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En +même temps, la rumeur sourde qui déferlait dans +les rues encore obscures indiqua que des foules marchaient +vers quelque rendez-vous mystérieux. Ce rendez-vous +était sur la place del Popolo. Là, se dressait +un échafaud. Là, tout à l'heure, la hache qui luit aux +mains du bourreau va se lever sur une tête. Cette +tête, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera +au peuple de Rome. Et ce sera la tête d'une +femme jeune et belle, dont le nom prestigieux, évocateur +de la plus étrange aventure de ces siècles lointains +est murmuré avec une sorte d'admiration par le +peuple qui s'assemble autour de l'échafaud.</p> + +<p>....................................................</p> + +<p>La princesse Fausta était enfermée au château +Saint-Ange depuis dix mois qu'elle avait été faite prisonnière +dans cette Rome même où elle avait attiré +le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle eût +aimé... celui à qui elle s'était donnée... celui qu'elle +avait voulu tuer enfin, et que sans doute elle croyait +mort. C'est ce que la formidable aventurière, qui +avait rêve de renouer la tradition de la papesse +Jeanne, attendait le jour où serait exécutée la sentence +de mort prononcée contre elle. Chose terrible +il avait été sursis à l'exécution parce que, au moment +de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle allait +être mère. Mais, maintenant que l'enfant était +venu au monde, rien ne pouvait la sauver.</p> + +<p>Et, bientôt, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier +son audace et sa grande lutte contre Sixte-Quint.</p> + +<p>..........................................................</p> + + +<p>Ce matin-là, dans une de ces salles d'une somptueuse +élégance comme il y en avait au Vatican, deux +hommes, debout, face à face, se disaient de tout près +et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils +étaient tous deux dans la force de l'âge et beaux; +tous deux aussi, bien qu'appartenant à l'Eglise, portaient +avec une grâce hautaine l'harmonieux costume +des cavaliers de l'époque. Et c'était bien la même +haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque +c'était le même amour qui les avait faits ennemis.</p> + +<p>L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de +famille de Sa Sainteté Sixte-Quint. Cet homme, en +effet, c'était le neveu du pape. Il venait d'être créé +cardinal de Montalte. Il était ouvertement désigné +pour succéder à Sixte-Quint, dont il était le confident +et le conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato; +il appartenait à l'une des plus opulentes familles des +Romagnes, et il exerçait les fonctions de grand juge +avec une sévérité qui faisait de lui l'un des plus terribles +exécuteurs de la pensée de Sixte-Quint.</p> + +<p>Et voici ce que les deux hommes se disaient:</p> + +<p>—Écoute, Montalte, écoute! Voici le glas qui sonne... +rien ne peut la sauver maintenant, ni personne!</p> + +<p>—J'irai me jeter aux pieds du pape râlait le neveu +de Sixte-Quint, et j'obtiendrai sa grâce.</p> + +<p>—Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la +tuerait de ses mains plutôt que de la sauver. Tu le +sais, Montalte, tu le sais, moi seul je puis sauver +Fausta. Hier, la sentence lui a été lue. Maintenant +l'échafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cessé +de vivre si tu ne me jures sur le Christ, sur la couronne +d'épines et sur les plaies que tu renonces à elle...</p> + +<p>—Je jure... bégaya Montalte, ivre de rage et d'horreur.</p> + +<p>—Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu?</p> + +<p>Ils étaient maintenant si près l'un de l'autre qu'ils +se touchaient. Leurs yeux hagards se jetèrent une +dernière menace et leurs mains tourmentèrent les +poignées des dagues.</p> + +<p>—Jure, mais jure donc! répéta Sfondrato.</p> + +<p>—Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur +plutôt que de renoncer à aimer Fausta, dût-elle me +haïr d'une haine aussi impérissable que mon amour. +Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur +Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape même. +Je jure de la défendre à moi seul contre Rome entière +s'il le faut. Et, en attendant, grand juge meurs +le premier, puisque c'est toi qui as prononcé sa sentence.</p> + +<p>En même temps, d'un geste de foudre, le cardinal +Montalte, neveu du pape Sixte-Quint, leva sa dague +et l'abattit sur l'épaule d'Hercule Sfondrato.</p> + +<p>Puis Montalte s'élança au-dehors.</p> + +<p>Sous le coup, Hercule Sfondrato était tombé sur les +genoux. Mais presque aussitôt il se releva, défit rapidement +son pourpoint et constata que le poignard de +Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui +couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible:</p> + +<p>«Ces chemises d'acier que l'on fabrique à Milan +sont vraiment de bonne trempe. Je tiens le coup pour +reçu, Montalte! et je te jure que ma dague à moi +saura trouver le chemin de ton coeur!»</p> + +<p>Montalte s'était élancé dans le passage couvert qui +reliait le Vatican au château Saint-Ange. Il parvint au +cachot où Fausta vaincue attendait l'heure de mourir +et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient +deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste +comme pour croiser les hallebardes. Mais, sans +doute, puissante était, dans le Vatican, l'autorité du +neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculèrent +Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller +l'intérieur du cachot.</p> + +<p>Et voici ce que, à travers ce guichet, vit alors le +cardinal Montalte... Fugitive, rapide et effrayante vision.</p> + +<p>Sur un lit étroit était étendue une jeune femme... +La jeune mère... elle... Fausta... un être éblouissant de +beauté. Dans ses deux mains elle a saisi l'enfant et +elle l'élève d un geste de force et de douceur, et elle +le contemple de ses yeux larges et profonds.</p> + +<p>Au pied du lit se tient une suivante.</p> + +<p>Et Fausta, d'une voix étrangement calme, prononce:</p> + +<p>—Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de +Rome. N'aie crainte, nul ne s'opposera à ta sortie du +château Saint-Ange: j'ai obtenu cela que, moi morte, +meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.</p> + +<p>—Je n'aurai nulle crainte, répondit Myrthis avec +une sorte de ferveur exaltée. Puisque, vous morte, je +dois vivre encore, je vivrai pour lui.</p> + +<p>Fausta esquisse un signe de tête comme pour prendre +acte de cette promesse. Une minute, elle garde le +silence; puis, les yeux fixés sur l'enfant, elle ajouta:</p> + +<p>—Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?... +Ta mère, en mourant, te donne le baiser d'orgueil +et de force par quoi elle espère que son âme +passera dans ton être!...</p> + +<p>C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant +qu'elle doit emporter loin de l'Italie, le fils de Fausta le +fils de Pardaillan. Et elle se recule, et elle se détourne +comme pour cacher à l'innocent petit être, à peine entré +dans la vie, la vue de sa mère entrant dans la mort.</p> + +<p>Fausta d'un geste funèbrement tranquille, a ouvert +un médaillon d'or qu'elle porte suspendu à son cou +et a verse dans une coupe préparée d'avance les +grains de poison que contient ce médaillon.</p> + +<p>C'est fini. Fausta a vidé d'un trait la coupe et elle +retombe sur l'oreiller... Morte.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<h3>LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE</h3> + +<p>DE l'autre côté de la porte retentit un effroyable cri +d'angoisse et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa +stupeur. Montalte que ce dénouement vient de foudroyer +et qui râle,:</p> + +<p>—Morte?... Comment! Elle est morte!... Insensé! +Comment n'ai-je pas prévu que Fausta, pour se soustraire +au contact du bourreau, se donnerait la +mort!...</p> + +<p>Et, presque aussitôt, une ruée, toute impulsive, +contre cette porte qu'il martèle d'un poing furieux +en bégayant:</p> + +<p>—Vite! vite! Du secours!...</p> + +<p>Et devant le néant de cette tentative, s'adressant +aux hallebardiers qui assistent, impassibles, à cette +crise de désespoir:</p> + +<p>—Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle +se meurt... qu'il faut la sauver!</p> + +<p>L'un des gardes répond:</p> + +<p>—Cette porte ne peut être ouverte que par monseigneur +le grand juge.</p> + +<p>Et Montalte s'abat sur ses genoux.</p> + +<p>A ce moment une voix calme prononça ces mots:</p> + +<p>—Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et +je l'ouvre!...</p> + +<p>Montalte se redressa d'un bond, considéra une seconde +l'homme qui venait de parler ainsi, et d'un +accent de sourde terreur, mêlé de respect, murmura:</p> + +<p>«Le grand inquisiteur d'Espagne!»</p> + +<p>Inigo de Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède +grand inquisiteur d'Espagne, proche parent et successeur +de Diego d'Espinosa, était un homme de cinquante +ans, grand, fort et de physionomie presque +douce, mais rusée. L'inquisiteur était à Rome depuis +un mois. Il était venu y accomplir une mission que +nul ne connaissait. Il avait eu avec Sixte-Quint de +nombreux entretiens auxquels nul n'avait assisté. +Seulement on avait remarqué que le vieux pape, naguère +encore si robuste dans ses entrevues diplomatiques, +était sorti de ses entretiens avec d'Espinosa +de plus en plus brisé, de plus en plus vieilli. On savait +aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre +le chemin de l'Espagne.</p> + +<p>Sur un geste impérieux d'Espinosa, les deux gardes +s'inclinent et vont se placer à l'extrémité de l'étroit +couloir ou ils reprennent, de loin, leur garde monotone.</p> + +<p>Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit +ouvre la porte et pénètre dans le cachot.</p> + +<p>Montalte se précipite à sa suite, le coeur débordant +dune joie délirante, l'esprit soulevé par un espoir +aussi puissant qu'irraisonné.</p> + +<p>Et, soudain, il reste cloué sur place... Ses yeux hagards +se fixent avec douleur, avec rage... avec haine +sur un tout petit être, là, dans les bras de la suivante.</p> + +<p>La vue de cet enfant a suffi, seule, à déchaîner dans +l'esprit de cet homme robuste un monde de pensées +tumultueuses dont le souffle empesté emporte et détruit +tout sentiment humain, ne laisse rien... rien +qu'une pensée de haine mortelle... car, ce tout petit +c'est le fils de Pardaillan!</p> + +<p>Pas un détail de cette scène rapide, d'une éloquence +terrible dans son mutisme même, n'a échappé +à l'oeil observateur du grand inquisiteur.</p> + +<p>Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit +en montrant la porte ouverte à Myrthis.</p> + +<p>—Vous êtes libre, femme. Accomplissez la mission +maternelle qui vous a été confiée...</p> + +<p>Puis, impérieusement, aux deux gardes toujours +immobiles au fond du couloir:</p> + +<p>—Laissez passer la clémence de Sixte!</p> + +<p>Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, +sans un mot, sans un geste, franchit le seuil de +la porte.</p> + +<p>Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se +tourne vers Fausta dont la tête, déjà pâle, auréolée +de la splendeur de ses longs cheveux, se détache sur +la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta +qui pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette +main déjà froide et sanglote:</p> + +<p>—Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?...</p> + +<p>Et, soudain, le voilà debout, l'oeil injecté, la dague +au poing et, cette fois, il hurle:</p> + +<p>—Malheur à ceux qui me l'ont tuée!...</p> + +<p>Mais, alors, il se trouve face à face avec l'inquisiteur, +et, comme un éclair, la notion de la réalité lui +revient. Alors, c'est à Espinosa qu'il s'adresse:</p> + +<p>—Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous +conduit ici? Pourquoi?... Je devine... je sens... +je vois que vous êtes ici pour y faire un miracle... +De grâce, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant.</p> + +<p>Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce:</p> + +<p>—Monsieur, le poison que la princesse Fausta a +pris sous vos yeux lui a été vendu par Magni, <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> le +marchand d'herbes que vous connaissez... Ce Magni +est un homme à moi... Il existe un contrepoison unique... +Ce contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici! +En disant ces mots. Espinosa fouille dans sa bourse +et en sort un minuscule flacon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Herboriste connu à Rome, véhémentement soupçonné +d'avoir empoisonné Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition +d'Espagne.</blockquote> + +<p>Une clameur de joie délirante jaillit des lèvres de +Montalte. Il saisit les mains de l'inquisiteur, et d'une +voix vibrante:</p> + +<p>—Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis +prenez ma vie... je vous la livre.</p> + +<p>—Monsieur le cardinal, votre vie nous est précieuse... +Ce que j'ai à vous demander. Dieu merci, est +de moindre importance.</p> + +<p>Montalte eut la sensation très nette que l'inquisiteur +allait lui proposer quelque effroyable marché +duquel dépendrait la mort de Fausta. Mais il regarda +Espinosa bien en face et dit:</p> + +<p>—Tout, monseigneur! Demandez!</p> + +<p>Espinosa s'approcha jusqu'à le toucher, presque, +et le dominant du regard:</p> + +<p>—Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je +sauve cette femme, puisque sa vie vous est précieuse +au-dessus de tout... Mais, en échange, vous, vous m'appartenez... +n'oubliez pas cela...</p> + +<p>—Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je +vous appartiens... Mais, pour Dieu, hâtez-vous, ajoute-t-il +en essuyant son front où perle la sueur.</p> + +<p>—Je retiens votre engagement, dit Espinosa.</p> + +<p>Et désignant Fausta, rigide:</p> + +<p>—Aidez-moi.</p> + +<p>Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte +prit la tête de Fausta dans ses mains tremblantes, et, +frissonnant d'espoir, la souleva doucement pendant +que Espinosa versait dans la bouche le contenu de +son flacon. Au bout de quelques instants, une légère +rougeur vint colorer les joues de Fausta.</p> + +<p>Enfin un souffle à peine perceptible s'échappe doucement +des lèvres entrouvertes, et Montalte, qui sent +sur son visage ce souffle léger, pousse lui-même un +profond soupir, comme s'il voulait aider au travail +lent qui se fait dans cet organisme.</p> + +<p>Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux +étincelants: le coeur bat... très faiblement, il est vrai, +mais enfin il bat.</p> + +<p>Au même instant, Fausta ouvre les yeux et les pose +sur Montalte qui se penche sur elle. Presque aussitôt +elle les referme. Un souffle régulier soulève son sein.</p> + +<p>Alors Espinosa qui, impassible, a considéré toute +cette scène, dit:</p> + +<p>—Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouvé +toute sa conscience.</p> + +<p>—Vos ordres, monseigneur?</p> + +<p>—Monseigneur le cardinal, répond l'inquisiteur, je +suis venu d'Espagne à Rome tout exprès chercher un +document portant la signature de Henri III de +France, ainsi que son cachet. Ce document est enfermé +dans le petit meuble placé dans la chambre +de Sa Sainteté. En l'absence du pape, nul ne peut +pénétrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!... +Ce document, reprend-il après une légère +pause, ce document, il nous le faut.</p> + +<p>—C'est bien... Je vais le chercher, répond le cardinal.</p> + +<p>Et il sort aussitôt d'un pas rude et violent.</p> + +<p>Demeuré seul, Espinosa paraît plongé un moment +dans une profonde méditation. Puis il s'approche de +Fausta, la touche légèrement à l'épaule pour la réveiller, +et dit:</p> + +<p>—Êtes-vous assez forte, madame, pour m'entendre +et me comprendre?</p> + +<p>Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides, +sur le visage de l'inquisiteur qui se contente de cette +réponse muette et reprend:</p> + +<p>—Avant mon départ, je veux, madame, vous rassurer +sur le sort de votre enfant... Il vit... Et votre servante +Myrthis doit, à l'heure qu'il est, avoir quitté +Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laissé +vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment +qu'il vous a fait... Si l'enfant vit, madame, c'est que +Sixte sait que vous avez caché quelque part une somme +de dix millions, que vous les avez légués à votre +fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre, +c'est que Sixte sait que votre suivante connaît l'endroit +où sont enfouis ces millions.</p> + +<p>Espinosa s'arrête un moment pour juger de l'effet +produit par sa révélation.</p> + +<p>D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris.</p> + +<p>—C'est tout ce que je voulais vous dire, madame.</p> + +<p>Il s'incline gravement, avec une sorte de déférence. +Mais, avant de franchir la porte, il se retourne et +ajoute:</p> + +<p>—Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan +a pu échapper à l'incendie du palais Riant... Pardaillan +est vivant, madame!... Pardaillan... vivant!</p> + +<p>Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<h3>LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT</h3> + +<p>Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit +meuble, ça et là quelques escabeaux; une étroite couchette, +un prie-Dieu, au-dessus, un magnifique Christ +en or massif, seul luxe de ce retrait; une vaste cheminée +où pétille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux +hermétiquement clos: c'était la chambre de +Sa Sainteté Sixte-Quint.</p> + +<p>Usé par le temps et le long effort, ce n'est plus le +formidable athlète d'autrefois. Mais, à l'éclair qui parfois +luit sous les sourcils, on devine encore l'infatigable +lutteur.</p> + +<p>Sixte-Quint était assis à sa table de travail, le dos +tourné à la cheminée. Et le pape songeait:</p> + +<p>«A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est +morte!... La suivante Myrthis a quitté le château +Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta... le fils de +Pardaillan!...»</p> + +<p>Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir +dans son fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il +reprit sa rêverie:</p> + +<p>—Oui, les quelques jours que j'ai à vivre seront paisibles, +car l'aventurière n'est plus!... Il me reste, avant +de mourir, à frapper Philippe d'Espagne...</p> + +<p>Le pape allongea la main vers le petit meuble et y +prit un parchemin qu'il parcourut des yeux.</p> + +<p>«Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette +déclaration à la pusillanimité de Henri III... inspiration +plus funeste encore que j'ai eue de la garder si +longtemps... Maintenant Philippe connaît son existence, +et le grand inquisiteur est venu ici me menacer +de mort!... Moi!...» murmura-t-il.</p> + +<p>Sixte-Quint haussa les épaules:</p> + +<p>«Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir +réalisé mon rêve: Philippe chassé d'Italie!... L'Italie +unifiée du nord au midi, l'Italie entière soumise et +asservie et la papauté maîtresse du monde... Que +faire?... Envoyer ce parchemin à Philippe?... Par +quelqu'un qui n'arriverait jamais?... Peut-être... +L'anéantir?... Ce serait un coup terrible pour Philippe... +Aussi bien j'ai juré à Espinosa qu'il a été détruit... +Oui... un geste et il devient la proie de cette +flamme!...»</p> + +<p>Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin +ouvert sur lequel s'étale un large sceau... le +sceau de Henri III de France.</p> + +<p>Déjà la flamme mordait les bords du parchemin.</p> + +<p>Un instant encore, et c'en était fait des rêves de +Philippe d'Espagne. Brusquement Sixte-Quint mit le +parchemin hors d'atteinte et, hochant la tête, répéta:</p> + +<p>«Que faire?...»</p> + +<p>A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le +parchemin. Sixte-Quint se retourna furieusement +et se trouva en présence de son neveu, le cardinal +Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face +à face.</p> + +<p>—Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais...</p> + +<p>Et le pape allongea la main vers le marteau d'ébène +pose sur la table pour appeler, jeter un ordre.</p> + +<p>D'un bond, Montalte se plaça entre la table et lui +et froidement:</p> + +<p>—Sur votre vie, Saint-Père, ne bougez pas!</p> + +<p>—Holà! dit le vieux pape en se redressant de toute +sa hauteur, oserais-tu porter la main sur le souverain +pontife?</p> + +<p>—J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grâce +de Fausta.</p> + +<p>Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant +qu'elle était morte, un sourire:</p> + +<p>—La grâce de Fausta?... Soit!</p> + +<p>Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux +papiers rangés sur la table, et, très posément, le remplit +et le signa d'une main ferme.</p> + +<p>—Voici la grâce, dit Sixte-Quint, grâce pleine et +entière. Et, maintenant que tu as obtenu ce que tu +voulais, rends-moi ce parchemin, et va-t'en... va-t'en... +A toi, fils de ma soeur bien-aimée, je fais grâce!</p> + +<p>—Saint-Père, avant de vous rendre ce parchemin, +un mot: si vous avez signé cette grâce, c'est que +vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous vous trompez, +mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvée +en lui faisant prendre moi-même le contrepoison +qui l'a rappelée à la vie.</p> + +<p>Sixte-Quint resta un moment rêveur, puis:</p> + +<p>—Eh bien, soit! Après tout, que m'importe Fausta +vivante?... Elle ne peut plus rien contre moi. Sa puissance +religieuse est morte en même temps que naissait +son enfant... Mais toi, qu'espères-tu donc d'elle?... +As-tu fait ce rêve insensé que tu pourrais être aimé +de Fausta?... Triple fou!... Sache donc, malheureux, +que tu attendriras le marbre le plus dur avant que +d'attendrir le coeur de Fausta.</p> + +<p>—Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il +gravement.</p> + +<p>Montalte ferma les yeux et pâlit.</p> + +<p>Plus d'une fois, en effet, il avait songé, en grinçant, +à ce Pardaillan inconnu qui avait été aimé de Fausta. +Il avait senti une haine mortelle et tenace l'envahir. +Des pensées de meurtre et de vengeance étaient venues +le hanter. Et, d'une voix morne, il répondit:</p> + +<p>—Je n'espère rien. Je ne veux rien... si ce n'est +sauver Fausta... Et, quant à ce parchemin, ajouta-t-il +rudement, je vais le remettre à Fausta qui ira le porter, +elle. à Philippe d'Espagne à qui il appartient... +Et, pour plus de sûreté, j'accompagnerai la princesse.</p> + +<p>Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensée de paraître +céder à des menaces à peine déguisées lui +était insupportable. Bravant le poignard de Montalte, +il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin, +somme toute, il l'avait lui-même retiré de la +flamme où il hésitait à le jeter. Après tout, qu'importait +le messager: Fausta ou comparse, pourvu qu'il +n arrivât pas à destination? Sa résolution fut prise. Il +répondit:</p> + +<p>—Peut-être as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grâce +à toi et à elle, va!...</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait +Espinosa et lui disait:</p> + +<p>—Monsieur, j'ai le parchemin.</p> + +<p>—Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur.</p> + +<p>—Monseigneur, avec votre agrément, la princesse +Fausta ira le porter à S. M. Philippe d'Espagne... C'est +la, je crois, ce qui vous importe le plus.</p> + +<p>Espinosa fronça légèrement les sourcils et:</p> + +<p>—Pourquoi la princesse Fausta?</p> + +<p>—Parce que je vois là un moyen de la préserver +de tout nouveau danger.</p> + +<p>—Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet +est, comme vous le dites, que ce document parvienne +a mon souverain le plus tôt possible.</p> + +<p>—La princesse partira dès que ses forces lui permettront +d'entreprendre le voyage... Je puis vous assurer +que le parchemin parviendra à destination, car +j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-même.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<h3>LE REVEIL DE FAUSTA</h3> + +<p>Lorsque Fausta revint à elle, ce fut d'abord, dans son +esprit, un prodigieux étonnement. Sa première pensée +fut que Sixte-Quint n'avait pas permis qu'elle +échappât à la hache du bourreau. Le cri de Montalte, +clamant sa joie de la voir vivante, était si vibrant de +passion qu'elle voulut savoir quel était l'homme qui +l'aimait à ce point. Elle ouvrit les yeux et reconnut +le neveu du pape. Elle les referma aussitôt et pensa:</p> + +<p>«Celui-là a obtenu de Sixte qu'il me fît grâce de +la vie... Que m'est la vie à présent que morte est mon +oeuvre et que Pardaillan n'est plus!...»</p> + +<p>Cependant, elle écouta et, alors, elle comprit qu'elle +s'était trompée. Non, Sixte-Quint n'avait pas fait +grâce. Montalte, seul, au prix de quelque infamie +héroïquement consentie, avait accompli ce miracle +de l'arracher à Sixte et à la mort. Aussitôt elle entrevit +tout le parti qu'elle pourrait tirer d'un pareil dévouement. +Mais à quoi bon!... Elle voulait mourir!</p> + +<p>Elle sentit qu'on la touchait à l'épaule... on lui parlait... +Elle ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur +et à mesure, son esprit réfutait ses arguments.</p> + +<p>Son fils?... Oui! Sa pensée s'est déjà portée vers +l'innocente créature. Il vit... Il est libre... C'est là le +point capital... Et, soudain, comme un coup de tonnerre, +ces mots répétés dans son esprit éperdu:</p> + +<p>«Pardaillan vivant!»</p> + +<p>Deux mots évocateurs d'un passé d'enivrante passion +et de luttes mortelles! Ce passé si proche, puisque +quelques mois à peine la séparaient du moment +où elle avait voulu faire périr Pardaillan, dans l'incendie +du palais Riant!.... Ce Pardaillan si haï... et +tant adoré!...</p> + +<p>Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta, +ce serait la fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a +jamais fui!... Non, elle ne veut plus mourir... Elle +vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et +sortir enfin triomphante de ce suprême combat.</p> + +<p>C'est à ce moment que Montalte s'approcha d'elle.</p> + +<p>Pendant qu'il se courbait, elle l'étudiait d'un coup +d'oeil prompt et sûr, et, tout de suite, pour bien marquer, +dès le début, la distance infranchissable qu'elle +entendait établir entre eux, cette femme étrange, +qui semblait échapper à toutes les faiblesses, à toutes +les fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, +et d'une voix qui ne tremblait pas:</p> + +<p>—Vous avez à me parler, cardinal? Je vous écoute.</p> + +<p>En même temps ses yeux noirs se posaient sur ceux +de Montalte, étrangement dominateurs et pourtant +graves et doux.</p> + +<p>Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui +annonça qu'elle était libre.</p> + +<p>—Sixte-Quint me fait donc grâce?</p> + +<p>Montalte secoua la tête:</p> + +<p>—Le pape n'a pas fait grâce, madame. Le pape a +cédé devant une volonté plus forte que la sienne.</p> + +<p>—La vôtre... n'est-ce pas?</p> + +<p>Montalte s'inclina.</p> + +<p>—Alors Sixte-Quint révoquera la grâce qu'il a signée +par contrainte.</p> + +<p>—Non, madame, car, en même temps, j'ai obtenu +de Sa Sainteté un document qui sera votre égide. Le +voici.</p> + +<p>Fausta prit le parchemin et lut:</p> + +<p>«Nous, Henri, par la grâce de Dieu, roi de France, +inspiré de notre Seigneur Dieu, par la voix de Son +Vicaire, notre Très Saint Père le Pape; en vue de +maintenir et conserver en notre royaume la religion +catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a +plu au Seigneur, en expiation de nos péchés, de nous +priver d'un héritier direct; considérant Henri de +Navarre incapable de régner sur le royaume de France, +comme hérétique et fauteur d'hérésie; à tous nos +bons et loyaux sujets: Sa Majesté Philippe II, roi +d'Espagne, est seule apte à nous succéder au trône +de France, comme époux d'Elisabeth de France, notre +soeur bien-aimée, décédée, mandons à tous nos +sujets le reconnaître comme notre successeur et unique +héritier.»</p> + +<p>—Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta +avait terminé sa lecture, la parole du roi ayant en +France force de loi, cette proclamation jette dans le +parti de Philippe les deux tiers de la France. De ce +fait, Henri de Béarn, abandonné par tous les catholiques, +voit ses espérances à jamais détruites. Son +armée réduite à une poignée de huguenots, il n'a d'autre +ressource que de regagner promptement son +royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe +consent à le lui laisser. Celui qui apportera ce +parchemin à Philippe lui apportera donc en même +temps la couronne de France... Celui-là, madame, si +c'est un esprit supérieur comme le vôtre, peut traiter +avec le roi d'Espagne et se réserver sa large part... +Votre puissance est ruinée en Italie, votre existence +y est en péril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez +vous créer une souveraineté qui, pour n'être pas celle +que vous avez rêvée, n'en sera pas moins de nature +à satisfaire une vaste ambition... Ce parchemin, je +vous le livre et je vous demande de consentir à le +porter à Philippe...</p> + +<p>Aussitôt la résolution de Fausta fut prise et, s'adressant +au cardinal, elle dit:</p> + +<p>—Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez +d'ambition pour agir pour son propre compte... Pourquoi +avez-vous imposé ma grâce à Sixte?... Pourquoi +m'avez-vous empêchée de mourir?... Pourquoi me +faites-vous entrevoir ce nouvel avenir de splendeur? +Je vais vous le dire: parce que vous m'aimez, cardinal.</p> + +<p>Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains +dans un geste d'imploration.</p> + +<p>—Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irréparables paroles... +Mais, moi, je ne vous aimerai jamais.</p> + +<p>—Pourquoi? Pourquoi? bégaya Montalte.</p> + +<p>—Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime, +et que Fausta ne peut concevoir deux amours.</p> + +<p>Montalte se redressa, écumant:</p> + +<p>—Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le +dites?...</p> + +<p>—Oui, dit simplement Fausta.</p> + +<p>—Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce +pas?...</p> + +<p>Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague.</p> + +<p>Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil +très calme, et, d'une voix qui glaça Montalte, elle dit:</p> + +<p>—Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi, +cardinal Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un +doit tuer Pardaillan, ce n'est pas vous, c'est +moi...</p> + +<p>—Pourquoi? hurla Montalte.</p> + +<p>—Parce que je l'aime, répondit froidement +Fausta.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<h3>LA DERNIÈRE PENSÉE DE SIXTE-QUINT</h3> + +<p>Après le départ de son neveu, Sixte-Quint, assis devant +sa table de travail, demeura longtemps songeur.</p> + +<p>Il fut tiré de sa rêverie par l'entrée d'un secrétaire +qui vint, à voix basse, lui dire que le comte Hercule +Sfondrato sollicitait avec instance la faveur d'une +audience particulière, ajoutant que le comte paraissait +violemment ému.</p> + +<p>Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jeté +dans sa méditation, fut comme un trait de lumière +pour le pape qui murmura:</p> + +<p>—Voilà l'homme que je cherchais! Faites entrer le +comte Sfondrato, ajouta-t-il à haute voix.</p> + +<p>Un instant après, le grand juge, les traits bouleversés, +entrait d'un pas rude, se campait devant le pape, +et attendait dans une attitude de violence.</p> + +<p>—Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant, +qu'avez-vous à nous dire?</p> + +<p>Pour toute réponse, Sfondrato dégrafait son pourpoint, +écartait la cotte de mailles et montrait sur sa +poitrine la marque du coup de dague de Montalte.</p> + +<p>Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement:</p> + +<p>—Beau coup, par ma foi! et sans la chemise +d'acier...</p> + +<p>—En effet, Saint-Père, dit Sfondrato avec un +sourire livide.</p> + +<p>Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue, +avec un haussement d'épaules dédaigneux, les dents +serrées, d'un ton tranchant:</p> + +<p>—Le coup n'est rien... J'eusse peut-être pardonné +a celui qui l'a porté. Ce que je ne lui pardonnerai +jamais, ce qui rend ma haine mortelle, c'est que +tous deux, nous aimons la même femme.</p> + +<p>—Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi +me dire cela à moi?</p> + +<p>—Parce que, Saint-Père, celui-là touche de près à +Votre Sainteté, parce que la femme que j'aime s'appelle +Fausta et l'homme que je hais s'appelle Montalte!</p> + +<p>Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une +main calme, se mit à le remplir.</p> + +<p>Sfondrato, immobile, songeait:</p> + +<p>—Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, +par l'enfer! celui qui osera toucher au grand juge...</p> + +<p>Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin.</p> + +<p>—Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. +Vous m'avez demandé le duché de Ponte-Maggiore et +Marciano. En voici le brevet...</p> + +<p>Stupéfait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le +parchemin et gronda:</p> + +<p>—Votre Sainteté n'a donc pas entendu?... Celui que +je veux tuer, c'est Montalte... votre neveu! celui que +vous désignez au conclave pour vous remplacer!</p> + +<p>—Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre +lui et vous. Mais frappez-le dans ses entreprises, dans +son amour en lui enlevant cette femme... cela vaudra +mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague!</p> + +<p>—Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis +Montalte pour que vous, son oncle, vous parliez +ainsi?</p> + +<p>—Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, +Montalte n'est plus mon neveu, il est mon ennemi! il +a arraché de mes mains l'arme qui peut anéantir la +puissance de la papauté et, cette arme, Fausta, graciée +par moi!... Fausta libre ira la porter à l'Espagnol +maudit...</p> + +<p>—Fausta graciée! gronda Sfondrato anéanti.</p> + +<p>—Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans +quelques heures peut-être, quittera Rome et s'en ira, +escortée de Montalte, porter à l'Escurial le document +qui donne à Philippe le trône de France. Voilà l'oeuvre +de Montalte, instrument docile aux mains du grand +inquisiteur!...</p> + +<p>—Fausta libre! grinça Sfondrato, Fausta accompagnée +de Montalte!</p> + +<p>Et, avec une résolution sauvage, posant sur la table +le brevet de duc que le pape venait de lui conférer:</p> + +<p>—Tenez, Saint-Père, reprenez ce brevet, ôtez-moi les +fonctions de grand juge, et, en échange, nommez-moi +chef de votre police. Avant une heure, je vous rapporte +ce document, cette arme redoutable... L'échafaud +est prêt, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai +de douleur peut-être, mais cette femme appartient +au bourreau et sa tête tombera!... Montalte, je le saisis, +je le condamne comme rebelle et sacrilège; quant +au grand inquisiteur, un coup de dague vous en délivre... +Un mot, Saint-Père, un ordre!</p> + +<p>—Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant +trois jours, j'aurai, moi, cessé de vivre!</p> + +<p>Et comme Sfondrato le considérait avec stupeur:</p> + +<p>—Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand +inquisiteur lui-même pèsent d'un grand poids dans la +main de Sixte-Quint?... Par le sang du Christ, je n'aurais +qu'à fermer cette main, pour les broyer! Mais, +au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!... +Et l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce +document, l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux +pas mourir encore... J'ai besoin de deux ou trois années +d'existence pour assurer le triomphe de la papauté!...</p> + +<p>Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté +avec attention. Quand le pape eut terminé:</p> + +<p>—Eh bien, soit, Saint-Père, qu'ils partent... Mais, +quand ils seront hors de vos États, moi, je les rejoins, +et Je vous jure que, de ce moment, leur voyage est +terminé.</p> + +<p>—Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et +alors... Et puis, duc, êtes-vous sûr de vous?</p> + +<p>—Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains +pas, gronda le duc.</p> + +<p>—Et le grand inquisiteur?</p> + +<p>—Un ordre... il meurt!</p> + +<p>—Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous +tuera!</p> + +<p>Et, sur un geste du duc:</p> + +<p>—Non, non, reprit Sixte avec autorité, après moi, +je ne connais qu'un seul homme au monde capable +de tenir tête à Fausta... et de la vaincre... Et, cet homme, +c'est le chevalier de Pardaillan!</p> + +<p>Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour à tour. Mais, +surmontant son émotion, il demanda:</p> + +<p>—Vous croyez, Saint-Père, que celui-là réussira là +où je serais brisé, moi?</p> + +<p>—Je l'ai vu mener à bien des entreprises autrement +redoutables. Oui, si Pardaillan voulait... si quelqu'un +avait assez d'intelligence à la tête, assez de haine au +coeur pour aller trouver cet homme, et le décider... oui, +ce serait le seul moyen d'arrêter Fausta et Montalte +en leur voyage!</p> + +<p>—Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine, +moi! Je consens à m'effacer. Et, puisqu'il y a au +monde un dogue de taille à les broyer d'un coup de +mâchoire, je vais le chercher, je vous l'amène, et vous +le lâchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.—Quitte à +lui briser les crocs après, s'il est nécessaire... ajouta-t-il +en lui-même.</p> + +<p>—Lâchez! Lâchez... C'est bientôt dit!... Sachez, duc, +que Pardaillan n'est pas un homme qu'on peut lâcher +sur qui on veut et comme on veut...</p> + +<p>—Saint-Père, est-ce d'un homme que vous parlez +ainsi?</p> + +<p>—Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-être +le seul homme qui ait forcé l'admiration de Sixte-Quint... +Puisque vous le voulez, allez, duc, essayez de +décider Pardaillan.</p> + +<p>—Où le trouverai-je?</p> + +<p>—Au camp du Béarnais. Vous allez vous rendre +auprès de Henri de Navarre. Vous lui ferez connaître +la teneur exacte du document que Fausta porte à +Philippe. Votre mission se borne à cela. Le reste vous +regarde... c'est à vous de trouver Pardaillan. Et, quand +vous l'aurez trouvé, vous lui direz simplement ceci:</p> + +<p>—Fausta est vivante! Fausta porte à Philippe un document +qui lui livre la couronne de France...»</p> + +<p>—Quand faut-il partir?</p> + +<p>—A l'instant.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<h3>LE CHEVALIER DE PARDAILLAN</h3> + +<p>Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de +Rome et se lança au galop sur la route de France. Les +passions grondaient dans son coeur. A une demi-lieue +de la Ville Éternelle, il s'arrêta court et, longtemps, +sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la +lointaine silhouette du château Saint-Ange. Son poing +se tendit et il murmura:</p> + +<p>—Montalte, Montalte, prends garde, car, à partir de +ce moment, je suis pour toi l'ennemi que rien ne +désarmera...</p> + +<p>Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurs +chevaux, et ne s'arrêtant, parfois, que lorsque +la fatigue le terrassait. A quelques lieues de Paris, il +rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi, vers +la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en +lui demandant si on savait vers quel point de l'Ile-de-France +le Béarnais se trouvait alors.</p> + +<p>—Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le +roi a pris ses logements dans le village de Montmartre, +à l'abbaye des Bénédictines de Mme Claudine de +Beauvilliers.</p> + +<p>Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l'étranger +qui parlait avec cette sorte d'irrévérence moqueuse +et il vit un homme d'une quarantaine d'années, +au visage fin, au profil de médaille, vêtu sans aucune +recherche, mais avec cette élégance qui tenait à sa +manière de porter le pourpoint et le manteau.</p> + +<p>—Si vous le désirez, monsieur l'inconnu, je vous +conduirai jusqu'au roi, qui m'a donné rendez-vous +pour ce soir.</p> + +<p>Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque +dédaigneux sur le costume simple et sans aucun ornement.</p> + +<p>—Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez +bien plus étonné quand vous verrez le roi qui porte +un costume si râpé que vraiment vous lui ferez honte, +vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la +plume mirifique de votre chapeau, avec vos éperons +d'or, avec...</p> + +<p>—Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne +m'accablez pas, ou je vous montrerai que, si je porte +de l'argent à mon pourpoint et de l'or aux talons de +mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau.</p> + +<p>—Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai +donc pas et me bornerai à vous tirer mon chapeau, +car il serait malséant qu'un illustre cavalier, +venu en droite ligne du fond de l'Italie...</p> + +<p>—Comment savez-vous cela? interrompit furieusement +Ponte-Maggiore.</p> + +<p>—Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le +sache, vous auriez bien dû laisser votre accent de +l'autre côté des monts.</p> + +<p>En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste +gracieux et reprit paisiblement son chemin.</p> + +<p>Ponte-Maggiore porta la main à la poignée de sa +dague. Mais, considérant la silhouette vigoureuse de +l'inconnu, il se calma.</p> + +<p>—Eh! monsieur, fit-il, ne vous fâchez pas, je vous +prie, et permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante +que vous m'avez faite tout à l'heure.</p> + +<p>—En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu +du bout des lèvres.</p> + +<p>Les deux cavaliers allongèrent le trot, et, vers le +soir, au moment où le soleil allait se coucher, ils se +trouvèrent sur les hauteurs de Chaillot.</p> + +<p>Le gentilhomme français s'arrêta, étendit le bras et +prononça:</p> + +<p>—Paris!...</p> + +<p>Tandis que Ponte-Maggiore considérait le spectacle +de la grande ville assiégée, son compagnon semblait +rêver à des choses lointaines. Sans doute le lieu même +où il se trouvait lui rappelait quelque épisode héroïque +ou charmant de sa vie.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis à +vous.</p> + +<p>L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes +et murmura:</p> + +<p>—Allons...</p> + +<p>Ils descendirent vers Paris en obliquant du côté de +Montmartre. Sur les remparts, quelques lansquenets +indifférents. Quantité de prêtres et de moines, la +robe retroussée, le capuchon renversé; quelques-uns +avaient la salade en tête, quelques autres portaient +des cuirasses; tous étaient armés de piques, de hallebardes, +de dagues, de vieux mousquets, ou tout uniquement +de solides gourdins. Tous avaient le crucifix +à la main ou pendu à la ceinture.</p> + +<p>Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés, +se traînaient péniblement et revenaient sans +cesse, avec l'obstination du désespoir, occuper les +créneaux d'où ils criaient, avec des voix lamentables:</p> + +<p>—Du pain!... du pain!...</p> + +<p>—Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les +Parisiens accepteraient volontiers une invitation à +dîner.</p> + +<p>—C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres +diables!...</p> + +<p>—Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore.</p> + +<p>—Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les +gens qui ont faim et soif.</p> + +<p>—C'est ce qui ne m'est jamais arrivé, fit dédaigneusement +Ponte-Maggiore.</p> + +<p>L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un étrange +regard, et, avec un sourire, répondit:</p> + +<p>—Cela se voit.</p> + +<p>Si simple que fût cette réponse, elle sonna comme +une insulte, et Ponte-Maggiore pâlit.</p> + +<p>Sans doute, il allait cette fois répondre par une +provocation, lorsqu'au loin s'éleva une clameur:</p> + +<p>—Le roi!... le roi!... Vive le roi!...</p> + +<p>Comme par enchantement, une foule hurlante et +délirante envahit les parapets en criant:</p> + +<p>—Sire!... sire!... Du pain!...</p> + +<p>—Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris! +pourquoi diable ne m'ouvrez-vous pas +vos portes?</p> + +<p>Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de +ces choses émouvantes que l'histoire enregistre.</p> + +<p>Henri IV venait de mettre pied à terre. Les deux +ou trois cents cavaliers qui l'entouraient l'imitèrent +et alors, on vit toute une théorie de mulets chargés +de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces pains, le +fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affamés +des remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partagé.</p> + +<p>En même temps, les cavaliers de l'escorte suivaient +l'exemple du roi. De tous côtés, par des moyens +divers, on faisait passer aux assiégés quantité de +pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les +bénédictions éclataient sur les remparts.</p> + +<p>—Bravo, sire! cria l'inconnu.</p> + +<p>Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement +son approbation, et, avec un bon sourire:</p> + +<p>—Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan!</p> + +<p>—Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore...</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je +suis bien heureux de vous voir.</p> + +<p>—Votre Majesté sait que je lui suis tout acquis.</p> + +<p>Henri IV posa un moment son oeil rusé sur la physionomie +souriante du chevalier et dit:</p> + +<p>—A cheval, messieurs, nous rentrons au village de +Montmartre. Monsieur de Pardaillan, veuillez vous +placer près de moi.</p> + +<p>—Monsieur, dit Pardaillan à Ponte-Maggiore, s'il +vous plaît de dire votre nom, j'aurai l'honneur, en +arrivant à Montmartre, de vous présenter à Sa +Majesté, selon ma promesse...</p> + +<p>—Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato, +duc de Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur +de S. S. Sixte-Quint auprès de S. M. le roi Henri!</p> + +<p>Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son +naturel insoucieux et narquois reprenait le dessus:</p> + +<p>—Peste, je ne m'attendais pas à un tel honneur!</p> + +<p>Lorsque le roi s'éloigna, à la tête de son escorte, +une immense acclamation partit du haut des remparts.</p> + +<p>Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait à son +côté, Henri IV dit avec un soupir:</p> + +<p>—Quel dommage que de si braves gens s'entêtent +à ne pas m'ouvrir leurs portes!</p> + +<p>—Eh! sire, dit le chevalier en haussant les épaules, +ces portes tomberont d'elles-mêmes quand vous le +voudrez.</p> + +<p>—Comment cela, monsieur?</p> + +<p>—J'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre +Majesté: Paris vaut bien une messe!</p> + +<p>—Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec +un fin sourire.</p> + +<p>Bientôt, l'escorte s'arrêtait devant l'abbaye où le +roi pénétra, suivi de Pardaillan, de Ponte-Maggiore, +et de quelques gentilshommes.</p> + +<p>Le roi ayant mis pied à terre, Pardaillan qui, sans +doute, l'avait avisé de la venue d'un envoyé du pape, +présenta le duc.</p> + +<p>—Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur +de Pardaillan, quand vous aurez reçu la communication +que monsieur le duc est chargé de vous faire, +n'oubliez pas que nous vous attendons.</p> + +<p>—Hé! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur +pour notre merveilleux diamant, et nous apportez-vous +quelque argent pour garnir nos coffres vides?</p> + +<p>—Sire, j'ai en effet trouvé, non pas un acquéreur, +mais un prêteur qui, sur la garantie de ce diamant, +a consenti à m'avancer quelques milliers de pistoles +que j'apporte à mon roi.</p> + +<p>—Merci, mon brave Sancy.</p> + +<p>Et, avec une pointe d'émotion:</p> + +<p>—Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les +rendre, mais ventre-saint-gris! argent n'est pas pâture +pour des gentilshommes comme vous et moi!</p> + +<p>Et, à Ponte-Maggiore stupéfait:</p> + +<p>—Venez, monsieur.</p> + +<p>Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet +et où travaillaient encore deux de ses secrétaires, +Rusé de Beaulieu et Forget de Fresne:</p> + +<p>—Parlez, monsieur.</p> + +<p>—Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis +chargé par Sa Sainteté de remettre à Votre Majesté +cette copie d'un document qui l'intéresse au plus haut +point.</p> + +<p>Henri IV lut avec la plus extrême attention la copie +de la proclamation de Henri III que l'on connaît. +Quand il eut terminé, impassible:</p> + +<p>—Et l'original, monsieur?</p> + +<p>—Je suis chargé de dire à Votre Majesté que l'original +se trouve entre les mains de Mme la princesse +Fausta, laquelle, accompagnée de S. E. le cardinal +Montalte, doit être, à l'heure présente, en route vers +l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majesté +Catholique. Le souverain pontife a cru devoir donner +à Votre Majesté ce témoignage de son amitié en l'avertissant. +Quant au reste, le Saint-Père connaît trop +bien la vaste intelligence de Votre Majesté pour n'être +pas assuré que vous saurez prendre telles mesures +que vous jugerez utiles.</p> + +<p>Henri IV inclina la tête en signe d'adhésion. Puis, +après un léger silence, en fixant Ponte-Maggiore:</p> + +<p>—Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa +Sainteté? Alors?</p> + +<p>—Le cardinal Montalte est en état de rébellion +ouverte contre le Saint-Père! dit rudement Ponte-Maggiore.</p> + +<p>Et, s'adressant à un des deux secrétaires, le roi dit:</p> + +<p>—Rusé, conduisez M. le duc auprès de M. le chevalier +de Pardaillan, et faites en sorte qu'ils se puissent +entretenir librement. Puis, quand ils auront terminé, +vous m'amènerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur +l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agréable +de vous revoir avant votre départ, ajouta-t-il avec +un gracieux sourire.</p> + +<p>Quelques instants après, Ponte-Maggiore se trouvait +en tête-à-tête avec le chevalier de Pardaillan, assez +intrigué au fond, mais dissimulant sa curiosité sous +un masque d'ironie et d'insouciance.</p> + +<p>—Monsieur, dit le chevalier d'un ton très naturel, +vous plairait-il de me dire ce qui me vaut l'honneur +de recevoir un personnage illustre tel que M. le duc +de Ponte-Maggiore et Marciano?</p> + +<p>—Monsieur, Sa Sainteté m'a chargé de vous faire +savoir que la princesse Fausta est vivante... et libre.</p> + +<p>Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et +tout aussitôt:</p> + +<p>—Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien, +mais... en quoi cette nouvelle peut-elle m'intéresser?</p> + +<p>—Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi.</p> + +<p>—Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que +Mme Fausta soit vivante? répéta le chevalier, d'un +air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore murmura:</p> + +<p>«Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci +change bien des choses!»</p> + +<p>Pardaillan reprit:</p> + +<p>—Où se trouve la princesse Fausta, en ce moment?</p> + +<p>—La princesse est en route pour l'Espagne.</p> + +<p>«L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!... +Le génie ténébreux de Fausta devait se +tourner vers cette sombre institution de despotisme...»</p> + +<p>—La princesse porte à Sa Majesté Catholique un +document qui doit assurer le trône de France à Philippe +d'Espagne.</p> + +<p>—Le trône de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce +donc, je vous prie, que ce document qui livre +ainsi tout un pays?</p> + +<p>—Une déclaration du feu Henri troisième, reconnaissant +Philippe II pour unique héritier.</p> + +<p>—Est-ce tout ce que vous aviez à me dire de la +part de Sa Sainteté?</p> + +<p>—C'est tout, monsieur.</p> + +<p>—En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le +roi Henri m'attend. Veuillez transmettre à Sa Sainteté +l'expression de ma reconnaissance pour le précieux +avis qu'elle a bien voulu me faire passer.</p> + +<p>Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore +avec une impassibilité toute royale, mais, +en réalité, le coup était terrible et, à l'instant, il avait +entrevu les conséquences funestes qu'il pouvait avoir +pour lui.</p> + +<p>Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux +de ses fidèles qu'il avait sous la main, et, lorsque le +chevalier fut introduit, il trouva auprès du roi Rosny +du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigné.</p> + +<p>Dès que le chevalier eut pris place, le roi, +qui n'attendait que lui, fit un résumé de son entretien +avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui savait +à quoi s'en tenir, n'avait pas bronché. Mais, +chez les quatre conseillers, ce fut un moment +de stupeur indicible aussitôt suivi de cette explosion:</p> + +<p>—Il faut détruire le parchemin!...</p> + +<p>Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne +le quittait pas des yeux:</p> + +<p>—Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous?</p> + +<p>—Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le +reprendre, ou c'en est fait de vos espérances, dit +froidement le chevalier.</p> + +<p>Le roi approuva d'un signe de tête, et, fixant le +chevalier comme s'il eût voulu lui suggérer la réponse +qu'il souhaitait, il murmura:</p> + +<p>—Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux, +assez subtil, pour mener à bien une telle entreprise?</p> + +<p>D'un commun accord, comme s'ils se fussent donné +le mot, Rosny, Sancy, du Bartas, d'Aubigné, se tournèrent +vers Pardaillan. Et cet hommage muet fut si +spontané, si sincère que le chevalier se sentit doucement +ému.</p> + +<p>—Je serai donc celui-là, dit-il avec simplicité.</p> + +<p>—Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'écria le +Béarnais, si jamais je suis roi... roi de France... je vous +devrai ma couronne!</p> + +<p>—Eh! sire, vous ne me devrez rien...</p> + +<p>Le roi réfléchit un instant, et:</p> + +<p>—Pour faciliter autant que possible l'exécution de +cette mission forcément occulte, mais qui doit aboutir +coûte que coûte, il est nécessaire que vous soyez +couvert par une autre mission, officielle, celle-là. En +conséquence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne, +et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes +qu'il entretient dans Paris.</p> + +<p>Et, se tournant vers son secrétaire:</p> + +<p>—Rusé, préparez des lettrés accréditant M. le chevalier +de Pardaillan comme notre ambassadeur +extraordinaire auprès de S. M. Philippe d'Espagne. +Préparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M. l'ambassadeur. +Combien d'hommes désirez-vous que je +mette à votre disposition? demanda-t-il alors à Pardaillan.</p> + +<p>—Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan, +avec son air naïvement étonné.</p> + +<p>—Comment, pour quoi faire?... s'écria le roi stupéfait. +Vous ne prétendez pourtant pas entreprendre +cette affaire-là seul?</p> + +<p>—Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegme +imperturbable, je ne prétends rien!... Mais il est de +fait que, si je dois réussir dans cette affaire, c'est +seul que je réussirai... C'est donc seul que je l'entreprendrai, +ajouta-t-il froidement, en fixant sur le roi +un oeil étincelant.</p> + +<p>—Ventre-saint-gris! s'écria le roi suffoqué. Puis, +considérant Pardaillan un moment avec une admiration +qu'il ne chercha pas à cacher, il lui demanda, +très calme:</p> + +<p>—Quand comptez-vous partir?</p> + +<p>—A l'instant, sire.</p> + +<p>—Ouf!... Voilà un homme, au moins!... Touchez +là, monsieur.</p> + +<p>Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt, +suivi de près par Sancy. Au moment où le chevalier +se disposait à monter à cheval, Sancy lui remit ses +lettres de créance et son pouvoir, et:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majesté m'a +chargé de vous remettre ces mille pistoles pour vos +frais de route.</p> + +<p>Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction +visible, et, toujours gouailleur:</p> + +<p>—Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de +Sancy?</p> + +<p>Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement +le sac au fond de son portemanteau.</p> + +<p>Lorsque cette opération importante fut terminée, +il sauta en selle, et, en serrant la main de Sancy:</p> + +<p>—Dites au roi qu'il se montre, à l'avenir, plus ménager +de ses pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur +de Sancy, vous en serez réduit à engager jusqu'aux +aiguillettes de votre pourpoint.</p> + +<p>Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne +sachant ce qu'il devait le plus admirer: ou son +audace intrépide, ou sa folle insouciance.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<h3>BUSSI-LECLERC</h3> + +<p>Vers le moment où le roi attendait le chevalier de +Pardaillan, l'abbesse Claudine de Beauvilliers entra +dans une cellule voisine du cabinet du Béarnais.</p> + +<p>L'abbesse s'en fut droit à la muraille, déplaça un +petit guichet dissimulé dans la tapisserie, et par cette +étroite ouverture, écouta, sans en perdre un mot, tout +ce qui se dit dans le cabinet.</p> + +<p>Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine +de Beauvilliers referma le guichet et sortit à son +tour.</p> + +<p>L'instant d'après, elle était en tête-à-tête avec le +roi, qui, remarquant l'expression sérieuse de sa physionomie +habituellement enjouée, s'écria galamment:</p> + +<p>—Hé là! ma douce maîtresse, d'où vient ce nuage +qui assombrit votre beauté?</p> + +<p>—Hélas! sire, les temps sont durs! et les soucis +de notre charge écrasent nos faibles épaules.</p> + +<p>Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens +où elle le voulait, Claudine se lança dans un long +exposé des devoirs de sa charge d'abbesse et des embarras +financiers dans lesquels elle se débattait.</p> + +<p>—Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je +sauve votre maison de la ruine. Me les refuserez-vous?</p> + +<p>L'humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement +à l'énoncé de cette somme plus que rondelette. +Et, comme Claudine insistait:</p> + +<p>—Hélas! ma vie, où voulez-vous que je prenne cette +somme énorme?... Ah! si les Parisiens m'ouvraient +enfin leurs portes!... si j'étais roi de France!...</p> + +<p>—S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-être +pourrai-je m'arranger!... Si au moins vous me faisiez +la promesse d'une abbaye plus importante... celle de +Fontevrault, par exemple...</p> + +<p>—Hé! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye +de Fontevrault est la première du royaume. Il faut +être de sang royal pour prétendre à la diriger.</p> + +<p>Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta +son royal amant, n'ayant obtenu que des promesses +très vagues. Aussi, en rentrant dans ses appartements, +elle murmurait:</p> + +<p>—Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je +vais donc me tourner du côté de Fausta, qui, elle, au +moins, sait reconnaître les services qu'on lui rend.</p> + +<p>L'abbesse réfléchit longtemps, ensuite elle fit appeler +une soeur converse, à qui elle donna des instructions +minutieuses, et la congédia par ces mots:</p> + +<p>—Allez, soeur Mariange, et faites vite.</p> + +<p>Une heure n'était pas écoulée encore, que soeur +Mariange introduisait auprès de l'abbesse un cavalier +soigneusement enveloppé dans un vaste manteau.</p> + +<p>—Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous +asseoir... Vous êtes ici en sûreté.</p> + +<p>Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:</p> + +<p>—Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc +proscrit, il a suffi de prononcer devant lui un nom...</p> + +<p>—Pardaillan...</p> + +<p>—Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc +passerait au travers des armées réunies du +Béarnais et de Mayenne...</p> + +<p>—Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.</p> + +<p>M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver +les projets d'une personne que j'aime... Il faut +que cette personne soit avisée du danger qu'elle court, +et, connaissant votre haine contre M. de Pardaillan, je +vous ai fait appeler. Voulez-vous vous défaire de celui +que vous haïssez et vous assurer en même temps un +puissant protecteur?</p> + +<p>—Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, +qui réfléchissait.</p> + +<p>—Fausta!</p> + +<p>—Fausta!... Elle n'est donc pas morte?</p> + +<p>—Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!</p> + +<p>—Mais... excusez-moi, madame... quel intérêt avez-vous, +vous, à aviser Fausta du danger qu'elle court?</p> + +<p>—Monsieur, de la réussite des projets de la princesse +dépend l'avenir de l'abbaye... Celle que j'ai si +longtemps appelée ma souveraine saura reconnaître +royalement le service que je lui aurai rendu...</p> + +<p>—Bon! gronda Bussi, voilà une raison que je +comprends!... Il s'agit donc, madame, d'aviser Fausta +que le sire de Pardaillan est à ses trousses et la veut +contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais quels +sont, au juste, ces projets?</p> + +<p>—Placer la couronne de France sur la tête de Philippe d'Espagne.</p> + +<p>Bussi-Leclerc bondit, et, stupéfait:</p> + +<p>—Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, +vous... vous?</p> + +<p>Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en +parut pas autrement choquée.</p> + +<p>—Monsieur, j'ai sondé les intentions du roi Henri. +S'il devient roi de France, l'abbaye de Montmartre +et son abbesse n'en seront pas plus riches. Alors...</p> + +<p>—Parfait! madame, c'est encore une raison que +je comprends admirablement. J'accepte donc d'être +votre messager. Veuillez, maintenant, me mettre au +courant.</p> + +<p>—En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une +déclaration de Henri III, reconnaissant Philippe +comme son seul héritier... Cette déclaration, la princesse +la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan doit +s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, +vous, vous devez avertir Fausta, l'aider et la défendre... +Et ceci me fait penser qu'il serait peut-être utile +que... vous fussiez secondé par quelques bonnes épées.</p> + +<p>—J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.</p> + +<p>Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques +solides compagnons. Que devrai-je dire à la princesse +de votre part?</p> + +<p>—Simplement que c'est moi qui vous ai envoyé à +elle et que je suis toujours son humble servante.</p> + +<p>—Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.</p> + +<p>Au point du jour, il trottait sur la route d'Orléans +et, tout en trottant, songeait:</p> + +<p>«Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue... +un des plus fermes soutiens des ducs de Guise et de +Mayenne... un des chefs les plus actifs et les plus +influents du conseil de l'Union... gouverneur de la +Bastille où vous avez su amasser une fortune honorable... +Vous avez été en correspondance directe avec +les principaux ministres de Philippe et un des premiers +à accueillir et soutenir les prétentions de ce +souverain au trône de France... Pour tout dire, vous +avez été un personnage avec lequel il fallait compter. +Et maintenant? Que suis-je maintenant? La déconvenue +s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a +fallu rendre le gouvernement de la Bastille, quitter +précipitamment Paris, se cacher, se terrer, tête et +ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'être pendu +si je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis +pris par le Béarnais!</p> + +<p>«Donc, l'effondrement de ma situation politique +est complet... Il est vrai que j'ai la consolation d'avoir +sauvé une partie de ma fortune que j'avais eu la prévoyante +idée de mettre à l'abri. Et voilà que, au moment +précis où tout croule sous moi, au moment où +je n'ai plus d'autre solution que de me retirer à +l'étranger et d'y vivre obscur et oublié, à ce moment +survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse +qui me remet le pied à l'étrier, qui me donne +le moyen de me refaire une situation magnifique +auprès de Philippe, car je n'aurai pas la naïveté de +m'attacher à Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroît, +cette sainte abbesse me donne le moyen de me +venger du sire de Pardaillan!... Tous les bonheurs à +la fois, et, du coup, ma fortune est assurée, si je ne +suis pas un niais...»</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES</h3> + +<p>L'auberge solitaire dressait son perron délabré au +bord de la route défoncée. L'aspect de ce logis, perdu +au fond de la campagne, était si engageant que le +voyageur aisé doublait le pas en passant devant lui.</p> + +<p>Ils étaient trois compagnons, surgis d'on ne sait où. +Jeunes tous les trois—l'aîné paraissait avoir vingt-cinq +ans à peine—mais dans quel état! Dépenaillés, +fripés, râpés. Et, cependant, il y avait comme une +sorte d'élégance native dans la manière de porter le +manteau, et ils gardaient une allure dégagée, une +aisance de manières qui n'étaient pas celles de malandrins +vulgaires. Ils s'arrêtaient, hésitants, devant +le perron.</p> + +<p>—Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.</p> + +<p>—Toujours délicat, ce Montsery! dit le plus âgé.</p> + +<p>—Ma foi! dit le troisième, nous sommes exténués +de fatigue, nos estomacs crient famine, ne faisons pas +les fines bouches—nos ressources d'ailleurs ne nous +le permettent pas—entrons! Passez, Chalabre!</p> + +<p>Les trois marches branlantes du perron franchies, +ils se trouvèrent dans une vaste salle déserte.</p> + +<p>—Du feu! cria Montsery en montrant l'immense +cheminée au fond de laquelle quelques tisons achevaient +de se consumer. Voyez, Sainte-Maline!</p> + +<p>Et, saisissant une poignée de sarments secs, posés +à terre, il la jeta dans l'âtre, et, bientôt, une flamme +claire s'éleva en ronflant.</p> + +<p>—Holà! hé! l'hôte! appela Chalabre en frappant +la table du pommeau de sa rapière.</p> + +<p>Sans se presser, l'hôte apparut. C'était un colosse +qui les toisa d'un coup d'oeil exercé et qui, sans empressement, +sans aménité, grogna:</p> + +<p>—Que voulez-vous?</p> + +<p>—A boire!... à boire et à manger.</p> + +<p>L'hôte tendit une patte large et velue.</p> + +<p>—On paie d'avance...</p> + +<p>—Maroufle! s'écria Montsery.</p> + +<p>En même temps, son poing se détendit et s'abattit +sur la face du colosse, qui roula sur le sol. Il se releva +aussitôt d'ailleurs, et, dompté, sortit, l'échiné basse, +après avoir murmuré:</p> + +<p>—Je vais vous servir, messeigneurs!</p> + +<p>L'instant d'après, il posait sur la table trois gobelets, +un broc, un pain et un pâté. Les trois contemplèrent +silencieusement la maigre pitance, puis se +regardèrent tristement.</p> + +<p>—Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours +reviendront peut-être...</p> + +<p>Mélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions +trop maigres pour leurs estomacs affamés.</p> + +<p>—Ah! soupira Montsery, où est le temps où, logés +et nourris au Louvre, nous faisions nos quatre repas +par jour, comme tout bon chrétien qui se respecte!</p> + +<p>—C'était le bon temps! dit Chalabre. Nous étions +gentilshommes de Sa Majesté.</p> + +<p>—Et notre service?... Toujours auprès du roi, chargés +de veiller sur sa personne...</p> + +<p>—Enfin, mort diable! ce jour-là, le jour où nous +avons occis Guise, nous avons sauvé la royauté.</p> + +<p>—Notre fortune était assurée du coup.</p> + +<p>—Oui, mais le coup de poignard du moine, en +frappant le roi à mort, anéantit en même temps +toutes nos espérances, murmura Sainte-Maline rêveur. +Le roi mort, on nous fit bien voir que nous +n'existions que pour lui.</p> + +<p>—De tous côtés, on nous tournait le dos, grinça +Montsery.</p> + +<p>—J'enrage, quand je pense que le temps des franches +lippées n'est plus et ne reviendra peut-être +jamais!</p> + +<p>—Si seulement nous avions la bonne aubaine de +rencontrer quelque voyageur isolé qui consentirait à +nous venir en aide, de bon gré... ou de force...</p> + +<p>A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un +cheval se fit entendre. Les trois compagnons se regardèrent +sans prononcer une parole. Enfin, Sainte-Maline +prit son manteau, tira la dague et l'épée hors +des fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.</p> + +<p>—Allons! dit résolument Chalabre.</p> + +<p>Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche, +les anciens «ordinaires» de Henri III se défilèrent +sous les grands peupliers qui bordaient la route. +Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval, +sans soupçonner le danger qui le menaçait, et même, +quand les trois spadassins, le jugeant assez près, occupèrent +la chaussée, il mit son cheval au pas.</p> + +<p>Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, dissimulant +les armes sous les manteaux, les trois s'arrêtèrent, et +Sainte-Maline, mettant le chapeau à la main, dit très +poliment du reste:</p> + +<p>—Halte! monsieur, s'il vous plaît!</p> + +<p>Le voyageur s'arrêta docilement.</p> + +<p>Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur +avait le visage enfoui dans les plis de son manteau. +Néanmoins, Sainte-Maline prit la parole:</p> + +<p>—Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes +un gentilhomme fortuné. Mes amis et moi sommes +gentilshommes de haute naissance et n'ignorons rien +des égards qu'on se doit entre gens de qualité.</p> + +<p>Ici, légère pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur +pour juger de l'effet produit. Impassibilité et +immobilité de celui-ci. Savante révérence de Sainte-Maline +et reprise de la harangue:</p> + +<p>—Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins +sont sillonnés par des bandes armées qui maltraitent +et pillent ceux qui ne sont pas, et même ceux +qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, +sans quoi vous n'auriez pas commis l'imprudence de +voyager seul, avec, pendu à l'arçon, un portemanteau +d'apparence aussi respectable que celui que je vois +là.</p> + +<p>Nouvelle pause, et péroraison:</p> + +<p>—Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'éviter +toute mauvaise rencontre est d'aller en très modeste +équipage... De cette façon, on n'excite pas la convoitise +des mauvais routiers et on ne les expose pas à +la tentation de vous casser la tête afin de vous dépouiller. +Or, monsieur, c'est ce qui vous arriverait +inévitablement si votre bonne étoile ne nous avait +placés sur votre route à point nommé... En conséquence, +par pure bonté d'âme, si vous voulez nous +faire l'honneur de nous confier votre bourse, mes +amis et moi accepterons volontiers de la dissimuler +sous nos hardes et...</p> + +<p>—Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet +avec le plus gracieux sourire, soyez assuré, monsieur, +qu'avec ceci nous saurons défendre la bourse que +vous nous aurez confiée. Et que nous nous ferons un +devoir de vous restituer... plus tard.</p> + +<p>Comme s'il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber +quelques pièces d'or que les trois compagnons +comptèrent, pour ainsi dire, au sol. Mais ils ne firent +pas un geste pour les ramasser.</p> + +<p>—Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.</p> + +<p>—Cinq pistoles seulement!...</p> + +<p>—-Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet +d'un air féroce, je suis très chatouilleux sur le point +d'honneur, monsieur!</p> + +<p>—Tripes et ventre! appuya Montsery en précipitant +le moulinet de sa rapière, je ne permettrai pas...</p> + +<p>De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur +laissa tomber quelques nouvelles pièces qui, pas plus +que les premières, ne furent ramassées.</p> + +<p>—Là! là! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.</p> + +<p>Et, se tournant vers le voyageur:</p> + +<p>—Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables +qu'ils en ont l'air. Ils se déclareront satisfaits +pourvu que vous veuillez bien ajouter aux excuses +que vous venez de laisser tomber la bourse entière +d'où vous les avez extraites.</p> + +<p>Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par +une attitude menaçante.</p> + +<p>Mais alors, le voyageur, muet jusque-là, cria:</p> + +<p>—Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!</p> + +<p>—Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur +de Montsery.</p> + +<p>—Bussi-Leclerc! crièrent les trois.</p> + +<p>—Lui-même, messieurs!</p> + +<p>Et, avec une ironie féroce:</p> + +<p>—Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, +nous nous sommes faits détrousseurs de grand chemin?</p> + +<p>—Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... +Sommes-nous pas en guerre?... Vous êtes d'un parti, +nous d'un autre; nous vous prenons, vous payez rançon, +tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que +les choses se passent?</p> + +<p>—N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... +On pourrait le régler sur l'heure, dit Montsery en +aiguisant sa dague à la lame de son épée.</p> + +<p>—Là! là! ne vous fâchez pas, dit Bussi narquois. +Vous savez bien que je suis de force à vous embrocher +tous les trois!... Causons plutôt d'affaires... C'est +de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous +faire gagner mille fois plus que les quelques centaines +de pistoles que vous trouveriez dans ma bourse.</p> + +<p>Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblement +déconcertés. Enfin, Sainte-Maline rengaina et:</p> + +<p>Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.</p> + +<p>—Il sera toujours temps de revenir au présent +entretien si nous ne nous entendons pas, ajouta +Chalabre.</p> + +<p>Bussi-Leclerc approuva de la tête, et:</p> + +<p>—Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous +engagez à vous trouver demain à Orléans, à l'hôtellerie +du Coq-Hardy, montés et équipés. Là, je vous +ferai connaître quel sera votre service. Mais je vous +avertis qu'il y aura des coups à recevoir et à donner. +Puis-je compter sur vous?</p> + +<p>—Une question, monsieur, avant d'accepter ces +cent pistoles; si le service que vous nous proposez +ne nous convient pas...</p> + +<p>—Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il +vous conviendra.</p> + +<p>—Mais enfin, monsieur?...</p> + +<p>—En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et +ce que j'aurai donné vous restera acquis. Est-ce dit, +messieurs?</p> + +<p>—C'est dit, foi de gentilshommes.</p> + +<p>—Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent +pistoles... Et ce n'est qu'une avance... Au revoir, +messieurs; à demain, à Orléans, hôtellerie du Coq-Hardy.</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur, on y sera.</p> + +<p>Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens +bravi de Henri III restèrent immobiles.</p> + +<p>Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant +de la route, alors, alors seulement, Sainte-Maline +se baissa et ramassa les pièces d'or restées à terre.</p> + +<p>—Hé! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne +à être connu ailleurs qu'à la Bastille!... Vive Dieu! +nous voici riches à nouveau, messieurs! Mais qui +m'eût dit qu'après avoir été les ennemis de Leclerc, +après avoir été ses prisonniers, nous deviendrions +compagnons d'armes!...</p> + +<p>—Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.</p> + +<p>Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s'arrêtaient +avec grand tapage dans la cour de l'hôtellerie du Coq-Hardy.</p> + +<p>—Holà! mort diable! il n'y a donc personne dans +cette hôtellerie de malheur! criait le plus jeune.</p> + +<p>Déjà, l'hôte apparaissait, criant:</p> + +<p>—Voilà! voilà! messeigneurs!</p> + +<p>Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L'aîné +dit aux valets qui accouraient:</p> + +<p>Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves +bêtes soient bien traitées et bien pansées.</p> + +<p>—Soyez sans inquiétude, monseigneur...</p> + +<p>Alors, les trois cavaliers se regardèrent en souriant +et se firent des révérences aussi raffinées que s'ils +eussent été à la cour et non dans une cour d'auberge.</p> + +<p>—Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe +mine vous avez sous ce pourpoint cerise!</p> + +<p>—Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses +bottes, et comme elles font ressortir la finesse +de votre jambe!</p> + +<p>—Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout +à fait grand air dans ce magnifique costume de velours +gris souris. Vous êtes un fort galant gentilhomme!</p> + +<p>Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois +compagnons pénétrèrent dans la salle, à moitié pleine, +précédés par l'hôte, le bonnet à la main, multipliant +les courbettes.</p> + +<p>Déjà, les servantes s'empressaient, et l'hôte criait:</p> + +<p>—Madelon! Jeanneton! Margoton! holà! coquines, +vite! Le couvert pour ces trois seigneurs qui meurent +de faim... En attendant, je vais moi-même chercher +à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray, +bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des +nouvelles...</p> + +<p>—Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos +Seigneuries par-là... Ah! il n'est plus question de nous +faire payer d'avance!</p> + +<p>—Mortdiable! ça réchauffe le coeur de se voir +traiter avec le respect auquel on a droit.</p> + +<p>—C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans +nos bourses.</p> + +<p>—Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service +qu'il veut nous proposer soit bien détestable pour +qu'on le refuse.</p> + +<p>—Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!</p> + +<p>C'était en effet Bussi-Leclerc; il s'avança.</p> + +<p>—Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... +Parfait!... Vive Dieu! vous avez repris vos allures de +gentilshommes. Avouez que cela vous sied mieux que +le piteux équipage dans lequel je vous rencontrai. +Mais prenez votre repas... Je boirai un verre de ce +petit vin blanc avec vous.</p> + +<p>Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre +plein:</p> + +<p>—Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons +que vous nous fassiez connaître à quel service +vous nous destinez, fit Montsery.</p> + +<p>—Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse +Fausta?</p> + +<p>—Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix +étouffée. Celle qui, dit-on, faisait trembler Guise?</p> + +<p>—Celle qui était, chuchotait-on, la Papesse.</p> + +<p>—Fausta! qui conçut et créa la Ligue... Fausta, +qu'on appelait la Souveraine... Eh bien, messieurs, +c'est à son service que j'entends vous faire entrer... +Acceptez-vous?</p> + +<p>—Avec joie, monsieur! Nous étions au service +d'un souverain, nous serons au service d'une souveraine.</p> + +<p>—Quel sera notre rôle auprès de la princesse?</p> + +<p>—Le même qu'auprès de Henri de Valois... Vous +étiez chargés de veiller sur la personne du roi; vous +veillerez sur celle de Fausta.</p> + +<p>—Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc... +Mais la princesse a donc des ennemis si +puissants, si terribles, qu'il lui faut trois gardes du +corps tels que nous?</p> + +<p>—Ne vous ai-je pas prévenus?... Il y aura bataille.</p> + +<p>—Il vous reste à nous désigner ces ennemis.</p> + +<p>—La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.</p> + +<p>—Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! +Vous voulez plaisanter?</p> + +<p>—Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgré +tous nos efforts réunis, je ne suis pas sûr que nous +en viendrons à bout! fit Bussi d'un ton grave.</p> + +<p>—C'est donc le diable en personne?</p> + +<p>—C'est celui qui, détenu à la Bastille, a enfermé +le gouverneur à sa place, dans son cachot; c'est celui +qui, ensuite, s'est emparé de la forteresse et a délivré +tous les prisonniers. Et vous le connaissez comme +moi, car, si j'étais le gouverneur, vous étiez, messieurs, +au nombre de ces prisonniers.</p> + +<p>—Pardaillan!</p> + +<p>Ce nom jaillit des trois gorges en même temps, et, +au même instant, les trois furent debout, se regardant, +effarés.</p> + +<p>—Je vois, messieurs, que vous commencez à comprendre +qu'il n'est plus question de plaisanter.</p> + +<p>—Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?...</p> + +<p>—C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons +trop de quatre?</p> + +<p>—Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la +vie, après tout.</p> + +<p>—Oui, mais tu oublies que nous avons acquitté +notre dette...</p> + +<p>—Décidez-vous, messieurs. Êtes-vous à Fausta? +Marchez-vous contre Pardaillan?</p> + +<p>—Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes à Fausta!</p> + +<p>—Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant, +je bois au triomphe de Fausta et au succès +de ses «ordinaires»!</p> + +<p>—A Fausta! aux «ordinaires» de Fausta! reprit +le trio en choeur.</p> + +<p>—Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<h3>CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA</h3> + +<p>Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les +Pyrénées sans encombre, et pénétrèrent dans la +Catalogue.</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent à Lerida, autant pour y prendre un +peu de repos que pour se renseigner.</p> + +<p>A l'auberge, avant même de mettre pied à terre, +Bussi s'informa et l'aubergiste répondit:</p> + +<p>—L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie +a daigné s'arrêter dans notre ville. Elle est partie, +voici une heure environ, se dirigeant sur Saragosse +pour, de là, gagner Madrid. La princesse voyage en +litière. Vous n'aurez pas de peine à la rejoindre.</p> + +<p>Ces renseignements précieux étant acquis, ils mirent +pied à terre, et:</p> + +<p>—Mes compagnons et moi, nous sommes fatigués et +nous étranglons de soif... Y a-t-il à manger chez +vous?...</p> + +<p>—Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur! +répondit l'aubergiste, non sans orgueil.</p> + +<p>L'instant d'après, l'hôte posait sur une table: du +pain, une outre rebondie, une épaule de mouton bouillie +et un grand plat rempli de pois chiches cuits à +l'eau, et, se tournant vers les voyageurs:</p> + +<p>—Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce +n'est pas souvent que nous servons pareil festin!</p> + +<p>—Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre +pitance qu'il appelle un festin!</p> + +<p>—Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc, +et tâchons de nous habituer à cette cuisine, car c'est +à peu près ce que nous rencontrerons partout...</p> + +<p>Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourchèrent +leurs montures, se lancèrent sur les traces +de Fausta, et, bientôt, ils eurent la satisfaction d'apercevoir +sa litière que des mules, richement caparaçonnées, traînaient +d'un pas nonchalant, mais sûr.</p> + +<p>Bordée de bruyère brûlée par les rayons implacables +d'un soleil éblouissant, la route pierreuse côtoyait +le flanc de la montagne, plongeait brusquement et, +sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui s'étendait +à perte de vue.</p> + +<p>Fausta et son escorte apparurent sur la route et +s'immobilisèrent, dans un flamboiement de lumière.</p> + +<p>Devant elle, très loin, un cavalier, lancé à toute +allure, semblait accourir à sa rencontre.</p> + +<p>Mais Fausta venait de reconnaître Bussi-Leclerc et +elle songeait:</p> + +<p>—Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne?</p> + +<p>Au même instant, elle faisait un signe, et Montalte, +qui se tenait à cheval près de la litière, se courba sur +l'encolure du cheval pour écouter:</p> + +<p>—Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers...</p> + +<p>Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litière, +en une pose de grâce et de majesté et cependant, +irrésistiblement, comme attirés par quelque +fluide mystérieux, ses yeux se portèrent sur le cavalier, +dans la plaine, là-bas, point noir qui grossissait +peu à peu.</p> + +<p>Bussi-Leclerc et les «ordinaires» s'arrêtèrent devant +la litière et, le chapeau à la main, attendirent +que Fausta les interrogeât. Alors:</p> + +<p>—Est-ce donc après moi que vous courez, monsieur +de Bussi-Leclerc, qu'avez-vous donc à me dire?</p> + +<p>—Je vous suis envoyé par Mme l'abbesse des Bénédictines +de Montmartre.</p> + +<p>—Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oublié +Fausta?</p> + +<p>—On ne saurait oublier la princesse Fausta quand +on a eu l'honneur de l'approcher, ne fût-ce qu'une +fois.</p> + +<p>—Que me veut Mme l'abbesse?</p> + +<p>—Vous faire connaître que S. M. Henri de Navarre +est au courant des moindres détails de la mission que +vous allez accomplir auprès de Philippe d'Espagne... +Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera +devant aucune extrémité pour vous arrêter.</p> + +<p>—C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a chargé +de me donner cet avis? dit Fausta, songeuse.</p> + +<p>—J'ai l'honneur de vous le dire, madame.</p> + +<p>—On m'a assuré que le roi Henri avait pris ses +logements à l'abbaye de Montmartre... On dit le roi +très inflammable... Claudine est jeune, elle est jolie, +et son caractère d'abbesse ne la met pas à l'abri de +la tentation.</p> + +<p>—Je comprends, madame... Entre le roi Henri et +vous, madame, l'abbesse n'a pas hésité pourtant... +Vous le voyez.</p> + +<p>—Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que +vous avez à me dire?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers +m'a expressément recommandé d'engager à votre +service quelques gentilshommes braves et dévoués et +de vous les amener, pour vous protéger...</p> + +<p>—Nous sommes en Espagne, où nul n'oserait manquer +au respect dû à celle qui voyage sous la sauvegarde +du roi et de son inquisiteur... Pour le reste, +monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit.</p> + +<p>—Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe +et de ses sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses +émissaires, qui sont Français, eux, et qui, croyez-moi, +se soucient de la sauvegarde d'un grand inquisiteur +comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'épée.</p> + +<p>A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta +ne perdait pas de vue tout en s'entretenant avec +Leclerc, était arrivé au bas de la montagne et avait +disparu à un tournant.</p> + +<p>—Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin +Fausta. J'accepte donc le secours que vous m'amenez. +Qui sont ces braves gentilshommes?</p> + +<p>—Trois des plus braves et des plus intrépides +parmi les Quarante-Cinq: M. de Sainte-Maline, M. de +Chalabre, M. de Montsery.</p> + +<p>Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle +le rôle que la rumeur publique leur attribuait +dans la mort tragique du duc de Guise?... C'est +probable.</p> + +<p>Aussi, au salut profondément respectueux des trois, +elle répondit avec un sourire:</p> + +<p>—Je tâcherai, messieurs, que le service de la princesse +Fausta ne vous fasse pas trop regretter celui +de feu S. M. le roi Henri III.</p> + +<p>Et, à Bussi-Leclerc:</p> + +<p>—Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service +de Fausta?</p> + +<p>S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc +ne la perçut pas, tant elle fut faite naturellement.</p> + +<p>—Veuillez m'excuser, madame, je désire réserver +mon indépendance pour quelque temps. Toutefois, +j'aurai l'honneur de vous accompagner à la cour du +roi Philippe, où j'ai affaire moi-même.</p> + +<p>—Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs très calme, le roi +de Navarre enverrait-il contre nous un corps d'armée?... +Le pauvre sire n'a pourtant pas trop de troupes +pour conquérir ce royaume de France qui lui +fait si fort envie!</p> + +<p>—Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, madame! Non, +ce n'est pas un corps d'armée qui marche contre +vous!... C'est un homme, un homme seul... qui va +fondre sur vous... c'est Pardaillan!...</p> + +<p>—Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt +elle désignait le cavalier qui s'avançait à leur rencontre.</p> + +<p>—Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Pardaillan! enfin!... gronda Montalte.</p> + +<p>Ils étaient là cinq gentilshommes, braves tous les +cinq, ayant fait leurs preuves en maint duel, en maint +combat. Pardaillan apparaissait et ils se regardèrent +et se virent livides...</p> + +<p>Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire +narquois aux lèvres, s'avançait paisiblement.</p> + +<p>Et, quand il ne fut plus qu'à deux pas de Fausta, +d'un même mouvement, les cinq mirent l'épée à la +main et se disposèrent à charger.</p> + +<p>—Arrière!... Tous!... cria Fausta.</p> + +<p>Et sa voix était si dure, son geste si impérieux, +qu'ils restèrent cloués sur place, se regardant, effarés.</p> + +<p>Pardaillan s'inclina avec cette grâce altière qui lui +était propre, et, le visage pétillant de malice:</p> + +<p>—Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous +êtes tirée saine et sauve du gigantesque brasier que +fut l'incendie du Palais Riant.</p> + +<p>Fausta fixa sur lui son oeil profond et répondit +doucement:</p> + +<p>—Je vois que vous avez su vous en tirer, vous +aussi.</p> + +<p>—A propos, madame, savez-vous quelle main scélérate... +ou simplement maladroite, alluma le formidable +incendie où j'ai longtemps cru que vous aviez +laissé votre précieuse existence? C'est que je n'ai +pas perdu le souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il, +madame, de cette jolie nasse, au fond de la +Seine, dans laquelle je dus bien passer toute la +nuit?</p> + +<p>Fausta eut un imperceptible battement de cils qui +n'échappa pourtant pas à Pardaillan, car il dit:</p> + +<p>—C'est pour vous répéter qu'il est assez dans mes +habitudes de me tirer d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous +qu'on m'avait assuré que vous aviez trouvé +une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous +que j'ai éprouvé une angoisse mortelle à cette nouvelle?</p> + +<p>Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs +dont l'éclat se voilait d'une douceur attendrie et, +sous son masque d'impassibilité, elle haletait, car +ces paroles que Pardaillan prononçait d'un air lointain, +comme s'il se fût parlé à lui-même ces paroles +venaient de faire naître un espoir insensé dans son +coeur agité.</p> + +<p>Il se mit à rire à nouveau, et:</p> + +<p>—J'avais oublié qu'une femme de tête comme vous +ne pouvait avoir manqué de prendre des mesures +infaillibles pour sortir indemne d'une aussi périlleuse +Situation... ce dont je vous félicite!</p> + +<p>Fausta sentit son coeur se contracter à ces paroles +qui la cinglèrent comme une insulte.</p> + +<p>—Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez +abordée? dit-elle d'un ton altier.</p> + +<p>—Non, pardieu! Et je vous demande pardon de +vous tenir ainsi sous ce soleil torride, pour écouter +les fadaises que je viens de vous débiter.</p> + +<p>—Comment se fait-il donc que je vous rencontre +chevauchant sous le ciel rayonnant d'Espagne?</p> + +<p>—Je vous cherchais, répondit simplement Pardaillan.</p> + +<p>—Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvée.</p> + +<p>—Madame, S. M. le roi Henri m'a chargé de lui +rapporter certain parchemin qui est en votre possession +et que vous destinez au roi d'Espagne. Et je +vous cherchais pour vous dire: «Madame, voulez-vous +me remettre ce parchemin?»</p> + +<p>Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue +dans quelque rêve lointain, et, quand il se tut, fixant +sur lui ses yeux de flamme:</p> + +<p>—Chevalier, je vous ai proposé, il n'y a pas bien +longtemps, de vous tailler un royaume en Italie et +vous avez refusé parce qu'il vous aurait fallu combattre +un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelât Sixte-Quint, +venant d'un esprit chevaleresque comme le +vôtre, ce refus ne m'a pas surprise. Les plans que +j'avais élaborés et que votre refus d'alors anéantissait, +je puis les reprendre en les modifiant... Il s'agit +de faire alliance avec un souverain... le plus puissant +de la terre...</p> + +<p>Fausta fit une pause.</p> + +<p>Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme +il n'eût rien entendu:</p> + +<p>—Madame, voulez-vous me remettre le parchemin?</p> + +<p>Une fois encore, Fausta sentit les étreintes du doute +et du découragement. Mais elle le vit si paisible, si +attentif—en apparence—qu'elle reprit:</p> + +<p>—Écoutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce +parchemin, vous devez obtenir le commandement en +chef de l'armée que Philippe enverra en France. Et +cette armée sera formidable. Sous le commandement +d'un chef tel que vous, cette armée est invincible... A +la tête de vos troupes, vous fondez sur la France, +vous battez le Béarnais sans peine, on le juge, on le +condamne, on l'exécute comme fauteur d'hérésie... +Philippe II est reconnu roi de France, et on crée pour +vous un gouvernement spécial, quelque chose comme +la vice-royauté de France!... Vous vous en contentez... +jusqu'au jour où, raccourcissant le titre d'un mot, +vous pourrez, par droit de conquête, placer sur votre +tête la couronne royale... Dites un mot, et ce parchemin +que vous me demandez pour Henri de Navarre, +je vous le remets à l'instant à vous, chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>Pardaillan, glacial, répéta:</p> + +<p>—Madame, voulez-vous me remettre le parchemin +que j'ai promis de rapporter à S. M. Henri?</p> + +<p>Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne:</p> + +<p>—Je vous ai offert pour vous ce précieux parchemin, +et vous l'avez refusé... Je le porterai donc à Philippe.</p> + +<p>—A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant.</p> + +<p>—Alors, qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous êtes +décidée à aller à Madrid, j'irai aussi.</p> + +<p>—Au revoir, chevalier, répondit Fausta, sur un +ton étrange.</p> + +<p>Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement, +reprit le chemin par où il était venu.</p> + +<p>Alors, quand il eut disparu au premier coude de la +route, Bussi-Leclerc, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, +Montalte entourèrent la litière, avec des +jurons et des imprécations, et Montalte gronda:</p> + +<p>—Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empêchés +de charger ce truand?</p> + +<p>Fausta les considéra un instant avec dédain, et:</p> + +<p>—Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur, +messieurs.</p> + +<p>—Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet +homme n'arrive pas au bas de la montagne.</p> + +<p>—Oui? Eh bien, essayez...</p> + +<p>Et, du doigt, elle leur désignait Pardaillan, qui réapparaissait +au pas sur la route en lacet.</p> + +<p>Humiliés par le dédain qu'elle leur manifestait, exaspérés +jusqu'à la fureur par le dédain, encore plus +outrageant de celui qui s'en allait là-bas, sans avoir +même paru remarquer leur présence, ils se ruèrent en +se bousculant, grondant de sourdes menaces.</p> + +<p>Cependant, Fausta, avec un sourire étrange, prenait +les attitudes de quelqu'un qui se dispose à assister +commodément à un spectacle intéressant.</p> + +<p>Les cinq gardes du corps de Fausta s'étaient élancés +pêle-mêle, à la poursuite de Pardaillan. La route, +en se rétrécissant, les obligea à se mettre en file, +et voici quel était l'ordre de marche établi par le +hasard. En tête, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline, +Chalabre, Montsery, et, fermant la marche, Montalte.</p> + +<p>Pardaillan, lui, se trouvait à un angle de la route où +il y avait une minuscule plate-forme.</p> + +<p>Lorsqu'il entendit derrière lui le pas des chevaux, +il se retourna:</p> + +<p>—Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois +mignons que j'ai tirés de la Bastille, et celui-là que je +ne connais pas!... Pourquoi diable Fausta les a-t-elle +empêchés de me charger là-haut? Ils y avaient de la +place, au moins, tandis qu'ici...</p> + +<p>Posément, il fit faire volte-face à son cheval et +l'accula contre la paroi du chemin, la croupe presque +appuyée contre d'énormes quartiers de roches éboulés. +Ainsi placé, il avait devant lui le sentier par où venait +Bussi; derrière, les roches qui lui faisaient un rempart; +à sa gauche, il avait le flanc de la montagne et, +à sa droite, le précipice. On ne pouvait donc l'attaquer +que de front et un à un.</p> + +<p>Son épée dégagée, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc +ne fut plus qu'à quelques pas de lui:</p> + +<p>—Eh! monsieur Bussi-Leclerc, où courez-vous +ainsi?... Est-ce après la leçon d'escrime que je vous +promis voici quelques mois?</p> + +<p>—Misérable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant, +attends, je vais te donner la leçon que tu mérites, +moi!</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en +parant.</p> + +<p>—Tue! tue! crièrent les trois «ordinaires».</p> + +<p>—Là! là! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il +ne fallait pas mettre en avant cet écolier.</p> + +<p>—Mort de ma mère! un écolier, moi, Bussi!...</p> + +<p>—Et un mauvais écolier encore... qui ne sait même +pas tenir son épée... là!... hop! sautez!</p> + +<p>Et l'épée de Bussi sauta, alla tomber dans le précipice.</p> + +<p>Derrière lui, Sainte-Maline criait:</p> + +<p>—Place! faites-moi place, mordieu!</p> + +<p>Bussi, hébété, ne bougeait pas, continuait de barrer +la route aux autres. Et, comme il jetait des regards +de fou autour de lui, il vit Montalte qui avait mis +pied à terre, et lui tendait son épée.</p> + +<p>Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et, +sans hésiter, fonça de nouveau, tête baissée.</p> + +<p>—Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous +êtes insatiable!</p> + +<p>Il achevait à peine que l'épée de Bussi décrivait +une courbe dans l'air et allait rejoindre la première +au fond du précipice.</p> + +<p>—Là! fit Pardaillan, êtes-vous plus satisfait maintenant? +Si je sais compter, c'est la cinquième fois que +je vous désarme...</p> + +<p>Bussi leva les poings au ciel, étouffa une imprécation, +et s'affaissa, terrassé par la rage et la honte.</p> + +<p>C'en était fait de lui si Pardaillan—suprême humiliation +et suprême générosité—ne l'avait saisi de sa +poigne de fer et maintenu, évanoui, sur la selle.</p> + +<p>Sainte-Maline s'efforçait vainement de passer et de +prendre la place de Bussi, lorsque Montalte, se dressant +devant lui, d'une voix basse et sifflante:</p> + +<p>—Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet +homme est un démon! Si nous le laissons faire, il +nous tuera les uns après les autres, ou nous désarmera. +Emmenez Bussi et retournez auprès de la +princesse...</p> + +<p>Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les +«ordinaires», et, de son air le plus aimable:</p> + +<p>—A qui le tour, messieurs?</p> + +<p>Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissaient +en grommelant à l'ordre du cardinal, et, en +jetant des regards furieux qui s'adressaient autant à +Montalte qu'à Pardaillan, mettaient pied à terre, s'emparaient +de Bussi, s'efforçaient de le faire revenir à +lui.</p> + +<p>Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan, +et pâle de rage contenue:</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais.</p> + +<p>—Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur. +Qui êtes-vous?...</p> + +<p>—Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se +redressant.</p> + +<p>—Le neveu de cet excellent M. Peretti?...</p> + +<p>—Je vous hais, monsieur...</p> + +<p>—Vous l'avez déjà dit, monsieur, dit froidement +le chevalier.</p> + +<p>—Et je vous tuerai!</p> + +<p>—Ah! ah! ceci, c'est autre chose!...</p> + +<p>Cependant, les «ordinaires» s'éloignaient, emmenant +Bussi-Leclerc, qui, revenu à lui, pleurait sur sa +défaite, suivis d'assez loin par Montalte, pensif.</p> + +<p>—A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan.</p> + +<p>Et, haussant les épaules, il reprit sa route, en fredonnant +un air de chasse du temps de Charles IX.</p> + +<p>Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un +coup de feu. La balle venait s'aplatir à quelques toises +de lui, sur le versant qu'il côtoyait.</p> + +<p>Il leva vivement la tête. Montalte, seul, penché sur +l'abîme, au-dessus de lui, tenait à la main le pistolet +qu'il venait de décharger. Le cardinal, voyant son +coup manqué, sauta sur son cheval, et, avec un geste +de menace, se lança à la poursuite de ses compagnons.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<h3>DON QUICHOTTE</h3> + +<p>Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:</p> + +<p>«Diable! s'il avait mieux calculé la portée, c'en +était fait de M. l'ambassadeur et de sa mission.»</p> + +<p>Et, avec un froncement de sourcils:</p> + +<p>«Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqué en gentilshommes, +épée contre épée... Celui-là tente de m'assassiner... +Celui-là est à surveiller de près! Il me +hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas, +moi...»</p> + +<p>Il se retourna et aperçut Fausta et son escorte parvenus +au bas de la montagne. Il hocha la tête, et:</p> + +<p>«Me voici, une fois de plus, piqué de la tarentule +de me mêler de ce qui ne me regarde pas!... Me voici, +une fois de plus, jeté au milieu d'une partie où je +n'avais que faire, et où ma présence vient tout brouiller... +Et j'aurais la sottise de m'ébahir que des gens +que je ne connais pas me veulent la malemort? Mais +c'est précisément le contraire qui devrait m'étonner!...»</p> + +<p>En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid +sans avoir aperçu une seule fois l'escorte de Fausta, +et sans aventure digne d'être notée.</p> + +<p>Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l'endroit +même où se dresse aujourd'hui le palais royal, +s'élevait alors l'Alcazar, résidence du roi.</p> + +<p>Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier +auprès duquel il se renseigna lui répondit:</p> + +<p>—Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques jours.</p> + +<p>—Et où le roi se rend-il?</p> + +<p>—Le roi se rend à Séville à la tête d'un corps +d'armée castillan pour soumettre les hérétiques: juifs, +musulmans et bohèmes.</p> + +<p>—C'est là une entreprise digne de ce grand roi, +dit Pardaillan, avec son air figue et raisin.</p> + +<p>Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. +Passé Cordoue, après avoir traversé de véritables +forêts d'orangers et d'oliviers, en longeant les bords +du Guadalquivir, dont le cours était barré par des +milliers de moulins à huile, il arriva à Carmona, +village situé à quelques lieues de Séville, où il fut tout +surpris de voir l'armée royale occupée à dresser ses +tentes.</p> + +<p>Et il se remit en route encore une fois.</p> + +<p>Vers le soir, il aperçut enfin l'escorte du roi, hérissée +de piques et de bannières, qui déroulait lentement +ses anneaux sur la route poudreuse.</p> + +<p>Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se +lança sous bois, où il eut tôt fait de la dépasser. Mais, +alors, il s'arrêta, et:</p> + +<p>«Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu +de près la figure de ce valeureux prince!»</p> + +<p>Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés, +une centaine de seigneurs, bardés de fer et la +lance au poing, précédaient une vaste et somptueuse +litière traînée par des mules parées de housses aux +couleurs éclatantes.</p> + +<p>Dans un opulent et sévère costume de soie et de +velours noirs, le roi était à demi étendu sur des coussins +de velours broché.</p> + +<p>Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux +courts et gris, oeil froid, d'une fixité peu ordinaire, +taille plutôt petite, de la morgue hautaine plutôt que +de la majesté, physionomie sombre et glaciale... un +spectre!...</p> + +<p>Tel fut le signalement que Pardaillan établit de +S. M. Catholique Philippe II, alors âgé de soixante-trois ans.</p> + +<p>Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer +et d'acier.</p> + +<p>«Cordieu! fit Pardaillan en s'éloignant à toute +bride, la sombre figure que voilà!... Et c'est là le +triste sire que Mme Fausta rêve d'imposer au peuple +de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule +vue de ce glacial despote suffirait à figer à jamais +le rire sur les jolies lèvres des filles de France.»</p> + +<p>Séville, capitale de l'Andalousie, était autrement +importante que de nos jours. Située dans la plaine, +dépourvue de toute défense naturelle, si ce n'est du +côté du Guadalquivir, elle était protégée par une +enceinte crénelée, et quinze portes gardaient l'entrée +de la ville.</p> + +<p>Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement +de pourpre et d'or, Pardaillan fit son entrée +par la porte de la Macarena, située au nord de la ville. +Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut +de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer +une hôtellerie convenable près du palais royal.</p> + +<p>Le cavalier fixa sur lui un oeil pénétrant et le considéra +un moment avec une attention et une insistance +qui eussent fait bondir Pardaillan s'il n'avait reconnu +dans le regard et le sourire de cet inconnu une sympathie +manifeste, et comme une sorte d'admiration.</p> + +<p>Si bien que Pardaillan, qui n'était pourtant pas d'un +naturel très patient, voyant qu'il ne répondait pas, +reprit doucement, et avec un sourire:</p> + +<p>—Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer +une auberge.</p> + +<p>L'inconnu sursauta, et:</p> + +<p>—Oh! excusez-moi, seigneur... Une hôtellerie?... dans +les environs de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hôtellerie +de la Tour me paraît tout indiquée... Elle est très +confortable et l'hôtelier est un de mes amis... Mais, +vous êtes étranger, seigneur. Français?... Oui, je le +vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai +l'honneur de vous conduire moi-même à l'hôtellerie +de la Tour et de vous recommander aux bons soins +de l'hôte.</p> + +<p>—Monsieur, je vous rends mille grâces, répondit +le chevalier qui, à son tour, détailla son guide d'un +coup d'oeil rapide.</p> + +<p>C'était un homme qui paraissait un peu plus de +quarante ans. Il était grand et maigre: il avait un +front superbe, le front vaste d'un penseur, surmonté +d'une chevelure abondante, naturellement bouclée, +re jetée en arrière, légèrement grisonnante aux tempes; +des yeux vifs, perçants; un nez long et crochu; +les pommettes saillantes, les joues creuses, une petite +moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche +taillée en pointe.</p> + +<p>Le chevalier remarqua que son costume, quoique +râpé, était d'une propreté méticuleuse; que l'inconnu +paraissait se servir péniblement de son bras gauche. +Enfin, il portait au côté une large et solide rapière.</p> + +<p>Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant, +avec une complaisance inlassable et une compétence +qui frappa Pardaillan, l'inconnu lui fournit des +renseignements clairs et précis sur tout ce qu'il +pensait devoir intéresser un étranger.</p> + +<p>En approchant du fleuve, il lui dit en désignant +une tour encastrée dans l'enceinte du palais royal:</p> + +<p>—L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se +dénomme ainsi à cause de son voisinage avec cette +tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est le coffre où +notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent +d'Afrique.</p> + +<p>—Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je +me contenterais d'un coffret! fit Pardaillan.</p> + +<p>—Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez +le voir à ma mise, répondit l'inconnu en riant +aussi.</p> + +<p>—Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe +là mise et que l'escarcelle soit vide... Je vois à votre +air que vous possédez ce que votre roi ne pourra +jamais acquérir avec tous ses trésors.</p> + +<p>—Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, +qu'ai-je donc de si précieux, selon vous?</p> + +<p>—Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en +posant son doigt tour à tour sur son front et sa poitrine.</p> + +<p>L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui +confirma Pardaillan dans la bonne opinion qu'il commençait +à s'en faire. Il se contenta de murmurer, mais, +cette fois, le chevalier l'entendit:</p> + +<p>—Merveilleux! Tout comme don Quichotte!</p> + +<p>Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très +gravement, il dit:</p> + +<p>—Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de +Saavedra, gentilhomme castillan, et je me tiendrai +pour honoré au-dessus de tout si vous me permettez +de me proclamer votre ami.</p> + +<p>—Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, +gentilhomme français, et j'ai vu, du premier coup, +que nous étions faits pour nous entendre à merveille. +Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si +quelqu'un se trouve honoré, c'est moi.</p> + +<p>Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche +étreinte.</p> + +<p>Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant +de mettre pied à terre:</p> + +<p>—Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous +semble-t-il pas que nous ne pouvons en rester là, et +que la connaissance ainsi ébauchée ne peut dignement +continuer qu'à table, et en choquant nos verres?</p> + +<p>—C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en +souriant.</p> + +<p>—Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme! +Vous ne sauriez croire combien cela repose de rencontrer +de temps en temps un homme qui fait fi des +simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté +de coeur.</p> + +<p>—Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir +doit être plutôt rare pour vous. C'est que, pour +apprécier une nature aussi simple et aussi droite que +la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très +simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque +effroyablement tortueuse et compliquée, la droiture et +la simplicité sont considérées comme des crimes +impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare +monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, +voit aussitôt les honnêtes gens dont se compose +l'immense troupeau de ce que l'on est convenu d'appeler +la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à +le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est +de passer pour un fou... J'ai idée que vous devez +en savoir quelque chose...</p> + +<p>—C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour, +rencontré que des loups qui m'ont montré les crocs... +Mais vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.</p> + +<p>En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge, +et il faut croire que la recommandation de +Cervantes n'était pas sans valeur, car l'hôtelier se +montra très accueillant, et s'empressa de préparer le +festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami.</p> + +<p>—Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes, +et en buvant des vins de mon pays. Vous me direz +qui vous êtes, je vous dirai qui je suis.</p> + +<p>En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent +dans le patio, au milieu d'autres consommateurs +assez nombreux, devant une bouteille de vieux Xérès. +La nuit étant venue, le patio était éclairé par une +demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques +en fer forgé.</p> + +<p>—Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque +le soleil darde trop violemment ses rayons, on +peut s'étendre à l'abri sous les arcades que supportent +ces minces colonnettes.</p> + +<p>Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune +fille de quinze ans, la propre fille de l'hôtelier, +que son père envoyait pour honorer ses hôtes de +marque.</p> + +<p>Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant +force rasades de vins du Bordelais alternés avec +les meilleurs crus d'Espagne, ils causaient; et Cervantes +ayant raconté son histoire:</p> + +<p>—Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été +soldat et vous être vaillamment battu à cette glorieuse +bataille de Lépante, d'où vous êtes revenu à peu près +estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous +vous servez si péniblement, vous voilà maintenant +commis au gouvernement des Indes, et piqué du désir +de vous immortaliser, en écrivant quelques impérissables +chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce +chef-d'oeuvre!</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, +jusqu'ici, j'étais en proie aux affres du doute. Maintenant, +je crois qu'en effet j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre +dont vous parlez, du moins une oeuvre digne +d'être remarquée.</p> + +<p>—Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi +ne doutez-vous plus, maintenant?</p> + +<p>—Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je +cherchais, répondit Cervantes, avec un sourire énigmatique.</p> + +<p>—Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus +qu'un groupe de consommateurs assez bruyants, +réunis à la même table, à l'autre extrémité de la cour, +Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était assuré +qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:</p> + +<p>—Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une +mission... Excusez-moi, et ne voyez, dans la question +que je veux vous poser, rien autre que le désir de +vous être utile...</p> + +<p>—Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.</p> + +<p>—Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact +avec le roi?</p> + +<p>—En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, +en le regardant en face.</p> + +<p>Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se +penchant sur la table, à voix basse:</p> + +<p>—En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, +gardez-vous bien!... Si vous êtes venu ici dans l'intention +de contrarier la politique du roi, laissez de côté +cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes +venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à +votre courage, à votre intelligence!... Tremblez, chevalier; +et regardez non devant vous, mais à droite, +à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière +que vous serez frappé.</p> + +<p>—Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il +appela la servante. Dites-moi, ma belle enfant, comment +vous appelez-vous?</p> + +<p>—Juana, seigneur.</p> + +<p>—Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher +de ces gelées d'oranges que vous avez emportées, elles +sont délicieuses, par ma foi!...</p> + +<p>Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table +les confitures et se retirait de son pied léger.</p> + +<p>—Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... +dit Pardaillan en étalant soigneusement +sa confiture sur un gâteau de miel.</p> + +<p>Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement +et hocha doucement la tête.</p> + +<p>—Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit +Cervantes, toujours à voix basse.</p> + +<p>—Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien +longtemps, et, ma foi, l'impression qu'il m'a produite +n'est guère à son avantage.</p> + +<p>—Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher +la tête à un de ses ministres, coupable d'avoir +osé parler devant lui avant d'y être invité... C'est +l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel +il laisse ses papiers sur la table de travail afin de +s'assurer que nulle main indiscrète n'est venue les +toucher... C'est l'homme qui poursuit d'une haine +implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse +lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter... +C'est l'homme qui vient ici à la tête d'une armée +pour meurtrir d'inoffensifs savants, de paisibles +commerçants, coupables seulement d'adorer un +autre dieu que le sien... et dont le véritable +crime est de posséder d'immenses richesses, bonnes +à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par +jalousie, a fait saisir et mourir dans les tortures +son propre fils, l'infant don Carlos! Voilà +ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel +vous venez vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>—Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement +Pardaillan, il m'a été donné de combattre quelques +monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir jamais rencontré +d'aussi magnifique dans sa hideur que celui +dont vous venez de me tracer le portrait. Celui-là +manquait à ma collection, et tout ce que vous me +dites me donne une furieuse envie de le voir de près... +dusse-je être broyé.</p> + +<p>—Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes +avec admiration. Et, pourtant, s'il n'y avait +que le roi seul... ce ne serait rien...</p> + +<p>—Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...</p> + +<p>—L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.</p> + +<p>—Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi! +vous, un gentilhomme, vous tremblez devant des +moines!</p> + +<p>—Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi +et le pape lui-même!</p> + +<p>—Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de +faux moine couronné... Qu'est-ce que le pape? un +ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et même +la papesse—vous ignorez sans doute qu'il y a eu +une papesse—je les ai tenus dans la main que voici, +et je vous jure qu'ils ne pesaient pas lourd!... et +j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils +eussent été broyés!...</p> + +<p>—Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant +dans ses mains, vous parlez tout à fait comme +don Quichotte!</p> + +<p>—Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il +parle comme moi, c'est un homme sage, mordieu, +à moins que ce ne soit un fou...</p> + +<p>—Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!</p> + +<p>—Et, avec un accent de sourde terreur:</p> + +<p>—Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet +effroyable tribunal qu'on appelle le Saint-Office... car +tout est saint dans cette redoutable institution de +bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays, si magnifiquement +doté par la nature, naguère encore débordant +de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes +et de ses savants que l'on massacre en masse, ce pays, +aujourd'hui, agonise lentement, sous l'impitoyable +étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante est +telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des +milliers de malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, +se livrer eux-mêmes aux flammes des autodafés!... +Et c'est à ce monstre que vous voulez vous +heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme +je brise cette coupe!</p> + +<p>Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée +devant lui.</p> + +<p>—Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez +une autre coupe à M. de Cervantes.</p> + +<p>Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan +se tourna vers Cervantes et:</p> + +<p>—Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il +avait dans ses moments d'émotion, vous me voyez +ravi et tout ému de la belle amitié que vous voulez +bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous +me connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà +être brisé, je ne sais combien de fois dans ma vie, +et, au bout du compte, j'ai toujours vu que ce sont +ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.</p> + +<p>—Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai +dit, vous persistez?</p> + +<p>—Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je +dois à votre amitié une explication. La voici: tout +ce que vous venez de me dire, je le savais aussi bien +que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être +et que je sais, c'est que mon pays est menacé de ce +double fléau: Philippe II et son Inquisition... et je +sais encore qu'il est impossible que la France soit +lentement étranglée comme votre malheureux pays.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je ne le veux pas! dit froidement +Pardaillan.</p> + +<p>—Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta +Cervantes qui, à de certaines réponses de Pardaillan, +perdait la notion de la réalité.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous +me rebattez les oreilles, votre ami don Quichotte +est fou!</p> + +<p>—Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que +vous me donnez là... Il faudra voir... murmura +Cervantes.</p> + +<p>Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, +s'inclina profondément devant Pardaillan ébahi, et:</p> + +<p>—En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un +brave... Et je veux vous faire une proposition, chevalier.</p> + +<p>—Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait +avec un commencement d'inquiétude.</p> + +<p>—C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse +malice, de porter avec moi la santé de l'illustre chevalier +don Quichotte de la Manche!</p> + +<p>—Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un +soupir de soulagement, je le veux de tout mon coeur, +bien que je ne connaisse pas ce digne seigneur...</p> + +<p>—A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes +avec une émotion étrange.</p> + +<p>—A l'immortalité de votre ami don Quichotte! +renchérit le chevalier en choquant son verre contre +celui de Cervantes, qui mit la main sur son coeur en +signe de remerciement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<h3>DON CESAR ET GIRALDA</h3> + +<p>Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent +en face l'un de l'autre, et:</p> + +<p>—Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai +pas besoin de vous dire que je vous suis tout acquis.</p> + +<p>—J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan +avec la même simplicité.</p> + +<p>Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs +cavaliers d'assez mauvaise mine causaient +bruyamment entre eux, en attendant les boissons +rafraîchissantes qu'ils venaient de commander.</p> + +<p>—Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, +que Séville, depuis quelque temps, ressemblait +à un cimetière?</p> + +<p>—El Torero, don César, disparu... retiré dans les +ganaderias de la Sierra!... en proie à un de ces +accès d'humeur noire qui le prennent parfois! disait +un autre.</p> + +<p>—La Giralda invisible...</p> + +<p>—Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. +Tout cela va changer enfin.</p> + +<p>—Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.</p> + +<p>—El Torero ne nous boudera plus et nous donnera +quelque magnifique corrida.</p> + +<p>—Sans compter les petits profits que nous retirerons +de l'expédition!</p> + +<p>Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes +éclats de rire, soulignés de rudes coups de poing +sur la table.</p> + +<p>—En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce +que j'entends, cette nouvelle croisade entreprise par +votre roi, comme toute croisade qui se respecte, n'est +qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux +derniers de ces... braves, espère tirer un honnête +profit.</p> + +<p>—N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes +en haussant les épaules.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?</p> + +<p>Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression +de gravité et de mélancolie.</p> + +<p>—Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car +il n'a jamais connu ni son père ni sa mère. On l'appelle +El Torero et on dit El Torero comme on dit +le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie +par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à +ce jour. Il ne descend pas dans l'arène comme +font tous les autres toréadors, bardé de fer, couvert +de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval +caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de +satin, sa cape enroulée autour de son bras gauche, +il tient une épée, il enlève le flot de rubans placé +entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais, +et, ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va +le déposer aux pieds de la plus belle... C'est un +brave que vous aimerez quand vous le connaîtrez.</p> + +<p>—Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, +le roi est tellement pressé d'argent qu'il ne +dédaigne pas de se mettre à la tête d'une armée +de détrousseurs?</p> + +<p>—La question d'argent, la répression de l'hérésie, +les exécutions en masse... s'il n'y avait que cela, le +roi laisserait faire ses ministres et généraux... Tout +cela n'est que prétexte pour masquer le véritable +but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand +inquisiteur... et que, seul, je devine, murmura Cervantes.</p> + +<p>—Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir +autre chose de plus grave, là-dessous! s'écria Pardaillan. +Et, avec une sorte de curiosité:</p> + +<p>—Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait +d'envahir l'Espagne?...</p> + +<p>—Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez +pas!... Cette expédition formidable, dans laquelle des +milliers d'innocentes victimes seront sacrifiées, est +dirigée contre... un seul homme! C'est un jeune homme +de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, +pas de fortune—car, s'il gagne largement sa vie +dans le périlleux métier qu'il a choisi, ce qu'il gagne +appartient plus aux malheureux qu'à lui-même. C'est +un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène, +passe son existence dans les ganaderias où il dompte +le taureau pour son propre plaisir. Vous voyez que ce +n'est ni un conspirateur ni un personnage.</p> + +<p>—C'est le toréador dont vous me parliez avec +tant de chaleur...</p> + +<p>—Lui-même, chevalier.</p> + +<p>—Je comprends maintenant que vous me disiez +que je l'aimerais quand je le connaîtrais... Mais +dites-moi, il est donc d'une, illustre famille, ce jeune +homme sans nom?</p> + +<p>Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour +de lui, vint s'asseoir tout près de Pardaillan, et dans +un souffle:</p> + +<p>—C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort +assassiné, il y a vingt-deux ans.</p> + +<p>—Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors, +de la couronne d'Espagne, au lieu et place de don +Philippe, l'infant actuel?...</p> + +<p>Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête.</p> + +<p>—C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise +et dirige une expédition contre son petit-fils, +obscur, pauvre, faible... Il y a la-dessous quelque sombre +secret de famille, murmura Pardaillan rêveur.</p> + +<p>—Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore +sous sa personnalité de toréador, l'Andalousie se soulèverait +demain; il aurait des milliers de partisans; +l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait elle-même... +Comprenez-vous maintenant? L'expédition +est à deux fins, on se débarrassera de quelques hérétiques, +on enveloppera le prince dans ce vaste coup +de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne +soupçonne la vérité.</p> + +<p>—Et lui?...</p> + +<p>—Rien!... il ne sait rien.</p> + +<p>—Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le +connaître, que ferait-il?</p> + +<p>Cervantes haussa les épaules:</p> + +<p>—Le roi va se charger la conscience bien inutilement, +dit-il. D'abord parce que le prince ignore tout +de sa naissance, ensuite parce que, même s'il savait, +il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature +d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est +amoureux fou de la Giralda.</p> + +<p>—Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est +si féru d'amour pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il?</p> + +<p>—Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement, +la Giralda, on ne sait pourquoi, ne veut pas quitter +l'Espagne.</p> + +<p>—Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les +prêtres qui manquent pour bénir cette union, et, +quant au consentement de la famille, puisqu'il ne se +connaît ni père ni mère...</p> + +<p>—Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda +est bohémienne...</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela fait?</p> + +<p>—Comment? Et l'Inquisition?...</p> + +<p>—Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que +l'Inquisition vient faire là-dedans?</p> + +<p>—Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda +est bohémienne... C'est-à-dire que, demain, ce soir, +l'Inquisition peut la faire saisir et jeter au bûcher... +Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est adorée +des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en +sa faveur.</p> + +<p>—Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan +qui ne voulait pas en démordre.</p> + +<p>—Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient +passible de la même peine: le feu.</p> + +<p>—Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! +La vie n'est plus tenable avec cette institution +là!... et je vous avertis que la bile commence à me +travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à votre +petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de +me mêler un peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en +tirera jamais! Contez-moi plutôt l'histoire de ce fils +de l'infant don Carlos; vous me paraissez la connaître +à fond.</p> + +<p>—C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, +murmura Cervantes, dont le front se rembrunit.</p> + +<p>D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne +pouvait l'entendre, et:</p> + +<p>—Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés +de près ou de loin à cette histoire sont morts de +mort violente... Tous ceux qui l'ont simplement connue +et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils +savaient quelque chose ont disparu mystérieusement, +sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'ils étaient +devenus.</p> + +<p>—Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même +sort, nous ferons en sorte que nul ne se doute que +nous la connaissons.</p> + +<p>A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple +entra discrètement dans le patio.</p> + +<p>L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui +couvrait une partie du visage. La femme était non +moins soigneusement enveloppée dans une mante +dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa +figure.</p> + +<p>Silencieusement, ils passèrent comme des ombres +et vinrent s'asseoir sous les arcades où une demi-obscurité +les mettait à l'abri de tout regard indiscret: +évidemment, c'étaient deux amoureux désireux +de solitude.</p> + +<p>Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis +qu'un autre personnage, entré sur leurs pas, se faufilait +prudemment et, sans que nul ne fît attention à +lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques +pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.</p> + +<p>Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait +pas échappé à l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.</p> + +<p>—Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée +tapie au fond de son trou, prête à fondre sur sa +proie!... Mais qui diable guette-t-il ainsi?... J'y suis!... +C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a... Je ne +les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux... +Allez, mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.</p> + +<p>—Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du +traité de Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de +l'infant don Carlos, alors âgé de quinze ans, avec +Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II, âgée +elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe +épousa lui-même la femme qu'il destinait à son fils... +Ce que vous ne savez pas, parce que ceux qui l'ont +su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que l'infant +Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion +irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, +tenaces, comme seuls sont capables de les +concevoir les tout jeunes gens et les vieillards... Le +prince était beau, élégant, spirituel et il était follement +épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être +autrement? Et ne devait-il pas être son époux?... La +fatalité voulut que le roi, veuf depuis peu de Marie +Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...</p> + +<p>—Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.</p> + +<p>—Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès +l'instant où il sentit la passion gronder en lui, planant +au-dessus des sentiments et des lois qui régissent +le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama +pour lui celle qu'il avait destinée à son fils... La +princesse aimait don Carlos... Mais c'était une enfant... +et Catherine de Médicis était sa mère... Elle refoula +ses sentiments et céda sans trop de difficultés. Mais +le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de +son amour en termes qui eussent attendri tout autre +que son rival, car c'étaient deux rivaux qui, maintenant, +se trouvaient aux prises, et, glorieusement, +comme un argument décisif, il confia à son père que +son amour était partagé. Inspiration qui devait lui être +fatale... Dans son orgueil prodigieux, le roi n'avait +même pas été effleuré par cette pensée que son fils +pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant, +en le frappant brutalement dans son orgueil, +vint déchaîner en lui toutes les fureurs d'une sombre +jalousie qui se changea en haine implacable... Il y +eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, +dont le secret est jalousement gardé par les grands +arbres des jardins d'Aranjuez, qui en furent, seuls, +les témoins muets... Et la princesse Elisabeth devint +la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le père +et le fils restèrent à jamais deux ennemis.</p> + +<p>Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la +coupe que Pardaillan venait de remplir, et reprit:</p> + +<p>—L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté +des affaires du gouvernement et de la cour. Il était +préférable, d'ailleurs, qu'il en fût ainsi, car, chaque +fois que le roi et l'infant se trouvaient face à face, +c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant +où se lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement +de passions furieuses qui menaçait de les +précipiter l'un contre l'autre, la dague au poing. Et +les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant +des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, +éclata cette nouvelle: l'infant est arrêté, jugé, +condamné à mort...</p> + +<p>—Il y eut réellement jugement?</p> + +<p>—Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant +les instruments de basse vengeance du père, osèrent +condamner le fils à mort: le cardinal Espinosa, +grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince +d'Eboli, et le licencié Birviesca, membre du conseil +privé.</p> + +<p>—Sous quel prétexte?</p> + +<p>—Connivence avec les ennemis de l'État, machinations +dans les Flandres, voilà ce qui fut proclamé +bien haut. La vérité, autrement terrible, la voici: +l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses. +La reine n'était pas moins surveillée, et, cependant, +les deux amoureux, que la passion du roi avait +séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de se +témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là +des miracles qu'un amour ardent et sincère parvient +à réaliser sans qu'on puisse les expliquer. Tant il y a +que don Carlos était devenu l'amant de la reine, que +la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait +avait pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils +quelque imprudence à ce moment-là?... Furent-ils +trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais +su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son +amant que le roi, pris de soupçons, la faisait mystérieusement +conduire dans un couvent. Elle voyait +dans la soudaine et imprévue décision de son royal +époux une menace pour la vie de l'enfant à venir. +Don Carlos prit aussitôt ses dispositions pour sauver +son enfant, et, lorsque les émissaires du roi se présentèrent +pour se saisir du petit prince qui venait +de naître, il avait disparu... Le lendemain, l'infant +était arrêté.</p> + +<p>—Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.</p> + +<p>—L'infant fut jugé et condamné, comme je vous +ai dit. Mais ce procès n'était qu'une comédie destinée +à masquer le drame qui se déroulait dans l'ombre. +Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination +peut concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne +pouvait pas croire qu'il eût été bafoué à ce point... +Il doutait encore et cependant il voulait savoir... et +pour savoir il ne recula pas devant la question.</p> + +<p>—La question?... à son fils?... il a osé!...</p> + +<p>—Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père +faisant torturer son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, +dont les murailles épaisses étouffent les plaintes +du patient. Sur le chevalet, la victime est étendue. +A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses +fers, dispose ses instruments de torture. Et, en face, +le roi, seul témoin... juge et bourreau tout à la fois... +Et, tandis que les membres se brisent sous les coups +du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la +morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché +sur la victime pantelante, répète d'une voix qui n'a +plus rien d'humain:</p> + +<p>—Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!...</p> + +<p>—Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant +elle-même, d'un coup de dents furieux, un morceau +de sa langue et crachant, avec son mépris, ce lambeau +sanglant au visage de son père comme pour lui dire:</p> + +<p>«Je ne parlerai pas!»</p> + +<p>—Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage +surhumain, essuyant d'un geste machinal son +visage souillé, arrêtant d'un geste le supplice... Voilà +ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.</p> + +<p>—Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où +tenez-vous ces détails si précis?...</p> + +<p>Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:</p> + +<p>—On annonça que le roi avait fait grâce et que la +peine de mort était commuée en prison perpétuelle. +Et, quelques jours plus tard, en juillet 1568, on annonça +que l'infant était mort. On ajoutait que ce +malheureux prince menait une vie fort déréglée, qu'il +mangeait énormément de fruits et autres choses +contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands +verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein, +pendant les fortes chaleurs, et que tous ces excès +avaient miné sa santé.</p> + +<p>—Et, la reine, fut-elle épargnée?</p> + +<p>—On ne touche pas à la reine, en Espagne... La +reine ne fut pas inquiétée. Seulement, deux mois +après la mort de don Carlos, elle mourait, elle-même, +à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.</p> + +<p>—Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en +effet. Dites-moi, vous qui êtes poète, avez-vous remarqué +comme, parfois, le silence parle plus éloquemment +que la parole? dit Pardaillan sans transition.</p> + +<p>Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui, +l'instant d'avant, menaient si grand tapage.</p> + +<p>—En effet, ces braves sont devenus bien soudainement +muets.</p> + +<p>—Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame +quelque chose ici qui sent le guet-apens d'une lieue.</p> + +<p>Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique +histoire de l'infant Carlos, le personnage, tapi +entre les deux palmiers, se glissait furtivement jusqu'à +la table des bruyants cavaliers. Là, il prononçait +quelques paroles en montrant un objet dans le creux +de sa main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient +dans une attitude de respect mêlée de sourde +terreur.</p> + +<p>L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement +des instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient +en signe d'obéissance... Tous, moins deux +cependant, qui parurent faire des objections, d'ailleurs +plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec +un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça +quelques mots sur un ton menaçant, et, domptés, +ces deux-là se courbèrent comme les autres.</p> + +<p>Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage +la servante qui allait et venait, et lui glissa un +ordre à l'oreille. Et la servante, comme ses clients, +s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de +respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser +un paquet de cordelettes sur la table et disparut avec +une rapidité qui dénotait une frayeur intense.</p> + +<p>Impassible, l'homme s'assit près de la porte et +attendit.</p> + +<p>Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un +silence précurseur de l'orage qui, bientôt, allait se +déchaîner.</p> + +<p>Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation, +n'avaient rien remarqué et se disposaient à +sortir aussi discrètement qu'ils étaient entrés.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme +mystérieux se dressa devant eux, et, la main tendue:</p> + +<p>—Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête! +dit-il avec une sorte de tranquillité funèbre.</p> + +<p>D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux +écarta la jeune fille, et, ne voyant qu'un homme +sans arme apparente, confiant dans sa force musculaire, +il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté. Seulement, +il se porta rapidement en avant, le poing levé.</p> + +<p>Au même instant, il sentit un grouillement entre +ses jambes: son bras levé, pris brusquement dans un +lacet, était violemment ramené en arrière, son épée +arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds +à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur, +il est vrai, mais avec une précision et une promptitude +remarquables, les cavaliers, descendus au rang +d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée +par l'agent secret de l'Inquisition.</p> + +<p>Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En +effet, en réponse aux insultes de l'amoureux, l'un +d'eux bougonna:</p> + +<p>«Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre +goût!... Mais quoi?... On nous a dit: «Ordre du +Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir dans +les <i>casas santas</i>, on obéit... Faites comme nous, +señor.»</p> + +<p>Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu +à terre et les quatre vigoureux gaillards qui pesaient +de tout leur poids sur lui parvenaient difficilement à +paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près +terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits +étincelants de celui qui, par sa force peu commune, +leur inspirait une secrète admiration, et ce cri leur +échappa:</p> + +<p>—Don César!... El Torero!... et la Giralda!..</p> + +<p>Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir +son défenseur, et, en se débattant, son capuchon, +arraché, venait de mettre à découvert sa radieuse +Beauté.</p> + +<p>Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante, +et l'agent, toujours impassible, avait contemplé +la scène d'un oeil sombre. Lorsqu'il vit don +César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la +quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda +au poignet et, avec une explosion de joie furieuse:</p> + +<p>—Enfin!... je te tiens!</p> + +<p>La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de +dégoût, elle avait sursauté comme sous quelque brûlure +en se tordant pour échapper à la brutale étreinte. +Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais +ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur +qui paraissait doué d'une belle force, à en juger par +l'aisance avec laquelle il la maintenait d'une seule +main.</p> + +<p>—Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi!</p> + +<p>Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en +la traînant brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter.</p> + +<p>Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte, +les bras croisés sur sa large poitrine, le regardait +paisiblement.</p> + +<p>L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait +vouloir lui barrer le passage.</p> + +<p>Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si +ingénu, Pardaillan avait aux lèvres un sourire si naïf +que vraiment il n'était pas possible de le croire animé +de mauvaises intentions.</p> + +<p>Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait +assez insensé pour oser manquer au respect dû +au représentant d'un pouvoir devant lequel tout se +courbait? Cette idée était tellement extravagante que +l'agent du Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient +de la supériorité que ses redoutables fonctions +lui conféraient, il ne daigna même pas parler; d'un +geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter. +L'intrus ne bougea pas et, toujours souriant, le +contempla avec des yeux où se lisait, maintenant, un +vague étonnement.</p> + +<p>Impatienté, il dit sèchement:</p> + +<p>—Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez +bien que je veux sortir?...</p> + +<p>—Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez +sortir?... Sortez, sortez, je n'y vois aucun inconvénient.</p> + +<p>En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un +pouce. L'inquisiteur fronça le sourcil. Le flegme souriant +de cet inconnu commençait à l'inquiéter.</p> + +<p>Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix +sourde:</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office +et il est mortel, même pour un étranger comme +vous, d'entraver l'exécution de ces ordres.</p> + +<p>—Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais +garde d'entraver les ordres de ce saint... comment +dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et, quoique étranger, +je ne manquerai pas de vous traiter avec tous +les égards dus à un agent... tel que vous.</p> + +<p>Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur +blêmit, car il n'y avait pas à se méprendre +sur le sens injurieux de ces paroles, tombées du bout +des lèvres.</p> + +<p>—Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la +fureur faisait trembler.</p> + +<p>—Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec +douceur. Je veux—et il insista sur le mot—je veux +que vous laissiez cette jeune fille que vous maltraitez... +je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune +homme que vous avez fait saisir traîtreusement...</p> + +<p>Après quoi, vous pourrez sortir...</p> + +<p>L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet +étrange énergumène et, enfin, gronda:</p> + +<p>—Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur. +Refusez-vous obéissance aux ordres du Saint-Office?</p> + +<p>—Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres, +à moi? fit Pardaillan, froidement.</p> + +<p>Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:</p> + +<p>—Je vous avertis que je ne suis pas très patient.</p> + +<p>Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs +de cette scène prodigieuse.</p> + +<p>L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté +à l'autorité suprême du plus formidable des +pouvoirs, ne pouvait passer que pour l'acte d'un dément +ou d'un prodige d'audace et de bravoure.</p> + +<p>Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul, +restait parfaitement calme, comme s'il avait dit et +accompli les choses les plus simples et les plus naturelles +du monde. Et, rompant ce silence chargé de +menaces, une voix éclatante claironna soudain:</p> + +<p>—Oh! magnifique don Quichotte!</p> + +<p>C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la +notion de la réalité, et manifestait son enthousiasme +pour le modèle que son génie devait immortaliser.</p> + +<p>L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant +de rage, se tourna vers les cavaliers, et ordonna:</p> + +<p>—Emparez-vous de cet hérétique!</p> + +<p>Et, du doigt, il désignait Pardaillan.</p> + +<p>Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient +à maintenir le prisonnier: don César. Les +deux à qui l'ordre s'adressait se regardèrent, hésitants.</p> + +<p>—Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon...</p> + +<p>Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie +du chevalier ne leur annonçait rien de bon, +car ils portèrent soudain la main à la poignée de +l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt +comme la foudre; Pardaillan fit un pas et projeta ses +deux poings en avant. Les deux hommes tombèrent +comme des masses.</p> + +<p>Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher, +le regardant droit dans les yeux, glacial:</p> + +<p>—Laissez cette enfant, dit-il.</p> + +<p>—Vous violentez un <i>familier</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, monsieur, vous +paierez cher cette audace! grinça l'inquisiteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Un échelon de la hiérarchie. Il y avait les juges ou inquisiteurs, +les assesseurs, les conseillers, les familiers, les notaires, +les secrétaires, les greffiers, etc.</blockquote> + +<p>—Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu +te permets de menacer un gentilhomme!... Allons, +laisse cette jeune fille, te dis-je!</p> + +<p>Le familier se redressa, farouche, et:</p> + +<p>—Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!</p> + +<p>—Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact +répugnant, mais, enfin, puisqu'il le faut...</p> + +<p>Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le +familier par la ceinture, le souleva comme une plume, +l'emporta à bout de bras jusqu'à la porte qu'il poussa +du pied, et le jeta rudement dans la rue en disant:</p> + +<p>—Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir +ici tant que j'y serai.</p> + +<p>Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, +et, aux quatre cavaliers qui le regardaient d'un air +ébahi, rudement:</p> + +<p>—Détachez ce seigneur!</p> + +<p>Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les +cordes:</p> + +<p>—Excusez-nous, don César, votre résistance au +Saint-Office vous aurait infailliblement coûté la vie...</p> + +<p>Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra +la porte du doigt et dit:</p> + +<p>—Sortez!</p> + +<p>—Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air +rogue.</p> + +<p>—Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement +Pardaillan, mais je sais que vous avez agi +comme des sbires... Sortez donc si vous ne voulez que +je vous traite comme tels...</p> + +<p>Et il montrait la pointe de sa botte.</p> + +<p>Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec +des jurons étouffés, se dirigèrent vers la porte.</p> + +<p>—Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de +nous débarrasser de ça.</p> + +<p>Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés.</p> + +<p>Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant +les épaules, l'autre les jambes, ils firent une +sortie qui était loin d'être aussi brillante que leur +entrée.</p> + +<p>Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa +fille, les servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait +quels coins d'ombre et qui, maintenant, étaient +partagés entre l'admiration que leur inspirait cet +homme extraordinaire et la crainte d'une accusation +de complicité, malheureusement très possible:</p> + +<p>—Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement +Pardaillan.</p> + +<p>—Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! +exulta Cervantes.</p> + +<p>—Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une +fois pour toutes, qui est ce don Quichotte dont vous +me rebattez les oreilles depuis une heure?</p> + +<p>—Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya +Cervantes avec un air de désolation comique.</p> + +<p>Et, avisant la petite Juana:</p> + +<p>—Ecoute ici, <i>muñeca</i> (poupée). Regarde un peu si, +en furetant bien dans ta chambre, tu ne trouverais +pas un morceau de miroir.</p> + +<p>—Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit +Juana en riant. Voilà le miroir que vous demandez.</p> + +<p>Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en +tira une coquille plate, recouverte d'un enduit blanc +aussi brillant que de l'argent.</p> + +<p>Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement +à Pardaillan, et, s'inclinant:</p> + +<p>—Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez +cet admirable don Quichotte, dont je vous rebats +les oreilles depuis une heure.</p> + +<p>—C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, +qui regarda un moment Cervantes avec un +air très sérieux.</p> + +<p>Puis, haussant les épaules:</p> + +<p>—J'avais bien dit: votre don Quichotte est un +maître fou. Parce qu'un homme de sens n'aurait pas +accompli toutes les folies que vient de faire ici ce fou +de... don Quichotte.</p> + +<p>El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du +chevalier, et, d'une voix tremblante d'émotion:</p> + +<p>—Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir +pour le plus brave des chevaliers que j'aie jamais +rencontré, dit don César.</p> + +<p>La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la +main de Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres.</p> + +<p>Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance +ou d'admiration, Pardaillan resta un +moment fort emprunté, plus gêné devant cette explosion +de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant +les pointes acérées de plusieurs rapières menaçant +sa poitrine.</p> + +<p>Il contempla, une seconde le couple, adorable de +charme et de jeunesse, et, de cet air bourru qu'il +avait dans ses moments d'émotion douce:</p> + +<p>—Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il +faut vivre pour cette adorable enfant... En attendant +asseyez-vous là, tous les deux, et, en buvant du vin de +mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de +vous soustraire aux dangers qui vous menacent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<h3>L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI</h3> + +<p>Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs +dans l'Alcazar de Séville est est vaste, lambrissée, +plafonnée de bois d'essences rares, bizarrement +sculptés dans ce fantastique style arabe. Sommairement +meublée: larges fauteuils, énormes bahuts, une +grande table de travail, surchargée de paperasses.</p> + +<p>De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux +jardins, célèbres dans le monde entier.</p> + +<p>Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres, +et son oeil froid erre distraitement sur les splendeurs +d'une nature luxuriante, corrigée, embellie et +garrottée par un art intelligent, mais trop raffiné.</p> + +<p>Le grand inquisiteur est debout près de lui.</p> + +<p>Plus loin, appuyé au chambranle d'une autre fenêtre, +un colosse se tient immobile. Un nez long et +busqué, des yeux sombres, sans expression, c'est tout +ce qui émerge d'une forêt de cheveux crépus, retombant +sur le front, jusque sur les sourcils épais et +broussailleux, et d'une barbe neptunienne, envahissant +tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le +tout d'un roux ardent.</p> + +<p>Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément +appelé à la cour Barba Roja, ou, en français, +Barbe Rousse, c'était le dogue de Philippe II.</p> + +<p>Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies +religieuses, aux exécutions, au conseil, on voyait +Barba Roja, immobile, muet, les yeux fixés sur son +maître, ne comprenant que sur son ordre exprès.</p> + +<p>C'était une brute magnifique, qui faisait partie, en +quelque sorte, des accessoires qui entouraient la personne +du roi. Mais, sur un signe, sur un regard du +maître, la brute devenait d'une intelligence remarquable +pour exécuter l'ordre secret saisi au vol.</p> + +<p>Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec +cet air sombre et glacial qui lui était habituel, écoutait +attentivement les explications d'Espinosa.</p> + +<p>—La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, +est la même qui a rêvé de renouer la tradition de la +papesse Jeanne. C'est la même qui a fait trembler +Sixte V et a failli le renverser de son trône pontifical. +C'est une intelligence et c'est une illuminée... Elle est +à ménager, son concours peut être précieux.</p> + +<p>—Et ce chevalier de Pardaillan?</p> + +<p>—D'après ce que j'en ai entendu dire, c'est une +force redoutable qu'il faudra s'attacher à tout prix +ou briser impitoyablement... Mais encore faudrait-il +le voir à l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour +même de son arrivée à Séville, il s'est heurté à un +de mes agents... Ce Pardaillan l'a jeté dans la rue +comme on jette un objet gênant...</p> + +<p>—Il a osé porter la main sur un agent de l'Inquisition? +fit le roi d'un air de doute.</p> + +<p>Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.</p> + +<p>—Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut +le châtier... tout ambassadeur qu'il est.</p> + +<p>—Il est nécessaire de savoir d'abord ce que veut +et ce que peut le sire de Pardaillan.</p> + +<p>—Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il est +impossible de laisser impunie l'offense faite à un +agent de l'Etat... Il faut un exemple.</p> + +<p>—Les apparences sont sauvegardées: l'agent +n'avait pas d'ordres... il a agi de sa propre initiative +et par excès de zèle... C'est un manquement à la +discipline qui mérite une peine sévère. Quant au sire +de Pardaillan, on saura trouver un prétexte... si besoin +est.</p> + +<p>—Bien! fit le roi avec indifférence.</p> + +<p>Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux, +se placer près de la table de travail:</p> + +<p>—Faites introduire Mme la princesse Fausta.</p> + +<p>Et il s'assit dans une attitude qui lui était familière: +la jambe droite croisée sur la jambe gauche, +le coude sur le bras du fauteuil, le menton appuyé +sur le poing.</p> + +<p>Espinosa s'inclina profondément, alla transmettre +les ordres du roi et revint se placer discrètement +dans une embrasure, non loin de Barba Roja.</p> + +<p>Au même instant, Fausta faisait son entrée.</p> + +<p>Elle s'avançait lentement, avec cette souveraine +majesté qui faisait se courber tous les fronts. Ses +yeux de diamant noir se posaient sur les yeux de +Philippe qui, impassible, figé dans son immobilité +voulue, la fixait avec une insistance vraiment royale.</p> + +<p>Seulement, tandis que, chez le roi, le regard était +froid, impérieux, foudroyant comme un coup droit +qui vise à tuer, chez Fausta, il se montrait enveloppant, +d'une douceur inexprimable et en même temps +d'une force irrésistible, qui tendait à désarmer simplement.</p> + +<p>Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences +de la cour.</p> + +<p>Mais, de la suprême harmonie de ses attitudes, du +port de tête altier, du regard fulgurant se dégageait +une si souveraine autorité qu'elle semblait écraser +celui devant qui elle s'inclinait.</p> + +<p>Et l'impression était si saisissante qu'Espinosa ne +put s'empêcher d'admirer, et murmura:</p> + +<p>—Incomparable comédienne!</p> + +<p>Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté +de cette étincelante magicienne, le roi sentit plier son +indomptable orgueil.</p> + +<p>Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un +geste empreint de l'orgueilleuse élégance espagnole, +et, la saisissant par la main, la redressa avant que la +révérence ne fût terminée, la conduisit à un fauteuil +en disant gravement:</p> + +<p>—Veuillez vous asseoir, madame.</p> + +<p>De la part de ce fier monarque, rigide observateur +de l'étiquette, ce geste imprévu, qui stupéfia Espinosa, +constituait le triomphe le plus éclatant pour Fausta.</p> + +<p>Qu'était-ce que le roi Philippe?</p> + +<p>C'était un croyant sincère. Doué d'une intelligence +supérieure, il avait haussé cette foi jusqu'à l'absolu, +s'en était fait une arme, et il avait rêvé ce que, jadis, +avait dû rêver Torquemada, c'est-à-dire l'univers soumis +à sa foi, c'est-à-dire à lui-même.</p> + +<p>L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre, +fanatique, orgueilleux, despote... Peut-être!... en tout +cas, c'est bientôt dit.</p> + +<p>Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique +tout.</p> + +<p>Il croyait que la foi est nécessaire à l'homme pour +vivre une vie heureuse et mourir d'une mort paisible. +Attenter à la foi, c'était donc attenter au bonheur des +hommes, c'était donc les vouer à une mort désespérée. +Les incroyants, les hérétiques apparaissaient comme +des êtres malfaisants qu'il était nécessaire d'exterminer.</p> + +<p>Sa foi religieuse se transformant en foi politique, +il avait cru à la monarchie universelle.</p> + +<p>De là, ses menées dans tous les pays d'Europe. De +là, son intervention immédiate dans les affaires de la +France. Ce pays devait être annexé le premier, puisqu'il +se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il +réunissait en même temps ses États en un formidable +faisceau.</p> + +<p>Tel était l'homme sur lequel Fausta, par l'éclat de +sa prestigieuse beauté, venait de remporter un premier +succès dont elle avait le droit d'être fière.</p> + +<p>Fausta s'assit donc en une de ces poses de grâce +dont elle avait le secret.</p> + +<p>A son tour, le roi s'assit et:</p> + +<p>—Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence.</p> + +<p>Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme +était si puissant:</p> + +<p>—J'apporte à Sa Majesté la déclaration du roi +Henri III, par laquelle vous êtes reconnu comme successeur +et unique héritier du roi de France.</p> + +<p>Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:</p> + +<p>—Va-t-elle réellement remettre le parchemin?</p> + +<p>—Voyons cette déclaration, dit le roi.</p> + +<p>Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d'oeil habitué +à fouiller les masques les plus impassibles, et, +ne le voyant pas au point où elle le désirait:</p> + +<p>—Avant de vous remettre ce document, il me paraît +indispensable de vous donner quelques explications, +de me présenter à vous. Il est nécessaire que Votre +Majesté sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle +a déjà fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.</p> + +<p>Le roi dit simplement:</p> + +<p>—Je vous écoute, madame.</p> + +<p>—Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise, +réunis en un conclave secret, ont jugée digne de porter +les clefs de saint Pierre. Celle à qui ils ont reconnu +la force et la volonté de réformer le culte. Celle qui, +par la persuasion ou par la violence, saura imposer +la foi à l'univers entier. Je suis la papesse!</p> + +<p>Philippe, à son tour, la considéra une seconde.</p> + +<p>—Vous êtes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la +Chrétienté a renversée avant qu'elle ne mît le pied sur +les marches de ce trône pontifical convoité. Vous êtes +celle que le pape a condamnée à mort, dit-il non sans +rudesse.</p> + +<p>—Je suis celle que la trahison a fait trébucher +dans sa marche, c'est vrai. Mais je suis aussi celle +que ni la trahison ni le pape, ni la mort même, n'ont +pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la +conduit à l'inéluctable triomphe pour le bien de la +foi!</p> + +<p>Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle +que le roi, croyant comme il l'était, ne pouvait +pas ne pas en être impressionné et qu'il commença +de la regarder avec un respect mêlé de sourde +terreur.</p> + +<p>Fausta reprit:</p> + +<p>—Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône +de Pierre? Des théologiens savants ont fait des recherches +minutieuses et patientes; rien, dans les +écrits saints, dans les paroles du Christ, rien n'autorise +à croire qu'elle doive être exclue. L'Eglise l'admet +à tous les échelons de la hiérarchie. Il y a des +abbesses et il y a des saintes. Pourquoi n'y aurait-il +pas une papesse? D'ailleurs, il y a un précédent. Le +sexe féminin est-il un obstacle aux grandes conceptions? +Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc, +voyez, dans ce pays même, Isabelle la Catholique, +regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette tête +fléchirait sous le poids de la triple couronne?</p> + +<p>Elle était rayonnante d'audace et de foi ardente.</p> + +<p>—Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les +feux d'une couronne royale pâliraient sous l'éclatante +blancheur de ce front si pur... Mais une tiare!.. +excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies +lèvres ne peuvent être faites pour d'aussi graves propos.</p> + +<p>Cette fois, Fausta se sentit touchée. Le coup était +rude; mais elle n'était pas femme à renoncer.</p> + +<p>Elle reprit avec force:</p> + +<p>—Si je suis l'Élue de Dieu pour le gouvernement +des âmes, vous l'êtes, vous, pour le gouvernement des +peuples. Ce rêve de monarchie universelle qui a hanté +tant de cerveaux puissants, vous êtes désigné pour le +réaliser... avec l'aide du chef de la Chrétienté, représentant +de Dieu. Je parle d'un pape qui vous soutiendra +en tout et pour tout parce qu'il aura l'indépendance +nécessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer +sur vous comme vous aurez besoin de son assistance +morale. Et, pour qu'il en soit ainsi, que faut-il? Que +les États de ce pape soient suffisants pour lui permettre +de tenir dignement son rang de souverain +pontife. Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde +chrétien. Vous pouvez être ce maître du monde... je +puis être ce pape...</p> + +<p>Philippe avait écouté avec une attention soutenue +sans rien manifester de ses impressions.</p> + +<p>—Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas. +Ce serait une conquête à faire.</p> + +<p>Fausta sourit.</p> + +<p>—Je ne suis pas aussi déchue qu'on le croit, dit-elle. +J'ai des partisans nombreux et décidés, un peu partout. +J'ai de l'argent. Ce n'est pas une aide pour une +conquête que je demande. Ce que je demande, c'est +votre neutralité dans ma lutte contre le pape.</p> + +<p>Le roi paraissait réfléchir profondément, et, d'un +air rêveur, il murmura:</p> + +<p>—Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos +coffres sont vides.</p> + +<p>—Que Votre Majesté dise un mot, et, avant huit +jours, j'aurai fait entrer dans ses coffres cent millions, +plus si c'est nécessaire, dit-elle avec dédain.</p> + +<p>Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tête:</p> + +<p>—Je vois ce que vous me demandez et que je ne +saurais vous donner, puisqu'il ne m'appartient pas... +Je vois mal ce que vous pourriez me donner en +échange.</p> + +<p>—J'apporte à Votre Majesté la couronne de +France... Il me semble que cela compenserait largement +l'abandon du Milanais.</p> + +<p>—Eh! madame, si je la veux, cette couronne de +France, il me faudra la conquérir. Et, si je la prends, +ce seront mes canons et mes armées qui me l'auront +donnée, et non vous!</p> + +<p>—Votre Majesté oublie la déclaration du roi +Henri III? dit vivement Fausta.</p> + +<p>—La déclaration du roi Henri III? fit le roi en +ayant l'air de chercher. J'avoue que je ne comprends +pas.</p> + +<p>Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c'est +la reconnaissance assurée de Votre Majesté par les +deux tiers, au moins, du royaume de France.</p> + +<p>—C'est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclaration +peut avoir la valeur que vous dites... Encore +faudrait-il la voir? Ne deviez-vous pas me la remettre, +madame? dit négligemment le roi en la regardant.</p> + +<p>—Votre Majesté ne pense pas que j'aurais été +assez insensée pour porter sur moi un tel document?</p> + +<p>—Évidemment, madame, vous n'êtes pas femme à +commettre une telle imprudence! répondit Philippe +froidement.</p> + +<p>Fausta sentit venir l'orage; mais, intrépide, comme +toujours, elle ne recula pas. Et, toujours paisible:</p> + +<p>—Votre Majesté l'aura dès qu'elle m'aura fait connaître +sa décision au sujet des propositions que j'ai +eu l'honneur de lui faire.</p> + +<p>—Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je +n'aurai pas vu ce parchemin.</p> + +<p>—Sans vous engager positivement, vous pourriez +me laisser entrevoir vos intentions.</p> + +<p>—Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit +concernant la papesse m'a singulièrement intéressé... +Tout cela serait, à la rigueur, réalisable si vous étiez +d'âge respectable. Mais vraiment, vous, madame, jeune +et adorablement belle comme vous voilà? Mais nous +autres, pauvres pécheurs, nous n'oserions jamais lever +les yeux sur vous, car ce n'est pas la vénération +due au représentant de Dieu que nous éprouverions +alors, mais l'adoration ardente et jalouse due à l'incomparable +beauté de la femme. Au lieu de sauver +les âmes, vous les damneriez à tout jamais. Est-il +possible? Vous rêvez de souveraineté pontificale! +Mais, par la grâce, par le charme, par la beauté, vous +êtes souveraine entre les souveraines et votre puissance +est si prestigieuse que la mienne n'hésite pas +à s'incliner devant elle.</p> + +<p>Le roi avait commencé à parler avec froideur. Peu +à peu, emporté par la violence de ses sentiments, il +s'était animé, et, c'est sur un ton ardent, plus significatif +que ses paroles assurément, qu'il avait terminé.</p> + +<p>Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder +en elle une sourde irritation.</p> + +<p>Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se +heurter à l'amour? S'il en était ainsi, elle n'avait plus +qu'à disparaître. C'était la ruine anticipée de tous ses +projets.</p> + +<p>Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux, +et, le seul, l'unique dont elle aurait désiré ardemment +l'amour, Pardaillan, serait le seul à la +dédaigner?</p> + +<p>Elle songeait à ces choses, et, en même temps, elle +s'inclinait devant Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:</p> + +<p>—J'attendrai donc qu'il plaise à Votre Majesté de +se prononcer, dit-elle simplement.</p> + +<p>Et Philippe, d'un air détaché:</p> + +<p>—C'est ce que je ferai dès que j'aurai vu cette +déclaration.</p> + +<p>Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus +pour l'instant, et elle songea:</p> + +<p>«Nous reprendrons la conversation plus tard. Et, +puisqu'il plaît à ce roi, que je croyais si fort au-dessus +des faiblesses humaines, de ne voir en moi que la +femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'à son niveau +et j'emploierai les armes de la femme pour le +dominer.»</p> + +<p>Tandis qu'elle songeait, Espinosa était allé jusqu'à +l'antichambre transmettre un ordre sans doute. Il +revenait, de son pas feutré, se remettre discrètement +à l'écart, lorsque le roi lui fit un signe, et:</p> + +<p>—Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organisé +quelque imposante manifestation religieuse en vue de +célébrer pieusement le jour du Seigneur?</p> + +<p>—Devant l'autel de la place San Francisco, autant +de bûchers qu'il y a de jours dans la semaine seront +dressés, sur lesquels sept hérétiques opiniâtres seront +purifiés par le feu, dit Espinosa en se courbant.</p> + +<p>—Bien, monsieur, dit froidement Philippe.</p> + +<p>Et, s'adressant à Fausta, impassible:</p> + +<p>—S'il vous est agréable d'assister à cette sainte +cérémonie, je vous y verrai avec plaisir, madame.</p> + +<p>Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai +pas un spectacle aussi édifiant, dit Fausta.</p> + +<p>—La corrida? demanda-t-il alors à Espinosa.</p> + +<p>—Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même +place San Francisco. Toutes les dispositions sont +prises.</p> + +<p>Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si +étrange que Fausta en fut frappée:</p> + +<p>—El Torero?</p> + +<p>—On lui a fait connaître la volonté du roi. El Torero +participera à la course, répondit Espinosa calmement.</p> + +<p>Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie +sinistre chez lui:</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas El Torero, madame? +demanda Philippe. C'est le premier toréador d'Espagne. +C'est un innovateur, une manière d'artiste dans +son genre. Il est adoré de toute l'Andalousie. Vous +ne savez pas ce qu'est une course de taureaux? Eh +bien, je vous réserve une place à mon balcon. Venez, +madame, vous verrez un spectacle intéressant... Tel +que vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il +avec la même intonation qui avait déjà +frappé Fausta.</p> + +<p>Et ses paroles étaient accompagnées d'un geste de +congé, aussi gracieux qu'il pouvait l'être chez un tel +personnage.</p> + +<p>—J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.</p> + +<p>Au même instant la porte s'ouvrit et un huissier +annonça:</p> + +<p>—M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de +S. M. le roi Henri de Navarre.</p> + +<p>Et, tandis que Fausta, malgré elle, restait clouée +sur place, tandis que le roi la fixait avec cette insistance +qui décontenançait les plus intrépides et les +plus grands de son royaume, le chevalier s'avançait +d'un pas assuré, la tête haute, le regard droit, avec +cet air de simplicité ingénue qui masquait ses véritables +impressions, s'arrêtait à quatre pas du roi et +s'inclinait avec cette grâce altière qui lui était particulière.</p> + +<p>Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises, +tandis que, d'un coup d'oeil rapide, il dévisageait +Barba Roja, immobile et rêveur dans son encoignure, +et Espinosa, plus près.</p> + +<p>A la vue de cette physionomie calme, presque souriante, +il murmura:</p> + +<p>«Celui-là, c'est le véritable adversaire que j'aurai +à combattre. Celui-là, seul, est redoutable.»</p> + +<p>Le résultat de ces réflexions, rapides comme un +éclair, fut que Espinosa, observateur attentif, n'aurait +pu dire si la révérence de cet extraordinaire ambassadeur +s'adressait au roi, à Fausta, qui le fixait de +ses yeux ardents, ou à lui-même.</p> + +<p>Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura:</p> + +<p>«Voici un homme!»</p> + +<p>En se courbant avec cette élégance naturelle, quelque +peu hautaine, qui constituait à elle seule une +flagrante infraction aux règles de la rigide étiquette +espagnole, Pardaillan songeait encore:</p> + +<p>«Ah! tu cherches à me faire baisser les yeux!... +Ah! tu t'es découvert devant Mme Fausta et tu remets +ton chapeau pour recevoir l'envoyé du roi de +France!... Ah! tu fais trancher la tête du téméraire +qui ose parler devant toi sans ta permission! Mort-diable! +tant pis...»</p> + +<p>Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait +lentement, avec ce sourire de naïveté aiguë qui +faisait qu'on ne savait pas s'il plaisantait:</p> + +<p>—Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!... +Puisque le hasard nous met tous les trois en présence, +nous pourrons ainsi régler d'un coup nos petites +affaires.</p> + +<p>Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirent +l'effet de la foudre.</p> + +<p>Fausta s'arrêta net et se retourna, fixant tour à +tour Pardaillan, comme si elle ne le connaissait pas, +et le roi pour deviner s'il n'allait pas foudroyer à +l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.</p> + +<p>Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lança +un éclair. Barba Roja, lui-même, porta la main à la +garde de son épée et regarda le roi, attendant l'ordre +de frapper.</p> + +<p>Espinosa, en réponse à l'interrogation muette du +roi, eut un haussement d'épaules et un geste qui signifiaient:</p> + +<p>—Je vous ai averti... Laissez faire... Nous réglerons +tout quand il en sera temps.</p> + +<p>Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son +inquisiteur, intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse +et la bravoure étincelante de ce personnage +qui ressemblait si peu à ses courtisans, toujours courbés +devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-même +il murmurait:</p> + +<p>—Voyons jusqu'où ira l'insolence de ce roturier!</p> + +<p>Fausta, oubliant qu'elle avait congé, oubliant le roi +lui-même, fixait sur Pardaillan un regard résolu, prête +à relever le défi—et cependant d'un esprit trop supérieur +pour ne pas admirer intérieurement.</p> + +<p>Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette +réflexion:</p> + +<p>«Il faut que cet homme soit à nous à tout prix!»</p> + +<p>Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait +pas soupçonner le moins du monde la tempête +déchaînée par son attitude et qu'il jouait sa tête.</p> + +<p>Et, avec la même simplicité, s'adressant au roi:</p> + +<p>—Je vous demande pardon, sire, je manque peut-être +à l'étiquette, mais mon excuse est dans ce fait +que notre sire, le roi de France (et il insistait sur ces +derniers mots), nous a habitués à une large tolérance +sur ces questions, quelque peu puériles.</p> + +<p>La position risquait de devenir ridicule, c'est-à-dire +terrible pour le roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer +ce qui lui apparaissait comme une insolence, +ou l'écraser de son dédain.</p> + +<p>—Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le +roi de France, dit-il, en insistant à son tour sur ces +derniers mots, avec un ton qui eût fait rentrer sous +terre tout autre que Pardaillan.</p> + +<p>Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres. +Pardaillan, enfin, avait résolu de piquer l'orgueil +de ce roi qui lui déplaisait outrageusement.</p> + +<p>—Je remercie Votre Majesté de la permission +qu'elle daigne m'accorder avec tant de bonne grâce, +dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de voir de près +certain parchemin que possède Mme la princesse +Fausta. Mais curieux à tel point, sire, que je n'ai pas +hésité à traverser la France et l'Espagne tout exprès +pour satisfaire cette curiosité que vous partagez, j'en +jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dénué +d'intérêt pour vous.</p> + +<p>Et, tout à coup, avec cette froide tranquillité qu'il +prenait parfois:</p> + +<p>—Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez +demandé à Mme Fausta, je suis certain qu'elle vous +a répondu qu'elle ne l'avait pas sur elle, qu'il était +placé en lieu sûr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin +est là...</p> + +<p>Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de +la «papesse» du bout de son index.</p> + +<p>Et le ton était d'une assurance si irrésistible, le +geste à la fois si imprévu et si précis que, de nouveau, +l'espace de quelques secondes, le silence pesa +lourdement sur les acteurs de cette scène rapide.</p> + +<p>—Quel rude joueur! admira encore Espinosa.</p> + +<p>Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine. +Mais elle ne broncha pas. Le roi, lui, commençait +à s'intéresser à cet étrange ambassadeur au +point qu'il oubliait ses façons cavalières qui l'avaient +froissé.</p> + +<p>Le chevalier continuait:</p> + +<p>—Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux +parchemin, montrez-le-nous un peu, que nous puissions +discuter sa valeur, car, s'il intéresse Sa Majesté +le roi d'Espagne, il intéresse aussi Sa Majesté le roi +de France que j'ai l'insigne honneur de représenter +ici.</p> + +<p>En disant ceci, Pardaillan s'était redressé. Et il y +avait une telle flamme dans son regard, une telle +force, une telle autorité dans son geste que, cette fois, +le roi lui-même ne put s'empêcher d'admirer cet +homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et +majestueux.</p> + +<p>Fausta n'était pas femme à reculer devant une telle +mise en demeure et elle songeait:</p> + +<p>«Puisque cet homme bat les diplomates les plus +consommés par sa franchise audacieuse, pourquoi +n'emploierais-je pas la même franchise comme une +arme redoutable qui se tournerait contre lui?»</p> + +<p>Et elle porta la main à son sein pour en extraire le +parchemin et l'étaler dans un geste de bravade.</p> + +<p>Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du +roi de discuter sur ce sujet avec l'ambassadeur +du roi Henri, car il l'arrêta en disant impérieusement:</p> + +<p>—J'ai donné congé à madame la princesse Fausta.</p> + +<p>Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant +le roi, regarda Pardaillan droit dans les yeux, et:</p> + +<p>—Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une +voix très calme.</p> + +<p>—J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.</p> + +<p>Fausta approuva non moins gravement d'une légère +inclination de tête et se retira majestueusement, +comme elle était entrée, accompagnée par Espinosa +qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre +motif, la conduisit jusqu'à l'antichambre où il la +laissa pour revenir assister à l'entretien du roi et +de Pardaillan.</p> + +<p>Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:</p> + +<p>—Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous +faire connaître l'objet de votre mission.</p> + +<p>Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans +les cas graves où une décision prompte s'imposait, +Pardaillan avait étudié et compris instantanément +le caractère de Philippe II. Il supportait le regard +fixe du roi sans paraître troublé et répondit, avec une +tranquille aisance, comme s'il eût traité d'égal à égal:</p> + +<p>—Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez +les troupes espagnoles que vous entretenez dans +Paris et dans le royaume. Le roi, animé des meilleures +intentions à l'égard de Votre Majesté, estime +que l'entretien de ces garnisons dans son royaume +constitue un acte peu amical de votre part. Le roi +estime que vous n'avez rien à voir dans les affaires +de la France.</p> + +<p>L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitôt +éteinte:</p> + +<p>—Est-ce tout ce que désire Sa Majesté le roi de +Navarre? fit-il.</p> + +<p>—C'est tout... pour le moment, dit froidement +Pardaillan.</p> + +<p>Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit:</p> + +<p>—La demande que vous nous transmettez serait +juste et légitime si S. M. de Navarre était réellement +roi de France... et qui n'est pas.</p> + +<p>—Ceci est une question qui n'est pas à soulever +ici, dit fermement Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir, +sire, si vous consentez à reconnaître le roi de +Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une question +nette et précise... le retrait de vos troupes qui +n'ont rien à faire en France.</p> + +<p>—Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui +qui ne sait même pas prendre d'assaut sa capitale? +fit le roi avec un sourire de dédain.</p> + +<p>—En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est +une extrémité à laquelle le roi Henri ne peut se résoudre.</p> + +<p>Et, soudain, avec son air figue et raisin:</p> + +<p>—Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets +se donnent à lui librement. Il lui répugne de les forcer +par un assaut, en somme facile. Ce sont là scrupules +exagérés qui ne sauraient être compris du vulgaire, +mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut +qu'admirer.</p> + +<p>Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère +gronder en lui, mais il se contint.</p> + +<p>—Nous étudierons, dit-il, la demande de Sa Majesté +Henri de Navarre. Nous verrons...</p> + +<p>Malheureusement, il avait affaire à un adversaire +décidé à ne pas se contenter de faux-fuyants.</p> + +<p>—Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accéder +à la demande juste, légitime, et courtoise du roi de +France? insista Pardaillan.</p> + +<p>—Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un +air rogue.</p> + +<p>—On dit, sire, que vous adorez les maximes et +les sentences. Voici un proverbe de chez nous que je +vous conseille de méditer: «Charbonnier est maître +chez lui», reprit paisiblement Pardaillan.</p> + +<p>—Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.</p> + +<p>—Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous +en prendre qu'à vous-même si vos troupes sont châtiées +comme elles le méritent et chassées du royaume +de France, dit froidement Pardaillan.</p> + +<p>—Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez +menacer le roi d'Espagne, monsieur! éclata Philippe, +livide de fureur.</p> + +<p>Pardaillan répondit avec un flegme sublime.</p> + +<p>—Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.</p> + +<p>Le roi, qui ne s'était contenu jusque-là que par un +puissant effort de volonté, donnait soudain libre +cours à l'exaspération suscitée en lui par les façons +cavalières et hardies de cet étrange ambassadeur.</p> + +<p>Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire +signe de frapper, déjà Pardaillan, qui ne le perdait +pas de vue, se disposait à dégainer lorsque Espinosa +s'interposa et très calme, d'une voix presque douce:</p> + + +<p>—Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement +et un zèle absolus, ne saurait vous reprocher de posséder +à un si haut degré les qualités d'un excellent +serviteur. Il rend hommage au contraire à votre ardeur +et saura, le cas échéant, en témoigner auprès +de votre maître.</p> + +<p>—De quel maître voulez-vous parler, monsieur? +fit tranquillement Pardaillan qui, aussitôt, fit face à +ce nouvel adversaire.</p> + +<p>Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit +perdre contenance devant cette question imprévue.</p> + +<p>—Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.</p> + +<p>—Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit +Pardaillan imperturbable.—Je suis, il est vrai, ambassadeur +du roi de France. Mais le roi n'est pas +mon maître pour cela.</p> + +<p>Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardèrent +avec un ébahissement qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler. +Enfin Espinosa se ressaisit et, doucement:</p> + +<p>—Si le roi n'est pas votre maître, qu'est-ce donc, +selon vous?</p> + +<p>Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:</p> + +<p>—C'est un ami auquel je m'intéresse.</p> + +<p>En soi le mot était énorme, prononcé devant des +personnages tels que Philippe II et son grand inquisiteur, +qui représentaient le pouvoir dans ce qu'il y +a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux +encore, c'est que, après avoir considéré un instant +cette physionomie étincelante d'audace et d'intelligence, +après avoir admiré cette attitude de force +consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme +une chose toute naturelle car il s'inclina à son +tour et, gravement:</p> + +<p>—Je vois à votre air, monsieur, qu'en effet vous +ne devez avoir d'autre maître que vous-même et l'amitié +d'un homme tel que vous est assez précieuse pour +honorer même un roi.</p> + +<p>—Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois +à votre air que vous ne devez pas prodiguer les marques +de votre estime, répondit Pardaillan.</p> + +<p>Espinosa le regarda un instant et approuva doucement +de la tête.</p> + +<p>—Pour en revenir à l'objet de votre mission. Sa +Majesté ne refuse pas d'accéder à la demande que +vous lui avez transmise. Mais vous devez comprendre +qu'une question aussi importante ne se peut résoudre +sans qu'on y ait mûrement réfléchi. Vous le +comprenez?</p> + +<p>Ayant écarté l'orage momentanément, Espinosa +s'effaça de nouveau, laissant au roi le soin de continuer +la conversation dans le sens où il l'avait aiguillée. +Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait +pas le moment venu de briser les pourparlers, +ajoutait:</p> + +<p>—Nous avons nos vues.</p> + +<p>—Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues +qu'il serait intéressant de discuter. Vous rêvez d'occuper +le trône de France et vous faites valoir votre +mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit +nouveau en France et vous oubliez, sire, que, pour +consacrer ce droit, il vous faudrait une loi en bonne +et due forme. Or, jamais le parlement ne promulguera +une pareille loi.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Eh! sire, voici des années que vos agents sèment +l'or à pleines mains pour arriver à ce but. Avez-vous +réussi?... Toujours vous vous êtes heurté à la +résistance du parlement... Cette résistance, vous ne la +briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les épaules.</p> + +<p>—Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres +droits?</p> + +<p>—Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en +de ce parchemin! Si vous mettez la main dessus, +sire, publiez-le et je vous réponds qu'aussitôt +Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.</p> + +<p>—Comment cela? fit le roi avec étonnement.</p> + +<p>—Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos +agents vous renseignent bien mal sur l'état des esprits +en France. La France n'aspire qu'au repos, à la +paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle est prête à +accepter Henri de Navarre, même s'il reste hérétique... +à plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse +la religion catholique. Le roi, lui, hésite encore. +Publiez ce fameux parchemin et ses hésitations +disparaissent, pour en finir il se décide à aller à la +messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes, +c'est la France qui l'acclame.</p> + +<p>—En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune +chance de réussite dans nos projets?</p> + +<p>—Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet +vous ne serez jamais roi de France, car: la France, +sire, est un pays de lumière et de gaieté. La franchise, +la loyauté, la bravoure, la générosité, tous les sentiments +chevaleresques y sont aussi nécessaires à la +vie que l'air qu'on respire. C'est un pays vivant et +vibrant, ouvert à tout ce qui est noble et beau, qui +n'aspire qu'à l'amour, la liberté. Pour régner sur ce +pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes +ces qualités, un roi qui soit beau, aimable, brave +et généreux entre tous.</p> + +<p>—Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinça Philippe.</p> + +<p>Pardaillan eut cet air d'étonnement ingénu qu'il +prenait lorsqu'il se disposait à dire quelque énormité.</p> + +<p>—Pourquoi? J'ai parlé au roi de France avec la +même franchise que vous qualifiez de brutale, et il +ne s'en est point offusqué... bien au contraire... De +vrai nous ne saurions nous comprendre parce que +nous ne parlons pas la même langue. En France, il +en serait toujours ainsi, vous ne comprendriez pas +vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage. +Le mieux est donc de rester ce que vous êtes.</p> + +<p>—Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe, +livide. En attendant, je veux vous traiter avec +les égards dus à un homme de votre mérite. Vous +plairait-il d'assister à l'autodafé dominical de demain?</p> + +<p>—Mille grâces, sire, mais ces sortes de spectacles +répugnent à ma sensibilité un peu nerveuse.</p> + +<p>—Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une +amabilité sinistre. Mais, enfin, je veux vous distraire +et non vous imposer des spectacles qui, s'ils nous +conviennent à nous, sauvages d'Espagne, peuvent en +effet choquer votre nature raffinée de Français. +Éprouvez-vous la même répugnance pour la corrida?</p> + +<p>—Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller. +J'avoue même que je ne serais pas fâché de +voir une de ces fameuses courses. On m'a parlé d'un +toréador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant +le roi.</p> + +<p>—El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez... +Vous êtes invité à la corrida d'après-demain +lundi. Vous verrez là un spectacle extraordinaire, qui +vous étonnera, j'en suis sûr, reprit Philippe avec +cette intonation étrange qui fit dresser l'oreille à +Pardaillan, comme elle avait frappé Fausta l'instant +d'avant.</p> + +<p>—Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle +veut bien me faire, et je ne manquerai pas d'assister +à un aussi curieux spectacle.</p> + +<p>—Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaître +ma réponse à la demande de S. M. Henri de +Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.</p> + +<p>—Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce +quelque traquenard à mon intention?... Mortdiable! +il ne sera pas dit que ce sinistre despote m'aura +fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire! dit-il, +se redressant. Et en lui-même: Pas plus que tu n'oublieras +les quelques vérités dont je t'ai gratifié.</p> + +<p>Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.</p> + +<p>Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II, +Barba Roja se mit en marche. En passant près de +son maître, il s'arrêta une seconde:</p> + +<p>—Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde... +mais ne le tue pas, murmura le roi.</p> + +<p>Et le molosse sortit derrière Pardaillan en marmonnant:</p> + +<p>«Diantre soit de la fantaisie du roi! C'était si facile +de le prendre par le cou et de l'étrangler comme +un poulet... ou bien encore quelque bon coup de dague +ou d'épée et la besogne se trouvait proprement +expédiée...»</p> + +<p>Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière +une lourde portière de brocart, poussa légèrement +la porte et, de là, se mit à surveiller attentivement +ce qui allait se passer.</p> + +<p>Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre +le suivait pas à pas. L'antichambre, dans laquelle +il venait de pénétrer, était une vaste salle nue, garnie +simplement d'immenses banquettes courant le +long des murs. Elle était encombrée de courtisans, +gentilshommes de service, officiers de garde, laquais +chamarrés, affairés et pressés, huissiers immobiles, +la baguette d'ébène à la main. Parmi les courtisans, +les uns étaient assis sur les banquettes, d'autres se +promenaient à petits pas, d'autres encore, groupés +dans les embrasures des fenêtres, causaient entre +eux. Devant certaines portes, un officier de garde, +l'épée au poing, devant d'autres, un huissier.</p> + +<p>Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages +de connaissance. Il murmura:</p> + +<p>«Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils +attendent sans doute leur maîtresse, la digne Fausta. +Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni cet excellent +neveu de M. Peretti.»</p> + +<p>Dans cette antichambre, où s'entassait une foule, +on n'entendait que de vagues chuchotements. On se +fût cru dans une église. Nul, ici, n'eût été assez téméraire +pour élever la voix.</p> + +<p>Curieux comme il l'était, sous ses airs de ne pas +l'être. Pardaillan fit plusieurs fois le tour de la salle. +Tout à coup, il s'aperçut qu'un silence de mort planait +maintenant sur cette foule tout à l'heure discrètement +bruissante. Et, chose plus étrange encore, tout +mouvement avait cessé. On eût dit que tous les assistants +avaient été soudain pétrifiés. L'explication de +cet apparent phénomène est très simple.</p> + +<p>Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire +pour ridiculiser Pardaillan devant tous les assistants. +Et, comme il ne trouvait rien, il se contentait d'emboîter +les pas du chevalier. Seulement son manège +avait été vite remarqué. Alors, un murmure se répandit +de proche en proche, il allait se passer quelque +chose, quoi, on n'en savait rien. Mais chacun voulut +voir et entendre.</p> + +<p>Et, au milieu du silence et de l'immobilité générale, +Pardaillan devint le point de mire de tous les regards.</p> + +<p>Il n'en parut nullement gêné d'ailleurs et, d'un pas +très posé, il s'achemina vers la sortie. Devant la +porte, un officier se tenait raide comme à la parade. +Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe impérieux. +L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son épée +en travers de la porte et, très poliment d'ailleurs, +dit:</p> + +<p>—On ne passe pas ici, seigneur!</p> + +<p>—Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez +me dire par où je pourrai sortir.</p> + +<p>L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes +les issues sans en désigner aucune plus spécialement.</p> + +<p>Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Résolument, +au milieu de l'attention générale, il se dirigea +vers une autre porte. Là, il se heurta à un huissier +qui, comme l'officier, lui barra le chemin en étendant +sa baguette et, très poliment, en saluant très +bas, lui dit qu'on ne passait pas par là.</p> + +<p>Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut pardessus +son épaule un coup d'oeil qui eût donné fort +à réfléchir à Barba Roja s'il avait pu le saisir au +passage.</p> + +<p>Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours +comment s'y prendre pour ridiculiser le chevalier...</p> + +<p>Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même:</p> + +<p>«Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent +de moi! Souriez, nobles cuistres, souriez... +Tout à l'heure vos sourires se changeront en grimaces, +et c'est moi qui rirai», pensa-t-il ironiquement.</p> + +<p>Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade +qui, soit hasard, soit intention, l'amena près des trois +ordinaires de Fausta. Alors Montsery, Chalabre, +Sainte-Maline s'avancèrent, saluèrent fort galamment +le chevalier qui rendit le salut de son air le plus +gracieux et, avec des sourires aimables, mais à voix +basse, ils échangèrent rapidement ces quelques phrases:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous +savez sans doute que nous avons mission de vous +occire, ce que nous ferons, dès que nous le pourrons.</p> + +<p>—Avec bien du regret cependant, dit Montsery +avec sincérité.</p> + +<p>—Car nous vous tenons en singulière estime, +ajouta Chalabre, avec une révérence impeccable.</p> + +<p>Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en +souriant:</p> + +<p>—Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu'on +cherche à vous faire jouer ici un rôle... ridicule.</p> + +<p>—Dites toujours votre pensée, messieurs, dit poliment +Pardaillan.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui était toujours +le plus fougueux des trois, la pensée de laisser +berner un compatriote devant nous, sans protester, +nous est insupportable.</p> + +<p>—Surtout lorsque ce compatriote est un galant +homme comme vous, monsieur, ajouta Sainte-Maline.</p> + +<p>—Alors? Qu'avez-vous résolu, messieurs? dit Pardaillan +qui se raidit comme il faisait toujours dans +ses moments d'émotion.</p> + +<p>—Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons +résolu d'infliger à ces mangeurs d'oignons crus la +leçon que mérite leur outrecuidance.</p> + +<p>—Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer +l'épée à vos côtés, dit Sainte-Maline, en saluant galamment.</p> + +<p>—Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit +Pardaillan, en rendant le salut.</p> + +<p>—Quitte à reprendre notre liberté d'action après, +et à vous charger quand l'occasion se présentera, +ajouta Montsery.</p> + +<p>Pardaillan approuva gravement de la tête et les +contempla un instant avec une expression d'indicible +mélancolie. Enfin, très gravement:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes. +Ce que vous faites, et dont je vous exprime +ma gratitude émue, vous sera compté. Pour ma part, +quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais—ici +il reprit sa physionomie narquoise et son sourire +d'ironie aiguë—mais quittez tout souci en ce qui +me concerne. Vous pouvez rester ici sans crainte de +voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-être tout +à l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.</p> + +<p>Il y eut un échange de révérences courtoises, et +Pardaillan se remit à déambuler.</p> + +<p>Tout à coup, il sentit qu'on lui avait marché sur +le talon. Il y eut une explosion de rires étouffés chez +les courtisans. Pardaillan se retourna vivement et +aperçut Barba Roja qui roulait des yeux effarés. +C'était sans le faire exprès que le colosse avait marché +sur le talon du chevalier. Mais ce banal incident +fut un trait de lumière pour lui, car il se frappa le +front. Il avait trouvé.</p> + +<p>Pardaillan le contempla un instant en souriant, de +son sourire froid et railleur.</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, fit-il très doucement, j'espère +que je ne vous ai pas fait mal.</p> + +<p>Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu +de l'hilarité générale. A ce moment, il passait près de +la porte du cabinet du roi. Il eut dans l'oeil une lueur +aussitôt éteinte.</p> + +<p>Au même instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui +marcha sur les talons, Pardaillan se retourna encore +et avec son immuable sourire:</p> + +<p>—Décidément, monsieur, vous allez me trouver +d'une maladresse insigne.</p> + +<p>Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba +Roja lui mit la main sur l'épaule. Sous la puissante +pesée du colosse, Pardaillan fléchit subitement.</p> + +<p>Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il +été étonné de rencontrer si peu de résistance. Malheureusement +pour lui Barba Roja ne connaissait pas +Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire indigne +de lui et, magnanime, le relâcha brusquement, +ce qui le fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné +d'exclamations admiratives, vint chatouiller +agréablement la vanité du dogue de Philippe II et +l'encourager en même temps à persévérer dans son +rôle. Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait +jamais que sur l'ordre du roi. L'applaudir +bruyamment était donc une manière comme une autre +de faire leur cour.</p> + +<p>Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute +endolorie et, d'un air à la fois piteux et béat d'admiration, +qui fit redoubler les rires:</p> + +<p>—Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!</p> + +<p>Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui +prit sa baguette d'ébène, la plaça posément dans la +position horizontale, à un pied environ du sol, et ordonna:</p> + +<p>—Maintenez ainsi cette baguette.</p> + +<p>Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter +l'ordre, se tournant vers Pardaillan qui, comme +tout le monde, suivait attentivement ces préparatifs:</p> + +<p>—Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai +parié que vous sauteriez par-dessus cette canne.</p> + +<p>—Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan +en tortillant sa moustache d'un air embarrassé.</p> + +<p>—J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre +mon pari pour si peu de chose.</p> + +<p>Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant +la canne que l'huissier maintenait avec un sourire +de jubilation féroce:</p> + +<p>—Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant.</p> + +<p>Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations +fusèrent de tous les côtés:</p> + +<p>—Il sautera! dit un seigneur.</p> + +<p>—Il ne sautera pas!</p> + +<p>—Cent doubles ducats contre un maravédis, qu'il +saute!</p> + +<p>—Tenu!...</p> + +<p>—Sautez, monsieur, répéta Barba Roja.</p> + +<p>—Et si je refuse? demanda Pardaillan presque +timide.</p> + +<p>—Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement +Barba Roja qui mit l'épée à la main.</p> + +<p>—Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de +joie puissante. Et, au même instant, il dégaina.</p> + +<p>Un duel dans l'antichambre royale... C'était un fait +inouï, sans précédent, et Barba Roja était le seul +homme qui pût se permettre un geste pareil.</p> + +<p>Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, +passait pour une des premières lames d'Espagne, et, +pour peu que l'étranger sût manier proprement son +épée, le spectacle allait être passionnant au plus haut +point. Aussi le silence s'établit subitement. On se rangea +en un vaste demi-cercle, laissant le plus de place +possible aux deux combattants qui se trouvaient non +loin de la porte par l'entrebâillement de laquelle Philippe II, +invisible, assistait à toute la scène, l'oeil étincelant +d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement +joué son rôle poltron, et, pour le roi comme pour +tous les assistants, le doute n'était pas possible: le dogue +du roi allait rudement châtier l'insolent Français.</p> + +<p>L'huissier avait voulu se mettre à l'écart, mais +Barba Roja était si sûr de lui qu'il commanda:</p> + +<p>—Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout à l'heure.</p> + +<p>Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu +du cercle attentif.</p> + +<p>Ce fut bref, foudroyant, étincelant. A peine quelques +froissements de fer, quelques éclairs, et l'épée +de Barba Roja, arrachée par une force irrésistible, +s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.</p> + +<p>—Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.</p> + +<p>Le colosse s'était déjà précipité sur son épée. De +nouveau il fonça sur Pardaillan, convaincu que ce qui +venait de lui arriver était le fait d'une surprise, d'une +faiblesse passagère, qui ne se renouvellerait pas.</p> + +<p>Et, une deuxième fois, l'épée, violemment arrachée, +alla rouler sur les dalles, où, cette fois, elle se cassa +net.</p> + +<p>—Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la +dague levée.</p> + +<p>D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan +passa son épée dans sa main gauche, saisit au vol le +poignet du colosse, et, d'une étreinte formidable, le +maintint levé, le pétrit, le broya, sans effort apparent, +avec aux lèvres un sourire terrible. Barba Roja +se raidit dans un effort de tous ses muscles. Il ne +réussit pas à se soustraire à la prodigieuse étreinte, +et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance, +on entendit un râle étouffé. Une expression +de douleur atroce se répandit sur les traits du colosse: +ses doigts engourdis s'ouvrirent malgré lui; le +poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se +brisa avec un bruit sec.</p> + +<p>Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le +poignet en arrière et le maintint sur le dos, tandis +que, de la main gauche, il rengainait son épée inutile. +Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression +de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.</p> + +<p>Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l'huissier +qui maintenait toujours sa baguette à deux +mains d'un geste purement machinal.</p> + +<p>—Saute! commanda impérieusement Pardaillan +en montrant la baguette de son doigt tendu.</p> + +<p>Barba Roja essaya une suprême résistance...</p> + +<p>—Saute! répéta Pardaillan, ou je te brise les os!</p> + +<p>Et un craquement sinistre, suivi d'un gémissement +plaintif, vint prouver aux courtisans pétrifiés que la +menace n'était pas vaine.</p> + +<p>Et, soulevé par les tenailles d'acier, sentant son bras +se désarticuler sous la puissante pesée, les traits contractés, +livide de honte, écumant de fureur et de douleur, +Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan l'obligea +à se retourner et à sauter dans le sens contraire.</p> + +<p>Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du +roi.</p> + +<p>Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux +exorbités. Barba Roja paraissait sur le point de s'évanouir. +Alors, Pardaillan le lâcha.</p> + +<p>Mais, de la main gauche, saisissant à pleine main +l'opulente barbe du colosse, sans un mot, sans regarder +derrière, comme une bête qu'on traîne à l'abattoir, +il le traîna à peu près inerte, vers le cabinet du roi.</p> + +<p>Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps +de se reculer précipitamment, sans quoi il eût reçu +en plein visage le battant de la porte, que Pardaillan +repoussa d'un violent coup de pied.</p> + +<p>Alors, laissant la porte grande ouverte derrière lui, +d'une dernière poussée envoyant Barba Roja rouler +évanoui aux pieds du roi:</p> + +<p>—Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je +vous ramène ce mauvais drôle... Une autre fois, ne le +laissez pas aller sans sa gouvernante, car, s'il s'avise +encore de me vouloir jouer ses farces incongrues, je +serai forcé de lui arracher un à un les poils de sa +barbe...</p> + +<p>Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se +presser, en jetant autour de lui des regards étincelants.</p> + +<p>Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur +stupeur, se décidèrent à courir sus à l'insolent, il +était trop tard. Pardaillan avait disparu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<h3>LE DOCUMENT</h3> + +<p>En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit:</p> + +<p>Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant +dans mon cabinet? Je reprendrais avec vous la +conversation au point où elle est restée avec le roi, +peut-être arriverons-nous à nous entendre.</p> + +<p>—Me sera-t-il permis de me faire accompagner? +demanda Fausta en le regardant fixement.</p> + +<p>Espinosa fit signe à un dominicain qui se trouvait +là, et dit:</p> + +<p>—La présence de M. le cardinal Montalte, que je +vois ici, suffira, je pense, à vous rassurer. Tour les +braves qui vous escortent, nous ne saurions vraiment +les faire assister à un entretien aussi important.</p> + +<p>Montalte s'était avancé vivement. Les trois ordinaires +en avaient fait autant et se disposaient à l'escorter.</p> + +<p>—Si l'illustre princesse et Son Éminence veulent +bien me suivre, j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au +cabinet de monseigneur, dit, en s'inclinant profondément, +le dominicain.</p> + +<p>—Messieurs, dit Fausta à ses ordinaires, veuillez +m'attendre un instant. Cardinal, vous venez avec moi.</p> + +<p>Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya +un passage dans la foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement +devant lui. Au bout de la salle, le religieux +ouvrit une porte qui donnait sur un large couloir, +et s'effaça pour laisser passer Fausta.</p> + +<p>Au moment où Montalte se disposait à la suivre, +une main s'abattit rudement sur son épaule. Il se +retourna vivement et s'exclama sourdement:</p> + +<p>—Hercule Sfondrato!</p> + +<p>—Moi-même, Montalte. Ne m'attendais-tu pas?</p> + +<p>Le dominicain les considéra une seconde d'un air +étrange et, sans fermer la porte, il s'éloigna discrètement +et rattrapa Fausta.</p> + +<p>—Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le +manche de sa dague...</p> + +<p>—Te parler... il me semble que nous avons des +choses intéressantes à nous dire. N'est-ce pas ton avis +aussi?</p> + +<p>—Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais... +plus tard... J'ai autre chose à faire pour le moment.</p> + +<p>Et il voulut passer, courir après Fausta qu'une secrète +intuition lui disait être en danger.</p> + +<p>Pour la deuxième fois, la main de Ponte-Maggiore +s'abattit sur son épaule, et, d'une voix blanche de +fureur, en plein visage:</p> + +<p>—Tu vas me suivre à l'instant, Montalte, menaça-t-il, +ou je te soufflette devant toute la cour!</p> + +<p>—C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais +malheur à toi!...</p> + +<p>Et, s'arrachant à l'étreinte, il suivit Ponte-Maggiore +en grondant de sourdes menaces, abandonnant Fausta +au moment où, peut-être, elle avait besoin de son +bras.</p> + +<p>Fausta avait continué son chemin sans rien remarquer, +et, au bout d'une cinquantaine de pas, le dominicain +ouvrit une deuxième porte et s'effaça comme il +avait déjà fait. Elle pénétra dans la pièce, et alors seulement +s'aperçut que Montalte ne l'accompagnait plus.</p> + +<p>—Où est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble +comme sans surprise.</p> + +<p>—Au moment de pénétrer dans le couloir Son Éminence +a été arrêtée par un seigneur qui avait sans +doute une communication urgente à lui faire, répondit +le dominicain avec un calme parfait.</p> + +<p>—Ah! fit simplement Fausta.</p> + +<p>Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue +le visage impassible du religieux et fit le tour +de la pièce qu'il étudia rapidement. C'tait un cabinet +de dimensions moyennes, meublé de quelques +sièges et d'une table de travail placée devant l'unique +fenêtre qui l'éclairait. Tout un côté de la pièce +était occupé par une vaste bibliothèque sur les rayons +de laquelle de gros volumes et des manuscrits étaient +rangés dans un ordre parfait. L'autre côté était orné +d'une grande composition enchâssée dans un cadre +d'ébène massif, et représentait une descente de croix +signée Coello.</p> + +<p>Presque en face la porte d'entrée, il y avait une +autre petite porte. Fausta, sans hâte, alla l'ouvrir et vit +une sorte d'oratoire exigu, sans issue apparente, +éclairé par une fenêtre aux vitraux multicolores.</p> + +<p>Elle donnait sur une petite cour intérieure.</p> + +<p>Le dominicain, qui avait assisté impassible à cette +inspection minutieuse, quoique rapide, dit alors:</p> + +<p>—Si l'illustre princesse le désire, je puis aller à la +recherche de S. Em. le cardinal Montalte et le ramener.</p> + +<p>—Je vous en prie, mon révérend, dit Fausta, qui +remercia d'un sourire.</p> + +<p>Le dominicain sortit aussitôt et, pour la rassurer, +laissa la porte grande ouverte. Fausta vint se placer +dans l'encadrement et constata que le dominicain reprenait +paisiblement le chemin par où ils étaient venus... +Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte +par où ils étaient entrés était encore ouverte. Des +ombres passaient et repassaient devant l'ouverture.</p> + +<p>Rassurée sans doute, elle rentra dans le cabinet, +s'assit dans un fauteuil et attendit, très calme en apparence, +mais l'oeil aux aguets, prête à tout.</p> + + +<p>Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut. +Il poussa la porte derrière lui, d'un geste très naturel, +et, sans faire un pas de plus, très respectueux:</p> + +<p>—Madame, dit-il, il m'a été impossible de rejoindre +Son Éminence. Le cardinal Montalte a, paraît-il, +quitté le palais en compagnie du seigneur qui l'avait +abordé.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me +retire.</p> + +<p>—Que dirai-je à monseigneur le grand inquisiteur?</p> + +<p>—Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas +sentie en sûreté et que j'ai préféré renvoyer à plus +tard l'entretien que je devais avoir avec lui, dit froidement +Fausta.</p> + +<p>—Reconduisez-moi, mon révérend, ajouta-t-elle +vivement.</p> + +<p>Le dominicain ne bougea pas de devant la porte.</p> + +<p>—Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre +bienveillance? fit-il.</p> + +<p>—Vous? dit Fausta étonnée. Qu'avez-vous à me +demander?</p> + +<p>—Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur +certain parchemin que vous cachez dans votre sein, +dit le dominicain en se redressant.</p> + +<p>—Je suis prise! pensa Fausta, et c'est à Pardaillan +que je dois ce nouveau coup, puisque c'est lui +qui leur a révélé que j'avais le parchemin sur moi.</p> + +<p>Et, tout haut, avec un calme dédaigneux:</p> + +<p>—Et, si je refuse, que ferez-vous?</p> + +<p>—En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je +me verrai contraint de porter la main sur vous, madame.</p> + +<p>—Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant +la main dans son sein.</p> + +<p>Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme +s'il prenait acte de l'autorisation et fit deux pas en +avant.</p> + +<p>Fausta leva le bras droit, soudain armé d'un petit +poignard et d'une voix calme:</p> + +<p>—Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis, +mon révérend, que la lame de ce poignard est +empoisonnée et que la moindre piqûre suffit pour +amener une mort effroyable. Le dominicain s'arrêta +net, et un sourire énigmatique passa sur ses lèvres.</p> + +<p>Fausta devina plutôt qu'elle ne vit ce sourire. Elle +eut un rapide regard circulaire et se vit seule avec +le religieux.</p> + +<p>Elle fit un pas en avant, le bras levé, et:</p> + +<p>—Place! dit-elle impérieusement, ou tu es mort!</p> + +<p>—Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous +frapper un inoffensif serviteur de Dieu?</p> + +<p>—Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.</p> + +<p>—J'obéis, madame, j'obéis, fit le religieux d'une +voix tremblante, tandis qu'avec une maladresse visible +il s'efforçait vainement d'ouvrir la porte.</p> + +<p>—Traître! gronda Fausta, qu'espères-tu donc?</p> + +<p>Et elle leva le bras d'un geste foudroyant.</p> + +<p>Au même instant, par-derrière, deux poignes vigoureuses +saisirent le poing levé, tandis que deux autres +tenailles vivantes paralysaient son bras gauche.</p> + +<p>Sans opposer une résistance qu'elle comprenait inutile, +elle tourna la tête et se vit aux mains de deux +moines taillés en athlètes. Ses yeux firent le tour du +cabinet. Rien ne paraissait dérangé. La petite porte +était toujours fermée. Par où étaient-ils entrés? Évidemment +le cabinet possédait une, peut-être plusieurs +issues secrètes.</p> + +<p>Spontanément, elle laissa tomber le poignard, inutile +maintenant. L'arme disparut, subtilisée, escamotée +avec une promptitude et une adresse rares, et, dès +qu'elle fut désarmée, les deux moines, avec un ensemble +d'automates, la lâchèrent, reculèrent de deux +pas, passèrent leurs mains noueuses dans leurs manches +et s'immobilisèrent dans une attitude méditative.</p> + +<p>Le dominicain se courba devant elle avec un respect +où elle crut démêler elle ne savait quoi d'ironique +et de menaçant, et de sa voix calme et paisible:</p> + +<p>—L'illustre princesse voudra bien excuser la violence +que j'ai été contraint de lui faire, dit-il. Sa +haute intelligence comprendra, je l'espère, que je n'y +suis pour rien...</p> + +<p>Sans manifester ni colère ni dépit, avec un dédain +qu'elle ne chercha pas à cacher, Fausta approuva.</p> + +<p>Et, s'adressant au dominicain, très calme:</p> + +<p>—Que voulez-vous de moi?</p> + +<p>—J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le +parchemin que vous avez là...</p> + +<p>Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de +Fausta.</p> + +<p>—Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—J'espère que l'illustre princesse m'épargnera +cette dure nécessité, fit le religieux en s'inclinant.</p> + +<p>Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et +sans le donner:</p> + +<p>—Avant de céder, répondez à cette question: que +fera-t-on de moi après?</p> + +<p>—Vous serez libre, madame, entièrement libre!</p> + +<p>—Le jureriez-vous sur ce christ?</p> + +<p>—Il est inutile de jurer, dit derrière elle une voix: +Ma parole doit vous suffire, et vous l'avez, madame.</p> + +<p>Fausta se retourna vivement et se trouva en face +de Espinosa, entré sans bruit par quelque porte secrète.</p> + +<p>D'une voix cinglante, en le dominant du regard:</p> + +<p>—Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal, +alors que vous agissez comme un laquais?</p> + +<p>—De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa +avec un calme terrible. Je ne fais que vous retourner +les procédés que vous avez employés envers +nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation, +l'avait confié à votre loyauté et vous deviez nous le +restituer. Vous, cependant, abusant de notre confiance, +vous avez essayé de nous vendre ce qui nous +appartient et, ayant échoué dans cette tentative, vous +avez résolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de +le vendre à d'autres. Comment qualifiez-vous votre +procédé, madame?</p> + +<p>—Je le disais bien: vous avez l'âme d'un laquais, +dit Fausta avec un mépris écrasant. Après l'avoir violentée, +vous insultez une femme.</p> + +<p>—Malheur à celui qui cherche à contrecarrer les +entreprises de la sainte Inquisition! reprit Espinosa. +Celui-là sera brisé impitoyablement. Allons, madame, +donnez-moi ce document qui nous appartient!</p> + +<p>—Je cède, dit Fausta, mais vous paierez cher et +vos insultes et la violence que vous me faites.</p> + +<p>—Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant +du parchemin. J'agis pour le bien de l'État, +le roi ne pourra que m'approuver. Et, quant à ce document, +je dois des remerciements à M. de Pardaillan, +qui nous le livre.</p> + +<p>—Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fît +une voix railleuse.</p> + +<p>D'un même mouvement, Fausta et Espinosa se retournèrent +et virent Pardaillan qui, le dos appuyé à +la porte, les contemplait avec son sourire narquois.</p> + +<p>Ni Fausta ni Espinosa ne laissèrent paraître aucune +marque de surprise. Le dominicain et les deux moines +échangèrent un furtif coup d'oeil; mais, dressés à +n'avoir d'autre volonté, d'autre intelligence que celles +de leur supérieur, ils restèrent immobiles.</p> + +<p>—Enfin Espinosa, d'un air très naturel:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan... Comment êtes-vous parvenu +jusqu'ici?</p> + +<p>—Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec +son sourire le plus ingénu. Vous aviez oublié de la +fermer à clef... cela m'a évité la peine de l'enfoncer.</p> + +<p>—Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, et, en même temps, je vous +expliquerai par quel hasard j'ai été amené à m'immiscer +dans votre entretien avec madame.</p> + +<p>—Je vous écouterai avec intérêt, monsieur, fit +Espinosa.</p> + +<p>Et, comme les deux moines, soit par lassitude réelle +soit sur un signe du grand inquisiteur, esquissaient +un mouvement:</p> + +<p>—Monsieur, dit paisiblement Pardaillan à Espinosa, +ordonnez à ces dignes moines de se tenir tranquilles... +J'ai horreur du mouvement autour de moi.</p> + +<p>Espinosa fit un geste impérieux. Les religieux s'immobilisèrent.</p> + +<p>—C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant, +sans quoi je serais forcé de me remuer +aussi...</p> + +<p>Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout +devant lui, attendaient:</p> + +<p>—Ce qui m'arrive, monsieur, est très simple: lorsque +j'eus ramené près du roi ce géant à barbe rousse +de qui la cour avait voulu se gausser, et que j'ai dû +protéger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais +vos diablesses de portes sont si pareilles que je me +trompai. Je m'aperçus bientôt que j'étais perdu dans +un interminable couloir: pestant fort contre ma maladresse, +j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant +devant une porte, je reconnus la voix de madame... +J'ai le défaut d'être curieux. Je m'arrêtai donc +et j'entendis la fin de votre intéressante conversation.</p> + +<p>Et, s'inclinant avec grâce devant Fausta:</p> + +<p>—Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser +qu'on se servirait de mes paroles pour vous tendre un +traquenard et vous extorquer ce parchemin auquel +vous tenez, je me fusse coupé la langue plutôt que de +parler. Je me devais à moi-même de réparer le mal +que j'ai fait sans le vouloir, et c'est pourquoi je suis +intervenu...</p> + +<p>Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu +théâtrale qui lui seyait à merveille, l'oeil doux, la figure +rayonnante de générosité, parlait avec sa mâle +franchise, Espinosa songeait:</p> + +<p>«Cet homme est une force de la nature. Nous serons +invincibles s'il consent à être à nous. Pour se +l'attacher, il faut se montrer plus chevaleresque que +lui. Si ce moyen ne réussit pas, il n'y aura qu'à renoncer... +et se débarrasser de lui au plus tôt.»</p> + +<p>Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec +cette sérénité majestueuse qui lui était personnelle, et, +de sa voix harmonieuse, avec un regard d'une douceur +inexprimable:</p> + +<p>—Ce que vous dites et ce que vous faites me paraît +très naturel, venant de vous, chevalier.</p> + +<p>—Ce sont là, dit Espinosa, des scrupules qui honorent +grandement celui qui a le coeur assez haut placé +pour les éprouver.</p> + +<p>—Ah! monsieur, fit le chevalier, vous ne sauriez +croire combien votre approbation me remplit d'aise. +Elle me fait prévoir que vous accueillerez favorablement +les deux grâces que je sollicite de votre générosité.</p> + +<p>—Parlez, monsieur de Pardaillan, et, si ce que vous +voulez demander n'est pas absolument irréalisable, +tenez-le pour accordé d'avance.</p> + +<p>—Mille grâces, monsieur, fit Pardaillan en s'inclinant. +Voici donc: je désire que vous rendiez à +Mme Fausta le document que vous lui avez pris.</p> + +<p>Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n'y +avait pas le moindre doute: Espinosa refuserait.</p> + +<p>Espinosa demeura impénétrable. Il dit simplement:</p> + +<p>—Voyons la seconde demande?</p> + +<p>—La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et +raisin, vous paraîtra sans doute moins pénible. Je +désire que vous donniez l'assurance à madame qu'elle +pourra se retirer sans être inquiétée.</p> + +<p>—C'est tout, monsieur?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, monsieur.</p> + +<p>Sans hésiter, Espinosa répondit avec douceur:</p> + +<p>—Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait pénible +de vous laisser sous le coup d'un remords et, +pour vous prouver combien grande est l'estime que +j'ai pour votre caractère, voici le document que vous +demandez. Je vous le remets, à vous, comme au plus +digne gentilhomme que j'aie jamais connu.</p> + +<p>Le geste était si imprévu que Fausta tressaillit et +que Pardaillan, en prenant le document que lui tendait +Espinosa, songea:</p> + +<p>—Que veut dire ceci?... Je m'attendais à disputer +sa proie à un tigre et je trouve un agneau docile et +désintéressé. Mort-diable! il y a quelque chose là-dessous!</p> + +<p>Et, tout haut, à Espinosa:</p> + +<p>—Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincère.</p> + +<p>Puis, à Fausta, lui tendant le parchemin conquis, +sans même le regarder:</p> + +<p>—Voici, madame, le document que mon imprudence +faillit vous faire perdre.</p> + +<p>—Eh quoi! monsieur, fit Fausta avec un calme +superbe, vous ne le gardez pas?... Ce document a, +pour vous, autant de valeur que pour nous. Vous avez +traversé la France et l'Espagne pour vous en emparer. +C'est à vous personnellement, sire de Pardaillan, qu'on +vient de le remettre, ne pensez-vous pas que l'occasion +est unique et que vous pouvez le garder sans +manquer aux règles de chevalerie si sévères que vous +vous imposez?</p> + +<p>—Madame, fit Pardaillan déjà hérissé, j'ai demandé +ce document pour vous. Je dois donc vous le remettre. +Me croire capable du calcul que vous venez +d'énoncer serait me faire une injure injustifiée.</p> + +<p>—A Dieu ne plaise, dit Fausta, que j'aie la pensée +d'insulter un des derniers preux qui soient au +monde!... Mais comment ferez-vous pour tenir la parole +que vous avez donnée au roi de Navarre?</p> + +<p>—Madame, fit Pardaillan avec simplicité, j'ai eu +l'honneur de vous le dire: j'attendrai qu'il vous plaise +de me remettre de plein gré ce chiffon de parchemin.</p> + +<p>Fausta prit le parchemin sans répondre et demeura +songeuse.</p> + +<p>—Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole: +vous et votre escorte pourrez quitter librement +l'Alcazar.</p> + +<p>—Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement +Pardaillan, vous avez acquis des droits à ma reconnaissance, +et, chez moi, ceci n'est pas une formule de +politesse.</p> + +<p>—Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa. +Et j'en suis d'autant plus heureux que, moi +aussi, j'ai quelque chose à vous demander.</p> + +<p>—Ah! oh! pensa Pardaillan, je me disais aussi: +voilà bien de la générosité!</p> + +<p>Et, tout haut:</p> + +<p>—S'il ne dépend que de moi, ce que vous avez à +me demander vous sera accordé avec autant de bonne +grâce que vous en avez mis vous-même à acquiescer +à mes demandes, quelque peu excessives, je le reconnais.</p> + +<p>Espinosa approuva de la tête et, sans bouger de sa +place, avec le pied, il actionna un ressort invisible; +et, au même instant, la bibliothèque pivota, démasquant +une salle assez spacieuse dans laquelle des +hommes, armés de pistolets et d'arquebuses, se tenaient +immobiles et muets prêts à faire feu au commandement.</p> + +<p>Vingt hommes et un officier! dit laconiquement +Espinosa.</p> + +<p>«Ouf! pensa Pardaillan, me voilà bien loti!... +Quand je pense que j'ai eu la naïveté de croire que +le tigre s'était mué en agneau pour moi!»</p> + +<p>—C'est peu, dit sérieusement Espinosa, je le sais; +mais il y a autre chose et mieux.</p> + +<p>Et, sur un signe, les hommes se massèrent à droite +et à gauche, laissant au centre un large espace libre. +L'officier alla au fond de ce passage ouvrir toute +grande une porte qui s'y trouvait. Cette porte donnait +sur un large couloir occupé militairement.</p> + +<p>—Cent hommes! fit Espinosa, qui s'adressait toujours +à Pardaillan.</p> + +<p>«Misère de moi!» pensa le chevalier, qui, néanmoins, +resta impassible.</p> + +<p>—L'escorte de Mme la princesse Fausta! commanda +Espinosa d'une voix brève.</p> + +<p>Fausta regardait et écoutait avec son calme habituel.</p> + +<p>Pardaillan s'appuya nonchalamment à la porte par +où il était entré et un sourire d'orgueil illumina ses +traits à la vue des précautions prises contre lui! Et, +cependant, dans la sincérité de son âme, il se gratifiait +libéralement des invectives les plus violentes.</p> + +<p>Mais, par un revirement naturel chez lui, après +s'être admonesté, son insouciance reprenant le dessus:</p> + +<p>—Bah! après tout, je ne suis pas encore mort!... et +j'en ai vu bien d'autres!</p> + +<p>Et il sourit de son air narquois.</p> + +<p>Espinosa, se méprenant sans doute sur la signification +de ce sourire, continuait de son air toujours +paisible:</p> + +<p>—Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vous +appuyez, monsieur de Pardaillan?</p> + +<p>Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu'on lui demandait.</p> + +<p>Derrière la porte se dressait maintenant une cloison +de fer. Toute retraite était coupée par là. Pardaillan, +alors, guigna la fenêtre.</p> + +<p>Au même instant, au milieu du silence qui planait +sur cette scène fantastique, un léger déclic se fit +entendre et une demi-obscurité se répandit sur la +pièce.</p> + +<p>Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fenêtre: +comme la porte, elle était maintenant murée +extérieurement par un rideau de fer. A ce moment, +Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dans le +couloir.</p> + +<p>—Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous +êtes libre.</p> + +<p>—Au revoir, madame, répondit Pardaillan en la +regardant en face.</p> + +<p>Espinosa la reconduisit, et, en traversant la pièce +secrète où les sbires faisaient la haie, à voix basse:</p> + +<p>—J'espère qu'il ne sortira pas vivant d'ici, dit froidement +Fausta.</p> + +<p>Si cuirassé que fût le grand inquisiteur, il ne put +s'empêcher de frémir.</p> + +<p>—C'est cependant pour vous, madame, qu'il s'est +mis dans cette situation critique, fit-il avec une sorte +de rudesse inaccoutumée chez lui.</p> + +<p>—Qu'importe! fit Fausta. Êtes-vous donc d'un esprit +assez faible pour vous laisser arrêter par des +considérations de sentiment?</p> + +<p>—Je croyais que vous l'aimiez? dit Espinosa en +la fixant attentivement.</p> + +<p>Ce fut au tour de Fausta de frémir.</p> + +<p>—C'est précisément pour cela que je souhaite ardemment +sa mort! râla-t-elle dans un souffle.</p> + +<p>Espinosa la contempla une seconde sans répondre, +puis s'inclinant cérémonieusement:</p> + +<p>—Que Mme la princesse Fausta soit reconduite avec +les honneurs qui lui sont dus, ordonna-t-il.</p> + +<p>Et, tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait +de son pas lent et majestueux devant la troupe +qui attendait très calme, Espinosa reprit paisiblement:</p> + +<p>—Le cabinet où nous sommes est une merveille de +machinerie exécutée par des Arabes qui sont des maîtres +incomparables dans l'art de la mécanique. Dès +l'instant où vous êtes entré, vous avez été en mon +pouvoir. J'ai pu, devant vous, sans éveiller votre attention, +donner des ordres promptement et silencieusement +exécutés. Je pourrais, d'un geste dont vous ne +soupçonneriez même pas la signification, vous faire +disparaître instantanément, car le plancher sur lequel +vous êtes est machiné comme tout le reste ici... Convenez +que tout a été merveilleusement combiné pour +réduire à néant toute tentative de résistance.</p> + +<p>—Je conviens, fit Pardaillan, que vous vous entendez +admirablement à organiser un guet-apens.</p> + +<p>Espinosa eut un sourire:</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que, si j'ai +accédé à vos demandes, c'est bien par estime pour +votre caractère. Et, quant au nombre des combattants +que j'ai mis sur pied à votre intention, il vous dit +quelle admiration j'ai pour votre bravoure extraordinaire, +Et, maintenant que je vous ai prouvé que je +n'ai accédé que pour vous être agréable, je vous demande: +consentez-vous à vous entretenir avec moi, +monsieur?</p> + +<p>—Eh! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur, +vous vous acharnez à me prouver que je suis en votre +pouvoir et vous me demandez si je consens à m'entretenir +avec vous?... La question est plaisante!... Si +je refuse, les sbires que vous avez apostés vont se +ruer sur moi et me hacher comme chair à pâté... Si +j'accepte, ne penserez-vous pas que j'ai cédé à la +crainte?</p> + +<p>—C'est juste! fit simplement Espinosa.</p> + +<p>Et, se tournant vers ses hommes:</p> + +<p>—Qu'on se retire, dit-il. Je n'ai plus besoin de vous.»</p> + +<p>Avec un ordre parfait, les troupes se retirèrent aussitôt, +laissant toutes les portes grandes ouvertes.</p> + +<p>Espinosa fit un signe impérieux, et le dominicain +et les deux moines disparurent à leur tour.</p> + +<p>Au même instant, les cloisons de fer qui muraient la +porte et la fenêtre se relevèrent comme par enchantement. +Seule la large baie donnant sur la pièce secrète, +où se trouvaient les hommes d'Espinosa l'instant +d'avant, continua de marquer la place où se +trouvait primitivement la bibliothèque.</p> + +<p>—Mordieu! soupira Pardaillan, je commence à +croire que je m'en tirerai.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa, +je n'ai pas cherché à vous intimider. J'ai voulu +seulement vous prouver que j'étais de force à me +mesurer avec vous sans redouter une défaite. Voulez-vous +maintenant m'accorder l'entretien que je vous ai +demandé?</p> + +<p>—Pourquoi pas, monsieur? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-être +même serons-nous amis bientôt si, comme je +l'espère, nous arrivons à nous entendre. Dans tous +les cas, quoi que vous décidiez, je vous engage ma +parole que vous sortirez du palais librement comme +vous y êtes entré. Notez, monsieur, que je ne m'engage +pas plus loin... L'avenir dépendra de ce que vous +allez décider vous-même. J'espère que vous ne doutez +pas de ma parole?</p> + +<p>—A Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan. +Je vous tiens pour un gentilhomme. Et, si j'ai pu, +me croyant menacé, vous dire des choses plutôt dures, +je vous exprime tous mes regrets. Ceci dit, monsieur, +je suis à vos ordres.</p> + +<p>Et, en lui-même, il pensait:</p> + +<p>—Attention! Ceci va être une lutte autrement redoutable +que celle avec le géant à barbe. Les duels à +coups de langue n'ont jamais été de mon goût.</p> + +<p>—Je vous demanderai la permission de mettre +toutes choses en place ici, dit Espinosa. Il est inutile +que des oreilles indiscrètes entendent ce que nous +allons nous dire.</p> + +<p>Au même instant, la porte se referma derrière Pardaillan, +la bibliothèque reprit sa place, et tout se trouva +en l'ordre primitif dans le cabinet.</p> + +<p>—Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons, +comme deux adversaires qui s'estiment mutuellement +et désirent ne pas devenir ennemis.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur, fit Pardaillan, en +s'installant dans un fauteuil.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<h3>LES DEUX DIPLOMATES</h3> + +<p>—Comment se fait-il qu'un homme de votre valeur +n'ait d'autre titre que celui de chevalier? demanda +brusquement Espinosa.</p> + +<p>—On m'a fait comte de Margency, fit Pardaillan +avec un haussement d'épaules.</p> + +<p>—Comment se fait-il que vous soyez resté un pauvre +gentilhomme sans feu ni lieu?</p> + +<p>—On m'a donné les terres et revenus du comte de +Margency... J'ai refusé. Un ange, oui, je dis bien, un +ange par la bonté, par le dévouement, par l'amour sincère +et constant, fit Pardaillan avec une émotion contenue, +m'a légué sa fortune—considérable, monsieur, +puisqu'elle s'élevait à deux cent vingt mille livres. J'ai +tout donné aux pauvres sans distraire une livre.</p> + +<p>—Comment se fait-il qu'un homme de guerre tel +que vous soit resté un simple aventurier?</p> + +<p>—Le roi Henri III a voulu faire de moi un maréchal +de ses armes... J'ai refusé.</p> + +<p>—Comment se fait-il enfin qu'un diplomate comme +vous se contente d'une mission occasionnelle, sans +grande importance?</p> + +<p>—Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi +son premier ministre... J'ai refusé.</p> + +<p>«Chaque réponse de cet homme est un véritable +coup de boutoir... Eh bien, procédons comme lui... +Assommons-le d'un seul coup», réfléchit Espinosa.</p> + +<p>—Vous avez bien fait de refuser. Ce qu'on vous +offrait était au-dessous de votre mérite, dit-il.</p> + +<p>Pardaillan le considéra d'un oeil étonné et:</p> + +<p>—Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce +qui m'a été offert était, au contraire, fort au-dessus +de ce que pouvait rêver un pauvre aventurier comme +moi, dit-il doucement.</p> + +<p>Pardaillan ne jouait nullement la comédie de la +modestie. Il était sincère. C'était un des côtés remarquables +de cette nature exceptionnelle de s'exagérer +les obligations, très réelles, qu'on lui devait.</p> + +<p>Espinosa ne pouvait pas comprendre qu'un homme, +conscient de sa supériorité, fût en même temps +un timide et un modeste dans les questions de sentiment.</p> + +<p>Il crut avoir affaire à un orgueilleux et qu'en y +mettant le prix il pourrait se l'attacher:</p> + +<p>—Je vous offre, reprit-il, le titre de duc avec la grandesse +et dix mille ducats de rente perpétuelle à prendre +sur les revenus des Indes; un gouvernement de +premier ordre, avec rang de vice-roi, pleins pouvoirs +civils et militaires, et une allocation annuelle de vingt +mille ducats pour l'entretien de votre maison; vous +serez fait capitaine de huit bannières espagnoles et +vous aurez le collier de l'ordre de la Toison... Ces +conditions vous paraissent-elles suffisantes?</p> + +<p>—Cela dépend de ce que j'aurai à faire en échange +de ce que vous m'offrez, dit Pardaillan avec flegme.</p> + +<p>—Vous aurez à mettre votre épée au service d'une +cause noble et juste, dit Espinosa.</p> + +<p>—Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie, +il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom +qui hésiterait à donner l'appui de son épée à une +cause que vous qualifiez noble et juste. Il n'est besoin +pour cela que de faire appel à des sentiments +d'honneur ou plus simplement d'humanité... Gardez +donc titres, rentes, honneurs et emplois... L'épée du +chevalier de Pardaillan se donne, mais ne se vead +pas.</p> + +<p>—Quoi! s'écria Espinosa stupéfait, vous refusez +les offres que je vous fais?</p> + +<p>—Je refuse, dit froidement le chevalier... Mais +j'accepte de me consacrer à la cause dont vous +parlez.</p> + +<p>—Cependant, il est juste que vous soyez récompensé.</p> + +<p>—Ne vous mettez pas en peine de ceci... Voyons +plutôt en quoi consiste cette cause noble et juste, fit +Pardaillan avec son air narquois.</p> + +<p>—Monsieur, fit Espinosa, vous êtes un des hommes +avec qui la franchise devient la suprême habileté... +J'irai donc droit au but.</p> + +<p>Espinosa parut se recueillir un instant.</p> + +<p>«Mordieu! se dit Pardaillan, voici une franchise +qui ne paraît pas vouloir sortir toute seule!»</p> + +<p>—Je vous écoutais attentivement lorsque vous parliez +au roi, continua Espinosa en fixant Pardaillan, et +il m'a semblé que l'espèce d'aversion que vous paraissiez +avoir pour lui provient surtout du zèle qu'il +déploie dans la répression de l'hérésie. Ce que vous +lui reprochez le plus, ce qui vous le rend antipathique, +ce sont ces hécatombes de vies humaines qui +répugnent à votre sensibilité, selon votre propre expression... +Est-ce vrai?</p> + +<p>—Cela... et puis autre chose encore, fit énigmatiquement +le chevalier.</p> + +<p>—Parce que vous ne voyez que les apparences et +non la réalité. Parce que la barbarie apparente des +effets vous frappe seule et vous empêche de discerner +la cause profondément humaine, généreuse, élevée... +Mais, si je vous expliquais...</p> + +<p>—Par Dieu! je suis curieux de voir comment vous +vous y prenez pour justifier le fanatisme et les persécutions +qu'il engendre...</p> + +<p>—Fanatisme! Persécution! s'exclama Espinosa. On +croit avoir tout dit, tout expliqué, avec ces deux mots. +Parlons-en donc. Vous, monsieur de Pardaillan, je l'ai +vu du premier coup, vous n'avez pas de religion, +n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, comme vous, et au +même sens que vous, je suis sans religion... Cet aveu +que je fais et qui pourrait, s'il tombait dans d'autres +oreilles, me conduire au bûcher, moi, le grand inquisiteur, +vous dit assez et quelle confiance j'ai en votre +loyauté et jusqu'à quel point j'entends pousser la +franchise.</p> + +<p>—Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour +assuré qu'en sortant d'ici j'oublierai tout ce que vous +aurez bien voulu me dire.</p> + +<p>—Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle +sans hésitation et sans fard. Donc, là où il n'y a pas +de religion, il ne saurait y avoir fanatisme, il n'y a +que l'application rigoureuse d'un système mûrement +étudié.</p> + +<p>—Fanatisme ou système, le résultat est toujours +le même: la destruction d'innombrables existences +humaines.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous vous arrêter à d'aussi +pauvres considérations? Que sont quelques existences +lorsqu'il s'agit du salut et de la régénération de toute +une race! Ce qui apparaît aux yeux du vulgaire comme +une persécution n'est en réalité qu'une vaste opération +chirurgicale nécessaire... Bourreaux! dit-on. +Niaiserie. Le blessé qui sent le couteau de l'opérateur +tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle de +douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi, +de bourreau. Cependant, celui-ci ne se laisse pas émouvoir +par les clameurs de son malade en délire. Il +accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au bout +de son devoir, qui est d'achever l'opération bienfaisante +et il sauve son malade, souvent malgré lui. +Nous sommes, monsieur, ces opérateurs impassibles, +impitoyables—en apparence—mais, au fond, humains +et généreux. Nous ne nous laissons pas plus +émouvoir par les clameurs, les injures, que nous ne +nous montrerons touchés par des manifestations de +reconnaissance le jour où nous aurons mené à bien +l'opération entreprise, c'est-à-dire le jour où nous aurons +sauvé l'humanité.</p> + +<p>Le chevalier avait écouté attentivement l'explication +que Espinosa venait de lui donner avec une chaleur +qui contrastait étrangement avec le calme qu'il montrait +habituellement. Lorsque Espinosa eut terminé, +il resta un moment rêveur, puis, redressant sa tête +fine:</p> + +<p>—Mais êtes-vous sûr, monsieur, qu'en agissant ainsi +vous réalisez le bonheur de l'humanité?</p> + +<p>—Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement médité +ces questions et j'ai mesuré le fond des choses. +Je suis arrivé à cette conclusion que la science est la +grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec +une ténacité implacable, parce que la science est la +négation de tout et qu'au bout c'est la mort, c'est-à-dire +le néant, c'est-à-dire la terreur, le désespoir, l'horreur. +Tout ce qui se livre à la science aboutit fatalement +là où je suis: au doute. Le bonheur se trouve +donc dans l'ignorance la plus complète, la plus absolue, +parce qu'elle préserve la foi, et que la foi seule +peut rendre doux et paisible l'inéluctable moment où +tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est pas fini +précisément, et que ce moment d'horreur intense devient +un passage dans une vie meilleure. Voilà pourquoi +je poursuis irrémissiblement tout ce qui manifeste +des idées d'indépendance. Voilà pourquoi je veux +imposer à l'humanité entière cette foi que j'ai perdue, +parce que, assuré de mourir désespéré, je veux, dans +mon amour pour mes semblables, leur éviter, du +moins, mon sort affreux.</p> + +<p>—En sorte que vous leur imposez toute une vie de +souffrance et de malheur pour leur assurer quoi? +Un moment d'illusion qui durera l'espace d'un soupir.</p> + +<p>—Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dépit, +je n'ai pas réussi à vous convaincre. Mais, si j'ai +échoué dans des généralités, peut-être serais-je plus +heureux dans un cas particulier que je veux vous +soumettre.</p> + +<p>—Dites toujours, fit Pardaillan sur la défensive.</p> + +<p>—Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre +ironie, vous qui êtes un preux, toujours prêt à tirer +l'épée pour le faible contre le fort, refuserez-vous de +prêter l'appui de votre épée à une cause juste?</p> + +<p>—Cela dépend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable. +Ce qui vous apparaît comme noble et juste +peut m'apparaître, à moi, comme bas et vil.</p> + +<p>—Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face, +laisseriez-vous accomplir un assassinat sous vos yeux +sans essayer d'intervenir en faveur de la victime?</p> + +<p>—Non pas, certes!</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dit nettement Espinosa, il +s'agit d'empêcher un assassinat.</p> + +<p>—Qui veut-on assassiner?</p> + +<p>—Le roi Philippe.</p> + +<p>—Diantre! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit son +sourire gouailleur, il me semble pourtant que Sa Majesté +est de taille à se défendre!</p> + +<p>—Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas tout +particulier. Un homme, un ambitieux, a juré de tuer le +roi. Il a mûrement et longuement préparé son forfait. +A cette heure, il est prêt à frapper, et nous ne +pouvons rien contre ce misérable, parce qu'il a eu la +diabolique adresse de se faire adorer de toute l'Andalousie, +et que porter la main sur lui serait provoquer +un soulèvement irrésistible. Parce que, pour l'atteindre +et sauver le roi, il faudrait frapper les milliers +de poitrines qui se dresseront entre cet homme et +nous. Le roi n'est pas l'être sanguinaire que vous +croyez, et, plutôt que de frapper une multitude d'innocents +égarés par les machinations de cet ambitieux, +il préfère s'abandonner aux mains de Dieu. Mais, nous, +monsieur, qui avons pour devoir sacré de veiller sur +les jours de Sa Majesté, nous cherchons un moyen +d'arrêter la main criminelle avant l'accomplissement +de son forfait, sans déchaîner la fureur populaire. Et +c'est pourquoi je vous demande si vous consentez à +empêcher ce crime monstrueux.</p> + +<p>—Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait à +discerner la vérité dans l'accent du grand inquisiteur, +que, bien que le roi ne me soit guère sympathique, il +s'agit d'un crime que je ne pourrais laisser s'accomplir +froidement s'il dépendait de moi de l'empêcher.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi est +sauvé et votre fortune est faite.</p> + +<p>—Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez +donc pas, railla le chevalier, qui réfléchissait profondément. +Expliquez-moi plutôt comment je pourrai exécuter +seul ce que votre Saint-Office ne peut accomplir +malgré la puissance formidable dont il dispose.</p> + +<p>—C'est bien simple. Supposez qu'un accident survienne, +qui arrête l'homme avant l'accomplissement de +son crime, sans qu'on puisse nous accuser d'y être +pour quelque chose...</p> + +<p>Vous ne pensez pourtant pas que je vais l'assassiner! +fit Pardaillan glacial.</p> + +<p>—Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais +vous pouvez vous prendre de querelle avec lui et le +provoquer en combat loyal. L'homme est brave. Mais +votre épée est invincible. Le dénouement de la rencontre +est assuré, c'est la mort certaine de votre adversaire. +Pour le reste, la foule n'ira pas, je présume, +s'ameuter parce qu'un étranger se sera pris de querelle +avec El Torero...</p> + +<p>«J'avais bien deviné, pensa Pardaillan. C'est un tour +de traîtrise à l'adresse de ce malheureux prince...»</p> + +<p>—Vous avez bien dit El Torero? dit-il hérissé.</p> + +<p>—Oui, fit Espinosa avec un commencement d'inquiétude. +Auriez-vous des raisons personnelles de le +ménager?</p> + +<p>—Monsieur, dit Pardaillan d'un air glacial, je me +contenterai de vous dire que vous me proposez là un +bel assassinat dont je ne me ferai pas le complice.</p> + +<p>—Pourquoi? fit doucement Espinosa.</p> + +<p>—Mais, fit Pardaillan du bout des lèvres, d'abord +parce qu'un assassinat est une action basse et vile, et +qu'avoir osé me la proposer constitue une injure grave. +Prenez garde! La patience n'a jamais été une de +mes vertus, et les propositions injurieuses que vous +me faites depuis une heure me dégagent des obligations +que je crois vous avoir. Mais, comme vous pourriez +ne pas comprendre ces raisons, je vous avertis +simplement que don César est de mes amis. Et, si j'ai +un conseil à vous donner, à vous et à votre maître, +c'est de ne rien entreprendre de fâcheux contre ce +jeune homme.</p> + +<p>—Pourquoi? fit encore Espinosa avec la même douceur.</p> + +<p>—Parce que je m'intéresse à lui et que je ne veux +pas qu'on y touche, dit froidement Pardaillan, qui se +leva.</p> + +<p>—Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits +pour nous entendre, dit Espinosa livide.</p> + +<p>—Je l'ai vu du premier coup... je l'ai même dit à +votre maître, fit Pardaillan toujours froid.</p> + +<p>—Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai +engagé ma parole que vous quitteriez le palais sain +et sauf. Si je tiens ma parole, c'est que je suis sûr de +vous retrouver et, alors, je vous briserai impitoyablement, +car vous êtes un obstacle à des projets patiemment +élaborés... Allez donc, monsieur, et gardez-vous +bien.</p> + +<p>Pardaillan le regarda bien en face et, l'air étincelant, +sans forfanterie, avec une assurance impressionnante:</p> + +<p>—Gardez-vous vous-même, monsieur! dit-il.</p> + +<p>Et il sortit d'un pas ferme et assuré, suivi des yeux +par Espinosa, qui souriait d'un sourire étrange.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<h3>LE PLAN DE FAUSTA</h3> + +<p>Ponte-Maggiore avait entraîné Montalte hors de l'Alcazar. +Sans prononcer une parole, il le conduisit sur +les berges à peu près désertes du Guadalquivir, non +loin de la tour de l'Or, à l'entrée de la ville.</p> + +<p>Un moine, qui paraissait plongé dans de profondes +méditations, marchait à quelques pas derrière eux et +ne les perdait pas de vue.</p> + +<p>Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un +regard autour de lui, et, ne voyant personne, il se +campa en face de Montalte, et d'une voix haletante:</p> + +<p>—Écoute, Montalte, dit-il, ici comme à Rome, je te +demande une dernière fois: veux-tu renoncer à +Fausta?</p> + +<p>—Jamais! dit Montalte avec une sombre énergie.</p> + +<p>Les traits de Ponte-Maggiore se convulsèrent, sa +main se crispa sur la poignée de sa dague. Mais, faisant +un effort surhumain, il se maîtrisa, et ce fut +d'un ton presque suppliant qu'il reprit:</p> + +<p>—Sans renoncer à elle, tu pourrais du moins la +quitter... momentanément. Nous étions amis, Montalte, +nous pourrions le redevenir... Si tu voulais, nous +partirions, nous retournerions tous deux en Italie.</p> + +<p>—Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien +vieux, bien usé... Nous avons un intérêt capital à +nous trouver à Rome au moment où il mourra, toi, +Montalte, pour toi-même, puisque tu étais désigné +pour succéder à Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal +de Crémone.</p> + +<p>A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte +ne put réprimer un tressaillement. La tiare avait toujours +été le but de ses rêves d'ambition. Et il se trouvait +pris soudain entre son amour et son ambition. +Il n'hésita pas et secoua la tête avec une résolution +farouche.</p> + +<p>—Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies +peu de la mort du pape et de qui lui succédera... +Tu veux m'éloigner d'elle!</p> + +<p>—Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore, +la pensée que je vis loin d'elle, tandis que, toi, tu peux +la voir, lui parler, la servir, l'aimer... te faire aimer +peut-être... cette pensée me met hors de moi. Il faut +que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la +verrai jamais, mais tu ne la verras pas davantage...</p> + +<p>Montalte haussa furieusement les épaules, et d'une +voix sourde:</p> + +<p>—Insensé! dit-il. Sa présence m'est aussi indispensable +pour vivre que l'air qu'on respire... La quitter!... +autant vaudrait me demander ma vie!...</p> + +<p>—Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore, +qui se rua, la rapière au poing.</p> + +<p>Montalte évita le coup d'un bond en arrière et, dégainant +d'un geste rapide, il reçut le choc sans broncher +et les fers se trouvèrent engagés jusqu'à la +garde.</p> + +<p>Pendant quelques instants, ce fut, sous l'éclatant +soleil, une lutte acharnée; coups foudroyants suivis +d'aplatissements soudains, sans aucun avantage marqué +de part et d'autre.</p> + +<p>Enfin, Ponte-Maggiore, après quelques feintes habilement +exécutées, se tendit brusquement et son épée +vint s'enfoncer dans l'épaule de son adversaire.</p> + +<p>Au moment où il se redressait avec un rugissement +de joie triomphante, Montalte, rassemblant toutes ses +forces, lui passa son épée au travers du corps. Tous +deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se +renversèrent comme des masses. Alors, d'un coin +d'ombre où il était tapi, surgit le moine qui s'approcha +des deux blessés, les considéra un instant sans +émotion et se dirigea aussitôt vers la tour de l'Or +où il pénétra par une porte dérobée. Quelques instants +plus tard, il reparaissait, conduisant d'autres +moines porteurs de civières sur lesquelles les deux +blessés, évanouis, furent chargés et transportés avec +précaution dans la tour.</p> + +<p>Montalte, le moins grièvement atteint, revint à lui +le premier. Il se vit dans une chambre qu'il ne connaissait +pas, étendu sur un lit moelleux aux courtines +soigneusement tirées. Au chevet du lit, une petite +table encombrée de potions, de linges à pansement. +De l'autre côté de la table, un deuxième lit hermétiquement +clos.</p> + +<p>Entre les deux lits, le moine allait et venait à pas +menus et feutrés, versait des liquides épais et inconnus, +minutieusement dosés, préparait avec un soin +méticuleux une sorte de pommade brunâtre.</p> + +<p>Lorsque le moine s'aperçut que le blessé devait être +éveillé, il s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une +voix douce, nuancée de respect:</p> + +<p>—Comment Votre Éminence se sent-elle?</p> + +<p>—Bien! répondit Montalte d'une voix faible.</p> + +<p>Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui +constate que tout marche normalement.</p> + +<p>—Votre Éminence sera sur pied dans quelques +jours, à moins d'imprudence grave de sa part, +dit-il.</p> + +<p>Montalte brûlait du désir de poser une question. Il +espérait bien avoir tué Ponte-Maggiore et il n'osait +s'informer. A ce moment, un gémissement se fit entendre. +Le moine se précipita et tira les rideaux du +deuxième lit d'où partait le gémissement.</p> + +<p>«Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai +donc pas tué!»</p> + +<p>Et une expression de rage et de haine s'étendit sur +ses traits bouleversés. De son côté, Ponte-Maggiore +aperçut tout d'abord la tête livide de Montalte et la +même expression de haine et de défi se lut dans ses +yeux.</p> + +<p>Cependant, le moine-médecin s'empressait. Avec une +adresse et une légèreté de main remarquables, il appliquait +sur la blessure un linge fin recouvert d'une +épaisse couche de la pommade qu'il venait de fabriquer +et, soulevant la tête de son malade avec des +précautions infinies, il lui faisait absorber quelques +gouttes d'un élixir. Aussitôt une expression de bien-être +se répandait sur les traits de Ponte-Maggiore et le +moine, en reposant la tête sur l'oreiller, murmurait:</p> + +<p>—Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre +mouvement peut vous être funeste.</p> + +<p>«Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc réussi +à arracher à mon oncle ce titre qu'il convoitait depuis +si longtemps!»</p> + +<p>Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et +des cordiaux énergiques du moine, les deux blessés +avaient recouvré toute leur conscience et, maintenant, +se jetaient des regards furieux, chargés de menaces.</p> + +<p>Le moine se dirigea vivement vers une pièce voisine. +Là, un religieux attendait, plongé dans la prière et la +méditation... du moins en apparence. Le moine-médecin +lui dit quelques mots à voix basse et revint précipitamment +se placer entre ses deux malades.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, un homme entra dans +la chambre et s'approcha du moine-médecin qui se +courba respectueusement, tandis que Montalte et +Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient +avec une sourde terreur:</p> + +<p>«Le grand inquisiteur!»</p> + +<p>Espinosa eut une interrogation muette à l'adresse du +médecin qui répondit par un geste rassurant et ajouta:</p> + +<p>—Ils sont sauvés, monseigneur!... Mais voyez-les... +je crains à chaque instant qu'ils ne se ruent l'un sur +l'autre et ne s'entretuent!</p> + +<p>Le grand inquisiteur, avec une fixité troublante, +fit un geste impérieux. +Le moine se courba profondément et se retira +aussitôt de son pas silencieux. Espinosa prit un siège +et s'assit entre les deux lits, face aux deux blessés +qu'il tenait sous son regard dominateur.</p> + +<p>—Ça, dit-il, d'un ton très calme, êtes-vous des enfants +ou des hommes?... Comment! vous, cardinal +Montalte, et vous, duc de Ponte-Maggiore, vous qui +passez pour des hommes supérieurs, dignes de commander +à vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie +aveugle et stupide!...</p> + +<p>Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd +grondement de protestations, Espinosa reprit avec +plus de force:</p> + +<p>—J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous +ne voyez donc rien? Niais que vous êtes? Pendant +que vous vous entre-déchirez, qui triomphera? Oui? +Pardaillan!... Pardaillan qui est aimé, lui! Pardaillan +qui réussira à vous prendre Fausta pendant que vous +serez bien occupés à vous mordre... et il aura bien +raison!</p> + +<p>—Assez! assez! monseigneur, râla Ponte-Maggiore, +tandis que Montalte, l'oeil injecté, crispait furieusement +ses poings.</p> + +<p>Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude:</p> + +<p>—Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos +forces et vos haines par le Christ! Elles ne sont pas de +trop pour combattre et terrasser votre ennemi commun. +Alors, quand vous l'aurez tué, il sera temps de +vous entretuer, si vous n'arrivez pas à vous entendre.</p> + +<p>Montalte et Ponte-Maggiore se regardèrent, hésitants +et effarés. Ils n'avaient pas songé, ni l'un ni +l'autre, à cette solution pourtant logique.</p> + +<p>—C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur! +murmura Montalte.</p> + +<p>—Croyez-vous sincèrement que Pardaillan est seul +à redouter pour vous?</p> + +<p>—Oui, râlèrent les deux blessés.</p> + +<p>—Voulez-vous réellement le terrasser, le voir mourir +d'une mort lente et désespérée?</p> + +<p>—Oh! tout mon sang en échange de cette minute!</p> + +<p>—Eh bien, alors, soyez amis et alliés. Jurez de marcher +la main dans la main jusqu'à ce que Pardaillan +soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta Espinosa en +leur tendant sa croix pastorale.</p> + +<p>Et les deux ennemis, réconciliés dans une haine +commune contre le rival préféré, tendirent la main sur +la croix et grondèrent d'une même voix:</p> + +<p>—Je jure!...</p> + +<p>—C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends +acte de votre serment! Alliance offensive et défensive, +et sus à Pardaillan!</p> + +<p>—Sus à Pardaillan! C'est juré, monseigneur.</p> + +<p>—Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant, +vous êtes moins grièvement atteint que le duc de +Ponte-Maggiore; je le confie à vos bons soins. Il n'y +a pas un instant à perdre; il faut que vous soyez +sur pied le plus tôt possible. Songez que vous avez +affaire à un rude lutteur, qui, pendant que vous êtes +Cloués ici, par votre faute, ne perd pas son temps, lui. +Au revoir, messieurs.</p> + +<p>Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.</p> + +<p>Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta, +escortée de Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait +quitté l'Alcazar avec tous les honneurs dus à son rang.</p> + +<p>Fausta aimait à s'entourer d'un luxe inouï partout +où elle allait. A cet effet, elle semait l'or à pleines +mains. Le luxe fabuleux dont elle s'entourait faisait +partie d'un système, un peu théâtral, savamment étudié. +C'était comme une sorte de mise, en scène éblouissante +destinée à frapper l'imagination de ceux qui +l'approchaient, tout en mettant en relief sa beauté.</p> + +<p>A Séville, Fausta s'était fait immédiatement aménager +une demeure somptueuse où s'entassaient les +meubles précieux, les tentures chatoyantes, les bibelots +rares, les toiles de maîtres les plus réputés de +l'époque. Ce fut dans cette demeure que sa litière +la conduisit.</p> + +<p>Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du +fastueux costume de cour qu'elle avait revêtu pour +sa visite à Philippe II, et lui passèrent une ample +robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculée. +Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre à +coucher, pièce où nul ne pénétrait et qui contrastait +étrangement, par sa simplicité, avec les splendeurs +qui l'environnaient.</p> + +<p>Là, sûre que nul oeil indiscret ne pouvait l'épier, +elle sortit de son sein la déclaration de Henri III +que Espinosa avait failli lui enlever. Elle la considéra +longtemps d'un air rêveur, puis elle l'enferma +dans un petit étui à fermoir secret qu'elle plaça dans +un tiroir habilement dissimulé au fond d'un coffre en +chêne massif.</p> + +<p>Ces précautions prises, elle s'assit et, sans que son +visage perdît rien de ce calme majestueux qu'elle +devait à une longue étude, elle réfléchit:</p> + +<p>«Ainsi, j'ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et +cette rencontre a suffi pour me faire trébucher encore!»</p> + +<p>Et, avec un sourire indéfinissable:</p> + +<p>«Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu me +délivrer!... Il est vrai que, si Espinosa est bien l'homme +que je crois, le geste chevaleresque de Pardaillan +lui coûtera la vie... Mais Espinosa osera-t-il profiter +du traquenard qu'il avait si admirablement machiné?... +Ce n'est pas sûr! La diplomatie de ce prêtre +est lente et tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je +sais aller droit au but... Lui aussi!... Pourquoi ne veut-il +être à moi?... Que ne ferions-nous pas si nous étions +unis?...»</p> + +<p>Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant +à Philippe II:</p> + +<p>«L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru +Profonde... Sera-t-elle durable? Alors que j'espérais +l'éblouir par l'élévation de mes conceptions, ma beauté +seule a paru impressionner cet orgueilleux vieillard. +Eh bien, soit... L'amour est une arme comme +une autre et par lui on peut mener un homme... surtout +quand cet homme est affaibli par l'âge.»</p> + +<p>Et, revenant à ce qui était le fond de sa pensée:</p> + +<p>«Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont +fatales... Si Pardaillan revoit Philippe, cet amour du +roi s'éteindra aussi vite qu'il s'est allumé. Pourquoi?... +Comment?... Je n'en sais rien! mais cela +sera, c'est inéluctable... Il faut donc que Pardaillan +meure!...»</p> + +<p>Encore un coup une saute dans sa pensée:</p> + +<p>«Myrthis!... Où peut être Myrthis en ce moment? +Et mon fils?... Ils doivent être en France maintenant. +Comment les retrouver?... Qui envoyer à la recherche +de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me paraît +assez sûr.»</p> + +<p>Et, avec un accent intraduisible:</p> + +<p>«Fils de Pardaillan!... Si ton père t'ignore, si ta +mère t'abandonne, que seras-tu? que deviendras-tu?...»</p> + +<p>Longtemps elle resta, ainsi à songer. Enfin, elle fit +venir son intendant, lui donna des instructions et +demanda:</p> + +<p>—Monsieur le cardinal Montalte est-il là?</p> + +<p>—Son Éminence n'est pas encore rentrée, madame.</p> + +<p>Fausta fronça le sourcil et elle réfléchit.</p> + +<p>«Cette disparition est étrange... Montalte me trahirait-il? +Ne lui a-t-on pas plutôt tendu quelque embûche? +Il doit y avoir de l'Inquisition là-dessous... +J'aviserai...»</p> + +<p>—Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de +Montsery? interrogea-t-elle, tout haut.</p> + +<p>—Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc +qui sollicite la faveur d'être reçu.</p> + +<p>—Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc, +avec mes gentilshommes.</p> + +<p>L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit +place dans un fauteuil monumental et somptueux +comme un trône, en une de ces attitudes de charme +et de grâce dont elle avait le secret, et attendit.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les +trois «ordinaires» s'inclinaient respectueusement devant elle.</p> + +<p>Cette superbe assurance sombra piteusement devant +l'accueil hautain de Fausta, qui, avec un fugitif +sourire de mépris, répondit:</p> + +<p>—Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous. +Nous avons à causer.</p> + +<p>Les quatre gentilshommes s'inclinèrent en silence +et prirent place dans les fauteuils disposés autour +d'une petite table qui les séparait de la princesse.</p> + +<p>—Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu +accourir du fond de la France pour m'apporter l'assurance +de votre dévouement et l'appui de vos vaillantes +épées. Le moment me paraît venu de faire +appel à ce dévouement. Puis-je compter sur vous?</p> + +<p>—Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.</p> + +<p>—Jusqu'à la mort! ajouta Montsery.</p> + +<p>—Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.</p> + +<p>—Avant toute chose, je désire établir nettement +les conditions de votre engagement.</p> + +<p>—Les conditions que vous nous avez faites nous +paraissent très raisonnables, madame, dit Sainte-Maline.</p> + +<p>—Combien vous rapportait votre emploi auprès +de Henri de Valois? demanda Fausta en souriant.</p> + +<p>—Sa Majesté nous donnait deux mille livres par +an.</p> + +<p>—Sans compter la nourriture, le logement, l'équipement.</p> + +<p>—Sans compter les gratifications et les menus +profits.</p> + +<p>—C'était peu, fit simplement Fausta.</p> + +<p>—Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double +en votre nom, madame.</p> + +<p>—Monsieur de Bussi-Leclerc s'est trompé, dit +froidement Fausta qui frappa sur un timbre.</p> + +<p>A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis, +fit son entrée.</p> + +<p>Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupesèrent +les sacs et se regardèrent avec des sourires émerveillés.</p> + +<p>—Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres +dans chacun de ces sacs... C'est le premier quartier +de la pension que j'entends vous servir... sans compter +la nourriture, le logement et l'équipement... sans +compter les gratifications et les menus profits.</p> + +<p>Les trois eurent un éblouissement. Cependant +Sainte-Maline, non sans dignité, s'exclama:</p> + +<p>—C'est trop! madame... beaucoup trop!</p> + +<p>Les deux autres approuvèrent de la tête, cependant +que, des yeux, ils caressaient les vénérables sacs.</p> + +<p>—Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous +étiez au service du roi. Vous voici à celui d'une princesse +qui deviendra souveraine un jour, peut-être...</p> + +<p>—Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donné +de grand coeur, ajouta-t-elle, désignant les sacs.</p> + +<p>—Madame, dit avec chaleur Montsery, qui était +le plus jeune, entre le service du plus grand roi de la +terre et celui de la princesse Fausta, croyez bien que +nous n'hésiterons pas un seul instant.</p> + +<p>—Même sans compensation! ajouta Sainte-Maline, +en faisant disparaître un des trois sacs.</p> + +<p>—Ni menus profits, dit Chalabre à son tour, en +subtilisant d'un geste prompt le deuxième sac.</p> + +<p>Ce que voyant, Montsery, pour ne pas être en reste, +s'empara du dernier sac en disant:</p> + +<p>—C'est pour vous obéir, madame.</p> + +<p>Fausta dit soudain:</p> + +<p>—Vous allez en expédition, messieurs.</p> + +<p>Les trois dressèrent l'oreille.</p> + +<p>—La même somme vous sera comptée à la fin de +l'expédition...</p> + +<p>Les trois furent aussitôt debout.</p> + +<p>—Il s'agit de Pardaillan, messieurs.</p> + +<p>—Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de +quelle entreprise mortelle cette générosité, plus que +royale, est-elle le prix?</p> + +<p>L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanément. +Les faces épanouies devinrent graves et +inquiètes, les yeux scrutèrent les coins d'ombre, +comme s'ils se fussent attendus à voir apparaître celui +dont le nom seul suffisait à les affoler.</p> + +<p>—Trouvez-vous toujours votre service payé trop +cher? demanda Fausta, sans raillerie.</p> + +<p>Les trois hommes hochèrent la tête.</p> + +<p>—Dès l'instant où il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable! +ce n'est pas trop cher!</p> + +<p>—Hé quoi! hésiteriez-vous? demanda encore +Fausta.</p> + +<p>—Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan... +Diantre! madame, il y a de quoi hésiter!</p> + +<p>—Savez-vous que nous courons fort le risque de +ne jamais dépenser les pistoles qui tintent dans'ce +sac?</p> + +<p>Fausta, toujours glaciale, dit simplement:</p> + +<p>—Décidez-vous, messieurs.</p> + +<p>Baissant la voix instinctivement, comme si celui +dont ils préméditaient le meurtre eût été là pour les +entendre, Sainte-Maline dit:</p> + +<p>—Il s'agit donc de?...</p> + +<p>Et un geste d'une éloquence terrible traduisit sa +pensée.</p> + +<p>Toujours brave et résolue, avec un imperceptible +dédain, Fausta formula tout haut, froidement, résolument, +ce que le brave n'avait pas osé dire:</p> + +<p>—Il faut tuer Pardaillan!</p> + +<p>—Ah bah! après tout un homme en vaut un autre! +trancha Sainte-Maline.</p> + +<p>Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues +prêts à mordre, la rapière au poing, les trois crièrent:</p> + +<p>—Sus à Pardaillan!</p> + +<p>Fausta sourit. Et, sûre d'eux, elle se tourna vers +Bussi.</p> + +<p>—Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand +seigneur pour entrer au service de la princesse +Fausta?</p> + +<p>—Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je +serais fort honoré d'entrer à votre service.</p> + +<p>—Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours +d'une épée telle que la vôtre serait d'un appoint +précieux. Faites vos conditions vous-même.</p> + +<p>Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa +dague, et, avec un accent de haine furieuse, il gronda:</p> + +<p>—Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer +dans le coeur de Pardaillan, je donnerais, sans hésiter, +non seulement ma fortune jusqu'au dernier denier, +mais encore mon sang jusqu'à la dernière goutte... +Mon concours vous est donc tout acquis... Plus +tard, madame, j'accepterai les offres gracieuses que +vous voulez bien me faire. Pour le moment, et pour +cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon indépendance.</p> + +<p>—Quand vous croirez le moment venu, monsieur, +vous me trouverez dans les mêmes dispositions à votre égard.</p> + +<p>—En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois +le chef de cette entreprise... Ne vous fâchez pas, messieurs, +je ne doute ni de votre zèle ni de votre dévouement, +mais vous agissez pour le compte de madame, +tandis que j'agis pour mon propre compte, et, +quand il s'agit de sa haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc, +voyez-vous, n'a confiance qu'en lui-même.</p> + +<p>—Avez-vous un plan tracé, monsieur de Bussi? +demanda Fausta.</p> + +<p>—Très vague, madame.</p> + +<p>—Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus +tôt possible, insista Fausta en se levant.</p> + +<p>—Il mourra! grinça Bussi avec assurance.</p> + +<p>Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui +grondèrent.</p> + +<p>—Il mourra!</p> + +<p>—Allez, messieurs, dit Fausta en les congédiant +avec un geste de souveraine.</p> + +<p>Dès qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait +de dortoir, le premier soin des trois ordinaires fut +d'éventrer leurs sacs, et d'aligner les piles d'or et +d'argent avec des airs de jubilation intense.</p> + +<p>—Trois mille livres! exulta Montsery en faisant +sauter dans sa main une poignée de pièces d'or. Jamais +je ne me suis vu si riche!</p> + +<p>—Le service de Fausta est bon!</p> + +<p>—M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification, +murmura Chalabre en hochant la tête.</p> + +<p>Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait +tout bas:</p> + +<p>—C'est dommage!... Il me plaisait, à moi, ce diable +d'homme!</p> + +<p>—C'est pourtant ce même homme que nous devons +attaquer...</p> + +<p>—Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours +ce qu'on veut.</p> + +<p>—Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer +l'abondance et la prospérité, ma foi! tant pis +pour Pardaillan! décida Sainte-Maline.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<h3>LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS</h3> + +<p>Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se +trouva de nouveau dans le couloir, il se secoua et, +avec un soupir de soulagement:</p> + +<p>«Ouf! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savamment +machiné, certes, mais qui manquait vraiment +trop de sécurité avec ses chausse-trapes et ses planchers +à bascule... Ici, du moins, je sais où je pose +le pied.»</p> + +<p>Et, de son coup d'oeil si prompt et si sûr, étudiant +le terrain autour de lui:</p> + +<p>—Hum! C'est bientôt dit! Qui me prouve que ce +couloir n'est pas machiné comme le cabinet d'où je +sors? De quel côté aller?</p> + +<p>—De quel côté sortir? A droite ou à gauche?... Ce +brave monsieur Espinosa aurait bien pu me renseigner... +Si je retournais lui demander mon chemin?</p> + +<p>Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. +Mais il réfléchit:</p> + +<p>«Ouais! Ne vais-je pas me remettre bénévolement +dans la gueule du loup?... Pourquoi souriait-il de si +étrange façon quand je l'ai quitté?... Je n'aime pas +beaucoup ce sourire-là... Peut-être serait-il prudent de +ne pas trop se fier à la bonne foi de ce prêtre... +Voyons! je suis venu par la droite, continuons par +la gauche... Que diable! j'arriverai toujours quelque +part!»</p> + +<p>Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route, +aux aguets, la main sur la garde de l'épée bien dégagée, +prête à jaillir du fourreau à la moindre alerte.</p> + +<p>Le corridor dans lequel il se trouvait était très +large. C'était comme une artère centrale à laquelle +venaient aboutir une multitude de voies transversales +plus étroites. Quelques rares fenêtres jetaient, +par-ci par-là, une nappe de lumière tamisée par les +vitraux multicolores, en sorte que ces couloirs étaient, +dans leur plus grande étendue, plutôt sombres ou +même complètement obscurs.</p> + +<p>Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central +tournait brusquement à gauche. Pardaillan avait +franchi la plus grande partie de la distance sans encombre, +lorsqu'en approchant du tournant il entendit +le bruit d'une troupe nombreuse en marche.</p> + +<p>Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une +fenêtre. Impossible de passer inaperçu. Il s'arrêta.</p> + +<p>Au même instant, un commandement bref se fit +entendre:</p> + +<p>—Halte!</p> + +<p>Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit +des armes posées à terre, un brouhaha de conversations +bruyantes, des allées et venues, les différents +bruits particuliers à une troupe qui s'installe.</p> + +<p>«Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?»</p> + +<p>Il réfléchit un instant, puis eut un de ces gestes +résolus qu'il avait dans les circonstances graves et +murmura:</p> + +<p>«C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole +de M. le grand inquisiteur de toutes les Espagnes... +Allons!...»</p> + +<p>Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.</p> + +<p>A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe +d'hommes d'armes déboucha dans le couloir. Ces +hommes ne parurent pas remarquer la présence du +chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchèrent de la +fenêtre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent +à jouer aux dés.</p> + +<p>Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se +heurta à un deuxième groupe qui s'en allait rejoindre +le premier, soit pour se mêler à la partie, soit +pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu +des soldats, qui s'écartèrent devant lui sans faire +la moindre remarque.</p> + +<p>«Allons, pensa-t-il, décidément, ce n'est pas à moi +qu'ils en veulent!»</p> + +<p>Cependant, comme le couloir dans lequel il venait +de s'engager était occupé par une dizaine d'hommes +qui paraissaient s'établir là comme pour y camper, +ainsi qu'il l'avait pensé, tout en poursuivant son chemin +d'un air très calme, le chevalier se tenait prêt à +tout.</p> + +<p>Il avait déjà dépassé le groupe sans que nul fît attention +à lui. Il n'y avait plus devant lui qu'un soldat +qui s'était arrêté et, accroupi sur les dalles, paraissait +très attentionné à réparer une de ses chaussures.</p> + +<p>Pardaillan sentit la confiance lui revenir.</p> + +<p>Il se trouvait presque à la hauteur du soldat accroupi. +Alors il entendit une voix murmurer:</p> + +<p>—Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Évitez les +rondes... on veut vous prendre... Surtout ne revenez +jamais en arrière, la retraite vous est coupée...</p> + +<p>Pardaillan, qui allait dépasser le soldât, se retourna +vivement pour lui répondre, mais déjà l'homme s'était +élancé et rejoignait ses camarades en courant.</p> + +<p>«Oh! oh! pensa le chevalier qui se hérissa, je me +suis trop hâté de faire amende honorable... Qui est +cet homme, et pourquoi me prévient-il?... A-t-il dit +vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui s'alignent +et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq +rangs de profondeur, tous armés de mousquets... Malepeste! +M. Espinosa fait bien les choses, et, si je me +tire de là, ce ne sera vraiment pas de sa faute!»</p> + +<p>Il s'éloigna à grands pas en grommelant:</p> + +<p>«Eviter les rondes!... C'est plus facile à dire qu'à +faire... Si seulement je connaissais la structure de ces +lieux!... Quant à revenir en arrière, je n'aurais garde +de le faire...»</p> + +<p>Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu +sombre et, comme cette demi-obscurité le favorisait, +il avançait d'un pas souple et allongé, évitant de faire +résonner les dalles, pas trop inquiet, en somme, bien +que sa situation fût plutôt précaire.</p> + +<p>Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir +de l'approche d'une nouvelle troupe.</p> + +<p>«Une des rondes qu'il me faut éviter», murmura-t-il +en cherchant instinctivement autour de lui.</p> + +<p>Au même instant la ronde déboucha d'un couloir +transversal et vint droit à lui.</p> + +<p>«Me voici pris entre deux feux!» songea-t-il.</p> + +<p>En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche, +une embrasure; d'un bond, il se jeta dans ce +coin d'ombre plus épaisse et s'appuya à la porte qui +se trouvait là.</p> + +<p>Or, comme il tâtait de la main pour se rendre +compte, il sentit que la porte cédait. Il poussa un peu +plus et jeta un coup d'oeil rapide par l'entrebâillement: +il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse, +repoussa vivement la porte sur lui et resta +là, l'oreille tendue, retenant son souffle. La ronde +passa. Pardaillan eut un soupir de soulagement. Et, +comme le bruit de pas s'était perdu au loin, il voulut +sortir et tira la porte à lui: elle résista. Il insista, +chercha: la porte qu'il avait à peine poussée, actionnée +par quelque ressort caché, s'était fermée +d'elle-même et il lui était impossible de l'ouvrir.</p> + +<p>«Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique.»</p> + +<p>Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta +le réduit qui l'avait abrité momentanément.</p> + +<p>C'était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très +sombre, mais le chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet +d'Espinosa, marchait presque constamment +dans une demi-obscurité, y voyait suffisamment pour +se rendre compte de la disposition des lieux. En face +la porte il distingua un petit escalier tournant.</p> + +<p>«Bon! songea-t-il, je passerai par là... je n'ai d'ailleurs +pas le choix.»</p> + +<p>Résolument il s'engagea dans l'escalier fort étroit +et monta lentement, prudemment. L'escalier émergeait +du sol sans rampe et aboutissait à une sorte de +vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face, +l'autre à droite, la troisième à gauche de l'escalier.</p> + +<p>D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de +cette disposition. Il eut une moue significative et +murmura:</p> + +<p>«Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme +un rat dans une souricière.»</p> + +<p>Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait +plongé dans une demi-obscurité qui, jointe à un +silence funèbre, commençait à peser lourdement sur +lui. Il regrettait presque d'avoir écouté l'homme qui +lui avait conseillé d'éviter les rondes. Il se secoua +pour faire tomber cette impression de terreur qui +s'appesantissait sur lui. Il allait se diriger au hasard +vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre un +murmure étouffé sur sa gauche. Il changea de direction, +s'approcha et entendit distinctement une voix +qui disait:</p> + +<p>—Eh bien, que fait-il?</p> + +<p>«Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la +voix. Voyons ce qui se trame là derrière.»</p> + +<p>Et, l'oreille collée contre la porte, il concentra toute +son attention.</p> + +<p>Une deuxième voix inconnue répondait:</p> + +<p>—Il erre dans le dédale des couloirs où il est +perdu.</p> + +<p>«Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me +concerne à n'en pas douter. Si je me tire de ce mauvais +pas, vous paierez cher votre trahison, monsieur +Espinosa.»</p> + +<p>De l'autre côté de la porte, la voix de Espinosa reprenait +sur ce ton bref et impérieux qui lui était habituel:</p> + +<p>—Les troupes?</p> + +<p>—Cinq cents hommes, tous armés de mousquets, +occupent cette partie du palais. Des postes de cinquante +hommes gardent toutes les issues. Des rondes +de vingt à quarante hommes sillonnent les corridors +dans tous les sens, fouillent toutes les pièces. Si +l'homme se heurte à l'une de ces rondes ou à l'un de +ces postes, une décharge générale le foudroie...</p> + +<p>«Tête et ventre! rugit Pardaillan exaspéré, c'est +ce qu'il faudrait voir!»</p> + +<p>Et, dans sa tête, avec l'instantanéité de l'éclair, le +plan d'évasion se dessinait net et précis, d'une simplicité +remarquable: entrer brusquement, saisir Espinosa, +lui mettre la pointe de l'épée sur la gorge et +lui dire:</p> + +<p>—Vous allez me conduire à l'instant hors de ce +coupe-gorge ou sinon, foi de Pardaillan, je vous étripe +avant que d'être broyé moi-même!</p> + +<p>Tout cela n'était qu'un jeu, mais, pour l'accomplir, +il fallait que la porte ne fût pas fermée à clef.</p> + +<p>Cependant, Espinosa donnait ses ordres:</p> + +<p>—Il faut l'acculer à la salle des tortures et l'obliger +à y pénétrer.</p> + +<p>—C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue: +l'homme est bien obligé de passer par les voies que +nous laissons libres devant lui.</p> + +<p>«La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colère, +la pensée est digne de ce prêtre doucereux et félon. +Mais, par Pilate! Il ne me tient pas encore!»</p> + +<p>Et, en disant ces mots, il appuya l'épaule contre la +porte, s'arc-bouta solidement et, comme il allait pousser +de toutes ses forces, il étouffa une clameur de +joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermée +ne l'était pas. Il n'eut qu'à la pousser et se rua dans +la pièce.</p> + +<p>Elle était vide.</p> + +<p>D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait +aucune issue visible autre que celle par où H venait +de pénétrer. Elle était sans meubles, froide, obscure.</p> + +<p>Dès qu'il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se +rappela avec quelle facilité la porte du bas s'était si +énigmatiquement et si mal à propos fermée sur lui.</p> + +<p>«Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis +perdu!» songea-t-il.</p> + +<p>Et, en même temps, d'un bond, il sortit plus vite +qu'il n'était rentré. Et, dès qu'il fut revenu dans le +vestibule, la porte, mue par un mécanisme invisible, se +referma d'elle-même.</p> + +<p>«Il était temps!» murmura Pardaillan en passant +la main sur son front où pointait la sueur de l'angoisse.</p> + +<p>Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte. +Elle était bien close et paraissait assez solide pour +résister à un assaut.</p> + +<p>Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et +demeura stupéfait: il ne se reconnaissait plus.</p> + +<p>L'escalier tournant avait disparu. Le trou béant par +où il était entré était comblé. L'instant d'avant il y +avait trois portes, maintenant il n'y en avait plus que +deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et celle +qui aurait dû se trouver en face de l'escalier.</p> + +<p>Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait +à sentir l'affolement le gagner. Il avait beau +se raidir, il sentait peu à peu l'horreur le pénétrer.</p> + +<p>Ajoutez qu'il était à jeun, et que, depuis des heures +peut-être, il errait ainsi, pourchassé et traqué de +couloir en couloir.</p> + +<p>S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas à en +douter, et ce n'est pas cela qui était fait pour l'effrayer. +Mais où était ce danger? En quoi consistait-il?</p> + +<p>«On savait donc que j'étais là, aux écoutes? grommelait +le chevalier. Et que me veut-on, décidément? +M'obliger à me réfugier dans la chambre des tortures? +Le scélérat qui parlait ici tout à l'heure a justement +observé: l'homme sera bien obligé de passer +par les voies que nous laisserons libres devant lui!»</p> + +<p>Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait +jamais, même dans les passes les plus périlleuses:</p> + +<p>«L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit +pas d'assassiner les gens, il faut encore qu'il les injurie!...»</p> + +<p>Il demeura un moment rêveur et murmura:</p> + +<p>«La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons +voir ce qui nous attend dans cette salle!»</p> + +<p>Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien +certain de la trouver ouverte.</p> + +<p>«Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cédait sous +sa pression, puisque je dois passer par là!»</p> + +<p>Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva +dans un couloir. Et toujours la même demi-obscurité, +le même silence...</p> + +<p>Pardaillan était habitué à se dompter, et d'ailleurs il +s'était trouvé déjà à plus d'une aventure périlleuse. Il +avait mis l'épée à la main et il allait d'un pas ferme et +tranquille, mettant une sorte d'orgueil à conserver une +allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il +sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes, +et son coeur battait la chamade pendant qu'il se disait:</p> + +<p>«Voici ma dernière aventure. Pour cette fois, le +diable lui-même ne saurait, je crois, me tirer de ce +mauvais pas!»</p> + +<p>Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant +et retournant sans cesse, et sans s'en douter, dans +les mêmes couloirs, qui s'enchevêtraient comme à plaisir, +sondant les coins d'ombre plus épaisse, tâtant le +sol avant de poser le pied, cherchant toujours, sans +la trouver, une sortie à ce fantastique labyrinthe où +il errait éperdument.</p> + +<p>Tout à coup, sans qu'il pût discerner d'où elle venait, +devant lui, dans l'ombre, il devina, plutôt qu'il ne la +vit, une nouvelle troupe qui, silencieusement, venait à +sa rencontre. Il s'arrêta et écouta attentivement.</p> + +<p>«Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il +me semble voir briller les fameux mousquets dont la +décharge doit me foudroyer.»</p> + +<p>D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura +que la dague était bien à sa portée et se ramassa, +étincelant, prêt à bondir, retrouvant instantanément +tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus devant lui +que des êtres de chair et d'os comme lui.</p> + +<p>«Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable! +je trouverai, bien moyen de passer!»</p> + +<p>Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il +s'arrêta net: derrière lui, surgie il ne savait d'où, une +autre troupe s'avançait à pas de loup. Une fois encore, +il était pris entre deux feux.</p> + +<p>«Eh bien, non! réfléchit Pardaillan, ce serait folie +pure! Mortdiable! il ne s'agit pas de se faire tuer +stupidement... il faut sortir vivant d'ici!...»</p> + +<p>Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours +une embrasure.</p> + +<p>«Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir à la +chambre de torture, je pensais bien qu'on m'aurait +ménagé une de ces voies dans lesquelles je dois +passer.»</p> + +<p>Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui +céda, ainsi qu'il l'avait prévu. Il pensait que les gens +d'armes allaient passer sans s'arrêter. Il repoussa +rageusement la porte en maugréant:</p> + +<p>«En voilà encore une que je ne pourrai plus +ouvrir!»</p> + +<p>La porte poussée violemment claqua, mais ne se +ferma pas.</p> + +<p>«Tiens! s'étonna Pardaillan, elle reste ouverte, +celle-là! Qu'est-ce que cela veut dire?»</p> + +<p>Comme pour le renseigner, une voix cria soudain:</p> + +<p>—Nous le tenons! il est entré là!</p> + +<p>Au même instant, il entendit une galopade désordonnée.</p> + +<p>«Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves +vont m'attaquer. Bataille! soit; aussi bien j'aime +mieux cela que tout ce mystère.»</p> + +<p>Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait +pas son temps et inspectait les lieux.</p> + +<p>«Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est +peut-être toujours le même qui change d'aspect et où +je suis ramené sans m'en douter.»</p> + +<p>Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un énorme bahut +placé justement à côté de la porte. Sans perdre +un instant, il le poussa devant la porte. Il était +temps; la même voix qui s'était déjà fait entendre +disait en frappant la porte:</p> + +<p>—Il est là! Je l'ai vu se glisser.</p> + +<p>—Enfoncez la porte, commanda une autre voix +impérative, nous le tenons!</p> + +<p>—Pas encore! railla Pardaillan, campé devant le +bahut.</p> + +<p>Les coups commencèrent à ébranler la porte et, en +même temps, des rires, des plaisanteries, des menaces +éclataient. Le chevalier comprenait parfaitement +que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible +de tenir tête à cinquante ou soixante assaillants. +Tout ce qu'il pouvait espérer, lorsque le bahut serait +tombé—ce qui ne pouvait tarder—était d'en découdre +quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber +sous le nombre. Il continuait donc de chercher +instinctivement par où il pourrait battre en retraite. +Comme il jetait autour de lui des regards scrutateurs, +ses yeux tombèrent sur l'emplacement occupé +précédemment par le bahut. D'un bond, il fut sur +l'endroit et vit, là, une ouverture que le bahut servait +à dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas remarquée +au premier abord. Il se pencha. C'était encore un +petit escalier qui s'enfonçait dans le sol.</p> + +<p>Pardaillan réfléchit une seconde:</p> + +<p>«Puisque c'est par là qu'on veut que je passe, passons», +décida-t-il sur-le-champ.</p> + +<p>Et il s'engagea dans l'étroit escalier tournant. Il +descendit à tâtons et compta soixante marches, au +bout desquelles il se trouva dans un étroit souterrain +plongé dans une obscurité complète, et si bas +qu'il fut forcé de se courber. A tâtons, toujours, il +fit une vingtaine de pas, assez surpris de n'être pas +poursuivi, A ce moment, il entendit derrière lui un +bruit assez semblable au grincement d'une grille poussée +violemment. Il se retourna, et ses bras tendus +heurtèrent en effet, une grille qui venait de se fermer +sur lui.</p> + +<p>«Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas +me poursuivre... mais on ne veut pas non plus que je +revienne sur mes pas.»</p> + +<p>La situation du chevalier, traqué dans les couloirs +du haut, était brillante comparée à celle dans laquelle +il se trouvait maintenant. En haut, il pouvait aller et +venir, en se tenant droit, dans des couloirs spacieux, +il y voyait suffisamment pour se diriger, et il +respirait un air qui sentait bien un peu le moisi, à +la vérité, mais qui, somme toute, était encore respirable. +Ici, les choses changeaient d'aspect.</p> + +<p>Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol +fangeux et gluant, semé de flaques dans lesquelles il +s'enfonçait jusqu'à la cheville. Ici, plongé dans des +ténèbres épaisses, il était obligé d'aller à tâtons et +de se tenir courbé en deux. A chaque instant, il sentait +le répugnant contact d'animaux immondes, qui +fuyaient sous ses pas.</p> + +<p>Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la +faim, et la fatigue de ces interminables marches et +contre-marches commençait à se faire cruellement +sentir, et cependant il ne voulait pas s'arrêter.</p> + +<p>Tout lui semblait préférable à ce frisson qui s'emparait +de lui dès qu'il séjournait.</p> + +<p>De l'angoisse, il passait maintenant à la fureur.</p> + +<p>Il était furieux contre Espinosa qui manquait +odieusement à sa parole et lui infligeait ce singulier +supplice d'une chasse abominable où il jouait le rôle +du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait présumer +ce qui l'attendait dans la salle des tortures, terme +mortel de cette course affolante où tout se terminerait +pour lui dans les raffinements de quelque supplice +monstrueux.</p> + +<p>Il était furieux contre Fausta. cause initiale de tout +ce qui lui advenait. Enfin, il était furieux contre lui-même, +se reprochant amèrement son manque de résolution, +exaspéré à tel point que, pour un peu, il se +fût accusé de couardise, cherchant, très sincèrement, +à se persuader qu'il aurait dû foncer sur les hommes +d'armes et que tout, même la mort, était préférable +à sa situation présente et surtout à ce danger +inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand +il serait dans la salle des tortures.</p> + +<p>Et, dans ce désarroi de ses pensées, au milieu de +l'affolement, au plus fort de la fureur, une lueur +d'espoir et de réconfort, en cette suprême constatation:</p> + +<p>«Heureusement M. d'Espinosa, qui pense à tout +et machine admirablement le guet-apens, a oublié +de me faire désarmer. Mordieu! j'ai encore ma dague +et ma rapière; avec cela je défie le sieur Espinosa +de me livrer vivant à ses bourreaux!»</p> + +<p>A ce moment il buta sur un obstacle. Il tâta du +bout du pied: c'était la première marche d'un escalier.</p> + +<p>«Faut-il monter? réfléchit-il. Ne vaudrait-il pas +tout autant m'asseoir là et attendre la mort? Oui, +mais la mort par la faim!»</p> + +<p>Il frissonna longuement et:</p> + +<p>«Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste +un souffle de vie, tant que j'aurai la force de tenir +une arme, je dois me défendre. Montons!... Allons +voir ce qui nous attend à la chambre des tortures.»</p> + +<p>Il monta. L'escalier aboutissait à une salle voûtée, +faiblement éclairée par un soupirail situé tout en +haut de la voûte. Et ce pâle crépuscule, succédant aux +ténèbres opaques dans lesquelles il s'était débattu, +lui parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et, +lui qui sortait d'une tombe, il aspira avec délices l'air +tiède et moisi qui tombait du soupirail.</p> + +<p>Il éprouva instantanément un peu de bien-être. +Avec le bien-être, la confiance et le courage lui revinrent +aussitôt.</p> + +<p>Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes +des boues accumulées dans le souterrain et, avec +un sourire de satisfaction, il s'écria tout haut, pour +le plaisir d'entendre une voix humaine:</p> + +<p>—A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y +voit, on n'a pas à lutter avec les immondes bêtes qui +m'assaillent en bas. Tête et ventre! il fait bon vivre!</p> + +<p>Ayant ainsi philosophé, il étudia les lieux avec sa +promptitude habituelle. Alors il pâlit et murmura:</p> + +<p>«Ah! ah! me voici donc acculé en cette fameuse +salle des tortures qui doit être pour moi la fin de +tout!»</p> + +<p>Sa physionomie prit l'expression hermétique et glaciale +qu'elle avait au moment de l'action; et, de son +oeil froid, il étudia plus minutieusement ce lieu patibulaire.</p> + +<p>La salle était relativement propre. Jusque hauteur +d'homme, les murs étaient revêtus de plaques de +marbre blanc, elle était dallée de même marbre +blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient +dans tous les sens, servaient à l'écoulement du sang +des malheureux sur qui la main de l'inquisiteur +s'était appesantie.</p> + +<p>Il y avait là, pendus à des crochets, posés à terre +ou sur des tablettes, une collection complète de tous +les instruments de torture en usage, et Dieu sait +si l'époque était féconde en inventions de ce genre! +Il y en avait même d'inédits. Pinces, tenailles, masses +de fer, couteaux, haches de toutes dimensions et de +toutes formes, réchauds, paquets de cordes, instruments +bizarres et inconnus se trouvaient là, rangés +méthodiquement et soigneusement entretenus.</p> + +<p>L'escalier par lequel il avait pénétré là aboutissait +de plain-pied à la salle. Il n'y avait pas de porte. +C'était comme un trou noir qui se perdait dans la +nuit opaque.</p> + +<p>Presque en face de ce trou, trois marches et une +porte bardée de fer, défendue par une serrure et +deux verrous de dimensions extraordinaires.</p> + +<p>Si cette porte se fût trouvée devant Pardaillan, au +cours de sa fuite éperdue, il n'eût pas manqué d'aller +à elle, avec la quasi-certitude de la trouver ouverte.</p> + +<p>Mais Pardaillan était logique. Il savait qu'il devait +aboutir là, il savait que cette salle d'horreur était le +terme où il devait trouver la mort. Comment? Par +quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait dit +lui-même: là était la fin de tout pour lui. Pardaillan +était donc certain que cette porte était bien cadenassée, +et qu'essayer de l'ébranler serait peine inutile. +Par là sans doute viendraient le bourreau et ses +aides, et qui sait? peut-être aussi Espinosa, désireux +d'assister à son agonie.</p> + +<p>Pardaillan haussa les épaules et dédaigna d'approcher +la porte, de la visiter soigneusement. A quoi bon +user ses forces en efforts superflus? Tout à l'heure +il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tête +aux assassins.</p> + +<p>Instruit par l'expérience, il marchait en sondant +le terrain, craignant une surprise ou quelque coup +de traîtrise que les machinations fantastiques dont +il était la victime lui faisaient une nécessité de prévoir +et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde +masse de fer garnie de pointes acérées; il prit en +outre un couteau à lame courte et large—ceci pour +le cas où sa dague et sa rapière viendraient à se briser +dans le choc qu'il devinait imminent.</p> + +<p>Il saisit un escabeau de chêne massif qui servait +sans doute au bourreau, le traîna dans un angle, et, +la rapière au poing, la dague et le couteau à la ceinture, +la masse à portée de la main, il s'assit et attendit +en établissant lui-même la situation.</p> + +<p>«Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!... +A moins que ces murs ne s'écartent d'eux-mêmes +pour permettre de m'assaillir par-derrière. Ainsi, du +moins, je puis me reposer un instant... si on m'en +laisse le temps.»</p> + +<p>Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-être. +Tant qu'il avait marché, le feu de l'action l'avait +empêché de songer à la faim. Maintenant qu'il était +immobile, elle se faisait impérieusement sentir. Sans +doute aussi avait-il la fièvre, car une soif ardente le +dévorait et le faisait cruellement souffrir.</p> + +<p>Alors, pour la première fois, cette pensée atroce lui +vint que, peut-être, Espinosa avait conçu cette idée +vraiment diabolique de le laisser mourir de faim et +de soif. Cette pensée lui donna le frisson de la malemort +et il fut aussitôt sur pied en grondant:</p> + +<p>«Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que +j'aurai attendu stupidement la mort sans rien tenter +pour l'éviter... Cherchons, mort-diable! cherchons!...»</p> + +<p>Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte, +dont l'aspect formidable l'avait tout d'abord rebuté, +et il formula sa pensée à haute voix:</p> + +<p>—Qui me dit qu'elle est fermée?... Pourquoi ne pas +s'en assurer? +Et, en parlant, il franchissait les trois marches, il +était sur la porte. Les lourds verrous, soigneusement +huilés, glissèrent facilement et sans bruit.</p> + +<p>Le coeur lui battait à grands coups dans la poitrine; +il examina la serrure. Elle était fermée et bien +fermée.</p> + +<p>Il tira vigoureusement à lui: la porte résista. Elle +ne fut même pas ébranlée.</p> + +<p>Alors, il lâcha la serrure pour examiner le chambranle +et la gâche. Il étouffa un cri de joie.</p> + +<p>Cette gâche était maintenue par deux vis à grosses +têtes rondes. La dévisser n'était qu'un jeu; les instruments +ne manquaient pas dans la chambre pour +mener à bien cette opération.</p> + +<p>Il eut tôt fait de trouver une lame qui lui servit +de tournevis, et, tout en travaillant, il se disait:</p> + +<p>«Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amène ici sont +généralement enchaînés et escortés de gardes... sans +cela on n'aurait pas commis l'imprudence de placer +aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a oublié +ce détail... il a oublié que j'ai les mains libres... +aussi, j'en profite.» En moins de temps qu'il ne faut +pour l'écrire, les deux vis étaient arrachées. Au moment +de tirer la porte à lui, il s'arrêta, la sueur de +l'angoisse au front, et murmura:</p> + +<p>«Et si elle est maintenue par des verrous extérieurs?...»</p> + +<p>Mais, se secouant furieusement, il saisit à deux +mains l'énorme serrure et tira à lui: la gâche tomba +sur les marches, et la porte s'ouvrit.</p> + +<p>Pardaillan s'élança avec un rugissement de joie +délirante. En effet, il l'avait entendu, Espinosa voulait +le forcer à entrer dans la chambre de torture; +là, tout devait être fini. Or, pour une cause qu'il ignorait, +nul n'était intervenu, ou peut-être Espinosa +avait-il réellement pensé à le laisser mourir de faim +dans ce cachot.</p> + +<p>Or, il était sorti vivant de ce lieu d'horreur qui +devait être son tombeau; il n'avait donc plus rien +à redouter, les embûches de l'inquisiteur devaient +s'arrêter là où il devait trouver la mort. Cela lui paraissait +très clair. De là la joie puissante qui l'étreignait.</p> + +<p>Avec un soupir de joie, il murmura:</p> + +<p>«Allons, je commence à croire que je m'en tirerai!»</p> + +<p>Il commença par repousser la porte et regarda autour +de lui. Il se trouvait dans une façon de petit +vestibule et il avait en face de lui une porte simplement +poussée. Il la tira à lui et entra. Il se trouva +alors dans une allée étroite, largement éclairée par +un oeil-de-boeuf situé tout en haut, à droite.</p> + +<p>«Ouf, s'écria joyeusement le chevalier, voici +enfin le ciel! J'ai bien cru que je ne le verrais +plus.»</p> + +<p>En effet, ce n'était plus ici le jour tamisé d'un +intérieur, c'était la lumière pleine, éclatante, qui pénétrait +par là. Le tout était d'arriver jusque-là. Pour +ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il +n'avait pas encore fait jusque-là, suffoqué qu'il était +par la joie de revoir le ciel et la lumière.</p> + +<p>«Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!»</p> + +<p>Effectivement, ce n'était pas gai! il était dans un +caveau mortuaire. Surmontant sa répugnance, il se +livra à un examen attentif de sa nouvelle prison.</p> + +<p>Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies +toutes les trois de cercueils en plomb. Sur sa droite, +il y avait trois cases, mais une seule, celle du bas, +était garnie. Les deux autres béaient, attendant le dépôt +funèbre qui devait leur être confié provisoirement.</p> + +<p>Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases, +au lieu d'être en maçonnerie, comme cela se pratique +généralement, étaient en bois de chêne massif et +lourd.</p> + +<p>Pardaillan ne s'attarda pas à ce détail. Il eut un +rire silencieux et, désignant les deux cases vides:</p> + +<p>«Pardieu! Voilà une échelle toute trouvée pour +atteindre cette lucarne.»</p> + +<p>Sans hésiter, il posa le pied sur le cercueil du bas +et se hissa jusqu'à la case du haut où il dut s'allonger +tout de son long sur le ventre.</p> + +<p>«Ça n'est pas précisément drôle, mais, enfin, je +n'ai pas le choix et ce n'est vraiment pas le moment +de faire la petite bouche», pensa-t-il.</p> + +<p>L'oeil-de-boeuf était coupé par deux barreaux en +croix. Pardaillan sortit la tête entre les barreaux et +regarda. La vue donnait sur des jardins. Il mesura +de l'oeil la hauteur et eut un sourire:</p> + +<p>«Un saut magnifique.»</p> + +<p>A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenêtres +ogivales garnies de vitraux de couleurs à sujets religieux.</p> + +<p>«La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux +barreaux, maintenant!»</p> + +<p>Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger +le bras et tâter les barreaux.</p> + +<p>«Ils sont en bois!»</p> + +<p>Et il se mit à rire de bon coeur. Cette fois, il était +bien définitivement sauvé. Briser ce frêle obstacle, se +laisser glisser, franchir le mur qu'il voyait là-bas, +tout cela ne serait qu'un jeu pour lui. Il était maintenant +plein de joie, de forces et de courage. Sa délivrance +lui paraissait assurée, certaine, et il se voyait +racontant cette fantastique aventure à son ami Cervantes.</p> + +<p>Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle, +qui ne résisterait pas longtemps à sa poigne +vigoureuse.</p> + +<p>Déjà il avait saisi le barreau à pleines mains et +tirait de toutes ses forces, lorsqu'il sentit que quelque +chose montait doucement sous lui, pesait sur sa +gorge.</p> + +<p>«Oh là! Qu'est ceci! j'étrangle...» nota-t-il et il +rentra précipitamment la tête.</p> + +<p>Au même instant ce quelque chose passa brusquement +à un pouce de son visage. Il entendit un bruit +sec, comme celui d'un couvercle qui se rabat, et il +fut plongé dans une obscurité complète.</p> + +<p>Il projeta vivement ses jambes à gauche pour descendre. +Il heurta violemment une cloison.</p> + +<p>Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait +à du bois dur comme du fer... Il se sentait pressé +dans des cloisons épaisses et solides, basses et étroites, +dans lesquelles il respirait péniblement, serré +de toutes parts.</p> + +<p>Pardaillan était enfermé vivant dans un cercueil.</p> + +<p>Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant:</p> + +<p>«Voilà donc la surprise que me ménageait Espinosa! +Voici donc le piège final qu'il me tendait et +dans lequel j'ai donné tête baissée comme un étourneau!»</p> + +<p>Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-même et, +lorsqu'il s'immobilisa, une multitude de petites lumières +scintillèrent soudain devant ses yeux éblouis.</p> + +<p>Refoulant à force de volonté l'épouvante qui l'agrippait, +Pardaillan chercha d'où venaient ces lumières.</p> + +<p>Il vit qu'un petit judas ouvert était aménagé dans +l'intérieur de sa boîte, à hauteur du visage.</p> + +<p>«Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende... +Soit, regardons et écoutons.»</p> + +<p>Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit:</p> + +<p>L'intérieur désert de la chapelle. Le choeur brillamment +éclairé. Au milieu de l'allée centrale un catafalque +autour duquel brûlaient huit cierges.</p> + +<p>Avec cette intuition qui lui était particulière, Pardaillan +devina que ce catafalque lui était destiné et +qu'on allait porter là son cercueil.</p> + +<p>Quatre moines taillés en athlètes surgirent de l'ombre +et s'approchèrent du cercueil. Et voici ce que +Pardaillan entendit:</p> + +<p>—On va donc célébrer l'office des morts?</p> + +<p>—Oui, mon frère.</p> + +<p>—Pour qui?</p> + +<p>—Pour celui qui est dans le cercueil.</p> + +<p>—L'homme qui a passé par la chambre de torture?</p> + +<p>—La chambre de torture, vous le savez, mon frère, +n'est qu'un épouvantail destiné à attirer le condamné +dans le caveau des morts vivants.</p> + +<p>Au même instant une cloche se mit à sonner le glas. +La porte de la chapelle du roi s'ouvrit à deux battants, +et une longue théorie de moines, recouverts de +cagoules blanches, cierges en main, entra, et, d'un +pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel. +Puis le bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer +devant le catafalque.</p> + +<p>Derrière le bourreau, des moines encore, recouverts +de cagoules de toutes les couleurs, qui vinrent +se ranger autour du catafalque jusqu'à ce que la petite +chapelle fût pleine. Un prêtre, revêtu des habits +sacerdotaux de deuil, monta à l'autel, flanqué de ses +desservants et de ses enfants de choeur.</p> + +<p>Les mugissements de l'orgue se déchaînèrent, se +répandirent en volutes sonores sous les voûtes de la +royale chapelle qu'ils emplirent d'une musique tour +à tour plaintive et menaçante.</p> + +<p>Alors, les moines rassemblés là, en un choeur formidable, +entonnèrent le <i>de Profondis</i>.</p> + +<p>Et l'office des morts commença. Pardaillan, fou +d'horreur, glacé d'épouvanté, secoué du frisson mortel, +Pardaillan, vivant, dut assister à son propre office +des morts.</p> + +<p>Il se raidit, se débattit, hurla, frappa des pieds et +des poings les parois de son étroite prison.</p> + +<p>Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels désespérés. +Mais, lorsqu'il frappait plus fort, les moines, +impassibles, mugissaient:</p> + +<p>«<i>Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!</i>»</p> + +<p>Et, quand cet interminable office prit fin, les moines +se retirèrent comme ils étaient venus: en procession +lente et solennelle. Les desservants éteignirent +les cierges de l'autel. Tout retomba dans le silence +et la pénombre. Enfin, autour du catafalque, +faiblement éclairé par quelques lampes d'argent qui +tombaient de la voûte, il n'y eut plus que les quatre +moines porteurs...</p> + +<p>Pardaillan sentit ses cheveux se hérisser quand il +entendit un de ces moines demander, avec une indifférence +placide:</p> + +<p>—La fosse de ce malheureux est-elle creusée?</p> + +<p>—Il y a plus d'une heure qu'elle est prête.</p> + +<p>—Alors, dépêchons-nous de le porter en terre, car +voici qu'il est l'heure de souper.</p> + +<p>Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait. +Alors, rassemblant toutes ses forces, la bouche +collée contre le judas, il cria:</p> + +<p>«Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez +pas m'enterrer vivant!...»</p> + +<p>Comme s'ils eussent été sourds, les quatre sinistres +porteurs continuèrent imperturbablement leur route, +le cahotant abominablement, n'apportant aucune +précaution dans l'accomplissement de leur funèbre +et abominable besogne, uniquement préoccupés qu'ils +étaient de se rendre au plus vite au réfectoire.</p> + +<p>Bientôt Pardaillan sentit un air plus frais caresser +son visage, qu'il tenait obstinément collé contre le +judas. Il se vit au grand air, dans un jardin, et il +frissonna:</p> + +<p>«Le cimetière!...»</p> + +<p>Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur +mortelle, la marche vers le trou suprême lui parut +s'accomplir avec une rapidité fantastique. C'est qu'il +espérait encore qu'un miracle s'accomplirait en sa +faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le +trou, que la terre pèserait sur lui lourde et glaciale, +tout espoir de délivrance serait à jamais perdu. Il +sentit qu'on le posait assez rudement sur un sol +meuble.</p> + +<p>Il perçut distinctement le glissement des cordes +sous le cercueil qui fut soulevé, glissa doucement et +tomba mollement au fond de la fosse.</p> + +<p>Une voix de basse tonitrua:</p> + +<p>«<i>Requiescat in pace!</i>»</p> + +<p>Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan +s'abandonna. Et, avec une résignation où perçait +encore et malgré tout une pointe de raillerie, il +murmura:</p> + +<p>«Cette fois-ci, me voici mort et enterré!»</p> + +<p>Cet accès de désespoir ne dura pas longtemps. +Presque aussitôt il se ressaisit et recommença à crier +furieusement, à talonner le couvercle à grands coups, +à se meurtrir les coudes et les épaules en s'efforçant +de faire éclater les parois. Combien de temps s'écoula ainsi?</p> + +<p>Il n'en eut pas conscience.</p> + +<p>Et, comme, pour la centième fois peut-être, s'arc-boutant +de toutes ses forces décuplées par le désespoir +et la rage, il essayait de faire sauter le couvercle, +tout à coup, au moment où il râlait, à bout de +forces et de courage, sur une faible poussée de +l'épaule, le couvercle s'ouvrit comme de lui-même, +eût-on dit.</p> + +<p>—Mort de tous les diables! hurla Pardaillan.</p> + +<p>Il était livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur. +Il respira à grands coups comme s'il n'eût pu +rassasier ses poumons et passa machinalement sa +main sur son front d'où coulaient de grosses gouttes +de sueur. Il était à genoux au milieu de son cercueil +et regardait autour de lui sans voir, avec des yeux +de fou, ne pensant pas à fuir.</p> + +<p>Il ne remarqua pas qu'il était dans un jardin et non +dans un cimetière comme il l'avait cru. Il ne remarqua +même pas que sa fosse n'avait presque pas de +profondeur et que toute la terre qu'on avait jetée sur +lui, à pleines pelletées, s'était, par suite de quelque +agencement spécial, éparpillée à droite et à gauche, +laissant le cercueil bien dégagé.</p> + +<p>Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose:</p> + +<p>C'est qu'il était vivant et libre, qu'il avait de l'air +et de l'espace devant lui, et que, maintenant, enragé +de vengeance, il était résolu à tordre le cou de ce +scélérat d'Espinosa qui avait combiné le supplice +sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne +rapière au poing, bravant la mousquetade, il se +sentait enfin de force à tenir tête à tous les sbires +de l'inquisiteur.</p> + +<p>Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l'air +frais du soir—la nuit commençait à tomber—ayant +retrouvé un peu de sang-froid, il escalada lestement +la fosse et, à pas rudes et allongés, avec cette foudroyante +rapidité de décision qu'il avait dans l'action, +il se dirigea droit vers une porte dérobée située juste +en face de lui.</p> + +<p>Arrivé devant la porte, il tira sa rapière et brusquement +il ouvrit. La porte donnait sur une cour +occupée militairement par une compagnie d'hommes +d'armes...</p> + +<p>Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout +de suite il se heurta à l'officier de garde commandant +la troupe, lequel, en le voyant, s'écria d'un air +étonné:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan! D'où sortez-vous donc?</p> + +<p>Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne +comprit qu'une chose: c'est que l'officier ne cherchait +pas à lui barrer le passage.</p> + +<p>—Par où sort-on? répondit-il.</p> + +<p>Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à +droite, au hasard, sans savoir, et s'éloigna à grands +pas.</p> + +<p>L'officier cria à son tour:</p> + +<p>—Eh! monsieur de Pardaillan! pas par là!</p> + +<p>Et, comme le chevalier continuait son chemin sans +se tourner, sans se détourner d'un pouce, l'officier +courut après lui, le saisit par le bras et dit, très poliment:</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce +n'est pas par là qu'on sort... c'est par ici.</p> + +<p>-Et, du doigt, il désignait la direction opposée.</p> + +<p>—Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide +d'effarement, ne sachant s'il rêvait où s'il était +éveillé.</p> + +<p>L'officier répondit paisiblement:</p> + +<p>—Vous m'avez fait l'honneur de me demander où +était la sortie. Je vous fais remarquer que vous vous +trompez... La sortie est à gauche et non à droite.</p> + +<p>—Ah! ça, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait +devenir fou, vous n'êtes donc pas là pour m'arrêter?</p> + +<p>—Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant. +J'ai, il est vrai, reçu l'ordre d'arrêter quiconque +se présentera devant moi. Mais cet ordre ne +concerne pas M. de Pardaillan!</p> + +<p>Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des +yeux. Il vit qu'il était de bonne foi. Il rengaina aussitôt +et, saluant à son tour l'homme qui lui parlait:</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois +que j'ai pris la fièvre... là... dans ces couloirs.</p> + +<p>—Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.</p> + +<p>A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitôt, dit +avec calme:</p> + +<p>—Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous +pourriez sortir comme vous étiez entré?</p> + +<p>—Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'où sort-il?</p> + +<p>Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi +de terre. Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'à le +toucher et, les yeux flamboyants, avec ce calme glacial +qui, chez lui, était l'indice d'une colère blanche +réfrénée à force de volonté, il lui dit en plein visage:</p> + +<p>—Vous arrivez à propos, monsieur! Il me semble +que nous avons un compte à régler!</p> + +<p>Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable +qui lui était particulier, il reprit paisiblement:</p> + +<p>—Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de +cette parole, si vous aviez passé avec confiance au +milieu des troupes, vous n'auriez pas vécu ces quelques +heures de transes mortelles. C'est une leçon que +j'ai voulu vous donner, monsieur. En même temps, +c'est un avertissement. Rappelez-vous que, quoi que +vous fassiez, quelles que soient les apparences, vous +serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et +dans ma main, comme vous l'avez été dans ce palais.</p> + +<p>Et, avec un accent où perçait, comme malgré lui, +une sorte d'intérêt:</p> + +<p>—Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes +l'homme des luttes épiques sous le soleil éclatant, +face à face et les yeux dans les yeux. Rentrez chez +vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous +serez broyé, et vraiment j'en aurais du regret, car +vous êtes un brave.</p> + +<p>Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa +avait disparu sans qu'il eût discerné par où ni +comment.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<h3>OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES</h3> + +<p>Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures +du matin. Quand il sortit, la nuit était venue.</p> + +<p>Comme on était en été, à une époque où les jours +sont encore longs, il calcula mentalement qu'il avait dû +passer de huit à neuf heures à errer dans les couloirs +et les souterrains dont trois ou quatre dans le cercueil.</p> + +<p>«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa +si on lui infligeait pareil supplice, maugréa-t-il +en s'éloignant. La nasse métallique où m'enferma, l'an +passé, la douce Fausta, comparée au se jour que je +viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu! l'horrible +invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?»</p> + +<p>Il était livide, avec quelque chose de hagard au +fond des prunelles, et il marchait en titubant comme +un homme ivre.</p> + +<p>Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures, +car la nuit était tout à fait venue, il bougonnait:</p> + +<p>«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber +ainsi. Maître Manuel, la perle des hôteliers d'Espagne, +n'aura, je crois, jamais assez de provisions dans +son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.»</p> + +<p>Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire +reculer Gargantua lui-même.</p> + +<p>Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé +physiquement, il se fût sans doute aperçu que, depuis +sa sortie du palais, quatre ombres s'étaient attachées +à ses pas et le suivaient à distance respectueuse avec +une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment +que ripaille et beuverie.</p> + +<p>Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, +nous avons pour devoir de renseigner le lecteur, et +c'est pourquoi nous le prions de revenir quelques +heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait +Fausta, bien décidé à occire Pardaillan.</p> + +<p>Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la +réputation était solidement établie par plus de vingt +duels où il avait toujours blessé ou tué son homme...</p> + +<p>Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil, +la gloire, l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait +plus qu'à tout. Pour maintenir intacte cette réputation, +il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa situation +politique, sa vie et son honneur même. Or, cette +réputation avait lamentablement sombré le jour où +Pardaillan l'avait, comme en se jouant, désarmé devant +témoins.</p> + +<p>Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé +à plusieurs reprises! Il en avait pleuré de rage.</p> + +<p>Cette mésaventure lui avait été d'autant plus douloureuse +qu'à la suite de cette rencontre—la quatrième—qu'il +était venu chercher si loin, il avait dû +s'avouer à lui-même que jamais il n'arriverait à toucher +ce diable d'homme qui, par surcroît, se faisait +un malin plaisir de le ménager.</p> + +<p>Pardaillan, c'était donc le déshonneur vivant de +Bussi lui-même.</p> + +<p>«Or, puisque Pardaillan—et que la foudre +m'écrase à l'instant même si je sais pourquoi!—s'obstine +à ne pas me meurtrir, il faut bien que ce +soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en +arpentant à grands pas sa chambre. Tête et ventre! +mort du diable! il faudra que j'en arrive là, moi, +Bussi!»</p> + +<p>Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un +homme sans foi ni loi... mais il n'était pas un assassin!</p> + +<p>Et c'était la pensée d'un assassinat qu'il traduisait +par ces mots: «en arriver là», c'était cela qui l'enrageait, +qui le faisait verdir de honte.</p> + +<p>«Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je +ne vois pas d'autre moyen.»</p> + +<p>Et, peu à peu, cette idée d'un assassinat, contre laquelle +il se révoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau +la chasser, elle revenait, tenace, tant et si bien qu'il +finit par s'écrier:</p> + +<p>«Eh bien, soit! descendons jusque-là s'il le faut!... +Aussi bien, il ne m'est plus possible de continuer à +vivre ainsi, et, tant que cet homme vivra, la pensée +de mon déshonneur m'assassinera de rage! Allons!...»</p> + +<p>En maugréant toutes sortes de jurons et de malédictions, +il s'en fut chercher les trois ordinaires qu'il +emmena incontinent.</p> + +<p>Il était environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivèrent +à l'Alcazar, où Bussi s'informa.</p> + +<p>—Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le +roi de Navarre soit sorti, lui répondit l'officier qu'il +interrogeait.</p> + +<p>Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.</p> + +<p>«Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne +faite. Si pourtant le maudit Pardaillan était +proprement occis dans quelque recoin du palais!... +Je n'en serais pas réduit à un assassinat, moi, Bussi!»</p> + +<p>Frémissant d'espoir, il entraîna ses trois compagnons. +Tous quatre se blottirent dans une encoignure +de la place qu'on appelle aujourd'hui «plaza del +Triumfo», et ils attendirent. Leur attente ne fut pas +longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut +le chagrin de voir Pardaillan bien vivant traverser la +place en titubant, ce qui arracha une imprécation à +Bussi qui grinça.</p> + +<p>«Par les tripes de messire Satan! non seulement ce +papelard d'Espinosa l'a laissé échapper, mais encore +il me semble qu'il l'a traité magnifiquement, car l'infernal +Pardaillan me paraît avoir bu copieusement!»</p> + +<p>Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine +avance, puis ils se lancèrent à sa poursuite, se glissant +le long des maisons, se faufilant sous les arcades.</p> + +<p>Cependant, sans se douter de la poursuite dont il +était l'objet, le chevalier s'était engagé sur les quais, +lieu propice, s'il en fût, à l'exécution d'un mauvais +coup. On eût pu croire qu'il cherchait à faciliter la +besogne des assassins. La vérité est que, nouveau +venu dans la ville, ne connaissant que ce chemin, +Pardaillan, avec son habituelle insouciance du danger, +n'avait pas cru devoir se mettre à la recherche +d'un chemin plus sûr.</p> + +<p>Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus +ferme et plus assuré le long des quais encombres et +déserts, une ombre, surgie d'un coin d'ombre, se dressa +devant lui, et une voix glapit lamentablement:</p> + +<p>—<i>Por Christo crucificado, une limosna!</i> (La charité, +au nom du Christ crucifié!)</p> + +<p>Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en +pareil lieu, se fût prudemment écarté. Mais Pardaillan, +en général, n'avait pas les idées préconçues de +tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce +faisant, par une habitude devenue chez lui comme une +seconde nature, il étudiait d'un coup d'oeil pénétrant +la physionomie du mendiant nocturne.</p> + +<p>Ce mendiant, quoiqu'il se tînt courbé humblement, +paraissait taillé en athlète. Il était couvert de haillons +sordides. Une rude tignasse lui couvrait le front, +cependant que le bas du visage était enfoui sous une +épaisse barbe noire, inculte.</p> + +<p>Il sembla au chevalier qu'il avait déjà vu quelque +part ces yeux fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression +vague et fugitive. Cette physionomie rébarbative +lui parut complètement inconnue de lui et il tendit +une pièce d'or au mendiant ébloui qui se courba jusqu'à +terre en égrenant tout son chapelet de bénédictions.</p> + +<p>Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste +de vague compassion. Dès que le chevalier eut tourné +le dos, le mendiant se redressa brusquement.</p> + +<p>Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait +maintenant terrible. Ses yeux étincelaient +d'une joie sauvage et ses lèvres avaient ce rictus d'un +fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un +geste foudroyant, et une lame courte jeta dans la +nuit une lueur blafarde.</p> + +<p>Les quatre assassins à la piste virent le geste +imprévu—geste mortel—du mendiant. Ils s'immobilisèrent, +se tapirent dans l'ombre, témoins muets +et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous +leurs yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès de joie +délirante, hoqueta:</p> + +<p>—Mort du diable! s'il nous débarrasse du Pardaillan, +la fortune de ce mendiant est faite!</p> + +<p>Au même instant, le chevalier pensait:</p> + +<p>«Où diable ai-je vu ces yeux-là?... Et cette voix!... +Il me semble l'avoir entendue déjà...»</p> + +<p>Et, machinalement, il se retourna.</p> + +<p>Le bras armé du mendiant ne retomba pas, il se +courba plus bas que jamais et nasilla éperdument:</p> + +<p>—Muchas gracias señor! (Grand merci, seigneur!)</p> + +<p>Pardaillan n'avait rien remarqué. Il reprit sa route +en haussant les épaules et murmura à part lui:</p> + +<p>«Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!»</p> + +<p>Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:</p> + +<p>«Brute!... Il le laisse échapper!»</p> + +<p>Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa +chasse, résolu à faire payer la déconvenue qu'il venait +d'éprouver par une magistrale correction appliquée en +passant au trop maladroit mendiant.</p> + +<p>Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre, +le mendiant avait disparu comme par enchantement.</p> + +<p>Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour +de l'Or et s'était engagé dans la rue étroite et sombre +où était située l'auberge de la Tour, dont il apercevait, +non loin de là, le perron, faiblement éclairé.</p> + +<p>«Il faut en finir!» grogna Bussi-Leclerc au paroxysme +de la rage.</p> + +<p>Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui, +Bussi, la dague au poing, allait d'un pas souple et silencieux. +Quelques pas encore le séparaient de l'homme +qu'il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la dague +levée, il franchit d'un bond la distance en rugissant:</p> + +<p>—Enfin! je te tiens!</p> + +<p>A cet instant précis, une voix jeune et vibrante +cria dans le silence de la nuit:</p> + +<p>—A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.</p> + +<p>Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente +bourrade qui le fit trébucher dans son élan. Quant +à Pardaillan, il s'était jeté brusquement de côté, en +sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les +épaules, ne fit que l'effleurer au bras.</p> + +<p>En même temps, un homme jeune se plaçait au +côté du chevalier et le couvrait de sa rapière. Pardaillan +reconnut aussitôt cet intrépide défenseur. Il eut +un sourire moitié attendri et moitié railleur, et murmura +en dégainant, sans se presser:</p> + +<p>—Don César!</p> + +<p>El Torero, car c'était bien lui qui venait d'arriver si +fort à propos pour détourner le coup de poignard de +Bussi, demanda avec une anxiété qui toucha profondément +le chevalier:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas blessé, monsieur?</p> + +<p>—Non, mon enfant, rassurez-vous!</p> + +<p>Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et +Sainte-Maline, qui s'étaient laissé distancer par Bussi, +accouraient l'épée haute. Bussi-Leclerc lui-même qui, +emporté par son élan, était allé rouler sur les cailloux, +se relevait en sacrant comme un païen et tous quatre, +ils chargèrent avec ensemble.</p> + +<p>Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu à +qui il avait affaire, et, en voyant les quatre charger, +il dit tranquillement à don César:</p> + +<p>—Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne +seront pas tentés de nous prendre par-derrière.</p> + +<p>La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et décision +et, lorsque les quatre foncèrent, ils trouvèrent +deux pointes longues et acérées qui les reçurent sans +faiblir.</p> + +<p>Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage +des trois ordinaires et de Bussi, écumant. L'intervention +soudaine et imprévue de don César faisait +avorter piteusement leur coup.</p> + +<p>En effet, les séides de Fausta n'ignoraient pas que +Pardaillan, à lui seul, était parfaitement de force à les +battre tous les quatre réunis. Ils savaient qu'ils ne +pouvaient l'avoir que par coup de traîtrise.</p> + +<p>Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur +ses gardes et leur faisait face avec sa vigueur accoutumée, +mais encore, pour comble, voici qu'un inconnu +venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils +croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait +manier son épée avec une maîtrise incontestable.</p> + +<p>Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent +comme un éclair le cerveau des quatre compagnons. +Néanmoins, comme ils étaient braves, pas un instant +la pensée ne leur vint d'abandonner la partie et ils attaquèrent +fougueusement, résolus à se tirer très honorablement +de ce mauvais pas ou à y laisser leur peau.</p> + +<p>Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:</p> + +<p>—Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?</p> + +<p>—Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un +coup droit, d'ailleurs paré avec une remarquable aisance, +nous vous avons averti ce matin.</p> + +<p>—C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois +sans nulle raillerie, je me souviens... Je me souviens +même si bien que, vous le voyez, je ne peux me résoudre +à toucher des gentilshommes qui se sont comportés +si galamment avec moi ce matin même.</p> + +<p>En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César +et faisait hurler Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne +rendait aucun coup. Il avait l'oeil à tout; son épée, +qui paraissait animée d'une vie intelligente, se trouvait +partout à la fois, mais c'était pour parer comme +en se jouant et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait +pas encore; après s'être rendu compte que don +César était un second digne de lui, il lui disait de sa +voix mordante:</p> + +<p>—Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs, +ce sont de braves gentilshommes.</p> + +<p>Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme +lui, se contentait de parer, couvert d'ailleurs par +l'épée étincelante et magique du chevalier qui trouvait +moyen de parer même les coups destinés à son +second qui, sans lui, eût été touché à deux reprises +différentes.</p> + +<p>Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne +paraissait pas même l'avoir vu.</p> + +<p>Ils étaient près du patio de l'auberge. Au bruit, la +porte s'était ouverte. Cervantes était apparu dans +l'entrebâillement. Il avait mis tout de suite l'épée à la +main et avait voulu se ranger auprès de ses deux amis, +mais le chevalier l'avait cloué sur place en disant +paisiblement:</p> + +<p>—Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront +tôt lassés.</p> + +<p>Et Cervantes, qui commençait à connaître Pardaillan, +n'avait pas bougé. Mais il gardait l'épée à la +main, prêt à intervenir à la moindre défaillance.</p> + +<p>Et, à la lueur de la lune. Manuel, l'hôtelier, et des +consommateurs accourus derrière Cervantes, assistèrent +effarés à ce spectacle fantastique de deux hommes—d'un +seul homme eût-on aussi bien pu dire, +tant l'épée de Pardaillan se multipliait,—tenant tête +à quatre forcenés, hurlant, jurant, sacrant, bondissant, +frappant à droite, à gauche, de la pointe, du revers, +des coups furieux, imperturbablement parés, jamais rendus.</p> + +<p>Et, s'adressant à Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:</p> + +<p>—Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, +quand vous serez fatigués, nous arrêterons. Remarquez +que je pourrais en finir tout de suite en vous +désarmant l'un après l'autre. Mais ceci est une honte +que je ne veux pas infliger à de galants hommes tels +que vous.</p> + +<p>Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires, +en continuant cet étrange combat, avaient compté +que Pardaillan finirait par se piquer au jeu et rendrait +enfin coup pour coup. Dès qu'ils virent qu'ils +s'étaient trompés et que leurs adversaires s'obstinaient, +leur ardeur se refroidit considérablement, et +bientôt Montsery, qui, étant le plus jeune, était toujours +le plus primesautier dans ses mouvements, +abaissa son épée en disant:</p> + +<p>—Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans +ces conditions.</p> + +<p>Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses +compagnons. Comme s'ils n'eussent attendu que ce signe, +Chalabre et Sainte-Maline firent de même.</p> + +<p>Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il répondit +gravement:</p> + +<p>—C'est bien, messieurs.</p> + +<p>Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi +qui ne désarmait pas, lui, et, écartant d'un geste don +César, il marcha droit à l'ancien gouverneur de la +Bastille. Et, tandis qu'il avançait avec un calme terrible, +parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant, +Bussi, les yeux exorbités fixés sur les yeux de Pardaillan, +y lisait le sort qui l'attendait, et, dans son +esprit en délire, il clama:</p> + +<p>—Ça y est!... Il va me désarmer encore... toujours!...</p> + +<p>Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que +rien au monde ne saurait lui épargner cette dernière +humiliation qu'il sentit son cerveau chavirer. Brusquement, +il baissa la pointe de sa rapière et râla dans +un sanglot atroce:</p> + +<p>—Pas ça! pas ça!... Tout, hormis ça!...</p> + +<p>Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient +pas Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient +hommage à sa bravoure, virent avec une émotion poignante +le spadassin jeter lui-même son épée derrière +lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de +Pardaillan, en hurlant désespérément:</p> + +<p>—Tue-moi!... Mais tue-moi donc!</p> + +<p>Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer, +c'en était fait de Bussi-Leclerc.</p> + +<p>Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper, +Bussi-Leclerc, comme un fou, s'arracha les cheveux, +se meurtrit la figure à coups d'ongles en criant:</p> + +<p>—Oh! démon! il ne me tuera pas!...</p> + +<p>Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où +il y avait plus de tristesse que de colère:</p> + +<p>—Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en +aurais le droit... A chacune de nos rencontres, vous +avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours agi sans haine +avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et +de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. +Je vous ai connu geôlier et j'ai été votre prisonnier. +Je vous ai vu sbire et vous avez voulu me faire +arrêter, sachant que ma tête était mise à prix. Aujourd'hui, +vous avez descendu un échelon de plus +dans l'ignominie et vous avez voulu m'assassiner, lâchement, +par-derrière! Oui, certes, j'aurai le droit de +vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment trop +simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, +moi! Mais, pour tant de férocité, unie à tant de félonie +contre moi, qui ne vous avais jamais rien fait... si ce +n'est d'exercer vos jambes... j'ai droit à plus et à +mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, +ma vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!... +Mais, sachez-le bien, si vous aviez eu le courage d'affronter +mon fer, si vous m'aviez combattu loyalement, +vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci, je +ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous +eusse-je fait la grâce de vous toucher... Mais vous +vous êtes désarmé vous-même, Leclerc, vous vous +êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous +avez voulu être.</p> + +<p>Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, +mais Bussi-Leclerc en avait entendu plus qu'il n'en +pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui s'était jeté courageusement +sur le fer de Pardaillan, ne put endurer +plus longtemps le supplice de ces injures débitées +posément, d'une voix presque apitoyée. Il prit sa tête +à deux mains, et, se martelant le front à coups de +poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien +qui hurle à la mort.</p> + +<p>Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les +trois ordinaires, pâles et raides d'émotion, continua:</p> + +<p>—Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse +posture, vous avez eu, ce matin, la généreuse pensée +de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu, ce soir, +vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je +pouvais le faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude +et en fronçant le sourcil, mais n'oubliez pas que je me +crois dégagé envers vous maintenant... Evitez, messieurs, +de vous heurter à moi...</p> + +<p>Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissement +profond cet homme extraordinaire qui, +attaqué à l'improviste par trois braves, lesquels ne +paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en +face, sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer. +Et, ce qui redoubla leur ébahissement, ce fut de voir +ces trois braves accepter ces paroles sans protester, +car ils se contentèrent de saluer gracieusement.</p> + +<p>—Au revoir, monsieur de Pardaillan!</p> + +<p>—A vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan, +toujours grave.</p> + +<p>Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par +le bras et s'éloignèrent en riant très fort, en plaisantant +tout haut, ainsi qu'il était de bon ton pour +des mignons.</p> + +<p>Pardaillan, demeuré immobile, bientôt n'entendit +plus rien. Alors il poussa un soupir mélancolique, +haussa les épaules et, prenant le bras de don César:</p> + +<p>—Allons souper, dit-il en l'entraînant vers l'auberge. +Il me semble que vous devez avoir faim.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<h3>DON CRISTOBAL CENTURION</h3> + +<p>Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens +dessus dessous. Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les +servantes, tout ce monde, au bruit de la bataille, s'était +empressé d'accourir et avait assisté à toute la scène.</p> + +<p>Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement, +on se hâtait de le servir avec égards. Mais, ce soir-là, +il ne put s'empêcher de sourire en voyant avec quelle +célérité le personnel de l'auberge de la Tour, patron +en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs.</p> + +<p>En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le +coin le mieux abrité du patio, abondamment garnie +de mets propres à aiguiser l'appétit, tels que: olives +vertes, piments rouges, marinades diverses, saucissons +et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant +de flacons vénérables, aux formes diverses, +proprement alignés en bataille, le tout d'un aspect fort +réjouissant... surtout pour un homme qui, enterré vivant, +avait pu penser que jamais plus il ne lui serait +donné de se délecter à si appétissant spectacle.</p> + +<p>Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses +fourneaux, s'activait en conscience et se disposait à +envoyer l'omelette bien mordorée, les pigeons cuits à +l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments +bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers, +tranches de venaison, truitons frits, arrosés d'un +jus de citron. Enfin, pour couronner dignement le tout: +le régiment des marmelades, compotes, gelées, confitures, +pâtes de fruits divers, accompagnés des flans +et tartes, renforcés par les fruits frais de la saison.</p> + +<p>Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à +son service, Pardaillan remplit trois coupes sans mot +dire, invita d'un geste Cervantes et don César, vida la +sienne, d'un trait, la remplit, et la vida une deuxième +fois et, en reposant la coupe sur la table:</p> + +<p>—Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe +le coeur et, par ma foi! j'en avais besoin.</p> + +<p>—En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une +attention soutenue, vous êtes pâle comme un mort et +paraissez ému... Je ne pense pourtant pas que ce soit +le combat que vous venez de soutenir qui vous ait +ainsi frappé... Il y a certainement autre chose.</p> + +<p>Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes +en face, sans répondre. Puis, haussant les épaules:</p> + +<p>—Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et +vous ici, don César.</p> + +<p>Sans se faire autrement prier, Cervantes et don +César prirent place sur des sièges. S'adressant à don +César et faisant allusion à son intervention qui l'avait +préservé du coup de poignard de Bussi:</p> + +<p>—Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez +pas, à ce que je vois, laisser traîner longtemps une +dette derrière vous.</p> + +<p>Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour +le ton et l'air affectueux dont ces paroles furent prononcées, +que pour les paroles elles-mêmes. Et, avec +cette franchise et cette loyauté qui paraissaient être le +fond de son caractère, il répondit vivement:</p> + +<p>—Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour +vous éviter un mauvais coup, monsieur, mais je ne +suis pas quitte envers vous; au contraire, me voici +à nouveau votre débiteur.</p> + +<p>—Comment cela, monsieur?</p> + +<p>—Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi +plusieurs coups qui m'eussent indubitablement atteint... +si vous n'aviez veillé sur moi!</p> + +<p>—Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela?</p> + +<p>—Nécessairement, monsieur.</p> + +<p>—Ceci prouve que vous savez garder tout votre +sang-froid dans l'action, ce dont je vous félicite vivement... +Maintenant, si vous m'en croyez, attaquons toutes +ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en +juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.</p> + +<p>Et les trois amis commencèrent bravement le massacre +des provisions accumulées devant eux.</p> + +<p>............................................................</p> + +<p>Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées +par un long jeûne, et les émotions d'une journée si bien +remplie, il nous faut revenir à un personnage dont +les faits et les gestes sollicitèrent notre attention.</p> + +<p>Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en +reconnaissance d'une aumône royale que lui avait généreusement +faite le chevalier de Pardaillan, n'avait rien +trouvé de mieux que de le menacer de son poignard, +par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant +s'était tout simplement glissé entre les marchandises +qui encombraient le quai, avait gagné une des nombreuses +ruelles qui aboutissaient au Guadalquivir, et +s'était élancé en courant dans la direction de l'Alcazar.</p> + +<p>Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le +mot de passe et montra une sorte de médaille. Aussitôt, +la sentinelle s'effaça respectueusement. Alors, +d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale des couloirs, +qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement +à la porte d'un appartement à laquelle il +frappa d'une manière spéciale. Un laquais vint lui ouvrir +aussitôt et, sur quelques mots que le mendiant lui +dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une +porte et s'effaça.</p> + +<p>Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher. +Cette chambre était celle du dogue de Philippe II, +don Inigo de Almaran, plus communément appelé +Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré +de bandes, se promenait rageusement, en proférant +d'horribles menaces à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan +de malheur, qui lui avait presque démis le bras.</p> + +<p>Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant +devant lui une espèce de mendiant sordide, il fronça +les sourcils, mais il reconnut le personnage.</p> + +<p>—Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà!</p> + +<p>Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans +celui que Barba Roja venait d'appeler Cristobal, le +familier qu'il avait délicatement jeté hors du patio +le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour.</p> + +<p>Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous +paraît venu de faire plus ample connaissance avec lui.</p> + +<p>Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de +bachelier comme il y en avait tant à cette époque en +Espagne. Jeune, intelligent, instruit, il avait résolu de +faire son chemin et d'arriver à une haute situation. +C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on +ne se connaît plus de père ni de mère et qu'on +n'a été instruit et élevé que par la charité d'un vieil +oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans un +royaume où prêtres et moines sont légion.</p> + +<p>Il commença d'abord par se décharger de ces vains +scrupules qui sont l'apanage des sots et la pierre +d'achoppement de tout ambitieux fermement résolu à +réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de facilité +que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément +la conscience du jeune Cristobal Centurion. +Devenu plus léger, il n'en demeura pas moins ce qu'il +était avant, pauvre à faire pitié au Job, de biblique +mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait +faits pour délester sa conscience méritaient somme +toute une récompense, le diable la lui donna en lui +suggérant l'idée d'alléger son vieux curé d'oncle de +quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement +économisés en se privant durant de longues années, +et qu'il avait précautionneusement enfouis +dans une sûre cachette, non pas si sûre pourtant +que le jeune drôle ne la découvrît après de longues +et patientes recherches.</p> + +<p>Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à +la prévoyance avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu +don Cristobal Centurion, se hâta de gagner au +large et se mit en quête de quelque puissant protecteur. +Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait +en ce temps un don Centurion que Philippe II venait +de créer marquis de Estepa. Don Cristobal Centurion +se découvrit incontinent une parenté indéniable—du +moins elle lui parut telle—avec ce riche seigneur. +Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de +lui assistance. Le marquis de Estepa était un de ces +égoïstes comme il y en a malheureusement trop. Il +demeura intraitable. Et non seulement ce mauvais parent +ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout +net à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore +de se réclamer d'une parenté que lui, marquis de +Estepa, s'obstinait à nier contre toute évidence, il ne se +gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens.</p> + +<p>La menace des coups de bâton produisit une impression +pénible sur don Cristobal Centurion, et il +s'aperçut alors qu'il s'était trompé et, qu'en effet, le +seigneur marquis n'était pas de sa famille.</p> + +<p>Durant quelques années, il continua de vivoter.</p> + +<p>Il se fit soldat et apprit à manier noblement une +épée. Puis il se fit détrousseur de grands chemins et il +apprit à manier non moins noblement le poignard. +Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de +se servir convenablement d'à peu près toutes les-armes +en usage à l'époque, il mit généreusement ses talents +à la disposition de ceux qui ne les possédaient +point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou +vengeait une offense mortelle, un honneur outragé.</p> + +<p>Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il +était merveilleusement doué, il était devenu un vrai +savant en philosophie, en théologie et en procédures +de toutes sortes. Et, pour varier ses occupations et +accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait +une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le +compte de celui-là, écrivait un sermon pour le compte +de tel prédicateur, ou encore rédigeait les plaidoiries +de tel avocat.</p> + +<p>Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs +d'enfance—ce qu'il appelait: fouiller dans ses papiers +de famille—il se rappela qu'une de ses arrière-cousines +avait, autrefois, épousé le cousin de l'arrière-cousin +de don Inigo de Almaran, personnage considérable, +promu à l'honneur de veiller directement sur +les jours de Sa Majesté catholique.</p> + +<p>Don Centurion se dit que sa parenté était claire, +évidente, palpable, et que l'illustre Barba Roja—qui, +somme toute, faisait en haut de l'échelle sociale, et +pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion, faisait +en bas, pour le compte de tout le monde—ne pouvait +manquer de le comprendre et de le bien accueillir.</p> + +<p>Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement +le parti qu'il pourrait tirer d'un sacripant instruit +et vigoureux, décidé à tout, capable de tenir tête +au casuiste le plus subtil, en même temps capable +de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main.</p> + +<p>Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines +expéditions mystérieuses qu'il entreprenait de temps +en temps, soit pour le compte du roi, soit pour son +propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel serait +le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer.</p> + +<p>Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune +de se voir bien accueilli. Sa parenté fut reconnue +sans discussion et son nouveau cousin le fit entrer +d'emblée à la <i>General Inquisicion suprema</i> avec +des appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, +n'en parurent pas moins mirifiques au bravo.</p> + +<p>Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba +Roja serait quelque peu exagérer. Une fois pour toutes, +il s'était débarrassé de tout sentiment encombrant, +et la reconnaissance était au nombre de ceux-là. +Mais il était trop intelligent pour n'avoir pas compris +que, tant qu'il ne se sentirait pas assez fort pour +voler de ses propres ailes, il lui faudrait s'appuyer +sur quelqu'un de puissant.</p> + +<p>Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a +l'employer, il n'eût pas hésité à lâcher et, au besoin, à +trahir odieusement le confiant Barba Roja. Mais, comme +nul ne songeait encore à se l'attacher, il restait +momentanément foncièrement attaché à son cousin.</p> + +<p>Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba +Roja au moment où le colosse vaincu tournait autour +de sa chambre comme un fauve en cage.</p> + +<p>—Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.</p> + +<p>Centurion haussa dédaigneusement les épaules et +répondit d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, +mais où perçait, malgré lui, une sourde irritation:</p> + +<p>—Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur, +pour des raisons que je ne saisis pas, a jugé +bon de le laisser échapper.</p> + +<p>—Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le +damné prêtre qui s'avise de jouer à la générosité!... Si +cet homme vit, je reste déshonoré, et je perds la confiance +du roi et je n'ai plus qu'à me retirer dans quelque +cloître et y crever de honte et de macération!...</p> + +<p>Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du +dévoué Centurion. La disgrâce du dogue de Philippe II +entraînait sa déconfiture à lui. Aussi, fut-ce très sincèrement +qu'il répondit non sans quelque mélancolie:</p> + +<p>—J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez +quelque peu, à mon sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement +vous faire un crime d'avoir trouvé votre +maître. A bien considérer les choses, j'estime que, +dans votre malheur, vous avez encore du bonheur.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez +tombé sur un Espagnol désireux de vous supplanter +auprès du roi, et vous eussiez été irrémissiblement +perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune +de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un +ennemi de Sa Majesté. Vous voilà bien tranquille: +celui-là ne cherchera pas à prendre votre place...</p> + +<p>—Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, +n'importe, il me faut une vengeance.</p> + +<p>—Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel +jaillit une lueur fauve, je suis de votre avis. +Et, si vous avez une dent contre le Français, j'en ai +une aussi, et d'une belle longueur, je vous en réponds...</p> + +<p>—Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il?</p> + +<p>—Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je +suppose qu'il se restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé. +A telle enseigne qu'il m'a fait l'aumône...</p> + +<p>—Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...</p> + +<p>—Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec +un sourire livide. S'il a échappé, croyez bien que ce +n'est pas le fait de ma volonté. Il faut croire qu'une +providence veille sur lui, car, comme j'allais lui enfoncer +le poignard que voici entre les deux épaules, il +s'est retourné à point nommé et, diable! nous connaissons +tous deux la force redoutable du sire. Je n'ai pas +demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici.</p> + +<p>Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:</p> + +<p>—Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et +je le prends mort ou vif, dusse-je démolir la bicoque.</p> + +<p>—Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant +d'hommes qu'il en faudra et cours, je le voudrais +déjà voir les tripes au vent... Quel malheur que le scélérat +m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je n'aurais +laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire...</p> + +<p>—Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit +Centurion avec une joie frénétique, vous pouvez vous +en rapporter à moi.</p> + +<p>—Il t'a fort mal accommodé, toi aussi.</p> + +<p>Centurion hocha doucement la tête et, avec un +calme sinistrement résolu:</p> + +<p>—Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce +qu'il m'a fait, dit-il. Mais la question n'est pas là... +Vous m'aviez donné l'ordre de rechercher et de vous +amener cette petite Giralda, pour laquelle vous êtes +féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce +n'est certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or, +grâce à l'intervention de ce Pardaillan, qui ne respecte +rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué par mes +supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans +ordres... L'ordre venait de vous, mais, comme vous +n'avez pas jugé à propos de me couvrir, pensant que +vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je n'ai +écouté que mon dévouement pour vous et je me suis +tu, et j'ai accepté la punition sans murmurer.</p> + +<p>—En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des +raisons toutes spéciales pour ne pas me mêler à +cette affaire. Mais, comme il n'est pas juste que tu +aies été puni par ma faute, prends ceci.</p> + +<p>Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement +garnie au dévoué Centurion, car il eut une +grimace de jubilation et, tout en serrant précieusement +la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en +souriant:</p> + +<p>—Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera +pas avec ce Pardaillan ce qui m'est arrivé avec +la Giralda? Que je réussisse, comme je l'espère, ou +que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se fâchera +pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en +est fait de moi.</p> + +<p>—Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi +clairement. Que veux-tu?</p> + +<p>—Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit +de votre main, à seule fin d'être complètement couvert +en cas où ce que je vais entreprendre ne serait +pas du goût de Mgr le grand inquisiteur.</p> + +<p>—N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt! +fit Barba Roja en se dirigeant vers un cabinet d'ébène.</p> + +<p>Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et, +considérant piteusement son bras en écharpe:</p> + +<p>—Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne +pour écrire avec mon bras malade?</p> + +<p>—Ventre de veau! murmura Centurion désappointé, +c'est vrai, j'avais oublié le bras malade. Et pourtant, +reprit-il avec froideur, pourtant, je n'agirai pas +sans un ordre écrit.</p> + +<p>—Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire +en ce cas?</p> + +<p>Centurion parut réfléchir un instant et soudain:</p> + +<p>—Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?</p> + +<p>Barba Roja haussa ses larges épaules.</p> + +<p>—Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au +roi: «Sire, vous plairait-il de signer l'ordre de meurtrir +le sire de Pardaillan?»</p> + +<p>Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil +sur Barba Roja, Centurion dit d'un air détaché:</p> + +<p>—Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...</p> + +<p>—Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que +j'ai ici portent la signature du roi?</p> + +<p>—Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.</p> + +<p>—Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut +tuer?</p> + +<p>—Cela n'en vaut que mieux.</p> + +<p>—Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut +échapper à toute sanction, on peut exiger main forte +de toutes les autorités civiles ou religieuses?</p> + +<p>L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.</p> + +<p>—Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer +que le temps passe et qu'en tardant davantage +nous courons le risque de trouver l'oiseau déniché.</p> + +<p>Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et, +toujours hésitant, il murmura:</p> + +<p>—Diable! un blanc-seing...</p> + +<p>Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le +plus indifférent:</p> + +<p>—Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute, +je ne suis pas pressé, moi. J'attendrai que vous soyez +en état de me signer l'ordre...</p> + +<p>—Barba Roja se décida brusquement...</p> + +<p>—Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de +ce parchemin? fit-il.</p> + +<p>—Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre +diable comme moi puisse tirer de ce méchant carré +de parchemin? Si encore c'était un bon sur le Trésor, +je comprendrais... Mais ça!...</p> + +<p>Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y +prit un des blancs-seings dont il disposait pour l'exécution +des ordres secrets du roi et le tendit à Centurion +en disant:</p> + +<p>—Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition.</p> + +<p>Centurion prit le parchemin d'un air très détaché, +mais, si Barba Roja avait pu discerner l'éclair de +triomphe qui s'alluma dans l'oeil du familier, nul +doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier.</p> + +<p>Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses +loques et, se dirigeant vers la porte, il s'écria:</p> + +<p>—A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre +et cependant il me faut aller changer ce costume.</p> + +<p>Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba +Roja, avec une timidité étrange chez ce colosse, +murmura:</p> + +<p>—Cristobal!...</p> + +<p>Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant +que Barba Roja, très embarrassé, ne pouvait se résoudre +à parler, il lui dit avec cette brusque familiarité +qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête:</p> + +<p>—Les moments sont précieux, l'homme peut nous +échapper. Voyons, videz votre sac une bonne fois.</p> + +<p>—Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.</p> + +<p>—La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse, +railla Centurion narquois.</p> + +<p>—Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire +d'une pierre deux coups?... reprit Barba Roja.</p> + +<p>—Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince +sourire, si toutefois la jeune fille est à l'auberge...</p> + +<p>—Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, +dont le visage s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette +jeune fille, demande-moi tout ce que tu voudras!...</p> + +<p>—Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion +entre haut et bas.</p> + +<p>Et tout haut:</p> + +<p>—Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois +votre haine et votre amour.</p> + +<p>Et, sur ces mots, il s'éclipsa.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<h3>LE SOUPER</h3> + +<p>Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le +brave Centurion, et, en caressant sous ses haillons le +blanc-seing qu'il venait d'arracher à la naïveté de +Barba Roja, il répétait à chaque instant, comme s'il +eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui +lui paraissait incroyable:</p> + +<p>«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer +mes ailes et montrer ce dont je suis capable!»</p> + +<p>Comme il traversait la place du Palais en faisant +des rêves merveilleux, ce qui ne l'empêchait pourtant +pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre, surgie de +derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion +s'arrêta et demanda à voix basse:</p> + +<p>—Eh bien? L'homme?</p> + +<p>—Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque +à la porte de l'auberge. Il les a mis en fuite.</p> + +<p>—A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton +d'incrédulité.</p> + +<p>—Il lui est venu du secours. El Torero.</p> + +<p>—Et maintenant?</p> + +<p>—Il vient de se mettre à table avec El Torero et +un grand diable qu'il a appelé Cervantes.</p> + +<p>—Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a +du nouveau, viens m'avertir à la maison des cyprès.</p> + +<p>L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit +sa course dans la nuit, en se frottant les mains avec +une jubilation intense.</p> + +<p>A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans +un endroit désert, une maison solitaire se dissimulait, +prudemment tapie au centre de massifs de palmiers, +d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils +parfums. Tout autour de cette première barrière +de fleurs et de verdure, une double rangée de cyprès +géants dressaient leur sombre feuillage comme un rideau +opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même +d'une muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse +demeure et la défendait contre toute intrusion +intempestive.</p> + +<p>Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée +dans la muraille. Il frappa d'une certaine façon et la +porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa le jardin en homme +qui connaît son chemin, contourna la maison et, +après avoir franchi les marches du perron monumental, +il pénétra dans un vaste et somptueux vestibule.</p> + +<p>Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète +et très sobre d'ornements, semblaient monter la +garde dans ce vestibule où le bachelier-bravo était +sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût prononcée, +un des laquais souleva une lourde tenture de +velours et l'introduisit dans un cabinet meublé avec +un luxe d'une richesse inouïe.</p> + +<p>Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il +pénétrait dans ce cabinet, car le familier jeta à peine +un regard distrait sur les splendeurs qui l'environnaient. +Il était resté campé au milieu de la pièce.</p> + +<p>Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse +portière de brocart, soulevée par une main +invisible, et s'avança d'un pas lent et majestueux.</p> + +<p>C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence +qui ressemblait à un agenouillement.</p> + +<p>—Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître +remarquer l'étrange costume du personnage.</p> + +<p>—Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le +blanc-seing.</p> + +<p>—Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre +émotion.</p> + +<p>Centurion tendit le parchemin que venait de lui +confier Barba Roja.</p> + +<p>Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un +long moment rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin, +le mit dans son sein et, toujours impassible, de son +pas lent et un peu théâtral, elle alla s'asseoir devant +une table et traça quelques lignes de sa fine écriture +sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:</p> + +<p>—Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison +de la ville, et, sur le vu de ce bon, mon intendant vous +remettra les vingt mille livres promises.</p> + +<p>Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le +parcourut d'un coup d'oeil.</p> + +<p>—Madame, fit-il d'une voix tremblante d'émotion, +il y a erreur, sans doute...</p> + +<p>—Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt +mille livres? dit Fausta, très calme.</p> + +<p>—Précisément, madame... et vous me remettez un +bon de trente mille livres!</p> + +<p>—Les dix mille livres en surplus sont pour récompenser +la célérité avec laquelle vous avez exécuté +mes ordres.</p> + +<p>Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire +de mépris vint arquer les lèvres de Fausta.</p> + +<p>—Allez, maître, dit-elle simplement, de son ton +d'irrésistible autorité.</p> + +<p>Centurion ne bougea pas.</p> + +<p>—Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez, +maître Centurion.</p> + +<p>—Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, +j'ai la joie de vous annoncer que je tiens Pardaillan.</p> + +<p>Fausta était restée assise devant la table. En entendant +ces mots, elle se leva lentement et, dardant son +regard lumineux sur le bravo presque prosterné, elle +répéta, comme si elle n'eût pu croire ses oreilles:</p> + +<p>—Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?</p> + +<p>Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrédulité +et de souverain mépris dans le ton de ces paroles.</p> + +<p>Cependant, avec une modeste assurance. Centurion +reprit:</p> + +<p>—Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce +moment attablé dans une hôtellerie dont toutes les +issues sont gardées par mes hommes. En sortant +d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je +réponds comme de moi-même, nous envahissons l'hôtellerie +en question, et nous cueillons l'homme...</p> + +<p>—L'homme!... Qui ça, l'homme?</p> + +<p>—Mais... Pardaillan...</p> + +<p>—Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan, +gronda Fausta.</p> + +<p>—Ah! fit Centurion, de plus en plus éberlué. Soit! +Nous arrêtons M. le chevalier de Pardaillan et nous +vous l'amenons... à moins que vous ne préfériez que +nous l'expédions proprement ad patres...</p> + +<p>«Je me disais aussi, réfléchissait Fausta, qu'un +ignoble sbire, qu'un bravo de bas étage réussisse à +s'emparer d'un homme tel que Pardaillan, c'est contraire +au sens naturel des choses.»</p> + +<p>Et, à voix haute, sans nulle raillerie:</p> + +<p>—Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan?... +Vous vous ferez tuer, vous et vos dix braves.</p> + +<p>—Oh! fit Centurion incrédule, vous croyez, madame?</p> + +<p>—J'en suis sûre, dit froidement Fausta.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne... je prendrai vingt hommes, +trente, s'il le faut.</p> + +<p>—Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez +pas le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>Centurion allait protester. Elle lui imposa silence +d'un geste impérieux. Elle retourna à sa table et griffonna +de nouveau quelques lignes:</p> + +<p>—Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille +livres. Il est à vous si vous le voulez.</p> + +<p>—A moi!... s'exclama Centurion ébloui. Que faut-il +faire?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, répondit Fausta.</p> + +<p>Alors, d'une voix calme et posée, elle donna ses +instructions au bravo attentif. Quand elle eut terminé, +elle plia le bon, le mit dans son sein, et dit:</p> + +<p>—Si vous réussissez, ce bon est à vous.</p> + +<p>—C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec +un sourire sinistre.</p> + +<p>—Allez donc. Il n'y a plus un instant à perdre.</p> + +<p>—Madame!... fit Centurion avec une hésitation et +un embarras soudain.</p> + +<p>—Qu'est-ce encore?</p> + +<p>—Vous m'aviez promis que la petite bohémienne +ne serait pas livrée à don Almaran.</p> + +<p>—Eh bien? fit Fausta en l'étudiant attentivement.</p> + +<p>—Eh bien, je désire savoir si cette promesse tient +toujours. Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec +une émotion étrange, je ne suis qu'un pauvre bachelier +qui, sa vie durant, n'a fait que loger le diable +dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres +que je devrai à votre générosité représentent pour +moi une fortune inouïe... Pourtant, cette fortune, je +l'abandonnerais de grand coeur contre l'assurance que +jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute de +Barba Roja.</p> + +<p>—Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son +air paisible.</p> + +<p>Sans répondre. Centurion joignit les mains en une +extase muette.</p> + +<p>—Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette +jeune fille ne sera, par ma volonté, livrée à ton +parent.</p> + +<p>Centurion se courba jusqu'à terre et s'élança au +dehors, ivre de joie.</p> + +<p>Fausta resta un long moment rêveuse, combinant +dans sa tête les derniers détails du guet-apens qui +devait, enfin, faire disparaître de sa vie cet obstacle +vivant qui la faisait trébucher dans toutes ses entreprises, +et qui s'appelait Pardaillan.</p> + +<p>Ayant tout réglé, elle se leva et sortit du cabinet. +Dans le corridor où elle s'engagea, elle s'arrêta devant +une porte, poussa un judas invisible, et regarda par +la petite fente. Une jeune fille, blottie dans un large +fauteuil, en une pose adorable de grâce, paraissait +sommeiller doucement, la tête penchée sur son épaule.</p> + +<p>Cette jeune fille, c'était Giralda.</p> + +<p>—Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout à +l'heure.</p> + +<p>Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa +route. Parvenue au bout du corridor, elle ouvrit la +dernière porte qu'elle trouva à main droite, et entra.</p> + +<p>La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était +un rez-de-chaussée surélevé comme un entresol. C'était +une espèce de boudoir très simple, éclairé par une +fenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient +en assez mauvais état.</p> + +<p>Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre +au laquais, qui se présenta aussitôt.</p> + +<p>Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la +pièce et repoussa du côté opposé à la fenêtre tous les +meubles qui restaient, en sorte que, lorsqu'il eut +terminé sa besogne, il ne resta plus, comme meubles, +qu'une petite table, un coffre, et un cabinet placé +dans une encoignure. En fait de siège, il ne resta +qu'un large divan, sur lequel s'amoncelaient des coussins +de soie. Le divan était placé juste en face de la +fenêtre, en sorte qu'après cet agencement bizarre une +moitié de la pièce se trouva meublée et l'autre moitié +complètement dégarnie.</p> + +<p>Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée, +Fausta sortit, précédée du laquais portant un candélabre +garni de cires allumées.</p> + +<p>Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte +qu'il ouvrit, et se trouva devant un escalier de pierre +qui aboutissait aux caves. Le laquais descendit, et, +après maints détours, s'arrêta devant une porte de fer, +qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se +tint à l'écart, tandis que Fausta pénétrait dans un +caveau, bas de plafond, sans aucune ouverture apparente +autre que la porte, assez long, mais fort étroit, +assez semblable comme forme à une baignoire de +dimensions anormales. Les parois et le sol de ce +caveau étaient recouverts de larges dalles de marbre +blanc.</p> + +<p>A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta +inspecta ce lieu qui n'avait rien de sinistre. Elle alla +prendre une cire au flambeau, la leva en l'air, et +étudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son +inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu +du caveau, fouilla dans son sein et en sortit une boîte +minuscule, dans laquelle elle prit une petite pastille.</p> + +<p>«Ceci m'a été vendu par Magni, songeait-elle. Magni +est un homme à Espinosa. Il m'a trompée déjà en me +donnant pour du poison ce qui n'était qu'un narcotique. +N'en sera-t-il pas de même avec cette pastille?... +Peu importe, mes précautions sont bien prises, cette +fois-ci... J'eusse voulu lui épargner une trop lente agonie, +mais je n'ai plus le temps d'expérimenter ceci.»</p> + +<p>Elle, alla allumer le bout de la pastille à une des +cires. Elle souffla légèrement pour activer la combustion +et vint la déposer au milieu du caveau. De minces +volutes d'une fumée bleuâtre et odoriférante +s'échappèrent de la petite pastille qui se consumait +lentement.</p> + +<p>Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma +la porte à double tour.</p> + +<p>—Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, à l'instant, +dit Fausta. Demain matin, vous ferez venir des +maçons et vous ferez murer solidement cette porte.</p> + +<p>Le laquais s'inclina en signe d'obéissance.</p> + +<p>Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:</p> + +<p>«Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver. +Même pas moi... si j'en avais le désir.»</p> + +<p>Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter +la clef dans le Guadalquivir proche, Fausta se dirigea +vers la chambre où dormait la Giralda, en murmurant:</p> + +<p>«Allons styler la petite bohémienne.»</p> + +<p>Pendant que Fausta organise la mise en scène du +guet-apens imaginé par elle, pendant que Centurion +procède à l'exécution de ce guet-apens, Pardaillan +devise paisiblement avec ses amis.</p> + +<p>—Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé +à point nommé dans cette rue? dit-il à don César.</p> + +<p>—C'est très simple. M. de Cervantes et moi n'étions +pas sans appréhensions au sujet de l'entrevue que +vous deviez avoir avec le roi. Sans nous être concertés, +nous nous trouvions ici vers midi, pensant +vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre appréhension +se changea en inquiétude. Alors, nous allâmes à +l'Alcazar, espérant, sinon vous y rencontrer, du moins +y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurés.</p> + +<p>—Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous +vous êtes inquiétés de moi?... Qu'eussiez-vous fait si +je ne fusse pas revenu?</p> + +<p>—Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don +César. Mais nous ne serions pas restés inactifs... Nous +aurions cherché à pénétrer dans le palais.</p> + +<p>—Nous serions entrés, assura Cervantes.</p> + +<p>—Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux +pétillaient de joyeuse malice.</p> + +<p>—Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dît ce que +vous étiez devenu... et, dans le cas où on vous aurait +arrêté, nous aurions cherché à vous délivrer... Nous +aurions plutôt mis le feu au palais!</p> + +<p>—Mais, cher ami, j'eusse brûlé aussi, en ce cas.</p> + +<p>—Oh! fit don César tout saisi, c'est vrai!... Je n'y +avais point pensé.</p> + +<p>—Et puis, quelle idée bizarre!... venir me chercher +au palais, c'est la plus insigne folie que vous eussiez +pu faire.</p> + +<p>—Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le +Torero.</p> + +<p>—Je ne dis pas... Mais pénétrer au palais pour m'en +tirer, diable!... grommela Pardaillan.</p> + +<p>—Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois +vivant ou mort? reprit-il, s'adressant à Cervantes.</p> + +<p>—Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que +vous êtes bien vivant, que diable!...</p> + +<p>—Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement +Pardaillan. Je suis mort... ou plutôt je suis le mort-vivant... +A telle enseigne que, dûment et proprement +cloué entre quatre planches, j'ai bel et bien été +descendu dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana, +ma mignonne?</p> + +<p>Cette question était motivée par le bris d'un flacon +plein d'un vin généreux que Juana venait de laisser +choir sur les dalles du patio.</p> + +<p>—Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour +sa maladresse, est-ce vrai ce que vous dites, monsieur +le chevalier?</p> + +<p>—Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être +obligée de remplacer le flacon que vous venez de +briser... et c'est vraiment dommage, car cet excellent +liquide est fait pour nous abreuver et nous donner +des forces, et non pour laver les dalles de cette cour.</p> + +<p>—C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil +perspicace du chevalier, rougissait de plus en plus.</p> + +<p>Cervantes et don César ne purent s'empêcher de +frémir.</p> + +<p>—Et vous vous êtes tiré de là? demanda anxieusement +don César.</p> + +<p>—Sans doute... puisque me voici.</p> + +<p>—C'est donc cela que je vous ai vu si pâle? fit +Cervantes.</p> + +<p>—Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort...</p> + +<p>—Sainte mère de Dieu! marmotta Juana, en se +signant.</p> + +<p>—Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je +suis mort, je suis aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...</p> + +<p>Devant cette explication effarante, donnée avec un +air paisible, Juana jugea prudent de battre précipitamment +en retraite et se réfugia dans la cuisine sans +plus attendre, pendant que Cervantes, ému autant +qu'intrigué, disait:</p> + +<p>—Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air +que vous venez d'échapper à quelque terrible danger.</p> + +<p>Le chevalier s'empressa de faire à ses amis un récit +succinct des effroyables aventures qu'il avait vécues +au palais. Lorsqu'il eut achevé, il s'écria joyeusement:</p> + +<p>—Versez-nous à boire, et dites-moi, don César, comment +vous êtes intervenu si fort à propos pour faire +dévier le coup de poignard de Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'étant +inquiet je ne pouvais tenir en place. Tandis que +M. de Cervantes cherchait une combinaison qui nous +permît de vous arracher des griffes de l'inquisiteur, +j'étais allé me mettre sur la porte extérieure du +patio. C'est de là que j'ai vu s'élancer l'homme et +que, n'ayant pas le temps de l'arrêter, j'ai crié pour +vous avertir du danger.</p> + +<p>Pardaillan parut s'absorber dans la dégustation d'un +flan savoureux. Tout à coup, redressant la tête:</p> + +<p>—Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant +jolie Giralda.</p> + +<p>—La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.</p> + +<p>Pardaillan posa brusquement son verre, et dit, +en scrutant le visage souriant du jeune homme:</p> + +<p>—Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible! +Pour un amoureux, ce calme me surprend, je l'avoue.</p> + +<p>—Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit +le Torero, en continuant de sourire. Vous savez, +monsieur le chevalier, que la Giralda s'obstine à ne +pas quitter l'Espagne.</p> + +<p>—Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan, +et m'est avis que vous devriez l'exhorter à fuir +au plus tôt. Croyez-moi, l'air de ce pays est mauvais +pour vous comme pour elle.</p> + +<p>—C'est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantes +en haussant les épaules; mais les jeunes gens +n'en font toujours qu'à leur tête.</p> + +<p>—C'est que, dit gravement don César, il ne s'agit +pas là d'un simple caprice de jeune femme, ainsi +que vous paraissez le croire. La Giralda, comme moi, +n'a jamais connu son père ni sa mère. Or, depuis +quelque temps, elle a appris que ses parents sont +vivants, et elle croit être sur leurs traces. La douceur +du foyer familial apparaît comme le suprême bonheur +à ceux qui, comme nous, ne les ont jamais +connus. Peut-être ont-ils été abandonnés volontairement, +peut-être ces parents qu'ils désirent ardemment +connaître sont-ils indignes et les repousseront haineusement... +n'importe, ils cherchent quand même, quittes +à se meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment +aurais-je le coeur de l'empêcher, puisque, moi-même, +je chercherais, comme elle... si je ne savais, +hélas! que ceux dont je ne connais même pas le nom +ne sont plus, ajouta-t-il avec un accent poignant.</p> + +<p>—Diable! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous +m'en direz tant... Mais pourquoi n'aidez-vous pas +votre fiancée dans ses recherches?</p> + +<p>—La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohémienne, +vous le savez—ou, dû moins, elle fut élevée +par des Bohémiens. Elle a ses idées et ses manières +à elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire... même +à moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction +que ses recherches n'aboutiront pas si elle ne les +fait elle-même. Quant à sa disparition, si elle ne +m'inquiète pas autrement, c'est que, plusieurs fois +déjà, elle a disparu ainsi. Demain, peut-être, je la +verrai revenir avec une déception de plus... et je +m'efforcerai de la consoler.</p> + +<p>Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait proposé +d'assassiner le Torero. Il se demanda si cette disparition +de la bohémienne ne cachait pas un piège à +l'adresse du fils de don Carlos.</p> + +<p>—Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s'est +absentée volontairement et dans le but que vous +venez d'indiquer?</p> + +<p>—La Giralda m'a prévenu. Son absence devait +durer un jour ou deux. Mais, ajouta don César avec +un commencement d'inquiétude, que pensez-vous +donc?</p> + +<p>—Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous +a prévenu elle-même... Seulement, si, demain matin, +vous ne l'avez pas revue, suivez mon conseil: venez +me chercher sans perdre un instant et nous nous +mettrons ensemble à sa recherche.</p> + +<p>—Vous m'effrayez, monsieur!</p> + +<p>—Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan +avec son flegme habituel, et attendons à +demain. Est-il vrai que vous prendrez part à la +corrida?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit don César, dans l'oeil de qui +passa comme un éclair sombre.</p> + +<p>—Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraître?</p> + +<p>—Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton +tranchant. Le roi m'a fait le très grand honneur de +m'ordonner d'y paraître... Sa Majesté a même poussé +l'insistance jusqu'à envoyer à différentes reprises me +rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans +l'arène... Vous voyez bien que je ne saurais me dérober.</p> + +<p>—Ah! fit Pardaillan, qui avait son idée. Est-il dans +les usages de faire pareille démarche?</p> + +<p>—Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que +me fait Sa Majesté n'en est que plus précieux, dit +don César, d'une voix mordante.</p> + +<p>Pardaillan le considéra droit dans les yeux. Puis, +se penchant par-dessus la table, à voix basse:</p> + +<p>—Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque +en vous une étrange émotion quand vous parlez +du roi... Jureriez-vous que vous n'avez pas un sentiment +contre Sa Majesté Philippe?</p> + +<p>—Non! fit nettement don César, je ne ferai pas un +tel serment... Je hais cet homme! Je me suis juré +qu'il ne mourrait que de ma main... et vous voyez +que je sais respecter un serment.</p> + +<p>Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent +auquel il n'y avait pas à se méprendre.</p> + +<p>«Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait +pour arranger les choses!»</p> + +<p>Et, tout haut:</p> + +<p>—Et vous me dites cela, à moi, que vous connaissez +depuis quelques jours à peine!... J'admire votre +confiance, si elle s'étend ainsi à tout le monde...</p> + +<p>—Ne croyez pas que je sois homme à conter mes +affaires à tout venant, dit vivement le Torero. J'ai été +élevé dans une atmosphère de mystère et de trahison. +A l'âge où l'on vit insouciant et heureux, je n'ai +connu que malheurs et catastrophes, et j'ai dû errer +dans les ganaderias ou dans les sierras en me cachant +comme un criminel, ayant pour compagnon et pour +maître un ganadero, que je croyais mon père, et qui +était bien l'homme le plus taciturne et le plus soupçonneux +que j'ai connu. J'ai donc appris à me méfier +et à me taire. Je n'ai dit à personne, pas même à +M. de Cervantes, qui est un ami éprouvé, ce que je +viens de dire à vous, que je connais depuis quelques +jours, à peine.</p> + +<p>—Pourquoi à moi? dit Pardaillan avec naïveté.</p> + +<p>—Le sais-je? dit don César avec un abandon juvénile. +Est-ce la loyauté qui éclate sur votre visage? +Est-ce la bonté que j'ai lue dans vos yeux, si railleurs +pourtant? Est-ce votre générosité ou votre éclatante +bravoure? Un irrésistible penchant m'attire vers vous +et j'éprouve ce sentiment fait de confiance, de respect +et d'affection, tel qu'on le doit éprouver, me semble-t-il, +pour un grand frère... Excusez-moi, monsieur, je +vous ennuie peut-être, mais c'est la première fois +que je me sens assez de confiance pour parler ainsi +à coeur ouvert.</p> + +<p>—Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri; +puis, regardant bien en face don César:</p> + +<p>—En somme, que savez-vous de votre famille?</p> + +<p>—Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon +père et ma mère sont morts, et tout me porte à +croire qu'ils étaient d'illustre famille.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes, +ne regrettez pas trop cette famille. L'adversité, voyez-vous, +forme des caractères de votre trempe et de la +trempe du chevalier, et, ce qui vous apparaît comme +un malheur, au fond, est peut-être un grand bonheur.</p> + +<p>—Peut-être, monsieur. J'avoue que je me suis dit +à moi-même plus d'une fois ce que vous venez d'exprimer. +Mais cela n'atténue ni mes regrets ni ma +douleur.</p> + +<p>—Comment avez-vous appris la mort de vos +parents? demanda Pardaillan. Êtes-vous bien sûr +qu'on ne vous a pas trompé, volontairement ou non, +sur ce point?</p> + +<p>Le Torero secoua tristement la tête:</p> + +<p>—Je tiens ces détails du ganadero qui m'a élevé +et je suis bien sûr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait, +dans tous ses détails, l'histoire de ma famille, +et, s'il n'a jamais consenti à me révéler certaines +choses, comme le nom de mes parents, par exemple, +c'est que, m'a-t-il souvent répété: «Le jour où votre +existence sera connue, si vous ignorez tout de votre +famille, on vous laissera peut-être vivre. Mais, si on +soupçonne que vous connaissez votre nom, vous +êtes un homme mort!</p> + +<p>—Comment cet homme, qui disait que la divulgation +du secret de votre naissance vous serait mortelle, +a-t-il pu consentir à vous dévoiler certains +détails qu'il eût été plus humain de vous laisser +ignorer?</p> + +<p>—C'est que, dit gravement le Torero, il pensait +que le premier devoir d'un fils est de venger la mort +de ses parents. C'est pourquoi il m'a dit et répété que, +peu de temps après ma naissance, mon père et ma +mère sont morts de mort violente, assassinés par +Philippe, roi d'Espagne... Vous comprenez maintenant +pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que de +ma main.</p> + +<p>—Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait +ce qu'il pourrait dire ou faire pour détourner +le jeune homme de ce meurtre qui lui paraissait +monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le +roi soit vraiment responsable?</p> + +<p>Don César considéra un moment Pardaillan en face, +comme s'il eût voulu pénétrer le fond de sa pensée. +Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité, le Torero eut +un geste de colère, et, d'une voix sourde:</p> + +<p>—La pensée qu'un homme tel que vous peut me +croire capable d'un acte monstrueux m'est insupportable, +dit-il. Je vais donc vous dire ce que je sais. +Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les +miens.</p> + +<p>Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:</p> + +<p>—Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé +dans un cachot, soumis à la torture, et finalement +mis à mort, sans jugement. Ma mère a été enlevée, +séquestrée dans un couvent où elle est morte, empoisonnée... +Mon père et ma mère avaient à peu près +l'âge que j'ai aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau, +je ne dus la vie qu'à la compassion d'un serviteur, +lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il +parvint à me soustraire à l'implacable haine du +royal bourreau de ma famille. Le bien de mes +parents était considérable. Le roi, d'assassin qu'il +était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses +qui auraient dû me revenir.</p> + +<p>Le fils de don Carlos s'interrompit un moment +pour passer sa main sur son front moite. Et, pendant +que Pardaillan et Cervantes se regardaient, consternés, +il reprit d'une voix qui se faisait mordante et +rude:</p> + +<p>—Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout +simplement il avait une femme qu'il adorait et qui le +lui rendait bien! ma mère. Or le roi se prit d'une passion +violente pour la femme de son sujet... Habitué à +voir ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, +le roi crût qu'il en serait de même cette +fois-ci. Il eut l'imprudence de faire connaître sa volonté, +pensant que le mari se trouverait honoré de lui +livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance +que ni prières ni menaces ne purent faire +fléchir. C'est alors que la jalousie l'exaltant jusqu'au +crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il considérait +comme un rival heureux, le fit torturer par +esprit de vengeance et finalement mettre à mort, +pensant que, le mari trépassé, la femme céderait... +Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la +femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné...</p> + +<p>—Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. +Ne pouvant vaincre la résistance de ma mère, il la +fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit jusqu'à +l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse +aussi été assassiné si, comme je vous l'ai dit, je +n'avais été enlevé et caché par un serviteur dévoué.</p> + +<p>Don César se tut et demeura un long moment +rêveur. Et Pardaillan, d'un air apitoyé, pensait:</p> + +<p>«Pauvre diable!... Mais quel intérêt ce soi-disant +serviteur dévoué a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable +récit qui, par certains côtés, frôle si dangereusement +l'effroyable vérité?»</p> + +<p>Don César redressa sa tête fine et intelligente et +dit:</p> + +<p>«Pensez-vous toujours que venger la mort des +miens serait un crime monstrueux?»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<h3>LA MAISON DES CYPRÈS</h3> + +<p>Pardaillan cherchait comment il pourrait éviter de +répondre à une question aussi scabreuse lorsqu'il +fut tiré d'embarras par l'arrivée d'un personnage +qui vint sans façon interrompre leur conversation.</p> + +<p>C'était un petit bout d'homme qui paraissait douze +ans à peine, noir comme une taupe, sec comme un +sarment, l'air déluré, l'oeil vif mais singulièrement +mobile. Il se campa devant don César et attendit +dans une attitude pleine de fierté.</p> + +<p>—Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda +doucement le Torero.</p> + +<p>—C'est rapport à la Giralda, répondit le petit +homme avec un laconisme plutôt ambigu.</p> + +<p>—Lui serait-il arrivé quelque chose? demanda +vivement le Torero.</p> + +<p>—Enlevée!...</p> + +<p>—Enlevée! répétèrent les trois hommes d'une +même voix.</p> + +<p>Au même instant, ils furent debout tous les trois. +Don César, atterré par cette nouvelle inattendue, +jetée aussi brutalement, restait muet de stupeur.</p> + +<p>—Voyons, ne nous effarons pas et procédons avec +méthode, s'exclama Pardaillan.</p> + +<p>Et s'adressant à El Chico qui attendait, toujours +campé dans sa pose pleine de dignité:</p> + +<p>—Tu dis, petit, que la Giralda a été enlevée?</p> + +<p>—Oui, seigneur... Il y a deux heures environ.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Passé la Puerta de las Atarazanas.</p> + +<p>—Comment sais-tu cela, toi?</p> + +<p>—Je l'ai vu, tiens!</p> + +<p>—Raconte ce que tu as vu.</p> + +<p>—Voila, seigneur: je m'étais attardé hors les +murs et je me hâtais pour arriver avant la fermeture +des portes, lorsque je vis, non loin devant moi, +une ombre qui se hâtait aussi vers la ville: c'était +la Giralda.</p> + +<p>—Tu en es sûr?</p> + +<p>El Chico eut un sourire entendu:</p> + +<p>—Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand même +je ne l'aurais pas reconnue, quelle autre que la Giralda +eût appelé El Torero à son secours? Tiens!...</p> + +<p>—Elle m'a appelé?</p> + +<p>—Quand les hommes se sont jetés sur elle, elle a +crié: «César! César! à moi!» puis les hommes lui +ont jeté une cape sur la tête et l'ont emportée.</p> + +<p>—Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit?</p> + +<p>El Chico eut encore son sourire entendu et, avec +ce laconisme qui faisait bouillir l'amoureux désespéré:</p> + +<p>—Don Centurion, dit-il.</p> + +<p>—Centurion! s'exclama don César; le damné ruffian +mourra de ma main!</p> + +<p>—Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan +qui ne perdait pas de vue le petit homme.</p> + +<p>—Le familier que vous avez jeté dehors l'autre +jour, dit Cervantes. On sait trop pour le compte de +qui opère ce sacripant!</p> + +<p>—Pour qui?</p> + +<p>—Pour don Almaran, dit Barba Roja.</p> + +<p>—Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le +roi?</p> + +<p>—Lui-même!... Vous le connaissez, chevalier?</p> + +<p>—Un peu, fit Pardaillan avec un léger sourire.</p> + +<p>Et en lui-même: «Du diable s'il n'y a pas de +l'Espinosa là-dessous!... Enfin je suis là et je veillerai +sur ce petit prince pour lequel je me sens de +l'affection.»</p> + +<p>Pendant ces apartés, don César continuait l'interrogatoire +du petit homme:</p> + +<p>—Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces +hommes enlever la Giralda?</p> + +<p>—Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero!</p> + +<p>—Et tu sais où ils l'ont conduite?</p> + +<p>—Tiens! je ne serais pas venu vous chercher +sans ça! fit El Chico en levant les épaules.</p> + +<p>—Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don César +se dirigeant vers la porte.</p> + +<p>—Un instant! fit Pardaillan, en se plaçant devant +lui. Nous avons le temps, que diable!</p> + +<p>Et voyant que le Torero, trépignant d'impatience, +n'osait pas lui résister:</p> + +<p>—Fiez-vous à moi, mon enfant, fit-il doucement, +vous n'aurez pas à le regretter.</p> + +<p>—Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais... +voyez dans quel état je suis!</p> + +<p>—Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce +petit bout d'homme vient de raconter est vrai, je +réponds de tout... mais diantre! Il ne s'agit pas +d'aller nous jeter tête baissée dans quelque traquenard.</p> + +<p>—Quoi, vous consentirez?...</p> + +<p>Pardaillan haussa dédaigneusement les épaules:</p> + +<p>—Ces amoureux sont tous stupides, dit-il à Cervantes, +qui se contenta d'approuver d'un signe de +tête.</p> + +<p>—Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant +à El Chico, tu as vu enlever la Giralda, tu as suivi +les ravisseurs, tu sais où ils l'ont conduite et tu es +accouru le dire à don César.</p> + +<p>—Oui, seigneur!</p> + +<p>—Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que +don César était ici?</p> + +<p>El Chico eut une hésitation imperceptible qui +n'échappa pourtant pas à l'oeil perspicace du chevalier.</p> + +<p>—Tiens! fit-il, je suis allé chez lui. On m'a dit: +«Il doit être à l'hôtellerie de la Tour.» J'y suis +venu...</p> + +<p>Et comme s'il eût deviné ce qui se passait dans +l'esprit du chevalier, il ajouta:</p> + +<p>—Si Votre Seigneurie affectionne don César, qu'elle +vienne avec lui. Et, se tournant vers Cervantes, +muet: Vous aussi, seigneur... et tous vos amis... +tant que vous en avez... Tiens! à présent qu'il a +pris la Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans +montrer un peu les crocs... Moi, je peux vous conduire +à la maison et puis après, serviteur, je ne compte +plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!... +Je suis trop petit, tiens!</p> + +<p>El Chico paraissait sincère et devait l'être en effet.</p> + +<p>—Si c'était, pensa Pardaillan, un guet-apens, on +n'aurait évidemment pas la naïveté de recommander +à don César de se faire accompagner. Tout au +contraire, on chercherait à l'attirer seul. A moins +que...</p> + +<p>Et s'adressant à El Chico:</p> + +<p>—Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de +la Giralda?</p> + +<p>—Il y a les quatre qui l'ont enlevée... Il y a +don Centurion... Ceux-là, j'en suis sûr. Je les ai vus +entrer et ils ne sont pas ressortis... J'ai idée qu'il +doit bien y en avoir quelques autres cachés dans +la maison...</p> + +<p>—Allons! décida soudain Pardaillan.</p> + +<p>Aussitôt, El Chico se dirigea vers la porte.</p> + +<p>Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se plaça à +la gauche du Torero, tandis que le chevalier se plaçait +à sa droite. Pardaillan était bien persuadé que +le guet-apens—en admettant qu'il y eût guet-apens +était dirigé contre don César. Pas un instant la +pensée ne l'effleura qu'il pouvait être visé lui-même.</p> + +<p>Cette pensée, Cervantes ne l'eut pas davantage. +Dans ces conditions, leur unique préoccupation à +tous deux était de veiller sur le fils de don Carlos, +seul menacé.</p> + +<p>Quant à don César, il n'en cherchait pas si long.</p> + +<p>La Giralda était en danger, il courait à son secours.</p> + +<p>Le temps, si clair deux heures avant, s'était couvert, +et maintenant d'épais nuages masquaient complètement +la lune. La porte du patio franchie, ils +se trouvèrent dans la nuit noire.</p> + +<p>—Où nous conduis-tu, El Chico? demanda don César.</p> + +<p>—A la maison des Cyprès.</p> + +<p>—Bien, je connais!... Marche devant, nous te +suivons.</p> + +<p>Sans faire la moindre observation, El Chico prit +la tête de la petite troupe et marcha d'un bon pas.</p> + +<p>Tout en marchant à côté d'El Torero, qu'il tenait +amicalement par le bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets, +l'oreille tendue, lui demanda à voix basse:</p> + +<p>—Êtes-vous sûr de cet enfant?</p> + +<p>—Eh oui, morbleu!</p> + +<p>—C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a +vingt ans, peut-être même plus. Malgré sa taille +minuscule, c'est bel et bien un homme très proportionné, +comme vous avez pu le remarquer, et sans +aucune difformité. C'est un nain, un joli nain, mais +c'est un homme. N'allez pas lui dire qu'il n'est +qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce point +et n'entend pas la plaisanterie.</p> + +<p>—Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je +le préférais enfant...</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Pour rien... une idée à moi... Mais enfin, homme +ou enfant, qu'est-ce que ce nain? D'où le connaissez-vous? +Êtes-vous sûr de lui?</p> + +<p>—Quant à vous dire qui est ce nain, je confesse +que je n'en sais rien... On l'appelle El Chico à cause +de sa taille... D'où je le connais? Il traîne par les +rues de la ville et vit, comme il peut, des aumônes +qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa défense contre +une bande de mauvais drôles qui le maltraitaient. +Depuis, il m'a toujours témoigné une certaine affection. +Est-il dévoué? Je crois que oui... je n'en jurerais +pas cependant.</p> + +<p>—Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous +verrons bien.</p> + +<p>Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant +qu'il dura, Pardaillan se tint sur ses gardes et il fut +plutôt étonné de voir que nulle agression ne s'était +encore produite lorsque El Chico s'arrêta enfin devant +la porte bâtarde de la maison des Cyprès, en murmurant:</p> + +<p>—C'est là!</p> + +<p>—Après tout, songea Pardaillan, je me suis peut-être +trompé!... Je deviens trop méfiant, sur ma +foi!</p> + +<p>Il y avait une borne cavalière à côté de la porte. +El Chico la désigna aux trois hommes, et dans un +souffle il murmura en montrant le mur:</p> + +<p>—C'est bien commode, tiens!</p> + +<p>De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit. +L'escalade, avec un tel marchepied, ne serait qu'un +jeu.</p> + +<p>El Chico continua:</p> + +<p>—Évitez les allées... à cause du sable qui fait du +bruit, marchez sur le gazon. Avec un peu d'adresse, +vous pouvez réussir sans qu'il y ait bataille; sûr +qu'ils dorment là-dedans... Moi, je vous attends ici, +et s'il y a danger je vous préviens en sifflant ainsi.</p> + +<p>Et le petit homme fit entendre un léger ululement +parfaitement imité.</p> + +<p>—Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda. +Pardaillan peut-être par un reste de méfiance.</p> + +<p>El Chico eut un geste d'effroi.</p> + +<p>—Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas là. Tiens, +que voulez-vous que je devienne, si vous vous +battez?</p> + +<p>Don César, qui avait hâte de passer de l'autre +côté du mur, tendit sa bourse en disant:</p> + +<p>—-Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas +quitte pour si peu envers toi. Quoi qu'il arrive, +désormais j'aurai soin de toi.</p> + +<p>El Chico eut une seconde d'hésitation, puis il prit +la bourse en disant:</p> + +<p>—J'étais déjà payé, seigneur... Mais il faut bien +vivre, tiens!</p> + +<p>—Pourquoi dis-tu que tu étais déjà payé? fit +Pardaillan, qui avait cru démêler comme une bizarre +intonation dans la réponse du petit homme.</p> + +<p>Sur un ton très naturel, celui-ci répondit:</p> + +<p>—J'ai dit que j'étais payé parce que je suis content +d'avoir rendu service à don César, tiens!</p> + +<p>Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en +se servant de la borne, eurent tôt fait d'escalader le +mur et se laissèrent doucement tomber dans les jardins +de la maison des Cyprès. Don César voulut s'élancer +aussitôt; mais Pardaillan le retint en disant:</p> + +<p>—Doucement, ne nous exposons pas à un échec par +trop de précipitation. C'est le moment d'agir avec +Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je passe le +premier en éclaireur; vous, don César, derrière moi; +et vous, monsieur de Cervantes, vous fermerez la +marche. Ne nous perdons pas de vue, et maintenant +plus un mot.</p> + +<p>Dans l'ordre qu'il venait d'établir, Pardaillan +s'avança prudemment, évitant les allées sablées +comme l'avait judicieusement recommandé El Chico, +se dirigeant droit vers le côté de la maison qui lui +faisait face.</p> + +<p>Les portes et les fenêtres étaient closes. Pas le plus +petit filet de lumière ne se voyait nulle part. De ce +côté, tout semblait bien endormi. +Pardaillan contourna la maison et atteignit le +deuxième côté, aussi sombre, aussi silencieux que le +premier. Il poussa plus loin et parvint au troisième +côté. Là, à une fenêtre du rez-de-chaussée située dans +l'angle de la maison, à travers des volets mal joints, +un mince filet de lumière filtrait. Pardaillan s'arrêta. +Il s'agissait maintenant d'atteindre la fenêtre éclairée +et de voir ce qui se passait à l'intérieur.</p> + +<p>Pardaillan désigna la fenêtre à ses deux compagnons +et, sans mot dire, reprit sa marche en avant, +en redoublant de précautions.</p> + +<p>D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient +sur un épais gazon qui étouffait le bruit de +leurs pas et ils côtoyaient les massifs, derrière lesquels +il leur serait facile de se dissimuler en cas +d'alerte.</p> + +<p>Pardaillan contourna un massif qui se trouvait à +quelques pas de la fenêtre. Don César et Cervantes +suivirent à la file et ne remarquèrent rien d'anormal. +Ils n'avaient plus qu'à franchir une petite pelouse +qui s'étendait presque jusque sous la fenêtre.</p> + +<p>Derrière Cervantes, du sein de ce massif où ils +n'avaient rien remarqué d'anormal, des ombres surgirent +soudain, rampèrent silencieusement et se redressèrent +tout à coup pour exécuter, avec un ensemble +parfait, la manoeuvre que voici:</p> + +<p>Deux mains saisirent l'écrivain au cou, par-derrière, +et étouffèrent dans sa gorge le cri prêt à faillir. Une +cape fut lestement jetée sur sa tête, vivement entortillée +et serrée à l'étouffer. Des poignes vigoureuses +le saisirent aux bras et aux jambes, l'enlevèrent +comme une plume avant qu'il eût pu se rendre +compte de ce qui lui arrivait, et le portèrent dans le massif.</p> + +<p>La capture s'était opérée avec une rapidité foudroyante, +sans heurt, sans bruit, sans à-coup d'aucune +sorte, sans que ni le Torero ni Pardaillan, plus, +éloignés, se fussent aperçus de quoi que ce soit.</p> + +<p>Dans le massif, une des ombres dépouilla lestement +Cervantes de son manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement +et, s'efforçant d'imiter l'allure du prisonnier, +s'en fut délibérément rejoindre le chevalier +et don César. Une voix brève prononça:</p> + +<p>—Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal.</p> + +<p>Et Cervantes, à moitié étranglé, se trouva porte +hors de la maison en moins de temps certes qu'il +n'en avaitis à y pénétrer.</p> + +<p>Pendant ce temps, Pardaillan et don César étaient +parvenus sous la fenêtre éclairée.</p> + +<p>Nous avons dit qu'elle était située au rez-de-chaussée. +Mais c'était un rez-de-chaussée assez élevé pour +qu'un homme, même de grande taille, ne pût atteindre +les volets et jeter un regard indiscret dans l'intérieur.</p> + +<p>Or, à droite et à gauche de la fenêtre, il y avait +deux arbustes plantés dans deux grandes caisses. Et +Pardaillan, qui avait passé sa journée à se débattre +dans le filet d'Espinosa, ne put s'empêcher de trouver +bizarre que ces deux caisses se trouvassent précisément +là, sous cette fenêtre, la seule éclairée de la +mystérieuse demeure.</p> + +<p>«On jurerait qu'on les a placées là pour nous faciliter +la besogne», grommela-t-il.</p> + +<p>D'un coup d'oeil rapide, il étudia les volets et il +pensa:</p> + +<p>«Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire +pas. La lumière filtre par quantité de fentes et de +trous... Mortdiable! cette fenêtre de rez-de-chaussée +si mal défendue dans une maison qui, partout ailleurs, +paraît gardée!... Voilà qui ne me dit rien qui +vaille!...»</p> + +<p>Mais, tandis que Pardaillan observait et réfléchissait, +El Torero, impatient comme tous les amoureux, +agissait. Il traînait une des deux caisses sous la fenêtre, +grimpait dessus sans s'inquiéter de l'arbuste +qu'il piétinait, et, appliquant son oeil à une de ces +nombreuses fentes qui paraissaient suspectes à Pardaillan, +il regarda et, oubliant toute prudence, s'exclama +presque à haute voix:</p> + +<p>—Elle est là!...</p> + +<p>En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les +yeux autour de lui. A ce moment, l'homme qui s'était +enveloppé dans le manteau de Cervantes s'approchait +avec précaution, tout comme aurait fait le romancier. +Dans l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et, +n'apercevant rien de suspect, il s'élança d'un bond à +côté de don César et regarda, lui aussi, oubliant toutes +ses appréhensions du coup.</p> + +<p>Sur un lit de repos placé juste en face de la fenêtre, +la Giralda, étendue, paraissait profondément endormie.</p> + +<p>Don César et Pardaillan se regardèrent et se comprirent +sans parler.</p> + +<p>S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets +et tirèrent de toutes leurs forces réunies.</p> + +<p>Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans +aucun bruit, ce qui était le plus important.</p> + +<p>Débarrassés de cet obstacle, ils s'établirent le mieux +qu'ils purent sur le bord de la fenêtre afin de l'ouvrir +sans bruit, comme ils venaient d'ouvrir les volets.</p> + +<p>A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre. +Un homme entra qui s'approcha de la Giralda et la +contempla un moment avec une expression passionnée +qui fit pâlir don César. Puis, se baissant, l'homme +saisit dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna, +les membres ballants, comme un corps privé de vie. +Chargé de son précieux fardeau, qui ne paraissait pas +peser bien lourd à ses bras robustes, l'homme se +redressa et se dirigea vers la porte par où il était +entré.</p> + +<p>—Vite! rugit don César en donnant de l'épaule +contre la fenêtre, il l'emporte!</p> + +<p>Pardaillan tira son épée, appuya de son côté, de +toutes ses forces, contre la fenêtre, qui s'ouvrit violemment, +et, l'épée à la main, il sauta à l'intérieur +de la pièce. Au même instant, il entendit un cri +terrible.</p> + +<p>Lorsqu'il sentit la fenêtre céder sous leurs efforts, +don César se ramassa pour bondir. Dans le même +moment, il fut saisi par les jambes et tiré en arrière. +Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramené +violemment à terre, le Torero fut saisi, réduit à l'impuissance, +porté lui aussi hors de la maison.</p> + +<p>Pardaillan, lui, avait sauté.</p> + +<p>Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il sentit ce sol +trembler et s'écrouler sous lui, et il tomba dans le +noir.</p> + +<p>Instinctivement, il étendit les bras pour se raccrocher, +et son épée, heurtant il ne savait quoi, lui +échappa. Il tomba comme une masse, fort rudement. +Heureusement, la chute n'était pas très profonde; il +ne se fit aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurité +la plus complète.</p> + +<p>«Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas à cette chute!»</p> + +<p>Et, avec cet air railleur qui lui était familier:</p> + +<p>«Ceci me paraît une répétition des appartements +si habilement machinés du seigneur Espinosa. Mais +diantre! c'est trop dans la même journée, et si chaque +jour doit m'apporter une telle abondance d'émotion, +la vie ne sera plus tenable!... Le tour est bien +joué, par ma foi! Il n'en reste pas moins acquis que +je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien +fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace...»</p> + +<p>S'étant convenablement morigéné et invectivé, ainsi +qu'il avait coutume de faire chaque fois qu'il était +victime de quelque terrible mésaventure qu'il se +reprochait—assez injustement, ce nous semble—de +n'avoir pas su prévoir et éviter, il se leva, se secoua +et se tâta.</p> + +<p>«Bon, grogna-t-il, rien de cassé. Si la tête manque +toujours d'un peu de cervelle, le reste, du moins, est +encore passable... Mon épée a dû rebondir dans la +chambre, là-haut. Heureusement, la dague me reste. +C'est peu, mais enfin, le cas échéant, on tâchera de se +tirer d'affaire avec.»</p> + +<p>Ayant ainsi pensé, il porta la main au côté pour +s'assurer que la dague y était bien.</p> + +<p>Il constata que, si le fourreau était bien accroché +au ceinturon, la lame, en revanche, avait disparu.</p> + +<p>Tout en bougonnant, il fit à tâtons le tour de son +cachot. Ce fut vite fait.</p> + +<p>«Peste! ce n'est pas très vaste! Et pas un meuble, +pas même un peu de paille... Comment vais-je passer +la nuit sur ces dalles?... Et ce plafond, que je touche +avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand et en +pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin +S. E. le cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que +ceci?»</p> + +<p>En marchant, il avait senti quelque chose glisser +sous son pied, et il avait perçu comme un léger frôlement +sur la dalle. Il se baissa et chercha à tâtons.</p> + +<p>«Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il +fait noir comme dans un four ici... Ceci me concerne-t-il? +Ceci a-t-il été mis ici pour moi?... Non, évidemment, +sans quoi on m'eût donné de la lumière afin +que je puisse lire... Un parchemin égaré, alors? Nous +verrons plus tard, puisque, aussi bien, je ne peux +faire autrement...»</p> + +<p>Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit +à discuter avec lui-même; puis, il renifla fortement...</p> + +<p>«Quel diable de parfum est-ce là?... Ce n'est pourtant +pas un boudoir pour jolie femme!... Ah! mordieu! +j'y suis!... Fausta!... Quelle femme autre que +Fausta consentirait à descendre de plein gré dans +pareil tombeau? D'autant plus que je ressens d'étranges +sensations. Ma respiration s'oppresse... ma tête +s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate! la damnée Fausta +a passé par là!...»</p> + +<p>«Après avoir essayé de m'assassiner de tant de +façons différentes, je serais curieux de savoir ce +qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci.»</p> + +<p>Comme pour répondre à cette question, un judas +s'ouvrit à ce moment dans le haut de la voûte. Un +imperceptible rai de lumière descendit par les fentes +du judas et, en même temps, une voix, que Pardaillan +reconnut aussitôt, prononça ces paroles:</p> + +<p>—Pardaillan, tu vas mourir.</p> + +<p>—Par Dieu! fit Pardaillan, dès l'instant où la douce +Fausta m'adresse la parole, il ne saurait être question +que de mort. Voyons ce qu'elle me réserve.</p> + +<p>—Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu +te tuer par le fer, tu as échappé au fer, j'ai voulu te +tuer par la noyade, tu as échappé à l'eau, j'ai voulu +te tuer par le feu, tu as échappé à l'incendie. Tu m'as +demandé: «A quel élément aurez-vous recours? +Je te réponds: «A l'air.» L'air que tu respires est +saturé de poison. Dans deux heures, tu ne seras plus +qu'un cadavre.</p> + +<p>—Voilà donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous, +madame, que j'étais intrigué par ce parfum que +je sens autour de moi, et, vous ne me croirez peut-être +pas mais, ma parole, j'ai pensé à vous... J'ai pensé +que, si Fausta était descendue dans cette fosse, ce +ne pouvait être que pour y apporter la mort et la +changer en un tombeau. Voilà ce que j'ai pensé, +madame.</p> + +<p>—Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tué +par l'air que tu respires et que j'ai, moi, empoisonné.</p> + +<p>Il y avait quelque chose de fantastique dans cette +conversation macabre entre deux êtres qui ne se +voyaient pas, qui se parlaient à travers l'épaisseur +d'un plafond, dont l'un était, pour ainsi dire, déjà +dans la tombe et qui, sur un ton paisible et comme +détaché, se disaient des choses effrayantes.</p> + +<p>Cependant, Pardaillan répondait:</p> + +<p>—Mourir! c'est bientôt dit, madame. Mais, voyez-vous, +j'ai les poumons bien solidement attachés, et +je crois que je suis homme à résister à tous les poisons +dont vous avez eu l'attention de saturer l'air +à mon intention. J'en suis bien fâché pour vous, madame, +dont la marotte est de me vouloir occire à tout +prix, par n'importe quel moyen, et je ne sais pourquoi, +par exemple?</p> + +<p>—Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne +de Fausta.</p> + +<p>—Eh! morbleu! ce serait une raison pour me +laisser vivre au contraire! Quoi qu'il en soit, madame, +je crois que j'échapperai à votre poison comme j'ai +échappé à la noyade et au feu.</p> + +<p>—C'est possible, Pardaillan, mais, si tu échappes +au poison, tu restes condamné quand même.</p> + +<p>—Expliquez-moi un peu cela, madame...</p> + +<p>—Tu mourras par la faim et par la soif.</p> + +<p>—Diable! c'est assez hideux cela, madame!</p> + +<p>—Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible. +Aussi ai-je voulu te l'éviter, et c'est pourquoi +j'ai eu recours au poison.</p> + +<p>—Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais là +votre habituelle circonspection. Vous avez si grand-peur +de me manquer que vous vous êtes dit que deux +précautions valent mieux qu'une.</p> + +<p>—C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas +deux, mais toutes les précautions possibles. Vois-tu +cette porte de fer qui ferme ta tombe?</p> + +<p>—Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas +des yeux de hibou pour voir dans la nuit. Mais, si +je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes doigts.</p> + +<p>—Cette porte, dont la clef a été jetée dans le +fleuve, dans quelques heures sera murée... Le mécanisme +actionnant le plafond par où tu es descendu +sera détruit, la chambre où je suis aura ses portes +et sa fenêtre murées... Alors, tu seras isolé du monde, +alors tu seras muré vivant, nul ne soupçonnera que +tu es là, nul ne pourra t'entendre si tu appelles, nul +ne pourra pénétrer jusqu'à toi, même pas moi...</p> + +<p>—Bah! vous avez beau entasser les obstacles, +j'échapperai au poison, je ne mourrai pas de faim +et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage que vous +retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger +un peu plus le compte que nous aurons à +régler un jour... et que nous réglerons en effet, ou +j'y perdrai mon nom.</p> + +<p>Fausta, comédienne géniale par certains côtés, était, +par certains autres, ardemment sincère et convaincue. +La foi vibrante qu'elle avait eue en son oeuvre +s'était, sous le choc des revers répétés, peu à peu +effacée. Elle persistait pourtant, mais c'était maintenant +l'orgueil qui la guidait.</p> + +<p>Qui, jusqu'à présent, l'avait abattue? Pardaillan. +Dès lors, la superstition s'empara d'elle, l'effroi +entra dans ce coeur jusque-là indompté, et superstition +et terreur unies exercèrent sur elle leur action +dissolvante.</p> + +<p>Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan +elle tuerait du même coup ces sentiments nouveaux +qui la choquaient.</p> + +<p>Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le +phénix de la légende, cet homme réapparaissait alors +qu'elle se croyait certaine de l'avoir bien définitivement +tué. Et, chaque fois qu'il réapparaissait, c'était +pour anéantir irrémédiablement ses combinaisons +plus savantes, longuement et patiemment échafaudées.</p> + +<p>Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et, la superstition +s'en mêlant, elle n'était pas éloignée de +croire que cet homme était invincible, plus qu'invincible: +immortel. De là à croire que Pardaillan était +son mauvais génie contre lequel elle s'épuiserait vainement, +que Pardaillan échapperait fatalement à +toutes ses embûches jusqu'au jour où elle succomberait +sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut +vite franchi.</p> + +<p>Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément. +Mais elle n'avait plus foi en elle, mais le doute était +entré en elle et elle n'était pas éloignée de croire que +rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait beau faire, +Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscité, +sortirait une dernière fois de la tombe où elle croirait +l'avoir cloué pour la frapper mortellement.</p> + +<p>Lorsque Pardaillan eut affirmé qu'il sortirait vivant +de son actuel tombeau, Fausta frémit et se demanda +avec angoisse si elle avait bien pris toutes les précautions +nécessaires, si quelque moyen de fuite inconnu +n'avait pas échappé à son minutieux examen des +lieux. Ce fut donc d'une voix mal assurée qu'elle +demanda:</p> + +<p>—Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cette +fois-ci comme les autres?</p> + +<p>—Parbleu! assura Pardaillan.</p> + +<p>—Pourquoi? haleta Fausta.</p> + +<p>Alors, d'une voix mordante qui la glaça:</p> + +<p>—Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte +terrible à régler... Parce que je vois enfin que vous +n'êtes pas un être humain, mais un monstre de perversité +et que vous épargner, comme je l'ai fait jusqu'à +ce jour, serait plus que de la folie, serait un +crime... Parce que vous avez lassé ma patience et que +je suis résolu enfin à vous écraser... Parce qu'il est +écrit que Pardaillan domptera Fausta et la réduira +à l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que +vous n'êtes pas une femme, mais un monstre suscité +par l'enfer, je vous le dis en toute loyauté: gardez-vous, +madame, gardez-vous bien, car, le jour où cette +main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle, +elle expiera tous ses crimes et le monde sera délivré +d'un tel fléau.</p> + +<p>Tant que Pardaillan s'était contenté d'expliquer +pourquoi il se sentait sûr d'échapper à ses coups, +Fausta avait écouté en frémissant, d'autant plus que, +sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait, +dans son cerveau affolé, elle se répétait:</p> + +<p>«Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est écrit, +c'est inéluctable... Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!»</p> + +<p>Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspéré et +s'animant au fur et à mesure, assura qu'un jour prochain +viendrait où il aurait sa revanche et lui ferait +expier ses crimes, le caractère indomptable de cette +femme extraordinaire reprit le dessus.</p> + +<p>Elle retrouva à l'instant sa lucidité et son sang-froid. +Ce fut d'une voix très calme qu'elle répondit:</p> + +<p>—Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien +et je ferai en sorte que votre main ne s'appesantisse +plus jamais sur personne.</p> + +<p>—Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop +vous y engager... Mais, excusez-moi, madame, je ne +sais si c'est le poison que vous m'avez libéralement +dispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil. +Brisons donc cet intéressant entretien et souffrez que +je me couche sur ces dalles qui n'ont rien de moelleux +et dont il faut bien que je me contente, puisque +Votre Sainteté n'a pas daigné octroyer même une +botte de paille au condamné à mort que je suis. Sur +ce, bonsoir!...</p> + +<p>Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes +délétères émanés de la pastille empoisonnée, sentait +effectivement ses forces l'abandonner et tout tourner +dans sa tête endolorie, s'enroula dans son manteau +et s'étendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.</p> + +<p>—Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.</p> + +<p>—Non, pas adieu, par tous les diables! railla une +dernière fois Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu, +mais au revoir...</p> + +<p>Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il +demeura immobile, endormi... mort, peut-être.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<h3>CENTURION DOMPTÉ</h3> + + +<p>Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement, +n'entendant rien... que les palpitations de +son coeur qui battait à coups redoublés.</p> + +<p>Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse +ne parvint à son oreille tendue.</p> + +<p>Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante +sans doute en ses précautions, dédaigna de fermer la +porte derrière elle. Elle vint s'asseoir dans ce cabinet +où nous l'avons vue en conversation avec Centurion. +La, immobile dans son fauteuil, elle médita longtemps. +Dans sa tête, avec l'obstination d'une obsession, +cette question accessoire se posait avec ténacité:</p> + +<p>«Magni m'a-t-il trompée? Est-ce un narcotique ou +un poison?»</p> + +<p>Cette question aboutissait fatalement à la principale, +à la seule qui comptât pour elle:</p> + +<p>«Est-il mort ou simplement endormi?»</p> + +<p>Haletante, souffrant une torture physique devant +l'effroyable geste, accompli, elle en tirait logiquement +toutes les conclusions, avec une lucidité que ni la douleur +réelle ni l'incertitude ne parvenait à obscurcir.</p> + +<p>«Mort, tout est dit... Délivrée de cet amour que +Dieu m'imposa comme une épreuve, mon âme victorieuse +redevient invulnérable. Je puis reprendre ma +mission avec confiance, sûre de triompher désormais, +le seul obstacle qui entravait ma route ayant été +supprimé par ma volonté.</p> + +<p>«Endormi seulement, tout est à refaire peut-être!... +Qui peut jamais savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais +pénétrer jusqu'à lui... un coup de poignard pendant +qu'il dort et tout serait fini... Funeste idée que +j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes précautions +se retournent contre moi.»</p> + +<p>Longtemps encore, elle resta ainsi à méditer.</p> + +<p>Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes, +elle frappa sur un timbre. A cet appel, un homme +parut qui se courba avec obséquiosité.</p> + +<p>Cet homme, c'était le familier, le lieutenant et le +pseudo-cousin de Barba Roja, c'était don Centurion.</p> + +<p>—Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine, +on ne m'avait pas trompée sur votre compte. +Entre des mains habiles et puissantes, vous pourriez +être un auxiliaire précieux. Vous avez, j'en conviens, +intelligemment et diligemment exécuté mes ordres. Je +consens à vous prendre définitivement à mon service.</p> + +<p>—Ah! madame, dit Centurion au comble de la +joie, croyez que mon zèle et mon dévouement...</p> + +<p>—Point de protestations superflues, interrompit +Fausta, hautaine. La princesse Fausta paie royalement, +c'est pour qu'on la serve avec zèle et dévouement. Votre +intérêt me répond de votre zèle et de votre dévouement... +Pour la fidélité, nous en reparlerons. L'essentiel +est que vous soyez bien pénétré de cette vérité, +que vous ne trouverez jamais un maître tel que moi.</p> + +<p>—C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion, +c'est pourquoi je considérais comme un honneur +insigne d'entrer au service de la puissante princesse +que vous êtes.</p> + +<p>—Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et +méprisé de tous—surtout de ceux qui vous emploient. +Vous êtes instruit, intelligent, dénué de scrupules, +et, cependant, malgré votre supériorité intellectuelle +incontestable, vous resterez ce que vous êtes: +l'homme des viles besognes, un composé bizarre et +monstrueux de bravo, d'espion, de spadassin. On vous +emploie sous ces formes diverses, mais, quels que +soient les services que vous rendez, vous n'avez pas +d'espoir de vous élever au-dessus de cette basse condition. +On a tout intérêt à vous laisser dans l'ombre.</p> + +<p>—Malheureusement, madame.</p> + +<p>—Malgré tout, vous avez de vastes ambitions.</p> + +<p>Fausta s'arrêta une seconde, tenant Centurion +anxieux sous son clair regard. Puis, elle laissa tomber:</p> + +<p>—Ces ambitions, je puis les réaliser... au-delà de ce +que vous avez rêvé.</p> + +<p>—Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous +faites ce que vous dites, je serai votre esclave!</p> + +<p>—Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes +lettres de noblesse en bonne et due forme et d'une +authenticité indiscutable; je t'élèverai au-dessus de +ceux qui t'écrasent. Et, quant à ta fortune, ce que tu +as déjà reçu de moi n'est rien, comparé à ce que je +te donnerai. Mais, tu l'as dit, tu seras mon esclave.</p> + +<p>—Parlez... ordonnez...</p> + +<p>Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental. +Ses pieds, chaussés de mules de satin +blanc, croisés l'un sur l'autre, étaient posés sur un +coussin de soie brochée, placé lui-même sur un large +tabouret de tapisserie. Ainsi posés, ses pieds croisés +dépassaient le bord du coussin. Centurion s'était +prosterné, et, comme pour bien marquer qu'elle était +pour lui une divinité, pour prouver qu'il entendait +rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il +avait parlé, il franchit en rampant la distance qui le +séparait de Fausta et posa dévotement ses lèvres sur +la pointe du soulier.</p> + +<p>Il y avait, certes, dans ce geste imprévu, une intention +d'hommage religieux comme on en avait rendu +souvent à Fausta alors qu'elle pouvait se croire papesse.</p> + +<p>Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on +ne sait quoi de vil dans sa bassesse outrée.</p> + +<p>Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien +arrêté à l'égard de Centurion car, et bien qu'elle eût +un geste de répulsion, elle ne retira pas son pied. Au +contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main +blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, elle le +maintint un inappréciable instant les lèvres collées +sur la semelle, puis, retirant son pied, brusquement, +elle le lui posa sur la tête, appuyant fortement dessus, +sans ménagement, et, le tenant ainsi écrasé dans +cette pose plus qu'humiliée, elle dit de sa voix chaude +et douce comme une caresse:</p> + +<p>—J'accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis +comme un chien fidèle et je te serai bon maître.</p> + +<p>Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa +son front courbé, mais resta agenouillé.</p> + +<p>Et, sur un ton de souveraine autorité:</p> + +<p>—S'il est juste que vous vous humiliez devant moi +qui suis votre maître, il est juste aussi que vous appreniez +à vous redresser et à regarder les plus grands, +car bientôt vous serez leur égal!</p> + +<p>Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il +exultait, le sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir +donner sa mesure, maintenant qu'il avait trouvé le +maître puissant de ses rêves. Il allait enfin être quelqu'un +avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidèle +à celle qui le tirait du néant pour faire de lui un +homme redoutable.</p> + +<p>Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans +sa tête, Fausta reprit, d'une voix calme, mais où perçait +cependant une sourde menace:</p> + +<p>—Oui, il faudra m'être fidèle, c'est ton intérêt... +D'ailleurs, j'en sais assez sur ton compte pour faire +tomber ta tête rien qu'en levant un doigt.</p> + +<p>Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse, +ardente:</p> + +<p>—Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de +ma fidélité, puisque j'ai trahi pour vous. Je vous jure +cependant que je suis sincère en vous disant que je +vous appartiens corps et âme et que vous pouvez disposer +de moi comme vous l'entendrez. A défaut de +cette sincérité, mon intérêt vous répond de moi.</p> + +<p>—Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage +que je comprends. Voici le bon de vingt mille +livres promis pour la capture du sire de Pardaillan. +Voici de plus un bon de dix mille livres pour récompenser +les braves qui vous ont aidé.</p> + +<p>Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les +fit disparaître vivement en songeant à part lui:</p> + +<p>«Dix mille livres pour ces drôles!... Halte-là, madame +Fausta, ceci, c'est du gaspillage...»</p> + +<p>Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait +pas encore Fausta. Elle se chargea incontinent +de lui prouver que, s'il avait cherché en elle un maître, +il l'avait trouvé, et qu'il lui faudrait marcher droit +s'il ne voulait pas se faire casser à gages.</p> + +<p>En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert +dans sa pensée, lui dit, sans manifester ni colère +ni mécontentement:</p> + +<p>—Il faudra perdre ces habitudes de prévarication. +La part que je vous fais est assez belle pour que vous +laissiez à chacun ce que je lui alloue. Si vous tenez +à rester à mon service, il faudra devenir scrupuleusement +honnête. Sachez qu'une heure après que vous +aurez fait votre distribution, je saurai quelle somme +vous aurez remise à chacun, et, si vous avez soustrait +seulement un denier, je vous briserai impitoyablement.</p> + +<p>Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien +étonné lui-même, et, se courbant:</p> + +<p>—Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée, +puisqu'il vous a donné le pouvoir de ire dans +les consciences. Désormais, madame, je vous le jure, +je n'aurai plus de telles idées.</p> + +<p>—Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:</p> + +<p>—Faites entrer cet enfant, ce nain.</p> + +<p>Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné +d'El Chico.</p> + +<p>Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui +par les richesses entassées dans la pièce, ni s'il fut +impressionné par la beauté et la majesté de la grande +dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce +que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifférent, +en apparence. Il se campa devant Fausta, dans +cette attitude fière, qui ne manquait pas d'une certaine +grâce sauvage et qui lui était particulière, et, +respectueux sans humilité, il attendit, dressé sur ses +ergots, ne perdant pas une ligne de sa petite taille.</p> + +<p>Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et, +voilant l'éclat du regard, adoucissant sa voix:</p> + +<p>—C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français +et ses amis?</p> + +<p>El Chico n'était pas très bavard et il n'avait, cela +va sans dire, que de très vagues notions d'étiquette, +si tant est qu'il connût la signification de ce mot.</p> + +<p>Il se contenta de répondre d'un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>Fausta possédait au plus haut point l'art de composer +ses manières, suivant le caractère et la situation +de ceux qu'elle avait intérêt à ménager ou qu'elle +voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec indulgence +qu'elle accueillit le semblant de réponse du +petit homme. Ce fut en souriant encore qu'elle dit +négligemment:</p> + +<p>—Ce Torero, don César, vous a fait du bien. A défaut +d'affection, vous deviez avoir pour lui de la reconnaissance. +Pourtant, vous avez consenti à l'attirer ici?</p> + +<p>—Je savais bien qu'on en voulait seulement au +Français, dit avec un sourire aussi El Chico. Tiens! +on a des oreilles et des yeux. On écoute, on regarde... +On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.</p> + +<p>—De sorte que vous avez compris que vos deux +compatriotes ne couraient aucun danger?... Si, cependant, +la vie de don César eût été menacée, eussiez-vous +agi comme vous l'avez fait? Répondez franchement.</p> + +<p>Le petit homme hésita un moment avant de répondre. +Ses traits se contractèrent douloureusement. Il +ferma les yeux. Un combat violent paraissait se livrer +en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les +phases.</p> + +<p>Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d'une +voix sourde:</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux +mille livres qu'on vous a promis en mon nom.</p> + +<p>El Chico répondit, cette fois sans hésitation:</p> + +<p>—Tant pis!</p> + +<p>Fausta sourit.</p> + +<p>—Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant. +Et le Français?</p> + +<p>A cette question, l'oeil du petit homme eut une +lueur aussitôt éteinte, et, vivement, il dit:</p> + +<p>—Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami +comme don César.</p> + +<p>Fausta crut démêler une intonation bizarre dans +ces paroles.</p> + +<p>—C'est pourtant un ami de ce Torero que vous +affectionnez au point de lui sacrifier deux mille livres! +dit-elle. Savez-vous qu'en frappant ceux qu'ils +aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens +que si on les frappait eux-mêmes?</p> + +<p>Fausta posait la question sans paraître y attacher +d'importance, mais elle fixait son oeil doux sur le +nain et l'étudiait attentivement.</p> + +<p>Celui-ci tressaillit et parut étonné de ces paroles. +Évidemment, il n'avait pas pensé qu'en aidant à +meurtrir Pardaillan il pouvait, du même coup, faire +beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier. +Mais, approfondir de telles idées était au-dessus du +jugement d'El Chico. Il secoua donc les épaules et +grommela quelques paroles confuses que Fausta ne +parvint pas à saisir.</p> + +<p>Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste +comme pour l'engager à patienter un moment et, à +voix basse, donna un ordre à Centurion qui s'éclipsa +aussitôt.</p> + +<p>—On va vous apporter la somme promise, dit-elle au +petit homme. C'est une somme considérable pour vous.</p> + +<p>Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s'illuminèrent, +mais il ne répondit rien.</p> + +<p>A ce moment. Centurion revint et déposa devant +Fausta un petit sac sur lequel les yeux d'El Chico se +portèrent aussitôt pour ne plus le perdre de vue.</p> + +<p>—Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non +pas deux mille livres, mais cinq mille... Prenez, c'est +à vous.</p> + +<p>A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, +El Chico ouvrit des yeux énormes. Sa joie et +sa stupeur furent telles qu'il demeura cloué sur place.</p> + +<p>—Cinq mille livres L. balbutia-t-il.</p> + +<p>—Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.</p> + +<p>Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme +qui, retrouvant soudain le mouvement, s'en saisit +brusquement et le pressa de ses deux mains contre +sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le +lui arracher, en répétant machinalement:</p> + +<p>—Cinq mille livres!</p> + +<p>—Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser +de la joie folle du nain. Vous pouvez vérifier.</p> + +<p>Vivement, El Chico porta la main au cordon qui +fermait le sac, visiblement anxieux de vérifier à l'instant +même si on ne se jouait pas de lui. Mais il +n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés, +sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais +son rire avait quelque chose d'effarant. On eût dit +plutôt des sanglots convulsifs; et il bégayait, sur un +ton plaintif:</p> + +<p>—Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...</p> + +<p>Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation +de joie, elle n'en laissa rien paraître.</p> + +<p>—Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. +Vous allez pouvoir... épouser celle que vous aimez.</p> + +<p>A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa +sur Fausta des yeux effarés où se lisait comme une +vague terreur. Et, comme il secouait la tête négativement, +avec une expression de douleur manifeste:</p> + +<p>—Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un +homme par l'âge et par le coeur. Vous voilà riche. +Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous établir, à vous +créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais +vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement +conformé dans votre petitesse, on peut même dire +que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous aimez, +je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?...</p> + +<p>El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant +cette princesse qui lui parlait si doucement, sans +nulle raillerie, d'un air convaincu.</p> + +<p>Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir +lui parut irréalisable, car il secoua douloureusement +la tête et Fausta n'insista pas.</p> + +<p>—Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si +vous avez besoin d'une aide, soit auprès de celle que +vous aimez, soit auprès de sa famille, vous me trouverez +prête à intervenir en votre faveur. Allez maintenant.</p> + +<p>El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement. +Titubant, comme s'il était ivre, il se dirigea +vers la porte, oubliant de s'incliner devant la grande +dame et, comme il allait franchir le seuil, il se retourna +brusquement, se précipita sur Fausta, saisit +sa main qui pendait au bras de son fauteuil et y +déposa un baiser vibrant. Puis, se redressant aussi +vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit +en courant.</p> + +<p>Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé +une parole. Lorsque El Chico fut sorti, elle songea:</p> + +<p>«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se +fera hacher pour moi. Mais quelle est la femme dont +il s'est épris et pourquoi ai-je cru démêler comme +de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan? +Il faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...»</p> + +<p>Ecartant momentanément le nain de son esprit, +elle se leva, alla soulever une tenture et, avant de +disparaître, s'adressant à Centurion, qui attendait +immobile:</p> + +<p>—Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me +rejoindre aussitôt dans l'oratoire.</p> + +<p>Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres +seraient exécutés, elle laissa tomber la portière et +disparut. Elle s'engagea dans le corridor et s'arrêta +devant cette porte où nous l'avons déjà vue s'arrêter. +Elle poussa le judas et regarda.</p> + +<p>La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, +dormait paisiblement, étendue sur un large lit de +repos.</p> + +<p>—Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta +qui repoussa le judas et poursuivit son chemin.</p> + +<p>Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion +et y pénétra en laissant la porte grande ouverte. +Cet oratoire était plus petit et meublé très simplement. +Elle s'assit et attendit quelques minutes au +bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:</p> + +<p>—C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. +Il est à présumer qu'ils vont visiter la maison.</p> + +<p>Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le +temps et reprit sa méditation sans plus s'occuper de +Centurion.</p> + +<p>—Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas, +il est temps de nous retirer.</p> + +<p>—Poussez la porte, sans la fermer, commanda +Fausta d'un air paisible.</p> + +<p>Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se +retourna, après avoir poussé la porte, il aperçut une +étroite ouverture, pratiquée dans l'épaisseur de la muraille, +que la porte grande ouverte lui avait masquée.</p> + +<p>—Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends +maintenant.</p> + +<p>—Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.</p> + +<p>Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. +Un étroit escalier aboutissait au ras du sol. +Il se mit à descendre, éclairant la marche de Fausta +qui referma la porte secrète derrière elle sans que le +bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, +parvînt à saisir le secret de cette fermeture.</p> + +<p>Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils +se trouvèrent dans une galerie souterraine assez large +pour permettre à deux personnes de passer de front, +assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler +pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol +de ce souterrain était tapissé d'un sable très fin, doux +à la marche, étouffant le bruit des pas.</p> + +<p>Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion +rencontra une galerie transversale. Il s'arrêta +devant le mur de cette galerie et demanda:</p> + +<p>—Faut-il tourner à droite ou à gauche?</p> + +<p>—Restez où vous êtes, répondit Fausta.</p> + +<p>A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, +sans hésitation, elle saisit une pierre qui se +détacha d'autant plus aisément que cette prétendue +pierre était tout simplement une planche assez habilement +peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre +avec les vraies pierres qui l'entouraient. La planche +enlevée démasqua une petite excavation. Fausta +passa son bras dans le trou et actionna un ressort +caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur.</p> + +<p>—Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.</p> + +<p>Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours +suivi de Fausta.</p> + +<p>Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez +vaste. De la voûte assez élevée pendaient plusieurs +lampes. Sur une façon d'estrade basse, trois fauteuils +étaient disposés devant une grande table. D'énormes +banquettes en chêne massif étaient placées au pied +de l'estrade, à droite et à gauche de la table, de telle +façon qu'un espace assez large était ainsi aménagé +devant l'estrade.</p> + +<p>Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine? +Savait-il à quoi servait cette retraite souterraine +et ce qui se tramait là-dedans?</p> + +<p>On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait +pénètre dans la grotte, une singulière inquiétude +s'était emparée de lui. En reconnaissant tout à fait +des lieux qui, sans doute, lui étaient familiers, son +inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu +livide, un tremblement convulsif s'était emparé +de lui. Il regardait avec des yeux hagards Fausta qui +ne paraissait pourtant pas remarquer son trouble et +disait tranquillement:</p> + +<p>—Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous +éclaire pas suffisamment.</p> + +<p>Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta +d'obéir et, les lampes allumées, il posa machinalement +son flambeau sur la table et passa sa main sur son +front, où perlait la sueur de l'angoisse.</p> + +<p>Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe +au bravo de la suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit +à l'excavation qu'elle avait laissée ouverte, et:</p> + +<p>—Regardez, dit-elle impérieusement.</p> + +<p>Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses +cheveux se hérisser sur sa tête.</p> + +<p>Que voyait-il donc de si extraordinaire?</p> + +<p>Rien que de très simple: une infinité de petits +trous étaient ménagés dans le fond de l'excavation. +Par ces petits trous, on pouvait voir jusqu'aux moindres +recoins de la grotte, mais plus particulièrement +l'estrade qui se trouvait précisément en face des +trous.</p> + +<p>Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer +de ce trouble qui, maintenant, tournait à +l'affolement. Elle rentra dans la grotte, suivie de +Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui +anéantissait ses facultés au point qu'il ne s'aperçut +même pas que Fausta, actionnant un deuxième ressort +caché, avait fermé la porte par où ils venaient +de pénétrer.</p> + +<p>—Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement +on peut tout voir, comme vous ayez pu vous +en rendre compte, mais encore on entend tout ce qui +se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister, invisible, +aux deux derniers conciliabules qui ont été +tenus dans cette salle... Ai-je besoin d'ajouter que je +sais tout?</p> + +<p>Centurion s'écroula à genoux et râla:</p> + +<p>—Grâce! Madame!</p> + +<p>Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée +à ses pieds un regard empreint d'un souverain mépris, +et, le repoussant rudement du bout du pied:</p> + +<p>—Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie +pris à mon service pour vous livrer à l'Inquisition!</p> + +<p>D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué +défaillir de peur, il pensait maintenant s'évanouir de +joie.</p> + +<p>—Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.</p> + +<p>—La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle +en levant les épaules. Prenez garde! je ne garderais +pas un lâche à mon service.</p> + +<p>Centurion poussa un rauque soupir de soulagement +et, se redressant:</p> + +<p>—Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche, +madame, et vous le savez bien! Mais, misère! j'ai +cru sincèrement que vous alliez me livrer.</p> + +<p>Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta:</p> + +<p>—J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels +supplices effroyables sont réservés à ceux qui la +trahissent. Ce qui m'attendait, madame, est tellement +au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir que +je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous +pour me soustraire au sort affreux qui eût été le +mien.</p> + +<p>—Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne +d'avoir tremblé devant le supplice. Je te pardonne +aussi d'avoir essayé de me cacher des choses que +j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière +fois!</p> + +<p>—J'entends, madame, dit humblement Centurion, +et j'obéirai, je le jure. Aussi bien je ne suis pas de +force avec vous, je le confesse humblement.</p> + +<p>—Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion?</p> + +<p>—Dans deux heures, madame.</p> + +<p>—Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea +vers l'estrade et s'assit dans un fauteuil.</p> + +<p>Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied +de l'estrade.</p> + +<p>—Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant +le bravo jusqu'au fond des yeux, les hommes qui se +réunissent ici savent qu'il existe quelque part un fils +de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré +les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu +parvenir à découvrir sous quel nom se cache ce malheureux +prince. Ce nom, j'en jurerais, tu le connais, +toi.</p> + +<p>—C'est vrai, madame, dit Centurion dompté.</p> + +<p>L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.</p> + +<p>—Ce nom? fit-elle d'une voix calme.</p> + +<p>—Don César, connu dans toute l'Andalousie sous +le nom d'El Torero, répondit Centurion sans hésiter.</p> + +<p>Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à +ce nom. Sans doute aussi, la révélation de ce nom +contrariait sérieusement des plans soigneusement +élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle s'exclama, +pâle de rage:</p> + +<p>—Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda... +Ah! misérable! C'est maintenant que je les ai laissés +aller, lui et la bohémienne, que tu me préviens?...</p> + +<p>Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table, +l'autre tendue dans un geste de menace, prise +d'un accès de colère effrayant chez cette femme toujours +si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du +regard le malheureux Centurion terrifié.</p> + +<p>—Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne +m'aviez pas interrogé.</p> + +<p>Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma +subitement. Ses traits se rassérénèrent. Elle s'assit +et, le coude sur la table, elle réfléchit longuement, +paraissant avoir oublié la présence de Centurion qui, +muet, retenant son souffle, respecta sa méditation.</p> + +<p>Enfin, elle releva la tête et, très calme:</p> + +<p>—Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant, +racontez-moi tout.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<h3>LE NAIN A L'OEUVRE</h3> + +<p>Nous sommes obligés de revenir momentanément à +l'un de nos personnages dont les faits et gestes prennent +une importance qui sollicite notre attention.</p> + +<p>Voici donc le nain El Chico—car c'est de lui que +nous voulons parler—promu au rang de protagoniste.</p> + +<p>Celui-ci est une réduction d'homme—gracieuse, il +est vrai, et nous avons entendu Fausta, qui doit s'y +connaître, lui dire qu'il est beau dans sa petitesse. Il +est sinon délicat, car il a été élevé à la dure, du +moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. +Il est placé tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il +n'est qu'un pauvre diable de bout d'homme, sans père +ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui, venu +on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou, +vivant. Dieu sait comme! de la charité publique, rie +reculant pas devant certaines besognes louches pour +assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne manquant +pas d'une vague dignité, d'une inconsciente +fierté.</p> + +<p>Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de +Fausta. Il était fou de joie—ou de douleur, car on +n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel de ces deux +sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se +rendit au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait +d'ailleurs connaître admirablement ce jardin et, +à travers le labyrinthe des allées et des bosquets, +dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en +quantité considérable, il se dirigeait sans hésitation.</p> + +<p>Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de +ces arbres avec dextérité et s'engagea dans le cône +de verdure sombre où sa petite taille pouvait lui +permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans doute, +il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il +se débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence +de Fausta, après quoi il se laissa glisser à terre.</p> + +<p>Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif, +il longea l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau +devant un jeune cyprès que le hasard avait sorti de +l'alignement et fait pousser tout près du mur. Cet +arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute +trouvée pour franchir l'obstacle élevé. En effet, El +Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il fût arrivé à dominer +le mur. Alors, il imprima un léger balancement au +tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse +d'un chat, il sauta sur la crête du mur. Il se +suspendit par les mains et se laissa tomber doucement +hors de la propriété.</p> + +<p>Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe +qui poussait haute et drue. Les coudes appuyés sur +les genoux ramenés au corps, la tête dans ses mains, +il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il +à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il +à des instructions reçues dans la maison des +Cyprès. Peut-être enfin, et plus simplement, S'était-il +endormi.</p> + +<p>Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant +tomber dans la nuit douze coups solennellement +espacés le tirèrent de sa torpeur.</p> + +<p>C'était à peu près vers ce même moment que +Fausta, précédée de Centurion, s'engageait dans les +sous-sols de sa mystérieuse maison de campagne.</p> + +<p>El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut:</p> + +<p>—Tiens! il est temps... Allons!</p> + +<p>Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de +la propriété, ne cherchant nullement à se cacher. On +eût même dit qu'il souhaitait attirer l'attention sur +lui, car il faisait le plus de bruit qu'il pouvait.</p> + +<p>Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés +et vit deux masses déposées au pied du mur et +qui s'agitaient éperdument en des soubresauts fantastiques.</p> + +<p>El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même +un de ces sourires rusés qui illuminaient parfois sa +physionomie, et, allongeant le pas, il s'approcha de +ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en +présence de deux corps humains étroitement roulés +dans des capes et congrûment ficelés des pieds à la +tête.</p> + +<p>Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier +de ces corps et se mit à trancher les liens qui l'enserraient, +à le débarrasser des plis de la cape oui +l'étouffait.</p> + +<p>—El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque +le visage de la victime fut enfin dégagé.</p> + +<p>Et le visage du petit homme exprimait une surprise +si évidente, l'intonation était si naturelle, si sincère +que le plus méfiant s'y fût laissé prendre.</p> + +<p>Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire, +car, sans perdre le temps de remercier son +sauveur—ou prétendu tel—il s'écria:</p> + +<p>—Vite! aide-moi!</p> + +<p>Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son +compagnon d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager.</p> + +<p>—Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un +ébahissement croissant.</p> + +<p>C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement +sur son séant et, d'une voix enrouée, s'écria:</p> + +<p>—Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans! +Merci, don César.</p> + +<p>—Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas +un instant à perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà!</p> + +<p>C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait +été fort malmené et don César, non sans angoisse, +vit bien qu'il fallait, de toute nécessité, lui laisser le +temps de se remettre:</p> + +<p>—Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un +peu... On m'a à moitié étranglé, bredouilla-t-il.</p> + +<p>Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait +abandonner son ami dans cet état. Il en prit stoïquement +son parti mais, comme chaque minute qui +s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient +d'arriver à temps pour aider Pardaillan et délivrer +la Giralda, il fit la seule chose qu'il avait à faire, +c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes lui-même +il se mit à frictionner énergiquement son ami, +qui, tout en s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête +pour cela et, reconnaissant le nain:</p> + +<p>—Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil. +Ne devais-tu pas guetter du côté de la porte?</p> + +<p>Le petit homme, sans interrompre ses frictions, +répondit:</p> + +<p>—Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais +inquiet, j'ai voulu savoir. J'ai fait le tour de la +maison... heureusement pour vous, car, sans moi...</p> + +<p>Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les +capes restées à terre.</p> + +<p>El Chico était sans doute un comédien de première +force, car Cervantes, qui ne le perdit pas de vue, ne +put rien démêler de suspect dans son attitude.</p> + +<p>D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira:</p> + +<p>—Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore +sous ce maudit bâillon.</p> + +<p>-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.</p> + +<p>—Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait +d'impatience.</p> + +<p>Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant +ce qui lui était arrivé au moment où il allait bondir +avec Pardaillan à la poursuite du ravisseur de la +Giralda.</p> + +<p>—En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué +seul? S'ils ne sont pas trop nombreux contre lui, il +y a des chances pour qu'il s'en tire.</p> + +<p>—Hélas! soupira le Torero.</p> + +<p>Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte +bâtarde. Cervantes monta sur la borne, et, en un clin +d'oeil, le Torero fut sur le mur. Cervantes allait le +suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui +les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à +terre, prit El Chico dans ses bras, et le passa à +don César qui le fit glisser de l'autre côté du mur. +Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le Torero +et se hissa sur le mur:</p> + +<p>—J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus +tranquille, grommela-t-il.</p> + +<p>Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, +et Cervantes vit avec satisfaction qu'il les attendait +bien tranquillement au pied du mur.</p> + +<p>Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent +en courant, accompagnés du nain qui, décidément, +paraissait de bonne foi et animé des meilleures +intentions.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de +s'attarder à des précautions, utiles peut-être, mais +qui leur eussent fait perdre un temps précieux.</p> + +<p>Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets, +ils couraient droit devant eux.</p> + +<p>Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.</p> + +<p>Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent +conduits par le nain, qui avait fini par les précéder. +Ils le suivirent machinalement, sans se rendre compte +peut-être.</p> + +<p>En quelques bonds, ils franchirent les marches et +furent devant la porte. Ils s'arrêtèrent un moment, +hésitants. A tout hasard, le Torero porta la main au +loquet. La porte s'ouvrit.</p> + +<p>Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait +d'une lueur tamisée les splendeurs du vestibule.</p> + +<p>—Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en +juger par le vestibule, c'est ici la demeure d'un +prince.</p> + +<p>Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles. +Une portière était devant lui. Il la souleva +et passa résolument. Ils se trouvèrent tous les trois +dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt, +avait remis au nain la somme de cinq mille livres.</p> + +<p>Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement, +ici, c'était un flambeau d'argent massif garni +de cires rosés qui distribuait une lumière discrète.</p> + +<p>—Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes +dans une petite maison du roi!... Il va nous tomber +dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en laquais.</p> + +<p>En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus +et qu'on avait voulu leur faciliter la besogne—ce +qui eût été une pure folie—il fallait bien admettre +que ce merveilleux palais était actuellement habité. +Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure +ne pouvait être qu'un grand personnage, entouré de +nombreux domestiques, voire de gardes et de gens +d'armes. De plus, il était évident que ce personnage +n'était pas encore couché, sans quoi les lumières +eussent été éteintes. Lui, ou quelqu'un de ses gens, +pouvait donc apparaître d'un instant à l'autre, et, +alors, il était à présumer que les coups pleuvraient +drus comme grêle sur les indiscrets visiteurs.</p> + +<p>Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique +peu encourageantes, Cervantes ne lâchait pas +d'une semelle don César. Tous deux se rendaient +parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient +pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout.</p> + +<p>En ce qui concerne don César, la délivrance de la +Giralda—qui lui paraissait plus que compromise—passait +au second plan. Pardaillan, qu'il croyait aux +prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par +amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était +donc de retrouver le chevalier s'il n'était pas trop +tard.</p> + +<p>Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait +accompagné ses amis, il devait les suivre jusqu'au +bout, dussent-ils y laisser leur peau, tous. Ils allaient +donc, avec prudence, mais parfaitement résolus...</p> + +<p>Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.</p> + +<p>Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le +voir en suivant Fausta, était, comme le vestibule et +le cabinet, éclairé par des lampes suspendues au plafond +de distance en distance.</p> + +<p>Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était +à se demander si cette opulente demeure était habitée.</p> + +<p>Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument +la première porte qu'il rencontra.</p> + +<p>—Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.</p> + +<p>Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes +et du nain. La Giralda, nous l'avons dit, sous +l'empire d'un narcotique, dormait profondément.</p> + +<p>Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de +voir qu'elle ne répondait pas à son appel.</p> + +<p>—Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi!</p> + +<p>En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait +devant la jeune fille et lui saisissait les deux +mains. Le buste n'étant plus soutenu, s'abandonna +mollement sur les coussins.</p> + +<p>—Morte! sanglota l'amoureux livide.</p> + +<p>—Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes. +Elle n'est qu'endormie. Voyez comme le sein +se soulève régulièrement.</p> + +<p>—C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir +le plus affreux à la joie la plus vive. Elle vit!</p> + +<p>A ce moment, la Giralda soupira et commença à +s'agiter. Presque aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne +parut nullement étonnée de voir le Torero à ses +pieds et elle lui sourit.</p> + +<p>—Mon cher seigneur! dit-elle très doucement.</p> + +<p>Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.</p> + +<p>Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la +terre, ils se parlèrent des yeux en se souriant, extasiés. +Et c'était un tableau d'une fraîcheur exquise.</p> + +<p>Avec son éclatant costume: mélange de soie, de +velours, de satin, de tresses, de houppettes multicolores, +avec son opulente chevelure, aux mèches indisciplinées +retombant en désordre sur le front, la raie +cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre +d'une fleur de grenadier au-dessus de l'oreille, avec +ses grands yeux ingénus, son teint éblouissant, son +sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de sa bouche; +avec son air à la fois candide et mutin, et dans +sa pose chastement abandonnée, la Giralda, surtout, +était adorable.</p> + +<p>Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment +à se parler le langage muet des amoureux, si Cervantes +n'avait été là. Il n'était pas amoureux, lui, et, +sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens, +il s'écria donc, sans façon:</p> + +<p>—Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas +l'oublier!</p> + +<p>Ramené brutalement à terre par cette exclamation, +le prince se redressa aussitôt, honteux d'avoir oublié +un moment l'ami sous la caresse des yeux de l'amante.</p> + +<p>—Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour.</p> + +<p>Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de +grands yeux étonnés.</p> + +<p>—M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!</p> + +<p>—Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est +donc pas lui qui vous a délivrée?</p> + +<p>—Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus +en plus étonnée, je n'avais pas à être délivrée!... +J'étais parfaitement libre.</p> + +<p>Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes +d'être stupéfaits.</p> + +<p>—Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il +que je vous ai trouvée ici, endormie?</p> + +<p>—Je vous attendais.</p> + +<p>—Vous saviez donc que je devais venir?</p> + +<p>—Sans doute!</p> + +<p>La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés +dans un étonnement sans cesse grandissant. Il était +évident qu'ils ne comprenaient rien à la situation.</p> + +<p>Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait +un calme inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se +désintéresser complètement de ce qui se passait +autour de lui.</p> + +<p>Cependant, le Torero s'exclamait:</p> + +<p>—Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous +avait dit que je viendrais ici?</p> + +<p>—La princesse.</p> + +<p>—Quelle princesse?</p> + +<p>—Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne +m'a pas dit son nom. Je sais qu'elle est aussi bonne +que belle; qu'elle m'avait promis de vous aviser +du moment où vous pourriez venir me chercher sans +danger; qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà!</p> + +<p>—Voilà qui est étrange! murmura don César.</p> + +<p>—Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble, +don César, que le mieux serait de nous mettre +incontinent à la recherche du chevalier.</p> + +<p>—Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un +temps précieux. Mais, emmener Giralda avec nous +ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut en +découdre. La laisser seule ici ne me semble guère +plus prudent!</p> + +<p>—Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement, +il n'y a plus personne dans cette maison... C'est la +princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas trouvé toutes +les portes ouvertes?</p> + +<p>—C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.</p> + +<p>—Et cette fameuse princesse, où est-elle pour +l'heure? reprit doucement le Torero.</p> + +<p>—Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée +de ses gens... Du moins me l'a-t-elle assuré.</p> + +<p>—Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.</p> + +<p>Don César considéra la jeune fille avec un reste +d'incertitude.</p> + +<p>—Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que +je peux aller sans crainte avec vous. Il n'y a plus +personne ici. La princesse me l'a assuré et j'ai bien +vu à son air que cette femme ne connaît pas le mensonge.</p> + +<p>—Allons! décida brusquement El Torero.</p> + +<p>Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé +sur une petite table et se disposa à éclairer la petite +troupe.</p> + +<p>La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite +plus ouvertement, sans nulle précaution, au fur et à +mesure qu'ils s'apercevaient que la maison mystérieuse +était en effet vide de tout habitant. Des caves, +où ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas +une porte fermée à clef. Ils pénétrèrent partout, +fouillèrent tout.</p> + +<p>Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.</p> + +<p>Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de +boudoir d'où ils avaient vu un homme emporter la +Giralda endormie, don César revenait obstinément +à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait +l'explication de cette inquiétante disparition. Ils +étaient donc encore une fois réunis tous les quatre +dans cette pièce, déplaçant les quelques meubles que +Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher, +ne laissant pas un pouce inexploré. Et toujours +rien.</p> + +<p>Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous +leurs pieds, celui qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement +dormait, peut-être, de l'éternel sommeil.</p> + +<p>Le nain les suivait passivement, avec une indifférence +absolue. Il aurait pu se retirer depuis longtemps +s'il avait voulu. Cervantes, qui avait conservé +quelques soupçons à son égard, revenu de ses présomptions, +ne le surveillait plus et, tout comme +Giralda et don César, paraissait avoir oublié sa présence. +Cependant, le petit homme restait. Malgré son +indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt puissant +l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de +Pardaillan était prononcé, une lueur s'allumait dans +l'oeil du petit homme.</p> + +<p>Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes +et don César décidèrent d'accompagner la Giralda +chez elle, de rentrer chacun chez soi et de revenir +au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse +princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa +somptueuse maison de campagne.</p> + +<p>Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent +à la porte que Giralda assurait devoir être +ouverte. En effet, elle n'était pas fermée à clef.</p> + +<p>—C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua +Cervantes, nous n'avions qu'à entrer tranquillement.</p> + +<p>Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés +du nain, qui marchait en éclaireur.</p> + +<p>Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement, +et, se campant dans sa pose accoutumée devant +la Giralda et ses deux cavaliers:</p> + +<p>—Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge, +tiens! dit-il avec cette brièveté de langage qui lui +était particulière.</p> + +<p>Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil.</p> + +<p>—Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout.</p> + +<p>—Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge +de la Tour.</p> + +<p>L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, +sans ajouter une parole, changeant de direction, il +prit le chemin de l'hôtellerie du chevalier. Cependant, +El Torero marchait sombre et silencieux à côté de +la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose +et chagrin, demanda avec une tendre inquiétude:</p> + +<p>—Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition +de M. de Pardaillan vous affecte à ce point? Le chevalier, +croyez-moi, est homme à sortir sain et sauf des +pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!</p> + +<p>El Torero répondit doucement:</p> + +<p>—Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je +sache ce qu'il est devenu, parce que, en dehors de +l'affection fraternelle que je lui porte, l'honneur me +le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il +saura se tirer d'affaire sans notre assistance.</p> + +<p>—C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, +qui ne perdait pas un mot de l'entretien des deux +amoureux. Pardaillan est de ces êtres privilégiés +qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à +quiconque fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure, +ils se trouvent eux-mêmes dans l'embarras, ils +se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur +secours, ils ont déjà accompli toute la besogne!</p> + +<p>Et c'était admirable la confiance et l'admiration +que ces trois êtres manifestaient à l'égard de Pardaillan, +qu'ils connaissaient depuis quelques jours à +peine.</p> + +<p>Voyant que don César, après avoir approuvé les +paroles de Cervantes d'un air convaincu, retombait +dans son morne abattement, la Giralda reprit:</p> + +<p>—Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous +rend soudain si chagrin?</p> + +<p>—Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire +d'enlèvement qu'El Chico est venu nous raconter?</p> + +<p>—C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait +à démêler où il voulait en venir.</p> + +<p>—Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion?</p> + +<p>—Par Centurion.</p> + +<p>—Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit +pas pour son propre compte.</p> + +<p>—Je vous entends. César. Centurion est le bras +droit de don Almaran.</p> + +<p>Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement +de son amant, qui la tenait par le bras.</p> + +<p>Simplement, don César était jaloux.</p> + +<p>Cependant, El Torero, après un instant de silence, +reprenait d'une voix qui tremblait:</p> + +<p>—Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir +de ce monstre que vous prétendiez abhorrer, je vous +ai vue si calme et si tranquille, ne cherchant même +pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très +facile.</p> + +<p>Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme +le disait son amant, il aurait fallu qu'elle n'eût pas +été endormie par un narcotique'assez puissant pour +que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se +contenta de répondre en souriant:</p> + +<p>—C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour +le compte de celui que vous savez.</p> + +<p>—Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui +donc alors?</p> + +<p>—Pour la princesse, dit Giralda en riant.</p> + +<p>—La princesse!... Je ne comprends plus.</p> + +<p>—Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain +sérieuse. Écoutez-moi, César. Vous savez que j'étais +partie à la recherche de mes parents?</p> + +<p>—Eh bien? Vous avez été encore déçue?</p> + +<p>—Non, César, cette fois je sais, dit tristement la +Giralda.</p> + +<p>—Vous connaissez votre famille?</p> + +<p>—Je sais que mon père et ma mère ne sont plus, +sanglota la jeune fille.</p> + +<p>—Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la +prenant tendrement dans ses bras. Et ce père, cette +mère, étaient-ce des gens de qualité, comme vous le +pensiez?</p> + +<p>—Non, César, cette fois je sais, dit tristement la +jeune fille. Mon père et ma mère étaient des gens du +peuple. Des pauvres gens, très pauvres, puisqu'ils +durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre +fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse. +C'est une fille du peuple.</p> + +<p>Don César la serra plus fortement dans ses bras.</p> + +<p>—Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. +Je vous aimerai davantage, puisqu'il en est ainsi. Je +serai tout pour vous, comme vous êtes tout pour +moi.</p> + +<p>La Giralda releva son gracieux visage et, à travers +ses larmes, elle eut un sourire à l'adresse +de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero +reprit:</p> + +<p>—Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous +avez été si souvent leurrée.</p> + +<p>—Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné +des preuves. Ce que je gagne dans cette affaire, c'est +de savoir que j'ai été baptisée, autrefois, avant d'être +la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez que +l'avantage n'est pas bien grand.</p> + +<p>La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui +expliqué qu'elle parlait de son baptême avec une telle +désinvolture.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. +C'est beaucoup, au contraire. Vous échappez de ce +fait à la menace d'hérésie suspendue sur votre tête. +Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée +sur l'ordre de cette princesse inconnue?</p> + +<p>—Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains +de Centurion et de ses hommes, je fus prise d'un +désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on allait +me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise +et de ma joie lorsque je me vis en présence +d'une grande dame que je n'avais jamais vue, laquelle, +avec des paroles de douceur, me rassura, me jura +que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais +libre de me retirer à l'instant si je le désirais.</p> + +<p>—Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi +cette princesse vous a-t-elle fait enlever? De +quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire avec elle?</p> + +<p>—Que de questions, monseigneur! La princesse me +connaissait. Comment? Celle qu'on a appelée la +Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières années à +l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la +facilité avec laquelle elle tournait en dansant sur les +places publiques, celle-là n'est-elle pas connue de +tout Séville?</p> + +<p>—C'est vrai, murmura don César, dépité.</p> + +<p>—A proprement parler, la princesse ne m'a pas +fait enlever. Elle m'a plutôt délivrée. Voici: vous +savez que Centurion me guettait depuis longtemps. +Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait +même arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi +il se trouve que Centurion est employé aussi par +la princesse et qu'il est sous sa dépendance beaucoup +plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion +a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever +et celle-ci lui a, à son tour, donné l'ordre de +me conduire directement à elle. Ce qu'il a été contraint +de faire.</p> + +<p>—Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous +ne connaissiez pas s'intéresse-t-elle ainsi à vous?</p> + +<p>—Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été +frappée—c'est elle qui parle—de la grâce de mes +danses et s'est informée de moi, sans que j'en aie jamais +rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a +eu tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver +en des années de recherches. Intéressée, elle a désiré +me connaître de près; elle a profité de la première +occasion, avec d'autant plus d'empressement et de +joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.</p> + +<p>—En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que +je lui suis redevable d'un grand service.</p> + +<p>—Plus que vous ne croyez. César, dit gravement +la Giralda. Enfin, pourquoi je suis restée quand j'étais +libre de me retirer? Parce que la princesse m'a +affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un +que vous connaissez, à me rencontrer pendant une +période de deux fois vingt-quatre heures. Parce que +j'aime ce quelqu'un plus que ma propre vie et que, +dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle, +je me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la +princesse, enfin, m'avait assuré que, lorsque tout danger +serait conjuré, ce quelqu'un serait avisé et viendrait +me chercher lui-même. Faut-il aussi vous +nommer ce quelqu'un, don César? ajouta la Giralda +avec son sourire malicieux.</p> + +<p>Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il +était maintenant radieux.</p> + +<p>Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de +protestations qui la firent rougir de plaisir.</p> + +<p>Mais son humeur jalouse dissipée par les franches +explications de la Giralda, ses transports un peu +calmés, les paroles de sa fiancée ne laissèrent pas +que de l'étonner grandement, et il s'écria:</p> + +<p>—Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel +danger pouvait bien me menacer? Savez-vous que +tout cela est fort étrange?</p> + +<p>—Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que +la princesse est aussi bonne que belle, et elle sait qui +vous êtes, elle connaît votre famille.</p> + +<p>—Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon +père?</p> + +<p>—Oui, César, dit la Giralda, gravement.</p> + +<p>—Elle vous a dit ce nom?</p> + +<p>—Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous.</p> + +<p>—Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère +de ma naissance? demanda El Torero, frémissant +d'espoir.</p> + +<p>—Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui +demander.</p> + +<p>—Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain +pour aller voir cette princesse et l'interroger. Oh! +savoir enfin qui je suis et ce qu'étaient les miens!</p> + +<p>Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs +confidences sans prêter attention à lui, Cervantes se +disait:</p> + +<p>«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît +tant de gens et possède tant de secrets? Et de quoi +se mêle-t-elle d'aller révéler qui il est à ce malheureux +prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille +révélation le condamne sûrement à mort! Comment +empêcher cette inconnue de parler?»</p> + +<p>Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour +sans qu'il leur fût survenu rien de fâcheux.</p> + +<p>Il était environ une heure du matin. L'auberge, +par conséquent, était silencieuse et obscure. El Chico, +qui paraissait en proie à une morne tristesse, frappa +à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale, +connue seulement des intimes de la maison.</p> + +<p>Contrairement à son attente, comme s'ils eussent +été attendus, la porte s'ouvrit aussitôt et la petite +Juana, la jolie fille de l'hôtelier Manuel, montra dans +l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et +curieux.</p> + +<p>En apercevant la jeune fille, El Chico devint très +pâle. Il faut croire pourtant qu'il savait dissimuler +soigneusement ses impressions et ses sentiments, car, +à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement +sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne +trahit l'émotion intense qui s'était emparée de lui.</p> + +<p>Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à +la jeune fille ce sourire amical qu'on a pour les amis +de longue date.</p> + +<p>Cependant, malgré sa fierté native, un observateur +attentif eût démêlé dans l'attitude du nain, dans le +sourire résigné, cette pointe d'admiration à la fois +humble et ardente que l'on a pour les êtres considérés +comme d'une essence supérieure.</p> + +<p>Par contre, les manières de Juana, quoique très +franches, très cordiales, avaient un air à la fois supérieur +et protecteur, apparent malgré sa discrétion. +Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse, fille +d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères, +savait garder la distance qui la séparait de ce +mendiant. Un plus attentif eût aisément découvert +dans ces manières une affection réelle, quasi maternelle.</p> + +<p>De fait, Juana avait un peu de ces manières +brusques, tendres, quoique grondeuses, empreintes +d'une coquetterie enfantine, telles que les ont les +petites filles jouant à la petite maman avec leur +poupée préférée. Oui, c'était bien cela. Le nain devait +être pour elle comme un jouet vivant que l'enfant +aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans +méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de +jouer au petit maître, au petit tyran.</p> + +<p>Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité +était grande pourtant, acceptait franchement +ces manières. Non pas avec la passivité d'un jouet, +mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait +cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien +ne l'offensait, c'était Juana. Tout lui était permis, à +elle. Ses rebuffades et ses vivacités d'enfant espiègle +et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui +paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à +son indifférence.</p> + +<p>Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès +l'enfance? Peut-être.</p> + +<p>En tout cas, il faut convenir que cette adoration +et cette admiration étaient parfaitement justifiées.</p> + +<p>Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse +dans toute sa pureté. Elle était petite, mignonne, et +ses mouvements vifs et enjoués étaient empreints +d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance +naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de +l'Andalouse, des yeux noirs superbes, la bouche petite, +aux lèvres pourpres un peu sensuelles. Elle avait les +attaches d'une finesse aristocratique, et ses mains +fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame +de la noblesse.</p> + +<p>Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort +au-dessus de sa condition, dénotait une coquetterie +raffinée que l'indulgent orgueil paternel, loin de chercher +à la modérer, se plaisait à exciter, car ce brave +Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire +les caprices de cette enfant gâtée.</p> + +<p>Juana portait casaque de velours, corsage de soie +claire, moulant avantageusement une taille fine et +souple, basquine de soie assortie au corsage, laissant +à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la +finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant +mince et cambré, chaussé de satin, et dont elle se +montrait très fière, comme toute vraie Andalouse. +Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de +noeuds et de houppettes, comme le reste du costume, +d'ailleurs.</p> + +<p>Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son +père, et il fallait être un bien grand seigneur—comme +ce Français—ou un bon vieil ami—comme +M. de Cervantes—pour qu'elle condescendît à servir +elle-même.</p> + +<p>Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes +visiteurs, et, bien qu'elle parût inquiète, elle répondit +au sourire d'El Chico par un sourire de satisfaction +visible souligné d'un geste bienveillant, avec cet air +de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec +lui.</p> + +<p>Et cela suffit pour amener sur les joues du petit +homme un peu de cette rougeur qui avait disparu +soudain à la vue de la jeune fille. Cela suffit pour +illuminer son regard d'une joie intérieure.</p> + +<p>Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré +dans le patio, Juana eut une seconde d'hésitation +et, avant de repousser la porte, elle se pencha et +regarda au-dehors, dans la nuit claire.</p> + +<p>Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.</p> + +<p>On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un +qu'elle s'inquiétait de ne pas voir apparaître. Quand il +fut bien avéré qu'il n'y avait plus personne, elle eut +un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa tristement +les verrous et introduisit le groupe dans la +cuisine.</p> + +<p>Pendant que la servante, encore à moitié endormie, +s'activait en marmottant de sourdes imprécations +contre les coureurs de nuit qui venaient troubler son +sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal. Mais +elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue, +la petite Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, +étaient comme embués de larmes refoulées. Une question +lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait formuler, et +personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune +fille.</p> + +<p>Personne, hormis la duègne, précisément, qui se +hâta de mâchonner des réflexions empreintes d'acrimonie, +non exemptes pourtant d'affection bourrue, à +l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer +les nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que, +Dieu merci! il y a de dignes matrones pour s'acquitter +en conscience de devoirs d'hospitalité qui ne sont +pas le fait de mains blanches de petite dame.</p> + +<p>Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de +vue et qui, à mesure, voyait toute sa joie s'envoler, et +la regardait avec ses bons yeux de chien fidèle, prêt +à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du +maître.</p> + +<p>—M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le +Torero.</p> + +<p>La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à +peine si elle put balbutier d'une voix étranglée:</p> + +<p>—Non, seigneur César.</p> + +<p>—J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant +Cervantes d'un air consterné.</p> + +<p>La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle +comme une cire, elle demanda:</p> + +<p>—Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant. +J'espère qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux.</p> + +<p>—Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne +le saurons que demain, dit Cervantes d'un air préoccupé.</p> + +<p>Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré +une table à laquelle elle se cramponna. Et +personne ne remarqua cette défaillance soudaine.</p> + +<p>Personne, hormis la servante, qui clama:</p> + +<p>—Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!</p> + +<p>El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il +s'approcha vivement, comme s'il eût voulu lui prêter +l'appui de sa faiblesse.</p> + +<p>Sans rien remarquer, Cervantes reprit:</p> + +<p>—Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous +achèverons la nuit ici, et, demain, nous reprendrons +nos recherches.</p> + +<p>Le Torero approuva d'un signe de tête.</p> + +<p>Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte +pénible, suivit la servante.</p> + +<p>Cervantes, après un geste amical à l'adresse de +Chico, se hâta de regagner la chambre qui lui était +destinée.</p> + +<p>Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir +chaudement remercié et de l'avoir assuré encore une +fois qu'il se chargeait désormais de pourvoir à ses +besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles +de son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques +d'amitié avec cet air fier et détaché qui lui était +particulier. Mais l'éclat de son regard montrait clairement +qu'il était content de cette amitié.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>EL CHICO ET JUANA</h3> + +<p>Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico +grimpa sur un escabeau, auprès de l'âtre mourant. +Il était triste, car il l'avait vue, «elle», bien triste +et agitée.</p> + +<p>La tête dans ses mains, il se mit à songer à des +choses de son passé, si court encore. Et, ce passé, +comme son présent, comme sans doute son avenir +aussi, se résumait en un seul mot: Juana. +Aussi loin que remontassent ses souvenirs, Juana +avait toujours vu le nain placé entre ses petites +mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, +et, si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour +le corriger à grand renfort de taloches. Malgré son +espièglerie, Juana avait le coeur bon. Sans comprendre, +elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute +jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même +à-ce qu'il fût convenablement nourri et logé. Petit à +petit, elle s'était accoutumée à jouer ainsi à la petite +maman. Et, comme son père donnait l'exemple de la +soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir +sans peine. De là venaient les petits airs protecteurs +qu'elle avait gardés avec le Chico.</p> + +<p>Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander, +et comme tous, à la maison, lui obéissaient sans +discuter, il avait fait comme tout le monde.</p> + +<p>Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait +comme une chose monstrueuse, impossible. Ce +même petit garçon, diabolique peut-être, enragé assurément, +qui avait la prétention de ne reconnaître ni +maître ni autorité, après avoir facilement accepté +l'autorité de Juana, l'avait si bien reconnue pour son +unique maître que, parvenu à l'âge d'homme, il l'appelait +encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce +dont la jeune fille se montrait même très fière.</p> + +<p>Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une +jolie jeune fille. Chico était devenu un homme... mais +il était resté enfant par la taille.</p> + +<p>Juana avait d'abord été prodigieusement surprise +de voir que, peu à peu, elle était aussi grande, puis +plus grande que son compagnon, qui avait quatre ans +bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie. +Sa poupée resterait toujours une petite poupée. Ce +serait charmant pour elle. Avec la raison, ce sentiment +égoïste avait fait place à la pitié. D'autant que +Chico se montrait très mortifié et très chagrin de +rester toujours tout petit, alors que tous grandissaient +autour de lui. Et Juana s'était bien promis de ne +jamais abandonner ce petit. Que deviendrait-il sans +elle?</p> + +<p>Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude +la soumission et l'obéissance passive de Chico s'accrurent +encore, s'il était possible, par suite d'un sentiment +nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans +doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans +ce qu'il avait de plus pur: l'amour absolu, surhumain. +Et il ne pouvait en être autrement. Durant des +années, Juana avait été pour lui une sorte de petit +Dieu devant lequel il était en adoration perpétuelle +Pour elle, rien n'était trop beau, ni trop fin, ni trop +riche. Toutes ses pensées convergeaient vers un but +unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices +de Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était +là, il n'avait plus ni volonté, ni raisonnement, ni sensations. +C'était elle qui pensait, parlait, éprouvait +pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne savait +qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait +décidé.</p> + +<p>Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. +Il avait beau dire qu'il était un homme, il savait +bien, tiens! que ce n'était pas. Cette pensée d'un +mariage possible entre une femme, une vraie femme, +et lui, bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré. +Est-ce que c'était possible, voyons? Il avait fallu que +cette grande dame lui en parlât pour réveiller en lui +de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame s'était +moquée de lui!</p> + +<p>Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, +parée comme une dame, elle était descendue dans la +salle. Non pour mettre la main à la besogne, fi donc! +mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte +depuis longtemps et remplacée par l'excellente +matrone que nous avons vu précisément bougonner +la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom de +Barbara.</p> + +<p>Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel, +peu nombreux d'abord, à faire marcher la maison +avec une maîtrise telle que nul ne se fût avisé de +lui résister. En même temps, elle savait si adroitement +contenter le client, elle savait si bien distribuer +sourires et louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de +temps l'auberge de la Tour était devenue une des +mieux achalandées de tout Séville.</p> + +<p>Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours +représentée par le digne Manuel, lequel avait +fait remarquer qu'il serait scandaleux que Juana se +meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de +Chico, qui allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait +tranquillement, sous le fallacieux prétexte qu'il +était trop petit.</p> + +<p>La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est +pauvre et qu'on n'a pas de famille, il faut travailler +pour gagner sa vie. Chico s'était demandé, non sans +terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa +vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette +morale, Chico, et de bonne volonté, avait consenti +à ce travail qui devait faire de lui un homme libre.</p> + +<p>Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les +besognes les plus basses et les plus dures aussi, en +échange de quoi il lui octroyait libéralement le gîte et +la pâtée.</p> + +<p>La besogne assignée était au-dessus des forces du +nain. Peut-être l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si +on avait su ménager sa susceptibilité grande. Mais la +susceptibilité de Chico était une chose qui ne comptait +pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout +de suite le souffre-douleur de tous.</p> + +<p>Le plus terrible est que ses occupations le tenaient +tout le jour loin de la présence de Juana, ce qui, en +soi, était déjà un cruel tourment et ce qui avait, en +outre, le grave inconvénient de le livrer à la merci +d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui +ne lui ménageaient ni les humiliations ni les coups.</p> + +<p>Jamais il n'avait été aussi malheureux.</p> + +<p>Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques +jours d'un supplice sans nom, Chico planta là tablier, +balais, clients et patron et disparut. Comment vécut-il? +De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas +gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient +dans ce vaste jardin qu'était l'Andalousie. Il +n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne permettait +pas cette maraude, il se rendait aux porches des +églises et tendait la main.</p> + +<p>Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel +trou, était couvert de loques, mais il était libre. Libre +de dormir au bon soleil. Il était fier et content.</p> + +<p>Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était +répandue en plaintes amères, en reproches sanglants, +en prédictions terrifiantes.</p> + +<p>Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le +prétendait le digne Manuel. Seulement, sa gratitude +allait—et c'était assez naturel—au seul être qui lui +eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.</p> + +<p>Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler +dans l'auberge; il était si petit—et là, tapi dans un +coin, il se remplissait les yeux de la vue de celle +qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et +alerte, toujours mise comme une petite reine, qui +allait et venait, surveillant le service, l'oeil à tout, en +avisée ménagère qu'elle était, d'instinct, malgré sa +jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux et +son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.</p> + +<p>Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait +allonger la main, saisissait un coin de la basquine et +la baisait dévotement.</p> + +<p>Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au +lieu de la basquine, il avait effleuré le mollet. Il en +était resté tout saisi. D'autant que Juana, croyant à +la grossière plaisanterie de quelque client, s'était +arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri +qui avait fait accourir Manuel et les serviteurs.</p> + +<p>Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux +devant elle, les mains jointes, il avait murmuré:</p> + +<p>—C'est moi, Juana. N'aie pas peur.</p> + +<p>Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas +prendre avec des pincettes, elle l'avait reconnu tout +de suite. Elle avait même paru très contente et elle +avait répondu à son père qui s'informait:</p> + +<p>—Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table +et je n'ai pu me retenir de crier comme une sotte.</p> + +<p>Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de +suite elle l'avait pris de très haut avec lui:</p> + +<p>—Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! +Comment oses-tu reparaître dans la maison +que tu as abandonnée, sans un adieu, sans regrets? +Ingrat!</p> + +<p>—Je voulais te voir, Juana.</p> + +<p>—Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après +des jours et des jours d'oubli?</p> + +<p>Très triste, il répondit:</p> + +<p>—Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais +pas d'ailleurs. Je suis venu ainsi tous les jours.</p> + +<p>—Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. +Pourquoi ne t'es-tu jamais montré?</p> + +<p>—Je pensais qu'on m'aurait chassé.</p> + +<p>Elle l'avait regardé avec un air de commisération +étonnée. Et, haussant les épaules:</p> + +<p>—Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais +savoir pourtant que je n'aurais pas fait cela, moi.</p> + +<p>—Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les +autres?</p> + +<p>L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit +pas tout de suite. Elle ne doutait pas de ce +qu'il disait d'ailleurs et—ce qu'elle se gardait bien +d'avouer—peut-être l'avait-elle découvert plus d'une +fois dans les coins où il se croyait si bien caché. +Pour dissimuler son embarras, elle reprit, grondeuse:</p> + +<p>—Dans quel état te voilà! On te prendrait pour +un malandrin. Comment n'as-tu pas honte de te présenter +ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être propre, +au moins?</p> + +<p>Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses +cils.</p> + +<p>Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un +ton radouci, en le regardant finement:</p> + +<p>—N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs +que j'ai trouvées parfois sur ma fenêtre?</p> + +<p>Il rougit et fit signe que oui de la tête.</p> + +<p>—Pourquoi as-tu fait cela?</p> + +<p>—Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. +Les autres, ça m'est égal; mais, toi, je ne veux pas, +tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais et que tu +me pardonnerais, répondit-il sincèrement.</p> + +<p>—C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à +ma fenêtre? Malheureux! n'as-tu pas réfléchi +que tu pouvais te tuer et que je ne me serais jamais +pardonné ta mort?</p> + +<p>Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était +plus fâchée. Elle l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait +pour lui. Et, riant d'un bon rire clair:</p> + +<p>—Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais +je suis adroit, tiens!</p> + +<p>—C'est vrai que tu es adroit comme un singe, +dit-elle en riant de bon coeur, elle aussi. N'importe, +ne recommence plus... tu me remettras tes fleurs toi-même, +je serai plus tranquille.</p> + +<p>—Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il +tremblant d'espoir.</p> + +<p>Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse:</p> + +<p>—A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas +t'en retourner, je pense? dit-elle.</p> + +<p>—Mais ton père?</p> + +<p>Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce +n'était pas cela qui l'embarrassait et trancha:</p> + +<p>—Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, +oui ou non?</p> + +<p>Il joignit les mains avec un air extasié.</p> + +<p>—En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste. +Tu prendras tes repas avec nous, tu coucheras ici, +je vais te faire habiller décemment, et, pour ce qui +est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien +faire de ton chef, et dans la mesure de tes forces. +Allons, viens.</p> + +<p>Il secoua la tête et ne bougea pas.</p> + +<p>Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux +reproche, elle dit avec des larmes dans la voix:</p> + +<p>—Tu ne veux pas?</p> + +<p>Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et +décidé, elle ajouta:</p> + +<p>—Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne +commande plus? Tu te révoltes?</p> + +<p>Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit:</p> + +<p>—Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je +passerais à travers le feu pour te voir... Mais je ne +veux plus que tu me nourrisses.</p> + +<p>Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et, +encore un coup, il baissa la tête en rougissant. Elle +lui prit le menton du bout de ses petits doigts, l'obligea +à relever la tête et plongea avec une grande +tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle +comprit ce qui se passait dans son esprit. Et elle +eut cette délicatesse vraiment féminine de ne pas +insister.</p> + +<p>—Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand +tu voudras. Quant au reste, tu feras comme tu voudras. +Seulement n'oublie pas, si tu avais besoin, que +tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir +que je suis et resterai toujours pour toi une +soeur tendre et dévouée. Me promets-tu de ne pas +oublier?</p> + +<p>Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion +poignante. Alors, ainsi qu'il leur arrivait parfois +quand elle faisait la reine, et qu'il lui rendait humble +hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses +lèvres sur la pointe de son petit soulier de satin.</p> + +<p>Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme +un tribut dû à sa beauté et à sa bonté, mais avec +un regard attendri où perçait une pointe de malice +nuancée de pitié.</p> + +<p>Lui, cependant, se redressait et disait dans un +grand élan de tout son être:</p> + +<p>—Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.</p> + +<p>Elle frappa joyeusement dans ses petites mains +et, orgueilleusement triomphante:</p> + +<p>—Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon +père!</p> + +<p>—Non! dit-il encore doucement.</p> + +<p>Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié +boudeuse, moitié curieuse:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il encore?</p> + +<p>—Je ne veux pas que ton père me voie dans cet +état. Je reviendrai demain et tu verras que je ne te +ferai pas honte.</p> + +<p>Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force +d'ingéniosité? Par quelle mystérieuse besogne accomplie +fort à propos? C'est ce que nous ne saurions +dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il +était superbe dans son costume presque neuf, qui +sans avoir rien de fastueux, comme de juste, était +d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui +faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie +miniature qu'il était.</p> + +<p>Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.</p> + +<p>D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller +de plaisir à le voir si propre et si élégamment attifé. +Ensuite, il put lire, sur les physionomies ébahies de +Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur admirative +que leur causait la vue de Chico en fringant +cavalier.</p> + +<p>Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume +coquet qu'il n'endossait que pour aller voir sa petite +maîtresse, et qu'il rangeait soigneusement ensuite +dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui +seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient +pas peur.</p> + +<p>Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son +père pour obtenir le pardon de Chico. Et, comme le +bonhomme n'était pas méchant, il avait accueilli +convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.</p> + +<p>A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées, +le Chico s'arrangeait toujours de façon à apporter +quelques menus cadeaux que «petite maîtresse» +acceptait avec une joie bruyante, car ils consistaient +généralement en objets de toilette, et nous +savons que la coquetterie était son péché mignon.</p> + +<p>Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation +à dîner de Manuel, et prenait place à la table +familiale, à côté de sa maîtresse, aussi heureuse que +lui.</p> + +<p>Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait +tristement toutes ces choses, pendant que +Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.</p> + +<p>Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de +l'amour, était bien trop fine et délurée pour ne pas +avoir deviné depuis longtemps ce que le Chico se +donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il +n'était pas besoin d'être fort experte pour comprendre +que le nain était entièrement dans sa petite +main à elle.</p> + +<p>Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce +que nous verrons par la suite. Ce que nous pouvons +dire c'est qu'elle était habituée à le considérer comme +une chose bien à elle et exclusivement à elle. +L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite +à l'égoïsme. Elle était naïvement et sincèrement pénétrée +de sa supériorité, bien pénétrée de cette pensée +que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses sentiments, +libre de le choyer ou de le faire souffrir +selon son caprice, il n'en pouvait être de même de lui, +qui ne devait avoir aucune affection en dehors d'elle.</p> + +<p>Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle +était du moins fort exclusive, et, pour mieux dire, +jalouse, au point qu'elle eût souffert à la seule pensée +d'une infidélité, voire d'une préférence, même +momentanée.</p> + +<p>Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret +elle ne l'était pas moins. Et c'était à ce moment +qu'une parole de Fausta, lancée au hasard, pour +sonder le terrain, était venue jeter le trouble dans +son âme jusque-là peut-être résignée.</p> + +<p>Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il +pût se marier comme tous les autres hommes?</p> + +<p>Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie +sa demande? Ne soulèverait-il pas un éclat de rire +général et son pauvre amour, si pur, si désintéressé, +connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision +universelle?</p> + +<p>Et Juana? L'aimait-elle?</p> + +<p>Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère, +il ne le connaissait que trop.</p> + +<p>La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara +le tira de sa rêverie.</p> + +<p>—Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez +donc vous tuer? Mais que se passe-t-il donc?</p> + +<p>—Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai +affaire en bas et n'irai me coucher que lorsque +j'aurai fini.</p> + +<p>—Ne suis-je plus bonne à vous aider?</p> + +<p>—J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un +instant j'irai aussi.</p> + +<p>Chico entendit encore de vagues imprécations, le +bruit sourd de savates traînant sur le carreau, puis +le bruit d'une porte poussée rageusement.</p> + +<p>Un moment de silence se fit. Juana, évidemment, +s'assurait que la duègne obéissait, puis Chico perçut +le bruit de petits talons claquant sur les marches +de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa +glisser de son escabeau et il attendit debout.</p> + +<p>La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire +un mot, elle se laissa tomber dans un large fauteuil +de bois, et, posant le coude sur la table, elle laissa +tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un +mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme.</p> + +<p>Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les +dalles propres et luisantes de la cuisine, et, comme +s'il eût craint pour elle le froid des dalles, il prit +doucement ses petits pieds dans ses mains et les +posa sur lui en les tapotant doucement.</p> + +<p>Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit +qu'elle fût trop préoccupée, elle ne parut prêter aucune +attention aux soins tendres et délicats dont il +l'entourait.</p> + +<p>Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement +de ses yeux de bon chien, et, quand il la sentait +frissonner, il pressait doucement ses pieds, comme +pour lui dire:</p> + +<p>«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.» +Longtemps, ils restèrent ainsi silencieux. +Enfin, il murmura d'une voix apitoyée:</p> + +<p>—Tu souffres, petite maîtresse?</p> + +<p>Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude +tendresse qui semblait émaner de lui fit se dilater +son pauvre coeur meurtri, car elle laissa tomber sa +jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement, +silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs.</p> + +<p>—Pauvre Juana! dit-il encore.</p> + +<p>Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre, +elle d'abord. Car il savait bien ce qu'elle avait +et pourquoi elle pleurait ainsi: et ses larmes retombaient +sur son coeur à lui, comme des gouttes de +plomb fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la +plus complète abnégation, il prit les devants et, bravement, +les larmes dans les yeux, mais un sourire +stoïque aux lèvres, il dit:</p> + +<p>—Tu l'aimes donc bien?</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer +et qu'elle comprendrait quand même. Seulement +la question en soi la laissa toute désemparée. Évidemment, +elle ne s'était jamais interrogée elle-même, +car elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux +baignés de larmes, elle dit avec une naïveté touchante:</p> + +<p>—Je ne sais pas!</p> + +<p>Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas +elle-même, le mal n'était peut-être pas irréparable.</p> + +<p>Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné +jaillit spontanément, douloureux dans sa cruauté +involontaire.</p> + +<p>—Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent +avec tant d'acharnement et qui, pour le vaincre, +lui si courageux et si fort, ont dû l'attirer dans +quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement, +ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des +assassins... des assassins maudits... oui, maudits.</p> + +<p>Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait +à coups de talons furieux, oubliant que c'était sur lui, +Chico, qu'elle trépignait ainsi. Lui ne broncha pas. +Il n'avait même pas senti les coups de talon pourtant +violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser +littéralement, il, ne s'en serait pas aperçu davantage. +Il était devenu livide. Une seule pensée subsistait +en lui, qui le rendait insensible à la douleur +physique:</p> + +<p>«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans +un guet-apens! Mais j'en suis, moi, de ceux-là!... +Alors, elle va me détester et me maudire aussi? Elle +me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne +me resterait plus qu'à mourir. Mourir!...»</p> + +<p>Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit +à elle, elle reprit en pleurant doucement:</p> + +<p>—Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble +que je mourrai si je ne le vois plus.</p> + +<p>Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle +mourrait, comme un enfant, il se mit à pleurer tout +doucement, lui aussi. Et, en pleurant, sans savoir +ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les arrosait +de ses larmes, et il répétait dans des sanglots +convulsifs:</p> + +<p>—Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.</p> + +<p>Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se +mit debout, et:</p> + +<p>—Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse, +va te coucher et dors bien tranquillement. Moi, je +vais le chercher, et demain je te le ramènerai.</p> + +<p>La femme qui aime ailleurs est toujours injuste +et cruelle envers qui l'aime et qu'elle dédaigne. Tout +lui est sujet à soupçons injurieux.</p> + +<p>—Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant +rudement. C'est toi qui es venu le chercher, au fait. +C'est toi qui l'as poussé à suivre don César. Qu'en +a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable!</p> + +<p>—Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre.</p> + +<p>Honteuse, elle le lâcha.</p> + +<p>—Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très +doucement. Si je suis venu le chercher, c'est pour +l'amour de toi.</p> + +<p>—C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! +Pour l'amour de moi, tu n'aurais pas voulu aider à le +meurtrir. Je suis folle... pardonne-moi.</p> + +<p>Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, +le bon chien fidèle, il saisit la main blanche qui +venait de le rudoyer et la baisa tendrement.</p> + +<p>—Que comptes-tu faire? dit-elle.</p> + +<p>—Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, +je crois que c'est moi... Je suis si petit, je passe +partout et on ne se méfie pas de moi.</p> + +<p>Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant +sur son sein:</p> + +<p>—Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le +ramènes sauf, comme je t'aimerai! gémit-elle, retournant +sans le savoir le fer dans la plaie.</p> + +<p>Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme +elle venait de le faire. Et ce baiser qui s'adressait à +un autre, il le sentait bien, lui faisait mal.</p> + +<p>—Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. +Espère. Me promets-tu d'aller te reposer?</p> + +<p>—Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.</p> + +<p>—Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand +je le ramènerai, tu seras fatiguée et il te trouvera +laide.</p> + +<p>Et il souriait en disant cela, le malheureux.</p> + +<p>Et elle eut la cruauté de dire:</p> + +<p>—Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas +qu'il me trouve laide.</p> + +<p>—Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana?</p> + +<p>Elle tressaillit et pâlit affreusement.</p> + +<p>Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé +cette question, la petite Juana.</p> + +<p>Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave, +si étincelant et si bon aussi. Son petit coeur vierge +avait battu la chamade et elle l'avait laissé faire +sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait +courir.</p> + +<p>Mais, devant la question si nette et si franche du +Chico, elle voyait, trop tard, l'énormité à quoi aboutissait +son inconséquence. Évidemment il ne pouvait +être question d'union entre la fille d'un hôtelier +comme elle et ce seigneur français, envoyé du roi +de France.</p> + +<p>Alors, que pouvait-elle espérer?</p> + +<p>Le Français avait-il seulement fait attention à elle? +Évidemment, elle n'existait pas pour lui, et, s'il avait +eu pour elle quelques paroles de banale galanterie, +c'était par pure habileté sans doute, car il n'était +pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir +un espoir quelconque, quelle folie!</p> + +<p>—Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je +demande. Pour le reste, je sais bien que je n'ai rien +à espérer. Le sire de Pardaillan retournera dans son +pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit à +petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai +bien, va... Nul ne le mérite plus que toi.</p> + +<p>Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire +elle-même, lui mit la joie dans l'âme, et, pour achever +de l'affoler, elle se pencha sur lui, posa chastement +ses lèvres sur son front et dit en le poussant doucement:</p> + +<p>—Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais +tâcher de reposer un peu en t'attendant.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>SUITE DES AVENTURES DU NAIN</h3> + +<p>Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa +poitrine, plongé dans des pensées qui l'absorbaient +entièrement. Il allait sans appréhension. Qu'aurait-il +redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants, de vagabonds +dans Séville connaissaient le Chico;</p> + +<p>Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est +la rencontre d'une ronde de nuit. Mais il avait la vue +perçante, l'ouïe très fine; il était vif et leste comme +un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa taille lui +permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait +sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.</p> + +<p>S'il était sans appréhensions, par contre, il était très +perplexe. Remué jusqu'au fond de l'âme par la plainte +de Juana disant qu'elle mourrait de la mort de Pardaillan, +le Chico, sans mesurer la portée de ses paroles, +avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, +laissant ainsi entendre qu'il était persuadé que +le chevalier était vivant.</p> + +<p>Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes +raisons de croire que celui qu'il considérait comme un +rival avait été proprement occis. Aussi, tout en marchant +sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air furieux:</p> + +<p>«J'avais bien besoin de promettre de le chercher. +Que vais-je faire maintenant? Le Français, c'est certain, +à l'heure qu'il est, son corps doit rouler dans les +flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui! +Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de +Juana?»</p> + +<p>Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival, +il reprit le cours de ses réflexions.</p> + +<p>«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris +que les hommes de Centurion avaient préparé une +embuscade dans la maison où je le conduisais. Si don +César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté +dans le fleuve.»</p> + +<p>Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des +lèvres, sur lesquelles se jouait un sourire rusé.</p> + +<p>«A moins que le Français ne soit enfermé dans une +des caches secrètes de la maison. Tiens! c'est qu'il +y en a des caches dans cette maison, et je ne les +connais pas toutes. Mais pourquoi?»</p> + +<p>Cette idée lui parut absurde.</p> + +<p>«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse +l'a attiré chez elle!» reprit-il.</p> + +<p>Il s'arrêta un instant et réfléchit:</p> + +<p>«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire? +Aller visiter les caches que je connais?... Et si, par +malheur, je trouve le Français vivant! Il faudrait +donc le prendre par la main et le conduire à petite +maîtresse?... Est-ce possible?...»</p> + +<p>Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses +traits et, farouche, il pensa:</p> + +<p>«Je suis un homme et je suis riche, maintenant, +et je suis bien fait, m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse, +je n'ai nulle infirmité ni monstruosité. Pourquoi +une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, +si grande près de moi, hélas! est toute petite à ce +qu'on dit. Si elle le voulait, je ferais d'elle la femme +la plus heureuse du monde. Je l'aime tant! Oui, mais +suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi, +elle pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le +monde se moquerait de la femme qui oserait prendre +pour époux un nain!...»</p> + +<p>Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, +de nouveau, la lutte reprit dans cette conscience aux +abois:</p> + +<p>«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on +atteignait les gens plus sûrement en les frappant +dans leurs affections qu'en les frappant eux-mêmes. +Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur +ne revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la +mort, le Français, et Juana, sans le savoir, m'a traité +d'assassin. Si Juana meurt, comme elle l'a dit, c'est +donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois +assassin. Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si +Juana meurt, je meurs. Si je lui amène le Français, +elle vit, et, moi, je meurs quand même... Je meurs de +désespoir et de jalousie... De quelque manière que je +me retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi? +Quel crime ai-je commis?»</p> + +<p>Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche:</p> + +<p>«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins +qu'elle ne soit pas à un autre. Que le Français maudit +disparaisse à tout jamais... Je ne ferai rien pour le +sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!... +Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi, +elle oubliera peut-être, et elle m'aimera, comme avant, +elle me l'a promis. Je n'en demande pas davantage...»</p> + +<p>C'était la condamnation définitive de Pardaillan que +le petit homme décidait là.</p> + +<p>Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et +atteignit bientôt la maison des Cyprès.</p> + +<p>Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il +essaya de l'ouvrir. La porte résista. Il eut un sourire.</p> + +<p>«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes +les portes sont fermées maintenant, et il y a du monde +là-dedans. Il s'agit d'être prudent. Tiens! je n'ai +pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du +fleuve.»</p> + +<p>Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à +tâtons. Quand il se redressa, il tenait une corde mince, +longue, munie de forts crampons. Il se dirigea vers le +cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la corde +et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les +crampons se prirent dans les branches de l'arbre. Il +tira sur la corde: elle tint bon.</p> + +<p>Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un +jeune chat. Bientôt, il fut dans l'arbre. Il enroula la +corde autour de son cou et se laissa glisser à terre.</p> + +<p>Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait +caché son trésor. Il prit le sac de Fausta, auquel il +avait attaché la bourse de don César. Quelques minutes +plus tard, il était hors de la maison, ayant parfaitement +réussi son expédition.</p> + +<p>Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea +droit vers le fleuve, non sans s'assurer, d'un coup +d'oeil circulaire, que nul ne l'observait.</p> + +<p>On avait construit là une sorte de quai à pic, au +fond duquel, maintenues par une solide maçonnerie, +les eaux basses roulaient lentement. A une faible distance +du sol, et hors de l'atteinte des eaux, il y avait +une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer +dont les barreaux croisés étaient énormes et très +rapprochés.</p> + +<p>El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de +cette bouche, et, avec une adresse qui dénotait une +grande habitude, il se trouva bientôt cramponné à la +grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps +sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture +carrée au travers de laquelle un homme mince +et petit n'aurait pu passer et par laquelle il se laissa +glisser très facilement, après avoir remis le barreau en +place.</p> + +<p>Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de +voûte très basse, bien que le nain pût s'y tenir droit. +Ce couloir était coupé en différents endroits par des +murs épais qui étaient chargés d'arrêter les incursions +indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des +ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées +et actionnées au moyen de ressorts cachés, dont +Fausta ignorait l'existence, sans quoi elle n'eût pas +manqué de prendre les précautions nécessaires pour +se mettre à l'abri d'une irruption inattendue.</p> + +<p>El Chico paraissait connaître à merveille tous les +tours et détours du souterrain ainsi que les différentes +manières d'ouvrir les portes secrètes, car il allait sans +hésitation. Comment connaissait-il ces secrets? Par +hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement +la première ouverture. Faible comme il était, +sans appui, à la merci du premier venu, il avait compris +qu'il pouvait se créer là une retraite sûre, que nul +ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était +installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur, +il n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait +y avoir autre chose que le cul-de-sac qu'il avait découvert. +Et il s'était mis à le chercher. Durant des mois, +durant des années, il avait ainsi longuement, patiemment +étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé +par le hasard sans doute, il avait peu à peu découvert +la plus grande partie des ouvertures secrètes de +ces substructions.</p> + +<p>Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de +muraille qui se redressaient derrière lui, après avoir +ouvert, rien qu'en les touchant, de monstrueuses portes +de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui, +il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très +étroit et très raide. Il était dans l'obscurité la plus +complète, mais il n'en paraissait nullement gêné et se +dirigeait avec autant de facilité que s'il avait été +éclairé.</p> + +<p>Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que +lorsque son front vint heurter la voûte. Alors, il se +pencha sur les marches et chercha des doigts, à tâtons. +Un déclic se fit entendre, la dalle placée au-dessus +de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit. +Avant de monter les deux dernières marches, il chercha +dans une autre direction. Un nouveau déclic se +fit entendre. Alors seulement il franchit les dernières +marches et pénétra dans un caveau, en disant tout +haut, comme ont coutume de faire les personnes qui +vivent seules:</p> + +<p>«Enfin, me voici chez moi!»</p> + +<p>Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait +d'elle-même, il fit deux pas et s'accroupit devant +une des parois du caveau. Il toucha du doigt une +plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il avait +déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec +elle, toute la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée.</p> + +<p>Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la +tête pour la franchir. Il alluma une chandelle, dont la +lueur vacillante éclaira faiblement le trou dans lequel +il venait de pénétrer.</p> + +<p>C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de +la muraille. Ce réduit pouvait avoir six pieds de long +sur trois de large. Il était assez haut pour qu'un +homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il y +avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui +l'isolaient du sol, recouvert de sable fin. La caisse +était bourrée de paille fraîche, et, sur cette paille, deux +petits matelas étaient étendus. Des draps blancs et des +couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un +lit confortable.</p> + +<p>Il y avait une autre caisse aménagée comme un +buffet. Il y avait un petit coffre solide, muni de grosses +serrures, s'il vous plaît, une petite table, deux +petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout +cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une +poupée.</p> + +<p>C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par +un soupirail devant lequel El Chico avait installé lui-même +et rudimentairement un volet de bois.</p> + +<p>Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution +de pousser le volet. Mais il ne referma pas la plaque +qui masquait l'entrée de sa demeure. Il était si sûr +que nul ne le pouvait surprendre par là!</p> + +<p>Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé. +Pardaillan n'était pas mort par le poison.</p> + +<p>Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait +à la mort, le réveil se fit très lentement. Pardaillan +se mit sur son séant et considéra d'un oeil +trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence +des émanations soporifiques dont l'air avait été saturé, +son cerveau engourdi subissait comme une sorte +d'ivresse qui abolissait la mémoire et paralysait l'intelligence.</p> + +<p>Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le +cerveau se dégagea, la mémoire lui revint; il retrouva +toute sa conscience, et, avec elle, il retrouva ce sang-froid +qui le faisait si redoutable.</p> + +<p>Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant.</p> + +<p>Pardaillan pensait—et du diable s'il savait pourquoi—qu'il +échapperait au hideux supplice que lui +réservait Fausta. Le pensant, il le disait sans même +songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise +pouvait avoir.</p> + +<p>Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné +de voir qu'il avait échappé au poison. Il gouailla:</p> + +<p>«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! +Son poison a fait long feu. Je le lui avais bien dit. +Maintenant, il ne me reste plus qu'à réaliser la seconde +partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne +mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et +la soif ne m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette +bonne Mme Fausta qui me comble vraiment de ses +attentions.»</p> + +<p>Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, +apparaissait pourtant comme une entreprise plutôt +énergique. Il n'y pensa pas un instant et murmura:</p> + +<p>«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une +foule de lieux divers qui sont des merveilles de mécanique, +comme dit M. d'Espinosa.</p> + +<p>«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas +quelque peu machiné. Au surplus, je connais ma Fausta, +et il me paraît invraisemblable qu'elle ne se soit +pas réservé quelque voie secrète où il lui soit possible +de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons +donc.»</p> + +<p>Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement, +patiemment, autant que cela lui était possible +dans la nuit opaque qui l'enveloppait.</p> + +<p>Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. +Sans doute, aussi, le narcotique avait affaibli ses forces, +car il dut s'arrêter au bout de quelques instants.</p> + +<p>«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche +qui pourrait être plus laborieuse que je ne le jugeais +de prime abord. C'est le poison de Mme Fausta qui +casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons +l'effet se dissiper entièrement en nous reposant +un peu.»</p> + +<p>Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau +plié sur les dalles et attendit le retour de ses +forces.</p> + +<p>Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes +pour reprendre son travail.</p> + +<p>Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha +tout de son long, l'oreille collée contre les dalles. Il +se redressa presque aussitôt et, restant à terre, appuyé +sur ses mains, avec un sourire narquois, il murmura:</p> + +<p>«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va +m'éviter de longues recherches. Si c'est Mme Fausta +qui, pour en finir, m'envoie...»</p> + +<p>Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.</p> + +<p>«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, +aurai-je la force de lutter?»</p> + +<p>Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement +à faire jouer les articulations de ses bras.</p> + +<p>«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne +sont pas trop nombreux, on pourra peut-être s'en +tirer.»</p> + +<p>Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, +l'oeil attentif, prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant +lui, osciller légèrement. Vivement, il s'approcha, se +cala solidement sur les genoux et attendit.</p> + +<p>Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible, +se soulevait lentement et, en se soulevant, elle +masquait Pardaillan accroupi. Sans bouger de sa place, +il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou +de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou +béant.</p> + +<p>Ses mains ne s'abattirent pas.</p> + +<p>Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan, +étonné, vit surgir un petit diable qu'il reconnut +aussitôt, car il murmura avec ébahissement:</p> + +<p>«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?»</p> + +<p>Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à +haute voix:</p> + +<p>«Enfin! Me voilà chez moi!»</p> + +<p>«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour +de lui. Il ne couche pourtant pas dans ce tombeau.»</p> + +<p>La dalle se refermait automatiquement, mais il ne +s'en occupait plus maintenant. Il avait changé d'idée. +Il n'avait d'yeux que pour El Chico.</p> + +<p>El Chico, qui avait commis une grave imprudence +en ne se retournant pas, ouvrait la porte—si l'on +peut ainsi dire—de son logis et allumait sa chandelle.</p> + +<p>«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce +qu'il appelle son chez lui! Du diable si j'aurais jamais +trouvé le secret de ces ouvertures. Mais voici +un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché +d'étudier d'un peu près!»</p> + +<p>El Chico avait—deuxième imprudence—laissé sa +porte ouverte. En rampant, Pardaillan s'approcha de +l'ouverture et jeta un coup d'oeil indiscret dans l'intérieur. +Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte d'admiration +pour l'ingéniosité déployée par le petit homme +dans l'aménagement de son mystérieux retrait.</p> + +<p>Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait +ses préventions contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement +d'avoir participé à le mettre dans la situation +précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle +faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus +qu'une immense pitié pour le pauvre petit déshérité.</p> + +<p>Le nain s'était assis devant sa table et il tournait +le dos à l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait +l'observer à loisir. Chico était du reste à mille lieues +de soupçonner qu'on l'épiait.</p> + +<p>Après être resté un long moment pensif, il allongea +la main vers le sac et le vida sur la table.</p> + +<p>«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de +l'or remué, ce petit mendiant est riche comme feu +Crésus. Où a-t-il pris cet or?»</p> + +<p>«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse +n'a pas menti», dit Chico, comme pour le renseigner.</p> + +<p>«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu +d'or et il connaît des princesses!»</p> + +<p>Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur +de colère s'alluma dans son oeil.</p> + +<p>«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... +Cet or, c'est le prix de mon sang... C'est pour toucher +cet or que ce misérable avorton m'a conduit dans le +traquenard où j'ai donné, tête baissée!»</p> + +<p>Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement, +puis il alla à son coffre, en tira une poignée +de pièces d'argent qu'il déposa sur la table. Il vida +ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don +César et fit son compte à haute voix.</p> + +<p>«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il.</p> + +<p>«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille +livres constituent pourtant un assez joli denier. Serait-ce +un avare?»</p> + +<p>«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air +morne. Et, avec colère: à quoi me sert cette fortune? +Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle aime le +Français!»</p> + +<p>«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur. +Voici du nouveau, par exemple! Je commence +à comprendre maintenant. Ce n'est pas un avare, +c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!»</p> + +<p>«Et le Français est mort!» continua le Chico.</p> + +<p>«Je suis mort? Je veux bien, moi!...»</p> + +<p>«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne +puis avoir Juana, eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux +pour elle. Il y a de quoi en acheter, des bijoux +et des casaques richement brodées, et des robes, et +des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...»</p> + +<p>Il rayonnait, le Chico.</p> + +<p>«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan.</p> + +<p>La joie du nain tomba soudain. Il râla:</p> + +<p>«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana +s'étonnerait de me voir si riche. C'est qu'elle est fine, +tiens! Elle devinerait peut-être d'où m'est venue ma +richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes cadeaux +au visage en me traitant d'assassin!»</p> + +<p>Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler +sur les dalles.</p> + +<p>«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il +me plaît ce petit bout d'homme!»</p> + +<p>Le Chico allait et venait avec agitation dans son +petit réduit. Il s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu +dans le vague, le sourcil froncé, et murmura:</p> + +<p>«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au +même titre que ceux qui ont tué le Français... plus... +Tiens, sans moi, il ne serait pas mort. Je n'avais pas +pensé à cela, moi. La jalousie me rendait fou... Et, +maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...»</p> + +<p>Pardaillan suivait avec une attention passionnée les +phases du combat qui se livrait dans l'esprit du nain.</p> + +<p>Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions +coupées par les apartés du chevalier:</p> + +<p>«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être +encore possible de le sauver. Je l'ai promis à +Juana!»</p> + +<p>«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser +si vivement à moi!»</p> + +<p>«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je +mourrai de la mort de Juana.»</p> + +<p>«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces +morts sur ma conscience, morbleu!»</p> + +<p>«Si le Français est vivant et que je le sauve...»</p> + +<p>«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?»</p> + +<p>«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent +ne pas l'aimer? Elle est si jolie!»</p> + +<p>«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les +mêmes! Ils se figurent que l'univers entier n'a d'yeux +que pour l'objet de leur flamme.»</p> + +<p>«Le Français l'aimera et alors je mourrai.»</p> + +<p>«Encore! Décidément, c'est une manie!»</p> + +<p>«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte? +J'aurai réparé le mal que j'aurai fait. Je ne serai plus +un assassin. Ma maîtresse me devra son bonheur.»</p> + +<p>«Superbe idée, par ma foi!»</p> + +<p>«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je +connais.»</p> + +<p>«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant +sous cape.</p> + +<p>Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, +s'enroula dans son manteau, s'étendit sur les +dalles et parut dormir profondément.</p> + +<p>«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain +j'irai le réclamer à la princesse», continua le nain. +Il grommela encore quelques mots vagues, et brusquement +éteignit sa chandelle et sortit en disant:</p> + +<p>«Allons!»</p> + +<p>Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan +étendu sur les dalles blanches attira ses regards. Il +frissonna:</p> + +<p>«Le Français!»</p> + +<p>Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas +à le trouver si vite... Là surtout... Il s'inquiéta:</p> + +<p>«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, +la dalle le masquait et je ne me suis pas retourné.</p> + +<p>Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parlé tout +haut!...»</p> + +<p>Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait +du coin de l'oeil, tout en paraissant profondément endormi.</p> + +<p>«Serait-il mort?» songea le nain.</p> + +<p>Cette pensée le fit frémir, sans qu'il eût pu dire si +c'était de joie ou d'appréhension. Entre le mal et le +bien, la lutte avait été longue et rude. Maintenant, le +bien triomphait définitivement; il était bien résolu à +sauver son rival, et, cependant, on l'eût fort étonné +en lui disant qu'il accomplissait un acte héroïque.</p> + +<p>Il s'approcha encore de Pardaillan et il perçut le +bruit rythmé de sa respiration.</p> + +<p>«Il dort!» fit-il.</p> + +<p>Et, malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se +tenir de rendre un hommage mérité à son rival, car +il murmura en hochant doucement la tête:</p> + +<p>«Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce +qui l'attend et qu'il peut être frappé pendant son sommeil. +Oui, il est brave, et c'est peut-être pour cela que +Juana l'aime.»</p> + +<p>El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait +la bravoure, tout en feignant de dormir, l'admirait +lui-même pour une bravoure qu'il ne soupçonnait +pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV</h3> + +<h3>OU LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI</h3> + +<p>Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à +l'épaule. Celui-ci feignit de se réveiller en sursaut. Il +le fit d'une manière si naturelle qu'El Chico s'y laissa +prendre. Pardaillan se mit aussitôt sur son séant, et, +ainsi placé, il dominait encore d'une bonne moitié de +tête le nain debout devant lui.</p> + +<p>—Le Chico! s'exclama Pardaillan, étonné. Te voilà +donc prisonnier aussi, pauvre petit!</p> + +<p>—Je ne suis pas prisonnier, seigneur Français, dit +le Chico avec gravité.</p> + +<p>—Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu +ici, malheureux? N'as-tu pas entendu! c'est la mort, +une mort hideuse, qui nous attend.</p> + +<p>Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix +sourde:</p> + +<p>—Je suis venu vous chercher, pour vous sauver!</p> + +<p>—Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc +comment on sort d'ici, toi?</p> + +<p>—Je le sais, seigneur. Tenez, voyez!</p> + +<p>En disant ces mots, le Chico s'approchait de la +porte de fer et, sans chercher, il appuyait sur un des +nombreux clous énormes qui rivaient les plaques +épaisses. La dalle s'était soulevée sans bruit.</p> + +<p>—Voilà! dit simplement le Chico.</p> + +<p>—Voilà! répéta Pardaillan avec son air le plus +naïf. C'est par là que tu es venu pendant que je +dormais?</p> + +<p>Le Chico fit signe que oui de la tête.</p> + +<p>—Je n'ai rien entendu. Et c'est par là que nous +allons nous en aller?</p> + +<p>Nouveau signe de tête affirmatif.</p> + +<p>—Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur, +dit le Chico.</p> + +<p>—Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme. +Tu savais donc que j'étais enfermé ici? Car tu m'as +bien dit, n'est-ce pas, que tu étais venu me chercher?</p> + +<p>—Je l'ai dit. La vérité est que, si je vous cherchais, +j'ignorais que vous fussiez ici.</p> + +<p>—Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu?</p> + +<p>Toutes ces questions mettaient le nain dans un +cruel embarras. Pardaillan ne paraissait pas le remarquer.</p> + +<p>—C'est ici mon logis, tiens! lâcha El Chico.</p> + +<p>Il n'avait pas plus tôt dit qu'il regrettait ses paroles.</p> + +<p>—Ici? dit Pardaillan incrédule. Tu veux rire! Tu ne +loges pas dans cette manière de sépulture?</p> + +<p>Le nain fixa le chevalier. El Chico n'était pas un +sot. Il haïssait Pardaillan, mais sa haine n'allait pas +jusqu'à l'aveuglement. S'il avait pu, il aurait tué +Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il +n'eût éprouvé aucun remords de ce meurtre. Il avait +cependant senti ce qu'il y avait de bas dans le fait +de conduire son rival à la mort pour une somme +d'argent.—Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou +de charité, il avait rejeté avec dégoût cet or primitivement +accepté!</p> + +<p>Il eut honte d'avoir hésité et, à la question de Pardaillan, +répondit franchement:</p> + +<p>—Non, mais je loge ici.</p> + +<p>Et il démasqua l'ouverture de son réduit et alluma +sa chandelle. Pardaillan, qui avait sans doute son +idée, pénétra derrière lui.</p> + +<p>—Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est déjà mieux.</p> + +<p>Avec un naïf orgueil, le nain levait sa chandelle +pour mieux éclairer les pauvres splendeurs de son +logis. Il oubliait qu'en même temps il éclairait en +plein le sac d'or étalé sur les dalles.</p> + +<p>—C'est merveilleux! admira le chevalier avec une +complaisance qui fit rougir de plaisir le nain. Mais +comment peux-tu vivre ainsi dans cette manière de +tombeau?</p> + +<p>—Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne +sont pas toujours tendres pour moi. Ici, je suis en +sûreté.</p> + +<p>Pardaillan le considéra avec une expression apitoyée.</p> + +<p>—On ne vient jamais te déranger? fit-il, indifférent.</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Ceux de la maison, là-haut?</p> + +<p>—Non plus. Personne ne connaît cette cache. +Tiens! il y en a des caches dans la maison que nul +ne connaît, hormis moi.</p> + +<p>Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan +s'assit gravement à terre.</p> + +<p>Et, sans savoir pourquoi, le Chico désemparé fut +touché de ce geste, comme il avait été touché du +compliment sur son logis. Il lui semblait que ce seigneur +si brave et si fort ne consentait à s'asseoir +ainsi sur les dalles froides que pour ne pas l'écraser +de sa superbe taille, lui, Chico, si petit. Il croyait +n'éprouver que de la haine pour ce rival, et il était +tout effaré de sentir la haine s'effacer; il était stupide +de sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait +à de la sympathie; il en était stupide et +indigné contre lui-même aussi. Sans trop savoir ce +qu'il disait, peut-être pour cacher ce trouble étrange +qui pesait sur lui, le petit homme dit:</p> + +<p>—Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.</p> + +<p>—Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne +connaît cette cache, comme tu dis, nul ne viendra +nous déranger. Nous pouvons bien causer un peu.</p> + +<p>—C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par +où je passe d'habitude, moi.</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Vous êtes trop grand, tiens!</p> + +<p>—Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par +où je pourrai passer? Oui!... Tout va bien.</p> + +<p>—Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer +du monde.</p> + +<p>—Ces souterrains sont donc habités?</p> + +<p>—Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se +réunissent là-dedans... Aujourd'hui, justement, il y a +une réunion.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda +curieusement le chevalier.</p> + +<p>—Je ne sais pas, seigneur.</p> + +<p>Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait, +mais qu'il n'en dirait pas plus long. Il était inutile +d'insister. Il eut un léger sourire et poursuivit:</p> + +<p>—Sais-tu que j'étais condamné à mort? Oui. Je +devais mourir de faim et de soif.</p> + +<p>Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur +son visage.</p> + +<p>—Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant. +C'est horrible!</p> + +<p>—En effet. Tu n'aurais pas imaginé cela, toi? C'est +une idée d'une princesse de ma connaissance... que tu +ne connais pas, toi, heureusement pour toi...</p> + +<p>En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan +souriait doucement. Pourtant, le nain rougit. +Il lui semblait que l'étranger voulait lui faire sentir +de quelle abominable action il s'était fait le complice. +Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici +maintenant que des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées +jusque-là se levaient dans son esprit éperdu, +Et il considérait avec un respect mêlé d'une terreur +superstitieuse cet étranger qui, sans en avoir l'air, en +souriant d'un air railleur, disait très simplement +des choses très simples qui, néanmoins, lui mettaient +dans la tête des idées confuses, qu'il ne comprenait +pas très bien et qui heurtaient ses idées accoutumées. +Pourquoi, puisqu'il le haïssait, pourquoi la pensée +de l'affreux supplice, cette pensée qui eût dû le rendre +joyeux, le soulevait-elle d'horreur et de dégoût? Pourquoi? +Qu'y avait-il donc en lui?</p> + +<p>Entre deux âmes également belles et pures, il y a +des affinités secrètes qui font que, sans se connaître, +elles se devinent et s'apprécient à leur juste valeur. +Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de +bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir été +placé dans la situation critique où il se trouvait. +Pourquoi n'éprouvait-il aucune colère contre lui? +Pourquoi n'éprouva-t-il que de la pitié? Pourquoi +conçut-il instantanément le projet d'arracher cette +petite créature inconnue à l'affreux désespoir où il la +voyait sombrer? Pourquoi?</p> + +<p>Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de +bonnes raisons de le haïr de haine mortelle. Pourquoi +eut-il l'intuition que cette raillerie aiguë, cette ingénuité +narquoise n'étaient qu'un masque? Comment +devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonté, +la pitié, la générosité, le désintéressement? Pourquoi, +alors qu'il croyait n'avoir que de la haine au coeur, +se sentait-il attiré vers cet homme détesté? Pourquoi +enfin—et ceci paraîtra peut-être une +contradiction?—pourquoi ce sourire railleur avait-il le don de +l'exaspérer, malgré qu'il vit qu'il n'y avait que bonté +dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne nous +chargeons pas d'expliquer.</p> + +<p>Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico +était un peu comme un pur-sang sauvage aux mains +d'un écuyer consommé: il a beau se cabrer et ruer, +la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir +à la cravache, l'oblige à se calmer et à suivre docilement +le chemin par où elle veut le faire passer.</p> + +<p>Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain +grave:</p> + +<p>—Tu vois de quel épouvantable supplice tu me +sauves! Je ne suis pas riche, Chico, mais tout ce que +j'ai, à compter d'aujourd'hui, t'appartient. Je veux que +tu sois comme un petit frère pour moi. Tu n'auras +plus besoin de te terrer comme une bête. Le chevalier +de Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter +ceux qu'il aime et estime. Voici ma main, +Chico.</p> + +<p>En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et, +dans ses yeux, il y avait comme une lueur de malice.</p> + +<p>Le nain hésita une seconde. Un instinct particulier +lui fit-il deviner l'imperceptible malice... Aussi vivement, +et comme s'il eût eu peur de se brûler au +contact de cette main qui se tendait à lui, largement +ouverte, il cacha la sienne derrière son dos.</p> + +<p>Pardaillan ne se fâcha pas. La pointe de malice du +regard s'accentua d'un léger sourire.</p> + +<p>—Holà! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur +pour serrer la main que voici? Peste! mon +cher, sais-tu qu'ils sont très rares ceux à qui je la +tends ainsi.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop +savoir ce qu'il disait.</p> + +<p>—Touche là, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu +te crois indigne de serrer ma main?</p> + +<p>Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix +qui tremblait de honte... ou de fureur:</p> + +<p>—Et si cela était? fit-il d'un air de bravade.</p> + +<p>—Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le +brave garçon que je croyais? Quel crime as-tu donc +commis?</p> + +<p>Le nain, qui, jusque-là, s'était contenu, tiraillé qu'il +était par des sentiments contraires, éclata soudain.</p> + +<p>—Je ne veux pas de votre amitié, cria-t-il, farouche. +Je ne veux pas de votre protection, ni toucher votre +main. Je ne veux rien de vous, rien, rien... C'est moi +qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait vous +tuer... Et on m'avait payé pour cette besogne... Oui, on +m'avait donné cinq mille livres... et, tenez, les voici! +ajouta-t-il en poussant d'un coup de pied furieux le +sac qui vint rouler, à demi éventré, aux pieds de +Pardaillan, devant qui les pièces d'or s'éparpillèrent.</p> + +<p>—Tu as fait cela? gronda Pardaillan.</p> + +<p>—Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en +soutenant fièrement son regard.</p> + +<p>—Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh +bien, tu peux faire ta prière, ta dernière heure est +venue.</p> + +<p>Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes +sur les frêles épaules d'El Chico, qui ployèrent. +Devant la pitié qui éclatait parfois très visible sur +le visage du chevalier, le nain s'était trouvé paralysé, +indécis, ne sachant quelle contenance garder. Devant +le sourire malicieux, la fureur avait grondé dans son +coeur, car, malgré sa petite taille et sa faiblesse, il +n'en était pas moins très chatouilleux.</p> + +<p>Devant la colère et la menace—réelles et simulées—il +retrouva le calme qui lui avait fait défaut jusque +là.</p> + +<p>Il ne fit pas un geste de défense. Peut-être venait-il +de trouver en un éclair la solution vainement cherchée +jusqu'alors: mourir étouffé, broyé par son ennemi. +Mourir, oui!... Mais, du même coup, son ennemi +était perdu aussi. Comment sortirait-il, après avoir tué +le nain? La dalle du cachot, il est vrai, était soulevée.</p> + +<p>Mais après? L'escalier aboutissait à un cul-de-sac d'où +il lui serait impossible de sortir, faute de connaître le +secret qui ouvrait la paroi. Il n'aurait fait que changer +de tombe, voilà tout. Et le nain ne pouvait se tenir +d'éprouver un certain dédain pour ce rival si fort, si +brave... mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas +qu'en tuant le nain maintenant il se condamnait lui-même.</p> + +<p>Oui, décidément, c'était là la bonne solution. Mais... +Mais il arriva que le rival abhorré relâcha son +étreinte. Il arriva que l'ironie du regard avait fait +place à une telle douceur, il arriva que cette physionomie, +l'instant d'avant si menaçante et si terrible, +exprima une telle bonté, une telle mansuétude, que le +Chico, qui le regardait bien en face, sentit son trouble +le reprendre, et, emporté malgré lui, comme il +aurait crié: «Prenez garde!», il dit doucement, +sans chercher à se dégager:</p> + +<p>—Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici?</p> + +<p>—Peste! c'est, par ma foi, très juste, ce que tu dis +là! Et moi qui n'y pensais plus! Mais, sois tranquille, +tu ne perdras rien pour attendre, promit Pardaillan.</p> + +<p>Ayant dit, il le lâcha tout à fait. Et voilà que, ce +faisant, l'affolant sourire recommençait à se dessiner... +Alors, le Chico regretta. Et, comme s'il eût +voulu exciter la colère de cet homme déconcertant, +il dit rudement:</p> + +<p>—Venez donc. Et, quand je vous aurai sauvé, moi, +vous pourrez me tuer, vous. Je vous jure que je ne +chercherai pas à éviter le coup dont vous me menacez. +«Ce sera la délivrance!» ajouta-t-il pour lui.</p> + +<p>—Tu souhaites donc la mort?</p> + +<p>Chico le regarda de travers. Il avait parlé bien bas +cependant: il avait entendu quand même, le diabolique +personnage. S'il voulait mourir, c'était son +affaire, tiens!</p> + +<p>—Venez, seigneur, dit-il froidement, tout à l'heure +il sera trop tard.</p> + +<p>—Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord, +pourquoi tu m'as conduit à la mort.</p> + +<p>Une flamme jaillit des yeux de Chico, plantés droit +sur les yeux de Pardaillan, et il exhala sa haine dans +ce cri puéril:</p> + +<p>—Parce que je vous déteste! je vous déteste!</p> + +<p>—Tu me détestes tant que ça, goguenarda Pardaillan, +de plus en plus narquois.</p> + +<p>—Je vous déteste tant que, si je n'avais promis de +vous sauver, je vous tuerais! grinça le petit homme.</p> + +<p>—Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec +quoi, pauvre petit?</p> + +<p>Le nain bondit jusqu'à son lit et en tira une dague +cachée entre les deux matelas.</p> + +<p>—Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme.</p> + +<p>—Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais +c'est ma dague!</p> + +<p>—Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait +être du cynisme. Pendant que vous escaladiez le mur, +je vous l'ai volée! volée! volée!</p> + +<p>Il râlait en prononçant ce mot et il paraissait éprouver +une âpre jouissance à se cingler avec.</p> + +<p>—Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque +tu veux ma mort, tue-moi, dit Pardaillan très calme.</p> + +<p>Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec +une certaine curiosité, eût-on dit.</p> + +<p>Fou de fureur, le nain leva le bras.</p> + +<p>Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le +regarder froidement, bien en face. Le bras du nain +s'abattit dans un geste foudroyant. Mais ce fut pour +jeter la dague à toute volée au fond du réduit, et il +gémit:</p> + +<p>—Je ne veux pas! Je ne veux pas!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que j'ai promis...</p> + +<p>—Tu as déjà dit cela. A qui as-tu promis, mon +enfant?</p> + +<p>Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec +laquelle le chevalier prononça ces paroles. La voix +était si chaude, si caressante; il se dégageait de toute +sa personne des effluves sympathiques si puissants +qu'El Chico en fut remué jusqu'au fond des entrailles. +Son pauvre petit coeur se dilata doucement et les +larmes jaillirent, douces et bienfaisantes, cependant +qu'une plainte monotone s'exhalait de ses lèvres +crispées:</p> + +<p>—Je suis trop malheureux! trop malheureux! +trop!</p> + +<p>«Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voilà sauvé!»</p> + +<p>Il allongea les bras, attira le nain à lui, posa sa +petite tête baignée de larmes sur sa large poitrine, et, +avec des gestes tendrement fraternels, il se mit à le +bercer doucement, avec des paroles réconfortantes.</p> + +<p>Et le nain qui, de sa vie, ne s'était connu un ami, +qui n'avait jamais senti une affection se pencher sur +sa détresse, se laissait faire, ému d'une émotion +infiniment douce, émerveillé de sentir au contact de +ce coeur noble et généreux germer en lui la fleur d'un +sentiment fait de gratitude attendrie et d'affection +naissante.</p> + +<p>Doucement, El Chico se dégagea et regarda Pardaillan +comme s'il ne l'avait jamais vu. Il n'y avait plus +ni colère ni révolte dans les yeux du petit homme. +Il n'y avait plus cette expression de morne désespoir +qui avait ému le chevalier. Il n'y avait plus dans ces +yeux qu'un étonnement prodigieux: étonnement de ne +plus se sentir le même, étonnement de ne pas reconnaître +celui dont le contact avait suffi pour opérer en +lui une métamorphose qui le stupéfiait.</p> + +<p>—Là! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce +pas? Tu vois que je ne suis pas aussi mauvais diable +que tu croyais. Allons, donne ta main et soyons bons +amis.</p> + +<p>Et, de nouveau, il tendit sa main à El Chico, qui +baissa la tête, et, honteux, murmura:</p> + +<p>—Malgré ce que j'ai fait et dit, vous voulez...</p> + +<p>—Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan +sérieux. Tu es un brave garçon, El Chico, et, quand tu +me connaîtras mieux, tu sauras que je dis bien rarement +ce que je viens de te dire.</p> + +<p>Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier, +où elle disparut, et murmura:</p> + +<p>—Vous êtes bon!</p> + +<p>—Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair, +voilà tout. Parce que tu ne te connais pas toi-même, +il ne s'ensuit pas que je ne te connais pas, moi.</p> + +<p>—Vous me connaissez! s'écria-t-il très étonné. Qui +vous a renseigné?</p> + +<p>Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant, +comme on sourit à un enfant:</p> + +<p>—Mon petit doigt! fit-il.</p> + +<p>El Chico ouvrit de grands yeux, et considéra son +interlocuteur avec crainte. L'impulsion qui le poussait +vers lui lui paraissait tellement surnaturelle qu'il +n'était pas éloigné de le croire un peu sorcier.</p> + +<p>—Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu. +Et n'oublie pas que je sais tout. Voyons, pourquoi +as-tu voulu me faire tuer? Tu étais jaloux, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Le nain fit signe que oui.</p> + +<p>—Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la +bête, tu me comprends très bien. Si tu ne la nommes +pas, je vais la nommer moi-même... Mon petit doigt +est là pour me renseigner.</p> + +<p>Le nain se résigna et laissa tomber ce nom:</p> + +<p>—Juana.</p> + +<p>—La fille de l'hôtelier Manuel? Il y a longtemps +que tu l'aimes?</p> + +<p>—Depuis toujours, tiens!</p> + +<p>—Lui as-tu dit que tu l'aimais?</p> + +<p>—Jamais! s'écria El Chico scandalisé.</p> + +<p>—Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le +sache, nigaud? fit Pardaillan amusé.</p> + +<p>—Je n'oserai jamais.</p> + +<p>—Bon! le courage te viendra un jour. Continuons. +Tu as cru que je l'aimais, hein! et tu m'as détesté?</p> + +<p>—Ce n'est pas tout à fait cela. C'est Juana qui vous +aime!</p> + +<p>—Tu es un niais, El Chico.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit El Chico avec tristesse, car +il songeait au chagrin de Juana. C'était vrai, un grand +seigneur comme vous ne peut avoir rien de commun +avec la fille d'un hôtelier.</p> + +<p>—Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan, +tu te trompes. Et la preuve en est qu'un +grand seigneur comme moi a épousé autrefois une +cabaretière.</p> + +<p>—Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrédule.</p> + +<p>—Non, mon cher, je dis la pure vérité, fit Pardaillan, +avec une émotion profonde.</p> + +<p>—Se peut-il? s'écria El Chico ébahi. Quel homme +êtes-vous donc?</p> + +<p>—Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit, +fit Pardaillan avec son air figue et raisin.</p> + +<p>—Alors, fit El Chico en pâlissant, vous pourriez... +épouser: Juana.</p> + +<p>—Non, par tous les diables! Pour deux raisons, +dont la première, qui suffirait à elle seule, est que je +ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais. Oui, mon cher, +tu as beau rouler des yeux féroces, c'est ainsi. Parce +que cette petite Juana t'apparaît comme une reine +de beauté, il ne s'ensuit pas qu'il en doive être ainsi +pour tout le monde. Juana, j'en conviens, est une délicieuse +enfant, pleine de grâce et de charme, mais il +faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai.</p> + +<p>Et, avec une mélancolie poignante qui bouleversa +le nain et le convainquit plus et mieux que n'aurait +pu faire un long discours:</p> + +<p>—Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps, +vois-tu, petit.</p> + +<p>—Pauvre Juana! soupira El Chico.</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et +biscornu qu'un amoureux, éclata Pardaillan avec une +fureur comique. En voici un qui, tout à l'heure, me +voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas à +moi. Et, maintenant, il gémit parce que je n'en veux +pas.</p> + +<p>Le nain rougit, mais se tut.</p> + +<p>—Enfin, que veux-tu dire avec ton «pauvre Juana»?</p> + +<p>—Elle vous aime, dit tristement El Chico.</p> + +<p>—Tu me l'as déjà dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne +m'aime pas plus que je ne l'aime!</p> + +<p>Le nain bondit. Ses traits exprimèrent un tel ahurissement +que Pardaillan éclata de son bon rire +sonore.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma +mort.</p> + +<p>—Quoi!... vous savez?...</p> + +<p>—Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgré tout, je maintiens +ce que j'ai dit. Voyons, as-tu confiance en moi?</p> + +<p>—Oh! fit El Chico avec un élan de tout son être.</p> + +<p>—Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana +de tout ton coeur, comme tu l'as fait jusqu'à ce jour, +et ne t'occupe pas du reste, j'en fais mon affaire.</p> + +<p>Le nain se précipita et ramassa la dague, qu'il tendit +à Pardaillan en disant:</p> + +<p>—Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer +du monde, maintenant. Quel dommage que vous +n'ayez plus votre épée!</p> + +<p>—On tâchera de se tirer d'affaire avec ceci, fit +tranquillement Pardaillan, en plaçant avec une satisfaction +visible la lame dans sa gaine.</p> + +<p>—Allons, dit El Chico, le voyant prêt.</p> + +<p>—Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le +laisser là, je suppose?</p> + +<p>—Que faut-il en faire?</p> + +<p>—Il faut le ramasser et le serrer soigneusement +dans le coffre que voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il +pas une dot pour te marier?</p> + +<p>—Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous +espérez?... dit le nain pâlissant et rougissant.</p> + +<p>—Je n'espère rien. Qui vivra verra.</p> + +<p>Le nain hocha la tête et, considérant les pièces répandues +sur les dalles:</p> + +<p>—Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative.</p> + +<p>—Je vois où le bât te blesse, sourit Pardaillan. +Voyons, pourquoi t'a-t-on donné cet or?</p> + +<p>—Pour vous conduire à la maison des Cyprès.</p> + +<p>—Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore.</p> + +<p>—Hélas! soupira El Chico, honteux.</p> + +<p>—Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est +bien à toi. Ramasse-le, et ne t'occupe pas du reste.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>LES CONSPIRATEURS</h3> + +<p>L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un +déclassé rebelle à toute autorité. Jusqu'à ce jour, une +seule personne avait pu lui parler en maître: Juana. +Or voici que, maintenant, dans son existence, surgissait +un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que, +de tout temps, celui-ci avait eu le droit de le commander +et que lui n'avait rien de mieux à faire que de lui +obéir comme il obéissait à Juana. Et, ce qui le confirmait +dans cette pensée, c'était de constater que lui, +qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu +pour échapper à cet ascendant, il l'acceptait sans +conteste et lui obéissait non avec résignation, mais +avec plaisir.</p> + +<p>C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit +cette conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique +d'un amour partagé pouvait devenir une réalité. +De ce fait, Juana lui apparaissait comme la madone, +Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même.</p> + +<p>En conséquence, Pardaillan ayant commandé de +ramasser l'or de Fausta, le Chico obéit docilement.</p> + +<p>Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le +coffre dûment cadenassé:</p> + +<p>—En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.</p> + +<p>Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort +actionnant la plaque qui obstruait l'entrée de son réduit +et, suivi du chevalier, il s'engagea dans l'escalier.</p> + +<p>Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne +suivit pas le chemin par où il était venu. En effet, +Pardaillan, en rampant au besoin aurait pu parvenir +jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant +au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture +que le nain avait pratiquée à sa taille.</p> + +<p>Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre +où l'implacable volonté de Fausta l'avait condamné à +mourir par la faim, peu importait à Pardaillan par +quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par +l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale +des voies souterraines multiples et enchevêtrées +à plaisir, derrière le petit homme, il allait avec son +insouciance accoutumée, notant soigneusement dans +son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait +complaisamment le mécanisme secret des +nombreux obstacles qui leur barraient fréquemment +la route.</p> + +<p>Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez +large pour leur permettre de passer de front sans se +gêner mutuellement.</p> + +<p>Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il +lui avait semblé, là, devant lui, en travers de cette +muraille qui se dressait à quelques pas d'eux, il lui +avait semblé voir scintiller des étoiles.</p> + +<p>—Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix +basse.</p> + +<p>—Pas encore, seigneur, répondit El Chico.</p> + +<p>—Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne +me trompe pas! Voici que je vois de nouveau des +étoiles.</p> + +<p>Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en +effet, Pardaillan voyait scintiller non pas des étoiles, +comme il l'avait cru de prime abord, mais des lumières +assez nombreuses.</p> + +<p>Son premier mouvement fut de mettre la dague au +poing en murmurant:</p> + +<p>—Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en +découdre.</p> + +<p>Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi +s'en tenir sur le compte de ces lumières, car, sans en +avoir l'air, il poussait tout doucement Pardaillan, placé +à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but de lui +dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors +du rayon où elles étaient visibles. Mais l'attention de +Pardaillan était éveillée maintenant, et rien ni personne +au monde n'aurait pu le détourner. Cependant, +comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait +continuer son chemin en tournant sur sa gauche.</p> + +<p>—Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, +moi, si tu ne l'es pas. Je veux voir ce qui se passe là.</p> + +<p>Les lumières jaillissaient d'une excavation placée +devant lui. Pardaillan se pencha et regarda; mais, +aussitôt, il se redressa, en faisant entendre un sifflement.</p> + +<p>—Venez, seigneur, insista désespérément le Chico. +Venez, vous verrez que, tout à l'heure, il sera trop +tard!</p> + +<p>D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui +imposa silence et, se penchant de nouveau, il se mit +à regarder et à écouter avec une attention soutenue, +pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses efforts, +se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés, +attendait le bon plaisir de son compagnon.</p> + +<p>Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce +point? Ceci:</p> + +<p>On se souvient que Fausta était descendue dans les +souterrains de sa maison, accompagnée de Centurion. +Fausta avait déplacé une pierre de la muraille et avait +ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de +lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister +à tout ce qui se passait dans cette étrange grotte aménagée +en salle de réunion. Fausta avait négligé ou dédaigné +de refermer l'ouverture et le hasard venait +d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, +et au travers de petits trous habilement ménagés +du côté intérieur, filtraient les nombreuses lumières +qui éclairaient présentement cette grotte. Sur +les banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit +une vingtaine de personnages. Sur l'estrade, assis dans +les fauteuils, trois autres personnages, président et +assesseurs de cette nocturne et occulte réunion, lui +étaient aussi parfaitement inconnus.</p> + +<p>Au moment où Pardaillan s'était penché pour la +première fois sur l'excavation, le président de cette +réunion, assis au milieu, s'était levé et, d'une voix que +Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement, il dit:</p> + +<p>—Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur +de vous présenter une nouvelle recrue. Moi, votre +chef élu, je m'efface humblement devant cette recrue +et je salue en elle le seul chef vraiment digne de +nous diriger, en attendant la venue de celui que vous +savez.</p> + +<p>Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée +une certaine rumeur suivie d'un vif mouvement de +curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette nouvelle recrue, +saluée comme leur seul chef possible, était une +femme.</p> + +<p>Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et +c'est à ce moment qu'il eut ce léger sifflement que +nous avons signalé. Cette femme, c'était Fausta. Lentement, +avec cette majesté un peu théâtrale qui lui +était particulière, elle monta sur l'estrade et se tint +debout, face à ce public inconnu, qu'elle semblait +dominer de son oeil de diamant noir, étrangement +fascinateur.</p> + +<p>Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient +sans doute ce que Fausta venait faire là, se +levèrent alors d'un même mouvement. En un clin +d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé +presque au bord de l'estrade, dans lequel Fausta +s'assit avec cette sérénité majestueuse si puissante +chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois se placèrent +debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et +compassée de dignitaires de cour.</p> + +<p>Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple, +soit qu'ils fussent transportés par la souveraine +beauté de celle qui surgissait inopinément au milieu +d'eux, tous les assistants se levèrent comme un seul +homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il +plût à ce nouveau chef de s'expliquer.</p> + +<p>Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès.</p> + +<p>Pardaillan eut la perception très nette de ce succès:</p> + +<p>«Incomparable magicienne!» murmura-t-il.</p> + +<p>Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien +laissé paraître de ses sentiments. Elle accepta l'hommage +de ces inconnus comme une chose due et avec +cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de +certains moments. Un instant elle laissa errer son +oeil froid sur ces fronts qui se courbaient et, se retournant +à demi, elle fit un signe à celui des trois qui +l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança:</p> + +<p>—Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine +en ce pays du soleil et de l'amour, ce pays +béni qui s'appelle l'Italie, la princesse Fausta est fabuleusement +riche. Elle connaît tout de nos projets +et pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, +titres et qualités. Fausta étendit sa main et dit:</p> + +<p>—Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres +parmi vous. Sous un régime d'oppression sanglante +pareil à celui sous lequel agonise votre beau pays +d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner +qu'une réaction devait se faire et que des hommes +de coeur et de dévouement se trouveraient, qui +tenteraient de secouer le joug de fer. Ceci posé, le +reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos +personnages, quant à vos projets, si je les connais, +c'est que j'ai pu assister, invisible, à la plupart de vos +conciliabules.</p> + +<p>Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême +assurance, fit tomber les suspicions qui, déjà, se +faisaient jour. Fausta perçut parfaitement ces impressions, +mais elle n'en laissa rien paraître. Comme si, +désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle +se tourna vers le personnage qui la présentait et dit +d'un ton bref:</p> + +<p>—Continuez, duc!</p> + +<p>Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc +s'inclina profondément et reprit, se faisant l'interprète +des pensées de plus d'un qui l'écoutait:</p> + +<p>—Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, +il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de traître +parmi nous. Et, cependant, la princesse Fausta nous +connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît +trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle +me permette de dire ici que, pour nous avoir devinés, +il faut être doué d'une perspicacité peu commune. +Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut être +doué d'une audace que bien des hommes n'auraient +pas.</p> + +<p>Un murmure approbateur se fit entendre.</p> + +<p>—Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, +continua le duc, ses immenses richesses, son +esprit supérieur, son courage viril, ses ambitions vastes, +tout cela, la princesse Fausta le met au service +de l'oeuvre de régénération que nous poursuivons.</p> + +<p>Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles. +Le duc reprit d'une voix qui se fit plus forte:</p> + +<p>—Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à +côté de ce qui me reste à vous révéler.</p> + +<p>Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets, +en orateur habile, soit pour permettre au silence de +se rétablir, car ses paroles avaient soulevé un mouvement +assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit:</p> + +<p>—Ce chef que nous cherchions vainement depuis +de longs mois, le fils de don Carlos, la princesse le +connaît... elle se fait fort de nous l'amener.</p> + +<p>Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par +les exclamations diverses, les trépignements, les manifestations +les plus diverses d'une joie bruyante et sincère. +Toutes ces clameurs se confondirent en un cri +unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!» +jailli spontanément de toutes ces poitrines haletantes. +Un geste du duc ramena instantanément le silence. +Chacun redevint attentif.</p> + +<p>—Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît +le fils de don Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il +y a mieux encore. Écoutez ceci: la princesse sera, +d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous voulons +faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra +à son service son pouvoir, sa fortune, et surtout son +puissant génie. Elle fera de son époux non pas un roi +de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais, dépassant +toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec +votre aide, le roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, +moi: don Ruy Gomès, duc de Castrana, comte +de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule +d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres +et biens par l'infâme tribunal qui s'intitule +«Saint-Office», je lui rends hommage ici et je crie:</p> + +<p>—Vive notre reine!</p> + +<p>Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, +comme l'étiquette très rigoriste de la cour d'Espagne +interdisait de toucher à la reine, sous peine de mort, +il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front +les planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:</p> + +<p>—Vive la reine!</p> + +<p>Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut +sans sourciller l'enthousiaste hommage. Sans doute +s'était-elle blasée sur ce genre de manifestations, +ayant reçu—alors qu'elle pouvait se croire la papesse—des +hommages religieux faits d'adoration +mystique, autrement grandioses. Cependant, elle daigna +sourire.</p> + +<p>Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une +grâce captivante:</p> + +<p>—A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos +plus fidèles sujets le front dans la poussière.</p> + +<p>Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste +vraiment royal, elle reprit sa place dans son fauteuil.</p> + +<p>—Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le +trône de ses pères, nous voulons que soient réformées +les règles d'une étiquette étroite et mesquine. Nous +sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais +nous sommes avant tout femme, et nous entendons +le demeurer. Comme telle, nous voulons que nos sujets +puissent nous approcher sans que cela leur soit +imputé à crime.</p> + +<p>Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine +les hommes qui venaient de l'acclamer:</p> + +<p>—Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront +toujours les plus chers et les bienvenus auprès de +nous.</p> + +<p>Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on +n'entendit que les vivats les plus frénétiques. Puis ce +fut la ruée au pied de l'estrade, chacun voulant avoir +l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci baisant +le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe, +d'autres enfin—et c'étaient les mieux partagés, les +plus heureux et les plus fiers aussi—effleurant le +bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait avec une +grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable +sourire.</p> + +<p>Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un +clin d'oeil, admirait aussi Fausta, réellement superbe +en son abandon dédaigneux.</p> + +<p>«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il. +En même temps, il plaignait les malheureux affolés +par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à don +César:</p> + +<p>«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes +m'a assuré que le Torero était le fils de don +Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon fort +claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le +croit le fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné, +je présume, ce bon M. d'Espinosa. Or, le Torero +est féru d'amour pour la Giralda, qui est bien la plus +ravissante petite bohémienne que j'aie connue—à +l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue +une duchesse. Le Torero ne connaît pas Fausta, du +moins pas que je sache. Il est bien décidé à épouser +sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut +devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie +de don César! Le mieux est d'écouter. Mme Fausta +va peut-être me renseigner elle-même.»</p> + +<p>Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun +avait regagné sa place, heureux et fier de la faveur +que le hasard lui avait octroyé. Le duc de Castrana +déclara:</p> + +<p>—Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à +s'expliquer devant vous.</p> + +<p>Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa +place derrière son fauteuil. A cette annonce du duc, +un silence religieux s'établit comme par enchantement. +Un instant, Fausta les tint sous le charme de +son regard, et, de sa voix singulièrement prenante, +elle dit:</p> + +<p>—Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques—comme +on dit couramment—vous êtes tous des +croyants sincères et, partant, respectables. Mais vous +êtes aussi animés d'un esprit de large tolérance. Sous +le sombre despotisme de cette institution justement +anathématisée par des papes qui payèrent ce courage +de leur vie, l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des +proscrits, déchus de leurs titres, ruinés, traqués, avec +la menace du bûcher suspendue sur vos têtes, jusqu'au +jour où la main du bourreau s'appesantira sur +vous pour la réaliser, cette menace. Vous vous êtes +souvenus que l'union fait la force, et, lassés de l'effroyable +tyrannie qui pèse sur les corps et sur les +consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement +associés. Vous avez résolu de vous soustraire +au joug de fer. Ayant fait le sacrifice de votre vie, +vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes mis +bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes +des chefs occultes. Chacun de vous représente une +force de plusieurs centaines de combattants qui attendent +un ordre.</p> + +<p>—Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse +d'un fils de don Carlos, par conséquent d'un +petit-fils du despote sanguinaire sous la rude poigne +duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de +ce fils de l'infant votre chef suprême, espérant que +Philippe accepterait le démembrement de ses États +en faveur de son petits-fils. C'est bien cela, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Les auditeurs répondirent affirmativement.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous +vous êtes trompés, gravement trompés, insista-t-elle.</p> + +<p>Des protestations éclatèrent un peu partout.</p> + +<p>—Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.</p> + +<p>Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de +dominer le bruit. Lorsque le brouhaha se fut +apaisé:</p> + +<p>—Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe +ne consentira un tel démembrement. Il faudrait +bien peu connaître le caractère intraitable du roi +pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite. +Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que, +dès le premier jour, il préparera dans l'ombre sa revanche +et qu'elle sera implacable. Votre victoire sera +le produit d'une surprise. Trop de forces resteront +entre les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps +pour les rassembler. Alors il envahira votre +État naissant, de tous les côtés à la fois, et mettra +l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine +à vous écraser. Dans ce coin de terre qui représente +à peine le dixième du territoire que vous avez laissé +à Philippe, quelle résistance sérieuse pourrez-vous +opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez +même pas la suprême ressource de chercher le +salut sur mer, car vous serez bloqués par la flotte +de Philippe qui vous affamera, et enfin vous barrera +la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.</p> + +<p>Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise +mort-née.</p> + +<p>Dans la salle, les conjurés se regardaient avec +consternation. Cette femme, avec une franchise virile, +audacieuse, leur avait fait toucher du doigt les points +faibles de leur entreprise. De sa voix douée et chantante, +elle leur avait montré combien téméraire était +cette entreprise, à quel échec certain ils couraient. +On conçoit que les paroles de Fausta étaient venues +troubler étrangement leur quiétude feinte ou réelle.</p> + +<p>Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant +d'une voix hésitante:</p> + +<p>—Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?</p> + +<p>—Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence. +Élargissez votre horizon. Ayez assez d'ambition +pour vous transporter d'un coup jusqu'aux +sommets... ou n'en ayez pas du tout!</p> + +<p>Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de +souveraine hauteur, un dédain à peine voilé.</p> + +<p>—Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, +continua Fausta d'une voix vibrante, c'est l'Espagne +tout entière. Comprenez donc qu'avec le roi et +son gouvernement un arrangement est impossible, +Tant que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, +vous serez en péril. Ici il ne faut pas de demi-mesures. +Il faut tout renverser si vous ne voulez être +broyés.</p> + +<p>Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses +paroles. Il était sans doute tel qu'elle le souhaitait, +car elle eut un vague sourire et reprit:</p> + +<p>—Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression +engendre la révolte. Or, vit-on jamais oppression +comparable à celle que subit ce malheureux pays? +Que des hommes courageux osent dire tout haut ce +que tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en +foule!</p> + +<p>Et, avec un sourire qui en disait long:</p> + +<p>—Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi... +Il ne s'agit que de trouver les mots qui les convainquent +et alors malheur à ceux sur qui on les a lâchées! +Tout se résume à ceci: la disparition d'un +homme. Avec lui, tout un système exécrable s'écroule. +Est-il besoin de tant combiner quand il suffit d'un +peu d'audace? Que quelques hommes résolus s'emparent +de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne +rentière poussera un soupir de délivrance, et ces +hommes seront considérés comme des libérateurs.</p> + +<p>Les conjurés, à ces paroles terriblement claires, +furent secoués d'un frisson de terreur. Ils n'avaient +jamais envisagé les choses sous cet aspect. Ah! ils +étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et +c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui, +en termes à peine voilés, leur proposait de toucher +au roi; et quel roi? Le plus puissant de la terre! Ils +en étaient blêmes.</p> + +<p>Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel +que la plupart se sentaient disposés à la lutte. Si formidable +que leur parût l'aventure, ils décidèrent de +la tenter. Un audacieux demanda:</p> + +<p>—Le roi pris, qu'en fera-t-on?</p> + +<p>—Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de +la grâce divine, à l'exemple de son père, l'empereur +Charles, le roi demandera à se retirer dans un cloître.</p> + +<p>—On sort du cloître.</p> + +<p>—Le cloître est une manière de tombe. Les morts +ne quittent pas leur tombeau.</p> + +<p>C'était clair. Un seul eut le courage de manifester +un soupçon de scrupule. Timidement, une voix dit:</p> + +<p>—Un assassinat!...</p> + +<p>—Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en +foudroyant du regard l'imprudent contradicteur.</p> + +<p>Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage, +car il se tint coi. Violemment, Fausta reprit:</p> + +<p>—Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres +qui nous suivront, que faisons-nous? Nous sommes +des centaines et des centaines qui risquons nos têtes +contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que +la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas +tout à notre désavantage? Si nous la perdons, nos +têtes tombent. Le sacrifice en est librement consenti +d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le perdant +la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui +ose dire qu'il y à assassinat? S'il craint pour sa tête, +celui-là, il peut se retirer.</p> + +<p>L'argument de Fausta avait porté cependant.</p> + +<p>—Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence +qui allait grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, +roi, qui pourrait faire saisir, juger, condamner, +exécuter le fils, de Carlos, son petit-fils—ce qui serait +une manière d'assassinat légal—Philippe, j'en +ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens +et après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le +fils de Carlos sera traîtreusement assassiné. L'exemple +vient toujours d'en haut. Et maintenant je vous +demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui +que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez +faire votre roi?</p> + +<p>A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.</p> + +<p>Pendant un moment, on n'entendit que des menaces +horribles, Fausta étendit sa main pour réclamer +le silence. Et le tumulte s'apaisa.</p> + +<p>—Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne +pas l'être nous-mêmes. L'heure de l'action a sonné. +La laisserez-vous passer?</p> + +<p>—Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran! +Sus à l'Inquisition! Sauvons notre roi d'abord! Mourons +pour lui! Donnez vos ordres!</p> + +<p>Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, +éclataient, rebondissaient, furieuses, sauvages, +animées d'une résolution farouche. Cette fois, ils +étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout. +Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur +désignerait.</p> + +<p>—Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement +quand le silence se fut rétabli. Nous sommes +en présence de deux faits primordiaux: premièrement +l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons, +pour la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le +trône, il faut nécessairement qu'il vive. Nous le sauverons, +car lui seul peut succéder légitimement à +l'actuel roi—dussions-nous périr jusqu'au dernier, +lui sera sauvé. Comment? C'est un point que nous +réglerons tout à l'heure.</p> + +<p>—Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est +l'affaire d'un plan que j'ai établi et que je vous soumettrai +en temps utile, plan dont je garantis la réussite +et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un +très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme +je le crois, des hommes de valeur et de courage, dix +d'entre vous suffiront pour enlever le roi. Un fois +en notre pouvoir, le reste me regarde.</p> + +<p>Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres +spontanées de volontaires décidés à entreprendre +l'expédition. Fausta remercia d'un sourire et continua:</p> + +<p>—Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter +l'accès du trône au roi de votre choix. Et tout +d'abord, afin qu'il n'y ait point de malentendu, je +jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement +et scrupuleusement les conditions que vous +aurez posées. Établissez vos demandes par écrit, +messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas +de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos +demandes.</p> + +<p>C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles +ne pouvaient passer sans soulever une légitime +joie.</p> + +<p>Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi +ses auditeurs, Fausta put revenir à ce qui l'intéressait +directement: la réalisation de ses projets personnels, +avec la certitude d'être approuvée et secondée +par tous.</p> + +<p>Elle reprit donc avec assurance:</p> + +<p>—Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes +et vous l'avez trouvé. Je tiens à vous prouver +que celui que vous avez choisi peut seul devenir roi +et être accepté comme tel et de la noblesse, et du +clergé, et du peuple. Accepté sans discussion, accepté +avec joie. Ceci, messieurs, est d'une importance capitale. +Ne croyez pas que la lutte m'effraie. Mais imposer +un roi par la force est toujours une entreprise +scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours +le droit qui triomphe.</p> + +<p>Elle respira un instant et reprit avec une sorte +d'exaltation mystique qui produisit une impression +profonde sur ses auditeurs, déjà captivés:</p> + +<p>—Dans le choix que vous avez fait, je vois la main +de Dieu. Notre cause triomphera, j'en ai la ferme +conviction, car il ne s'agit pas ici de renverser une +dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. +Non. Il s'agit d'une succession régulière, normale, et, +je vous l'ai déjà dit, légitime.</p> + +<p>Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité +poussée à son plus haut point.</p> + +<p>«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en +lui-même. Comment cette géniale intrigante va-t-elle +s'y prendre pour justifier et légitimer, comme elle +dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme sensé +et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?»</p> + +<p>Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:</p> + +<p>—Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi +actuel est pris, avec votre aide. Il disparaît, et, tenez, +ayons le courage d'appeler les choses par leur nom: +le rpi actuel meurt. La succession royale est ouverte. +Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de +droit?</p> + +<p>—L'infant Philippe! lança quelqu'un.</p> + +<p>—Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est +votre erreur: confondre un homme, un nom, avec +un principe. Le successeur de droit, le successeur légitime, +c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné +du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui +que vous avez choisi, celui qui a été élevé à l'école +du malheur, celui qui sera le roi de vos rêves. C'est +celui que vous dites fils du défunt infant Carlos et +que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père +Philippe Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes +les Espagnes, roi de Portugal, des Pays-Bas, empereur +des Indes, sous le nom de Charles, sixième +du nom.</p> + +<p>«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je +comprends maintenant que Mme Fausta se soit soudainement +férue d'amour pour l'homme assez fortuné +pour accumuler sur sa tête autant de titres +pompeux!»</p> + +<p>—Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable, +combattre de toutes vos forces et détruire +à tout jamais la légende d'un fils de don Carlos et de +la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils +du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède +à son père. Cette vérité reconnue et admise, il +n'y aura ni contestation ni opposition le jour où l'héritier +présomptif montera sur le trône laissé vacant +par son père.</p> + +<p>Il faut rendre cette justice aux auditeurs de +Fausta: nul ne protesta. Tous acceptèrent ces instructions. +Avec une unanimité touchante, le plan de +la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea +à répandre dans le peuple les idées qu'elle venait +d'exposer.</p> + +<p>Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait +été écarté par suite d'on ne savait quelle aberration. +La même, sans doute, qui lui avait fait écarter +le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini par +faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement +ces deux abandons aussi inexplicables qu'injustifiés, +on pourrait parler de folie. Si le roi n'avait +pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il était doucement +envoyé <i>ad patres</i> avant d'avoir pu élever la +voix, le futur Charles VI aurait été enlevé au berceau +par des criminels, qu'on retrouverait au besoin. +Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé de faire +rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir +enfin miraculeusement retrouvé l'héritier du trône, +auraient été fatales au monarque affaibli par la maladie +et les infirmités, ainsi que chacun le savait.</p> + +<p>Ces différents points étant réglés:</p> + +<p>—Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône +à celui que nous appellerons Carlos, en mémoire de +son grand-père, l'illustre empereur, c'est bien. Encore +faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut parer +à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je +crois, que l'assassinat serait perpétré au cours de la +corrida qui aura lieu demain lundi, car nous voici +maintenant à dimanche. Tout a été lentement et savamment +combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est +venu à Séville que pour cela. Il faudra donc vous +trouver tous à la corrida, prêts à faire un rempart +de vos personnes à celui que je vous désignerai et +que vous connaissez et aimez tous, sans connaître sa +véritable personnalité. Amenez avec vous vos hommes +les plus sûrs et les plus déterminés. C'est à une +véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire +que le prince ait autour de sa personne une +garde d'élite uniquement occupée de veiller sur lui. +En outre, il est indispensable d'avoir sur la place San +Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes +réservées au populaire et dans l'arène même, le plus +grand nombre de combattants possibles. Les ordres +définitifs vous seront donnés sur place. De leur exécution +rapide et intelligente dépendra le salut du +prince et, partant, l'avenir de notre entreprise.</p> + +<p>Ces dispositions causèrent une profonde surprise +aux conjurés. Il leur parut évident qu'il n'était pas +question d'une bagarre sans importance, mais bien +d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. +La perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient +rien sans risques.</p> + +<p>Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour +la plupart des ambitieux sans scrupules, ils étaient +tous des hommes d'action, d'une bravoure incontestable.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger +stupidement des coups. Il s'agit de sauver le prince. +Il ne s'agit que de cela pour le moment, entendez-vous? +Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au +dernier, s'il le faut, mais de le sauver, coûte que +coûte. Jurez!</p> + +<p>—Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant +leurs épées.</p> + +<p>—Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la +corrida royale.</p> + +<p>Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité +et de leur loyauté. Mais Fausta ne négligeait +aucune précaution. De plus, elle savait que, si grand +que soit un dévouement, un peu d'or répandu à propos +n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.</p> + +<p>D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui +rallier les hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler +le zèle et l'ardeur de ceux qui lui étaient +acquis.</p> + +<p>—Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or +est un adjuvant indispensable. Parmi les hommes qui +vous obéissent, il doit s'en trouver à coup sûr un certain nombre +qui sentiront redoubler leur audace et +leur courage lorsque quelques doublons seront venus +garnir leurs escarcelles. Répandez l'or à pleines +mains. On vous l'a dit, nous sommes fabuleusement +riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le +duc de Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui +sera portée à son domicile demain. La distribution +que vous allez faire se rapporte exclusivement au +combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder +à d'autres largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, +et que Dieu vous garde.</p> + +<p>Fausta omettait volontairement de leur parler +d'eux-mêmes. Elle savait bien qu'ils ne s'oublieraient +pas, et elle put lire sur tous les visages devenus radieux +combien son geste généreux était apprécié à +sa valeur.</p> + +<p>Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et +fit un signe imperceptible au duc de Castrana, lequel +alla incontinent se placer près de l'ouverture par laquelle +ils étaient bien obligés de sortir tous.</p> + +<p>Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait +pas éveiller l'attention en se montrant par groupes +dans les rues de la ville, non encore éveillée.</p> + +<p>Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre +que lui donnait chacun avant de s'éloigner. Il échangeait +quelques mots brefs avec celui-ci, faisait une recommandation +à celui-là, serrait la main de cet autre +et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne +ne doutait que, sous le nouveau régime, il ne +deviendrait un puissant personnage, et chacun aussi +s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces.</p> + +<p>Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade, +n'avait pas bougé de son fauteuil et semblait +surveiller de loin la sortie de ces hommes qu'elle +avait su faire siens grâce à son habileté et à sa générosité.</p> + +<p>Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute +avait-il appris à lire sur cette physionomie indéchiffrable, +car il murmura:</p> + +<p>«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet +d'un temps de repos et je serais fort étonné qu'il n'y +eût pas une deuxième séance. Attendons!»</p> + +<p>Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico.</p> + +<p>Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se +passait derrière ce mur le laissait parfaitement indifférent, +et même il se demandait quel intérêt pouvait +trouver son compagnon à écouter ces sornettes de +conspirateurs.</p> + +<p>Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût +éloigné, Pardaillan se mit à causer avec le Chico, non +sans animation. Et sans doute s'était-il avisé de demander +quelque chose d'extraordinaire, car le nain, +après avoir montré un ébahissement profond, s'était +mis à discuter vivement comme quelqu'un qui s'efforce +d'empêcher de commettre une sottise.</p> + +<p>Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et +obtint-il de lui ce qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit +à regarder par l'excavation, il paraissait satisfait et +son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant était +seule.</p> + +<p>Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où +elle était venue, une ombre surgit de derrière l'estrade +et vint silencieusement se placer devant Fausta. +Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres +surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.</p> + +<p>Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana +et aussi le familier qu'il avait jeté hors du patio: +Cristobal Centurion, dont il savait le nom maintenant.</p> + +<p>«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout +n'était pas fini.»</p> + +<p>—Messieurs, commença Fausta de sa voix grave, +j'ai demandé à M. le duc de Castrana de me désigner +quatre des plus énergiques et des plus décidés d'entre +vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis, +c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui +vous est réservé.</p> + +<p>Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et +attendirent. Fausta reprit en désignant Centurion:</p> + +<p>—Celui-ci a été choisi directement par moi parce +que je le connais. Il est à moi corps et âme.</p> + +<p>—Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des +chefs qui viennent de sortir. A part don Centurion +qui reste attaché à ma personne, vous recevrez les +ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême.</p> + +<p>—Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun +la haute main sur dix chefs et sur leurs troupes. +A dater de maintenant, vous faites partie de notre +maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le +moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur +vous, messieurs, pour que vos hommes n'oublient pas +un instant que, ce qui importe avant tout, c'est de +sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je +dis, séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il +est célèbre dans l'Andalousie. On le nomme don +César.</p> + +<p>—Le Torero! s'exclamèrent les cinq.</p> + +<p>—Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit +à la hauteur du rôle que nous voulons lui faire jouer?</p> + +<p>—Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction +du Ciel que ce soit justement celui-là le fils de don +Carlos. Nous ne pouvions rêver chef plus noble, plus +généreux, s'écria le duc de Castrana, avec enthousiasme.</p> + +<p>—Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous +sais très réservé dans vos admirations. Je dois vous +avouer que je connais peu le prince. Je sais qu'on +parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se +montre très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait +assez d'intelligence pour me comprendre, assez +d'ambition pour adopter mes idées et les faire siennes.</p> + +<p>Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq +hommes qui l'entouraient eussent pu se demander +comment cette princesse avait pu parler de son mariage +avec un homme qu'elle ne connaissait même +pas.</p> + +<p>Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de +dire:</p> + +<p>—Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui +se rapprochent sensiblement des nôtres. Pour ce qui +est de vos inquiétudes, je crois fermement qu'elles +seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien +avec le prince.</p> + +<p>—J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus +qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de fils de don +Carlos. Il ne peut y avoir qu'un fils légitime du roi. +Don César est ce fils! Pour convaincre les incrédules, +il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu +soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en +vous habituant à considérer, vous-mêmes, comme une +vérité absolue, ce que vous voulez faire pénétrer dans +l'esprit des autres.</p> + +<p>—C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous +n'oublierons pas vos recommandations.</p> + +<p>—Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut +des hommes d'élite et c'est pourquoi je vous ai pris +à part.</p> + +<p>—Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous +affirmer que vous aurez toute satisfaction avec nous, +fit le duc au nom de tous.</p> + +<p>—Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même +temps, il faudra que ces hommes consentent à +rester entre mes mains des instruments passifs.</p> + +<p>Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu +déconfits. Évidemment ils ne s'attendaient pas à +semblable exigence.</p> + +<p>Fausta devina leur pensée. Elle reprit:</p> + +<p>—Évidemment, cela est dur, surtout pour des +hommes de votre valeur. Il est nécessaire pourtant +qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau qui +pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend +dépassera en splendeur ce que vos rêves les plus fous +auront à peine osé concevoir. S'il en est parmi vous +qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est temps +encore.</p> + +<p>On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale. +Cette main blanche et parfumée, cette main aux +ongles rosés, serait une poigne de fer à l'étreinte de +laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une +fois qu'elle se serait abattue sur vous.</p> + +<p>Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!</p> + +<p>Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient, +en général, tous ceux qui approchaient de près cette +femme extraordinaire.</p> + +<p>—Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme +d'esclaves, dit le duc au nom de tous.</p> + +<p>—J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix +grave. Et, soyez tranquilles, vous monterez si haut +que peut-être en serez-vous éblouis vous-mêmes. Je +compte sur vous pour établir une discipline sévère et +maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance +passive. Nous rêvons de grandes choses. Je me sens +la force de mener à bien cette oeuvre colossale. Celui +que nous avons choisi dominera le monde, grâce à +vous.</p> + +<p>Fausta revint vite au sentiment de la réalité.</p> + +<p>—Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle, +reposent sur une tête menacée; si cette tête tombe, +c'en est fait de ces rêves!</p> + +<p>—On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous +périr tous, il sera sauvé. Vous avez notre +parole de gentilshommes.</p> + +<p>—J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera +parvenir, demain, mes instructions précises. Allez, +maintenant.</p> + +<p>Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant +celle qui leur avait fait entrevoir un avenir prodigieux +et, s'enveloppant de leurs manteaux, ils se +disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit +un signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant +le chevalier qui, jugeant la séance terminée, se décidait, +sans doute, à quitter les souterrains de la maison +des Cyprès.</p> + +<p>Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une +conversation qui n'eût pas manqué de l'intéresser.</p> + +<p>Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le +duc et ses amis s'étaient retirés, elle descendit de +l'estrade et, s'adressant à Centurion d'une voix brève:</p> + +<p>—Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un +obstacle à nos projets. Elle me gêne. Il faut qu'elle +disparaisse dans la bagarre de demain.</p> + +<p>Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant +Centurion du coin de l'oeil et elle décida:</p> + +<p>—Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je +crois, pourra m'en débarrasser.</p> + +<p>—Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée, +vous voulez!...</p> + +<p>—Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible +sourire.</p> + +<p>Sur un ton douloureux, le bravo dit:</p> + +<p>—Vous m'avez promis cependant...</p> + +<p>—Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver +à vous persuader qu'on ne me prend pas pour dupe?</p> + +<p>—Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne +comprends pas.</p> + +<p>—Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que +vous étiez amoureux de Giralda, au point que vous +parliez de l'épouser. Eh bien soit, j'y consens, épousez-la.</p> + +<p>—Ah! madame! je vous devrai la fortune et le +bonheur! s'émerveilla Centurion, radieux.</p> + +<p>—Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement +il est une petite chose, sans grande importance +pour un amour, aussi désintéressé que le vôtre. +Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer, +vous serez un personnage en vue. On s'étonnera +peut-être que le personnage que vous allez être +ait pour épouse une humble bohémienne.</p> + +<p>—L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire +sur le compte de ma femme. La Giralda, malgré +qu'elle ne soit qu'une bohémienne, est connue comme +la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est +l'essentiel.</p> + +<p>Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle +n'avait pas entendu, elle continua:</p> + +<p>—On s'étonnera surtout que ce personnage ait été +assez oublieux de son rang et de sa dignité pour +épouser une jeune fille du peuple. Car la famille de +la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite, +de la plus basse extraction.</p> + +<p>Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux. +L'amour qu'il avait affiché pour la Giralda +n'était qu'une comédie. Il s'était imaginé, par suite +d'on ne savait quels indices, que la bohémienne était +issue d'une illustre famille. Il avait conçu ce plan: +avec l'assistance de Fausta, évincer Barba Roja, +écarter le Torero, Débarrassé de ces deux obstacles, +lui Centurion, déjà riche, en passe de devenir un personnage, +consentait à épouser cette fille sans nom.</p> + +<p>Une fois le mariage consommé, un heureux hasard +lui ferait connaître à point nommé la filiation de son +épouse. Il devenait du coup l'allié d'une des plus illustres +familles du royaume. Et si, plus tard, devenu +roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne +amante, lui, Centurion, savait trop quels bénéfices un +courtisan complaisant peut tirer d'un caprice royal.</p> + +<p>Tel avait été le plan de Centurion. Et c'est au moment +où il voyait ses affaires marcher au mieux de +ses désirs qu'il apprenait brutalement qu'il s'était +trompé, que la Giralda, dont il avait rêvé de faire le +pivot de sa fortune, n'était qu'une pauvre fille de +basse extraction.</p> + +<p>Ce coup l'assommait.</p> + +<p>Le voyant muet d'hébétude, Fausta acheva:</p> + +<p>—Hé! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous +commis cette faute, impardonnable pour un homme +de votre force, de prêter une oreille crédule aux propos +de cette fille qui se croit issue d'une famille +princière?</p> + +<p>Cette fois, il n'y avait pas à douter, la raillerie était +flagrante, cruelle: elle savait certainement.</p> + +<p>—Épargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.</p> + +<p>Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement +les épaules:</p> + +<p>—Êtes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer +de jouer au plus fin avec moi?</p> + +<p>—Que faut-il dire de votre part à Barba Roja? +demanda-t-il, jetant le masque et résolument cynique.</p> + +<p>—De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain, +rien. De la vôtre, à vous, dites-lui que la bohémienne +ne manquera pas d'assister à la corrida, puisque son +amant doit y prendre part. Don Almaran, placé à la +source même des informations, ne doit pas ignorer +qu'il se trame quelque coup de traîtrise, lequel sera +mis à exécution pendant que se déroulera la corrida. +Il doit savoir que le coup préparé par M. d'Espinosa +avec le concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui +de profiter de l'occasion et de s'emparer de celle +qu'il convoite. Quant à vous, comme J'ai besoin d'être +tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires, +il vous faut éviter à tout prix d'éveiller des +soupçons. En conséquence, vous aurez soin de vous +mettre à sa disposition pour ce coup de main et de +le seconder de telle sorte qu'il réussisse. Tout le reste +vous regarde à la condition que la Giralda soit perdue +à tout jamais pour don César, et sans que j'y +sois pour rien. Vous me comprenez?</p> + +<p>—Je vous comprends, madame, et j'agirai selon +vos ordres, dit le bravo, heureux de se tirer d'affaire.</p> + +<p>Très froide, elle dit:</p> + +<p>—Je vous engage à prendre toutes les dispositions +utiles pour mener à bien cette affaire. Vous avez +beaucoup à vous faire pardonner, maître Centurion.</p> + +<p>Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace. +La situation dépendait de sa réussite. Il réussirait +donc coûte que coûte:</p> + +<p>—La bohémienne disparaîtra, j'en réponds, dussé-je +la poignarder de mes mains, dit-il avec assurance.</p> + +<p>—Partons, dit alors Fausta très paisiblement.</p> + +<p>Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il +avait dissimulé sous l'estrade, et l'alluma.</p> + +<p>Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle: +celle par où les conjurés s'étaient dispersés et lui +donnait sur une galerie souterraine, laquelle aboutissait +hors du mur d'enceinte de la maison.</p> + +<p>Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient +revenus et s'étaient retirés par une issue qu'on ne +voyait pas. Fausta elle-même était entrée par une +troisième porte qu'on ne voyait pas davantage.</p> + +<p>Son flambeau allumé à la main. Centurion demanda:</p> + +<p>—Quel chemin prenez-vous, madame?</p> + +<p>—Celui du duc.</p> + +<p>L'estrade n'était pas appuyée contre le mur. Centurion +contourna cette estrade et ouvrit une petite +porte secrète qui se trouvait là, habilement dissimulée. +Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le suivait, +il s'engagea dans la galerie étroite qui aboutissait +à cette porte et attendit que Fausta le rejoignît. +Celle-ci s'était mise en marche.</p> + +<p>Elle avait contourné l'estrade et allait disparaître +à son tour, lorsqu'elle demeura clouée sur place.</p> + +<p>Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien, +venait de lancer sur un ton railleur:</p> + +<p>—La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle +accorder une minute de son temps si précieux +au pauvre routier que je suis?»</p> + +<p>Fausta s'était arrêtée net, sans se retourner. Son +oeil eut une lueur sinistre et, dans sa pensée éperdue, +elle hurla:</p> + +<p>—Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a +échappé à la mort, comme il l'avait dit! Il est sorti +de la tombe où je croyais bien l'avoir emmuré vivant!</p> + +<p>Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si +elle eût voulu sommer Dieu de lui venir en aide.</p> + +<p>Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre +Centurion qui se livrait à une pantomime effrénée +dont la signification lui était très claire:</p> + +<p>«Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion, +je cours chercher du renfort, et cette fois +nous le tenons!»</p> + +<p>Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour +montrer qu'elle avait compris, et alors elle se retourna.</p> + +<p>Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long +à expliquer, s'était produit en un temps inappréciable.</p> + +<p>En tenant compte de la surprise à laquelle elle +n'avait pu échapper, si maîtresse d'elle-même qu'elle +fût, Pardaillan put croire que rien d'anormal ne s'était +passé, qu'elle était bien seule et qu'elle s'était retournée +à son appel. Son visage était si calme, son oeil si +limpide, son attitude empreinte d'une telle sérénité, +que Pardaillan, qui la connaissait bien pourtant, ne +put se tenir de l'admirer.</p> + +<p>Elle s'avança vers lui avec la grâce d'une grande +dame qui, pour honorer un visiteur de marque, le +conduit elle-même vers le siège qu'elle lui destine.</p> + +<p>Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner +des banquettes et s'asseoir là où elle voulait qu'il +s'assît.</p> + +<p>Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible: +elle était à droite. Au centre se trouvait l'estrade.</p> + +<p>Derrière l'estrade était située la porte secrète par +où Centurion venait de sortir, courant chercher du +renfort. Devant l'estrade, il y avait un espace vide +au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face à +l'estrade.</p> + +<p>Dans ce mur étaient percées l'excavation par où +Pardaillan avait regardé et écouté, et un peu plus +loin, la porte invisible par où il était entré—du +moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il était entré +par là. A droite et à gauche de l'estrade se trouvaient +les banquettes sur lesquelles les conjurés +s'étaient assis.</p> + +<p>La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan à +s'asseoir sur la dernière des banquettes placées à +gauche de l'estrade, avait eu pour but de l'acculer +sur le seul côté de la salle où il n'y avait aucune +porte, visible ou invisible, de cela Fausta était +sûre.</p> + +<p>Quant à la porte visible, au coeur de chêne, jamais +Pardaillan, malgré sa force et sa bravoure, ne pourrait +traverser cette salle encombrée pour arriver jusqu'à elle. +Et même s'il parvenait à accomplir ce miracle, +il n'en serait pas plus avancé, la porte étant +fermée à triple tour.</p> + +<p>Pardaillan était bien pris cette fois.</p> + +<p>Que pourrait sa courte dague contre les longues +et bonnes rapières dont il allait être menacé?</p> + +<p>Pardaillan s'était prêté avec une bonne grâce, dont +lui seul était capable en pareil moment, à la petite +manoeuvre de Fausta. Il serait certes téméraire d'affirmer +qu'il n'avait rien remarqué de ces dispositions +inquiétantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle +savait qu'il n'était pas homme à reculer, sur n'importe +quel terrain. Et, sans scrupule comme sans remords, +elle exploitait habilement ce qu'elle considérait +comme une faiblesse.</p> + +<p>Donc Pardaillan s'assit sur la dernière banquette, +à la place même qu'elle désignait. Elle-même s'assit +sur une autre banquette, en face de lui. Ils se regardèrent +en souriant. On eût dit deux amis heureux +de se retrouver.</p> + +<p>Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi +de narquois, d'insaisissable pour tout autre qu'elle. +Ces deux antagonistes, exceptionnellement doués, +avaient en certaines circonstances à leur disposition +des sens spéciaux qui leur permettaient de percevoir +ce qui échappait à leurs sens ordinaires.</p> + +<p>Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.</p> + +<p>Alors, d'une voix très calme, douce et chantante, un +sourire aux lèvres, comme on s'informe de la santé +d'une personne qui vous est chère, elle dit:</p> + +<p>—Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l'air +de votre cachot était saturé?</p> + +<p>Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation, +sans arrogance, mais avec fermeté et assurance:</p> + +<p>—Ne vous avais-je pas prévenue? dit-il d'un air indéchiffrable.</p> + +<p>—C'est vrai. Vous aviez bien vu!</p> + +<p>Un long moment elle le considéra en silence et elle +reprit:</p> + +<p>—Ce poison n'était qu'un narcotique. A vrai dire, +j'en avais le soupçon. Ce qui m'étonne, c'est que vous +ayez pu sortir de ce cachot où vous étiez emmuré +comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?</p> + +<p>—Cela vous intéresse-t-il vraiment?</p> + +<p>—Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente, +croyez-le bien.</p> + +<p>On eût dit qu'elle se réjouissait de le voir sain et +sauf. Et peut-être, dans le désarroi où se débattait sa +pensée, se réjouissait-elle en effet.</p> + +<p>Il répondit, en s'inclinant gracieusement:</p> + +<p>—Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous +allez me rendre outrecuidant et fat. Vous me voyez +tout confus de l'intérêt que vous voulez bien me porter.</p> + +<p>—Ce qui vous paraît très simple paraît prodigieux +à d'autres, dit-elle. Tout le monde ne peut pas avoir +votre rare mérite, ni votre modestie plus rare encore.</p> + +<p>—De grâce, madame, ménagez cette modestie! +Vous tenez donc à savoir?</p> + +<p>Elle fit «oui!» doucement de la tête.</p> + +<p>—Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce +cachot s'abaisse au moyen d'un mécanisme.</p> + +<p>—Je sais.</p> + +<p>—Vous ignorez sans doute que dans le cachot même +un ressort caché permet de faire descendre ce +plafond qui remonte ensuite automatiquement?</p> + +<p>—Je l'ignorais, en effet.</p> + +<p>—Eh bien, c'est par là que je suis sorti. Ma bonne +fortune m'a fait trouver ce ressort sur lequel j'ai appuyé +de façon tout à fait fortuite. Le plafond est descendu, +à mon grand ébahissement. Cela constituait +un petit plateau sur lequel je me suis placé. Le pla +fond, en remontant, m'a ramené dans la chambre +d'où j'avais été précipité. Vous voyez que c'est très +simple.</p> + +<p>—Mais comment avez-vous eu l'idée de descendre +dans les souterrains?</p> + +<p>—Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naïf. +J'ai trouvé toutes les portes ouvertes. Je ne connaissais +pas la maison. Sans savoir comment, je me suis +retrouvé dans les caves. Je suis assez observateur, +vous le savez. J'ai pensé qu'une maison que vous aviez +choisie devait posséder plus d'une issue secrète semblable +à celle par où j'étais sorti. Et, toujours favorisé +par le hasard, j'ai été amené dans un couloir ou +mon attention a été sollicitée par quelques lumières +qui transparaissaient à travers le mur. Est-il nécessaire +de vous en dire plus long?</p> + +<p>—C'est inutile. Je comprends maintenant.</p> + +<p>—Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme +telle que vous ait commis cette faute impardonnable +de laisser sa maison déserte, toutes portes ouvertes.</p> + +<p>Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des +allures de duel. Jusqu'ici ils n'avaient fait que se +tâter. Maintenant ils se portaient des coups. Et, comme +toujours, c'était Pardaillan qui chargeait le premier.</p> + +<p>Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence. +Elle expliqua:</p> + +<p>—Si j'ai laissé toutes portes ouvertes, j'avais des +raisons. Vous n'en doutez pas, puisque vous me connaissez... +Que vous soyez arrivé à point nommé pour +bénéficier de cette apparente négligence, c'est un +malheur... réparable. En ce qui concerne cet oeil secret +qui vous a permis d'assister à mon entrevue avec +les gentilshommes espagnols, je conviens que le reproche +est mérité. J'aurais dû en effet le fermer. J'ai +péché par trop de confiance. C'est une leçon. Tenez +pour certain qu'elle ne sera pas perdue.</p> + +<p>Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fût agi +d'une chose de médiocre importance. Mais, après +avoir confessé son erreur, elle revint à ce qui lui paraissait +autrement important, et avec un sourire aigu +comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer +les conséquences de son imprudence:</p> + +<p>—Mais vous-même, croyez-vous que vous ayez été +bien inspiré en entrant ici? Vous parlez d'imprudence? +Il vous était si facile de tirer au large!</p> + +<p>—Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus +naïf, j'ai eu l'honneur de vous dire que j'avais absolument +besoin d'avoir un entretien avec vous!</p> + +<p>—Il faut donc que ce que vous avez à me dire soit +bien grave pour que vous vous exposiez ainsi après +avoir échappé miraculeusement à la mort?</p> + +<p>—Bon Dieu! madame, où prenez-vous que je m'expose, +et qu'ai-je à craindre en tête-à-tête avec vous?</p> + +<p>—Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir +d'ici aussi facilement que vous y êtes entré? Vous +vous dites que ce n'est pas moi qui vous barrerai la +route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un +instant vous allez être assailli. Vous allez vous trouver +seul et sans arme, dans cette salle bien gardée.</p> + +<p>Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle était seule +encore avec lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait +de mettre à profit l'avertissement qu'elle lui donnait, +il n'avait que quelques pas à faire pour sortir. Pensait-elle +qu'il ne trouverait pas le ressort qui actionnait +la porte secrète? Ou plutôt ne pensait-elle pas +qu'en l'avertissant il se croirait obligé de rester?</p> + +<p>Très tranquillement, il répondit:</p> + +<p>—Vous voulez parler des braves que ce sacripant +d'inquisiteur est allé chercher, tout courant?</p> + +<p>—Vous saviez...</p> + +<p>—Sans doute! De même que j'ai bien remarqué +votre petit manège qui consistait à m'acculer dans ce +coin de la salle.</p> + +<p>Fausta ne put s'empêcher de l'admirer. Mais, en +même temps que l'admiration, l'inquiétude pénétrait +en elle. Elle se disait que, si fort qu'il fût, Pardaillan +ne pouvait s'être exposé à un aussi formidable +danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne.</p> + +<p>Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup +d'oeil soupçonneux et ne découvrit rien. Elle étudia +encore la physionomie du chevalier et le vit si +confiant en sa force, que ses soupçons se dissipèrent, +et elle se dit:</p> + +<p>«Il pousse la bravade aux plus extrêmes limites!»</p> + +<p>—Sachant que vous alliez être attaqué, dit-elle tout +haut—et je vous préviens qu'une vingtaine d'épées +vont vous assaillir—, sachant cela vous êtes resté. +Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt +combattants que vous allez avoir sur les bras?</p> + +<p>—Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce +que je sais, c'est que je m'en irai d'ici sans blessure +sérieuse, parce que mon heure n'est pas venue... +Parce qu'il est écrit que je dois vous tuer.</p> + +<p>—Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en +ce cas?</p> + +<p>Elle prononça ces mots avec bravade et comme si +elle l'eût défié de mettre sa menace à exécution.</p> + +<p>Très naturellement, il dit:</p> + +<p>—Votre heure n'est pas venue, à vous non plus.</p> + +<p>—Ainsi, selon vous, je dois échouer dans toutes +les tentatives que je dirigerai contre vous?</p> + +<p>—Je le crois, dit-il très sincèrement. Récapitulons +un peu les différents moyens que vous avez employés +dans l'unique but de m'occire: le fer, la noyade, l'incendie, +le poison, la faim et la soif... et me voici devant-vous, +bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites +fausse route en cherchant à me tuer. Renoncez-y. +C'est dur? Vous tenez absolument à m'expédier dans +un monde qu'on prétend meilleur? Oui!... Mais puisque +vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est +pas besoin de tuer les gens pour s'en débarrasser. On +cherche. Les moyens ne manquent pas qui font qu'un +homme, vivant encore, n'existe plus pour ceux qu'il +gênait.</p> + +<p>Il plaisantait.</p> + +<p>Malheureusement, dans l'état d'esprit où elle était, +sous l'influence de la superstition qui lui suggérait +qu'en effet il était invulnérable, elle he pouvait pas +comprendre qu'il osât plaisanter sur un sujet aussi +macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada +que, nouveau Samson, il livrerait lui-même le secret +de sa force.</p> + +<p>—Comment? demanda-t-elle naïvement.</p> + +<p>Il eut un imperceptible sourire de pitié.</p> + +<p>—Eh! le sais-je? plaisanta-t-il.</p> + +<p>Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant +son doigt sur son front:</p> + +<p>—Ma force est là... Essayez de me frapper là.</p> + +<p>Elle le considéra longuement. Il paraissait très sérieux. +Il eût frémi s'il eût pu lire ce qui se passait +dans son cerveau et quelle pensée infernale il venait +de faire germer en elle par une simple plaisanterie.</p> + +<p>Elle demeura un instant pensive, cherchant à comprendre +le sens de ses paroles et le parti qu'elle +pourrait en tirer, et dans son esprit obstinément tendu +vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un +éclair, elle entrevit la solution cherchée et elle pensa:</p> + +<p>«Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire +sombrer dans la folie!... Et c'est lui qui m'indique ce +moyen... Il a raison, cela vaut mille fois mieux que +la mort... Comment n'y ai-je pas pensé?»</p> + +<p>Et, tout haut, avec un sourire sinistre:</p> + +<p>—Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je +ne chercherai plus à vous tuer. J'essaierai autre +chose.</p> + +<p>Quoi qu'il en eût, Pardaillan ne put réprimer un +frisson. Cette intuition merveilleuse qui le guidait lui +fit deviner qu'elle avait combiné quelque chose d'horrible, +suggéré par sa plaisanterie. Mais il n'était pas +homme à rester longtemps sous cette impression pénible. +Il se secoua et, de sa voix railleuse:</p> + +<p>—Mille grâces! dit-il.</p> + +<p>Il lui apparut si calme, si maître de lui, que, de nouveau, +elle l'admira. Et, d'une voix vibrante:</p> + +<p>—Vous avez entendu ce que j'ai dit à ces Espagnols? +Encore ne leur ai-je point dévoilé ma pensée +tout entière. Vous m'avez, en raillant, saluée du titre +de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire +de Charlemagne ne serait rien comparé à celui +que je pourrais créer si je m'appuyais sur un homme +tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous tente-t-il +pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous +pourrions voir l'univers entier soumis à notre loi. +Dites un mot, un seul, ce prince espagnol disparaît, +vous seul demeurez maître de celle qui n'eut jamais +d'autre maître que Dieu. Et nous marchons à la conquête +du monde.</p> + +<p>Glacial, il répondit:</p> + +<p>—Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes +mon sentiment sur ces rêves d'ambition. Excusez-moi, +madame, mais nous ne pouvons pas nous entendre.</p> + +<p>Elle comprit qu'il était inébranlable. Elle n'insista +pas et se contenta d'approuver de la tête.</p> + +<p>Pardaillan reprît d'une voix mordante:</p> + +<p>—Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme +il y a quelques mois vous avez fait assassiner +Henri de Valois, c'est affaire entre vous et lui. Je n'ai +pas à prendre la défense de Philippe qui, du reste, me +paraît de taille à se défendre lui-même. Que vous mettiez, +dans un but d'ambition personnelle, ce pays à +feu et à sang, comme vous l'avez fait en France, ceci +encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple. +Si les moyens que vous employez étaient avouables, +je dirais même que je n'en suis pas fâchée, car, +en soulevant l'Espagne contre son roi, vous donnerez +assez d'occupation à celui-ci pour le mettre dans +l'impossibilité de poursuivre ses projets sur la France. +Par cela même, mon malheureux pays, sous la +conduite d'un roi rusé mais brave homme, tel que le +Béarnais, aura le temps de réparer en grande partie +les calamités que vous aviez déchaînées sur lui. Sur +ces deux points, madame, si je n'approuve pas vos +idées et vos procédés, du moins, vous ne me trouverez +pas devant vous.</p> + +<p>—C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement; +et, si vous n'avez pas des exigences inacceptables en +échange de cette neutralité, je suis assurée du sucès.</p> + +<p>Pardaillan eut un sourire réservé et il reprit:</p> + +<p>—Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous +regarde. Mais ne jetez pas les yeux sur mon pays. Je +vous l'ai dit, la France a besoin de repos et de paix. +Ne cherchez pas à y fomenter la haine et la discorde +comme vous l'avez déjà fait, vous me trouveriez sur +votre route. La nouvelle entreprise que vous tentez +ici est appelée à un échec certain. Elle aura le même +sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez +battue.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises +sont fondées sur la violence, la trahison et l'assassinat. +Je vous dirai plus simplement: parce que vos +rêves d'ambition reposent sur la tête d'un homme +loyal et simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres +que vous voulez lui faire. Parce que don César +est un homme que j'estime et que j'aime, moi, et que +je vous défends, vous entendez bien, je vous défends +de vous attaquer à lui. Et, maintenant que je vous ai +dit ce que j'avais à vous dire, vous pouvez faire entrer +vos assassins.</p> + +<p>En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant +elle, rayonnant d'audace. Et, comme s'ils eussent +entendu son ordre, au même moment, les assassins +se ruèrent dans la salle avec des cris de mort.</p> + +<p>Fausta s'était levée aussi. Elle ne répondit pas un +mot. Sans se presser, elle se retourna, s'éloigna majestueusement +et alla se placer à l'autre extrémité de +la salle, désireuse d'assister à la lutte.</p> + +<p>Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu'à étendre +le bras, abattre sa main sur l'épaule de Fausta, et +le combat eût été terminé avant que d'être engagé. +Aucun des assistants n'eût osé ébaucher une menace +en voyant leur maîtresse aux mains de celui qu'ils +avaient pour mission de tuer sans pitié.</p> + +<p>Mais Pardaillan n'était pas homme à employer de +tels moyens. Il la regarda s'éloigner sans faire un +geste.</p> + +<p>Centurion avait bien fait les choses. Il avait été un +peu long, mais il savait qu'il pouvait compter sur +Fausta pour garder le chevalier autant de temps qu'il +serait nécessaire. Il amenait avec lui une quinzaine +de sacripants qui le suivaient dans toutes ses expéditions +avec Barba Roja.</p> + +<p>En plus de cette troupe, le familier amenait avec +lui les trois ordinaires de Fausta: Sainte-Maline, +Montsery et Chalabre, lesquels avaient bien consenti +à suivre Centurion parlant au nom de la princesse.</p> + +<p>Les deux troupes réunies formaient un total d'une +vingtaine d'hommes, armés de solides et longues +rapières et de bonnes et courtes dagues.</p> + +<p>Les assaillants, avons-nous dit, s'étaient rués avec +des cris de mort. Mais, si la précaution qu'avait eue +Fausta de placer Pardaillan au fond de la salle était +bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait +dans la nécessité d'enjamber un nombre considérable +d'obstacles et de passer sur le ventre de toute +la troupe pour atteindre la sortie, cette précaution +devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les +hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber +ces mêmes obstacles, ce qui ralentissait considérablement +leur élan.</p> + +<p>Pardaillan les regardait venir à lui avec ce sourire +railleur qu'il avait dans ces moments.</p> + +<p>Il avait dédaigné de tirer sa dague, seule arme qu'il +eût à sa disposition. Seulement, il s'était placé derrière +la banquette, sur laquelle il était assis l'instant +d'avant. Cette banquette était la dernière de la rangée. +Pardaillan avait placé son genou gauche sur cette +banquette, et, ainsi placé, les bras croisés, l'oeil aux +aguets et pétillant de malice, il attendait qu'ils fussent +à sa portée.</p> + +<p>Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant +cette froide intrépidité, sentait le doute l'envahir +de plus en plus, se disait:</p> + +<p>«Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!»</p> + +<p>Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires, +et, de sa voix railleuse:</p> + +<p>—Bonsoir, messieurs!</p> + +<p>—Bonsoir, monsieur de Pardaillan, répondirent poliment +les trois.</p> + +<p>—C'est la deuxième fois aujourd'hui que vous me +chargez, messieurs. Je vois que vous gagnez honnêtement +l'argent que vous donne Mme Fausta. Seulement +je suis confus de vous donner tant de mal.</p> + +<p>—J'espère que nous serons plus heureux cette fois-ci, +dit Chalabre.</p> + +<p>—C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant +que, vous le voyez, je suis sans arme.</p> + +<p>—C'est vrai! dit Montsery, en s'arrêtant. M. de +Pardaillan est désarmé!</p> + +<p>—Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il +ne peut se défendre, dit tout bas Montsery.</p> + +<p>—D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener +à bien la besogne, ajouta Sainte-Maline en désignant +du coin de l'oeil les hommes de Centurion.</p> + +<p>—Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut +à Pardaillan, nous nous abstenons, monsieur. Que diable! +nous ne sommes pas des assassins!</p> + +<p>Pardaillan s'inclina gracieusement, et:</p> + +<p>—En ce cas, messieurs, écartez-vous et regardez...</p> + +<p>A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les +assaillants n'avaient plus que deux rangées de banquettes +à franchir pour être sur lui. Posément, avec +des gestes mesurés, Pardaillan se courba et saisit à +pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son +genou.</p> + +<p>C'était une banquette longue de plus d'une toise, en +chêne massif et dont le poids devait être énorme.</p> + +<p>Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand +les premiers assaillants se trouvèrent à sa portée, il +balaya l'espace de sa banquette tendue à bout de +bras, en un geste large, foudroyant de force et de rapidité.</p> + +<p>Un homme resta sur le carreau, trois se retirèrent +en gémissant, les autres s'arrêtèrent interdits. Pardaillan +se mit à rire doucement et souffla un moment.</p> + +<p>Mais le reste de la bande arrivait et poussait les +premiers rangs, qui durent avancer malgré eux. Pardaillan, +froidement, méthodiquement, recommença le +geste de la mort. Trois nouveaux éclopés durent se +retirer.</p> + +<p>Ils n'étaient plus que treize, en omettant les trois +ordinaires qui assistaient, béants d'admiration, à +cette lutte épique d'un homme contre vingt. Les +hommes de Centurion s'arrêtèrent, quelques-uns même +s'empressèrent de reculer, de mettre la plus grande +distance possible entre eux et la terrible banquette.</p> + +<p>Pardaillan souffla encore un moment et, profitant +de ce qu'ils se tenaient en groupe compact, il souleva +de nouveau l'arme formidable que lui seul peut-être +était capable de manier avec cette aisance: il la balança +un instant et la jeta à toute volée sur le groupe +pétrifié.</p> + +<p>Alors ce fut la débandade. Les hommes de Centurion +s'enfuirent en désordre et ne s'arrêtèrent que +dans l'espace libre devant l'estrade. Avec Centurion, +qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques +contusions sans importance, bien qu'il ne se fût pas +ménagé, ils n'étaient plus que six hommes valides.</p> + +<p>Cinq étaient restés sur le carreau, morts ou trop +grièvement endommagés pour avoir la force de se +relever. Les autres, plus ou moins éclopés, geignant +et gémissant, étaient hors d'état de reprendre la +lutte.</p> + +<p>Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant +de l'effort soutenu, et, en riant, du bout des lèvres:</p> + +<p>—Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous +savez bien que je suis seul et sans arme!</p> + +<p>Mais, comme, en disant ces mots, il plaçait son pied +sur la banquette qui se trouvait à sa portée, les autres, +malgré les objurgations de Centurion, restèrent +cois.</p> + +<p>Alors, Pardaillan se mit à rire plus fort, et, s'apercevant +que plusieurs rapières s'étalaient à ses pieds, +il se baissa tranquillement, ramassa celle qui lui parut +la plus longue et la plus solide, et, la, faisant siffler, +de son air railleur, il leur lança:</p> + +<p>—Allez, drôles! le chevalier de Pardaillan vous fait +grâce!</p> + +<p>Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper +d'eux:</p> + +<p>—A vous revoir, princesse! lui cria-t-il.</p> + +<p>Il fit un demi-tour méthodique, et lentement, sans +se retourner, il se dirigea vers la muraille qui fermait +le fond de la salle, dans ce coin où il avait plu à +Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait là aucune +issue.</p> + +<p>Arrivé au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau +de la rapière qu'il venait de ramasser.</p> + +<p>La muraille s'ouvrit d'elle-même.</p> + +<p>Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses +hommes, revenus de leur stupeur, se lançaient à sa +poursuite. Les trois ordinaires eux-mêmes, le voyant +armé, chargeaient de leur côté. Le rire clair de Pardaillan +fusa plus ironique que jamais. Il lança:</p> + +<p>—Trop tard!</p> + +<p>Quand la bande hurlante et menaçante arriva, elle +se heurta à la muraille qui s'était refermée d'elle-même.</p> + +<p>Honteux, furieux, ils se mirent à frapper le mur à +coups redoublés. Trois hommes de Centurion soulevèrent +péniblement une de ces banquettes que le chevalier +avait maniée avec tant de facilité et s'en servirent +de bélier sans réussir davantage à ébranler le mur.</p> + +<p>Exténués, ils se résignèrent à abandonner la poursuite, +et, piteux, ils se rangèrent autour de Fausta. +Centurion surtout était très inquiet. Il s'attendait à +des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre, +Montsery n'étaient pas très rassurés non plus.</p> + +<p>A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche. +Elle savait, elle, que Pardaillan devait sortir +vainqueur de la lutte. Donc elle se contenta de dire:</p> + +<p>—Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins +que nécessite leur état. Vous distribuerez à chacun +cent livres à titre de gratification. Ils ont fait ce +qu'ils ont pu, je n'ai rien à dire.</p> + +<p>Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un +clin'd'oeil les éclopés furent enlevés.</p> + +<p>Demeurée seule, Fausta resta immobile sur la banquette +où elle s'était assise, cherchant, combinant, +mettant en oeuvre toutes les ressources de son esprit +si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle? +Peut-être ne le savait-elle pas très bien elle-même. +Toujours est-il que, de temps en temps, elle +prononçait un mot, toujours le même:</p> + +<p>—La folie!...</p> + +<p>Enfin, ayant sans doute trouvé la solution tant +cherchée, elle se leva, rejoignit ses gardes du corps +et remonta dans ses appartements.</p> + +<p>Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient +dans le vestibule, elle pénétra dans son cabinet, +suivie de Centurion à qui elle donna des instructions +claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo +quitta la maison des Cyprès et rentra dans Séville. +Fausta attendit dans son cabinet. Une demi-heure +après, sa litière l'attendait devant le perron. Elle y monta. +Autour caracolaient ses gardés ordinaires: Montsery, +Chalabre, Sainte-Maline, et derrière venait une +imposante escorte de cavaliers armés jusqu'aux dents.</p> + +<p>La litière pénétra dans l'Alcazar et s'arrêta devant +les appartements réservés à Mgr le grand inquisiteur.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Fausta était introduite +auprès d'Espinosa, avec qui elle eut une longue +et secrète conversation. Sans doute ces deux puissants +personnages arrivèrent-ils à s'entendre, sans +doute Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle +sortit, un sourire de triomphe errait sur ses +lèvres et une lueur de contentement rendait ses yeux +noirs plus brillants <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> L'épisode qui termine ce récit a pour titre <i>Les Amours du +Chico</i>.</blockquote> +<br><br><br> + +<p>TABLE</p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> I.—La mort de Fausta</p> +<p> II.—Le grand inquisiteur d'Espagne</p> +<p> III.—La vieillesse de Sixte-Quint</p> +<p> IV.—Le réveil de Fausta</p> +<p> V.—La dernière pensée de Sixte-Quint</p> +<p> VI.—Le chevalier de Pardaillan</p> +<p> VII.—Bussi-Leclerc</p> +<p> VIII.—Trois anciennes connaissances</p> +<p> IX.—Conjonction de Pardaillan et de Fausta</p> +<p> X.—Don Quichotte</p> +<p> XI.—Don César et Giralda</p> +<p> XII.—L'ambassadeur du roi Henri</p> +<p> XIII.—Le document</p> +<p> XIV.—Les deux diplomates</p> +<p> XV.—Le plan de Fausta</p> +<p> XVI.—Le caveau des morts vivants</p> +<p> XVII.—Où Bussi-Leclerc verse des larmes</p> +<p> XVIII.—Don Cristobal Centurion</p> +<p> XIX.—Le souper</p> +<p> XX.—La maison des Cyprès</p> +<p> XXI.—Centurion dompté.</p> +<p> XXII.—Le nain à l'oeuvre</p> +<p> XXIII.—El Chico et Juana</p> +<p> XXIV.—Suite des aventures du nain</p> +<p> XXV.—Où le Chico se découvre un ami</p> +<p> XXVI.—Les conspirateurs</p> + </div> </div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13524 ***</div> +</body> +</html> |
