à faire de la terre. + +Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient élevés +eux-mêmes quelques années plus tôt; la petite maison carrée, la +grange de planches mal jointes, l'étable de troncs bruts entre +lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre. + +Entre les quelques champs déjà défrichés, nus et la lisière de grands +arbres au feuillage sombre s'étendait un vaste morceau de terrain que +la hache n'avait que timidement entamé. Quelques troncs verts avaient +été coupés et utilisés comme pièces de charpente; de chicots secs, +sciés et fendus, avaient alimenté tout un hiver le grand poêle de +fonte; mais le sol était encore recouvert d'un chaos de souches, de +racines entremêlées, d'arbres couchés à terre, trop pourris pour +brûler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un +taillis d'aunes. + +Les cinq hommes s'acheminèrent un matin vers cette pièce de terre et +se mirent à l'ouvrage de suite e sans un mot, car la tâche de chacun +avait été fixée d'avance. + +Le père Chapdelaine et Da'Bé se postèrent en face l'un de l'autre de +chaque côté d'un arbre debout et commencèrent à balancer en cadence +leurs haches à manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une +coche profonde dans le bois, frappant patiemment au même endroit +pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement, +attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler à +chaque coup un copeau épais comme la main et taillé dans le sens de +la fibre. Quand leurs deux entailles étaient près de se rejoindre, +l'un d'eux s'arrêtait et l'autre frappait plus lentement, laissant +chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui +tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cédait enfin, +le tronc se penchait et les deux bûcherons reculaient d'un pas et le +regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare. + +Edwige Légaré et Esdras s'avançaient alors, et lorsque l'arbre +n'était pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient +chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du +tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'échine et leurs +bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un +des tas proches, à pas courts et chancelants, enjambant péniblement +les autres arbres encore couchés à terre. Quand ils jugeaient le +fardeau trop pesant Tit'Bé s'approchait, menant le cheval +Charles-Eugène qui traînait le bacul auquel était attachée une forte +chaîne; la chaîne était enroulée autour du tronc et assujettie, le +cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de +ses hanches, traînait sur la terre le tronc qui frôlait les souches +et écrasait les jeunes aunes. + +À midi Maria sortit sur le seuil et annonça par un long cri que le +dîner était prêt. Les hommes se redressèrent lentement parmi les +souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur +coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison. + +La soupe aux pois fumait déjà dans les assiettes. Les cinq hommes +s'attablèrent lentement, comme un peu étourdis par le dur travail; +mais à mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim +s'éveillait et bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les +deux femmes les servaient, remplissaient les assiettes vides, +apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies, +versant le thé chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu, +les dîneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel +ils trempèrent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientôt +rassasiés parce qu'ils avaient mangé vite et sans un mot, ils +repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur les chaises avec +des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches +pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonflées de tabac. + +Edwige Légaré alla s'asseoir sur le seuil et répéta deux ou trois +fois: «j'ai bien mangé... j'ai bien mangé...» de l'air d'un juge qui +rend un arrêt impartial, après quoi il s'adossa au chambranle et +laissa la fumée de sa pipe et le regard de ses petits yeux pâles +suivre dans l'air le même vagabondage inconscient... Le père +Chapdelaine s'abandonna peu à peu sur sa chaise et finit par +s'assoupir; les autres fumèrent et devisèrent de leur ouvrage. + +--S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me +consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes +faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a été +plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une +quinzaine après, nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre +qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable +que ça. + +Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque +temps, savourant l'image. Bientôt voici que le père Chapdelaine se +réveillait rafraîchi par son somme et prêt pour la besogne; ils se +levèrent et sortirent de la maison. + +L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé +de souches et embarrassé de buissons d'aunes. Ils se mirent à couper +et à arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans +leurs mains et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le +sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule +tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches. + +Légaré et Esdras s'attaquèrent aux plus petites sans autre aide que +leurs haches et de forts leviers de bois. À coups de hache, ils +coupaient les racines qui rampaient à la surface du sol, puis +enfonçaient un levier à la base du tronc et pesaient de toute leur +force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort +était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre +à la terre, Légaré continuait à peser de tout son poids pour le +soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait +sa hache et frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une +après l'autre les dernières racines. + +Plus loin les trois autres hommes manoeuvraient l'arrache-souches +auquel était attelé le cheval Charles-Eugène. La charpente en forme +de pyramide tronquée était amenée au-dessus d'une grosse souche et +abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie, +et à l'autre extrémité de la chaîne le cheval tirait brusquement, +jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre +sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge +désespérée, un élan de tempête que la résistance arrêtait souvent au +bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale; +alors les épaisses lames d'acier des haches montaient de nouveau, +jetaient un éclair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les +grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants, +les yeux fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de +nouveau. Et après cela, il restait encore à traîner et rouler sur le +sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de +reins et de bras raidis et de mains souillées de terre, aux veines +gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et +les grosses racines torves. + +Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de délicates +teintes pâles au-dessus de la lisière sombre du bois, et l'heure du +souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre. + +En les servant la mère Chapdelaine demanda cent détails sur le +travail de la journée, et quand l'idée du coin de terre déblayé, +magnifiquement nu, enfin prêt pour la culture, eut pénétré son +esprit, elle montra une sorte d'extase. + +Les poings sur les hanches, dédaignant de s'attabler à son tour, elle +célébra la beauté du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la +beauté inhumaine, artificiellement échafaudée par les étonnements des +citadins, des hautes montagnes stériles et des mers périlleuses, mais +la beauté placide et vraie de la campagne au sol riche, de la +campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons +parallèles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui +s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'épouse. + +Elle se fit le chantre des gestes héroïques des quatre Chapdelaine et +d'Edwige Légaré, de leur bataille contre la nature barbare et de leur +victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son +légitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient +silencieusement leur pipe de bois ou de plâtre, immobiles comme des +effigies après leur longue besogne: des effigies couleur d'argile, +aux yeux creux de fatigue. + +--Les souches sont dures, prononça enfin le père Chapdelaine, les +racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je +calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines. + +Il questionnait Légaré du regard; celui-ci approuva, grave. + +--Trois semaines... Ouais, blasphème! C'est ça que je calcule aussi. + +Ils se turent de nouveau, patients et résolus comme des gens qui +commencent une longue guerre. + +Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de +vie que l'été du calendrier venait déjà et il sembla que la divinité +qui réglementait le climat du lieu donnât soudain à la marche +naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une +fois de plus dans leur cycle les contrées heureuses du sud. Car la +chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi démesurée +que l'avait été le froid de l'hiver. Les cimes des épinettes et des +cyprès, oubliées par le vent, se figèrent dans une immobilité +perpétuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'étendit un ciel auquel +l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de +l'aube à la nuit le soleil brutal rôtit la terre. + +Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la +clairière qu'ils avaient faite s'étendait un peu plus grande derrière +eux, nue, semée de déchirures profondes qui montraient la bonne +terre. + +Maria alla leur porter de l'eau un matin. + +Le père Chapdelaine et Tit'Bé coupaient des aunes; Da'Bé et Esdras +mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s'était attaqué +seul à une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait +saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un +adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alliée du bois +et de la terre en ennemi plein de haine que la résistance enrage. La +souche céda tout à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main +sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hébété par +l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le seau à demi plein +d'eau, les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et +répétait d'un air égaré: + +--Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance. + +Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement: + +--De l'eau frette! Blasphème! Donnez-moi de l'eau frette! + +Il saisit le seau, en vida la moitié, se versa le reste sur la tête +et dans le cou et aussitôt, ruisselant, se jeta de nouveau sur la +souche vaincue et commença à la rouler vers un des tas comme on +emporte une prise. + +Maria resta là quelques instants, regardant le labeur des hommes et +le résultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle +reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se +sentir vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément +aux choses heureuses qui étaient en route et ne pouvaient manquer de +venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience. + +Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la +suivaient, se répercutant au-dessus de la terre durcie par la +chaleur. Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé, +disait d'un ton placide: + +--Tranquillement... ensemble! + +Légaré se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait +d'une voix étouffée. + +--Blasphème! je te ferai bien grouiller, moué... + +Son halètement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles. +Il soufflait une seconde, puis se ruait de nouveau à la bataille, +raidissant les bras, tordant ses larges reins. + +Et une fois de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes. + +--Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud... +On va mourir... + +Sa plainte devenait un grand cri. + +--_Boss!_ On va mourir à faire de la terre! + +La voix du père Chapdelaine lui répondait un peu étranglée, mais +joyeuse. + +--Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bientôt prête. + +Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains +ouvertes de chaque côté de la bouche pour envoyer plus loin le son, +elle annonçait le dîner par un grand cri chantant. + +Vers le soir, le vent se réveilla et une fraîcheur délicieuse +descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel pâle restait +vide de nuages. + +--Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets +seront mûrs pour la fête de sainte Anne. + + + +CHAPITRE V + + +Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les +bleuets mûrirent. + +Dans les brûlés, au flanc des coteaux pierreux, partout où les arbres +plus rares laissaient passer le soleil, le Sol avait été jusque-là +presque uniformément rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les +touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi, +s'étaient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante +ils prirent lentement une teinte bleu pâle, puis bleu de roi, enfin +bleu violet, et quand juillet ramena la fête de sainte Anne, leurs +plants chargés de grappes formaient de larges taches bleues au milieu +du rose des fleurs de bois de charme qui commençaient à mourir. + +Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages; les +atocas, les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont +poussé librement dans le sillage des grands incendies; mais le +bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante +de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de +juillet à septembre une véritable industrie pour les familles +nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories +d'enfants de toutes tailles balançant des seaux d'étain, vides le +matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets +que pour eux-mêmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes +fameuses qui sont le dessert national du Canada français. + +Deux ou trois fois au début de juillet Maria alla cueillir des +bleuets avec Télesphore et Alma-Rose; mais l'heure de la maturité +parfaite n'était pas encore venue, et le butin qu'ils rapportèrent +suffit à peine à la confection de quelques tartes de proportions +dérisoires. + +--Le jour de la fête de sainte Anne, dit la mère Chapdelaine en guise +de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et +ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudière n'en mangeront +pas. + +Mais le samedi soir, qui était la veille de la fête de sainte Anne, +fut pour les Chapdelaine une veillée mémorable et telle que leur +maison dans les bois n'en avait pas encore connue. + +Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon était déjà +là . Il avait soupé, disait-il, et pendant que les autres prenaient +leur repas, il resta assis près de la porte, se balançant sur deux +pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allumées, +la conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le +soin du bétail. + +--À cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros d terre en peu de temps. +Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour traîner les +grosses pièces, ça n'est guère d'avant et on a de la misère. Mai ça +avance pareil, ça avance. + +La mère Chapdelaine, qui l'aimait et que l'idée de son labeur +solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie, +prononça des paroles d'encouragement. + +--Ça ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se +nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Égide va revenir de +la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour +les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte +l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre. + +Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur +Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il +pourrait songer peut-être... + +--La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de +là -bas? + +--J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des garçons de +Thadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois +dernier. Il a dit que ça allait bien; les hommes n'avaient pas trop +de misère. + +Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la +grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de +Québec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre à +avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent +les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées; puis, +le printemps venu, les piles de bois s'écroulent l'une après l'autre +dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à +travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les +chutes, partout où les innombrables billots bloquent et +s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et +adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs +demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache +et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent. + +--De la misère, s'exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d'à +présent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misère. Quand +elles ont passé trois mois dans les bois elles se dépêchent de +redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et +des cigarettes pour aller voir les filles. Et même dans les +chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les +hôtels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente +ans... + +Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tête +les changements prodigieux qu'avaient amenés les années. + +--Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars +de Québec, j'étais là , moué, et je vous dis que ça c'était de la +misère. Je n'avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres +pour clairer la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer, +et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas +de tentes non plus pendant l'été: rien que des abris en branches de +sapin qu'on se faisait soi-même, et du matin à la nuit c'était bûche, +bûche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de +pluie et rôti de soleil. + +«Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des +crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par +jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'était +pas arrivé qu'il n'y avait déjà plus de crêpes, parce qu'elles se +collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pâte. +On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait +ça dans le ventre et puis bûche et bûche encore!... + +«Quand on est arrivé à Chicoutimi, où les provisions venaient par +eau, on était pire que les Sauvages, quasiment tout nus, la peau +toute déchirée par les branches, et j'en connais qui se sont mis à +pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux, +parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout le monde mort, +tant ça leur avait paru long. Ça, c'était de la misère. + +--C'est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle ce temps-là . Il +n'y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des Sauvages +et quelques chasseurs qui montaient par là l'été en canot et l'hiver +dans des traîneaux à chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador. + +Les jeunes gens écoutaient avec curiosité ces récits d'autrefois. + +--Et à cette heure, fit Esdras, nous voilà icitte à quinze milles en +haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre +aux chars en douze heures de temps. + +Ils songèrent à cela pendant quelque temps sans parler: à la vie +implacable d'autrefois, à la courte journée de voyage qui maintenant +les séparait seulement des prodiges de la voie ferrée, et ils +s'émerveillèrent avec sincérité. + +Tout à coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre +au dehors. + +--Encore de la visite! s'écria la mère Chapdelaine d'un ton +d'étonnement joyeux. + +Maria se leva aussi, émue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce +fut Éphrem Surprenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte. + +--On vient veiller! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui +annonce une grande nouvelle. + +Derrière lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse. + +--C'est mon neveu Lorenzo, annonça de suite Éphrem Surprenant, un +garçon de mon frère Elzéar, qui est mort l'automne passé. Vous ne le +connaissez pas; voilà longtemps qu'il a quitté le pays pour vivre aux +États. + +Lon se hâta d'offrir une chaise au jeune homme qui venait des États +et son oncle se mit en devoir d'établir avec certitude sa généalogie +des deux côtés et de donner tous les détails nécessaires sur son âge, +son métier et sa vie, selon la coutume canadienne. + +--Ouais, un garçon de mon frère Elzéar, qui avait marié une petite +Bourglouis, de Kiskising. Vous avez dû connaître ça, vous, madame +Chapdelaine? + +Du fond de sa mémoire la mère Chapdelaine exhuma aussitôt le souvenir +de plusieurs Surprenant et d'autant de Bourglouis, et elle en récita +la liste avec leurs prénoms, leurs résidences successives et la +nomenclature complète de leurs alliances. + +--C'est ça... Cest bien ça. Eh bien, celui-ci, c'est Lorenzo. Il +travaille aux États depuis plusieurs années dans les manufactures. + +Chacun examina de nouveau avec une curiosité simple Lorenzo +Surprenant. Il avait une figure grasse aux traits fins, des yeux +tranquilles et doux, des mains blanches; la tête un peu de côté, il +souriait poliment, sans ironie ni gêne, sous les regards braqués. + +--Il est venu, continuait son oncle, pour régler les affaires qui +restaient après la mort d'Elzéar et pour essayer de vendre la terre. + +--Il n'a pas envie de garder la terre et de se mettre habitant? +interrogea le père Chapdelaine. + +Lorenzo Surprenant accentua son sourire et secoua la tête. + +--Non. Ça ne me tente pas de devenir habitant; pas en tout. Je gagne +de bonnes gages là où le suis; je me plais bien; je suis accoutumé à +l'ouvrage... + +Il s'arrêta là , mais laissa paraître qu'après la vie qu'il avait +vécue, et ses voyages, l'existence lui serait intolérable sur une +terre entre un village pauvre et les bois. + +--Du temps que j'étais fille, dit la mère Chapdelaine, c'était +quasiment tout un chacun qui partait pour les États. La culture ne +payait pas comme à cette heure, les prix étaient bas, on entendait +parler des grosses gages qui se gagnaient là -bas dans les +manufactures, et tous les ans c'étaient des familles et des familles +qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du +Canada. Il y en a qui ont gagné gros d'argent, c'est certain, surtout +les familles où il y avait beaucoup de filles; mais à cette heure les +choses ont changé et on n'en voit plus tant qui s'en vont. + +--Alors vous allez vendre la terre? + +--Ouais. On en a parlé avec trois Français qui sont arrivés à Mistook +le mois dernier; je pense que ça va se faire. + +--Et y a-t-il bien des Canadiens là où vous êtes? Parle-t-on +français? + +--Là où j'étais en premier, dans l'État du Maine, il y avait plus de +Canadiens que d'Américains ou d'Irlandais; tout le monde parlait +français; mais à la place où je reste maintenant, qui est dans l'État +de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de même; on +va veiller le soir... + +--Samuel a pensé à aller dans l'Ouest, un temps, dit la mère +Chapdelaine, mais je n'aurai jamais voulu. Au milieu de monde qui ne +parle que l'anglais, j'aurais été malheureuse tout mon règne. Je lui +ai toujours dit: «Samuel, c'est encore parmi le Canadiens que les +Canadiens sont le mieux.» + +Lorsque les Canadiens français parlent d'eux mêmes, ils disent +toujours Canadiens, sans plus; et toutes les autres races qui ont +derrière eux peuplé le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gardé pour +parler d'elles leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais, +Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils, +même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de Canadiens. +C'est là un titre qu'ils se réservent tout naturellement et sans +intention d'offense, de par leur héroïque antériorité. + +--Et c'est-y une grosse place là où vous êtes? + +--Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie. + +--Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Québec! + +--Oui. Et par les chars on n'est qu'à une heure de Boston. Ça c'est +une vraie grosse place. + +Alors il se mit à leur parler des grandes villes américaines et de +leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, pétrie de +raffinements inouïs, qu'y mènent les artisans à gros salaires. + +On l'écouta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les +dernières teintes cramoisies du ciel se fondaient en nuances plus +pâles, auxquelles la masse indistincte de la forêt faisait un immense +socle noir. Les maringouins arrivaient en légions si nombreuses que +leur bourdonnement formait une clameur, une vaste note basse qui +emplissait la clairière comme un mugissement. + +--Télesphore, commanda le père Chapdelaine, fais-nous de la +boucane... Prends la vieille chaudière. + +Télesphore prit le seau dont le fond commençait à se décoller, y +tassa de la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles +qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec +une brassée d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une +colonne de fumée âcre s'éleva, que le vent poussa dans la maison, +chassant les innombrables moustiques affolés. Avec des soupirs de +soulagement l'on put enfin goûter un peu de repos, interrompre la +guérilla. + +Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite +Alma-Rose. Gravement elle récita les paroles sacramentelles: + +--Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique! + +Puis elle écrasa prestement la bestiole d'une tape. + +La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans +la maison, soustraite à la poussée du vent, elle enflait et se +répandait en nuées ténues; les murs devinrent vagues et lointains; le +groupe assis entre la porte et le poêle se réduisit à un cercle de +figures brunes suspendues dans la fumée blanche. + +--Salut un chacun! fit une voix claire. + +Et François Paradis émergea du nuage et parut sur le seuil. + +Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines déjà . Une +demi-heure plus tôt le bruit de pas au dehors lui avait fait monter +le sang aux tempes, et voici pourtant que la présence de celui +qu'elle attendait la frappait comme une surprise émouvante. + +--Donne donc ta chaise, Da'Bé! s'exclama la mère Chapdelaine. + +Quatre visiteurs venus de trois points différents réunis chez elle, +il n'en fallait pas plus pour la remplir d'une agitation joyeuse. En +vérité ce serait une veillée mémorable. + +--Hein! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que +nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte: onze grandes +personnes. + +Toutes les chaises de la maison étaient occupées; Esdras, Tit'Bé et +Eutrope Gagnon occupaient le banc; le père Chapdelaine était assis +sur une chaise renversée; Télesphore et Alma-Rose, du perron, +surveillaient la boucane qui montait toujours. + +--Par exemple, s'écria Éphrem Surprenant, ça fait bien des garçons et +rien qu'une fille! + +Lon compta les garçons: les trois fils Chapdelaine, Eutrope Gagnon, +Lorenzo Surprenant et François Paradis. Quant à la fille... Tous les +regards convergèrent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les +yeux, gênée. + +--As-tu fait un bon voyage, François? Il a remonté la rivière avec +des étrangers qui allaient acheter des pelleteries aux Sauvages, +expliqua le père Chapdelaine. + +Et il présenta formellement aux autres visiteurs François Paradis, +fils de François Paradis de Saint-Michel-de-Mistassini. + +Eutrope Gagnon le connaissait de nom; Éphrem Surprenant avait connu +son père: un grand homme, encore plus grand que lui, et d'une force +dépareillée. + +Il ne restait plus à expliquer que la présence de Lorenzo Surprenant, +qui venait des États, et tout fut en ordre. + +--Un bon voyage? répondit François. Non, pas trop bon. Il y a un des +Belges qui a pris les fièvres et qui a manqué de mourir. Après ça on +se trouvait tard dans la saison; plusieurs familles de Sauvages +étaient déjà descendues à Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n'a pas pu +les voir; et pour finir, ils ont chaviré un des canots à la descente +en sautant un rapide et nous avons eu de la misère à repêcher les +pelleteries, sans compter qu'un des _boss_ a manqué de se noyer, +celui qui avait eu les fièvres. Non, on a été malchanceux tout le +long. Mais nous voilà revenus pareil, et ça fait toujours une job de +faite. + +Il exprima par un geste qu'il avait fait son ouvrage, reçu son +salaire, et que les bénéfices ou pertes éventuels lui importaient +peu. + +--Ça fait toujours une _job_ de faite, répéta-t-il lentement. Les +Belges se dépêchaient pour être de retour à Péribonka demain +dimanche; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je +les ai laissés finir la descente seuls pour venir veiller avec vous. +C'est plaisant de revoir les maisons! + +Son regard erra avec satisfaction sur l'intérieur pauvre empli de +fumée et sur les gens qui l'entouraient. Parmi toutes ces figures +brunes, hâlées par le grand air et le soleil, sa figure était la plus +brune et la plus hâlée; ses vêtements montraient de nombreuses +cicatrices; un pan de son gilet de laine déchiré lui retombait sur +l'épaule; des mocassins avaient remplacé ses bottes de printemps. Il +semblait avoir Rapporté avec lui quelque chose de la nature sauvage +«en haut des rivières» où les Indiens et les grands animaux se sont +enfoncés comme dans une retraite sûre. Et Maria, que sa vie rendait +incapable de comprendre la beauté de cette nature-là , parce qu'elle +était si près d'elle, sentait pourtant qu'une magie s'était mise à +l'oeuvre et lui envoyait la griserie de ses philtres dans les +narines. + +Esdras avait été chercher le jeu de cartes, des car tes au dos rouge +pâle, usées aux coins, parmi lesquelles la dame de coeur, perdue, +avait été remplacée par un rectangle de carton rouge vif qui portait +l'inscription bien claire: «Dame de coeur.» + +Lon joua au quatre-sept. Les deux Surprenant l'oncle et le neveu, +avaient respectivement la mère Chapdelaine et Maria comme +partenaires; après chaque partie celui des couples qui avait été +battu quittait la table et faisait place à deux autres joueurs. La +nuit était tout à fait tombée; par la fenêtre ouverte quelques +mouches pénétrèrent et promenèrent dans la maison leur musique +harcelante et leurs piqûres. + +--Télesphore! cria Esdras, guette la boucane; voilà les mouches qui +rentrent. + +Quelques minutes plus tard, la fumée emplissait de nouveau la maison, +opaque, presque étouffante, mais accueillie avec joie. La veillée +poursuivit son cours placide. Une heure de jeu, quelques propos +échangés avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste +monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Québec. + +Entre les parties, Lorenzo Surprenant entretenait Maria de sa vie et +de ses voyages; ou bien il l'interrogeait sur sa vie à elle. Il ne +songeait pas à assumer d'airs prétentieux ni supérieurs et pourtant +elle se sentait gênée de trouver si peu de chose à dire et ne +répondait qu'avec une sorte de honte. + +Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La mère +Chapdelaine répétait les veillées innombrables qu'elle avait connues +à Saint-Gédéon, du temps qu'elle était fille, et elle regardait l'un +après l'autre avec un plaisir évident les trois jeunes hommes +étrangers réunis sous son toit. Mais Maria s'asseyait à la table, +maniait les cartes, puis retournait à quelque siège vide, près de la +porte ouverte sans presque jamais regarder autour d'elle. Lorenzo +Surprenant était constamment à côté d'elle et lui parlait; elle +sentait aussi les regards d'Eutrope Gagnon passer souvent sur elle +avec leur expression coutumière de guet patient; et de l'autre côté +de la porte elle savait que François Paradis se tenait penché en +avant, les coudes sur ses genoux, muet avec son beau visage rougi par +le soleil et ses yeux intrépides. + +--Maria n'a pas une bien belle façon à soir, dit la mère Chapdelaine +comme pour l'excuser. Elle n'est guère accoutumée aux veineux, +voyez-vous... + +Si elle avait su! + +À quatre cents milles de là , en haut des rivières, ceux des Sauvages +qui avaient fui les missionnaires et les marchands étaient accroupis +autour d'un feu de cyprès sec, devant leurs tentes, et promenaient +leurs regards sur un monde encore rempli pour eux, comme aux premiers +jours, de puissances occultes, mystérieuses: le Wendigo géant qui +défend qu'on chasse sur son territoire; les philtres malfaisants ou +guérisseurs que savent préparer avec des feuilles et des racines les +vieux hommes pleins d'expérience; toute la gamme des charmes et des +magies. Et voici que sur la lisière du monde blanc, à une journée des +chars, dans la maison de bois emplie de boucane âcre, un sortilège +impérieux flottait aussi avec la fumée et parait de grâces +inconcevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille +simple qui regardait à terre. + +La nuit avançait; les visiteurs s'en allèrent: les deux Surprenant +d'abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que François +Paradis, debout, qui Semblait hésiter. + +--Tu couches icitte à soir, François? demanda le père Chapdelaine. + +Sa femme n'attendit pas une réponse. + +--Comme de raison! fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des +bleuets. C'est la fête de sainte Anne. + +Lorsque, quelques instants plus tard, François monta l'échelle avec +les garçons, Maria en ressentit un plaisir ému. Il lui paraissait +venir ainsi un peu plus près d'elle, et entrer dans le cercle des +affections légitimes. + +Le lendemain fut une journée bleue, une de ces journées où le ciel +éclatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune +foin, le blé en herbe étaient d'un vert infiniment tendre, émouvant, +et même le bois sombre semblait se teinter un peu d'azur. + +François Paradis redescendit l'échelle au matin, métamorphosé, en des +vêtements propres empruntés à Da'Bé et à Esdras, et quand il eut fait +sa toilette et se fut rasé, la mère Chapdelaine le complimenta sur sa +bonne mine. + +Une fois le déjeuner du matin pris, tous récitèrent ensemble un +chapelet à l'heure de la messe, et après cela le Ion loisir +merveilleux du dimanche s'étendit devant eux. Mais le programme de la +journée était déjà arrêté. Eutrope Gagnon arriva comme ils +finissaient le dîner, qui avait été servi de bonne heure, et aussitôt +après ils partirent tous, munis d'une multitude disparate de seaux, +de plats et de gobelets d'étain. + +Les bleuets étaient bien mûrs. Dans les brûlés, le violet de leurs +grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose +éteint des dernières fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent +à les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les grandes +personnes se dispersèrent dans le bois, cherchant les grosses talles +au milieu desquelles on peut s'accroupir et remplir un seau en une +heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis +d'aunes, les cris de Télesphore et d'Alma-Rose qui s'appelaient l'un +l'autre, tous ces sons s'éloignèrent peu à peu et autour de chaque +cueilleur il ne resta plus que la clameur des mouches ivres du soleil +et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des +trembles. + +--Il y a une belle talle icitte, appela une voix. + +Maria se redressa, le coeur en émoi, et alla rejoindre François +Paradis qui s'agenouillait derrière les aunes. Côte à côte ils +ramassèrent des bleuets quelque temps avec diligence, puis +s'enfoncèrent dans le bois, enjambant les arbres tombés, cherchant du +regard autour d'eux les taches violettes des baies mûres. + +--Il n'y en a pas guère cette année, dit François. Ce sont les gelées +de printemps qui les ont fait mourir. + +Il apportait à la cueillette son expérience de coureur de bois. + +--Dans le creux et entre les aunes, la neige sera restée plus +longtemps et les aura gardés des dernières gelées. + +Ils cherchèrent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges +talles d'arbustes chargés de baies grasses, qu'ils égrenèrent +industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une +heure; alors ils se relevèrent et s'assirent sur un arbre tombé, pour +se reposer. + +D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air +brûlant de l'après-midi. À chaque instant il fallait les écarter d'un +geste; ils décrivaient une courbe affolée et revenaient de suite, +impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce +carré de peau pour leur piqûre; à leur musique suraiguë se mêlait le +bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le +bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts étaient rares: de +jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d'aunes agitaient +leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dépouillés et +noircis. + +François Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter. + +--Les autres ne doivent pas être loin, dit-il. + +--Non, répondit Maria à voix basse. + +Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel. + +Un écureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta +quelques instants de ses yeux vifs avant de se risquer à terre. Au +milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses +passaient avec un crépitement sec; un souffle de vent apporta à +travers les aunes le grondement lointain des chutes. + +François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau +les yeux en serrant très fort ses mains l'une contre l'autre. Qu'elle +était donc plaisante à contempler! D'être assis auprès d'elle +d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la +simplicité franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une +grande faim d'elle lui venait et en même temps un attendrissement +émerveillé, parce qu'il avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec +d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les +plaines de neige. + +Il sentait qu'elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent, +donnent tout sans compter: l'amour de leur corps et de leur coeur, la +force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion +complète d'un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si +précieux qu'il avait peur de le demander. + +--Je vais descendre à Grand-Mère la semaine prochaine, dit-il à +mi-voix, pour travailler sur l'écluse à bois. Mais je ne prendrai pas +un coup, Maria, pas un seul! + +Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre: + +--Peut-être... vous a-t-on dit quelque chose contre moi? + +--Non. + +--C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je +revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyez-vous, +quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à +avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu'il arrive à La Tuque +ou à Jonquière avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est +quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la +dépense et il se met chaud des fois... Mais c'est fini. + +«Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. À vivre tout le temps +avec des hommes _rough_ dans le bois ou sur les rivières, on +s'accoutume à ça. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le +curé Tremblay m'a disputé une fois parce que j'avais dit devant lui +que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais +travailler tout l'été à deux piastres et demie par jour et je mettrai +de l'argent de côté, certain. Et à l'automne je suis sûr de trouver +une _job_ comme _foreman_ dans un chantier, avec de grosses gages. Au +printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauvées, +claires, et je reviendrai. + +Il hésita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses +lèvres. + +--Vous serez encore icitte... au printemps prochain? + +--Oui. + +Et après cette simple question et sa plus simple réponse, ils se +turent et restèrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils +avaient échangé leurs serments. + + + +CHAPITRE VI + + +En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu +d'août vint, il ne restait plus qu'à attendre une période de +sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après +plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent +fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la +province de Québec, avaient repris. + +Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil. + +--Le vent tourne au sudet. Blasphème! Il va mouiller encore, c'est +clair, disait Edwige Légaré d'un air sombre. + +Ou bien le père Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs +qui surgissaient l'un après l'autre au-dessus des arbres sombres, +traversaient joyeusement la clairière et disparaissaient derrière les +cimes de l'autre côté. + +--Si le norouâ tient jusqu'à demain, on pourra commencer, +prononça-t-il. + +Mais le lendemain le vent avait encore changé, et il semblait que les +nuages allègres de la veille revinssent sous forme de longues nuées +confuses et déchirées, pareilles aux débris d'une armée après la +défaite. + +La mère Chapdelaine prophétisa des malchances certaines. + +--Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il +paraît que, dans le bas du lac, il y a des gens de la même paroisse +qui se sont fait des procès les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime +pas ça, c'est sûr. + +Mais la Divinité se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest +souffla trois jours de suite, fort e continu, assurant une période de +temps sans pluie. Les faux avaient été aiguisées longtemps d'avance, +et les cinq hommes se mirent à l'ouvrage le matin du troisième jour. +Légaré, Esdras et le père Chapdelaine fauchaient; Da'Bé et Tit'Bé les +suivaient pas à pas avec les râteaux et mettaient de suite en tas le +foin coupé. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et +firent les veilloches, hautes et bien tassées, en prévision d'une +saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant +ils continuèrent balançant tout le jour leurs faux de droite à gauche +avec le grand geste ample qui paraît si facile chez un faucheur +exercé et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le +plus dur de tous les travaux de la terre. + +Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin +coupé et les harcelaient de leurs piqûres; le soleil ardent leur +brûlait la nuque et les gouttes de sueur leur brûlaient les yeux; la +fatigue de leurs dos toujours pliés devenait telle vers le soir +qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils +besognaient de l'aube à la nuit sans perdre une seconde, abrégeant +les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable. + +Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Télesphore leur apportait un +seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver +froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur +avaient par trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour, +boire aie grandes lampées d'eau et s'en verser sur les poignets on +sur la tête. + +En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse +persistait, ils commencèrent au matin du sixième jour à ouvrir et +retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les +faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles +démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil, puis vers la +fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de +nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une +seule fois au niveau d'une haute charrette déjà presque pleine. + +Charles-Eugène tirait vaillamment entre les brancards; la charrette +s'engouffrait dans la grange, s'arrêtait au bord de la tasserie, et +les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement +foulé, qu'elles enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des +poignets et des reins, et déchargeaient au côté. + +À la fin de la semaine tout le foin était dans la grange, sec et +d'une belle couleur, et les hommes s'étirèrent et respirèrent +longuement comme s'ils sortaient d'une bataille. + +--Il peut mouiller à cette heure, dit le père Chapdelaine. Ça ne nous +fera pas de différence. + +Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été +exactement calculée à leurs besoins, car le vent continua à souffler +du nord-ouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener, +monotones. + +Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux +travaux des champs. Le père et ses trois grands fils, tous forts et +adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à +employer Légaré et à lui payer un salaire, c'est qu'il avait commencé +à travaille pour eux onze ans plus tôt, quand les enfants étaient +tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et +à moitié parce qu'ils répugnaient à se priver des services d'un si +terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère +n'eurent donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la +maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du +linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une +fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard +dans la nuit. + +Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télesphore la recherche des +boîtes à pain, qui se trouvaient invariablement dispersées dans tous +les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi +tous le jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux +poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur +trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et +nettoyées, la pâte levait déjà , et les femmes se hâtaient de se +débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée. + +Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches +de cyprès gommeux, dont la flamme sentait la résine, puis de grosses +bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue. +Quand le four était chaud, Maria y rangeait les boîtes pleines de +pâte, et après cela il ne restait plus qu'à surveiller le feu et à +changer les boîtes de place au milieu de la cuisson. + +Le four avait été bâti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la +famille n'avait jamais manqué de parler toutes les semaines du four +neuf qu'il était urgent de construire, et qui en vérité devait être +commencé sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse +renouvelée, l'on oubliait à chaque voyage de faire venir le ciment +nécessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois +fournées pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la +maison. Maria se chargeait invariablement de la première fournée; +invariablement aussi, quand la deuxième fournée était prête et que la +soirée s'avançait déjà , la mère Chapdelaine disait charitablement: + +--Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxième cuite. + +Maria ne répondait rien; elle savait fort bien que sa mère allait +tout à l'heure s'allonger sur son lit tout habillée, pour se reposer +un instant, et qu'elle ne se réveillerait qu'au matin. Elle se +contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs +dans le vieux seau percé, enfournait la deuxième cuite et venait +s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant à travers +les heures de la nuit son inépuisable patience. + +À vingt pas de la maison, le four, coiffé de son petit toit de +planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas +exactement et laissait passer une raie de lumière rouge; la lisière +noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait +immobile, goûtant le repos et la fraîcheur, et sentait mille songes +confus tournoyer autour d'elle comme tin vol de corneilles. + +Autrefois cette attente dans la nuit n'était qu'un +demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que +la cuisson achevée lui permît le sommeil; depuis que François Paradis +avait passé, la longue veille hebdomadaire lui était plaisante et +douce, parce qu'elle pouvait penser à lui et à elle-même sans que +rien vînt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle +imaginait. Elles étaient infiniment simples, ces choses, et +n'allaient guère loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le +plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se +trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les +joindraient, il était déjà difficile à Maria de se figurer clairement +comment tout cela pourrait arriver. + +Elle essayait pourtant. D'abord elle se répétait deux ou trois fois +son nom entier, cérémonieusement, tel que les autres le prononçaient: +François Paradis, de Saint-Michel-de-Mistassini... François +Paradis... Et tout à coup, intimement: François. + +C'est fait. Le voilà devant elle, avec sa haute taille et sa force, +sa figure cuite par le soleil et la réverbération de la neige, et ses +yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi +d'avoir tenu ses promesses, d'avoir vécu toute une année en garçon +sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets à +cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne +raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche à côté d'elle +sans la toucher ni rien lui dire, à travers le bois de charme qui +commence à se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est +assez pour leur mettre à tous deux un peu de fièvre aux tempes et +leur pincer le coeur. + +Maintenant ils se sont assis sur un arbre tombé, et voici qu'il +parle. + +--Vous êtes-vous ennuyée de moi, Maria? + +C'est assurément cela qu'il demandera d'abord; mais elle ne peut pas +aller plus loin dans son rêve, parce que lorsqu'elle est arrivée là +une détresse l'arrête. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de +s'ennuyer de lui, avant que ce moment-là vienne! Encore tout le reste +de l'été à traverser, et l'automne et tout l'interminable hiver! +Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient +bientôt, et elle commence à penser à elle-même, et à ce que toutes +choses signifient pour elle. + +Pendant qu'elle était à Saint-Prime une de ses cousines qui devait se +marier prochainement lui a parlé plusieurs fois de ce mariage. Un +jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtisée +ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa +maison la veillée du dimanche. + +--Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je +pense bien que c'était Zotique que j'aimais le mieux; mais il est +parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas +revenir avant l'été; alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je +l'aime bien aussi. + +Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des +mariages différents de celui-là , et maintenant elle en est sûre. +L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par +exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire +d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les choses +eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à +jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition +confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose +de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle +journée ensoleillée et venteuse, au grand contentement qu'apporte une +aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson. + +Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et +grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des +épinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux +à entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un +hibou crie. Le froid qui précède l'aube est encore loin et Maria se +trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de +guetter la raie de lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de +nouveau au pied du four. + +Il lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et +la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier, +coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui +s'écoulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux +autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le +mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux +précédentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit +la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y +soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne. + +Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec +un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'était pas vrai. +Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à +ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque +chose frissonne et brûle tout à la fois en elle. Toute sa forte +jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela; à +ce jaillissement d'espoir et de désir, à cette prescience d'un +contentement miraculeux qui vient. + +À la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit. + +«Le pain doit être cuit!» se dit-elle. + +Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de +rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que commencer. + + + +CHAPITRE VII + + +Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins +persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il +n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là , et chaque jour +quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité +divine. + +L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le +soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin +au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les +clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres +céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un +jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour +tenter de se rassasier dans le grain. + +Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une +constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba +irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'arrêta et que le +vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu. + +L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain +n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les +foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient +seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court +été, et déjà l'automne était là annonçant le retour de l'inexorable +hiver, le froid, bientôt la neige... + +Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours +clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien +n'était changé: la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois +d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et +gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles au-dessus de la campagne +sombre... Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche +de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent, +qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de +terre. + +Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un +abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques +jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de +vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées +tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le +nord-ouest reprenait, il était un peu plus froid, cousin un peu plus +proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est +mélancolique, chargé du regret de ce qui s'en va et de la menace de +ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique +et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à la mort d'un être humain +que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de +vie. + +À travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de +neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la +moisson pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de +force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner +pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis +en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles +des bouleaux et des trembles commencent à jaunir. + +La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux, +de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de +joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de +déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la +sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de +septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop +court été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils +n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient +toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison +miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui +mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle lamentation des +paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans, +tous les ans: + +--Si seulement ç'avait été une année ordinaire! + + + +CHAPITRE VIII + + +Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la première neige +descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol était +blanc, les arbres poudrés, et il semblait bien que l'automne fût déjà +fini, au temps où il ne fait que commencer ailleurs. + +Mais Edwige Légaré prononça d'un air sentencieux: + +--Après la première neige on a encore un mois avant l'hivernement. +J'ai toujours entendu les vieux dire ça, et je pense de même. + +Il avait raison, car deux jours plus tard une pluie fit fondre la +neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant +l'avertissement n'avait pas été perdu et les préparatifs +commencèrent: les préparatifs annuels de défense contre les grands +froids et la neige définitive. + +Avec de la terre et du sable Esdras et Da'Bé renchaussèrent +soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les +autres hommes s'armèrent de marteaux et de clous et firent aussi le +tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, réparant de leur +mieux les dommages de l'année. De l'intérieur, les femmes poussèrent +des chiffons dans les interstices collèrent sur le lambris intérieur, +du côté du nord-ouest, de vieux journaux rapportés des villages et +soigneusement gardés, promenèrent leurs mains dans tous les angles à +la recherche des courants d'air. + +Cela fait, il restait encore à ramasser la provision de bois de +l'hiver. De l'autre côté de la clôture des champs, à la lisière de la +forêt, les chicots secs abondaient encore. Esdras et Légaré prirent +leur hache et bûchèrent pendant trois jours; puis les troncs furent +mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige permît de +les charger sur le grand traîneau à bois. + +Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie +alternèrent, cependant que la forêt devenait d'une beauté +miraculeuse. À cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge +de la rivière Péribonka descendait à pic vers l'eau rapide et les +blocs de pierre qui précédaient la chute, et de l'autre côté du +courant la berge opposée montait comme un amphithéâtre de rocher en +coteau, de coteau en colline, mais comme un amphithéâtre qui se +prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des +trembles, des aunes, des merisiers semés sur les pentes, octobre vint +faire des taches jaunes et rouges de mille nuances. Pour quelques +semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des +cyprès ne furent plus qu'un fond et servirent seulement à faire +ressortir les teintes émouvantes de cette autre végétation qui renaît +avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de +cette agonie s'étendait sur la pente des collines comme sur une bande +sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle aussi +riche de couleurs vives et tendres, aussi émouvante, vers les régions +lointaines du nord où nul oeil humain ne se posait sur elle. + +Mais voici que du nord vint bientôt un grand vent froid qui +ressemblait à une condamnation définitive, à la fin cruelle d'un +sursis, et présentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et +rouges, secouées trop durement, jonchèrent le sol; la neige les +recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert +immuable des arbres sombres, qui triomphèrent, pareils à des femmes +emplies d'une sagesse amère, qui auraient échangé pour une vie +éternelle leur droit à la beauté. + +En novembre, Esdras, Da'Bé et Edwige Légaré repartirent pour les +chantiers. Le père Chapdelaine et Tit'Bé attelèrent Charles-Eugène au +grand traîneau à bois et charroyèrent laborieusement les troncs +coupés qui furent empilés de nouveau près de la maison; quand cela +fut fait les deux hommes prirent le godendard et scièrent, scièrent, +scièrent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et +fendirent les bûches selon leur taille. Il ne restait plus qu'à +corder le bois fendu dans le hangar accoté à la maison, à l'abri des +grandes neiges, en piles imposantes où se mêlaient le cyprès gommeux +qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'épinette et le +merisier qui brûlent régulièrement et font un feu soutenu, et le +bouleau au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que +lentement et montre encore des braises rouges à l'aube d'une longue +nuit d'hiver. + +L'époque où l'on empile le bois est aussi celle où l'on fait +boucherie. Après la défense contre le froid, la défense contre la +faim. Les quartiers de lard s'entassèrent dans le saloir; à la poutre +du hangar se balança la moitié d'une belle génisse grasse--l'autre +moitié avait été vendue à des habitants de Honfleur--que le froid +devait conserver fraîche jusqu'au printemps; des sacs de farine +furent rangés dans un coin de la maison et Tit'Bé prit un rouleau de +fil de laiton et commença à confectionner des collets pour tendre aux +lièvres. + +Une sorte d'indolence avait succédé à la grande hâte de l'été, parce +que l'été est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre +une heure des précieuses semaines pendant lesquelles on peut +travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que +trop de temps pour ses besognes. + +La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle +du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le grand poêle de +fonte fut le centre de la maison. À chaque instant, quelque membre de +la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches de +cyprès le matin, d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et +les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur +semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet: + +--Ne laissez pas amortir le feu, les enfants! + +Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer, +jetait un coup d'oeil et s'en allait vers la pile de bois sans +tarder. + +Au matin, Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour +aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office +et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti, il le +rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de +cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et +retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune +et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau +rempli la maison. + +Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois +n'étaient plus qu'un monde étranger, hostile, que l'on surveillait +avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce +monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un +ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la +neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également +cruelle et laissait deviner le froid meurtrier. + +D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru, +cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à +peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau +des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau; +mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en +poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait +s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au +sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien +formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds +qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que +du côté d'où venait le vent le sol était gratté, mis à nu par sa +grande haleine incessante. + +Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les +animaux et rentraient en courant, la peau râpée par le froid, humide +des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le +père Chapdelaine arrachait les glaçons formés sur sa moustache, +retirait lentement son capot doublé en peau de mouton, et +s'installait près du poêle avec un soupir d'aise. + +--La pompe ne gèle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la +maison? + +Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de +bois et de vivres, et s'abandonnait alors à la mollesse de +l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes +préparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans +les murs de planches avec des détonations pareilles à des coups de +fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent +sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assiégeante. + +--Il doit faire méchant dans le bois! songeait Maria. + +Et elle s'aperçut qu'elle avait parlé tout haut. + +--Dans le bois, il fait moins méchant qu'icitte, répondit son père. +Là où les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis +qu'Esdras et Da'Bé n'ont pas de misère. + +--Non? + +Ce n'était pas à Esdras ni à Da'Bé qu'elle avait songé d'abord. + + + +CHAPITRE IX + + +Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé des fêtes chez +les Chapdelaine, et voici que les fêtes approchaient. + +--Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de +l'An, fit un soir la mère Chapdelaine. + +Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir. + +--Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop +paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage. +Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la +glace est belle sur le lac... + +Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles +paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites +inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village, +ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval +au poil blanc de givre. + +Maria songeait à autre chose. + +--Si les chemins sont aussi méchants que l'an dernier, dit-elle, on +ne pourra pas aller à la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien +aimé, cette fois, et son père m'avait promis... + +Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait +d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et +le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui +demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour +venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les +grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère. +L'anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu'une +date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie, +et l'église de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère +prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette année-là , Maria +désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des +maisons et des églises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs +faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait +prier devant l'autel, au milieu des chants. + +Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et +sèche comme une poudre, et trois jours avant Noël le vent du +nord-ouest se leva et abolit les chemins. + +Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela +Charles-Eugène au grand traîneau et partit avec Tit'Bé, emmenant des +pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les +deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que +l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours. + +Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la +bienveillance divine d'une autre manière. + +--C'est vrai, sa mère, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient +toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille _Ave_ le jour +avant Noël? + +--C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air grave. Une +personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille _Ave_ +comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne +reçoit pas ce qu'elle demande. + +La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes +sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans +grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire +longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses _Ave_. +Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son +oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite, +revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant +à mesure sur les grains du chapelet. + +Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place +près du poêle en la voyant remuer et était venu s'accroupir près du +lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de +Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine +brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pathétique des +animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses +lèvres murmuraient sans fin les paroles sacrées: «Je vous salue, +Marie, pleine de grâce...» + +Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le +poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son +chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle +ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une +demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts +de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait +avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche. + +Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les +crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les +animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer +la maison. Tout en vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas +d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument +de ses _Ave_, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et +il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée +fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car +nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de +méthode. + +Midi! Trois cents _Ave_ déjà . Ses inquiétudes se dissipèrent, car +elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui +vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence +divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en +certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait +le plus. + +Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle +voulait offrir à son père pour le jour de l'An, et bien qu'elle +continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses +doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les +préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire +radouber ses mitaines, et pendant ce temps les _Ave_ n'avancèrent que +lentement, par à -coups, comme une procession que des obstacles +sacrilèges arrêtent. + +Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et +qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la +faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des +champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se +jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant +d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne +donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût +souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa +prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par +quelque mortification. + +Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère +cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au +dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du +sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur +émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes l'étoile +miraculeuse d'autrefois. + +«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...» + +À force de répéter très vite la courte prière elle finissait par +s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant +plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle +fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa +mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et +se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel. + +«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...» + +Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça plus +les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les grains +du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et +chaque glissement envoyait l'offrande d'un _Ave_ vers le ciel +profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son +trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant +la nuit bienheureuse. + +«Le Seigneur est avec vous...» + +Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc +baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient +sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes des créatures +vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de +mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible. + +--Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de +rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y +a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à +Saint-Coeur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à l'harmonium, et Pacifique +Simard qui chante le latin si bellement! + +Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une +plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là , mais malgré elle +ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leur +solitude. + +Son mari devina ses regrets, et touché lui aussi par la ferveur du +soir sacré, il commença à s'accuser lui-même. + +--C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse +avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre, +près des villages. + +--Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me +lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se +lamente pas? Mais nous n'avons pas été bien malheureux jamais, tous +les deux; nous avons vécu sans trop pâtir; les garçons sont de bons +garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils +gagnent, et Maria est une bonne fille aussi... + +Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et +aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà , et aux chants qui +allaient s'élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur. +La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail +nécessaire, le bon accord entre époux, la soumission aux lois de la +nature et de l'Église. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la +même trame, les rites du culte et les détails de l'existence +journalière tressés ensemble, de sorte qu'ils eussent été incapables +de séparer l'exaltation religieuse qui les possédait d'avec leur +tendresse inexprimée. + +La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint +chercher sa part. + +--Moi aussi j'ai été bonne fille, eh! son père? + +--Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros péché +d'être haïssable le jour où le petit Jésus est né. + +Pour les enfants, Jésus de Nazareth était toujours «le petit Jésus», +l'enfantelet bouclé des images pieuses; et en vérité pour les parents +aussi, c'était cela que son nom représentait le plus souvent. Non pas +le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de +plus familier et de moins grand: un nouveau-né dans les bras de sa +mère, ou tout au plus un très petit enfant qu'on pouvait aimer sans +grand effort d'esprit et même songer à son sacrifice futur. + +--As-tu envie de te faire bercer? + +--Oui. + +Il prit la petite fille sur ses genoux et commença à se balancer +d'avant en arrière. + +--Et va-t-on chanter aussi? + +--Oui. + +--C'est correct; chante avec moi: + + Dans son étable, + Que Jésus est charmant! + Qu'il est aimable + Dans son abaissement... + +Il avait commencé à demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grêle; +mais bientôt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les +yeux au loin. Télesphore vint s'asseoir près de lui et le regarda +avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire, +sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine +incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme +il était avec eux doux et patient, toujours prêt à les prendre su ses +genoux et à chanter pour eux les cantiques ou les innombrables +chansons naïves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une après l'autre, +ils l'aimaient d'une affection singulière. + + ...Tous les palais des rois + N'ont rien de comparable + Aux beautés que je vois + Dans cette étable. + +--Encore? C'est correct. + +Cette fois la mère Chapdelaine et Tit'Bé chantèrent aussi. Maria ne +put s'empêcher d'interrompre quelques instants ses prières pour +regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son +zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plu ardente. + +«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...» + +--Et maintenant? Une autre chanson: laquelle? + +Sans attendre une réponse il entonna: + + Trois gros navires sont arrivés, + Chargés d'avoine, chargés de blé. + Nous irons sur l'eau nous y prom-promener, + Nous irons jouer dans l'île... + +--Non, pas celle-là ... Claire fontaine? Ah! c'est beau ça! Nous +allons tous chanter ensemble. + +Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait +sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre. + + À la claire fontaine + M'en allant promener, + J'ai trouvé l'eau si belle + Que je m'y suis baigné... + Il y a longtemps que je t'aime, + Jamais je ne t'oublierai... + +L'air et les paroles également touchantes; le refrain plein d'une +tristesse naïve, il n'y a pas que des coeurs simples que cette +chanson-là ait attendris. + + ...Sur la plus haute branche, + Le rossignol chantait. + Chante, rossignol, chante, + Toi qui as le coeur gai... + Il y a longtemps que je t'aime, + Jamais je ne t'oublierai... + +Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés. +Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la +complainte de mélancolique amour parut émouvante et douce à son coeur +un peu lassé de prières. + + ...Tu as le coeur à rire, + Moi je l'ai à pleurer. + J'ai perdu ma maîtresse + Pour lui avoir mal parlé... + Pour un bouquet de roses + Que je lui refusai. + Il y a longtemps que je t'aime, + Jamais je ne t'oublierai... + +Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois +solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent, +le son remuant des voix familières se fondaient dans son coeur en une +seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce +soir-là , d'amour profane et d'amour sacré, également simples et +forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et +nécessaires; ils étaient tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les +prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres +chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et +que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix +grave et solennelle et l'air d'extase des invocations +surhumaines. + + ...je voudrais que la rose + Fût encore au rosier, + Et que le rosier même + À la mer fût jeté. + Il y a longtemps que je t'aime, + Jamais je ne t'oublierai... + +«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...» + +La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec +une ferveur renouvelée, et de nouveau les _Ave_ s'égrenèrent. + +La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut +déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt +Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le +père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en +courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt, +sauf Maria. + +--Tu n'oublieras pas d'éteindre la lampe? + +--Non, son père. + +Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près +de la fenêtre et récita ses derniers _Ave_. Quand elle eut terminé, +un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompée dans +leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les +grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et +s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de +confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle. + +Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette +splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le +ciel est clair et que la lune brille. Intérieur de la maison était +obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui +s'illuminaient pour la venue de l'heure sacrée. + +«Les mille _Ave_ sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore +demandé de faveur... pas avec des mots.» + +Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la +divinité comprendrait sans qu'il fût besoin d'un voeu formulé par les +lèvres, surtout Marie... qui avait été femme sur cette terre. Mais au +dernier moment son coeur simple conçut des craintes, et elle chercha +à exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander. + +François Paradis... Assurément son souhait se rapportait à François +Paradis. Vous J'aviez deviné. Marie pleine de grâce? Que pouvait-elle +énoncer de ses désirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de misère +dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et +de boire... Qu'il revienne au printemps... + +Qu'il revienne au printemps... Elle s'arrête là , parce qu'il lui +semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste +de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir +presque seuls... presque seuls... À moins que ce ne soit sacrilège de +penser ainsi... + +Qu'il revienne au printemps. Songeant à ce retour, à lui, à son beau +visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie +tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de +neige que la lumière de la lune rend pareil à une grande plaque de +quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire, +et les clôtures noires, et la lisière roche des bois redoutables. + + + +CHAPITRE X + + +Le jour de l'An n'amena aucun visiteur. Vers le soir, la mère +Chapdelaine, un peu déçue, cacha sa mélancolie sous la guise d'une +gaieté exagérée. + +--Quand même il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une +raison pour nous laisser pâtir. Nous allons faire de la tire. + +Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les +préparatifs avec un intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la +cassonade furent mélangés et mis à cuire; quand la cuisson fut +suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand plat +d'étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla +autour de la table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber +le sirop en ébullition goutte à goutte sur la neige, où il se figeait +à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides. + +Chacun fut servi à son tour, les grandes personnes imitant +plaisamment l'avidité gourmande des petits; mais la distribution fut +arrêtée bientôt, sagement, afin de réserver un bon accueil à la vraie +tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait +parachever la cuisson, et, une fois la pâte prête, l'étirer +longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la +mère Chapdelaine manièrent cinq minutes durant l'écheveau succulent +qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu à peu leur +mouvement se fit plus lent, puis une dernière fois la pâte fut étirée +à la grosseur du doigt et coupée avec des ciseaux, à grand effort, +car elle était déjà dure. La tire était faite. + +Les enfants en mâchaient déjà les premiers morceaux quand des coups +furent frappés à la porte. + +--Eutrope Gagnon, fit le père. Je me disais aussi que ce serait bien +rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir. + +C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à +tout le monde, posa son casque sur la table... Maria le regardait, +une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les +garçons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope, +malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet usage; elle restait +immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à +cet autre baiser qu'elle aurait aimé recevoir. + +Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit, +les yeux à terre. + +--C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le +père Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non +plus... J'étais bien certain que tu viendrais veiller. + +--Comme de raison... Je n'aurais pas laissé passer le jour de l'An +sans venir. Mais en plus de ça j'avais des nouvelles que je voulais +vous répéter. + +--Ah! + +Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait à +baisser les yeux. + +--À voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance. + +--Ouais. + +La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte. + +--Ça serait-il les garçons? + +--Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'Bé sont bien, si le bon Dieu +le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-là ; ça +n'est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez. + +Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse. + +--François Paradis... + +Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt; +mais elle ne remarqua même pas ce coup d'oeil chargé d'honnête +sympathie. Un grand silence s'était appesanti non seulement dans la +maison, mais sur l'univers entier; toutes les créatures vivantes et +toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette +nouvelle qui était d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait +le seul homme au monde qui comptât vraiment. + +--Voilà comment ça s'est passé... Vous avez peut-être eu connaissance +qu'il était _foreman_ dans un chantier en haut de La Tuque, sur la +rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit +tout à coup au _boss_ qu'il allait partir pour venir passer les fêtes +au lac Saint-Jean, icitte... Le _boss_ ne voulait pas, comme de +raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix à +quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le +chantier de suite. Il ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais +vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander, +quand il avait une chose en tête. Il a répondu quel avait dans son +coeur d'aller au grand lac pour les fêtes et qu'il irait. Alors le +_boss_ l'a laissé faire, par peur de le perdre, vu que c'était un +homme capable hors de l'ordinaire, et accoutumé dans le bois... + +Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans +chercher ses mots, comme s'il avait tout préparé d'avance. Maria +songea tout à coup, au milieu de son angoisse: «François a voulu +venir icitte pour les fêtes... me voir», et une joie fugitive +effleura son coeur comme une hirondelle rase l'eau. + +--Le chantier n'était pas bien loin dans le bois, seulement à deux +jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais +ça s'adonnait qu'il y avait eu un accident à la _track_ qui n'était +pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J'ai eu +connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est +arrivé de La Tuque il y a deux jours passés. + +--Ouais? + +--Quand François Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les +chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu'à marcher il +marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en +suivant les rivières, la rivière Croche d'abord, et puis la rivière +Ouatchouan, qui tombe près de Roberval. + +--C'est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai +passé par là . + +--Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, sûrement pas +dans cette saison icitte. Tout le monde là -bas a dit à François que +ça n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein +hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu'il faisait, peut-être +bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait +que rire d'eux et leur dire qu'il était accoutumé dans le bois, qu'un +peu de misère ne lui faisait pas peur parce qu'il était décidé +d'aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les Sauvages +passaient lui passerait bien. Seulement--vous connaissez bien ça, +monsieur Chapdelaine--quand les Sauvages font ce voyage-là , c'est +plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à +raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite +traîne... + +Personne n'avait dit un mot pour le hâter ou l'interrompre; on +l'écoutait comme on écoute quelqu'un qui conte une histoire, quand le +dénouement approche, visible, mais inconnu, pareil à un homme qui +vient en se cachant la figure. + +--Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la +Noël: il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça +s'est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les +grands brûlés, où la petite neige poudre terriblement et fait des +falaises. Dans des places comme celles-là , même un homme capable n'a +pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et +si vous vous rappelez le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à +vous couper la face... + +--Oui. Eh bien? + +Le monologue qu'il avait préparé n'allait pas plus loin sans doute, +ou bien il hésitait à prononcer les paroles nécessaires, car il ne +répondit qu'après quelques instants de silence, à voix basse: + +--Il s'est écarté... + +Des gens qui ont passé toute leur vie à la lisière des bois canadiens +savent ce que cela veut dire. Les garçons téméraires que la malchance +atteint dans la forêt et qui se trouvent écartés--perdus--ne +reviennent guère. Parfois une expédition trouve et rapporte leurs +corps, au printemps, après la fonte des neiges... Le mot lui-même, au +pays de Québec et surtout dans les régions lointaines du nord, a pris +un sens sinistre et singulier, où se révèle le danger qu'il y a à +perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois +sans limites. + +--Il s'est écarté... La tempête l'a surpris dans les brûlés et il +s'est arrêté un jour; on sait ça à cause que des Sauvages ont trouvé +l'abri en branches de sapin qu'il s'était fait, et ils ont vu aussi +ses pistes. Il est reparti parce qu'il n'avait guère de provisions et +qu'il avait hâte d'arriver, je pense; mais le temps était encore +méchant, la neige tombait, le norouâ soufflait dur, et probablement +qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les +Sauvages ont dit que ses pistes s'éloignaient de la rivière Croche, +qu'il avait suivie, et s'en allaient dret vers le nord. + +Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui écoutaient en +hochant parfois la tête, comprenant tous les détails de la tragique +aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s'étaient jointes +sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria. + +--Quand on a su ça, des hommes d'Ouatchouan sont partis, après que le +temps s'était adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les +pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voilà +trois jours passés. Il s'est écarté... + +Tous se redressèrent, avec des soupirs: l'histoire était terminée et +en vérité il ne restait plus rien à dire. Le sort de François Paradis +était aussi lugubrement certain que s'il avait été enterré dans le +cimetière de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec +la bénédiction des prêtres. + +Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha +en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses +mains fermées contre l'autre, avec une moue grave. + +--Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du +bon Dieu, fit-il. François était un des meilleurs hommes de par +icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des étrangers +l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans +malchance. Et voilà qu'il s'est écarté. Nous ne sommes que de petits +enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent +qu'ils peuvent se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans +leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois... + +Il secoua la tête et répéta encore d'une voix grave: + +--Nous ne sommes que de petits enfants. + +--C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort +et vaillant, et sans malice. + +--Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des +raisons pour le faire mourir, lui plutôt qu'un autre... C'était un +bon garçon, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais ça vous +montre... + +--Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une +sorte de généreux entêtement. + +C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et +serviable avec ça. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amitié pour +lui. C'était un homme dépareillé. + +Il leva les yeux sur Maria et répéta avec force: + +--C'était un bon homme, un homme dépareillé. + +--Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chapdelaine, voilà de +ça sept ans, ça n'était encore qu'une jeunesse, mais fort et adroit +pas mal, déjà aussi grand comme il est là ... je veux dire comme il +était... l'été dernier, quand il est venu icitte. C'était difficile +de ne pas l'aimer. + +Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce +qu'ils disaient semblait s'adresser à Maria, comme si son secret +d'amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne +bougea, les yeux fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel +rendait pourtant opaque comme un mur. + +Eutrope Gagnon s'en alla bientôt; les Chapdelaine, restés seuls, +furent longtemps sans parler. Enfin le père dit d'une voix hésitante: + +--François Paradis n'avait quasiment pas de famille: alors comme nous +avions tous de l'amitié pour lui, on pourrait peut-être faire dire +une messe ou deux... Eh, Laura? + +--Sûrement. Trois grand-messes avec chant, et quand les garçons +reviendront du bois, en bonne santé s'il plaît au bon Dieu, trois +autres pour le repos de son âme, pauvre garçon! Et tous les dimanches +nous dirons un chapelet pour lui. + +--Il était comme tous les autres, reprit le père Chapdelaine, pas +parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le +bon Dieu et la Sainte Vierge auront pitié de lui. + +Encore le silence. Maria sentait bien que c'était pour elle qu'ils +disaient cela, parce qu'ils avaient deviné son chagrin et cherchaient +à l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort ni +pour se plaindre. Une main s'était glissée dans sa gorge, l'étouffant +dès que le dénouement du récit tragique était devenu clair pour elle, +et maintenant cette main avait pénétré jusqu'en sa poitrine et lui +serrait durement le coeur. Les élancements et la douleur déchirante +viendraient plus tard peut-être; mais pour le moment ce n'était +encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts fermés sur son +coeur. + +D'autres paroles furent prononcées, qu'elle n'entendit guère; puis ce +fut le remue-ménage ordinaire du soir, les préparatifs du coucher, le +père Chapdelaine sortant pour aller faire une dernière visite à +l'étable et rentrant dans la maison très vite, la peau rougie par le +froid, fermant en hâte derrière lui la porte où une colonne de buée +froide s'engouffrait. + +--Viens, Maria. + +Sa mère l'appelait très doucement, en lui posant une main sur +l'épaule. Elle se leva et alla s'agenouiller avec les autres pour la +prière. Pendant dix minutes, les voix se répondirent, étouffées et +monotones, murmurant les paroles sacrées. Quand ils furent arrivés à +la fin du chapelet, la mère Chapdelaine murmura: + +--Encore cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour le repos de ceux qui ont eu +de la malchance dans les bois... + +Et les voix s'élevèrent à nouveau, un peu plus étouffées encore +qu'auparavant, avec parfois un frémissement qui ressemblait à un +sanglot. + +Lorsqu'elles se turent et que tous se relevèrent après le dernier +signe de croix, Maria se détourna de suite et retourna près de la +fenêtre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre +dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne +les vit même pas, parce que les larmes avaient commencé à monter en +elle et l'aveuglaient. Elle resta là quelques instants, immobile, les +bras pendants, dans une attitude d'abandon pathétique; puis son +chagrin tout à coup se fit plus poignant et l'étourdit; machinalement +elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois. + +Vu du seuil, le monde figé dans son sommeil blanc semblait plein +d'une grande sérénité; mais dès que Maria fut hors de l'abri des +murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisière +lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière +laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se +lamentaient comme des voix. + +Elle se recula avec un gémissement, referma la porte et s'assit près +du poêle, frissonnante. La stupeur première du choc commençait à se +dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le coeur +se mit à inventer des pincements, des déchirures, vingt tortures +rusées et cruelles. + +Comme il a dû pâtir là -bas dans la neige! songe-t-elle, sentant +encore sur son visage la morsure rapide de l'air glacé. Elle a bien +entendu dire par des hommes que le même destin a effleurés que +c'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à +un assoupissement; mais elle n'arrive pas à le croire, et les +souffrances que François a peut-être endurées, avant de s'abandonner +sur le sol blanc, défilent dans sa pensée à elle comme une procession +sinistre. + +Point n'est besoin de voir le lieu; elle connaît assez bien l'aspect +redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux +premières branches des sapins, les buissons d'aunes, enterrés presque +en entier, les bouleaux et les trembles dépouillés comme des +squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle se révélant +à travers le fouillis des aiguilles vert sombre. François Paradis +s'en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de +froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la +faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se +lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le +font tomber sur les genoux. + +Sans doute dès que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, vu +quel marchait vers le Nord désert, et de suite il a repris le bon +chemin, en garçon d'expérience qui a toujours eu le bois pour patrie. +Mais ses provisions sont presque épuisées, le froid cruel le torture +encore; il baisse la tête, serre les dents et se bat avec l'hiver +meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand +courage. Il songe à la route à suivre et à la distance, calcule ses +chances de survivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien +close et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui +saura ce qu'il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux +honnêtes pleins d'amour. + +Peut-être est-il tombé pour la dernière fois tout près du salut, à +quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est +souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se +sont jetés sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage +franc, fermé ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc +glacé de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle +frissonne et tremble ainsi qu'il a dû trembler et frissonner, lui, +avant que l'inconscience miséricordieuse vienne; et elle se serre +contre le poêle avec une grimace d'horreur et de compassion comme +s'il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa +chère vie contre les meurtriers. + +Ô Jésus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne +l'as-tu pas relevé de la neige avec tes mains pâles? Pourquoi, Sainte +Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a +trébuché pour la dernière fois? Dans toutes les légions du ciel +pourquoi ne s'est-il pas trouvé un ange pour lui montrer le chemin? + +Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et +le coeur simple de Maria craint d'avoir été impie en l'écoutant. +Bientôt une autre crainte lui vient: peut-être François Paradis +n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait +faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être +eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints, et +il s'en est allé vers la mort en état de péché, accablé de courroux +divin. + +Ses parents ont dit tout à l'heure qu'ils allaient faire dire des +messes. Comme ils ont été bons! Ayant deviné son secret, comme ils +ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre +âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend, +et tout naturellement ce sont les phrases de l'_Ave_ qui montent à +ses lèvres: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...» + +Aviez-vous douté d'elle, mère du Galiléen? Parce qu'elle vous avait +huit jours auparavant suppliée par mille fois et que vous n'aviez +répondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment +divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle +allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté? C'eût été +mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour +un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec +les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites. + +«Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos +entrailles, est béni.» + +Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que +la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au +pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle +lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans +son lit de neige... + + + +CHAPITRE XI + + +Un soir de février le père Chapdelaine dit: + +--Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe, +dimanche, pour la messe. + +--C'est correct, son père. + +Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et +ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête. + +Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent +marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature et +perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui +comptent. C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvent +les grands mots pathétiques, quels disent volontiers «amitié» pour +«amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux +joies du coeur leur taille relative dans l'existence à côté de ces +autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le travail +journalier, la moisson, l'aisance future. + +Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le +monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François +Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement +elle était malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait +pas aller plus avant. + +Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent +de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait +les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant +sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà +de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son +porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère. +Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à +tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre +carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs. + +Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant +jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à +passer sur ce chemin, quels avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui +n'était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur. + +Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eugène trotta +allègrement. + +Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis +rentrèrent dans le bois. À la longue quelques champs apparurent; des +maisons s'espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s'éloigna +peu à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et +suivi d'autres traîneaux qui s'en allaient aussi vers l'église. + +Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue +trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-Taillon, que les gens +du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des +premiers colons. C'était pour elle, en même temps qu'un exercice de +piété, presque la seule distraction possible, et son père s'était +efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare +du culte et la rencontre des quelques connaissances quils avaient au +village aideraient à secouer la tristesse. + +Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter les +maisons amies ils allèrent au presbytère. Celui-ci était déjà rempli +de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre n'est pas +seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur +conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs querelles, et en +vérité la seule personne différente d'eux-mêmes à laquelle ils +puissent avoir recours dans le doute. + +Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en +quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à +laquelle lui-même prenait part jovialement; d'autres plus longuement, +dans le secret de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut +venu il regarda l'horloge. + +--On va dîner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de +l'appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim +sans bon sens. + +Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa +plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à manger. Un autre +prêtre était là , venu d'une paroisse voisine et deux ou trois +paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coupée +d'histoires comiques et de commérages sans malice; de temps en temps +un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion +pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête +brefs et des «Oui! oui!» un peu distraits. + +Enfin le dîner prit fin; quelques-uns des invités partirent sitôt les +pipes allumées. Le curé surprit un regard du père Chapdelaine et +sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe à +Maria. + +--Viens un peu par icitte, toué, fit-il. + +Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de +salle de réception et de bureau. + +Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre côté, une +table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres +reliés en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure +représentant la Sainte Famille, une planche en couleurs où +voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d'un fabricant de +Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des +recommandations sur les incendies de forêts ou les épidémies de +bétail. + +--Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même? dit-il +assez doucement en se retournant vers Maria. + +Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu'en son +pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul +ne l'en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et +penchait vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa soutane il +avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et décharné, les +yeux méfiants, les larges épaules osseuses. Même ses mains, +dispensatrices de pardons miraculeux, étaient des mains de laboureur, +aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui +que le prêtre, le curé de la paroisse, clairement envoyé par Dieu +pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin. + +--Assis-toué là ! fit-il en montrant une chaise. + +Elle s'assit un peu comme une écolière qu'on réprimande, un peu comme +une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec +un mélange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels +opérassent. + +Une heure plus tard, le traîneau filait sur la neige dure. Le père +Chapdelaine commençait à s'assoupir et les guides glissaient peu à +peu de ses mains ouvertes. + +Une fois encore il se secoua, releva la tête et reprit à pleine voix +le cantique qu'il avait entonné en quittant le village: + + ...Adorons-le dans le ciel, + Adorons-le sur l'autel... + +Puis il se tut, son menton s'abaissa peu à peu sur sa poitrine, et il +n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots +de l'attelage. + +Maria songeait aux paroles du prêtre. + +--S'il y avait de l'amitié entre vous, c'est bien naturel que tu aies +du chagrin. Mais vous n'étiez pas fiancés, puisque tu n'en avais rien +dit à tes parents ni lui non plus; alors de te désoler de même et de +te laisser pâtir à cause d'un garçon qui ne t'était rien, après tout, +ça n'est pas bien, ça n'est pas convenable... + +Et encore: + +--Faire dire des messes et prier pour lui, ça c'est correct, tu ne +peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres +quand les garçons reviendront du bois, comme ton père l'a dit, comme +de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux ça +que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d'autant son temps de +purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à +décourager toute la maison, ça n'a pas de bon sens, et le bon Dieu +n'aime pas ça. + +En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un +conseiller discutant les raisons impondérables du coeur, mais plutôt +d'un homme de loi ou d'un pharmacien énonçant prosaïquement des +formules absolues, certaines. + +--Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça +vaillante et ménagère, c'est fait pour encourager ses vieux parents, +d'abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu +n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner +de te tourmenter de même, parce que c'est un tourment profane et peu +convenable, vu que ce garçon ne t'était rien. Et le bon Dieu sait ce +qui est bon pour nous; il ne faut pas se révolter ni se plaindre... + +Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule: +l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se +souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non +du regret tendre et poignant qu'il avait laissé derrière lui. Cela, +elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir +réellement dans la mort autre qu'il avait été dans la vie, elle +songeait au contraire qu'il devait être heureux et reconnaissant de +ce grand regret qui prolongeait un peu, par-delà la mort, l'amour +devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit... + +Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; +des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit +des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des +épinettes et grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif +descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la +peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux +pleins mois d'hiver encore. + +Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, +ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se +rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son +coeur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela +était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu'elle en eût mis +à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou +de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue. + +Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été +qu'un lent évanouissement de la lumière; car depuis le matin le ciel +était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur +le sol livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres +vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. +Maria sortit du traîneau en frissonnant et n accorda qu'une attention +distraite aux Happements de Chien, à ses gambades, aux cris des +enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait +curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus +d'amour et on lui défendait le regret. Elle entra dans la maison très +vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau fait +d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le +bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles +elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée. + + + +CHAPITRE XII + + +Comme mars venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle +qu'il y aurait le soir, chez Éphrem Surprenant, une grande veillée à +laquelle ils étaient tous priés. + +Il fallait que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la +mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire +un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta. +Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit +milles de distance; mais quétaient huit milles à faire en traîneau +sur la neige à travers les bois comparés au plaisir d'entendre des +chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de +loin. + +Il y avait nombreuse compagnie chez Éphrem Surprenant: plusieurs +habitants du village d'abord, puis les trois Français qui avaient +acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise +des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des +États-Unis pour quelque affaire se rapportant à cette vente et à la +succession de son père. Il accueillit Maria avec un empressement +marqué et s'assit auprès d'elle. + +Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des +chemins, des nouvelles du comté; mais la conversation languissait et +chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement +vers Lorenzo et les trois Français comme si de leur présence +simultanée dussent naturellement jaillir des récits merveilleux, des +descriptions de contrées lointaines aux moeurs étranges. Les +Français, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulement, +devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et +ne parlaient guère. + +Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se +crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide +coutume canadienne. + +--Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment +aimez-vous le Canada? + +--C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en été +et les hivers sont pénibles; mais je suppose que l'on s'y habitue à +la longue. + +C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête, +les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres +habitants du village; mais dès qu'ils parlaient le fossé semblait +s'élargir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche +sonnaient comme des mots d'une langue étrangère. Ils n'avaient pas la +lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n'est +pas l'accent d'une quelconque province française, mais seulement un +accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants +d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des +tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Québec, même +dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient +recherchées et pleines de raffinement. + +--Dans votre pays avant de venir icitte, étiez-vous cultivateur +aussi? + +--Non. + +--Quel métier donc que vous faisiez? + +Le Français hésita un instant avant de répondre, se rendant compte +peut-être que ce qu'il allait dire serait étrange et difficile à +comprendre. + +--Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes +deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre +dans un magasin. + +Employés--commis--cela c'était clair pour tout le monde; mais la +profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux +qui l'écoutaient. + +Éphrem Surprenant répéta: «Accordeur de pianos; c'était ça, c'était +bien ça!» Et il regarda son voisin Conrad Néron d'un air supérieur, +et de défi, qui semblait dire: «Tu ne voulais pas me croire ou bien +tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...» + +--Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine, +pénétrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon métier, ça? +Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de même +vous êtes ben instruits, vous et vos garçons; vous savez lire et +écrire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire. + +--Ni moi! ajouta promptement Éphrem Surprenant. + +Conrad Néron et Égide Racicot firent chorus: + +--Ni moi! + +--Ni moi! + +Et tous se mirent à rire. + +Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels +pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servirait guère, +maintenant. + +--Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos +métiers, là -bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par +icitte? + +Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité, +s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre +des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles. + +Pourquoi ils étaient venus? Quelques mois plus tôt ils auraient pu +l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du coeur: la +lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la +révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la +parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant +sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie +saine et libre du sol fécondé. Ils auraient su dire tout cela avec +chaleur quelques mois plus tôt... + +Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et +chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore. + +--On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout +est cher, on vit enfermé... + +Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement +parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes +leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des +grandes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni +compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné +les mille duretés d'une terre impitoyable. + +--Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel +Chapdelaine, le pays icitte, la vie? + +--Pas tout à fait, répondit le Français à voix basse. Non, pas tout à +fait... + +Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire à Éphrem Surprenant: + +--Ah! c'est dur, icitte; c'est dur! + +Ils firent «oui» de la tête tous les trois et baissèrent les yeux: +trois hommes aux épaules maigres, encore pâles malgré leurs six mois +passés sur la terre, qu'une chimère avait arrachés à leurs comptoirs, +à leurs bureaux, à leurs tabourets de piano, à la seule vraie vie +pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui +puissent être des déracinés. Ils avaient commencé à comprendre leur +erreur. Ils étaient trop différents pour imiter les Canadiens qui les +entouraient, dont ils n'avaient ni la force, ni la santé endurcie, ni +la rudesse nécessaire, ni l'aptitude à toutes les besognes: +agriculteurs, bûcherons, charpentiers, selon la saison et selon +l'heure. + +Le père hochait la tête, songeur; un des fils, les coudes sur les +genoux, contemplait avec une sorte d'étonnement les callosités que le +dur travail des champs avait plaquées aux paumes de ses mains frêles. +Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs +esprits le bilan mélancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on +pensait: «Lorenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils +n'ont plus guère d'argent et les voilà mal pris; car ces gens-là ne +sont pas faits pour vivre sur la terre.» + +La mère Chapdelaine voulut les encourager, un peu par pitié, un peu +ont l'honneur de la culture. + +--Ça force un peu au commencement quand on n'est pas accoutumé, +dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avancée +vous ferez une belle vie. + +--C'est drôle, remarqua Conrad Néron, comme chacun a du mal à se +contenter. En voilà trois qui ont quitté leurs places et qui sont +venus de ben loin pour s'établir icitte et cultiver, et moi je suis +toujours à me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que +d'être tranquillement assis dans un office toute la journée, la plume +à l'oreille, à l'abri du froid et du gros soleil. + +--Chacun a son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial. + +--Et ton idée à toi, ça n'était point de rester à Honfleur à suer sur +les chousses, fit Racicot avec un gros rire. + +--C'est vrai, et je ne m'en cache pas: ça ne m'aurait pas adonné. Ces +hommes icitte ont acheté ma terre. C'est une bonne terre, personne ne +peut rien dire à l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et +je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien où je +suis et je n'aurais pas voulu revenir. + +La mère Chapdelaine secoua la tête. + +--Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la +santé et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n'a point de +_boss_; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour +soi... Ah! c'est beau! + +--Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est +son maître. Et vous avez l'air de prendre en pitié ceux qui +travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un _boss_ à qui +il faut obéir. Libre... sur la terre... allons donc! + +Il s'animait à mesure et parlait d'un air de défi. + +--Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un +habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien réussi, qui sont +bien gréés de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de +chance que les autres, vous dites: «Ah! ils font une belle vie; ils +sont à l'aise; ils ont de beaux animaux.» + +«Ça n'est pas ça qu'il faudrait dire. La vérité, cest que ce sont +leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de _boss_ dans le monde qui +soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils +vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval +apeuré de rien qui s'écarte ou qui envoie les pieds; c'est une vache +pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher +pendant qu'on la tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand +ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour +gâter votre vie et vous donner du tourment... + +«Je sais ce que c'est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous +êtes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaillé +fort tout l'avant-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre +un peu de repos. Et puis avant qu'on soit assis à table, voilà un +enfant qui crie: «Les vaches ont sauté la clôture»; ou bien: +«Les moutons sont dans le grain.» Et tout le monde se lève et +part à courir, en pensant à l'avoine ou à l'orge qu'on a eu tant de +mal à faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent. +Les hommes galopent, brandissent des bâtons, s'essoufflent; les +femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a réussi à +remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures +de pieux, et qu'on rentre, bien resté, on trouve la soupe aux pois +refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les +chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hâte, avec la +peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-être à préparer +encore. + +«Vous êtes les serviteurs de vos animaux: voilà ce que vous êtes. +Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme +les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les +faites vivre à force de travail, parce que la terre est avare et +l'été trop court. C'est comme cela et il n'y a pas moyen que cela +change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on +ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait... +Quand bien même on pourrait... Vous auriez d'autres maîtres: l'été +qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l'hiver qui mange sept +mois de l'année sans profit, la sécheresse et la pluie qui viennent +toujours _mal_ à point... + +«Dans les villes on se moque de ces choses-là ; mais ici vous n'avez +pas de défense contre elles et elles vous font du mal; sans compter +le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout, +sans plaisirs. C'est de la misère, de la misère, de la misère du +commencement à la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour réussir sur la +terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme +de raison... les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de +danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de +même!» + +Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque +jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de +carrefour. Ceux qui l'écoutaient, étant d'une race sensible à la +parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et +la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d'une façon nouvelle +et saisissante qui les surprenait eux-mêmes. + +La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête. + +--Ne dites pas ça; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un +habitant qui a une bonne terre. + +--Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers +le nord; l'été est trop court; le grain n'a pas eu le temps de +pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à +chaque voyage, venant des États, et que je vois les petites maisons +de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui +ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de +tous côtés... Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres, +moi qui n'y habite plus, et j'en suis à me demander comment ça se +fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voilà longtemps +pour s'en aller dans les places moins dures, où on trouve tout ce +qu'il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l'hiver et +aller se promener sans avoir peur de mourir... + +Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout à coup et songea +aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche. C'est vrai +ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était un pays sans pitié et +sans douceur. Toute l'inimitié menaçante du dehors, le froid, la +neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison +et s'asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec +des ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus +terribles encore. + +«Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés +dans le bois, ma soeur? Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs +corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra +jamais...» + +Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire lugubre, +et il semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs +de planches courbent l'échine et parlent bas comme des gens dont la +vie est menacée et qui craignent. + +Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au +moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des +histoires d'ours pris au piège, qui se démenaient et grondaient si +férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le +courage, et puis qui s'abandonnaient tout à coup quand ils voyaient +les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur +eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et +se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains, +déchirants et pitoyables. + +Après les histoires de chasse vinrent les histoires de revenants et +d'apparitions; des récits de visions terrifiantes ou d'avertissements +prodigieux reçus par des hommes qui avaient blasphémé ou mal parlé +des prêtres. Et après cela, comme personne ne consentait à chanter, +l'on joua aux cartes; la conversation descendit à des sujets moins +émouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui +fut dit alors quand le traîneau la ramena avec ses parents vers leur +maison, à travers les bois enténébrés, fut celui de Lorenzo +Surprenant parlant des États-Unis et de la vie magnifique des grandes +cités, de la vie plaisante, sûre, et des belles rues droites, +inondées de lumière le soir, pareilles à de merveilleux spectacles +sans fin. + +Avant le départ Lorenzo lui avait dit à demi-voix, presque en +confidence: + +--C'est demain dimanche... J'irai vous voir après midi. + +Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et +voici qu'il était de nouveau près d'elle, reprenant ses récits +merveilleux comme un plaidoyer interrompu. + +Car c'était pour elle surtout qu'il avait parlé la veille au soir; +elle le comprit clairement. Le grand mépris qu'il avait témoigné pour +la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des +villes, ce n'avait été que la préface d'une tentation dont il lui +mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on +feuillette un livre d'images. + +--Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer. Les magasins de +Roberval, la grand-messe, une veillée dramatique dans un couvent; +voilà tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes +ces choses-là , les gens qui ont habité les villes ne feraient qu'en +rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien qu'à vous promener sur +les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail +est finie--pas des petits trottoirs de planches comme à Roberval, +mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges +comme une salle--rien qu'à vous promener de même, avec les lumières, +les chars électriques qui passent tout le temps, les magasins, le +monde, vous verriez de quoi vous étonner pour des semaines. Et tous +les plaisirs qu'on peut avoir; le théâtre, les cirques, les gazettes +avec des images, et dans toutes les rues des places où l'on peut +entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures à pleurer et +à rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez même pas ce que c'est que +les vues animées! + +Il se tut quelques instants, repassant dans sa mémoire le spectacle +prodigieux des cinématographes et se demandant s'il pourrait +l'expliquer et en raconter les péripéties ordinaires: l'histoire +touchante des petites filles abandonnées ou perdues dont la vie est +condensée sur l'écran en douze minutes de misère atroce et trois +minutes de réparation et d'apothéose dans un salon d'un luxe exagéré. +Les galopades effrénées de _cowboys_ à la poursuite des Indiens +ravisseurs; l'épouvantable fusillade; la délivrance ultime des +captifs, à la dernière seconde, par les soldats qui arrivent en +trombe, brandissant magnifiquement la bannière étoilée. + +Après une minute d'hésitation, il secoua la tête, reconnaissant son +impuissance à peindre toutes ces choses avec des mots. + +Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans +les brûlés qui couvrent la berge haute de la rivière Péribonka +au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant n'avait eu recours à aucun +prétexte pour obtenir que Maria sortît avec lui; il le lui avait +demandé simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour +avec la même simplicité directe et pratique. + +--Le premier jour que je vous ai vue, Maria, le premier jour... c'est +vrai! Voilà longtemps que je n'étais revenu au pays, et j'étais à me +dire que c'était une misérable place pour vivre, que les hommes +étaient une _gang_ de simples qui n'avaient rien vu et que les filles +n'étaient sûrement pas aussi fines ni aussi _smart_ que celles des +États... Et puis rien qu'à vous regarder, je me suis dit tout d'un +coup que c'était moi qui n'étais qu'un simple, parce que ni à Lowell +ni à Boston je n'avais vu de fille comme vous. Après que j'étais +retourné là -bas, dix fois par jour je pensais que peut-être bien +quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous +prendre, et chaque fois ça me faisait froid dans le dos. C'est pour +vous que je suis revenu, Maria, revenu de tout près de Boston +jusqu'icitte: trois jours de voyage! Les affaires que j'avais, +j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu, +pour vous dire ce que j'avais à dire et savoir ce que vous me +répondriez. + +Toutes les fois que le sol était nu l'espace de quelques pieds devant +eux, dépourvu de chicots et de racines, et qu'il pouvait relever les +yeux sans crainte de trébucher dans la neige, il la regardait, mais +ne voyait d'elle que son profil penché, à l'expression patiente et +tranquille, entre son bonnet de laine et le long gilet de laine qui +moulait ses formes héroïques, de sorte que chaque regard lui +rappelait ses raisons d'aimer sans lui rapporter de réponse. + +--Icitte, ce n'est pas une place pour vous, Maria. Le pays est trop +dur, et le travail est dur aussi: on se fait mourir rien que pour +gagner son pain. Là -bas, dans les manufactures, fine et forte comme +vous êtes, vous auriez vite fait de gagner quasiment autant que moi; +mais si vous étiez ma femme vous n'auriez pas besoin de travailler. +Je gagne assez pour deux, et nous ferions une belle vie: des +toilettes propres, un joli plain-pied dans une maison de briques, +avec le gaz, l'eau chaude, toutes sortes d'affaires dont vous n'avez +pas l'idée et qui vous épargnent du trouble et de la misère à chaque +instant. Et ne vous figurez pas qu'il n'y a que des _Anglâs_ par là ; +je connais bien des familles canadiennes qui travaillent comme moi ou +bien qui ont des magasins. Et il y a une belle église, avec un prêtre +canadien: M. le curé Tremblay, de Saint-Hyacinthe. Vous ne vous +ennuieriez pas... + +Il hésita encore, et promena son regard autour de lui sur le sol +blanc semé de souches brunes, sur le plateau austère qui un peu plus +loin descendait d'une seule course jusqu'à la rivière glacée, comme +s'il cherchait des arguments décisifs. + +--Je ne sais pas quoi vous dire... Vous avez toujours vécu par icitte +et vous ne pouvez pas vous figurer comment c'est ailleurs, et je ne +suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais +je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je prends pas un +coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande, +je vous emmènerai dans des places qui vous étonneront; de vraies +belles places pas en tout comme par icitte, où on peut vivre comme du +monde, et faire un règne heureux. + +Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo +Surprenant était venue battre son coeur comme une lame s'abat sur la +grève. Ce n'étaient point les protestations d'amour qui la +touchaient, encore quelles fussent sincères et honnêtes, mais les +descriptions par lesquelles il cherchait à la tenter. Il n'avait +parlé que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable +ou de vanité; mais considérez que ces choses étaient les seules +qu'elle pût comprendre avec exactitude, et que tout le reste--la +magie mystérieuse des cités, l'attirance d'une vie différente, +inconnue, au centre même du monde humain et non plus sur son extrême +lisière--n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et +vague, pareil à une grande clarté lointaine. + +Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le +contact des multitudes; toute la richesse fourmillante de sensations +et d'idées qui est l'apanage pour lequel le citadin a troqué +l'orgueil âpre de la terre, Maria pressentait tout cela confusément, +comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse +métempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle +avait un grand désir de s'en aller. + +Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une armée de nuages +tristes chargés de neige. Ils défilaient comme une menace au-dessus +du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre +couche à son linceul, et les sapins, les épinettes, les cyprès, +serrés les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figés dans cet +aspect de grande résignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les +souches émergeaient de la neige comme des épaves. Rien dans le +paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de +chaleur et de fécondité; c'était plutôt un pan de quelque planète +déshéritée où ne régnait jamais que la froide mort. + +Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austérité des +arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et +maintenant pour la première fois elle y songeait avec haine et avec +crainte. Quels paradis ce devaient être ces contrées du sud où +l'hiver était fini en mars et où dès avril les feuilles se +montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les +chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et +dans les villes, les rues... + +Des questions tremblèrent sur ses lèvres. Elle eût voulu savoir s'il +y avait de hautes maisons et des magasins des deux côtés de ces rues, +sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars +électriques marchaient toute l'année; si la vie était bien chère... +Et des réponses à toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une +petite partie de sa curiosité émue et laissé subsister presque tout +le vague merveilleux du grand mirage. + +Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui +ressemblât à un commencement de promesse. Lorenzo la regarda +longuement tout en marchant à côté d'elle sur la neige, et il ne +devina rien de ce qui se passait dans son coeur. + +--Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amitié pour moi, ou +bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous décider encore? + +Comme elle ne répondait toujours pas, il s'accrocha à cette dernière +supposition par peur d'un refus définitif. + +--Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sûr! Il n'y a +guère longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez à ce que +je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui +coûte cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez +qu'il n'y a pas un garçon dans le pays avec qui vous pourriez faire +un règne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous +vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer à soigner des animaux et +à gratter la terre dans des places désolées... + +Ils rentrèrent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui +l'attendait, des États où il allait trouver le printemps déjà venu, +du travail abondant et bien payé dont témoignaient ses vêtements +élégants et sa lionne mine. Puis il partit, et Maria, qui avait +laborieusement détourné les yeux devant les siens, s'assit près de la +fenêtre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en +songeant à son grand ennui. + + + +CHAPITRE XIII + + +Personne ne posa de questions à Maria, ni ce soir-là ni les soirs +suivants; mais quelque membre de la famille dut parler à Eutrope +Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions +évidentes, car le dimanche d'après Eutrope vint à son tour, après le +repas de midi, et Maria entendit un deuxième aveu d'amour. + +François Paradis était venu au coeur de l'été, descendu du pays +mystérieux situé «en haut des rivières»; le souvenir des très simples +paroles qu'il avait prononcées était tout mêlé à celui du grand +soleil éclatant, des bleuets mûrs, des dernières fleurs de bois de +charme se fanant dans la brousse. Après lui Lorenzo Surprenant avait +apporté un autre mirage: le mirage des belles cités lointaines et de +la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon, +quand il parla à son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte +et comme découragé d'avance, comprenant qu'il n'avait rien à offrir +qui eût de la force pour tenter. + +Hardiment il avait demandé à Maria de venir se promener avec lui; +mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils +virent que la neige tombait. Maria s'était arrêtée sur le perron, +hésitante une main sur le loquet, faisant mine de rentrer; et lui, +craignant de laisser échapper l'occasion, s'était mis à parler de +suite, se dépêchant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire. + +--Vous savez bien que j'ai de l'amitié pour vous, Maria. Je ne vous +en avais pas parlé encore, d'abord parce que ma terre n'était pas +assez avancée pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous +les deux, et après ça parce que j'avais deviné que c'était François +Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et +que cet autre garçon des États est après vous, je me suis dit que moi +aussi je pourrais bien essayer ma chance. + +La neige descendait maintenant en flocons serrés; elle dégringolait +du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande +sombre qui était la lisière de la forêt, et puis allait se joindre à +cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient déjà accumulée sur le +sol. + +--Je ne suis pas riche, bien sûr; mais j'ai deux lots à moi, tout +payés, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler +dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran, +faire de bonnes clôtures, et quand mai viendra jen aurai grand prêt à +être semé. Je sèmerai cent trente minots, Maria... cent trente minots +de blé, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de gaudriole pour +les animaux. Tout ce grain-là , du beau grain de semence, je +l'achèterai à Roberval et je payerai _cash_ sur le comptoir, de +même... J'ai l'argent de côté tout prêt; je payerai _cash_, sans une +cent de dette à personne, et si seulement c'est une année ordinaire, +ça fera une belle récolte. Pensez donc Maria cent trente minots de +beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l'été, avant +les foins, et puis entre les foins et la moisson, ça serait le bon +temps pour élever une belle petite maison chaude et solide, toute en +épinette rouge. J'ai le bois tout prêt, coupé, empilé, derrière ma +grange; mon frère m'aidera et peut-être aussi Esdras et Da'Bé quand +ils seront revenus. L'hiver d'après je monterai aux chantiers avec un +cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents +piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous avez bien voulu +m'attendre, ça serait le temps... + +Maria restait appuyée à la porte, une main sur le loquet, détournant +les yeux. C'était cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait à lui offrir; +attendre un an, et puis devenir sa femme et continuer la vie d'à +présent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre +mi-défrichée... Faire le ménage et l'ordinaire, tirer les vaches, +nettoyer l'étable quand l'homme serait absent, travailler dans les +champs peut-être, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle était +forte. Passer les veillées au rouet ou à radouber de vieux +vêtements... Prendre une demi-heure de repos parfois l'été, assise +sur le seuil, en face des quelques champs enserrés par l'énorme bois +sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de +givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne +déjà blanche et sur le bois... Le bois... Toujours le bois, +impénétrable, hostile, plein de secrets sinistres, fermé autour d'eux +comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu à peu, année +par année, gagnant quelques arpents chaque fois, au printemps et à +l'automne, année par année, à travers toute une longue vie terne et +dure. + +Non, elle ne voulait pas vivre comme cela. + +--Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer, +continuait Eutrope, mais vous êtes vaillante, Maria, et accoutumée à +l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaillé fort; personne n'a +pu dire jamais que j'étais lâche, et si vous vouliez bien me marier +ça serait mon plaisir de peiner comme un boeuf toute la journée pour +vous faire une belle terre et que nous soyons à l'aise avant d'être +vieux. Je ne prends pas de boisson, Maria, et le vous aimerais +bien... + +Sa voix trembla et il étendit la main vers le loquet à son tour, +peut-être pour prendre sa main à elle, peut-être pour l'empêcher +d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donné sa réponse. + +--L'amitié que j'ai pour vous... ça ne peut pas se dire... + +Elle ne répondait toujours rien. Pour la deuxième fois un jeune homme +lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait à +donner, et pour la deuxième fois elle écoutait et restait muette, +embarrassée, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilité et le +silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouvée niaise; mais +elle n'était que simple et sincère, et proche de la nature, qui +ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde fût devenu +compliqué comme à présent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents +et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et à +la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la +nature n'avait pas encore parlé impérieusement en elle, sans doute +elle les écoutait en silence, prêtant l'oreille moins à leurs +discours qu'à une voix intérieure et préparant le geste d'éloignement +qui la défendait contre toute requête trop ardente, en attendant... +Les trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas été attirés par +des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beauté de son corps et +parce qu'ils pressentaient de son coeur limpide et honnête; quand ils +lui parlaient d'amour elle restait semblable à elle-même, patiente, +calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fallût dire, et +ils ne l'en aimaient que davantage. + +--Ce garçon des États est venu vous faire de beaux discours, mais il +ne faut pas vous laisser prendre... + +Il devina son geste ébauché de protestation et se fit plus humble. + +--Oh! vous êtes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien à dire +contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte, Maria, parmi des +gens comme vous. + +À travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction +de planches, mi-étable et mi-grange, que son père et ses frères +avaient élevée cinq ans plus tôt, et elle lui trouvait un aspect à la +fois répugnant et misérable, maintenant qu'elle avait commencé à se +figurer les édifices merveilleux des cités. L'intérieur chaud et +fétide, le sol couvert de fumier et de paille souillée, la pompe dans +un coin, dure à manoeuvrer et qui grinçait si fort, l'extérieur +désolé, tourmenté par le vent froid, souffleté par la neige +incessante, c'était le symbole de ce qui l'attendait si elle épousait +un garçon comme Eutrope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un +pays triste et sauvage. + +Elle secoua la tête. + +--Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant... +Je n'ai rien promis à personne. Il faut attendre. + +C'était plus qu'elle n'en avait dit à Lorenzo Surprenant et pourtant +Lorenzo était parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait +tenté sa chance, et perdu. Il s'en alla seul à travers la neige, +tandis qu'elle rentrait dans la maison. + +Mars se traîna en l'ours tristes; un vent froid poussait d'un bout à +l'autre du ciel les nuages gris ou balayait la neige; il fallait +étudier le calendrier, don d'un marchand de grain de Roberval, pour +comprendre que le printemps venait. + +Les journées qui suivirent furent pour Maria toutes pareilles aux +journées d'autrefois, ramenant les mêmes tâches, accomplies de la +même manière; mais les soirées devinrent différentes, remplies par un +effort de pensée pathétique. Sans doute ses parents avaient-ils +deviné ce qui s'était passé; mais respectant son silence, ils ne lui +offraient pas de conseils et elle n'en demandait pas. Elle avait +conscience qu'il n'appartenait qu'à elle de faire son choix et +d'arrêter sa vie, et se sentait pareille à une élève debout sur une +estrade devant des yeux attentifs, chargée de résoudre sans aide un +problème difficile. + +C'était ainsi: quand une fille arrivait à un certain âge, lorsqu'elle +était plaisante à voir, saine et forte, habile à toutes les besognes +de la maison et de la terre, de jeunes hommes lui demandaient de les +épouser. Et il fallait qu'elle dît: «Oui» à celui-là , «Non» à +l'autre... + +Si François Paradis ne s'était pas écarté sans retour dans les bois +désolés, tout eût été facile. Elle n'aurait pas eu à se demander ce +qu'il lui fallait faire: elle serait allée droit vers lui, poussée +par une force impérieuse et sage, aussi sûre de bien faire qu'une +enfant qui obéit. Mais il était parti; il ne reviendrait pas comme il +l'avait promis, ni au printemps ni plus tard, et M. le curé de +Saint-Henri avait défendu de continuer par un long regret la longue +attente. + +Oh! mon Dou! Quel temps merveilleux ç'avait été que le commencement +de cette attente! Quelque chose se gonflait et s'ouvrait dans son +coeur de semaine en semaine, comme une belle gerbe riche dont les +épis s'écartent et se penchent, et une grande joie venait vers elle +en dansant... Non, c'était plus vif et plus fort que cela. C'était +pareil à une grande flamme-lumière aperçue dans un pays triste, à la +brunante, une promesse éclatante vers laquelle on marche, oubliant +les larmes qui avaient été sur le point de venir en disant d'un air +de défi: «Je savais bien qu'il y avait quelque part dans le monde +quelque chose comme cela.» Fini. Oui, c'était fini. Maintenant il +fallait faire semblant de n'avoir rien vu, et chercher laborieusement +son chemin, en hésitant dans le triste pays sans mirage. + +Le père Chapdelaine et Tit'Bé fumaient sans rien dire, assis près du +poêle; la mère tricotait des bas; chien, couché sur le ventre, la +tête entre ses pattes allongées, clignait doucement des yeux, +jouissant de la bonne chaleur. Télesphore s'était endormi, son +catéchisme ouvert sur les genoux, et la petite Alma-Rose, qui était +encore éveillée, elle, hésitait depuis plusieurs minutes déjà entre +un grand désir de faire remarquer la paresse inexcusable de son frère +et la honte d'une pareille trahison. + +Maria baissa les yeux, reprit son ouvrage, et suivit un peu plus loin +encore sa pensée obscure et simple. + +Quand une jeune fille ne sent pas ou ne sent plus la grande force +mystérieuse qui la pousse vers un garçon différent des autres, +qu'est-ce qui doit la guider? Qu'est-ce qu'elle doit chercher dans le +mariage? Avoir une belle vie, assurément, faire un règne heureux... + +Ses parents auraient préféré qu'elle épousât Eutrope Gagnon--elle le +savait--d'abord parce qu'elle resterait ainsi près d'eux et ensuite +parce que la vie de la terre était la seule qu'ils connussent, et +qu'ils l'imaginaient naturellement supérieure à toutes les autres. +Eutrope était un bon garçon, vaillant et tranquille, et il l'aimait; +mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il était également sobre, +travailleur; il était en somme resté Canadien, tout pareil aux gens +parmi lesquels elle vivait; il allait à l'église... Et il lui +apportait comme un présent magnifique un monde éblouissant, la magie +des villes; il la délivrerait de l'accablement de la campagne glacée +et des bois sombres... + +Elle ne pouvait se résoudre encore à se dire: «Je vais épouser +Lorenzo Surprenant.» Mais en vérité son choix était fait. Le norouâ +meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied +de quelque cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même +coup toute la tristesse et la dureté du pays qu'elle habitait et lui +avait inspiré la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de +la solitude, des grandes forêts inhumaines où tous les arbres ont +l'aspect des arbres de cimetière. L'amour--le vrai amour--avait passé +près d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'était +éloignée pour ne plus revenir. Il lui était resté une nostalgie et, +maintenant, elle se prenait à désirer une compensation et comme un +remède, l'éblouissement d'une vie lointaine dans la clarté pâle des +cités. + + + +CHAPITRE XIV + + +Un soir d'avril la mère Chapdelaine refusa de se mettre à table avec +les autres à l'heure du souper. + +--J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que +je me suis forcée en levant la poche de fleur aujourd'hui pour faire +le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire... +et je n'ai pas faim. + +Personne ne répondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont +prompts à s'inquiéter dès que chez l'un d'entre eux le mécanisme +humain se dérange; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus à +trouver presque naturel que parfois leur dur métier les surmène et +que quelque fibre de leur corps se rompe. Pendant que le père et les +enfants mangeaient, la mère Chapdelaine resta immobile sur sa chaise, +près du poêle. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'altérait. + +--Je vas me coucher, dit-elle bientôt. Une bonne nuit et demain matin +je serai correcte, certain! Tu guetteras la cuite, Maria. + +Le lendemain, en effet, elle se leva à son heure ordinaire; mais +quand elle eut préparé la pâte pour les crêpes, la peine la terrassa +et elle dut s'allonger de nouveau. Près du lit elle s'arrêta un +instant, se tenant les reins des deux mains et s'assura que la +besogne du jour serait faite. + +--Tu donneras à manger aux hommes, Maria. Et ton père t'aidera à +tirer les vaches si tu veux. Je ne suis bonne à rien ce matin. + +--C'est bon, sa mère; c'est bon, répondit Maria. Reposez-vous +tranquillement; nous n'aurons pas de misère. + +Pendant deux jours elle resta couchée, surveillant de son lit toute +la vie domestique, donnant des conseils. + +--Tourmente-toi point, lui répétait son mari sans cesse. Il n'y a +quasiment rien à faire dans la maison à part de l'ordinaire, et pour +ça Maria est bien capable, et pour le reste aussi, batêche! Elle +n'est plus une petite fille à cette heure: elle est aussi capable +comme toi. Reste sans bouger, ben à l'aise, au lieu de bardasser tout +le temps entre les couvertes et d'empirer ton mal. + +Le troisième jour elle cessa de penser aux soins du ménage et +commença à se lamenter. + +--Oh! mon Dou! gémissait-elle. J'ai mal dans tout le corps et la tête +me brûle. Je vas mourir! + +Le père Chapdelaine essaya de la réconforter en plaisantant. + +--Tu mourras quand le bon Dieu voudra que tu meures, et à mon idée ça +n'est pas encore de ce temps icitte. Qu'est-ce qu'il ferait de toi? +Le paradis est plein de vieilles femmes, au lieu qu'icitte nous n'en +avons qu'une et elle peut encore rendre service, des fois... + +Mais il commençait à s'inquiéter et tint conseil avec sa fille. + +--Je pourrais atteler et aller virer à la Pipe, proposa-t-il. +Peut-être bien qu'au magasin ils ont des remèdes pour cette +maladie-là ; ou bien j'en causerais à M. le curé et il me dirait quoi +faire. + +Avant quils eussent pris une décision, la nuit était venue et Tit'Bé, +qui était allé aider Eutrope Gagnon à scier du bouleau pour son +poêle, rentra et le ramena avec lui. + +--Eutrope a un remède, dit-il. + +Ils se rassemblèrent tous autour d'Eutrope, qui prit dans une de ses +poches et ouvrit lentement une petite boîte de fer-blanc. + +--Voilà ce que j'ai, fit-il d'un air de doute. C'est des pilules. +Quand mon frère a eu mal aux rognons, voilà trois ans passés, il a vu +dans une gazette une annonce pour ces pilules-là , qui disait qu'elles +étaient bonnes; alors il a envoyé de l'argent pour une boîte. Il dit +que c'est un bon remède. Son mal n'est pas parti de suite, comme de +raison; mais il dit que c'est un bon remède. Ça vient des États... + +Pendant quelques instants ils contemplèrent sans mot dire les +quelques pilules grises qui roulaient çà et là sur le fond de la +boîte. Un remède... préparé par quelque homme repu de science en des +pays lointains... Le même respect troublé les courbait qu'inspire aux +Indiens la décoction d'herbes cueillies par une nuit de pleine lune, +au-dessus de laquelle le guérisseur de la tribu a récité les formules +magiques. + +Maria questionna d'une voix hésitante: + +--C'est-il bien aux rognons qu'elle a mal, seulement? + +--D'après ce que Tit'Bé m'avait dit, j'avais pensé que c'était ça. + +Le père Chapdelaine fit un geste évasif. + +--Elle s'est forcée en levant la poche de fleur, qu'elle dit, et +maintenant voilà qu'elle a mal dans tout le corps. On ne peut pas +savoir... + +--La gazette qui partait de ce remède-là , reprit Eutrope Gagnon, +disait comme ça que quand le monde tombait malade et pâtissait, +c'était à cause des rognons, toujours; et pour les rognons ces +pilules-là , c'est extra. La gazette le disait, et mon frère aussi. + +--Quand même ça ne serait pas pour ce mal-là tout à fait, dit Tit'Bé +d'un air de respect, c'est un remède de toujours... + +--Elle pâtit, c'est sûr: on ne peut pas la laisser comme ça. + +Ils s'approchèrent du lit où la malade gémissait et respirait +bruyamment, tentant par intervalles des mouvements légers que +suivaient des plaintes plus aiguës. + +--Eutrope t'a apporté un remède, Laura. + +--J'y crois point à vos remèdes, répondit-elle entre deux plaintes. + +Mais elle regarda pourtant avec intérêt les pilules grises qui +roulaient sans cesse dans la boîte de fer-blanc, comme si elles +eussent été animées d'une vie surnaturelle. + +--Mon frère en a mangé, voilà trois ans passés, quand il avait le mal +de rognons si fort qu'il ne pouvait quasiment pas travailler, et il +dit que ça lui a fait du bien. Oh! c'est un bon remède, madame +Chapdelaine, certain! + +À mesure qu'il parlait, son hésitation primitive s'évanouissait, et +il se sentait envahi d'une grande confiance. + +--Ça va vous guérir, madame Chapdelaine, sûr comme il y a un bon +Dieu. C'est un remède de première classe: mon frère l'a fait venir +des États exprès. Vous ne trouveriez pas un remède comme ça au +magasin de la Pipe, sûrement. + +--Ça ne peut pas la rendre pire? interrogea Maria avec un reste de +crainte. Ça n'est pas du poison ni une affaire de même? + +Tous les hommes protestèrent ensemble avec une sorte d'indignation. + +--Faire du mal, des petites pilules pas plus grosses que ça! + +--Mon frère en a mangé quasiment une boîte, et il dit que c'est du +bien que ça lui a fait. + +Quand Eutrope partit, il laissa les pilules derrière lui; la malade +n'avait pas encore consenti à en prendre, mais sa résistance +diminuait de force à chaque fois. + +Elle en prit deux au milieu de la nuit, deux autres au matin, et +pendant les heures qui suivirent tout le inonde attendit avec +confiance que la magie du remède opérât. Mais vers midi il fallut se +rendre à l'évidence; elle souffrait toujours autant et continuait à +se plaindre. Au soir la boîte était vide, et quand la nuit tomba les +gémissements de la malade remplirent la maison d'une tristesse +angoissée, maintenant surtout que l'on n'avait plus de remède en quoi +l'on pût espérer. + +Maria se leva deux ou trois fois, émue des plaintes plus fortes; +chaque fois elle trouvait sa mère dans la même position, couchée sur +le côté dans une immobilité qui semblait la faire souffrir et la +raidir un peu plus d'heure en heure, et toujours se lamentant +bruyamment. + +--Quoi c'est, sa mère? demandait Maria. Ça va-t-il mieux? + +--Oh! mon Don! que je pâtis. Que je pâtis donc! répondait la malade. +Je peux plus grouiller, plus en tout, et ça me fait mal tout de même. +Donne-moi de l'eau frette, Maria; j'ai soif à mourir. + +Maria lui donna à boire plusieurs fois, mais finit par concevoir des +craintes. + +--Ça n'est peut-être pas bon pour vous de boire tant que ça, sa mère. +Tâchez d'endurer votre soif un temps. + +--C'est pas endurable, je te dis... La soif, et puis le mal que j'ai +dans tout le corps, et la tête qui me brûle... Oh! mon Dou! C'est +certain que je vas mourir. + +Un peu avant le jour elles s'assoupirent toutes les deux; mais Maria +fut bientôt réveillée par son père, qui lui secouait l'épaule et +parlait à voix basse. + +--Je vas atteler, dit-il. J'irai virer à Mistook pour chercher le +médecin, et en passant à la Pipe je vas parler à M. le curé aussi. +C'est épeurant de l'entendre se lamenter de même... + +Les yeux ouverts dans la clarté blafarde de l'aube, Maria prêta +l'oreille aux bruits du départ; la porte de l'écurie battant contre +le mur; les sabots du cheval sonnant mat sur les madriers de l'allée; +des commandements étouffés: «Ho là ! Harrié! Harrié donc! Ho!» puis le +tintement des grelots de l'attelage. Dans le silence qui suivit, la +malade gémit deux ou trois fois, mais sans se réveiller; Maria +regarda le jour pâle emplir la maison et songea au voyage de son +père, s'efforçant de calculer les distances. + +De chez eux au village de Honfleur, huit milles. De Honfleur à la +Pipe, six. À la Pipe son père parlerait à M. le curé et puis il +continuerait vers Mistook. Elle se reprit, et au lieu du vieux nom +indien que les gens du pays emploient toujours, elle donna au village +son nom officiel, celui dont l'avaient baptisé les prêtres: +Saint-Coeur-de-Marie... De la Pipe à Saint-Coeur-de-Marie, huit +autres milles. Huit et six, et huit encore... Elle s'embrouilla, et +dit à voix basse: + +--Ça fait loin toujours. Et les chemins seront méchants. + +Une fois de plus elle ressentait un effarement tragique en songeant à +leur solitude, dont elle ne se souciait guère autrefois. C'était bon +quand tout le monde était fort et joyeux et qu'on n'avait pas besoin +d'aide; mais qu'un peu de chagrin vînt, une maladie, et le bois qui +les entourait semblait resserrer sur eux sa poigne hostile pour les +priver des secours du monde, le bois et ses acolytes: les mauvais +chemins où les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail, les tempêtes de +neige en plein avril... + +Sa mère tenta de se retourner dans son sommeil, s'éveilla en poussant +un cri aigu de douleur et aussitôt recommença à gémir sans répit. +Maria se leva et alla s'asseoir près d'elle, songeant à la longue +journée qui commençait, au cours de laquelle elle n'aurait ni conseil +il ni aide. + +Elle ne fut qu'une longue plainte, cette journée: un gémissement sans +fin qui venait du lit où gisait la malade et hantait l'étroite maison +de bois. De temps en temps se mêlait à cette lamentation quelque +bruit domestique: la vaisselle entrechoquée, la porte du poêle de +fonte ouverte avec un claquement; des pas sur le plancher, Tit'Bé +rentrant dans la maison doucement, inquiet et gauche, pour prendre +des nouvelles. + +--Ça va-t-il point mieux? + +Maria secouait la tête. Ils restaient tous deux immobiles quelques +secondes, regardant la forme immobile sous les couvertures de laine +brune, prêtant l'oreille aux plaintes; puis Tit'Bé sortait de nouveau +pour vaquer aux menues besognes du dehors; Maria achevait de mettre +la maison en ordre et recommençait ensuite son guet patient, que des +gémissements plus perçants venaient parfois interrompre comme des +reproches. + +D'heure en heure elle reprenait son calcul de temps et de distance. + +--Son père doit être loin de Saint-Coeur-de-Marie... Si le médecin +est là , ils vont laisser le cheval reposer une couple d'heures, et +ils partiront ensemble. Mais les chemins doivent être méchants; au +printemps, de ce temps icitte, c'est quasiment pas passable des +fois... + +Un peu plus tard: + +--Ils doivent être partis; peut-être bien qu'en passant à la Pipe ils +s'arrêteront pour parler à M. le curé. Ou bien encore il sera venu de +suite dès qu'il aura su, sans les attendre. Il peut arriver dans +aucun temps. + +Mais la nuit approcha sans amener personne, et vers sept heures +seulement des grelots se firent entendre au dehors. C'étaient le père +Chapdelaine et le médecin qui arrivaient. Ce dernier entra dans la +maison seul, posa son sac sur la table et commença à retirer sa +pelisse en grognant. + +--Avec des chemins de même, dit-il, c'est pas qu'une petite affaire +de venir voir des malades. Et vous, vous êtes venus vous cacher dans +le bois apparemment, le plus loin que vous avez pu. Batêche! vous +pourriez bien tous mourir sans que personne vous vienne en aide. + +Il se chauffa quelques secondes au poêle, puis s'approcha du lit. + +--Eh bien, la mère, on se met à être malade, tout comme les gens qui +ont le moyen! + +Mais après un premier examen il cessa de plaisanter. + +--Elle est malade pour de bon, je cré! + +C'était sans affectation qu'il parlait comme les paysans; son +grand-père et son père avaient travaillé la terre, et lui n'avait +quitté la campagne que pour faire ses études de médecine à Québec, +parmi d'autres garçons semblables à lui pour la plupart, petit-fils +sinon fils de cultivateurs, qui avaient tous gardé des manières +frustes de villageois et le lent parler héréditaire. Il était grand +et massif, moustachu de gris, et sa figure épaisse avait toujours une +expression un peu gênée de bonne humeur arrêtée court par l'annonce +d'un chagrin d'autrui, auquel il devait faire semblant de compatir. + +Le père Chapdelaine, ayant dételé et soigné son cheval, rentra dans +la maison à son tour. Il s'assit à distance respectueuse avec ses +enfants pendant que le médecin remplissait ses rites. Ils pensaient +tous: + +«Maintenant on va savoir ce que c'est, et il va lui donner de bons +remèdes...» + +Mais quand l'examen fut fini, au lieu d'avoir recours de suite aux +philtres de son sac, il resta hésitant et se mit à poser des +questions sans fin. Comment cela avait commencé, et de quoi elle se +plaignait surtout... Si elle avait déjà souffert du même mal... Les +réponses ne semblèrent pas l'éclairer beaucoup; alors il s'adressa à +la malade elle-même, mais n'obtint d'elle que des indications vagues +et des plaintes. + +--Si ça n'est rien qu'un effort qu'elle s'est donné, fit-il à la +longue, elle guérira toute seule: elle n'a qu'à rester au lit sans +bouger. Mais si c'est une lésion dans le milieu du corps, aux rognons +ou ailleurs, ça peut être méchant. + +Il sentit confusément que le doute où il restait plongé désappointait +les Chapdelaine, et voulut rétablir son prestige. + +--Des lésions internes, c'est grave, et on ne peut rien y voir. Le +plus grand savant du monde ne pourrait pas vous en dire plus long que +moi. Il faut attendre... Mais ça n'est peut-être pas ça. + +Il recommença son examen et secoua la tête. + +--Je peux toujours lui donner quelque chose pour l'empêcher de pâtir +de même. + +Le sac de cuir révéla enfin ses fioles mystérieuses: quinze gouttes +d'une drogue jaunâtre tombèrent dans deux doigts d'eau que la malade, +soutenue, but avec force plaintes aiguës. Après cela, il ne restait +apparemment qu'à attendre encore; les hommes allumèrent leurs pipes +et le docteur, les pieds contre le poêle, parla de sa science et de +ses cures. + +--Des maladies de même, dit-il, qu'on ne sait pas bien ce que c'est, +c'est plus bâdrant pour un médecin qu'une affaire grave. Ainsi la +pneumonie, ou bien la fièvre typhoïde; les trois quarts des gens de +par icitte, hormis qu'ils meurent de vieillesse, ce sont ces deux +maladies-là qui les tuent. Eh bien, la fièvre typhoïde et la +pneumonie, j'en guéris tous les mois. Vous connaissez bien Viateur +Tremblay, le maître de poste de Saint-Henri... + +Il paraissait un peu offensé que la mère Chapdelaine fût atteinte +d'un mal obscur, au diagnostic difficile, et non d'une des deux +maladies qu'il traitait avec le plus de succès, et il conta par le +menu comment il avait guéri le maître de poste de Saint-Henri. De là +ils en vinrent à discuter toutes les nouvelles du comté, de ces +nouvelles qui font le tour du lac Saint-Jean, colportées de maison en +maison, et qui sont d'un intérêt plus passionnant mille fois que les +famines ou les guerres parce que les causeurs arrivent toujours à les +rattacher à quelqu'un de leurs amis ou de leurs parents, dans ce pays +où tous les liens de parenté sont suivis méticuleusement en esprit, +malgré les distances. + +La mère Chapdelaine cessa de se plaindre, et parut s'assoupir. Le +médecin jugea donc qu'il avait fait ce qu'on attendait de lui, tout +au moins pour un soir, vida sa pipe et se leva. + +--Je vas aller coucher à Honfleur, dit-il. Votre cheval est bon pour +me mener jusque-là , eh? Vous n'avez pas besoin de venir, vous; je +connais le chemin. Je vas passer la nuit chez Éphrem Surprenant et je +reviendrai demain dans l'avant-midi. + +Le père Chapdelaine hésita quelques instants, songeant que son vieux +cheval avait déjà fait une dure journée; mais il ne répondit rien et +finit par sortir pour atteler une fois de plus. Quelques minutes plus +tard l'homme de science était parti et la famille se retrouva seule +comme à l'ordinaire. + +Une grande quiétude remplit la maison. Chacun songea avec +soulagement: «C'est un bon remède qu'il lui a donné, pareil! Elle ne +se lamente plus...» Mais une heure s'était à peine écoulée que la +malade sortit de la torpeur où l'avait plongée le trop faible +narcotique, essaya de se retourner et poussa un cri. Tous se levèrent +de nouveau, navrés, et se rangèrent près du lit: elle ouvrait les +yeux, et après quelques plaintes aiguës se mit à pleurer bruyamment: + +--Oh! Samuel! c'est certain, je vas mourir. + +--Mais non! Mais non! Fais-toi pas des idées de même. + +--Oui je te dis que je vas mourir. Je sens ça, et ce médecin-là n'est +qu'un grand simple qui ne sait pas quoi faire. Il ne peut même pas +dire quel mal que c'est, et le remède qu'il m'a donné n'était pas un +bon remède; ça ne m'a pas guérie. Je te dis que je vas mourir. + +Elle disait cela d'une voix défaillante, entrecoupée de gémissements, +pendant que les larmes coulaient sur ses joues grasses. Son mari et +ses enfants la regardèrent, atterrés. La peur de la mort envahit la +maison. Ils se sentirent isolés du reste du monde, sans défense, +n'ayant même plus de cheval pour aller chercher un secours lointain, +et leurs yeux se mouillèrent aussi, cependant qu'ils se taisaient et +demeuraient immobiles, consternés, comme par une trahison. + +Eutrope Gagnon arriva sur ces entrefaites. + +--Et moi qui pensais la trouver quasiment guérie, fit-il. Ce +médecin-là , donc... + +Le père Chapdelaine, hors de lui, se mit à crier: + +--Ce médecin-là n'est bon à rien, et je lui dirai bien, moué. Il est +venu icitte, il lui a donné un petit remède de rien dans le fond +d'une tasse et il s'en est allé coucher au village comme s'il avait +gagné son argent. Il n'a rien fait que fatiguer mon cheval; mais il +n'aura pas une cent de moi, rien en tout, rien... + +Eutrope secoua la tête et dit d'un air grave: + +--Je n'y ai point confiance non plus, aux médecins. Si on avait pensé +à aller chercher un remmancheur, comme Tit'Sèbe de Saint-Félicien... + +Tous les visages se tournèrent vers lui et les larmes s'arrêtèrent. + +--Tit'Sèbe, fit Maria. Vous pensez qu'il est bon pour les maladies de +même? + +Eutrope et le père Chapdelaine affirmèrent leur confiance en même +temps: + +--Tit'Sèbe guérit le monde; c'est sûr. Il n'a pas passé par les +écoles, lui; mais il guérit le monde. + +--Vous avez bien entendu parler de Nazaire Gaudreau, qui était tombé +du haut d'une bâtisse et qui s'était brisé la taille... Les médecins +sont venus le voir: Ils n'ont rien su lui dire que le nom latin de +son mal, et puis qu'il allait mourir. Alors on a été quérir Tit'Sèbe, +et il l'a guéri. + +Ils connaissaient tous de réputation le rebouteux, et l'espoir +renaissait. + +--Tit'Sèbe est un bon homme, et qui guérit le monde. Et pas difficile +pour l'argent, avec ça. On va le quérir, on lui paye son temps, et il +vous guérit. C'est lui qui a remmanché le petit Roméo Boily, après +qu'il avait été écrasé par une waguine chargée de planches. + +La malade était retombée dans une sorte de torpeur et gémissait +faiblement les yeux fermés. + +--J'irai bien le quérir si vous voulez, proposa Eutrope. + +--Mais avec quel cheval donc? fit Maria. Le médecin a emmené +Charles-Eugène à Honfleur. + +Le père Chapdelaine eut un geste de rage et jura entre ses dents: + +--Le vieux maudit! + +Eutrope réfléchit quelques secondes et se décida. + +--Ça ne fait rien: j'irai pareil. Je marcherai jusqu'à Honfleur et là +je trouverai bien quelqu'un qui me prêtera un cheval et une carriole; +Racicot, ou bien le père Néron. + +--C'est trente-cinq milles d'icitte à Saint-Félicien, et les chemins +sont méchants. + +--J'irai pareil. + +Il partit de suite et courut sur la neige, songeant au regard +reconnaissant de Maria. Les autres se préparèrent pour la nuit, +agitant dans leur esprit un nouveau calcul de distance... Soixante et +dix milles aller et retour... Et les mauvais chemins... La lampe +resta allumée, et jusqu'au matin la malade se lamenta dans le +silence, tantôt en plaintes aiguës, tantôt en un halètement affaibli. + +Deux heures après l'aube, le médecin et le curé de Saint-Henri +arrivèrent ensemble. + +--Je n'ai pas pu venir plus tôt, expliqua le curé. Mais me voilà tout +de même, et j'ai pris le docteur au village en passant. + +Ils s'assirent près du lit et causèrent à voix basse; le médecin +procéda à un nouvel examen; mais ce fut le curé qui en annonça le +résultat. + +--On ne peut rien dire, dit-il. Elle n'a pas l'air pire; mais ça +n'est pas une maladie ordinaire. Je vais toujours la confesser et lui +donner l'absolution; après ça nous nous en irons tous les deux et +nous reviendrons après-demain. + +Il s'approcha du lit de nouveau, pendant que tous les autres allaient +s'asseoir près de la fenêtre. Pendant quelques minutes les deux voix +se répondirent, l'une affaiblie par la souffrance et coupée de +gémissements, l'autre assurée, grave, à peine abaissée pour les +questions solennelles. Après un murmure indistinct, des gestes +augustes planèrent, faisant baisser les têtes, et le curé se leva. + +Avant le départ le médecin confia à Maria une petite fiole, avec des +recommandations. + +--Seulement si elle pâtit bien fort, à crier, et jamais plus de +quinze gouttes à la fois... Et ne lui donnez pas d'eau frette à +boire... + +Elle les reconduisit jusqu'au seuil, la fiole à la main. Au moment de +monter dans la carriole, le curé de Saint-Henri la prit à part et lui +dit quelques mots à son tour. + +--Les médecins font ce qu'ils peuvent, dit-il avec simplicité, mais +il n'y a que le bon Dieu qui connaît les maladies. Priez bien fort, +et je dirai la messe pour elle demain; oui, une grand-messe avec +chant, c'est entendu. + +Toute la journée Maria s'efforça de combattre avec des prières la +marche incompréhensible du mal, et chaque fois qu'elle s'approchait +du lit c'était avec l'espoir confus qu'un miracle s'était produit et +que la malade allait présentement cesser de gémir, s'assoupir +quelques heures et se réveiller guérie. Il n'en fut rien: les +plaintes continuaient et vers le soir elles se muèrent en une sorte +de soupir profond, répété sans cesse, qui semblait protester contre +un fardeau, ou bien contre l'envahissement lent d'un poison +meurtrier. + +Au milieu de la nuit, Eutrope Gagnon arriva, ramenant Tit'Sèbe le +remmancheur. + +C'était un petit homme maigre à figure triste, avec des yeux très +doux. Comme toutes les fois qu'on l'appelait au chevet d'un malade il +avait mis ses vêtements de cérémonie, de drap foncé, assez usés, +qu'il portait avec la gaucherie des paysans endimanchés. Mais les +fortes mains brunes, qui saillaient des manches, avaient des gestes +qui imposaient la confiance. Elles palpèrent les membres et le corps +de la mère Chapdelaine avec des précautions infinies, sans lui +arracher un seul cri de douleur, et après cela il resta longtemps +immobile, assis près du lit, la contemplant comme s'il attendait +qu'une intuition miraculeuse lui vînt. + +Mais quand il parla, ce fut pour dire: + +--Vous avez-t-y appelé le curé? Il est venu... Et quand c'est qu'il +doit revenir? Demain: c'est correct. + +Après un nouveau silence, il avoua simplement: + +--Je n'y peux rien... C'est une maladie dans le dedans du corps, que +je ne connais pas. Si ç'avait été un accident, des os brisés, je +l'aurais guérie. Je n'aurais rien eu qu'à sentir ses os avec mes +mains, et puis le bon Dieu m'aurait inspiré quoi faire, et je +l'aurais guérie. Mais ça c'est un mal que je ne connais pas. Je +pourrais bien lui poser des mouches noires sur le dos, et peut-être +ça lui tirerait le sang et que ça la soulagerait pour un temps. Ou +bien je pourrais lui donner une boisson faite avec des rognons de +castor; c'est bon pour les maladies de même, c'est connu. Mais je ne +pense pas que ça la guérirait, ni la boisson ni les mouches noires. + +Il parlait avec tant d'honnêteté, et si simplement, qu'il faisait +sentir à tous ce que c'était que la maladie d'un corps humain: un +phénomène mystérieux et terrible qui se passe derrière des portes +closes et que les autres humains ne peuvent combattre que gauchement +en tâtonnant, se fiant à des signes incertains. + +--Si le bon Dieu le veut, elle va mourir. + +Maria se mit à pleurer doucement; le père Chapdelaine resta immobile +et muet, la bouche ouverte, ne comprenant pas encore, et le +remmancheur, ayant prononcé son verdict, baissa la tête et regarda +longuement la malade de ses yeux compatissants. Ses mains brunes de +paysan, inutiles, reposaient sur ses genoux; voûté, un peu penché en +avant, doux et triste, il semblait poursuivre avec son Dieu un +dialogue muet disant: + +--Vous m'avez donné le don de guérir les os brisés, et j'ai guéri; +mais vous ne m'avez pas donné le don de guérir les maux comme +ceux-ci: alors je suis obligé de laisser cette pauvre femme mourir. + +Pour la première fois les marques profondes que la maladie avait +creusées sur le visage de la mère Chapdelaine parurent à son mari et +à ses enfants être autre chose que des signes passagers de douleur: +l'empreinte définitive de la dissolution qui venait. Les soupirs +profonds, et en vérité pareils à des râles, qui sortaient de son +gosier, devinrent non plus une expression consciente de souffrance, +mais la dernière protestation instinctive d'un organisme que +déchirait l'approche de la mort. Et une peur nouvelle leur vint à +tous, presque plus forte que leur peur de la perdre. + +--Vous ne pensez pas qu'elle va mourir avant que M. le curé ne +revienne? demanda Maria. + +Tit'Sèbe eut un geste d'ignorance. + +--Je ne peux pas dire... Si votre cheval n'est pas trop fatigué, vous +feriez bien d'aller le chercher dès qu'il fera jour. + +Les regards se tournèrent vers la fenêtre, qui n'était encore qu'une +plaque noire, et de là revinrent vers la malade. Une femme forte et +courageuse, qui avait toute sa santé et toute sa connaissance cinq +jours plus tôt. Sûrement elle n'allait pas mourir aussi vite que +cela... Mais, maintenant qu'ils savaient l'issue triste et +inévitable, chaque coup d'oeil révélait un changement subtil, quelque +signe nouveau qui faisait de cette femme couchée, aveuglée et +gémissante, une créature toute différente de leur femme et de leur +mère quels avaient connue si longtemps. + +Une demi-heure passa: le père Chapdelaine se leva brusquement, après +un nouveau regard vers la fenêtre. + +--Je vas atteler, dit-il. + +Tit-Sèbe hocha la tête. + +--C'est correct: vous ferez aussi bien d'atteler; le jour va venir. +De même M. le curé sera icitte pour midi. + +--Oui, je vas atteler, répéta le père Chapdelaine. + +Mais au moment de partir il semblait se rendre compte tout à coup +qu'il se préparait à remplir une mission lugubre et solennelle en +allant chercher le Saint-Sacrement, qui annonce la mort, et il +hésitait un peu, comme au seuil d'une étape irrémédiable. + +--Je vas atteler. + +Il se balança d'un pied sur l'autre, jeta un dernier regard sur la +malade, et sortit enfin. + +Le jour vint, et bientôt après le vent se leva et commença à mugir +autour de la maison. + +--Voilà le norouâ qui prend: il va y avoir une tempête, dit Tit'Sèbe. + +Maria tourna les yeux vers la fenêtre et soupira. + +--Et justement il a neigé il y a deux jours: ça va poudrer, certain! +Les chemins étaient déjà méchants; son père et M. le curé vont avoir +de la misère. + +Le remmancheur secoua la tête. + +--Ils auront peut-être un peu de misère en route; mais ils arriveront +pareil. Un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, c'est fort! + +Ses yeux doux étaient remplis d'une foi sans borne. + +--C'est fort un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, répéta-t-il. +Voilà trois ans passés, on m'avait appelé pour soigner un malade en +bas de la rivière Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas +le guérir, alors j'ai dit qu'on aille quérir un prêtre. C'était la +nuit et il n'y avait pas d'hommes dans la maison, vu que c'était le +père qui était malade de même, et que les garçons étaient tous +petits. Alors j'y ai été moi-même. Il fallait traverser la rivière +pour revenir; la glace venait de descendre--c'était au printemps--et +il n'y avait quasiment pas un seul bateau à l'eau encore. Nous avons +trouvé une grosse chaloupe qui était restée dans le sable tout +l'hiver, et quand nous avons essayé de la mettre à l'eau elle était +si enfoncée dans le sable, et si pesante, qu'à quatre hommes nous +n'avons seulement pas pu la faire grouiller. Il y avait là Simon +Martel, le grand Lalancette, de Saint-Méthode, un autre que je ne me +rappelle plus et moi, et à nous quatre, halant et poussant à nous +briser le coeur en pensant à ce pauvre homme qui était en train de +mourir comme un païen de l'autre bord de l'eau, nous n'avons +seulement pas pu grouiller cette chaloupe-là d'un quart de pouce. Eh +bien, M. le curé est venu; il a mis sa main sur le bordage... rien +que mis sa main sur le bordage, de même... «Poussez encore un coup» +qu'il a dit; et la chaloupe est partie quasiment seule et s'en est +allée vers l'eau comme une créature en vie. Cet homme qui était +malade a reçu le bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur, +juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un prêtre! + +Maria soupira encore; mais son coeur avait trouvé dans la certitude +et dans l'attente de la mort une sorte de sérénité triste. La maladie +obscure, l'inquiétude de ce qui pouvait venir, c'étaient des choses +qu'on combattait à l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses +vagues et terrifiantes comme des fantômes. Mais devant la mort +inévitable et prochaine, ce qui restait à faire était simple et prévu +depuis des siècles par des lois infaillibles. M. le curé venait, que +ce fût le jour ou la nuit, il venait de loin apportant le +Saint-Sacrement à travers les rivières torrentielles du printemps, +sur la glace traîtresse, par les mauvais chemins emplis de neige, en +face du norouâ cruel, il venait sans jamais manquer, escorté de +miracles; il faisait les gestes consacrés, et après cela il n'y avait +plus de place pour le doute ou la peur: la mort devenait une +promotion auguste, une porte ouverte sur la béatitude inimaginable +des élus... + +La tempête s'était levée et faisait trembler les parois de la maison +comme les vitres d'une fenêtre tremblent sous les rafales. Le norouâ +arrivait en mugissant par-dessus les cimes du bois sombre; sur +l'espace défriché et nu qui entourait les petites constructions de +bois--la maison, l'étable et la grange--il s'abattait et +tourbillonnait quelques secondes, violent, mauvais, avec des +bourrasques brusques qui tentaient de soulever la toiture ou bien +frappaient les murs comme des coups de béliers, avant de repartir +vers la forêt dans une ruée de dépit. + +La maison de bois frissonnait du sol à la cheminée et semblait +osciller sur sa base, si bien que ses habitants, entendant les +mugissements et les clameurs aiguës du vent, sentant tout autour +d'eux l'ébranlement de son choc, souffraient en vérité de presque +toute l'horreur de la tempête, n'ayant pas cette impression d'asile +sûr que donnent les fortes maisons de pierre. + +Tit'Sèbe regarda autour de lui. + +--C'est une bonne maison que vous avez là , pareil; bien étanche et +chaude... C'est-y votre père et les garçons qui l'ont levée? Oui... +Et de même vous devez avoir pas mal grand de terre faite, à cette +heure... + +Le vent était si fort qu'ils n'entendirent pas les grelots de +l'attelage, et tout à coup la porte battit contre le mur et le curé +de Saint-Henri entra, portant le Saint-Sacrement de ses deux mains +levées. Maria et Tit'Sèbe s'agenouillèrent; Tit'Bé courut fermer la +porte, puis se mit à genoux aussi. Le prêtre retira sa grande pelisse +de fourrure, la toque poudrée de neige qui lui descendait jusqu'aux +yeux, et s'en alla vers le lit de la malade sans perdre une seconde, +comme un messager porteur d'une grâce. + +Oh! la certitude! le contentement d'une promesse auguste qui dissipe +le brouillard redoutable de la mort! Pendant que le prêtre +accomplissait les gestes consacrés et que son murmure se mêlait aux +soupirs de la mourante, Samuel Chapdelaine et ses enfants priaient +sans relever la tête, presque consolés, exempts de doute et +d'inquiétude, sûrs que ce qui se passait là était un pacte conclu +avec la divinité, qui faisait du paradis bleu semé d'étoiles d'or un +bien légitime. + +Après cela le curé de Saint-Henri se chauffa au poêle; puis ils +prièrent encore quelque temps ensemble, à genoux près du lit. + +Vers quatre heures, le vent sauta au sud-est, la tempête s'arrêta +aussi brusquement qu'une lame qui frappe un mur, et dans le grand +silence singulier qui suivit le tumulte, la mère Chapdelaine soupira +deux fois, et mourut. + + + +CHAPITRE XV + + +Éphrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil. + +--Je suis venu... + +Il ne trouva pas d'autres mots et resta immobile quelques secondes, +regardant l'un après l'autre d'un air gêné le père Chapdelaine, +Maria, les enfants qui étaient assis près de la table, raides et +muets; puis il enleva sa casquette d'un geste hâtif, comme pour +réparer un oubli, referma la porte derrière lui et s'approcha du lit +où reposait la morte. + +On avait changé le lit de position, lui tournant la tête au mur et le +pied vers l'intérieur de la maison, afin qu'il fût accessible des +deux côtés. Près du mur, deux chandelles brûlaient sur des chaises; +une d'elles était fichée dans un grand chandelier de métal blanc que +les visiteurs de la famille Chapdelaine n'avaient encore jamais vu; +pour l'autre, Maria n'avait rien pu trouver de plus approprié qu'une +coupe de verre dans laquelle, l'été, on servait les bleuets et les +framboises sauvages aux jours de cérémonie. + +Le chandelier de métal luisait, le verre de la coupe scintillait à la +lumière, qui n'éclairait pourtant que faiblement le visage de la +morte. Il avait revêtu, ce visage, une pâleur singulière, raffinée, +de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du +froid définitif des cadavres, dont le père Chapdelaine et ses enfants +s'étaient d'abord un peu étonnés, y voyant ensuite une métamorphose +auguste et qui marquait combien la mort l'avait déjà élevée au-dessus +d'eux. + +Éphrem Surprenant regarda quelques instants, puis s'agenouilla. Il ne +murmura d'abord que des mots indistincts de prière; mais quand Maria +et Tit'Bé vinrent s'agenouiller aussi près de lui Il tira de sa poche +son chapelet à gros grains et commença à le réciter à demi-voix. + +Quand ce fut fini, il alla s'asseoir sur une chaise près de la table +et resta silencieux quelque temps, secouant la tête d'un air triste, +comme il convient de faire dans une maison où il y a un deuil, et +aussi parce qu'il était sincèrement chagriné. + +--C'est une grande perte, fit-il enfin. Tu étais bien gréé de femme, +Samuel; personne ne peut rien dire à l'encontre. Tu étais bien gréé +de femme, certain! + +Après cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver les +paroles de consolation, et finit par parler d'autre chose. + +--Le temps est doux à soir; il va mouiller bientôt. Tout le monde dit +que le printemps viendra de bonne heure. + +Pour les paysans, tout ce qui touche à la terre qui les nourrit, et +aussi aux saisons qui tour à tour assoupissent et réveillent la +terre, est si important qu'on peut en parler, même à côté de la mort, +sans profanation. Tous dirigèrent instinctivement leurs regards vers +la petite fenêtre carrée; mais la nuit était obscure et ils ne +pouvaient rien voir. + +Éphrem Surprenant fit de nouveau l'éloge de la morte. + +--Dans toute la paroisse il n'y avait pas de femme plus vaillante +qu'elle, ni plus capable. Accueillante, avec ça, et quelle belle +façon elle avait pour les visiteurs! Dans les vieilles paroisses et +même dans les villes, où les chars passent, on n'en aurait pas trouvé +beaucoup qui la valaient. Oui, tu étais bien gréé de femme, +certain... + +Il se leva bientôt, et sortit d'un air attristé. + +Dans le long silence qui suivit, le père Chapdelaine laissa sa tête +retomber peu à peu sur sa poitrine et parut s'assoupir. Maria éleva +la voix, craignant un sacrilège. + +--Endormez-vous point, son père. + +--Non... Non... + +Il se redressa sur sa chaise et carra les épaules; mais comme ses +yeux se fermaient malgré lui, il se leva bientôt. + +--On va dire encore un chapelet, fit-il. + +Ils allèrent s'agenouiller près du lit où reposait la morte et +récitèrent un chapelet entier. Quand ils se relevèrent, ils +entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit. +C'était la première pluie du printemps et elle annonçait la +délivrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bientôt, les rivières +reprenant leur marche heureuse, le monde métamorphosé une fois de +plus comme une belle créature qu'un coup de baguette miraculeuse +délivre enfin d'un maléfice... Mais ils n'osaient s'en réjouir, dans +cette maison où pesait la mort, et véritablement ils n'éprouvaient +presque aucune joie, parce que leur chagrin était profond et sincère. + +Ils ouvrirent la fenêtre et s'assirent de nouveau, prêtant l'oreille +au crépitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son +père avait détourné la tête et restait immobile, elle crut que son +assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus; +mais au moment où elle allait le réveiller d'un mot, ce fut lui qui +soupira et se mit à parler. + +--Éphrem Surprenant a dit la vérité, fit-il. Ta mère était une bonne +femme, Maria, une femme dépareillée. + +Maria fit «Oui» de la tête, serrant les lèvres. + +--Courageuse et de bon conseil, elle l'a été tant qu'elle a vécu, +mais c'est surtout dans les commencements, juste après notre mariage, +et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous étiez encore jeunets, +qu'elle s'est montrée rare. La femme d'un petit habitant s'attend +bien d'avoir de la misère; mais des femmes qui vont à la besogne +aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce +temps-là , il n'y en a pas beaucoup, Maria. + +Maria murmura: + +--Je sais, son père; je sais bien. + +Et elle s'essuya les yeux, car son coeur se fondait. + +--Quand nous avons pris notre première terre à Normandin, nous avions +deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-là était +encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j'ai pris ma hache +et puis je lui ai dit: «Je vas te faire de la terre, Laura!» Et du +matin au soir c'était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison +hormis que pour le dîner; et tout ce temps-là elle faisait le ménage +et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures +en ordre, elle nettoyait l'étable, peinant sans arrêter, et trois ou +quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait +un moment à me regarder, là -bas à la lisière du bois, où je fessais +de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire +de la terre. + +«Et puis voilà qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient +plus d'eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du +lait. Alors pendant que j'étais dans le bois, la mère s'est mise à +voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant +l'écarre huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les +pieds dans le sable coulant, jusqu'à ce qu'elle ait eu fini de +remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait +sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le +clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied +du cran. C'était pas un ouvrage de femme, ça, et je lui ai bien dit +de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait à crier: +«Occupe-toi pas de ça, toi... Occupe-toi de rien... Fais-moi de la +terre.» Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle +avait eu de la misère, et que le dessous de ses yeux était tout noir +de fatigue. + +«Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je +fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux +gros comme le poignet, en me disant que c'était une femme dépareillée +que javais là et que si le bon Dieu me gardait ma santé je lui ferais +une belle terre...» + +La pluie crépitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de +vent venait fouetter la fenêtre de gouttes pesantes qui coulaient +ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques +heures de pluie et ce serait le sol mis à nu, les ruisseaux se +formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau l'on +entendrait les chutes... + +--Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit +Samuel Chapdelaine, ç'a été la même chose: du travail dur et de la +misère pour elle comme pour moi; mais toujours encouragée et de belle +humeur... Là nous étions en plein bois; mais comme il y avait des +clairières avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis à +élever des moutons. Un soir... + +Il se tut encore quelques instants, puis recommença à parler en +regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre +ce qu'il allait dire. + +--C'était en septembre; au temps où toutes les bêtes dans le bois +deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la +rivière en canot s'était arrêté près de chez nous et il nous avait +dit comme ça: «Prenez garde à vos moutons, les ours sont venus tuer +une génisse tout près des maisons la semaine passée.» Alors la mère +et moi nous sommes allés ce soir-là virer au foin bleu pour faire +rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les +mangent. + +«Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre, à cause que les +moutons s'égaillaient dans les aunes. C'était à la brunante, et tout +à coup j'entends Laura qui crie: «Ah! les maudits!» Il y avait des +bêtes qui remuaient dans la brousse, et c'était facile de voir que +c'étaient pas des moutons, à cause que dans le bois, vers le soir, +les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis à courir +tant que j'ai pu, ma hache à la main. Ta mère me l'a conté plus tard, +quand nous étions de retour à la maison: elle avait vu un mouton +couché par terre, déjà mort et deux ours qui étaient après le manger. +Ça prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face à des +ours en septembre, même avec un fusil; et quand c'est une femme avec +rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et +personne n'a rien à dire. Mais la mère elle a ramassé un bois par +terre et elle a couru dret sur les ours, en criant: «Nos beaux +moutons gras! Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du +mal!» + +«Moi, j'arrivais en galopant tant que je pouvais à travers les +chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'étaient sauvés +dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait +apeurés comme il faut.» + +Maria écoutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment +c'était bien sa mère qui avait fait cela, sa mère qu'elle avait +toujours connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donné une +taloche à Télesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le +consoler, pleurant avec lui et disant que de battre un enfant, il y +avait de quoi lui briser le coeur. + +La courte averse de printemps était déjà finie; la lune se montrait à +travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait +encore de la neige de l'hiver après cette première pluie. Le sol +était toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la +nuit annonçait que bien des jours encore s'écouleraient avant qu'on +entendît de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes; mais la +brise tiède chuchotait des encouragements et des promesses. + +Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tête penchée, les mains +sur ses genoux, se souvenant du passé et des dures années pourtant +pleines d'espérance. Quand il recommença à parler, ce fut d'une voix +hésitante, avec une sorte d'humilité mélancolique. + +--À Normandin, et à Mistassini, et dans les autres places où nous +avons passé, j'ai toujours travaillé fort; personne ne peut rien dire +à l'encontre. J'ai clairé bien des arpents de bois, et bâti des +maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour +viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait +vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs +nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin +de légumes, de belles vaches grasses dans le clos... Et voilà qu'elle +est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des +autres maisons et des églises et si près du bois qu'il y a des nuits +où l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est +morte dans une place de même; c'est ma faute, certain! + +Le remords l'étreignait; il secouait la tête, les yeux à terre. + +--Plusieurs fois, après que nous avions passé cinq ou six ans dans +une place et que tout avait bien marché, nous commencions à avoir un +beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite prêts à être +semés, une maison toute tapissée en dedans avec des gazettes à +images... Il venait du monde qui s'établissait autour de nous; il n'y +avait rien qu'à attendre un peu en travaillant tranquillement et nous +aurions été au milieu d'une belle paroisse où Laura aurait pu faire +un règne heureux... Et puis tout à coup le coeur me manquait; je me +sentais tanné de l'ouvrage, tanné du pays; je me mettais à haïr les +faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui +venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la +visite après être restés seuls si longtemps. J'entendais dire que +plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne +terre; que du monde de Saint-Gédéon parlait de prendre des lots de ce +côté-là , et voilà que cette place dont j'entendais parler, que je +n'avais jamais vue et où il n'y avait encore personne, je me mettais +à avoir faim et soif d'elle comme si c'était la place où jétais né... + +«Dans ces temps-là , quand l'ouvrage de la journée était fini, au lieu +de rester à fumer près du poêle, j'allais m'asseoir sur le perron et +je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et +qui s'ennuie, et tout ce que je voyais là devant moi: le bien que +j'avais fait moi-même avec tant de peine et de misère, les champs, +les clôtures, le cran qui bouchait la vue, je le haïssais à en perdre +la raison. + +«Alors ta mère venait par-derrière sans faire de bruit; elle +regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle était contente dans +le fond de son coeur, parce que ça commençait à ressembler aux +vieilles paroisses où elle avait été élevée et où elle aurait voulu +faire tout son règne. Mais au lieu de me dire que je n'étais qu'un +vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes +auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne +faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait +recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait +comme ça tout doucement: «Eh bien, Samuel! C'est-y qu'on va encore +mouver bientôt?» + +«Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondre, tant j'étranglais +de honte, à cause de la vie misérable qu'elle faisait avec moi; mais +je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus +haut vers le Nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec +moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours +aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot +de chicane ni de malice.» + +Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son +chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme +l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en +vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre +l'avait émue et troublée; elle avait l'intuition confuse que ce récit +d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et +opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait +comprendre. + +--Comme on connaît mal les gens! songea-t-elle. + +Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste +et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui +l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d'autres +vertus presque héroïques. + +Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lorsqu'on aurait aimé la +compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages; +peiner de l'aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps +en mille dures besognes et garder de l'aube à la nuit toute sa +patience et une sérénité joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la +nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de +tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont +les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c'était une chose +difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense? +Quelques mots d'éloge, après la mort. + +Est-ce que cela en valait la peine? La question ne se posait pas dans +son esprit avec cette netteté; mais c'était bien à cela qu'elle +songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser +tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables. +Elle-même... + +Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et +d'un bout à l'autre de ce ciel des nuages curieusement découpés, +semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle. +Le sol blanc n'évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la +brise était tiède et quelque vertu mystérieuse du printemps qui +venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage, +nullement redoutable, et que l'on devinait condamné à bientôt +disparaître. + +Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y +penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout +à coup il lui sembla que cette question qu'elle s'était posée à +elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays, +comme sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un +homme chagriné et le souvenir des vertus essentielles de sa race, +elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte +sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d'ailleurs. +Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'étonnement lui vint, +comme si c'était là une nouvelle révélation inattendue. + +Elle pourrait vivre ainsi; seulement... elle n'avait pas dessein de +le faire... Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo +Surprenant reviendrait des États pour la troisième fois et +l'emmènerait vers l'inconnu magique des villes loin des grands bois +qu'elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s'étaient +écartés mouraient sans secours, où les femmes souffraient et +agonisaient longuement tandis qu'on s'en allait chercher une aide +inefficace au long des interminables chemins emplis de neige. +Pourquoi rester là , et tant peiner, et tant souffrir lorsqu'on +pouvait s'en aller vers le Sud et vivre heureux? + +Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre, +apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrés dont +les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d'un hibou. +Puis le silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'était +endormi; mais ce sommeil au chevet de la morte n'avait rien de +grossier ni de sacrilège; le menton sur sa poitrine, les mains +ouvertes sur ses genoux, il semblait plongé dans un accablement +triste, ou bien enfoncé dans une demi-mort volontaire où il suivit +d'un peu plus près la disparue. + +Maria se demandait encore: pourquoi rester là , et tant peiner, et +tant souffrir? Pourquoi? Et comme elle ne trouvait pas de réponse +voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s'élevèrent. + +Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en +entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille assez pour +laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière. +Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux coeurs simples, +au milieu des grands bois du Nord et des campagnes désolées. Comme +Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix +vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays +qu'elle voulait fuir. + +L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les +longs mois d'hiver... La neige redoutable se muant en ruisselets +espiègles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la +mousse encore gonflée d'eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on +marche avec des regards de délice et des soupirs d'allégresse, comme +en une exquise convalescence... Un peu plus tard les bourgeons se +montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de +charme se couvrait de fleurs roses, et après le repos forcé de +l'hiver le dur travail de la terre était presque une fête; peiner du +matin au soir semblait une permission bénie... + +Le bétail enfin délivré de l'étable entrait en courant dans les clos +et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les créatures de l'année: les +veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et +croissaient de jour en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus +pauvre des fermiers s'arrêtait parfois au milieu de sa cour ou de ses +champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement +de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tiède, l'alchimie +généreuse de la terre--toutes sortes de forces géantes--travaillaient +en esclaves soumises pour lui... pour lui. + +Après cela, c'était l'été: l'éblouissement des midis ensoleillés, la +montée de l'air brûlant qui faisait vaciller l'horizon et la lisière +du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et à trois cents +pas de la maison les rapides et la chute--écume blanche sur l'eau +noire--dont la seule vue répandait une fraîcheur délicieuse. Puis la +moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne, +et bientôt l'hiver qui revenait... Mais voici que miraculeusement +l'hiver ne paraissait plus détestable ni terrible: il apportait tout +au moins l'intimité de la maison close et au dehors, avec la +monotonie et le silence de la neige amoncelée, la paix, une grande +paix. + +Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant +avait parlé, et ces autres merveilles qu'elle imaginait elle-même +confusément: les larges rues illuminées, les magasins magnifiques, la +vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais +peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue, et les soirs où +l'on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver +la quiétude des champs et des bois, la caresse de la première brise +fraîche, venant du nord-ouest après le coucher du soleil, et la paix +infinie de la campagne s'endormant tout entière dans le silence? + +«Ça doit être beau pourtant!» se dit-elle en songeant aux grandes +cités américaines. Et une autre voix s'éleva comme une réponse. +Là -bas c'était l'étranger: des gens d'une autre race parlant d'autre +chose dans une autre langue, chantant d'autres chansons... Ici... + +Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours, +comme ceux qu'elle n'avait entendus qu'une fois, se réveillèrent dans +sa mémoire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont +donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle +qu'ils découvraient et peuplaient à mesure... lac à l'Eau-Claire... +la Famine... Saint-Coeur-de-Marie... Trois-Pistoles... +Sainte-Rose-du-Dégelé... Pointe-aux-Outardes... +Saint-André-de-l'Épouvante... + +Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à +Saint-André-de-l'Épouvante; Racicot, de Honfleur, parlait souvent de +son fils, qui était chauffeur à bord d'un bateau du golfe, et chaque +fois c'étaient encore des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux +anciens: les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du +Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires +d'autrefois étaient montés bravement vers l'inconnu... +Pointe-Mille-Vaches... Les Escoumins... Notre-Dame-du-Portage... les +Grandes-Bergeronnes... Gaspé... + +Qu'il était plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait +de parents ou d'amis éloignés, ou bien de longs voyages! Comme ils +étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation +chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant: «Dans +tout ce pays-ci nous sommes chez nous... chez nous!» + +Vers l'Ouest, dès qu'on sortait de la province, vers le Sud, dès +qu'on avait passé la frontière, ce n'était plus partout que des noms +anglais, qu'on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient +par sembler naturels sans doute; mais où retrouver la douceur joyeuse +des noms français? + +Les mots d'une langue étrangère sonnant sur toutes les lèvres, dans +les rues, dans les magasins... De petites filles se prenant par la +main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l'on ne +comprenait pas... Ici... + +Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa +poitrine comme un homme accablé qui médite sur la mort, et tout de +suite elle se souvint des cantiques et des chansons naïves qu'il +apprenait aux enfants presque chaque soir. + + À la claire fontaine, + M'en allant promener... + +Dans les villes des États, même si l'on apprenait aux enfants ces +chansons-là , sûrement ils auraient vite fait de les oublier! + +Les nuages épars qui tout à l'heure défilaient d'un bout à l'autre du +ciel baigné de lune s'étaient fondus en une immense nappe grise, +pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière; le sol couvert +de neige mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires +la lisière de la forêt s'allongeait comme le front d'une armée. + +Maria frissonna; l'attendrissement qui était venu baigner son coeur +s'évanouit; elle se dit une fois de plus: «Tout de même... c'est un +pays dur, icitte. Pourquoi rester?» + +Alors une troisième voix plus grande que les autres s'éleva dans le +silence: la voix du pays de Québec, qui était à moitié un chant de +femme et à moitié un sermon de prêtre. + +Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues +dans les églises, comme une complainte naïve et comme le cri perçant +et prolongé par lequel les bûcherons s'appellent dans les bois. Car +en vérité tout ce qui fait l'âme de la province tenait dans cette +voix: la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille +langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays +neuf où une racine ancienne a retrouvé son adolescence. + +Elle disait: «Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous +sommes restés... Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi +nous sans amertume et sans chagrin, car s'il est vrai que nous +n'ayons guère appris, assurément nous n'avons rien oublié. + +«Nous avions apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons: elles +sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le +coeur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la +pitié qu'au rire, le coeur le plus humain de tous les coeurs humains: +il n'a pas changé. Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de +Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d'Iberville à l'Ungava, en disant: +ici toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre +culte, notre langue, nos vertus et jusqu'à nos faiblesses deviennent +des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu'à la +fin. + +«Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler +des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis +presque tout l'argent; mais au pays de Québec rien n'a changé. Rien +ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de +nos destinées, nous n'avons compris clairement que ce devoir-là : +persister... nous maintenir... Et nous nous sommes maintenus, +peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne +vers nous et dise: Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir... +Nous sommes un témoignage. + +«C'est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont +restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement +inexprimé qui s'est formé dans leurs coeurs, qui a passé dans les +nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux +enfants: Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit +changer...» + +L'immense nappe grise qui cachait le ciel s'était faite plus opaque et +plus épaisse, et soudain la pluie recommença à tomber approchant, +encore un peu, l'époque bénie de la terre nue et des rivières +délivrées. Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa +poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d'une longue vie dure +aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées +dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient +sous la brise tiède, de sorte que des ombres dansaient sur le visage +de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou +chuchoter des secrets. + +Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea: «Alors je vais rester +ici... de même!» car les voix avaient parlé clairement et elle +sentait qu'il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne +vint qu'ensuite, après qu'elle se fut résignée, avec un soupir. +Alma-Rose était encore toute petite; sa mère était morte et il +fallait bien qu'il restât une femme à la maison. Mais en vérité +c'étaient les voix qui lui avaient enseigné son chemin. + +La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de +voir l'hiver fini envoyait par la fenêtre ouverte de petites bouffées +de brise tiède qui semblaient des soupirs d'aise. À travers les +heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son +giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret +pathétique aux merveilles lointaines qu'elle ne connaîtrait jamais et +aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de +vivre; à la flamme chaude qui n'avait caressé son coeur que pour +s'éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'où les +garçons téméraires ne reviennent pas. + + + +CHAPITRE XVI + + +En mai, Esdras et Da'Bé descendirent des chantiers, et leur chagrin +raviva le chagrin des autres. Mais la terre enfin nue attendait la +semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l'été. + +Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peut-être, en regardant à la +dérobée le visage de Maria, devina-t-il que son coeur avait changé, +car lorsqu'ils se trouvèrent seuls il demanda: + +--Calculez-vous toujours de vous en aller, Maria? + +Elle fit: «Non» de la tête, les yeux à terre. + +--Alors... Je sais bien que ça n'est pas le temps de parler de ça, +mais si vous pouviez me dire que j'ai une chance pour plus tard, +j'endurerais mieux l'attente. + +Maria lui répondit: + +--Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demandé, +le printemps d'après ce printemps-ci, quand les hommes reviendront du +bois pour les semailles. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Maria Chapdelaine, by Louis Hémon + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13525 *** diff --git a/13525-h/13525-h.htm b/13525-h/13525-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e4e79d0 --- /dev/null +++ b/13525-h/13525-h.htm @@ -0,0 +1,5581 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN" +"http://www.w3.org/TR/html4/loose.dtd"> +<html> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=UTF-8"> +<title>Maria Chapdelaine</title> +</head> + +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13525 ***</div> + +<h1>Maria Chapdelaine</h1> + +<h2>Louis Hémon</h2> + +<h3>I</h3> + +<p>«<i>Ite missa est</i>.»</p> + +<p>La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les +hommes commencèrent à sortir.</p> + +<p>Un instant plus tôt elle avait paru désolée, cette église, juchée +au bord du chemin sur la berge haute, au-dessus de la rivière +Péribonka, dont la nappe glacée et couverte de neige était toute +pareille à une plaine. La neige gisait épaisse sur le chemin aussi, +et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages +gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de +printemps n'étaient pas encore venues. Toute cette blancheur froide, +la petitesse de l'église de bois et des quelques maisons, de bois +également, espacées le long du chemin, la lisière sombre de la forêt, +si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure +dans un pays austère. Mais voici que les hommes et les jeunes gens +franchirent la porte de l'église, s'assemblèrent en groupes sur le +large perron, et les salutations joviales, les appels moqueurs lancés +d'un groupe à l'autre, l'entrecroisement constant des propos sérieux +ou gais témoignèrent de suite que ces hommes appartenaient à une race +pétrie d'invincible allégresse et que rien ne peut empêcher de rire.</p> + +<p>Cléophas Pesant, fils de Thadée Pesant le forgeron, +s'enorgueillissait déjà d'un habillement d'été de couleur claire, un +habillement américain aux larges épaules matelassées; seulement il +avait gardé pour ce dimanche encore froid sa coiffure d'hiver, une +casquette de drap noir aux oreillettes doublées en peau de lièvre, au +lieu du chapeau de feutre dur qu'il eût aimé porter.</p> + +<p>À côté de lui Égide Simard, et d'autres qui, comme lui, étaient venus +de loin en traîneau, agrafaient en sortant de l'église leurs gros +manteaux de fourrure qu'ils serraient à la taille avec des écharpes +rouges. Des jeunes gens du village, très élégants dans leurs pelisses +à col de loutre, parlaient avec déférence au vieux Nazaire Larouche, +un grand homme gris aux larges épaules osseuses qui n'avait rien +changé pour la messe à sa tenue de tous les l'ours: vêtement court de +toile brune doublé de peau de mouton, culottes rapiécées et gros bas +de laine gris dans des mocassins en peau d'orignal.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur Larouche, ça marche-t-il toujours de l'autre bord +de l'eau?</p> + +<p>—Pas pire, les jeunesses. Pas pire!</p> + +<p>Chacun tirait de sa poche sa pipe et la vessie de porc pleine de +feuilles de tabac hachées à la main et commençait à fumer d'un air +de contentement, après une heure et demie de contrainte. Tout en +aspirant les premières bouffées ils causaient du temps, du printemps +qui venait, de l'état de la glace sur le lac Saint-Jean et sur les +rivières, de leurs affaires et des nouvelles de la paroisse, en +hommes qui ne se voient guère qu'une fois la semaine à cause des +grandes distances et des mauvais chemins.</p> + +<p>—Le lac est encore bon, dit Cléophas Pesant, mais les rivières ne +sont déjà plus sûres. La glace s'est fendue cette semaine à ras le +banc de sable en face de l'île, là où il y a eu des trous chauds tout +l'hiver.</p> + +<p>D'autres commençaient à parler de la récolte probable, avant même que +la terre se fût montrée.</p> + +<p>—Je vous dis que l'année sera pauvre, fit un vieux, la terre avait +gelé avant les premières neiges.</p> + +<p>Puis les conversations se ralentirent et l'on se tourna vers la +première marche du perron, d'où Napoléon Laliberté se préparait à +crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse.</p> + +<p>Il resta immobile et muet quelques instants, attendant le +silence, les mains à fond dans les poches de son grand manteau de +loup-cervier, plissant le front et fermant à demi ses yeux vifs sous +la toque de fourrure profondément enfoncée; et quand le silence fut +venu, il se mit à crier les nouvelles de toutes ses forces, de la +voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une côte.</p> + +<p>—Les travaux du quai vont recommencer... J'ai reçu de l'argent du +gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'à +venir me trouver avant les vêpres. Si vous voulez que cet argent-là +reste dans la paroisse au lieu de retourner à Québec, c'est de venir +me parler pour vous faire engager vitement.</p> + +<p>Quelques-uns allèrent vers lui; d'autres, insouciants, se +contentèrent de rire. Un jaloux dit à demi-voix:</p> + +<p>—Et qui va être un <i>foreman</i> à trois piastres par jour? C'est le +bonhomme Laliberté...</p> + +<p>Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par +rire aussi.</p> + +<p>Toujours les mains dans les poches de son grand manteau, se +redressant et carrant les épaules sur la plus haute marche du perron, +Napoléon Laliberté continuait à crier très fort.</p> + +<p>—Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine +prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de +rebâtir les clôtures pour l'été, c'est de le dire.</p> + +<p>La nouvelle sombra dans l'indifférence. Les cultivateurs de Péribonka +ne se souciaient guère de faire rectifier les limites de leurs terres +pour gagner ou perdre quelques pieds carrés, alors qu'aux plus +vaillants d'entre eux restaient encore à défricher les deux tiers de +leurs concessions, d'innombrables arpents de forêt ou de savane à +conquérir.</p> + +<p>Il poursuivait:</p> + +<p>—Il y a «icitte» deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les +pelleteries. Si vous avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat +musqué, ou de renard, allez voir ces hommes-là au magasin avant +mercredi ou bien adressez-vous à François Paradis, de Mistassini, qui +est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront <i>cash</i> +pour toutes les peaux de première classe.</p> + +<p>Il avait fini les nouvelles et descendit les marches du perron. Un +petit homme à figure chafouine le remplaça.</p> + +<p>—Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand-race? +demanda-t-il en montrant du doigt une masse informe qui s'agitait +dans un sac à ses pieds.</p> + +<p>Un grand éclat de rire lui répondit.</p> + +<p>—On les connaît, les cochons de la grand-race à Hormidas. Gros comme +des rats, et vifs comme des <i>écureux</i> pour sauter les clôtures.</p> + +<p>—Vingt-cinq cents! cria un jeune homme par dérision.</p> + +<p>—Cinquante cents!</p> + +<p>—Une piastre!</p> + +<p>—Ne fais pas le fou, Jean. Ta femme ne te laissera pas payer une +piastre pour ce cochon-là.</p> + +<p>Jean s'obstina.</p> + +<p>—Une piastre. Je ne m'en dédis pas.</p> + +<p>Hormidas Bérubé fit une grimace de mépris et attendit d'autres +enchères; mais il ne vint que des quolibets et des rires.</p> + +<p>Pendant ce temps les femmes avaient commencé à sortir de l'église +à leur tour. Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles étaient +presque toutes bien vêtues en des pelisses de fourrure ou des +manteaux de drap épais; car pour cette fête unique de leur vie +qu'était la messe du dimanche elles avaient abandonné leurs blouses +de grosse toile et les jupons en laine du pays, et un étranger se fût +étonné de les trouver presque élégantes au cœur de ce pays sauvage, +si typiquement françaises parmi les grands bois désolés et la neige, +et aussi bien mises à coup sûr, ces paysannes, que la plupart des +jeunes bourgeoises des provinces de France.</p> + +<p>Cléophas Pesant attendit Louisa Tremblay, qui était seule, et ils +s'en allèrent ensemble vers les maisons, le long du trottoir de +planches. D'autres se contentèrent d'échanger avec les jeunes filles, +au passage, des propos plaisants, les tutoyant du tutoiement facile +du pays de Québec, et aussi parce qu'ils avaient presque tous grandi +ensemble.</p> + +<p>Pite Gaudreau, les yeux tournés vers la porte de l'église, annonça:</p> + +<p>—Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade à Saint-Prime, et +voilà le père Chapdelaine qui est venu la chercher.</p> + +<p>Ils étaient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine étaient +presque des étrangers.</p> + +<p>—Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivière, +au-dessus de Honfleur, dans le bois?</p> + +<p>—C'est ça.</p> + +<p>—Et la créature qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria...</p> + +<p>—Ouais. Elle était en promenade depuis un mois à Saint-Prime, dans +la famille de sa mère. Des Bouchard, parents de Wilfrid Bouchard, de +Saint-Gédéon...</p> + +<p>Les regards curieux s'étaient tournés vers le haut du perron. Lun des +jeunes gens fit à Maria Chapdelaine l'hommage de son admiration +paysanne:</p> + +<p>—Une belle grosse fille! dit-il.</p> + +<p>—Certain! Une belle grosse fille, et vaillante avec ça. C'est de +malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le bois. Mais comment +est-ce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez +eux, de l'autre bord de la rivière, en haut des chutes, à plus de +douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans +chemin?</p> + +<p>Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en parlant d'elle, +cette belle fille presque inaccessible; mais quand elle descendit les +marches du perron de bois avec son père et passa près d'eux, une gêne +les prit, ils se reculèrent gauchement, comme s'il y avait eu entre +elle et eux quelque chose de plus que la rivière à traverser et douze +milles de mauvais chemins dans les bois.</p> + +<p>Les groupes formés devant l'église se dispersaient peu à peu. +Certains regagnaient leurs maisons, ayant appris toutes les +nouvelles; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans +un des deux lieux de réunion du village: le presbytère ou le magasin. +Ceux qui venaient des rangs, ces longs alignements de concessions à +la lisière de la forêt, détachaient l'un après l'autre les chevaux +rangés et amenaient leurs traîneaux au bas des marches de l'église +pour y faire monter femmes et enfants.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le +chemin lorsqu'un jeune homme les aborda.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est +un adon que le vous rencontre, puisque votre terre est plus haut le +long de la rivière et que moi-même je ne viens pas souvent par +icitte.</p> + +<p>Ses yeux hardis allaient de l'un à l'autre. Quand il les détournait, +il semblait que ce fût seulement à la réflexion et par politesse, et +bientôt ils revenaient, et leur regard dévisageait, interrogeait de +nouveau, clair, perçant, chargé d'avidité ingénue.</p> + +<p>—François Paradis! s'exclama le père Chapdelaine. C'est un adon de +fait, car voilà longtemps que je ne t'avais vu, François. Et voilà +ton père mort, de même. As-tu gardé la terre?</p> + +<p>Le jeune homme ne répondit pas; il regardait Maria curieusement, et +avec un sourire simple, comme s'il attendait qu'elle parlât à son +tour.</p> + +<p>—Tu te rappelles bien François Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a +pas changé guère.</p> + +<p>—Vous non plus, monsieur Chapdelaine. Votre fille, c'est différent; +elle a changé; mais je l'aurais bien reconnue tout de suite.</p> + +<p>Ils avaient passé la veille à Saint-Michel-de-Mistassini, au grand +jour de l'après-midi; mais de revoir ce jeune homme, après sept ans, +et d'entendre prononcer son nom, évoqua en Maria un souvenir plus +précis et plus vif en vérité que sa vision d'hier: le grand pont de +bois, couvert, peint en rouge, et un peu pareil à une arche de Noé +d'une étonnante longueur; les deux berges qui s'élevaient presque de +suite en hautes collines, le vieux monastère blotti entre la rivière +et le commencement de la pente, l'eau qui blanchissait, bouillonnait +et se précipitait du haut en bas du grand rapide comme dans un +escalier géant.</p> + +<p>—François Paradis! Bien sûr, son père, que je me rappelle François +Paradis.</p> + +<p>Satisfait, celui-ci répondait aux questions de tout à l'heure.</p> + +<p>—Non, monsieur Chapdelaine, je n'ai pas gardé la terre. Quand le +bonhomme est mort j'ai tout vendu, et depuis j'ai presque toujours +travaillé dans le bois, fait la chasse ou bien commercé avec les +Sauvages du grand lac à Mistassini ou de la Rivière-aux-Foins. J'ai +aussi passé deux ans au Labrador.</p> + +<p>Son regard voyagea une fois de plus de Samuel Chapdelaine à Maria, +qui détourna modestement les yeux.</p> + +<p>—Remontez-vous aujourd'hui? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Oui; de suite après dîner.</p> + +<p>—Je suis content de vous avoir vu, parce que je vais passer près de +chez vous, en haut de la rivière, dans deux ou trois semaines dès +que la glace sera descendue. Je suis icitte avec des Belges qui vont +acheter des pelleteries aux Sauvages; nous commencerons à remonter à +la première eau claire, et si nous nous tentons près de votre terre, +au-dessus des chutes, j'irai veiller un soir.</p> + +<p>—C'est correct, François; on t'attendra.</p> + +<p>Les aunes formaient un long buisson épais le long de la rivière +Péribonka; mais leurs branches dénudées ne cachaient pas la chute +abrupte de la berge, ni la vaste plaine d'eau glacée, ni la lisière +sombre du bois qui serrait de près l'autre rive, ne laissant entre +la désolation touffue des grands arbres droits et la désolation nue +de l'eau figée que quelques champs étroits, souvent encore semés de +souches, si étroits en vérité qu'ils semblaient étranglés sous la +poigne du pays sauvage.</p> + +<p>Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toutes ces choses +distraitement, il n'y avait rien là de désolant ni de redoutable. +Elle n'avait jamais connu que des aspects comme ceux-là d'octobre +à mal, ou bien d'autres plus frustes encore et plus tristes, plus +éloignés des maisons et des cultures; et même tout ce qui l'entourait +ce matin-là lui parut soudain adouci, illuminé par un réconfort, +par quelque chose de précieux et de bon qu'elle pouvait maintenant +attendre. Le printemps arrivait, peut-être... ou bien encore +l'approche d'une autre raison de joie qui venait vers elle sans +laisser deviner son nom.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine et Maria allèrent dîner avec leur parente Azalma +Larouche, chez qui ils avaient passé la nuit. Il n'y avait là avec +eux que leur hôtesse, veuve depuis plusieurs années, et le vieux +Nazaire Farouche, son beau-frère. Azalma était une grande femme +plate, au profil indécis d'enfant, qui parlait très vite et presque +sans cesse tout en préparant le repas dans la cuisine. De temps à +autre, elle s'arrêtait et s'asseyait en face de ses visiteurs, +moins pour se reposer que pour donner à ce qu'elle allait dire une +importance spéciale; mais presque aussitôt l'assaisonnement d'un +plat ou la disposition des assiettes sur la table réclamaient son +attention, et son monologue se poursuivait au milieu des bruits de +vaisselle et de poêlons secoués.</p> + +<p>La soupe aux pois fut bientôt prête et servie. Tout en mangeant, les +deux hommes parlèrent de l'avancement de leurs terres et de l'état de +la glace du printemps.</p> + +<p>—Vous devez être bons pour traverser à soir, dit Nazaire Larouche, +mais ce sera juste et je calcule que vous serez à peu près les +derniers. Le courant est fort au-dessous de la chute, et il a déjà +plu trois jours.</p> + +<p>—Tout le monde dit que la glace durera encore longtemps, répliqua +sa belle-sœur. Vous avez beau coucher encore icitte à soir tous les +deux, et après souper les jeunes gens du village viendront veiller. +C'est bien juste que Maria ait encore un peu de plaisir avant que +vous l'emmeniez là-haut dans le bois.</p> + +<p>—Elle a eu suffisamment de plaisir à Saint-Prime, avec des veillées +de chants et de jeux presque tous les soirs. Nous vous remercions, +mais je vais atteler de suite après le dîner, pour arriver là-bas à +bonne heure.</p> + +<p>Le vieux Nazaire Larouche parla du sermon du matin, qu'il avait +trouvé convaincant et beau; puis, après un intervalle de silence, +il demanda brusquement:</p> + +<p>—Avez-vous cuit?</p> + +<p>Sa belle-sœur, étonnée, le regarda quelques instants, et finit par +comprendre qu'il demandait ainsi du pain. Quelques instants plus +tard, il interrogea de nouveau:</p> + +<p>—Votre pompe, elle marche-t-y bien?</p> + +<p>Cela voulait dire qu'il n'y avait pas d'eau sur la table. Azalma se +leva pour aller en chercher, et derrière son dos le vieux adressa à +Maria Chapdelaine un clin d'œil facétieux.</p> + +<p>—Je lui conte ça par paraboles, chuchota-t-il. C'est plus poli.</p> + +<p>Les murs de planches de la maison étaient tapissés avec de vieux +journaux, ornés de calendriers distribués par les fabricants de +machines agricoles ou les marchands de grain, et aussi de gravures +pieuses: une reproduction presque sans perspective, en couleurs +crues, de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré; le portrait du +pape Pie X, un chromo où la Vierge Marie offrait aux regards avec +un sourire pâle son cœur à la fois sanglant et nimbé d'or.</p> + +<p>—C'est plus beau que chez nous, songea Maria.</p> + +<p>Nazaire Larouche continuait à se faire servir par paraboles.</p> + +<p>—Votre cochon était-il ben maigre? Demanda-t-il; ou bien:</p> + +<p>—Vous aimez ça, vous, le sucre du pays? Moi, j'aime ça sans raison...</p> + +<p>Azalma lui servait une seconde tranche de lard ou tirait de l'armoire +le pain de sucre d'érable. Quand elle se fâcha de ses manières +inusitées et le somma de se servir lui-même comme d'habitude, il +l'apaisa avec des excuses pleines de bonne humeur.</p> + +<p>—C'est correct. C'est correct. Je ne le ferai plus; mais vous aviez +coutume d'entendre la risée, Azalma. Il faut entendre la risée quand +on reçoit à sa table des jeunesses comme moi.</p> + +<p>Maria sourit et songea que son père et lui se ressemblaient un peu; +tous deux hauts et larges, gris de cheveux, des visages couleur de +cuir, et dans leurs yeux vifs la même éternelle jeunesse que donne +souvent aux hommes du pays de Québec leur éternelle simplicité.</p> + +<p>Ils partirent presque de suite après la fin du repas. La neige fondue +à la surface par les premières pluies et gelant de nouveau sous le +froid des nuits était merveilleusement glissante et fuyait sous les +patins du traîneau. Derrière eux, les hautes collines bleues qui +bornaient l'horizon de l'autre côté du lac Saint-Jean disparurent peu +à peu à mesure qu'ils remontaient la longue courbe de la rivière.</p> + +<p>En passant devant l'église, Samuel Chapdelaine dit pensivement:</p> + +<p>—C'est beau la messe. J'ai souvent bien du regret que nous soyons +si loin des églises. Peut-être que de ne pas pouvoir faire notre +religion tous les dimanches, ça nous empêche d'être aussi chanceux +que les autres.</p> + +<p>—Ce n'est pas notre faute, soupira Maria, nous sommes trop loin!</p> + +<p>Son père secoua encore la tête d'un air de regret. Le spectacle +magnifique du culte, les chants latins, les cierges allumés, la +solennité de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une +grande ferveur. Un peu plus loin, il commença à chanter:</p> + +<blockquote><i>J'irai la voir un jour,<br /> +M'asseoir près de son trône,<br /> +Recevoir ma couronne<br /> +Et régner à mon tour</i>...</blockquote> + +<p>Il avait la voix forte et juste et chantait à pleine gorge d'un +air d'extase; mais bientôt ses yeux se fermèrent et son menton +retomba sur sa poitrine peu à peu. La voiture ne manquait jamais +de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel +du maître, ralentit et finit par prendre le pas.</p> + +<p>—Marche donc, Charles-Eugène!</p> + +<p>Il s'était réveillé brusquement et étendit la main vers le fouet. +Charles-Eugène reprit le trot, résigné. Plusieurs générations +auparavant, un Chapdelaine avait nourri une longue querelle avec un +voisin qui portait ces noms, et il les avait promptement donnés à un +vieux cheval découragé et un peu boiteux qu'il avait, pour s'accorder +la satisfaction de crier tous les jours, très fort, en passant devant +la maison de son ennemi:</p> + +<p>—Charles-Eugène, grand malavenant! Vilaine bête mal domptée! Marche +donc, Charles-Eugène!</p> + +<p>Depuis un siècle la querelle était finie et oubliée; mais les +Chapdelaine avaient toujours continué à appeler leur cheval +Charles-Eugène.</p> + +<p>De nouveau le cantique s'éleva, sonore, plein de ferveur +mystique:</p> + +<blockquote><i>Au ciel, au ciel, au ciel,<br /> +J'irai la voir un jour</i>...</blockquote> + +<p>Puis, une fois de plus, le sommeil fut le plus fort, la voix retomba, +et Maria ramassa les guides que la main de son ère avait laissé +échapper.</p> + +<p>Le chemin glacé longeait la rivière glacée. Sur l'autre rive les +maisons s'espaçaient, pathétiquement éloignées les unes des autres, +chacune entourée d'une étendue de terrain défriché. Derrière ce +terrain, et des deux côtés c'était le bois qui venait jusqu'à la +berge: fond vert sombre et de cyprès, sur lequel quelques troncs de +bouleaux se détachaient çà et là, blancs et nus comme les colonnes +d'un temple en ruine.</p> + +<p>De l'autre côté du chemin la bande de terre défrichée était plus +large et continue; les maisons plus rapprochées semblaient prolonger +le village en avant-garde; mais toujours derrière les champs nus +la lisière des bois apparaissait et suivait comme une ombre, +interminable bande sombre entre la blancheur froide du sol et le ciel +gris.</p> + +<p>—Charles-Eugène, marche un peu!</p> + +<p>Le père Chapdelaine s'était réveillé et étendait la main vers le +fouet dans son geste habituel de menace débonnaire; mais quand le +cheval ralentit de nouveau après quelques foulées plus vives, il +s'était déjà rendormi, les mains ouvertes sur ses genoux et montrant +les paumes luisantes de ses mitaines en cuir de cheval, le menton +appuyé sur le poil épais de son manteau.</p> + +<p>Au bout de deux milles, le chemin escalada une côte abrupte et entra +en plein bois. Les maisons qui depuis le village s'espaçaient dans la +plaine s'évanouirent d'un seul coup, et la perspective ne fut plus +qu'une cité de troncs nus sortant du sol blanc. Même l'éternel vert +foncé des sapins, des épinettes et des cyprès se faisait rare; les +quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables +squelettes couchés à terre et recouverts de neige, ou ces autres +squelettes encore debout, décharnés et noircis. Vingt ans plus tôt +les grands incendies avaient passé par là, et la végétation nouvelle +ne faisait que poindre entre les troncs morts et les souches +calcinées. Les buttes se succédaient, et le chemin courait de l'une +à l'autre en une succession de descentes et de montées guère plus +profondes que le profil d'une houle de mer haute.</p> + +<p>Maria Chapdelaine ajusta sa pelisse autour d'elle, cacha ses mains +sous la grande robe de carriole en chèvre grise, et ferma à demi les +yeux. Il n'y avait rien à voir ici; dans les villages, les maisons et +les granges neuves pouvaient s'élever d'une saison à l'autre, ou bien +se vider et tomber en ruine; mais la vie du bois était quelque chose +de si lent qu'il eût fallu plus qu'une patience humaine pour attendre +et noter un changement.</p> + +<p>Le cheval resta le seul être pleinement conscient sur le chemin. Le +traîneau glissait facilement sur la neige dure, frôlant les souches +qui se dressaient des deux côtés au ras des ornières; Charles-Eugène +suivait exactement tous les détours, descendait au grand trot les +courtes côtes et remontait la pente opposée d'un pas lent, en bête +d'expérience tout à fait capable de mener ses maîtres au perron de +leur maison sans être importunée de commandements ni de pesées des +guides.</p> + +<p>Quelques milles encore, et le bois s'ouvrit de nouveau pour laisser +reparaître la rivière. Le chemin dévala la dernière butte du plateau +pour descendre presque au niveau de la glace. Sur un mille de berge +montante trois maisons s'espaçaient; mais celles-là étaient bien plus +primitives encore que les maisons du village, et derrière elles on +ne voyait presque aucun champ défriché, presque aucune trace des +cultures de l'été, comme si elles n'avaient été bâties là qu'en +témoignage de la présence des hommes.</p> + +<p>Charles-Eugène tourna brusquement sur la droite, raidit ses jambes +de devant pour ralentir dans la pente et s'arrêta net au bord de la +glace. Le père Chapdelaine ouvrit les yeux.</p> + +<p>—Tenez, son père, fit Maria, voilà les cordeaux!</p> + +<p>Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta +immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivière +gelée.</p> + +<p>—Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu; +mais nous devons être bons pour traverser pareil. Marche, +Charles-Eugène!</p> + +<p>Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en +alla tout droit. Les ornières permanentes de l'hiver avaient disparu; +les jeunes sapins plantés de distance en distance qui avaient marqué +le chemin étaient presque tous tombés et gisaient dans la neige +mi-fondue; en passant près de l'île, la glace craqua deux fois, mais +sans fléchir. Charles-Eugène trottait allègrement vers la maison de +Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le +traîneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute, +il dut ralentir à cause de la mince couche d'eau qui s'étendait là et +détrempait la neige. Lentement ils approchèrent de la rive; il ne +restait plus que trente pieds à franchir quand la glace commença à +craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval.</p> + +<p>Le père Chapdelaine s'était mis debout, bien réveillé cette fois, les +yeux vifs et résolus sous son casque de fourrure.</p> + +<p>—Charles-Eugène, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix +rude.</p> + +<p>Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses +sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de +collier. Au moment où ils atterrissaient, une plaque de glace vira un +peu sous les patins du traîneau et s'enfonça, laissant à sa place un +trou d'eau claire.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine se retourna.</p> + +<p>—Nous serons les derniers à traverser, cette saison, dit-il.</p> + +<p>Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la côte.</p> + +<p>Bientôt après ils quittèrent le grand chemin pour un autre qui +s'enfonçait dans les bois. Celui-là n'était guère plus qu'une piste +rudimentaire encore encombrée de racines, et qui décrivait de petites +courbes opportunistes pour éviter les rochers ou les souches. Il +grimpa une montée, serpenta sur un plateau au milieu du bois brûlé, +laissant parfois un aperçu sur la descente du flanc abrupt, les +masses de pierre du rapide, le versant opposé qui devenait plus haut +et plus escarpé au-dessus de la chute, puis rentrant dans la +désolation des arbres couchés à terre et des chicots noircis.</p> + +<p>Des coteaux de pierre, une fois contournés, semblèrent se refermer +derrière eux; les brûlés firent place à la foule sombre des épinettes +et des sapins; les montagnes de la rivière Alec se montrèrent deux ou +trois fois dans le lointain; et bientôt les voyageurs perçurent à la +fois un espace de terre défriché, une fumée qui montait, les +jappements d'un chien.</p> + +<p>—Ils vont être contents de te revoir, Maria, dit le père +Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuyé de toi.</p> + +<h3>II</h3> + +<p>L'heure du souper était venue que Maria n'avait pas encore fini de +répondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les +incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de +Péribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir +au cours du chemin.</p> + +<p>Tit'Bé, assis sur une chaise, en face de sa sœur, fumait pipe sur +pipe sans détourner les yeux d'elle une seconde, craignant de laisser +échapper quelque révélation importante qu'elle aurait tue jusque-là. +La petite Alma-Rose, debout près d'elle, la tenait par le cou; +Télesphore écoutait aussi, tout en réparant avec des ficelles +l'attelage de son chien. La mère Chapdelaine attisait le feu dans le +grand poêle de fonte, allait, venait, tirait de l'armoire les +assiettes et les couverts, le pain, le pichet de lait, penchait +au-dessus d'un pot de verre la grande jarre de sirop de sucre. +Fréquemment elle s'interrompait pour interroger Maria ou l'écouter et +restait songeuse quelques instants, les poings sur les hanches, +revoyant par la pensée les villages dont elle entendait parler.</p> + +<p>—Alors, l'église est finie: une belle église en pierre, avec des +peintures en dedans et des châssis de couleur... Que ça doit donc +être beau! Johnny Bouchard a bâti une grange neuve l'été +dernier, et c'est une petite Perron, une fille d'Abélard Perron, de +Saint-Jérôme, qui fait la classe... Huit ans que je n'ai pas été à +Saint-Prime, quand on pense! C'est une belle paroisse, et qui +m'aurait bien «adonné»; du beau terrain «planche» aussi loin qu'on +peut voir, pas de crans ni de bois, rien que des champs carrés avec +de bonnes clôtures droites, de la terre forte, et les chars à moins +de deux heures de voiture... C'est peut-être péché de le dire; mais +tout mon règne, j'aurai du regret que ton père ait eu le goût de +mouver si souvent et de pousser plus loin et toujours plus loin dans +le bois, au lieu de prendre une terre dans une des vieilles paroisses.</p> + +<p>Par la petite fenêtre carrée elle contemplait avec mélancolie les +quelques champs nus qui s'étendaient derrière la maison, la grange de +bois brut aux planches mal jointes, et plus loin l'étendue de terre +encore semée de souches, en lisière de la forêt, qui ne faisait que +laisser espérer une récompense de foin ou de grain aux longues +patiences.</p> + +<p>—Tiens, fit Alma-Rose, voilà Chien qui vient se faire flatter aussi.</p> + +<p>Maria baissa les yeux vers le chien qui venait lui mettre sur les +genoux sa tête longue aux yeux tristes, et elle le caressa avec des +mots d'amitié.</p> + +<p>—Il s'est ennuyé de toi tout comme nous, dit encore Alma-Rose. Tous +les matins, il allait regarder dans ton lit pour voir si tu n'étais +pas revenue.</p> + +<p>Elle l'appela à son tour.</p> + +<p>—Viens, Chien; viens que je te flatte aussi.</p> + +<p>Chien allait de l'une à l'autre, docile, fermant à moitié les yeux à +chaque caresse. Maria regarda autour d'elle, cherchant quelque +changement à vrai dire improbable qui se fût fait pendant son +absence.</p> + +<p>Le grand poêle à trois ponts occupait le milieu de la maison; un +tuyau de tôle en sortait, qui après une montée verticale de quelques +pieds décrivait un angle droit et se prolongeait horizontalement +jusqu'à l'extérieur, afin que rien de la précieuse chaleur ne se +perdît. Dans un coin la grande armoire de bois; tout près, la table, +le banc contre le mur, et de l'autre côté de la porte l'évier et la +pompe. Une cloison partant du mur opposé semblait vouloir séparer +cette partie de la maison en deux pièces; seulement elle s'arrêtait +avant d'arriver au poêle et aucune cloison ne la rejoignait, de sorte +que ces deux compartiments de la salle unique chacun enclos de trois +côtés ressemblaient à un décor de théâtre, un de ces décors +conventionnels dont on veut bien croire qu'ils représentent deux +appartements distincts, encore que les regards des spectateurs les +pénètrent tous les deux à la fois.</p> + +<p>Le père et la mère Chapdelaine avaient leur lit dans un de ces +compartiments; Maria et Alma-Rose dans l'autre. Dans un coin, un +escalier droit menait par une trappe au grenier, où les garçons +couchaient pendant l'été; l'hiver venu, ils descendaient leur lit en +bas et dormaient à la chaleur du poêle avec les autres.</p> + +<p>Accrochés au mur, des calendriers illustrés des marchands de Roberval +ou de Chicoutimi; une image de Jésus enfant dans les bras de sa mère: +un Jésus aux immenses yeux bleus dans une figure rose, étendant des +mains potelées; une autre image représentant quelque sainte femme +inconnue regardant le ciel d'un air d'extase; la première page d'un +numéro de Noël d'un journal de Québec, pleine d'étoiles grosses comme +des lunes et d'anges qui volaient les ailes repliées.</p> + +<p>—As-tu été sage pendant que je n'étais pas là, Alma-Rose?</p> + +<p>Ce fut la mère Chapdelaine qui répondit:</p> + +<p>—Alma-Rose n'a pas été trop haïssable; mais Télesphore m'a donné du +tourment. Ce n'est pas qu'il fasse du mal; mais les choses qu'il dit! +On dirait que cet enfant-là n'a pas tout son génie.</p> + +<p>Télesphore s'affairait avec l'attelage du chien et prétendait ne pas +entendre.</p> + +<p>Les errements du jeune Télesphore constituaient le seul drame +domestique que connût la maison. Pour s'expliquer à elle-même et pour +lui faire comprendre à lui ses péchés perpétuels, la mère Chapdelaine +s'était façonné une sorte de polythéisme compliqué, tout un monde +surnaturel où des génies néfastes ou bienveillants le poussaient tour +à tour à la faute et au repentir. L'enfant avait fini par ne se +considérer lui-même que comme un simple champ clos, où des démons +assurément malins et des anges bons mais un peu simples se livraient +sans fin un combat inégal.</p> + +<p>Devant le pot de confitures vide il murmurait d'un air sombre:</p> + +<p>—C'est le démon de la gourmandise qui m'a tenté.</p> + +<p>Rentrant d'une escapade avec des vêtements déchirés et salis, il +expliquait, sans attendre des reproches:</p> + +<p>—Le démon de la désobéissance m'a fait faire ça. C'est lui, certain!</p> + +<p>Et presque aussitôt il affirmait son indignation et ses bonnes +intentions.</p> + +<p>—Mais il ne faut pas qu'il y revienne, eh, sa mère! Il ne faut pas +qu'il y revienne, ce méchant démon. Je prendrai le fusil à son père +et je le tuerai...</p> + +<p>—On ne tue pas les démons avec un fusil, prononçait la mère +Chapdelaine. Quand tu sens la tentation qui vient, prends ton +chapelet et dis des prières.</p> + +<p>Télesphore n'osait répondre; mais il secouait la tête d'un air de +doute. Le fusil lui paraissait à la fois plus plaisant et plus sûr et +il rêvait d'un combat héroïque, d'une longue tuerie dont il sortirait +parfait et pur, délivré à jamais des embûches du Malin.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine rentra dans la maison et le souper fut servi. Les +signes de croix autour de la table; les lèvres remuant en des +<i>Benedicite</i> muets, Télesphore et Alma-Rose récitant les leurs à +haute voix; puis d'autres signes de croix; le bruit des chaises et du +banc approchés, les cuillers heurtant les assiettes. Il sembla à +Maria qu'elle remarquait ces gestes et ces sons pour la première fois +de sa vie, après son absence; qu'ils étaient différents des sons et +des gestes d'ailleurs et revêtaient une douceur et une solennité +particulières d'être accomplis en cette maison isolée dans les bois.</p> + +<p>Ils achevaient de souper lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au +dehors; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner.</p> + +<p>—Un veineux, dit la mère Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient +nous voir.</p> + +<p>La prophétie était facile puisque Eutrope Gagnon était leur unique +voisin. L'aimée précédente, il avait pris une concession à deux +milles de là avec son frère; ce dernier était monté aux chantiers +pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts quels +avaient élevée. Il apparut sur le seuil, son fanal à la main.</p> + +<p>—Salut un chacun, fit-il en ôtant son casque de laine. La nuit était +claire et il y a encore une croûte sur la neige; alors puisque ça +marchait bien, j'ai pensé que je viendrais veiller et voir si vous +étiez revenu.</p> + +<p>Malgré qu'il vînt pour Maria, comme chacun savait, c'était au père +Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidité et un peu +par respect de l'étiquette paysanne. Il prit la chaise qu'on lui +avançait.</p> + +<p>—Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne mouille pas. On voit +que les pluies de printemps arrivent...</p> + +<p>C'était commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont +comme une interminable mélopée pleine de redites, chacun approuvant +les paroles qui viennent d'être prononcées et y ajoutant d'autres +paroles qui les répètent. Et le sujet en fut tout naturellement +l'éternelle lamentation canadienne; la plainte sans révolte contre le +fardeau écrasant du long hiver.</p> + +<p>—Les animaux sont dans l'étable depuis la fin de septembre, et il ne +reste quasiment plus rien dans la grange, dit la mère Chapdelaine. +Hormis que le printemps n'arrive bientôt, je ne sais pas ce que nous +allons faire.</p> + +<p>—Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le +moins!</p> + +<p>—Un cheval, trois vaches, un cochon et des moutons, sans compter les +poules, c'est que ça mange, dit Tit'Bé d'un air de grande sagesse.</p> + +<p>Il fumait et causait avec les hommes maintenant, de par ses quatorze +ans, ses larges épaules et sa connaissance des choses de la terre. +Huit ans plus tôt il avait commencé à soigner les animaux et à +rentrer chaque jour dans la maison sur son petit traîneau la +provision de bois nécessaire. Un peu plus tard, il avait appris à +crier très fort: «Heulle! Heulle!» derrière les vaches aux croupes +maigres, et: «Hue! Dia!» et «Harrié!» derrière les chevaux au labour, +à tenir la fourche à foin et à bâtir les clôtures de pieux. Depuis +deux ans il maniait tour à tour la hache et la faux à côté de son +père, conduisait le grand traîneau à bois sur la neige dure, semait +et moissonnait sans conseil; de sorte que personne ne lui contestait +plus le droit d'exprimer librement son avis et de fumer incessamment +le fort tabac en feuilles. Il avait encore sa figure imberbe +d'enfant, aux traits indécis, des yeux candides, et un étranger se +fût probablement étonné de l'entendre parler avec une lenteur mesurée +de vieil homme plein d'expérience et de le voir bourrer éternellement +sa pipe de bois; mais au pays de Québec les garçons sont traités en +hommes dès qu'ils prennent part au travail des hommes, et de leur +usage précoce du tabac, ils peuvent toujours donner comme raison que +c'est une défense contre les terribles insectes harcelants de l'été: +moustiques, maringouins et mouches noires.</p> + +<p>—Que ce doit donc être plaisant de vivre dans un pays où il n'y a +presque pas d'hiver, et où la terre nourrit les hommes et les +animaux. Icitte c'est l'homme qui nourrit les animaux et la terre, à +force de travail. Si nous n'avions pas Esdras et Da'Bé dans le bois, +qui gagnent de bonnes gages, comment ferions-nous?</p> + +<p>—Pourtant la terre est bonne par icitte, fit Eutrope Gagnon.</p> + +<p>—La terre est bonne; mais il faut se battre avec le bois pour +l'avoir; et pour vivre il faut économiser sur tout et besogner du +matin au soir, et tout faire soi-même, parce que les autres maisons +sont si loin.</p> + +<p>La mère Chapdelaine se tut et soupira. Elle pensait toujours avec +regret aux vieilles paroisses où la terre est défrichée et cultivée +depuis longtemps, et où les maisons sont proches les unes des autres, +comme à une sorte de paradis perdu.</p> + +<p>Son mari serra les poings et hocha la tête d'un air obstiné.</p> + +<p>—Attends quelques mois seulement... Quand les garçons seront revenus +du bois, nous allons nous mettre au travail, eux deux, Tit'Bé et moi, +et nous allons faire de la terre. À quatre hommes bons sur la hache +et qui n'ont pas peur de l'ouvrage, ça marche vite, même dans le bois +dur. Dans deux ans d'ici nous aurons du grain et du pacage, de quoi +nourrir bien des animaux. Je te dis que nous allons faire de la +terre...</p> + +<p>Faire de la terre! C'est la forte expression du pays, qui exprime +tout ce qui gît de travail terrible entre la pauvreté du bois sauvage +et la fertilité finale des champs labourés et semés. Samuel +Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'entêtement +dans les yeux.</p> + +<p>C'était sa passion à lui: une passion d'homme fait pour le +défrichement plutôt que pour la culture. Cinq fois déjà depuis sa +jeunesse il avait pris une concession, bâti une maison, une étable et +une grange, taillé en plein bois un bien prospère; et cinq fois il +avait vendu ce bien pour s'en aller recommencer plus loin vers le +nord, découragé tout à coup, perdant tout intérêt et toute ardeur une +fois le premier labeur rude fini, dès que les voisins arrivaient +nombreux et que le pays commençait à se peupler et à s'ouvrir. +Quelques hommes le comprenaient; les autres le trouvaient courageux, +mais peu sage, et répétaient que s'il avait su se fixer quelque part, +lui et les siens seraient maintenant à leur aise.</p> + +<p>À leur aise... Ô Dieu redoutable des Écritures que tous ceux du pays +de Québec adorent sans subtilité ni doute, toi qui condamnas tes +créatures à gagner leur pain à la sueur de leur front, laisses-tu +s'effacer une seconde le pli sévère de tes sourcils, lorsque tu +entends dire que quelques-unes de ces créatures sont affranchies, et +qu'elles sont enfin à leur aise?</p> + +<p>À leur aise... Il faut avoir besogné durement de l'aube à la nuit +avec son dos et ses membres pour comprendre ce que cela veut dire; et +les gens de la terre sont ceux qui le comprennent le mieux. Cela veut +dire le fardeau retiré: le pesant fardeau de travail et de crainte. +Cela veut dire une permission de repos qui, même lorsqu'on n'en use +pas, est comme une grâce de tous les instants. Pour les vieilles gens +cela veut dire un peu d'orgueil approuvé de tous, la révélation +tardive de douceurs inconnues, une heure de paresse, une promenade au +loin, une gourmandise ou un achat sans calcul inquiet, les cent +complaisances d'une vie facile.</p> + +<p>Le cœur humain est ainsi fait que la plupart de ceux qui ont payé la +rançon et ainsi la liberté—l'aise—se sont, en la conquérant, +façonné une nature incapable d'en jouir, et continuent leur dure vie +jusqu'à la mort; et c'est à ces autres, mal doués ou malchanceux qui +n'ont pu se racheter, eux, et restent esclaves, que l'aise apparaît +avec toutes ses grâces d'état, inaccessible.</p> + +<p>Peut-être les Chapdelaine pensaient-ils à cela et chacun à sa +manière; le père avec l'optimisme invincible d'un homme qui se sait +fort et se croit sage; la mère avec un regret résigné; et les autres, +les jeunes, d'une façon plus vague et sans amertume, à cause de la +longue vie assurément heureuse qu'ils voyaient devant eux.</p> + +<p>Maria regardait parfois à la dérobée Eutrope Gagnon, et puis +détournait aussitôt les yeux très vite, parce que chaque fois elle +surprenait ses yeux à lui fixés sur elle, pleins d'une adoration +humble. Depuis un an elle s'était habituée sans déplaisir à ses +fréquentes visites et à recevoir chaque dimanche soir, dans le cercle +des figures de la famille, sa figure brune qui respirait la bonne +humeur et la patience; mais cette courte absence d'un mois semblait +avoir tout changé, et en revenant au foyer elle y rapportait une +impression confuse que commençait une étape de sa vie à elle où il +n'aurait point de part.</p> + +<p>Quand les sujets ordinaires de conversation furent épuisés, l'on joua +aux cartes: au «quatre-sept» et au «bœuf»; puis Eutrope regarda sa +grosse montre d'argent et vit qu'il était temps de partir. Le fanal +allumé, les adieux faits, il s'arrêta un instant sur le seuil pour +sonder la nuit du regard.</p> + +<p>—Il mouille! fit-il.</p> + +<p>Ses hôtes vinrent jusqu'à la porte et regardèrent à leur tour; la +pluie commençait, une pluie de printemps aux larges gouttes pesantes, +sous laquelle la neige commençait à s'ameublir et à fondre.</p> + +<p>—Le sudet a pris, prononça le père Chapdelaine. On peut dire que +l'hiver est quasiment fini.</p> + +<p>Chacun exprima à sa manière son soulagement et son plaisir; mais ce +fut Maria qui resta le plus longtemps sur le seuil, écoutant le +crépitement doux de la pluie, guettant la glissade indistincte du +ciel sombre au-dessus de la masse plus sombre des bois, aspirant le +vent tiède qui venait du sud.</p> + +<p>—Le printemps n'est pas loin... Le printemps n'est pas loin...</p> + +<p>Elle sentait que depuis le commencement du monde il n'y avait jamais +eu de printemps comme ce printemps-là.</p> + +<h3>III</h3> + +<p>Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin +un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prêtant +l'oreille. C'était un mugissement lointain et continu, le tonnerre +des grandes chutes qui étaient restées glacées et muettes tout +l'hiver.</p> + +<p>—La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes.</p> + +<p>Alors ils se mirent tous à parler une fois de plus de la saison qui +s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait +une alternance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleillés qui +triomphait peu à peu du gel accumulé du long hiver. Les souches +basses et les racines émergeaient, bien que l'ombre des sapins et des +cyprès serrés protégeât la longue agonie des plaques de neige; les +chemins se transformaient en fondrières; là où la mousse brune se +montrait, elle était toute gonflée d'eau et pareille à une éponge. En +d'autres pays c'était le renouveau, le travail ardent de la sève, la +poussée des bourgeons et bientôt des feuilles, mais le sol canadien, +si loin vers le nord, ne faisait que se débarrasser avec effort de +son lourd manteau froid avant de songer à revivre.</p> + +<p>Dix fois, au cours de la journée, la mère Chapdelaine ou Maria +ouvrirent la fenêtre pour goûter la tiédeur de l'air, pour écouter le +chuchotement de l'eau courante en quoi s'évanouissait la dernière +neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annonçait que la +rivière Péribonka s'était libérée et charriait joyeusement vers le +grand lac les bancs de glace venus du nord.</p> + +<p>Au soir, le père Chapdelaine s'assit sur le seuil pour fumer et dit +pensivement:</p> + +<p>—François Paradis va passer bientôt. Il a dit qu'il viendrait +peut-être nous voir.</p> + +<p>Maria répondit: «Oui» très doucement, et bénit l'ombre qui cachait +son visage.</p> + +<p>Il vint dix jours plus tard, longtemps après la nuit tombée. Les +femmes restaient seules à la maison avec Tit'Bé et les enfants, le +père étant allé chercher de la graine de semence à Honfleur, d'où il +ne reviendrait que le lendemain. Télesphore et Alma-Rose étaient +couchés, Tit'Bé fumait une dernière pipe avant la prière en commun, +quand Chien jappa plusieurs fois et vint flairer la porte close. +Presque aussitôt deux coups légers retentirent. Le visiteur attendit +qu'on lui criât d'entrer et parut sur le seuil.</p> + +<p>Il s'excusa de l'heure tardive, mais sans timidité.</p> + +<p>—Nous avons campé au bout du portage, dit-il, en haut des chutes. Il +a fallu monter la tente et installer les Belges pour la nuit. Quand +je suis parti je savais bien que ce n'était quasiment plus l'heure de +veiller et que les chemins à travers les bois seraient mauvais pour +venir. Mais je suis venu pareil, et quand j'ai vu la lumière...</p> + +<p>Ses grandes bottes indiennes disparaissaient sous la boue; il +soufflait un peu entre ses paroles, comme un homme qui a couru; mais +ses yeux clairs étaient tranquilles et pleins d'assurance.</p> + +<p>—Il n'y a que Tit'Bé qui ait changé, fit-il encore. Quand vous avez +quitté Mistassini il était haut de même...</p> + +<p>Son geste indiquait la taille d'un enfant. La mère Chapdelaine le +regardait d'un air plein d'intérêt, doublement heureuse de recevoir +une visite et de pouvoir parler du passé.</p> + +<p>—Toi non plus tu n'as pas changé dans ces sept ans-là; pas en tout; +mais Maria... sûrement, tu dois trouver une différence!</p> + +<p>Il contempla Maria avec une sorte d'étonnement.</p> + +<p>—C'est que... le l'avais déjà vue l'autre jour à Péribonka.</p> + +<p>Son ton et son air exprimaient que, de l'avoir revue quinze jours +plus tôt, cela avait effacé tout l'autrefois. Puisque l'on parlait +d'elle, pourtant, il se prit à l'examiner de nouveau.</p> + +<p>Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de +paysanne, la simplicité honnête de ses yeux et de ses gestes francs, +sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-là se trouvaient déjà +dans la petite fille qu'elle était sept ans plus tôt, et c'est ce qui +le fit secouer la tête deux ou trois fois comme pour dire qu'elle +n'était vraiment pas changée. Seulement il se prit à penser en même +temps que c'était lui qui avait dû changer, puisque maintenant sa vue +lui poignait le cœur.</p> + +<p>Maria souriait, un peu gênée, et puis après un temps elle releva +bravement les yeux et se mit à le regarder aussi.</p> + +<p>Un beau garçon, assurément: beau de corps à cause de sa force +visible, et beau de visage à cause de ses traits nets et de ses yeux +téméraires... Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru +différent, plus osé, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu +qu'il ne parlait guère, à vrai dire, et montrait en tout une grande +simplicité. C'était l'expression de sa figure qui créait cette +impression sans doute, et son air de hardiesse ingénue.</p> + +<p>La mère Chapdelaine reprit ses questions.</p> + +<p>—Alors tu as vendu la terre quand ton père est mort, François?</p> + +<p>—Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais été bien bon de la terre, vous +savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu +d'argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les +Sauvages, ça, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le même +morceau de terre, d'année en année, et rester là, je n'aurais jamais +pu faire ça tout mon règne, il m'aurait semblé être attaché comme un +animal à un pieu.</p> + +<p>—C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et +toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connaît des +magies pour vous faire venir...</p> + +<p>Elle secouait la tête en le regardant avec une curiosité étonnée.</p> + +<p>—Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les +mouches l'été, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp +plein de trous par où le vent passe, vous aimez mieux cela que faire +tout votre règne tranquillement sur une belle terre, là où il y a des +magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche, +dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux, +une bonne maison chaude toute tapissée en dedans, des animaux gras +dans le clos ou à l'étable, pour des gens bien gréés d'instruments et +qui ont de la santé, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus +aimable?</p> + +<p>François Paradis regardait le plancher sans répondre, un peu honteux +peut-être de ses goûts déraisonnables.</p> + +<p>—C'est une belle vie pour ceux qui aiment la terre, dit-il enfin, +mais moi je n'aurais pas été heureux.</p> + +<p>C'était l'éternel malentendu des deux races: les pionniers et les +sédentaires, les paysans venus de France qui avaient continué sur le +sol nouveau leur idéal d'ordre et de paix immobile, et ces autres +paysans, en qui le vaste pays sauvage avait réveillé un atavisme +lointain de vagabondage et d'aventure.</p> + +<p>D'avoir entendu quinze ans durant sa mère vanter le bonheur idyllique +des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en était venue tout +naturellement à s'imaginer qu'elle partageait ses goûts; voici +qu'elle n'en était plus aussi sûre. Mais elle savait en tout cas +qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le +dimanche des pelisses de drap fin à col de fourrure, n'était l'égal +de François Paradis avec ses bottes carapacées de boue et son gilet +de laine usé.</p> + +<p>En réponse à d'autres questions, il parla de ses voyages sur la côte +nord du golfe ou bien dans le haut des rivières; il en parla +simplement et avec un peu d'hésitation, ne sachant trop ce qu'il +fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait à des +gens qui vivaient en des lieux presque pareils à ceux-là, et d'une +vie presque pareille.</p> + +<p>—Là-haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte et plus longs. +On n'a que des chiens pour atteler aux traîneaux, de beaux chiens +forts, mais malins et souvent rien qu'à moitié domptés, et on les +soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gelé... +Oui, il y a des villages, mais presque pas de cultures; les hommes +vivent avec la chasse et la pêche... Non: je n'ai jamais eu de +trouble avec les Sauvages; je me suis toujours bien accordé avec eux. +Ceux de la Mistassini et de la rivière d'icitte je les connais +presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de mon +père. Voyez-vous, il chassait souvent l'hiver, quand il n'était pas +aux chantiers, et un hiver qu'il était dans le haut de la +Rivière-aux-Foins, seul, voilà qu'un arbre qu'il abattait pour faire +le feu a faussé en tombant, et ce sont des Sauvages qui l'ont trouvé +le lendemain par aventure, assommé et à demi gelé déjà, malgré que le +temps était doux. Il était sur leur territoire de chasse et ils +auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser +mourir là; mais ils l'ont chargé sur leur traîne et rapporté à leur +tente, et ils l'ont soigné. Vous avez connu mon père: c'était un +homme <i>rough</i> et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne +mémoire pour les services de même. Alors quand il a quitté ces +Sauvages-là, il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils +descendraient à la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: «François +Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas... +François Paradis.» Et quand ils se sont arrêtés au printemps en +descendant la rivière, il les a logés comme il faut et ils ont +emporté chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de +laine et du tabac pour trois mois. Après ça, ils s'arrêtaient chez +nous tous les printemps et mon père avait toujours le choix de leurs +plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies. +Quand il est mort, ç'a été tout pareil avec moi, parce que j'étais +son fils et que mon nom était pareil: François Paradis. Si j'avais eu +plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux... gros +d'argent.</p> + +<p>Il semblait un peu confus d'avoir tant parlé, et se leva pour partir.</p> + +<p>—Nous redescendrons dans quelques semaines, et 'e tâcherai de +m'arrêter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir!</p> + +<p>Sur le seuil, ses yeux clairs cherchèrent les yeux de Maria, comme +s'il voulait emporter un message avec lui dans les «grands bois +verts» où il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa +simplicité, de s'être montrée déjà trop audacieuse, et tint +obstinément les yeux baissés, tout comme les jeunes filles riches qui +reviennent avec des mines de pureté inhumaine des couvents de +Chicoutimi.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'Bé +s'agenouillèrent pour la prière de chaque soir. La mère Chapdelaine +priait à haute voix, très vite, et les deux autres voix lui +répondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq <i>Pater</i>, cinq +<i>Ave</i>, les Actes, puis les longues litanies pareilles à une mélopée.</p> + +<p>«Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l'heure +de notre mort...</p> + +<p>«Cœur Immaculé de Jésus, ayez pitié de nous...»</p> + +<p>La fenêtre était restée ouverte et laissait entrer le mugissement +lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attirés +par la lumière, entrèrent aussi et promenèrent dans la maison leur +musique aiguë. Tit'Bé, les voyant, alla fermer la fenêtre, puis +revint s'agenouiller à côté des autres.</p> + +<p>«Grand saint Joseph, priez pour nous...»</p> + +<p>«Saint Isidore, priez pour nous...»</p> + +<p>En se déshabillant, la prière finie, la mère Chapdelaine soupira d'un +air de contentement:</p> + +<p>—Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne +voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'année à l'autre. Voilà +ce que c'est que de rester si loin dans les bois... Du temps que +j'étais fille, à Saint-Gédéon, la maison était pleine de veineux +quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Adélard +Saint-Onge, qui m'a courtisée si longtemps; Wilfrid Tremblay, le +marchand, qui avait une si belle façon et essayait toujours de parler +comme les Français; et d'autres... sans compter ton père, qui est +venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant +que je me décide...</p> + +<p>Trois ans... Maria songea qu'elle n'avait encore vu François Paradis +que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait +honteuse de son émoi.</p> + +<h3>IV</h3> + +<p>Avec juin le vrai printemps vint brusquement après quelques jours +froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières +plaques de neige s'évanouirent, même à l'ombre des arbres serrés; la +rivière Péribonka grimpa peu à peu le long de se hautes berges +rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des +premières épinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre +canadienne se débarrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une +sorte de rudesse hâtive, comme par crainte de l'autre hiver qui +venait déjà.</p> + +<p>Esdras et Da'Bé Chapdelaine revinrent des chantiers où ils avaient +travaillé tout l'hiver. Esdras était l'aîné de tous, un grand garçon +au corps massif, brun de visage, noir de cheveux, à qui son front bas +et son menton renflé faisaient un masque néronien, impérieux, un peu +brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en +tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assurément que le +visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur +raisonnable de sa race fussent entrés en lui pour lui faire un cœur +simple, doux, et qui mentait à son aspect redoutable.</p> + +<p>Da'Bé était aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait +à son père.</p> + +<p>Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs +enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais +après ceux-là ils s'étaient lassés sans doute de tant de solennité, +car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms +véritables: on les avait toujours appelés Da'Bé et Tit'Bé, diminutifs +enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés +avec un retour de cérémonie: Télesphore... Alma-Rose...</p> + +<p>—Quand les garçons seront revenus nous allons faire de la terre, +avait dit le père.</p> + +<p>Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Légaré, +leur homme engagé.</p> + +<p>Au pays de Québec l'orthographe des noms et leur application sont +devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un +vaste pays demi-sauvage, illettrée pour la majeure part et n'ayant +pour conseillers que ses prêtres, s'est accoutumée à ne considérer +des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut être leur +aspect écrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de +bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance +solennelle force enfin à avoir recours à l'écriture, chacun prétend +épeler son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant +qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon impérieux. Des +emprunts faits à d'autres langues ont encore accentué l'incertitude +en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou +Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent +Herménégilde, Aglaé, Edwidge...</p> + +<p>Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis +onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à-dire que pour un salaire +de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures +du matin à neuf heures du soir à toute besogne à faire, et y +apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'épuisait jamais; car +c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de +rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'énergie qui +est en eux, en un spasme rageur toujours renouvelé. Court, large, il +avait des yeux d'un bleu étonnamment clair—chose rare au pays de +Québec—à la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile +surmonté de cheveux d'une teinte presque pareille et éternellement +haché de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine, +par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le +morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe, à la lueur falote de +la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des +grognements d'effort et de peine. Vêtu d'une chemise et de pantalons +en étoffe du pays, d'un brun terreux, chaussé de grandes bottes +poussiéreuses, il était en vérité tout entier couleur de terre, et +son visage n'exprimait qu'une rusticité terrible.</p> + +<p>Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme engagé commencèrent +donc à faire de la terre.</p> + +<p>Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient élevés +eux-mêmes quelques années plus tôt; la petite maison carrée, la +grange de planches mal jointes, l'étable de troncs bruts entre +lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre.</p> + +<p>Entre les quelques champs déjà défrichés, nus et la lisière de grands +arbres au feuillage sombre s'étendait un vaste morceau de terrain que +la hache n'avait que timidement entamé. Quelques troncs verts avaient +été coupés et utilisés comme pièces de charpente; de chicots secs, +sciés et fendus, avaient alimenté tout un hiver le grand poêle de +fonte; mais le sol était encore recouvert d'un chaos de souches, de +racines entremêlées, d'arbres couchés à terre, trop pourris pour +brûler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un +taillis d'aunes.</p> + +<p>Les cinq hommes s'acheminèrent un matin vers cette pièce de terre et +se mirent à l'ouvrage de suite e sans un mot, car la tâche de chacun +avait été fixée d'avance.</p> + +<p>Le père Chapdelaine et Da'Bé se postèrent en face l'un de l'autre de +chaque côté d'un arbre debout et commencèrent à balancer en cadence +leurs haches à manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une +coche profonde dans le bois, frappant patiemment au même endroit +pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement, +attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler à +chaque coup un copeau épais comme la main et taillé dans le sens de +la fibre. Quand leurs deux entailles étaient près de se rejoindre, +l'un d'eux s'arrêtait et l'autre frappait plus lentement, laissant +chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui +tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cédait enfin, +le tronc se penchait et les deux bûcherons reculaient d'un pas et le +regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare.</p> + +<p>Edwige Légaré et Esdras s'avançaient alors, et lorsque l'arbre +n'était pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient +chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du +tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'échine et leurs +bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un +des tas proches, à pas courts et chancelants, enjambant péniblement +les autres arbres encore couchés à terre. Quand ils jugeaient le +fardeau trop pesant Tit'Bé s'approchait, menant le cheval +Charles-Eugène qui traînait le bacul auquel était attachée une forte +chaîne; la chaîne était enroulée autour du tronc et assujettie, le +cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de +ses hanches, traînait sur la terre le tronc qui frôlait les souches +et écrasait les jeunes aunes.</p> + +<p>À midi Maria sortit sur le seuil et annonça par un long cri que le +dîner était prêt. Les hommes se redressèrent lentement parmi les +souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur +coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison.</p> + +<p>La soupe aux pois fumait déjà dans les assiettes. Les cinq hommes +s'attablèrent lentement, comme un peu étourdis par le dur travail; +mais à mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim +s'éveillait et bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les +deux femmes les servaient, remplissaient les assiettes vides, +apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies, +versant le thé chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu, +les dîneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel +ils trempèrent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientôt +rassasiés parce qu'ils avaient mangé vite et sans un mot, ils +repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur les chaises avec +des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches +pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonflées de tabac.</p> + +<p>Edwige Légaré alla s'asseoir sur le seuil et répéta deux ou trois +fois: «j'ai bien mangé... j'ai bien mangé...» de l'air d'un juge qui +rend un arrêt impartial, après quoi il s'adossa au chambranle et +laissa la fumée de sa pipe et le regard de ses petits yeux pâles +suivre dans l'air le même vagabondage inconscient... Le père +Chapdelaine s'abandonna peu à peu sur sa chaise et finit par +s'assoupir; les autres fumèrent et devisèrent de leur ouvrage.</p> + +<p>—S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me +consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes +faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a été +plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une +quinzaine après, nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre +qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable +que ça.</p> + +<p>Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque +temps, savourant l'image. Bientôt voici que le père Chapdelaine se +réveillait rafraîchi par son somme et prêt pour la besogne; ils se +levèrent et sortirent de la maison.</p> + +<p>L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé +de souches et embarrassé de buissons d'aunes. Ils se mirent à couper +et à arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans +leurs mains et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le +sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule +tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.</p> + +<p>Légaré et Esdras s'attaquèrent aux plus petites sans autre aide que +leurs haches et de forts leviers de bois. À coups de hache, ils +coupaient les racines qui rampaient à la surface du sol, puis +enfonçaient un levier à la base du tronc et pesaient de toute leur +force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort +était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre +à la terre, Légaré continuait à peser de tout son poids pour le +soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait +sa hache et frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une +après l'autre les dernières racines.</p> + +<p>Plus loin les trois autres hommes manœuvraient l'arrache-souches +auquel était attelé le cheval Charles-Eugène. La charpente en forme +de pyramide tronquée était amenée au-dessus d'une grosse souche et +abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie, +et à l'autre extrémité de la chaîne le cheval tirait brusquement, +jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre +sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge +désespérée, un élan de tempête que la résistance arrêtait souvent au +bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale; +alors les épaisses lames d'acier des haches montaient de nouveau, +jetaient un éclair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les +grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants, +les yeux fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de +nouveau. Et après cela, il restait encore à traîner et rouler sur le +sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de +reins et de bras raidis et de mains souillées de terre, aux veines +gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et +les grosses racines torves.</p> + +<p>Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de délicates +teintes pâles au-dessus de la lisière sombre du bois, et l'heure du +souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre.</p> + +<p>En les servant la mère Chapdelaine demanda cent détails sur le +travail de la journée, et quand l'idée du coin de terre déblayé, +magnifiquement nu, enfin prêt pour la culture, eut pénétré son +esprit, elle montra une sorte d'extase.</p> + +<p>Les poings sur les hanches, dédaignant de s'attabler à son tour, elle +célébra la beauté du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la +beauté inhumaine, artificiellement échafaudée par les étonnements des +citadins, des hautes montagnes stériles et des mers périlleuses, mais +la beauté placide et vraie de la campagne au sol riche, de la +campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons +parallèles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui +s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'épouse.</p> + +<p>Elle se fit le chantre des gestes héroïques des quatre Chapdelaine et +d'Edwige Légaré, de leur bataille contre la nature barbare et de leur +victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son +légitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient +silencieusement leur pipe de bois ou de plâtre, immobiles comme des +effigies après leur longue besogne: des effigies couleur d'argile, +aux yeux creux de fatigue.</p> + +<p>—Les souches sont dures, prononça enfin le père Chapdelaine, les +racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je +calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines.</p> + +<p>Il questionnait Légaré du regard; celui-ci approuva, grave.</p> + +<p>—Trois semaines... Ouais, blasphème! C'est ça que je calcule aussi.</p> + +<p>Ils se turent de nouveau, patients et résolus comme des gens qui +commencent une longue guerre.</p> + +<p>Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de +vie que l'été du calendrier venait déjà et il sembla que la divinité +qui réglementait le climat du lieu donnât soudain à la marche +naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une +fois de plus dans leur cycle les contrées heureuses du sud. Car la +chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi démesurée +que l'avait été le froid de l'hiver. Les cimes des épinettes et des +cyprès, oubliées par le vent, se figèrent dans une immobilité +perpétuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'étendit un ciel auquel +l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de +l'aube à la nuit le soleil brutal rôtit la terre.</p> + +<p>Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la +clairière qu'ils avaient faite s'étendait un peu plus grande derrière +eux, nue, semée de déchirures profondes qui montraient la bonne +terre.</p> + +<p>Maria alla leur porter de l'eau un matin.</p> + +<p>Le père Chapdelaine et Tit'Bé coupaient des aunes; Da'Bé et Esdras +mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s'était attaqué +seul à une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait +saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un +adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alliée du bois +et de la terre en ennemi plein de haine que la résistance enrage. La +souche céda tout à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main +sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hébété par +l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le seau à demi plein +d'eau, les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et +répétait d'un air égaré:</p> + +<p>—Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance.</p> + +<p>Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement:</p> + +<p>—De l'eau frette! Blasphème! Donnez-moi de l'eau frette!</p> + +<p>Il saisit le seau, en vida la moitié, se versa le reste sur la tête +et dans le cou et aussitôt, ruisselant, se jeta de nouveau sur la +souche vaincue et commença à la rouler vers un des tas comme on +emporte une prise.</p> + +<p>Maria resta là quelques instants, regardant le labeur des hommes et +le résultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle +reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se +sentir vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément +aux choses heureuses qui étaient en route et ne pouvaient manquer de +venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience.</p> + +<p>Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la +suivaient, se répercutant au-dessus de la terre durcie par la +chaleur. Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé, +disait d'un ton placide:</p> + +<p>—Tranquillement... ensemble!</p> + +<p>Légaré se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait +d'une voix étouffée.</p> + +<p>—Blasphème! je te ferai bien grouiller, moué...</p> + +<p>Son halètement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles. +Il soufflait une seconde, puis se ruait de nouveau à la bataille, +raidissant les bras, tordant ses larges reins.</p> + +<p>Et une fois de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes.</p> + +<p>—Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud... +On va mourir...</p> + +<p>Sa plainte devenait un grand cri.</p> + +<p>—<i>Boss!</i> On va mourir à faire de la terre!</p> + +<p>La voix du père Chapdelaine lui répondait un peu étranglée, mais +joyeuse.</p> + +<p>—Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bientôt prête.</p> + +<p>Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains +ouvertes de chaque côté de la bouche pour envoyer plus loin le son, +elle annonçait le dîner par un grand cri chantant.</p> + +<p>Vers le soir, le vent se réveilla et une fraîcheur délicieuse +descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel pâle restait +vide de nuages.</p> + +<p>—Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets +seront mûrs pour la fête de sainte Anne.</p> + +<h3>V</h3> + +<p>Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les +bleuets mûrirent.</p> + +<p>Dans les brûlés, au flanc des coteaux pierreux, partout où les arbres +plus rares laissaient passer le soleil, le Sol avait été jusque-là +presque uniformément rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les +touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi, +s'étaient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante +ils prirent lentement une teinte bleu pâle, puis bleu de roi, enfin +bleu violet, et quand juillet ramena la fête de sainte Anne, leurs +plants chargés de grappes formaient de larges taches bleues au milieu +du rose des fleurs de bois de charme qui commençaient à mourir.</p> + +<p>Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages; les +atocas, les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont +poussé librement dans le sillage des grands incendies; mais le +bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante +de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de +juillet à septembre une véritable industrie pour les familles +nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories +d'enfants de toutes tailles balançant des seaux d'étain, vides le +matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets +que pour eux-mêmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes +fameuses qui sont le dessert national du Canada français.</p> + +<p>Deux ou trois fois au début de juillet Maria alla cueillir des +bleuets avec Télesphore et Alma-Rose; mais l'heure de la maturité +parfaite n'était pas encore venue, et le butin qu'ils rapportèrent +suffit à peine à la confection de quelques tartes de proportions +dérisoires.</p> + +<p>—Le jour de la fête de sainte Anne, dit la mère Chapdelaine en guise +de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et +ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudière n'en mangeront +pas.</p> + +<p>Mais le samedi soir, qui était la veille de la fête de sainte Anne, +fut pour les Chapdelaine une veillée mémorable et telle que leur +maison dans les bois n'en avait pas encore connue.</p> + +<p>Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon était déjà +là. Il avait soupé, disait-il, et pendant que les autres prenaient +leur repas, il resta assis près de la porte, se balançant sur deux +pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allumées, +la conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le +soin du bétail.</p> + +<p>—À cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros d terre en peu de temps. +Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour traîner les +grosses pièces, ça n'est guère d'avant et on a de la misère. Mai ça +avance pareil, ça avance.</p> + +<p>La mère Chapdelaine, qui l'aimait et que l'idée de son labeur +solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie, +prononça des paroles d'encouragement.</p> + +<p>—Ça ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se +nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Égide va revenir de +la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour +les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte +l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre.</p> + +<p>Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur +Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il +pourrait songer peut-être...</p> + +<p>—La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de +là-bas?</p> + +<p>—J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des garçons de +Thadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois +dernier. Il a dit que ça allait bien; les hommes n'avaient pas trop +de misère.</p> + +<p>Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la +grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de +Québec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre à +avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent +les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées; puis, +le printemps venu, les piles de bois s'écroulent l'une après l'autre +dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à +travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les +chutes, partout où les innombrables billots bloquent et +s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et +adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs +demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache +et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent.</p> + +<p>—De la misère, s'exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d'à +présent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misère. Quand +elles ont passé trois mois dans les bois elles se dépêchent de +redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et +des cigarettes pour aller voir les filles. Et même dans les +chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les +hôtels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente +ans...</p> + +<p>Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tête +les changements prodigieux qu'avaient amenés les années.</p> + +<p>—Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars +de Québec, j'étais là, moué, et je vous dis que ça c'était de la +misère. Je n'avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres +pour clairer la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer, +et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas +de tentes non plus pendant l'été: rien que des abris en branches de +sapin qu'on se faisait soi-même, et du matin à la nuit c'était bûche, +bûche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de +pluie et rôti de soleil.</p> + +<p>«Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des +crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par +jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'était +pas arrivé qu'il n'y avait déjà plus de crêpes, parce qu'elles se +collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pâte. +On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait +ça dans le ventre et puis bûche et bûche encore!...</p> + +<p>«Quand on est arrivé à Chicoutimi, où les provisions venaient par +eau, on était pire que les Sauvages, quasiment tout nus, la peau +toute déchirée par les branches, et j'en connais qui se sont mis à +pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux, +parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout le monde mort, +tant ça leur avait paru long. Ça, c'était de la misère.</p> + +<p>—C'est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle ce temps-là. Il +n'y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des Sauvages +et quelques chasseurs qui montaient par là l'été en canot et l'hiver +dans des traîneaux à chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador.</p> + +<p>Les jeunes gens écoutaient avec curiosité ces récits d'autrefois.</p> + +<p>—Et à cette heure, fit Esdras, nous voilà icitte à quinze milles en +haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre +aux chars en douze heures de temps.</p> + +<p>Ils songèrent à cela pendant quelque temps sans parler: à la vie +implacable d'autrefois, à la courte journée de voyage qui maintenant +les séparait seulement des prodiges de la voie ferrée, et ils +s'émerveillèrent avec sincérité.</p> + +<p>Tout à coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre +au dehors.</p> + +<p>—Encore de la visite! s'écria la mère Chapdelaine d'un ton +d'étonnement joyeux.</p> + +<p>Maria se leva aussi, émue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce +fut Éphrem Surprenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte.</p> + +<p>—On vient veiller! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui +annonce une grande nouvelle.</p> + +<p>Derrière lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse.</p> + +<p>—C'est mon neveu Lorenzo, annonça de suite Éphrem Surprenant, un +garçon de mon frère Elzéar, qui est mort l'automne passé. Vous ne le +connaissez pas; voilà longtemps qu'il a quitté le pays pour vivre aux +États.</p> + +<p>Lon se hâta d'offrir une chaise au jeune homme qui venait des États +et son oncle se mit en devoir d'établir avec certitude sa généalogie +des deux côtés et de donner tous les détails nécessaires sur son âge, +son métier et sa vie, selon la coutume canadienne.</p> + +<p>—Ouais, un garçon de mon frère Elzéar, qui avait marié une petite +Bourglouis, de Kiskising. Vous avez dû connaître ça, vous, madame +Chapdelaine?</p> + +<p>Du fond de sa mémoire la mère Chapdelaine exhuma aussitôt le souvenir +de plusieurs Surprenant et d'autant de Bourglouis, et elle en récita +la liste avec leurs prénoms, leurs résidences successives et la +nomenclature complète de leurs alliances.</p> + +<p>—C'est ça... Cest bien ça. Eh bien, celui-ci, c'est Lorenzo. Il +travaille aux États depuis plusieurs années dans les manufactures.</p> + +<p>Chacun examina de nouveau avec une curiosité simple Lorenzo +Surprenant. Il avait une figure grasse aux traits fins, des yeux +tranquilles et doux, des mains blanches; la tête un peu de côté, il +souriait poliment, sans ironie ni gêne, sous les regards braqués.</p> + +<p>—Il est venu, continuait son oncle, pour régler les affaires qui +restaient après la mort d'Elzéar et pour essayer de vendre la terre.</p> + +<p>—Il n'a pas envie de garder la terre et de se mettre habitant? +interrogea le père Chapdelaine.</p> + +<p>Lorenzo Surprenant accentua son sourire et secoua la tête.</p> + +<p>—Non. Ça ne me tente pas de devenir habitant; pas en tout. Je gagne +de bonnes gages là où le suis; je me plais bien; je suis accoutumé à +l'ouvrage...</p> + +<p>Il s'arrêta là, mais laissa paraître qu'après la vie qu'il avait +vécue, et ses voyages, l'existence lui serait intolérable sur une +terre entre un village pauvre et les bois.</p> + +<p>—Du temps que j'étais fille, dit la mère Chapdelaine, c'était +quasiment tout un chacun qui partait pour les États. La culture ne +payait pas comme à cette heure, les prix étaient bas, on entendait +parler des grosses gages qui se gagnaient là-bas dans les +manufactures, et tous les ans c'étaient des familles et des familles +qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du +Canada. Il y en a qui ont gagné gros d'argent, c'est certain, surtout +les familles où il y avait beaucoup de filles; mais à cette heure les +choses ont changé et on n'en voit plus tant qui s'en vont.</p> + +<p>—Alors vous allez vendre la terre?</p> + +<p>—Ouais. On en a parlé avec trois Français qui sont arrivés à Mistook +le mois dernier; je pense que ça va se faire.</p> + +<p>—Et y a-t-il bien des Canadiens là où vous êtes? Parle-t-on +français?</p> + +<p>—Là où j'étais en premier, dans l'État du Maine, il y avait plus de +Canadiens que d'Américains ou d'Irlandais; tout le monde parlait +français; mais à la place où je reste maintenant, qui est dans l'État +de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de même; on +va veiller le soir...</p> + +<p>—Samuel a pensé à aller dans l'Ouest, un temps, dit la mère +Chapdelaine, mais je n'aurai jamais voulu. Au milieu de monde qui ne +parle que l'anglais, j'aurais été malheureuse tout mon règne. Je lui +ai toujours dit: «Samuel, c'est encore parmi le Canadiens que les +Canadiens sont le mieux.»</p> + +<p>Lorsque les Canadiens français parlent d'eux mêmes, ils disent +toujours Canadiens, sans plus; et toutes les autres races qui ont +derrière eux peuplé le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gardé pour +parler d'elles leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais, +Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils, +même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de Canadiens. +C'est là un titre qu'ils se réservent tout naturellement et sans +intention d'offense, de par leur héroïque antériorité.</p> + +<p>—Et c'est-y une grosse place là où vous êtes?</p> + +<p>—Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie.</p> + +<p>—Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Québec!</p> + +<p>—Oui. Et par les chars on n'est qu'à une heure de Boston. Ça c'est +une vraie grosse place.</p> + +<p>Alors il se mit à leur parler des grandes villes américaines et de +leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, pétrie de +raffinements inouïs, qu'y mènent les artisans à gros salaires.</p> + +<p>On l'écouta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les +dernières teintes cramoisies du ciel se fondaient en nuances plus +pâles, auxquelles la masse indistincte de la forêt faisait un immense +socle noir. Les maringouins arrivaient en légions si nombreuses que +leur bourdonnement formait une clameur, une vaste note basse qui +emplissait la clairière comme un mugissement.</p> + +<p>—Télesphore, commanda le père Chapdelaine, fais-nous de la +boucane... Prends la vieille chaudière.</p> + +<p>Télesphore prit le seau dont le fond commençait à se décoller, y +tassa de la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles +qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec +une brassée d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une +colonne de fumée âcre s'éleva, que le vent poussa dans la maison, +chassant les innombrables moustiques affolés. Avec des soupirs de +soulagement l'on put enfin goûter un peu de repos, interrompre la +guérilla.</p> + +<p>Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite +Alma-Rose. Gravement elle récita les paroles sacramentelles:</p> + +<p>—Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique!</p> + +<p>Puis elle écrasa prestement la bestiole d'une tape.</p> + +<p>La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans +la maison, soustraite à la poussée du vent, elle enflait et se +répandait en nuées ténues; les murs devinrent vagues et lointains; le +groupe assis entre la porte et le poêle se réduisit à un cercle de +figures brunes suspendues dans la fumée blanche.</p> + +<p>—Salut un chacun! fit une voix claire.</p> + +<p>Et François Paradis émergea du nuage et parut sur le seuil.</p> + +<p>Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines déjà. Une +demi-heure plus tôt le bruit de pas au dehors lui avait fait monter +le sang aux tempes, et voici pourtant que la présence de celui +qu'elle attendait la frappait comme une surprise émouvante.</p> + +<p>—Donne donc ta chaise, Da'Bé! s'exclama la mère Chapdelaine.</p> + +<p>Quatre visiteurs venus de trois points différents réunis chez elle, +il n'en fallait pas plus pour la remplir d'une agitation joyeuse. En +vérité ce serait une veillée mémorable.</p> + +<p>—Hein! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que +nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte: onze grandes +personnes.</p> + +<p>Toutes les chaises de la maison étaient occupées; Esdras, Tit'Bé et +Eutrope Gagnon occupaient le banc; le père Chapdelaine était assis +sur une chaise renversée; Télesphore et Alma-Rose, du perron, +surveillaient la boucane qui montait toujours.</p> + +<p>—Par exemple, s'écria Éphrem Surprenant, ça fait bien des garçons et +rien qu'une fille!</p> + +<p>Lon compta les garçons: les trois fils Chapdelaine, Eutrope Gagnon, +Lorenzo Surprenant et François Paradis. Quant à la fille... Tous les +regards convergèrent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les +yeux, gênée.</p> + +<p>—As-tu fait un bon voyage, François? Il a remonté la rivière avec +des étrangers qui allaient acheter des pelleteries aux Sauvages, +expliqua le père Chapdelaine.</p> + +<p>Et il présenta formellement aux autres visiteurs François Paradis, +fils de François Paradis de Saint-Michel-de-Mistassini.</p> + +<p>Eutrope Gagnon le connaissait de nom; Éphrem Surprenant avait connu +son père: un grand homme, encore plus grand que lui, et d'une force +dépareillée.</p> + +<p>Il ne restait plus à expliquer que la présence de Lorenzo Surprenant, +qui venait des États, et tout fut en ordre.</p> + +<p>—Un bon voyage? répondit François. Non, pas trop bon. Il y a un des +Belges qui a pris les fièvres et qui a manqué de mourir. Après ça on +se trouvait tard dans la saison; plusieurs familles de Sauvages +étaient déjà descendues à Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n'a pas pu +les voir; et pour finir, ils ont chaviré un des canots à la descente +en sautant un rapide et nous avons eu de la misère à repêcher les +pelleteries, sans compter qu'un des <i>boss</i> a manqué de se noyer, +celui qui avait eu les fièvres. Non, on a été malchanceux tout le +long. Mais nous voilà revenus pareil, et ça fait toujours une job de +faite.</p> + +<p>Il exprima par un geste qu'il avait fait son ouvrage, reçu son +salaire, et que les bénéfices ou pertes éventuels lui importaient +peu.</p> + +<p>—Ça fait toujours une <i>job</i> de faite, répéta-t-il lentement. Les +Belges se dépêchaient pour être de retour à Péribonka demain +dimanche; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je +les ai laissés finir la descente seuls pour venir veiller avec vous. +C'est plaisant de revoir les maisons!</p> + +<p>Son regard erra avec satisfaction sur l'intérieur pauvre empli de +fumée et sur les gens qui l'entouraient. Parmi toutes ces figures +brunes, hâlées par le grand air et le soleil, sa figure était la plus +brune et la plus hâlée; ses vêtements montraient de nombreuses +cicatrices; un pan de son gilet de laine déchiré lui retombait sur +l'épaule; des mocassins avaient remplacé ses bottes de printemps. Il +semblait avoir Rapporté avec lui quelque chose de la nature sauvage +«en haut des rivières» où les Indiens et les grands animaux se sont +enfoncés comme dans une retraite sûre. Et Maria, que sa vie rendait +incapable de comprendre la beauté de cette nature-là, parce qu'elle +était si près d'elle, sentait pourtant qu'une magie s'était mise à +l'œuvre et lui envoyait la griserie de ses philtres dans les +narines.</p> + +<p>Esdras avait été chercher le jeu de cartes, des car tes au dos rouge +pâle, usées aux coins, parmi lesquelles la dame de cœur, perdue, +avait été remplacée par un rectangle de carton rouge vif qui portait +l'inscription bien claire: «Dame de cœur.»</p> + +<p>Lon joua au quatre-sept. Les deux Surprenant l'oncle et le neveu, +avaient respectivement la mère Chapdelaine et Maria comme +partenaires; après chaque partie celui des couples qui avait été +battu quittait la table et faisait place à deux autres joueurs. La +nuit était tout à fait tombée; par la fenêtre ouverte quelques +mouches pénétrèrent et promenèrent dans la maison leur musique +harcelante et leurs piqûres.</p> + +<p>—Télesphore! cria Esdras, guette la boucane; voilà les mouches qui +rentrent.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, la fumée emplissait de nouveau la maison, +opaque, presque étouffante, mais accueillie avec joie. La veillée +poursuivit son cours placide. Une heure de jeu, quelques propos +échangés avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste +monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Québec.</p> + +<p>Entre les parties, Lorenzo Surprenant entretenait Maria de sa vie et +de ses voyages; ou bien il l'interrogeait sur sa vie à elle. Il ne +songeait pas à assumer d'airs prétentieux ni supérieurs et pourtant +elle se sentait gênée de trouver si peu de chose à dire et ne +répondait qu'avec une sorte de honte.</p> + +<p>Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La mère +Chapdelaine répétait les veillées innombrables qu'elle avait connues +à Saint-Gédéon, du temps qu'elle était fille, et elle regardait l'un +après l'autre avec un plaisir évident les trois jeunes hommes +étrangers réunis sous son toit. Mais Maria s'asseyait à la table, +maniait les cartes, puis retournait à quelque siège vide, près de la +porte ouverte sans presque jamais regarder autour d'elle. Lorenzo +Surprenant était constamment à côté d'elle et lui parlait; elle +sentait aussi les regards d'Eutrope Gagnon passer souvent sur elle +avec leur expression coutumière de guet patient; et de l'autre côté +de la porte elle savait que François Paradis se tenait penché en +avant, les coudes sur ses genoux, muet avec son beau visage rougi par +le soleil et ses yeux intrépides.</p> + +<p>—Maria n'a pas une bien belle façon à soir, dit la mère Chapdelaine +comme pour l'excuser. Elle n'est guère accoutumée aux veineux, +voyez-vous...</p> + +<p>Si elle avait su!</p> + +<p>À quatre cents milles de là, en haut des rivières, ceux des Sauvages +qui avaient fui les missionnaires et les marchands étaient accroupis +autour d'un feu de cyprès sec, devant leurs tentes, et promenaient +leurs regards sur un monde encore rempli pour eux, comme aux premiers +jours, de puissances occultes, mystérieuses: le Wendigo géant qui +défend qu'on chasse sur son territoire; les philtres malfaisants ou +guérisseurs que savent préparer avec des feuilles et des racines les +vieux hommes pleins d'expérience; toute la gamme des charmes et des +magies. Et voici que sur la lisière du monde blanc, à une journée des +chars, dans la maison de bois emplie de boucane âcre, un sortilège +impérieux flottait aussi avec la fumée et parait de grâces +inconcevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille +simple qui regardait à terre.</p> + +<p>La nuit avançait; les visiteurs s'en allèrent: les deux Surprenant +d'abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que François +Paradis, debout, qui Semblait hésiter.</p> + +<p>—Tu couches icitte à soir, François? demanda le père Chapdelaine.</p> + +<p>Sa femme n'attendit pas une réponse.</p> + +<p>—Comme de raison! fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des +bleuets. C'est la fête de sainte Anne.</p> + +<p>Lorsque, quelques instants plus tard, François monta l'échelle avec +les garçons, Maria en ressentit un plaisir ému. Il lui paraissait +venir ainsi un peu plus près d'elle, et entrer dans le cercle des +affections légitimes.</p> + +<p>Le lendemain fut une journée bleue, une de ces journées où le ciel +éclatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune +foin, le blé en herbe étaient d'un vert infiniment tendre, émouvant, +et même le bois sombre semblait se teinter un peu d'azur.</p> + +<p>François Paradis redescendit l'échelle au matin, métamorphosé, en des +vêtements propres empruntés à Da'Bé et à Esdras, et quand il eut fait +sa toilette et se fut rasé, la mère Chapdelaine le complimenta sur sa +bonne mine.</p> + +<p>Une fois le déjeuner du matin pris, tous récitèrent ensemble un +chapelet à l'heure de la messe, et après cela le Ion loisir +merveilleux du dimanche s'étendit devant eux. Mais le programme de la +journée était déjà arrêté. Eutrope Gagnon arriva comme ils +finissaient le dîner, qui avait été servi de bonne heure, et aussitôt +après ils partirent tous, munis d'une multitude disparate de seaux, +de plats et de gobelets d'étain.</p> + +<p>Les bleuets étaient bien mûrs. Dans les brûlés, le violet de leurs +grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose +éteint des dernières fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent +à les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les grandes +personnes se dispersèrent dans le bois, cherchant les grosses talles +au milieu desquelles on peut s'accroupir et remplir un seau en une +heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis +d'aunes, les cris de Télesphore et d'Alma-Rose qui s'appelaient l'un +l'autre, tous ces sons s'éloignèrent peu à peu et autour de chaque +cueilleur il ne resta plus que la clameur des mouches ivres du soleil +et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des +trembles.</p> + +<p>—Il y a une belle talle icitte, appela une voix.</p> + +<p>Maria se redressa, le cœur en émoi, et alla rejoindre François +Paradis qui s'agenouillait derrière les aunes. Côte à côte ils +ramassèrent des bleuets quelque temps avec diligence, puis +s'enfoncèrent dans le bois, enjambant les arbres tombés, cherchant du +regard autour d'eux les taches violettes des baies mûres.</p> + +<p>—Il n'y en a pas guère cette année, dit François. Ce sont les gelées +de printemps qui les ont fait mourir.</p> + +<p>Il apportait à la cueillette son expérience de coureur de bois.</p> + +<p>—Dans le creux et entre les aunes, la neige sera restée plus +longtemps et les aura gardés des dernières gelées.</p> + +<p>Ils cherchèrent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges +talles d'arbustes chargés de baies grasses, qu'ils égrenèrent +industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une +heure; alors ils se relevèrent et s'assirent sur un arbre tombé, pour +se reposer.</p> + +<p>D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air +brûlant de l'après-midi. À chaque instant il fallait les écarter d'un +geste; ils décrivaient une courbe affolée et revenaient de suite, +impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce +carré de peau pour leur piqûre; à leur musique suraiguë se mêlait le +bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le +bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts étaient rares: de +jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d'aunes agitaient +leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dépouillés et +noircis.</p> + +<p>François Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter.</p> + +<p>—Les autres ne doivent pas être loin, dit-il.</p> + +<p>—Non, répondit Maria à voix basse.</p> + +<p>Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel.</p> + +<p>Un écureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta +quelques instants de ses yeux vifs avant de se risquer à terre. Au +milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses +passaient avec un crépitement sec; un souffle de vent apporta à +travers les aunes le grondement lointain des chutes.</p> + +<p>François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau +les yeux en serrant très fort ses mains l'une contre l'autre. Qu'elle +était donc plaisante à contempler! D'être assis auprès d'elle +d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la +simplicité franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une +grande faim d'elle lui venait et en même temps un attendrissement +émerveillé, parce qu'il avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec +d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les +plaines de neige.</p> + +<p>Il sentait qu'elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent, +donnent tout sans compter: l'amour de leur corps et de leur cœur, la +force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion +complète d'un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si +précieux qu'il avait peur de le demander.</p> + +<p>—Je vais descendre à Grand-Mère la semaine prochaine, dit-il à +mi-voix, pour travailler sur l'écluse à bois. Mais je ne prendrai pas +un coup, Maria, pas un seul!</p> + +<p>Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre:</p> + +<p>—Peut-être... vous a-t-on dit quelque chose contre moi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je +revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyez-vous, +quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à +avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu'il arrive à La Tuque +ou à Jonquière avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est +quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la +dépense et il se met chaud des fois... Mais c'est fini.</p> + +<p>«Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. À vivre tout le temps +avec des hommes <i>rough</i> dans le bois ou sur les rivières, on +s'accoutume à ça. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le +curé Tremblay m'a disputé une fois parce que j'avais dit devant lui +que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais +travailler tout l'été à deux piastres et demie par jour et je mettrai +de l'argent de côté, certain. Et à l'automne je suis sûr de trouver +une <i>job</i> comme <i>foreman</i> dans un chantier, avec de grosses gages. Au +printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauvées, +claires, et je reviendrai.</p> + +<p>Il hésita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses +lèvres.</p> + +<p>—Vous serez encore icitte... au printemps prochain?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Et après cette simple question et sa plus simple réponse, ils se +turent et restèrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils +avaient échangé leurs serments.</p> + +<h3>VI</h3> + +<p>En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu +d'août vint, il ne restait plus qu'à attendre une période de +sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après +plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent +fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la +province de Québec, avaient repris.</p> + +<p>Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.</p> + +<p>—Le vent tourne au sudet. Blasphème! Il va mouiller encore, c'est +clair, disait Edwige Légaré d'un air sombre.</p> + +<p>Ou bien le père Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs +qui surgissaient l'un après l'autre au-dessus des arbres sombres, +traversaient joyeusement la clairière et disparaissaient derrière les +cimes de l'autre côté.</p> + +<p>—Si le norouâ tient jusqu'à demain, on pourra commencer, +prononça-t-il.</p> + +<p>Mais le lendemain le vent avait encore changé, et il semblait que les +nuages allègres de la veille revinssent sous forme de longues nuées +confuses et déchirées, pareilles aux débris d'une armée après la +défaite.</p> + +<p>La mère Chapdelaine prophétisa des malchances certaines.</p> + +<p>—Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il +paraît que, dans le bas du lac, il y a des gens de la même paroisse +qui se sont fait des procès les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime +pas ça, c'est sûr.</p> + +<p>Mais la Divinité se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest +souffla trois jours de suite, fort e continu, assurant une période de +temps sans pluie. Les faux avaient été aiguisées longtemps d'avance, +et les cinq hommes se mirent à l'ouvrage le matin du troisième jour. +Légaré, Esdras et le père Chapdelaine fauchaient; Da'Bé et Tit'Bé les +suivaient pas à pas avec les râteaux et mettaient de suite en tas le +foin coupé. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et +firent les veilloches, hautes et bien tassées, en prévision d'une +saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant +ils continuèrent balançant tout le jour leurs faux de droite à gauche +avec le grand geste ample qui paraît si facile chez un faucheur +exercé et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le +plus dur de tous les travaux de la terre.</p> + +<p>Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin +coupé et les harcelaient de leurs piqûres; le soleil ardent leur +brûlait la nuque et les gouttes de sueur leur brûlaient les yeux; la +fatigue de leurs dos toujours pliés devenait telle vers le soir +qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils +besognaient de l'aube à la nuit sans perdre une seconde, abrégeant +les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable.</p> + +<p>Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Télesphore leur apportait un +seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver +froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur +avaient par trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour, +boire aie grandes lampées d'eau et s'en verser sur les poignets on +sur la tête.</p> + +<p>En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse +persistait, ils commencèrent au matin du sixième jour à ouvrir et +retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les +faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles +démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil, puis vers la +fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de +nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une +seule fois au niveau d'une haute charrette déjà presque pleine.</p> + +<p>Charles-Eugène tirait vaillamment entre les brancards; la charrette +s'engouffrait dans la grange, s'arrêtait au bord de la tasserie, et +les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement +foulé, qu'elles enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des +poignets et des reins, et déchargeaient au côté.</p> + +<p>À la fin de la semaine tout le foin était dans la grange, sec et +d'une belle couleur, et les hommes s'étirèrent et respirèrent +longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.</p> + +<p>—Il peut mouiller à cette heure, dit le père Chapdelaine. Ça ne nous +fera pas de différence.</p> + +<p>Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été +exactement calculée à leurs besoins, car le vent continua à souffler +du nord-ouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener, +monotones.</p> + +<p>Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux +travaux des champs. Le père et ses trois grands fils, tous forts et +adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à +employer Légaré et à lui payer un salaire, c'est qu'il avait commencé +à travaille pour eux onze ans plus tôt, quand les enfants étaient +tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et +à moitié parce qu'ils répugnaient à se priver des services d'un si +terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère +n'eurent donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la +maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du +linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une +fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard +dans la nuit.</p> + +<p>Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télesphore la recherche des +boîtes à pain, qui se trouvaient invariablement dispersées dans tous +les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi +tous le jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux +poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur +trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et +nettoyées, la pâte levait déjà, et les femmes se hâtaient de se +débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée.</p> + +<p>Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches +de cyprès gommeux, dont la flamme sentait la résine, puis de grosses +bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue. +Quand le four était chaud, Maria y rangeait les boîtes pleines de +pâte, et après cela il ne restait plus qu'à surveiller le feu et à +changer les boîtes de place au milieu de la cuisson.</p> + +<p>Le four avait été bâti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la +famille n'avait jamais manqué de parler toutes les semaines du four +neuf qu'il était urgent de construire, et qui en vérité devait être +commencé sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse +renouvelée, l'on oubliait à chaque voyage de faire venir le ciment +nécessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois +fournées pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la +maison. Maria se chargeait invariablement de la première fournée; +invariablement aussi, quand la deuxième fournée était prête et que la +soirée s'avançait déjà, la mère Chapdelaine disait charitablement:</p> + +<p>—Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxième cuite.</p> + +<p>Maria ne répondait rien; elle savait fort bien que sa mère allait +tout à l'heure s'allonger sur son lit tout habillée, pour se reposer +un instant, et qu'elle ne se réveillerait qu'au matin. Elle se +contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs +dans le vieux seau percé, enfournait la deuxième cuite et venait +s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant à travers +les heures de la nuit son inépuisable patience.</p> + +<p>À vingt pas de la maison, le four, coiffé de son petit toit de +planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas +exactement et laissait passer une raie de lumière rouge; la lisière +noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait +immobile, goûtant le repos et la fraîcheur, et sentait mille songes +confus tournoyer autour d'elle comme tin vol de corneilles.</p> + +<p>Autrefois cette attente dans la nuit n'était qu'un +demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que +la cuisson achevée lui permît le sommeil; depuis que François Paradis +avait passé, la longue veille hebdomadaire lui était plaisante et +douce, parce qu'elle pouvait penser à lui et à elle-même sans que +rien vînt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle +imaginait. Elles étaient infiniment simples, ces choses, et +n'allaient guère loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le +plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se +trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les +joindraient, il était déjà difficile à Maria de se figurer clairement +comment tout cela pourrait arriver.</p> + +<p>Elle essayait pourtant. D'abord elle se répétait deux ou trois fois +son nom entier, cérémonieusement, tel que les autres le prononçaient: +François Paradis, de Saint-Michel-de-Mistassini... François +Paradis... Et tout à coup, intimement: François.</p> + +<p>C'est fait. Le voilà devant elle, avec sa haute taille et sa force, +sa figure cuite par le soleil et la réverbération de la neige, et ses +yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi +d'avoir tenu ses promesses, d'avoir vécu toute une année en garçon +sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets à +cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne +raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche à côté d'elle +sans la toucher ni rien lui dire, à travers le bois de charme qui +commence à se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est +assez pour leur mettre à tous deux un peu de fièvre aux tempes et +leur pincer le cœur.</p> + +<p>Maintenant ils se sont assis sur un arbre tombé, et voici qu'il +parle.</p> + +<p>—Vous êtes-vous ennuyée de moi, Maria?</p> + +<p>C'est assurément cela qu'il demandera d'abord; mais elle ne peut pas +aller plus loin dans son rêve, parce que lorsqu'elle est arrivée là +une détresse l'arrête. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de +s'ennuyer de lui, avant que ce moment-là vienne! Encore tout le reste +de l'été à traverser, et l'automne et tout l'interminable hiver! +Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient +bientôt, et elle commence à penser à elle-même, et à ce que toutes +choses signifient pour elle.</p> + +<p>Pendant qu'elle était à Saint-Prime une de ses cousines qui devait se +marier prochainement lui a parlé plusieurs fois de ce mariage. Un +jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtisée +ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa +maison la veillée du dimanche.</p> + +<p>—Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je +pense bien que c'était Zotique que j'aimais le mieux; mais il est +parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas +revenir avant l'été; alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je +l'aime bien aussi.</p> + +<p>Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des +mariages différents de celui-là, et maintenant elle en est sûre. +L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par +exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire +d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les choses +eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à +jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition +confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose +de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle +journée ensoleillée et venteuse, au grand contentement qu'apporte une +aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson.</p> + +<p>Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et +grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des +épinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux +à entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un +hibou crie. Le froid qui précède l'aube est encore loin et Maria se +trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de +guetter la raie de lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de +nouveau au pied du four.</p> + +<p>Il lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et +la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier, +coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui +s'écoulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux +autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le +mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux +précédentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit +la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y +soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne.</p> + +<p>Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec +un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'était pas vrai. +Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à +ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque +chose frissonne et brûle tout à la fois en elle. Toute sa forte +jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela; à +ce jaillissement d'espoir et de désir, à cette prescience d'un +contentement miraculeux qui vient.</p> + +<p>À la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit.</p> + +<p>«Le pain doit être cuit!» se dit-elle.</p> + +<p>Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de +rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que commencer.</p> + +<h3>VII</h3> + +<p>Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins +persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il +n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour +quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité +divine.</p> + +<p>L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le +soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin +au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les +clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres +céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un +jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour +tenter de se rassasier dans le grain.</p> + +<p>Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une +constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba +irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'arrêta et que le +vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu.</p> + +<p>L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain +n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les +foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient +seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court +été, et déjà l'automne était là annonçant le retour de l'inexorable +hiver, le froid, bientôt la neige...</p> + +<p>Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours +clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien +n'était changé: la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois +d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et +gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles au-dessus de la campagne +sombre... Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche +de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent, +qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de +terre.</p> + +<p>Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un +abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques +jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de +vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées +tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le +nord-ouest reprenait, il était un peu plus froid, cousin un peu plus +proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est +mélancolique, chargé du regret de ce qui s'en va et de la menace de +ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique +et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à la mort d'un être humain +que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de +vie.</p> + +<p>À travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de +neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la +moisson pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de +force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner +pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis +en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles +des bouleaux et des trembles commencent à jaunir.</p> + +<p>La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux, +de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de +joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de +déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la +sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de +septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop +court été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils +n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient +toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison +miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui +mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle lamentation des +paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans, +tous les ans:</p> + +<p>—Si seulement ç'avait été une année ordinaire!</p> + +<h3>VIII</h3> + +<p>Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la première neige +descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol était +blanc, les arbres poudrés, et il semblait bien que l'automne fût déjà +fini, au temps où il ne fait que commencer ailleurs.</p> + +<p>Mais Edwige Légaré prononça d'un air sentencieux:</p> + +<p>—Après la première neige on a encore un mois avant l'hivernement. +J'ai toujours entendu les vieux dire ça, et je pense de même.</p> + +<p>Il avait raison, car deux jours plus tard une pluie fit fondre la +neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant +l'avertissement n'avait pas été perdu et les préparatifs +commencèrent: les préparatifs annuels de défense contre les grands +froids et la neige définitive.</p> + +<p>Avec de la terre et du sable Esdras et Da'Bé renchaussèrent +soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les +autres hommes s'armèrent de marteaux et de clous et firent aussi le +tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, réparant de leur +mieux les dommages de l'année. De l'intérieur, les femmes poussèrent +des chiffons dans les interstices collèrent sur le lambris intérieur, +du côté du nord-ouest, de vieux journaux rapportés des villages et +soigneusement gardés, promenèrent leurs mains dans tous les angles à +la recherche des courants d'air.</p> + +<p>Cela fait, il restait encore à ramasser la provision de bois de +l'hiver. De l'autre côté de la clôture des champs, à la lisière de la +forêt, les chicots secs abondaient encore. Esdras et Légaré prirent +leur hache et bûchèrent pendant trois jours; puis les troncs furent +mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige permît de +les charger sur le grand traîneau à bois.</p> + +<p>Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie +alternèrent, cependant que la forêt devenait d'une beauté +miraculeuse. À cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge +de la rivière Péribonka descendait à pic vers l'eau rapide et les +blocs de pierre qui précédaient la chute, et de l'autre côté du +courant la berge opposée montait comme un amphithéâtre de rocher en +coteau, de coteau en colline, mais comme un amphithéâtre qui se +prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des +trembles, des aunes, des merisiers semés sur les pentes, octobre vint +faire des taches jaunes et rouges de mille nuances. Pour quelques +semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des +cyprès ne furent plus qu'un fond et servirent seulement à faire +ressortir les teintes émouvantes de cette autre végétation qui renaît +avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de +cette agonie s'étendait sur la pente des collines comme sur une bande +sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle aussi +riche de couleurs vives et tendres, aussi émouvante, vers les régions +lointaines du nord où nul œil humain ne se posait sur elle.</p> + +<p>Mais voici que du nord vint bientôt un grand vent froid qui +ressemblait à une condamnation définitive, à la fin cruelle d'un +sursis, et présentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et +rouges, secouées trop durement, jonchèrent le sol; la neige les +recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert +immuable des arbres sombres, qui triomphèrent, pareils à des femmes +emplies d'une sagesse amère, qui auraient échangé pour une vie +éternelle leur droit à la beauté.</p> + +<p>En novembre, Esdras, Da'Bé et Edwige Légaré repartirent pour les +chantiers. Le père Chapdelaine et Tit'Bé attelèrent Charles-Eugène au +grand traîneau à bois et charroyèrent laborieusement les troncs +coupés qui furent empilés de nouveau près de la maison; quand cela +fut fait les deux hommes prirent le godendard et scièrent, scièrent, +scièrent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et +fendirent les bûches selon leur taille. Il ne restait plus qu'à +corder le bois fendu dans le hangar accoté à la maison, à l'abri des +grandes neiges, en piles imposantes où se mêlaient le cyprès gommeux +qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'épinette et le +merisier qui brûlent régulièrement et font un feu soutenu, et le +bouleau au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que +lentement et montre encore des braises rouges à l'aube d'une longue +nuit d'hiver.</p> + +<p>L'époque où l'on empile le bois est aussi celle où l'on fait +boucherie. Après la défense contre le froid, la défense contre la +faim. Les quartiers de lard s'entassèrent dans le saloir; à la poutre +du hangar se balança la moitié d'une belle génisse grasse—l'autre +moitié avait été vendue à des habitants de Honfleur—que le froid +devait conserver fraîche jusqu'au printemps; des sacs de farine +furent rangés dans un coin de la maison et Tit'Bé prit un rouleau de +fil de laiton et commença à confectionner des collets pour tendre aux +lièvres.</p> + +<p>Une sorte d'indolence avait succédé à la grande hâte de l'été, parce +que l'été est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre +une heure des précieuses semaines pendant lesquelles on peut +travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que +trop de temps pour ses besognes.</p> + +<p>La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle +du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le grand poêle de +fonte fut le centre de la maison. À chaque instant, quelque membre de +la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches de +cyprès le matin, d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et +les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur +semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet:</p> + +<p>—Ne laissez pas amortir le feu, les enfants!</p> + +<p>Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer, +jetait un coup d'œil et s'en allait vers la pile de bois sans +tarder.</p> + +<p>Au matin, Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour +aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office +et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti, il le +rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de +cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et +retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune +et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau +rempli la maison.</p> + +<p>Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois +n'étaient plus qu'un monde étranger, hostile, que l'on surveillait +avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce +monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un +ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la +neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également +cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.</p> + +<p>D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru, +cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à +peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau +des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau; +mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en +poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait +s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au +sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien +formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds +qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que +du côté d'où venait le vent le sol était gratté, mis à nu par sa +grande haleine incessante.</p> + +<p>Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les +animaux et rentraient en courant, la peau râpée par le froid, humide +des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le +père Chapdelaine arrachait les glaçons formés sur sa moustache, +retirait lentement son capot doublé en peau de mouton, et +s'installait près du poêle avec un soupir d'aise.</p> + +<p>—La pompe ne gèle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la +maison?</p> + +<p>Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de +bois et de vivres, et s'abandonnait alors à la mollesse de +l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes +préparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans +les murs de planches avec des détonations pareilles à des coups de +fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent +sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assiégeante.</p> + +<p>—Il doit faire méchant dans le bois! songeait Maria.</p> + +<p>Et elle s'aperçut qu'elle avait parlé tout haut.</p> + +<p>—Dans le bois, il fait moins méchant qu'icitte, répondit son père. +Là où les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis +qu'Esdras et Da'Bé n'ont pas de misère.</p> + +<p>—Non?</p> + +<p>Ce n'était pas à Esdras ni à Da'Bé qu'elle avait songé d'abord.</p> + +<h3>IX</h3> + +<p>Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé des fêtes chez +les Chapdelaine, et voici que les fêtes approchaient.</p> + +<p>—Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de +l'An, fit un soir la mère Chapdelaine.</p> + +<p>Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.</p> + +<p>—Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop +paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage. +Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la +glace est belle sur le lac...</p> + +<p>Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles +paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites +inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village, +ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval +au poil blanc de givre.</p> + +<p>Maria songeait à autre chose.</p> + +<p>—Si les chemins sont aussi méchants que l'an dernier, dit-elle, on +ne pourra pas aller à la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien +aimé, cette fois, et son père m'avait promis...</p> + +<p>Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait +d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et +le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui +demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour +venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les +grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère. +L'anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu'une +date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie, +et l'église de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère +prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette année-là, Maria +désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des +maisons et des églises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs +faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait +prier devant l'autel, au milieu des chants.</p> + +<p>Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et +sèche comme une poudre, et trois jours avant Noël le vent du +nord-ouest se leva et abolit les chemins.</p> + +<p>Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela +Charles-Eugène au grand traîneau et partit avec Tit'Bé, emmenant des +pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les +deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que +l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours.</p> + +<p>Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la +bienveillance divine d'une autre manière.</p> + +<p>—C'est vrai, sa mère, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient +toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille <i>Ave</i> le jour +avant Noël?</p> + +<p>—C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air grave. Une +personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille <i>Ave</i> +comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne +reçoit pas ce qu'elle demande.</p> + +<p>La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes +sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans +grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire +longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses <i>Ave</i>. +Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son +oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite, +revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant +à mesure sur les grains du chapelet.</p> + +<p>Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place +près du poêle en la voyant remuer et était venu s'accroupir près du +lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de +Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine +brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pathétique des +animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses +lèvres murmuraient sans fin les paroles sacrées: «Je vous salue, +Marie, pleine de grâce...»</p> + +<p>Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le +poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son +chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle +ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une +demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts +de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait +avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche.</p> + +<p>Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les +crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les +animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer +la maison. Tout en vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas +d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument +de ses <i>Ave</i>, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et +il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée +fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car +nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de +méthode.</p> + +<p>Midi! Trois cents <i>Ave</i> déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car +elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui +vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence +divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en +certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait +le plus.</p> + +<p>Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle +voulait offrir à son père pour le jour de l'An, et bien qu'elle +continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses +doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les +préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire +radouber ses mitaines, et pendant ce temps les <i>Ave</i> n'avancèrent que +lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles +sacrilèges arrêtent.</p> + +<p>Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et +qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la +faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des +champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se +jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant +d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne +donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût +souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa +prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par +quelque mortification.</p> + +<p>Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère +cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au +dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du +sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur +émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes l'étoile +miraculeuse d'autrefois.</p> + +<p>«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»</p> + +<p>À force de répéter très vite la courte prière elle finissait par +s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant +plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle +fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa +mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et +se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel.</p> + +<p>«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»</p> + +<p>Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça plus +les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les grains +du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et +chaque glissement envoyait l'offrande d'un <i>Ave</i> vers le ciel +profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son +trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant +la nuit bienheureuse.</p> + +<p>«Le Seigneur est avec vous...»</p> + +<p>Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc +baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient +sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes des créatures +vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de +mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible.</p> + +<p>—Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de +rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y +a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à +Saint-Cœur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à l'harmonium, et Pacifique +Simard qui chante le latin si bellement!</p> + +<p>Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une +plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là, mais malgré elle +ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leur +solitude.</p> + +<p>Son mari devina ses regrets, et touché lui aussi par la ferveur du +soir sacré, il commença à s'accuser lui-même.</p> + +<p>—C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse +avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre, +près des villages.</p> + +<p>—Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me +lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se +lamente pas? Mais nous n'avons pas été bien malheureux jamais, tous +les deux; nous avons vécu sans trop pâtir; les garçons sont de bons +garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils +gagnent, et Maria est une bonne fille aussi...</p> + +<p>Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et +aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà, et aux chants qui +allaient s'élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur. +La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail +nécessaire, le bon accord entre époux, la soumission aux lois de la +nature et de l'Église. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la +même trame, les rites du culte et les détails de l'existence +journalière tressés ensemble, de sorte qu'ils eussent été incapables +de séparer l'exaltation religieuse qui les possédait d'avec leur +tendresse inexprimée.</p> + +<p>La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint +chercher sa part.</p> + +<p>—Moi aussi j'ai été bonne fille, eh! son père?</p> + +<p>—Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros péché +d'être haïssable le jour où le petit Jésus est né.</p> + +<p>Pour les enfants, Jésus de Nazareth était toujours «le petit Jésus», +l'enfantelet bouclé des images pieuses; et en vérité pour les parents +aussi, c'était cela que son nom représentait le plus souvent. Non pas +le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de +plus familier et de moins grand: un nouveau-né dans les bras de sa +mère, ou tout au plus un très petit enfant qu'on pouvait aimer sans +grand effort d'esprit et même songer à son sacrifice futur.</p> + +<p>—As-tu envie de te faire bercer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Il prit la petite fille sur ses genoux et commença à se balancer +d'avant en arrière.</p> + +<p>—Et va-t-on chanter aussi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est correct; chante avec moi:</p> + +<blockquote><i>Dans son étable,<br /> +Que Jésus est charmant!<br /> +Qu'il est aimable<br /> +Dans son abaissement</i>...</blockquote> + +<p>Il avait commencé à demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grêle; +mais bientôt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les +yeux au loin. Télesphore vint s'asseoir près de lui et le regarda +avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire, +sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine +incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme +il était avec eux doux et patient, toujours prêt à les prendre su ses +genoux et à chanter pour eux les cantiques ou les innombrables +chansons naïves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une après l'autre, +ils l'aimaient d'une affection singulière.</p> + +<blockquote>...<i>Tous les palais des rois<br /> +N'ont rien de comparable<br /> +Aux beautés que je vois<br /> +Dans cette étable.</i></blockquote> + +<p>—Encore? C'est correct.</p> + +<p>Cette fois la mère Chapdelaine et Tit'Bé chantèrent aussi. Maria ne +put s'empêcher d'interrompre quelques instants ses prières pour +regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son +zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plu ardente.</p> + +<p>«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»</p> + +<p>—Et maintenant? Une autre chanson: laquelle?</p> + +<p>Sans attendre une réponse il entonna:</p> + +<blockquote><i>Trois gros navires sont arrivés,<br /> +Chargés d'avoine, chargés de blé.<br /> +Nous irons sur l'eau nous y prom-promener,<br /> +Nous irons jouer dans l'île</i>...</blockquote> + +<p>—Non, pas celle-là... Claire fontaine? Ah! c'est beau ça! Nous +allons tous chanter ensemble.</p> + +<p>Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait +sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre.</p> + +<blockquote><i>À la claire fontaine<br /> +M'en allant promener,<br /> +J'ai trouvé l'eau si belle<br /> +Que je m'y suis baigné...<br /> +Il y a longtemps que je t'aime,<br /> +Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote> + +<p>L'air et les paroles également touchantes; le refrain plein d'une +tristesse naïve, il n'y a pas que des cœurs simples que cette +chanson-là ait attendris.</p> + +<blockquote>...<i>Sur la plus haute branche,<br /> +Le rossignol chantait.<br /> +Chante, rossignol, chante,<br /> +Toi qui as le cœur gai...<br /> +Il y a longtemps que je t'aime,<br /> +Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote> + +<p>Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés. +Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la +complainte de mélancolique amour parut émouvante et douce à son cœur +un peu lassé de prières.</p> + +<blockquote>...<i>Tu as le cœur à rire,<br /> +Moi je l'ai à pleurer.<br /> +J'ai perdu ma maîtresse<br /> +Pour lui avoir mal parlé...<br /> +Pour un bouquet de roses<br /> +Que je lui refusai.<br /> +Il y a longtemps que je t'aime,<br /> +Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote> + +<p>Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois +solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent, +le son remuant des voix familières se fondaient dans son cœur en une +seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce +soir-là, d'amour profane et d'amour sacré, également simples et +forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et +nécessaires; ils étaient tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les +prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres +chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et +que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix +grave et solennelle et l'air d'extase des invocations +surhumaines.</p> + +<blockquote>...<i>je voudrais que la rose<br /> +Fût encore au rosier,<br /> +Et que le rosier même<br /> +À la mer fût jeté.<br /> +Il y a longtemps que je t'aime,<br /> +Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote> + +<p>«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»</p> + +<p>La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec +une ferveur renouvelée, et de nouveau les <i>Ave</i> s'égrenèrent.</p> + +<p>La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut +déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt +Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le +père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en +courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt, +sauf Maria.</p> + +<p>—Tu n'oublieras pas d'éteindre la lampe?</p> + +<p>—Non, son père.</p> + +<p>Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près +de la fenêtre et récita ses derniers <i>Ave</i>. Quand elle eut terminé, +un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompée dans +leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les +grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et +s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de +confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.</p> + +<p>Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette +splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le +ciel est clair et que la lune brille. Intérieur de la maison était +obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui +s'illuminaient pour la venue de l'heure sacrée.</p> + +<p>«Les mille <i>Ave</i> sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore +demandé de faveur... pas avec des mots.»</p> + +<p>Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la +divinité comprendrait sans qu'il fût besoin d'un vœu formulé par les +lèvres, surtout Marie... qui avait été femme sur cette terre. Mais au +dernier moment son cœur simple conçut des craintes, et elle chercha +à exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander.</p> + +<p>François Paradis... Assurément son souhait se rapportait à François +Paradis. Vous J'aviez deviné. Marie pleine de grâce? Que pouvait-elle +énoncer de ses désirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de misère +dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et +de boire... Qu'il revienne au printemps...</p> + +<p>Qu'il revienne au printemps... Elle s'arrête là, parce qu'il lui +semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste +de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir +presque seuls... presque seuls... À moins que ce ne soit sacrilège de +penser ainsi...</p> + +<p>Qu'il revienne au printemps. Songeant à ce retour, à lui, à son beau +visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie +tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de +neige que la lumière de la lune rend pareil à une grande plaque de +quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire, +et les clôtures noires, et la lisière roche des bois redoutables.</p> + +<h3>X</h3> + +<p>Le jour de l'An n'amena aucun visiteur. Vers le soir, la mère +Chapdelaine, un peu déçue, cacha sa mélancolie sous la guise d'une +gaieté exagérée.</p> + +<p>—Quand même il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une +raison pour nous laisser pâtir. Nous allons faire de la tire.</p> + +<p>Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les +préparatifs avec un intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la +cassonade furent mélangés et mis à cuire; quand la cuisson fut +suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand plat +d'étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla +autour de la table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber +le sirop en ébullition goutte à goutte sur la neige, où il se figeait +à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides.</p> + +<p>Chacun fut servi à son tour, les grandes personnes imitant +plaisamment l'avidité gourmande des petits; mais la distribution fut +arrêtée bientôt, sagement, afin de réserver un bon accueil à la vraie +tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait +parachever la cuisson, et, une fois la pâte prête, l'étirer +longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la +mère Chapdelaine manièrent cinq minutes durant l'écheveau succulent +qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu à peu leur +mouvement se fit plus lent, puis une dernière fois la pâte fut étirée +à la grosseur du doigt et coupée avec des ciseaux, à grand effort, +car elle était déjà dure. La tire était faite.</p> + +<p>Les enfants en mâchaient déjà les premiers morceaux quand des coups +furent frappés à la porte.</p> + +<p>—Eutrope Gagnon, fit le père. Je me disais aussi que ce serait bien +rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir.</p> + +<p>C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à +tout le monde, posa son casque sur la table... Maria le regardait, +une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les +garçons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope, +malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet usage; elle restait +immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à +cet autre baiser qu'elle aurait aimé recevoir.</p> + +<p>Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit, +les yeux à terre.</p> + +<p>—C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le +père Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non +plus... J'étais bien certain que tu viendrais veiller.</p> + +<p>—Comme de raison... Je n'aurais pas laissé passer le jour de l'An +sans venir. Mais en plus de ça j'avais des nouvelles que je voulais +vous répéter.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait à +baisser les yeux.</p> + +<p>—À voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.</p> + +<p>—Ouais.</p> + +<p>La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte.</p> + +<p>—Ça serait-il les garçons?</p> + +<p>—Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'Bé sont bien, si le bon Dieu +le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-là; ça +n'est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez.</p> + +<p>Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse.</p> + +<p>—François Paradis...</p> + +<p>Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt; +mais elle ne remarqua même pas ce coup d'œil chargé d'honnête +sympathie. Un grand silence s'était appesanti non seulement dans la +maison, mais sur l'univers entier; toutes les créatures vivantes et +toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette +nouvelle qui était d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait +le seul homme au monde qui comptât vraiment.</p> + +<p>—Voilà comment ça s'est passé... Vous avez peut-être eu connaissance +qu'il était <i>foreman</i> dans un chantier en haut de La Tuque, sur la +rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit +tout à coup au <i>boss</i> qu'il allait partir pour venir passer les fêtes +au lac Saint-Jean, icitte... Le <i>boss</i> ne voulait pas, comme de +raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix à +quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le +chantier de suite. Il ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais +vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander, +quand il avait une chose en tête. Il a répondu quel avait dans son +cœur d'aller au grand lac pour les fêtes et qu'il irait. Alors le +<i>boss</i> l'a laissé faire, par peur de le perdre, vu que c'était un +homme capable hors de l'ordinaire, et accoutumé dans le bois...</p> + +<p>Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans +chercher ses mots, comme s'il avait tout préparé d'avance. Maria +songea tout à coup, au milieu de son angoisse: «François a voulu +venir icitte pour les fêtes... me voir», et une joie fugitive +effleura son cœur comme une hirondelle rase l'eau.</p> + +<p>—Le chantier n'était pas bien loin dans le bois, seulement à deux +jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais +ça s'adonnait qu'il y avait eu un accident à la <i>track</i> qui n'était +pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J'ai eu +connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est +arrivé de La Tuque il y a deux jours passés.</p> + +<p>—Ouais?</p> + +<p>—Quand François Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les +chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu'à marcher il +marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en +suivant les rivières, la rivière Croche d'abord, et puis la rivière +Ouatchouan, qui tombe près de Roberval.</p> + +<p>—C'est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai +passé par là.</p> + +<p>—Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, sûrement pas +dans cette saison icitte. Tout le monde là-bas a dit à François que +ça n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein +hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu'il faisait, peut-être +bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait +que rire d'eux et leur dire qu'il était accoutumé dans le bois, qu'un +peu de misère ne lui faisait pas peur parce qu'il était décidé +d'aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les Sauvages +passaient lui passerait bien. Seulement—vous connaissez bien ça, +monsieur Chapdelaine—quand les Sauvages font ce voyage-là, c'est +plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à +raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite +traîne...</p> + +<p>Personne n'avait dit un mot pour le hâter ou l'interrompre; on +l'écoutait comme on écoute quelqu'un qui conte une histoire, quand le +dénouement approche, visible, mais inconnu, pareil à un homme qui +vient en se cachant la figure.</p> + +<p>—Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la +Noël: il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça +s'est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les +grands brûlés, où la petite neige poudre terriblement et fait des +falaises. Dans des places comme celles-là, même un homme capable n'a +pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et +si vous vous rappelez le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à +vous couper la face...</p> + +<p>—Oui. Eh bien?</p> + +<p>Le monologue qu'il avait préparé n'allait pas plus loin sans doute, +ou bien il hésitait à prononcer les paroles nécessaires, car il ne +répondit qu'après quelques instants de silence, à voix basse:</p> + +<p>—Il s'est écarté...</p> + +<p>Des gens qui ont passé toute leur vie à la lisière des bois canadiens +savent ce que cela veut dire. Les garçons téméraires que la malchance +atteint dans la forêt et qui se trouvent écartés—perdus—ne +reviennent guère. Parfois une expédition trouve et rapporte leurs +corps, au printemps, après la fonte des neiges... Le mot lui-même, au +pays de Québec et surtout dans les régions lointaines du nord, a pris +un sens sinistre et singulier, où se révèle le danger qu'il y a à +perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois +sans limites.</p> + +<p>—Il s'est écarté... La tempête l'a surpris dans les brûlés et il +s'est arrêté un jour; on sait ça à cause que des Sauvages ont trouvé +l'abri en branches de sapin qu'il s'était fait, et ils ont vu aussi +ses pistes. Il est reparti parce qu'il n'avait guère de provisions et +qu'il avait hâte d'arriver, je pense; mais le temps était encore +méchant, la neige tombait, le norouâ soufflait dur, et probablement +qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les +Sauvages ont dit que ses pistes s'éloignaient de la rivière Croche, +qu'il avait suivie, et s'en allaient dret vers le nord.</p> + +<p>Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui écoutaient en +hochant parfois la tête, comprenant tous les détails de la tragique +aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s'étaient jointes +sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria.</p> + +<p>—Quand on a su ça, des hommes d'Ouatchouan sont partis, après que le +temps s'était adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les +pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voilà +trois jours passés. Il s'est écarté...</p> + +<p>Tous se redressèrent, avec des soupirs: l'histoire était terminée et +en vérité il ne restait plus rien à dire. Le sort de François Paradis +était aussi lugubrement certain que s'il avait été enterré dans le +cimetière de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec +la bénédiction des prêtres.</p> + +<p>Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha +en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses +mains fermées contre l'autre, avec une moue grave.</p> + +<p>—Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du +bon Dieu, fit-il. François était un des meilleurs hommes de par +icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des étrangers +l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans +malchance. Et voilà qu'il s'est écarté. Nous ne sommes que de petits +enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent +qu'ils peuvent se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans +leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois...</p> + +<p>Il secoua la tête et répéta encore d'une voix grave:</p> + +<p>—Nous ne sommes que de petits enfants.</p> + +<p>—C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort +et vaillant, et sans malice.</p> + +<p>—Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des +raisons pour le faire mourir, lui plutôt qu'un autre... C'était un +bon garçon, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais ça vous +montre...</p> + +<p>—Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une +sorte de généreux entêtement.</p> + +<p>C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et +serviable avec ça. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amitié pour +lui. C'était un homme dépareillé.</p> + +<p>Il leva les yeux sur Maria et répéta avec force:</p> + +<p>—C'était un bon homme, un homme dépareillé.</p> + +<p>—Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chapdelaine, voilà de +ça sept ans, ça n'était encore qu'une jeunesse, mais fort et adroit +pas mal, déjà aussi grand comme il est là... je veux dire comme il +était... l'été dernier, quand il est venu icitte. C'était difficile +de ne pas l'aimer.</p> + +<p>Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce +qu'ils disaient semblait s'adresser à Maria, comme si son secret +d'amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne +bougea, les yeux fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel +rendait pourtant opaque comme un mur.</p> + +<p>Eutrope Gagnon s'en alla bientôt; les Chapdelaine, restés seuls, +furent longtemps sans parler. Enfin le père dit d'une voix hésitante:</p> + +<p>—François Paradis n'avait quasiment pas de famille: alors comme nous +avions tous de l'amitié pour lui, on pourrait peut-être faire dire +une messe ou deux... Eh, Laura?</p> + +<p>—Sûrement. Trois grand-messes avec chant, et quand les garçons +reviendront du bois, en bonne santé s'il plaît au bon Dieu, trois +autres pour le repos de son âme, pauvre garçon! Et tous les dimanches +nous dirons un chapelet pour lui.</p> + +<p>—Il était comme tous les autres, reprit le père Chapdelaine, pas +parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le +bon Dieu et la Sainte Vierge auront pitié de lui.</p> + +<p>Encore le silence. Maria sentait bien que c'était pour elle qu'ils +disaient cela, parce qu'ils avaient deviné son chagrin et cherchaient +à l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort ni +pour se plaindre. Une main s'était glissée dans sa gorge, l'étouffant +dès que le dénouement du récit tragique était devenu clair pour elle, +et maintenant cette main avait pénétré jusqu'en sa poitrine et lui +serrait durement le cœur. Les élancements et la douleur déchirante +viendraient plus tard peut-être; mais pour le moment ce n'était +encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts fermés sur son +cœur.</p> + +<p>D'autres paroles furent prononcées, qu'elle n'entendit guère; puis ce +fut le remue-ménage ordinaire du soir, les préparatifs du coucher, le +père Chapdelaine sortant pour aller faire une dernière visite à +l'étable et rentrant dans la maison très vite, la peau rougie par le +froid, fermant en hâte derrière lui la porte où une colonne de buée +froide s'engouffrait.</p> + +<p>—Viens, Maria.</p> + +<p>Sa mère l'appelait très doucement, en lui posant une main sur +l'épaule. Elle se leva et alla s'agenouiller avec les autres pour la +prière. Pendant dix minutes, les voix se répondirent, étouffées et +monotones, murmurant les paroles sacrées. Quand ils furent arrivés à +la fin du chapelet, la mère Chapdelaine murmura:</p> + +<p>—Encore cinq <i>Pater</i> et cinq <i>Ave</i> pour le repos de ceux qui ont eu +de la malchance dans les bois...</p> + +<p>Et les voix s'élevèrent à nouveau, un peu plus étouffées encore +qu'auparavant, avec parfois un frémissement qui ressemblait à un +sanglot.</p> + +<p>Lorsqu'elles se turent et que tous se relevèrent après le dernier +signe de croix, Maria se détourna de suite et retourna près de la +fenêtre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre +dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne +les vit même pas, parce que les larmes avaient commencé à monter en +elle et l'aveuglaient. Elle resta là quelques instants, immobile, les +bras pendants, dans une attitude d'abandon pathétique; puis son +chagrin tout à coup se fit plus poignant et l'étourdit; machinalement +elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois.</p> + +<p>Vu du seuil, le monde figé dans son sommeil blanc semblait plein +d'une grande sérénité; mais dès que Maria fut hors de l'abri des +murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisière +lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière +laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se +lamentaient comme des voix.</p> + +<p>Elle se recula avec un gémissement, referma la porte et s'assit près +du poêle, frissonnante. La stupeur première du choc commençait à se +dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le cœur +se mit à inventer des pincements, des déchirures, vingt tortures +rusées et cruelles.</p> + +<p>Comme il a dû pâtir là-bas dans la neige! songe-t-elle, sentant +encore sur son visage la morsure rapide de l'air glacé. Elle a bien +entendu dire par des hommes que le même destin a effleurés que +c'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à +un assoupissement; mais elle n'arrive pas à le croire, et les +souffrances que François a peut-être endurées, avant de s'abandonner +sur le sol blanc, défilent dans sa pensée à elle comme une procession +sinistre.</p> + +<p>Point n'est besoin de voir le lieu; elle connaît assez bien l'aspect +redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux +premières branches des sapins, les buissons d'aunes, enterrés presque +en entier, les bouleaux et les trembles dépouillés comme des +squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle se révélant +à travers le fouillis des aiguilles vert sombre. François Paradis +s'en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de +froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la +faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se +lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le +font tomber sur les genoux.</p> + +<p>Sans doute dès que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, vu +quel marchait vers le Nord désert, et de suite il a repris le bon +chemin, en garçon d'expérience qui a toujours eu le bois pour patrie. +Mais ses provisions sont presque épuisées, le froid cruel le torture +encore; il baisse la tête, serre les dents et se bat avec l'hiver +meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand +courage. Il songe à la route à suivre et à la distance, calcule ses +chances de survivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien +close et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui +saura ce qu'il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux +honnêtes pleins d'amour.</p> + +<p>Peut-être est-il tombé pour la dernière fois tout près du salut, à +quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est +souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se +sont jetés sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage +franc, fermé ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc +glacé de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle +frissonne et tremble ainsi qu'il a dû trembler et frissonner, lui, +avant que l'inconscience miséricordieuse vienne; et elle se serre +contre le poêle avec une grimace d'horreur et de compassion comme +s'il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa +chère vie contre les meurtriers.</p> + +<p>Ô Jésus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne +l'as-tu pas relevé de la neige avec tes mains pâles? Pourquoi, Sainte +Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a +trébuché pour la dernière fois? Dans toutes les légions du ciel +pourquoi ne s'est-il pas trouvé un ange pour lui montrer le chemin?</p> + +<p>Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et +le cœur simple de Maria craint d'avoir été impie en l'écoutant. +Bientôt une autre crainte lui vient: peut-être François Paradis +n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait +faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être +eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints, et +il s'en est allé vers la mort en état de péché, accablé de courroux +divin.</p> + +<p>Ses parents ont dit tout à l'heure qu'ils allaient faire dire des +messes. Comme ils ont été bons! Ayant deviné son secret, comme ils +ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre +âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend, +et tout naturellement ce sont les phrases de l'<i>Ave</i> qui montent à +ses lèvres: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»</p> + +<p>Aviez-vous douté d'elle, mère du Galiléen? Parce qu'elle vous avait +huit jours auparavant suppliée par mille fois et que vous n'aviez +répondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment +divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle +allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté? C'eût été +mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour +un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec +les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites.</p> + +<p>«Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos +entrailles, est béni.»</p> + +<p>Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que +la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au +pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle +lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans +son lit de neige...</p> + +<h3>XI</h3> + +<p>Un soir de février le père Chapdelaine dit:</p> + +<p>—Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe, +dimanche, pour la messe.</p> + +<p>—C'est correct, son père.</p> + +<p>Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et +ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête.</p> + +<p>Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent +marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature et +perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui +comptent. C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvent +les grands mots pathétiques, quels disent volontiers «amitié» pour +«amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux +joies du cœur leur taille relative dans l'existence à côté de ces +autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le travail +journalier, la moisson, l'aisance future.</p> + +<p>Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le +monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François +Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement +elle était malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait +pas aller plus avant.</p> + +<p>Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent +de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait +les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant +sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà +de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son +porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère. +Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à +tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre +carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs.</p> + +<p>Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant +jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à +passer sur ce chemin, quels avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui +n'était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur.</p> + +<p>Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eugène trotta +allègrement.</p> + +<p>Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis +rentrèrent dans le bois. À la longue quelques champs apparurent; des +maisons s'espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s'éloigna +peu à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et +suivi d'autres traîneaux qui s'en allaient aussi vers l'église.</p> + +<p>Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue +trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-Taillon, que les gens +du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des +premiers colons. C'était pour elle, en même temps qu'un exercice de +piété, presque la seule distraction possible, et son père s'était +efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare +du culte et la rencontre des quelques connaissances quils avaient au +village aideraient à secouer la tristesse.</p> + +<p>Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter les +maisons amies ils allèrent au presbytère. Celui-ci était déjà rempli +de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre n'est pas +seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur +conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs querelles, et en +vérité la seule personne différente d'eux-mêmes à laquelle ils +puissent avoir recours dans le doute.</p> + +<p>Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en +quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à +laquelle lui-même prenait part jovialement; d'autres plus longuement, +dans le secret de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut +venu il regarda l'horloge.</p> + +<p>—On va dîner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de +l'appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim +sans bon sens.</p> + +<p>Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa +plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à manger. Un autre +prêtre était là, venu d'une paroisse voisine et deux ou trois +paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coupée +d'histoires comiques et de commérages sans malice; de temps en temps +un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion +pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête +brefs et des «Oui! oui!» un peu distraits.</p> + +<p>Enfin le dîner prit fin; quelques-uns des invités partirent sitôt les +pipes allumées. Le curé surprit un regard du père Chapdelaine et +sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe à +Maria.</p> + +<p>—Viens un peu par icitte, toué, fit-il.</p> + +<p>Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de +salle de réception et de bureau.</p> + +<p>Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre côté, une +table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres +reliés en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure +représentant la Sainte Famille, une planche en couleurs où +voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d'un fabricant de +Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des +recommandations sur les incendies de forêts ou les épidémies de +bétail.</p> + +<p>—Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même? dit-il +assez doucement en se retournant vers Maria.</p> + +<p>Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu'en son +pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul +ne l'en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et +penchait vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa soutane il +avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et décharné, les +yeux méfiants, les larges épaules osseuses. Même ses mains, +dispensatrices de pardons miraculeux, étaient des mains de laboureur, +aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui +que le prêtre, le curé de la paroisse, clairement envoyé par Dieu +pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin.</p> + +<p>—Assis-toué là! fit-il en montrant une chaise.</p> + +<p>Elle s'assit un peu comme une écolière qu'on réprimande, un peu comme +une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec +un mélange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels +opérassent.</p> + +<p>Une heure plus tard, le traîneau filait sur la neige dure. Le père +Chapdelaine commençait à s'assoupir et les guides glissaient peu à +peu de ses mains ouvertes.</p> + +<p>Une fois encore il se secoua, releva la tête et reprit à pleine voix +le cantique qu'il avait entonné en quittant le village:</p> + +<blockquote>...<i>Adorons-le dans le ciel,<br /> +Adorons-le sur l'autel</i>...</blockquote> + +<p>Puis il se tut, son menton s'abaissa peu à peu sur sa poitrine, et il +n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots +de l'attelage.</p> + +<p>Maria songeait aux paroles du prêtre.</p> + +<p>—S'il y avait de l'amitié entre vous, c'est bien naturel que tu aies +du chagrin. Mais vous n'étiez pas fiancés, puisque tu n'en avais rien +dit à tes parents ni lui non plus; alors de te désoler de même et de +te laisser pâtir à cause d'un garçon qui ne t'était rien, après tout, +ça n'est pas bien, ça n'est pas convenable...</p> + +<p>Et encore:</p> + +<p>—Faire dire des messes et prier pour lui, ça c'est correct, tu ne +peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres +quand les garçons reviendront du bois, comme ton père l'a dit, comme +de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux ça +que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d'autant son temps de +purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à +décourager toute la maison, ça n'a pas de bon sens, et le bon Dieu +n'aime pas ça.</p> + +<p>En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un +conseiller discutant les raisons impondérables du cœur, mais plutôt +d'un homme de loi ou d'un pharmacien énonçant prosaïquement des +formules absolues, certaines.</p> + +<p>—Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça +vaillante et ménagère, c'est fait pour encourager ses vieux parents, +d'abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu +n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner +de te tourmenter de même, parce que c'est un tourment profane et peu +convenable, vu que ce garçon ne t'était rien. Et le bon Dieu sait ce +qui est bon pour nous; il ne faut pas se révolter ni se plaindre...</p> + +<p>Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule: +l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se +souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non +du regret tendre et poignant qu'il avait laissé derrière lui. Cela, +elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir +réellement dans la mort autre qu'il avait été dans la vie, elle +songeait au contraire qu'il devait être heureux et reconnaissant de +ce grand regret qui prolongeait un peu, par-delà la mort, l'amour +devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit...</p> + +<p>Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; +des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit +des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des +épinettes et grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif +descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la +peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux +pleins mois d'hiver encore.</p> + +<p>Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, +ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se +rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son +cœur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela +était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu'elle en eût mis +à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou +de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue.</p> + +<p>Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été +qu'un lent évanouissement de la lumière; car depuis le matin le ciel +était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur +le sol livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres +vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. +Maria sortit du traîneau en frissonnant et n accorda qu'une attention +distraite aux Happements de Chien, à ses gambades, aux cris des +enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait +curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus +d'amour et on lui défendait le regret. Elle entra dans la maison très +vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau fait +d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le +bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles +elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée.</p> + +<h3>XII</h3> + +<p>Comme mars venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle +qu'il y aurait le soir, chez Éphrem Surprenant, une grande veillée à +laquelle ils étaient tous priés.</p> + +<p>Il fallait que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la +mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire +un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta. +Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit +milles de distance; mais quétaient huit milles à faire en traîneau +sur la neige à travers les bois comparés au plaisir d'entendre des +chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de +loin.</p> + +<p>Il y avait nombreuse compagnie chez Éphrem Surprenant: plusieurs +habitants du village d'abord, puis les trois Français qui avaient +acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise +des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des +États-Unis pour quelque affaire se rapportant à cette vente et à la +succession de son père. Il accueillit Maria avec un empressement +marqué et s'assit auprès d'elle.</p> + +<p>Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des +chemins, des nouvelles du comté; mais la conversation languissait et +chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement +vers Lorenzo et les trois Français comme si de leur présence +simultanée dussent naturellement jaillir des récits merveilleux, des +descriptions de contrées lointaines aux mœurs étranges. Les +Français, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulement, +devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et +ne parlaient guère.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se +crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide +coutume canadienne.</p> + +<p>—Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment +aimez-vous le Canada?</p> + +<p>—C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en été +et les hivers sont pénibles; mais je suppose que l'on s'y habitue à +la longue.</p> + +<p>C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête, +les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres +habitants du village; mais dès qu'ils parlaient le fossé semblait +s'élargir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche +sonnaient comme des mots d'une langue étrangère. Ils n'avaient pas la +lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n'est +pas l'accent d'une quelconque province française, mais seulement un +accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants +d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des +tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Québec, même +dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient +recherchées et pleines de raffinement.</p> + +<p>—Dans votre pays avant de venir icitte, étiez-vous cultivateur +aussi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Quel métier donc que vous faisiez?</p> + +<p>Le Français hésita un instant avant de répondre, se rendant compte +peut-être que ce qu'il allait dire serait étrange et difficile à +comprendre.</p> + +<p>—Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes +deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre +dans un magasin.</p> + +<p>Employés—commis—cela c'était clair pour tout le monde; mais la +profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux +qui l'écoutaient.</p> + +<p>Éphrem Surprenant répéta: «Accordeur de pianos; c'était ça, c'était +bien ça!» Et il regarda son voisin Conrad Néron d'un air supérieur, +et de défi, qui semblait dire: «Tu ne voulais pas me croire ou bien +tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...»</p> + +<p>—Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine, +pénétrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon métier, ça? +Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de même +vous êtes ben instruits, vous et vos garçons; vous savez lire et +écrire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire.</p> + +<p>—Ni moi! ajouta promptement Éphrem Surprenant.</p> + +<p>Conrad Néron et Égide Racicot firent chorus:</p> + +<p>—Ni moi!</p> + +<p>—Ni moi!</p> + +<p>Et tous se mirent à rire.</p> + +<p>Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels +pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servirait guère, +maintenant.</p> + +<p>—Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos +métiers, là-bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par +icitte?</p> + +<p>Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité, +s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre +des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.</p> + +<p>Pourquoi ils étaient venus? Quelques mois plus tôt ils auraient pu +l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du cœur: la +lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la +révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la +parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant +sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie +saine et libre du sol fécondé. Ils auraient su dire tout cela avec +chaleur quelques mois plus tôt...</p> + +<p>Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et +chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.</p> + +<p>—On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout +est cher, on vit enfermé...</p> + +<p>Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement +parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes +leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des +grandes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni +compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné +les mille duretés d'une terre impitoyable.</p> + +<p>—Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel +Chapdelaine, le pays icitte, la vie?</p> + +<p>—Pas tout à fait, répondit le Français à voix basse. Non, pas tout à +fait...</p> + +<p>Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire à Éphrem Surprenant:</p> + +<p>—Ah! c'est dur, icitte; c'est dur!</p> + +<p>Ils firent «oui» de la tête tous les trois et baissèrent les yeux: +trois hommes aux épaules maigres, encore pâles malgré leurs six mois +passés sur la terre, qu'une chimère avait arrachés à leurs comptoirs, +à leurs bureaux, à leurs tabourets de piano, à la seule vraie vie +pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui +puissent être des déracinés. Ils avaient commencé à comprendre leur +erreur. Ils étaient trop différents pour imiter les Canadiens qui les +entouraient, dont ils n'avaient ni la force, ni la santé endurcie, ni +la rudesse nécessaire, ni l'aptitude à toutes les besognes: +agriculteurs, bûcherons, charpentiers, selon la saison et selon +l'heure.</p> + +<p>Le père hochait la tête, songeur; un des fils, les coudes sur les +genoux, contemplait avec une sorte d'étonnement les callosités que le +dur travail des champs avait plaquées aux paumes de ses mains frêles. +Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs +esprits le bilan mélancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on +pensait: «Lorenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils +n'ont plus guère d'argent et les voilà mal pris; car ces gens-là ne +sont pas faits pour vivre sur la terre.»</p> + +<p>La mère Chapdelaine voulut les encourager, un peu par pitié, un peu +ont l'honneur de la culture.</p> + +<p>—Ça force un peu au commencement quand on n'est pas accoutumé, +dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avancée +vous ferez une belle vie.</p> + +<p>—C'est drôle, remarqua Conrad Néron, comme chacun a du mal à se +contenter. En voilà trois qui ont quitté leurs places et qui sont +venus de ben loin pour s'établir icitte et cultiver, et moi je suis +toujours à me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que +d'être tranquillement assis dans un office toute la journée, la plume +à l'oreille, à l'abri du froid et du gros soleil.</p> + +<p>—Chacun a son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial.</p> + +<p>—Et ton idée à toi, ça n'était point de rester à Honfleur à suer sur +les chousses, fit Racicot avec un gros rire.</p> + +<p>—C'est vrai, et je ne m'en cache pas: ça ne m'aurait pas adonné. Ces +hommes icitte ont acheté ma terre. C'est une bonne terre, personne ne +peut rien dire à l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et +je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien où je +suis et je n'aurais pas voulu revenir.</p> + +<p>La mère Chapdelaine secoua la tête.</p> + +<p>—Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la +santé et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n'a point de +<i>boss</i>; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour +soi... Ah! c'est beau!</p> + +<p>—Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est +son maître. Et vous avez l'air de prendre en pitié ceux qui +travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un <i>boss</i> à qui +il faut obéir. Libre... sur la terre... allons donc!</p> + +<p>Il s'animait à mesure et parlait d'un air de défi.</p> + +<p>—Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un +habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien réussi, qui sont +bien gréés de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de +chance que les autres, vous dites: «Ah! ils font une belle vie; ils +sont à l'aise; ils ont de beaux animaux.»</p> + +<p>«Ça n'est pas ça qu'il faudrait dire. La vérité, cest que ce sont +leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de <i>boss</i> dans le monde qui +soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils +vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval +apeuré de rien qui s'écarte ou qui envoie les pieds; c'est une vache +pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher +pendant qu'on la tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand +ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour +gâter votre vie et vous donner du tourment...</p> + +<p>«Je sais ce que c'est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous +êtes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaillé +fort tout l'avant-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre +un peu de repos. Et puis avant qu'on soit assis à table, voilà un +enfant qui crie: "Les vaches ont sauté la clôture"; ou bien: +"Les moutons sont dans le grain." Et tout le monde se lève et +part à courir, en pensant à l'avoine ou à l'orge qu'on a eu tant de +mal à faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent. +Les hommes galopent, brandissent des bâtons, s'essoufflent; les +femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a réussi à +remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures +de pieux, et qu'on rentre, bien resté, on trouve la soupe aux pois +refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les +chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hâte, avec la +peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-être à préparer +encore.</p> + +<p>«Vous êtes les serviteurs de vos animaux: voilà ce que vous êtes. +Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme +les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les +faites vivre à force de travail, parce que la terre est avare et +l'été trop court. C'est comme cela et il n'y a pas moyen que cela +change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on +ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait... +Quand bien même on pourrait... Vous auriez d'autres maîtres: l'été +qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l'hiver qui mange sept +mois de l'année sans profit, la sécheresse et la pluie qui viennent +toujours <i>mal</i> à point...</p> + +<p>«Dans les villes on se moque de ces choses-là; mais ici vous n'avez +pas de défense contre elles et elles vous font du mal; sans compter +le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout, +sans plaisirs. C'est de la misère, de la misère, de la misère du +commencement à la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour réussir sur la +terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme +de raison... les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de +danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de +même!»</p> + +<p>Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque +jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de +carrefour. Ceux qui l'écoutaient, étant d'une race sensible à la +parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et +la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d'une façon nouvelle +et saisissante qui les surprenait eux-mêmes.</p> + +<p>La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête.</p> + +<p>—Ne dites pas ça; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un +habitant qui a une bonne terre.</p> + +<p>—Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers +le nord; l'été est trop court; le grain n'a pas eu le temps de +pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à +chaque voyage, venant des États, et que je vois les petites maisons +de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui +ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de +tous côtés... Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres, +moi qui n'y habite plus, et j'en suis à me demander comment ça se +fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voilà longtemps +pour s'en aller dans les places moins dures, où on trouve tout ce +qu'il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l'hiver et +aller se promener sans avoir peur de mourir...</p> + +<p>Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout à coup et songea +aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche. C'est vrai +ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était un pays sans pitié et +sans douceur. Toute l'inimitié menaçante du dehors, le froid, la +neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison +et s'asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec +des ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus +terribles encore.</p> + +<p>«Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés +dans le bois, ma sœur? Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs +corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra +jamais...»</p> + +<p>Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire lugubre, +et il semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs +de planches courbent l'échine et parlent bas comme des gens dont la +vie est menacée et qui craignent.</p> + +<p>Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au +moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des +histoires d'ours pris au piège, qui se démenaient et grondaient si +férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le +courage, et puis qui s'abandonnaient tout à coup quand ils voyaient +les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur +eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et +se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains, +déchirants et pitoyables.</p> + +<p>Après les histoires de chasse vinrent les histoires de revenants et +d'apparitions; des récits de visions terrifiantes ou d'avertissements +prodigieux reçus par des hommes qui avaient blasphémé ou mal parlé +des prêtres. Et après cela, comme personne ne consentait à chanter, +l'on joua aux cartes; la conversation descendit à des sujets moins +émouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui +fut dit alors quand le traîneau la ramena avec ses parents vers leur +maison, à travers les bois enténébrés, fut celui de Lorenzo +Surprenant parlant des États-Unis et de la vie magnifique des grandes +cités, de la vie plaisante, sûre, et des belles rues droites, +inondées de lumière le soir, pareilles à de merveilleux spectacles +sans fin.</p> + +<p>Avant le départ Lorenzo lui avait dit à demi-voix, presque en +confidence:</p> + +<p>—C'est demain dimanche... J'irai vous voir après midi.</p> + +<p>Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et +voici qu'il était de nouveau près d'elle, reprenant ses récits +merveilleux comme un plaidoyer interrompu.</p> + +<p>Car c'était pour elle surtout qu'il avait parlé la veille au soir; +elle le comprit clairement. Le grand mépris qu'il avait témoigné pour +la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des +villes, ce n'avait été que la préface d'une tentation dont il lui +mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on +feuillette un livre d'images.</p> + +<p>—Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer. Les magasins de +Roberval, la grand-messe, une veillée dramatique dans un couvent; +voilà tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes +ces choses-là, les gens qui ont habité les villes ne feraient qu'en +rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien qu'à vous promener sur +les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail +est finie—pas des petits trottoirs de planches comme à Roberval, +mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges +comme une salle—rien qu'à vous promener de même, avec les lumières, +les chars électriques qui passent tout le temps, les magasins, le +monde, vous verriez de quoi vous étonner pour des semaines. Et tous +les plaisirs qu'on peut avoir; le théâtre, les cirques, les gazettes +avec des images, et dans toutes les rues des places où l'on peut +entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures à pleurer et +à rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez même pas ce que c'est que +les vues animées!</p> + +<p>Il se tut quelques instants, repassant dans sa mémoire le spectacle +prodigieux des cinématographes et se demandant s'il pourrait +l'expliquer et en raconter les péripéties ordinaires: l'histoire +touchante des petites filles abandonnées ou perdues dont la vie est +condensée sur l'écran en douze minutes de misère atroce et trois +minutes de réparation et d'apothéose dans un salon d'un luxe exagéré. +Les galopades effrénées de <i>cowboys</i> à la poursuite des Indiens +ravisseurs; l'épouvantable fusillade; la délivrance ultime des +captifs, à la dernière seconde, par les soldats qui arrivent en +trombe, brandissant magnifiquement la bannière étoilée.</p> + +<p>Après une minute d'hésitation, il secoua la tête, reconnaissant son +impuissance à peindre toutes ces choses avec des mots.</p> + +<p>Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans +les brûlés qui couvrent la berge haute de la rivière Péribonka +au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant n'avait eu recours à aucun +prétexte pour obtenir que Maria sortît avec lui; il le lui avait +demandé simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour +avec la même simplicité directe et pratique.</p> + +<p>—Le premier jour que je vous ai vue, Maria, le premier jour... c'est +vrai! Voilà longtemps que je n'étais revenu au pays, et j'étais à me +dire que c'était une misérable place pour vivre, que les hommes +étaient une <i>gang</i> de simples qui n'avaient rien vu et que les filles +n'étaient sûrement pas aussi fines ni aussi <i>smart</i> que celles des +États... Et puis rien qu'à vous regarder, je me suis dit tout d'un +coup que c'était moi qui n'étais qu'un simple, parce que ni à Lowell +ni à Boston je n'avais vu de fille comme vous. Après que j'étais +retourné là-bas, dix fois par jour je pensais que peut-être bien +quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous +prendre, et chaque fois ça me faisait froid dans le dos. C'est pour +vous que je suis revenu, Maria, revenu de tout près de Boston +jusqu'icitte: trois jours de voyage! Les affaires que j'avais, +j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu, +pour vous dire ce que j'avais à dire et savoir ce que vous me +répondriez.</p> + +<p>Toutes les fois que le sol était nu l'espace de quelques pieds devant +eux, dépourvu de chicots et de racines, et qu'il pouvait relever les +yeux sans crainte de trébucher dans la neige, il la regardait, mais +ne voyait d'elle que son profil penché, à l'expression patiente et +tranquille, entre son bonnet de laine et le long gilet de laine qui +moulait ses formes héroïques, de sorte que chaque regard lui +rappelait ses raisons d'aimer sans lui rapporter de réponse.</p> + +<p>—Icitte, ce n'est pas une place pour vous, Maria. Le pays est trop +dur, et le travail est dur aussi: on se fait mourir rien que pour +gagner son pain. Là-bas, dans les manufactures, fine et forte comme +vous êtes, vous auriez vite fait de gagner quasiment autant que moi; +mais si vous étiez ma femme vous n'auriez pas besoin de travailler. +Je gagne assez pour deux, et nous ferions une belle vie: des +toilettes propres, un joli plain-pied dans une maison de briques, +avec le gaz, l'eau chaude, toutes sortes d'affaires dont vous n'avez +pas l'idée et qui vous épargnent du trouble et de la misère à chaque +instant. Et ne vous figurez pas qu'il n'y a que des <i>Anglâs</i> par là; +je connais bien des familles canadiennes qui travaillent comme moi ou +bien qui ont des magasins. Et il y a une belle église, avec un prêtre +canadien: M. le curé Tremblay, de Saint-Hyacinthe. Vous ne vous +ennuieriez pas...</p> + +<p>Il hésita encore, et promena son regard autour de lui sur le sol +blanc semé de souches brunes, sur le plateau austère qui un peu plus +loin descendait d'une seule course jusqu'à la rivière glacée, comme +s'il cherchait des arguments décisifs.</p> + +<p>—Je ne sais pas quoi vous dire... Vous avez toujours vécu par icitte +et vous ne pouvez pas vous figurer comment c'est ailleurs, et je ne +suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais +je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je prends pas un +coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande, +je vous emmènerai dans des places qui vous étonneront; de vraies +belles places pas en tout comme par icitte, où on peut vivre comme du +monde, et faire un règne heureux.</p> + +<p>Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo +Surprenant était venue battre son cœur comme une lame s'abat sur la +grève. Ce n'étaient point les protestations d'amour qui la +touchaient, encore quelles fussent sincères et honnêtes, mais les +descriptions par lesquelles il cherchait à la tenter. Il n'avait +parlé que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable +ou de vanité; mais considérez que ces choses étaient les seules +qu'elle pût comprendre avec exactitude, et que tout le reste—la +magie mystérieuse des cités, l'attirance d'une vie différente, +inconnue, au centre même du monde humain et non plus sur son extrême +lisière—n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et +vague, pareil à une grande clarté lointaine.</p> + +<p>Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le +contact des multitudes; toute la richesse fourmillante de sensations +et d'idées qui est l'apanage pour lequel le citadin a troqué +l'orgueil âpre de la terre, Maria pressentait tout cela confusément, +comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse +métempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle +avait un grand désir de s'en aller.</p> + +<p>Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une armée de nuages +tristes chargés de neige. Ils défilaient comme une menace au-dessus +du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre +couche à son linceul, et les sapins, les épinettes, les cyprès, +serrés les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figés dans cet +aspect de grande résignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les +souches émergeaient de la neige comme des épaves. Rien dans le +paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de +chaleur et de fécondité; c'était plutôt un pan de quelque planète +déshéritée où ne régnait jamais que la froide mort.</p> + +<p>Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austérité des +arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et +maintenant pour la première fois elle y songeait avec haine et avec +crainte. Quels paradis ce devaient être ces contrées du sud où +l'hiver était fini en mars et où dès avril les feuilles se +montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les +chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et +dans les villes, les rues...</p> + +<p>Des questions tremblèrent sur ses lèvres. Elle eût voulu savoir s'il +y avait de hautes maisons et des magasins des deux côtés de ces rues, +sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars +électriques marchaient toute l'année; si la vie était bien chère... +Et des réponses à toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une +petite partie de sa curiosité émue et laissé subsister presque tout +le vague merveilleux du grand mirage.</p> + +<p>Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui +ressemblât à un commencement de promesse. Lorenzo la regarda +longuement tout en marchant à côté d'elle sur la neige, et il ne +devina rien de ce qui se passait dans son cœur.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amitié pour moi, ou +bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous décider encore?</p> + +<p>Comme elle ne répondait toujours pas, il s'accrocha à cette dernière +supposition par peur d'un refus définitif.</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sûr! Il n'y a +guère longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez à ce que +je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui +coûte cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez +qu'il n'y a pas un garçon dans le pays avec qui vous pourriez faire +un règne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous +vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer à soigner des animaux et +à gratter la terre dans des places désolées...</p> + +<p>Ils rentrèrent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui +l'attendait, des États où il allait trouver le printemps déjà venu, +du travail abondant et bien payé dont témoignaient ses vêtements +élégants et sa lionne mine. Puis il partit, et Maria, qui avait +laborieusement détourné les yeux devant les siens, s'assit près de la +fenêtre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en +songeant à son grand ennui.</p> + +<h3>XIII</h3> + +<p>Personne ne posa de questions à Maria, ni ce soir-là ni les soirs +suivants; mais quelque membre de la famille dut parler à Eutrope +Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions +évidentes, car le dimanche d'après Eutrope vint à son tour, après le +repas de midi, et Maria entendit un deuxième aveu d'amour.</p> + +<p>François Paradis était venu au cœur de l'été, descendu du pays +mystérieux situé «en haut des rivières»; le souvenir des très simples +paroles qu'il avait prononcées était tout mêlé à celui du grand +soleil éclatant, des bleuets mûrs, des dernières fleurs de bois de +charme se fanant dans la brousse. Après lui Lorenzo Surprenant avait +apporté un autre mirage: le mirage des belles cités lointaines et de +la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon, +quand il parla à son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte +et comme découragé d'avance, comprenant qu'il n'avait rien à offrir +qui eût de la force pour tenter.</p> + +<p>Hardiment il avait demandé à Maria de venir se promener avec lui; +mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils +virent que la neige tombait. Maria s'était arrêtée sur le perron, +hésitante une main sur le loquet, faisant mine de rentrer; et lui, +craignant de laisser échapper l'occasion, s'était mis à parler de +suite, se dépêchant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire.</p> + +<p>—Vous savez bien que j'ai de l'amitié pour vous, Maria. Je ne vous +en avais pas parlé encore, d'abord parce que ma terre n'était pas +assez avancée pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous +les deux, et après ça parce que j'avais deviné que c'était François +Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et +que cet autre garçon des États est après vous, je me suis dit que moi +aussi je pourrais bien essayer ma chance.</p> + +<p>La neige descendait maintenant en flocons serrés; elle dégringolait +du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande +sombre qui était la lisière de la forêt, et puis allait se joindre à +cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient déjà accumulée sur le +sol.</p> + +<p>—Je ne suis pas riche, bien sûr; mais j'ai deux lots à moi, tout +payés, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler +dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran, +faire de bonnes clôtures, et quand mai viendra jen aurai grand prêt à +être semé. Je sèmerai cent trente minots, Maria... cent trente minots +de blé, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de gaudriole pour +les animaux. Tout ce grain-là, du beau grain de semence, je +l'achèterai à Roberval et je payerai <i>cash</i> sur le comptoir, de +même... J'ai l'argent de côté tout prêt; je payerai <i>cash</i>, sans une +cent de dette à personne, et si seulement c'est une année ordinaire, +ça fera une belle récolte. Pensez donc Maria cent trente minots de +beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l'été, avant +les foins, et puis entre les foins et la moisson, ça serait le bon +temps pour élever une belle petite maison chaude et solide, toute en +épinette rouge. J'ai le bois tout prêt, coupé, empilé, derrière ma +grange; mon frère m'aidera et peut-être aussi Esdras et Da'Bé quand +ils seront revenus. L'hiver d'après je monterai aux chantiers avec un +cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents +piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous avez bien voulu +m'attendre, ça serait le temps...</p> + +<p>Maria restait appuyée à la porte, une main sur le loquet, détournant +les yeux. C'était cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait à lui offrir; +attendre un an, et puis devenir sa femme et continuer la vie d'à +présent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre +mi-défrichée... Faire le ménage et l'ordinaire, tirer les vaches, +nettoyer l'étable quand l'homme serait absent, travailler dans les +champs peut-être, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle était +forte. Passer les veillées au rouet ou à radouber de vieux +vêtements... Prendre une demi-heure de repos parfois l'été, assise +sur le seuil, en face des quelques champs enserrés par l'énorme bois +sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de +givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne +déjà blanche et sur le bois... Le bois... Toujours le bois, +impénétrable, hostile, plein de secrets sinistres, fermé autour d'eux +comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu à peu, année +par année, gagnant quelques arpents chaque fois, au printemps et à +l'automne, année par année, à travers toute une longue vie terne et +dure.</p> + +<p>Non, elle ne voulait pas vivre comme cela.</p> + +<p>—Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer, +continuait Eutrope, mais vous êtes vaillante, Maria, et accoutumée à +l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaillé fort; personne n'a +pu dire jamais que j'étais lâche, et si vous vouliez bien me marier +ça serait mon plaisir de peiner comme un bœuf toute la journée pour +vous faire une belle terre et que nous soyons à l'aise avant d'être +vieux. Je ne prends pas de boisson, Maria, et le vous aimerais +bien...</p> + +<p>Sa voix trembla et il étendit la main vers le loquet à son tour, +peut-être pour prendre sa main à elle, peut-être pour l'empêcher +d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donné sa réponse.</p> + +<p>—L'amitié que j'ai pour vous... ça ne peut pas se dire...</p> + +<p>Elle ne répondait toujours rien. Pour la deuxième fois un jeune homme +lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait à +donner, et pour la deuxième fois elle écoutait et restait muette, +embarrassée, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilité et le +silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouvée niaise; mais +elle n'était que simple et sincère, et proche de la nature, qui +ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde fût devenu +compliqué comme à présent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents +et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et à +la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la +nature n'avait pas encore parlé impérieusement en elle, sans doute +elle les écoutait en silence, prêtant l'oreille moins à leurs +discours qu'à une voix intérieure et préparant le geste d'éloignement +qui la défendait contre toute requête trop ardente, en attendant... +Les trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas été attirés par +des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beauté de son corps et +parce qu'ils pressentaient de son cœur limpide et honnête; quand ils +lui parlaient d'amour elle restait semblable à elle-même, patiente, +calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fallût dire, et +ils ne l'en aimaient que davantage.</p> + +<p>—Ce garçon des États est venu vous faire de beaux discours, mais il +ne faut pas vous laisser prendre...</p> + +<p>Il devina son geste ébauché de protestation et se fit plus humble.</p> + +<p>—Oh! vous êtes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien à dire +contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte, Maria, parmi des +gens comme vous.</p> + +<p>À travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction +de planches, mi-étable et mi-grange, que son père et ses frères +avaient élevée cinq ans plus tôt, et elle lui trouvait un aspect à la +fois répugnant et misérable, maintenant qu'elle avait commencé à se +figurer les édifices merveilleux des cités. L'intérieur chaud et +fétide, le sol couvert de fumier et de paille souillée, la pompe dans +un coin, dure à manœuvrer et qui grinçait si fort, l'extérieur +désolé, tourmenté par le vent froid, souffleté par la neige +incessante, c'était le symbole de ce qui l'attendait si elle épousait +un garçon comme Eutrope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un +pays triste et sauvage.</p> + +<p>Elle secoua la tête.</p> + +<p>—Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant... +Je n'ai rien promis à personne. Il faut attendre.</p> + +<p>C'était plus qu'elle n'en avait dit à Lorenzo Surprenant et pourtant +Lorenzo était parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait +tenté sa chance, et perdu. Il s'en alla seul à travers la neige, +tandis qu'elle rentrait dans la maison.</p> + +<p>Mars se traîna en l'ours tristes; un vent froid poussait d'un bout à +l'autre du ciel les nuages gris ou balayait la neige; il fallait +étudier le calendrier, don d'un marchand de grain de Roberval, pour +comprendre que le printemps venait.</p> + +<p>Les journées qui suivirent furent pour Maria toutes pareilles aux +journées d'autrefois, ramenant les mêmes tâches, accomplies de la +même manière; mais les soirées devinrent différentes, remplies par un +effort de pensée pathétique. Sans doute ses parents avaient-ils +deviné ce qui s'était passé; mais respectant son silence, ils ne lui +offraient pas de conseils et elle n'en demandait pas. Elle avait +conscience qu'il n'appartenait qu'à elle de faire son choix et +d'arrêter sa vie, et se sentait pareille à une élève debout sur une +estrade devant des yeux attentifs, chargée de résoudre sans aide un +problème difficile.</p> + +<p>C'était ainsi: quand une fille arrivait à un certain âge, lorsqu'elle +était plaisante à voir, saine et forte, habile à toutes les besognes +de la maison et de la terre, de jeunes hommes lui demandaient de les +épouser. Et il fallait qu'elle dît: «Oui» à celui-là, «Non» à +l'autre...</p> + +<p>Si François Paradis ne s'était pas écarté sans retour dans les bois +désolés, tout eût été facile. Elle n'aurait pas eu à se demander ce +qu'il lui fallait faire: elle serait allée droit vers lui, poussée +par une force impérieuse et sage, aussi sûre de bien faire qu'une +enfant qui obéit. Mais il était parti; il ne reviendrait pas comme il +l'avait promis, ni au printemps ni plus tard, et M. le curé de +Saint-Henri avait défendu de continuer par un long regret la longue +attente.</p> + +<p>Oh! mon Dou! Quel temps merveilleux ç'avait été que le commencement +de cette attente! Quelque chose se gonflait et s'ouvrait dans son +cœur de semaine en semaine, comme une belle gerbe riche dont les +épis s'écartent et se penchent, et une grande joie venait vers elle +en dansant... Non, c'était plus vif et plus fort que cela. C'était +pareil à une grande flamme-lumière aperçue dans un pays triste, à la +brunante, une promesse éclatante vers laquelle on marche, oubliant +les larmes qui avaient été sur le point de venir en disant d'un air +de défi: «Je savais bien qu'il y avait quelque part dans le monde +quelque chose comme cela.» Fini. Oui, c'était fini. Maintenant il +fallait faire semblant de n'avoir rien vu, et chercher laborieusement +son chemin, en hésitant dans le triste pays sans mirage.</p> + +<p>Le père Chapdelaine et Tit'Bé fumaient sans rien dire, assis près du +poêle; la mère tricotait des bas; chien, couché sur le ventre, la +tête entre ses pattes allongées, clignait doucement des yeux, +jouissant de la bonne chaleur. Télesphore s'était endormi, son +catéchisme ouvert sur les genoux, et la petite Alma-Rose, qui était +encore éveillée, elle, hésitait depuis plusieurs minutes déjà entre +un grand désir de faire remarquer la paresse inexcusable de son frère +et la honte d'une pareille trahison.</p> + +<p>Maria baissa les yeux, reprit son ouvrage, et suivit un peu plus loin +encore sa pensée obscure et simple.</p> + +<p>Quand une jeune fille ne sent pas ou ne sent plus la grande force +mystérieuse qui la pousse vers un garçon différent des autres, +qu'est-ce qui doit la guider? Qu'est-ce qu'elle doit chercher dans le +mariage? Avoir une belle vie, assurément, faire un règne heureux...</p> + +<p>Ses parents auraient préféré qu'elle épousât Eutrope Gagnon—elle le +savait—d'abord parce qu'elle resterait ainsi près d'eux et ensuite +parce que la vie de la terre était la seule qu'ils connussent, et +qu'ils l'imaginaient naturellement supérieure à toutes les autres. +Eutrope était un bon garçon, vaillant et tranquille, et il l'aimait; +mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il était également sobre, +travailleur; il était en somme resté Canadien, tout pareil aux gens +parmi lesquels elle vivait; il allait à l'église... Et il lui +apportait comme un présent magnifique un monde éblouissant, la magie +des villes; il la délivrerait de l'accablement de la campagne glacée +et des bois sombres...</p> + +<p>Elle ne pouvait se résoudre encore à se dire: «Je vais épouser +Lorenzo Surprenant.» Mais en vérité son choix était fait. Le norouâ +meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied +de quelque cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même +coup toute la tristesse et la dureté du pays qu'elle habitait et lui +avait inspiré la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de +la solitude, des grandes forêts inhumaines où tous les arbres ont +l'aspect des arbres de cimetière. L'amour—le vrai amour—avait passé +près d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'était +éloignée pour ne plus revenir. Il lui était resté une nostalgie et, +maintenant, elle se prenait à désirer une compensation et comme un +remède, l'éblouissement d'une vie lointaine dans la clarté pâle des +cités.</p> + +<h3>XIV</h3> + +<p>Un soir d'avril la mère Chapdelaine refusa de se mettre à table avec +les autres à l'heure du souper.</p> + +<p>—J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que +je me suis forcée en levant la poche de fleur aujourd'hui pour faire +le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire... +et je n'ai pas faim.</p> + +<p>Personne ne répondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont +prompts à s'inquiéter dès que chez l'un d'entre eux le mécanisme +humain se dérange; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus à +trouver presque naturel que parfois leur dur métier les surmène et +que quelque fibre de leur corps se rompe. Pendant que le père et les +enfants mangeaient, la mère Chapdelaine resta immobile sur sa chaise, +près du poêle. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'altérait.</p> + +<p>—Je vas me coucher, dit-elle bientôt. Une bonne nuit et demain matin +je serai correcte, certain! Tu guetteras la cuite, Maria.</p> + +<p>Le lendemain, en effet, elle se leva à son heure ordinaire; mais +quand elle eut préparé la pâte pour les crêpes, la peine la terrassa +et elle dut s'allonger de nouveau. Près du lit elle s'arrêta un +instant, se tenant les reins des deux mains et s'assura que la +besogne du jour serait faite.</p> + +<p>—Tu donneras à manger aux hommes, Maria. Et ton père t'aidera à +tirer les vaches si tu veux. Je ne suis bonne à rien ce matin.</p> + +<p>—C'est bon, sa mère; c'est bon, répondit Maria. Reposez-vous +tranquillement; nous n'aurons pas de misère.</p> + +<p>Pendant deux jours elle resta couchée, surveillant de son lit toute +la vie domestique, donnant des conseils.</p> + +<p>—Tourmente-toi point, lui répétait son mari sans cesse. Il n'y a +quasiment rien à faire dans la maison à part de l'ordinaire, et pour +ça Maria est bien capable, et pour le reste aussi, batêche! Elle +n'est plus une petite fille à cette heure: elle est aussi capable +comme toi. Reste sans bouger, ben à l'aise, au lieu de bardasser tout +le temps entre les couvertes et d'empirer ton mal.</p> + +<p>Le troisième jour elle cessa de penser aux soins du ménage et +commença à se lamenter.</p> + +<p>—Oh! mon Dou! gémissait-elle. J'ai mal dans tout le corps et la tête +me brûle. Je vas mourir!</p> + +<p>Le père Chapdelaine essaya de la réconforter en plaisantant.</p> + +<p>—Tu mourras quand le bon Dieu voudra que tu meures, et à mon idée ça +n'est pas encore de ce temps icitte. Qu'est-ce qu'il ferait de toi? +Le paradis est plein de vieilles femmes, au lieu qu'icitte nous n'en +avons qu'une et elle peut encore rendre service, des fois...</p> + +<p>Mais il commençait à s'inquiéter et tint conseil avec sa fille.</p> + +<p>—Je pourrais atteler et aller virer à la Pipe, proposa-t-il. +Peut-être bien qu'au magasin ils ont des remèdes pour cette +maladie-là; ou bien j'en causerais à M. le curé et il me dirait quoi +faire.</p> + +<p>Avant quils eussent pris une décision, la nuit était venue et Tit'Bé, +qui était allé aider Eutrope Gagnon à scier du bouleau pour son +poêle, rentra et le ramena avec lui.</p> + +<p>—Eutrope a un remède, dit-il.</p> + +<p>Ils se rassemblèrent tous autour d'Eutrope, qui prit dans une de ses +poches et ouvrit lentement une petite boîte de fer-blanc.</p> + +<p>—Voilà ce que j'ai, fit-il d'un air de doute. C'est des pilules. +Quand mon frère a eu mal aux rognons, voilà trois ans passés, il a vu +dans une gazette une annonce pour ces pilules-là, qui disait qu'elles +étaient bonnes; alors il a envoyé de l'argent pour une boîte. Il dit +que c'est un bon remède. Son mal n'est pas parti de suite, comme de +raison; mais il dit que c'est un bon remède. Ça vient des États...</p> + +<p>Pendant quelques instants ils contemplèrent sans mot dire les +quelques pilules grises qui roulaient çà et là sur le fond de la +boîte. Un remède... préparé par quelque homme repu de science en des +pays lointains... Le même respect troublé les courbait qu'inspire aux +Indiens la décoction d'herbes cueillies par une nuit de pleine lune, +au-dessus de laquelle le guérisseur de la tribu a récité les formules +magiques.</p> + +<p>Maria questionna d'une voix hésitante:</p> + +<p>—C'est-il bien aux rognons qu'elle a mal, seulement?</p> + +<p>—D'après ce que Tit'Bé m'avait dit, j'avais pensé que c'était ça.</p> + +<p>Le père Chapdelaine fit un geste évasif.</p> + +<p>—Elle s'est forcée en levant la poche de fleur, qu'elle dit, et +maintenant voilà qu'elle a mal dans tout le corps. On ne peut pas +savoir...</p> + +<p>—La gazette qui partait de ce remède-là, reprit Eutrope Gagnon, +disait comme ça que quand le monde tombait malade et pâtissait, +c'était à cause des rognons, toujours; et pour les rognons ces +pilules-là, c'est extra. La gazette le disait, et mon frère aussi.</p> + +<p>—Quand même ça ne serait pas pour ce mal-là tout à fait, dit Tit'Bé +d'un air de respect, c'est un remède de toujours...</p> + +<p>—Elle pâtit, c'est sûr: on ne peut pas la laisser comme ça.</p> + +<p>Ils s'approchèrent du lit où la malade gémissait et respirait +bruyamment, tentant par intervalles des mouvements légers que +suivaient des plaintes plus aiguës.</p> + +<p>—Eutrope t'a apporté un remède, Laura.</p> + +<p>—J'y crois point à vos remèdes, répondit-elle entre deux plaintes.</p> + +<p>Mais elle regarda pourtant avec intérêt les pilules grises qui +roulaient sans cesse dans la boîte de fer-blanc, comme si elles +eussent été animées d'une vie surnaturelle.</p> + +<p>—Mon frère en a mangé, voilà trois ans passés, quand il avait le mal +de rognons si fort qu'il ne pouvait quasiment pas travailler, et il +dit que ça lui a fait du bien. Oh! c'est un bon remède, madame +Chapdelaine, certain!</p> + +<p>À mesure qu'il parlait, son hésitation primitive s'évanouissait, et +il se sentait envahi d'une grande confiance.</p> + +<p>—Ça va vous guérir, madame Chapdelaine, sûr comme il y a un bon +Dieu. C'est un remède de première classe: mon frère l'a fait venir +des États exprès. Vous ne trouveriez pas un remède comme ça au +magasin de la Pipe, sûrement.</p> + +<p>—Ça ne peut pas la rendre pire? interrogea Maria avec un reste de +crainte. Ça n'est pas du poison ni une affaire de même?</p> + +<p>Tous les hommes protestèrent ensemble avec une sorte d'indignation.</p> + +<p>—Faire du mal, des petites pilules pas plus grosses que ça!</p> + +<p>—Mon frère en a mangé quasiment une boîte, et il dit que c'est du +bien que ça lui a fait.</p> + +<p>Quand Eutrope partit, il laissa les pilules derrière lui; la malade +n'avait pas encore consenti à en prendre, mais sa résistance +diminuait de force à chaque fois.</p> + +<p>Elle en prit deux au milieu de la nuit, deux autres au matin, et +pendant les heures qui suivirent tout le inonde attendit avec +confiance que la magie du remède opérât. Mais vers midi il fallut se +rendre à l'évidence; elle souffrait toujours autant et continuait à +se plaindre. Au soir la boîte était vide, et quand la nuit tomba les +gémissements de la malade remplirent la maison d'une tristesse +angoissée, maintenant surtout que l'on n'avait plus de remède en quoi +l'on pût espérer.</p> + +<p>Maria se leva deux ou trois fois, émue des plaintes plus fortes; +chaque fois elle trouvait sa mère dans la même position, couchée sur +le côté dans une immobilité qui semblait la faire souffrir et la +raidir un peu plus d'heure en heure, et toujours se lamentant +bruyamment.</p> + +<p>—Quoi c'est, sa mère? demandait Maria. Ça va-t-il mieux?</p> + +<p>—Oh! mon Don! que je pâtis. Que je pâtis donc! répondait la malade. +Je peux plus grouiller, plus en tout, et ça me fait mal tout de même. +Donne-moi de l'eau frette, Maria; j'ai soif à mourir.</p> + +<p>Maria lui donna à boire plusieurs fois, mais finit par concevoir des +craintes.</p> + +<p>—Ça n'est peut-être pas bon pour vous de boire tant que ça, sa mère. +Tâchez d'endurer votre soif un temps.</p> + +<p>—C'est pas endurable, je te dis... La soif, et puis le mal que j'ai +dans tout le corps, et la tête qui me brûle... Oh! mon Dou! C'est +certain que je vas mourir.</p> + +<p>Un peu avant le jour elles s'assoupirent toutes les deux; mais Maria +fut bientôt réveillée par son père, qui lui secouait l'épaule et +parlait à voix basse.</p> + +<p>—Je vas atteler, dit-il. J'irai virer à Mistook pour chercher le +médecin, et en passant à la Pipe je vas parler à M. le curé aussi. +C'est épeurant de l'entendre se lamenter de même...</p> + +<p>Les yeux ouverts dans la clarté blafarde de l'aube, Maria prêta +l'oreille aux bruits du départ; la porte de l'écurie battant contre +le mur; les sabots du cheval sonnant mat sur les madriers de l'allée; +des commandements étouffés: «Ho là! Harrié! Harrié donc! Ho!» puis le +tintement des grelots de l'attelage. Dans le silence qui suivit, la +malade gémit deux ou trois fois, mais sans se réveiller; Maria +regarda le jour pâle emplir la maison et songea au voyage de son +père, s'efforçant de calculer les distances.</p> + +<p>De chez eux au village de Honfleur, huit milles. De Honfleur à la +Pipe, six. À la Pipe son père parlerait à M. le curé et puis il +continuerait vers Mistook. Elle se reprit, et au lieu du vieux nom +indien que les gens du pays emploient toujours, elle donna au village +son nom officiel, celui dont l'avaient baptisé les prêtres: +Saint-Cœur-de-Marie... De la Pipe à Saint-Cœur-de-Marie, huit +autres milles. Huit et six, et huit encore... Elle s'embrouilla, et +dit à voix basse:</p> + +<p>—Ça fait loin toujours. Et les chemins seront méchants.</p> + +<p>Une fois de plus elle ressentait un effarement tragique en songeant à +leur solitude, dont elle ne se souciait guère autrefois. C'était bon +quand tout le monde était fort et joyeux et qu'on n'avait pas besoin +d'aide; mais qu'un peu de chagrin vînt, une maladie, et le bois qui +les entourait semblait resserrer sur eux sa poigne hostile pour les +priver des secours du monde, le bois et ses acolytes: les mauvais +chemins où les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail, les tempêtes de +neige en plein avril...</p> + +<p>Sa mère tenta de se retourner dans son sommeil, s'éveilla en poussant +un cri aigu de douleur et aussitôt recommença à gémir sans répit. +Maria se leva et alla s'asseoir près d'elle, songeant à la longue +journée qui commençait, au cours de laquelle elle n'aurait ni conseil +il ni aide.</p> + +<p>Elle ne fut qu'une longue plainte, cette journée: un gémissement sans +fin qui venait du lit où gisait la malade et hantait l'étroite maison +de bois. De temps en temps se mêlait à cette lamentation quelque +bruit domestique: la vaisselle entrechoquée, la porte du poêle de +fonte ouverte avec un claquement; des pas sur le plancher, Tit'Bé +rentrant dans la maison doucement, inquiet et gauche, pour prendre +des nouvelles.</p> + +<p>—Ça va-t-il point mieux?</p> + +<p>Maria secouait la tête. Ils restaient tous deux immobiles quelques +secondes, regardant la forme immobile sous les couvertures de laine +brune, prêtant l'oreille aux plaintes; puis Tit'Bé sortait de nouveau +pour vaquer aux menues besognes du dehors; Maria achevait de mettre +la maison en ordre et recommençait ensuite son guet patient, que des +gémissements plus perçants venaient parfois interrompre comme des +reproches.</p> + +<p>D'heure en heure elle reprenait son calcul de temps et de distance.</p> + +<p>—Son père doit être loin de Saint-Cœur-de-Marie... Si le médecin +est là, ils vont laisser le cheval reposer une couple d'heures, et +ils partiront ensemble. Mais les chemins doivent être méchants; au +printemps, de ce temps icitte, c'est quasiment pas passable des +fois...</p> + +<p>Un peu plus tard:</p> + +<p>—Ils doivent être partis; peut-être bien qu'en passant à la Pipe ils +s'arrêteront pour parler à M. le curé. Ou bien encore il sera venu de +suite dès qu'il aura su, sans les attendre. Il peut arriver dans +aucun temps.</p> + +<p>Mais la nuit approcha sans amener personne, et vers sept heures +seulement des grelots se firent entendre au dehors. C'étaient le père +Chapdelaine et le médecin qui arrivaient. Ce dernier entra dans la +maison seul, posa son sac sur la table et commença à retirer sa +pelisse en grognant.</p> + +<p>—Avec des chemins de même, dit-il, c'est pas qu'une petite affaire +de venir voir des malades. Et vous, vous êtes venus vous cacher dans +le bois apparemment, le plus loin que vous avez pu. Batêche! vous +pourriez bien tous mourir sans que personne vous vienne en aide.</p> + +<p>Il se chauffa quelques secondes au poêle, puis s'approcha du lit.</p> + +<p>—Eh bien, la mère, on se met à être malade, tout comme les gens qui +ont le moyen!</p> + +<p>Mais après un premier examen il cessa de plaisanter.</p> + +<p>—Elle est malade pour de bon, je cré!</p> + +<p>C'était sans affectation qu'il parlait comme les paysans; son +grand-père et son père avaient travaillé la terre, et lui n'avait +quitté la campagne que pour faire ses études de médecine à Québec, +parmi d'autres garçons semblables à lui pour la plupart, petit-fils +sinon fils de cultivateurs, qui avaient tous gardé des manières +frustes de villageois et le lent parler héréditaire. Il était grand +et massif, moustachu de gris, et sa figure épaisse avait toujours une +expression un peu gênée de bonne humeur arrêtée court par l'annonce +d'un chagrin d'autrui, auquel il devait faire semblant de compatir.</p> + +<p>Le père Chapdelaine, ayant dételé et soigné son cheval, rentra dans +la maison à son tour. Il s'assit à distance respectueuse avec ses +enfants pendant que le médecin remplissait ses rites. Ils pensaient +tous:</p> + +<p>«Maintenant on va savoir ce que c'est, et il va lui donner de bons +remèdes...»</p> + +<p>Mais quand l'examen fut fini, au lieu d'avoir recours de suite aux +philtres de son sac, il resta hésitant et se mit à poser des +questions sans fin. Comment cela avait commencé, et de quoi elle se +plaignait surtout... Si elle avait déjà souffert du même mal... Les +réponses ne semblèrent pas l'éclairer beaucoup; alors il s'adressa à +la malade elle-même, mais n'obtint d'elle que des indications vagues +et des plaintes.</p> + +<p>—Si ça n'est rien qu'un effort qu'elle s'est donné, fit-il à la +longue, elle guérira toute seule: elle n'a qu'à rester au lit sans +bouger. Mais si c'est une lésion dans le milieu du corps, aux rognons +ou ailleurs, ça peut être méchant.</p> + +<p>Il sentit confusément que le doute où il restait plongé désappointait +les Chapdelaine, et voulut rétablir son prestige.</p> + +<p>—Des lésions internes, c'est grave, et on ne peut rien y voir. Le +plus grand savant du monde ne pourrait pas vous en dire plus long que +moi. Il faut attendre... Mais ça n'est peut-être pas ça.</p> + +<p>Il recommença son examen et secoua la tête.</p> + +<p>—Je peux toujours lui donner quelque chose pour l'empêcher de pâtir +de même.</p> + +<p>Le sac de cuir révéla enfin ses fioles mystérieuses: quinze gouttes +d'une drogue jaunâtre tombèrent dans deux doigts d'eau que la malade, +soutenue, but avec force plaintes aiguës. Après cela, il ne restait +apparemment qu'à attendre encore; les hommes allumèrent leurs pipes +et le docteur, les pieds contre le poêle, parla de sa science et de +ses cures.</p> + +<p>—Des maladies de même, dit-il, qu'on ne sait pas bien ce que c'est, +c'est plus bâdrant pour un médecin qu'une affaire grave. Ainsi la +pneumonie, ou bien la fièvre typhoïde; les trois quarts des gens de +par icitte, hormis qu'ils meurent de vieillesse, ce sont ces deux +maladies-là qui les tuent. Eh bien, la fièvre typhoïde et la +pneumonie, j'en guéris tous les mois. Vous connaissez bien Viateur +Tremblay, le maître de poste de Saint-Henri...</p> + +<p>Il paraissait un peu offensé que la mère Chapdelaine fût atteinte +d'un mal obscur, au diagnostic difficile, et non d'une des deux +maladies qu'il traitait avec le plus de succès, et il conta par le +menu comment il avait guéri le maître de poste de Saint-Henri. De là +ils en vinrent à discuter toutes les nouvelles du comté, de ces +nouvelles qui font le tour du lac Saint-Jean, colportées de maison en +maison, et qui sont d'un intérêt plus passionnant mille fois que les +famines ou les guerres parce que les causeurs arrivent toujours à les +rattacher à quelqu'un de leurs amis ou de leurs parents, dans ce pays +où tous les liens de parenté sont suivis méticuleusement en esprit, +malgré les distances.</p> + +<p>La mère Chapdelaine cessa de se plaindre, et parut s'assoupir. Le +médecin jugea donc qu'il avait fait ce qu'on attendait de lui, tout +au moins pour un soir, vida sa pipe et se leva.</p> + +<p>—Je vas aller coucher à Honfleur, dit-il. Votre cheval est bon pour +me mener jusque-là, eh? Vous n'avez pas besoin de venir, vous; je +connais le chemin. Je vas passer la nuit chez Éphrem Surprenant et je +reviendrai demain dans l'avant-midi.</p> + +<p>Le père Chapdelaine hésita quelques instants, songeant que son vieux +cheval avait déjà fait une dure journée; mais il ne répondit rien et +finit par sortir pour atteler une fois de plus. Quelques minutes plus +tard l'homme de science était parti et la famille se retrouva seule +comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Une grande quiétude remplit la maison. Chacun songea avec +soulagement: «C'est un bon remède qu'il lui a donné, pareil! Elle ne +se lamente plus...» Mais une heure s'était à peine écoulée que la +malade sortit de la torpeur où l'avait plongée le trop faible +narcotique, essaya de se retourner et poussa un cri. Tous se levèrent +de nouveau, navrés, et se rangèrent près du lit: elle ouvrait les +yeux, et après quelques plaintes aiguës se mit à pleurer bruyamment:</p> + +<p>—Oh! Samuel! c'est certain, je vas mourir.</p> + +<p>—Mais non! Mais non! Fais-toi pas des idées de même.</p> + +<p>—Oui je te dis que je vas mourir. Je sens ça, et ce médecin-là n'est +qu'un grand simple qui ne sait pas quoi faire. Il ne peut même pas +dire quel mal que c'est, et le remède qu'il m'a donné n'était pas un +bon remède; ça ne m'a pas guérie. Je te dis que je vas mourir.</p> + +<p>Elle disait cela d'une voix défaillante, entrecoupée de gémissements, +pendant que les larmes coulaient sur ses joues grasses. Son mari et +ses enfants la regardèrent, atterrés. La peur de la mort envahit la +maison. Ils se sentirent isolés du reste du monde, sans défense, +n'ayant même plus de cheval pour aller chercher un secours lointain, +et leurs yeux se mouillèrent aussi, cependant qu'ils se taisaient et +demeuraient immobiles, consternés, comme par une trahison.</p> + +<p>Eutrope Gagnon arriva sur ces entrefaites.</p> + +<p>—Et moi qui pensais la trouver quasiment guérie, fit-il. Ce +médecin-là, donc...</p> + +<p>Le père Chapdelaine, hors de lui, se mit à crier:</p> + +<p>—Ce médecin-là n'est bon à rien, et je lui dirai bien, moué. Il est +venu icitte, il lui a donné un petit remède de rien dans le fond +d'une tasse et il s'en est allé coucher au village comme s'il avait +gagné son argent. Il n'a rien fait que fatiguer mon cheval; mais il +n'aura pas une cent de moi, rien en tout, rien...</p> + +<p>Eutrope secoua la tête et dit d'un air grave:</p> + +<p>—Je n'y ai point confiance non plus, aux médecins. Si on avait pensé +à aller chercher un remmancheur, comme Tit'Sèbe de Saint-Félicien...</p> + +<p>Tous les visages se tournèrent vers lui et les larmes s'arrêtèrent.</p> + +<p>—Tit'Sèbe, fit Maria. Vous pensez qu'il est bon pour les maladies de +même?</p> + +<p>Eutrope et le père Chapdelaine affirmèrent leur confiance en même +temps:</p> + +<p>—Tit'Sèbe guérit le monde; c'est sûr. Il n'a pas passé par les +écoles, lui; mais il guérit le monde.</p> + +<p>—Vous avez bien entendu parler de Nazaire Gaudreau, qui était tombé +du haut d'une bâtisse et qui s'était brisé la taille... Les médecins +sont venus le voir: Ils n'ont rien su lui dire que le nom latin de +son mal, et puis qu'il allait mourir. Alors on a été quérir Tit'Sèbe, +et il l'a guéri.</p> + +<p>Ils connaissaient tous de réputation le rebouteux, et l'espoir +renaissait.</p> + +<p>—Tit'Sèbe est un bon homme, et qui guérit le monde. Et pas difficile +pour l'argent, avec ça. On va le quérir, on lui paye son temps, et il +vous guérit. C'est lui qui a remmanché le petit Roméo Boily, après +qu'il avait été écrasé par une waguine chargée de planches.</p> + +<p>La malade était retombée dans une sorte de torpeur et gémissait +faiblement les yeux fermés.</p> + +<p>—J'irai bien le quérir si vous voulez, proposa Eutrope.</p> + +<p>—Mais avec quel cheval donc? fit Maria. Le médecin a emmené +Charles-Eugène à Honfleur.</p> + +<p>Le père Chapdelaine eut un geste de rage et jura entre ses dents:</p> + +<p>—Le vieux maudit!</p> + +<p>Eutrope réfléchit quelques secondes et se décida.</p> + +<p>—Ça ne fait rien: j'irai pareil. Je marcherai jusqu'à Honfleur et là +je trouverai bien quelqu'un qui me prêtera un cheval et une carriole; +Racicot, ou bien le père Néron.</p> + +<p>—C'est trente-cinq milles d'icitte à Saint-Félicien, et les chemins +sont méchants.</p> + +<p>—J'irai pareil.</p> + +<p>Il partit de suite et courut sur la neige, songeant au regard +reconnaissant de Maria. Les autres se préparèrent pour la nuit, +agitant dans leur esprit un nouveau calcul de distance... Soixante et +dix milles aller et retour... Et les mauvais chemins... La lampe +resta allumée, et jusqu'au matin la malade se lamenta dans le +silence, tantôt en plaintes aiguës, tantôt en un halètement affaibli.</p> + +<p>Deux heures après l'aube, le médecin et le curé de Saint-Henri +arrivèrent ensemble.</p> + +<p>—Je n'ai pas pu venir plus tôt, expliqua le curé. Mais me voilà tout +de même, et j'ai pris le docteur au village en passant.</p> + +<p>Ils s'assirent près du lit et causèrent à voix basse; le médecin +procéda à un nouvel examen; mais ce fut le curé qui en annonça le +résultat.</p> + +<p>—On ne peut rien dire, dit-il. Elle n'a pas l'air pire; mais ça +n'est pas une maladie ordinaire. Je vais toujours la confesser et lui +donner l'absolution; après ça nous nous en irons tous les deux et +nous reviendrons après-demain.</p> + +<p>Il s'approcha du lit de nouveau, pendant que tous les autres allaient +s'asseoir près de la fenêtre. Pendant quelques minutes les deux voix +se répondirent, l'une affaiblie par la souffrance et coupée de +gémissements, l'autre assurée, grave, à peine abaissée pour les +questions solennelles. Après un murmure indistinct, des gestes +augustes planèrent, faisant baisser les têtes, et le curé se leva.</p> + +<p>Avant le départ le médecin confia à Maria une petite fiole, avec des +recommandations.</p> + +<p>—Seulement si elle pâtit bien fort, à crier, et jamais plus de +quinze gouttes à la fois... Et ne lui donnez pas d'eau frette à +boire...</p> + +<p>Elle les reconduisit jusqu'au seuil, la fiole à la main. Au moment de +monter dans la carriole, le curé de Saint-Henri la prit à part et lui +dit quelques mots à son tour.</p> + +<p>—Les médecins font ce qu'ils peuvent, dit-il avec simplicité, mais +il n'y a que le bon Dieu qui connaît les maladies. Priez bien fort, +et je dirai la messe pour elle demain; oui, une grand-messe avec +chant, c'est entendu.</p> + +<p>Toute la journée Maria s'efforça de combattre avec des prières la +marche incompréhensible du mal, et chaque fois qu'elle s'approchait +du lit c'était avec l'espoir confus qu'un miracle s'était produit et +que la malade allait présentement cesser de gémir, s'assoupir +quelques heures et se réveiller guérie. Il n'en fut rien: les +plaintes continuaient et vers le soir elles se muèrent en une sorte +de soupir profond, répété sans cesse, qui semblait protester contre +un fardeau, ou bien contre l'envahissement lent d'un poison +meurtrier.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, Eutrope Gagnon arriva, ramenant Tit'Sèbe le +remmancheur.</p> + +<p>C'était un petit homme maigre à figure triste, avec des yeux très +doux. Comme toutes les fois qu'on l'appelait au chevet d'un malade il +avait mis ses vêtements de cérémonie, de drap foncé, assez usés, +qu'il portait avec la gaucherie des paysans endimanchés. Mais les +fortes mains brunes, qui saillaient des manches, avaient des gestes +qui imposaient la confiance. Elles palpèrent les membres et le corps +de la mère Chapdelaine avec des précautions infinies, sans lui +arracher un seul cri de douleur, et après cela il resta longtemps +immobile, assis près du lit, la contemplant comme s'il attendait +qu'une intuition miraculeuse lui vînt.</p> + +<p>Mais quand il parla, ce fut pour dire:</p> + +<p>—Vous avez-t-y appelé le curé? Il est venu... Et quand c'est qu'il +doit revenir? Demain: c'est correct.</p> + +<p>Après un nouveau silence, il avoua simplement:</p> + +<p>—Je n'y peux rien... C'est une maladie dans le dedans du corps, que +je ne connais pas. Si ç'avait été un accident, des os brisés, je +l'aurais guérie. Je n'aurais rien eu qu'à sentir ses os avec mes +mains, et puis le bon Dieu m'aurait inspiré quoi faire, et je +l'aurais guérie. Mais ça c'est un mal que je ne connais pas. Je +pourrais bien lui poser des mouches noires sur le dos, et peut-être +ça lui tirerait le sang et que ça la soulagerait pour un temps. Ou +bien je pourrais lui donner une boisson faite avec des rognons de +castor; c'est bon pour les maladies de même, c'est connu. Mais je ne +pense pas que ça la guérirait, ni la boisson ni les mouches noires.</p> + +<p>Il parlait avec tant d'honnêteté, et si simplement, qu'il faisait +sentir à tous ce que c'était que la maladie d'un corps humain: un +phénomène mystérieux et terrible qui se passe derrière des portes +closes et que les autres humains ne peuvent combattre que gauchement +en tâtonnant, se fiant à des signes incertains.</p> + +<p>—Si le bon Dieu le veut, elle va mourir.</p> + +<p>Maria se mit à pleurer doucement; le père Chapdelaine resta immobile +et muet, la bouche ouverte, ne comprenant pas encore, et le +remmancheur, ayant prononcé son verdict, baissa la tête et regarda +longuement la malade de ses yeux compatissants. Ses mains brunes de +paysan, inutiles, reposaient sur ses genoux; voûté, un peu penché en +avant, doux et triste, il semblait poursuivre avec son Dieu un +dialogue muet disant:</p> + +<p>—Vous m'avez donné le don de guérir les os brisés, et j'ai guéri; +mais vous ne m'avez pas donné le don de guérir les maux comme +ceux-ci: alors je suis obligé de laisser cette pauvre femme mourir.</p> + +<p>Pour la première fois les marques profondes que la maladie avait +creusées sur le visage de la mère Chapdelaine parurent à son mari et +à ses enfants être autre chose que des signes passagers de douleur: +l'empreinte définitive de la dissolution qui venait. Les soupirs +profonds, et en vérité pareils à des râles, qui sortaient de son +gosier, devinrent non plus une expression consciente de souffrance, +mais la dernière protestation instinctive d'un organisme que +déchirait l'approche de la mort. Et une peur nouvelle leur vint à +tous, presque plus forte que leur peur de la perdre.</p> + +<p>—Vous ne pensez pas qu'elle va mourir avant que M. le curé ne +revienne? demanda Maria.</p> + +<p>Tit'Sèbe eut un geste d'ignorance.</p> + +<p>—Je ne peux pas dire... Si votre cheval n'est pas trop fatigué, vous +feriez bien d'aller le chercher dès qu'il fera jour.</p> + +<p>Les regards se tournèrent vers la fenêtre, qui n'était encore qu'une +plaque noire, et de là revinrent vers la malade. Une femme forte et +courageuse, qui avait toute sa santé et toute sa connaissance cinq +jours plus tôt. Sûrement elle n'allait pas mourir aussi vite que +cela... Mais, maintenant qu'ils savaient l'issue triste et +inévitable, chaque coup d'œil révélait un changement subtil, quelque +signe nouveau qui faisait de cette femme couchée, aveuglée et +gémissante, une créature toute différente de leur femme et de leur +mère quels avaient connue si longtemps.</p> + +<p>Une demi-heure passa: le père Chapdelaine se leva brusquement, après +un nouveau regard vers la fenêtre.</p> + +<p>—Je vas atteler, dit-il.</p> + +<p>Tit-Sèbe hocha la tête.</p> + +<p>—C'est correct: vous ferez aussi bien d'atteler; le jour va venir. +De même M. le curé sera icitte pour midi.</p> + +<p>—Oui, je vas atteler, répéta le père Chapdelaine.</p> + +<p>Mais au moment de partir il semblait se rendre compte tout à coup +qu'il se préparait à remplir une mission lugubre et solennelle en +allant chercher le Saint-Sacrement, qui annonce la mort, et il +hésitait un peu, comme au seuil d'une étape irrémédiable.</p> + +<p>—Je vas atteler.</p> + +<p>Il se balança d'un pied sur l'autre, jeta un dernier regard sur la +malade, et sortit enfin.</p> + +<p>Le jour vint, et bientôt après le vent se leva et commença à mugir +autour de la maison.</p> + +<p>—Voilà le norouâ qui prend: il va y avoir une tempête, dit Tit'Sèbe.</p> + +<p>Maria tourna les yeux vers la fenêtre et soupira.</p> + +<p>—Et justement il a neigé il y a deux jours: ça va poudrer, certain! +Les chemins étaient déjà méchants; son père et M. le curé vont avoir +de la misère.</p> + +<p>Le remmancheur secoua la tête.</p> + +<p>—Ils auront peut-être un peu de misère en route; mais ils arriveront +pareil. Un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, c'est fort!</p> + +<p>Ses yeux doux étaient remplis d'une foi sans borne.</p> + +<p>—C'est fort un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, répéta-t-il. +Voilà trois ans passés, on m'avait appelé pour soigner un malade en +bas de la rivière Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas +le guérir, alors j'ai dit qu'on aille quérir un prêtre. C'était la +nuit et il n'y avait pas d'hommes dans la maison, vu que c'était le +père qui était malade de même, et que les garçons étaient tous +petits. Alors j'y ai été moi-même. Il fallait traverser la rivière +pour revenir; la glace venait de descendre—c'était au printemps—et +il n'y avait quasiment pas un seul bateau à l'eau encore. Nous avons +trouvé une grosse chaloupe qui était restée dans le sable tout +l'hiver, et quand nous avons essayé de la mettre à l'eau elle était +si enfoncée dans le sable, et si pesante, qu'à quatre hommes nous +n'avons seulement pas pu la faire grouiller. Il y avait là Simon +Martel, le grand Lalancette, de Saint-Méthode, un autre que je ne me +rappelle plus et moi, et à nous quatre, halant et poussant à nous +briser le cœur en pensant à ce pauvre homme qui était en train de +mourir comme un païen de l'autre bord de l'eau, nous n'avons +seulement pas pu grouiller cette chaloupe-là d'un quart de pouce. Eh +bien, M. le curé est venu; il a mis sa main sur le bordage... rien +que mis sa main sur le bordage, de même... «Poussez encore un coup» +qu'il a dit; et la chaloupe est partie quasiment seule et s'en est +allée vers l'eau comme une créature en vie. Cet homme qui était +malade a reçu le bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur, +juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un prêtre!</p> + +<p>Maria soupira encore; mais son cœur avait trouvé dans la certitude +et dans l'attente de la mort une sorte de sérénité triste. La maladie +obscure, l'inquiétude de ce qui pouvait venir, c'étaient des choses +qu'on combattait à l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses +vagues et terrifiantes comme des fantômes. Mais devant la mort +inévitable et prochaine, ce qui restait à faire était simple et prévu +depuis des siècles par des lois infaillibles. M. le curé venait, que +ce fût le jour ou la nuit, il venait de loin apportant le +Saint-Sacrement à travers les rivières torrentielles du printemps, +sur la glace traîtresse, par les mauvais chemins emplis de neige, en +face du norouâ cruel, il venait sans jamais manquer, escorté de +miracles; il faisait les gestes consacrés, et après cela il n'y avait +plus de place pour le doute ou la peur: la mort devenait une +promotion auguste, une porte ouverte sur la béatitude inimaginable +des élus...</p> + +<p>La tempête s'était levée et faisait trembler les parois de la maison +comme les vitres d'une fenêtre tremblent sous les rafales. Le norouâ +arrivait en mugissant par-dessus les cimes du bois sombre; sur +l'espace défriché et nu qui entourait les petites constructions de +bois—la maison, l'étable et la grange—il s'abattait et +tourbillonnait quelques secondes, violent, mauvais, avec des +bourrasques brusques qui tentaient de soulever la toiture ou bien +frappaient les murs comme des coups de béliers, avant de repartir +vers la forêt dans une ruée de dépit.</p> + +<p>La maison de bois frissonnait du sol à la cheminée et semblait +osciller sur sa base, si bien que ses habitants, entendant les +mugissements et les clameurs aiguës du vent, sentant tout autour +d'eux l'ébranlement de son choc, souffraient en vérité de presque +toute l'horreur de la tempête, n'ayant pas cette impression d'asile +sûr que donnent les fortes maisons de pierre.</p> + +<p>Tit'Sèbe regarda autour de lui.</p> + +<p>—C'est une bonne maison que vous avez là, pareil; bien étanche et +chaude... C'est-y votre père et les garçons qui l'ont levée? Oui... +Et de même vous devez avoir pas mal grand de terre faite, à cette +heure...</p> + +<p>Le vent était si fort qu'ils n'entendirent pas les grelots de +l'attelage, et tout à coup la porte battit contre le mur et le curé +de Saint-Henri entra, portant le Saint-Sacrement de ses deux mains +levées. Maria et Tit'Sèbe s'agenouillèrent; Tit'Bé courut fermer la +porte, puis se mit à genoux aussi. Le prêtre retira sa grande pelisse +de fourrure, la toque poudrée de neige qui lui descendait jusqu'aux +yeux, et s'en alla vers le lit de la malade sans perdre une seconde, +comme un messager porteur d'une grâce.</p> + +<p>Oh! la certitude! le contentement d'une promesse auguste qui dissipe +le brouillard redoutable de la mort! Pendant que le prêtre +accomplissait les gestes consacrés et que son murmure se mêlait aux +soupirs de la mourante, Samuel Chapdelaine et ses enfants priaient +sans relever la tête, presque consolés, exempts de doute et +d'inquiétude, sûrs que ce qui se passait là était un pacte conclu +avec la divinité, qui faisait du paradis bleu semé d'étoiles d'or un +bien légitime.</p> + +<p>Après cela le curé de Saint-Henri se chauffa au poêle; puis ils +prièrent encore quelque temps ensemble, à genoux près du lit.</p> + +<p>Vers quatre heures, le vent sauta au sud-est, la tempête s'arrêta +aussi brusquement qu'une lame qui frappe un mur, et dans le grand +silence singulier qui suivit le tumulte, la mère Chapdelaine soupira +deux fois, et mourut.</p> + +<h3>XV</h3> + +<p>Éphrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil.</p> + +<p>—Je suis venu...</p> + +<p>Il ne trouva pas d'autres mots et resta immobile quelques secondes, +regardant l'un après l'autre d'un air gêné le père Chapdelaine, +Maria, les enfants qui étaient assis près de la table, raides et +muets; puis il enleva sa casquette d'un geste hâtif, comme pour +réparer un oubli, referma la porte derrière lui et s'approcha du lit +où reposait la morte.</p> + +<p>On avait changé le lit de position, lui tournant la tête au mur et le +pied vers l'intérieur de la maison, afin qu'il fût accessible des +deux côtés. Près du mur, deux chandelles brûlaient sur des chaises; +une d'elles était fichée dans un grand chandelier de métal blanc que +les visiteurs de la famille Chapdelaine n'avaient encore jamais vu; +pour l'autre, Maria n'avait rien pu trouver de plus approprié qu'une +coupe de verre dans laquelle, l'été, on servait les bleuets et les +framboises sauvages aux jours de cérémonie.</p> + +<p>Le chandelier de métal luisait, le verre de la coupe scintillait à la +lumière, qui n'éclairait pourtant que faiblement le visage de la +morte. Il avait revêtu, ce visage, une pâleur singulière, raffinée, +de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du +froid définitif des cadavres, dont le père Chapdelaine et ses enfants +s'étaient d'abord un peu étonnés, y voyant ensuite une métamorphose +auguste et qui marquait combien la mort l'avait déjà élevée au-dessus +d'eux.</p> + +<p>Éphrem Surprenant regarda quelques instants, puis s'agenouilla. Il ne +murmura d'abord que des mots indistincts de prière; mais quand Maria +et Tit'Bé vinrent s'agenouiller aussi près de lui Il tira de sa poche +son chapelet à gros grains et commença à le réciter à demi-voix.</p> + +<p>Quand ce fut fini, il alla s'asseoir sur une chaise près de la table +et resta silencieux quelque temps, secouant la tête d'un air triste, +comme il convient de faire dans une maison où il y a un deuil, et +aussi parce qu'il était sincèrement chagriné.</p> + +<p>—C'est une grande perte, fit-il enfin. Tu étais bien gréé de femme, +Samuel; personne ne peut rien dire à l'encontre. Tu étais bien gréé +de femme, certain!</p> + +<p>Après cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver les +paroles de consolation, et finit par parler d'autre chose.</p> + +<p>—Le temps est doux à soir; il va mouiller bientôt. Tout le monde dit +que le printemps viendra de bonne heure.</p> + +<p>Pour les paysans, tout ce qui touche à la terre qui les nourrit, et +aussi aux saisons qui tour à tour assoupissent et réveillent la +terre, est si important qu'on peut en parler, même à côté de la mort, +sans profanation. Tous dirigèrent instinctivement leurs regards vers +la petite fenêtre carrée; mais la nuit était obscure et ils ne +pouvaient rien voir.</p> + +<p>Éphrem Surprenant fit de nouveau l'éloge de la morte.</p> + +<p>—Dans toute la paroisse il n'y avait pas de femme plus vaillante +qu'elle, ni plus capable. Accueillante, avec ça, et quelle belle +façon elle avait pour les visiteurs! Dans les vieilles paroisses et +même dans les villes, où les chars passent, on n'en aurait pas trouvé +beaucoup qui la valaient. Oui, tu étais bien gréé de femme, +certain...</p> + +<p>Il se leva bientôt, et sortit d'un air attristé.</p> + +<p>Dans le long silence qui suivit, le père Chapdelaine laissa sa tête +retomber peu à peu sur sa poitrine et parut s'assoupir. Maria éleva +la voix, craignant un sacrilège.</p> + +<p>—Endormez-vous point, son père.</p> + +<p>—Non... Non...</p> + +<p>Il se redressa sur sa chaise et carra les épaules; mais comme ses +yeux se fermaient malgré lui, il se leva bientôt.</p> + +<p>—On va dire encore un chapelet, fit-il.</p> + +<p>Ils allèrent s'agenouiller près du lit où reposait la morte et +récitèrent un chapelet entier. Quand ils se relevèrent, ils +entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit. +C'était la première pluie du printemps et elle annonçait la +délivrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bientôt, les rivières +reprenant leur marche heureuse, le monde métamorphosé une fois de +plus comme une belle créature qu'un coup de baguette miraculeuse +délivre enfin d'un maléfice... Mais ils n'osaient s'en réjouir, dans +cette maison où pesait la mort, et véritablement ils n'éprouvaient +presque aucune joie, parce que leur chagrin était profond et sincère.</p> + +<p>Ils ouvrirent la fenêtre et s'assirent de nouveau, prêtant l'oreille +au crépitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son +père avait détourné la tête et restait immobile, elle crut que son +assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus; +mais au moment où elle allait le réveiller d'un mot, ce fut lui qui +soupira et se mit à parler.</p> + +<p>—Éphrem Surprenant a dit la vérité, fit-il. Ta mère était une bonne +femme, Maria, une femme dépareillée.</p> + +<p>Maria fit «Oui» de la tête, serrant les lèvres.</p> + +<p>—Courageuse et de bon conseil, elle l'a été tant qu'elle a vécu, +mais c'est surtout dans les commencements, juste après notre mariage, +et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous étiez encore jeunets, +qu'elle s'est montrée rare. La femme d'un petit habitant s'attend +bien d'avoir de la misère; mais des femmes qui vont à la besogne +aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce +temps-là, il n'y en a pas beaucoup, Maria.</p> + +<p>Maria murmura:</p> + +<p>—Je sais, son père; je sais bien.</p> + +<p>Et elle s'essuya les yeux, car son cœur se fondait.</p> + +<p>—Quand nous avons pris notre première terre à Normandin, nous avions +deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-là était +encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j'ai pris ma hache +et puis je lui ai dit: «Je vas te faire de la terre, Laura!» Et du +matin au soir c'était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison +hormis que pour le dîner; et tout ce temps-là elle faisait le ménage +et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures +en ordre, elle nettoyait l'étable, peinant sans arrêter, et trois ou +quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait +un moment à me regarder, là-bas à la lisière du bois, où je fessais +de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire +de la terre.</p> + +<p>«Et puis voilà qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient +plus d'eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du +lait. Alors pendant que j'étais dans le bois, la mère s'est mise à +voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant +l'écarre huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les +pieds dans le sable coulant, jusqu'à ce qu'elle ait eu fini de +remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait +sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le +clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied +du cran. C'était pas un ouvrage de femme, ça, et je lui ai bien dit +de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait à crier: +«Occupe-toi pas de ça, toi... Occupe-toi de rien... Fais-moi de la +terre.» Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle +avait eu de la misère, et que le dessous de ses yeux était tout noir +de fatigue.</p> + +<p>«Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je +fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux +gros comme le poignet, en me disant que c'était une femme dépareillée +que javais là et que si le bon Dieu me gardait ma santé je lui ferais +une belle terre...»</p> + +<p>La pluie crépitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de +vent venait fouetter la fenêtre de gouttes pesantes qui coulaient +ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques +heures de pluie et ce serait le sol mis à nu, les ruisseaux se +formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau l'on +entendrait les chutes...</p> + +<p>—Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit +Samuel Chapdelaine, ç'a été la même chose: du travail dur et de la +misère pour elle comme pour moi; mais toujours encouragée et de belle +humeur... Là nous étions en plein bois; mais comme il y avait des +clairières avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis à +élever des moutons. Un soir...</p> + +<p>Il se tut encore quelques instants, puis recommença à parler en +regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre +ce qu'il allait dire.</p> + +<p>—C'était en septembre; au temps où toutes les bêtes dans le bois +deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la +rivière en canot s'était arrêté près de chez nous et il nous avait +dit comme ça: «Prenez garde à vos moutons, les ours sont venus tuer +une génisse tout près des maisons la semaine passée.» Alors la mère +et moi nous sommes allés ce soir-là virer au foin bleu pour faire +rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les +mangent.</p> + +<p>«Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre, à cause que les +moutons s'égaillaient dans les aunes. C'était à la brunante, et tout +à coup j'entends Laura qui crie: «Ah! les maudits!» Il y avait des +bêtes qui remuaient dans la brousse, et c'était facile de voir que +c'étaient pas des moutons, à cause que dans le bois, vers le soir, +les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis à courir +tant que j'ai pu, ma hache à la main. Ta mère me l'a conté plus tard, +quand nous étions de retour à la maison: elle avait vu un mouton +couché par terre, déjà mort et deux ours qui étaient après le manger. +Ça prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face à des +ours en septembre, même avec un fusil; et quand c'est une femme avec +rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et +personne n'a rien à dire. Mais la mère elle a ramassé un bois par +terre et elle a couru dret sur les ours, en criant: «Nos beaux +moutons gras! Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du +mal!»</p> + +<p>«Moi, j'arrivais en galopant tant que je pouvais à travers les +chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'étaient sauvés +dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait +apeurés comme il faut.»</p> + +<p>Maria écoutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment +c'était bien sa mère qui avait fait cela, sa mère qu'elle avait +toujours connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donné une +taloche à Télesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le +consoler, pleurant avec lui et disant que de battre un enfant, il y +avait de quoi lui briser le cœur.</p> + +<p>La courte averse de printemps était déjà finie; la lune se montrait à +travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait +encore de la neige de l'hiver après cette première pluie. Le sol +était toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la +nuit annonçait que bien des jours encore s'écouleraient avant qu'on +entendît de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes; mais la +brise tiède chuchotait des encouragements et des promesses.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tête penchée, les mains +sur ses genoux, se souvenant du passé et des dures années pourtant +pleines d'espérance. Quand il recommença à parler, ce fut d'une voix +hésitante, avec une sorte d'humilité mélancolique.</p> + +<p>—À Normandin, et à Mistassini, et dans les autres places où nous +avons passé, j'ai toujours travaillé fort; personne ne peut rien dire +à l'encontre. J'ai clairé bien des arpents de bois, et bâti des +maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour +viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait +vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs +nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin +de légumes, de belles vaches grasses dans le clos... Et voilà qu'elle +est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des +autres maisons et des églises et si près du bois qu'il y a des nuits +où l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est +morte dans une place de même; c'est ma faute, certain!</p> + +<p>Le remords l'étreignait; il secouait la tête, les yeux à terre.</p> + +<p>—Plusieurs fois, après que nous avions passé cinq ou six ans dans +une place et que tout avait bien marché, nous commencions à avoir un +beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite prêts à être +semés, une maison toute tapissée en dedans avec des gazettes à +images... Il venait du monde qui s'établissait autour de nous; il n'y +avait rien qu'à attendre un peu en travaillant tranquillement et nous +aurions été au milieu d'une belle paroisse où Laura aurait pu faire +un règne heureux... Et puis tout à coup le cœur me manquait; je me +sentais tanné de l'ouvrage, tanné du pays; je me mettais à haïr les +faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui +venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la +visite après être restés seuls si longtemps. J'entendais dire que +plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne +terre; que du monde de Saint-Gédéon parlait de prendre des lots de ce +côté-là, et voilà que cette place dont j'entendais parler, que je +n'avais jamais vue et où il n'y avait encore personne, je me mettais +à avoir faim et soif d'elle comme si c'était la place où jétais né...</p> + +<p>«Dans ces temps-là, quand l'ouvrage de la journée était fini, au lieu +de rester à fumer près du poêle, j'allais m'asseoir sur le perron et +je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et +qui s'ennuie, et tout ce que je voyais là devant moi: le bien que +j'avais fait moi-même avec tant de peine et de misère, les champs, +les clôtures, le cran qui bouchait la vue, je le haïssais à en perdre +la raison.</p> + +<p>«Alors ta mère venait par-derrière sans faire de bruit; elle +regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle était contente dans +le fond de son cœur, parce que ça commençait à ressembler aux +vieilles paroisses où elle avait été élevée et où elle aurait voulu +faire tout son règne. Mais au lieu de me dire que je n'étais qu'un +vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes +auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne +faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait +recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait +comme ça tout doucement: «Eh bien, Samuel! C'est-y qu'on va encore +mouver bientôt?»</p> + +<p>«Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondre, tant j'étranglais +de honte, à cause de la vie misérable qu'elle faisait avec moi; mais +je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus +haut vers le Nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec +moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours +aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot +de chicane ni de malice.»</p> + +<p>Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son +chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme +l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en +vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre +l'avait émue et troublée; elle avait l'intuition confuse que ce récit +d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et +opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait +comprendre.</p> + +<p>—Comme on connaît mal les gens! songea-t-elle.</p> + +<p>Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste +et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui +l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d'autres +vertus presque héroïques.</p> + +<p>Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lorsqu'on aurait aimé la +compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages; +peiner de l'aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps +en mille dures besognes et garder de l'aube à la nuit toute sa +patience et une sérénité joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la +nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de +tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont +les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c'était une chose +difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense? +Quelques mots d'éloge, après la mort.</p> + +<p>Est-ce que cela en valait la peine? La question ne se posait pas dans +son esprit avec cette netteté; mais c'était bien à cela qu'elle +songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser +tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables. +Elle-même...</p> + +<p>Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et +d'un bout à l'autre de ce ciel des nuages curieusement découpés, +semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle. +Le sol blanc n'évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la +brise était tiède et quelque vertu mystérieuse du printemps qui +venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage, +nullement redoutable, et que l'on devinait condamné à bientôt +disparaître.</p> + +<p>Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y +penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout +à coup il lui sembla que cette question qu'elle s'était posée à +elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays, +comme sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un +homme chagriné et le souvenir des vertus essentielles de sa race, +elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte +sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d'ailleurs. +Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'étonnement lui vint, +comme si c'était là une nouvelle révélation inattendue.</p> + +<p>Elle pourrait vivre ainsi; seulement... elle n'avait pas dessein de +le faire... Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo +Surprenant reviendrait des États pour la troisième fois et +l'emmènerait vers l'inconnu magique des villes loin des grands bois +qu'elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s'étaient +écartés mouraient sans secours, où les femmes souffraient et +agonisaient longuement tandis qu'on s'en allait chercher une aide +inefficace au long des interminables chemins emplis de neige. +Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir lorsqu'on +pouvait s'en aller vers le Sud et vivre heureux?</p> + +<p>Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre, +apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrés dont +les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d'un hibou. +Puis le silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'était +endormi; mais ce sommeil au chevet de la morte n'avait rien de +grossier ni de sacrilège; le menton sur sa poitrine, les mains +ouvertes sur ses genoux, il semblait plongé dans un accablement +triste, ou bien enfoncé dans une demi-mort volontaire où il suivit +d'un peu plus près la disparue.</p> + +<p>Maria se demandait encore: pourquoi rester là, et tant peiner, et +tant souffrir? Pourquoi? Et comme elle ne trouvait pas de réponse +voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s'élevèrent.</p> + +<p>Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en +entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille assez pour +laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière. +Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux cœurs simples, +au milieu des grands bois du Nord et des campagnes désolées. Comme +Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix +vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays +qu'elle voulait fuir.</p> + +<p>L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les +longs mois d'hiver... La neige redoutable se muant en ruisselets +espiègles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la +mousse encore gonflée d'eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on +marche avec des regards de délice et des soupirs d'allégresse, comme +en une exquise convalescence... Un peu plus tard les bourgeons se +montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de +charme se couvrait de fleurs roses, et après le repos forcé de +l'hiver le dur travail de la terre était presque une fête; peiner du +matin au soir semblait une permission bénie...</p> + +<p>Le bétail enfin délivré de l'étable entrait en courant dans les clos +et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les créatures de l'année: les +veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et +croissaient de jour en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus +pauvre des fermiers s'arrêtait parfois au milieu de sa cour ou de ses +champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement +de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tiède, l'alchimie +généreuse de la terre—toutes sortes de forces géantes—travaillaient +en esclaves soumises pour lui... pour lui.</p> + +<p>Après cela, c'était l'été: l'éblouissement des midis ensoleillés, la +montée de l'air brûlant qui faisait vaciller l'horizon et la lisière +du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et à trois cents +pas de la maison les rapides et la chute—écume blanche sur l'eau +noire—dont la seule vue répandait une fraîcheur délicieuse. Puis la +moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne, +et bientôt l'hiver qui revenait... Mais voici que miraculeusement +l'hiver ne paraissait plus détestable ni terrible: il apportait tout +au moins l'intimité de la maison close et au dehors, avec la +monotonie et le silence de la neige amoncelée, la paix, une grande +paix.</p> + +<p>Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant +avait parlé, et ces autres merveilles qu'elle imaginait elle-même +confusément: les larges rues illuminées, les magasins magnifiques, la +vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais +peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue, et les soirs où +l'on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver +la quiétude des champs et des bois, la caresse de la première brise +fraîche, venant du nord-ouest après le coucher du soleil, et la paix +infinie de la campagne s'endormant tout entière dans le silence?</p> + +<p>«Ça doit être beau pourtant!» se dit-elle en songeant aux grandes +cités américaines. Et une autre voix s'éleva comme une réponse. +Là-bas c'était l'étranger: des gens d'une autre race parlant d'autre +chose dans une autre langue, chantant d'autres chansons... Ici...</p> + +<p>Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours, +comme ceux qu'elle n'avait entendus qu'une fois, se réveillèrent dans +sa mémoire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont +donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle +qu'ils découvraient et peuplaient à mesure... lac à l'Eau-Claire... +la Famine... Saint-Cœur-de-Marie... Trois-Pistoles... +Sainte-Rose-du-Dégelé... Pointe-aux-Outardes... +Saint-André-de-l'Épouvante...</p> + +<p>Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à +Saint-André-de-l'Épouvante; Racicot, de Honfleur, parlait souvent de +son fils, qui était chauffeur à bord d'un bateau du golfe, et chaque +fois c'étaient encore des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux +anciens: les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du +Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires +d'autrefois étaient montés bravement vers l'inconnu... +Pointe-Mille-Vaches... Les Escoumins... Notre-Dame-du-Portage... les +Grandes-Bergeronnes... Gaspé...</p> + +<p>Qu'il était plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait +de parents ou d'amis éloignés, ou bien de longs voyages! Comme ils +étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation +chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant: «Dans +tout ce pays-ci nous sommes chez nous... chez nous!»</p> + +<p>Vers l'Ouest, dès qu'on sortait de la province, vers le Sud, dès +qu'on avait passé la frontière, ce n'était plus partout que des noms +anglais, qu'on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient +par sembler naturels sans doute; mais où retrouver la douceur joyeuse +des noms français?</p> + +<p>Les mots d'une langue étrangère sonnant sur toutes les lèvres, dans +les rues, dans les magasins... De petites filles se prenant par la +main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l'on ne +comprenait pas... Ici...</p> + +<p>Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa +poitrine comme un homme accablé qui médite sur la mort, et tout de +suite elle se souvint des cantiques et des chansons naïves qu'il +apprenait aux enfants presque chaque soir.</p> + +<blockquote><i>À la claire fontaine,<br /> +M'en allant promener</i>...</blockquote> + +<p>Dans les villes des États, même si l'on apprenait aux enfants ces +chansons-là, sûrement ils auraient vite fait de les oublier!</p> + +<p>Les nuages épars qui tout à l'heure défilaient d'un bout à l'autre du +ciel baigné de lune s'étaient fondus en une immense nappe grise, +pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière; le sol couvert +de neige mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires +la lisière de la forêt s'allongeait comme le front d'une armée.</p> + +<p>Maria frissonna; l'attendrissement qui était venu baigner son cœur +s'évanouit; elle se dit une fois de plus: «Tout de même... c'est un +pays dur, icitte. Pourquoi rester?»</p> + +<p>Alors une troisième voix plus grande que les autres s'éleva dans le +silence: la voix du pays de Québec, qui était à moitié un chant de +femme et à moitié un sermon de prêtre.</p> + +<p>Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues +dans les églises, comme une complainte naïve et comme le cri perçant +et prolongé par lequel les bûcherons s'appellent dans les bois. Car +en vérité tout ce qui fait l'âme de la province tenait dans cette +voix: la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille +langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays +neuf où une racine ancienne a retrouvé son adolescence.</p> + +<p>Elle disait: «Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous +sommes restés... Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi +nous sans amertume et sans chagrin, car s'il est vrai que nous +n'ayons guère appris, assurément nous n'avons rien oublié.</p> + +<p>«Nous avions apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons: elles +sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le +cœur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la +pitié qu'au rire, le cœur le plus humain de tous les cœurs humains: +il n'a pas changé. Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de +Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d'Iberville à l'Ungava, en disant: +ici toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre +culte, notre langue, nos vertus et jusqu'à nos faiblesses deviennent +des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu'à la +fin.</p> + +<p>«Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler +des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis +presque tout l'argent; mais au pays de Québec rien n'a changé. Rien +ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de +nos destinées, nous n'avons compris clairement que ce devoir-là: +persister... nous maintenir... Et nous nous sommes maintenus, +peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne +vers nous et dise: Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir... +Nous sommes un témoignage.</p> + +<p>«C'est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont +restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement +inexprimé qui s'est formé dans leurs cœurs, qui a passé dans les +nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux +enfants: Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit +changer...»</p> + +<p>L'immense nappe grise qui cachait le ciel s'était faite plus opaque et +plus épaisse, et soudain la pluie recommença à tomber approchant, +encore un peu, l'époque bénie de la terre nue et des rivières +délivrées. Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa +poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d'une longue vie dure +aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées +dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient +sous la brise tiède, de sorte que des ombres dansaient sur le visage +de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou +chuchoter des secrets.</p> + +<p>Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea: «Alors je vais rester +ici... de même!» car les voix avaient parlé clairement et elle +sentait qu'il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne +vint qu'ensuite, après qu'elle se fut résignée, avec un soupir. +Alma-Rose était encore toute petite; sa mère était morte et il +fallait bien qu'il restât une femme à la maison. Mais en vérité +c'étaient les voix qui lui avaient enseigné son chemin.</p> + +<p>La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de +voir l'hiver fini envoyait par la fenêtre ouverte de petites bouffées +de brise tiède qui semblaient des soupirs d'aise. À travers les +heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son +giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret +pathétique aux merveilles lointaines qu'elle ne connaîtrait jamais et +aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de +vivre; à la flamme chaude qui n'avait caressé son cœur que pour +s'éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'où les +garçons téméraires ne reviennent pas.</p> + +<h3>XVI</h3> + +<p>En mai, Esdras et Da'Bé descendirent des chantiers, et leur chagrin +raviva le chagrin des autres. Mais la terre enfin nue attendait la +semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l'été.</p> + +<p>Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peut-être, en regardant à la +dérobée le visage de Maria, devina-t-il que son cœur avait changé, +car lorsqu'ils se trouvèrent seuls il demanda:</p> + +<p>—Calculez-vous toujours de vous en aller, Maria?</p> + +<p>Elle fit: «Non» de la tête, les yeux à terre.</p> + +<p>—Alors... Je sais bien que ça n'est pas le temps de parler de ça, +mais si vous pouviez me dire que j'ai une chance pour plus tard, +j'endurerais mieux l'attente.</p> + +<p>Maria lui répondit:</p> + +<p>—Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demandé, +le printemps d'après ce printemps-ci, quand les hommes reviendront du +bois pour les semailles.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13525 ***</div> +</body> +</html> + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Maria Chapdelaine + +Author: Louis Hémon + +Release Date: September 25, 2004 [EBook #13525] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIA CHAPDELAINE *** + + + + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + + + + + +Maria Chapdelaine + +Louis Hémon + + + + +CHAPITRE I + + +«Ite missa est.» + +La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les +hommes commencèrent à sortir. + +Un instant plus tôt elle avait paru désolée, cette église, juchée +au bord du chemin sur la berge haute, au-dessus de la rivière +Péribonka, dont la nappe glacée et couverte de neige était toute +pareille à une plaine. La neige gisait épaisse sur le chemin aussi, +et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages +gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de +printemps n'étaient pas encore venues. Toute cette blancheur froide, +la petitesse de l'église de bois et des quelques maisons, de bois +également, espacées le long du chemin, la lisière sombre de la forêt, +si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure +dans un pays austère. Mais voici que les hommes et les jeunes gens +franchirent la porte de l'église, s'assemblèrent en groupes sur le +large perron, et les salutations joviales, les appels moqueurs lancés +d'un groupe à l'autre, l'entrecroisement constant des propos sérieux +ou gais témoignèrent de suite que ces hommes appartenaient à une race +pétrie d'invincible allégresse et que rien ne peut empêcher de rire. + +Cléophas Pesant, fils de Thadée Pesant le forgeron, +s'enorgueillissait déjà d'un habillement d'été de couleur claire, un +habillement américain aux larges épaules matelassées; seulement il +avait gardé pour ce dimanche encore froid sa coiffure d'hiver, une +casquette de drap noir aux oreillettes doublées en peau de lièvre, au +lieu du chapeau de feutre dur qu'il eût aimé porter. + +À côté de lui Égide Simard, et d'autres qui, comme lui, étaient venus +de loin en traîneau, agrafaient en sortant de l'église leurs gros +manteaux de fourrure qu'ils serraient à la taille avec des écharpes +rouges. Des jeunes gens du village, très élégants dans leurs pelisses +à col de loutre, parlaient avec déférence au vieux Nazaire Larouche, +un grand homme gris aux larges épaules osseuses qui n'avait rien +changé pour la messe à sa tenue de tous les l'ours: vêtement court de +toile brune doublé de peau de mouton, culottes rapiécées et gros bas +de laine gris dans des mocassins en peau d'orignal. + +--Eh bien, monsieur Larouche, ça marche-t-il toujours de l'autre bord +de l'eau? + +--Pas pire, les jeunesses. Pas pire! + +Chacun tirait de sa poche sa pipe et la vessie de porc pleine de +feuilles de tabac hachées à la main et commençait à fumer d'un air +de contentement, après une heure et demie de contrainte. Tout en +aspirant les premières bouffées ils causaient du temps, du printemps +qui venait, de l'état de la glace sur le lac Saint-Jean et sur les +rivières, de leurs affaires et des nouvelles de la paroisse, en +hommes qui ne se voient guère qu'une fois la semaine à cause des +grandes distances et des mauvais chemins. + +--Le lac est encore bon, dit Cléophas Pesant, mais les rivières ne +sont déjà plus sûres. La glace s'est fendue cette semaine à ras le +banc de sable en face de l'île, là où il y a eu des trous chauds tout +l'hiver. + +D'autres commençaient à parler de la récolte probable, avant même que +la terre se fût montrée. + +--Je vous dis que l'année sera pauvre, fit un vieux, la terre avait +gelé avant les premières neiges. + +Puis les conversations se ralentirent et l'on se tourna vers la +première marche du perron, d'où Napoléon Laliberté se préparait à +crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse. + +Il resta immobile et muet quelques instants, attendant le +silence, les mains à fond dans les poches de son grand manteau de +loup-cervier, plissant le front et fermant à demi ses yeux vifs sous +la toque de fourrure profondément enfoncée; et quand le silence fut +venu, il se mit à crier les nouvelles de toutes ses forces, de la +voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une côte. + +--Les travaux du quai vont recommencer... J'ai reçu de l'argent du +gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'à +venir me trouver avant les vêpres. Si vous voulez que cet argent-là +reste dans la paroisse au lieu de retourner à Québec, c'est de venir +me parler pour vous faire engager vitement. + +Quelques-uns allèrent vers lui; d'autres, insouciants, se +contentèrent de rire. Un jaloux dit à demi-voix: + +--Et qui va être un _foreman_ à trois piastres par jour? C'est le +bonhomme Laliberté... + +Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par +rire aussi. + +Toujours les mains dans les poches de son grand manteau, se +redressant et carrant les épaules sur la plus haute marche du perron, +Napoléon Laliberté continuait à crier très fort. + +--Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine +prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de +rebâtir les clôtures pour l'été, c'est de le dire. + +La nouvelle sombra dans l'indifférence. Les cultivateurs de Péribonka +ne se souciaient guère de faire rectifier les limites de leurs terres +pour gagner ou perdre quelques pieds carrés, alors qu'aux plus +vaillants d'entre eux restaient encore à défricher les deux tiers de +leurs concessions, d'innombrables arpents de forêt ou de savane à +conquérir. + +Il poursuivait: + +--Il y a «icitte» deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les +pelleteries. Si vous avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat +musqué, ou de renard, allez voir ces hommes-là au magasin avant +mercredi ou bien adressez-vous à François Paradis, de Mistassini, qui +est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront _cash_ +pour toutes les peaux de première classe. + +Il avait fini les nouvelles et descendit les marches du perron. Un +petit homme à figure chafouine le remplaça. + +--Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand-race? +demanda-t-il en montrant du doigt une masse informe qui s'agitait +dans un sac à ses pieds. + +Un grand éclat de rire lui répondit. + +--On les connaît, les cochons de la grand-race à Hormidas. Gros comme +des rats, et vifs comme des _écureux_ pour sauter les clôtures. + +--Vingt-cinq cents! cria un jeune homme par dérision. + +--Cinquante cents! + +--Une piastre! + +--Ne fais pas le fou, Jean. Ta femme ne te laissera pas payer une +piastre pour ce cochon-là. + +Jean s'obstina. + +--Une piastre. Je ne m'en dédis pas. + +Hormidas Bérubé fit une grimace de mépris et attendit d'autres +enchères; mais il ne vint que des quolibets et des rires. + +Pendant ce temps les femmes avaient commencé à sortir de l'église +à leur tour. Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles étaient +presque toutes bien vêtues en des pelisses de fourrure ou des +manteaux de drap épais; car pour cette fête unique de leur vie +qu'était la messe du dimanche elles avaient abandonné leurs blouses +de grosse toile et les jupons en laine du pays, et un étranger se fût +étonné de les trouver presque élégantes au coeur de ce pays sauvage, +si typiquement françaises parmi les grands bois désolés et la neige, +et aussi bien mises à coup sûr, ces paysannes, que la plupart des +jeunes bourgeoises des provinces de France. + +Cléophas Pesant attendit Louisa Tremblay, qui était seule, et ils +s'en allèrent ensemble vers les maisons, le long du trottoir de +planches. D'autres se contentèrent d'échanger avec les jeunes filles, +au passage, des propos plaisants, les tutoyant du tutoiement facile +du pays de Québec, et aussi parce qu'ils avaient presque tous grandi +ensemble. + +Pite Gaudreau, les yeux tournés vers la porte de l'église, annonça: + +--Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade à Saint-Prime, et +voilà le père Chapdelaine qui est venu la chercher. + +Ils étaient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine étaient +presque des étrangers. + +--Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivière, +au-dessus de Honfleur, dans le bois? + +--C'est ça. + +--Et la créature qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria... + +--Ouais. Elle était en promenade depuis un mois à Saint-Prime, dans +la famille de sa mère. Des Bouchard, parents de Wilfrid Bouchard, de +Saint-Gédéon... + +Les regards curieux s'étaient tournés vers le haut du perron. Lun des +jeunes gens fit à Maria Chapdelaine l'hommage de son admiration +paysanne: + +--Une belle grosse fille! dit-il. + +--Certain! Une belle grosse fille, et vaillante avec ça. C'est de +malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le bois. Mais comment +est-ce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez +eux, de l'autre bord de la rivière, en haut des chutes, à plus de +douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans +chemin? + +Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en parlant d'elle, +cette belle fille presque inaccessible; mais quand elle descendit les +marches du perron de bois avec son père et passa près d'eux, une gêne +les prit, ils se reculèrent gauchement, comme s'il y avait eu entre +elle et eux quelque chose de plus que la rivière à traverser et douze +milles de mauvais chemins dans les bois. + +Les groupes formés devant l'église se dispersaient peu à peu. +Certains regagnaient leurs maisons, ayant appris toutes les +nouvelles; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans +un des deux lieux de réunion du village: le presbytère ou le magasin. +Ceux qui venaient des rangs, ces longs alignements de concessions à +la lisière de la forêt, détachaient l'un après l'autre les chevaux +rangés et amenaient leurs traîneaux au bas des marches de l'église +pour y faire monter femmes et enfants. + +Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le +chemin lorsqu'un jeune homme les aborda. + +--Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est +un adon que le vous rencontre, puisque votre terre est plus haut le +long de la rivière et que moi-même je ne viens pas souvent par +icitte. + +Ses yeux hardis allaient de l'un à l'autre. Quand il les détournait, +il semblait que ce fût seulement à la réflexion et par politesse, et +bientôt ils revenaient, et leur regard dévisageait, interrogeait de +nouveau, clair, perçant, chargé d'avidité ingénue. + +--François Paradis! s'exclama le père Chapdelaine. C'est un adon de +fait, car voilà longtemps que je ne t'avais vu, François. Et voilà +ton père mort, de même. As-tu gardé la terre? + +Le jeune homme ne répondit pas; il regardait Maria curieusement, et +avec un sourire simple, comme s'il attendait qu'elle parlât à son +tour. + +--Tu te rappelles bien François Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a +pas changé guère. + +--Vous non plus, monsieur Chapdelaine. Votre fille, c'est différent; +elle a changé; mais je l'aurais bien reconnue tout de suite. + +Ils avaient passé la veille à Saint-Michel-de-Mistassini, au grand +jour de l'après-midi; mais de revoir ce jeune homme, après sept ans, +et d'entendre prononcer son nom, évoqua en Maria un souvenir plus +précis et plus vif en vérité que sa vision d'hier: le grand pont de +bois, couvert, peint en rouge, et un peu pareil à une arche de Noé +d'une étonnante longueur; les deux berges qui s'élevaient presque de +suite en hautes collines, le vieux monastère blotti entre la rivière +et le commencement de la pente, l'eau qui blanchissait, bouillonnait +et se précipitait du haut en bas du grand rapide comme dans un +escalier géant. + +--François Paradis! Bien sûr, son père, que je me rappelle François +Paradis. + +Satisfait, celui-ci répondait aux questions de tout à l'heure. + +--Non, monsieur Chapdelaine, je n'ai pas gardé la terre. Quand le +bonhomme est mort j'ai tout vendu, et depuis j'ai presque toujours +travaillé dans le bois, fait la chasse ou bien commercé avec les +Sauvages du grand lac à Mistassini ou de la Rivière-aux-Foins. J'ai +aussi passé deux ans au Labrador. + +Son regard voyagea une fois de plus de Samuel Chapdelaine à Maria, +qui détourna modestement les yeux. + +--Remontez-vous aujourd'hui? interrogea-t-il. + +--Oui; de suite après dîner. + +--Je suis content de vous avoir vu, parce que je vais passer près de +chez vous, en haut de la rivière, dans deux ou trois semaines dès +que la glace sera descendue. Je suis icitte avec des Belges qui vont +acheter des pelleteries aux Sauvages; nous commencerons à remonter à +la première eau claire, et si nous nous tentons près de votre terre, +au-dessus des chutes, j'irai veiller un soir. + +--C'est correct, François; on t'attendra. + +Les aunes formaient un long buisson épais le long de la rivière +Péribonka; mais leurs branches dénudées ne cachaient pas la chute +abrupte de la berge, ni la vaste plaine d'eau glacée, ni la lisière +sombre du bois qui serrait de près l'autre rive, ne laissant entre +la désolation touffue des grands arbres droits et la désolation nue +de l'eau figée que quelques champs étroits, souvent encore semés de +souches, si étroits en vérité qu'ils semblaient étranglés sous la +poigne du pays sauvage. + +Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toutes ces choses +distraitement, il n'y avait rien là de désolant ni de redoutable. +Elle n'avait jamais connu que des aspects comme ceux-là d'octobre +à mal, ou bien d'autres plus frustes encore et plus tristes, plus +éloignés des maisons et des cultures; et même tout ce qui l'entourait +ce matin-là lui parut soudain adouci, illuminé par un réconfort, +par quelque chose de précieux et de bon qu'elle pouvait maintenant +attendre. Le printemps arrivait, peut-être... ou bien encore +l'approche d'une autre raison de joie qui venait vers elle sans +laisser deviner son nom. + +Samuel Chapdelaine et Maria allèrent dîner avec leur parente Azalma +Larouche, chez qui ils avaient passé la nuit. Il n'y avait là avec +eux que leur hôtesse, veuve depuis plusieurs années, et le vieux +Nazaire Farouche, son beau-frère. Azalma était une grande femme +plate, au profil indécis d'enfant, qui parlait très vite et presque +sans cesse tout en préparant le repas dans la cuisine. De temps à +autre, elle s'arrêtait et s'asseyait en face de ses visiteurs, +moins pour se reposer que pour donner à ce qu'elle allait dire une +importance spéciale; mais presque aussitôt l'assaisonnement d'un +plat ou la disposition des assiettes sur la table réclamaient son +attention, et son monologue se poursuivait au milieu des bruits de +vaisselle et de poêlons secoués. + +La soupe aux pois fut bientôt prête et servie. Tout en mangeant, les +deux hommes parlèrent de l'avancement de leurs terres et de l'état de +la glace du printemps. + +--Vous devez être bons pour traverser à soir, dit Nazaire Larouche, +mais ce sera juste et je calcule que vous serez à peu près les +derniers. Le courant est fort au-dessous de la chute, et il a déjà +plu trois jours. + +--Tout le monde dit que la glace durera encore longtemps, répliqua +sa belle-soeur. Vous avez beau coucher encore icitte à soir tous les +deux, et après souper les jeunes gens du village viendront veiller. +C'est bien juste que Maria ait encore un peu de plaisir avant que +vous l'emmeniez là-haut dans le bois. + +--Elle a eu suffisamment de plaisir à Saint-Prime, avec des veillées +de chants et de jeux presque tous les soirs. Nous vous remercions, +mais je vais atteler de suite après le dîner, pour arriver là-bas à +bonne heure. + +Le vieux Nazaire Larouche parla du sermon du matin, qu'il avait +trouvé convaincant et beau; puis, après un intervalle de silence, +il demanda brusquement: + +--Avez-vous cuit? + +Sa belle-soeur, étonnée, le regarda quelques instants, et finit par +comprendre qu'il demandait ainsi du pain. Quelques instants plus +tard, il interrogea de nouveau: + +--Votre pompe, elle marche-t-y bien? + +Cela voulait dire qu'il n'y avait pas d'eau sur la table. Azalma se +leva pour aller en chercher, et derrière son dos le vieux adressa à +Maria Chapdelaine un clin d'oeil facétieux. + +--Je lui conte ça par paraboles, chuchota-t-il. C'est plus poli. + +Les murs de planches de la maison étaient tapissés avec de vieux +journaux, ornés de calendriers distribués par les fabricants de +machines agricoles ou les marchands de grain, et aussi de gravures +pieuses: une reproduction presque sans perspective, en couleurs +crues, de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré; le portrait du +pape Pie X, un chromo où la Vierge Marie offrait aux regards avec +un sourire pâle son coeur à la fois sanglant et nimbé d'or. + +--C'est plus beau que chez nous, songea Maria. + +Nazaire Larouche continuait à se faire servir par paraboles. + +--Votre cochon était-il ben maigre? Demanda-t-il; ou bien: + +--Vous aimez ça, vous, le sucre du pays? Moi, j'aime ça sans raison... + +Azalma lui servait une seconde tranche de lard ou tirait de l'armoire +le pain de sucre d'érable. Quand elle se fâcha de ses manières +inusitées et le somma de se servir lui-même comme d'habitude, il +l'apaisa avec des excuses pleines de bonne humeur. + +--C'est correct. C'est correct. Je ne le ferai plus; mais vous aviez +coutume d'entendre la risée, Azalma. Il faut entendre la risée quand +on reçoit à sa table des jeunesses comme moi. + +Maria sourit et songea que son père et lui se ressemblaient un peu; +tous deux hauts et larges, gris de cheveux, des visages couleur de +cuir, et dans leurs yeux vifs la même éternelle jeunesse que donne +souvent aux hommes du pays de Québec leur éternelle simplicité. + +Ils partirent presque de suite après la fin du repas. La neige fondue +à la surface par les premières pluies et gelant de nouveau sous le +froid des nuits était merveilleusement glissante et fuyait sous les +patins du traîneau. Derrière eux, les hautes collines bleues qui +bornaient l'horizon de l'autre côté du lac Saint-Jean disparurent peu +à peu à mesure qu'ils remontaient la longue courbe de la rivière. + +En passant devant l'église, Samuel Chapdelaine dit pensivement: + +--C'est beau la messe. J'ai souvent bien du regret que nous soyons +si loin des églises. Peut-être que de ne pas pouvoir faire notre +religion tous les dimanches, ça nous empêche d'être aussi chanceux +que les autres. + +--Ce n'est pas notre faute, soupira Maria, nous sommes trop loin! + +Son père secoua encore la tête d'un air de regret. Le spectacle +magnifique du culte, les chants latins, les cierges allumés, la +solennité de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une +grande ferveur. Un peu plus loin, il commença à chanter: + + J'irai la voir un jour, + M'asseoir près de son trône, + Recevoir ma couronne + Et régner à mon tour... + +Il avait la voix forte et juste et chantait à pleine gorge d'un +air d'extase; mais bientôt ses yeux se fermèrent et son menton +retomba sur sa poitrine peu à peu. La voiture ne manquait jamais +de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel +du maître, ralentit et finit par prendre le pas. + +--Marche donc, Charles-Eugène! + +Il s'était réveillé brusquement et étendit la main vers le fouet. +Charles-Eugène reprit le trot, résigné. Plusieurs générations +auparavant, un Chapdelaine avait nourri une longue querelle avec un +voisin qui portait ces noms, et il les avait promptement donnés à un +vieux cheval découragé et un peu boiteux qu'il avait, pour s'accorder +la satisfaction de crier tous les jours, très fort, en passant devant +la maison de son ennemi: + +--Charles-Eugène, grand malavenant! Vilaine bête mal domptée! Marche +donc, Charles-Eugène! + +Depuis un siècle la querelle était finie et oubliée; mais les +Chapdelaine avaient toujours continué à appeler leur cheval +Charles-Eugène. + +De nouveau le cantique s'éleva, sonore, plein de ferveur +mystique: + + Au ciel, au ciel, au ciel, + J'irai la voir un jour... + +Puis, une fois de plus, le sommeil fut le plus fort, la voix retomba, +et Maria ramassa les guides que la main de son ère avait laissé +échapper. + +Le chemin glacé longeait la rivière glacée. Sur l'autre rive les +maisons s'espaçaient, pathétiquement éloignées les unes des autres, +chacune entourée d'une étendue de terrain défriché. Derrière ce +terrain, et des deux côtés c'était le bois qui venait jusqu'à la +berge: fond vert sombre et de cyprès, sur lequel quelques troncs de +bouleaux se détachaient çà et là, blancs et nus comme les colonnes +d'un temple en ruine. + +De l'autre côté du chemin la bande de terre défrichée était plus +large et continue; les maisons plus rapprochées semblaient prolonger +le village en avant-garde; mais toujours derrière les champs nus +la lisière des bois apparaissait et suivait comme une ombre, +interminable bande sombre entre la blancheur froide du sol et le ciel +gris. + +--Charles-Eugène, marche un peu! + +Le père Chapdelaine s'était réveillé et étendait la main vers le +fouet dans son geste habituel de menace débonnaire; mais quand le +cheval ralentit de nouveau après quelques foulées plus vives, il +s'était déjà rendormi, les mains ouvertes sur ses genoux et montrant +les paumes luisantes de ses mitaines en cuir de cheval, le menton +appuyé sur le poil épais de son manteau. + +Au bout de deux milles, le chemin escalada une côte abrupte et entra +en plein bois. Les maisons qui depuis le village s'espaçaient dans la +plaine s'évanouirent d'un seul coup, et la perspective ne fut plus +qu'une cité de troncs nus sortant du sol blanc. Même l'éternel vert +foncé des sapins, des épinettes et des cyprès se faisait rare; les +quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables +squelettes couchés à terre et recouverts de neige, ou ces autres +squelettes encore debout, décharnés et noircis. Vingt ans plus tôt +les grands incendies avaient passé par là, et la végétation nouvelle +ne faisait que poindre entre les troncs morts et les souches +calcinées. Les buttes se succédaient, et le chemin courait de l'une +à l'autre en une succession de descentes et de montées guère plus +profondes que le profil d'une houle de mer haute. + +Maria Chapdelaine ajusta sa pelisse autour d'elle, cacha ses mains +sous la grande robe de carriole en chèvre grise, et ferma à demi les +yeux. Il n'y avait rien à voir ici; dans les villages, les maisons et +les granges neuves pouvaient s'élever d'une saison à l'autre, ou bien +se vider et tomber en ruine; mais la vie du bois était quelque chose +de si lent qu'il eût fallu plus qu'une patience humaine pour attendre +et noter un changement. + +Le cheval resta le seul être pleinement conscient sur le chemin. Le +traîneau glissait facilement sur la neige dure, frôlant les souches +qui se dressaient des deux côtés au ras des ornières; Charles-Eugène +suivait exactement tous les détours, descendait au grand trot les +courtes côtes et remontait la pente opposée d'un pas lent, en bête +d'expérience tout à fait capable de mener ses maîtres au perron de +leur maison sans être importunée de commandements ni de pesées des +guides. + +Quelques milles encore, et le bois s'ouvrit de nouveau pour laisser +reparaître la rivière. Le chemin dévala la dernière butte du plateau +pour descendre presque au niveau de la glace. Sur un mille de berge +montante trois maisons s'espaçaient; mais celles-là étaient bien plus +primitives encore que les maisons du village, et derrière elles on +ne voyait presque aucun champ défriché, presque aucune trace des +cultures de l'été, comme si elles n'avaient été bâties là qu'en +témoignage de la présence des hommes. + +Charles-Eugène tourna brusquement sur la droite, raidit ses jambes +de devant pour ralentir dans la pente et s'arrêta net au bord de la +glace. Le père Chapdelaine ouvrit les yeux. + +--Tenez, son père, fit Maria, voilà les cordeaux! + +Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta +immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivière +gelée. + +--Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu; +mais nous devons être bons pour traverser pareil. Marche, +Charles-Eugène! + +Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en +alla tout droit. Les ornières permanentes de l'hiver avaient disparu; +les jeunes sapins plantés de distance en distance qui avaient marqué +le chemin étaient presque tous tombés et gisaient dans la neige +mi-fondue; en passant près de l'île, la glace craqua deux fois, mais +sans fléchir. Charles-Eugène trottait allègrement vers la maison de +Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le +traîneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute, +il dut ralentir à cause de la mince couche d'eau qui s'étendait là et +détrempait la neige. Lentement ils approchèrent de la rive; il ne +restait plus que trente pieds à franchir quand la glace commença à +craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval. + +Le père Chapdelaine s'était mis debout, bien réveillé cette fois, les +yeux vifs et résolus sous son casque de fourrure. + +--Charles-Eugène, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix +rude. + +Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses +sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de +collier. Au moment où ils atterrissaient, une plaque de glace vira un +peu sous les patins du traîneau et s'enfonça, laissant à sa place un +trou d'eau claire. + +Samuel Chapdelaine se retourna. + +--Nous serons les derniers à traverser, cette saison, dit-il. + +Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la côte. + +Bientôt après ils quittèrent le grand chemin pour un autre qui +s'enfonçait dans les bois. Celui-là n'était guère plus qu'une piste +rudimentaire encore encombrée de racines, et qui décrivait de petites +courbes opportunistes pour éviter les rochers ou les souches. Il +grimpa une montée, serpenta sur un plateau au milieu du bois brûlé, +laissant parfois un aperçu sur la descente du flanc abrupt, les +masses de pierre du rapide, le versant opposé qui devenait plus haut +et plus escarpé au-dessus de la chute, puis rentrant dans la +désolation des arbres couchés à terre et des chicots noircis. + +Des coteaux de pierre, une fois contournés, semblèrent se refermer +derrière eux; les brûlés firent place à la foule sombre des épinettes +et des sapins; les montagnes de la rivière Alec se montrèrent deux ou +trois fois dans le lointain; et bientôt les voyageurs perçurent à la +fois un espace de terre défriché, une fumée qui montait, les +jappements d'un chien. + +--Ils vont être contents de te revoir, Maria, dit le père +Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuyé de toi. + + + +CHAPITRE II + + +L'heure du souper était venue que Maria n'avait pas encore fini de +répondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les +incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de +Péribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir +au cours du chemin. + +Tit'Bé, assis sur une chaise, en face de sa soeur, fumait pipe sur +pipe sans détourner les yeux d'elle une seconde, craignant de laisser +échapper quelque révélation importante qu'elle aurait tue jusque-là. +La petite Alma-Rose, debout près d'elle, la tenait par le cou; +Télesphore écoutait aussi, tout en réparant avec des ficelles +l'attelage de son chien. La mère Chapdelaine attisait le feu dans le +grand poêle de fonte, allait, venait, tirait de l'armoire les +assiettes et les couverts, le pain, le pichet de lait, penchait +au-dessus d'un pot de verre la grande jarre de sirop de sucre. +Fréquemment elle s'interrompait pour interroger Maria ou l'écouter et +restait songeuse quelques instants, les poings sur les hanches, +revoyant par la pensée les villages dont elle entendait parler. + +--Alors, l'église est finie: une belle église en pierre, avec des +peintures en dedans et des châssis de couleur... Que ça doit donc +être beau! Johnny Bouchard a bâti une grange neuve l'été +dernier, et c'est une petite Perron, une fille d'Abélard Perron, de +Saint-Jérôme, qui fait la classe... Huit ans que je n'ai pas été à +Saint-Prime, quand on pense! C'est une belle paroisse, et qui +m'aurait bien «adonné»; du beau terrain «planche» aussi loin qu'on +peut voir, pas de crans ni de bois, rien que des champs carrés avec +de bonnes clôtures droites, de la terre forte, et les chars à moins +de deux heures de voiture... C'est peut-être péché de le dire; mais +tout mon règne, j'aurai du regret que ton père ait eu le goût de +mouver si souvent et de pousser plus loin et toujours plus loin dans +le bois, au lieu de prendre une terre dans une des vieilles paroisses. + +Par la petite fenêtre carrée elle contemplait avec mélancolie les +quelques champs nus qui s'étendaient derrière la maison, la grange de +bois brut aux planches mal jointes, et plus loin l'étendue de terre +encore semée de souches, en lisière de la forêt, qui ne faisait que +laisser espérer une récompense de foin ou de grain aux longues +patiences. + +--Tiens, fit Alma-Rose, voilà Chien qui vient se faire flatter aussi. + +Maria baissa les yeux vers le chien qui venait lui mettre sur les +genoux sa tête longue aux yeux tristes, et elle le caressa avec des +mots d'amitié. + +--Il s'est ennuyé de toi tout comme nous, dit encore Alma-Rose. Tous +les matins, il allait regarder dans ton lit pour voir si tu n'étais +pas revenue. + +Elle l'appela à son tour. + +--Viens, Chien; viens que je te flatte aussi. + +Chien allait de l'une à l'autre, docile, fermant à moitié les yeux à +chaque caresse. Maria regarda autour d'elle, cherchant quelque +changement à vrai dire improbable qui se fût fait pendant son +absence. + +Le grand poêle à trois ponts occupait le milieu de la maison; un +tuyau de tôle en sortait, qui après une montée verticale de quelques +pieds décrivait un angle droit et se prolongeait horizontalement +jusqu'à l'extérieur, afin que rien de la précieuse chaleur ne se +perdît. Dans un coin la grande armoire de bois; tout près, la table, +le banc contre le mur, et de l'autre côté de la porte l'évier et la +pompe. Une cloison partant du mur opposé semblait vouloir séparer +cette partie de la maison en deux pièces; seulement elle s'arrêtait +avant d'arriver au poêle et aucune cloison ne la rejoignait, de sorte +que ces deux compartiments de la salle unique chacun enclos de trois +côtés ressemblaient à un décor de théâtre, un de ces décors +conventionnels dont on veut bien croire qu'ils représentent deux +appartements distincts, encore que les regards des spectateurs les +pénètrent tous les deux à la fois. + +Le père et la mère Chapdelaine avaient leur lit dans un de ces +compartiments; Maria et Alma-Rose dans l'autre. Dans un coin, un +escalier droit menait par une trappe au grenier, où les garçons +couchaient pendant l'été; l'hiver venu, ils descendaient leur lit en +bas et dormaient à la chaleur du poêle avec les autres. + +Accrochés au mur, des calendriers illustrés des marchands de Roberval +ou de Chicoutimi; une image de Jésus enfant dans les bras de sa mère: +un Jésus aux immenses yeux bleus dans une figure rose, étendant des +mains potelées; une autre image représentant quelque sainte femme +inconnue regardant le ciel d'un air d'extase; la première page d'un +numéro de Noël d'un journal de Québec, pleine d'étoiles grosses comme +des lunes et d'anges qui volaient les ailes repliées. + +--As-tu été sage pendant que je n'étais pas là, Alma-Rose? + +Ce fut la mère Chapdelaine qui répondit: + +--Alma-Rose n'a pas été trop haïssable; mais Télesphore m'a donné du +tourment. Ce n'est pas qu'il fasse du mal; mais les choses qu'il dit! +On dirait que cet enfant-là n'a pas tout son génie. + +Télesphore s'affairait avec l'attelage du chien et prétendait ne pas +entendre. + +Les errements du jeune Télesphore constituaient le seul drame +domestique que connût la maison. Pour s'expliquer à elle-même et pour +lui faire comprendre à lui ses péchés perpétuels, la mère Chapdelaine +s'était façonné une sorte de polythéisme compliqué, tout un monde +surnaturel où des génies néfastes ou bienveillants le poussaient tour +à tour à la faute et au repentir. L'enfant avait fini par ne se +considérer lui-même que comme un simple champ clos, où des démons +assurément malins et des anges bons mais un peu simples se livraient +sans fin un combat inégal. + +Devant le pot de confitures vide il murmurait d'un air sombre: + +--C'est le démon de la gourmandise qui m'a tenté. + +Rentrant d'une escapade avec des vêtements déchirés et salis, il +expliquait, sans attendre des reproches: + +--Le démon de la désobéissance m'a fait faire ça. C'est lui, certain! + +Et presque aussitôt il affirmait son indignation et ses bonnes +intentions. + +--Mais il ne faut pas qu'il y revienne, eh, sa mère! Il ne faut pas +qu'il y revienne, ce méchant démon. Je prendrai le fusil à son père +et je le tuerai... + +--On ne tue pas les démons avec un fusil, prononçait la mère +Chapdelaine. Quand tu sens la tentation qui vient, prends ton +chapelet et dis des prières. + +Télesphore n'osait répondre; mais il secouait la tête d'un air de +doute. Le fusil lui paraissait à la fois plus plaisant et plus sûr et +il rêvait d'un combat héroïque, d'une longue tuerie dont il sortirait +parfait et pur, délivré à jamais des embûches du Malin. + +Samuel Chapdelaine rentra dans la maison et le souper fut servi. Les +signes de croix autour de la table; les lèvres remuant en des +_Benedicite_ muets, Télesphore et Alma-Rose récitant les leurs à +haute voix; puis d'autres signes de croix; le bruit des chaises et du +banc approchés, les cuillers heurtant les assiettes. Il sembla à +Maria qu'elle remarquait ces gestes et ces sons pour la première fois +de sa vie, après son absence; qu'ils étaient différents des sons et +des gestes d'ailleurs et revêtaient une douceur et une solennité +particulières d'être accomplis en cette maison isolée dans les bois. + +Ils achevaient de souper lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au +dehors; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner. + +--Un veineux, dit la mère Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient +nous voir. + +La prophétie était facile puisque Eutrope Gagnon était leur unique +voisin. L'aimée précédente, il avait pris une concession à deux +milles de là avec son frère; ce dernier était monté aux chantiers +pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts quels +avaient élevée. Il apparut sur le seuil, son fanal à la main. + +--Salut un chacun, fit-il en ôtant son casque de laine. La nuit était +claire et il y a encore une croûte sur la neige; alors puisque ça +marchait bien, j'ai pensé que je viendrais veiller et voir si vous +étiez revenu. + +Malgré qu'il vînt pour Maria, comme chacun savait, c'était au père +Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidité et un peu +par respect de l'étiquette paysanne. Il prit la chaise qu'on lui +avançait. + +--Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne mouille pas. On voit +que les pluies de printemps arrivent... + +C'était commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont +comme une interminable mélopée pleine de redites, chacun approuvant +les paroles qui viennent d'être prononcées et y ajoutant d'autres +paroles qui les répètent. Et le sujet en fut tout naturellement +l'éternelle lamentation canadienne; la plainte sans révolte contre le +fardeau écrasant du long hiver. + +--Les animaux sont dans l'étable depuis la fin de septembre, et il ne +reste quasiment plus rien dans la grange, dit la mère Chapdelaine. +Hormis que le printemps n'arrive bientôt, je ne sais pas ce que nous +allons faire. + +--Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le +moins! + +--Un cheval, trois vaches, un cochon et des moutons, sans compter les +poules, c'est que ça mange, dit Tit'Bé d'un air de grande sagesse. + +Il fumait et causait avec les hommes maintenant, de par ses quatorze +ans, ses larges épaules et sa connaissance des choses de la terre. +Huit ans plus tôt il avait commencé à soigner les animaux et à +rentrer chaque jour dans la maison sur son petit traîneau la +provision de bois nécessaire. Un peu plus tard, il avait appris à +crier très fort: «Heulle! Heulle!» derrière les vaches aux croupes +maigres, et: «Hue! Dia!» et «Harrié!» derrière les chevaux au labour, +à tenir la fourche à foin et à bâtir les clôtures de pieux. Depuis +deux ans il maniait tour à tour la hache et la faux à côté de son +père, conduisait le grand traîneau à bois sur la neige dure, semait +et moissonnait sans conseil; de sorte que personne ne lui contestait +plus le droit d'exprimer librement son avis et de fumer incessamment +le fort tabac en feuilles. Il avait encore sa figure imberbe +d'enfant, aux traits indécis, des yeux candides, et un étranger se +fût probablement étonné de l'entendre parler avec une lenteur mesurée +de vieil homme plein d'expérience et de le voir bourrer éternellement +sa pipe de bois; mais au pays de Québec les garçons sont traités en +hommes dès qu'ils prennent part au travail des hommes, et de leur +usage précoce du tabac, ils peuvent toujours donner comme raison que +c'est une défense contre les terribles insectes harcelants de l'été: +moustiques, maringouins et mouches noires. + +--Que ce doit donc être plaisant de vivre dans un pays où il n'y a +presque pas d'hiver, et où la terre nourrit les hommes et les +animaux. Icitte c'est l'homme qui nourrit les animaux et la terre, à +force de travail. Si nous n'avions pas Esdras et Da'Bé dans le bois, +qui gagnent de bonnes gages, comment ferions-nous? + +--Pourtant la terre est bonne par icitte, fit Eutrope Gagnon. + +--La terre est bonne; mais il faut se battre avec le bois pour +l'avoir; et pour vivre il faut économiser sur tout et besogner du +matin au soir, et tout faire soi-même, parce que les autres maisons +sont si loin. + +La mère Chapdelaine se tut et soupira. Elle pensait toujours avec +regret aux vieilles paroisses où la terre est défrichée et cultivée +depuis longtemps, et où les maisons sont proches les unes des autres, +comme à une sorte de paradis perdu. + +Son mari serra les poings et hocha la tête d'un air obstiné. + +--Attends quelques mois seulement... Quand les garçons seront revenus +du bois, nous allons nous mettre au travail, eux deux, Tit'Bé et moi, +et nous allons faire de la terre. À quatre hommes bons sur la hache +et qui n'ont pas peur de l'ouvrage, ça marche vite, même dans le bois +dur. Dans deux ans d'ici nous aurons du grain et du pacage, de quoi +nourrir bien des animaux. Je te dis que nous allons faire de la +terre... + +Faire de la terre! C'est la forte expression du pays, qui exprime +tout ce qui gît de travail terrible entre la pauvreté du bois sauvage +et la fertilité finale des champs labourés et semés. Samuel +Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'entêtement +dans les yeux. + +C'était sa passion à lui: une passion d'homme fait pour le +défrichement plutôt que pour la culture. Cinq fois déjà depuis sa +jeunesse il avait pris une concession, bâti une maison, une étable et +une grange, taillé en plein bois un bien prospère; et cinq fois il +avait vendu ce bien pour s'en aller recommencer plus loin vers le +nord, découragé tout à coup, perdant tout intérêt et toute ardeur une +fois le premier labeur rude fini, dès que les voisins arrivaient +nombreux et que le pays commençait à se peupler et à s'ouvrir. +Quelques hommes le comprenaient; les autres le trouvaient courageux, +mais peu sage, et répétaient que s'il avait su se fixer quelque part, +lui et les siens seraient maintenant à leur aise. + +À leur aise... Ô Dieu redoutable des Écritures que tous ceux du pays +de Québec adorent sans subtilité ni doute, toi qui condamnas tes +créatures à gagner leur pain à la sueur de leur front, laisses-tu +s'effacer une seconde le pli sévère de tes sourcils, lorsque tu +entends dire que quelques-unes de ces créatures sont affranchies, et +qu'elles sont enfin à leur aise? + +À leur aise... Il faut avoir besogné durement de l'aube à la nuit +avec son dos et ses membres pour comprendre ce que cela veut dire; et +les gens de la terre sont ceux qui le comprennent le mieux. Cela veut +dire le fardeau retiré: le pesant fardeau de travail et de crainte. +Cela veut dire une permission de repos qui, même lorsqu'on n'en use +pas, est comme une grâce de tous les instants. Pour les vieilles gens +cela veut dire un peu d'orgueil approuvé de tous, la révélation +tardive de douceurs inconnues, une heure de paresse, une promenade au +loin, une gourmandise ou un achat sans calcul inquiet, les cent +complaisances d'une vie facile. + +Le coeur humain est ainsi fait que la plupart de ceux qui ont payé la +rançon et ainsi la liberté--l'aise--se sont, en la conquérant, +façonné une nature incapable d'en jouir, et continuent leur dure vie +jusqu'à la mort; et c'est à ces autres, mal doués ou malchanceux qui +n'ont pu se racheter, eux, et restent esclaves, que l'aise apparaît +avec toutes ses grâces d'état, inaccessible. + +Peut-être les Chapdelaine pensaient-ils à cela et chacun à sa +manière; le père avec l'optimisme invincible d'un homme qui se sait +fort et se croit sage; la mère avec un regret résigné; et les autres, +les jeunes, d'une façon plus vague et sans amertume, à cause de la +longue vie assurément heureuse qu'ils voyaient devant eux. + +Maria regardait parfois à la dérobée Eutrope Gagnon, et puis +détournait aussitôt les yeux très vite, parce que chaque fois elle +surprenait ses yeux à lui fixés sur elle, pleins d'une adoration +humble. Depuis un an elle s'était habituée sans déplaisir à ses +fréquentes visites et à recevoir chaque dimanche soir, dans le cercle +des figures de la famille, sa figure brune qui respirait la bonne +humeur et la patience; mais cette courte absence d'un mois semblait +avoir tout changé, et en revenant au foyer elle y rapportait une +impression confuse que commençait une étape de sa vie à elle où il +n'aurait point de part. + +Quand les sujets ordinaires de conversation furent épuisés, l'on joua +aux cartes: au «quatre-sept» et au «boeuf»; puis Eutrope regarda sa +grosse montre d'argent et vit qu'il était temps de partir. Le fanal +allumé, les adieux faits, il s'arrêta un instant sur le seuil pour +sonder la nuit du regard. + +--Il mouille! fit-il. + +Ses hôtes vinrent jusqu'à la porte et regardèrent à leur tour; la +pluie commençait, une pluie de printemps aux larges gouttes pesantes, +sous laquelle la neige commençait à s'ameublir et à fondre. + +--Le sudet a pris, prononça le père Chapdelaine. On peut dire que +l'hiver est quasiment fini. + +Chacun exprima à sa manière son soulagement et son plaisir; mais ce +fut Maria qui resta le plus longtemps sur le seuil, écoutant le +crépitement doux de la pluie, guettant la glissade indistincte du +ciel sombre au-dessus de la masse plus sombre des bois, aspirant le +vent tiède qui venait du sud. + +--Le printemps n'est pas loin... Le printemps n'est pas loin... + +Elle sentait que depuis le commencement du monde il n'y avait jamais +eu de printemps comme ce printemps-là. + + + +CHAPITRE III + + +Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin +un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prêtant +l'oreille. C'était un mugissement lointain et continu, le tonnerre +des grandes chutes qui étaient restées glacées et muettes tout +l'hiver. + +--La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes. + +Alors ils se mirent tous à parler une fois de plus de la saison qui +s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait +une alternance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleillés qui +triomphait peu à peu du gel accumulé du long hiver. Les souches +basses et les racines émergeaient, bien que l'ombre des sapins et des +cyprès serrés protégeât la longue agonie des plaques de neige; les +chemins se transformaient en fondrières; là où la mousse brune se +montrait, elle était toute gonflée d'eau et pareille à une éponge. En +d'autres pays c'était le renouveau, le travail ardent de la sève, la +poussée des bourgeons et bientôt des feuilles, mais le sol canadien, +si loin vers le nord, ne faisait que se débarrasser avec effort de +son lourd manteau froid avant de songer à revivre. + +Dix fois, au cours de la journée, la mère Chapdelaine ou Maria +ouvrirent la fenêtre pour goûter la tiédeur de l'air, pour écouter le +chuchotement de l'eau courante en quoi s'évanouissait la dernière +neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annonçait que la +rivière Péribonka s'était libérée et charriait joyeusement vers le +grand lac les bancs de glace venus du nord. + +Au soir, le père Chapdelaine s'assit sur le seuil pour fumer et dit +pensivement: + +--François Paradis va passer bientôt. Il a dit qu'il viendrait +peut-être nous voir. + +Maria répondit: «Oui» très doucement, et bénit l'ombre qui cachait +son visage. + +Il vint dix jours plus tard, longtemps après la nuit tombée. Les +femmes restaient seules à la maison avec Tit'Bé et les enfants, le +père étant allé chercher de la graine de semence à Honfleur, d'où il +ne reviendrait que le lendemain. Télesphore et Alma-Rose étaient +couchés, Tit'Bé fumait une dernière pipe avant la prière en commun, +quand Chien jappa plusieurs fois et vint flairer la porte close. +Presque aussitôt deux coups légers retentirent. Le visiteur attendit +qu'on lui criât d'entrer et parut sur le seuil. + +Il s'excusa de l'heure tardive, mais sans timidité. + +--Nous avons campé au bout du portage, dit-il, en haut des chutes. Il +a fallu monter la tente et installer les Belges pour la nuit. Quand +je suis parti je savais bien que ce n'était quasiment plus l'heure de +veiller et que les chemins à travers les bois seraient mauvais pour +venir. Mais je suis venu pareil, et quand j'ai vu la lumière... + +Ses grandes bottes indiennes disparaissaient sous la boue; il +soufflait un peu entre ses paroles, comme un homme qui a couru; mais +ses yeux clairs étaient tranquilles et pleins d'assurance. + +--Il n'y a que Tit'Bé qui ait changé, fit-il encore. Quand vous avez +quitté Mistassini il était haut de même... + +Son geste indiquait la taille d'un enfant. La mère Chapdelaine le +regardait d'un air plein d'intérêt, doublement heureuse de recevoir +une visite et de pouvoir parler du passé. + +--Toi non plus tu n'as pas changé dans ces sept ans-là; pas en tout; +mais Maria... sûrement, tu dois trouver une différence! + +Il contempla Maria avec une sorte d'étonnement. + +--C'est que... le l'avais déjà vue l'autre jour à Péribonka. + +Son ton et son air exprimaient que, de l'avoir revue quinze jours +plus tôt, cela avait effacé tout l'autrefois. Puisque l'on parlait +d'elle, pourtant, il se prit à l'examiner de nouveau. + +Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de +paysanne, la simplicité honnête de ses yeux et de ses gestes francs, +sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-là se trouvaient déjà +dans la petite fille qu'elle était sept ans plus tôt, et c'est ce qui +le fit secouer la tête deux ou trois fois comme pour dire qu'elle +n'était vraiment pas changée. Seulement il se prit à penser en même +temps que c'était lui qui avait dû changer, puisque maintenant sa vue +lui poignait le coeur. + +Maria souriait, un peu gênée, et puis après un temps elle releva +bravement les yeux et se mit à le regarder aussi. + +Un beau garçon, assurément: beau de corps à cause de sa force +visible, et beau de visage à cause de ses traits nets et de ses yeux +téméraires... Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru +différent, plus osé, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu +qu'il ne parlait guère, à vrai dire, et montrait en tout une grande +simplicité. C'était l'expression de sa figure qui créait cette +impression sans doute, et son air de hardiesse ingénue. + +La mère Chapdelaine reprit ses questions. + +--Alors tu as vendu la terre quand ton père est mort, François? + +--Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais été bien bon de la terre, vous +savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu +d'argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les +Sauvages, ça, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le même +morceau de terre, d'année en année, et rester là, je n'aurais jamais +pu faire ça tout mon règne, il m'aurait semblé être attaché comme un +animal à un pieu. + +--C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et +toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connaît des +magies pour vous faire venir... + +Elle secouait la tête en le regardant avec une curiosité étonnée. + +--Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les +mouches l'été, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp +plein de trous par où le vent passe, vous aimez mieux cela que faire +tout votre règne tranquillement sur une belle terre, là où il y a des +magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche, +dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux, +une bonne maison chaude toute tapissée en dedans, des animaux gras +dans le clos ou à l'étable, pour des gens bien gréés d'instruments et +qui ont de la santé, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus +aimable? + +François Paradis regardait le plancher sans répondre, un peu honteux +peut-être de ses goûts déraisonnables. + +--C'est une belle vie pour ceux qui aiment la terre, dit-il enfin, +mais moi je n'aurais pas été heureux. + +C'était l'éternel malentendu des deux races: les pionniers et les +sédentaires, les paysans venus de France qui avaient continué sur le +sol nouveau leur idéal d'ordre et de paix immobile, et ces autres +paysans, en qui le vaste pays sauvage avait réveillé un atavisme +lointain de vagabondage et d'aventure. + +D'avoir entendu quinze ans durant sa mère vanter le bonheur idyllique +des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en était venue tout +naturellement à s'imaginer qu'elle partageait ses goûts; voici +qu'elle n'en était plus aussi sûre. Mais elle savait en tout cas +qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le +dimanche des pelisses de drap fin à col de fourrure, n'était l'égal +de François Paradis avec ses bottes carapacées de boue et son gilet +de laine usé. + +En réponse à d'autres questions, il parla de ses voyages sur la côte +nord du golfe ou bien dans le haut des rivières; il en parla +simplement et avec un peu d'hésitation, ne sachant trop ce qu'il +fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait à des +gens qui vivaient en des lieux presque pareils à ceux-là, et d'une +vie presque pareille. + +--Là-haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte et plus longs. +On n'a que des chiens pour atteler aux traîneaux, de beaux chiens +forts, mais malins et souvent rien qu'à moitié domptés, et on les +soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gelé... +Oui, il y a des villages, mais presque pas de cultures; les hommes +vivent avec la chasse et la pêche... Non: je n'ai jamais eu de +trouble avec les Sauvages; je me suis toujours bien accordé avec eux. +Ceux de la Mistassini et de la rivière d'icitte je les connais +presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de mon +père. Voyez-vous, il chassait souvent l'hiver, quand il n'était pas +aux chantiers, et un hiver qu'il était dans le haut de la +Rivière-aux-Foins, seul, voilà qu'un arbre qu'il abattait pour faire +le feu a faussé en tombant, et ce sont des Sauvages qui l'ont trouvé +le lendemain par aventure, assommé et à demi gelé déjà, malgré que le +temps était doux. Il était sur leur territoire de chasse et ils +auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser +mourir là; mais ils l'ont chargé sur leur traîne et rapporté à leur +tente, et ils l'ont soigné. Vous avez connu mon père: c'était un +homme _rough_ et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne +mémoire pour les services de même. Alors quand il a quitté ces +Sauvages-là, il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils +descendraient à la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: «François +Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas... +François Paradis.» Et quand ils se sont arrêtés au printemps en +descendant la rivière, il les a logés comme il faut et ils ont +emporté chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de +laine et du tabac pour trois mois. Après ça, ils s'arrêtaient chez +nous tous les printemps et mon père avait toujours le choix de leurs +plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies. +Quand il est mort, ç'a été tout pareil avec moi, parce que j'étais +son fils et que mon nom était pareil: François Paradis. Si j'avais eu +plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux... gros +d'argent. + +Il semblait un peu confus d'avoir tant parlé, et se leva pour partir. + +--Nous redescendrons dans quelques semaines, et 'e tâcherai de +m'arrêter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir! + +Sur le seuil, ses yeux clairs cherchèrent les yeux de Maria, comme +s'il voulait emporter un message avec lui dans les «grands bois +verts» où il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa +simplicité, de s'être montrée déjà trop audacieuse, et tint +obstinément les yeux baissés, tout comme les jeunes filles riches qui +reviennent avec des mines de pureté inhumaine des couvents de +Chicoutimi. + +Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'Bé +s'agenouillèrent pour la prière de chaque soir. La mère Chapdelaine +priait à haute voix, très vite, et les deux autres voix lui +répondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq _Pater_, cinq +_Ave_, les Actes, puis les longues litanies pareilles à une mélopée. + +«Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l'heure +de notre mort... + +«Coeur Immaculé de Jésus, ayez pitié de nous...» + +La fenêtre était restée ouverte et laissait entrer le mugissement +lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attirés +par la lumière, entrèrent aussi et promenèrent dans la maison leur +musique aiguë. Tit'Bé, les voyant, alla fermer la fenêtre, puis +revint s'agenouiller à côté des autres. + +«Grand saint Joseph, priez pour nous...» + +«Saint Isidore, priez pour nous...» + +En se déshabillant, la prière finie, la mère Chapdelaine soupira d'un +air de contentement: + +--Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne +voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'année à l'autre. Voilà +ce que c'est que de rester si loin dans les bois... Du temps que +j'étais fille, à Saint-Gédéon, la maison était pleine de veineux +quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Adélard +Saint-Onge, qui m'a courtisée si longtemps; Wilfrid Tremblay, le +marchand, qui avait une si belle façon et essayait toujours de parler +comme les Français; et d'autres... sans compter ton père, qui est +venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant +que je me décide... + +Trois ans... Maria songea qu'elle n'avait encore vu François Paradis +que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait +honteuse de son émoi. + + + +CHAPITRE IV + + +Avec juin le vrai printemps vint brusquement après quelques jours +froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières +plaques de neige s'évanouirent, même à l'ombre des arbres serrés; la +rivière Péribonka grimpa peu à peu le long de se hautes berges +rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des +premières épinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre +canadienne se débarrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une +sorte de rudesse hâtive, comme par crainte de l'autre hiver qui +venait déjà. + +Esdras et Da'Bé Chapdelaine revinrent des chantiers où ils avaient +travaillé tout l'hiver. Esdras était l'aîné de tous, un grand garçon +au corps massif, brun de visage, noir de cheveux, à qui son front bas +et son menton renflé faisaient un masque néronien, impérieux, un peu +brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en +tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assurément que le +visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur +raisonnable de sa race fussent entrés en lui pour lui faire un coeur +simple, doux, et qui mentait à son aspect redoutable. + +Da'Bé était aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait +à son père. + +Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs +enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais +après ceux-là ils s'étaient lassés sans doute de tant de solennité, +car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms +véritables: on les avait toujours appelés Da'Bé et Tit'Bé, diminutifs +enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés +avec un retour de cérémonie: Télesphore... Alma-Rose... + +--Quand les garçons seront revenus nous allons faire de la terre, +avait dit le père. + +Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Légaré, +leur homme engagé. + +Au pays de Québec l'orthographe des noms et leur application sont +devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un +vaste pays demi-sauvage, illettrée pour la majeure part et n'ayant +pour conseillers que ses prêtres, s'est accoutumée à ne considérer +des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut être leur +aspect écrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de +bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance +solennelle force enfin à avoir recours à l'écriture, chacun prétend +épeler son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant +qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon impérieux. Des +emprunts faits à d'autres langues ont encore accentué l'incertitude +en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou +Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent +Herménégilde, Aglaé, Edwidge... + +Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis +onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à-dire que pour un salaire +de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures +du matin à neuf heures du soir à toute besogne à faire, et y +apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'épuisait jamais; car +c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de +rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'énergie qui +est en eux, en un spasme rageur toujours renouvelé. Court, large, il +avait des yeux d'un bleu étonnamment clair--chose rare au pays de +Québec--à la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile +surmonté de cheveux d'une teinte presque pareille et éternellement +haché de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine, +par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le +morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe, à la lueur falote de +la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des +grognements d'effort et de peine. Vêtu d'une chemise et de pantalons +en étoffe du pays, d'un brun terreux, chaussé de grandes bottes +poussiéreuses, il était en vérité tout entier couleur de terre, et +son visage n'exprimait qu'une rusticité terrible. + +Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme engagé commencèrent +donc à faire de la terre. + +Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient élevés +eux-mêmes quelques années plus tôt; la petite maison carrée, la +grange de planches mal jointes, l'étable de troncs bruts entre +lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre. + +Entre les quelques champs déjà défrichés, nus et la lisière de grands +arbres au feuillage sombre s'étendait un vaste morceau de terrain que +la hache n'avait que timidement entamé. Quelques troncs verts avaient +été coupés et utilisés comme pièces de charpente; de chicots secs, +sciés et fendus, avaient alimenté tout un hiver le grand poêle de +fonte; mais le sol était encore recouvert d'un chaos de souches, de +racines entremêlées, d'arbres couchés à terre, trop pourris pour +brûler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un +taillis d'aunes. + +Les cinq hommes s'acheminèrent un matin vers cette pièce de terre et +se mirent à l'ouvrage de suite e sans un mot, car la tâche de chacun +avait été fixée d'avance. + +Le père Chapdelaine et Da'Bé se postèrent en face l'un de l'autre de +chaque côté d'un arbre debout et commencèrent à balancer en cadence +leurs haches à manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une +coche profonde dans le bois, frappant patiemment au même endroit +pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement, +attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler à +chaque coup un copeau épais comme la main et taillé dans le sens de +la fibre. Quand leurs deux entailles étaient près de se rejoindre, +l'un d'eux s'arrêtait et l'autre frappait plus lentement, laissant +chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui +tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cédait enfin, +le tronc se penchait et les deux bûcherons reculaient d'un pas et le +regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare. + +Edwige Légaré et Esdras s'avançaient alors, et lorsque l'arbre +n'était pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient +chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du +tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'échine et leurs +bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un +des tas proches, à pas courts et chancelants, enjambant péniblement +les autres arbres encore couchés à terre. Quand ils jugeaient le +fardeau trop pesant Tit'Bé s'approchait, menant le cheval +Charles-Eugène qui traînait le bacul auquel était attachée une forte +chaîne; la chaîne était enroulée autour du tronc et assujettie, le +cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de +ses hanches, traînait sur la terre le tronc qui frôlait les souches +et écrasait les jeunes aunes. + +À midi Maria sortit sur le seuil et annonça par un long cri que le +dîner était prêt. Les hommes se redressèrent lentement parmi les +souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur +coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison. + +La soupe aux pois fumait déjà dans les assiettes. Les cinq hommes +s'attablèrent lentement, comme un peu étourdis par le dur travail; +mais à mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim +s'éveillait et bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les +deux femmes les servaient, remplissaient les assiettes vides, +apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies, +versant le thé chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu, +les dîneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel +ils trempèrent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientôt +rassasiés parce qu'ils avaient mangé vite et sans un mot, ils +repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur les chaises avec +des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches +pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonflées de tabac. + +Edwige Légaré alla s'asseoir sur le seuil et répéta deux ou trois +fois: «j'ai bien mangé... j'ai bien mangé...» de l'air d'un juge qui +rend un arrêt impartial, après quoi il s'adossa au chambranle et +laissa la fumée de sa pipe et le regard de ses petits yeux pâles +suivre dans l'air le même vagabondage inconscient... Le père +Chapdelaine s'abandonna peu à peu sur sa chaise et finit par +s'assoupir; les autres fumèrent et devisèrent de leur ouvrage. + +--S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me +consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes +faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a été +plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une +quinzaine après, nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre +qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable +que ça. + +Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque +temps, savourant l'image. Bientôt voici que le père Chapdelaine se +réveillait rafraîchi par son somme et prêt pour la besogne; ils se +levèrent et sortirent de la maison. + +L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé +de souches et embarrassé de buissons d'aunes. Ils se mirent à couper +et à arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans +leurs mains et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le +sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule +tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches. + +Légaré et Esdras s'attaquèrent aux plus petites sans autre aide que +leurs haches et de forts leviers de bois. À coups de hache, ils +coupaient les racines qui rampaient à la surface du sol, puis +enfonçaient un levier à la base du tronc et pesaient de toute leur +force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort +était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre +à la terre, Légaré continuait à peser de tout son poids pour le +soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait +sa hache et frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une +après l'autre les dernières racines. + +Plus loin les trois autres hommes manoeuvraient l'arrache-souches +auquel était attelé le cheval Charles-Eugène. La charpente en forme +de pyramide tronquée était amenée au-dessus d'une grosse souche et +abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie, +et à l'autre extrémité de la chaîne le cheval tirait brusquement, +jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre +sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge +désespérée, un élan de tempête que la résistance arrêtait souvent au +bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale; +alors les épaisses lames d'acier des haches montaient de nouveau, +jetaient un éclair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les +grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants, +les yeux fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de +nouveau. Et après cela, il restait encore à traîner et rouler sur le +sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de +reins et de bras raidis et de mains souillées de terre, aux veines +gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et +les grosses racines torves. + +Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de délicates +teintes pâles au-dessus de la lisière sombre du bois, et l'heure du +souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre. + +En les servant la mère Chapdelaine demanda cent détails sur le +travail de la journée, et quand l'idée du coin de terre déblayé, +magnifiquement nu, enfin prêt pour la culture, eut pénétré son +esprit, elle montra une sorte d'extase. + +Les poings sur les hanches, dédaignant de s'attabler à son tour, elle +célébra la beauté du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la +beauté inhumaine, artificiellement échafaudée par les étonnements des +citadins, des hautes montagnes stériles et des mers périlleuses, mais +la beauté placide et vraie de la campagne au sol riche, de la +campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons +parallèles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui +s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'épouse. + +Elle se fit le chantre des gestes héroïques des quatre Chapdelaine et +d'Edwige Légaré, de leur bataille contre la nature barbare et de leur +victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son +légitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient +silencieusement leur pipe de bois ou de plâtre, immobiles comme des +effigies après leur longue besogne: des effigies couleur d'argile, +aux yeux creux de fatigue. + +--Les souches sont dures, prononça enfin le père Chapdelaine, les +racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je +calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines. + +Il questionnait Légaré du regard; celui-ci approuva, grave. + +--Trois semaines... Ouais, blasphème! C'est ça que je calcule aussi. + +Ils se turent de nouveau, patients et résolus comme des gens qui +commencent une longue guerre. + +Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de +vie que l'été du calendrier venait déjà et il sembla que la divinité +qui réglementait le climat du lieu donnât soudain à la marche +naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une +fois de plus dans leur cycle les contrées heureuses du sud. Car la +chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi démesurée +que l'avait été le froid de l'hiver. Les cimes des épinettes et des +cyprès, oubliées par le vent, se figèrent dans une immobilité +perpétuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'étendit un ciel auquel +l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de +l'aube à la nuit le soleil brutal rôtit la terre. + +Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la +clairière qu'ils avaient faite s'étendait un peu plus grande derrière +eux, nue, semée de déchirures profondes qui montraient la bonne +terre. + +Maria alla leur porter de l'eau un matin. + +Le père Chapdelaine et Tit'Bé coupaient des aunes; Da'Bé et Esdras +mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s'était attaqué +seul à une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait +saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un +adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alliée du bois +et de la terre en ennemi plein de haine que la résistance enrage. La +souche céda tout à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main +sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hébété par +l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le seau à demi plein +d'eau, les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et +répétait d'un air égaré: + +--Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance. + +Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement: + +--De l'eau frette! Blasphème! Donnez-moi de l'eau frette! + +Il saisit le seau, en vida la moitié, se versa le reste sur la tête +et dans le cou et aussitôt, ruisselant, se jeta de nouveau sur la +souche vaincue et commença à la rouler vers un des tas comme on +emporte une prise. + +Maria resta là quelques instants, regardant le labeur des hommes et +le résultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle +reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se +sentir vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément +aux choses heureuses qui étaient en route et ne pouvaient manquer de +venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience. + +Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la +suivaient, se répercutant au-dessus de la terre durcie par la +chaleur. Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé, +disait d'un ton placide: + +--Tranquillement... ensemble! + +Légaré se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait +d'une voix étouffée. + +--Blasphème! je te ferai bien grouiller, moué... + +Son halètement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles. +Il soufflait une seconde, puis se ruait de nouveau à la bataille, +raidissant les bras, tordant ses larges reins. + +Et une fois de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes. + +--Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud... +On va mourir... + +Sa plainte devenait un grand cri. + +--_Boss!_ On va mourir à faire de la terre! + +La voix du père Chapdelaine lui répondait un peu étranglée, mais +joyeuse. + +--Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bientôt prête. + +Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains +ouvertes de chaque côté de la bouche pour envoyer plus loin le son, +elle annonçait le dîner par un grand cri chantant. + +Vers le soir, le vent se réveilla et une fraîcheur délicieuse +descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel pâle restait +vide de nuages. + +--Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets +seront mûrs pour la fête de sainte Anne. + + + +CHAPITRE V + + +Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les +bleuets mûrirent. + +Dans les brûlés, au flanc des coteaux pierreux, partout où les arbres +plus rares laissaient passer le soleil, le Sol avait été jusque-là +presque uniformément rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les +touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi, +s'étaient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante +ils prirent lentement une teinte bleu pâle, puis bleu de roi, enfin +bleu violet, et quand juillet ramena la fête de sainte Anne, leurs +plants chargés de grappes formaient de larges taches bleues au milieu +du rose des fleurs de bois de charme qui commençaient à mourir. + +Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages; les +atocas, les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont +poussé librement dans le sillage des grands incendies; mais le +bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante +de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de +juillet à septembre une véritable industrie pour les familles +nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories +d'enfants de toutes tailles balançant des seaux d'étain, vides le +matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets +que pour eux-mêmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes +fameuses qui sont le dessert national du Canada français. + +Deux ou trois fois au début de juillet Maria alla cueillir des +bleuets avec Télesphore et Alma-Rose; mais l'heure de la maturité +parfaite n'était pas encore venue, et le butin qu'ils rapportèrent +suffit à peine à la confection de quelques tartes de proportions +dérisoires. + +--Le jour de la fête de sainte Anne, dit la mère Chapdelaine en guise +de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et +ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudière n'en mangeront +pas. + +Mais le samedi soir, qui était la veille de la fête de sainte Anne, +fut pour les Chapdelaine une veillée mémorable et telle que leur +maison dans les bois n'en avait pas encore connue. + +Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon était déjà +là. Il avait soupé, disait-il, et pendant que les autres prenaient +leur repas, il resta assis près de la porte, se balançant sur deux +pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allumées, +la conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le +soin du bétail. + +--À cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros d terre en peu de temps. +Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour traîner les +grosses pièces, ça n'est guère d'avant et on a de la misère. Mai ça +avance pareil, ça avance. + +La mère Chapdelaine, qui l'aimait et que l'idée de son labeur +solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie, +prononça des paroles d'encouragement. + +--Ça ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se +nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Égide va revenir de +la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour +les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte +l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre. + +Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur +Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il +pourrait songer peut-être... + +--La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de +là-bas? + +--J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des garçons de +Thadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois +dernier. Il a dit que ça allait bien; les hommes n'avaient pas trop +de misère. + +Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la +grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de +Québec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre à +avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent +les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées; puis, +le printemps venu, les piles de bois s'écroulent l'une après l'autre +dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à +travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les +chutes, partout où les innombrables billots bloquent et +s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et +adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs +demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache +et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent. + +--De la misère, s'exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d'à +présent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misère. Quand +elles ont passé trois mois dans les bois elles se dépêchent de +redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et +des cigarettes pour aller voir les filles. Et même dans les +chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les +hôtels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente +ans... + +Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tête +les changements prodigieux qu'avaient amenés les années. + +--Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars +de Québec, j'étais là, moué, et je vous dis que ça c'était de la +misère. Je n'avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres +pour clairer la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer, +et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas +de tentes non plus pendant l'été: rien que des abris en branches de +sapin qu'on se faisait soi-même, et du matin à la nuit c'était bûche, +bûche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de +pluie et rôti de soleil. + +«Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des +crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par +jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'était +pas arrivé qu'il n'y avait déjà plus de crêpes, parce qu'elles se +collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pâte. +On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait +ça dans le ventre et puis bûche et bûche encore!... + +«Quand on est arrivé à Chicoutimi, où les provisions venaient par +eau, on était pire que les Sauvages, quasiment tout nus, la peau +toute déchirée par les branches, et j'en connais qui se sont mis à +pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux, +parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout le monde mort, +tant ça leur avait paru long. Ça, c'était de la misère. + +--C'est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle ce temps-là. Il +n'y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des Sauvages +et quelques chasseurs qui montaient par là l'été en canot et l'hiver +dans des traîneaux à chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador. + +Les jeunes gens écoutaient avec curiosité ces récits d'autrefois. + +--Et à cette heure, fit Esdras, nous voilà icitte à quinze milles en +haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre +aux chars en douze heures de temps. + +Ils songèrent à cela pendant quelque temps sans parler: à la vie +implacable d'autrefois, à la courte journée de voyage qui maintenant +les séparait seulement des prodiges de la voie ferrée, et ils +s'émerveillèrent avec sincérité. + +Tout à coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre +au dehors. + +--Encore de la visite! s'écria la mère Chapdelaine d'un ton +d'étonnement joyeux. + +Maria se leva aussi, émue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce +fut Éphrem Surprenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte. + +--On vient veiller! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui +annonce une grande nouvelle. + +Derrière lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse. + +--C'est mon neveu Lorenzo, annonça de suite Éphrem Surprenant, un +garçon de mon frère Elzéar, qui est mort l'automne passé. Vous ne le +connaissez pas; voilà longtemps qu'il a quitté le pays pour vivre aux +États. + +Lon se hâta d'offrir une chaise au jeune homme qui venait des États +et son oncle se mit en devoir d'établir avec certitude sa généalogie +des deux côtés et de donner tous les détails nécessaires sur son âge, +son métier et sa vie, selon la coutume canadienne. + +--Ouais, un garçon de mon frère Elzéar, qui avait marié une petite +Bourglouis, de Kiskising. Vous avez dû connaître ça, vous, madame +Chapdelaine? + +Du fond de sa mémoire la mère Chapdelaine exhuma aussitôt le souvenir +de plusieurs Surprenant et d'autant de Bourglouis, et elle en récita +la liste avec leurs prénoms, leurs résidences successives et la +nomenclature complète de leurs alliances. + +--C'est ça... Cest bien ça. Eh bien, celui-ci, c'est Lorenzo. Il +travaille aux États depuis plusieurs années dans les manufactures. + +Chacun examina de nouveau avec une curiosité simple Lorenzo +Surprenant. Il avait une figure grasse aux traits fins, des yeux +tranquilles et doux, des mains blanches; la tête un peu de côté, il +souriait poliment, sans ironie ni gêne, sous les regards braqués. + +--Il est venu, continuait son oncle, pour régler les affaires qui +restaient après la mort d'Elzéar et pour essayer de vendre la terre. + +--Il n'a pas envie de garder la terre et de se mettre habitant? +interrogea le père Chapdelaine. + +Lorenzo Surprenant accentua son sourire et secoua la tête. + +--Non. Ça ne me tente pas de devenir habitant; pas en tout. Je gagne +de bonnes gages là où le suis; je me plais bien; je suis accoutumé à +l'ouvrage... + +Il s'arrêta là, mais laissa paraître qu'après la vie qu'il avait +vécue, et ses voyages, l'existence lui serait intolérable sur une +terre entre un village pauvre et les bois. + +--Du temps que j'étais fille, dit la mère Chapdelaine, c'était +quasiment tout un chacun qui partait pour les États. La culture ne +payait pas comme à cette heure, les prix étaient bas, on entendait +parler des grosses gages qui se gagnaient là-bas dans les +manufactures, et tous les ans c'étaient des familles et des familles +qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du +Canada. Il y en a qui ont gagné gros d'argent, c'est certain, surtout +les familles où il y avait beaucoup de filles; mais à cette heure les +choses ont changé et on n'en voit plus tant qui s'en vont. + +--Alors vous allez vendre la terre? + +--Ouais. On en a parlé avec trois Français qui sont arrivés à Mistook +le mois dernier; je pense que ça va se faire. + +--Et y a-t-il bien des Canadiens là où vous êtes? Parle-t-on +français? + +--Là où j'étais en premier, dans l'État du Maine, il y avait plus de +Canadiens que d'Américains ou d'Irlandais; tout le monde parlait +français; mais à la place où je reste maintenant, qui est dans l'État +de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de même; on +va veiller le soir... + +--Samuel a pensé à aller dans l'Ouest, un temps, dit la mère +Chapdelaine, mais je n'aurai jamais voulu. Au milieu de monde qui ne +parle que l'anglais, j'aurais été malheureuse tout mon règne. Je lui +ai toujours dit: «Samuel, c'est encore parmi le Canadiens que les +Canadiens sont le mieux.» + +Lorsque les Canadiens français parlent d'eux mêmes, ils disent +toujours Canadiens, sans plus; et toutes les autres races qui ont +derrière eux peuplé le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gardé pour +parler d'elles leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais, +Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils, +même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de Canadiens. +C'est là un titre qu'ils se réservent tout naturellement et sans +intention d'offense, de par leur héroïque antériorité. + +--Et c'est-y une grosse place là où vous êtes? + +--Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie. + +--Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Québec! + +--Oui. Et par les chars on n'est qu'à une heure de Boston. Ça c'est +une vraie grosse place. + +Alors il se mit à leur parler des grandes villes américaines et de +leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, pétrie de +raffinements inouïs, qu'y mènent les artisans à gros salaires. + +On l'écouta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les +dernières teintes cramoisies du ciel se fondaient en nuances plus +pâles, auxquelles la masse indistincte de la forêt faisait un immense +socle noir. Les maringouins arrivaient en légions si nombreuses que +leur bourdonnement formait une clameur, une vaste note basse qui +emplissait la clairière comme un mugissement. + +--Télesphore, commanda le père Chapdelaine, fais-nous de la +boucane... Prends la vieille chaudière. + +Télesphore prit le seau dont le fond commençait à se décoller, y +tassa de la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles +qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec +une brassée d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une +colonne de fumée âcre s'éleva, que le vent poussa dans la maison, +chassant les innombrables moustiques affolés. Avec des soupirs de +soulagement l'on put enfin goûter un peu de repos, interrompre la +guérilla. + +Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite +Alma-Rose. Gravement elle récita les paroles sacramentelles: + +--Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique! + +Puis elle écrasa prestement la bestiole d'une tape. + +La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans +la maison, soustraite à la poussée du vent, elle enflait et se +répandait en nuées ténues; les murs devinrent vagues et lointains; le +groupe assis entre la porte et le poêle se réduisit à un cercle de +figures brunes suspendues dans la fumée blanche. + +--Salut un chacun! fit une voix claire. + +Et François Paradis émergea du nuage et parut sur le seuil. + +Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines déjà. Une +demi-heure plus tôt le bruit de pas au dehors lui avait fait monter +le sang aux tempes, et voici pourtant que la présence de celui +qu'elle attendait la frappait comme une surprise émouvante. + +--Donne donc ta chaise, Da'Bé! s'exclama la mère Chapdelaine. + +Quatre visiteurs venus de trois points différents réunis chez elle, +il n'en fallait pas plus pour la remplir d'une agitation joyeuse. En +vérité ce serait une veillée mémorable. + +--Hein! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que +nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte: onze grandes +personnes. + +Toutes les chaises de la maison étaient occupées; Esdras, Tit'Bé et +Eutrope Gagnon occupaient le banc; le père Chapdelaine était assis +sur une chaise renversée; Télesphore et Alma-Rose, du perron, +surveillaient la boucane qui montait toujours. + +--Par exemple, s'écria Éphrem Surprenant, ça fait bien des garçons et +rien qu'une fille! + +Lon compta les garçons: les trois fils Chapdelaine, Eutrope Gagnon, +Lorenzo Surprenant et François Paradis. Quant à la fille... Tous les +regards convergèrent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les +yeux, gênée. + +--As-tu fait un bon voyage, François? Il a remonté la rivière avec +des étrangers qui allaient acheter des pelleteries aux Sauvages, +expliqua le père Chapdelaine. + +Et il présenta formellement aux autres visiteurs François Paradis, +fils de François Paradis de Saint-Michel-de-Mistassini. + +Eutrope Gagnon le connaissait de nom; Éphrem Surprenant avait connu +son père: un grand homme, encore plus grand que lui, et d'une force +dépareillée. + +Il ne restait plus à expliquer que la présence de Lorenzo Surprenant, +qui venait des États, et tout fut en ordre. + +--Un bon voyage? répondit François. Non, pas trop bon. Il y a un des +Belges qui a pris les fièvres et qui a manqué de mourir. Après ça on +se trouvait tard dans la saison; plusieurs familles de Sauvages +étaient déjà descendues à Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n'a pas pu +les voir; et pour finir, ils ont chaviré un des canots à la descente +en sautant un rapide et nous avons eu de la misère à repêcher les +pelleteries, sans compter qu'un des _boss_ a manqué de se noyer, +celui qui avait eu les fièvres. Non, on a été malchanceux tout le +long. Mais nous voilà revenus pareil, et ça fait toujours une job de +faite. + +Il exprima par un geste qu'il avait fait son ouvrage, reçu son +salaire, et que les bénéfices ou pertes éventuels lui importaient +peu. + +--Ça fait toujours une _job_ de faite, répéta-t-il lentement. Les +Belges se dépêchaient pour être de retour à Péribonka demain +dimanche; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je +les ai laissés finir la descente seuls pour venir veiller avec vous. +C'est plaisant de revoir les maisons! + +Son regard erra avec satisfaction sur l'intérieur pauvre empli de +fumée et sur les gens qui l'entouraient. Parmi toutes ces figures +brunes, hâlées par le grand air et le soleil, sa figure était la plus +brune et la plus hâlée; ses vêtements montraient de nombreuses +cicatrices; un pan de son gilet de laine déchiré lui retombait sur +l'épaule; des mocassins avaient remplacé ses bottes de printemps. Il +semblait avoir Rapporté avec lui quelque chose de la nature sauvage +«en haut des rivières» où les Indiens et les grands animaux se sont +enfoncés comme dans une retraite sûre. Et Maria, que sa vie rendait +incapable de comprendre la beauté de cette nature-là, parce qu'elle +était si près d'elle, sentait pourtant qu'une magie s'était mise à +l'oeuvre et lui envoyait la griserie de ses philtres dans les +narines. + +Esdras avait été chercher le jeu de cartes, des car tes au dos rouge +pâle, usées aux coins, parmi lesquelles la dame de coeur, perdue, +avait été remplacée par un rectangle de carton rouge vif qui portait +l'inscription bien claire: «Dame de coeur.» + +Lon joua au quatre-sept. Les deux Surprenant l'oncle et le neveu, +avaient respectivement la mère Chapdelaine et Maria comme +partenaires; après chaque partie celui des couples qui avait été +battu quittait la table et faisait place à deux autres joueurs. La +nuit était tout à fait tombée; par la fenêtre ouverte quelques +mouches pénétrèrent et promenèrent dans la maison leur musique +harcelante et leurs piqûres. + +--Télesphore! cria Esdras, guette la boucane; voilà les mouches qui +rentrent. + +Quelques minutes plus tard, la fumée emplissait de nouveau la maison, +opaque, presque étouffante, mais accueillie avec joie. La veillée +poursuivit son cours placide. Une heure de jeu, quelques propos +échangés avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste +monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Québec. + +Entre les parties, Lorenzo Surprenant entretenait Maria de sa vie et +de ses voyages; ou bien il l'interrogeait sur sa vie à elle. Il ne +songeait pas à assumer d'airs prétentieux ni supérieurs et pourtant +elle se sentait gênée de trouver si peu de chose à dire et ne +répondait qu'avec une sorte de honte. + +Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La mère +Chapdelaine répétait les veillées innombrables qu'elle avait connues +à Saint-Gédéon, du temps qu'elle était fille, et elle regardait l'un +après l'autre avec un plaisir évident les trois jeunes hommes +étrangers réunis sous son toit. Mais Maria s'asseyait à la table, +maniait les cartes, puis retournait à quelque siège vide, près de la +porte ouverte sans presque jamais regarder autour d'elle. Lorenzo +Surprenant était constamment à côté d'elle et lui parlait; elle +sentait aussi les regards d'Eutrope Gagnon passer souvent sur elle +avec leur expression coutumière de guet patient; et de l'autre côté +de la porte elle savait que François Paradis se tenait penché en +avant, les coudes sur ses genoux, muet avec son beau visage rougi par +le soleil et ses yeux intrépides. + +--Maria n'a pas une bien belle façon à soir, dit la mère Chapdelaine +comme pour l'excuser. Elle n'est guère accoutumée aux veineux, +voyez-vous... + +Si elle avait su! + +À quatre cents milles de là, en haut des rivières, ceux des Sauvages +qui avaient fui les missionnaires et les marchands étaient accroupis +autour d'un feu de cyprès sec, devant leurs tentes, et promenaient +leurs regards sur un monde encore rempli pour eux, comme aux premiers +jours, de puissances occultes, mystérieuses: le Wendigo géant qui +défend qu'on chasse sur son territoire; les philtres malfaisants ou +guérisseurs que savent préparer avec des feuilles et des racines les +vieux hommes pleins d'expérience; toute la gamme des charmes et des +magies. Et voici que sur la lisière du monde blanc, à une journée des +chars, dans la maison de bois emplie de boucane âcre, un sortilège +impérieux flottait aussi avec la fumée et parait de grâces +inconcevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille +simple qui regardait à terre. + +La nuit avançait; les visiteurs s'en allèrent: les deux Surprenant +d'abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que François +Paradis, debout, qui Semblait hésiter. + +--Tu couches icitte à soir, François? demanda le père Chapdelaine. + +Sa femme n'attendit pas une réponse. + +--Comme de raison! fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des +bleuets. C'est la fête de sainte Anne. + +Lorsque, quelques instants plus tard, François monta l'échelle avec +les garçons, Maria en ressentit un plaisir ému. Il lui paraissait +venir ainsi un peu plus près d'elle, et entrer dans le cercle des +affections légitimes. + +Le lendemain fut une journée bleue, une de ces journées où le ciel +éclatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune +foin, le blé en herbe étaient d'un vert infiniment tendre, émouvant, +et même le bois sombre semblait se teinter un peu d'azur. + +François Paradis redescendit l'échelle au matin, métamorphosé, en des +vêtements propres empruntés à Da'Bé et à Esdras, et quand il eut fait +sa toilette et se fut rasé, la mère Chapdelaine le complimenta sur sa +bonne mine. + +Une fois le déjeuner du matin pris, tous récitèrent ensemble un +chapelet à l'heure de la messe, et après cela le Ion loisir +merveilleux du dimanche s'étendit devant eux. Mais le programme de la +journée était déjà arrêté. Eutrope Gagnon arriva comme ils +finissaient le dîner, qui avait été servi de bonne heure, et aussitôt +après ils partirent tous, munis d'une multitude disparate de seaux, +de plats et de gobelets d'étain. + +Les bleuets étaient bien mûrs. Dans les brûlés, le violet de leurs +grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose +éteint des dernières fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent +à les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les grandes +personnes se dispersèrent dans le bois, cherchant les grosses talles +au milieu desquelles on peut s'accroupir et remplir un seau en une +heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis +d'aunes, les cris de Télesphore et d'Alma-Rose qui s'appelaient l'un +l'autre, tous ces sons s'éloignèrent peu à peu et autour de chaque +cueilleur il ne resta plus que la clameur des mouches ivres du soleil +et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des +trembles. + +--Il y a une belle talle icitte, appela une voix. + +Maria se redressa, le coeur en émoi, et alla rejoindre François +Paradis qui s'agenouillait derrière les aunes. Côte à côte ils +ramassèrent des bleuets quelque temps avec diligence, puis +s'enfoncèrent dans le bois, enjambant les arbres tombés, cherchant du +regard autour d'eux les taches violettes des baies mûres. + +--Il n'y en a pas guère cette année, dit François. Ce sont les gelées +de printemps qui les ont fait mourir. + +Il apportait à la cueillette son expérience de coureur de bois. + +--Dans le creux et entre les aunes, la neige sera restée plus +longtemps et les aura gardés des dernières gelées. + +Ils cherchèrent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges +talles d'arbustes chargés de baies grasses, qu'ils égrenèrent +industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une +heure; alors ils se relevèrent et s'assirent sur un arbre tombé, pour +se reposer. + +D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air +brûlant de l'après-midi. À chaque instant il fallait les écarter d'un +geste; ils décrivaient une courbe affolée et revenaient de suite, +impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce +carré de peau pour leur piqûre; à leur musique suraiguë se mêlait le +bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le +bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts étaient rares: de +jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d'aunes agitaient +leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dépouillés et +noircis. + +François Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter. + +--Les autres ne doivent pas être loin, dit-il. + +--Non, répondit Maria à voix basse. + +Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel. + +Un écureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta +quelques instants de ses yeux vifs avant de se risquer à terre. Au +milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses +passaient avec un crépitement sec; un souffle de vent apporta à +travers les aunes le grondement lointain des chutes. + +François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau +les yeux en serrant très fort ses mains l'une contre l'autre. Qu'elle +était donc plaisante à contempler! D'être assis auprès d'elle +d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la +simplicité franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une +grande faim d'elle lui venait et en même temps un attendrissement +émerveillé, parce qu'il avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec +d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les +plaines de neige. + +Il sentait qu'elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent, +donnent tout sans compter: l'amour de leur corps et de leur coeur, la +force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion +complète d'un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si +précieux qu'il avait peur de le demander. + +--Je vais descendre à Grand-Mère la semaine prochaine, dit-il à +mi-voix, pour travailler sur l'écluse à bois. Mais je ne prendrai pas +un coup, Maria, pas un seul! + +Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre: + +--Peut-être... vous a-t-on dit quelque chose contre moi? + +--Non. + +--C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je +revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyez-vous, +quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à +avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu'il arrive à La Tuque +ou à Jonquière avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est +quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la +dépense et il se met chaud des fois... Mais c'est fini. + +«Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. À vivre tout le temps +avec des hommes _rough_ dans le bois ou sur les rivières, on +s'accoutume à ça. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le +curé Tremblay m'a disputé une fois parce que j'avais dit devant lui +que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais +travailler tout l'été à deux piastres et demie par jour et je mettrai +de l'argent de côté, certain. Et à l'automne je suis sûr de trouver +une _job_ comme _foreman_ dans un chantier, avec de grosses gages. Au +printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauvées, +claires, et je reviendrai. + +Il hésita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses +lèvres. + +--Vous serez encore icitte... au printemps prochain? + +--Oui. + +Et après cette simple question et sa plus simple réponse, ils se +turent et restèrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils +avaient échangé leurs serments. + + + +CHAPITRE VI + + +En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu +d'août vint, il ne restait plus qu'à attendre une période de +sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après +plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent +fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la +province de Québec, avaient repris. + +Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil. + +--Le vent tourne au sudet. Blasphème! Il va mouiller encore, c'est +clair, disait Edwige Légaré d'un air sombre. + +Ou bien le père Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs +qui surgissaient l'un après l'autre au-dessus des arbres sombres, +traversaient joyeusement la clairière et disparaissaient derrière les +cimes de l'autre côté. + +--Si le norouâ tient jusqu'à demain, on pourra commencer, +prononça-t-il. + +Mais le lendemain le vent avait encore changé, et il semblait que les +nuages allègres de la veille revinssent sous forme de longues nuées +confuses et déchirées, pareilles aux débris d'une armée après la +défaite. + +La mère Chapdelaine prophétisa des malchances certaines. + +--Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il +paraît que, dans le bas du lac, il y a des gens de la même paroisse +qui se sont fait des procès les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime +pas ça, c'est sûr. + +Mais la Divinité se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest +souffla trois jours de suite, fort e continu, assurant une période de +temps sans pluie. Les faux avaient été aiguisées longtemps d'avance, +et les cinq hommes se mirent à l'ouvrage le matin du troisième jour. +Légaré, Esdras et le père Chapdelaine fauchaient; Da'Bé et Tit'Bé les +suivaient pas à pas avec les râteaux et mettaient de suite en tas le +foin coupé. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et +firent les veilloches, hautes et bien tassées, en prévision d'une +saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant +ils continuèrent balançant tout le jour leurs faux de droite à gauche +avec le grand geste ample qui paraît si facile chez un faucheur +exercé et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le +plus dur de tous les travaux de la terre. + +Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin +coupé et les harcelaient de leurs piqûres; le soleil ardent leur +brûlait la nuque et les gouttes de sueur leur brûlaient les yeux; la +fatigue de leurs dos toujours pliés devenait telle vers le soir +qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils +besognaient de l'aube à la nuit sans perdre une seconde, abrégeant +les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable. + +Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Télesphore leur apportait un +seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver +froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur +avaient par trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour, +boire aie grandes lampées d'eau et s'en verser sur les poignets on +sur la tête. + +En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse +persistait, ils commencèrent au matin du sixième jour à ouvrir et +retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les +faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles +démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil, puis vers la +fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de +nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une +seule fois au niveau d'une haute charrette déjà presque pleine. + +Charles-Eugène tirait vaillamment entre les brancards; la charrette +s'engouffrait dans la grange, s'arrêtait au bord de la tasserie, et +les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement +foulé, qu'elles enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des +poignets et des reins, et déchargeaient au côté. + +À la fin de la semaine tout le foin était dans la grange, sec et +d'une belle couleur, et les hommes s'étirèrent et respirèrent +longuement comme s'ils sortaient d'une bataille. + +--Il peut mouiller à cette heure, dit le père Chapdelaine. Ça ne nous +fera pas de différence. + +Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été +exactement calculée à leurs besoins, car le vent continua à souffler +du nord-ouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener, +monotones. + +Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux +travaux des champs. Le père et ses trois grands fils, tous forts et +adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à +employer Légaré et à lui payer un salaire, c'est qu'il avait commencé +à travaille pour eux onze ans plus tôt, quand les enfants étaient +tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et +à moitié parce qu'ils répugnaient à se priver des services d'un si +terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère +n'eurent donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la +maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du +linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une +fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard +dans la nuit. + +Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télesphore la recherche des +boîtes à pain, qui se trouvaient invariablement dispersées dans tous +les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi +tous le jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux +poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur +trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et +nettoyées, la pâte levait déjà, et les femmes se hâtaient de se +débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée. + +Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches +de cyprès gommeux, dont la flamme sentait la résine, puis de grosses +bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue. +Quand le four était chaud, Maria y rangeait les boîtes pleines de +pâte, et après cela il ne restait plus qu'à surveiller le feu et à +changer les boîtes de place au milieu de la cuisson. + +Le four avait été bâti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la +famille n'avait jamais manqué de parler toutes les semaines du four +neuf qu'il était urgent de construire, et qui en vérité devait être +commencé sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse +renouvelée, l'on oubliait à chaque voyage de faire venir le ciment +nécessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois +fournées pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la +maison. Maria se chargeait invariablement de la première fournée; +invariablement aussi, quand la deuxième fournée était prête et que la +soirée s'avançait déjà, la mère Chapdelaine disait charitablement: + +--Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxième cuite. + +Maria ne répondait rien; elle savait fort bien que sa mère allait +tout à l'heure s'allonger sur son lit tout habillée, pour se reposer +un instant, et qu'elle ne se réveillerait qu'au matin. Elle se +contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs +dans le vieux seau percé, enfournait la deuxième cuite et venait +s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant à travers +les heures de la nuit son inépuisable patience. + +À vingt pas de la maison, le four, coiffé de son petit toit de +planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas +exactement et laissait passer une raie de lumière rouge; la lisière +noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait +immobile, goûtant le repos et la fraîcheur, et sentait mille songes +confus tournoyer autour d'elle comme tin vol de corneilles. + +Autrefois cette attente dans la nuit n'était qu'un +demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que +la cuisson achevée lui permît le sommeil; depuis que François Paradis +avait passé, la longue veille hebdomadaire lui était plaisante et +douce, parce qu'elle pouvait penser à lui et à elle-même sans que +rien vînt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle +imaginait. Elles étaient infiniment simples, ces choses, et +n'allaient guère loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le +plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se +trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les +joindraient, il était déjà difficile à Maria de se figurer clairement +comment tout cela pourrait arriver. + +Elle essayait pourtant. D'abord elle se répétait deux ou trois fois +son nom entier, cérémonieusement, tel que les autres le prononçaient: +François Paradis, de Saint-Michel-de-Mistassini... François +Paradis... Et tout à coup, intimement: François. + +C'est fait. Le voilà devant elle, avec sa haute taille et sa force, +sa figure cuite par le soleil et la réverbération de la neige, et ses +yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi +d'avoir tenu ses promesses, d'avoir vécu toute une année en garçon +sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets à +cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne +raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche à côté d'elle +sans la toucher ni rien lui dire, à travers le bois de charme qui +commence à se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est +assez pour leur mettre à tous deux un peu de fièvre aux tempes et +leur pincer le coeur. + +Maintenant ils se sont assis sur un arbre tombé, et voici qu'il +parle. + +--Vous êtes-vous ennuyée de moi, Maria? + +C'est assurément cela qu'il demandera d'abord; mais elle ne peut pas +aller plus loin dans son rêve, parce que lorsqu'elle est arrivée là +une détresse l'arrête. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de +s'ennuyer de lui, avant que ce moment-là vienne! Encore tout le reste +de l'été à traverser, et l'automne et tout l'interminable hiver! +Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient +bientôt, et elle commence à penser à elle-même, et à ce que toutes +choses signifient pour elle. + +Pendant qu'elle était à Saint-Prime une de ses cousines qui devait se +marier prochainement lui a parlé plusieurs fois de ce mariage. Un +jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtisée +ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa +maison la veillée du dimanche. + +--Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je +pense bien que c'était Zotique que j'aimais le mieux; mais il est +parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas +revenir avant l'été; alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je +l'aime bien aussi. + +Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des +mariages différents de celui-là, et maintenant elle en est sûre. +L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par +exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire +d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les choses +eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à +jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition +confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose +de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle +journée ensoleillée et venteuse, au grand contentement qu'apporte une +aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson. + +Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et +grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des +épinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux +à entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un +hibou crie. Le froid qui précède l'aube est encore loin et Maria se +trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de +guetter la raie de lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de +nouveau au pied du four. + +Il lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et +la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier, +coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui +s'écoulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux +autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le +mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux +précédentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit +la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y +soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne. + +Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec +un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'était pas vrai. +Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à +ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque +chose frissonne et brûle tout à la fois en elle. Toute sa forte +jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela; à +ce jaillissement d'espoir et de désir, à cette prescience d'un +contentement miraculeux qui vient. + +À la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit. + +«Le pain doit être cuit!» se dit-elle. + +Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de +rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que commencer. + + + +CHAPITRE VII + + +Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins +persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il +n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour +quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité +divine. + +L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le +soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin +au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les +clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres +céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un +jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour +tenter de se rassasier dans le grain. + +Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une +constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba +irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'arrêta et que le +vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu. + +L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain +n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les +foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient +seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court +été, et déjà l'automne était là annonçant le retour de l'inexorable +hiver, le froid, bientôt la neige... + +Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours +clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien +n'était changé: la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois +d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et +gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles au-dessus de la campagne +sombre... Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche +de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent, +qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de +terre. + +Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un +abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques +jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de +vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées +tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le +nord-ouest reprenait, il était un peu plus froid, cousin un peu plus +proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est +mélancolique, chargé du regret de ce qui s'en va et de la menace de +ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique +et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à la mort d'un être humain +que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de +vie. + +À travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de +neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la +moisson pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de +force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner +pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis +en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles +des bouleaux et des trembles commencent à jaunir. + +La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux, +de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de +joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de +déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la +sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de +septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop +court été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils +n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient +toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison +miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui +mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle lamentation des +paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans, +tous les ans: + +--Si seulement ç'avait été une année ordinaire! + + + +CHAPITRE VIII + + +Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la première neige +descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol était +blanc, les arbres poudrés, et il semblait bien que l'automne fût déjà +fini, au temps où il ne fait que commencer ailleurs. + +Mais Edwige Légaré prononça d'un air sentencieux: + +--Après la première neige on a encore un mois avant l'hivernement. +J'ai toujours entendu les vieux dire ça, et je pense de même. + +Il avait raison, car deux jours plus tard une pluie fit fondre la +neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant +l'avertissement n'avait pas été perdu et les préparatifs +commencèrent: les préparatifs annuels de défense contre les grands +froids et la neige définitive. + +Avec de la terre et du sable Esdras et Da'Bé renchaussèrent +soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les +autres hommes s'armèrent de marteaux et de clous et firent aussi le +tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, réparant de leur +mieux les dommages de l'année. De l'intérieur, les femmes poussèrent +des chiffons dans les interstices collèrent sur le lambris intérieur, +du côté du nord-ouest, de vieux journaux rapportés des villages et +soigneusement gardés, promenèrent leurs mains dans tous les angles à +la recherche des courants d'air. + +Cela fait, il restait encore à ramasser la provision de bois de +l'hiver. De l'autre côté de la clôture des champs, à la lisière de la +forêt, les chicots secs abondaient encore. Esdras et Légaré prirent +leur hache et bûchèrent pendant trois jours; puis les troncs furent +mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige permît de +les charger sur le grand traîneau à bois. + +Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie +alternèrent, cependant que la forêt devenait d'une beauté +miraculeuse. À cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge +de la rivière Péribonka descendait à pic vers l'eau rapide et les +blocs de pierre qui précédaient la chute, et de l'autre côté du +courant la berge opposée montait comme un amphithéâtre de rocher en +coteau, de coteau en colline, mais comme un amphithéâtre qui se +prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des +trembles, des aunes, des merisiers semés sur les pentes, octobre vint +faire des taches jaunes et rouges de mille nuances. Pour quelques +semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des +cyprès ne furent plus qu'un fond et servirent seulement à faire +ressortir les teintes émouvantes de cette autre végétation qui renaît +avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de +cette agonie s'étendait sur la pente des collines comme sur une bande +sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle aussi +riche de couleurs vives et tendres, aussi émouvante, vers les régions +lointaines du nord où nul oeil humain ne se posait sur elle. + +Mais voici que du nord vint bientôt un grand vent froid qui +ressemblait à une condamnation définitive, à la fin cruelle d'un +sursis, et présentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et +rouges, secouées trop durement, jonchèrent le sol; la neige les +recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert +immuable des arbres sombres, qui triomphèrent, pareils à des femmes +emplies d'une sagesse amère, qui auraient échangé pour une vie +éternelle leur droit à la beauté. + +En novembre, Esdras, Da'Bé et Edwige Légaré repartirent pour les +chantiers. Le père Chapdelaine et Tit'Bé attelèrent Charles-Eugène au +grand traîneau à bois et charroyèrent laborieusement les troncs +coupés qui furent empilés de nouveau près de la maison; quand cela +fut fait les deux hommes prirent le godendard et scièrent, scièrent, +scièrent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et +fendirent les bûches selon leur taille. Il ne restait plus qu'à +corder le bois fendu dans le hangar accoté à la maison, à l'abri des +grandes neiges, en piles imposantes où se mêlaient le cyprès gommeux +qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'épinette et le +merisier qui brûlent régulièrement et font un feu soutenu, et le +bouleau au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que +lentement et montre encore des braises rouges à l'aube d'une longue +nuit d'hiver. + +L'époque où l'on empile le bois est aussi celle où l'on fait +boucherie. Après la défense contre le froid, la défense contre la +faim. Les quartiers de lard s'entassèrent dans le saloir; à la poutre +du hangar se balança la moitié d'une belle génisse grasse--l'autre +moitié avait été vendue à des habitants de Honfleur--que le froid +devait conserver fraîche jusqu'au printemps; des sacs de farine +furent rangés dans un coin de la maison et Tit'Bé prit un rouleau de +fil de laiton et commença à confectionner des collets pour tendre aux +lièvres. + +Une sorte d'indolence avait succédé à la grande hâte de l'été, parce +que l'été est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre +une heure des précieuses semaines pendant lesquelles on peut +travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que +trop de temps pour ses besognes. + +La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle +du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le grand poêle de +fonte fut le centre de la maison. À chaque instant, quelque membre de +la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches de +cyprès le matin, d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et +les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur +semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet: + +--Ne laissez pas amortir le feu, les enfants! + +Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer, +jetait un coup d'oeil et s'en allait vers la pile de bois sans +tarder. + +Au matin, Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour +aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office +et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti, il le +rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de +cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et +retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune +et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau +rempli la maison. + +Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois +n'étaient plus qu'un monde étranger, hostile, que l'on surveillait +avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce +monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un +ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la +neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également +cruelle et laissait deviner le froid meurtrier. + +D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru, +cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à +peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau +des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau; +mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en +poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait +s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au +sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien +formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds +qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que +du côté d'où venait le vent le sol était gratté, mis à nu par sa +grande haleine incessante. + +Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les +animaux et rentraient en courant, la peau râpée par le froid, humide +des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le +père Chapdelaine arrachait les glaçons formés sur sa moustache, +retirait lentement son capot doublé en peau de mouton, et +s'installait près du poêle avec un soupir d'aise. + +--La pompe ne gèle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la +maison? + +Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de +bois et de vivres, et s'abandonnait alors à la mollesse de +l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes +préparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans +les murs de planches avec des détonations pareilles à des coups de +fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent +sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assiégeante. + +--Il doit faire méchant dans le bois! songeait Maria. + +Et elle s'aperçut qu'elle avait parlé tout haut. + +--Dans le bois, il fait moins méchant qu'icitte, répondit son père. +Là où les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis +qu'Esdras et Da'Bé n'ont pas de misère. + +--Non? + +Ce n'était pas à Esdras ni à Da'Bé qu'elle avait songé d'abord. + + + +CHAPITRE IX + + +Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé des fêtes chez +les Chapdelaine, et voici que les fêtes approchaient. + +--Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de +l'An, fit un soir la mère Chapdelaine. + +Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir. + +--Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop +paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage. +Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la +glace est belle sur le lac... + +Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles +paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites +inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village, +ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval +au poil blanc de givre. + +Maria songeait à autre chose. + +--Si les chemins sont aussi méchants que l'an dernier, dit-elle, on +ne pourra pas aller à la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien +aimé, cette fois, et son père m'avait promis... + +Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait +d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et +le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui +demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour +venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les +grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère. +L'anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu'une +date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie, +et l'église de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère +prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette année-là, Maria +désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des +maisons et des églises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs +faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait +prier devant l'autel, au milieu des chants. + +Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et +sèche comme une poudre, et trois jours avant Noël le vent du +nord-ouest se leva et abolit les chemins. + +Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela +Charles-Eugène au grand traîneau et partit avec Tit'Bé, emmenant des +pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les +deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que +l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours. + +Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la +bienveillance divine d'une autre manière. + +--C'est vrai, sa mère, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient +toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille _Ave_ le jour +avant Noël? + +--C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air grave. Une +personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille _Ave_ +comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne +reçoit pas ce qu'elle demande. + +La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes +sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans +grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire +longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses _Ave_. +Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son +oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite, +revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant +à mesure sur les grains du chapelet. + +Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place +près du poêle en la voyant remuer et était venu s'accroupir près du +lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de +Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine +brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pathétique des +animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses +lèvres murmuraient sans fin les paroles sacrées: «Je vous salue, +Marie, pleine de grâce...» + +Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le +poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son +chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle +ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une +demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts +de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait +avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche. + +Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les +crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les +animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer +la maison. Tout en vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas +d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument +de ses _Ave_, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et +il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée +fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car +nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de +méthode. + +Midi! Trois cents _Ave_ déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car +elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui +vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence +divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en +certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait +le plus. + +Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle +voulait offrir à son père pour le jour de l'An, et bien qu'elle +continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses +doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les +préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire +radouber ses mitaines, et pendant ce temps les _Ave_ n'avancèrent que +lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles +sacrilèges arrêtent. + +Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et +qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la +faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des +champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se +jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant +d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne +donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût +souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa +prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par +quelque mortification. + +Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère +cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au +dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du +sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur +émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes l'étoile +miraculeuse d'autrefois. + +«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...» + +À force de répéter très vite la courte prière elle finissait par +s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant +plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle +fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa +mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et +se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel. + +«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...» + +Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça plus +les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les grains +du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et +chaque glissement envoyait l'offrande d'un _Ave_ vers le ciel +profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son +trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant +la nuit bienheureuse. + +«Le Seigneur est avec vous...» + +Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc +baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient +sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes des créatures +vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de +mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible. + +--Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de +rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y +a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à +Saint-Coeur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à l'harmonium, et Pacifique +Simard qui chante le latin si bellement! + +Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une +plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là, mais malgré elle +ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leur +solitude. + +Son mari devina ses regrets, et touché lui aussi par la ferveur du +soir sacré, il commença à s'accuser lui-même. + +--C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse +avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre, +près des villages. + +--Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me +lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se +lamente pas? Mais nous n'avons pas été bien malheureux jamais, tous +les deux; nous avons vécu sans trop pâtir; les garçons sont de bons +garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils +gagnent, et Maria est une bonne fille aussi... + +Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et +aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà, et aux chants qui +allaient s'élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur. +La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail +nécessaire, le bon accord entre époux, la soumission aux lois de la +nature et de l'Église. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la +même trame, les rites du culte et les détails de l'existence +journalière tressés ensemble, de sorte qu'ils eussent été incapables +de séparer l'exaltation religieuse qui les possédait d'avec leur +tendresse inexprimée. + +La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint +chercher sa part. + +--Moi aussi j'ai été bonne fille, eh! son père? + +--Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros péché +d'être haïssable le jour où le petit Jésus est né. + +Pour les enfants, Jésus de Nazareth était toujours «le petit Jésus», +l'enfantelet bouclé des images pieuses; et en vérité pour les parents +aussi, c'était cela que son nom représentait le plus souvent. Non pas +le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de +plus familier et de moins grand: un nouveau-né dans les bras de sa +mère, ou tout au plus un très petit enfant qu'on pouvait aimer sans +grand effort d'esprit et même songer à son sacrifice futur. + +--As-tu envie de te faire bercer? + +--Oui. + +Il prit la petite fille sur ses genoux et commença à se balancer +d'avant en arrière. + +--Et va-t-on chanter aussi? + +--Oui. + +--C'est correct; chante avec moi: + + Dans son étable, + Que Jésus est charmant! + Qu'il est aimable + Dans son abaissement... + +Il avait commencé à demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grêle; +mais bientôt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les +yeux au loin. Télesphore vint s'asseoir près de lui et le regarda +avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire, +sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine +incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme +il était avec eux doux et patient, toujours prêt à les prendre su ses +genoux et à chanter pour eux les cantiques ou les innombrables +chansons naïves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une après l'autre, +ils l'aimaient d'une affection singulière. + + ...Tous les palais des rois + N'ont rien de comparable + Aux beautés que je vois + Dans cette étable. + +--Encore? C'est correct. + +Cette fois la mère Chapdelaine et Tit'Bé chantèrent aussi. Maria ne +put s'empêcher d'interrompre quelques instants ses prières pour +regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son +zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plu ardente. + +«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...» + +--Et maintenant? Une autre chanson: laquelle? + +Sans attendre une réponse il entonna: + + Trois gros navires sont arrivés, + Chargés d'avoine, chargés de blé. + Nous irons sur l'eau nous y prom-promener, + Nous irons jouer dans l'île... + +--Non, pas celle-là... Claire fontaine? Ah! c'est beau ça! Nous +allons tous chanter ensemble. + +Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait +sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre. + + À la claire fontaine + M'en allant promener, + J'ai trouvé l'eau si belle + Que je m'y suis baigné... + Il y a longtemps que je t'aime, + Jamais je ne t'oublierai... + +L'air et les paroles également touchantes; le refrain plein d'une +tristesse naïve, il n'y a pas que des coeurs simples que cette +chanson-là ait attendris. + + ...Sur la plus haute branche, + Le rossignol chantait. + Chante, rossignol, chante, + Toi qui as le coeur gai... + Il y a longtemps que je t'aime, + Jamais je ne t'oublierai... + +Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés. +Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la +complainte de mélancolique amour parut émouvante et douce à son coeur +un peu lassé de prières. + + ...Tu as le coeur à rire, + Moi je l'ai à pleurer. + J'ai perdu ma maîtresse + Pour lui avoir mal parlé... + Pour un bouquet de roses + Que je lui refusai. + Il y a longtemps que je t'aime, + Jamais je ne t'oublierai... + +Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois +solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent, +le son remuant des voix familières se fondaient dans son coeur en une +seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce +soir-là, d'amour profane et d'amour sacré, également simples et +forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et +nécessaires; ils étaient tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les +prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres +chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et +que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix +grave et solennelle et l'air d'extase des invocations +surhumaines. + + ...je voudrais que la rose + Fût encore au rosier, + Et que le rosier même + À la mer fût jeté. + Il y a longtemps que je t'aime, + Jamais je ne t'oublierai... + +«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...» + +La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec +une ferveur renouvelée, et de nouveau les _Ave_ s'égrenèrent. + +La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut +déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt +Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le +père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en +courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt, +sauf Maria. + +--Tu n'oublieras pas d'éteindre la lampe? + +--Non, son père. + +Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près +de la fenêtre et récita ses derniers _Ave_. Quand elle eut terminé, +un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompée dans +leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les +grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et +s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de +confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle. + +Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette +splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le +ciel est clair et que la lune brille. Intérieur de la maison était +obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui +s'illuminaient pour la venue de l'heure sacrée. + +«Les mille _Ave_ sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore +demandé de faveur... pas avec des mots.» + +Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la +divinité comprendrait sans qu'il fût besoin d'un voeu formulé par les +lèvres, surtout Marie... qui avait été femme sur cette terre. Mais au +dernier moment son coeur simple conçut des craintes, et elle chercha +à exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander. + +François Paradis... Assurément son souhait se rapportait à François +Paradis. Vous J'aviez deviné. Marie pleine de grâce? Que pouvait-elle +énoncer de ses désirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de misère +dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et +de boire... Qu'il revienne au printemps... + +Qu'il revienne au printemps... Elle s'arrête là, parce qu'il lui +semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste +de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir +presque seuls... presque seuls... À moins que ce ne soit sacrilège de +penser ainsi... + +Qu'il revienne au printemps. Songeant à ce retour, à lui, à son beau +visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie +tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de +neige que la lumière de la lune rend pareil à une grande plaque de +quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire, +et les clôtures noires, et la lisière roche des bois redoutables. + + + +CHAPITRE X + + +Le jour de l'An n'amena aucun visiteur. Vers le soir, la mère +Chapdelaine, un peu déçue, cacha sa mélancolie sous la guise d'une +gaieté exagérée. + +--Quand même il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une +raison pour nous laisser pâtir. Nous allons faire de la tire. + +Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les +préparatifs avec un intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la +cassonade furent mélangés et mis à cuire; quand la cuisson fut +suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand plat +d'étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla +autour de la table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber +le sirop en ébullition goutte à goutte sur la neige, où il se figeait +à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides. + +Chacun fut servi à son tour, les grandes personnes imitant +plaisamment l'avidité gourmande des petits; mais la distribution fut +arrêtée bientôt, sagement, afin de réserver un bon accueil à la vraie +tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait +parachever la cuisson, et, une fois la pâte prête, l'étirer +longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la +mère Chapdelaine manièrent cinq minutes durant l'écheveau succulent +qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu à peu leur +mouvement se fit plus lent, puis une dernière fois la pâte fut étirée +à la grosseur du doigt et coupée avec des ciseaux, à grand effort, +car elle était déjà dure. La tire était faite. + +Les enfants en mâchaient déjà les premiers morceaux quand des coups +furent frappés à la porte. + +--Eutrope Gagnon, fit le père. Je me disais aussi que ce serait bien +rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir. + +C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à +tout le monde, posa son casque sur la table... Maria le regardait, +une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les +garçons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope, +malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet usage; elle restait +immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à +cet autre baiser qu'elle aurait aimé recevoir. + +Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit, +les yeux à terre. + +--C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le +père Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non +plus... J'étais bien certain que tu viendrais veiller. + +--Comme de raison... Je n'aurais pas laissé passer le jour de l'An +sans venir. Mais en plus de ça j'avais des nouvelles que je voulais +vous répéter. + +--Ah! + +Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait à +baisser les yeux. + +--À voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance. + +--Ouais. + +La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte. + +--Ça serait-il les garçons? + +--Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'Bé sont bien, si le bon Dieu +le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-là; ça +n'est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez. + +Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse. + +--François Paradis... + +Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt; +mais elle ne remarqua même pas ce coup d'oeil chargé d'honnête +sympathie. Un grand silence s'était appesanti non seulement dans la +maison, mais sur l'univers entier; toutes les créatures vivantes et +toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette +nouvelle qui était d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait +le seul homme au monde qui comptât vraiment. + +--Voilà comment ça s'est passé... Vous avez peut-être eu connaissance +qu'il était _foreman_ dans un chantier en haut de La Tuque, sur la +rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit +tout à coup au _boss_ qu'il allait partir pour venir passer les fêtes +au lac Saint-Jean, icitte... Le _boss_ ne voulait pas, comme de +raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix à +quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le +chantier de suite. Il ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais +vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander, +quand il avait une chose en tête. Il a répondu quel avait dans son +coeur d'aller au grand lac pour les fêtes et qu'il irait. Alors le +_boss_ l'a laissé faire, par peur de le perdre, vu que c'était un +homme capable hors de l'ordinaire, et accoutumé dans le bois... + +Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans +chercher ses mots, comme s'il avait tout préparé d'avance. Maria +songea tout à coup, au milieu de son angoisse: «François a voulu +venir icitte pour les fêtes... me voir», et une joie fugitive +effleura son coeur comme une hirondelle rase l'eau. + +--Le chantier n'était pas bien loin dans le bois, seulement à deux +jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais +ça s'adonnait qu'il y avait eu un accident à la _track_ qui n'était +pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J'ai eu +connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est +arrivé de La Tuque il y a deux jours passés. + +--Ouais? + +--Quand François Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les +chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu'à marcher il +marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en +suivant les rivières, la rivière Croche d'abord, et puis la rivière +Ouatchouan, qui tombe près de Roberval. + +--C'est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai +passé par là. + +--Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, sûrement pas +dans cette saison icitte. Tout le monde là-bas a dit à François que +ça n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein +hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu'il faisait, peut-être +bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait +que rire d'eux et leur dire qu'il était accoutumé dans le bois, qu'un +peu de misère ne lui faisait pas peur parce qu'il était décidé +d'aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les Sauvages +passaient lui passerait bien. Seulement--vous connaissez bien ça, +monsieur Chapdelaine--quand les Sauvages font ce voyage-là, c'est +plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à +raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite +traîne... + +Personne n'avait dit un mot pour le hâter ou l'interrompre; on +l'écoutait comme on écoute quelqu'un qui conte une histoire, quand le +dénouement approche, visible, mais inconnu, pareil à un homme qui +vient en se cachant la figure. + +--Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la +Noël: il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça +s'est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les +grands brûlés, où la petite neige poudre terriblement et fait des +falaises. Dans des places comme celles-là, même un homme capable n'a +pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et +si vous vous rappelez le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à +vous couper la face... + +--Oui. Eh bien? + +Le monologue qu'il avait préparé n'allait pas plus loin sans doute, +ou bien il hésitait à prononcer les paroles nécessaires, car il ne +répondit qu'après quelques instants de silence, à voix basse: + +--Il s'est écarté... + +Des gens qui ont passé toute leur vie à la lisière des bois canadiens +savent ce que cela veut dire. Les garçons téméraires que la malchance +atteint dans la forêt et qui se trouvent écartés--perdus--ne +reviennent guère. Parfois une expédition trouve et rapporte leurs +corps, au printemps, après la fonte des neiges... Le mot lui-même, au +pays de Québec et surtout dans les régions lointaines du nord, a pris +un sens sinistre et singulier, où se révèle le danger qu'il y a à +perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois +sans limites. + +--Il s'est écarté... La tempête l'a surpris dans les brûlés et il +s'est arrêté un jour; on sait ça à cause que des Sauvages ont trouvé +l'abri en branches de sapin qu'il s'était fait, et ils ont vu aussi +ses pistes. Il est reparti parce qu'il n'avait guère de provisions et +qu'il avait hâte d'arriver, je pense; mais le temps était encore +méchant, la neige tombait, le norouâ soufflait dur, et probablement +qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les +Sauvages ont dit que ses pistes s'éloignaient de la rivière Croche, +qu'il avait suivie, et s'en allaient dret vers le nord. + +Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui écoutaient en +hochant parfois la tête, comprenant tous les détails de la tragique +aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s'étaient jointes +sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria. + +--Quand on a su ça, des hommes d'Ouatchouan sont partis, après que le +temps s'était adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les +pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voilà +trois jours passés. Il s'est écarté... + +Tous se redressèrent, avec des soupirs: l'histoire était terminée et +en vérité il ne restait plus rien à dire. Le sort de François Paradis +était aussi lugubrement certain que s'il avait été enterré dans le +cimetière de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec +la bénédiction des prêtres. + +Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha +en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses +mains fermées contre l'autre, avec une moue grave. + +--Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du +bon Dieu, fit-il. François était un des meilleurs hommes de par +icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des étrangers +l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans +malchance. Et voilà qu'il s'est écarté. Nous ne sommes que de petits +enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent +qu'ils peuvent se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans +leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois... + +Il secoua la tête et répéta encore d'une voix grave: + +--Nous ne sommes que de petits enfants. + +--C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort +et vaillant, et sans malice. + +--Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des +raisons pour le faire mourir, lui plutôt qu'un autre... C'était un +bon garçon, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais ça vous +montre... + +--Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une +sorte de généreux entêtement. + +C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et +serviable avec ça. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amitié pour +lui. C'était un homme dépareillé. + +Il leva les yeux sur Maria et répéta avec force: + +--C'était un bon homme, un homme dépareillé. + +--Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chapdelaine, voilà de +ça sept ans, ça n'était encore qu'une jeunesse, mais fort et adroit +pas mal, déjà aussi grand comme il est là... je veux dire comme il +était... l'été dernier, quand il est venu icitte. C'était difficile +de ne pas l'aimer. + +Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce +qu'ils disaient semblait s'adresser à Maria, comme si son secret +d'amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne +bougea, les yeux fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel +rendait pourtant opaque comme un mur. + +Eutrope Gagnon s'en alla bientôt; les Chapdelaine, restés seuls, +furent longtemps sans parler. Enfin le père dit d'une voix hésitante: + +--François Paradis n'avait quasiment pas de famille: alors comme nous +avions tous de l'amitié pour lui, on pourrait peut-être faire dire +une messe ou deux... Eh, Laura? + +--Sûrement. Trois grand-messes avec chant, et quand les garçons +reviendront du bois, en bonne santé s'il plaît au bon Dieu, trois +autres pour le repos de son âme, pauvre garçon! Et tous les dimanches +nous dirons un chapelet pour lui. + +--Il était comme tous les autres, reprit le père Chapdelaine, pas +parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le +bon Dieu et la Sainte Vierge auront pitié de lui. + +Encore le silence. Maria sentait bien que c'était pour elle qu'ils +disaient cela, parce qu'ils avaient deviné son chagrin et cherchaient +à l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort ni +pour se plaindre. Une main s'était glissée dans sa gorge, l'étouffant +dès que le dénouement du récit tragique était devenu clair pour elle, +et maintenant cette main avait pénétré jusqu'en sa poitrine et lui +serrait durement le coeur. Les élancements et la douleur déchirante +viendraient plus tard peut-être; mais pour le moment ce n'était +encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts fermés sur son +coeur. + +D'autres paroles furent prononcées, qu'elle n'entendit guère; puis ce +fut le remue-ménage ordinaire du soir, les préparatifs du coucher, le +père Chapdelaine sortant pour aller faire une dernière visite à +l'étable et rentrant dans la maison très vite, la peau rougie par le +froid, fermant en hâte derrière lui la porte où une colonne de buée +froide s'engouffrait. + +--Viens, Maria. + +Sa mère l'appelait très doucement, en lui posant une main sur +l'épaule. Elle se leva et alla s'agenouiller avec les autres pour la +prière. Pendant dix minutes, les voix se répondirent, étouffées et +monotones, murmurant les paroles sacrées. Quand ils furent arrivés à +la fin du chapelet, la mère Chapdelaine murmura: + +--Encore cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour le repos de ceux qui ont eu +de la malchance dans les bois... + +Et les voix s'élevèrent à nouveau, un peu plus étouffées encore +qu'auparavant, avec parfois un frémissement qui ressemblait à un +sanglot. + +Lorsqu'elles se turent et que tous se relevèrent après le dernier +signe de croix, Maria se détourna de suite et retourna près de la +fenêtre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre +dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne +les vit même pas, parce que les larmes avaient commencé à monter en +elle et l'aveuglaient. Elle resta là quelques instants, immobile, les +bras pendants, dans une attitude d'abandon pathétique; puis son +chagrin tout à coup se fit plus poignant et l'étourdit; machinalement +elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois. + +Vu du seuil, le monde figé dans son sommeil blanc semblait plein +d'une grande sérénité; mais dès que Maria fut hors de l'abri des +murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisière +lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière +laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se +lamentaient comme des voix. + +Elle se recula avec un gémissement, referma la porte et s'assit près +du poêle, frissonnante. La stupeur première du choc commençait à se +dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le coeur +se mit à inventer des pincements, des déchirures, vingt tortures +rusées et cruelles. + +Comme il a dû pâtir là-bas dans la neige! songe-t-elle, sentant +encore sur son visage la morsure rapide de l'air glacé. Elle a bien +entendu dire par des hommes que le même destin a effleurés que +c'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à +un assoupissement; mais elle n'arrive pas à le croire, et les +souffrances que François a peut-être endurées, avant de s'abandonner +sur le sol blanc, défilent dans sa pensée à elle comme une procession +sinistre. + +Point n'est besoin de voir le lieu; elle connaît assez bien l'aspect +redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux +premières branches des sapins, les buissons d'aunes, enterrés presque +en entier, les bouleaux et les trembles dépouillés comme des +squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle se révélant +à travers le fouillis des aiguilles vert sombre. François Paradis +s'en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de +froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la +faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se +lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le +font tomber sur les genoux. + +Sans doute dès que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, vu +quel marchait vers le Nord désert, et de suite il a repris le bon +chemin, en garçon d'expérience qui a toujours eu le bois pour patrie. +Mais ses provisions sont presque épuisées, le froid cruel le torture +encore; il baisse la tête, serre les dents et se bat avec l'hiver +meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand +courage. Il songe à la route à suivre et à la distance, calcule ses +chances de survivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien +close et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui +saura ce qu'il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux +honnêtes pleins d'amour. + +Peut-être est-il tombé pour la dernière fois tout près du salut, à +quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est +souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se +sont jetés sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage +franc, fermé ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc +glacé de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle +frissonne et tremble ainsi qu'il a dû trembler et frissonner, lui, +avant que l'inconscience miséricordieuse vienne; et elle se serre +contre le poêle avec une grimace d'horreur et de compassion comme +s'il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa +chère vie contre les meurtriers. + +Ô Jésus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne +l'as-tu pas relevé de la neige avec tes mains pâles? Pourquoi, Sainte +Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a +trébuché pour la dernière fois? Dans toutes les légions du ciel +pourquoi ne s'est-il pas trouvé un ange pour lui montrer le chemin? + +Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et +le coeur simple de Maria craint d'avoir été impie en l'écoutant. +Bientôt une autre crainte lui vient: peut-être François Paradis +n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait +faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être +eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints, et +il s'en est allé vers la mort en état de péché, accablé de courroux +divin. + +Ses parents ont dit tout à l'heure qu'ils allaient faire dire des +messes. Comme ils ont été bons! Ayant deviné son secret, comme ils +ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre +âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend, +et tout naturellement ce sont les phrases de l'_Ave_ qui montent à +ses lèvres: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...» + +Aviez-vous douté d'elle, mère du Galiléen? Parce qu'elle vous avait +huit jours auparavant suppliée par mille fois et que vous n'aviez +répondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment +divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle +allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté? C'eût été +mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour +un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec +les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites. + +«Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos +entrailles, est béni.» + +Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que +la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au +pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle +lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans +son lit de neige... + + + +CHAPITRE XI + + +Un soir de février le père Chapdelaine dit: + +--Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe, +dimanche, pour la messe. + +--C'est correct, son père. + +Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et +ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête. + +Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent +marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature et +perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui +comptent. C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvent +les grands mots pathétiques, quels disent volontiers «amitié» pour +«amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux +joies du coeur leur taille relative dans l'existence à côté de ces +autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le travail +journalier, la moisson, l'aisance future. + +Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le +monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François +Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement +elle était malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait +pas aller plus avant. + +Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent +de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait +les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant +sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà +de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son +porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère. +Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à +tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre +carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs. + +Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant +jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à +passer sur ce chemin, quels avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui +n'était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur. + +Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eugène trotta +allègrement. + +Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis +rentrèrent dans le bois. À la longue quelques champs apparurent; des +maisons s'espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s'éloigna +peu à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et +suivi d'autres traîneaux qui s'en allaient aussi vers l'église. + +Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue +trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-Taillon, que les gens +du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des +premiers colons. C'était pour elle, en même temps qu'un exercice de +piété, presque la seule distraction possible, et son père s'était +efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare +du culte et la rencontre des quelques connaissances quils avaient au +village aideraient à secouer la tristesse. + +Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter les +maisons amies ils allèrent au presbytère. Celui-ci était déjà rempli +de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre n'est pas +seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur +conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs querelles, et en +vérité la seule personne différente d'eux-mêmes à laquelle ils +puissent avoir recours dans le doute. + +Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en +quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à +laquelle lui-même prenait part jovialement; d'autres plus longuement, +dans le secret de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut +venu il regarda l'horloge. + +--On va dîner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de +l'appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim +sans bon sens. + +Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa +plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à manger. Un autre +prêtre était là, venu d'une paroisse voisine et deux ou trois +paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coupée +d'histoires comiques et de commérages sans malice; de temps en temps +un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion +pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête +brefs et des «Oui! oui!» un peu distraits. + +Enfin le dîner prit fin; quelques-uns des invités partirent sitôt les +pipes allumées. Le curé surprit un regard du père Chapdelaine et +sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe à +Maria. + +--Viens un peu par icitte, toué, fit-il. + +Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de +salle de réception et de bureau. + +Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre côté, une +table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres +reliés en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure +représentant la Sainte Famille, une planche en couleurs où +voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d'un fabricant de +Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des +recommandations sur les incendies de forêts ou les épidémies de +bétail. + +--Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même? dit-il +assez doucement en se retournant vers Maria. + +Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu'en son +pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul +ne l'en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et +penchait vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa soutane il +avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et décharné, les +yeux méfiants, les larges épaules osseuses. Même ses mains, +dispensatrices de pardons miraculeux, étaient des mains de laboureur, +aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui +que le prêtre, le curé de la paroisse, clairement envoyé par Dieu +pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin. + +--Assis-toué là! fit-il en montrant une chaise. + +Elle s'assit un peu comme une écolière qu'on réprimande, un peu comme +une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec +un mélange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels +opérassent. + +Une heure plus tard, le traîneau filait sur la neige dure. Le père +Chapdelaine commençait à s'assoupir et les guides glissaient peu à +peu de ses mains ouvertes. + +Une fois encore il se secoua, releva la tête et reprit à pleine voix +le cantique qu'il avait entonné en quittant le village: + + ...Adorons-le dans le ciel, + Adorons-le sur l'autel... + +Puis il se tut, son menton s'abaissa peu à peu sur sa poitrine, et il +n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots +de l'attelage. + +Maria songeait aux paroles du prêtre. + +--S'il y avait de l'amitié entre vous, c'est bien naturel que tu aies +du chagrin. Mais vous n'étiez pas fiancés, puisque tu n'en avais rien +dit à tes parents ni lui non plus; alors de te désoler de même et de +te laisser pâtir à cause d'un garçon qui ne t'était rien, après tout, +ça n'est pas bien, ça n'est pas convenable... + +Et encore: + +--Faire dire des messes et prier pour lui, ça c'est correct, tu ne +peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres +quand les garçons reviendront du bois, comme ton père l'a dit, comme +de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux ça +que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d'autant son temps de +purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à +décourager toute la maison, ça n'a pas de bon sens, et le bon Dieu +n'aime pas ça. + +En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un +conseiller discutant les raisons impondérables du coeur, mais plutôt +d'un homme de loi ou d'un pharmacien énonçant prosaïquement des +formules absolues, certaines. + +--Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça +vaillante et ménagère, c'est fait pour encourager ses vieux parents, +d'abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu +n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner +de te tourmenter de même, parce que c'est un tourment profane et peu +convenable, vu que ce garçon ne t'était rien. Et le bon Dieu sait ce +qui est bon pour nous; il ne faut pas se révolter ni se plaindre... + +Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule: +l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se +souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non +du regret tendre et poignant qu'il avait laissé derrière lui. Cela, +elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir +réellement dans la mort autre qu'il avait été dans la vie, elle +songeait au contraire qu'il devait être heureux et reconnaissant de +ce grand regret qui prolongeait un peu, par-delà la mort, l'amour +devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit... + +Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; +des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit +des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des +épinettes et grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif +descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la +peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux +pleins mois d'hiver encore. + +Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, +ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se +rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son +coeur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela +était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu'elle en eût mis +à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou +de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue. + +Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été +qu'un lent évanouissement de la lumière; car depuis le matin le ciel +était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur +le sol livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres +vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. +Maria sortit du traîneau en frissonnant et n accorda qu'une attention +distraite aux Happements de Chien, à ses gambades, aux cris des +enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait +curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus +d'amour et on lui défendait le regret. Elle entra dans la maison très +vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau fait +d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le +bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles +elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée. + + + +CHAPITRE XII + + +Comme mars venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle +qu'il y aurait le soir, chez Éphrem Surprenant, une grande veillée à +laquelle ils étaient tous priés. + +Il fallait que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la +mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire +un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta. +Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit +milles de distance; mais quétaient huit milles à faire en traîneau +sur la neige à travers les bois comparés au plaisir d'entendre des +chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de +loin. + +Il y avait nombreuse compagnie chez Éphrem Surprenant: plusieurs +habitants du village d'abord, puis les trois Français qui avaient +acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise +des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des +États-Unis pour quelque affaire se rapportant à cette vente et à la +succession de son père. Il accueillit Maria avec un empressement +marqué et s'assit auprès d'elle. + +Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des +chemins, des nouvelles du comté; mais la conversation languissait et +chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement +vers Lorenzo et les trois Français comme si de leur présence +simultanée dussent naturellement jaillir des récits merveilleux, des +descriptions de contrées lointaines aux moeurs étranges. Les +Français, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulement, +devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et +ne parlaient guère. + +Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se +crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide +coutume canadienne. + +--Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment +aimez-vous le Canada? + +--C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en été +et les hivers sont pénibles; mais je suppose que l'on s'y habitue à +la longue. + +C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête, +les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres +habitants du village; mais dès qu'ils parlaient le fossé semblait +s'élargir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche +sonnaient comme des mots d'une langue étrangère. Ils n'avaient pas la +lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n'est +pas l'accent d'une quelconque province française, mais seulement un +accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants +d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des +tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Québec, même +dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient +recherchées et pleines de raffinement. + +--Dans votre pays avant de venir icitte, étiez-vous cultivateur +aussi? + +--Non. + +--Quel métier donc que vous faisiez? + +Le Français hésita un instant avant de répondre, se rendant compte +peut-être que ce qu'il allait dire serait étrange et difficile à +comprendre. + +--Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes +deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre +dans un magasin. + +Employés--commis--cela c'était clair pour tout le monde; mais la +profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux +qui l'écoutaient. + +Éphrem Surprenant répéta: «Accordeur de pianos; c'était ça, c'était +bien ça!» Et il regarda son voisin Conrad Néron d'un air supérieur, +et de défi, qui semblait dire: «Tu ne voulais pas me croire ou bien +tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...» + +--Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine, +pénétrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon métier, ça? +Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de même +vous êtes ben instruits, vous et vos garçons; vous savez lire et +écrire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire. + +--Ni moi! ajouta promptement Éphrem Surprenant. + +Conrad Néron et Égide Racicot firent chorus: + +--Ni moi! + +--Ni moi! + +Et tous se mirent à rire. + +Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels +pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servirait guère, +maintenant. + +--Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos +métiers, là-bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par +icitte? + +Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité, +s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre +des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles. + +Pourquoi ils étaient venus? Quelques mois plus tôt ils auraient pu +l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du coeur: la +lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la +révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la +parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant +sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie +saine et libre du sol fécondé. Ils auraient su dire tout cela avec +chaleur quelques mois plus tôt... + +Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et +chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore. + +--On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout +est cher, on vit enfermé... + +Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement +parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes +leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des +grandes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni +compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné +les mille duretés d'une terre impitoyable. + +--Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel +Chapdelaine, le pays icitte, la vie? + +--Pas tout à fait, répondit le Français à voix basse. Non, pas tout à +fait... + +Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire à Éphrem Surprenant: + +--Ah! c'est dur, icitte; c'est dur! + +Ils firent «oui» de la tête tous les trois et baissèrent les yeux: +trois hommes aux épaules maigres, encore pâles malgré leurs six mois +passés sur la terre, qu'une chimère avait arrachés à leurs comptoirs, +à leurs bureaux, à leurs tabourets de piano, à la seule vraie vie +pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui +puissent être des déracinés. Ils avaient commencé à comprendre leur +erreur. Ils étaient trop différents pour imiter les Canadiens qui les +entouraient, dont ils n'avaient ni la force, ni la santé endurcie, ni +la rudesse nécessaire, ni l'aptitude à toutes les besognes: +agriculteurs, bûcherons, charpentiers, selon la saison et selon +l'heure. + +Le père hochait la tête, songeur; un des fils, les coudes sur les +genoux, contemplait avec une sorte d'étonnement les callosités que le +dur travail des champs avait plaquées aux paumes de ses mains frêles. +Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs +esprits le bilan mélancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on +pensait: «Lorenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils +n'ont plus guère d'argent et les voilà mal pris; car ces gens-là ne +sont pas faits pour vivre sur la terre.» + +La mère Chapdelaine voulut les encourager, un peu par pitié, un peu +ont l'honneur de la culture. + +--Ça force un peu au commencement quand on n'est pas accoutumé, +dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avancée +vous ferez une belle vie. + +--C'est drôle, remarqua Conrad Néron, comme chacun a du mal à se +contenter. En voilà trois qui ont quitté leurs places et qui sont +venus de ben loin pour s'établir icitte et cultiver, et moi je suis +toujours à me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que +d'être tranquillement assis dans un office toute la journée, la plume +à l'oreille, à l'abri du froid et du gros soleil. + +--Chacun a son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial. + +--Et ton idée à toi, ça n'était point de rester à Honfleur à suer sur +les chousses, fit Racicot avec un gros rire. + +--C'est vrai, et je ne m'en cache pas: ça ne m'aurait pas adonné. Ces +hommes icitte ont acheté ma terre. C'est une bonne terre, personne ne +peut rien dire à l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et +je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien où je +suis et je n'aurais pas voulu revenir. + +La mère Chapdelaine secoua la tête. + +--Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la +santé et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n'a point de +_boss_; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour +soi... Ah! c'est beau! + +--Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est +son maître. Et vous avez l'air de prendre en pitié ceux qui +travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un _boss_ à qui +il faut obéir. Libre... sur la terre... allons donc! + +Il s'animait à mesure et parlait d'un air de défi. + +--Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un +habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien réussi, qui sont +bien gréés de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de +chance que les autres, vous dites: «Ah! ils font une belle vie; ils +sont à l'aise; ils ont de beaux animaux.» + +«Ça n'est pas ça qu'il faudrait dire. La vérité, cest que ce sont +leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de _boss_ dans le monde qui +soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils +vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval +apeuré de rien qui s'écarte ou qui envoie les pieds; c'est une vache +pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher +pendant qu'on la tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand +ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour +gâter votre vie et vous donner du tourment... + +«Je sais ce que c'est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous +êtes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaillé +fort tout l'avant-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre +un peu de repos. Et puis avant qu'on soit assis à table, voilà un +enfant qui crie: «Les vaches ont sauté la clôture»; ou bien: +«Les moutons sont dans le grain.» Et tout le monde se lève et +part à courir, en pensant à l'avoine ou à l'orge qu'on a eu tant de +mal à faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent. +Les hommes galopent, brandissent des bâtons, s'essoufflent; les +femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a réussi à +remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures +de pieux, et qu'on rentre, bien resté, on trouve la soupe aux pois +refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les +chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hâte, avec la +peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-être à préparer +encore. + +«Vous êtes les serviteurs de vos animaux: voilà ce que vous êtes. +Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme +les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les +faites vivre à force de travail, parce que la terre est avare et +l'été trop court. C'est comme cela et il n'y a pas moyen que cela +change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on +ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait... +Quand bien même on pourrait... Vous auriez d'autres maîtres: l'été +qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l'hiver qui mange sept +mois de l'année sans profit, la sécheresse et la pluie qui viennent +toujours _mal_ à point... + +«Dans les villes on se moque de ces choses-là; mais ici vous n'avez +pas de défense contre elles et elles vous font du mal; sans compter +le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout, +sans plaisirs. C'est de la misère, de la misère, de la misère du +commencement à la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour réussir sur la +terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme +de raison... les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de +danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de +même!» + +Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque +jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de +carrefour. Ceux qui l'écoutaient, étant d'une race sensible à la +parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et +la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d'une façon nouvelle +et saisissante qui les surprenait eux-mêmes. + +La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête. + +--Ne dites pas ça; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un +habitant qui a une bonne terre. + +--Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers +le nord; l'été est trop court; le grain n'a pas eu le temps de +pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à +chaque voyage, venant des États, et que je vois les petites maisons +de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui +ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de +tous côtés... Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres, +moi qui n'y habite plus, et j'en suis à me demander comment ça se +fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voilà longtemps +pour s'en aller dans les places moins dures, où on trouve tout ce +qu'il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l'hiver et +aller se promener sans avoir peur de mourir... + +Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout à coup et songea +aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche. C'est vrai +ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était un pays sans pitié et +sans douceur. Toute l'inimitié menaçante du dehors, le froid, la +neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison +et s'asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec +des ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus +terribles encore. + +«Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés +dans le bois, ma soeur? Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs +corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra +jamais...» + +Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire lugubre, +et il semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs +de planches courbent l'échine et parlent bas comme des gens dont la +vie est menacée et qui craignent. + +Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au +moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des +histoires d'ours pris au piège, qui se démenaient et grondaient si +férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le +courage, et puis qui s'abandonnaient tout à coup quand ils voyaient +les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur +eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et +se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains, +déchirants et pitoyables. + +Après les histoires de chasse vinrent les histoires de revenants et +d'apparitions; des récits de visions terrifiantes ou d'avertissements +prodigieux reçus par des hommes qui avaient blasphémé ou mal parlé +des prêtres. Et après cela, comme personne ne consentait à chanter, +l'on joua aux cartes; la conversation descendit à des sujets moins +émouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui +fut dit alors quand le traîneau la ramena avec ses parents vers leur +maison, à travers les bois enténébrés, fut celui de Lorenzo +Surprenant parlant des États-Unis et de la vie magnifique des grandes +cités, de la vie plaisante, sûre, et des belles rues droites, +inondées de lumière le soir, pareilles à de merveilleux spectacles +sans fin. + +Avant le départ Lorenzo lui avait dit à demi-voix, presque en +confidence: + +--C'est demain dimanche... J'irai vous voir après midi. + +Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et +voici qu'il était de nouveau près d'elle, reprenant ses récits +merveilleux comme un plaidoyer interrompu. + +Car c'était pour elle surtout qu'il avait parlé la veille au soir; +elle le comprit clairement. Le grand mépris qu'il avait témoigné pour +la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des +villes, ce n'avait été que la préface d'une tentation dont il lui +mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on +feuillette un livre d'images. + +--Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer. Les magasins de +Roberval, la grand-messe, une veillée dramatique dans un couvent; +voilà tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes +ces choses-là, les gens qui ont habité les villes ne feraient qu'en +rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien qu'à vous promener sur +les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail +est finie--pas des petits trottoirs de planches comme à Roberval, +mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges +comme une salle--rien qu'à vous promener de même, avec les lumières, +les chars électriques qui passent tout le temps, les magasins, le +monde, vous verriez de quoi vous étonner pour des semaines. Et tous +les plaisirs qu'on peut avoir; le théâtre, les cirques, les gazettes +avec des images, et dans toutes les rues des places où l'on peut +entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures à pleurer et +à rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez même pas ce que c'est que +les vues animées! + +Il se tut quelques instants, repassant dans sa mémoire le spectacle +prodigieux des cinématographes et se demandant s'il pourrait +l'expliquer et en raconter les péripéties ordinaires: l'histoire +touchante des petites filles abandonnées ou perdues dont la vie est +condensée sur l'écran en douze minutes de misère atroce et trois +minutes de réparation et d'apothéose dans un salon d'un luxe exagéré. +Les galopades effrénées de _cowboys_ à la poursuite des Indiens +ravisseurs; l'épouvantable fusillade; la délivrance ultime des +captifs, à la dernière seconde, par les soldats qui arrivent en +trombe, brandissant magnifiquement la bannière étoilée. + +Après une minute d'hésitation, il secoua la tête, reconnaissant son +impuissance à peindre toutes ces choses avec des mots. + +Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans +les brûlés qui couvrent la berge haute de la rivière Péribonka +au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant n'avait eu recours à aucun +prétexte pour obtenir que Maria sortît avec lui; il le lui avait +demandé simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour +avec la même simplicité directe et pratique. + +--Le premier jour que je vous ai vue, Maria, le premier jour... c'est +vrai! Voilà longtemps que je n'étais revenu au pays, et j'étais à me +dire que c'était une misérable place pour vivre, que les hommes +étaient une _gang_ de simples qui n'avaient rien vu et que les filles +n'étaient sûrement pas aussi fines ni aussi _smart_ que celles des +États... Et puis rien qu'à vous regarder, je me suis dit tout d'un +coup que c'était moi qui n'étais qu'un simple, parce que ni à Lowell +ni à Boston je n'avais vu de fille comme vous. Après que j'étais +retourné là-bas, dix fois par jour je pensais que peut-être bien +quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous +prendre, et chaque fois ça me faisait froid dans le dos. C'est pour +vous que je suis revenu, Maria, revenu de tout près de Boston +jusqu'icitte: trois jours de voyage! Les affaires que j'avais, +j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu, +pour vous dire ce que j'avais à dire et savoir ce que vous me +répondriez. + +Toutes les fois que le sol était nu l'espace de quelques pieds devant +eux, dépourvu de chicots et de racines, et qu'il pouvait relever les +yeux sans crainte de trébucher dans la neige, il la regardait, mais +ne voyait d'elle que son profil penché, à l'expression patiente et +tranquille, entre son bonnet de laine et le long gilet de laine qui +moulait ses formes héroïques, de sorte que chaque regard lui +rappelait ses raisons d'aimer sans lui rapporter de réponse. + +--Icitte, ce n'est pas une place pour vous, Maria. Le pays est trop +dur, et le travail est dur aussi: on se fait mourir rien que pour +gagner son pain. Là-bas, dans les manufactures, fine et forte comme +vous êtes, vous auriez vite fait de gagner quasiment autant que moi; +mais si vous étiez ma femme vous n'auriez pas besoin de travailler. +Je gagne assez pour deux, et nous ferions une belle vie: des +toilettes propres, un joli plain-pied dans une maison de briques, +avec le gaz, l'eau chaude, toutes sortes d'affaires dont vous n'avez +pas l'idée et qui vous épargnent du trouble et de la misère à chaque +instant. Et ne vous figurez pas qu'il n'y a que des _Anglâs_ par là; +je connais bien des familles canadiennes qui travaillent comme moi ou +bien qui ont des magasins. Et il y a une belle église, avec un prêtre +canadien: M. le curé Tremblay, de Saint-Hyacinthe. Vous ne vous +ennuieriez pas... + +Il hésita encore, et promena son regard autour de lui sur le sol +blanc semé de souches brunes, sur le plateau austère qui un peu plus +loin descendait d'une seule course jusqu'à la rivière glacée, comme +s'il cherchait des arguments décisifs. + +--Je ne sais pas quoi vous dire... Vous avez toujours vécu par icitte +et vous ne pouvez pas vous figurer comment c'est ailleurs, et je ne +suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais +je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je prends pas un +coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande, +je vous emmènerai dans des places qui vous étonneront; de vraies +belles places pas en tout comme par icitte, où on peut vivre comme du +monde, et faire un règne heureux. + +Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo +Surprenant était venue battre son coeur comme une lame s'abat sur la +grève. Ce n'étaient point les protestations d'amour qui la +touchaient, encore quelles fussent sincères et honnêtes, mais les +descriptions par lesquelles il cherchait à la tenter. Il n'avait +parlé que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable +ou de vanité; mais considérez que ces choses étaient les seules +qu'elle pût comprendre avec exactitude, et que tout le reste--la +magie mystérieuse des cités, l'attirance d'une vie différente, +inconnue, au centre même du monde humain et non plus sur son extrême +lisière--n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et +vague, pareil à une grande clarté lointaine. + +Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le +contact des multitudes; toute la richesse fourmillante de sensations +et d'idées qui est l'apanage pour lequel le citadin a troqué +l'orgueil âpre de la terre, Maria pressentait tout cela confusément, +comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse +métempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle +avait un grand désir de s'en aller. + +Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une armée de nuages +tristes chargés de neige. Ils défilaient comme une menace au-dessus +du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre +couche à son linceul, et les sapins, les épinettes, les cyprès, +serrés les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figés dans cet +aspect de grande résignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les +souches émergeaient de la neige comme des épaves. Rien dans le +paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de +chaleur et de fécondité; c'était plutôt un pan de quelque planète +déshéritée où ne régnait jamais que la froide mort. + +Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austérité des +arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et +maintenant pour la première fois elle y songeait avec haine et avec +crainte. Quels paradis ce devaient être ces contrées du sud où +l'hiver était fini en mars et où dès avril les feuilles se +montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les +chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et +dans les villes, les rues... + +Des questions tremblèrent sur ses lèvres. Elle eût voulu savoir s'il +y avait de hautes maisons et des magasins des deux côtés de ces rues, +sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars +électriques marchaient toute l'année; si la vie était bien chère... +Et des réponses à toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une +petite partie de sa curiosité émue et laissé subsister presque tout +le vague merveilleux du grand mirage. + +Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui +ressemblât à un commencement de promesse. Lorenzo la regarda +longuement tout en marchant à côté d'elle sur la neige, et il ne +devina rien de ce qui se passait dans son coeur. + +--Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amitié pour moi, ou +bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous décider encore? + +Comme elle ne répondait toujours pas, il s'accrocha à cette dernière +supposition par peur d'un refus définitif. + +--Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sûr! Il n'y a +guère longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez à ce que +je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui +coûte cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez +qu'il n'y a pas un garçon dans le pays avec qui vous pourriez faire +un règne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous +vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer à soigner des animaux et +à gratter la terre dans des places désolées... + +Ils rentrèrent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui +l'attendait, des États où il allait trouver le printemps déjà venu, +du travail abondant et bien payé dont témoignaient ses vêtements +élégants et sa lionne mine. Puis il partit, et Maria, qui avait +laborieusement détourné les yeux devant les siens, s'assit près de la +fenêtre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en +songeant à son grand ennui. + + + +CHAPITRE XIII + + +Personne ne posa de questions à Maria, ni ce soir-là ni les soirs +suivants; mais quelque membre de la famille dut parler à Eutrope +Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions +évidentes, car le dimanche d'après Eutrope vint à son tour, après le +repas de midi, et Maria entendit un deuxième aveu d'amour. + +François Paradis était venu au coeur de l'été, descendu du pays +mystérieux situé «en haut des rivières»; le souvenir des très simples +paroles qu'il avait prononcées était tout mêlé à celui du grand +soleil éclatant, des bleuets mûrs, des dernières fleurs de bois de +charme se fanant dans la brousse. Après lui Lorenzo Surprenant avait +apporté un autre mirage: le mirage des belles cités lointaines et de +la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon, +quand il parla à son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte +et comme découragé d'avance, comprenant qu'il n'avait rien à offrir +qui eût de la force pour tenter. + +Hardiment il avait demandé à Maria de venir se promener avec lui; +mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils +virent que la neige tombait. Maria s'était arrêtée sur le perron, +hésitante une main sur le loquet, faisant mine de rentrer; et lui, +craignant de laisser échapper l'occasion, s'était mis à parler de +suite, se dépêchant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire. + +--Vous savez bien que j'ai de l'amitié pour vous, Maria. Je ne vous +en avais pas parlé encore, d'abord parce que ma terre n'était pas +assez avancée pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous +les deux, et après ça parce que j'avais deviné que c'était François +Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et +que cet autre garçon des États est après vous, je me suis dit que moi +aussi je pourrais bien essayer ma chance. + +La neige descendait maintenant en flocons serrés; elle dégringolait +du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande +sombre qui était la lisière de la forêt, et puis allait se joindre à +cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient déjà accumulée sur le +sol. + +--Je ne suis pas riche, bien sûr; mais j'ai deux lots à moi, tout +payés, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler +dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran, +faire de bonnes clôtures, et quand mai viendra jen aurai grand prêt à +être semé. Je sèmerai cent trente minots, Maria... cent trente minots +de blé, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de gaudriole pour +les animaux. Tout ce grain-là, du beau grain de semence, je +l'achèterai à Roberval et je payerai _cash_ sur le comptoir, de +même... J'ai l'argent de côté tout prêt; je payerai _cash_, sans une +cent de dette à personne, et si seulement c'est une année ordinaire, +ça fera une belle récolte. Pensez donc Maria cent trente minots de +beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l'été, avant +les foins, et puis entre les foins et la moisson, ça serait le bon +temps pour élever une belle petite maison chaude et solide, toute en +épinette rouge. J'ai le bois tout prêt, coupé, empilé, derrière ma +grange; mon frère m'aidera et peut-être aussi Esdras et Da'Bé quand +ils seront revenus. L'hiver d'après je monterai aux chantiers avec un +cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents +piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous avez bien voulu +m'attendre, ça serait le temps... + +Maria restait appuyée à la porte, une main sur le loquet, détournant +les yeux. C'était cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait à lui offrir; +attendre un an, et puis devenir sa femme et continuer la vie d'à +présent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre +mi-défrichée... Faire le ménage et l'ordinaire, tirer les vaches, +nettoyer l'étable quand l'homme serait absent, travailler dans les +champs peut-être, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle était +forte. Passer les veillées au rouet ou à radouber de vieux +vêtements... Prendre une demi-heure de repos parfois l'été, assise +sur le seuil, en face des quelques champs enserrés par l'énorme bois +sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de +givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne +déjà blanche et sur le bois... Le bois... Toujours le bois, +impénétrable, hostile, plein de secrets sinistres, fermé autour d'eux +comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu à peu, année +par année, gagnant quelques arpents chaque fois, au printemps et à +l'automne, année par année, à travers toute une longue vie terne et +dure. + +Non, elle ne voulait pas vivre comme cela. + +--Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer, +continuait Eutrope, mais vous êtes vaillante, Maria, et accoutumée à +l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaillé fort; personne n'a +pu dire jamais que j'étais lâche, et si vous vouliez bien me marier +ça serait mon plaisir de peiner comme un boeuf toute la journée pour +vous faire une belle terre et que nous soyons à l'aise avant d'être +vieux. Je ne prends pas de boisson, Maria, et le vous aimerais +bien... + +Sa voix trembla et il étendit la main vers le loquet à son tour, +peut-être pour prendre sa main à elle, peut-être pour l'empêcher +d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donné sa réponse. + +--L'amitié que j'ai pour vous... ça ne peut pas se dire... + +Elle ne répondait toujours rien. Pour la deuxième fois un jeune homme +lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait à +donner, et pour la deuxième fois elle écoutait et restait muette, +embarrassée, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilité et le +silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouvée niaise; mais +elle n'était que simple et sincère, et proche de la nature, qui +ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde fût devenu +compliqué comme à présent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents +et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et à +la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la +nature n'avait pas encore parlé impérieusement en elle, sans doute +elle les écoutait en silence, prêtant l'oreille moins à leurs +discours qu'à une voix intérieure et préparant le geste d'éloignement +qui la défendait contre toute requête trop ardente, en attendant... +Les trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas été attirés par +des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beauté de son corps et +parce qu'ils pressentaient de son coeur limpide et honnête; quand ils +lui parlaient d'amour elle restait semblable à elle-même, patiente, +calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fallût dire, et +ils ne l'en aimaient que davantage. + +--Ce garçon des États est venu vous faire de beaux discours, mais il +ne faut pas vous laisser prendre... + +Il devina son geste ébauché de protestation et se fit plus humble. + +--Oh! vous êtes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien à dire +contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte, Maria, parmi des +gens comme vous. + +À travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction +de planches, mi-étable et mi-grange, que son père et ses frères +avaient élevée cinq ans plus tôt, et elle lui trouvait un aspect à la +fois répugnant et misérable, maintenant qu'elle avait commencé à se +figurer les édifices merveilleux des cités. L'intérieur chaud et +fétide, le sol couvert de fumier et de paille souillée, la pompe dans +un coin, dure à manoeuvrer et qui grinçait si fort, l'extérieur +désolé, tourmenté par le vent froid, souffleté par la neige +incessante, c'était le symbole de ce qui l'attendait si elle épousait +un garçon comme Eutrope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un +pays triste et sauvage. + +Elle secoua la tête. + +--Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant... +Je n'ai rien promis à personne. Il faut attendre. + +C'était plus qu'elle n'en avait dit à Lorenzo Surprenant et pourtant +Lorenzo était parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait +tenté sa chance, et perdu. Il s'en alla seul à travers la neige, +tandis qu'elle rentrait dans la maison. + +Mars se traîna en l'ours tristes; un vent froid poussait d'un bout à +l'autre du ciel les nuages gris ou balayait la neige; il fallait +étudier le calendrier, don d'un marchand de grain de Roberval, pour +comprendre que le printemps venait. + +Les journées qui suivirent furent pour Maria toutes pareilles aux +journées d'autrefois, ramenant les mêmes tâches, accomplies de la +même manière; mais les soirées devinrent différentes, remplies par un +effort de pensée pathétique. Sans doute ses parents avaient-ils +deviné ce qui s'était passé; mais respectant son silence, ils ne lui +offraient pas de conseils et elle n'en demandait pas. Elle avait +conscience qu'il n'appartenait qu'à elle de faire son choix et +d'arrêter sa vie, et se sentait pareille à une élève debout sur une +estrade devant des yeux attentifs, chargée de résoudre sans aide un +problème difficile. + +C'était ainsi: quand une fille arrivait à un certain âge, lorsqu'elle +était plaisante à voir, saine et forte, habile à toutes les besognes +de la maison et de la terre, de jeunes hommes lui demandaient de les +épouser. Et il fallait qu'elle dît: «Oui» à celui-là, «Non» à +l'autre... + +Si François Paradis ne s'était pas écarté sans retour dans les bois +désolés, tout eût été facile. Elle n'aurait pas eu à se demander ce +qu'il lui fallait faire: elle serait allée droit vers lui, poussée +par une force impérieuse et sage, aussi sûre de bien faire qu'une +enfant qui obéit. Mais il était parti; il ne reviendrait pas comme il +l'avait promis, ni au printemps ni plus tard, et M. le curé de +Saint-Henri avait défendu de continuer par un long regret la longue +attente. + +Oh! mon Dou! Quel temps merveilleux ç'avait été que le commencement +de cette attente! Quelque chose se gonflait et s'ouvrait dans son +coeur de semaine en semaine, comme une belle gerbe riche dont les +épis s'écartent et se penchent, et une grande joie venait vers elle +en dansant... Non, c'était plus vif et plus fort que cela. C'était +pareil à une grande flamme-lumière aperçue dans un pays triste, à la +brunante, une promesse éclatante vers laquelle on marche, oubliant +les larmes qui avaient été sur le point de venir en disant d'un air +de défi: «Je savais bien qu'il y avait quelque part dans le monde +quelque chose comme cela.» Fini. Oui, c'était fini. Maintenant il +fallait faire semblant de n'avoir rien vu, et chercher laborieusement +son chemin, en hésitant dans le triste pays sans mirage. + +Le père Chapdelaine et Tit'Bé fumaient sans rien dire, assis près du +poêle; la mère tricotait des bas; chien, couché sur le ventre, la +tête entre ses pattes allongées, clignait doucement des yeux, +jouissant de la bonne chaleur. Télesphore s'était endormi, son +catéchisme ouvert sur les genoux, et la petite Alma-Rose, qui était +encore éveillée, elle, hésitait depuis plusieurs minutes déjà entre +un grand désir de faire remarquer la paresse inexcusable de son frère +et la honte d'une pareille trahison. + +Maria baissa les yeux, reprit son ouvrage, et suivit un peu plus loin +encore sa pensée obscure et simple. + +Quand une jeune fille ne sent pas ou ne sent plus la grande force +mystérieuse qui la pousse vers un garçon différent des autres, +qu'est-ce qui doit la guider? Qu'est-ce qu'elle doit chercher dans le +mariage? Avoir une belle vie, assurément, faire un règne heureux... + +Ses parents auraient préféré qu'elle épousât Eutrope Gagnon--elle le +savait--d'abord parce qu'elle resterait ainsi près d'eux et ensuite +parce que la vie de la terre était la seule qu'ils connussent, et +qu'ils l'imaginaient naturellement supérieure à toutes les autres. +Eutrope était un bon garçon, vaillant et tranquille, et il l'aimait; +mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il était également sobre, +travailleur; il était en somme resté Canadien, tout pareil aux gens +parmi lesquels elle vivait; il allait à l'église... Et il lui +apportait comme un présent magnifique un monde éblouissant, la magie +des villes; il la délivrerait de l'accablement de la campagne glacée +et des bois sombres... + +Elle ne pouvait se résoudre encore à se dire: «Je vais épouser +Lorenzo Surprenant.» Mais en vérité son choix était fait. Le norouâ +meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied +de quelque cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même +coup toute la tristesse et la dureté du pays qu'elle habitait et lui +avait inspiré la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de +la solitude, des grandes forêts inhumaines où tous les arbres ont +l'aspect des arbres de cimetière. L'amour--le vrai amour--avait passé +près d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'était +éloignée pour ne plus revenir. Il lui était resté une nostalgie et, +maintenant, elle se prenait à désirer une compensation et comme un +remède, l'éblouissement d'une vie lointaine dans la clarté pâle des +cités. + + + +CHAPITRE XIV + + +Un soir d'avril la mère Chapdelaine refusa de se mettre à table avec +les autres à l'heure du souper. + +--J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que +je me suis forcée en levant la poche de fleur aujourd'hui pour faire +le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire... +et je n'ai pas faim. + +Personne ne répondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont +prompts à s'inquiéter dès que chez l'un d'entre eux le mécanisme +humain se dérange; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus à +trouver presque naturel que parfois leur dur métier les surmène et +que quelque fibre de leur corps se rompe. Pendant que le père et les +enfants mangeaient, la mère Chapdelaine resta immobile sur sa chaise, +près du poêle. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'altérait. + +--Je vas me coucher, dit-elle bientôt. Une bonne nuit et demain matin +je serai correcte, certain! Tu guetteras la cuite, Maria. + +Le lendemain, en effet, elle se leva à son heure ordinaire; mais +quand elle eut préparé la pâte pour les crêpes, la peine la terrassa +et elle dut s'allonger de nouveau. Près du lit elle s'arrêta un +instant, se tenant les reins des deux mains et s'assura que la +besogne du jour serait faite. + +--Tu donneras à manger aux hommes, Maria. Et ton père t'aidera à +tirer les vaches si tu veux. Je ne suis bonne à rien ce matin. + +--C'est bon, sa mère; c'est bon, répondit Maria. Reposez-vous +tranquillement; nous n'aurons pas de misère. + +Pendant deux jours elle resta couchée, surveillant de son lit toute +la vie domestique, donnant des conseils. + +--Tourmente-toi point, lui répétait son mari sans cesse. Il n'y a +quasiment rien à faire dans la maison à part de l'ordinaire, et pour +ça Maria est bien capable, et pour le reste aussi, batêche! Elle +n'est plus une petite fille à cette heure: elle est aussi capable +comme toi. Reste sans bouger, ben à l'aise, au lieu de bardasser tout +le temps entre les couvertes et d'empirer ton mal. + +Le troisième jour elle cessa de penser aux soins du ménage et +commença à se lamenter. + +--Oh! mon Dou! gémissait-elle. J'ai mal dans tout le corps et la tête +me brûle. Je vas mourir! + +Le père Chapdelaine essaya de la réconforter en plaisantant. + +--Tu mourras quand le bon Dieu voudra que tu meures, et à mon idée ça +n'est pas encore de ce temps icitte. Qu'est-ce qu'il ferait de toi? +Le paradis est plein de vieilles femmes, au lieu qu'icitte nous n'en +avons qu'une et elle peut encore rendre service, des fois... + +Mais il commençait à s'inquiéter et tint conseil avec sa fille. + +--Je pourrais atteler et aller virer à la Pipe, proposa-t-il. +Peut-être bien qu'au magasin ils ont des remèdes pour cette +maladie-là; ou bien j'en causerais à M. le curé et il me dirait quoi +faire. + +Avant quils eussent pris une décision, la nuit était venue et Tit'Bé, +qui était allé aider Eutrope Gagnon à scier du bouleau pour son +poêle, rentra et le ramena avec lui. + +--Eutrope a un remède, dit-il. + +Ils se rassemblèrent tous autour d'Eutrope, qui prit dans une de ses +poches et ouvrit lentement une petite boîte de fer-blanc. + +--Voilà ce que j'ai, fit-il d'un air de doute. C'est des pilules. +Quand mon frère a eu mal aux rognons, voilà trois ans passés, il a vu +dans une gazette une annonce pour ces pilules-là, qui disait qu'elles +étaient bonnes; alors il a envoyé de l'argent pour une boîte. Il dit +que c'est un bon remède. Son mal n'est pas parti de suite, comme de +raison; mais il dit que c'est un bon remède. Ça vient des États... + +Pendant quelques instants ils contemplèrent sans mot dire les +quelques pilules grises qui roulaient çà et là sur le fond de la +boîte. Un remède... préparé par quelque homme repu de science en des +pays lointains... Le même respect troublé les courbait qu'inspire aux +Indiens la décoction d'herbes cueillies par une nuit de pleine lune, +au-dessus de laquelle le guérisseur de la tribu a récité les formules +magiques. + +Maria questionna d'une voix hésitante: + +--C'est-il bien aux rognons qu'elle a mal, seulement? + +--D'après ce que Tit'Bé m'avait dit, j'avais pensé que c'était ça. + +Le père Chapdelaine fit un geste évasif. + +--Elle s'est forcée en levant la poche de fleur, qu'elle dit, et +maintenant voilà qu'elle a mal dans tout le corps. On ne peut pas +savoir... + +--La gazette qui partait de ce remède-là, reprit Eutrope Gagnon, +disait comme ça que quand le monde tombait malade et pâtissait, +c'était à cause des rognons, toujours; et pour les rognons ces +pilules-là, c'est extra. La gazette le disait, et mon frère aussi. + +--Quand même ça ne serait pas pour ce mal-là tout à fait, dit Tit'Bé +d'un air de respect, c'est un remède de toujours... + +--Elle pâtit, c'est sûr: on ne peut pas la laisser comme ça. + +Ils s'approchèrent du lit où la malade gémissait et respirait +bruyamment, tentant par intervalles des mouvements légers que +suivaient des plaintes plus aiguës. + +--Eutrope t'a apporté un remède, Laura. + +--J'y crois point à vos remèdes, répondit-elle entre deux plaintes. + +Mais elle regarda pourtant avec intérêt les pilules grises qui +roulaient sans cesse dans la boîte de fer-blanc, comme si elles +eussent été animées d'une vie surnaturelle. + +--Mon frère en a mangé, voilà trois ans passés, quand il avait le mal +de rognons si fort qu'il ne pouvait quasiment pas travailler, et il +dit que ça lui a fait du bien. Oh! c'est un bon remède, madame +Chapdelaine, certain! + +À mesure qu'il parlait, son hésitation primitive s'évanouissait, et +il se sentait envahi d'une grande confiance. + +--Ça va vous guérir, madame Chapdelaine, sûr comme il y a un bon +Dieu. C'est un remède de première classe: mon frère l'a fait venir +des États exprès. Vous ne trouveriez pas un remède comme ça au +magasin de la Pipe, sûrement. + +--Ça ne peut pas la rendre pire? interrogea Maria avec un reste de +crainte. Ça n'est pas du poison ni une affaire de même? + +Tous les hommes protestèrent ensemble avec une sorte d'indignation. + +--Faire du mal, des petites pilules pas plus grosses que ça! + +--Mon frère en a mangé quasiment une boîte, et il dit que c'est du +bien que ça lui a fait. + +Quand Eutrope partit, il laissa les pilules derrière lui; la malade +n'avait pas encore consenti à en prendre, mais sa résistance +diminuait de force à chaque fois. + +Elle en prit deux au milieu de la nuit, deux autres au matin, et +pendant les heures qui suivirent tout le inonde attendit avec +confiance que la magie du remède opérât. Mais vers midi il fallut se +rendre à l'évidence; elle souffrait toujours autant et continuait à +se plaindre. Au soir la boîte était vide, et quand la nuit tomba les +gémissements de la malade remplirent la maison d'une tristesse +angoissée, maintenant surtout que l'on n'avait plus de remède en quoi +l'on pût espérer. + +Maria se leva deux ou trois fois, émue des plaintes plus fortes; +chaque fois elle trouvait sa mère dans la même position, couchée sur +le côté dans une immobilité qui semblait la faire souffrir et la +raidir un peu plus d'heure en heure, et toujours se lamentant +bruyamment. + +--Quoi c'est, sa mère? demandait Maria. Ça va-t-il mieux? + +--Oh! mon Don! que je pâtis. Que je pâtis donc! répondait la malade. +Je peux plus grouiller, plus en tout, et ça me fait mal tout de même. +Donne-moi de l'eau frette, Maria; j'ai soif à mourir. + +Maria lui donna à boire plusieurs fois, mais finit par concevoir des +craintes. + +--Ça n'est peut-être pas bon pour vous de boire tant que ça, sa mère. +Tâchez d'endurer votre soif un temps. + +--C'est pas endurable, je te dis... La soif, et puis le mal que j'ai +dans tout le corps, et la tête qui me brûle... Oh! mon Dou! C'est +certain que je vas mourir. + +Un peu avant le jour elles s'assoupirent toutes les deux; mais Maria +fut bientôt réveillée par son père, qui lui secouait l'épaule et +parlait à voix basse. + +--Je vas atteler, dit-il. J'irai virer à Mistook pour chercher le +médecin, et en passant à la Pipe je vas parler à M. le curé aussi. +C'est épeurant de l'entendre se lamenter de même... + +Les yeux ouverts dans la clarté blafarde de l'aube, Maria prêta +l'oreille aux bruits du départ; la porte de l'écurie battant contre +le mur; les sabots du cheval sonnant mat sur les madriers de l'allée; +des commandements étouffés: «Ho là! Harrié! Harrié donc! Ho!» puis le +tintement des grelots de l'attelage. Dans le silence qui suivit, la +malade gémit deux ou trois fois, mais sans se réveiller; Maria +regarda le jour pâle emplir la maison et songea au voyage de son +père, s'efforçant de calculer les distances. + +De chez eux au village de Honfleur, huit milles. De Honfleur à la +Pipe, six. À la Pipe son père parlerait à M. le curé et puis il +continuerait vers Mistook. Elle se reprit, et au lieu du vieux nom +indien que les gens du pays emploient toujours, elle donna au village +son nom officiel, celui dont l'avaient baptisé les prêtres: +Saint-Coeur-de-Marie... De la Pipe à Saint-Coeur-de-Marie, huit +autres milles. Huit et six, et huit encore... Elle s'embrouilla, et +dit à voix basse: + +--Ça fait loin toujours. Et les chemins seront méchants. + +Une fois de plus elle ressentait un effarement tragique en songeant à +leur solitude, dont elle ne se souciait guère autrefois. C'était bon +quand tout le monde était fort et joyeux et qu'on n'avait pas besoin +d'aide; mais qu'un peu de chagrin vînt, une maladie, et le bois qui +les entourait semblait resserrer sur eux sa poigne hostile pour les +priver des secours du monde, le bois et ses acolytes: les mauvais +chemins où les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail, les tempêtes de +neige en plein avril... + +Sa mère tenta de se retourner dans son sommeil, s'éveilla en poussant +un cri aigu de douleur et aussitôt recommença à gémir sans répit. +Maria se leva et alla s'asseoir près d'elle, songeant à la longue +journée qui commençait, au cours de laquelle elle n'aurait ni conseil +il ni aide. + +Elle ne fut qu'une longue plainte, cette journée: un gémissement sans +fin qui venait du lit où gisait la malade et hantait l'étroite maison +de bois. De temps en temps se mêlait à cette lamentation quelque +bruit domestique: la vaisselle entrechoquée, la porte du poêle de +fonte ouverte avec un claquement; des pas sur le plancher, Tit'Bé +rentrant dans la maison doucement, inquiet et gauche, pour prendre +des nouvelles. + +--Ça va-t-il point mieux? + +Maria secouait la tête. Ils restaient tous deux immobiles quelques +secondes, regardant la forme immobile sous les couvertures de laine +brune, prêtant l'oreille aux plaintes; puis Tit'Bé sortait de nouveau +pour vaquer aux menues besognes du dehors; Maria achevait de mettre +la maison en ordre et recommençait ensuite son guet patient, que des +gémissements plus perçants venaient parfois interrompre comme des +reproches. + +D'heure en heure elle reprenait son calcul de temps et de distance. + +--Son père doit être loin de Saint-Coeur-de-Marie... Si le médecin +est là, ils vont laisser le cheval reposer une couple d'heures, et +ils partiront ensemble. Mais les chemins doivent être méchants; au +printemps, de ce temps icitte, c'est quasiment pas passable des +fois... + +Un peu plus tard: + +--Ils doivent être partis; peut-être bien qu'en passant à la Pipe ils +s'arrêteront pour parler à M. le curé. Ou bien encore il sera venu de +suite dès qu'il aura su, sans les attendre. Il peut arriver dans +aucun temps. + +Mais la nuit approcha sans amener personne, et vers sept heures +seulement des grelots se firent entendre au dehors. C'étaient le père +Chapdelaine et le médecin qui arrivaient. Ce dernier entra dans la +maison seul, posa son sac sur la table et commença à retirer sa +pelisse en grognant. + +--Avec des chemins de même, dit-il, c'est pas qu'une petite affaire +de venir voir des malades. Et vous, vous êtes venus vous cacher dans +le bois apparemment, le plus loin que vous avez pu. Batêche! vous +pourriez bien tous mourir sans que personne vous vienne en aide. + +Il se chauffa quelques secondes au poêle, puis s'approcha du lit. + +--Eh bien, la mère, on se met à être malade, tout comme les gens qui +ont le moyen! + +Mais après un premier examen il cessa de plaisanter. + +--Elle est malade pour de bon, je cré! + +C'était sans affectation qu'il parlait comme les paysans; son +grand-père et son père avaient travaillé la terre, et lui n'avait +quitté la campagne que pour faire ses études de médecine à Québec, +parmi d'autres garçons semblables à lui pour la plupart, petit-fils +sinon fils de cultivateurs, qui avaient tous gardé des manières +frustes de villageois et le lent parler héréditaire. Il était grand +et massif, moustachu de gris, et sa figure épaisse avait toujours une +expression un peu gênée de bonne humeur arrêtée court par l'annonce +d'un chagrin d'autrui, auquel il devait faire semblant de compatir. + +Le père Chapdelaine, ayant dételé et soigné son cheval, rentra dans +la maison à son tour. Il s'assit à distance respectueuse avec ses +enfants pendant que le médecin remplissait ses rites. Ils pensaient +tous: + +«Maintenant on va savoir ce que c'est, et il va lui donner de bons +remèdes...» + +Mais quand l'examen fut fini, au lieu d'avoir recours de suite aux +philtres de son sac, il resta hésitant et se mit à poser des +questions sans fin. Comment cela avait commencé, et de quoi elle se +plaignait surtout... Si elle avait déjà souffert du même mal... Les +réponses ne semblèrent pas l'éclairer beaucoup; alors il s'adressa à +la malade elle-même, mais n'obtint d'elle que des indications vagues +et des plaintes. + +--Si ça n'est rien qu'un effort qu'elle s'est donné, fit-il à la +longue, elle guérira toute seule: elle n'a qu'à rester au lit sans +bouger. Mais si c'est une lésion dans le milieu du corps, aux rognons +ou ailleurs, ça peut être méchant. + +Il sentit confusément que le doute où il restait plongé désappointait +les Chapdelaine, et voulut rétablir son prestige. + +--Des lésions internes, c'est grave, et on ne peut rien y voir. Le +plus grand savant du monde ne pourrait pas vous en dire plus long que +moi. Il faut attendre... Mais ça n'est peut-être pas ça. + +Il recommença son examen et secoua la tête. + +--Je peux toujours lui donner quelque chose pour l'empêcher de pâtir +de même. + +Le sac de cuir révéla enfin ses fioles mystérieuses: quinze gouttes +d'une drogue jaunâtre tombèrent dans deux doigts d'eau que la malade, +soutenue, but avec force plaintes aiguës. Après cela, il ne restait +apparemment qu'à attendre encore; les hommes allumèrent leurs pipes +et le docteur, les pieds contre le poêle, parla de sa science et de +ses cures. + +--Des maladies de même, dit-il, qu'on ne sait pas bien ce que c'est, +c'est plus bâdrant pour un médecin qu'une affaire grave. Ainsi la +pneumonie, ou bien la fièvre typhoïde; les trois quarts des gens de +par icitte, hormis qu'ils meurent de vieillesse, ce sont ces deux +maladies-là qui les tuent. Eh bien, la fièvre typhoïde et la +pneumonie, j'en guéris tous les mois. Vous connaissez bien Viateur +Tremblay, le maître de poste de Saint-Henri... + +Il paraissait un peu offensé que la mère Chapdelaine fût atteinte +d'un mal obscur, au diagnostic difficile, et non d'une des deux +maladies qu'il traitait avec le plus de succès, et il conta par le +menu comment il avait guéri le maître de poste de Saint-Henri. De là +ils en vinrent à discuter toutes les nouvelles du comté, de ces +nouvelles qui font le tour du lac Saint-Jean, colportées de maison en +maison, et qui sont d'un intérêt plus passionnant mille fois que les +famines ou les guerres parce que les causeurs arrivent toujours à les +rattacher à quelqu'un de leurs amis ou de leurs parents, dans ce pays +où tous les liens de parenté sont suivis méticuleusement en esprit, +malgré les distances. + +La mère Chapdelaine cessa de se plaindre, et parut s'assoupir. Le +médecin jugea donc qu'il avait fait ce qu'on attendait de lui, tout +au moins pour un soir, vida sa pipe et se leva. + +--Je vas aller coucher à Honfleur, dit-il. Votre cheval est bon pour +me mener jusque-là, eh? Vous n'avez pas besoin de venir, vous; je +connais le chemin. Je vas passer la nuit chez Éphrem Surprenant et je +reviendrai demain dans l'avant-midi. + +Le père Chapdelaine hésita quelques instants, songeant que son vieux +cheval avait déjà fait une dure journée; mais il ne répondit rien et +finit par sortir pour atteler une fois de plus. Quelques minutes plus +tard l'homme de science était parti et la famille se retrouva seule +comme à l'ordinaire. + +Une grande quiétude remplit la maison. Chacun songea avec +soulagement: «C'est un bon remède qu'il lui a donné, pareil! Elle ne +se lamente plus...» Mais une heure s'était à peine écoulée que la +malade sortit de la torpeur où l'avait plongée le trop faible +narcotique, essaya de se retourner et poussa un cri. Tous se levèrent +de nouveau, navrés, et se rangèrent près du lit: elle ouvrait les +yeux, et après quelques plaintes aiguës se mit à pleurer bruyamment: + +--Oh! Samuel! c'est certain, je vas mourir. + +--Mais non! Mais non! Fais-toi pas des idées de même. + +--Oui je te dis que je vas mourir. Je sens ça, et ce médecin-là n'est +qu'un grand simple qui ne sait pas quoi faire. Il ne peut même pas +dire quel mal que c'est, et le remède qu'il m'a donné n'était pas un +bon remède; ça ne m'a pas guérie. Je te dis que je vas mourir. + +Elle disait cela d'une voix défaillante, entrecoupée de gémissements, +pendant que les larmes coulaient sur ses joues grasses. Son mari et +ses enfants la regardèrent, atterrés. La peur de la mort envahit la +maison. Ils se sentirent isolés du reste du monde, sans défense, +n'ayant même plus de cheval pour aller chercher un secours lointain, +et leurs yeux se mouillèrent aussi, cependant qu'ils se taisaient et +demeuraient immobiles, consternés, comme par une trahison. + +Eutrope Gagnon arriva sur ces entrefaites. + +--Et moi qui pensais la trouver quasiment guérie, fit-il. Ce +médecin-là, donc... + +Le père Chapdelaine, hors de lui, se mit à crier: + +--Ce médecin-là n'est bon à rien, et je lui dirai bien, moué. Il est +venu icitte, il lui a donné un petit remède de rien dans le fond +d'une tasse et il s'en est allé coucher au village comme s'il avait +gagné son argent. Il n'a rien fait que fatiguer mon cheval; mais il +n'aura pas une cent de moi, rien en tout, rien... + +Eutrope secoua la tête et dit d'un air grave: + +--Je n'y ai point confiance non plus, aux médecins. Si on avait pensé +à aller chercher un remmancheur, comme Tit'Sèbe de Saint-Félicien... + +Tous les visages se tournèrent vers lui et les larmes s'arrêtèrent. + +--Tit'Sèbe, fit Maria. Vous pensez qu'il est bon pour les maladies de +même? + +Eutrope et le père Chapdelaine affirmèrent leur confiance en même +temps: + +--Tit'Sèbe guérit le monde; c'est sûr. Il n'a pas passé par les +écoles, lui; mais il guérit le monde. + +--Vous avez bien entendu parler de Nazaire Gaudreau, qui était tombé +du haut d'une bâtisse et qui s'était brisé la taille... Les médecins +sont venus le voir: Ils n'ont rien su lui dire que le nom latin de +son mal, et puis qu'il allait mourir. Alors on a été quérir Tit'Sèbe, +et il l'a guéri. + +Ils connaissaient tous de réputation le rebouteux, et l'espoir +renaissait. + +--Tit'Sèbe est un bon homme, et qui guérit le monde. Et pas difficile +pour l'argent, avec ça. On va le quérir, on lui paye son temps, et il +vous guérit. C'est lui qui a remmanché le petit Roméo Boily, après +qu'il avait été écrasé par une waguine chargée de planches. + +La malade était retombée dans une sorte de torpeur et gémissait +faiblement les yeux fermés. + +--J'irai bien le quérir si vous voulez, proposa Eutrope. + +--Mais avec quel cheval donc? fit Maria. Le médecin a emmené +Charles-Eugène à Honfleur. + +Le père Chapdelaine eut un geste de rage et jura entre ses dents: + +--Le vieux maudit! + +Eutrope réfléchit quelques secondes et se décida. + +--Ça ne fait rien: j'irai pareil. Je marcherai jusqu'à Honfleur et là +je trouverai bien quelqu'un qui me prêtera un cheval et une carriole; +Racicot, ou bien le père Néron. + +--C'est trente-cinq milles d'icitte à Saint-Félicien, et les chemins +sont méchants. + +--J'irai pareil. + +Il partit de suite et courut sur la neige, songeant au regard +reconnaissant de Maria. Les autres se préparèrent pour la nuit, +agitant dans leur esprit un nouveau calcul de distance... Soixante et +dix milles aller et retour... Et les mauvais chemins... La lampe +resta allumée, et jusqu'au matin la malade se lamenta dans le +silence, tantôt en plaintes aiguës, tantôt en un halètement affaibli. + +Deux heures après l'aube, le médecin et le curé de Saint-Henri +arrivèrent ensemble. + +--Je n'ai pas pu venir plus tôt, expliqua le curé. Mais me voilà tout +de même, et j'ai pris le docteur au village en passant. + +Ils s'assirent près du lit et causèrent à voix basse; le médecin +procéda à un nouvel examen; mais ce fut le curé qui en annonça le +résultat. + +--On ne peut rien dire, dit-il. Elle n'a pas l'air pire; mais ça +n'est pas une maladie ordinaire. Je vais toujours la confesser et lui +donner l'absolution; après ça nous nous en irons tous les deux et +nous reviendrons après-demain. + +Il s'approcha du lit de nouveau, pendant que tous les autres allaient +s'asseoir près de la fenêtre. Pendant quelques minutes les deux voix +se répondirent, l'une affaiblie par la souffrance et coupée de +gémissements, l'autre assurée, grave, à peine abaissée pour les +questions solennelles. Après un murmure indistinct, des gestes +augustes planèrent, faisant baisser les têtes, et le curé se leva. + +Avant le départ le médecin confia à Maria une petite fiole, avec des +recommandations. + +--Seulement si elle pâtit bien fort, à crier, et jamais plus de +quinze gouttes à la fois... Et ne lui donnez pas d'eau frette à +boire... + +Elle les reconduisit jusqu'au seuil, la fiole à la main. Au moment de +monter dans la carriole, le curé de Saint-Henri la prit à part et lui +dit quelques mots à son tour. + +--Les médecins font ce qu'ils peuvent, dit-il avec simplicité, mais +il n'y a que le bon Dieu qui connaît les maladies. Priez bien fort, +et je dirai la messe pour elle demain; oui, une grand-messe avec +chant, c'est entendu. + +Toute la journée Maria s'efforça de combattre avec des prières la +marche incompréhensible du mal, et chaque fois qu'elle s'approchait +du lit c'était avec l'espoir confus qu'un miracle s'était produit et +que la malade allait présentement cesser de gémir, s'assoupir +quelques heures et se réveiller guérie. Il n'en fut rien: les +plaintes continuaient et vers le soir elles se muèrent en une sorte +de soupir profond, répété sans cesse, qui semblait protester contre +un fardeau, ou bien contre l'envahissement lent d'un poison +meurtrier. + +Au milieu de la nuit, Eutrope Gagnon arriva, ramenant Tit'Sèbe le +remmancheur. + +C'était un petit homme maigre à figure triste, avec des yeux très +doux. Comme toutes les fois qu'on l'appelait au chevet d'un malade il +avait mis ses vêtements de cérémonie, de drap foncé, assez usés, +qu'il portait avec la gaucherie des paysans endimanchés. Mais les +fortes mains brunes, qui saillaient des manches, avaient des gestes +qui imposaient la confiance. Elles palpèrent les membres et le corps +de la mère Chapdelaine avec des précautions infinies, sans lui +arracher un seul cri de douleur, et après cela il resta longtemps +immobile, assis près du lit, la contemplant comme s'il attendait +qu'une intuition miraculeuse lui vînt. + +Mais quand il parla, ce fut pour dire: + +--Vous avez-t-y appelé le curé? Il est venu... Et quand c'est qu'il +doit revenir? Demain: c'est correct. + +Après un nouveau silence, il avoua simplement: + +--Je n'y peux rien... C'est une maladie dans le dedans du corps, que +je ne connais pas. Si ç'avait été un accident, des os brisés, je +l'aurais guérie. Je n'aurais rien eu qu'à sentir ses os avec mes +mains, et puis le bon Dieu m'aurait inspiré quoi faire, et je +l'aurais guérie. Mais ça c'est un mal que je ne connais pas. Je +pourrais bien lui poser des mouches noires sur le dos, et peut-être +ça lui tirerait le sang et que ça la soulagerait pour un temps. Ou +bien je pourrais lui donner une boisson faite avec des rognons de +castor; c'est bon pour les maladies de même, c'est connu. Mais je ne +pense pas que ça la guérirait, ni la boisson ni les mouches noires. + +Il parlait avec tant d'honnêteté, et si simplement, qu'il faisait +sentir à tous ce que c'était que la maladie d'un corps humain: un +phénomène mystérieux et terrible qui se passe derrière des portes +closes et que les autres humains ne peuvent combattre que gauchement +en tâtonnant, se fiant à des signes incertains. + +--Si le bon Dieu le veut, elle va mourir. + +Maria se mit à pleurer doucement; le père Chapdelaine resta immobile +et muet, la bouche ouverte, ne comprenant pas encore, et le +remmancheur, ayant prononcé son verdict, baissa la tête et regarda +longuement la malade de ses yeux compatissants. Ses mains brunes de +paysan, inutiles, reposaient sur ses genoux; voûté, un peu penché en +avant, doux et triste, il semblait poursuivre avec son Dieu un +dialogue muet disant: + +--Vous m'avez donné le don de guérir les os brisés, et j'ai guéri; +mais vous ne m'avez pas donné le don de guérir les maux comme +ceux-ci: alors je suis obligé de laisser cette pauvre femme mourir. + +Pour la première fois les marques profondes que la maladie avait +creusées sur le visage de la mère Chapdelaine parurent à son mari et +à ses enfants être autre chose que des signes passagers de douleur: +l'empreinte définitive de la dissolution qui venait. Les soupirs +profonds, et en vérité pareils à des râles, qui sortaient de son +gosier, devinrent non plus une expression consciente de souffrance, +mais la dernière protestation instinctive d'un organisme que +déchirait l'approche de la mort. Et une peur nouvelle leur vint à +tous, presque plus forte que leur peur de la perdre. + +--Vous ne pensez pas qu'elle va mourir avant que M. le curé ne +revienne? demanda Maria. + +Tit'Sèbe eut un geste d'ignorance. + +--Je ne peux pas dire... Si votre cheval n'est pas trop fatigué, vous +feriez bien d'aller le chercher dès qu'il fera jour. + +Les regards se tournèrent vers la fenêtre, qui n'était encore qu'une +plaque noire, et de là revinrent vers la malade. Une femme forte et +courageuse, qui avait toute sa santé et toute sa connaissance cinq +jours plus tôt. Sûrement elle n'allait pas mourir aussi vite que +cela... Mais, maintenant qu'ils savaient l'issue triste et +inévitable, chaque coup d'oeil révélait un changement subtil, quelque +signe nouveau qui faisait de cette femme couchée, aveuglée et +gémissante, une créature toute différente de leur femme et de leur +mère quels avaient connue si longtemps. + +Une demi-heure passa: le père Chapdelaine se leva brusquement, après +un nouveau regard vers la fenêtre. + +--Je vas atteler, dit-il. + +Tit-Sèbe hocha la tête. + +--C'est correct: vous ferez aussi bien d'atteler; le jour va venir. +De même M. le curé sera icitte pour midi. + +--Oui, je vas atteler, répéta le père Chapdelaine. + +Mais au moment de partir il semblait se rendre compte tout à coup +qu'il se préparait à remplir une mission lugubre et solennelle en +allant chercher le Saint-Sacrement, qui annonce la mort, et il +hésitait un peu, comme au seuil d'une étape irrémédiable. + +--Je vas atteler. + +Il se balança d'un pied sur l'autre, jeta un dernier regard sur la +malade, et sortit enfin. + +Le jour vint, et bientôt après le vent se leva et commença à mugir +autour de la maison. + +--Voilà le norouâ qui prend: il va y avoir une tempête, dit Tit'Sèbe. + +Maria tourna les yeux vers la fenêtre et soupira. + +--Et justement il a neigé il y a deux jours: ça va poudrer, certain! +Les chemins étaient déjà méchants; son père et M. le curé vont avoir +de la misère. + +Le remmancheur secoua la tête. + +--Ils auront peut-être un peu de misère en route; mais ils arriveront +pareil. Un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, c'est fort! + +Ses yeux doux étaient remplis d'une foi sans borne. + +--C'est fort un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, répéta-t-il. +Voilà trois ans passés, on m'avait appelé pour soigner un malade en +bas de la rivière Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas +le guérir, alors j'ai dit qu'on aille quérir un prêtre. C'était la +nuit et il n'y avait pas d'hommes dans la maison, vu que c'était le +père qui était malade de même, et que les garçons étaient tous +petits. Alors j'y ai été moi-même. Il fallait traverser la rivière +pour revenir; la glace venait de descendre--c'était au printemps--et +il n'y avait quasiment pas un seul bateau à l'eau encore. Nous avons +trouvé une grosse chaloupe qui était restée dans le sable tout +l'hiver, et quand nous avons essayé de la mettre à l'eau elle était +si enfoncée dans le sable, et si pesante, qu'à quatre hommes nous +n'avons seulement pas pu la faire grouiller. Il y avait là Simon +Martel, le grand Lalancette, de Saint-Méthode, un autre que je ne me +rappelle plus et moi, et à nous quatre, halant et poussant à nous +briser le coeur en pensant à ce pauvre homme qui était en train de +mourir comme un païen de l'autre bord de l'eau, nous n'avons +seulement pas pu grouiller cette chaloupe-là d'un quart de pouce. Eh +bien, M. le curé est venu; il a mis sa main sur le bordage... rien +que mis sa main sur le bordage, de même... «Poussez encore un coup» +qu'il a dit; et la chaloupe est partie quasiment seule et s'en est +allée vers l'eau comme une créature en vie. Cet homme qui était +malade a reçu le bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur, +juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un prêtre! + +Maria soupira encore; mais son coeur avait trouvé dans la certitude +et dans l'attente de la mort une sorte de sérénité triste. La maladie +obscure, l'inquiétude de ce qui pouvait venir, c'étaient des choses +qu'on combattait à l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses +vagues et terrifiantes comme des fantômes. Mais devant la mort +inévitable et prochaine, ce qui restait à faire était simple et prévu +depuis des siècles par des lois infaillibles. M. le curé venait, que +ce fût le jour ou la nuit, il venait de loin apportant le +Saint-Sacrement à travers les rivières torrentielles du printemps, +sur la glace traîtresse, par les mauvais chemins emplis de neige, en +face du norouâ cruel, il venait sans jamais manquer, escorté de +miracles; il faisait les gestes consacrés, et après cela il n'y avait +plus de place pour le doute ou la peur: la mort devenait une +promotion auguste, une porte ouverte sur la béatitude inimaginable +des élus... + +La tempête s'était levée et faisait trembler les parois de la maison +comme les vitres d'une fenêtre tremblent sous les rafales. Le norouâ +arrivait en mugissant par-dessus les cimes du bois sombre; sur +l'espace défriché et nu qui entourait les petites constructions de +bois--la maison, l'étable et la grange--il s'abattait et +tourbillonnait quelques secondes, violent, mauvais, avec des +bourrasques brusques qui tentaient de soulever la toiture ou bien +frappaient les murs comme des coups de béliers, avant de repartir +vers la forêt dans une ruée de dépit. + +La maison de bois frissonnait du sol à la cheminée et semblait +osciller sur sa base, si bien que ses habitants, entendant les +mugissements et les clameurs aiguës du vent, sentant tout autour +d'eux l'ébranlement de son choc, souffraient en vérité de presque +toute l'horreur de la tempête, n'ayant pas cette impression d'asile +sûr que donnent les fortes maisons de pierre. + +Tit'Sèbe regarda autour de lui. + +--C'est une bonne maison que vous avez là, pareil; bien étanche et +chaude... C'est-y votre père et les garçons qui l'ont levée? Oui... +Et de même vous devez avoir pas mal grand de terre faite, à cette +heure... + +Le vent était si fort qu'ils n'entendirent pas les grelots de +l'attelage, et tout à coup la porte battit contre le mur et le curé +de Saint-Henri entra, portant le Saint-Sacrement de ses deux mains +levées. Maria et Tit'Sèbe s'agenouillèrent; Tit'Bé courut fermer la +porte, puis se mit à genoux aussi. Le prêtre retira sa grande pelisse +de fourrure, la toque poudrée de neige qui lui descendait jusqu'aux +yeux, et s'en alla vers le lit de la malade sans perdre une seconde, +comme un messager porteur d'une grâce. + +Oh! la certitude! le contentement d'une promesse auguste qui dissipe +le brouillard redoutable de la mort! Pendant que le prêtre +accomplissait les gestes consacrés et que son murmure se mêlait aux +soupirs de la mourante, Samuel Chapdelaine et ses enfants priaient +sans relever la tête, presque consolés, exempts de doute et +d'inquiétude, sûrs que ce qui se passait là était un pacte conclu +avec la divinité, qui faisait du paradis bleu semé d'étoiles d'or un +bien légitime. + +Après cela le curé de Saint-Henri se chauffa au poêle; puis ils +prièrent encore quelque temps ensemble, à genoux près du lit. + +Vers quatre heures, le vent sauta au sud-est, la tempête s'arrêta +aussi brusquement qu'une lame qui frappe un mur, et dans le grand +silence singulier qui suivit le tumulte, la mère Chapdelaine soupira +deux fois, et mourut. + + + +CHAPITRE XV + + +Éphrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil. + +--Je suis venu... + +Il ne trouva pas d'autres mots et resta immobile quelques secondes, +regardant l'un après l'autre d'un air gêné le père Chapdelaine, +Maria, les enfants qui étaient assis près de la table, raides et +muets; puis il enleva sa casquette d'un geste hâtif, comme pour +réparer un oubli, referma la porte derrière lui et s'approcha du lit +où reposait la morte. + +On avait changé le lit de position, lui tournant la tête au mur et le +pied vers l'intérieur de la maison, afin qu'il fût accessible des +deux côtés. Près du mur, deux chandelles brûlaient sur des chaises; +une d'elles était fichée dans un grand chandelier de métal blanc que +les visiteurs de la famille Chapdelaine n'avaient encore jamais vu; +pour l'autre, Maria n'avait rien pu trouver de plus approprié qu'une +coupe de verre dans laquelle, l'été, on servait les bleuets et les +framboises sauvages aux jours de cérémonie. + +Le chandelier de métal luisait, le verre de la coupe scintillait à la +lumière, qui n'éclairait pourtant que faiblement le visage de la +morte. Il avait revêtu, ce visage, une pâleur singulière, raffinée, +de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du +froid définitif des cadavres, dont le père Chapdelaine et ses enfants +s'étaient d'abord un peu étonnés, y voyant ensuite une métamorphose +auguste et qui marquait combien la mort l'avait déjà élevée au-dessus +d'eux. + +Éphrem Surprenant regarda quelques instants, puis s'agenouilla. Il ne +murmura d'abord que des mots indistincts de prière; mais quand Maria +et Tit'Bé vinrent s'agenouiller aussi près de lui Il tira de sa poche +son chapelet à gros grains et commença à le réciter à demi-voix. + +Quand ce fut fini, il alla s'asseoir sur une chaise près de la table +et resta silencieux quelque temps, secouant la tête d'un air triste, +comme il convient de faire dans une maison où il y a un deuil, et +aussi parce qu'il était sincèrement chagriné. + +--C'est une grande perte, fit-il enfin. Tu étais bien gréé de femme, +Samuel; personne ne peut rien dire à l'encontre. Tu étais bien gréé +de femme, certain! + +Après cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver les +paroles de consolation, et finit par parler d'autre chose. + +--Le temps est doux à soir; il va mouiller bientôt. Tout le monde dit +que le printemps viendra de bonne heure. + +Pour les paysans, tout ce qui touche à la terre qui les nourrit, et +aussi aux saisons qui tour à tour assoupissent et réveillent la +terre, est si important qu'on peut en parler, même à côté de la mort, +sans profanation. Tous dirigèrent instinctivement leurs regards vers +la petite fenêtre carrée; mais la nuit était obscure et ils ne +pouvaient rien voir. + +Éphrem Surprenant fit de nouveau l'éloge de la morte. + +--Dans toute la paroisse il n'y avait pas de femme plus vaillante +qu'elle, ni plus capable. Accueillante, avec ça, et quelle belle +façon elle avait pour les visiteurs! Dans les vieilles paroisses et +même dans les villes, où les chars passent, on n'en aurait pas trouvé +beaucoup qui la valaient. Oui, tu étais bien gréé de femme, +certain... + +Il se leva bientôt, et sortit d'un air attristé. + +Dans le long silence qui suivit, le père Chapdelaine laissa sa tête +retomber peu à peu sur sa poitrine et parut s'assoupir. Maria éleva +la voix, craignant un sacrilège. + +--Endormez-vous point, son père. + +--Non... Non... + +Il se redressa sur sa chaise et carra les épaules; mais comme ses +yeux se fermaient malgré lui, il se leva bientôt. + +--On va dire encore un chapelet, fit-il. + +Ils allèrent s'agenouiller près du lit où reposait la morte et +récitèrent un chapelet entier. Quand ils se relevèrent, ils +entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit. +C'était la première pluie du printemps et elle annonçait la +délivrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bientôt, les rivières +reprenant leur marche heureuse, le monde métamorphosé une fois de +plus comme une belle créature qu'un coup de baguette miraculeuse +délivre enfin d'un maléfice... Mais ils n'osaient s'en réjouir, dans +cette maison où pesait la mort, et véritablement ils n'éprouvaient +presque aucune joie, parce que leur chagrin était profond et sincère. + +Ils ouvrirent la fenêtre et s'assirent de nouveau, prêtant l'oreille +au crépitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son +père avait détourné la tête et restait immobile, elle crut que son +assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus; +mais au moment où elle allait le réveiller d'un mot, ce fut lui qui +soupira et se mit à parler. + +--Éphrem Surprenant a dit la vérité, fit-il. Ta mère était une bonne +femme, Maria, une femme dépareillée. + +Maria fit «Oui» de la tête, serrant les lèvres. + +--Courageuse et de bon conseil, elle l'a été tant qu'elle a vécu, +mais c'est surtout dans les commencements, juste après notre mariage, +et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous étiez encore jeunets, +qu'elle s'est montrée rare. La femme d'un petit habitant s'attend +bien d'avoir de la misère; mais des femmes qui vont à la besogne +aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce +temps-là, il n'y en a pas beaucoup, Maria. + +Maria murmura: + +--Je sais, son père; je sais bien. + +Et elle s'essuya les yeux, car son coeur se fondait. + +--Quand nous avons pris notre première terre à Normandin, nous avions +deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-là était +encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j'ai pris ma hache +et puis je lui ai dit: «Je vas te faire de la terre, Laura!» Et du +matin au soir c'était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison +hormis que pour le dîner; et tout ce temps-là elle faisait le ménage +et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures +en ordre, elle nettoyait l'étable, peinant sans arrêter, et trois ou +quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait +un moment à me regarder, là-bas à la lisière du bois, où je fessais +de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire +de la terre. + +«Et puis voilà qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient +plus d'eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du +lait. Alors pendant que j'étais dans le bois, la mère s'est mise à +voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant +l'écarre huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les +pieds dans le sable coulant, jusqu'à ce qu'elle ait eu fini de +remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait +sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le +clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied +du cran. C'était pas un ouvrage de femme, ça, et je lui ai bien dit +de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait à crier: +«Occupe-toi pas de ça, toi... Occupe-toi de rien... Fais-moi de la +terre.» Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle +avait eu de la misère, et que le dessous de ses yeux était tout noir +de fatigue. + +«Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je +fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux +gros comme le poignet, en me disant que c'était une femme dépareillée +que javais là et que si le bon Dieu me gardait ma santé je lui ferais +une belle terre...» + +La pluie crépitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de +vent venait fouetter la fenêtre de gouttes pesantes qui coulaient +ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques +heures de pluie et ce serait le sol mis à nu, les ruisseaux se +formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau l'on +entendrait les chutes... + +--Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit +Samuel Chapdelaine, ç'a été la même chose: du travail dur et de la +misère pour elle comme pour moi; mais toujours encouragée et de belle +humeur... Là nous étions en plein bois; mais comme il y avait des +clairières avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis à +élever des moutons. Un soir... + +Il se tut encore quelques instants, puis recommença à parler en +regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre +ce qu'il allait dire. + +--C'était en septembre; au temps où toutes les bêtes dans le bois +deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la +rivière en canot s'était arrêté près de chez nous et il nous avait +dit comme ça: «Prenez garde à vos moutons, les ours sont venus tuer +une génisse tout près des maisons la semaine passée.» Alors la mère +et moi nous sommes allés ce soir-là virer au foin bleu pour faire +rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les +mangent. + +«Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre, à cause que les +moutons s'égaillaient dans les aunes. C'était à la brunante, et tout +à coup j'entends Laura qui crie: «Ah! les maudits!» Il y avait des +bêtes qui remuaient dans la brousse, et c'était facile de voir que +c'étaient pas des moutons, à cause que dans le bois, vers le soir, +les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis à courir +tant que j'ai pu, ma hache à la main. Ta mère me l'a conté plus tard, +quand nous étions de retour à la maison: elle avait vu un mouton +couché par terre, déjà mort et deux ours qui étaient après le manger. +Ça prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face à des +ours en septembre, même avec un fusil; et quand c'est une femme avec +rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et +personne n'a rien à dire. Mais la mère elle a ramassé un bois par +terre et elle a couru dret sur les ours, en criant: «Nos beaux +moutons gras! Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du +mal!» + +«Moi, j'arrivais en galopant tant que je pouvais à travers les +chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'étaient sauvés +dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait +apeurés comme il faut.» + +Maria écoutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment +c'était bien sa mère qui avait fait cela, sa mère qu'elle avait +toujours connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donné une +taloche à Télesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le +consoler, pleurant avec lui et disant que de battre un enfant, il y +avait de quoi lui briser le coeur. + +La courte averse de printemps était déjà finie; la lune se montrait à +travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait +encore de la neige de l'hiver après cette première pluie. Le sol +était toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la +nuit annonçait que bien des jours encore s'écouleraient avant qu'on +entendît de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes; mais la +brise tiède chuchotait des encouragements et des promesses. + +Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tête penchée, les mains +sur ses genoux, se souvenant du passé et des dures années pourtant +pleines d'espérance. Quand il recommença à parler, ce fut d'une voix +hésitante, avec une sorte d'humilité mélancolique. + +--À Normandin, et à Mistassini, et dans les autres places où nous +avons passé, j'ai toujours travaillé fort; personne ne peut rien dire +à l'encontre. J'ai clairé bien des arpents de bois, et bâti des +maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour +viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait +vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs +nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin +de légumes, de belles vaches grasses dans le clos... Et voilà qu'elle +est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des +autres maisons et des églises et si près du bois qu'il y a des nuits +où l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est +morte dans une place de même; c'est ma faute, certain! + +Le remords l'étreignait; il secouait la tête, les yeux à terre. + +--Plusieurs fois, après que nous avions passé cinq ou six ans dans +une place et que tout avait bien marché, nous commencions à avoir un +beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite prêts à être +semés, une maison toute tapissée en dedans avec des gazettes à +images... Il venait du monde qui s'établissait autour de nous; il n'y +avait rien qu'à attendre un peu en travaillant tranquillement et nous +aurions été au milieu d'une belle paroisse où Laura aurait pu faire +un règne heureux... Et puis tout à coup le coeur me manquait; je me +sentais tanné de l'ouvrage, tanné du pays; je me mettais à haïr les +faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui +venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la +visite après être restés seuls si longtemps. J'entendais dire que +plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne +terre; que du monde de Saint-Gédéon parlait de prendre des lots de ce +côté-là, et voilà que cette place dont j'entendais parler, que je +n'avais jamais vue et où il n'y avait encore personne, je me mettais +à avoir faim et soif d'elle comme si c'était la place où jétais né... + +«Dans ces temps-là, quand l'ouvrage de la journée était fini, au lieu +de rester à fumer près du poêle, j'allais m'asseoir sur le perron et +je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et +qui s'ennuie, et tout ce que je voyais là devant moi: le bien que +j'avais fait moi-même avec tant de peine et de misère, les champs, +les clôtures, le cran qui bouchait la vue, je le haïssais à en perdre +la raison. + +«Alors ta mère venait par-derrière sans faire de bruit; elle +regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle était contente dans +le fond de son coeur, parce que ça commençait à ressembler aux +vieilles paroisses où elle avait été élevée et où elle aurait voulu +faire tout son règne. Mais au lieu de me dire que je n'étais qu'un +vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes +auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne +faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait +recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait +comme ça tout doucement: «Eh bien, Samuel! C'est-y qu'on va encore +mouver bientôt?» + +«Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondre, tant j'étranglais +de honte, à cause de la vie misérable qu'elle faisait avec moi; mais +je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus +haut vers le Nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec +moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours +aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot +de chicane ni de malice.» + +Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son +chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme +l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en +vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre +l'avait émue et troublée; elle avait l'intuition confuse que ce récit +d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et +opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait +comprendre. + +--Comme on connaît mal les gens! songea-t-elle. + +Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste +et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui +l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d'autres +vertus presque héroïques. + +Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lorsqu'on aurait aimé la +compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages; +peiner de l'aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps +en mille dures besognes et garder de l'aube à la nuit toute sa +patience et une sérénité joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la +nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de +tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont +les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c'était une chose +difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense? +Quelques mots d'éloge, après la mort. + +Est-ce que cela en valait la peine? La question ne se posait pas dans +son esprit avec cette netteté; mais c'était bien à cela qu'elle +songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser +tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables. +Elle-même... + +Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et +d'un bout à l'autre de ce ciel des nuages curieusement découpés, +semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle. +Le sol blanc n'évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la +brise était tiède et quelque vertu mystérieuse du printemps qui +venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage, +nullement redoutable, et que l'on devinait condamné à bientôt +disparaître. + +Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y +penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout +à coup il lui sembla que cette question qu'elle s'était posée à +elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays, +comme sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un +homme chagriné et le souvenir des vertus essentielles de sa race, +elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte +sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d'ailleurs. +Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'étonnement lui vint, +comme si c'était là une nouvelle révélation inattendue. + +Elle pourrait vivre ainsi; seulement... elle n'avait pas dessein de +le faire... Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo +Surprenant reviendrait des États pour la troisième fois et +l'emmènerait vers l'inconnu magique des villes loin des grands bois +qu'elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s'étaient +écartés mouraient sans secours, où les femmes souffraient et +agonisaient longuement tandis qu'on s'en allait chercher une aide +inefficace au long des interminables chemins emplis de neige. +Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir lorsqu'on +pouvait s'en aller vers le Sud et vivre heureux? + +Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre, +apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrés dont +les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d'un hibou. +Puis le silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'était +endormi; mais ce sommeil au chevet de la morte n'avait rien de +grossier ni de sacrilège; le menton sur sa poitrine, les mains +ouvertes sur ses genoux, il semblait plongé dans un accablement +triste, ou bien enfoncé dans une demi-mort volontaire où il suivit +d'un peu plus près la disparue. + +Maria se demandait encore: pourquoi rester là, et tant peiner, et +tant souffrir? Pourquoi? Et comme elle ne trouvait pas de réponse +voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s'élevèrent. + +Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en +entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille assez pour +laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière. +Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux coeurs simples, +au milieu des grands bois du Nord et des campagnes désolées. Comme +Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix +vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays +qu'elle voulait fuir. + +L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les +longs mois d'hiver... La neige redoutable se muant en ruisselets +espiègles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la +mousse encore gonflée d'eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on +marche avec des regards de délice et des soupirs d'allégresse, comme +en une exquise convalescence... Un peu plus tard les bourgeons se +montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de +charme se couvrait de fleurs roses, et après le repos forcé de +l'hiver le dur travail de la terre était presque une fête; peiner du +matin au soir semblait une permission bénie... + +Le bétail enfin délivré de l'étable entrait en courant dans les clos +et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les créatures de l'année: les +veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et +croissaient de jour en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus +pauvre des fermiers s'arrêtait parfois au milieu de sa cour ou de ses +champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement +de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tiède, l'alchimie +généreuse de la terre--toutes sortes de forces géantes--travaillaient +en esclaves soumises pour lui... pour lui. + +Après cela, c'était l'été: l'éblouissement des midis ensoleillés, la +montée de l'air brûlant qui faisait vaciller l'horizon et la lisière +du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et à trois cents +pas de la maison les rapides et la chute--écume blanche sur l'eau +noire--dont la seule vue répandait une fraîcheur délicieuse. Puis la +moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne, +et bientôt l'hiver qui revenait... Mais voici que miraculeusement +l'hiver ne paraissait plus détestable ni terrible: il apportait tout +au moins l'intimité de la maison close et au dehors, avec la +monotonie et le silence de la neige amoncelée, la paix, une grande +paix. + +Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant +avait parlé, et ces autres merveilles qu'elle imaginait elle-même +confusément: les larges rues illuminées, les magasins magnifiques, la +vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais +peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue, et les soirs où +l'on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver +la quiétude des champs et des bois, la caresse de la première brise +fraîche, venant du nord-ouest après le coucher du soleil, et la paix +infinie de la campagne s'endormant tout entière dans le silence? + +«Ça doit être beau pourtant!» se dit-elle en songeant aux grandes +cités américaines. Et une autre voix s'éleva comme une réponse. +Là-bas c'était l'étranger: des gens d'une autre race parlant d'autre +chose dans une autre langue, chantant d'autres chansons... Ici... + +Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours, +comme ceux qu'elle n'avait entendus qu'une fois, se réveillèrent dans +sa mémoire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont +donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle +qu'ils découvraient et peuplaient à mesure... lac à l'Eau-Claire... +la Famine... Saint-Coeur-de-Marie... Trois-Pistoles... +Sainte-Rose-du-Dégelé... Pointe-aux-Outardes... +Saint-André-de-l'Épouvante... + +Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à +Saint-André-de-l'Épouvante; Racicot, de Honfleur, parlait souvent de +son fils, qui était chauffeur à bord d'un bateau du golfe, et chaque +fois c'étaient encore des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux +anciens: les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du +Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires +d'autrefois étaient montés bravement vers l'inconnu... +Pointe-Mille-Vaches... Les Escoumins... Notre-Dame-du-Portage... les +Grandes-Bergeronnes... Gaspé... + +Qu'il était plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait +de parents ou d'amis éloignés, ou bien de longs voyages! Comme ils +étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation +chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant: «Dans +tout ce pays-ci nous sommes chez nous... chez nous!» + +Vers l'Ouest, dès qu'on sortait de la province, vers le Sud, dès +qu'on avait passé la frontière, ce n'était plus partout que des noms +anglais, qu'on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient +par sembler naturels sans doute; mais où retrouver la douceur joyeuse +des noms français? + +Les mots d'une langue étrangère sonnant sur toutes les lèvres, dans +les rues, dans les magasins... De petites filles se prenant par la +main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l'on ne +comprenait pas... Ici... + +Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa +poitrine comme un homme accablé qui médite sur la mort, et tout de +suite elle se souvint des cantiques et des chansons naïves qu'il +apprenait aux enfants presque chaque soir. + + À la claire fontaine, + M'en allant promener... + +Dans les villes des États, même si l'on apprenait aux enfants ces +chansons-là, sûrement ils auraient vite fait de les oublier! + +Les nuages épars qui tout à l'heure défilaient d'un bout à l'autre du +ciel baigné de lune s'étaient fondus en une immense nappe grise, +pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière; le sol couvert +de neige mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires +la lisière de la forêt s'allongeait comme le front d'une armée. + +Maria frissonna; l'attendrissement qui était venu baigner son coeur +s'évanouit; elle se dit une fois de plus: «Tout de même... c'est un +pays dur, icitte. Pourquoi rester?» + +Alors une troisième voix plus grande que les autres s'éleva dans le +silence: la voix du pays de Québec, qui était à moitié un chant de +femme et à moitié un sermon de prêtre. + +Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues +dans les églises, comme une complainte naïve et comme le cri perçant +et prolongé par lequel les bûcherons s'appellent dans les bois. Car +en vérité tout ce qui fait l'âme de la province tenait dans cette +voix: la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille +langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays +neuf où une racine ancienne a retrouvé son adolescence. + +Elle disait: «Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous +sommes restés... Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi +nous sans amertume et sans chagrin, car s'il est vrai que nous +n'ayons guère appris, assurément nous n'avons rien oublié. + +«Nous avions apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons: elles +sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le +coeur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la +pitié qu'au rire, le coeur le plus humain de tous les coeurs humains: +il n'a pas changé. Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de +Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d'Iberville à l'Ungava, en disant: +ici toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre +culte, notre langue, nos vertus et jusqu'à nos faiblesses deviennent +des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu'à la +fin. + +«Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler +des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis +presque tout l'argent; mais au pays de Québec rien n'a changé. Rien +ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de +nos destinées, nous n'avons compris clairement que ce devoir-là: +persister... nous maintenir... Et nous nous sommes maintenus, +peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne +vers nous et dise: Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir... +Nous sommes un témoignage. + +«C'est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont +restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement +inexprimé qui s'est formé dans leurs coeurs, qui a passé dans les +nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux +enfants: Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit +changer...» + +L'immense nappe grise qui cachait le ciel s'était faite plus opaque et +plus épaisse, et soudain la pluie recommença à tomber approchant, +encore un peu, l'époque bénie de la terre nue et des rivières +délivrées. Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa +poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d'une longue vie dure +aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées +dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient +sous la brise tiède, de sorte que des ombres dansaient sur le visage +de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou +chuchoter des secrets. + +Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea: «Alors je vais rester +ici... de même!» car les voix avaient parlé clairement et elle +sentait qu'il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne +vint qu'ensuite, après qu'elle se fut résignée, avec un soupir. +Alma-Rose était encore toute petite; sa mère était morte et il +fallait bien qu'il restât une femme à la maison. Mais en vérité +c'étaient les voix qui lui avaient enseigné son chemin. + +La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de +voir l'hiver fini envoyait par la fenêtre ouverte de petites bouffées +de brise tiède qui semblaient des soupirs d'aise. À travers les +heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son +giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret +pathétique aux merveilles lointaines qu'elle ne connaîtrait jamais et +aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de +vivre; à la flamme chaude qui n'avait caressé son coeur que pour +s'éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'où les +garçons téméraires ne reviennent pas. + + + +CHAPITRE XVI + + +En mai, Esdras et Da'Bé descendirent des chantiers, et leur chagrin +raviva le chagrin des autres. Mais la terre enfin nue attendait la +semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l'été. + +Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peut-être, en regardant à la +dérobée le visage de Maria, devina-t-il que son coeur avait changé, +car lorsqu'ils se trouvèrent seuls il demanda: + +--Calculez-vous toujours de vous en aller, Maria? + +Elle fit: «Non» de la tête, les yeux à terre. + +--Alors... Je sais bien que ça n'est pas le temps de parler de ça, +mais si vous pouviez me dire que j'ai une chance pour plus tard, +j'endurerais mieux l'attente. + +Maria lui répondit: + +--Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demandé, +le printemps d'après ce printemps-ci, quand les hommes reviendront du +bois pour les semailles. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Maria Chapdelaine, by Louis Hémon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIA CHAPDELAINE *** + +***** This file should be named 13525-8.txt or 13525-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/2/13525/ + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Maria Chapdelaine + +Author: Louis Hémon + +Release Date: September 25, 2004 [EBook #13525] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIA CHAPDELAINE *** + + + + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + + + + + +</pre> + + +<h1>Maria Chapdelaine</h1> + +<h2>Louis Hémon</h2> + +<h3>I</h3> + +<p>«<i>Ite missa est</i>.»</p> + +<p>La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les +hommes commencèrent à sortir.</p> + +<p>Un instant plus tôt elle avait paru désolée, cette église, juchée +au bord du chemin sur la berge haute, au-dessus de la rivière +Péribonka, dont la nappe glacée et couverte de neige était toute +pareille à une plaine. La neige gisait épaisse sur le chemin aussi, +et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages +gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de +printemps n'étaient pas encore venues. Toute cette blancheur froide, +la petitesse de l'église de bois et des quelques maisons, de bois +également, espacées le long du chemin, la lisière sombre de la forêt, +si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure +dans un pays austère. Mais voici que les hommes et les jeunes gens +franchirent la porte de l'église, s'assemblèrent en groupes sur le +large perron, et les salutations joviales, les appels moqueurs lancés +d'un groupe à l'autre, l'entrecroisement constant des propos sérieux +ou gais témoignèrent de suite que ces hommes appartenaient à une race +pétrie d'invincible allégresse et que rien ne peut empêcher de rire.</p> + +<p>Cléophas Pesant, fils de Thadée Pesant le forgeron, +s'enorgueillissait déjà d'un habillement d'été de couleur claire, un +habillement américain aux larges épaules matelassées; seulement il +avait gardé pour ce dimanche encore froid sa coiffure d'hiver, une +casquette de drap noir aux oreillettes doublées en peau de lièvre, au +lieu du chapeau de feutre dur qu'il eût aimé porter.</p> + +<p>À côté de lui Égide Simard, et d'autres qui, comme lui, étaient venus +de loin en traîneau, agrafaient en sortant de l'église leurs gros +manteaux de fourrure qu'ils serraient à la taille avec des écharpes +rouges. Des jeunes gens du village, très élégants dans leurs pelisses +à col de loutre, parlaient avec déférence au vieux Nazaire Larouche, +un grand homme gris aux larges épaules osseuses qui n'avait rien +changé pour la messe à sa tenue de tous les l'ours: vêtement court de +toile brune doublé de peau de mouton, culottes rapiécées et gros bas +de laine gris dans des mocassins en peau d'orignal.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur Larouche, ça marche-t-il toujours de l'autre bord +de l'eau?</p> + +<p>—Pas pire, les jeunesses. Pas pire!</p> + +<p>Chacun tirait de sa poche sa pipe et la vessie de porc pleine de +feuilles de tabac hachées à la main et commençait à fumer d'un air +de contentement, après une heure et demie de contrainte. Tout en +aspirant les premières bouffées ils causaient du temps, du printemps +qui venait, de l'état de la glace sur le lac Saint-Jean et sur les +rivières, de leurs affaires et des nouvelles de la paroisse, en +hommes qui ne se voient guère qu'une fois la semaine à cause des +grandes distances et des mauvais chemins.</p> + +<p>—Le lac est encore bon, dit Cléophas Pesant, mais les rivières ne +sont déjà plus sûres. La glace s'est fendue cette semaine à ras le +banc de sable en face de l'île, là où il y a eu des trous chauds tout +l'hiver.</p> + +<p>D'autres commençaient à parler de la récolte probable, avant même que +la terre se fût montrée.</p> + +<p>—Je vous dis que l'année sera pauvre, fit un vieux, la terre avait +gelé avant les premières neiges.</p> + +<p>Puis les conversations se ralentirent et l'on se tourna vers la +première marche du perron, d'où Napoléon Laliberté se préparait à +crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse.</p> + +<p>Il resta immobile et muet quelques instants, attendant le +silence, les mains à fond dans les poches de son grand manteau de +loup-cervier, plissant le front et fermant à demi ses yeux vifs sous +la toque de fourrure profondément enfoncée; et quand le silence fut +venu, il se mit à crier les nouvelles de toutes ses forces, de la +voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une côte.</p> + +<p>—Les travaux du quai vont recommencer... J'ai reçu de l'argent du +gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'à +venir me trouver avant les vêpres. Si vous voulez que cet argent-là +reste dans la paroisse au lieu de retourner à Québec, c'est de venir +me parler pour vous faire engager vitement.</p> + +<p>Quelques-uns allèrent vers lui; d'autres, insouciants, se +contentèrent de rire. Un jaloux dit à demi-voix:</p> + +<p>—Et qui va être un <i>foreman</i> à trois piastres par jour? C'est le +bonhomme Laliberté...</p> + +<p>Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par +rire aussi.</p> + +<p>Toujours les mains dans les poches de son grand manteau, se +redressant et carrant les épaules sur la plus haute marche du perron, +Napoléon Laliberté continuait à crier très fort.</p> + +<p>—Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine +prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de +rebâtir les clôtures pour l'été, c'est de le dire.</p> + +<p>La nouvelle sombra dans l'indifférence. Les cultivateurs de Péribonka +ne se souciaient guère de faire rectifier les limites de leurs terres +pour gagner ou perdre quelques pieds carrés, alors qu'aux plus +vaillants d'entre eux restaient encore à défricher les deux tiers de +leurs concessions, d'innombrables arpents de forêt ou de savane à +conquérir.</p> + +<p>Il poursuivait:</p> + +<p>—Il y a «icitte» deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les +pelleteries. Si vous avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat +musqué, ou de renard, allez voir ces hommes-là au magasin avant +mercredi ou bien adressez-vous à François Paradis, de Mistassini, qui +est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront <i>cash</i> +pour toutes les peaux de première classe.</p> + +<p>Il avait fini les nouvelles et descendit les marches du perron. Un +petit homme à figure chafouine le remplaça.</p> + +<p>—Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand-race? +demanda-t-il en montrant du doigt une masse informe qui s'agitait +dans un sac à ses pieds.</p> + +<p>Un grand éclat de rire lui répondit.</p> + +<p>—On les connaît, les cochons de la grand-race à Hormidas. Gros comme +des rats, et vifs comme des <i>écureux</i> pour sauter les clôtures.</p> + +<p>—Vingt-cinq cents! cria un jeune homme par dérision.</p> + +<p>—Cinquante cents!</p> + +<p>—Une piastre!</p> + +<p>—Ne fais pas le fou, Jean. Ta femme ne te laissera pas payer une +piastre pour ce cochon-là.</p> + +<p>Jean s'obstina.</p> + +<p>—Une piastre. Je ne m'en dédis pas.</p> + +<p>Hormidas Bérubé fit une grimace de mépris et attendit d'autres +enchères; mais il ne vint que des quolibets et des rires.</p> + +<p>Pendant ce temps les femmes avaient commencé à sortir de l'église +à leur tour. Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles étaient +presque toutes bien vêtues en des pelisses de fourrure ou des +manteaux de drap épais; car pour cette fête unique de leur vie +qu'était la messe du dimanche elles avaient abandonné leurs blouses +de grosse toile et les jupons en laine du pays, et un étranger se fût +étonné de les trouver presque élégantes au cœur de ce pays sauvage, +si typiquement françaises parmi les grands bois désolés et la neige, +et aussi bien mises à coup sûr, ces paysannes, que la plupart des +jeunes bourgeoises des provinces de France.</p> + +<p>Cléophas Pesant attendit Louisa Tremblay, qui était seule, et ils +s'en allèrent ensemble vers les maisons, le long du trottoir de +planches. D'autres se contentèrent d'échanger avec les jeunes filles, +au passage, des propos plaisants, les tutoyant du tutoiement facile +du pays de Québec, et aussi parce qu'ils avaient presque tous grandi +ensemble.</p> + +<p>Pite Gaudreau, les yeux tournés vers la porte de l'église, annonça:</p> + +<p>—Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade à Saint-Prime, et +voilà le père Chapdelaine qui est venu la chercher.</p> + +<p>Ils étaient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine étaient +presque des étrangers.</p> + +<p>—Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivière, +au-dessus de Honfleur, dans le bois?</p> + +<p>—C'est ça.</p> + +<p>—Et la créature qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria...</p> + +<p>—Ouais. Elle était en promenade depuis un mois à Saint-Prime, dans +la famille de sa mère. Des Bouchard, parents de Wilfrid Bouchard, de +Saint-Gédéon...</p> + +<p>Les regards curieux s'étaient tournés vers le haut du perron. Lun des +jeunes gens fit à Maria Chapdelaine l'hommage de son admiration +paysanne:</p> + +<p>—Une belle grosse fille! dit-il.</p> + +<p>—Certain! Une belle grosse fille, et vaillante avec ça. C'est de +malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le bois. Mais comment +est-ce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez +eux, de l'autre bord de la rivière, en haut des chutes, à plus de +douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans +chemin?</p> + +<p>Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en parlant d'elle, +cette belle fille presque inaccessible; mais quand elle descendit les +marches du perron de bois avec son père et passa près d'eux, une gêne +les prit, ils se reculèrent gauchement, comme s'il y avait eu entre +elle et eux quelque chose de plus que la rivière à traverser et douze +milles de mauvais chemins dans les bois.</p> + +<p>Les groupes formés devant l'église se dispersaient peu à peu. +Certains regagnaient leurs maisons, ayant appris toutes les +nouvelles; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans +un des deux lieux de réunion du village: le presbytère ou le magasin. +Ceux qui venaient des rangs, ces longs alignements de concessions à +la lisière de la forêt, détachaient l'un après l'autre les chevaux +rangés et amenaient leurs traîneaux au bas des marches de l'église +pour y faire monter femmes et enfants.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le +chemin lorsqu'un jeune homme les aborda.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est +un adon que le vous rencontre, puisque votre terre est plus haut le +long de la rivière et que moi-même je ne viens pas souvent par +icitte.</p> + +<p>Ses yeux hardis allaient de l'un à l'autre. Quand il les détournait, +il semblait que ce fût seulement à la réflexion et par politesse, et +bientôt ils revenaient, et leur regard dévisageait, interrogeait de +nouveau, clair, perçant, chargé d'avidité ingénue.</p> + +<p>—François Paradis! s'exclama le père Chapdelaine. C'est un adon de +fait, car voilà longtemps que je ne t'avais vu, François. Et voilà +ton père mort, de même. As-tu gardé la terre?</p> + +<p>Le jeune homme ne répondit pas; il regardait Maria curieusement, et +avec un sourire simple, comme s'il attendait qu'elle parlât à son +tour.</p> + +<p>—Tu te rappelles bien François Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a +pas changé guère.</p> + +<p>—Vous non plus, monsieur Chapdelaine. Votre fille, c'est différent; +elle a changé; mais je l'aurais bien reconnue tout de suite.</p> + +<p>Ils avaient passé la veille à Saint-Michel-de-Mistassini, au grand +jour de l'après-midi; mais de revoir ce jeune homme, après sept ans, +et d'entendre prononcer son nom, évoqua en Maria un souvenir plus +précis et plus vif en vérité que sa vision d'hier: le grand pont de +bois, couvert, peint en rouge, et un peu pareil à une arche de Noé +d'une étonnante longueur; les deux berges qui s'élevaient presque de +suite en hautes collines, le vieux monastère blotti entre la rivière +et le commencement de la pente, l'eau qui blanchissait, bouillonnait +et se précipitait du haut en bas du grand rapide comme dans un +escalier géant.</p> + +<p>—François Paradis! Bien sûr, son père, que je me rappelle François +Paradis.</p> + +<p>Satisfait, celui-ci répondait aux questions de tout à l'heure.</p> + +<p>—Non, monsieur Chapdelaine, je n'ai pas gardé la terre. Quand le +bonhomme est mort j'ai tout vendu, et depuis j'ai presque toujours +travaillé dans le bois, fait la chasse ou bien commercé avec les +Sauvages du grand lac à Mistassini ou de la Rivière-aux-Foins. J'ai +aussi passé deux ans au Labrador.</p> + +<p>Son regard voyagea une fois de plus de Samuel Chapdelaine à Maria, +qui détourna modestement les yeux.</p> + +<p>—Remontez-vous aujourd'hui? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Oui; de suite après dîner.</p> + +<p>—Je suis content de vous avoir vu, parce que je vais passer près de +chez vous, en haut de la rivière, dans deux ou trois semaines dès +que la glace sera descendue. Je suis icitte avec des Belges qui vont +acheter des pelleteries aux Sauvages; nous commencerons à remonter à +la première eau claire, et si nous nous tentons près de votre terre, +au-dessus des chutes, j'irai veiller un soir.</p> + +<p>—C'est correct, François; on t'attendra.</p> + +<p>Les aunes formaient un long buisson épais le long de la rivière +Péribonka; mais leurs branches dénudées ne cachaient pas la chute +abrupte de la berge, ni la vaste plaine d'eau glacée, ni la lisière +sombre du bois qui serrait de près l'autre rive, ne laissant entre +la désolation touffue des grands arbres droits et la désolation nue +de l'eau figée que quelques champs étroits, souvent encore semés de +souches, si étroits en vérité qu'ils semblaient étranglés sous la +poigne du pays sauvage.</p> + +<p>Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toutes ces choses +distraitement, il n'y avait rien là de désolant ni de redoutable. +Elle n'avait jamais connu que des aspects comme ceux-là d'octobre +à mal, ou bien d'autres plus frustes encore et plus tristes, plus +éloignés des maisons et des cultures; et même tout ce qui l'entourait +ce matin-là lui parut soudain adouci, illuminé par un réconfort, +par quelque chose de précieux et de bon qu'elle pouvait maintenant +attendre. Le printemps arrivait, peut-être... ou bien encore +l'approche d'une autre raison de joie qui venait vers elle sans +laisser deviner son nom.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine et Maria allèrent dîner avec leur parente Azalma +Larouche, chez qui ils avaient passé la nuit. Il n'y avait là avec +eux que leur hôtesse, veuve depuis plusieurs années, et le vieux +Nazaire Farouche, son beau-frère. Azalma était une grande femme +plate, au profil indécis d'enfant, qui parlait très vite et presque +sans cesse tout en préparant le repas dans la cuisine. De temps à +autre, elle s'arrêtait et s'asseyait en face de ses visiteurs, +moins pour se reposer que pour donner à ce qu'elle allait dire une +importance spéciale; mais presque aussitôt l'assaisonnement d'un +plat ou la disposition des assiettes sur la table réclamaient son +attention, et son monologue se poursuivait au milieu des bruits de +vaisselle et de poêlons secoués.</p> + +<p>La soupe aux pois fut bientôt prête et servie. Tout en mangeant, les +deux hommes parlèrent de l'avancement de leurs terres et de l'état de +la glace du printemps.</p> + +<p>—Vous devez être bons pour traverser à soir, dit Nazaire Larouche, +mais ce sera juste et je calcule que vous serez à peu près les +derniers. Le courant est fort au-dessous de la chute, et il a déjà +plu trois jours.</p> + +<p>—Tout le monde dit que la glace durera encore longtemps, répliqua +sa belle-sœur. Vous avez beau coucher encore icitte à soir tous les +deux, et après souper les jeunes gens du village viendront veiller. +C'est bien juste que Maria ait encore un peu de plaisir avant que +vous l'emmeniez là-haut dans le bois.</p> + +<p>—Elle a eu suffisamment de plaisir à Saint-Prime, avec des veillées +de chants et de jeux presque tous les soirs. Nous vous remercions, +mais je vais atteler de suite après le dîner, pour arriver là-bas à +bonne heure.</p> + +<p>Le vieux Nazaire Larouche parla du sermon du matin, qu'il avait +trouvé convaincant et beau; puis, après un intervalle de silence, +il demanda brusquement:</p> + +<p>—Avez-vous cuit?</p> + +<p>Sa belle-sœur, étonnée, le regarda quelques instants, et finit par +comprendre qu'il demandait ainsi du pain. Quelques instants plus +tard, il interrogea de nouveau:</p> + +<p>—Votre pompe, elle marche-t-y bien?</p> + +<p>Cela voulait dire qu'il n'y avait pas d'eau sur la table. Azalma se +leva pour aller en chercher, et derrière son dos le vieux adressa à +Maria Chapdelaine un clin d'œil facétieux.</p> + +<p>—Je lui conte ça par paraboles, chuchota-t-il. C'est plus poli.</p> + +<p>Les murs de planches de la maison étaient tapissés avec de vieux +journaux, ornés de calendriers distribués par les fabricants de +machines agricoles ou les marchands de grain, et aussi de gravures +pieuses: une reproduction presque sans perspective, en couleurs +crues, de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré; le portrait du +pape Pie X, un chromo où la Vierge Marie offrait aux regards avec +un sourire pâle son cœur à la fois sanglant et nimbé d'or.</p> + +<p>—C'est plus beau que chez nous, songea Maria.</p> + +<p>Nazaire Larouche continuait à se faire servir par paraboles.</p> + +<p>—Votre cochon était-il ben maigre? Demanda-t-il; ou bien:</p> + +<p>—Vous aimez ça, vous, le sucre du pays? Moi, j'aime ça sans raison...</p> + +<p>Azalma lui servait une seconde tranche de lard ou tirait de l'armoire +le pain de sucre d'érable. Quand elle se fâcha de ses manières +inusitées et le somma de se servir lui-même comme d'habitude, il +l'apaisa avec des excuses pleines de bonne humeur.</p> + +<p>—C'est correct. C'est correct. Je ne le ferai plus; mais vous aviez +coutume d'entendre la risée, Azalma. Il faut entendre la risée quand +on reçoit à sa table des jeunesses comme moi.</p> + +<p>Maria sourit et songea que son père et lui se ressemblaient un peu; +tous deux hauts et larges, gris de cheveux, des visages couleur de +cuir, et dans leurs yeux vifs la même éternelle jeunesse que donne +souvent aux hommes du pays de Québec leur éternelle simplicité.</p> + +<p>Ils partirent presque de suite après la fin du repas. La neige fondue +à la surface par les premières pluies et gelant de nouveau sous le +froid des nuits était merveilleusement glissante et fuyait sous les +patins du traîneau. Derrière eux, les hautes collines bleues qui +bornaient l'horizon de l'autre côté du lac Saint-Jean disparurent peu +à peu à mesure qu'ils remontaient la longue courbe de la rivière.</p> + +<p>En passant devant l'église, Samuel Chapdelaine dit pensivement:</p> + +<p>—C'est beau la messe. J'ai souvent bien du regret que nous soyons +si loin des églises. Peut-être que de ne pas pouvoir faire notre +religion tous les dimanches, ça nous empêche d'être aussi chanceux +que les autres.</p> + +<p>—Ce n'est pas notre faute, soupira Maria, nous sommes trop loin!</p> + +<p>Son père secoua encore la tête d'un air de regret. Le spectacle +magnifique du culte, les chants latins, les cierges allumés, la +solennité de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une +grande ferveur. Un peu plus loin, il commença à chanter:</p> + +<blockquote><i>J'irai la voir un jour,<br /> +M'asseoir près de son trône,<br /> +Recevoir ma couronne<br /> +Et régner à mon tour</i>...</blockquote> + +<p>Il avait la voix forte et juste et chantait à pleine gorge d'un +air d'extase; mais bientôt ses yeux se fermèrent et son menton +retomba sur sa poitrine peu à peu. La voiture ne manquait jamais +de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel +du maître, ralentit et finit par prendre le pas.</p> + +<p>—Marche donc, Charles-Eugène!</p> + +<p>Il s'était réveillé brusquement et étendit la main vers le fouet. +Charles-Eugène reprit le trot, résigné. Plusieurs générations +auparavant, un Chapdelaine avait nourri une longue querelle avec un +voisin qui portait ces noms, et il les avait promptement donnés à un +vieux cheval découragé et un peu boiteux qu'il avait, pour s'accorder +la satisfaction de crier tous les jours, très fort, en passant devant +la maison de son ennemi:</p> + +<p>—Charles-Eugène, grand malavenant! Vilaine bête mal domptée! Marche +donc, Charles-Eugène!</p> + +<p>Depuis un siècle la querelle était finie et oubliée; mais les +Chapdelaine avaient toujours continué à appeler leur cheval +Charles-Eugène.</p> + +<p>De nouveau le cantique s'éleva, sonore, plein de ferveur +mystique:</p> + +<blockquote><i>Au ciel, au ciel, au ciel,<br /> +J'irai la voir un jour</i>...</blockquote> + +<p>Puis, une fois de plus, le sommeil fut le plus fort, la voix retomba, +et Maria ramassa les guides que la main de son ère avait laissé +échapper.</p> + +<p>Le chemin glacé longeait la rivière glacée. Sur l'autre rive les +maisons s'espaçaient, pathétiquement éloignées les unes des autres, +chacune entourée d'une étendue de terrain défriché. Derrière ce +terrain, et des deux côtés c'était le bois qui venait jusqu'à la +berge: fond vert sombre et de cyprès, sur lequel quelques troncs de +bouleaux se détachaient çà et là, blancs et nus comme les colonnes +d'un temple en ruine.</p> + +<p>De l'autre côté du chemin la bande de terre défrichée était plus +large et continue; les maisons plus rapprochées semblaient prolonger +le village en avant-garde; mais toujours derrière les champs nus +la lisière des bois apparaissait et suivait comme une ombre, +interminable bande sombre entre la blancheur froide du sol et le ciel +gris.</p> + +<p>—Charles-Eugène, marche un peu!</p> + +<p>Le père Chapdelaine s'était réveillé et étendait la main vers le +fouet dans son geste habituel de menace débonnaire; mais quand le +cheval ralentit de nouveau après quelques foulées plus vives, il +s'était déjà rendormi, les mains ouvertes sur ses genoux et montrant +les paumes luisantes de ses mitaines en cuir de cheval, le menton +appuyé sur le poil épais de son manteau.</p> + +<p>Au bout de deux milles, le chemin escalada une côte abrupte et entra +en plein bois. Les maisons qui depuis le village s'espaçaient dans la +plaine s'évanouirent d'un seul coup, et la perspective ne fut plus +qu'une cité de troncs nus sortant du sol blanc. Même l'éternel vert +foncé des sapins, des épinettes et des cyprès se faisait rare; les +quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables +squelettes couchés à terre et recouverts de neige, ou ces autres +squelettes encore debout, décharnés et noircis. Vingt ans plus tôt +les grands incendies avaient passé par là, et la végétation nouvelle +ne faisait que poindre entre les troncs morts et les souches +calcinées. Les buttes se succédaient, et le chemin courait de l'une +à l'autre en une succession de descentes et de montées guère plus +profondes que le profil d'une houle de mer haute.</p> + +<p>Maria Chapdelaine ajusta sa pelisse autour d'elle, cacha ses mains +sous la grande robe de carriole en chèvre grise, et ferma à demi les +yeux. Il n'y avait rien à voir ici; dans les villages, les maisons et +les granges neuves pouvaient s'élever d'une saison à l'autre, ou bien +se vider et tomber en ruine; mais la vie du bois était quelque chose +de si lent qu'il eût fallu plus qu'une patience humaine pour attendre +et noter un changement.</p> + +<p>Le cheval resta le seul être pleinement conscient sur le chemin. Le +traîneau glissait facilement sur la neige dure, frôlant les souches +qui se dressaient des deux côtés au ras des ornières; Charles-Eugène +suivait exactement tous les détours, descendait au grand trot les +courtes côtes et remontait la pente opposée d'un pas lent, en bête +d'expérience tout à fait capable de mener ses maîtres au perron de +leur maison sans être importunée de commandements ni de pesées des +guides.</p> + +<p>Quelques milles encore, et le bois s'ouvrit de nouveau pour laisser +reparaître la rivière. Le chemin dévala la dernière butte du plateau +pour descendre presque au niveau de la glace. Sur un mille de berge +montante trois maisons s'espaçaient; mais celles-là étaient bien plus +primitives encore que les maisons du village, et derrière elles on +ne voyait presque aucun champ défriché, presque aucune trace des +cultures de l'été, comme si elles n'avaient été bâties là qu'en +témoignage de la présence des hommes.</p> + +<p>Charles-Eugène tourna brusquement sur la droite, raidit ses jambes +de devant pour ralentir dans la pente et s'arrêta net au bord de la +glace. Le père Chapdelaine ouvrit les yeux.</p> + +<p>—Tenez, son père, fit Maria, voilà les cordeaux!</p> + +<p>Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta +immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivière +gelée.</p> + +<p>—Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu; +mais nous devons être bons pour traverser pareil. Marche, +Charles-Eugène!</p> + +<p>Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en +alla tout droit. Les ornières permanentes de l'hiver avaient disparu; +les jeunes sapins plantés de distance en distance qui avaient marqué +le chemin étaient presque tous tombés et gisaient dans la neige +mi-fondue; en passant près de l'île, la glace craqua deux fois, mais +sans fléchir. Charles-Eugène trottait allègrement vers la maison de +Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le +traîneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute, +il dut ralentir à cause de la mince couche d'eau qui s'étendait là et +détrempait la neige. Lentement ils approchèrent de la rive; il ne +restait plus que trente pieds à franchir quand la glace commença à +craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval.</p> + +<p>Le père Chapdelaine s'était mis debout, bien réveillé cette fois, les +yeux vifs et résolus sous son casque de fourrure.</p> + +<p>—Charles-Eugène, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix +rude.</p> + +<p>Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses +sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de +collier. Au moment où ils atterrissaient, une plaque de glace vira un +peu sous les patins du traîneau et s'enfonça, laissant à sa place un +trou d'eau claire.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine se retourna.</p> + +<p>—Nous serons les derniers à traverser, cette saison, dit-il.</p> + +<p>Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la côte.</p> + +<p>Bientôt après ils quittèrent le grand chemin pour un autre qui +s'enfonçait dans les bois. Celui-là n'était guère plus qu'une piste +rudimentaire encore encombrée de racines, et qui décrivait de petites +courbes opportunistes pour éviter les rochers ou les souches. Il +grimpa une montée, serpenta sur un plateau au milieu du bois brûlé, +laissant parfois un aperçu sur la descente du flanc abrupt, les +masses de pierre du rapide, le versant opposé qui devenait plus haut +et plus escarpé au-dessus de la chute, puis rentrant dans la +désolation des arbres couchés à terre et des chicots noircis.</p> + +<p>Des coteaux de pierre, une fois contournés, semblèrent se refermer +derrière eux; les brûlés firent place à la foule sombre des épinettes +et des sapins; les montagnes de la rivière Alec se montrèrent deux ou +trois fois dans le lointain; et bientôt les voyageurs perçurent à la +fois un espace de terre défriché, une fumée qui montait, les +jappements d'un chien.</p> + +<p>—Ils vont être contents de te revoir, Maria, dit le père +Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuyé de toi.</p> + +<h3>II</h3> + +<p>L'heure du souper était venue que Maria n'avait pas encore fini de +répondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les +incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de +Péribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir +au cours du chemin.</p> + +<p>Tit'Bé, assis sur une chaise, en face de sa sœur, fumait pipe sur +pipe sans détourner les yeux d'elle une seconde, craignant de laisser +échapper quelque révélation importante qu'elle aurait tue jusque-là. +La petite Alma-Rose, debout près d'elle, la tenait par le cou; +Télesphore écoutait aussi, tout en réparant avec des ficelles +l'attelage de son chien. La mère Chapdelaine attisait le feu dans le +grand poêle de fonte, allait, venait, tirait de l'armoire les +assiettes et les couverts, le pain, le pichet de lait, penchait +au-dessus d'un pot de verre la grande jarre de sirop de sucre. +Fréquemment elle s'interrompait pour interroger Maria ou l'écouter et +restait songeuse quelques instants, les poings sur les hanches, +revoyant par la pensée les villages dont elle entendait parler.</p> + +<p>—Alors, l'église est finie: une belle église en pierre, avec des +peintures en dedans et des châssis de couleur... Que ça doit donc +être beau! Johnny Bouchard a bâti une grange neuve l'été +dernier, et c'est une petite Perron, une fille d'Abélard Perron, de +Saint-Jérôme, qui fait la classe... Huit ans que je n'ai pas été à +Saint-Prime, quand on pense! C'est une belle paroisse, et qui +m'aurait bien «adonné»; du beau terrain «planche» aussi loin qu'on +peut voir, pas de crans ni de bois, rien que des champs carrés avec +de bonnes clôtures droites, de la terre forte, et les chars à moins +de deux heures de voiture... C'est peut-être péché de le dire; mais +tout mon règne, j'aurai du regret que ton père ait eu le goût de +mouver si souvent et de pousser plus loin et toujours plus loin dans +le bois, au lieu de prendre une terre dans une des vieilles paroisses.</p> + +<p>Par la petite fenêtre carrée elle contemplait avec mélancolie les +quelques champs nus qui s'étendaient derrière la maison, la grange de +bois brut aux planches mal jointes, et plus loin l'étendue de terre +encore semée de souches, en lisière de la forêt, qui ne faisait que +laisser espérer une récompense de foin ou de grain aux longues +patiences.</p> + +<p>—Tiens, fit Alma-Rose, voilà Chien qui vient se faire flatter aussi.</p> + +<p>Maria baissa les yeux vers le chien qui venait lui mettre sur les +genoux sa tête longue aux yeux tristes, et elle le caressa avec des +mots d'amitié.</p> + +<p>—Il s'est ennuyé de toi tout comme nous, dit encore Alma-Rose. Tous +les matins, il allait regarder dans ton lit pour voir si tu n'étais +pas revenue.</p> + +<p>Elle l'appela à son tour.</p> + +<p>—Viens, Chien; viens que je te flatte aussi.</p> + +<p>Chien allait de l'une à l'autre, docile, fermant à moitié les yeux à +chaque caresse. Maria regarda autour d'elle, cherchant quelque +changement à vrai dire improbable qui se fût fait pendant son +absence.</p> + +<p>Le grand poêle à trois ponts occupait le milieu de la maison; un +tuyau de tôle en sortait, qui après une montée verticale de quelques +pieds décrivait un angle droit et se prolongeait horizontalement +jusqu'à l'extérieur, afin que rien de la précieuse chaleur ne se +perdît. Dans un coin la grande armoire de bois; tout près, la table, +le banc contre le mur, et de l'autre côté de la porte l'évier et la +pompe. Une cloison partant du mur opposé semblait vouloir séparer +cette partie de la maison en deux pièces; seulement elle s'arrêtait +avant d'arriver au poêle et aucune cloison ne la rejoignait, de sorte +que ces deux compartiments de la salle unique chacun enclos de trois +côtés ressemblaient à un décor de théâtre, un de ces décors +conventionnels dont on veut bien croire qu'ils représentent deux +appartements distincts, encore que les regards des spectateurs les +pénètrent tous les deux à la fois.</p> + +<p>Le père et la mère Chapdelaine avaient leur lit dans un de ces +compartiments; Maria et Alma-Rose dans l'autre. Dans un coin, un +escalier droit menait par une trappe au grenier, où les garçons +couchaient pendant l'été; l'hiver venu, ils descendaient leur lit en +bas et dormaient à la chaleur du poêle avec les autres.</p> + +<p>Accrochés au mur, des calendriers illustrés des marchands de Roberval +ou de Chicoutimi; une image de Jésus enfant dans les bras de sa mère: +un Jésus aux immenses yeux bleus dans une figure rose, étendant des +mains potelées; une autre image représentant quelque sainte femme +inconnue regardant le ciel d'un air d'extase; la première page d'un +numéro de Noël d'un journal de Québec, pleine d'étoiles grosses comme +des lunes et d'anges qui volaient les ailes repliées.</p> + +<p>—As-tu été sage pendant que je n'étais pas là, Alma-Rose?</p> + +<p>Ce fut la mère Chapdelaine qui répondit:</p> + +<p>—Alma-Rose n'a pas été trop haïssable; mais Télesphore m'a donné du +tourment. Ce n'est pas qu'il fasse du mal; mais les choses qu'il dit! +On dirait que cet enfant-là n'a pas tout son génie.</p> + +<p>Télesphore s'affairait avec l'attelage du chien et prétendait ne pas +entendre.</p> + +<p>Les errements du jeune Télesphore constituaient le seul drame +domestique que connût la maison. Pour s'expliquer à elle-même et pour +lui faire comprendre à lui ses péchés perpétuels, la mère Chapdelaine +s'était façonné une sorte de polythéisme compliqué, tout un monde +surnaturel où des génies néfastes ou bienveillants le poussaient tour +à tour à la faute et au repentir. L'enfant avait fini par ne se +considérer lui-même que comme un simple champ clos, où des démons +assurément malins et des anges bons mais un peu simples se livraient +sans fin un combat inégal.</p> + +<p>Devant le pot de confitures vide il murmurait d'un air sombre:</p> + +<p>—C'est le démon de la gourmandise qui m'a tenté.</p> + +<p>Rentrant d'une escapade avec des vêtements déchirés et salis, il +expliquait, sans attendre des reproches:</p> + +<p>—Le démon de la désobéissance m'a fait faire ça. C'est lui, certain!</p> + +<p>Et presque aussitôt il affirmait son indignation et ses bonnes +intentions.</p> + +<p>—Mais il ne faut pas qu'il y revienne, eh, sa mère! Il ne faut pas +qu'il y revienne, ce méchant démon. Je prendrai le fusil à son père +et je le tuerai...</p> + +<p>—On ne tue pas les démons avec un fusil, prononçait la mère +Chapdelaine. Quand tu sens la tentation qui vient, prends ton +chapelet et dis des prières.</p> + +<p>Télesphore n'osait répondre; mais il secouait la tête d'un air de +doute. Le fusil lui paraissait à la fois plus plaisant et plus sûr et +il rêvait d'un combat héroïque, d'une longue tuerie dont il sortirait +parfait et pur, délivré à jamais des embûches du Malin.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine rentra dans la maison et le souper fut servi. Les +signes de croix autour de la table; les lèvres remuant en des +<i>Benedicite</i> muets, Télesphore et Alma-Rose récitant les leurs à +haute voix; puis d'autres signes de croix; le bruit des chaises et du +banc approchés, les cuillers heurtant les assiettes. Il sembla à +Maria qu'elle remarquait ces gestes et ces sons pour la première fois +de sa vie, après son absence; qu'ils étaient différents des sons et +des gestes d'ailleurs et revêtaient une douceur et une solennité +particulières d'être accomplis en cette maison isolée dans les bois.</p> + +<p>Ils achevaient de souper lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au +dehors; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner.</p> + +<p>—Un veineux, dit la mère Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient +nous voir.</p> + +<p>La prophétie était facile puisque Eutrope Gagnon était leur unique +voisin. L'aimée précédente, il avait pris une concession à deux +milles de là avec son frère; ce dernier était monté aux chantiers +pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts quels +avaient élevée. Il apparut sur le seuil, son fanal à la main.</p> + +<p>—Salut un chacun, fit-il en ôtant son casque de laine. La nuit était +claire et il y a encore une croûte sur la neige; alors puisque ça +marchait bien, j'ai pensé que je viendrais veiller et voir si vous +étiez revenu.</p> + +<p>Malgré qu'il vînt pour Maria, comme chacun savait, c'était au père +Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidité et un peu +par respect de l'étiquette paysanne. Il prit la chaise qu'on lui +avançait.</p> + +<p>—Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne mouille pas. On voit +que les pluies de printemps arrivent...</p> + +<p>C'était commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont +comme une interminable mélopée pleine de redites, chacun approuvant +les paroles qui viennent d'être prononcées et y ajoutant d'autres +paroles qui les répètent. Et le sujet en fut tout naturellement +l'éternelle lamentation canadienne; la plainte sans révolte contre le +fardeau écrasant du long hiver.</p> + +<p>—Les animaux sont dans l'étable depuis la fin de septembre, et il ne +reste quasiment plus rien dans la grange, dit la mère Chapdelaine. +Hormis que le printemps n'arrive bientôt, je ne sais pas ce que nous +allons faire.</p> + +<p>—Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le +moins!</p> + +<p>—Un cheval, trois vaches, un cochon et des moutons, sans compter les +poules, c'est que ça mange, dit Tit'Bé d'un air de grande sagesse.</p> + +<p>Il fumait et causait avec les hommes maintenant, de par ses quatorze +ans, ses larges épaules et sa connaissance des choses de la terre. +Huit ans plus tôt il avait commencé à soigner les animaux et à +rentrer chaque jour dans la maison sur son petit traîneau la +provision de bois nécessaire. Un peu plus tard, il avait appris à +crier très fort: «Heulle! Heulle!» derrière les vaches aux croupes +maigres, et: «Hue! Dia!» et «Harrié!» derrière les chevaux au labour, +à tenir la fourche à foin et à bâtir les clôtures de pieux. Depuis +deux ans il maniait tour à tour la hache et la faux à côté de son +père, conduisait le grand traîneau à bois sur la neige dure, semait +et moissonnait sans conseil; de sorte que personne ne lui contestait +plus le droit d'exprimer librement son avis et de fumer incessamment +le fort tabac en feuilles. Il avait encore sa figure imberbe +d'enfant, aux traits indécis, des yeux candides, et un étranger se +fût probablement étonné de l'entendre parler avec une lenteur mesurée +de vieil homme plein d'expérience et de le voir bourrer éternellement +sa pipe de bois; mais au pays de Québec les garçons sont traités en +hommes dès qu'ils prennent part au travail des hommes, et de leur +usage précoce du tabac, ils peuvent toujours donner comme raison que +c'est une défense contre les terribles insectes harcelants de l'été: +moustiques, maringouins et mouches noires.</p> + +<p>—Que ce doit donc être plaisant de vivre dans un pays où il n'y a +presque pas d'hiver, et où la terre nourrit les hommes et les +animaux. Icitte c'est l'homme qui nourrit les animaux et la terre, à +force de travail. Si nous n'avions pas Esdras et Da'Bé dans le bois, +qui gagnent de bonnes gages, comment ferions-nous?</p> + +<p>—Pourtant la terre est bonne par icitte, fit Eutrope Gagnon.</p> + +<p>—La terre est bonne; mais il faut se battre avec le bois pour +l'avoir; et pour vivre il faut économiser sur tout et besogner du +matin au soir, et tout faire soi-même, parce que les autres maisons +sont si loin.</p> + +<p>La mère Chapdelaine se tut et soupira. Elle pensait toujours avec +regret aux vieilles paroisses où la terre est défrichée et cultivée +depuis longtemps, et où les maisons sont proches les unes des autres, +comme à une sorte de paradis perdu.</p> + +<p>Son mari serra les poings et hocha la tête d'un air obstiné.</p> + +<p>—Attends quelques mois seulement... Quand les garçons seront revenus +du bois, nous allons nous mettre au travail, eux deux, Tit'Bé et moi, +et nous allons faire de la terre. À quatre hommes bons sur la hache +et qui n'ont pas peur de l'ouvrage, ça marche vite, même dans le bois +dur. Dans deux ans d'ici nous aurons du grain et du pacage, de quoi +nourrir bien des animaux. Je te dis que nous allons faire de la +terre...</p> + +<p>Faire de la terre! C'est la forte expression du pays, qui exprime +tout ce qui gît de travail terrible entre la pauvreté du bois sauvage +et la fertilité finale des champs labourés et semés. Samuel +Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'entêtement +dans les yeux.</p> + +<p>C'était sa passion à lui: une passion d'homme fait pour le +défrichement plutôt que pour la culture. Cinq fois déjà depuis sa +jeunesse il avait pris une concession, bâti une maison, une étable et +une grange, taillé en plein bois un bien prospère; et cinq fois il +avait vendu ce bien pour s'en aller recommencer plus loin vers le +nord, découragé tout à coup, perdant tout intérêt et toute ardeur une +fois le premier labeur rude fini, dès que les voisins arrivaient +nombreux et que le pays commençait à se peupler et à s'ouvrir. +Quelques hommes le comprenaient; les autres le trouvaient courageux, +mais peu sage, et répétaient que s'il avait su se fixer quelque part, +lui et les siens seraient maintenant à leur aise.</p> + +<p>À leur aise... Ô Dieu redoutable des Écritures que tous ceux du pays +de Québec adorent sans subtilité ni doute, toi qui condamnas tes +créatures à gagner leur pain à la sueur de leur front, laisses-tu +s'effacer une seconde le pli sévère de tes sourcils, lorsque tu +entends dire que quelques-unes de ces créatures sont affranchies, et +qu'elles sont enfin à leur aise?</p> + +<p>À leur aise... Il faut avoir besogné durement de l'aube à la nuit +avec son dos et ses membres pour comprendre ce que cela veut dire; et +les gens de la terre sont ceux qui le comprennent le mieux. Cela veut +dire le fardeau retiré: le pesant fardeau de travail et de crainte. +Cela veut dire une permission de repos qui, même lorsqu'on n'en use +pas, est comme une grâce de tous les instants. Pour les vieilles gens +cela veut dire un peu d'orgueil approuvé de tous, la révélation +tardive de douceurs inconnues, une heure de paresse, une promenade au +loin, une gourmandise ou un achat sans calcul inquiet, les cent +complaisances d'une vie facile.</p> + +<p>Le cœur humain est ainsi fait que la plupart de ceux qui ont payé la +rançon et ainsi la liberté—l'aise—se sont, en la conquérant, +façonné une nature incapable d'en jouir, et continuent leur dure vie +jusqu'à la mort; et c'est à ces autres, mal doués ou malchanceux qui +n'ont pu se racheter, eux, et restent esclaves, que l'aise apparaît +avec toutes ses grâces d'état, inaccessible.</p> + +<p>Peut-être les Chapdelaine pensaient-ils à cela et chacun à sa +manière; le père avec l'optimisme invincible d'un homme qui se sait +fort et se croit sage; la mère avec un regret résigné; et les autres, +les jeunes, d'une façon plus vague et sans amertume, à cause de la +longue vie assurément heureuse qu'ils voyaient devant eux.</p> + +<p>Maria regardait parfois à la dérobée Eutrope Gagnon, et puis +détournait aussitôt les yeux très vite, parce que chaque fois elle +surprenait ses yeux à lui fixés sur elle, pleins d'une adoration +humble. Depuis un an elle s'était habituée sans déplaisir à ses +fréquentes visites et à recevoir chaque dimanche soir, dans le cercle +des figures de la famille, sa figure brune qui respirait la bonne +humeur et la patience; mais cette courte absence d'un mois semblait +avoir tout changé, et en revenant au foyer elle y rapportait une +impression confuse que commençait une étape de sa vie à elle où il +n'aurait point de part.</p> + +<p>Quand les sujets ordinaires de conversation furent épuisés, l'on joua +aux cartes: au «quatre-sept» et au «bœuf»; puis Eutrope regarda sa +grosse montre d'argent et vit qu'il était temps de partir. Le fanal +allumé, les adieux faits, il s'arrêta un instant sur le seuil pour +sonder la nuit du regard.</p> + +<p>—Il mouille! fit-il.</p> + +<p>Ses hôtes vinrent jusqu'à la porte et regardèrent à leur tour; la +pluie commençait, une pluie de printemps aux larges gouttes pesantes, +sous laquelle la neige commençait à s'ameublir et à fondre.</p> + +<p>—Le sudet a pris, prononça le père Chapdelaine. On peut dire que +l'hiver est quasiment fini.</p> + +<p>Chacun exprima à sa manière son soulagement et son plaisir; mais ce +fut Maria qui resta le plus longtemps sur le seuil, écoutant le +crépitement doux de la pluie, guettant la glissade indistincte du +ciel sombre au-dessus de la masse plus sombre des bois, aspirant le +vent tiède qui venait du sud.</p> + +<p>—Le printemps n'est pas loin... Le printemps n'est pas loin...</p> + +<p>Elle sentait que depuis le commencement du monde il n'y avait jamais +eu de printemps comme ce printemps-là.</p> + +<h3>III</h3> + +<p>Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin +un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prêtant +l'oreille. C'était un mugissement lointain et continu, le tonnerre +des grandes chutes qui étaient restées glacées et muettes tout +l'hiver.</p> + +<p>—La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes.</p> + +<p>Alors ils se mirent tous à parler une fois de plus de la saison qui +s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait +une alternance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleillés qui +triomphait peu à peu du gel accumulé du long hiver. Les souches +basses et les racines émergeaient, bien que l'ombre des sapins et des +cyprès serrés protégeât la longue agonie des plaques de neige; les +chemins se transformaient en fondrières; là où la mousse brune se +montrait, elle était toute gonflée d'eau et pareille à une éponge. En +d'autres pays c'était le renouveau, le travail ardent de la sève, la +poussée des bourgeons et bientôt des feuilles, mais le sol canadien, +si loin vers le nord, ne faisait que se débarrasser avec effort de +son lourd manteau froid avant de songer à revivre.</p> + +<p>Dix fois, au cours de la journée, la mère Chapdelaine ou Maria +ouvrirent la fenêtre pour goûter la tiédeur de l'air, pour écouter le +chuchotement de l'eau courante en quoi s'évanouissait la dernière +neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annonçait que la +rivière Péribonka s'était libérée et charriait joyeusement vers le +grand lac les bancs de glace venus du nord.</p> + +<p>Au soir, le père Chapdelaine s'assit sur le seuil pour fumer et dit +pensivement:</p> + +<p>—François Paradis va passer bientôt. Il a dit qu'il viendrait +peut-être nous voir.</p> + +<p>Maria répondit: «Oui» très doucement, et bénit l'ombre qui cachait +son visage.</p> + +<p>Il vint dix jours plus tard, longtemps après la nuit tombée. Les +femmes restaient seules à la maison avec Tit'Bé et les enfants, le +père étant allé chercher de la graine de semence à Honfleur, d'où il +ne reviendrait que le lendemain. Télesphore et Alma-Rose étaient +couchés, Tit'Bé fumait une dernière pipe avant la prière en commun, +quand Chien jappa plusieurs fois et vint flairer la porte close. +Presque aussitôt deux coups légers retentirent. Le visiteur attendit +qu'on lui criât d'entrer et parut sur le seuil.</p> + +<p>Il s'excusa de l'heure tardive, mais sans timidité.</p> + +<p>—Nous avons campé au bout du portage, dit-il, en haut des chutes. Il +a fallu monter la tente et installer les Belges pour la nuit. Quand +je suis parti je savais bien que ce n'était quasiment plus l'heure de +veiller et que les chemins à travers les bois seraient mauvais pour +venir. Mais je suis venu pareil, et quand j'ai vu la lumière...</p> + +<p>Ses grandes bottes indiennes disparaissaient sous la boue; il +soufflait un peu entre ses paroles, comme un homme qui a couru; mais +ses yeux clairs étaient tranquilles et pleins d'assurance.</p> + +<p>—Il n'y a que Tit'Bé qui ait changé, fit-il encore. Quand vous avez +quitté Mistassini il était haut de même...</p> + +<p>Son geste indiquait la taille d'un enfant. La mère Chapdelaine le +regardait d'un air plein d'intérêt, doublement heureuse de recevoir +une visite et de pouvoir parler du passé.</p> + +<p>—Toi non plus tu n'as pas changé dans ces sept ans-là; pas en tout; +mais Maria... sûrement, tu dois trouver une différence!</p> + +<p>Il contempla Maria avec une sorte d'étonnement.</p> + +<p>—C'est que... le l'avais déjà vue l'autre jour à Péribonka.</p> + +<p>Son ton et son air exprimaient que, de l'avoir revue quinze jours +plus tôt, cela avait effacé tout l'autrefois. Puisque l'on parlait +d'elle, pourtant, il se prit à l'examiner de nouveau.</p> + +<p>Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de +paysanne, la simplicité honnête de ses yeux et de ses gestes francs, +sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-là se trouvaient déjà +dans la petite fille qu'elle était sept ans plus tôt, et c'est ce qui +le fit secouer la tête deux ou trois fois comme pour dire qu'elle +n'était vraiment pas changée. Seulement il se prit à penser en même +temps que c'était lui qui avait dû changer, puisque maintenant sa vue +lui poignait le cœur.</p> + +<p>Maria souriait, un peu gênée, et puis après un temps elle releva +bravement les yeux et se mit à le regarder aussi.</p> + +<p>Un beau garçon, assurément: beau de corps à cause de sa force +visible, et beau de visage à cause de ses traits nets et de ses yeux +téméraires... Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru +différent, plus osé, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu +qu'il ne parlait guère, à vrai dire, et montrait en tout une grande +simplicité. C'était l'expression de sa figure qui créait cette +impression sans doute, et son air de hardiesse ingénue.</p> + +<p>La mère Chapdelaine reprit ses questions.</p> + +<p>—Alors tu as vendu la terre quand ton père est mort, François?</p> + +<p>—Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais été bien bon de la terre, vous +savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu +d'argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les +Sauvages, ça, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le même +morceau de terre, d'année en année, et rester là, je n'aurais jamais +pu faire ça tout mon règne, il m'aurait semblé être attaché comme un +animal à un pieu.</p> + +<p>—C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et +toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connaît des +magies pour vous faire venir...</p> + +<p>Elle secouait la tête en le regardant avec une curiosité étonnée.</p> + +<p>—Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les +mouches l'été, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp +plein de trous par où le vent passe, vous aimez mieux cela que faire +tout votre règne tranquillement sur une belle terre, là où il y a des +magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche, +dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux, +une bonne maison chaude toute tapissée en dedans, des animaux gras +dans le clos ou à l'étable, pour des gens bien gréés d'instruments et +qui ont de la santé, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus +aimable?</p> + +<p>François Paradis regardait le plancher sans répondre, un peu honteux +peut-être de ses goûts déraisonnables.</p> + +<p>—C'est une belle vie pour ceux qui aiment la terre, dit-il enfin, +mais moi je n'aurais pas été heureux.</p> + +<p>C'était l'éternel malentendu des deux races: les pionniers et les +sédentaires, les paysans venus de France qui avaient continué sur le +sol nouveau leur idéal d'ordre et de paix immobile, et ces autres +paysans, en qui le vaste pays sauvage avait réveillé un atavisme +lointain de vagabondage et d'aventure.</p> + +<p>D'avoir entendu quinze ans durant sa mère vanter le bonheur idyllique +des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en était venue tout +naturellement à s'imaginer qu'elle partageait ses goûts; voici +qu'elle n'en était plus aussi sûre. Mais elle savait en tout cas +qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le +dimanche des pelisses de drap fin à col de fourrure, n'était l'égal +de François Paradis avec ses bottes carapacées de boue et son gilet +de laine usé.</p> + +<p>En réponse à d'autres questions, il parla de ses voyages sur la côte +nord du golfe ou bien dans le haut des rivières; il en parla +simplement et avec un peu d'hésitation, ne sachant trop ce qu'il +fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait à des +gens qui vivaient en des lieux presque pareils à ceux-là, et d'une +vie presque pareille.</p> + +<p>—Là-haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte et plus longs. +On n'a que des chiens pour atteler aux traîneaux, de beaux chiens +forts, mais malins et souvent rien qu'à moitié domptés, et on les +soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gelé... +Oui, il y a des villages, mais presque pas de cultures; les hommes +vivent avec la chasse et la pêche... Non: je n'ai jamais eu de +trouble avec les Sauvages; je me suis toujours bien accordé avec eux. +Ceux de la Mistassini et de la rivière d'icitte je les connais +presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de mon +père. Voyez-vous, il chassait souvent l'hiver, quand il n'était pas +aux chantiers, et un hiver qu'il était dans le haut de la +Rivière-aux-Foins, seul, voilà qu'un arbre qu'il abattait pour faire +le feu a faussé en tombant, et ce sont des Sauvages qui l'ont trouvé +le lendemain par aventure, assommé et à demi gelé déjà, malgré que le +temps était doux. Il était sur leur territoire de chasse et ils +auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser +mourir là; mais ils l'ont chargé sur leur traîne et rapporté à leur +tente, et ils l'ont soigné. Vous avez connu mon père: c'était un +homme <i>rough</i> et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne +mémoire pour les services de même. Alors quand il a quitté ces +Sauvages-là, il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils +descendraient à la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: «François +Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas... +François Paradis.» Et quand ils se sont arrêtés au printemps en +descendant la rivière, il les a logés comme il faut et ils ont +emporté chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de +laine et du tabac pour trois mois. Après ça, ils s'arrêtaient chez +nous tous les printemps et mon père avait toujours le choix de leurs +plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies. +Quand il est mort, ç'a été tout pareil avec moi, parce que j'étais +son fils et que mon nom était pareil: François Paradis. Si j'avais eu +plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux... gros +d'argent.</p> + +<p>Il semblait un peu confus d'avoir tant parlé, et se leva pour partir.</p> + +<p>—Nous redescendrons dans quelques semaines, et 'e tâcherai de +m'arrêter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir!</p> + +<p>Sur le seuil, ses yeux clairs cherchèrent les yeux de Maria, comme +s'il voulait emporter un message avec lui dans les «grands bois +verts» où il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa +simplicité, de s'être montrée déjà trop audacieuse, et tint +obstinément les yeux baissés, tout comme les jeunes filles riches qui +reviennent avec des mines de pureté inhumaine des couvents de +Chicoutimi.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'Bé +s'agenouillèrent pour la prière de chaque soir. La mère Chapdelaine +priait à haute voix, très vite, et les deux autres voix lui +répondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq <i>Pater</i>, cinq +<i>Ave</i>, les Actes, puis les longues litanies pareilles à une mélopée.</p> + +<p>«Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l'heure +de notre mort...</p> + +<p>«Cœur Immaculé de Jésus, ayez pitié de nous...»</p> + +<p>La fenêtre était restée ouverte et laissait entrer le mugissement +lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attirés +par la lumière, entrèrent aussi et promenèrent dans la maison leur +musique aiguë. Tit'Bé, les voyant, alla fermer la fenêtre, puis +revint s'agenouiller à côté des autres.</p> + +<p>«Grand saint Joseph, priez pour nous...»</p> + +<p>«Saint Isidore, priez pour nous...»</p> + +<p>En se déshabillant, la prière finie, la mère Chapdelaine soupira d'un +air de contentement:</p> + +<p>—Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne +voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'année à l'autre. Voilà +ce que c'est que de rester si loin dans les bois... Du temps que +j'étais fille, à Saint-Gédéon, la maison était pleine de veineux +quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Adélard +Saint-Onge, qui m'a courtisée si longtemps; Wilfrid Tremblay, le +marchand, qui avait une si belle façon et essayait toujours de parler +comme les Français; et d'autres... sans compter ton père, qui est +venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant +que je me décide...</p> + +<p>Trois ans... Maria songea qu'elle n'avait encore vu François Paradis +que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait +honteuse de son émoi.</p> + +<h3>IV</h3> + +<p>Avec juin le vrai printemps vint brusquement après quelques jours +froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières +plaques de neige s'évanouirent, même à l'ombre des arbres serrés; la +rivière Péribonka grimpa peu à peu le long de se hautes berges +rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des +premières épinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre +canadienne se débarrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une +sorte de rudesse hâtive, comme par crainte de l'autre hiver qui +venait déjà.</p> + +<p>Esdras et Da'Bé Chapdelaine revinrent des chantiers où ils avaient +travaillé tout l'hiver. Esdras était l'aîné de tous, un grand garçon +au corps massif, brun de visage, noir de cheveux, à qui son front bas +et son menton renflé faisaient un masque néronien, impérieux, un peu +brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en +tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assurément que le +visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur +raisonnable de sa race fussent entrés en lui pour lui faire un cœur +simple, doux, et qui mentait à son aspect redoutable.</p> + +<p>Da'Bé était aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait +à son père.</p> + +<p>Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs +enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais +après ceux-là ils s'étaient lassés sans doute de tant de solennité, +car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms +véritables: on les avait toujours appelés Da'Bé et Tit'Bé, diminutifs +enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés +avec un retour de cérémonie: Télesphore... Alma-Rose...</p> + +<p>—Quand les garçons seront revenus nous allons faire de la terre, +avait dit le père.</p> + +<p>Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Légaré, +leur homme engagé.</p> + +<p>Au pays de Québec l'orthographe des noms et leur application sont +devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un +vaste pays demi-sauvage, illettrée pour la majeure part et n'ayant +pour conseillers que ses prêtres, s'est accoutumée à ne considérer +des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut être leur +aspect écrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de +bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance +solennelle force enfin à avoir recours à l'écriture, chacun prétend +épeler son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant +qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon impérieux. Des +emprunts faits à d'autres langues ont encore accentué l'incertitude +en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou +Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent +Herménégilde, Aglaé, Edwidge...</p> + +<p>Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis +onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à-dire que pour un salaire +de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures +du matin à neuf heures du soir à toute besogne à faire, et y +apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'épuisait jamais; car +c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de +rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'énergie qui +est en eux, en un spasme rageur toujours renouvelé. Court, large, il +avait des yeux d'un bleu étonnamment clair—chose rare au pays de +Québec—à la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile +surmonté de cheveux d'une teinte presque pareille et éternellement +haché de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine, +par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le +morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe, à la lueur falote de +la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des +grognements d'effort et de peine. Vêtu d'une chemise et de pantalons +en étoffe du pays, d'un brun terreux, chaussé de grandes bottes +poussiéreuses, il était en vérité tout entier couleur de terre, et +son visage n'exprimait qu'une rusticité terrible.</p> + +<p>Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme engagé commencèrent +donc à faire de la terre.</p> + +<p>Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient élevés +eux-mêmes quelques années plus tôt; la petite maison carrée, la +grange de planches mal jointes, l'étable de troncs bruts entre +lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre.</p> + +<p>Entre les quelques champs déjà défrichés, nus et la lisière de grands +arbres au feuillage sombre s'étendait un vaste morceau de terrain que +la hache n'avait que timidement entamé. Quelques troncs verts avaient +été coupés et utilisés comme pièces de charpente; de chicots secs, +sciés et fendus, avaient alimenté tout un hiver le grand poêle de +fonte; mais le sol était encore recouvert d'un chaos de souches, de +racines entremêlées, d'arbres couchés à terre, trop pourris pour +brûler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un +taillis d'aunes.</p> + +<p>Les cinq hommes s'acheminèrent un matin vers cette pièce de terre et +se mirent à l'ouvrage de suite e sans un mot, car la tâche de chacun +avait été fixée d'avance.</p> + +<p>Le père Chapdelaine et Da'Bé se postèrent en face l'un de l'autre de +chaque côté d'un arbre debout et commencèrent à balancer en cadence +leurs haches à manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une +coche profonde dans le bois, frappant patiemment au même endroit +pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement, +attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler à +chaque coup un copeau épais comme la main et taillé dans le sens de +la fibre. Quand leurs deux entailles étaient près de se rejoindre, +l'un d'eux s'arrêtait et l'autre frappait plus lentement, laissant +chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui +tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cédait enfin, +le tronc se penchait et les deux bûcherons reculaient d'un pas et le +regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare.</p> + +<p>Edwige Légaré et Esdras s'avançaient alors, et lorsque l'arbre +n'était pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient +chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du +tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'échine et leurs +bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un +des tas proches, à pas courts et chancelants, enjambant péniblement +les autres arbres encore couchés à terre. Quand ils jugeaient le +fardeau trop pesant Tit'Bé s'approchait, menant le cheval +Charles-Eugène qui traînait le bacul auquel était attachée une forte +chaîne; la chaîne était enroulée autour du tronc et assujettie, le +cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de +ses hanches, traînait sur la terre le tronc qui frôlait les souches +et écrasait les jeunes aunes.</p> + +<p>À midi Maria sortit sur le seuil et annonça par un long cri que le +dîner était prêt. Les hommes se redressèrent lentement parmi les +souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur +coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison.</p> + +<p>La soupe aux pois fumait déjà dans les assiettes. Les cinq hommes +s'attablèrent lentement, comme un peu étourdis par le dur travail; +mais à mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim +s'éveillait et bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les +deux femmes les servaient, remplissaient les assiettes vides, +apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies, +versant le thé chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu, +les dîneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel +ils trempèrent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientôt +rassasiés parce qu'ils avaient mangé vite et sans un mot, ils +repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur les chaises avec +des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches +pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonflées de tabac.</p> + +<p>Edwige Légaré alla s'asseoir sur le seuil et répéta deux ou trois +fois: «j'ai bien mangé... j'ai bien mangé...» de l'air d'un juge qui +rend un arrêt impartial, après quoi il s'adossa au chambranle et +laissa la fumée de sa pipe et le regard de ses petits yeux pâles +suivre dans l'air le même vagabondage inconscient... Le père +Chapdelaine s'abandonna peu à peu sur sa chaise et finit par +s'assoupir; les autres fumèrent et devisèrent de leur ouvrage.</p> + +<p>—S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me +consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes +faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a été +plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une +quinzaine après, nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre +qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable +que ça.</p> + +<p>Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque +temps, savourant l'image. Bientôt voici que le père Chapdelaine se +réveillait rafraîchi par son somme et prêt pour la besogne; ils se +levèrent et sortirent de la maison.</p> + +<p>L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé +de souches et embarrassé de buissons d'aunes. Ils se mirent à couper +et à arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans +leurs mains et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le +sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule +tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.</p> + +<p>Légaré et Esdras s'attaquèrent aux plus petites sans autre aide que +leurs haches et de forts leviers de bois. À coups de hache, ils +coupaient les racines qui rampaient à la surface du sol, puis +enfonçaient un levier à la base du tronc et pesaient de toute leur +force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort +était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre +à la terre, Légaré continuait à peser de tout son poids pour le +soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait +sa hache et frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une +après l'autre les dernières racines.</p> + +<p>Plus loin les trois autres hommes manœuvraient l'arrache-souches +auquel était attelé le cheval Charles-Eugène. La charpente en forme +de pyramide tronquée était amenée au-dessus d'une grosse souche et +abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie, +et à l'autre extrémité de la chaîne le cheval tirait brusquement, +jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre +sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge +désespérée, un élan de tempête que la résistance arrêtait souvent au +bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale; +alors les épaisses lames d'acier des haches montaient de nouveau, +jetaient un éclair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les +grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants, +les yeux fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de +nouveau. Et après cela, il restait encore à traîner et rouler sur le +sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de +reins et de bras raidis et de mains souillées de terre, aux veines +gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et +les grosses racines torves.</p> + +<p>Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de délicates +teintes pâles au-dessus de la lisière sombre du bois, et l'heure du +souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre.</p> + +<p>En les servant la mère Chapdelaine demanda cent détails sur le +travail de la journée, et quand l'idée du coin de terre déblayé, +magnifiquement nu, enfin prêt pour la culture, eut pénétré son +esprit, elle montra une sorte d'extase.</p> + +<p>Les poings sur les hanches, dédaignant de s'attabler à son tour, elle +célébra la beauté du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la +beauté inhumaine, artificiellement échafaudée par les étonnements des +citadins, des hautes montagnes stériles et des mers périlleuses, mais +la beauté placide et vraie de la campagne au sol riche, de la +campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons +parallèles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui +s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'épouse.</p> + +<p>Elle se fit le chantre des gestes héroïques des quatre Chapdelaine et +d'Edwige Légaré, de leur bataille contre la nature barbare et de leur +victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son +légitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient +silencieusement leur pipe de bois ou de plâtre, immobiles comme des +effigies après leur longue besogne: des effigies couleur d'argile, +aux yeux creux de fatigue.</p> + +<p>—Les souches sont dures, prononça enfin le père Chapdelaine, les +racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je +calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines.</p> + +<p>Il questionnait Légaré du regard; celui-ci approuva, grave.</p> + +<p>—Trois semaines... Ouais, blasphème! C'est ça que je calcule aussi.</p> + +<p>Ils se turent de nouveau, patients et résolus comme des gens qui +commencent une longue guerre.</p> + +<p>Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de +vie que l'été du calendrier venait déjà et il sembla que la divinité +qui réglementait le climat du lieu donnât soudain à la marche +naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une +fois de plus dans leur cycle les contrées heureuses du sud. Car la +chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi démesurée +que l'avait été le froid de l'hiver. Les cimes des épinettes et des +cyprès, oubliées par le vent, se figèrent dans une immobilité +perpétuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'étendit un ciel auquel +l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de +l'aube à la nuit le soleil brutal rôtit la terre.</p> + +<p>Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la +clairière qu'ils avaient faite s'étendait un peu plus grande derrière +eux, nue, semée de déchirures profondes qui montraient la bonne +terre.</p> + +<p>Maria alla leur porter de l'eau un matin.</p> + +<p>Le père Chapdelaine et Tit'Bé coupaient des aunes; Da'Bé et Esdras +mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s'était attaqué +seul à une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait +saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un +adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alliée du bois +et de la terre en ennemi plein de haine que la résistance enrage. La +souche céda tout à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main +sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hébété par +l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le seau à demi plein +d'eau, les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et +répétait d'un air égaré:</p> + +<p>—Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance.</p> + +<p>Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement:</p> + +<p>—De l'eau frette! Blasphème! Donnez-moi de l'eau frette!</p> + +<p>Il saisit le seau, en vida la moitié, se versa le reste sur la tête +et dans le cou et aussitôt, ruisselant, se jeta de nouveau sur la +souche vaincue et commença à la rouler vers un des tas comme on +emporte une prise.</p> + +<p>Maria resta là quelques instants, regardant le labeur des hommes et +le résultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle +reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se +sentir vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément +aux choses heureuses qui étaient en route et ne pouvaient manquer de +venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience.</p> + +<p>Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la +suivaient, se répercutant au-dessus de la terre durcie par la +chaleur. Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé, +disait d'un ton placide:</p> + +<p>—Tranquillement... ensemble!</p> + +<p>Légaré se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait +d'une voix étouffée.</p> + +<p>—Blasphème! je te ferai bien grouiller, moué...</p> + +<p>Son halètement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles. +Il soufflait une seconde, puis se ruait de nouveau à la bataille, +raidissant les bras, tordant ses larges reins.</p> + +<p>Et une fois de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes.</p> + +<p>—Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud... +On va mourir...</p> + +<p>Sa plainte devenait un grand cri.</p> + +<p>—<i>Boss!</i> On va mourir à faire de la terre!</p> + +<p>La voix du père Chapdelaine lui répondait un peu étranglée, mais +joyeuse.</p> + +<p>—Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bientôt prête.</p> + +<p>Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains +ouvertes de chaque côté de la bouche pour envoyer plus loin le son, +elle annonçait le dîner par un grand cri chantant.</p> + +<p>Vers le soir, le vent se réveilla et une fraîcheur délicieuse +descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel pâle restait +vide de nuages.</p> + +<p>—Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets +seront mûrs pour la fête de sainte Anne.</p> + +<h3>V</h3> + +<p>Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les +bleuets mûrirent.</p> + +<p>Dans les brûlés, au flanc des coteaux pierreux, partout où les arbres +plus rares laissaient passer le soleil, le Sol avait été jusque-là +presque uniformément rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les +touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi, +s'étaient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante +ils prirent lentement une teinte bleu pâle, puis bleu de roi, enfin +bleu violet, et quand juillet ramena la fête de sainte Anne, leurs +plants chargés de grappes formaient de larges taches bleues au milieu +du rose des fleurs de bois de charme qui commençaient à mourir.</p> + +<p>Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages; les +atocas, les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont +poussé librement dans le sillage des grands incendies; mais le +bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante +de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de +juillet à septembre une véritable industrie pour les familles +nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories +d'enfants de toutes tailles balançant des seaux d'étain, vides le +matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets +que pour eux-mêmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes +fameuses qui sont le dessert national du Canada français.</p> + +<p>Deux ou trois fois au début de juillet Maria alla cueillir des +bleuets avec Télesphore et Alma-Rose; mais l'heure de la maturité +parfaite n'était pas encore venue, et le butin qu'ils rapportèrent +suffit à peine à la confection de quelques tartes de proportions +dérisoires.</p> + +<p>—Le jour de la fête de sainte Anne, dit la mère Chapdelaine en guise +de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et +ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudière n'en mangeront +pas.</p> + +<p>Mais le samedi soir, qui était la veille de la fête de sainte Anne, +fut pour les Chapdelaine une veillée mémorable et telle que leur +maison dans les bois n'en avait pas encore connue.</p> + +<p>Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon était déjà +là. Il avait soupé, disait-il, et pendant que les autres prenaient +leur repas, il resta assis près de la porte, se balançant sur deux +pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allumées, +la conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le +soin du bétail.</p> + +<p>—À cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros d terre en peu de temps. +Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour traîner les +grosses pièces, ça n'est guère d'avant et on a de la misère. Mai ça +avance pareil, ça avance.</p> + +<p>La mère Chapdelaine, qui l'aimait et que l'idée de son labeur +solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie, +prononça des paroles d'encouragement.</p> + +<p>—Ça ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se +nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Égide va revenir de +la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour +les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte +l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre.</p> + +<p>Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur +Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il +pourrait songer peut-être...</p> + +<p>—La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de +là-bas?</p> + +<p>—J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des garçons de +Thadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois +dernier. Il a dit que ça allait bien; les hommes n'avaient pas trop +de misère.</p> + +<p>Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la +grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de +Québec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre à +avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent +les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées; puis, +le printemps venu, les piles de bois s'écroulent l'une après l'autre +dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à +travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les +chutes, partout où les innombrables billots bloquent et +s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et +adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs +demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache +et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent.</p> + +<p>—De la misère, s'exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d'à +présent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misère. Quand +elles ont passé trois mois dans les bois elles se dépêchent de +redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et +des cigarettes pour aller voir les filles. Et même dans les +chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les +hôtels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente +ans...</p> + +<p>Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tête +les changements prodigieux qu'avaient amenés les années.</p> + +<p>—Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars +de Québec, j'étais là, moué, et je vous dis que ça c'était de la +misère. Je n'avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres +pour clairer la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer, +et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas +de tentes non plus pendant l'été: rien que des abris en branches de +sapin qu'on se faisait soi-même, et du matin à la nuit c'était bûche, +bûche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de +pluie et rôti de soleil.</p> + +<p>«Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des +crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par +jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'était +pas arrivé qu'il n'y avait déjà plus de crêpes, parce qu'elles se +collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pâte. +On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait +ça dans le ventre et puis bûche et bûche encore!...</p> + +<p>«Quand on est arrivé à Chicoutimi, où les provisions venaient par +eau, on était pire que les Sauvages, quasiment tout nus, la peau +toute déchirée par les branches, et j'en connais qui se sont mis à +pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux, +parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout le monde mort, +tant ça leur avait paru long. Ça, c'était de la misère.</p> + +<p>—C'est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle ce temps-là. Il +n'y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des Sauvages +et quelques chasseurs qui montaient par là l'été en canot et l'hiver +dans des traîneaux à chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador.</p> + +<p>Les jeunes gens écoutaient avec curiosité ces récits d'autrefois.</p> + +<p>—Et à cette heure, fit Esdras, nous voilà icitte à quinze milles en +haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre +aux chars en douze heures de temps.</p> + +<p>Ils songèrent à cela pendant quelque temps sans parler: à la vie +implacable d'autrefois, à la courte journée de voyage qui maintenant +les séparait seulement des prodiges de la voie ferrée, et ils +s'émerveillèrent avec sincérité.</p> + +<p>Tout à coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre +au dehors.</p> + +<p>—Encore de la visite! s'écria la mère Chapdelaine d'un ton +d'étonnement joyeux.</p> + +<p>Maria se leva aussi, émue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce +fut Éphrem Surprenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte.</p> + +<p>—On vient veiller! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui +annonce une grande nouvelle.</p> + +<p>Derrière lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse.</p> + +<p>—C'est mon neveu Lorenzo, annonça de suite Éphrem Surprenant, un +garçon de mon frère Elzéar, qui est mort l'automne passé. Vous ne le +connaissez pas; voilà longtemps qu'il a quitté le pays pour vivre aux +États.</p> + +<p>Lon se hâta d'offrir une chaise au jeune homme qui venait des États +et son oncle se mit en devoir d'établir avec certitude sa généalogie +des deux côtés et de donner tous les détails nécessaires sur son âge, +son métier et sa vie, selon la coutume canadienne.</p> + +<p>—Ouais, un garçon de mon frère Elzéar, qui avait marié une petite +Bourglouis, de Kiskising. Vous avez dû connaître ça, vous, madame +Chapdelaine?</p> + +<p>Du fond de sa mémoire la mère Chapdelaine exhuma aussitôt le souvenir +de plusieurs Surprenant et d'autant de Bourglouis, et elle en récita +la liste avec leurs prénoms, leurs résidences successives et la +nomenclature complète de leurs alliances.</p> + +<p>—C'est ça... Cest bien ça. Eh bien, celui-ci, c'est Lorenzo. Il +travaille aux États depuis plusieurs années dans les manufactures.</p> + +<p>Chacun examina de nouveau avec une curiosité simple Lorenzo +Surprenant. Il avait une figure grasse aux traits fins, des yeux +tranquilles et doux, des mains blanches; la tête un peu de côté, il +souriait poliment, sans ironie ni gêne, sous les regards braqués.</p> + +<p>—Il est venu, continuait son oncle, pour régler les affaires qui +restaient après la mort d'Elzéar et pour essayer de vendre la terre.</p> + +<p>—Il n'a pas envie de garder la terre et de se mettre habitant? +interrogea le père Chapdelaine.</p> + +<p>Lorenzo Surprenant accentua son sourire et secoua la tête.</p> + +<p>—Non. Ça ne me tente pas de devenir habitant; pas en tout. Je gagne +de bonnes gages là où le suis; je me plais bien; je suis accoutumé à +l'ouvrage...</p> + +<p>Il s'arrêta là, mais laissa paraître qu'après la vie qu'il avait +vécue, et ses voyages, l'existence lui serait intolérable sur une +terre entre un village pauvre et les bois.</p> + +<p>—Du temps que j'étais fille, dit la mère Chapdelaine, c'était +quasiment tout un chacun qui partait pour les États. La culture ne +payait pas comme à cette heure, les prix étaient bas, on entendait +parler des grosses gages qui se gagnaient là-bas dans les +manufactures, et tous les ans c'étaient des familles et des familles +qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du +Canada. Il y en a qui ont gagné gros d'argent, c'est certain, surtout +les familles où il y avait beaucoup de filles; mais à cette heure les +choses ont changé et on n'en voit plus tant qui s'en vont.</p> + +<p>—Alors vous allez vendre la terre?</p> + +<p>—Ouais. On en a parlé avec trois Français qui sont arrivés à Mistook +le mois dernier; je pense que ça va se faire.</p> + +<p>—Et y a-t-il bien des Canadiens là où vous êtes? Parle-t-on +français?</p> + +<p>—Là où j'étais en premier, dans l'État du Maine, il y avait plus de +Canadiens que d'Américains ou d'Irlandais; tout le monde parlait +français; mais à la place où je reste maintenant, qui est dans l'État +de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de même; on +va veiller le soir...</p> + +<p>—Samuel a pensé à aller dans l'Ouest, un temps, dit la mère +Chapdelaine, mais je n'aurai jamais voulu. Au milieu de monde qui ne +parle que l'anglais, j'aurais été malheureuse tout mon règne. Je lui +ai toujours dit: «Samuel, c'est encore parmi le Canadiens que les +Canadiens sont le mieux.»</p> + +<p>Lorsque les Canadiens français parlent d'eux mêmes, ils disent +toujours Canadiens, sans plus; et toutes les autres races qui ont +derrière eux peuplé le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gardé pour +parler d'elles leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais, +Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils, +même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de Canadiens. +C'est là un titre qu'ils se réservent tout naturellement et sans +intention d'offense, de par leur héroïque antériorité.</p> + +<p>—Et c'est-y une grosse place là où vous êtes?</p> + +<p>—Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie.</p> + +<p>—Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Québec!</p> + +<p>—Oui. Et par les chars on n'est qu'à une heure de Boston. Ça c'est +une vraie grosse place.</p> + +<p>Alors il se mit à leur parler des grandes villes américaines et de +leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, pétrie de +raffinements inouïs, qu'y mènent les artisans à gros salaires.</p> + +<p>On l'écouta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les +dernières teintes cramoisies du ciel se fondaient en nuances plus +pâles, auxquelles la masse indistincte de la forêt faisait un immense +socle noir. Les maringouins arrivaient en légions si nombreuses que +leur bourdonnement formait une clameur, une vaste note basse qui +emplissait la clairière comme un mugissement.</p> + +<p>—Télesphore, commanda le père Chapdelaine, fais-nous de la +boucane... Prends la vieille chaudière.</p> + +<p>Télesphore prit le seau dont le fond commençait à se décoller, y +tassa de la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles +qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec +une brassée d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une +colonne de fumée âcre s'éleva, que le vent poussa dans la maison, +chassant les innombrables moustiques affolés. Avec des soupirs de +soulagement l'on put enfin goûter un peu de repos, interrompre la +guérilla.</p> + +<p>Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite +Alma-Rose. Gravement elle récita les paroles sacramentelles:</p> + +<p>—Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique!</p> + +<p>Puis elle écrasa prestement la bestiole d'une tape.</p> + +<p>La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans +la maison, soustraite à la poussée du vent, elle enflait et se +répandait en nuées ténues; les murs devinrent vagues et lointains; le +groupe assis entre la porte et le poêle se réduisit à un cercle de +figures brunes suspendues dans la fumée blanche.</p> + +<p>—Salut un chacun! fit une voix claire.</p> + +<p>Et François Paradis émergea du nuage et parut sur le seuil.</p> + +<p>Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines déjà. Une +demi-heure plus tôt le bruit de pas au dehors lui avait fait monter +le sang aux tempes, et voici pourtant que la présence de celui +qu'elle attendait la frappait comme une surprise émouvante.</p> + +<p>—Donne donc ta chaise, Da'Bé! s'exclama la mère Chapdelaine.</p> + +<p>Quatre visiteurs venus de trois points différents réunis chez elle, +il n'en fallait pas plus pour la remplir d'une agitation joyeuse. En +vérité ce serait une veillée mémorable.</p> + +<p>—Hein! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que +nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte: onze grandes +personnes.</p> + +<p>Toutes les chaises de la maison étaient occupées; Esdras, Tit'Bé et +Eutrope Gagnon occupaient le banc; le père Chapdelaine était assis +sur une chaise renversée; Télesphore et Alma-Rose, du perron, +surveillaient la boucane qui montait toujours.</p> + +<p>—Par exemple, s'écria Éphrem Surprenant, ça fait bien des garçons et +rien qu'une fille!</p> + +<p>Lon compta les garçons: les trois fils Chapdelaine, Eutrope Gagnon, +Lorenzo Surprenant et François Paradis. Quant à la fille... Tous les +regards convergèrent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les +yeux, gênée.</p> + +<p>—As-tu fait un bon voyage, François? Il a remonté la rivière avec +des étrangers qui allaient acheter des pelleteries aux Sauvages, +expliqua le père Chapdelaine.</p> + +<p>Et il présenta formellement aux autres visiteurs François Paradis, +fils de François Paradis de Saint-Michel-de-Mistassini.</p> + +<p>Eutrope Gagnon le connaissait de nom; Éphrem Surprenant avait connu +son père: un grand homme, encore plus grand que lui, et d'une force +dépareillée.</p> + +<p>Il ne restait plus à expliquer que la présence de Lorenzo Surprenant, +qui venait des États, et tout fut en ordre.</p> + +<p>—Un bon voyage? répondit François. Non, pas trop bon. Il y a un des +Belges qui a pris les fièvres et qui a manqué de mourir. Après ça on +se trouvait tard dans la saison; plusieurs familles de Sauvages +étaient déjà descendues à Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n'a pas pu +les voir; et pour finir, ils ont chaviré un des canots à la descente +en sautant un rapide et nous avons eu de la misère à repêcher les +pelleteries, sans compter qu'un des <i>boss</i> a manqué de se noyer, +celui qui avait eu les fièvres. Non, on a été malchanceux tout le +long. Mais nous voilà revenus pareil, et ça fait toujours une job de +faite.</p> + +<p>Il exprima par un geste qu'il avait fait son ouvrage, reçu son +salaire, et que les bénéfices ou pertes éventuels lui importaient +peu.</p> + +<p>—Ça fait toujours une <i>job</i> de faite, répéta-t-il lentement. Les +Belges se dépêchaient pour être de retour à Péribonka demain +dimanche; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je +les ai laissés finir la descente seuls pour venir veiller avec vous. +C'est plaisant de revoir les maisons!</p> + +<p>Son regard erra avec satisfaction sur l'intérieur pauvre empli de +fumée et sur les gens qui l'entouraient. Parmi toutes ces figures +brunes, hâlées par le grand air et le soleil, sa figure était la plus +brune et la plus hâlée; ses vêtements montraient de nombreuses +cicatrices; un pan de son gilet de laine déchiré lui retombait sur +l'épaule; des mocassins avaient remplacé ses bottes de printemps. Il +semblait avoir Rapporté avec lui quelque chose de la nature sauvage +«en haut des rivières» où les Indiens et les grands animaux se sont +enfoncés comme dans une retraite sûre. Et Maria, que sa vie rendait +incapable de comprendre la beauté de cette nature-là, parce qu'elle +était si près d'elle, sentait pourtant qu'une magie s'était mise à +l'œuvre et lui envoyait la griserie de ses philtres dans les +narines.</p> + +<p>Esdras avait été chercher le jeu de cartes, des car tes au dos rouge +pâle, usées aux coins, parmi lesquelles la dame de cœur, perdue, +avait été remplacée par un rectangle de carton rouge vif qui portait +l'inscription bien claire: «Dame de cœur.»</p> + +<p>Lon joua au quatre-sept. Les deux Surprenant l'oncle et le neveu, +avaient respectivement la mère Chapdelaine et Maria comme +partenaires; après chaque partie celui des couples qui avait été +battu quittait la table et faisait place à deux autres joueurs. La +nuit était tout à fait tombée; par la fenêtre ouverte quelques +mouches pénétrèrent et promenèrent dans la maison leur musique +harcelante et leurs piqûres.</p> + +<p>—Télesphore! cria Esdras, guette la boucane; voilà les mouches qui +rentrent.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, la fumée emplissait de nouveau la maison, +opaque, presque étouffante, mais accueillie avec joie. La veillée +poursuivit son cours placide. Une heure de jeu, quelques propos +échangés avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste +monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Québec.</p> + +<p>Entre les parties, Lorenzo Surprenant entretenait Maria de sa vie et +de ses voyages; ou bien il l'interrogeait sur sa vie à elle. Il ne +songeait pas à assumer d'airs prétentieux ni supérieurs et pourtant +elle se sentait gênée de trouver si peu de chose à dire et ne +répondait qu'avec une sorte de honte.</p> + +<p>Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La mère +Chapdelaine répétait les veillées innombrables qu'elle avait connues +à Saint-Gédéon, du temps qu'elle était fille, et elle regardait l'un +après l'autre avec un plaisir évident les trois jeunes hommes +étrangers réunis sous son toit. Mais Maria s'asseyait à la table, +maniait les cartes, puis retournait à quelque siège vide, près de la +porte ouverte sans presque jamais regarder autour d'elle. Lorenzo +Surprenant était constamment à côté d'elle et lui parlait; elle +sentait aussi les regards d'Eutrope Gagnon passer souvent sur elle +avec leur expression coutumière de guet patient; et de l'autre côté +de la porte elle savait que François Paradis se tenait penché en +avant, les coudes sur ses genoux, muet avec son beau visage rougi par +le soleil et ses yeux intrépides.</p> + +<p>—Maria n'a pas une bien belle façon à soir, dit la mère Chapdelaine +comme pour l'excuser. Elle n'est guère accoutumée aux veineux, +voyez-vous...</p> + +<p>Si elle avait su!</p> + +<p>À quatre cents milles de là, en haut des rivières, ceux des Sauvages +qui avaient fui les missionnaires et les marchands étaient accroupis +autour d'un feu de cyprès sec, devant leurs tentes, et promenaient +leurs regards sur un monde encore rempli pour eux, comme aux premiers +jours, de puissances occultes, mystérieuses: le Wendigo géant qui +défend qu'on chasse sur son territoire; les philtres malfaisants ou +guérisseurs que savent préparer avec des feuilles et des racines les +vieux hommes pleins d'expérience; toute la gamme des charmes et des +magies. Et voici que sur la lisière du monde blanc, à une journée des +chars, dans la maison de bois emplie de boucane âcre, un sortilège +impérieux flottait aussi avec la fumée et parait de grâces +inconcevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille +simple qui regardait à terre.</p> + +<p>La nuit avançait; les visiteurs s'en allèrent: les deux Surprenant +d'abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que François +Paradis, debout, qui Semblait hésiter.</p> + +<p>—Tu couches icitte à soir, François? demanda le père Chapdelaine.</p> + +<p>Sa femme n'attendit pas une réponse.</p> + +<p>—Comme de raison! fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des +bleuets. C'est la fête de sainte Anne.</p> + +<p>Lorsque, quelques instants plus tard, François monta l'échelle avec +les garçons, Maria en ressentit un plaisir ému. Il lui paraissait +venir ainsi un peu plus près d'elle, et entrer dans le cercle des +affections légitimes.</p> + +<p>Le lendemain fut une journée bleue, une de ces journées où le ciel +éclatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune +foin, le blé en herbe étaient d'un vert infiniment tendre, émouvant, +et même le bois sombre semblait se teinter un peu d'azur.</p> + +<p>François Paradis redescendit l'échelle au matin, métamorphosé, en des +vêtements propres empruntés à Da'Bé et à Esdras, et quand il eut fait +sa toilette et se fut rasé, la mère Chapdelaine le complimenta sur sa +bonne mine.</p> + +<p>Une fois le déjeuner du matin pris, tous récitèrent ensemble un +chapelet à l'heure de la messe, et après cela le Ion loisir +merveilleux du dimanche s'étendit devant eux. Mais le programme de la +journée était déjà arrêté. Eutrope Gagnon arriva comme ils +finissaient le dîner, qui avait été servi de bonne heure, et aussitôt +après ils partirent tous, munis d'une multitude disparate de seaux, +de plats et de gobelets d'étain.</p> + +<p>Les bleuets étaient bien mûrs. Dans les brûlés, le violet de leurs +grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose +éteint des dernières fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent +à les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les grandes +personnes se dispersèrent dans le bois, cherchant les grosses talles +au milieu desquelles on peut s'accroupir et remplir un seau en une +heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis +d'aunes, les cris de Télesphore et d'Alma-Rose qui s'appelaient l'un +l'autre, tous ces sons s'éloignèrent peu à peu et autour de chaque +cueilleur il ne resta plus que la clameur des mouches ivres du soleil +et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des +trembles.</p> + +<p>—Il y a une belle talle icitte, appela une voix.</p> + +<p>Maria se redressa, le cœur en émoi, et alla rejoindre François +Paradis qui s'agenouillait derrière les aunes. Côte à côte ils +ramassèrent des bleuets quelque temps avec diligence, puis +s'enfoncèrent dans le bois, enjambant les arbres tombés, cherchant du +regard autour d'eux les taches violettes des baies mûres.</p> + +<p>—Il n'y en a pas guère cette année, dit François. Ce sont les gelées +de printemps qui les ont fait mourir.</p> + +<p>Il apportait à la cueillette son expérience de coureur de bois.</p> + +<p>—Dans le creux et entre les aunes, la neige sera restée plus +longtemps et les aura gardés des dernières gelées.</p> + +<p>Ils cherchèrent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges +talles d'arbustes chargés de baies grasses, qu'ils égrenèrent +industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une +heure; alors ils se relevèrent et s'assirent sur un arbre tombé, pour +se reposer.</p> + +<p>D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air +brûlant de l'après-midi. À chaque instant il fallait les écarter d'un +geste; ils décrivaient une courbe affolée et revenaient de suite, +impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce +carré de peau pour leur piqûre; à leur musique suraiguë se mêlait le +bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le +bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts étaient rares: de +jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d'aunes agitaient +leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dépouillés et +noircis.</p> + +<p>François Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter.</p> + +<p>—Les autres ne doivent pas être loin, dit-il.</p> + +<p>—Non, répondit Maria à voix basse.</p> + +<p>Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel.</p> + +<p>Un écureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta +quelques instants de ses yeux vifs avant de se risquer à terre. Au +milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses +passaient avec un crépitement sec; un souffle de vent apporta à +travers les aunes le grondement lointain des chutes.</p> + +<p>François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau +les yeux en serrant très fort ses mains l'une contre l'autre. Qu'elle +était donc plaisante à contempler! D'être assis auprès d'elle +d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la +simplicité franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une +grande faim d'elle lui venait et en même temps un attendrissement +émerveillé, parce qu'il avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec +d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les +plaines de neige.</p> + +<p>Il sentait qu'elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent, +donnent tout sans compter: l'amour de leur corps et de leur cœur, la +force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion +complète d'un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si +précieux qu'il avait peur de le demander.</p> + +<p>—Je vais descendre à Grand-Mère la semaine prochaine, dit-il à +mi-voix, pour travailler sur l'écluse à bois. Mais je ne prendrai pas +un coup, Maria, pas un seul!</p> + +<p>Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre:</p> + +<p>—Peut-être... vous a-t-on dit quelque chose contre moi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je +revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyez-vous, +quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à +avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu'il arrive à La Tuque +ou à Jonquière avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est +quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la +dépense et il se met chaud des fois... Mais c'est fini.</p> + +<p>«Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. À vivre tout le temps +avec des hommes <i>rough</i> dans le bois ou sur les rivières, on +s'accoutume à ça. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le +curé Tremblay m'a disputé une fois parce que j'avais dit devant lui +que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais +travailler tout l'été à deux piastres et demie par jour et je mettrai +de l'argent de côté, certain. Et à l'automne je suis sûr de trouver +une <i>job</i> comme <i>foreman</i> dans un chantier, avec de grosses gages. Au +printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauvées, +claires, et je reviendrai.</p> + +<p>Il hésita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses +lèvres.</p> + +<p>—Vous serez encore icitte... au printemps prochain?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Et après cette simple question et sa plus simple réponse, ils se +turent et restèrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils +avaient échangé leurs serments.</p> + +<h3>VI</h3> + +<p>En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu +d'août vint, il ne restait plus qu'à attendre une période de +sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après +plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent +fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la +province de Québec, avaient repris.</p> + +<p>Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.</p> + +<p>—Le vent tourne au sudet. Blasphème! Il va mouiller encore, c'est +clair, disait Edwige Légaré d'un air sombre.</p> + +<p>Ou bien le père Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs +qui surgissaient l'un après l'autre au-dessus des arbres sombres, +traversaient joyeusement la clairière et disparaissaient derrière les +cimes de l'autre côté.</p> + +<p>—Si le norouâ tient jusqu'à demain, on pourra commencer, +prononça-t-il.</p> + +<p>Mais le lendemain le vent avait encore changé, et il semblait que les +nuages allègres de la veille revinssent sous forme de longues nuées +confuses et déchirées, pareilles aux débris d'une armée après la +défaite.</p> + +<p>La mère Chapdelaine prophétisa des malchances certaines.</p> + +<p>—Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il +paraît que, dans le bas du lac, il y a des gens de la même paroisse +qui se sont fait des procès les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime +pas ça, c'est sûr.</p> + +<p>Mais la Divinité se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest +souffla trois jours de suite, fort e continu, assurant une période de +temps sans pluie. Les faux avaient été aiguisées longtemps d'avance, +et les cinq hommes se mirent à l'ouvrage le matin du troisième jour. +Légaré, Esdras et le père Chapdelaine fauchaient; Da'Bé et Tit'Bé les +suivaient pas à pas avec les râteaux et mettaient de suite en tas le +foin coupé. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et +firent les veilloches, hautes et bien tassées, en prévision d'une +saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant +ils continuèrent balançant tout le jour leurs faux de droite à gauche +avec le grand geste ample qui paraît si facile chez un faucheur +exercé et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le +plus dur de tous les travaux de la terre.</p> + +<p>Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin +coupé et les harcelaient de leurs piqûres; le soleil ardent leur +brûlait la nuque et les gouttes de sueur leur brûlaient les yeux; la +fatigue de leurs dos toujours pliés devenait telle vers le soir +qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils +besognaient de l'aube à la nuit sans perdre une seconde, abrégeant +les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable.</p> + +<p>Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Télesphore leur apportait un +seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver +froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur +avaient par trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour, +boire aie grandes lampées d'eau et s'en verser sur les poignets on +sur la tête.</p> + +<p>En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse +persistait, ils commencèrent au matin du sixième jour à ouvrir et +retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les +faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles +démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil, puis vers la +fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de +nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une +seule fois au niveau d'une haute charrette déjà presque pleine.</p> + +<p>Charles-Eugène tirait vaillamment entre les brancards; la charrette +s'engouffrait dans la grange, s'arrêtait au bord de la tasserie, et +les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement +foulé, qu'elles enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des +poignets et des reins, et déchargeaient au côté.</p> + +<p>À la fin de la semaine tout le foin était dans la grange, sec et +d'une belle couleur, et les hommes s'étirèrent et respirèrent +longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.</p> + +<p>—Il peut mouiller à cette heure, dit le père Chapdelaine. Ça ne nous +fera pas de différence.</p> + +<p>Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été +exactement calculée à leurs besoins, car le vent continua à souffler +du nord-ouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener, +monotones.</p> + +<p>Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux +travaux des champs. Le père et ses trois grands fils, tous forts et +adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à +employer Légaré et à lui payer un salaire, c'est qu'il avait commencé +à travaille pour eux onze ans plus tôt, quand les enfants étaient +tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et +à moitié parce qu'ils répugnaient à se priver des services d'un si +terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère +n'eurent donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la +maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du +linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une +fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard +dans la nuit.</p> + +<p>Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télesphore la recherche des +boîtes à pain, qui se trouvaient invariablement dispersées dans tous +les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi +tous le jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux +poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur +trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et +nettoyées, la pâte levait déjà, et les femmes se hâtaient de se +débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée.</p> + +<p>Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches +de cyprès gommeux, dont la flamme sentait la résine, puis de grosses +bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue. +Quand le four était chaud, Maria y rangeait les boîtes pleines de +pâte, et après cela il ne restait plus qu'à surveiller le feu et à +changer les boîtes de place au milieu de la cuisson.</p> + +<p>Le four avait été bâti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la +famille n'avait jamais manqué de parler toutes les semaines du four +neuf qu'il était urgent de construire, et qui en vérité devait être +commencé sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse +renouvelée, l'on oubliait à chaque voyage de faire venir le ciment +nécessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois +fournées pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la +maison. Maria se chargeait invariablement de la première fournée; +invariablement aussi, quand la deuxième fournée était prête et que la +soirée s'avançait déjà, la mère Chapdelaine disait charitablement:</p> + +<p>—Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxième cuite.</p> + +<p>Maria ne répondait rien; elle savait fort bien que sa mère allait +tout à l'heure s'allonger sur son lit tout habillée, pour se reposer +un instant, et qu'elle ne se réveillerait qu'au matin. Elle se +contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs +dans le vieux seau percé, enfournait la deuxième cuite et venait +s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant à travers +les heures de la nuit son inépuisable patience.</p> + +<p>À vingt pas de la maison, le four, coiffé de son petit toit de +planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas +exactement et laissait passer une raie de lumière rouge; la lisière +noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait +immobile, goûtant le repos et la fraîcheur, et sentait mille songes +confus tournoyer autour d'elle comme tin vol de corneilles.</p> + +<p>Autrefois cette attente dans la nuit n'était qu'un +demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que +la cuisson achevée lui permît le sommeil; depuis que François Paradis +avait passé, la longue veille hebdomadaire lui était plaisante et +douce, parce qu'elle pouvait penser à lui et à elle-même sans que +rien vînt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle +imaginait. Elles étaient infiniment simples, ces choses, et +n'allaient guère loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le +plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se +trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les +joindraient, il était déjà difficile à Maria de se figurer clairement +comment tout cela pourrait arriver.</p> + +<p>Elle essayait pourtant. D'abord elle se répétait deux ou trois fois +son nom entier, cérémonieusement, tel que les autres le prononçaient: +François Paradis, de Saint-Michel-de-Mistassini... François +Paradis... Et tout à coup, intimement: François.</p> + +<p>C'est fait. Le voilà devant elle, avec sa haute taille et sa force, +sa figure cuite par le soleil et la réverbération de la neige, et ses +yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi +d'avoir tenu ses promesses, d'avoir vécu toute une année en garçon +sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets à +cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne +raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche à côté d'elle +sans la toucher ni rien lui dire, à travers le bois de charme qui +commence à se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est +assez pour leur mettre à tous deux un peu de fièvre aux tempes et +leur pincer le cœur.</p> + +<p>Maintenant ils se sont assis sur un arbre tombé, et voici qu'il +parle.</p> + +<p>—Vous êtes-vous ennuyée de moi, Maria?</p> + +<p>C'est assurément cela qu'il demandera d'abord; mais elle ne peut pas +aller plus loin dans son rêve, parce que lorsqu'elle est arrivée là +une détresse l'arrête. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de +s'ennuyer de lui, avant que ce moment-là vienne! Encore tout le reste +de l'été à traverser, et l'automne et tout l'interminable hiver! +Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient +bientôt, et elle commence à penser à elle-même, et à ce que toutes +choses signifient pour elle.</p> + +<p>Pendant qu'elle était à Saint-Prime une de ses cousines qui devait se +marier prochainement lui a parlé plusieurs fois de ce mariage. Un +jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtisée +ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa +maison la veillée du dimanche.</p> + +<p>—Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je +pense bien que c'était Zotique que j'aimais le mieux; mais il est +parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas +revenir avant l'été; alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je +l'aime bien aussi.</p> + +<p>Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des +mariages différents de celui-là, et maintenant elle en est sûre. +L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par +exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire +d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les choses +eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à +jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition +confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose +de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle +journée ensoleillée et venteuse, au grand contentement qu'apporte une +aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson.</p> + +<p>Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et +grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des +épinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux +à entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un +hibou crie. Le froid qui précède l'aube est encore loin et Maria se +trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de +guetter la raie de lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de +nouveau au pied du four.</p> + +<p>Il lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et +la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier, +coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui +s'écoulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux +autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le +mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux +précédentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit +la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y +soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne.</p> + +<p>Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec +un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'était pas vrai. +Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à +ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque +chose frissonne et brûle tout à la fois en elle. Toute sa forte +jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela; à +ce jaillissement d'espoir et de désir, à cette prescience d'un +contentement miraculeux qui vient.</p> + +<p>À la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit.</p> + +<p>«Le pain doit être cuit!» se dit-elle.</p> + +<p>Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de +rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que commencer.</p> + +<h3>VII</h3> + +<p>Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins +persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il +n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour +quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité +divine.</p> + +<p>L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le +soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin +au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les +clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres +céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un +jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour +tenter de se rassasier dans le grain.</p> + +<p>Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une +constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba +irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'arrêta et que le +vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu.</p> + +<p>L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain +n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les +foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient +seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court +été, et déjà l'automne était là annonçant le retour de l'inexorable +hiver, le froid, bientôt la neige...</p> + +<p>Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours +clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien +n'était changé: la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois +d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et +gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles au-dessus de la campagne +sombre... Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche +de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent, +qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de +terre.</p> + +<p>Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un +abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques +jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de +vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées +tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le +nord-ouest reprenait, il était un peu plus froid, cousin un peu plus +proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est +mélancolique, chargé du regret de ce qui s'en va et de la menace de +ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique +et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à la mort d'un être humain +que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de +vie.</p> + +<p>À travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de +neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la +moisson pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de +force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner +pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis +en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles +des bouleaux et des trembles commencent à jaunir.</p> + +<p>La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux, +de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de +joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de +déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la +sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de +septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop +court été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils +n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient +toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison +miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui +mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle lamentation des +paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans, +tous les ans:</p> + +<p>—Si seulement ç'avait été une année ordinaire!</p> + +<h3>VIII</h3> + +<p>Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la première neige +descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol était +blanc, les arbres poudrés, et il semblait bien que l'automne fût déjà +fini, au temps où il ne fait que commencer ailleurs.</p> + +<p>Mais Edwige Légaré prononça d'un air sentencieux:</p> + +<p>—Après la première neige on a encore un mois avant l'hivernement. +J'ai toujours entendu les vieux dire ça, et je pense de même.</p> + +<p>Il avait raison, car deux jours plus tard une pluie fit fondre la +neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant +l'avertissement n'avait pas été perdu et les préparatifs +commencèrent: les préparatifs annuels de défense contre les grands +froids et la neige définitive.</p> + +<p>Avec de la terre et du sable Esdras et Da'Bé renchaussèrent +soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les +autres hommes s'armèrent de marteaux et de clous et firent aussi le +tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, réparant de leur +mieux les dommages de l'année. De l'intérieur, les femmes poussèrent +des chiffons dans les interstices collèrent sur le lambris intérieur, +du côté du nord-ouest, de vieux journaux rapportés des villages et +soigneusement gardés, promenèrent leurs mains dans tous les angles à +la recherche des courants d'air.</p> + +<p>Cela fait, il restait encore à ramasser la provision de bois de +l'hiver. De l'autre côté de la clôture des champs, à la lisière de la +forêt, les chicots secs abondaient encore. Esdras et Légaré prirent +leur hache et bûchèrent pendant trois jours; puis les troncs furent +mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige permît de +les charger sur le grand traîneau à bois.</p> + +<p>Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie +alternèrent, cependant que la forêt devenait d'une beauté +miraculeuse. À cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge +de la rivière Péribonka descendait à pic vers l'eau rapide et les +blocs de pierre qui précédaient la chute, et de l'autre côté du +courant la berge opposée montait comme un amphithéâtre de rocher en +coteau, de coteau en colline, mais comme un amphithéâtre qui se +prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des +trembles, des aunes, des merisiers semés sur les pentes, octobre vint +faire des taches jaunes et rouges de mille nuances. Pour quelques +semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des +cyprès ne furent plus qu'un fond et servirent seulement à faire +ressortir les teintes émouvantes de cette autre végétation qui renaît +avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de +cette agonie s'étendait sur la pente des collines comme sur une bande +sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle aussi +riche de couleurs vives et tendres, aussi émouvante, vers les régions +lointaines du nord où nul œil humain ne se posait sur elle.</p> + +<p>Mais voici que du nord vint bientôt un grand vent froid qui +ressemblait à une condamnation définitive, à la fin cruelle d'un +sursis, et présentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et +rouges, secouées trop durement, jonchèrent le sol; la neige les +recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert +immuable des arbres sombres, qui triomphèrent, pareils à des femmes +emplies d'une sagesse amère, qui auraient échangé pour une vie +éternelle leur droit à la beauté.</p> + +<p>En novembre, Esdras, Da'Bé et Edwige Légaré repartirent pour les +chantiers. Le père Chapdelaine et Tit'Bé attelèrent Charles-Eugène au +grand traîneau à bois et charroyèrent laborieusement les troncs +coupés qui furent empilés de nouveau près de la maison; quand cela +fut fait les deux hommes prirent le godendard et scièrent, scièrent, +scièrent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et +fendirent les bûches selon leur taille. Il ne restait plus qu'à +corder le bois fendu dans le hangar accoté à la maison, à l'abri des +grandes neiges, en piles imposantes où se mêlaient le cyprès gommeux +qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'épinette et le +merisier qui brûlent régulièrement et font un feu soutenu, et le +bouleau au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que +lentement et montre encore des braises rouges à l'aube d'une longue +nuit d'hiver.</p> + +<p>L'époque où l'on empile le bois est aussi celle où l'on fait +boucherie. Après la défense contre le froid, la défense contre la +faim. Les quartiers de lard s'entassèrent dans le saloir; à la poutre +du hangar se balança la moitié d'une belle génisse grasse—l'autre +moitié avait été vendue à des habitants de Honfleur—que le froid +devait conserver fraîche jusqu'au printemps; des sacs de farine +furent rangés dans un coin de la maison et Tit'Bé prit un rouleau de +fil de laiton et commença à confectionner des collets pour tendre aux +lièvres.</p> + +<p>Une sorte d'indolence avait succédé à la grande hâte de l'été, parce +que l'été est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre +une heure des précieuses semaines pendant lesquelles on peut +travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que +trop de temps pour ses besognes.</p> + +<p>La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle +du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le grand poêle de +fonte fut le centre de la maison. À chaque instant, quelque membre de +la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches de +cyprès le matin, d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et +les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur +semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet:</p> + +<p>—Ne laissez pas amortir le feu, les enfants!</p> + +<p>Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer, +jetait un coup d'œil et s'en allait vers la pile de bois sans +tarder.</p> + +<p>Au matin, Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour +aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office +et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti, il le +rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de +cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et +retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune +et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau +rempli la maison.</p> + +<p>Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois +n'étaient plus qu'un monde étranger, hostile, que l'on surveillait +avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce +monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un +ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la +neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également +cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.</p> + +<p>D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru, +cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à +peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau +des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau; +mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en +poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait +s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au +sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien +formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds +qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que +du côté d'où venait le vent le sol était gratté, mis à nu par sa +grande haleine incessante.</p> + +<p>Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les +animaux et rentraient en courant, la peau râpée par le froid, humide +des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le +père Chapdelaine arrachait les glaçons formés sur sa moustache, +retirait lentement son capot doublé en peau de mouton, et +s'installait près du poêle avec un soupir d'aise.</p> + +<p>—La pompe ne gèle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la +maison?</p> + +<p>Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de +bois et de vivres, et s'abandonnait alors à la mollesse de +l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes +préparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans +les murs de planches avec des détonations pareilles à des coups de +fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent +sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assiégeante.</p> + +<p>—Il doit faire méchant dans le bois! songeait Maria.</p> + +<p>Et elle s'aperçut qu'elle avait parlé tout haut.</p> + +<p>—Dans le bois, il fait moins méchant qu'icitte, répondit son père. +Là où les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis +qu'Esdras et Da'Bé n'ont pas de misère.</p> + +<p>—Non?</p> + +<p>Ce n'était pas à Esdras ni à Da'Bé qu'elle avait songé d'abord.</p> + +<h3>IX</h3> + +<p>Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé des fêtes chez +les Chapdelaine, et voici que les fêtes approchaient.</p> + +<p>—Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de +l'An, fit un soir la mère Chapdelaine.</p> + +<p>Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.</p> + +<p>—Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop +paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage. +Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la +glace est belle sur le lac...</p> + +<p>Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles +paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites +inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village, +ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval +au poil blanc de givre.</p> + +<p>Maria songeait à autre chose.</p> + +<p>—Si les chemins sont aussi méchants que l'an dernier, dit-elle, on +ne pourra pas aller à la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien +aimé, cette fois, et son père m'avait promis...</p> + +<p>Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait +d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et +le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui +demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour +venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les +grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère. +L'anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu'une +date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie, +et l'église de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère +prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette année-là, Maria +désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des +maisons et des églises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs +faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait +prier devant l'autel, au milieu des chants.</p> + +<p>Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et +sèche comme une poudre, et trois jours avant Noël le vent du +nord-ouest se leva et abolit les chemins.</p> + +<p>Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela +Charles-Eugène au grand traîneau et partit avec Tit'Bé, emmenant des +pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les +deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que +l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours.</p> + +<p>Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la +bienveillance divine d'une autre manière.</p> + +<p>—C'est vrai, sa mère, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient +toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille <i>Ave</i> le jour +avant Noël?</p> + +<p>—C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air grave. Une +personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille <i>Ave</i> +comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne +reçoit pas ce qu'elle demande.</p> + +<p>La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes +sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans +grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire +longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses <i>Ave</i>. +Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son +oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite, +revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant +à mesure sur les grains du chapelet.</p> + +<p>Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place +près du poêle en la voyant remuer et était venu s'accroupir près du +lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de +Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine +brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pathétique des +animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses +lèvres murmuraient sans fin les paroles sacrées: «Je vous salue, +Marie, pleine de grâce...»</p> + +<p>Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le +poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son +chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle +ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une +demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts +de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait +avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche.</p> + +<p>Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les +crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les +animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer +la maison. Tout en vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas +d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument +de ses <i>Ave</i>, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et +il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée +fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car +nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de +méthode.</p> + +<p>Midi! Trois cents <i>Ave</i> déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car +elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui +vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence +divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en +certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait +le plus.</p> + +<p>Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle +voulait offrir à son père pour le jour de l'An, et bien qu'elle +continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses +doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les +préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire +radouber ses mitaines, et pendant ce temps les <i>Ave</i> n'avancèrent que +lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles +sacrilèges arrêtent.</p> + +<p>Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et +qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la +faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des +champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se +jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant +d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne +donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût +souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa +prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par +quelque mortification.</p> + +<p>Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère +cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au +dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du +sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur +émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes l'étoile +miraculeuse d'autrefois.</p> + +<p>«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»</p> + +<p>À force de répéter très vite la courte prière elle finissait par +s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant +plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle +fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa +mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et +se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel.</p> + +<p>«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»</p> + +<p>Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça plus +les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les grains +du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et +chaque glissement envoyait l'offrande d'un <i>Ave</i> vers le ciel +profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son +trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant +la nuit bienheureuse.</p> + +<p>«Le Seigneur est avec vous...»</p> + +<p>Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc +baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient +sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes des créatures +vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de +mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible.</p> + +<p>—Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de +rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y +a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à +Saint-Cœur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à l'harmonium, et Pacifique +Simard qui chante le latin si bellement!</p> + +<p>Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une +plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là, mais malgré elle +ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leur +solitude.</p> + +<p>Son mari devina ses regrets, et touché lui aussi par la ferveur du +soir sacré, il commença à s'accuser lui-même.</p> + +<p>—C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse +avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre, +près des villages.</p> + +<p>—Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me +lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se +lamente pas? Mais nous n'avons pas été bien malheureux jamais, tous +les deux; nous avons vécu sans trop pâtir; les garçons sont de bons +garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils +gagnent, et Maria est une bonne fille aussi...</p> + +<p>Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et +aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà, et aux chants qui +allaient s'élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur. +La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail +nécessaire, le bon accord entre époux, la soumission aux lois de la +nature et de l'Église. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la +même trame, les rites du culte et les détails de l'existence +journalière tressés ensemble, de sorte qu'ils eussent été incapables +de séparer l'exaltation religieuse qui les possédait d'avec leur +tendresse inexprimée.</p> + +<p>La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint +chercher sa part.</p> + +<p>—Moi aussi j'ai été bonne fille, eh! son père?</p> + +<p>—Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros péché +d'être haïssable le jour où le petit Jésus est né.</p> + +<p>Pour les enfants, Jésus de Nazareth était toujours «le petit Jésus», +l'enfantelet bouclé des images pieuses; et en vérité pour les parents +aussi, c'était cela que son nom représentait le plus souvent. Non pas +le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de +plus familier et de moins grand: un nouveau-né dans les bras de sa +mère, ou tout au plus un très petit enfant qu'on pouvait aimer sans +grand effort d'esprit et même songer à son sacrifice futur.</p> + +<p>—As-tu envie de te faire bercer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Il prit la petite fille sur ses genoux et commença à se balancer +d'avant en arrière.</p> + +<p>—Et va-t-on chanter aussi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est correct; chante avec moi:</p> + +<blockquote><i>Dans son étable,<br /> +Que Jésus est charmant!<br /> +Qu'il est aimable<br /> +Dans son abaissement</i>...</blockquote> + +<p>Il avait commencé à demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grêle; +mais bientôt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les +yeux au loin. Télesphore vint s'asseoir près de lui et le regarda +avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire, +sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine +incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme +il était avec eux doux et patient, toujours prêt à les prendre su ses +genoux et à chanter pour eux les cantiques ou les innombrables +chansons naïves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une après l'autre, +ils l'aimaient d'une affection singulière.</p> + +<blockquote>...<i>Tous les palais des rois<br /> +N'ont rien de comparable<br /> +Aux beautés que je vois<br /> +Dans cette étable.</i></blockquote> + +<p>—Encore? C'est correct.</p> + +<p>Cette fois la mère Chapdelaine et Tit'Bé chantèrent aussi. Maria ne +put s'empêcher d'interrompre quelques instants ses prières pour +regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son +zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plu ardente.</p> + +<p>«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»</p> + +<p>—Et maintenant? Une autre chanson: laquelle?</p> + +<p>Sans attendre une réponse il entonna:</p> + +<blockquote><i>Trois gros navires sont arrivés,<br /> +Chargés d'avoine, chargés de blé.<br /> +Nous irons sur l'eau nous y prom-promener,<br /> +Nous irons jouer dans l'île</i>...</blockquote> + +<p>—Non, pas celle-là... Claire fontaine? Ah! c'est beau ça! Nous +allons tous chanter ensemble.</p> + +<p>Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait +sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre.</p> + +<blockquote><i>À la claire fontaine<br /> +M'en allant promener,<br /> +J'ai trouvé l'eau si belle<br /> +Que je m'y suis baigné...<br /> +Il y a longtemps que je t'aime,<br /> +Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote> + +<p>L'air et les paroles également touchantes; le refrain plein d'une +tristesse naïve, il n'y a pas que des cœurs simples que cette +chanson-là ait attendris.</p> + +<blockquote>...<i>Sur la plus haute branche,<br /> +Le rossignol chantait.<br /> +Chante, rossignol, chante,<br /> +Toi qui as le cœur gai...<br /> +Il y a longtemps que je t'aime,<br /> +Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote> + +<p>Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés. +Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la +complainte de mélancolique amour parut émouvante et douce à son cœur +un peu lassé de prières.</p> + +<blockquote>...<i>Tu as le cœur à rire,<br /> +Moi je l'ai à pleurer.<br /> +J'ai perdu ma maîtresse<br /> +Pour lui avoir mal parlé...<br /> +Pour un bouquet de roses<br /> +Que je lui refusai.<br /> +Il y a longtemps que je t'aime,<br /> +Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote> + +<p>Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois +solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent, +le son remuant des voix familières se fondaient dans son cœur en une +seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce +soir-là, d'amour profane et d'amour sacré, également simples et +forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et +nécessaires; ils étaient tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les +prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres +chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et +que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix +grave et solennelle et l'air d'extase des invocations +surhumaines.</p> + +<blockquote>...<i>je voudrais que la rose<br /> +Fût encore au rosier,<br /> +Et que le rosier même<br /> +À la mer fût jeté.<br /> +Il y a longtemps que je t'aime,<br /> +Jamais je ne t'oublierai</i>...</blockquote> + +<p>«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»</p> + +<p>La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec +une ferveur renouvelée, et de nouveau les <i>Ave</i> s'égrenèrent.</p> + +<p>La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut +déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt +Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le +père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en +courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt, +sauf Maria.</p> + +<p>—Tu n'oublieras pas d'éteindre la lampe?</p> + +<p>—Non, son père.</p> + +<p>Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près +de la fenêtre et récita ses derniers <i>Ave</i>. Quand elle eut terminé, +un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompée dans +leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les +grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et +s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de +confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.</p> + +<p>Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette +splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le +ciel est clair et que la lune brille. Intérieur de la maison était +obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui +s'illuminaient pour la venue de l'heure sacrée.</p> + +<p>«Les mille <i>Ave</i> sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore +demandé de faveur... pas avec des mots.»</p> + +<p>Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la +divinité comprendrait sans qu'il fût besoin d'un vœu formulé par les +lèvres, surtout Marie... qui avait été femme sur cette terre. Mais au +dernier moment son cœur simple conçut des craintes, et elle chercha +à exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander.</p> + +<p>François Paradis... Assurément son souhait se rapportait à François +Paradis. Vous J'aviez deviné. Marie pleine de grâce? Que pouvait-elle +énoncer de ses désirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de misère +dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et +de boire... Qu'il revienne au printemps...</p> + +<p>Qu'il revienne au printemps... Elle s'arrête là, parce qu'il lui +semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste +de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir +presque seuls... presque seuls... À moins que ce ne soit sacrilège de +penser ainsi...</p> + +<p>Qu'il revienne au printemps. Songeant à ce retour, à lui, à son beau +visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie +tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de +neige que la lumière de la lune rend pareil à une grande plaque de +quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire, +et les clôtures noires, et la lisière roche des bois redoutables.</p> + +<h3>X</h3> + +<p>Le jour de l'An n'amena aucun visiteur. Vers le soir, la mère +Chapdelaine, un peu déçue, cacha sa mélancolie sous la guise d'une +gaieté exagérée.</p> + +<p>—Quand même il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une +raison pour nous laisser pâtir. Nous allons faire de la tire.</p> + +<p>Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les +préparatifs avec un intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la +cassonade furent mélangés et mis à cuire; quand la cuisson fut +suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand plat +d'étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla +autour de la table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber +le sirop en ébullition goutte à goutte sur la neige, où il se figeait +à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides.</p> + +<p>Chacun fut servi à son tour, les grandes personnes imitant +plaisamment l'avidité gourmande des petits; mais la distribution fut +arrêtée bientôt, sagement, afin de réserver un bon accueil à la vraie +tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait +parachever la cuisson, et, une fois la pâte prête, l'étirer +longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la +mère Chapdelaine manièrent cinq minutes durant l'écheveau succulent +qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu à peu leur +mouvement se fit plus lent, puis une dernière fois la pâte fut étirée +à la grosseur du doigt et coupée avec des ciseaux, à grand effort, +car elle était déjà dure. La tire était faite.</p> + +<p>Les enfants en mâchaient déjà les premiers morceaux quand des coups +furent frappés à la porte.</p> + +<p>—Eutrope Gagnon, fit le père. Je me disais aussi que ce serait bien +rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir.</p> + +<p>C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à +tout le monde, posa son casque sur la table... Maria le regardait, +une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les +garçons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope, +malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet usage; elle restait +immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à +cet autre baiser qu'elle aurait aimé recevoir.</p> + +<p>Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit, +les yeux à terre.</p> + +<p>—C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le +père Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non +plus... J'étais bien certain que tu viendrais veiller.</p> + +<p>—Comme de raison... Je n'aurais pas laissé passer le jour de l'An +sans venir. Mais en plus de ça j'avais des nouvelles que je voulais +vous répéter.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait à +baisser les yeux.</p> + +<p>—À voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.</p> + +<p>—Ouais.</p> + +<p>La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte.</p> + +<p>—Ça serait-il les garçons?</p> + +<p>—Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'Bé sont bien, si le bon Dieu +le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-là; ça +n'est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez.</p> + +<p>Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse.</p> + +<p>—François Paradis...</p> + +<p>Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt; +mais elle ne remarqua même pas ce coup d'œil chargé d'honnête +sympathie. Un grand silence s'était appesanti non seulement dans la +maison, mais sur l'univers entier; toutes les créatures vivantes et +toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette +nouvelle qui était d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait +le seul homme au monde qui comptât vraiment.</p> + +<p>—Voilà comment ça s'est passé... Vous avez peut-être eu connaissance +qu'il était <i>foreman</i> dans un chantier en haut de La Tuque, sur la +rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit +tout à coup au <i>boss</i> qu'il allait partir pour venir passer les fêtes +au lac Saint-Jean, icitte... Le <i>boss</i> ne voulait pas, comme de +raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix à +quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le +chantier de suite. Il ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais +vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander, +quand il avait une chose en tête. Il a répondu quel avait dans son +cœur d'aller au grand lac pour les fêtes et qu'il irait. Alors le +<i>boss</i> l'a laissé faire, par peur de le perdre, vu que c'était un +homme capable hors de l'ordinaire, et accoutumé dans le bois...</p> + +<p>Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans +chercher ses mots, comme s'il avait tout préparé d'avance. Maria +songea tout à coup, au milieu de son angoisse: «François a voulu +venir icitte pour les fêtes... me voir», et une joie fugitive +effleura son cœur comme une hirondelle rase l'eau.</p> + +<p>—Le chantier n'était pas bien loin dans le bois, seulement à deux +jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais +ça s'adonnait qu'il y avait eu un accident à la <i>track</i> qui n'était +pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J'ai eu +connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est +arrivé de La Tuque il y a deux jours passés.</p> + +<p>—Ouais?</p> + +<p>—Quand François Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les +chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu'à marcher il +marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en +suivant les rivières, la rivière Croche d'abord, et puis la rivière +Ouatchouan, qui tombe près de Roberval.</p> + +<p>—C'est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai +passé par là.</p> + +<p>—Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, sûrement pas +dans cette saison icitte. Tout le monde là-bas a dit à François que +ça n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein +hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu'il faisait, peut-être +bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait +que rire d'eux et leur dire qu'il était accoutumé dans le bois, qu'un +peu de misère ne lui faisait pas peur parce qu'il était décidé +d'aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les Sauvages +passaient lui passerait bien. Seulement—vous connaissez bien ça, +monsieur Chapdelaine—quand les Sauvages font ce voyage-là, c'est +plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à +raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite +traîne...</p> + +<p>Personne n'avait dit un mot pour le hâter ou l'interrompre; on +l'écoutait comme on écoute quelqu'un qui conte une histoire, quand le +dénouement approche, visible, mais inconnu, pareil à un homme qui +vient en se cachant la figure.</p> + +<p>—Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la +Noël: il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça +s'est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les +grands brûlés, où la petite neige poudre terriblement et fait des +falaises. Dans des places comme celles-là, même un homme capable n'a +pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et +si vous vous rappelez le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à +vous couper la face...</p> + +<p>—Oui. Eh bien?</p> + +<p>Le monologue qu'il avait préparé n'allait pas plus loin sans doute, +ou bien il hésitait à prononcer les paroles nécessaires, car il ne +répondit qu'après quelques instants de silence, à voix basse:</p> + +<p>—Il s'est écarté...</p> + +<p>Des gens qui ont passé toute leur vie à la lisière des bois canadiens +savent ce que cela veut dire. Les garçons téméraires que la malchance +atteint dans la forêt et qui se trouvent écartés—perdus—ne +reviennent guère. Parfois une expédition trouve et rapporte leurs +corps, au printemps, après la fonte des neiges... Le mot lui-même, au +pays de Québec et surtout dans les régions lointaines du nord, a pris +un sens sinistre et singulier, où se révèle le danger qu'il y a à +perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois +sans limites.</p> + +<p>—Il s'est écarté... La tempête l'a surpris dans les brûlés et il +s'est arrêté un jour; on sait ça à cause que des Sauvages ont trouvé +l'abri en branches de sapin qu'il s'était fait, et ils ont vu aussi +ses pistes. Il est reparti parce qu'il n'avait guère de provisions et +qu'il avait hâte d'arriver, je pense; mais le temps était encore +méchant, la neige tombait, le norouâ soufflait dur, et probablement +qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les +Sauvages ont dit que ses pistes s'éloignaient de la rivière Croche, +qu'il avait suivie, et s'en allaient dret vers le nord.</p> + +<p>Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui écoutaient en +hochant parfois la tête, comprenant tous les détails de la tragique +aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s'étaient jointes +sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria.</p> + +<p>—Quand on a su ça, des hommes d'Ouatchouan sont partis, après que le +temps s'était adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les +pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voilà +trois jours passés. Il s'est écarté...</p> + +<p>Tous se redressèrent, avec des soupirs: l'histoire était terminée et +en vérité il ne restait plus rien à dire. Le sort de François Paradis +était aussi lugubrement certain que s'il avait été enterré dans le +cimetière de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec +la bénédiction des prêtres.</p> + +<p>Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha +en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses +mains fermées contre l'autre, avec une moue grave.</p> + +<p>—Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du +bon Dieu, fit-il. François était un des meilleurs hommes de par +icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des étrangers +l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans +malchance. Et voilà qu'il s'est écarté. Nous ne sommes que de petits +enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent +qu'ils peuvent se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans +leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois...</p> + +<p>Il secoua la tête et répéta encore d'une voix grave:</p> + +<p>—Nous ne sommes que de petits enfants.</p> + +<p>—C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort +et vaillant, et sans malice.</p> + +<p>—Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des +raisons pour le faire mourir, lui plutôt qu'un autre... C'était un +bon garçon, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais ça vous +montre...</p> + +<p>—Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une +sorte de généreux entêtement.</p> + +<p>C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et +serviable avec ça. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amitié pour +lui. C'était un homme dépareillé.</p> + +<p>Il leva les yeux sur Maria et répéta avec force:</p> + +<p>—C'était un bon homme, un homme dépareillé.</p> + +<p>—Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chapdelaine, voilà de +ça sept ans, ça n'était encore qu'une jeunesse, mais fort et adroit +pas mal, déjà aussi grand comme il est là... je veux dire comme il +était... l'été dernier, quand il est venu icitte. C'était difficile +de ne pas l'aimer.</p> + +<p>Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce +qu'ils disaient semblait s'adresser à Maria, comme si son secret +d'amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne +bougea, les yeux fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel +rendait pourtant opaque comme un mur.</p> + +<p>Eutrope Gagnon s'en alla bientôt; les Chapdelaine, restés seuls, +furent longtemps sans parler. Enfin le père dit d'une voix hésitante:</p> + +<p>—François Paradis n'avait quasiment pas de famille: alors comme nous +avions tous de l'amitié pour lui, on pourrait peut-être faire dire +une messe ou deux... Eh, Laura?</p> + +<p>—Sûrement. Trois grand-messes avec chant, et quand les garçons +reviendront du bois, en bonne santé s'il plaît au bon Dieu, trois +autres pour le repos de son âme, pauvre garçon! Et tous les dimanches +nous dirons un chapelet pour lui.</p> + +<p>—Il était comme tous les autres, reprit le père Chapdelaine, pas +parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le +bon Dieu et la Sainte Vierge auront pitié de lui.</p> + +<p>Encore le silence. Maria sentait bien que c'était pour elle qu'ils +disaient cela, parce qu'ils avaient deviné son chagrin et cherchaient +à l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort ni +pour se plaindre. Une main s'était glissée dans sa gorge, l'étouffant +dès que le dénouement du récit tragique était devenu clair pour elle, +et maintenant cette main avait pénétré jusqu'en sa poitrine et lui +serrait durement le cœur. Les élancements et la douleur déchirante +viendraient plus tard peut-être; mais pour le moment ce n'était +encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts fermés sur son +cœur.</p> + +<p>D'autres paroles furent prononcées, qu'elle n'entendit guère; puis ce +fut le remue-ménage ordinaire du soir, les préparatifs du coucher, le +père Chapdelaine sortant pour aller faire une dernière visite à +l'étable et rentrant dans la maison très vite, la peau rougie par le +froid, fermant en hâte derrière lui la porte où une colonne de buée +froide s'engouffrait.</p> + +<p>—Viens, Maria.</p> + +<p>Sa mère l'appelait très doucement, en lui posant une main sur +l'épaule. Elle se leva et alla s'agenouiller avec les autres pour la +prière. Pendant dix minutes, les voix se répondirent, étouffées et +monotones, murmurant les paroles sacrées. Quand ils furent arrivés à +la fin du chapelet, la mère Chapdelaine murmura:</p> + +<p>—Encore cinq <i>Pater</i> et cinq <i>Ave</i> pour le repos de ceux qui ont eu +de la malchance dans les bois...</p> + +<p>Et les voix s'élevèrent à nouveau, un peu plus étouffées encore +qu'auparavant, avec parfois un frémissement qui ressemblait à un +sanglot.</p> + +<p>Lorsqu'elles se turent et que tous se relevèrent après le dernier +signe de croix, Maria se détourna de suite et retourna près de la +fenêtre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre +dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne +les vit même pas, parce que les larmes avaient commencé à monter en +elle et l'aveuglaient. Elle resta là quelques instants, immobile, les +bras pendants, dans une attitude d'abandon pathétique; puis son +chagrin tout à coup se fit plus poignant et l'étourdit; machinalement +elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois.</p> + +<p>Vu du seuil, le monde figé dans son sommeil blanc semblait plein +d'une grande sérénité; mais dès que Maria fut hors de l'abri des +murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisière +lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière +laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se +lamentaient comme des voix.</p> + +<p>Elle se recula avec un gémissement, referma la porte et s'assit près +du poêle, frissonnante. La stupeur première du choc commençait à se +dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le cœur +se mit à inventer des pincements, des déchirures, vingt tortures +rusées et cruelles.</p> + +<p>Comme il a dû pâtir là-bas dans la neige! songe-t-elle, sentant +encore sur son visage la morsure rapide de l'air glacé. Elle a bien +entendu dire par des hommes que le même destin a effleurés que +c'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à +un assoupissement; mais elle n'arrive pas à le croire, et les +souffrances que François a peut-être endurées, avant de s'abandonner +sur le sol blanc, défilent dans sa pensée à elle comme une procession +sinistre.</p> + +<p>Point n'est besoin de voir le lieu; elle connaît assez bien l'aspect +redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux +premières branches des sapins, les buissons d'aunes, enterrés presque +en entier, les bouleaux et les trembles dépouillés comme des +squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle se révélant +à travers le fouillis des aiguilles vert sombre. François Paradis +s'en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de +froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la +faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se +lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le +font tomber sur les genoux.</p> + +<p>Sans doute dès que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, vu +quel marchait vers le Nord désert, et de suite il a repris le bon +chemin, en garçon d'expérience qui a toujours eu le bois pour patrie. +Mais ses provisions sont presque épuisées, le froid cruel le torture +encore; il baisse la tête, serre les dents et se bat avec l'hiver +meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand +courage. Il songe à la route à suivre et à la distance, calcule ses +chances de survivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien +close et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui +saura ce qu'il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux +honnêtes pleins d'amour.</p> + +<p>Peut-être est-il tombé pour la dernière fois tout près du salut, à +quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est +souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se +sont jetés sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage +franc, fermé ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc +glacé de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle +frissonne et tremble ainsi qu'il a dû trembler et frissonner, lui, +avant que l'inconscience miséricordieuse vienne; et elle se serre +contre le poêle avec une grimace d'horreur et de compassion comme +s'il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa +chère vie contre les meurtriers.</p> + +<p>Ô Jésus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne +l'as-tu pas relevé de la neige avec tes mains pâles? Pourquoi, Sainte +Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a +trébuché pour la dernière fois? Dans toutes les légions du ciel +pourquoi ne s'est-il pas trouvé un ange pour lui montrer le chemin?</p> + +<p>Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et +le cœur simple de Maria craint d'avoir été impie en l'écoutant. +Bientôt une autre crainte lui vient: peut-être François Paradis +n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait +faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être +eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints, et +il s'en est allé vers la mort en état de péché, accablé de courroux +divin.</p> + +<p>Ses parents ont dit tout à l'heure qu'ils allaient faire dire des +messes. Comme ils ont été bons! Ayant deviné son secret, comme ils +ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre +âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend, +et tout naturellement ce sont les phrases de l'<i>Ave</i> qui montent à +ses lèvres: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»</p> + +<p>Aviez-vous douté d'elle, mère du Galiléen? Parce qu'elle vous avait +huit jours auparavant suppliée par mille fois et que vous n'aviez +répondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment +divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle +allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté? C'eût été +mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour +un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec +les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites.</p> + +<p>«Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos +entrailles, est béni.»</p> + +<p>Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que +la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au +pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle +lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans +son lit de neige...</p> + +<h3>XI</h3> + +<p>Un soir de février le père Chapdelaine dit:</p> + +<p>—Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe, +dimanche, pour la messe.</p> + +<p>—C'est correct, son père.</p> + +<p>Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et +ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête.</p> + +<p>Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent +marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature et +perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui +comptent. C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvent +les grands mots pathétiques, quels disent volontiers «amitié» pour +«amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux +joies du cœur leur taille relative dans l'existence à côté de ces +autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le travail +journalier, la moisson, l'aisance future.</p> + +<p>Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le +monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François +Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement +elle était malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait +pas aller plus avant.</p> + +<p>Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent +de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait +les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant +sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà +de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son +porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère. +Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à +tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre +carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs.</p> + +<p>Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant +jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à +passer sur ce chemin, quels avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui +n'était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur.</p> + +<p>Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eugène trotta +allègrement.</p> + +<p>Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis +rentrèrent dans le bois. À la longue quelques champs apparurent; des +maisons s'espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s'éloigna +peu à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et +suivi d'autres traîneaux qui s'en allaient aussi vers l'église.</p> + +<p>Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue +trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-Taillon, que les gens +du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des +premiers colons. C'était pour elle, en même temps qu'un exercice de +piété, presque la seule distraction possible, et son père s'était +efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare +du culte et la rencontre des quelques connaissances quils avaient au +village aideraient à secouer la tristesse.</p> + +<p>Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter les +maisons amies ils allèrent au presbytère. Celui-ci était déjà rempli +de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre n'est pas +seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur +conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs querelles, et en +vérité la seule personne différente d'eux-mêmes à laquelle ils +puissent avoir recours dans le doute.</p> + +<p>Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en +quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à +laquelle lui-même prenait part jovialement; d'autres plus longuement, +dans le secret de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut +venu il regarda l'horloge.</p> + +<p>—On va dîner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de +l'appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim +sans bon sens.</p> + +<p>Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa +plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à manger. Un autre +prêtre était là, venu d'une paroisse voisine et deux ou trois +paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coupée +d'histoires comiques et de commérages sans malice; de temps en temps +un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion +pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête +brefs et des «Oui! oui!» un peu distraits.</p> + +<p>Enfin le dîner prit fin; quelques-uns des invités partirent sitôt les +pipes allumées. Le curé surprit un regard du père Chapdelaine et +sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe à +Maria.</p> + +<p>—Viens un peu par icitte, toué, fit-il.</p> + +<p>Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de +salle de réception et de bureau.</p> + +<p>Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre côté, une +table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres +reliés en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure +représentant la Sainte Famille, une planche en couleurs où +voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d'un fabricant de +Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des +recommandations sur les incendies de forêts ou les épidémies de +bétail.</p> + +<p>—Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même? dit-il +assez doucement en se retournant vers Maria.</p> + +<p>Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu'en son +pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul +ne l'en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et +penchait vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa soutane il +avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et décharné, les +yeux méfiants, les larges épaules osseuses. Même ses mains, +dispensatrices de pardons miraculeux, étaient des mains de laboureur, +aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui +que le prêtre, le curé de la paroisse, clairement envoyé par Dieu +pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin.</p> + +<p>—Assis-toué là! fit-il en montrant une chaise.</p> + +<p>Elle s'assit un peu comme une écolière qu'on réprimande, un peu comme +une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec +un mélange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels +opérassent.</p> + +<p>Une heure plus tard, le traîneau filait sur la neige dure. Le père +Chapdelaine commençait à s'assoupir et les guides glissaient peu à +peu de ses mains ouvertes.</p> + +<p>Une fois encore il se secoua, releva la tête et reprit à pleine voix +le cantique qu'il avait entonné en quittant le village:</p> + +<blockquote>...<i>Adorons-le dans le ciel,<br /> +Adorons-le sur l'autel</i>...</blockquote> + +<p>Puis il se tut, son menton s'abaissa peu à peu sur sa poitrine, et il +n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots +de l'attelage.</p> + +<p>Maria songeait aux paroles du prêtre.</p> + +<p>—S'il y avait de l'amitié entre vous, c'est bien naturel que tu aies +du chagrin. Mais vous n'étiez pas fiancés, puisque tu n'en avais rien +dit à tes parents ni lui non plus; alors de te désoler de même et de +te laisser pâtir à cause d'un garçon qui ne t'était rien, après tout, +ça n'est pas bien, ça n'est pas convenable...</p> + +<p>Et encore:</p> + +<p>—Faire dire des messes et prier pour lui, ça c'est correct, tu ne +peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres +quand les garçons reviendront du bois, comme ton père l'a dit, comme +de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux ça +que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d'autant son temps de +purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à +décourager toute la maison, ça n'a pas de bon sens, et le bon Dieu +n'aime pas ça.</p> + +<p>En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un +conseiller discutant les raisons impondérables du cœur, mais plutôt +d'un homme de loi ou d'un pharmacien énonçant prosaïquement des +formules absolues, certaines.</p> + +<p>—Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça +vaillante et ménagère, c'est fait pour encourager ses vieux parents, +d'abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu +n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner +de te tourmenter de même, parce que c'est un tourment profane et peu +convenable, vu que ce garçon ne t'était rien. Et le bon Dieu sait ce +qui est bon pour nous; il ne faut pas se révolter ni se plaindre...</p> + +<p>Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule: +l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se +souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non +du regret tendre et poignant qu'il avait laissé derrière lui. Cela, +elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir +réellement dans la mort autre qu'il avait été dans la vie, elle +songeait au contraire qu'il devait être heureux et reconnaissant de +ce grand regret qui prolongeait un peu, par-delà la mort, l'amour +devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit...</p> + +<p>Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; +des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit +des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des +épinettes et grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif +descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la +peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux +pleins mois d'hiver encore.</p> + +<p>Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, +ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se +rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son +cœur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela +était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu'elle en eût mis +à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou +de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue.</p> + +<p>Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été +qu'un lent évanouissement de la lumière; car depuis le matin le ciel +était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur +le sol livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres +vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. +Maria sortit du traîneau en frissonnant et n accorda qu'une attention +distraite aux Happements de Chien, à ses gambades, aux cris des +enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait +curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus +d'amour et on lui défendait le regret. Elle entra dans la maison très +vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau fait +d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le +bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles +elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée.</p> + +<h3>XII</h3> + +<p>Comme mars venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle +qu'il y aurait le soir, chez Éphrem Surprenant, une grande veillée à +laquelle ils étaient tous priés.</p> + +<p>Il fallait que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la +mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire +un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta. +Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit +milles de distance; mais quétaient huit milles à faire en traîneau +sur la neige à travers les bois comparés au plaisir d'entendre des +chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de +loin.</p> + +<p>Il y avait nombreuse compagnie chez Éphrem Surprenant: plusieurs +habitants du village d'abord, puis les trois Français qui avaient +acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise +des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des +États-Unis pour quelque affaire se rapportant à cette vente et à la +succession de son père. Il accueillit Maria avec un empressement +marqué et s'assit auprès d'elle.</p> + +<p>Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des +chemins, des nouvelles du comté; mais la conversation languissait et +chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement +vers Lorenzo et les trois Français comme si de leur présence +simultanée dussent naturellement jaillir des récits merveilleux, des +descriptions de contrées lointaines aux mœurs étranges. Les +Français, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulement, +devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et +ne parlaient guère.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se +crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide +coutume canadienne.</p> + +<p>—Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment +aimez-vous le Canada?</p> + +<p>—C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en été +et les hivers sont pénibles; mais je suppose que l'on s'y habitue à +la longue.</p> + +<p>C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête, +les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres +habitants du village; mais dès qu'ils parlaient le fossé semblait +s'élargir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche +sonnaient comme des mots d'une langue étrangère. Ils n'avaient pas la +lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n'est +pas l'accent d'une quelconque province française, mais seulement un +accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants +d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des +tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Québec, même +dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient +recherchées et pleines de raffinement.</p> + +<p>—Dans votre pays avant de venir icitte, étiez-vous cultivateur +aussi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Quel métier donc que vous faisiez?</p> + +<p>Le Français hésita un instant avant de répondre, se rendant compte +peut-être que ce qu'il allait dire serait étrange et difficile à +comprendre.</p> + +<p>—Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes +deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre +dans un magasin.</p> + +<p>Employés—commis—cela c'était clair pour tout le monde; mais la +profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux +qui l'écoutaient.</p> + +<p>Éphrem Surprenant répéta: «Accordeur de pianos; c'était ça, c'était +bien ça!» Et il regarda son voisin Conrad Néron d'un air supérieur, +et de défi, qui semblait dire: «Tu ne voulais pas me croire ou bien +tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...»</p> + +<p>—Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine, +pénétrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon métier, ça? +Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de même +vous êtes ben instruits, vous et vos garçons; vous savez lire et +écrire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire.</p> + +<p>—Ni moi! ajouta promptement Éphrem Surprenant.</p> + +<p>Conrad Néron et Égide Racicot firent chorus:</p> + +<p>—Ni moi!</p> + +<p>—Ni moi!</p> + +<p>Et tous se mirent à rire.</p> + +<p>Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels +pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servirait guère, +maintenant.</p> + +<p>—Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos +métiers, là-bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par +icitte?</p> + +<p>Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité, +s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre +des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.</p> + +<p>Pourquoi ils étaient venus? Quelques mois plus tôt ils auraient pu +l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du cœur: la +lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la +révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la +parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant +sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie +saine et libre du sol fécondé. Ils auraient su dire tout cela avec +chaleur quelques mois plus tôt...</p> + +<p>Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et +chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.</p> + +<p>—On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout +est cher, on vit enfermé...</p> + +<p>Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement +parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes +leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des +grandes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni +compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné +les mille duretés d'une terre impitoyable.</p> + +<p>—Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel +Chapdelaine, le pays icitte, la vie?</p> + +<p>—Pas tout à fait, répondit le Français à voix basse. Non, pas tout à +fait...</p> + +<p>Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire à Éphrem Surprenant:</p> + +<p>—Ah! c'est dur, icitte; c'est dur!</p> + +<p>Ils firent «oui» de la tête tous les trois et baissèrent les yeux: +trois hommes aux épaules maigres, encore pâles malgré leurs six mois +passés sur la terre, qu'une chimère avait arrachés à leurs comptoirs, +à leurs bureaux, à leurs tabourets de piano, à la seule vraie vie +pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui +puissent être des déracinés. Ils avaient commencé à comprendre leur +erreur. Ils étaient trop différents pour imiter les Canadiens qui les +entouraient, dont ils n'avaient ni la force, ni la santé endurcie, ni +la rudesse nécessaire, ni l'aptitude à toutes les besognes: +agriculteurs, bûcherons, charpentiers, selon la saison et selon +l'heure.</p> + +<p>Le père hochait la tête, songeur; un des fils, les coudes sur les +genoux, contemplait avec une sorte d'étonnement les callosités que le +dur travail des champs avait plaquées aux paumes de ses mains frêles. +Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs +esprits le bilan mélancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on +pensait: «Lorenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils +n'ont plus guère d'argent et les voilà mal pris; car ces gens-là ne +sont pas faits pour vivre sur la terre.»</p> + +<p>La mère Chapdelaine voulut les encourager, un peu par pitié, un peu +ont l'honneur de la culture.</p> + +<p>—Ça force un peu au commencement quand on n'est pas accoutumé, +dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avancée +vous ferez une belle vie.</p> + +<p>—C'est drôle, remarqua Conrad Néron, comme chacun a du mal à se +contenter. En voilà trois qui ont quitté leurs places et qui sont +venus de ben loin pour s'établir icitte et cultiver, et moi je suis +toujours à me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que +d'être tranquillement assis dans un office toute la journée, la plume +à l'oreille, à l'abri du froid et du gros soleil.</p> + +<p>—Chacun a son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial.</p> + +<p>—Et ton idée à toi, ça n'était point de rester à Honfleur à suer sur +les chousses, fit Racicot avec un gros rire.</p> + +<p>—C'est vrai, et je ne m'en cache pas: ça ne m'aurait pas adonné. Ces +hommes icitte ont acheté ma terre. C'est une bonne terre, personne ne +peut rien dire à l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et +je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien où je +suis et je n'aurais pas voulu revenir.</p> + +<p>La mère Chapdelaine secoua la tête.</p> + +<p>—Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la +santé et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n'a point de +<i>boss</i>; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour +soi... Ah! c'est beau!</p> + +<p>—Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est +son maître. Et vous avez l'air de prendre en pitié ceux qui +travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un <i>boss</i> à qui +il faut obéir. Libre... sur la terre... allons donc!</p> + +<p>Il s'animait à mesure et parlait d'un air de défi.</p> + +<p>—Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un +habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien réussi, qui sont +bien gréés de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de +chance que les autres, vous dites: «Ah! ils font une belle vie; ils +sont à l'aise; ils ont de beaux animaux.»</p> + +<p>«Ça n'est pas ça qu'il faudrait dire. La vérité, cest que ce sont +leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de <i>boss</i> dans le monde qui +soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils +vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval +apeuré de rien qui s'écarte ou qui envoie les pieds; c'est une vache +pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher +pendant qu'on la tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand +ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour +gâter votre vie et vous donner du tourment...</p> + +<p>«Je sais ce que c'est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous +êtes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaillé +fort tout l'avant-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre +un peu de repos. Et puis avant qu'on soit assis à table, voilà un +enfant qui crie: "Les vaches ont sauté la clôture"; ou bien: +"Les moutons sont dans le grain." Et tout le monde se lève et +part à courir, en pensant à l'avoine ou à l'orge qu'on a eu tant de +mal à faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent. +Les hommes galopent, brandissent des bâtons, s'essoufflent; les +femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a réussi à +remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures +de pieux, et qu'on rentre, bien resté, on trouve la soupe aux pois +refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les +chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hâte, avec la +peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-être à préparer +encore.</p> + +<p>«Vous êtes les serviteurs de vos animaux: voilà ce que vous êtes. +Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme +les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les +faites vivre à force de travail, parce que la terre est avare et +l'été trop court. C'est comme cela et il n'y a pas moyen que cela +change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on +ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait... +Quand bien même on pourrait... Vous auriez d'autres maîtres: l'été +qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l'hiver qui mange sept +mois de l'année sans profit, la sécheresse et la pluie qui viennent +toujours <i>mal</i> à point...</p> + +<p>«Dans les villes on se moque de ces choses-là; mais ici vous n'avez +pas de défense contre elles et elles vous font du mal; sans compter +le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout, +sans plaisirs. C'est de la misère, de la misère, de la misère du +commencement à la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour réussir sur la +terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme +de raison... les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de +danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de +même!»</p> + +<p>Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque +jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de +carrefour. Ceux qui l'écoutaient, étant d'une race sensible à la +parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et +la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d'une façon nouvelle +et saisissante qui les surprenait eux-mêmes.</p> + +<p>La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête.</p> + +<p>—Ne dites pas ça; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un +habitant qui a une bonne terre.</p> + +<p>—Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers +le nord; l'été est trop court; le grain n'a pas eu le temps de +pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à +chaque voyage, venant des États, et que je vois les petites maisons +de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui +ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de +tous côtés... Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres, +moi qui n'y habite plus, et j'en suis à me demander comment ça se +fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voilà longtemps +pour s'en aller dans les places moins dures, où on trouve tout ce +qu'il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l'hiver et +aller se promener sans avoir peur de mourir...</p> + +<p>Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout à coup et songea +aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche. C'est vrai +ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était un pays sans pitié et +sans douceur. Toute l'inimitié menaçante du dehors, le froid, la +neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison +et s'asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec +des ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus +terribles encore.</p> + +<p>«Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés +dans le bois, ma sœur? Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs +corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra +jamais...»</p> + +<p>Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire lugubre, +et il semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs +de planches courbent l'échine et parlent bas comme des gens dont la +vie est menacée et qui craignent.</p> + +<p>Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au +moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des +histoires d'ours pris au piège, qui se démenaient et grondaient si +férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le +courage, et puis qui s'abandonnaient tout à coup quand ils voyaient +les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur +eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et +se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains, +déchirants et pitoyables.</p> + +<p>Après les histoires de chasse vinrent les histoires de revenants et +d'apparitions; des récits de visions terrifiantes ou d'avertissements +prodigieux reçus par des hommes qui avaient blasphémé ou mal parlé +des prêtres. Et après cela, comme personne ne consentait à chanter, +l'on joua aux cartes; la conversation descendit à des sujets moins +émouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui +fut dit alors quand le traîneau la ramena avec ses parents vers leur +maison, à travers les bois enténébrés, fut celui de Lorenzo +Surprenant parlant des États-Unis et de la vie magnifique des grandes +cités, de la vie plaisante, sûre, et des belles rues droites, +inondées de lumière le soir, pareilles à de merveilleux spectacles +sans fin.</p> + +<p>Avant le départ Lorenzo lui avait dit à demi-voix, presque en +confidence:</p> + +<p>—C'est demain dimanche... J'irai vous voir après midi.</p> + +<p>Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et +voici qu'il était de nouveau près d'elle, reprenant ses récits +merveilleux comme un plaidoyer interrompu.</p> + +<p>Car c'était pour elle surtout qu'il avait parlé la veille au soir; +elle le comprit clairement. Le grand mépris qu'il avait témoigné pour +la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des +villes, ce n'avait été que la préface d'une tentation dont il lui +mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on +feuillette un livre d'images.</p> + +<p>—Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer. Les magasins de +Roberval, la grand-messe, une veillée dramatique dans un couvent; +voilà tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes +ces choses-là, les gens qui ont habité les villes ne feraient qu'en +rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien qu'à vous promener sur +les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail +est finie—pas des petits trottoirs de planches comme à Roberval, +mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges +comme une salle—rien qu'à vous promener de même, avec les lumières, +les chars électriques qui passent tout le temps, les magasins, le +monde, vous verriez de quoi vous étonner pour des semaines. Et tous +les plaisirs qu'on peut avoir; le théâtre, les cirques, les gazettes +avec des images, et dans toutes les rues des places où l'on peut +entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures à pleurer et +à rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez même pas ce que c'est que +les vues animées!</p> + +<p>Il se tut quelques instants, repassant dans sa mémoire le spectacle +prodigieux des cinématographes et se demandant s'il pourrait +l'expliquer et en raconter les péripéties ordinaires: l'histoire +touchante des petites filles abandonnées ou perdues dont la vie est +condensée sur l'écran en douze minutes de misère atroce et trois +minutes de réparation et d'apothéose dans un salon d'un luxe exagéré. +Les galopades effrénées de <i>cowboys</i> à la poursuite des Indiens +ravisseurs; l'épouvantable fusillade; la délivrance ultime des +captifs, à la dernière seconde, par les soldats qui arrivent en +trombe, brandissant magnifiquement la bannière étoilée.</p> + +<p>Après une minute d'hésitation, il secoua la tête, reconnaissant son +impuissance à peindre toutes ces choses avec des mots.</p> + +<p>Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans +les brûlés qui couvrent la berge haute de la rivière Péribonka +au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant n'avait eu recours à aucun +prétexte pour obtenir que Maria sortît avec lui; il le lui avait +demandé simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour +avec la même simplicité directe et pratique.</p> + +<p>—Le premier jour que je vous ai vue, Maria, le premier jour... c'est +vrai! Voilà longtemps que je n'étais revenu au pays, et j'étais à me +dire que c'était une misérable place pour vivre, que les hommes +étaient une <i>gang</i> de simples qui n'avaient rien vu et que les filles +n'étaient sûrement pas aussi fines ni aussi <i>smart</i> que celles des +États... Et puis rien qu'à vous regarder, je me suis dit tout d'un +coup que c'était moi qui n'étais qu'un simple, parce que ni à Lowell +ni à Boston je n'avais vu de fille comme vous. Après que j'étais +retourné là-bas, dix fois par jour je pensais que peut-être bien +quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous +prendre, et chaque fois ça me faisait froid dans le dos. C'est pour +vous que je suis revenu, Maria, revenu de tout près de Boston +jusqu'icitte: trois jours de voyage! Les affaires que j'avais, +j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu, +pour vous dire ce que j'avais à dire et savoir ce que vous me +répondriez.</p> + +<p>Toutes les fois que le sol était nu l'espace de quelques pieds devant +eux, dépourvu de chicots et de racines, et qu'il pouvait relever les +yeux sans crainte de trébucher dans la neige, il la regardait, mais +ne voyait d'elle que son profil penché, à l'expression patiente et +tranquille, entre son bonnet de laine et le long gilet de laine qui +moulait ses formes héroïques, de sorte que chaque regard lui +rappelait ses raisons d'aimer sans lui rapporter de réponse.</p> + +<p>—Icitte, ce n'est pas une place pour vous, Maria. Le pays est trop +dur, et le travail est dur aussi: on se fait mourir rien que pour +gagner son pain. Là-bas, dans les manufactures, fine et forte comme +vous êtes, vous auriez vite fait de gagner quasiment autant que moi; +mais si vous étiez ma femme vous n'auriez pas besoin de travailler. +Je gagne assez pour deux, et nous ferions une belle vie: des +toilettes propres, un joli plain-pied dans une maison de briques, +avec le gaz, l'eau chaude, toutes sortes d'affaires dont vous n'avez +pas l'idée et qui vous épargnent du trouble et de la misère à chaque +instant. Et ne vous figurez pas qu'il n'y a que des <i>Anglâs</i> par là; +je connais bien des familles canadiennes qui travaillent comme moi ou +bien qui ont des magasins. Et il y a une belle église, avec un prêtre +canadien: M. le curé Tremblay, de Saint-Hyacinthe. Vous ne vous +ennuieriez pas...</p> + +<p>Il hésita encore, et promena son regard autour de lui sur le sol +blanc semé de souches brunes, sur le plateau austère qui un peu plus +loin descendait d'une seule course jusqu'à la rivière glacée, comme +s'il cherchait des arguments décisifs.</p> + +<p>—Je ne sais pas quoi vous dire... Vous avez toujours vécu par icitte +et vous ne pouvez pas vous figurer comment c'est ailleurs, et je ne +suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais +je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je prends pas un +coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande, +je vous emmènerai dans des places qui vous étonneront; de vraies +belles places pas en tout comme par icitte, où on peut vivre comme du +monde, et faire un règne heureux.</p> + +<p>Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo +Surprenant était venue battre son cœur comme une lame s'abat sur la +grève. Ce n'étaient point les protestations d'amour qui la +touchaient, encore quelles fussent sincères et honnêtes, mais les +descriptions par lesquelles il cherchait à la tenter. Il n'avait +parlé que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable +ou de vanité; mais considérez que ces choses étaient les seules +qu'elle pût comprendre avec exactitude, et que tout le reste—la +magie mystérieuse des cités, l'attirance d'une vie différente, +inconnue, au centre même du monde humain et non plus sur son extrême +lisière—n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et +vague, pareil à une grande clarté lointaine.</p> + +<p>Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le +contact des multitudes; toute la richesse fourmillante de sensations +et d'idées qui est l'apanage pour lequel le citadin a troqué +l'orgueil âpre de la terre, Maria pressentait tout cela confusément, +comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse +métempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle +avait un grand désir de s'en aller.</p> + +<p>Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une armée de nuages +tristes chargés de neige. Ils défilaient comme une menace au-dessus +du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre +couche à son linceul, et les sapins, les épinettes, les cyprès, +serrés les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figés dans cet +aspect de grande résignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les +souches émergeaient de la neige comme des épaves. Rien dans le +paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de +chaleur et de fécondité; c'était plutôt un pan de quelque planète +déshéritée où ne régnait jamais que la froide mort.</p> + +<p>Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austérité des +arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et +maintenant pour la première fois elle y songeait avec haine et avec +crainte. Quels paradis ce devaient être ces contrées du sud où +l'hiver était fini en mars et où dès avril les feuilles se +montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les +chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et +dans les villes, les rues...</p> + +<p>Des questions tremblèrent sur ses lèvres. Elle eût voulu savoir s'il +y avait de hautes maisons et des magasins des deux côtés de ces rues, +sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars +électriques marchaient toute l'année; si la vie était bien chère... +Et des réponses à toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une +petite partie de sa curiosité émue et laissé subsister presque tout +le vague merveilleux du grand mirage.</p> + +<p>Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui +ressemblât à un commencement de promesse. Lorenzo la regarda +longuement tout en marchant à côté d'elle sur la neige, et il ne +devina rien de ce qui se passait dans son cœur.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amitié pour moi, ou +bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous décider encore?</p> + +<p>Comme elle ne répondait toujours pas, il s'accrocha à cette dernière +supposition par peur d'un refus définitif.</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sûr! Il n'y a +guère longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez à ce que +je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui +coûte cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez +qu'il n'y a pas un garçon dans le pays avec qui vous pourriez faire +un règne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous +vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer à soigner des animaux et +à gratter la terre dans des places désolées...</p> + +<p>Ils rentrèrent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui +l'attendait, des États où il allait trouver le printemps déjà venu, +du travail abondant et bien payé dont témoignaient ses vêtements +élégants et sa lionne mine. Puis il partit, et Maria, qui avait +laborieusement détourné les yeux devant les siens, s'assit près de la +fenêtre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en +songeant à son grand ennui.</p> + +<h3>XIII</h3> + +<p>Personne ne posa de questions à Maria, ni ce soir-là ni les soirs +suivants; mais quelque membre de la famille dut parler à Eutrope +Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions +évidentes, car le dimanche d'après Eutrope vint à son tour, après le +repas de midi, et Maria entendit un deuxième aveu d'amour.</p> + +<p>François Paradis était venu au cœur de l'été, descendu du pays +mystérieux situé «en haut des rivières»; le souvenir des très simples +paroles qu'il avait prononcées était tout mêlé à celui du grand +soleil éclatant, des bleuets mûrs, des dernières fleurs de bois de +charme se fanant dans la brousse. Après lui Lorenzo Surprenant avait +apporté un autre mirage: le mirage des belles cités lointaines et de +la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon, +quand il parla à son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte +et comme découragé d'avance, comprenant qu'il n'avait rien à offrir +qui eût de la force pour tenter.</p> + +<p>Hardiment il avait demandé à Maria de venir se promener avec lui; +mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils +virent que la neige tombait. Maria s'était arrêtée sur le perron, +hésitante une main sur le loquet, faisant mine de rentrer; et lui, +craignant de laisser échapper l'occasion, s'était mis à parler de +suite, se dépêchant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire.</p> + +<p>—Vous savez bien que j'ai de l'amitié pour vous, Maria. Je ne vous +en avais pas parlé encore, d'abord parce que ma terre n'était pas +assez avancée pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous +les deux, et après ça parce que j'avais deviné que c'était François +Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et +que cet autre garçon des États est après vous, je me suis dit que moi +aussi je pourrais bien essayer ma chance.</p> + +<p>La neige descendait maintenant en flocons serrés; elle dégringolait +du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande +sombre qui était la lisière de la forêt, et puis allait se joindre à +cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient déjà accumulée sur le +sol.</p> + +<p>—Je ne suis pas riche, bien sûr; mais j'ai deux lots à moi, tout +payés, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler +dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran, +faire de bonnes clôtures, et quand mai viendra jen aurai grand prêt à +être semé. Je sèmerai cent trente minots, Maria... cent trente minots +de blé, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de gaudriole pour +les animaux. Tout ce grain-là, du beau grain de semence, je +l'achèterai à Roberval et je payerai <i>cash</i> sur le comptoir, de +même... J'ai l'argent de côté tout prêt; je payerai <i>cash</i>, sans une +cent de dette à personne, et si seulement c'est une année ordinaire, +ça fera une belle récolte. Pensez donc Maria cent trente minots de +beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l'été, avant +les foins, et puis entre les foins et la moisson, ça serait le bon +temps pour élever une belle petite maison chaude et solide, toute en +épinette rouge. J'ai le bois tout prêt, coupé, empilé, derrière ma +grange; mon frère m'aidera et peut-être aussi Esdras et Da'Bé quand +ils seront revenus. L'hiver d'après je monterai aux chantiers avec un +cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents +piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous avez bien voulu +m'attendre, ça serait le temps...</p> + +<p>Maria restait appuyée à la porte, une main sur le loquet, détournant +les yeux. C'était cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait à lui offrir; +attendre un an, et puis devenir sa femme et continuer la vie d'à +présent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre +mi-défrichée... Faire le ménage et l'ordinaire, tirer les vaches, +nettoyer l'étable quand l'homme serait absent, travailler dans les +champs peut-être, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle était +forte. Passer les veillées au rouet ou à radouber de vieux +vêtements... Prendre une demi-heure de repos parfois l'été, assise +sur le seuil, en face des quelques champs enserrés par l'énorme bois +sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de +givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne +déjà blanche et sur le bois... Le bois... Toujours le bois, +impénétrable, hostile, plein de secrets sinistres, fermé autour d'eux +comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu à peu, année +par année, gagnant quelques arpents chaque fois, au printemps et à +l'automne, année par année, à travers toute une longue vie terne et +dure.</p> + +<p>Non, elle ne voulait pas vivre comme cela.</p> + +<p>—Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer, +continuait Eutrope, mais vous êtes vaillante, Maria, et accoutumée à +l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaillé fort; personne n'a +pu dire jamais que j'étais lâche, et si vous vouliez bien me marier +ça serait mon plaisir de peiner comme un bœuf toute la journée pour +vous faire une belle terre et que nous soyons à l'aise avant d'être +vieux. Je ne prends pas de boisson, Maria, et le vous aimerais +bien...</p> + +<p>Sa voix trembla et il étendit la main vers le loquet à son tour, +peut-être pour prendre sa main à elle, peut-être pour l'empêcher +d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donné sa réponse.</p> + +<p>—L'amitié que j'ai pour vous... ça ne peut pas se dire...</p> + +<p>Elle ne répondait toujours rien. Pour la deuxième fois un jeune homme +lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait à +donner, et pour la deuxième fois elle écoutait et restait muette, +embarrassée, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilité et le +silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouvée niaise; mais +elle n'était que simple et sincère, et proche de la nature, qui +ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde fût devenu +compliqué comme à présent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents +et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et à +la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la +nature n'avait pas encore parlé impérieusement en elle, sans doute +elle les écoutait en silence, prêtant l'oreille moins à leurs +discours qu'à une voix intérieure et préparant le geste d'éloignement +qui la défendait contre toute requête trop ardente, en attendant... +Les trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas été attirés par +des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beauté de son corps et +parce qu'ils pressentaient de son cœur limpide et honnête; quand ils +lui parlaient d'amour elle restait semblable à elle-même, patiente, +calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fallût dire, et +ils ne l'en aimaient que davantage.</p> + +<p>—Ce garçon des États est venu vous faire de beaux discours, mais il +ne faut pas vous laisser prendre...</p> + +<p>Il devina son geste ébauché de protestation et se fit plus humble.</p> + +<p>—Oh! vous êtes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien à dire +contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte, Maria, parmi des +gens comme vous.</p> + +<p>À travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction +de planches, mi-étable et mi-grange, que son père et ses frères +avaient élevée cinq ans plus tôt, et elle lui trouvait un aspect à la +fois répugnant et misérable, maintenant qu'elle avait commencé à se +figurer les édifices merveilleux des cités. L'intérieur chaud et +fétide, le sol couvert de fumier et de paille souillée, la pompe dans +un coin, dure à manœuvrer et qui grinçait si fort, l'extérieur +désolé, tourmenté par le vent froid, souffleté par la neige +incessante, c'était le symbole de ce qui l'attendait si elle épousait +un garçon comme Eutrope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un +pays triste et sauvage.</p> + +<p>Elle secoua la tête.</p> + +<p>—Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant... +Je n'ai rien promis à personne. Il faut attendre.</p> + +<p>C'était plus qu'elle n'en avait dit à Lorenzo Surprenant et pourtant +Lorenzo était parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait +tenté sa chance, et perdu. Il s'en alla seul à travers la neige, +tandis qu'elle rentrait dans la maison.</p> + +<p>Mars se traîna en l'ours tristes; un vent froid poussait d'un bout à +l'autre du ciel les nuages gris ou balayait la neige; il fallait +étudier le calendrier, don d'un marchand de grain de Roberval, pour +comprendre que le printemps venait.</p> + +<p>Les journées qui suivirent furent pour Maria toutes pareilles aux +journées d'autrefois, ramenant les mêmes tâches, accomplies de la +même manière; mais les soirées devinrent différentes, remplies par un +effort de pensée pathétique. Sans doute ses parents avaient-ils +deviné ce qui s'était passé; mais respectant son silence, ils ne lui +offraient pas de conseils et elle n'en demandait pas. Elle avait +conscience qu'il n'appartenait qu'à elle de faire son choix et +d'arrêter sa vie, et se sentait pareille à une élève debout sur une +estrade devant des yeux attentifs, chargée de résoudre sans aide un +problème difficile.</p> + +<p>C'était ainsi: quand une fille arrivait à un certain âge, lorsqu'elle +était plaisante à voir, saine et forte, habile à toutes les besognes +de la maison et de la terre, de jeunes hommes lui demandaient de les +épouser. Et il fallait qu'elle dît: «Oui» à celui-là, «Non» à +l'autre...</p> + +<p>Si François Paradis ne s'était pas écarté sans retour dans les bois +désolés, tout eût été facile. Elle n'aurait pas eu à se demander ce +qu'il lui fallait faire: elle serait allée droit vers lui, poussée +par une force impérieuse et sage, aussi sûre de bien faire qu'une +enfant qui obéit. Mais il était parti; il ne reviendrait pas comme il +l'avait promis, ni au printemps ni plus tard, et M. le curé de +Saint-Henri avait défendu de continuer par un long regret la longue +attente.</p> + +<p>Oh! mon Dou! Quel temps merveilleux ç'avait été que le commencement +de cette attente! Quelque chose se gonflait et s'ouvrait dans son +cœur de semaine en semaine, comme une belle gerbe riche dont les +épis s'écartent et se penchent, et une grande joie venait vers elle +en dansant... Non, c'était plus vif et plus fort que cela. C'était +pareil à une grande flamme-lumière aperçue dans un pays triste, à la +brunante, une promesse éclatante vers laquelle on marche, oubliant +les larmes qui avaient été sur le point de venir en disant d'un air +de défi: «Je savais bien qu'il y avait quelque part dans le monde +quelque chose comme cela.» Fini. Oui, c'était fini. Maintenant il +fallait faire semblant de n'avoir rien vu, et chercher laborieusement +son chemin, en hésitant dans le triste pays sans mirage.</p> + +<p>Le père Chapdelaine et Tit'Bé fumaient sans rien dire, assis près du +poêle; la mère tricotait des bas; chien, couché sur le ventre, la +tête entre ses pattes allongées, clignait doucement des yeux, +jouissant de la bonne chaleur. Télesphore s'était endormi, son +catéchisme ouvert sur les genoux, et la petite Alma-Rose, qui était +encore éveillée, elle, hésitait depuis plusieurs minutes déjà entre +un grand désir de faire remarquer la paresse inexcusable de son frère +et la honte d'une pareille trahison.</p> + +<p>Maria baissa les yeux, reprit son ouvrage, et suivit un peu plus loin +encore sa pensée obscure et simple.</p> + +<p>Quand une jeune fille ne sent pas ou ne sent plus la grande force +mystérieuse qui la pousse vers un garçon différent des autres, +qu'est-ce qui doit la guider? Qu'est-ce qu'elle doit chercher dans le +mariage? Avoir une belle vie, assurément, faire un règne heureux...</p> + +<p>Ses parents auraient préféré qu'elle épousât Eutrope Gagnon—elle le +savait—d'abord parce qu'elle resterait ainsi près d'eux et ensuite +parce que la vie de la terre était la seule qu'ils connussent, et +qu'ils l'imaginaient naturellement supérieure à toutes les autres. +Eutrope était un bon garçon, vaillant et tranquille, et il l'aimait; +mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il était également sobre, +travailleur; il était en somme resté Canadien, tout pareil aux gens +parmi lesquels elle vivait; il allait à l'église... Et il lui +apportait comme un présent magnifique un monde éblouissant, la magie +des villes; il la délivrerait de l'accablement de la campagne glacée +et des bois sombres...</p> + +<p>Elle ne pouvait se résoudre encore à se dire: «Je vais épouser +Lorenzo Surprenant.» Mais en vérité son choix était fait. Le norouâ +meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied +de quelque cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même +coup toute la tristesse et la dureté du pays qu'elle habitait et lui +avait inspiré la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de +la solitude, des grandes forêts inhumaines où tous les arbres ont +l'aspect des arbres de cimetière. L'amour—le vrai amour—avait passé +près d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'était +éloignée pour ne plus revenir. Il lui était resté une nostalgie et, +maintenant, elle se prenait à désirer une compensation et comme un +remède, l'éblouissement d'une vie lointaine dans la clarté pâle des +cités.</p> + +<h3>XIV</h3> + +<p>Un soir d'avril la mère Chapdelaine refusa de se mettre à table avec +les autres à l'heure du souper.</p> + +<p>—J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que +je me suis forcée en levant la poche de fleur aujourd'hui pour faire +le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire... +et je n'ai pas faim.</p> + +<p>Personne ne répondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont +prompts à s'inquiéter dès que chez l'un d'entre eux le mécanisme +humain se dérange; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus à +trouver presque naturel que parfois leur dur métier les surmène et +que quelque fibre de leur corps se rompe. Pendant que le père et les +enfants mangeaient, la mère Chapdelaine resta immobile sur sa chaise, +près du poêle. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'altérait.</p> + +<p>—Je vas me coucher, dit-elle bientôt. Une bonne nuit et demain matin +je serai correcte, certain! Tu guetteras la cuite, Maria.</p> + +<p>Le lendemain, en effet, elle se leva à son heure ordinaire; mais +quand elle eut préparé la pâte pour les crêpes, la peine la terrassa +et elle dut s'allonger de nouveau. Près du lit elle s'arrêta un +instant, se tenant les reins des deux mains et s'assura que la +besogne du jour serait faite.</p> + +<p>—Tu donneras à manger aux hommes, Maria. Et ton père t'aidera à +tirer les vaches si tu veux. Je ne suis bonne à rien ce matin.</p> + +<p>—C'est bon, sa mère; c'est bon, répondit Maria. Reposez-vous +tranquillement; nous n'aurons pas de misère.</p> + +<p>Pendant deux jours elle resta couchée, surveillant de son lit toute +la vie domestique, donnant des conseils.</p> + +<p>—Tourmente-toi point, lui répétait son mari sans cesse. Il n'y a +quasiment rien à faire dans la maison à part de l'ordinaire, et pour +ça Maria est bien capable, et pour le reste aussi, batêche! Elle +n'est plus une petite fille à cette heure: elle est aussi capable +comme toi. Reste sans bouger, ben à l'aise, au lieu de bardasser tout +le temps entre les couvertes et d'empirer ton mal.</p> + +<p>Le troisième jour elle cessa de penser aux soins du ménage et +commença à se lamenter.</p> + +<p>—Oh! mon Dou! gémissait-elle. J'ai mal dans tout le corps et la tête +me brûle. Je vas mourir!</p> + +<p>Le père Chapdelaine essaya de la réconforter en plaisantant.</p> + +<p>—Tu mourras quand le bon Dieu voudra que tu meures, et à mon idée ça +n'est pas encore de ce temps icitte. Qu'est-ce qu'il ferait de toi? +Le paradis est plein de vieilles femmes, au lieu qu'icitte nous n'en +avons qu'une et elle peut encore rendre service, des fois...</p> + +<p>Mais il commençait à s'inquiéter et tint conseil avec sa fille.</p> + +<p>—Je pourrais atteler et aller virer à la Pipe, proposa-t-il. +Peut-être bien qu'au magasin ils ont des remèdes pour cette +maladie-là; ou bien j'en causerais à M. le curé et il me dirait quoi +faire.</p> + +<p>Avant quils eussent pris une décision, la nuit était venue et Tit'Bé, +qui était allé aider Eutrope Gagnon à scier du bouleau pour son +poêle, rentra et le ramena avec lui.</p> + +<p>—Eutrope a un remède, dit-il.</p> + +<p>Ils se rassemblèrent tous autour d'Eutrope, qui prit dans une de ses +poches et ouvrit lentement une petite boîte de fer-blanc.</p> + +<p>—Voilà ce que j'ai, fit-il d'un air de doute. C'est des pilules. +Quand mon frère a eu mal aux rognons, voilà trois ans passés, il a vu +dans une gazette une annonce pour ces pilules-là, qui disait qu'elles +étaient bonnes; alors il a envoyé de l'argent pour une boîte. Il dit +que c'est un bon remède. Son mal n'est pas parti de suite, comme de +raison; mais il dit que c'est un bon remède. Ça vient des États...</p> + +<p>Pendant quelques instants ils contemplèrent sans mot dire les +quelques pilules grises qui roulaient çà et là sur le fond de la +boîte. Un remède... préparé par quelque homme repu de science en des +pays lointains... Le même respect troublé les courbait qu'inspire aux +Indiens la décoction d'herbes cueillies par une nuit de pleine lune, +au-dessus de laquelle le guérisseur de la tribu a récité les formules +magiques.</p> + +<p>Maria questionna d'une voix hésitante:</p> + +<p>—C'est-il bien aux rognons qu'elle a mal, seulement?</p> + +<p>—D'après ce que Tit'Bé m'avait dit, j'avais pensé que c'était ça.</p> + +<p>Le père Chapdelaine fit un geste évasif.</p> + +<p>—Elle s'est forcée en levant la poche de fleur, qu'elle dit, et +maintenant voilà qu'elle a mal dans tout le corps. On ne peut pas +savoir...</p> + +<p>—La gazette qui partait de ce remède-là, reprit Eutrope Gagnon, +disait comme ça que quand le monde tombait malade et pâtissait, +c'était à cause des rognons, toujours; et pour les rognons ces +pilules-là, c'est extra. La gazette le disait, et mon frère aussi.</p> + +<p>—Quand même ça ne serait pas pour ce mal-là tout à fait, dit Tit'Bé +d'un air de respect, c'est un remède de toujours...</p> + +<p>—Elle pâtit, c'est sûr: on ne peut pas la laisser comme ça.</p> + +<p>Ils s'approchèrent du lit où la malade gémissait et respirait +bruyamment, tentant par intervalles des mouvements légers que +suivaient des plaintes plus aiguës.</p> + +<p>—Eutrope t'a apporté un remède, Laura.</p> + +<p>—J'y crois point à vos remèdes, répondit-elle entre deux plaintes.</p> + +<p>Mais elle regarda pourtant avec intérêt les pilules grises qui +roulaient sans cesse dans la boîte de fer-blanc, comme si elles +eussent été animées d'une vie surnaturelle.</p> + +<p>—Mon frère en a mangé, voilà trois ans passés, quand il avait le mal +de rognons si fort qu'il ne pouvait quasiment pas travailler, et il +dit que ça lui a fait du bien. Oh! c'est un bon remède, madame +Chapdelaine, certain!</p> + +<p>À mesure qu'il parlait, son hésitation primitive s'évanouissait, et +il se sentait envahi d'une grande confiance.</p> + +<p>—Ça va vous guérir, madame Chapdelaine, sûr comme il y a un bon +Dieu. C'est un remède de première classe: mon frère l'a fait venir +des États exprès. Vous ne trouveriez pas un remède comme ça au +magasin de la Pipe, sûrement.</p> + +<p>—Ça ne peut pas la rendre pire? interrogea Maria avec un reste de +crainte. Ça n'est pas du poison ni une affaire de même?</p> + +<p>Tous les hommes protestèrent ensemble avec une sorte d'indignation.</p> + +<p>—Faire du mal, des petites pilules pas plus grosses que ça!</p> + +<p>—Mon frère en a mangé quasiment une boîte, et il dit que c'est du +bien que ça lui a fait.</p> + +<p>Quand Eutrope partit, il laissa les pilules derrière lui; la malade +n'avait pas encore consenti à en prendre, mais sa résistance +diminuait de force à chaque fois.</p> + +<p>Elle en prit deux au milieu de la nuit, deux autres au matin, et +pendant les heures qui suivirent tout le inonde attendit avec +confiance que la magie du remède opérât. Mais vers midi il fallut se +rendre à l'évidence; elle souffrait toujours autant et continuait à +se plaindre. Au soir la boîte était vide, et quand la nuit tomba les +gémissements de la malade remplirent la maison d'une tristesse +angoissée, maintenant surtout que l'on n'avait plus de remède en quoi +l'on pût espérer.</p> + +<p>Maria se leva deux ou trois fois, émue des plaintes plus fortes; +chaque fois elle trouvait sa mère dans la même position, couchée sur +le côté dans une immobilité qui semblait la faire souffrir et la +raidir un peu plus d'heure en heure, et toujours se lamentant +bruyamment.</p> + +<p>—Quoi c'est, sa mère? demandait Maria. Ça va-t-il mieux?</p> + +<p>—Oh! mon Don! que je pâtis. Que je pâtis donc! répondait la malade. +Je peux plus grouiller, plus en tout, et ça me fait mal tout de même. +Donne-moi de l'eau frette, Maria; j'ai soif à mourir.</p> + +<p>Maria lui donna à boire plusieurs fois, mais finit par concevoir des +craintes.</p> + +<p>—Ça n'est peut-être pas bon pour vous de boire tant que ça, sa mère. +Tâchez d'endurer votre soif un temps.</p> + +<p>—C'est pas endurable, je te dis... La soif, et puis le mal que j'ai +dans tout le corps, et la tête qui me brûle... Oh! mon Dou! C'est +certain que je vas mourir.</p> + +<p>Un peu avant le jour elles s'assoupirent toutes les deux; mais Maria +fut bientôt réveillée par son père, qui lui secouait l'épaule et +parlait à voix basse.</p> + +<p>—Je vas atteler, dit-il. J'irai virer à Mistook pour chercher le +médecin, et en passant à la Pipe je vas parler à M. le curé aussi. +C'est épeurant de l'entendre se lamenter de même...</p> + +<p>Les yeux ouverts dans la clarté blafarde de l'aube, Maria prêta +l'oreille aux bruits du départ; la porte de l'écurie battant contre +le mur; les sabots du cheval sonnant mat sur les madriers de l'allée; +des commandements étouffés: «Ho là! Harrié! Harrié donc! Ho!» puis le +tintement des grelots de l'attelage. Dans le silence qui suivit, la +malade gémit deux ou trois fois, mais sans se réveiller; Maria +regarda le jour pâle emplir la maison et songea au voyage de son +père, s'efforçant de calculer les distances.</p> + +<p>De chez eux au village de Honfleur, huit milles. De Honfleur à la +Pipe, six. À la Pipe son père parlerait à M. le curé et puis il +continuerait vers Mistook. Elle se reprit, et au lieu du vieux nom +indien que les gens du pays emploient toujours, elle donna au village +son nom officiel, celui dont l'avaient baptisé les prêtres: +Saint-Cœur-de-Marie... De la Pipe à Saint-Cœur-de-Marie, huit +autres milles. Huit et six, et huit encore... Elle s'embrouilla, et +dit à voix basse:</p> + +<p>—Ça fait loin toujours. Et les chemins seront méchants.</p> + +<p>Une fois de plus elle ressentait un effarement tragique en songeant à +leur solitude, dont elle ne se souciait guère autrefois. C'était bon +quand tout le monde était fort et joyeux et qu'on n'avait pas besoin +d'aide; mais qu'un peu de chagrin vînt, une maladie, et le bois qui +les entourait semblait resserrer sur eux sa poigne hostile pour les +priver des secours du monde, le bois et ses acolytes: les mauvais +chemins où les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail, les tempêtes de +neige en plein avril...</p> + +<p>Sa mère tenta de se retourner dans son sommeil, s'éveilla en poussant +un cri aigu de douleur et aussitôt recommença à gémir sans répit. +Maria se leva et alla s'asseoir près d'elle, songeant à la longue +journée qui commençait, au cours de laquelle elle n'aurait ni conseil +il ni aide.</p> + +<p>Elle ne fut qu'une longue plainte, cette journée: un gémissement sans +fin qui venait du lit où gisait la malade et hantait l'étroite maison +de bois. De temps en temps se mêlait à cette lamentation quelque +bruit domestique: la vaisselle entrechoquée, la porte du poêle de +fonte ouverte avec un claquement; des pas sur le plancher, Tit'Bé +rentrant dans la maison doucement, inquiet et gauche, pour prendre +des nouvelles.</p> + +<p>—Ça va-t-il point mieux?</p> + +<p>Maria secouait la tête. Ils restaient tous deux immobiles quelques +secondes, regardant la forme immobile sous les couvertures de laine +brune, prêtant l'oreille aux plaintes; puis Tit'Bé sortait de nouveau +pour vaquer aux menues besognes du dehors; Maria achevait de mettre +la maison en ordre et recommençait ensuite son guet patient, que des +gémissements plus perçants venaient parfois interrompre comme des +reproches.</p> + +<p>D'heure en heure elle reprenait son calcul de temps et de distance.</p> + +<p>—Son père doit être loin de Saint-Cœur-de-Marie... Si le médecin +est là, ils vont laisser le cheval reposer une couple d'heures, et +ils partiront ensemble. Mais les chemins doivent être méchants; au +printemps, de ce temps icitte, c'est quasiment pas passable des +fois...</p> + +<p>Un peu plus tard:</p> + +<p>—Ils doivent être partis; peut-être bien qu'en passant à la Pipe ils +s'arrêteront pour parler à M. le curé. Ou bien encore il sera venu de +suite dès qu'il aura su, sans les attendre. Il peut arriver dans +aucun temps.</p> + +<p>Mais la nuit approcha sans amener personne, et vers sept heures +seulement des grelots se firent entendre au dehors. C'étaient le père +Chapdelaine et le médecin qui arrivaient. Ce dernier entra dans la +maison seul, posa son sac sur la table et commença à retirer sa +pelisse en grognant.</p> + +<p>—Avec des chemins de même, dit-il, c'est pas qu'une petite affaire +de venir voir des malades. Et vous, vous êtes venus vous cacher dans +le bois apparemment, le plus loin que vous avez pu. Batêche! vous +pourriez bien tous mourir sans que personne vous vienne en aide.</p> + +<p>Il se chauffa quelques secondes au poêle, puis s'approcha du lit.</p> + +<p>—Eh bien, la mère, on se met à être malade, tout comme les gens qui +ont le moyen!</p> + +<p>Mais après un premier examen il cessa de plaisanter.</p> + +<p>—Elle est malade pour de bon, je cré!</p> + +<p>C'était sans affectation qu'il parlait comme les paysans; son +grand-père et son père avaient travaillé la terre, et lui n'avait +quitté la campagne que pour faire ses études de médecine à Québec, +parmi d'autres garçons semblables à lui pour la plupart, petit-fils +sinon fils de cultivateurs, qui avaient tous gardé des manières +frustes de villageois et le lent parler héréditaire. Il était grand +et massif, moustachu de gris, et sa figure épaisse avait toujours une +expression un peu gênée de bonne humeur arrêtée court par l'annonce +d'un chagrin d'autrui, auquel il devait faire semblant de compatir.</p> + +<p>Le père Chapdelaine, ayant dételé et soigné son cheval, rentra dans +la maison à son tour. Il s'assit à distance respectueuse avec ses +enfants pendant que le médecin remplissait ses rites. Ils pensaient +tous:</p> + +<p>«Maintenant on va savoir ce que c'est, et il va lui donner de bons +remèdes...»</p> + +<p>Mais quand l'examen fut fini, au lieu d'avoir recours de suite aux +philtres de son sac, il resta hésitant et se mit à poser des +questions sans fin. Comment cela avait commencé, et de quoi elle se +plaignait surtout... Si elle avait déjà souffert du même mal... Les +réponses ne semblèrent pas l'éclairer beaucoup; alors il s'adressa à +la malade elle-même, mais n'obtint d'elle que des indications vagues +et des plaintes.</p> + +<p>—Si ça n'est rien qu'un effort qu'elle s'est donné, fit-il à la +longue, elle guérira toute seule: elle n'a qu'à rester au lit sans +bouger. Mais si c'est une lésion dans le milieu du corps, aux rognons +ou ailleurs, ça peut être méchant.</p> + +<p>Il sentit confusément que le doute où il restait plongé désappointait +les Chapdelaine, et voulut rétablir son prestige.</p> + +<p>—Des lésions internes, c'est grave, et on ne peut rien y voir. Le +plus grand savant du monde ne pourrait pas vous en dire plus long que +moi. Il faut attendre... Mais ça n'est peut-être pas ça.</p> + +<p>Il recommença son examen et secoua la tête.</p> + +<p>—Je peux toujours lui donner quelque chose pour l'empêcher de pâtir +de même.</p> + +<p>Le sac de cuir révéla enfin ses fioles mystérieuses: quinze gouttes +d'une drogue jaunâtre tombèrent dans deux doigts d'eau que la malade, +soutenue, but avec force plaintes aiguës. Après cela, il ne restait +apparemment qu'à attendre encore; les hommes allumèrent leurs pipes +et le docteur, les pieds contre le poêle, parla de sa science et de +ses cures.</p> + +<p>—Des maladies de même, dit-il, qu'on ne sait pas bien ce que c'est, +c'est plus bâdrant pour un médecin qu'une affaire grave. Ainsi la +pneumonie, ou bien la fièvre typhoïde; les trois quarts des gens de +par icitte, hormis qu'ils meurent de vieillesse, ce sont ces deux +maladies-là qui les tuent. Eh bien, la fièvre typhoïde et la +pneumonie, j'en guéris tous les mois. Vous connaissez bien Viateur +Tremblay, le maître de poste de Saint-Henri...</p> + +<p>Il paraissait un peu offensé que la mère Chapdelaine fût atteinte +d'un mal obscur, au diagnostic difficile, et non d'une des deux +maladies qu'il traitait avec le plus de succès, et il conta par le +menu comment il avait guéri le maître de poste de Saint-Henri. De là +ils en vinrent à discuter toutes les nouvelles du comté, de ces +nouvelles qui font le tour du lac Saint-Jean, colportées de maison en +maison, et qui sont d'un intérêt plus passionnant mille fois que les +famines ou les guerres parce que les causeurs arrivent toujours à les +rattacher à quelqu'un de leurs amis ou de leurs parents, dans ce pays +où tous les liens de parenté sont suivis méticuleusement en esprit, +malgré les distances.</p> + +<p>La mère Chapdelaine cessa de se plaindre, et parut s'assoupir. Le +médecin jugea donc qu'il avait fait ce qu'on attendait de lui, tout +au moins pour un soir, vida sa pipe et se leva.</p> + +<p>—Je vas aller coucher à Honfleur, dit-il. Votre cheval est bon pour +me mener jusque-là, eh? Vous n'avez pas besoin de venir, vous; je +connais le chemin. Je vas passer la nuit chez Éphrem Surprenant et je +reviendrai demain dans l'avant-midi.</p> + +<p>Le père Chapdelaine hésita quelques instants, songeant que son vieux +cheval avait déjà fait une dure journée; mais il ne répondit rien et +finit par sortir pour atteler une fois de plus. Quelques minutes plus +tard l'homme de science était parti et la famille se retrouva seule +comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Une grande quiétude remplit la maison. Chacun songea avec +soulagement: «C'est un bon remède qu'il lui a donné, pareil! Elle ne +se lamente plus...» Mais une heure s'était à peine écoulée que la +malade sortit de la torpeur où l'avait plongée le trop faible +narcotique, essaya de se retourner et poussa un cri. Tous se levèrent +de nouveau, navrés, et se rangèrent près du lit: elle ouvrait les +yeux, et après quelques plaintes aiguës se mit à pleurer bruyamment:</p> + +<p>—Oh! Samuel! c'est certain, je vas mourir.</p> + +<p>—Mais non! Mais non! Fais-toi pas des idées de même.</p> + +<p>—Oui je te dis que je vas mourir. Je sens ça, et ce médecin-là n'est +qu'un grand simple qui ne sait pas quoi faire. Il ne peut même pas +dire quel mal que c'est, et le remède qu'il m'a donné n'était pas un +bon remède; ça ne m'a pas guérie. Je te dis que je vas mourir.</p> + +<p>Elle disait cela d'une voix défaillante, entrecoupée de gémissements, +pendant que les larmes coulaient sur ses joues grasses. Son mari et +ses enfants la regardèrent, atterrés. La peur de la mort envahit la +maison. Ils se sentirent isolés du reste du monde, sans défense, +n'ayant même plus de cheval pour aller chercher un secours lointain, +et leurs yeux se mouillèrent aussi, cependant qu'ils se taisaient et +demeuraient immobiles, consternés, comme par une trahison.</p> + +<p>Eutrope Gagnon arriva sur ces entrefaites.</p> + +<p>—Et moi qui pensais la trouver quasiment guérie, fit-il. Ce +médecin-là, donc...</p> + +<p>Le père Chapdelaine, hors de lui, se mit à crier:</p> + +<p>—Ce médecin-là n'est bon à rien, et je lui dirai bien, moué. Il est +venu icitte, il lui a donné un petit remède de rien dans le fond +d'une tasse et il s'en est allé coucher au village comme s'il avait +gagné son argent. Il n'a rien fait que fatiguer mon cheval; mais il +n'aura pas une cent de moi, rien en tout, rien...</p> + +<p>Eutrope secoua la tête et dit d'un air grave:</p> + +<p>—Je n'y ai point confiance non plus, aux médecins. Si on avait pensé +à aller chercher un remmancheur, comme Tit'Sèbe de Saint-Félicien...</p> + +<p>Tous les visages se tournèrent vers lui et les larmes s'arrêtèrent.</p> + +<p>—Tit'Sèbe, fit Maria. Vous pensez qu'il est bon pour les maladies de +même?</p> + +<p>Eutrope et le père Chapdelaine affirmèrent leur confiance en même +temps:</p> + +<p>—Tit'Sèbe guérit le monde; c'est sûr. Il n'a pas passé par les +écoles, lui; mais il guérit le monde.</p> + +<p>—Vous avez bien entendu parler de Nazaire Gaudreau, qui était tombé +du haut d'une bâtisse et qui s'était brisé la taille... Les médecins +sont venus le voir: Ils n'ont rien su lui dire que le nom latin de +son mal, et puis qu'il allait mourir. Alors on a été quérir Tit'Sèbe, +et il l'a guéri.</p> + +<p>Ils connaissaient tous de réputation le rebouteux, et l'espoir +renaissait.</p> + +<p>—Tit'Sèbe est un bon homme, et qui guérit le monde. Et pas difficile +pour l'argent, avec ça. On va le quérir, on lui paye son temps, et il +vous guérit. C'est lui qui a remmanché le petit Roméo Boily, après +qu'il avait été écrasé par une waguine chargée de planches.</p> + +<p>La malade était retombée dans une sorte de torpeur et gémissait +faiblement les yeux fermés.</p> + +<p>—J'irai bien le quérir si vous voulez, proposa Eutrope.</p> + +<p>—Mais avec quel cheval donc? fit Maria. Le médecin a emmené +Charles-Eugène à Honfleur.</p> + +<p>Le père Chapdelaine eut un geste de rage et jura entre ses dents:</p> + +<p>—Le vieux maudit!</p> + +<p>Eutrope réfléchit quelques secondes et se décida.</p> + +<p>—Ça ne fait rien: j'irai pareil. Je marcherai jusqu'à Honfleur et là +je trouverai bien quelqu'un qui me prêtera un cheval et une carriole; +Racicot, ou bien le père Néron.</p> + +<p>—C'est trente-cinq milles d'icitte à Saint-Félicien, et les chemins +sont méchants.</p> + +<p>—J'irai pareil.</p> + +<p>Il partit de suite et courut sur la neige, songeant au regard +reconnaissant de Maria. Les autres se préparèrent pour la nuit, +agitant dans leur esprit un nouveau calcul de distance... Soixante et +dix milles aller et retour... Et les mauvais chemins... La lampe +resta allumée, et jusqu'au matin la malade se lamenta dans le +silence, tantôt en plaintes aiguës, tantôt en un halètement affaibli.</p> + +<p>Deux heures après l'aube, le médecin et le curé de Saint-Henri +arrivèrent ensemble.</p> + +<p>—Je n'ai pas pu venir plus tôt, expliqua le curé. Mais me voilà tout +de même, et j'ai pris le docteur au village en passant.</p> + +<p>Ils s'assirent près du lit et causèrent à voix basse; le médecin +procéda à un nouvel examen; mais ce fut le curé qui en annonça le +résultat.</p> + +<p>—On ne peut rien dire, dit-il. Elle n'a pas l'air pire; mais ça +n'est pas une maladie ordinaire. Je vais toujours la confesser et lui +donner l'absolution; après ça nous nous en irons tous les deux et +nous reviendrons après-demain.</p> + +<p>Il s'approcha du lit de nouveau, pendant que tous les autres allaient +s'asseoir près de la fenêtre. Pendant quelques minutes les deux voix +se répondirent, l'une affaiblie par la souffrance et coupée de +gémissements, l'autre assurée, grave, à peine abaissée pour les +questions solennelles. Après un murmure indistinct, des gestes +augustes planèrent, faisant baisser les têtes, et le curé se leva.</p> + +<p>Avant le départ le médecin confia à Maria une petite fiole, avec des +recommandations.</p> + +<p>—Seulement si elle pâtit bien fort, à crier, et jamais plus de +quinze gouttes à la fois... Et ne lui donnez pas d'eau frette à +boire...</p> + +<p>Elle les reconduisit jusqu'au seuil, la fiole à la main. Au moment de +monter dans la carriole, le curé de Saint-Henri la prit à part et lui +dit quelques mots à son tour.</p> + +<p>—Les médecins font ce qu'ils peuvent, dit-il avec simplicité, mais +il n'y a que le bon Dieu qui connaît les maladies. Priez bien fort, +et je dirai la messe pour elle demain; oui, une grand-messe avec +chant, c'est entendu.</p> + +<p>Toute la journée Maria s'efforça de combattre avec des prières la +marche incompréhensible du mal, et chaque fois qu'elle s'approchait +du lit c'était avec l'espoir confus qu'un miracle s'était produit et +que la malade allait présentement cesser de gémir, s'assoupir +quelques heures et se réveiller guérie. Il n'en fut rien: les +plaintes continuaient et vers le soir elles se muèrent en une sorte +de soupir profond, répété sans cesse, qui semblait protester contre +un fardeau, ou bien contre l'envahissement lent d'un poison +meurtrier.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, Eutrope Gagnon arriva, ramenant Tit'Sèbe le +remmancheur.</p> + +<p>C'était un petit homme maigre à figure triste, avec des yeux très +doux. Comme toutes les fois qu'on l'appelait au chevet d'un malade il +avait mis ses vêtements de cérémonie, de drap foncé, assez usés, +qu'il portait avec la gaucherie des paysans endimanchés. Mais les +fortes mains brunes, qui saillaient des manches, avaient des gestes +qui imposaient la confiance. Elles palpèrent les membres et le corps +de la mère Chapdelaine avec des précautions infinies, sans lui +arracher un seul cri de douleur, et après cela il resta longtemps +immobile, assis près du lit, la contemplant comme s'il attendait +qu'une intuition miraculeuse lui vînt.</p> + +<p>Mais quand il parla, ce fut pour dire:</p> + +<p>—Vous avez-t-y appelé le curé? Il est venu... Et quand c'est qu'il +doit revenir? Demain: c'est correct.</p> + +<p>Après un nouveau silence, il avoua simplement:</p> + +<p>—Je n'y peux rien... C'est une maladie dans le dedans du corps, que +je ne connais pas. Si ç'avait été un accident, des os brisés, je +l'aurais guérie. Je n'aurais rien eu qu'à sentir ses os avec mes +mains, et puis le bon Dieu m'aurait inspiré quoi faire, et je +l'aurais guérie. Mais ça c'est un mal que je ne connais pas. Je +pourrais bien lui poser des mouches noires sur le dos, et peut-être +ça lui tirerait le sang et que ça la soulagerait pour un temps. Ou +bien je pourrais lui donner une boisson faite avec des rognons de +castor; c'est bon pour les maladies de même, c'est connu. Mais je ne +pense pas que ça la guérirait, ni la boisson ni les mouches noires.</p> + +<p>Il parlait avec tant d'honnêteté, et si simplement, qu'il faisait +sentir à tous ce que c'était que la maladie d'un corps humain: un +phénomène mystérieux et terrible qui se passe derrière des portes +closes et que les autres humains ne peuvent combattre que gauchement +en tâtonnant, se fiant à des signes incertains.</p> + +<p>—Si le bon Dieu le veut, elle va mourir.</p> + +<p>Maria se mit à pleurer doucement; le père Chapdelaine resta immobile +et muet, la bouche ouverte, ne comprenant pas encore, et le +remmancheur, ayant prononcé son verdict, baissa la tête et regarda +longuement la malade de ses yeux compatissants. Ses mains brunes de +paysan, inutiles, reposaient sur ses genoux; voûté, un peu penché en +avant, doux et triste, il semblait poursuivre avec son Dieu un +dialogue muet disant:</p> + +<p>—Vous m'avez donné le don de guérir les os brisés, et j'ai guéri; +mais vous ne m'avez pas donné le don de guérir les maux comme +ceux-ci: alors je suis obligé de laisser cette pauvre femme mourir.</p> + +<p>Pour la première fois les marques profondes que la maladie avait +creusées sur le visage de la mère Chapdelaine parurent à son mari et +à ses enfants être autre chose que des signes passagers de douleur: +l'empreinte définitive de la dissolution qui venait. Les soupirs +profonds, et en vérité pareils à des râles, qui sortaient de son +gosier, devinrent non plus une expression consciente de souffrance, +mais la dernière protestation instinctive d'un organisme que +déchirait l'approche de la mort. Et une peur nouvelle leur vint à +tous, presque plus forte que leur peur de la perdre.</p> + +<p>—Vous ne pensez pas qu'elle va mourir avant que M. le curé ne +revienne? demanda Maria.</p> + +<p>Tit'Sèbe eut un geste d'ignorance.</p> + +<p>—Je ne peux pas dire... Si votre cheval n'est pas trop fatigué, vous +feriez bien d'aller le chercher dès qu'il fera jour.</p> + +<p>Les regards se tournèrent vers la fenêtre, qui n'était encore qu'une +plaque noire, et de là revinrent vers la malade. Une femme forte et +courageuse, qui avait toute sa santé et toute sa connaissance cinq +jours plus tôt. Sûrement elle n'allait pas mourir aussi vite que +cela... Mais, maintenant qu'ils savaient l'issue triste et +inévitable, chaque coup d'œil révélait un changement subtil, quelque +signe nouveau qui faisait de cette femme couchée, aveuglée et +gémissante, une créature toute différente de leur femme et de leur +mère quels avaient connue si longtemps.</p> + +<p>Une demi-heure passa: le père Chapdelaine se leva brusquement, après +un nouveau regard vers la fenêtre.</p> + +<p>—Je vas atteler, dit-il.</p> + +<p>Tit-Sèbe hocha la tête.</p> + +<p>—C'est correct: vous ferez aussi bien d'atteler; le jour va venir. +De même M. le curé sera icitte pour midi.</p> + +<p>—Oui, je vas atteler, répéta le père Chapdelaine.</p> + +<p>Mais au moment de partir il semblait se rendre compte tout à coup +qu'il se préparait à remplir une mission lugubre et solennelle en +allant chercher le Saint-Sacrement, qui annonce la mort, et il +hésitait un peu, comme au seuil d'une étape irrémédiable.</p> + +<p>—Je vas atteler.</p> + +<p>Il se balança d'un pied sur l'autre, jeta un dernier regard sur la +malade, et sortit enfin.</p> + +<p>Le jour vint, et bientôt après le vent se leva et commença à mugir +autour de la maison.</p> + +<p>—Voilà le norouâ qui prend: il va y avoir une tempête, dit Tit'Sèbe.</p> + +<p>Maria tourna les yeux vers la fenêtre et soupira.</p> + +<p>—Et justement il a neigé il y a deux jours: ça va poudrer, certain! +Les chemins étaient déjà méchants; son père et M. le curé vont avoir +de la misère.</p> + +<p>Le remmancheur secoua la tête.</p> + +<p>—Ils auront peut-être un peu de misère en route; mais ils arriveront +pareil. Un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, c'est fort!</p> + +<p>Ses yeux doux étaient remplis d'une foi sans borne.</p> + +<p>—C'est fort un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, répéta-t-il. +Voilà trois ans passés, on m'avait appelé pour soigner un malade en +bas de la rivière Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas +le guérir, alors j'ai dit qu'on aille quérir un prêtre. C'était la +nuit et il n'y avait pas d'hommes dans la maison, vu que c'était le +père qui était malade de même, et que les garçons étaient tous +petits. Alors j'y ai été moi-même. Il fallait traverser la rivière +pour revenir; la glace venait de descendre—c'était au printemps—et +il n'y avait quasiment pas un seul bateau à l'eau encore. Nous avons +trouvé une grosse chaloupe qui était restée dans le sable tout +l'hiver, et quand nous avons essayé de la mettre à l'eau elle était +si enfoncée dans le sable, et si pesante, qu'à quatre hommes nous +n'avons seulement pas pu la faire grouiller. Il y avait là Simon +Martel, le grand Lalancette, de Saint-Méthode, un autre que je ne me +rappelle plus et moi, et à nous quatre, halant et poussant à nous +briser le cœur en pensant à ce pauvre homme qui était en train de +mourir comme un païen de l'autre bord de l'eau, nous n'avons +seulement pas pu grouiller cette chaloupe-là d'un quart de pouce. Eh +bien, M. le curé est venu; il a mis sa main sur le bordage... rien +que mis sa main sur le bordage, de même... «Poussez encore un coup» +qu'il a dit; et la chaloupe est partie quasiment seule et s'en est +allée vers l'eau comme une créature en vie. Cet homme qui était +malade a reçu le bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur, +juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un prêtre!</p> + +<p>Maria soupira encore; mais son cœur avait trouvé dans la certitude +et dans l'attente de la mort une sorte de sérénité triste. La maladie +obscure, l'inquiétude de ce qui pouvait venir, c'étaient des choses +qu'on combattait à l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses +vagues et terrifiantes comme des fantômes. Mais devant la mort +inévitable et prochaine, ce qui restait à faire était simple et prévu +depuis des siècles par des lois infaillibles. M. le curé venait, que +ce fût le jour ou la nuit, il venait de loin apportant le +Saint-Sacrement à travers les rivières torrentielles du printemps, +sur la glace traîtresse, par les mauvais chemins emplis de neige, en +face du norouâ cruel, il venait sans jamais manquer, escorté de +miracles; il faisait les gestes consacrés, et après cela il n'y avait +plus de place pour le doute ou la peur: la mort devenait une +promotion auguste, une porte ouverte sur la béatitude inimaginable +des élus...</p> + +<p>La tempête s'était levée et faisait trembler les parois de la maison +comme les vitres d'une fenêtre tremblent sous les rafales. Le norouâ +arrivait en mugissant par-dessus les cimes du bois sombre; sur +l'espace défriché et nu qui entourait les petites constructions de +bois—la maison, l'étable et la grange—il s'abattait et +tourbillonnait quelques secondes, violent, mauvais, avec des +bourrasques brusques qui tentaient de soulever la toiture ou bien +frappaient les murs comme des coups de béliers, avant de repartir +vers la forêt dans une ruée de dépit.</p> + +<p>La maison de bois frissonnait du sol à la cheminée et semblait +osciller sur sa base, si bien que ses habitants, entendant les +mugissements et les clameurs aiguës du vent, sentant tout autour +d'eux l'ébranlement de son choc, souffraient en vérité de presque +toute l'horreur de la tempête, n'ayant pas cette impression d'asile +sûr que donnent les fortes maisons de pierre.</p> + +<p>Tit'Sèbe regarda autour de lui.</p> + +<p>—C'est une bonne maison que vous avez là, pareil; bien étanche et +chaude... C'est-y votre père et les garçons qui l'ont levée? Oui... +Et de même vous devez avoir pas mal grand de terre faite, à cette +heure...</p> + +<p>Le vent était si fort qu'ils n'entendirent pas les grelots de +l'attelage, et tout à coup la porte battit contre le mur et le curé +de Saint-Henri entra, portant le Saint-Sacrement de ses deux mains +levées. Maria et Tit'Sèbe s'agenouillèrent; Tit'Bé courut fermer la +porte, puis se mit à genoux aussi. Le prêtre retira sa grande pelisse +de fourrure, la toque poudrée de neige qui lui descendait jusqu'aux +yeux, et s'en alla vers le lit de la malade sans perdre une seconde, +comme un messager porteur d'une grâce.</p> + +<p>Oh! la certitude! le contentement d'une promesse auguste qui dissipe +le brouillard redoutable de la mort! Pendant que le prêtre +accomplissait les gestes consacrés et que son murmure se mêlait aux +soupirs de la mourante, Samuel Chapdelaine et ses enfants priaient +sans relever la tête, presque consolés, exempts de doute et +d'inquiétude, sûrs que ce qui se passait là était un pacte conclu +avec la divinité, qui faisait du paradis bleu semé d'étoiles d'or un +bien légitime.</p> + +<p>Après cela le curé de Saint-Henri se chauffa au poêle; puis ils +prièrent encore quelque temps ensemble, à genoux près du lit.</p> + +<p>Vers quatre heures, le vent sauta au sud-est, la tempête s'arrêta +aussi brusquement qu'une lame qui frappe un mur, et dans le grand +silence singulier qui suivit le tumulte, la mère Chapdelaine soupira +deux fois, et mourut.</p> + +<h3>XV</h3> + +<p>Éphrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil.</p> + +<p>—Je suis venu...</p> + +<p>Il ne trouva pas d'autres mots et resta immobile quelques secondes, +regardant l'un après l'autre d'un air gêné le père Chapdelaine, +Maria, les enfants qui étaient assis près de la table, raides et +muets; puis il enleva sa casquette d'un geste hâtif, comme pour +réparer un oubli, referma la porte derrière lui et s'approcha du lit +où reposait la morte.</p> + +<p>On avait changé le lit de position, lui tournant la tête au mur et le +pied vers l'intérieur de la maison, afin qu'il fût accessible des +deux côtés. Près du mur, deux chandelles brûlaient sur des chaises; +une d'elles était fichée dans un grand chandelier de métal blanc que +les visiteurs de la famille Chapdelaine n'avaient encore jamais vu; +pour l'autre, Maria n'avait rien pu trouver de plus approprié qu'une +coupe de verre dans laquelle, l'été, on servait les bleuets et les +framboises sauvages aux jours de cérémonie.</p> + +<p>Le chandelier de métal luisait, le verre de la coupe scintillait à la +lumière, qui n'éclairait pourtant que faiblement le visage de la +morte. Il avait revêtu, ce visage, une pâleur singulière, raffinée, +de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du +froid définitif des cadavres, dont le père Chapdelaine et ses enfants +s'étaient d'abord un peu étonnés, y voyant ensuite une métamorphose +auguste et qui marquait combien la mort l'avait déjà élevée au-dessus +d'eux.</p> + +<p>Éphrem Surprenant regarda quelques instants, puis s'agenouilla. Il ne +murmura d'abord que des mots indistincts de prière; mais quand Maria +et Tit'Bé vinrent s'agenouiller aussi près de lui Il tira de sa poche +son chapelet à gros grains et commença à le réciter à demi-voix.</p> + +<p>Quand ce fut fini, il alla s'asseoir sur une chaise près de la table +et resta silencieux quelque temps, secouant la tête d'un air triste, +comme il convient de faire dans une maison où il y a un deuil, et +aussi parce qu'il était sincèrement chagriné.</p> + +<p>—C'est une grande perte, fit-il enfin. Tu étais bien gréé de femme, +Samuel; personne ne peut rien dire à l'encontre. Tu étais bien gréé +de femme, certain!</p> + +<p>Après cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver les +paroles de consolation, et finit par parler d'autre chose.</p> + +<p>—Le temps est doux à soir; il va mouiller bientôt. Tout le monde dit +que le printemps viendra de bonne heure.</p> + +<p>Pour les paysans, tout ce qui touche à la terre qui les nourrit, et +aussi aux saisons qui tour à tour assoupissent et réveillent la +terre, est si important qu'on peut en parler, même à côté de la mort, +sans profanation. Tous dirigèrent instinctivement leurs regards vers +la petite fenêtre carrée; mais la nuit était obscure et ils ne +pouvaient rien voir.</p> + +<p>Éphrem Surprenant fit de nouveau l'éloge de la morte.</p> + +<p>—Dans toute la paroisse il n'y avait pas de femme plus vaillante +qu'elle, ni plus capable. Accueillante, avec ça, et quelle belle +façon elle avait pour les visiteurs! Dans les vieilles paroisses et +même dans les villes, où les chars passent, on n'en aurait pas trouvé +beaucoup qui la valaient. Oui, tu étais bien gréé de femme, +certain...</p> + +<p>Il se leva bientôt, et sortit d'un air attristé.</p> + +<p>Dans le long silence qui suivit, le père Chapdelaine laissa sa tête +retomber peu à peu sur sa poitrine et parut s'assoupir. Maria éleva +la voix, craignant un sacrilège.</p> + +<p>—Endormez-vous point, son père.</p> + +<p>—Non... Non...</p> + +<p>Il se redressa sur sa chaise et carra les épaules; mais comme ses +yeux se fermaient malgré lui, il se leva bientôt.</p> + +<p>—On va dire encore un chapelet, fit-il.</p> + +<p>Ils allèrent s'agenouiller près du lit où reposait la morte et +récitèrent un chapelet entier. Quand ils se relevèrent, ils +entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit. +C'était la première pluie du printemps et elle annonçait la +délivrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bientôt, les rivières +reprenant leur marche heureuse, le monde métamorphosé une fois de +plus comme une belle créature qu'un coup de baguette miraculeuse +délivre enfin d'un maléfice... Mais ils n'osaient s'en réjouir, dans +cette maison où pesait la mort, et véritablement ils n'éprouvaient +presque aucune joie, parce que leur chagrin était profond et sincère.</p> + +<p>Ils ouvrirent la fenêtre et s'assirent de nouveau, prêtant l'oreille +au crépitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son +père avait détourné la tête et restait immobile, elle crut que son +assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus; +mais au moment où elle allait le réveiller d'un mot, ce fut lui qui +soupira et se mit à parler.</p> + +<p>—Éphrem Surprenant a dit la vérité, fit-il. Ta mère était une bonne +femme, Maria, une femme dépareillée.</p> + +<p>Maria fit «Oui» de la tête, serrant les lèvres.</p> + +<p>—Courageuse et de bon conseil, elle l'a été tant qu'elle a vécu, +mais c'est surtout dans les commencements, juste après notre mariage, +et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous étiez encore jeunets, +qu'elle s'est montrée rare. La femme d'un petit habitant s'attend +bien d'avoir de la misère; mais des femmes qui vont à la besogne +aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce +temps-là, il n'y en a pas beaucoup, Maria.</p> + +<p>Maria murmura:</p> + +<p>—Je sais, son père; je sais bien.</p> + +<p>Et elle s'essuya les yeux, car son cœur se fondait.</p> + +<p>—Quand nous avons pris notre première terre à Normandin, nous avions +deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-là était +encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j'ai pris ma hache +et puis je lui ai dit: «Je vas te faire de la terre, Laura!» Et du +matin au soir c'était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison +hormis que pour le dîner; et tout ce temps-là elle faisait le ménage +et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures +en ordre, elle nettoyait l'étable, peinant sans arrêter, et trois ou +quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait +un moment à me regarder, là-bas à la lisière du bois, où je fessais +de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire +de la terre.</p> + +<p>«Et puis voilà qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient +plus d'eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du +lait. Alors pendant que j'étais dans le bois, la mère s'est mise à +voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant +l'écarre huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les +pieds dans le sable coulant, jusqu'à ce qu'elle ait eu fini de +remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait +sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le +clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied +du cran. C'était pas un ouvrage de femme, ça, et je lui ai bien dit +de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait à crier: +«Occupe-toi pas de ça, toi... Occupe-toi de rien... Fais-moi de la +terre.» Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle +avait eu de la misère, et que le dessous de ses yeux était tout noir +de fatigue.</p> + +<p>«Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je +fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux +gros comme le poignet, en me disant que c'était une femme dépareillée +que javais là et que si le bon Dieu me gardait ma santé je lui ferais +une belle terre...»</p> + +<p>La pluie crépitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de +vent venait fouetter la fenêtre de gouttes pesantes qui coulaient +ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques +heures de pluie et ce serait le sol mis à nu, les ruisseaux se +formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau l'on +entendrait les chutes...</p> + +<p>—Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit +Samuel Chapdelaine, ç'a été la même chose: du travail dur et de la +misère pour elle comme pour moi; mais toujours encouragée et de belle +humeur... Là nous étions en plein bois; mais comme il y avait des +clairières avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis à +élever des moutons. Un soir...</p> + +<p>Il se tut encore quelques instants, puis recommença à parler en +regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre +ce qu'il allait dire.</p> + +<p>—C'était en septembre; au temps où toutes les bêtes dans le bois +deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la +rivière en canot s'était arrêté près de chez nous et il nous avait +dit comme ça: «Prenez garde à vos moutons, les ours sont venus tuer +une génisse tout près des maisons la semaine passée.» Alors la mère +et moi nous sommes allés ce soir-là virer au foin bleu pour faire +rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les +mangent.</p> + +<p>«Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre, à cause que les +moutons s'égaillaient dans les aunes. C'était à la brunante, et tout +à coup j'entends Laura qui crie: «Ah! les maudits!» Il y avait des +bêtes qui remuaient dans la brousse, et c'était facile de voir que +c'étaient pas des moutons, à cause que dans le bois, vers le soir, +les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis à courir +tant que j'ai pu, ma hache à la main. Ta mère me l'a conté plus tard, +quand nous étions de retour à la maison: elle avait vu un mouton +couché par terre, déjà mort et deux ours qui étaient après le manger. +Ça prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face à des +ours en septembre, même avec un fusil; et quand c'est une femme avec +rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et +personne n'a rien à dire. Mais la mère elle a ramassé un bois par +terre et elle a couru dret sur les ours, en criant: «Nos beaux +moutons gras! Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du +mal!»</p> + +<p>«Moi, j'arrivais en galopant tant que je pouvais à travers les +chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'étaient sauvés +dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait +apeurés comme il faut.»</p> + +<p>Maria écoutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment +c'était bien sa mère qui avait fait cela, sa mère qu'elle avait +toujours connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donné une +taloche à Télesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le +consoler, pleurant avec lui et disant que de battre un enfant, il y +avait de quoi lui briser le cœur.</p> + +<p>La courte averse de printemps était déjà finie; la lune se montrait à +travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait +encore de la neige de l'hiver après cette première pluie. Le sol +était toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la +nuit annonçait que bien des jours encore s'écouleraient avant qu'on +entendît de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes; mais la +brise tiède chuchotait des encouragements et des promesses.</p> + +<p>Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tête penchée, les mains +sur ses genoux, se souvenant du passé et des dures années pourtant +pleines d'espérance. Quand il recommença à parler, ce fut d'une voix +hésitante, avec une sorte d'humilité mélancolique.</p> + +<p>—À Normandin, et à Mistassini, et dans les autres places où nous +avons passé, j'ai toujours travaillé fort; personne ne peut rien dire +à l'encontre. J'ai clairé bien des arpents de bois, et bâti des +maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour +viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait +vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs +nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin +de légumes, de belles vaches grasses dans le clos... Et voilà qu'elle +est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des +autres maisons et des églises et si près du bois qu'il y a des nuits +où l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est +morte dans une place de même; c'est ma faute, certain!</p> + +<p>Le remords l'étreignait; il secouait la tête, les yeux à terre.</p> + +<p>—Plusieurs fois, après que nous avions passé cinq ou six ans dans +une place et que tout avait bien marché, nous commencions à avoir un +beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite prêts à être +semés, une maison toute tapissée en dedans avec des gazettes à +images... Il venait du monde qui s'établissait autour de nous; il n'y +avait rien qu'à attendre un peu en travaillant tranquillement et nous +aurions été au milieu d'une belle paroisse où Laura aurait pu faire +un règne heureux... Et puis tout à coup le cœur me manquait; je me +sentais tanné de l'ouvrage, tanné du pays; je me mettais à haïr les +faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui +venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la +visite après être restés seuls si longtemps. J'entendais dire que +plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne +terre; que du monde de Saint-Gédéon parlait de prendre des lots de ce +côté-là, et voilà que cette place dont j'entendais parler, que je +n'avais jamais vue et où il n'y avait encore personne, je me mettais +à avoir faim et soif d'elle comme si c'était la place où jétais né...</p> + +<p>«Dans ces temps-là, quand l'ouvrage de la journée était fini, au lieu +de rester à fumer près du poêle, j'allais m'asseoir sur le perron et +je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et +qui s'ennuie, et tout ce que je voyais là devant moi: le bien que +j'avais fait moi-même avec tant de peine et de misère, les champs, +les clôtures, le cran qui bouchait la vue, je le haïssais à en perdre +la raison.</p> + +<p>«Alors ta mère venait par-derrière sans faire de bruit; elle +regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle était contente dans +le fond de son cœur, parce que ça commençait à ressembler aux +vieilles paroisses où elle avait été élevée et où elle aurait voulu +faire tout son règne. Mais au lieu de me dire que je n'étais qu'un +vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes +auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne +faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait +recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait +comme ça tout doucement: «Eh bien, Samuel! C'est-y qu'on va encore +mouver bientôt?»</p> + +<p>«Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondre, tant j'étranglais +de honte, à cause de la vie misérable qu'elle faisait avec moi; mais +je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus +haut vers le Nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec +moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours +aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot +de chicane ni de malice.»</p> + +<p>Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son +chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme +l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en +vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre +l'avait émue et troublée; elle avait l'intuition confuse que ce récit +d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et +opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait +comprendre.</p> + +<p>—Comme on connaît mal les gens! songea-t-elle.</p> + +<p>Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste +et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui +l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d'autres +vertus presque héroïques.</p> + +<p>Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lorsqu'on aurait aimé la +compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages; +peiner de l'aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps +en mille dures besognes et garder de l'aube à la nuit toute sa +patience et une sérénité joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la +nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de +tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont +les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c'était une chose +difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense? +Quelques mots d'éloge, après la mort.</p> + +<p>Est-ce que cela en valait la peine? La question ne se posait pas dans +son esprit avec cette netteté; mais c'était bien à cela qu'elle +songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser +tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables. +Elle-même...</p> + +<p>Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et +d'un bout à l'autre de ce ciel des nuages curieusement découpés, +semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle. +Le sol blanc n'évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la +brise était tiède et quelque vertu mystérieuse du printemps qui +venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage, +nullement redoutable, et que l'on devinait condamné à bientôt +disparaître.</p> + +<p>Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y +penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout +à coup il lui sembla que cette question qu'elle s'était posée à +elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays, +comme sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un +homme chagriné et le souvenir des vertus essentielles de sa race, +elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte +sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d'ailleurs. +Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'étonnement lui vint, +comme si c'était là une nouvelle révélation inattendue.</p> + +<p>Elle pourrait vivre ainsi; seulement... elle n'avait pas dessein de +le faire... Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo +Surprenant reviendrait des États pour la troisième fois et +l'emmènerait vers l'inconnu magique des villes loin des grands bois +qu'elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s'étaient +écartés mouraient sans secours, où les femmes souffraient et +agonisaient longuement tandis qu'on s'en allait chercher une aide +inefficace au long des interminables chemins emplis de neige. +Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir lorsqu'on +pouvait s'en aller vers le Sud et vivre heureux?</p> + +<p>Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre, +apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrés dont +les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d'un hibou. +Puis le silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'était +endormi; mais ce sommeil au chevet de la morte n'avait rien de +grossier ni de sacrilège; le menton sur sa poitrine, les mains +ouvertes sur ses genoux, il semblait plongé dans un accablement +triste, ou bien enfoncé dans une demi-mort volontaire où il suivit +d'un peu plus près la disparue.</p> + +<p>Maria se demandait encore: pourquoi rester là, et tant peiner, et +tant souffrir? Pourquoi? Et comme elle ne trouvait pas de réponse +voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s'élevèrent.</p> + +<p>Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en +entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille assez pour +laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière. +Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux cœurs simples, +au milieu des grands bois du Nord et des campagnes désolées. Comme +Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix +vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays +qu'elle voulait fuir.</p> + +<p>L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les +longs mois d'hiver... La neige redoutable se muant en ruisselets +espiègles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la +mousse encore gonflée d'eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on +marche avec des regards de délice et des soupirs d'allégresse, comme +en une exquise convalescence... Un peu plus tard les bourgeons se +montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de +charme se couvrait de fleurs roses, et après le repos forcé de +l'hiver le dur travail de la terre était presque une fête; peiner du +matin au soir semblait une permission bénie...</p> + +<p>Le bétail enfin délivré de l'étable entrait en courant dans les clos +et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les créatures de l'année: les +veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et +croissaient de jour en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus +pauvre des fermiers s'arrêtait parfois au milieu de sa cour ou de ses +champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement +de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tiède, l'alchimie +généreuse de la terre—toutes sortes de forces géantes—travaillaient +en esclaves soumises pour lui... pour lui.</p> + +<p>Après cela, c'était l'été: l'éblouissement des midis ensoleillés, la +montée de l'air brûlant qui faisait vaciller l'horizon et la lisière +du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et à trois cents +pas de la maison les rapides et la chute—écume blanche sur l'eau +noire—dont la seule vue répandait une fraîcheur délicieuse. Puis la +moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne, +et bientôt l'hiver qui revenait... Mais voici que miraculeusement +l'hiver ne paraissait plus détestable ni terrible: il apportait tout +au moins l'intimité de la maison close et au dehors, avec la +monotonie et le silence de la neige amoncelée, la paix, une grande +paix.</p> + +<p>Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant +avait parlé, et ces autres merveilles qu'elle imaginait elle-même +confusément: les larges rues illuminées, les magasins magnifiques, la +vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais +peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue, et les soirs où +l'on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver +la quiétude des champs et des bois, la caresse de la première brise +fraîche, venant du nord-ouest après le coucher du soleil, et la paix +infinie de la campagne s'endormant tout entière dans le silence?</p> + +<p>«Ça doit être beau pourtant!» se dit-elle en songeant aux grandes +cités américaines. Et une autre voix s'éleva comme une réponse. +Là-bas c'était l'étranger: des gens d'une autre race parlant d'autre +chose dans une autre langue, chantant d'autres chansons... Ici...</p> + +<p>Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours, +comme ceux qu'elle n'avait entendus qu'une fois, se réveillèrent dans +sa mémoire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont +donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle +qu'ils découvraient et peuplaient à mesure... lac à l'Eau-Claire... +la Famine... Saint-Cœur-de-Marie... Trois-Pistoles... +Sainte-Rose-du-Dégelé... Pointe-aux-Outardes... +Saint-André-de-l'Épouvante...</p> + +<p>Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à +Saint-André-de-l'Épouvante; Racicot, de Honfleur, parlait souvent de +son fils, qui était chauffeur à bord d'un bateau du golfe, et chaque +fois c'étaient encore des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux +anciens: les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du +Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires +d'autrefois étaient montés bravement vers l'inconnu... +Pointe-Mille-Vaches... Les Escoumins... Notre-Dame-du-Portage... les +Grandes-Bergeronnes... Gaspé...</p> + +<p>Qu'il était plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait +de parents ou d'amis éloignés, ou bien de longs voyages! Comme ils +étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation +chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant: «Dans +tout ce pays-ci nous sommes chez nous... chez nous!»</p> + +<p>Vers l'Ouest, dès qu'on sortait de la province, vers le Sud, dès +qu'on avait passé la frontière, ce n'était plus partout que des noms +anglais, qu'on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient +par sembler naturels sans doute; mais où retrouver la douceur joyeuse +des noms français?</p> + +<p>Les mots d'une langue étrangère sonnant sur toutes les lèvres, dans +les rues, dans les magasins... De petites filles se prenant par la +main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l'on ne +comprenait pas... Ici...</p> + +<p>Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa +poitrine comme un homme accablé qui médite sur la mort, et tout de +suite elle se souvint des cantiques et des chansons naïves qu'il +apprenait aux enfants presque chaque soir.</p> + +<blockquote><i>À la claire fontaine,<br /> +M'en allant promener</i>...</blockquote> + +<p>Dans les villes des États, même si l'on apprenait aux enfants ces +chansons-là, sûrement ils auraient vite fait de les oublier!</p> + +<p>Les nuages épars qui tout à l'heure défilaient d'un bout à l'autre du +ciel baigné de lune s'étaient fondus en une immense nappe grise, +pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière; le sol couvert +de neige mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires +la lisière de la forêt s'allongeait comme le front d'une armée.</p> + +<p>Maria frissonna; l'attendrissement qui était venu baigner son cœur +s'évanouit; elle se dit une fois de plus: «Tout de même... c'est un +pays dur, icitte. Pourquoi rester?»</p> + +<p>Alors une troisième voix plus grande que les autres s'éleva dans le +silence: la voix du pays de Québec, qui était à moitié un chant de +femme et à moitié un sermon de prêtre.</p> + +<p>Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues +dans les églises, comme une complainte naïve et comme le cri perçant +et prolongé par lequel les bûcherons s'appellent dans les bois. Car +en vérité tout ce qui fait l'âme de la province tenait dans cette +voix: la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille +langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays +neuf où une racine ancienne a retrouvé son adolescence.</p> + +<p>Elle disait: «Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous +sommes restés... Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi +nous sans amertume et sans chagrin, car s'il est vrai que nous +n'ayons guère appris, assurément nous n'avons rien oublié.</p> + +<p>«Nous avions apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons: elles +sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le +cœur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la +pitié qu'au rire, le cœur le plus humain de tous les cœurs humains: +il n'a pas changé. Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de +Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d'Iberville à l'Ungava, en disant: +ici toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre +culte, notre langue, nos vertus et jusqu'à nos faiblesses deviennent +des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu'à la +fin.</p> + +<p>«Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler +des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis +presque tout l'argent; mais au pays de Québec rien n'a changé. Rien +ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de +nos destinées, nous n'avons compris clairement que ce devoir-là: +persister... nous maintenir... Et nous nous sommes maintenus, +peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne +vers nous et dise: Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir... +Nous sommes un témoignage.</p> + +<p>«C'est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont +restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement +inexprimé qui s'est formé dans leurs cœurs, qui a passé dans les +nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux +enfants: Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit +changer...»</p> + +<p>L'immense nappe grise qui cachait le ciel s'était faite plus opaque et +plus épaisse, et soudain la pluie recommença à tomber approchant, +encore un peu, l'époque bénie de la terre nue et des rivières +délivrées. Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa +poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d'une longue vie dure +aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées +dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient +sous la brise tiède, de sorte que des ombres dansaient sur le visage +de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou +chuchoter des secrets.</p> + +<p>Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea: «Alors je vais rester +ici... de même!» car les voix avaient parlé clairement et elle +sentait qu'il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne +vint qu'ensuite, après qu'elle se fut résignée, avec un soupir. +Alma-Rose était encore toute petite; sa mère était morte et il +fallait bien qu'il restât une femme à la maison. Mais en vérité +c'étaient les voix qui lui avaient enseigné son chemin.</p> + +<p>La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de +voir l'hiver fini envoyait par la fenêtre ouverte de petites bouffées +de brise tiède qui semblaient des soupirs d'aise. À travers les +heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son +giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret +pathétique aux merveilles lointaines qu'elle ne connaîtrait jamais et +aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de +vivre; à la flamme chaude qui n'avait caressé son cœur que pour +s'éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'où les +garçons téméraires ne reviennent pas.</p> + +<h3>XVI</h3> + +<p>En mai, Esdras et Da'Bé descendirent des chantiers, et leur chagrin +raviva le chagrin des autres. Mais la terre enfin nue attendait la +semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l'été.</p> + +<p>Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peut-être, en regardant à la +dérobée le visage de Maria, devina-t-il que son cœur avait changé, +car lorsqu'ils se trouvèrent seuls il demanda:</p> + +<p>—Calculez-vous toujours de vous en aller, Maria?</p> + +<p>Elle fit: «Non» de la tête, les yeux à terre.</p> + +<p>—Alors... Je sais bien que ça n'est pas le temps de parler de ça, +mais si vous pouviez me dire que j'ai une chance pour plus tard, +j'endurerais mieux l'attente.</p> + +<p>Maria lui répondit:</p> + +<p>—Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demandé, +le printemps d'après ce printemps-ci, quand les hommes reviendront du +bois pour les semailles.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Maria Chapdelaine, by Louis Hémon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIA CHAPDELAINE *** + +***** This file should be named 13525-h.htm or 13525-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/2/13525/ + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle. +http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm + +Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean +(University of Alberta) for making it available. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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